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UNIVERSITÉ PANTHÉON-ASSAS (PARIS II)

Année universitaire 2021-2022

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CENTRE MELUN
TRAVAUX DIRIGÉS – 1ère année de Licence en droit (L1)

INTRODUCTION AU DROIT

Cours de Monsieur Thomas PIAZZON

Fiche à travailler pour les TD de la semaine du 11 octobre 2021

DEUXIÈME SÉANCE

Les systèmes normatifs


(droit, morale, religion)

L’objet de cette deuxième fiche est d’approfondir le cours relatif aux différents systèmes
normatifs, tout en vous initiant à la lecture des décisions de la Cour de cassation,
juridiction suprême de l’ordre judiciaire français. Avant toute chose, vous lirez cette brève
présentation du vocabulaire judiciaire :

Extrait de l’Introduction au droit de Mme A. Marais, éd. Vuibert, 4e éd., 2013, p. 6 :


« Les  mots du droit à travers l’histoire judiciaire du litige »
L’histoire judiciaire commencera lorsqu’un conflit opposant deux personnes n’a pas pu être
réglé à l’amiable. L’une d’elle, appelée le demandeur (le terme plaignant n’est utilisé qu’en
matière pénale), introduit l’instance en assignant son adversaire en justice. Ce dernier est le
défendeur et non un défenseur qui assure la défense d’une partie au procès.
Le tribunal saisi rend un jugement. Un tribunal ne rend jamais d’arrêt, seule une cour rend
des arrêts. Le tribunal déboute le demandeur ou, au contraire, fait droit à sa demande.
La partie qui a perdu en première instance peut interjeter appel de la décision (lorsque le
jugement n’a pas été rendu en premier et dernier ressort). Le demandeur est l’appelant ;
le défendeur, l’intimé.
La cour d’appel rend un arrêt infirmatif lorsqu’elle réforme la décision des premiers juges
ou un arrêt confirmatif, dans le cas contraire.
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Le tribunal et la cour d’appel sont des juges du fond : ils jugent en fait et en droit.
La partie qui a succombé en appel peut former un pourvoi contre l’arrêt devant la Cour de
cassation.
Unique (située à Paris), la Cour de cassation est la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.
Elle n’est pas un troisième degré de juridiction, car elle ne juge pas les affaires au fond.
N’appréciant pas à nouveau les faits du litige, la Cour de cassation ne juge qu’en droit.
La Cour de cassation peut annuler la décision des juges du fond : elle casse l’arrêt de la cour
d’appel ; on ne dit jamais qu’elle infirme la décision de la cour d’appel. L’arrêt de cassation
débute toujours par un visa (ex. : «  Vu l’article 1382 du Code civil ») qui indique le texte de
loi ou le principe général qui a été violé par les juges du fond.
La Cour de cassation peut maintenir la décision des juges du fond : elle rejette le pourvoi ;
on ne dit jamais qu’elle confirme une décision. L’arrêt de rejet, à la différence de l’arrêt de
cassation, ne débute pas par un visa. Le rejet est annoncé par un attendu final commençant par
« mais attendu que  ». L’arrêt de rejet fait parfois l’objet d’un contre-sens chez les étudiants
qui confondent l’attendu qui résume l’opinion du demandeur au pourvoi (« alors que … »)
avec l’attendu final (« mais attendu que ») par lequel la Cour de cassation réfute les
arguments du pourvoi.

I. – Exercices à préparer

En suivant les consignes ci-dessous, vous établirez une fiche d’arrêt pour chacune des
décisions rendues par la Cour de cassation qui sont reproduites dans la partie Documents
(doc. 1, 2 et 4). N’hésitez pas à rechercher la définition des mots dont le sens exact vous
échappe dans un dictionnaire juridique !

Méthodologie de la fiche d’arrêt


La fiche d’arrêt a pour objectif de présenter, de manière synthétique, une décision
de justice. Elle est un premier pas vers l’exercice qui consiste à commenter une décision,
c’est-à-dire non seulement à la présenter (objet de la fiche d’arrêt), mais encore à en livrer
une analyse critique en examinant son sens, sa valeur et sa portée (exercice qui viendra plus
tard dans le semestre). Une fiche d’arrêt comprend les éléments suivants, exposés dans cet
ordre :
- Nom de la juridiction ayant rendu la décision et date de la décision.
- Les faits de l’affaire soumise aux juges. C’est la situation litigieuse ; vous devez
exposer les faits de manière aussi complète que possible, dès lors, du moins, qu’ils
sont utiles à la compréhension de la décision. Identifiez bien les différentes parties au
procès et leurs prétentions concrètes.
- La procédure suivie en justice avant que la Cour de cassation ne tranche (décisions
des juges du fond qui se sont prononcés sur l’affaire). Parfois, certaines décisions
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n’apportent guère de précisions sur ce point, sur lequel il est alors permis de passer
assez vite.
- Le problème de droit que la juridiction qui a rendu la décision présentée avait à
résoudre. C’est le point crucial ; il s’agit de la problématique à laquelle les juges
devaient répondre. Il faut tenter de cerner cette question avec le plus de précision
possible.
- Les arguments des parties (spécialement du demandeur au pourvoi, pour un arrêt de
la Cour de cassation). Il arrive, là encore, que la décision offre peu de précisions sur
ce point.
- La solution posée par la décision (à quelle partie au procès donne-t-elle gain de
cause ?) et sa motivation (c’est-à-dire les motifs justifiant la décision, si tant est que
ceux-ci soient exposés).

II. – Documents

 Droit et morale. L’exemple de l’obligation naturelle :

- Document 1 : Cour de cassation, première chambre civile, 11 octobre 2017, pourvoi
n° 16-24.533

 Droit et morale. La donation consentie au concubin en cas d’adultère :

- Document 2 : Cour de cassation, assemblée plénière, 29 octobre 2004, pourvoi n° 03-
11.238
Pour en apprendre davantage sur cette affaire et sur cette question, vous pouvez consulter :
F. Terré et Y. Lequette, Les grands arrêts de la jurisprudence civile, t. 1, Dalloz, 13e éd.,
2015, n° 29-30.

- Document 3 : extrait du rapport de M. Bizot, conseiller rapporteur dans l’affaire jugée
par la Cour de cassation le 29 octobre 2004 (doc. 2)

 Droit et religion. La manifestation des convictions religieuses au sein d’une


entreprise :

- Document 4 : Cour de cassation, chambre sociale, 19 mars 2013, pourvoi n° 11-28.845

Document 1 : Cass. 1re civ, 11 octobre 2017, n° 16-24.533


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Attendu, selon l'arrêt attaqué (Paris, 29 juin 2016), que Jean-Paul Z... est décédé le [...] au Canada, laissant
pour lui succéder ses trois enfants, Mmes Sylvie et Marie C... Z... et M. Yann E... Z..., qu'il avait reconnu le
19 septembre 1997 ; que des difficultés se sont élevées lors des opérations de liquidation et de partage de
la succession ;

(…)

Sur le second moyen :

Attendu que Mmes Z... font grief à l'arrêt de les condamner à remettre chacune à M. E... Z..., en exécution
de l'obligation souscrite aux termes de l'acte du 5 octobre 2002, un tiers des actifs qu'elles ont recueillis
dans la succession de Jean-Paul Z..., alors, selon le moyen :

1°/ que l'obligation naturelle suppose une action du débiteur fondée sur un devoir impérieux de conscience
par lequel il s'estime tenu, et dont il souhaite se libérer ; qu'en l'espèce, M. E... Z... n'avait pas été
injustement omis du testament de son père en raison d'une reconnaissance tardive, mais volontairement
écarté par celui-ci ; qu'en jugeant néanmoins que l'acte daté du 5 octobre 2002 traduisait la reconnaissance
par Mmes Z... d'un « devoir de justice envers leur frère, omis du testament de leur père, établi avant sa
reconnaissance par celui-ci, et exclu de la succession canadienne de l'intéressé », la cour d'appel a statué
par des motifs impropres à justifier sa décision, privant ainsi sa décision de base légale au regard de
l'article 1235 du code civil, dans sa rédaction applicable au litige, devenu l'article 1302 du même code ;

2°/ que l'intention libérale repose sur une volonté de s'appauvrir au profit d'autrui, exprimée
indépendamment de toute contrainte morale ; qu'en relevant que l'acte du 5 octobre 2002 traduisait, « non
pas une intention libérale, mais la reconnaissance de la part de Mmes Z... d'une obligation naturelle et d'un
devoir de justice envers leur frère », après avoir constaté que la décision de partage correspondait à un
« désir » émanant des sœurs Z..., la cour d'appel n'a pas tiré les conséquences légales de ses
constatations, d'où il s'évinçait que l'acte du 5 octobre 2002 reposait sur une pure et simple volonté de
gratification, expurgée de toute contrainte morale, donc sur une intention libérale des sœurs Z... à l'égard
de leur frère, en violation de l'article 893 du code civil, ensemble l'article 1134, dans sa rédaction applicable
au litige, devenu l'article 1103 du même code ;

3°/ que la transformation d'une obligation naturelle en obligation civile suppose soit l'exécution volontaire de
cette obligation par celui qui s'en estime tenu, soit une promesse d'exécution manifestant expressément la
volonté du débiteur d'exécuter cette obligation, ce que ne suffit pas à caractériser la seule reconnaissance
de l'existence d'un devoir moral ; qu'en statuant comme elle l'a fait, au motif que l'acte du 5 octobre 2002
« traduit (…) la reconnaissance de la part de Mmes Z... d'une obligation naturelle et d'un devoir de justice
envers leur frère », la cour d'appel a violé l'article 1134, ensemble l'article 1235 du code civil, dans leur
rédaction applicable au litige, devenus les articles 1103 et 1302 du même code ;

Mais attendu que l'arrêt constate qu'aux termes d'un acte sous seing privé du 5 octobre 2002, Mmes Z...
ont exprimé la volonté que les actifs successoraux recueillis dans la succession de leur père soient répartis
par tiers et en parts égales entre elles et leur frère ; qu'il relève que, par lettres du 18 octobre 2002 et des
15 et 22 mars 2009, la première adressée au notaire qui a reçu l'acte, Mme Sylvie Z... a réitéré cette
intention ; qu'ayant souverainement estimé que ces éléments caractérisaient l'existence d'une obligation
naturelle et d'un devoir de justice des deux sœurs envers leur frère, omis du testament litigieux rédigé avant
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la reconnaissance de celui-ci, exclu de la succession canadienne du défunt, la cour d'appel en a


exactement déduit que l'établissement et la signature de l'acte du 5 octobre 2002 avaient transformé cette
obligation naturelle en obligation civile ; que le moyen ne peut être accueilli ;

PAR CES MOTIFS :

REJETTE le pourvoi (…).

Document 2 : Cass. ass.plén., 29 octobre 2004, n° 03-11.238

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS

LA COUR DE CASSATION, siégeant en ASSEMBLEE PLENIERE, a rendu l'arrêt suivant :

Sur le moyen unique, pris en sa première branche :

Vu les articles 900, 1131 [ancien] et 1133 [ancien] du Code civil ;

Attendu que n'est pas nulle comme ayant une cause contraire aux bonnes moeurs la libéralité consentie à
l'occasion d'une relation adultère ;

Attendu, selon l'arrêt attaqué (…), que Jean X... est décédé le 15 janvier 1991 après avoir institué Mme Y...
légataire universelle par testament authentique du 4 octobre 1990 ; que Mme Y... ayant introduit une action
en délivrance du legs, la veuve du testateur et sa fille, Mme Micheline X..., ont sollicité
reconventionnellement l'annulation de ce legs ;

Attendu que, pour prononcer la nullité du legs universel, l'arrêt retient que celui-ci, qui n'avait "vocation"
qu'à rémunérer les faveurs de Mme Y..., est ainsi contraire aux bonnes moeurs ;

Qu'en statuant ainsi, la cour d'appel a violé les textes susvisés ;

PAR CES MOTIFS, et sans qu'il y ait lieu de statuer sur la seconde branche du moyen :

CASSE ET ANNULE, dans toutes ses dispositions, l'arrêt rendu le 9 janvier 2002, entre les parties, par la
cour d'appel de Paris ; remet, en conséquence, la cause et les parties dans l'état où elles se trouvaient
avant ledit arrêt et, pour être fait droit, les renvoie devant la cour d'appel de Versailles (…).

Document 3 : Extrait du rapport de M. Bizot, conseiller rapporteur

« L’adultère (du latin adulterium, au sens de souillure du sang), par ailleurs dépénalisé, s’est
banalisé, est devenu quasiment une composante possible, sinon admise et tolérée, de l’histoire
d’un couple marié, et en tout cas objet d’une très faible réprobation sociale à l’égard de celui
qui le commet ; sa sanction relève désormais d’une décision individuelle du conjoint trompé,
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sans pour autant constituer un obstacle inévitable à la pérennité du mariage, voire à sa


coexistence plus ou moins pacifiée avec le partenaire de l’époux infidèle ».

Document 4 : Cass. soc., 19 mars 2013, n° 11-28.845

Sur le troisième moyen, pris en sa première branche :

Vu les articles L. 1121-1, L. 1132-1, L. 1133-1 et L. 1321-3 du code du travail, ensemble l'article 9 de la
Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Attendu que le principe de laïcité instauré par l'article 1 er de la Constitution n'est pas applicable aux salariés
des employeurs de droit privé qui ne gèrent pas un service public ; qu'il ne peut dès lors être invoqué pour
les priver de la protection que leur assurent les dispositions du code du travail ; qu'il résulte des articles
L. 1121-1, L. 1132-1, L. 1133-1 et L. 1321-3 du code du travail que les restrictions à la liberté religieuse
doivent être justifiées par la nature de la tâche à accomplir, répondre à une exigence professionnelle
essentielle et déterminante et proportionnées au but recherché ;

Attendu, selon l'arrêt attaqué, que, suivant contrat à durée indéterminée du 1 er janvier 1997, lequel faisait
suite à un emploi solidarité du 6 décembre 1991 au 6 juin 1992 et à un contrat de qualification du
1er décembre 1993 au 30 novembre 1995, Mme X...épouse Y... a été engagée en qualité d'éducatrice de
jeunes enfants exerçant les fonctions de directrice adjointe de la crèche et halte-garderie gérée par
l'association Baby Loup ; qu'ayant bénéficié en mai 2003 d'un congé maternité suivi d'un congé parental
jusqu'au 8 décembre 2008, elle a été convoquée par lettre du 9 décembre 2008 à un entretien préalable en
vue de son éventuel licenciement, avec mise à pied à titre conservatoire, et licenciée le 19 décembre 2008
pour faute grave aux motifs notamment qu'elle avait contrevenu aux dispositions du règlement intérieur de
l'association en portant un voile islamique ; que, s'estimant victime d'une discrimination au regard de ses
convictions religieuses, Mme X...épouse Y... a saisi la juridiction prud'homale le 9 février 2009, à titre
principal, en nullité de son licenciement ;

Attendu que, pour dire le licenciement fondé et rejeter la demande de nullité du licenciement, l'arrêt retient
que les statuts de l'association précisent que celle-ci a pour but de développer une action orientée vers la
petite enfance en milieu défavorisé et d'oeuvrer pour l'insertion sociale et professionnelle des femmes du
quartier, qu'elle s'efforce de répondre à l'ensemble des besoins collectifs émanant des familles, avec
comme objectif la revalorisation de la vie locale, sur le plan professionnel, social et culturel sans distinction
d'opinion politique ou confessionnelle, que conformément à ces dispositions la crèche doit assurer une
neutralité du personnel dès lors qu'elle a pour vocation d'accueillir tous les enfants du quartier quelle que
soit leur appartenance culturelle ou religieuse, que ces enfants, compte tenu de leur jeune âge, n'ont pas à
être confrontés à des manifestations ostentatoires d'appartenance religieuse, que tel est le sens des
dispositions du règlement intérieur entré en vigueur le 15 juillet 2003, lequel, au titre des règles générales
et permanentes relatives à la discipline au sein de l'association, prévoit que le principe de la liberté de
conscience et de religion de chacun des membres du personnel ne peut faire obstacle au respect des
principes de laïcité et de neutralité qui s'appliquent dans l'exercice de l'ensemble des activités développées
par Baby Loup, tant dans les locaux de la crèche ou ses annexes qu'en accompagnement extérieur des
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enfants confiés à la crèche, que les restrictions ainsi prévues apparaissent dès lors justifiées par la nature
de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché au sens des articles L. 1121-1 et L. 1321-3 du
code du travail, qu'il résulte des pièces fournies, notamment de l'attestation d'une éducatrice de jeunes
enfants, que la salariée, au titre de ses fonctions, était en contact avec les enfants ;

Qu'en statuant ainsi, alors qu'elle avait constaté que le règlement intérieur de l'association Baby Loup
prévoit que « le principe de la liberté de conscience et de religion de chacun des membres du personnel ne
peut faire obstacle au respect des principes de laïcité et de neutralité qui s'appliquent dans l'exercice de
l'ensemble des activités développées par Baby Loup, tant dans les locaux de la crèche ou ses annexes
qu'en accompagnement extérieur des enfants confiés à la crèche », ce dont il se déduisait que la clause du
règlement intérieur, instaurant une restriction générale et imprécise, ne répondait pas aux exigences de
l'article L. 1321-3 du code du travail et que le licenciement, prononcé pour un motif discriminatoire, était nul,
sans qu'il y ait lieu d'examiner les autres griefs visés à la lettre de licenciement, la cour d'appel, qui n'a pas
tiré les conséquences légales de ses constatations, a violé les textes susvisés ;

PAR CES MOTIFS et sans qu'il soit nécessaire de statuer sur les autres griefs :

CASSE ET ANNULE, dans toutes ses dispositions, l'arrêt rendu le 27 octobre 2011, entre les parties, par la
cour d'appel de Versailles ; remet, en conséquence, la cause et les parties dans l'état où elles se trouvaient
avant ledit arrêt et, pour être fait droit, les renvoie devant la cour d'appel de Paris (…).

NB : cette affaire, dite "Baby-Loup", a connu des suites judiciaires que les plus curieux
d’entre vous pourront découvrir. Voir Cass. ass. plén., 25 juin 2014, pourvoi n° 13-28.369.

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