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PMD - septembre 2017

Vers l'inni, et au-delà !

"Divergent series are the invention of the devil and it is shameful to base on them any demonstration
whatsoever." Niels Henrik Abel
"The series is divergent therefore we may be able to do something with it. Oliver Heaviside
"C'est Cauchy le méchant dans l'histoire. Étienne Ghys
Table des matières
1 Le paradoxe de Zénon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
2 Le prix de la convergence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
3 L'algèbre des séries numériques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
4 Série de Grandi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
5 La série 1 − 2 + 3 − 4 + 5 − 6 + ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
6 La série de Ramanujan . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
7 Eet Casimir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
8 Le pouvoir caché des séries divergentes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
9 Les caustiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11

Avertissement
Les notes qui suivent ont été rédigées à la suite de la première édition de l' Agape, un colloque sur
les fondements de la physique moderne qui s'est tenu l'été 2017 à Mézeyrac, une petite bourgade de
la commune de Présailles (France). Chacun des participants de l'Agape a présenté un exposé, et j'ai
choisi pour ma part de parler des séries divergentes, inspiré par une conférence d'Étienne Ghys sur le
même thème que j'avais vue deux ans plus tôt à l'ENS de Lyon.
1 Le paradoxe de Zénon
Zénon d'Élée. Zénon d'Élée est un philosophe grec du V ème siècle avant J-C, né à Élée, une ville
du sud de la péninsule italienne. C'était un disciple, et possiblement l'amant, de Parménide, un autre
philosophe dont la philosophie concerne les notions d'être, de continu et d'unité. Zénon est a proposé
huit paradoxes qui ont pour but d'illustrer la philosophie de Parménide. Ces paradoxes nous sont
connus par l'intermédiaire d'Aristote qui les a présenté avant de les réfuter [1].

Le paradoxe de la dichotomie. Nous allons ici présenter le paradoxe de la dichotomie. Considérons


un archer qui tire une èche en visant une cible accrochée à arbre situé à deux mètres. Avant d'atteindre
la cible, la èche va parcourir la moitié du trajet. Quand cette moitié est parcourue, il reste encore
à parcourir une moitié restante, et on peut répéter l'argument ad libitum (ou plutôt ad nauseam ).
Ainsi, avant d'atteindre la cible, la èche doit parcourir un nombre inni d'étape. Or Zénon considère
qu'il est impossible de franchir un nombre inni d'étape. Zénon en déduit hâtivement que la èche
n'atteindra pas son but. Ce résultat semble évidemment paradoxal, et devait servir à Zénon pour
illustrer l'indivisibilité du mouvement.

Résolution moderne du paradoxe. Pour la plupart des modernes, le paradoxe de la dichotomie


n'a rien de paradoxal. Pour Zénon, il est paradoxal qu'une succession innie d'intervalles temporels
puisse résulter en un intervalle temporel ni. Mais tout licencié de mathématique sait bien que


X 1
= 2.
2k
k=0
P∞
Que signie précisément cette égalité ? Par dénition du symbole k=0 , cette égalité se réécrit en fait
N
X 1
lim = 2.
N →∞ 2k
k=0

[SCHÉMA sommes partielles]

Généraliser l'addition. Ce à quoi nous invite le paradoxe de Zénon est donc l'idée qu'il est possible
de faire la somme d'un nombre inni de terme, et que cette somme soit elle-même nie. En eet,
l'opération d'addition n'est a priori dénie que pour une nombre ni de termes. Si on considère une
PN
(an ), on peut
suite calculer la somme partielle an . Pour peu que cette nouvelle suite SN converge
quand N → ∞, on dénit naturellement la somme

∞ N
X def
X 1
ak = lim
N →∞ 2k
k=0 k=0

On a ainsi élargie la notion de somme, et donné un sens à l'idée de "somme innie".

Somme géométrique. Pour tout q∈C tel que |q| < 1, on a


X 1
qk = .
1−q
k=0

2 Le prix de la convergence
La série logarithmique. Considérons désormais la série

X (−1)k 1 1 1 1
=1− + − + + ...
k+1 2 3 4 5
k=0

1
Converge-t-elle ou pas ? Pour en avoir l'intuition rien de tel qu'un petit graphe des sommes partielles :
[Graphe des sommes partielles]. Cette série semble donc converger, mais on ne connaît pas a priori la
valeur exacte de la limite. On sait que pour tout x∈R tel que |x| < 1 on a :


X 1
xk =
1−x
k=0

En intégrant on trouve
1 :


X xk+1
= − log(1 − x).
k+1
k=0

En évaluant en x = −1 on trouve nalement le résultat de la somme innie :

1 1 1 1
1− + − + + ... = log 2.
2 3 4 5
Vous aurez remarqué que j'ai été un peu imprudent en intégrant une somme innie, mais il serait
possible de rendre la démonstration rigoureuse en prenant un peu plus de temps. Cela signie nous
fournit une méthode pour approcher la valeur de log 2, en en tronquant la somme à la précision voulue.

La perte de commutativité. Mais une question se pose naturellement, que se passe-t-il si je n'ef-
fectue pas la somme dans le bon ordre ? Par exemple, que se passe-t-il si je somme deux termes impairs
d'abord, puis soustrait un terme pairs, etc :

1 1 1 1 1 1
1+ − + + − + + ... =?
3 2 5 7 4 9
On montre que

1 1 1 1 1 1 3
1+ − + + − + + ... = log 2.
3 2 5 7 4 9 2
Ainsi nous avons perdu la propriété de commutativité ! Lorsque l'on travaille avec des sommes nies,
l'addition est toujours commutative : l'ordre des termes n'importe pas. Mais dans le cas de sommes
innies, l'ordre des termes compte : c'est le prix de la convergence. Ainsi, si ϕ est une permutation de
N, alors a priori,


X ∞
X
ak 6= aϕ(k) .
k=0 k=0

Les séries commutatives. On peut se demander quelles sont les séries pour lesquelles l'ordre des
termes n'importe pas. On sait qu'il en existe puisqu'il sut d'avoir une série avec un nombre ni de
termes non-nuls pour se ramener au cas des sommes nies pour lequel la propriété de commutativité
est vériée. Mais en existe-t-il d'autres ? La réponse est oui ! Par exemple la série

1 1 1
1+ + + + ...
2 4 8
P
est commutative ! En fait on peut montrer qu'une série convergente ak est commutative si et seule-
absolument convergente. Si une sé-
P
ment si la série |ak | converge. On dit dans ce cas qu'elle est
rie converge sans être absolument convergente on dit qu'elle est semi-convergente. Les séries réelles
semi-convergentes vérient le théorème de réarrangement de Riemann qui stipule qu'on peut toujours
réarranger les termes d'une telle série de sorte que la somme de la série obtenue prenne la valeur nie
ou innie que l'on souhaite.

1. On note log le logarithme népérien, i.e. qui vérie log e = 1.

2
Si ak est une série réelle semi-convergente, alors
P
Théorème de réarrangement de Riemann.
pour tout l ∈ R̄ il existe une permutation ϕ de N tel que

X
aϕ(k) = l.
k=0

Ce théorème, qui peut sembler surprenant au premier abord, se comprend en fait assez bien, pour
peu que l'on ait une idée de sa démonstration. Le point crucial est de remarquer qu'une série semi-
convergente dispose d'une "masse innie de nombres positifs" et d'une "masse innie de nombres
négatifs". Pour l'exemple, on se xe une limite L>0 vers laquelle nous voudrions converger, alors on
applique la règle suivante pour construire la série :

1. on ajoute des termes positifs jusqu'à dépasser L,


2. puis on ajoute des termes négatifs jusqu'à repasser en dessous de L,
3. on recommence ainsi de suite.

3 L'algèbre des séries numériques


Structure d'algèbre. Il est temps d'introduire un peu certaines structures abstraites qui rendront
les séries plus compréhensibles. Ce que l'on appelle série numérique n'est en fait rien d'autre qu'une
suite à valeurs réelles ou complexes. On emploie le terme de série, plutôt que celui de suite, lorsque que
P
l'on s'intéresse plus particulièrement à la somme des termes de la suite. Ainsi la série ak et la suite
(ak ) désigne bel et bien le même objet mathématique. La raison pour laquelle nous employons deux
mots est purement historique. L'ensemble CN des suites à valeurs complexes peut être munie d'une
structure d'espace vectoriel en dénissant la somme ” + ” et le produit extérieur ”.” par :
 X  X 
def
X
ak + bk = (ak + bk )
X 
def
X
λ. ak = λ.ak .

On dénit en plus le produit de Cauchy ”×”


k
!
X  X 
def
X X
ak × bk = al bk−l ,
k l=0

ce qui confère à CN une structure de C-algèbre. On note A la C-algèbre des séries numériques complexes.
Cette algèbre contient aussi bien des séries convergentes que des séries divergentes.

Sous-algèbre. Le sous-ensemble des séries convergentes, noté B est un sous-espace vectoriel, car la
propriété de convergence est stable par addition ou multiplication par un scalaire, mais ce n'est pas une
sous-algèbre, car le produit de Cauchy ne stabilise pas la convergence. En revanche le sous-ensemble
des séries absolument convergentes est une sous-algèbre, notée C. On a C ⊂ B ⊂ A.

L'application somme. La somme est une application S dénie sur B par


B → C
S: P P∞
ak 7→ k=0 ak

La restriction S|C de S à C est un homomorphisme de C-algèbre. Cette restriction S|C possède toutes
les bonnes propriétés d'une somme. Lorsque que l'on considère S dénie sur tout B en revanche, S
ne vérie plus la propriété de commutativité. La notion de convergence simple est donc plus large
que la notion de convergence absolue, mais elle est plus faible car elle ne vérie pas la propriété de
commutativité.

3
Étendre la notion de somme. Nous allons par la suite cherche à étendre encore la notion de
somme à des sous-ensembles D tels que B ⊂ D ⊂ A, en dénissant une application

S∗ : D → C

Bien-sûr, nous souhaitons que cet élargissement obéissent à certaines règles, qui sont les propriétés
minimales que doit vérier la notion de "somme".

1. (Régularité) S ∗ |B = S
2. (Stabilité) S ∗ (a0 , a1 , ...) = a0 + S ∗ (a1 , a2 , ...)
∗ ak + λ bk ) = S ∗ ( ak ) + λS ∗ ( bk ).
P P P P
3. (Linéarité) S (

4 Série de Grandi
En 1703, un mathématicien-prêtre de Pise du nom de Grandi propose une solution a un problème
que se posaient alors les mathématiciens de son temps. Quelle est la somme de la série

1 − 1 + 1 − 1 + 1 − 1 + ... =?

(−1)k .
P
On peut aussi l'écrire Il sut de regarder le graphe des sommes partielles (sN ), pour s'aper-
cevoir que la série de Grandi ne converge pas. [Graphe] Les sommes partielles prennent alternativement
les valeurs 0 et 1, si bien que leur suite n'admet pas de limite. Grandi suppose qu'il existe une extension
S ∗ vériant les propriétés de régularité, de stabilité et de linéarité, et pour laquelle la série de Grandi
converge. Alors

S ∗ (1, −1, 1, −1, 1, ...) = 1 + S ∗ (−1, 1, −1, 1, −1, ...) [Stabilité]



= 1 − S (1, −1, 1, −1, 1, ...) [Linéarité]

ce qui implique

1
S ∗ (1, −1, 1, −1, 1, ...) = .
2

Méthode de Cesaro Si les sommes partielles (sN ) ne convergent pas, peut-être qu'elles convergent
"en moyenne". Une série converge au sens de Cesaro si la suite

def s0 + ... + sN
CN =
N +1
P
converge quand N → ∞. Dans ce cas, on dénit la somme de la série ak comme la limite de cette
suite CN . Cette méthode est bien régulière, stable et linéaire.

P
Méthode d'Abel Cette méthode utilise les séries entières. Si ak converge alors sa somme est

X ∞
X
lim ak xk = ak .
|x|<1,x→1
k=0

au sens d'Abel ak xk
P
Ce théorème inspire la dénition de convergence
P, si la série entière admet une
limite pour |x| < 1, x → 1 alors on dit que la série numérique ak converge au sens d'Abel et a pour
somme la valeur de la limite.
P∞ k 1 1 1
Par exemple, pour tout x ∈ ]−1, 1[, on a k=0 x = 1−x . Or la fonction x 7→ 1−x tend vers 2
1
(−1)k converge au sens
P
quand x → 1. Ainsi, la série de Grandi d'Abel vers
2 . Cette méthode est
bien régulière, stable et linéaire.

4
5 La série 1 − 2 + 3 − 4 + 5 − 6 + ...
Considérons la série


X
(−1)k (k + 1) = 1 − 2 + 3 − 4 + 5 − 6 + ...
k=0

Un coup d'÷il au graphe des sommes partielles (1, −1, 2, −2, 3, −3, ...) montre clairement que cette
série diverge. Si l'on suppose qu'il existe une

extension S , alors

1 ∗
S ∗ (1, −2, 3, −4, 5, ...) = (S (1, −2, 3, −4, 5, ...) + S ∗ (1, −2, 3, −4, 5, ...))
2
1
= (S ∗ (1, −2, 3, −4, 5, ...) + S ∗ (0, 1, −2, 3, −4, 5, ...)) [Stabilité]
2
1
= S ∗ (1, −1, 1, −1, 1, ...) [Linéarité]
2
1
=
4
en utilisant le résultat précédent sur la série de Grandi.

Méthode d'Abel Si on dérive


X 1
xk = ,
1−x
k=0

on trouve


X 1
(−1)k (k + 1) = .
(1 − x)2
k=0

1
Le terme de droite admet la limite
4 quand x → −1, donc la série converge au sens d'Abel.

Méthode de Cesaro
 
  1  1
1 0 0 ··· ··· 0
1 1 −1  2 
 21 2 0 ··· · · ·
   
1 1  2  3
··· · · · = 
 0

 31 3 3  

 1 1 1 −2
· · ·   3

4 4 4 4
. 5
··· ··· ··· ··· ··· .
. .
.
.

N +1
La suite obtenue est C2N = 0 et C2N +1 = 2N +1 , qui diverge. Donc la série 1 − 2 + 3 − 4 + ... diverge au
sens de Cesaro. Qu'à cela ne tienne, réappliquons la méthode de Césaro à la nouvelle série que nous
avons obtenue !
 
 2  1    1  
1
1 0 0 ··· ··· 1 0 0 ··· · · · 0
1 1 −1  1 1 2  1 
 21 2 0 ··· · · ·    2

2 0 ··· · · ·    2 

1 1 2 1 1 1 3  5 
··· · · · = ··· · · · =9
0  5 

 13 3 3     13
  3 3 

4
1
4
1
4
1
4 · · · −2  4 1
4
1
4
1
4 · · ·    12 
 3
. 5 .
··· ··· ··· ··· ··· .
. ··· ··· ··· ··· ··· . .
.
.
.

La série converge donc au sens C 2, c'est-à-dire en appliquant deux fois d'alée la méthode Cesaro !

5
6 La série de Ramanujan
Ramanujan veut faire la somme de la série
X
n = 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + ...

Cette série diverge. Supposons qu'il existe une extension S∗ qui permettent de faire converger cette
série, alors

0 = S ∗ (1, 2, 3, 4, ...) − 2S ∗ (1, 2, 3, 4, ...) + S ∗ (1, 2, 3, 4, ...)


= S ∗ (1, 2, 3, 4, ...) + S ∗ (−2, −4, −6, −8, ...) + S ∗ (1, 2, 3, 4, ...) [Linéarité]
∗ ∗ ∗
= S (1, 2, 3, 4, ...) + S (0, −2, −4, −6, −8, ...) + S (0, 0, 1, 2, 3, 4, ...) [Stabilité]

= S (1, 0, 0, 0, ...) [Linéarité]

=1 [Régularité].

Ce résultat absurde montre qu'il n'existe pas d'extension régulière, stable et linéaire pour laquelle la
série de Ramanujan converge. En particulier, il est inutile d'essayer la méthode de Cesaro ou la méthode
d'Abel pour faire converger la série.

Le calcul de Ramanujan. En 1913, le mathématicien indien Ramanujan envoie le calcul suivant


au mathématicien anglais Hardy :

S ∗ (1, 2, 3, 4, ...) − S ∗ (1, −2, 3, −4, ...) = S ∗ (0, 4, 0, 8, 0, 12, 0, 16, ...) [Linéarité]

= S (4, 8, 12, 16, ...) [Propriété spéciale]

= 4S (1, 2, 3, 4, ...) [Linéarité]

d'où il conclue que

1
1 + 2 + 3 + 4 + ... = − .
12
En recevant la lettre de Ramanujan, Hardy juge que le résultat mérite se s'y intéresser, contrairement
à certains de ses collègues comme Mueller qui estime qu'il n'y a rien de bon à en tirer. Dans ce calcul,
Ramanujan utilise une "propriété spéciale" qui autorise à enlever un nombre, même inni, de zéros.
Cette nouvelle propriété n'annule pas l'absurdité mise en évidence plus haut, mais au moins, le calcul
permet d'obtenir un résultat. Quelle crédibilité accroder à ce résultat ? [Histoire, Euler le premier ?]
Bien que les méthode de Cesaro et d'Abel ne fonctionne pas dans le cas présent, nous allons voir deux
nouvelles méthodes plus générales qui permettent d'obtenir la convergence de la série de Ramanujan.

Prolongement analytique. Le prolongement analytique généralise la méthode d'Abel. Pour tout


P 1
s ∈ C tel que Re s < 1, la série ns converge absolument, et on note ζ(s) la somme. On peut montrer
qu'il existe un unique prolongement analytique de ζ sur C \ {1}. ζ et
Ce prolongement est encore noté
s'appelle la fonction ζ de Riemann.
Cette fonction est importante en théorie des nombres, notamment pour comprendre la réparti-
tion des nombres premiers, comme peut le laisser imaginer la formule suivante (pas trop dicile à
démontrer) :

Y 1
ζ(s) = .
p premier
1 − p1s

Mais ce qui nous intéresse pour l'instant c'est que

1
ζ(−1) = − .
12

6
En utilisant l'expression initiale pour ζ, non encore prolongée analytiquement, on écrit donc

1
1 + 2 + 3 + 4 + ... = − .
12
On peut d'ailleurs s'amuser à deviner ainsi de nombreux résultats :

1
1 + 1 + 1 + 1 + ... = ζ(0) = −
2
1 + 22 + 32 + 42 + ... = ζ(−2) = 0
D'ailleurs on peut montrer que pour tout n ∈ N∗
1 + 22n + 32n + 42n + ... = ζ(−2n) = 0.
Les entiers pairs négatifs sont dont des zéros de la fonction ζ de Riemann. Saurez-vous trouver les
autres ? Et autre petit exercice, en passant, combien vaut la somme :

1 1 1
1+ + + + ... =?
2 3 4
C'est une singularité de la fonction de Riemann, ζ(1) n'est donc pas dénie... Il est curieux de remarquer
qu'avec ce prolongement analytique, la série 1 + 2 + 3 + 4 + ... converge, mais pas la série 1 + 12 + 13 + ....
La série 1 + 12 + 13 + ... s'appelle la série harmonique. Je laisse au lecteur le soin de trouver une méthode
pour la faire converger. Nota Bene :

N
X 1
= log N + γ + o(1).
k
k=1

Méthode de lissage La notion naïve de convergence pour les séries,


 dite convergence
 simple, consiste
P PN
à dire que la série ak converge si la suite des sommes partielles k=0 ak converge quand N → ∞.
On peut réécrire

N ∞  
X X k
ak = η0 ak
N
k=0 k=0

où η0 est la fonction caractéristique de l'intervalle [0, 1]. Comme le support de


P η0 est compact, le terme
de droite est bien déni sans ambiguïté. Par ailleurs on dit que la série ak converge au sens de
Cesaro, si la suite

N −1 i
1 XX
ak
N
i=0 k=0

converge quand N → ∞. Réécrivons

N −1 i N −1 N −1
1 XX 1 X X
ak = ak
N N
i=0 k=0 k=0 i=k
N −1
1 X
= (N − k)ak
N
k=0
N
X−1 
k
= 1−
ak
N
k=0
∞  
X k
= η1 ak
N
k=0

7
avec η1 (x) = (1 − x)Θ(1 − x) et Θ la fonction de Heaviside. Ainsi, on entrevoit une possibilité de
généraliser encore la notion de convergence. On peut essayer de choisir de nouvelles fonctions de lissage
η, peut-être encore plus lisse que les précédentes. Essayons la fonction de lissage e−x . Alors :


X X d
ke−k/N = − e−k/N
d(1/N )
k=0
e−1/N
=
(1 − e−1/N )2
1
= N2 − + o(1)
12
1
Ainsi, on voit réapparaître ce − 12 comme le terme constant du développement asymptotique d'une
somme lissée. On peut montrer en fait que le résultat ne dépend pas du lissage (à certaines conditions).

7 Eet Casimir
1
L'égalité 1+ 2+3 +4+... = − 12 est perturbante car absolument contre intuitive. Par exemple, tous
les termes de gauches sont positifs, alors que le terme de droite est strictement négatif. On est en droit
de se demander si cette égalité est une pure chimère de l'esprit, bon à amuser quelques mathématiciens
en panne d'inspiration, ou si au contraire cette égalité a bel et bien une signication profonde dans la
nature. Une petite expérience de physique va nous aider à répondre à cette question.

Dispositif expérimental. Considérons deux plaques de métal innies, parfaitement conductrices et


d'épaisseur nulle. Supposons qu'autour de ces deux plaques n'existe rien d'autre que le vide, pur et
simple. L'eet Casimir prédit que les deux plaques, face à face, vont être attirées l'une vers l'autre.
Bien-sûr on pourrait penser à la force de gravitation qui va attirer les deux plaques, mais il ne s'agit
pas de cela. L'eet Casimir prédit une attirance supplémentaire.
La raison en est que le vide, n'est pas vraiment vide, mais plein de vibrations électromagnétiques
qui possèdent une énergie, l'énergie de point 0, et c'est cette énergie qui pousse les plaques l'une
vers l'autre. On montre en théorie quantique des champs que n photons de fréquence ω dans le vide
1

possèdent une énergie En (ω) = ~ω n + 2 . C'est la même formule que pour l'énergie l'oscillateur
harmonique quantique, car les photons ne sont rien d'autres que des excitations harmoniques du champ
électromagnétique. On remarque tout de suite, qu'en l'absence de tout photon (n = 0), l'énergie associée

à la fréquence ω dans le vide est non nulle, E0 = 2 . Comme toutes les fréquences de photons sont a
priori permises dans l'univers, l'énergie de l'univers, s'il était entièrement vide, serait
Z ∞ Z ∞
~
E= ωE0 (ω)dω = ωdω = ∞
0 2 0
Mmh, bon ce calcul n'apporte pas grand chose puisque l'univers n'est pas vide, et que peut-être
toutes les fréquences ne sont pas admises (on pourrait imaginer une borne inférieure et une borne
supérieure imposée respectivement par les longueurs maximale et minimales possibles dans l'univers). Si
on s'intéresse à l'énergie entre les deux plaques de métal, le calcul devient plus intéressant. La présence
des deux plaques impose des contraintes sur les fréquences possibles du champ électromagnétiques.
En eet, le champ doit s'annuler sur les plaques. Les modes possibles sont donc comme les modes de
vibrations possibles pour une corde de guitare dont les extrémités sont xées. Si x est la distance entre
les plaques, les modes possibles, paramétrés par p ∈ N, sont donnés par les fréquences :

πc
ωp = p.
x
[Schéma] L'énergie totale entre les plaques est donc

∞ ∞
~X ~πc X
E= ωp = p.
2 2x
p=0 p=0

8
Si nous étions ignorant, nous dirions encore que cette somme est innie, mais à supposer que nous
connaissions les séries divergentes, nous dirons donc que l'énergie totale est

~πc
E=− .
24x
On remarque en particulier le signe négatif de l'énergie totale ! La dérivée de l'énergie par rapport à la
distance x entre les plaques nous donne l'expression de la force qui s'exerce entre elles :

~πc
F (x) = .
24x2
Ainsi les deux plaques exercent l'une sur l'autre une force d'attraction inversement proportionnelle au
carré de la distance qui les séparent ! Et cette force n'est due a rien d'autre qu'au vide électromagnétique
entre elles ! Nous avons pour le calcul, utilisé l'innommable somme innie des entiers positifs, mais nous
voilà désormais avec une prédiction physique testable ! Soit, testons. Ce fut chose faite en 1997. La
formule est correcte, ce qui justie a posteriori le calcul que Casimir t en 1948. Ce dernier avait aussi
proposé un autre calcul plus rigoureux, mais le succès de la méthode que nous venons de dérouler laisse
songeur...

Complément sur l'énergie du vide La constance cosmologique vautΛ = 10−54 m−2 . Si, dans
c4 Λ
l'équation d'Einstein, on l'interprète comme la présence d'un uide parfait de tenseur Tµν =
8πG gµν ,
c4 Λ −13 J.cm−3 .
alors celui-ci engendre une pression (ou encore une énergie volumique) P = −
8πG ' 10
Cette quantité est d'un ordre de grandeur 10
120 en dessous de la valeur prédite par la TQC, qui prédit
une énergie du vide de 10
107 J.cm−3 .

Théorie des cordes On peut lire dans les livres de théorie des cordes bosoniques l'expression sui-
vante :


1 X
a = (D − 2) p.
2
p=1

a est "le déplacement dans l'opérateur de masse carré", il doit être égal à −1 pour que le spectre des
P∞
cordes ouvertes inclut les états de photons sans masse. D p=1 p
est la dimension de l'espace-temps.
1
est a priori innie, mais il se trouve que si l'on xe cette quantité égale ) −
12 , alors on obtient la
dimension D = 26, pour l'espace-temps. Un autre calcul, plus rigoureux, montre le même résultat.

8 Le pouvoir caché des séries divergentes


Nous avons vu que les séries divergentes, loin d'être une pure fantaisie de l'esprit, portaient en
elle une signication profonde. Les séries convergentes ne sont donc pas les seules être respectables
de ce monde. Nous allons désormais poursuivre notre plaidoyer en montrant que l'aront des séries
divergentes va même plus loin, et que ces dernières se révèlent être particulièrement ecace pour
calculer ! Cette histoire remonte au XIX ème siècles, lorsque les astronomes, pour calculer la trajectoire
des planètes, utilisent des séries divergentes. Poincaré en parle dans cet extrait souvent cité [4] :

Il y a entre les géomètres et les astronomes une sorte de malentendu au sujet de la signi-
cation du mot convergence. Les géomètres, préoccupés de la parfaite rigueur et souvent trop
indiérents à la longueur de calculs inextricables dont ils conçoivent la possibilité, sans son-
ger à les entreprendre eectivement, disent qu'une série est convergente quand la somme des
termes tend vers une limite déterminée, quand me les premiers termes diminueraient très
lentement. Les astronomes, au contraire, ont coutume de dire qu'une série converge quand
les vingt premiers termes par exemple, diminuent très rapidement, quand même les termes

9
suivants devraient croître indéniment. Ainsi pour prendre un exemple simple, considérons
les deux séries qui ont pour terme général
1000n n!
et .
n! 1000n
Les géomètres diront que la première série converge, et même qu'elle converge rapide-
ment,... ; mais il regarderont la première comme divergente,... Les astronomes , au contraire,
regarderont la première comme divergente,... ; et la seconde comme convergente. Les deux
règles sont légitimes : la première dans les recherches théoriques : la seconde dans les ap-
plications numériques.
P 1000n
Observons les premiers termes de la série :
n!
109
1, 1000, 500000, , ...
6
Les premiers termes croient très vite, ce qui peut laisser penser à ceux qui voudraient calculer nu-
mériquement la somme de la série (les astronomes), que celle-ci diverge. Pourtant si on regarde le
comportement asymptotique du terme général, comme le ferait un mathématicien (géomètre), en uti-
lisant la formule de Stirling
n
1000n

1 1000e
∼√
n! 2πn n
on voit que la série converge en fait. Le terme général de la série est d'abord croissant, mais décroît
ensuite susamment pour que la série soit sommable. À l'inverse, si on considère les premiers terme
P n!
de la série
1000n :
1, 10−3 , 2.10−6 , 6.10−9 , ...
on pourrait avoir l'impression que cette série va converger, alors que le comportement asymptotique

n! √  n n
∼ 2πn
1000n 1000e
montre qu'elle diverge en fait. Dans ce cas, le terme général de la série est d'abord décroissant, mais
se met à croître ensuite. Cela justie-t-il pour autant, comme l'explique Poincaré, que les astronomes
"calcule" la somme d'une série divergente en s'arrêtant de sommer lorsque le terme général se met à
croître ? Nous allons voir dans un exemple pourquoi le comportement des astronomes est raisonnable
mathématiquement.

Série d'Euler Dans le calcul prédisant le mouvement des planètes, les astronomes rencontraient des
intégrales diciles à calculer, du type

e−t/x
Z
f (x) = dt.
0 1+t
avec x > 0, et disons que l'on ne s'intéresse qu'au comportement de f (x) lorsque x est proche de 0. Un
1
physicien eectuera un développement en série de
1+t puis intervertira la somme et l'intégrale avant
de d'intégrer comme il se doit :

e−t/x
Z
f (x) = dt
0 1+t
Z ∞ X∞
−t/x
' e (−1)k tk dt
0 k=0

X Z ∞
' (−1)k e−t/x tk dt
k=0 0

X
' (−1)k k!xk+1 .
k=0

10
Sauf que la série obtenue diverge pour tout x > 0. Qu'à cela ne tienne, si x est susamment petit, le
physicien, en regardant les premiers termes, a l'impression que la série converge, comme nous l'avons
vu plus haut. Il fait donc la somme de la série jusqu'au moment où le terme général se remet à
croître. Là il s'arrête et espère que le résultat obtenu sera susamment proche de la vraie valeur de
f (x). Bien-sûr, le mathématicien observera avec beaucoup d'eroi le physicien accomplir son ÷uvre
diabolique : développement en série impitoyable, inversion d'une intégrale et d'une somme, somme
d'une série divergente. Mais à bien y rééchir, voilà comment il peut se consoler.


e−t/x
Z
f (x) = dt
0 1+t
n−1
Z ∞ !
X (−1) n tn
= e−t/x (−1)k tk + dt
0 1+t
k=0
n−1 Z ∞ Z ∞
X tn
= (−1)k e−t/x tk dt + (−1)n e−t/x dt
0 0 1+t
k=0
n−1 Z ∞
X tn
= k
(−1) k!x k+1
+ (−1) n
e−t/x dt
0 1+t
k=0 | {z }
| {z }
Rn (x)
fn (x)

On remarque que R2n (x) > 0 et R2n+1 (x) < 0, ce qui permet d'écrire :

f2n (x) = f (x) − R2n (x) < f (x) < f (x) − R2n+1 (x) = f2n+1 (x).

Cet encadrement par des sommes partielles fournit ainsi un ensemble d'approximations de f (x) dont
def
la précision est donnée par pn (x) = |f2n+1 (x) − f2n (x)| = (2n)!x2n+1 . Pour x xé, la précision est
donc maximale lorsque n minimise (2n)!x2n+1 .

pn+1 (x)
= (2n + 1)(2n + 2)x2
pn (x)

pn (x) décroît tant que (2n + 1)(2n + 2) < x−2 , puis croît lorsque (2n + 1)(2n + 2) > x−2 . La précision
pn (x) est donc minimale pour (2n + 1)(2n + 2) = x−2 , c'est-à-dire, pour x susamment petit, lorsque
1 1
n ∼ 2x . Ainsi pour x << 1, on peut estimer f (x) en calculant f2n (x) avec n = b
2x c. L'erreur commise
est

∞ √
Z ∞
t2n
Z
−t/x
e−t/x t2n dt = (2n)!x2n+1 ∼ 2πxe−1/x

|R2n (x)| = e dt ≤
0 1+t 0

Ainsi on obtient une borne sur l'erreur commise qui est exponentiellement meilleure à mesure que x
devient petit ! Les série divergentes représentent donc un précieux outils pour calculer avec une grande
précision des valeurs approchées de certaines intégrales !

9 Les caustiques
Nous allons nalement voir que les séries divergentes sont même plus rapides et plus précises que les
séries convergentes pour calculer numériquement ! Mais d'abord rappelons ce que sont les caustiques.
Considérons un miroir hémisphérique que l'on éclaire par une source lumineuse située à l'innie comme
sur le schéma : [Schéma]. L'enveloppe des rayons lumineux rééchis est une courbe tangente à chacun
des rayons lumineux rééchis, on l'appelle caustique. On peut l'observer au fond d'une tasse éclairée
en biais par le soleil. (Caustique au soleil). Lorsque la source lumineuse se situe à une distance nie de
la surface rééchissante on parle de caustique au ambeau. Dans le cas d'une surface hémisphérique et

11
d'une source à l'innie, la caustique est une courbe appelée néphroïde. Si la source se trouve sur le bord
opposé de la tasse, on obtient une cardioïde. Ces deux courbes peuvent aussi être obtenue en faisant
rouler sans glissement une roue sur la circonférence d'un cercle de diamètre égal (cardioïde), ou double
(néphroïde) à celui de la roue. Si le miroir est parabolique, la caustique au soleil se réduit à un point, le
point où converge tous les rayons lumineux. C'est une méthode ecace pour construire un four solaire,
ou pour brûler les voiles des navires romains, lors du siège de Syracuse, comme le raconte la légende
de l'invention des miroirs ardents par Archimède en 213 av. J-C. "Brûler" se dit d'ailleurs en grec καίω
qui a donné "caustique". On observe aussi des caustique (par réfraction) au fond d'un piscine en plein
soleil. Toutes ces caustiques sont des exemple de caustiques en optique géométrique. Il existe aussi une
notion de caustique en optique ondulatoire, qui est essentiellement la même. L'astronome anglais Airy
avait montré que l'intensité lumineuse sur une droite transverse aux caustiques était proportionnelle
au carré de la fonction


t3
Z  
def 1
Ai(z) = cos + zt dt
π 0 3

où z est le paramètre de déplacement sur la transversale et s'annule sur la caustique. An de confronter
son modèle théorique aux expériences, Airy était à la recherche des zéros de cette fonction, correspon-
dant aux franges d'interférences négatives dont la position des 25 premières avait déjà été mesurée
par Miller avec quatre décimales exactes. Pour faire le calcul, Airy utilise donc un développement en
série convergent de la fonction Ai à l'origine, et trouve, après de laborieux calculs la position des deux
premières franges. Mais voici que Stokes, en 1857, eectue un autre développement en série, divergente
cette fois, et trouve alors la position de toutes les franges avec quatre décimales exactes (sauf pour la
première). Les calculs numériques avec les séries divergentes sont paradoxalement beaucoup plus précis
et rapides que ceux utilisant les séries convergentes. Ce résultat assez général n'a reçu d'explication
satisfaisante que récemment.

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Bibliographie
[1] Aristote. Physique.
[2] David Louarpe. Le scandale des séries divergentes !
2014. url : https://sciencetonnante.
wordpress.com/2014/01/20/le-scandale-des-series-divergentes/ (visité le 01/09/2017).
[3] David Louarpe. L'eet Casimir. . . et le retour de 1+2+3+4+5+. . . =-1/12 ! 2015. url : https:
//sciencetonnante.wordpress.com/2015/09/11/leffet-casimir-et-le-retour-de-12345-
112/ (visité le 01/09/2017).
[4] Henri Poincaré. Les méthodes nouvelles de la mécanique céleste. Gauthier Villars, 1892.
[5] Jean-Pierre Ramis.  Séries Divergentes et Théories Asymptotiques. In : Séries divergentes et
procédés de resommation. Sous la dir. de Nicole Berline et Claude Sabbah. Centre de Mathé-
matiques de l'École Polytechnique, 1991, p. 767.

[6] Terence Tao. The Euler-Maclaurin formula, Bernoulli numbers, the zeta function, and real-
variable analytic continuation. 2010. url : https://terrytao.wordpress.com/2010/04/10/the-
euler- maclaurin- formula- bernoulli- numbers- the- zeta- function- and- real- variable-
analytic-continuation/ (visité le 01/09/2017).

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