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Les armoires vides.

Annie Ernaux.
Éditions Gallimard, Folio n° 1600 (1974), p.52 et suivantes

Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas été malheureuse, les premiers jours. Je ne reconnaissais rien,
c’est tout. (…) Le manque de liberté, comme on dit, ne pas faire ce qu’on veut, se lever,
s’assoir, chanter, ça ne me gênait pas. Au contraire. Studieuse qu’ils ont toujours dit. J’ai
essayé tout de suite de bien faire tout ce que la maitresse disait de faire, les bâtons, les
buchettes, le vocabulaire, de ne pas me faire remarquer. Je n’ai jamais eu envie de me
sauver, même pas de trainer dans la cour quand la cloche était sonnée. (…) Il y avait quelque
chose de bizarre, de pas descriptible, le dépaysement complet. Rien de pareil à l’épicerie-café
Lesur, à mes parents, aux copines de la cour. Il y avait des moments où je croyais retrouver
quelque chose, le jardinier par exemple, quand il passait sous la fenêtre de la classe, en bleus
avec son veston sale, ou bien l’odeur du hareng près du réfectoire, un mot, mais c’était plutôt
rare. Ça ne paraissait pas vrai, c’était le jardiner de l’école, le hareng de l’école. Même pas la
même langue. La maitresse parle lentement, en mots très longs, elle ne cherche jamais à se
presser, elle aime causer, et pas comme ma mère. « Suspendez votre vêtement à la patère ! »
Ma mère, elle, elle hurle quand je reviens de jouer « fous pas ton paletot en boulichon, qui
c’est qui le rangera ? Tes chaussettes en carcaillot ! » Il y a un monde entre les deux. Ce n’est
pas vrai, on ne peut pas dire d’une manière ou d’une autre. Chez moi, la patère, on connait
pas, le vêtement ça se dit pas sauf quand on va au Palais du Vêtement, mais c’est un nom
comme Lesur et on n’y achète pas des vêtements mais des affaires, des paletots, des
frusques. Pire qu’une langue étrangère, on ne comprend rien en turc, en allemand, c’est tout
de suite fait, on est tranquilles. Là, je comprenais à peu près tout ce qu’elle disait, la
maitresse, mais je n’aurais pas pu le trouver toute seule, mes parents non plus, la preuve
c’est que je ne l’avais jamais entendu chez eux. Des gens tout à fait différents. Ce malaise, ce
choc, tout ce qu’elles sortaient, les maitresses, à propos de n’importe quoi, j’entendais, je
regardais, c’était léger, sans forme, sans chaleur, toujours coupant. Le vrai langage, c’est
chez moi que je l’entendais, le pinard, la bidoche, se faire baiser, la vieille carne, dis boujou
ma petite besotte. Toutes les choses étaient là aussitôt, les cris, les grimaces, les bouteilles
renversées. La maitresse parlait, parlait, et les choses n’existaient pas, le vantail, le soupirail,
j’ai mis dix ans à savoir ce que c’était. La bergerie est gardée par le berger Azor gardera la
maison, des histoires pour rire, des amusettes d’institutrice. Les filles répétaient en chœur p-
a, pa, p-e, pe, le doigt collé aux lettres, le rire me chatouillait. Ça, l’école, des tas de signes à
répéter, à tracer, à assembler ? L’école, c’était un faire comme si continuel, comme si c’était
drôle, comme si c’était intéressant, comme si c’était bien.

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