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HORS-SÉRIE N° 6 I JUILLET-SEPTEMBRE 2019

Arles
50
L’HISTOIRE
LES PHOTOGRAPHES
LES IMAGES
LE GUIDE COMPLET
ans
de Rencontres
L 15580 - 6 H - F: 9,90 € - RD
OR, PAPIER ET ROSÉ
Benoît Baume

Cinquante ans de mariage entre la photo, un momentum qui aura encore toute sa valeur
Arles et le reste du monde, cela mérite dans quelques années. Cela nous semblait
un anniversaire exceptionnel. À 50 ans, logique de réaliser un magazine papier à
les noces sont d’or, ce qui peut sembler un l’occasion de cet anniversaire, car Arles a
peu banal ou entendu. Mais ce qui se passe à consacré la photographie sur support papier
Arles depuis cinquante ans n’a rien de banal à travers les tirages et les livres. Certes, de
ou d’entendu. Qui aurait imaginé qu’une ville nouvelles formes d’images apparaissent au
empreinte des tourments postindustriels, sein des Rencontres, comme le très remarqué
envahie de moustiques et loin des circuits VR Arles Festival, dédié aux projets immersifs,
É D I TO

habituels de la Provence glamour, devienne mais le papier occupe une place à part à Arles.
la capitale mondiale de la photographie ? Ce hors-série interroge aussi la relation par-
Une évidence désormais, qui s’est forgée à ticulière et intime que nous entretenons aux
l’ombre de la place du Forum, été après été, Rencontres. Fisheye y trouve sa genèse et a
rosé après rosé, pour devenir aujourd’hui décidé d’embrasser un peu plus ce destin en y
un rendez-vous incontournable qui attire installant de manière permanente une galerie.
photographes, scénographes, éditeurs, collec- Les Rencontres, comme le dit Sam Stourdzé,
tionneurs, conservateurs et tous les curieux sont « un bien commun dont il faut prendre
d’une image en évolution. Arles a consacré la soin ». C’est aussi un terreau fertile qui a
photographie comme un art, et plus encore permis l’émergence de la Fondation Vincent
que le média, les Rencontres ont distingué Van Gogh, de la Fondation Luma, des Voies
les femmes et les hommes qui lui ont donné Off, bientôt de la Fondation Lee Ufan, et bien
vie. C’est par le prisme de l’humain que d’autres choses encore. Cette ressource doit
nous avons choisi de conter cinquante ans être conservée pour le futur.
de bouleversements, de prises de risques et Enfin, les Rencontres portent leurs grandes et
de débats passionnés. Les Rencontres, dans petites histoires, nous voulons ici rendre hom-
le regard des acteurs qui les ont façonnées, mage à Olivier Cablat, photographe arlésien à
vécues. Tels des archéologues, nous sommes l’énergie créative intarissable. Il traverse une
allés en quête d’images, de témoignages et effroyable épreuve de santé. Une partie des
du sens caché d’une histoire en mouvement. recettes de ce hors-série sera reversée à sa
Ce hors-série vous sera évidemment utile cet famille. Une manière de consolider la force
été pour approfondir votre lecture de cette humaine des Rencontres qui, décidément, sont
50e édition des Rencontres, mais c’est aussi bien uniques en leur genre.

6
S O MM A IR E

P. 13

1970 - 1976L e s P ion n ier s

P. 30 [ THEMA ] L e s A mér ic a i n s

P. 37

© Lucien cLergue. PhotograPhie de La coLLection des rencontres d’arLes, reProduite dans L’ouvrage PubLié Pour La 50e édition des rencontres d’arLes aux éditions La Martinière. avec L'aiMabLe autorisation de L’ateLier Lucien cLergue et de La saif.
197 7- 1985L'ém a nc ip at ion

P. 4 8 [ THEMA ] L e s work shop s

P. 51

1986 -2001 Tu rbu lenc e s

P. 66 [ THEMA ] L a f êt e

P. 69

2002-2014L e s a n né e s Héb el

P. 92 [ THEMA ] Les l iv res

P. 97

© don MccuLLin, courtesy contact Press iMages. © Pierre & giLLes. © Mishka henner. © véronique eLLena.
2015 -2019
L e s a n né e s St ou r d z é

P. 122 [ THEMA ] M a rket

P. 124 A f f iche s

P. 130 V R A rle s Fe st i va l

P. 132 P r og r a m me

P. 135 Br ève s

P. 136 C h r on iq ue
Camille Tallent
Jean-Christophe Béchet
Journaliste indépendant et artiste, CamilleTallent signe
Né en 1964 à Marseille, Jean-Christophe Béchet depuis plusieurs années des écrits sur la création
vit et travaille depuis 1990 à Paris. Héritier de la contemporaine, notamment sur la photographie
photo de rue, qu’elle soit américaine, française ou et le livre photo. Il collabore régulièrement avec
japonaise, il aime parler de ses images comme de Archistorm, Fisheye, Slash/Paris, The Steidz, et avec
« paysages habités ». Ses photos ont été présentées diverses manifestations d’art contemporain. En
dans une soixantaine d’expositions (notamment aux 2015, il fonde avec Lia Pradal le projet éditorial
Rencontres d’Arles en 2006 et en 2012), et publiées PAÏEN, plateforme spécialisée dans le livre d’images
dans une vingtaine de livres. Ancien étudiant de et l’expérimentation imprimée. Il mène dans ce
l’ENSP et journaliste, il nous raconte ici l’histoire numéro un entretien avec ABM Studio qui analyse
des workshops auxquels il contribue régulièrement. l’identité visuelle des Rencontres d’Arles.

Christian Caujolle Denis Baudier


Ancien élève de l’École normale supérieure de Après des études à l’École nationale de la
Saint-Cloud, Christian Caujolle suit les enseignements photographie d’Arles, Denis Baudier met ses
de Roland Barthes, de Michel Foucault et de Pierre appareils de côté et bifurque vers la communication.
Bourdieu. Critique et rédacteur en chef à Libération, Au début des années 2000, il renoue avec la
il crée l’agence VU’ en 1986 et la galerie du même photographie et explore différents genres en
nom en 1998. Directeur artistique des Rencontres menant des recherches plastiques sur le lien entre
d’Arles en 1997, il crée et dirige le festival Photo photographie et physique. Passionné par la pensée
Phnom Penh au Cambodge, et collabore à de du philosophe HenriVan Lier, il aime « tout ce qui est
nombreuses manifestations comme ImageSingulières beau », sans exclusive : la sculpture khmère, le peintre
à Sète. Particulièrement intéressé par l’édition Fra Angelico, les cantates de Bach et le photographe
photographique, il analyse pour Fisheye son américain Lewis Baltz. Pour Fisheye, il a conduit de
importance dans le cadre des Rencontres d’Arles. nombreux entretiens de ce numéro, et nous raconte
comment l’Amérique est l’un des tropismes qui
traversent l’histoire des Rencontres d’Arles.
CONTRIBUTEURS

Sofia Fischer Jacques Denis


Après des études à l’École supérieure de Journaliste depuis 1991 pour différents médias
journalisme de Lille et des débuts à Libération, (Le Monde diplomatique, Geo, Nova…), Jacques
Sofia Fischer travaille notamment à Nice comme Denis a souvent travaillé sur les inégalités (de
correspondante pour Le Monde. Journaliste free- l’habitat à l’accès à la culture…), au cours de grands
lance, elle collabore avec Fisheye depuis plus de reportages et d’enquêtes à travers le monde. Son
trois ans en réalisant des reportages, des portraits autre spécialité est la musique – notamment les
et des analyses de sujets de société à travers le courants afro-américains et africains –, dont il traite
prisme de la photographie. Elle nous explique désormais chaque semaine dans les colonnes de
dans ce numéro comment la place du Forum est Libération. Son enquête sur les fêtes des Rencontres
devenue pour nombre de décideurs the place to be. d’Arles nous révèle quelques épisodes hauts en
couleur de ces cinq décennies d’histoire.

O UR S

RÉDACTION Rédacteurs PUBLICITÉ SERVICES GÉNÉRAUX Impression Dépôt légal : à parution.


Denis Baudier, Benoît Baume, Léonce Deprez ISSN : 2267-8417.
Directeur de la rédaction
Jean-Christophe Béchet, Directeur commercial, Directeur administratif ZI « Le Moulin », 62620 Ruitz CPPAP : 0723 K 91912.
et de la publication
Christian Caujolle, Jacques du développement et financier www.leonce-deprez.fr Tarifs France métropolitaine :
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© Lucien Clergue. Photographie de la Directeur de Fisheye l’Agence Marketing de www.fisheyemagazine.fr
de la rédaction
coll. des Rencontres d’Arles, reproduite Rémi Villard
ventes au numéro
Gaëlle Lennon
dans l’ouvrage pour la 50e édition des Otto Borscha de BO Conseil
gaelle@fisheyemagazine.fr remi@fisheyelagence.com
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Rencontres d’Arles (éd. La Martinière).
Secrétaire de rédaction Avec l’aimable autorisation de Production multimédia oborscha@boconseilame.fr
Najat Rahmouni l’Atelier Lucien Clergue et de la Saif. Nina Peyrachon 09 67 32 09 34
najat@fisheyemagazine.fr Ouka Leele, Peluquería, 1979. nina@fisheyelagence.com
© Ouka Leele / agence VU’,
10
courtesy of the artist.
L’A B U S D ’ A L C OO L EST DA NGEREUX P OUR LA S ANTÉ, À CONS OMMER AV E C MODÉRATION
© Jean DieuzaiDe / aKG imaGes – FonDs DieuzaiDe / Ville De Toulouse

13
LES PIONNIERS
1976
1970
Jean-Claude Gautrand

Le temps
YOUSUF KARSH LORS D’UNE
CONFÉRENCE. PARMI LES
SPECTATEURS, AU PREMIER RANG, DE
GAUCHE À DROITE : EVA RUBINSTEIN,
GEORGES TOURDJMAN ET JEAN-
CLAUDE GAUTRAND, RENCONTRES
D'ARLES 1975. PHOTO DE PIERRE-JEAN

des pionniers
AMAR.

PAGE PRÉCÉDENTE :
L’ÉQUIPE FONDATRICE DES
RENCONTRES D’ARLES, 1970. DE
GAUCHE À DROITE : JEAN-CLAUDE
LEMAGNY, TODD WEBB, MICHEL
TOURNIER, LUCIEN CLERGUE, JEAN-
ProPos recueillis Par Éric KarsenTy CLAUDE GAUTRAND, JEAN-PIERRE
SUDRE, ÉDOUARD BOUBAT,
DENIS BRIHAT, JEAN DIEUZAIDE
1970 — 1976

ET JEAN-MAURICE ROUQUETTE.
PHOTO DE JEAN DIEUZAIDE.

Vous êtes sur la photo de la


première équipe des Rencontres.
En êtes-vous l’un des fondateurs ?
Je ne fais pas partie des fondateurs que sont Lucien
Clergue, Jean-Maurice Rouquette, conservateur du
musée Réattu, et Michel Tournier, qui a reçu le prix
Goncourt pour Le Roi des Aulnes en 1970. L’écrivain
s’intéressait déjà à la photographie puisqu’il ani-
mait l’émission Chambre noire, produite par Albert
Plécy, un programme télé consacré chaque mois à
JEAN-CLAUDE
l’œuvre de photographes comme Man Ray, Brassaï, GAUTRAND.
Jacques Henri Lartigue, Bill Brandt, André Kertész AUTOPORTRAIT.
ou Lucien Clergue. C’est justement ce dernier qui,
après avoir vu la photographie accrochée dans les
musées américains, a convaincu Jean-Maurice
Rouquette d’organiser la première collection photo
dans un musée français, en invitant tous les photographes qu’il
connaissait à donner des tirages, en 1965. Et c’est donc avec
© Pierre-Jean amar, coll. renconTres D’arles. © Jean-clauDe GauTranD.

l’appui du conservateur du musée Réattu et de Michel Tournier


qu’il lance cette aventure en 1970.
Comment s’est passée cette première
édition à laquelle vous avez participé ?
“On sortait de
La première édition était bien modeste : il y a eu une seule soirée
de projection – avec les photos de Jean-Pierre Sudre, Denis Brihat la préhistoire
et Jean-Philippe Charbonnier – dans la salle des mariages de la
mairie. Ils ne pensaient pas rassembler beaucoup de monde, pour plonger
mais la salle était bondée, avec environ deux cents personnes !
Cette soirée a été accompagnée d’une exposition consacrée à la
collection d’affiches photographiques de Michel-François Braive,
dans l’histoire !”
et des originaux d’Edward Weston que Jerome Hill, mécène et
collectionneur, avait offerts au musée. Le public, c’était les locaux
du festival et quelques mordus comme moi, qui sont venus à
Arles pour cette édition qui a duré trois jours, et dont j’ai écrit
le seul compte rendu dans Photo-revue. 14
La photo était donc si peu reconnue ?
En 1974, on a eu pour la première fois un représentant du
ministère de la Culture qui est venu voir ce qu’il se passait. Il
faut savoir qu'il n’y avait rien pour la photographie au niveau
institutionnel dans les années 1970. Je me souviens qu’un jour,
avec Lucien Clergue, nous sommes allés au ministère de la Culture
et nous leur avons fait remarquer qu’il n’y avait pas une ligne
de budget pour la photo ! On nous a répondu : « C’est un art
mécanique, ça n’entre pas en ligne de compte. » Du coup, nous
sommes allés au ministère de l’Industrie, où on nous a dit : « Il
y a une dimension artistique, ce n’est pas pour nous. » Nous
nous sommes finalement retrouvés au ministère de la Jeunesse
et des Sports… Voilà où en était la photo dans ces années-là. À
cette époque, le monde de la photo était divisé en deux avec d’un
côté les reporters qui vivaient entre eux et ne s’occupaient ni
d’esthétique ni de l’histoire de la photo, et de l’autre le monde des
photo-clubs, quatre ou cinq cents, où ça ronronnait gentiment.
Il y avait entre les deux le club « Les 30 x 40 ». L’avantage des
« 30 x 40 », c’est que c’était un groupe de réflexion sur la photo et
pas de contemplation béate. Nous avons reçu des photographes
GJON MILI, JEAN DIEUZAIDE
comme Brassaï, Willy Ronis ou Izis qui venaient montrer leur ET MANUEL ÁLVAREZ BRAVO,
travail, et nous leur montrions le nôtre : c’était enrichissant. Le RENCONTRES D'ARLES 1981.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.
public des « 30 x 40 » a été un petit noyau qui est venu à Arles
dès les premières éditions.
En quoi consistait votre collaboration ?
Moi, j’aidais Lucien avec mes contacts à Paris. J’ai ainsi organisé
une exposition du groupe Libre Expression que nous venions
de créer avec Jean Dieuzaide et quelques autres. Nous étions
les héritiers de la subjektive Fotografie – une école qui met en
avant la personnalité créatrice du photographe,
à l’opposé d’une pratique documentaire. Nous Bio express
avons aussi invité quatre photographes améri-
cains : Jerry Uelsmann, Paul Caponigro, Heinz 1964 Adhère au club « Les 30 x 40 »,
Hajek-Halke, et Rinaldo Prieri. dont il deviendra le vice-président.

1970 — 1976
Quels sont vos meilleurs et 1968 Reçoit le grand prix des arts de
vos pires souvenirs ? la ville de Marseille au musée Cantini,
En 1970, les Rencontres, c’était une bande de pour sa série sur le galet. Les membres
copains. Cette osmose entre les gens a perduré les du jury étaient Lucien Clergue, Denis Brihat,
années suivantes : amitié, simplicité et gratuité ai- Jean-Pierre Sudre, Jean-Claude Lemagny…
daient à engendrer une belle convivialité. Manger la future équipe de la première édition
une pizza avec Ansel Adams au bord du Rhône, des Rencontres, deux ans plus tard.
c’était unique ! William Eugene Smith buvait des 1970 Première participation aux Rencontres.
coups sur la place du Forum avec des inconnus ! Il n’a manqué aucune édition depuis.
Le summum de cette ambiance, en 1974, c’était 1976 Membre du conseil
le grand repas à Montmajour. Il y avait des tables d’administration des Rencontres.
partout et tout le monde pouvait y participer, il y 1984 Chevalier de l’ordre
avait une foule énorme. Jacques Henri Lartigue a des Arts et des Lettres.
fini sur la table en dansant, Henri Cartier-Bresson 1986 Prix Vasari et Prix du livre des
se cachait derrière son assiette. Tout le monde Rencontres d’Arles pour le tome I
était brassé en même temps, des gitans sont venus du livre Paris des photographes.
faire la fête… Le pire souvenir, c’est peut-être 2018 Publication du livre Itinéraire
quand le photographe japonais Kishin Shinoyama d’un photographe, qui rassemble
nous a inondés avec 600 diapositives, ça a fait soixante ans de travaux.
du bruit. Et aussi la projection sur la photo et
la mode, avec un défilé de mannequins sur la grande scène.
Les gens n’ont pas apprécié, il y en a même qui ont essayé de
mettre le feu à l’écran !
Comment voyez-vous l’avenir de cette manifestation ? JEAN DIEUZAIDE ET EIKO HOSOE,
Je crois qu’on ne parviendra jamais à égaler les soirées faites autour RENCONTRES D'ARLES 1983.
PHOTO DE KARL KUGEL.
d’un photographe qui présentait lui-même ses images. Il y avait là
une forme de communion. Pour la soirée de Willy Ronis, c’est lui
qui commentait, il y avait une chaleur humaine extraordinaire…
© Pierre-Jean amar, coll. renconTres D’arles. © Karl KuGel.

J’espère que les Rencontres dureront encore longtemps, c’est un


point de cristallisation important dans l’histoire de la photographie.
J’y ai découvert beaucoup de grands photographes, les Américains
et ceux des autres continents. Cette ouverture d’esprit permet de
voir d’autres choses et de rester ouvert à d’autres domaines. Avec
le décloisonnement qui traverse la photographie aujourd’hui, on
fait de nombreuses découvertes.

15
Bernard Perrine

Les années BERNARD PERRINE.

militantes
AUTOPORTRAIT.

ProPos recueillis Par Éric KarsenTy

Comment avez-vous participé à l’aventure des Rencontres ? Qu’est-ce qui a permis cette envolée ?
1970 — 1976

Je n’étais pas là les deux premières années, j’étais en reportage Le coup de maître de Lucien Clergue a été de faire venir Ansel
à l’étranger. J’ai débarqué à Arles en 1973 pour donner un coup Adams qui ne se déplaçait même pas aux États-Unis ! Quand le
de main à Lucien Clergue, et lorsque je suis arrivé à la mairie, grand photographe de la côte ouest arrive à Arles en 1974 avec
j’ai trouvé Jean-Maurice Rouquette avec un bras dans le plâtre. soixante tirages sous le bras, c’est un événement culturel artistique
Il devait installer l’exposition Les Indiens d’Amérique du Nord, en France. Très peu de gens le connaissaient. Cette même année,
d’Edward S. Curtis, alors j’ai fait l’accrochage. Par ailleurs, Lucien a aussi fait venir Brassaï – ce qui a permis de convaincre ses
comme j’avais créé, avec Jean-Pierre Sudre, le département de amis parisiens de rejoindre la manifestation les années suivantes –, et
photographie de l’École supérieure d’arts graphiques (Esag) développé les workshops lancés l’année précédente, un modèle inspiré
en 1968, Lucien m’a demandé d’organiser un colloque sur des États-Unis. Cette année-là, il y a eu des stages donnés par Denis
l’enseignement, qui s’est tenu cette même année, en 1973. À ce Brihat, Jean Dieuzaide, Jean-Pierre Sudre (tous trois présents dès la
moment-là, il n’y avait pas beaucoup de public, c’était plutôt les première édition), Ansel Adams, Susan Felter et Neal White. C’est à
copains… Ça a vraiment décollé en 1974. peu près à cette époque aussi que Jean-Claude Lemagny – responsable
des collections de photographie
au Cabinet des estampes de la
Bibliothèque nationale – a com-
mencé ses fameuses lectures de
portfolios à l’hôtel L’Arlatan.

JEAN DIEUZAIDE APPORTANT À ARLES


L’ÉCRAN QUI SERA MIS EN PLACE
POUR LES SOIRÉES DE PROJECTIONS
DANS LA COUR DE L’ARCHEVÊCHÉ.
IL EST ACCOMPAGNÉ PAR HÉLÈNE
THÉRET ET JEAN-PIERRE SUDRE, QUI
TIENT L’ÉCRAN. RENCONTRES D’ARLES
1973. PHOTO DE BERNARD PERRINE.
© BernarD Perrine.

16
Quels sont les moments forts que vous gardez en mémoire ?
L’année 1975 a été importante, les photographes invités étaient
André Kertész, Yousuf Karsh, Robert Doisneau et William Eugene
Smith ! Les projections étaient alors organisées dans la cour de
l’Archevêché. Sitôt le dîner de l’équipe terminé, au moment du
dessert, je filais installer l’écran et le matériel. Pour la soirée de
Smith, nous avons hésité à cause de la météo qui était incertaine,
mais nous avons pris le risque. À la fin de la soirée, au moment où
le photographe commentait ses photos mythiques sur Minamata
[dont Le Bain de Tomoko est une des images emblématiques de
cette série sur la pollution au mercure au Japon, ndlr], la pluie
s’est mise à tomber. Nous pleurions, personne ne bougeait,
l’émotion était intense : c’est un des moments les plus forts que
j’ai vécus aux Rencontres.
Les marques étaient-elles déjà présentes
à la manifestation ?
ANDRÉ KERTÉSZ, RENCONTRES Les marques, c’est nous qui les avons fait venir. La première
D'ARLES 1975. PHOTO DE PIERRE-JEAN a été Minolta, grâce à Clergue, qui travaillait avec des boîtiers
AMAR. de la marque. Dès 1975, nous avons pu avoir un catalogue
– un hors-série du journal du club « Les 30 x 40 » qui avait des
difficultés – entièrement financé par le fabricant. Grâce à Minolta
aussi, nous avons pu engager une attachée de presse (Françoise
Riss) et organiser un voyage de presse qui a permis d’avoir des
échos au niveau national. Après, il y a eu plusieurs périodes avec
des hauts et des bas, et plusieurs sponsors, dont Polaroid, Kodak,
Fuji, Leica… Je pense entre autres à Michel Moulin, qui assura
plusieurs allers-retours entre Paris et Arles afin d’équiper les
laboratoires et les studios pour le bon fonctionnement des stages.
Vous avez été nommé directeur des Rencontres
en 1977. Comment cela s’est-il passé ?
J’ai été nommé directeur des Rencontres en 1977, avec un budget
en progression. Grâce à cette subvention, et avec l’aide de mon
“Arles est un reflet assistant, Armel Moutiez, et de quelques bénévoles,

1970 — 1976
nous avons accroché 3 500 photos ! Il y avait
Bio express
de l’évolution de douze soirées et six colloques. Nous éditions aussi
un quotidien bilingue, français-anglais, tiré à la
1961 Assure le
la photographie Ronéo. Ce sont des années militantes ! Quand nous
avons eu une photocopieuse, c’était le progrès !
commissariat d’une
exposition internationale
L’ambiance était plus conviviale qu’aujourd’hui.
en France. Les Je me rappelle que Jean-François Leroy n’a pas
d’art photographique à
Caen, avec Brassaï, Henri
osé me déranger parce que je buvais un coup avec
dix premières années William Eugene Smith sur la place du Forum.
Avec le recul, comment analysez-vous
Cartier-Bresson, Robert
Doisneau, Man Ray, Otto
Steinert, entre autres.
ont été un rattrapage les Rencontres ?
Arles est un reflet de l’évolution de la photographie
1965 Ses photos intègrent
la collection photographique
de l’inculture en France. Les dix premières années ont été
un rattrapage de l’inculture photographique
du musée Réattu.
1968 Création du
française. Arles a été décisif pour beaucoup de
photographique photographes, les Rencontres sont une matrice
département photo
de l’École supérieure
importante tant en France pour le Mois de la
française.” photo à Paris qu’à l’étranger. Guy Le Querrec,
Marie-Paule Nègre, Luc Choquer… tous ces
d’arts graphiques (avec
Jean-Pierre Sudre).
1973 Première participation
auteurs ont été influencés par Arles, comme
aux Rencontres.
tous ces gens qui ont suivi des workshops avec
1974-76 Responsable
Ansel Adams, Eikoh Hosoe et tant d’autres.
de l’organisation des
Rencontres et commissaire
des expositions.
JEAN DIEUZAIDE, MICHEL TOURNIER, ROBERT 1977 Premier directeur
DOISNEAU, ANDRÉ KERTÉSZ, JEAN-PHILIPPE
CHARBONNIER, MICHEL NURIDSANY ET
LECTURES DE PORTFOLIOS des Rencontres d’Arles.
À L’HÔTEL L’ARLATAN PAR
GEORGES TOURDJMAN (DE GAUCHE À DROITE), JEAN-CLAUDE LEMAGNY, 1981-2006 Directeur
RENCONTRES D'ARLES 1975. PHOTO DE PIERRE- RENCONTRES D'ARLES 1982. de la rédaction du
JEAN AMAR. PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR. magazine Le Photographe.
2009 Élu membre
© Pierre-Jean amar, coll. renconTres D’arles.

correspondant de
l’Académie des beaux-arts
2016 Élevé au grade
d’officier des Arts
et des Lettres.

17
1.
2.

1. RENÉ BURRI (AU CENTRE),


JACK WELPOTT (À GAUCHE)
ET ABBAS (À DROITE). 1976.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

2. RALPH GIBSON (À GAUCHE)


ET WILLY RONIS (À DROITE),
CAMARGUE, 1975.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

3. DE GAUCHE À DROITE, JEAN-


PIERRE SUDRE, DENIS BRIHAT,
BRASSAÏ, ET JEAN DIEUZAIDE,
AVEC HÉLÈNE THÉRET,
AU FOND À GAUCHE, 1974.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

4. ROBERT DOISNEAU, 1975.


PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.
3.
5. BRASSAÏ (À GAUCHE)
ET JEAN DIEUZAIDE, 1974.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

6. DENIS BRIHAT (À GAUCHE)


ET ANSEL ADAMS, 1974.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

7. BRASSAÏ ET ANSEL ADAMS


À L’ABBAYE DE MONTMAJOUR,
1974. PHOTO DE PIERRE-JEAN
AMAR.

8, 9 & 10. STAGE DE


MARC RIBOUD, 1976.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

11. COUR DE LA
COMMANDERIE SAINTE-LUCE,
1976. PHOTO DE PIERRE-JEAN
AMAR.

12. MARY ELLEN MARK, DONT


LE TRAVAIL EST EXPOSÉ AUX
RENCONTRES D’ARLES LORS
DE CETTE 6e ÉDITION. 1976.
1970 — 1976

PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

13. STAGE D’EVA RUBINSTEIN.


1975. PHOTO DE PIERRE-JEAN
AMAR.
4. 5.
14. STAGE DE GUY LE QUERREC,
1976. PHOTO DE PIERRE-JEAN
AMAR.

15. JEAN DIEUZAIDE


PHOTOGRAPHIANT UNE
TABLÉE DE CONVIVES À
L’ABBAYE DE MONTMAJOUR,
1975. PHOTO DE PIERRE-JEAN
AMAR.

7.

6.

© coll. renconTres D’arles.

18
8. 10.
9.
11.

1970 — 1976
13. 14.
12.
15.
19
1970 — 1976

© lucien clerGue / PhoToGraPhie De la collecTion Des renconTres D’arles, reProDuiTe Dans l’ouVraGe PuBliÉ Pour la 50e ÉDiTion
Des renconTres D’arles aux ÉDiTions De la marTinière. aVec l'aimaBle auTorisaTion De l’aTelier lucien clerGue eT De la saiF.

Lucien ÉDITION 1971. Edward ÉDITION 1970.


NU, 1936, DON DE JEROME HILL EN 1970.
ARLEQUIN, 1955.
Clergue Weston COLLECTION MUSÉE RÉATTU, ARLES.

Fondateur des Rencontres d’Arles, Lucien Clergue Cofondateur avec Ansel Adams du groupe f/64 (en référence à la plus petite
est également le premier photographe à avoir ouverture de diaphragme donnant un maximum de profondeur de champ, et donc
été élu membre de l’Académie des beaux-arts de netteté), Edward Weston défend la straight photography, la « photographie
de l'Institut de France en 2006. pure », en opposition au mouvement pictorialiste qui vise à imiter la peinture.
20
© eDwarD wesTon, collecTion musÉe rÉaTTu, arles, aDaGP, Paris 2019.
21

1970 — 1976
1970 — 1976

© Duane michals / aVec l’aimaBle auTorisaTion De Dc moore Gallery, new yorK.

Duane ÉDITION 1989.


Edward ÉDITION 1973. THREE HORSES,
THE FALLEN ANGEL, 1968. HEAD-AND-SHOULDERS
Michals Sheriff Curtis PORTRAIT, FACING FRONT, WEARING
HEADDRESS. VERS 1905.

L’Américain Duane Michals est un des premiers photographes


à introduire la narration avec des séquences associant texte et En véritable ethnologue, l’Américain Edward Sheriff Curtis entreprend, au
images. Ses photos évoquent ses obsessions avec un onirisme début des années 1900, un voyage sur les terres indiennes et en rapporte
teinté de surréalisme. plus de 40 000 photographies.
22
© eDwarD s. curTis collecTion (liBrary oF conGress).
23

1970 — 1976
1970 — 1976
© henri carTier-Bresson / maGnum PhoTos.

1970 — 1976
1970 — 1976

© anDrÉ KerTÉsz, PhoTo © minisTère De la culTure - mÉDiaThèque De l'archiTecTure eT Du PaTrimoine, DisT. rmn-GranD Palais.

Henri Cartier-Bresson André ÉDITION 1975.


DISTORSION N° 40, LES
Kertész DISTORSIONS 1932-1933.

PAGE PRÉCÉDENTE ÉDITION 1976. MADRID, ESPAGNE, 1933.


Le Hongrois André Kertész, proche de l’avant-garde française,
expérimente les spécificités de l’appareil photo. En rupture
Henri Cartier-Bresson a inspiré plusieurs générations de photographes avec l’esthétique pictorialiste, ces distorsions construisent
avec ses compositions parfaites et son fameux « instant décisif ». Il est une image du corps entre burlesque et fantastique. Le fonds
aussi l’un des cofondateurs de Magnum, en 1947, la célèbre coopérative photo de la médiathèque de l’architecture et du patrimoine
de photographes indépendants. est diffusé par l’agence photographique de la RMNGP.
26
1970 — 1976
© william euGene smiTh / maGnum PhoTos.

Correspondant de guerre, William Eugene Smith est une référence incontournable


W. Eugene ÉDITION 1975.
USA. PENNSYLVANIA. CITY OF
du photojournalisme. Le projet City of Pittsburgh, réalisé durant deux ans dans
la ville industrielle, est un modèle du genre. Un autre travail sur les ravages de
Smith PITTSBURGH, 1955. STEELWORKER.
la pollution au mercure à Minamata, au Japon, l’a rendu célèbre.
27
[ Thema ]

LES AMÉRICAINS
TexTe : Denis BauDier

Est-ce la proximité avec la Camargue, parcourue homme à plusieurs vies, qui connaissait très bien
par de fiers gardes à cheval, dont l’allure évoque les États-Unis. « Dans les années 1960-1970,
celle des mythiques cow-boys ? Ou l’attraction il était considéré outre-Atlantique comme l’un
que peut exercer une ville romaine millénaire, des grands photographes français [il a exposé
THEMA - LES AMÉRICAINS

qui regorge de trésors antiques, sur une jeune au MoMA de New York en 1961, à 27 ans, ndlr].
nation en manque de racines ? Ou peut-être Il s’y rendait donc régulièrement et avait ses
était-il inévitable qu’entre l’un des pays phares entrées dans le milieu photographique. Aussi,
de l’image fixe, l’un des premiers à avoir adopté quand les Rencontres ont été lancées, il a fait
la photographie comme un art à part entière, et jouer son carnet d’adresses et a fait venir des
le premier festival photo de l’histoire, des liens ténors de la photographie américaine, alors en
étroits et naturels se tissent dans le temps ? plein épanouissement, comme Ansel Adams ou
Sans doute y a-t-il un peu de tout cela dans le William Eugene Smith », raconte Gilles Mora,
fort magnétisme qui existe entre les Rencontres directeur artistique du Pavillon populaire de
d’Arles et l’Amérique. Cette ferveur réciproque Montpellier, ancien directeur artistique des Ren-
doit beaucoup à la personnalité de l’un des contres [en 1999, 2000 et 2001], et spécialiste
pères fondateurs du festival, Lucien Clergue, un de la photographie américaine.

BRASSAÏ (À DROITE) ET
ANSEL ADAMS (À GAUCHE)
À L’EXPOSITION DE CE
DERNIER AU MUSÉE RÉATTU,
ARLES, 1974. PHOTO
DE JEAN DIEUZAIDE.

© Jean DieuzaiDe, coll. renconTres D'arles.

30
THEMA - LES AMÉRICAINS
LEE FRIEDLANDER GILLES MORA, 1982. SPÉCIALISTE DE
(AU CENTRE) AVEC SES LA PHOTOGRAPHIE AMÉRICAINE,
STAGIAIRES, PLACE DU IL A MIS L’AMÉRIQUE À L’HONNEUR
FORUM, RENCONTRES PENDANT LES ANNÉES OÙ IL
D’ARLES 1989. PHOTO FUT DIRECTEUR ARTISTIQUE
DE PHILIPPE SCHULLER. DES RENCONTRES, DE 1999
À 2001. PHOTO DE KARL KUGEL.
© PhiliPPe schuller / signaTures. © Karl Kugel.

31
La constitution de la première collection
photographique dans un musée français, sur
un modèle américain, lui doit aussi beaucoup.
L’histoire veut qu’il a découvert, lors d’un
voyage à New York – alors qu’il était l’agent
du chanteur gitan Manitas de Plata –, que le
MoMA consacrait une partie de ses murs à la
photographie. De la photo dans un musée ?
De retour à Arles, il en parle au conservateur
du musée Réattu, son ami Jean-Maurice
Rouquette, qui décide alors de créer en 1965
la section d’art photographique, la première
du genre dans l’Hexagone. Laquelle recevra,
quelque temps plus tard, un don de tirages de
l’immense photographe californien Edward
DUANE MICHALS, 1976. Weston, qui constitue encore aujourd’hui l’un
PHOTO DE MARION KALTER. de ses trésors – avec des dessins de Picasso,
qui lui ont aussi été donnés à cette époque.
« Les États-Unis étaient très en avance dans
la reconnaissance de la place de la photo-
graphie, ce qui a permis à leurs artistes de
prendre confiance et de rayonner à l’étran-
ger », ajoute François Hébel, directeur de la
Fondation Henri Cartier-Bresson, et ancien
directeur des Rencontres.
THEMA - LES AMÉRICAINS

UN VENT NOUVEAU PAR RAPPORT


À LA PHOTOGRAPHIE HUMANISTE

Cette American connection imprégnera la


programmation des Rencontres tout au long
de leur existence. Ainsi, les premières années
donnent au public français et européen l’occa-
sion de découvrir les ténors de la photographie
d’outre-Atlantique, encore peu ou pas montrés
sur le Vieux Continent : Edward Weston, Ansel
Adams, Imogen Cunningham, Minor White,
Yousuf Karsh… La projection en 1975 du travail
de William Eugene Smith sur les terribles
conséquences humaines du drame écologique
de Minamata, au Japon (contamination de la
chaîne alimentaire suite au déversement de
ANSEL ADAMS, 1975. mercure dans la baie de Minamata entre 1932
PHOTO DE MARION KALTER. et 1966), laissera une trace indélébile dans
l’esprit du public. « Cette ouverture sur la
photographie américaine a fait souffler un vent
nouveau, alors que dans l’Hexagone dominait
RALPH GIBSON, 1975. la photographie humaniste », rappelle Gilles
PHOTO DE MARION KALTER. Mora. Le festival ne se contente pas de faire
venir des têtes d’affiche ; il accomplit aussi un
vrai travail de défrichage, et peut s’enorgueillir
d’avoir présenté un certain nombre de talents
émergents avant qu’ils ne deviennent des stars :
Ralph Gibson, Duane Michals, Lee Friedlander et
tant d’autres. En 1977, trois représentants de la
jeune garde de la photographie couleur made in
USA sont accrochés sur les cimaises arlésiennes
et font toujours référence plusieurs décennies
après : William Eggleston, qui transcende la
banalité par un regard poétique, dans une
veine sudiste qui évoque le monde de Faulkner ;
© Marion KalTer.

32
Joel Meyerowitz, un virtuose qui croise un cer- Outre la programmation, cette forte attraction
tain tintamarre visuel avec une douce et tendre transatlantique se retrouve aussi dans un
lumière ; et Stephen Shore, qui a magnifique- autre pilier des rencontres : les workshops,
ment immortalisé sa traversée des États-Unis c’est-à-dire les stages, mis en place dès les
avec une chambre grand format et des plans premières éditions, et qui attirent des cen-
films couleur. En 1986, l’année où le public taines de photographes chaque année. Leur
découvre avec fracas l’univers décalé so british appellation même fait référence à une certaine
de Martin Parr, l’Américaine Annie Leibovitz modernité américaine, plaçant d’emblée les
fait parler d’elle pour ses portraits glamour, et Rencontres sur une orbite internationale.
l’année suivante, en 1987, une autre Américaine L’influence de la patrie de Walker Evans et Paul
à la forte personnalité, Nan Goldin, projette Strand s’exprime aussi de façon souterraine
The Ballad of Sexual Dependency, qui frappe dans l’organisation et la structure d’autres
les esprits par son caractère trash et déjanté instances arlésiennes. On trouve ainsi de
– Nan Goldin reviendra aux Rencontres comme l’Amérique dans les gènes de l’École nationale
commissaire invitée en 2009. Un an plus tard, supérieure de la photographie. C’est dans
c’est au tour d’un New-Yorkais particulièrement « la manière de vivre nord-américaine que
sulfureux de faire ce que l’on n’appelait pas s’est façonnée ma vision arlésienne d’une
encore le buzz : Robert Mapplethorpe himself, école spécialisée dans la photographie telle
dont les images au contenu très suggestif sont que je l’espérais », confie Alain Desvergnes,
magnifiées par des tirages ultra-soignés. En son fondateur, dans le livre d’entretiens
1996, l’Amérique est encore à l’honneur avec que lui ont consacré les éditions Diaphane.
une expo du mystérieux et fascinant Ralph Et n’oublions pas que l’un des principaux
Eugene Meatyard et du très morbide Joel-Peter sponsors du festival a longtemps été Kodak,
Witkin, dont il se dit que le goût pour les la multinationale du film argentique, dont le
monstres et la mort viendrait du fait qu’il aurait fief se trouve à Rochester, dans le Minnesota.

THEMA - LES AMÉRICAINS


assisté, enfant, à un terrible accident de la Ce tropisme américain se prolonge encore
route. En 1999, Gilles Mora, alors directeur aujourd’hui – et de quelle manière ! – avec
artistique des Rencontres, fête l’Amérique, avec le superbe bâtiment de la fondation Luma,
notamment une grande exposition dédiée à signé par l’un des plus grands architectes
Walker Evans, et une autre à Lee Friedlander. En contemporains, l’Américano-Canadien Frank
2002, un an après les attentats du World Trade Gehry. Véritable manifeste de modernité, cette
Center, Arles accueille Here is New York, une tour-sculpture introduit dans cette ville pétrie
exposition hommage qui présente des images d’histoire un nouveau monument qui marque
de l’événement prises par des amateurs, des l’influence qu’y exerce la Rome d’aujourd’hui,
professionnels ou des artistes, sans distinction. c’est-à-dire l’Amérique.

NAN GOLDIN, 2009. PHOTO


DE CLAUDIO MARKOZZI.

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© Pierre-Jean amar, coll. rencontres d’arles.

37
L’ÉM ANCIPATION
1977
1985
1977 — 1985
PAGE PRÉCÉDENTE :
SOIRÉE « JAZZ ET PHOTOGRAPHIE »
AU THÉÂTRE ANTIQUE, SPECTACLE
ORGANISÉ PAR GUY LE QUERREC,
AVEC MARTIAL SOLAL AU PIANO,
RENCONTRES D’ARLES 1983.
PHOTO DE PIERRE-JEAN AMAR.

ANNE KARTHAUS, À GAUCHE,


ET SYLVIE DELEU, À DROITE, SUR
L’UN DES BANCS DE L’EXPOSITION
BANCS PUBLICS : LINDA WOLF, UNE
INSTALLATION DE LA PHOTOGRAPHE
AMÉRICAINE QUI A INVESTI
LES BANCS ARLÉSIENS, EN 1981.
PHOTO DE VÉRONIQUE VERCHEVAL.

Agnès de Gouvion Saint-Cyr

La culture
1977 — 1985

des Rencontres ProPos recueillis Par Éric Karsenty

Depuis quand participez-vous aux Rencontres d’Arles ?


J’étais là dès la première année, en 1970. À l’époque, je terminais
mes études de danois et d’histoire de la danse. Je travaillais
dans une librairie parisienne pendant mes vacances quand j’ai
rencontré Lucien Clergue, qui avait déjà exposé dans ce lieu.
Il cherchait une « petite main » qui parlait plusieurs langues
et qui pourrait l’aider bénévolement à une manifestation qu’il © VÉronique VercheVal, coll. rencontres d’arles. © GeorGes tourdJman / saif imaGes.

allait organiser quelques mois plus tard.


Quels étaient vos rapports à
la photographie à cette époque ?
Je n’avais pas de connaissance photo, sauf la photographie AGNÈS DE GOUVION SAINT-CYR, 1980.
PHOTO DE GEORGES TOURDJMAN.
anglaise du XIXe siècle, que j’avais étudiée à la Sorbonne et à
Cambridge. À cette époque, il y avait très peu de livres photo ! J’ai
travaillé aux Rencontres jusqu’à ce que le ministère de la Culture
me demande un rapport sur l’édition en photographie, en 1973.
La personne qui m’a appris mon métier dans le domaine des
expositions et de l’organisation, c’est Jean-Maurice Rouquette
[conservateur, historien et fondateur des Rencontres d’Arles,
ndlr], à qui je dois tout ou presque. Je me souviens qu’il me disait
avec son accent : « Il ne faut pas faire de trou de gruyère dans
les monuments historiques. » J’étais donc une « petite main »
qui s’occupait de la logistique, de l’accueil des personnalités
étrangères pour lesquelles j’assurais l’interprétation, et de
mille autres choses. Mais les Rencontres, c’était pour les vacances,
le reste du temps j’enseignais les langues, et c’est en 1976 que
j’ai été rattachée au ministère de la Culture. 38
“La personne
qui m’a appris
mon métier
dans le domaine LUCIEN CLERGUE ET JEAN-MAURICE

des expositions, ROUQUETTE, RUE DES ARÈNES À ARLES,


1984. PHOTO DE VÉRONIQUE VERCHEVAL.

de l’organisation,
c’est Jean-Maurice
Rouquette, Bio express
1970 Participation à la

à qui je dois tout 1re édition des Rencontres


comme « petite main ».
1976 Entrée au ministère Vous avez aussi participé à la mise en place

ou presque.” de la Culture.
1977 Participe au
1er conseil d’administration
de l’École nationale de la photographie ?
Nous avons travaillé avec Maryse Cordesse
[nièce de Gaston Defferre et membre de l’équipe

1977 — 1985
des Rencontres. fondatrice des Rencontres] et Alain Desvergnes
1990 Directrice artistique [directeur des Rencontres de 1979 à 1982, qui
des Rencontres. fut le premier directeur de l’école] pour mener à
2007 Commissaire de bien ce projet qui venait de la volonté politique
l’exposition La Patagonie de du nouveau président de la République, François
Walter Roil, aux Rencontres. Mitterrand, et de son ministre de la Culture, Jack
Lang. Nous avons eu la chance de trouver Alain
Desvergnes, qui était très organisé, et sa compagne Marie-Annick
[Lenoir], qui était formidable dans la partie administrative. Un
projet réussi, c’est aussi un concours de circonstances qui fait
que les gens se trouvent au bon endroit au bon moment. Maryse
Cordesse a beaucoup aidé à mener à bien ce projet – elle avait
toutes les connexions politiques nécessaires –, et moi j’avais la
tutelle administrative de l’école au ministère, avec interdiction
de créer des postes de fonctionnaires. Dans l’élaboration de
l’école, je voulais qu’il y ait des stages obligatoires dans les
métiers de la photographie pour que les étudiants aient une
vision d’ensemble et croisent le maximum de professionnels.
MONTAGE DE L’ÉCRAN AU THÉÂTRE Un peu plus tard, en 1990, vous avez
ANTIQUE, RENCONTRES D’ARLES 1982. dirigé les Rencontres…
PHOTO DE VÉRONIQUE VERCHEVAL. Cette année-là était particulière, les Rencontres étaient au
bord du déficit. Claude Hudelot [le directeur des deux éditions
précédentes] avait laissé l’association dans un état économique
épouvantable, et personne ne savait quoi faire. Après une
discussion entre le maire, Lucien Clergue et le ministre de
l’époque, Jack Lang, il a été décidé que je m’y colle. J’ai continué
de travailler pour le ministère tout en assurant cette tâche de
récupérer de l’argent. Bien entendu, je faisais ça bénévolement :
je n’ai jamais reçu un centime des Rencontres ! La décision a
été prise au printemps, et il fallait que je monte le programme
© VÉronique VercheVal, coll. rencontres d’arles.

en trois mois. L’avantage que j’avais, c’est que je connaissais


des gens dans le domaine de la photographie et que je pouvais
appeler un certain nombre de photographes, de musées…
J’avais décidé de travailler sur l’Europe de l’Est/l’Europe de
l’Ouest [le mur de Berlin était tombé en novembre 1989], et je
connaissais les conservateurs des musées russes, autrichiens,
estoniens… donc j’ai travaillé avec eux. À Berlin, le musée
était traversé par le mur, et j’entendais les coups de pioches.
Puis j’ai obtenu un peu d’argent de la part d’industriels pour
passer quelques commandes, dont une à Raymond Depardon
39 sur une traversée de l’Europe de l’Est.
Qu’avez-vous appris durant ces années passées à Arles ?
La philosophie des Rencontres, c’était d’accompagner les pho-
tographes, de comprendre leurs problématiques et de faire
émerger ce qu’il y avait de meilleur en eux. Les photographes, à
l’époque, personne ne s’en occupait ou ne manifestait de l’intérêt
pour eux. Ils avaient besoin de reconnaissance. J’ai appris des
tas de choses à leur contact, c’est aussi pour ça qu’on est venu
me chercher pour travailler au ministère. Comme quand Robert
Doisneau m’a expliqué qu’il n’y avait pas de sécurité sociale pour
les photographes, et que lui s’était inscrit comme forain, parce
qu’un photographe, ça se déplace : c’était ça, son statut social !
Alors au premier dossier dont j’ai eu à m’occuper au ministère,
nous avons pu raccrocher in extremis les photographes à l’Agessa
[le régime de sécurité sociale des artistes auteurs].
Quelle était l’ambiance ?
Il y avait un climat de convivialité très fort, c’était le but. Je me
souviens des grands déjeuners à l’abbaye de Montmajour : on
n’imagine pas ce que ça a pu être ! Il y avait une ferveur qu’on
ne retrouve plus. Aujourd’hui, les gens viennent aux Rencontres
“Un projet réussi,
pour se faire voir et se faire connaître. Ils ne viennent pas
prendre un pot pour le plaisir, mais plutôt par calcul. Ça n’a
plus cette générosité des origines, ce côté humain n’existe plus
du tout. François Hébel est un communicant hors pair. Il a fait
c’est aussi un
connaître les Rencontres comme personne ! En revanche, il en
a fait autre chose. Les années 2000, c’est aussi une époque où
il fallait paraître dans le monde de la culture, avec un côté un
concours de
peu bling-bling. En comparaison, pour moi, le festival Visa pour
l’image, à Perpignan, a gardé son originalité, et j’ai toujours plaisir
à y aller et discuter avec les photographes. circonstances
qui fait que les
gens se trouvent
1977 — 1985

au bon endroit
au bon moment.”

DÉLIBÉRATION DU JURY POUR LE


PRIX DU REPORTAGE AVEC BRUCE
DAVIDSON, LEONARD FREED,
ABBAS, PETER BEARD, AGNÈS DE
GOUVION SAINT-CYR (DE GAUCHE
À DROITE). RENCONTRES D’ARLES
1983. PHOTO DE JEAN DIEUZAIDE.
© Jean dieuzaide.

40
1977 — 1985
© don mccullin, courtesy contact Press imaGes.

ÉDITION 1980. GANGS OF BOYS ESCAPING


Don McCullin C.S. GAS FIRED BY BRITISH SOLDIERS,
LONDONDERRY, NORTHERN IRELAND, 1971.

Don McCullin est l’un des photographes de guerre les plus reconnus de la profession.
Il a couvert de nombreux conflits du XXe siècle, notamment la guerre du Vietnam.
Certaines de ses images sont devenues des icônes. Avec son sens de la composition
et ses noirs charbonneux, il n’a cessé de dénoncer les atrocités de la guerre.
41
1977 — 1985

© Willy ronis, aVec l’aimaBle autorisation du ministère de la culture, de la maP, de la rmn-Grand Palais. donation Willy ronis.

Willy ÉDITION 1980. Franco ÉDITION 1985.


PUGLIA,
VINCENT AÉROMODÉLISTE,
Ronis GORDES (VAUCLUSE), 1952. Fontana ITALIA, 1978.

Willy Ronis est l’un des représentants les plus importants de la photographie Grand coloriste des années 1960, Franco
humaniste française. De son quartier de Belleville-Ménilmontant aux luttes Fontana construit ses images comme des
sociales, il témoigne de son époque avec un regard bienveillant. Invité espaces dans lesquels les aplats de couleurs
d’honneur du festival en 1980, les Rencontres lui ont consacré une rétrospective s’assemblent à la manière d’une peinture
en 2009, pour ses 99 ans, il s’est éteint en septembre de la même année. abstraite.
42
© franco fontana, courtesy Galerie Baudoin leBon.
43

1977 — 1985
1977 — 1985

44

© Joel meyeroWitz.
1977 — 1985

Joel Meyerowitz
ÉDITION 1977.
CAMEL COATS, NEW YORK CITY, 1975.

La photographie des années 1960 et 1970 est


encore très marquée par le noir et blanc quand le
coloriste Joel Meyerowitz en propose une nouvelle
vision. Ses compositions tout en nuance et en
délicatesse ouvrent de nouvelles perspectives.
45
1977 — 1985

Bruce ÉDITION 1983.


USA. NEW YORK CITY.
Davidson
© Bruce daVidson / maGnum Photos.

1980. SUBWAY.

Bruce Davidson a photographié l’univers sombre


du métro new-yorkais au début des années 1980.
Un travail en couleurs en rupture avec la tradition
du reportage de rue en noir et blanc qui était de
mise à l’époque.
46
1977 — 1985

Frank ÉDITION 1977.


1969, NY USA, CENTRAL
Horvat PARK, SUNTAN MIRRORS.

Après avoir participé à l’exposition The Family of


Man, en 1955, Frank Horvat transpose son expé-
rience de reporter à la photographie de mode. Son
approche libre et colorée tranche avec le style guindé
© franK horVat.

de l’époque. Ses collaborations avec les magazines


Elle, Harper’s Bazaar et Vogue auront beaucoup
d’influence sur ses pairs.
47
[ Thema ]

WORKSHOPS
EN STOCK TexTe : Jean-ChrisTophe BéCheT
THEMA - LES WORKSHOPS

C’est en 1973 qu’apparaissent les premiers s’étoffe : Hélène Théret, Ralph Gibson, Charles
workshops aux Rencontres d’Arles, avec au Harbutt, Marc Riboud, Guy Le Querrec, Duane
programme un « safari-photo en Camargue Michals, Eikoh Hosoe, René Groëbli, Ernst Haas,
avec Lucien Clergue » et un séminaire avec Abbas, Elliott Erwitt… Conseils de prise de vue
trois grands noms de la photographie amé- et laboratoire se partagent alors la vedette et,
ricaine : Judy Dater, Jack Welpott et Jerry en 1978, les workshops – plus nombreux que
Uelsmann. La tonalité d’outre-Atlantique de les expositions – rivalisent de notoriété avec les
ces premiers stages s’explique aisément : Lucien soirées qui font alors la renommée du festival.
Clergue a découvert le principe de ces cours Avec l’École nationale de la photo (ENP) qui
pratiques appliqués au 8e art lors d’un voyage ouvre en 1982, les ateliers bénéficient d’un
sur la côte californienne, il a donc naturellement soutien idéal. Les étudiants sont réquisitionnés
demandé au même trio de venir à Arles ! chaque été pour assister les maîtres de stage
Le festival est encore régi par « le temps et développer les films des élèves. Plus de
des copains », selon la belle expression du trente workshops se déroulent simultanément
photographe Jean-Claude Gautrand. L’année dans cette ruche qu’est devenu le numéro 16 de
suivante, des auteurs français rejoignent les la rue des Arènes. Les années 1985-1995 seront
Américains : Denis Brihat, Jean Dieuzaide et des années phares : beaucoup d’auteurs connus
Jean-Pierre Sudre enseignent aux côtés d’Ansel aujourd’hui ont fait leurs premiers pas dans ces
Adams, de Susan Felter et de Neal White. ateliers associant pratique, théorie, réflexion et
Rapidement, le casting des maîtres de stage savoir-faire technique. Le plus célèbre d’entre

STAGE AVEC RAYMOND


DEPARDON, RENCONTRES
D’ARLES 2002. PHOTO DE
JEAN-CHRISTOPHE BÉCHET.
© Jean-ChrisTophe BéCheT

48
eux est peut-être le Marseillais Gilbert Garcin,
alors jeune retraité, qui invente à cette occasion
son formidable « petit théâtre photographique »
qui fera de lui, vingt-cinq ans plus tard, un des
photographes français les plus connus au monde.
Au tournant des années 2000, les workshops
deviennent moins stratégiques pour les Ren-
contres. Le numérique naissant et l’argentique
résistante cohabitent difficilement, et les relations
se sont tendues entre l’ENP et le festival. C’est le PRÉSENTATION DES TRAVAUX
RÉALISÉS LORS D’UNE
retour aux manettes de François Hébel en 2002
SEMAINE DE STAGE, 2015.
– quinze ans après son premier mandat – qui
redonne une vitalité aux stages. Un nouveau
rythme s’installe : la semaine d’ouverture en
juillet est réservée à des séminaires d’un ou
deux jours, et, jusqu’à la fin août, plusieurs stages
intensifs de quatre à six jours se succèdent. Une
équipe pédagogique est mise en place avec à

THEMA - LES WORKSHOPS


sa tête Fabrice Courthial – toujours fidèle au
poste dix-sept ans plus tard –, accompagné de
Loïc Colomb. « Aujourd’hui, l’équipe monte à
dix personnes l’été avec les assistants, raconte
Fabrice Courthial. Cette année, 55 stages sont
programmés, avec des stages week-end au fil de
l’année, deux sessions très denses au printemps,
et évidemment l’été. Pour fêter les 50 ans du
festival, nous allons revenir aux sources de
la photographie avec des ateliers permettant
de réaliser des cyanotypes et de se plonger Pour les maîtres de stage, photographes en
dans l’histoire du média. » À la question de activité, éditeurs et directeurs artistiques, le
savoir comment sont choisis les maîtres de stage, contexte professionnel a également évolué.
Fabrice Courthial répond : « Nous choisissons Désormais, animer un stage fait partie de leur
d’abord un photographe dont nous apprécions panel d’activités, autant pour des raisons finan-
les travaux. Ensuite, nous le rencontrons pour cières que pour une question de transmission de
jauger de son envie de transmettre et de partager leur regard et de leur savoir-voir. De l’extérieur,
sa vision avec un groupe. » on pourrait croire que les stages des Rencontres
Les thématiques sont multiples, mais elles sont réservés à une élite. C’est une erreur, ils
s’articulent autour de quatre axes principaux : sont ouverts à tous, il faut juste montrer une
le portrait, l’approche documentaire, les re- vraie passion pour la photo. Quant aux tarifs,
cherches intimistes, et les questions d’editing s’ils paraissent élevés, ils sont en réalité assez
ou d’édition. Pour Fabrice Courthial, un stage raisonnables. Pour moins de 1 000 euros, on
est réussi quand « chaque participant repart peut passer plusieurs jours avec un photographe
en ayant dépassé les objectifs qu’il s’était fixés reconnu et bénéficier de son expérience et de
en amont. Et la réussite est encore plus belle son avis professionnel sur son propre travail.
quand un workshop déclenche des rencontres Une vraie chance que les musiciens, les acteurs
qui durent bien au-delà du séjour à Arles ». ou d’autres artistes en devenir aimeraient bien
Après plus de quarante-cinq ans d’existence, connaître. Certains stagiaires deviennent à
les workshops arlésiens restent une référence, leur tour maîtres de stage, comme Philippe
même s’il existe désormais des centaines Guionie, ou encore Charlotte Abramow qui,
d’autres formations à la photo. Pour les ap- après avoir suivi deux séminaires avec Paolo
prentis photographes, suivre un stage dans cette Roversi, animera un workshop cet été.
ville dédiée au 8e art reste un moment privilégié. Alors si vous voulez vous rendre compte par
Et aujourd’hui, la majorité des participants sont vous-même de l’ambiance studieuse et déten-
des participantes ! « C’est le cas depuis une due qui règne durant ces stages, n’hésitez pas à
dizaine d’années, précise Fabrice Courthial. passer cet été à Arles dans la cour Fanton pour
© Coll. renConTres d’arles.

Avant, les formations étaient plus techniques, profiter de la soirée de projection (gratuite)
elles avaient tendance à s’adresser aux hommes des maîtres de stage et découvrir l’exposition
du type ingénieur. Aujourd’hui, nous sommes hebdomadaire des stagiaires. Deux moments
sur des thématiques qui font avant tout appel privilégiés, riches en discussions et en convi-
à la sensibilité, au regard, à l’expérience, donc vialité, qui participent à l’ambiance unique
chacun y trouve sa place. » des Rencontres d’Arles.
49
LUMA
et LEUR SSOUHAITE
SOUTIENT
OUTIENT ème
UN JOYEUX 50
LES RENCONTR
RENCONTRES
ANNIVERSAIRE !
D’ARLES

luma-arles.org
© Bernard Plossu / signatures.

51
T URB ULENC ES
1986
2001
Marraine Maryse Cordesse,
première présidente
des Rencontres

stratège
et bienveillante ProPos recueillis Par Éric Karsenty

PAGE PRÉCÉDENTE :
PISCINE DE L’HÔTEL
DU FORUM, 1987. PHOTO
DE BERNARD PLOSSU.
1986 — 2001

En quelle année avez-vous rejoint les Rencontres, Vous vous intéressiez à la photo à cette période ?
et dans quelles circonstances ? Au début, je ne connaissais pas grand-chose en photo. Pour moi,
En 1976, nous venions d’arriver dans la région avec mon mari, c’était soit la photo de reportage, soit la photo de mode ou de
lui pour travailler au quotidien marseillais Le Provençal, qui décoration, mais pas en tant que pratique artistique comme la
appartenait à son oncle, Gaston Defferre, le maire de la ville. peinture, qui m’a toujours beaucoup intéressée. Lucien, la photo de
Moi, j’étais avocate au barreau de Paris depuis quinze ans, et reportage ne l’intéressait pas. C’est la photographie américaine qui
comme nous venions d’avoir une petite fille, j’avais envie d’avoir le passionnait. Il avait effectué de nombreux voyages en Amérique
du temps pour m’en occuper. Lucien Clergue et mon mari se parce qu’il était manager de Manitas de Plata, le fameux guitariste
connaissaient et partageaient la même passion de la corrida. Un gitan qui a fait une carrière internationale. Après les trois premières
samedi matin, au printemps 1977, alors que nous arrivions sur années du festival, il sentait que ça ne décollerait pas s’il ne faisait
le marché d’Arles, nous avons pas un gros coup. Alors il a mobilisé tout l’argent disponible pour
rencontré Lucien qui m’a dit : aller aux États-Unis et ramener Ansel Adams, qui était un peu
« J’en peux plus de ce festival, son maître. C’était un des côtés formidables de Lucien : c’était un
la photo, ils s’en moquent. Je risque-tout, un joueur. Il avait aussi un côté entrepreneurial, que lui
veux une instance à part. » Et a enseigné son expérience avec Manitas : ça lui a appris à gérer, à
il m’a demandé de créer une savoir investir. Après avoir rédigé les statuts, il fallait être dans les
structure indépendante. À cette normes pour les contrats, les finances… mais il nous arrivait de
époque, les Rencontres faisaient balayer aussi, nous étions une petite équipe et personne n’avait la
partie d’un festival municipal grosse tête. Moi, j’étais corvéable à merci parce que j’avais du temps.
qui accueillait la danse, l’opéra, En dehors de l’aspect administratif,
la chanson, des concerts (en que faisiez-vous pour les Rencontres ?
particulier de guitare), et la Lucien m’avait dit : « Toi, tu es une intellectuelle, tu vas recevoir
photo depuis 1970. Le « festival les conservateurs de musée chez toi, ils pourront parler. » Alors
bouillabaisse », comme l’appe- j’ai invité les photographes pour qu’ils se parlent, et moi je
QUELQUES SEMAINES APRÈS L’ÉLECTION DE FRANÇOIS lait Lucien Clergue, dans lequel m’occupais de faire à manger. Nous faisions de grosses ratatouilles,
MITTERRAND À LA PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE, MARYSE la photo était un peu perdue. ça a commencé comme ça, avec trente ou quarante personnes,
CORDESSE, PRÉSIDENTE DU CONSEIL D’ADMINISTRATION
DES RENCONTRES, RÈGLE AVEC LUCIEN CLERGUE LES Qu’avez-vous fait ? puis il y a eu de plus en plus de monde. Tous ces gens sortaient
DERNIERS PROBLÈMES DE L’ÉDITION 1981. À L’ARRIÈRE-PLAN, J’ai monté une association de d’Arles, ils voyaient la campagne, les oliviers, les cyprès… J’avais
LE NOUVEAU MINISTRE DE LA CULTURE, JACK LANG, ET loi 1901, c’était facile. Mais ce de la considération pour eux, et ils étaient touchés par la manière
GASTON DEFFERRE, PROCHE DU PRÉSIDENT, PRÉPARENT
L’AVENIR DE LA MANIFESTATION. PHOTO DE LIONEL JULLIAN. qui compte dans une structure, que j’avais de les recevoir. Ce que j’aimais, c’était d’avoir des
ce sont les gens que l’on met photographes chez moi. Comme nous n’avions pas beaucoup
dedans. Lucien Clergue n’était pas bête, il est venu me trouver d’argent à l’association, nous ne pouvions pas tous les loger à
pour mon savoir-faire et mon carnet d’adresses. Il me connaissait l’hôtel. De temps en temps, nous en mettions un à L’Arlatan ou
comme avocate et comme administratrice potentielle, il fallait au Jules César, mais pas plus de trois jours. C’était une histoire
que les choses puissent tourner juridiquement, et il fallait humaine, c’est comme ça que je l’ai vécu.
trouver de l’argent. Et il savait aussi que par mon mari, Antoine, Vous avez aussi accompagné la naissance
Le Provençal pourrait lui être utile : il était stratège. Alors j’ai de l’École de la photographie en 1982 ?
© lionel Jullian.

tout de suite mis quelqu’un de la région. Michel Vauzelle, qui Alain Desvergnes était venu à Arles avec ses étudiants d’Ottawa,
était avec moi au barreau de Paris, voulait faire une carrière au Canada, où il avait créé un département d’arts visuels. Il a
politique au PS, et Gaston Defferre lui a conseillé de viser Arles, tout de suite été repéré par Lucien Clergue pour diriger les stages
qui était alors tenue par un maire communiste. durant les Rencontres et a été nommé directeur des Rencontres de
1979 à 1982. En 1981, les choses se sont accélérées avec l’arrivée
de François Mitterrand au pouvoir : le budget des Rencontres a
doublé, et le président voulait créer des écoles d’art en région.
C’était aussi l’époque de la décentralisation, qu’encourageait
fortement Gaston Defferre, alors ministre de l’Intérieur. Tout s’est
mis en place : Alain Desvergnes avait un projet d’école, Michel
Vauzelle, conseiller municipal de la ville, était aussi porte-parole
de la présidence de la République, et avec Agnès de Gouvion
Saint-Cyr au ministère de la Culture, nous avons finalisé le projet
d’école qui est arrivé directement sur le bureau du Président.
L’école a pu ouvrir tout de suite, dès septembre 1982.
Quels sont vos plus beaux souvenirs des Rencontres ?
C’est la soirée « Jazz et photographie », organisée par Guy Le
Querrec [en 1983], qui me vient toujours à l’esprit. C’était un
spectacle complet, ce vers quoi nous aurions aimé tendre avec
Lucien, parce que des fois, c’était un peu loupé, il faut bien le
dire. Il y avait Michel Portal, un merveilleux clarinettiste, c’était
une soirée parfaite, le choix des photos, tout était parfait. Et puis
j’aimais quand j’arrivais le soir au Théâtre antique, quand l’écran
s’allumait, avec les colonnes
antiques, le ciel étoilé… Le Bio express
charme et la communion des
gens ensemble. Dans la journée, 1976 Départ de Paris
chacun faisait sa vie, mais le pour s’installer en
soir, c’était le recueillement et Provence.
STAGE PHOTO D’ARNAUD CLAASS
(AU CENTRE), RENCONTRES D’ARLES
l’attente. 1977 Rédaction des
1988. PHOTO DE PHILIPPE SCHULLER. statuts de l’association
des Rencontres, dont
elle est présidente.
1982 Accompagne
la naissance de l’École
de la photographie.
2012 Participe à

“Lucien m’avait dit : “Toi, tu es une l’ouvrage collectif

1986 — 2001
Lartigue, l’album
d’une vie.
intellectuelle, tu vas recevoir les
conservateurs de musée chez toi,
ils pourront parler.” Alors j’ai invité les
photographes pour qu’ils se parlent,
et moi je m’occupais de faire à manger.
Nous faisions de grosses ratatouilles,
ça a commencé comme ça.”
© PhiliPPe schuller / signatures.

CONFÉRENCE DE PRESSE POUR


L’EXPOSITION DES PHOTOGRAPHES
À LIBÉRATION. AU CENTRE, AVEC
DES LUNETTES NOIRES, SERGE JULY,
DIRECTEUR DU QUOTIDIEN, ET À
SA GAUCHE, CHRISTIAN CAUJOLLE,
RESPONSABLE DU SERVICE PHOTO.
RENCONTRES D’ARLES 1984.
53 PHOTO DE PHILIPPE SCHULLER.
“Je pense que
PROMO
ENSP
1986
les Rencontres
ont inspiré
beaucoup de
Fred Boucher
Créateur et codirecteur
du Pôle photographique des Hauts-de-France
festivals […].
Quel est votre souvenir le plus marquant des Rencontres ?
Le modèle
En 1986, à la veille de l’inauguration, j’ai en mémoire François
Hébel en train de balayer à l’atelier des Forges, à minuit, dans
l’espace dédié à l’exposition de Doisneau sur la photographie
de mode. Je travaillais en tant qu’étudiant de l’école pour les
arlésien,
Rencontres. C’est la première fois que le festival investissait ce
lieu monumental. J’étais vraiment surpris, et assez épaté, de
voir le directeur lui-même mettre la main à la pâte, et prendre
c’est un
1986 — 2001

mélange entre
le balai pour que tout soit prêt le jour J. C’était un signe de
perfectionnisme, d’attention au détail qui m’a beaucoup frappé.
Je pense souvent à cette scène à la veille d’une inauguration.
Un autre souvenir ?
Cette même année, j’ai aussi exercé la fonction de cameraman
pour le journal vidéo des Rencontres, avec la journaliste Françoise
Riss. Nous tournions et nous montions dans la journée pour
que le film soit prêt pour les projections du soir. C’était le rush
expositions,
ça, les Rencontres, ce sont des expos… mais aussi beaucoup de
rencontres, d’apéros et de fêtes jusqu’au bout de la nuit. C’était
projections et
perpétuel, on courait dans tous les sens, mais on s’éclatait ! À part

aussi l’année [en 1986] de la soirée « Rock et photo » ; alors croiser


Andy Summers, le guitariste de Police, c’était comme un rêve.
Est-ce que vous vous êtes inspiré des Rencontres
lorsque vous avez créé votre propre festival,
pédagogie.”
les Photaumnales, à Beauvais, en 2004 ?
Bien sûr ! Je pense que les Rencontres ont inspiré beaucoup
de festivals qui sont nés par la suite, surtout après les années
2000. Le modèle arlésien, c’est un mélange entre expositions,
projections et pédagogie. Nous l’avons en partie reproduit, mais
en regardant aussi ce qui se faisait ailleurs en région, notamment à
Toulouse, au Pôle photographique du Château d’eau. Et nous avons
créé notre propre modèle, qui combine toutes ces dimensions :
expositions internationales et programme pédagogique important,
résidences d’artistes tout au long de l’année et
ancrage régional puissant. Il est bien possible que Bio express
notre volonté de travailler sur le territoire ait inspiré
à son tour d’autres festivals. Pour l’édition 2014 1986 Diplômé de l’ENSP.
des Photaumnales, nous avons, avec Daniel Challe, 1991 Création de l’association
revisité le rapport du rock à la photo. C’était aussi Diaphane, aujourd’hui
un clin d’œil aux Rencontres de 1986. Pôle photographique
Aujourd’hui, que venez-vous des Hauts-de-France.
chercher aux Rencontres ? 2004 Lancement des
À côté des expositions et des projections, c’est Photaumnales, le festival
un moment privilégié pour croiser les amis de la photographique de Beauvais.
profession et du réseau Diagonal [unique réseau 2010 Création de
national et européen réunissant des structures Diaphane Éditions.
consacrées à la photographie contemporaine], 2015 Inauguration
© M. Paulin.

rencontrer des photographes, amorcer des projets, d’Usimages, manifestation


dénicher de nouveaux talents. C’est un peu notre centrée sur la photographie
Festival de Cannes à nous. industrielle, à Creil. ProPos recueillis Par denis Baudier 54
PROMO
ENSP
1990
PROMO
ENSP
1988

Valérie Jouve
Photographe Véronique
Rautenberg
Vous êtes aujourd’hui une artiste renommée,
Directrice photo à L’Obs
exposée en France et à l’étranger. Continuez-
vous à venir aux Rencontres d’Arles ?
Après l’obtention de mon diplôme en 1990, je n’y suis pas allée
Quelles sont les missions que les Rencontres
pendant vingt ans. En y travaillant au cours de mes études, j’avais
vous ont confiées quand vous étiez étudiante ?
vécu cette manifestation de l’intérieur, et cela ne me tentait pas
En 1987, on m’avait confié, avec deux autres étudiants, le montage
d’y revenir en touriste. Je n’y suis retournée qu’en 2011, lorsque
de l’exposition de Nan Goldin – une inconnue à l’époque –, qui
François Hébel en a repris la direction et qu’il a organisé une
s’affranchissait de tous les codes de la photographie classique.
exposition d’anciens élèves avec Bruno Serralongue, Monique
À travers ses photos instantanées d’une beauté fulgurante et d’une
Deregibus ou moi-même. Du coup, j’y ai retrouvé plein de gens
charge émotionnelle folle se tramait une histoire intime : celle de
que j’avais perdus de vue, et j’ai apprécié d’y être. Depuis, si je
Nan Goldin et de ses amis dans le New York underground des
peux, j’y reviens lors de la première semaine.
années 1980. Un vrai bijou déniché par François Hébel. Nous
Parce que les Rencontres ont changé ?
nous sommes pris la tête pendant des heures avec les autres
Oui, la frontière qui existait alors entre le monde de la photo
étudiants pour penser un accrochage adapté à cette narration.
et celui de l’art est devenue plus poreuse, les passerelles sont
Nous y avons passé une bonne partie de la nuit et on était satisfaits.
plus nombreuses. Je pense que Sam Stourdzé, son directeur
Mais quand la photographe est revenue avec François Hébel,
actuel, est à la croisée des deux mondes et qu’il est bien placé

1986 — 2001
elle nous a montré son livre The Ballad of Sexual Dependency,
pour faire encore bouger le curseur.
et nous a dit avec un grand sourire : « C’est ça que je veux. »
Quel est votre souvenir le plus marquant des Rencontres ?
Ce n’était pas du tout ce que nous avions imaginé, alors nous
C’est un souvenir un peu doux-amer, je ne sais pas si cela va
avons fait ce qu’elle a demandé. C’était simple et tellement juste.
plaire aux organisateurs. En tant qu’étudiants, nous devions
Quel est votre souvenir le plus marquant des Rencontres ?
travailler pour les Rencontres, et nous y travaillions beaucoup.
Mes meilleurs souvenirs datent de cette époque, celle où nous
Nous étions considérés comme de la main-d’œuvre bon marché.
travaillions pour les Rencontres en tant qu’étudiants. Certains
À l’époque, je n’avais pas beaucoup d’argent, et cette activité
développaient les films des workshops, d’autres assistaient les
m’interdisait de travailler à côté pour financer mon année
photographes, d’autres encore participaient au montage des
scolaire. J’ai donc demandé que nous soyons défrayés, pour
expos. C’était intense, assez excitant, hyper enrichissant. Il y
qu’au moins notre participation ne nous coûte pas d’argent.
avait des fêtes avec les Gipsy Kings dans les rues, on dansait
Cela nous a été refusé, alors nous en avons discuté entre
jusqu’à pas d’heure, c’était un peu fou ! Une année, François Hébel
étudiants, et nous avons fait grève ! Au bout du compte, notre
nous avait demandé à mon ami et à moi de coller des affiches
revendication a été acceptée. Ces moments de lutte, même
du festival à Paris. Nous arpentions les rues de la capitale de
s’ils sont modestes, ont eu l’avantage de créer des liens forts
nuit, avec nos affiches et notre pot
et une ambiance joviale. C’est un bon souvenir !
de colle. Un soir, nous avons failli
Et un souvenir d’exposition
nous faire embarquer notre voiture
Bio express
Bio express ou de projection ?
par une bande d’escrocs qui se
Je n’ai pas beaucoup de mémoire. 1988 Diplômée de l’ENSP.
faisaient passer pour la fourrière,
1990 Diplômée de l’ENSP. Je dirais William Eggleston ou, en 1990 Rencontre
nous avons eu une sacrée frousse !
1995 Première exposition 2012, Mehdi Meddaci, qui avait avec Françoise Riss,
Un souvenir d’exposition ?
collective au musée réalisé une fresque vidéo sur directrice photo.
Je me souviens de Chicken
d’Art contemporain de plusieurs écrans évoquant une 1998 Rencontre avec
Museum, une expo foutraque de
Marseille, Les Visiteurs, composition musicale ou choré- Michel Mallard, directeur
Thomas Mailaender où des poules
dont le commissaire graphique avec un rapport au artistique et curateur,
déambulaient dans une sorte
était Philippe Vergne. corps très puissant. Cette même avec lequel elle travaille
de galerie basse-cour tapissée
2005 Exposition année, j’ai été heureuse de revoir pendant plusieurs années.
d’images vernaculaires trash et fun
personnelle au Sprengel le travail sur les gitans, de Josef 2000 « Pique-Nique »,
[au sein de l’exposition From Here
Museum de Hanovre, Koudelka – que je connaissais un projet fou monté avec
On, en 2011, ndlr]. L’an dernier,
en Allemagne. bien et qu’il ne montrait plus Michel Mallard qui sera
j’ai beaucoup aimé l’exposition
2013 Lauréate du trop –, cela me ramenait à mes accompagné d’un livre :
© rana Mosa aBu KharBeesh. © Vincent Migeat.

du photographe chinois Feng Li,


prix Niépce. premières amours. Ou encore, l’an « Le 14 juillet 2000,
qui témoigne d’une belle liberté
2015 Exposition personnelle dernier, l’exposition de William d’immenses nappes à
de ton. Celle de Samuel Gratacap
au Jeu de Paume, Wegman. Ses tirages somptueux, carreaux ont été dressées
également. Je pourrais en citer
Corps en résistance. réalisés à partir de négatifs dans 337 communes
des dizaines…
2018 Exposition Polaroid grand format, donnent de France, et nous avons
personnelle au musée d’Art une dimension incroyable à son demandé à 35 artistes
moderne et contemporain travail, qui dépasse largement d’immortaliser ce moment. »
de Saint-Étienne. leur statut d’images, pour ouvrir 2016 Devient directrice
vers une réflexion sur la nature photo de L’Obs.
humaine.
55
Christophe Laloi,
directeur artistique
de Voies Off

“Un festival
ouvert, gratuit,
et populaire"
ProPos recueillis Par denis Baudier
1986 — 2001

À quand remonte la création Mais le festival est vite reparti…


du festival off d’Arles ? Comment cela s’est-il passé ?
Le off est né très vite après la création des Un jour, pendant cette coupure, alors que j’étais étudiant en
Rencontres. L’étincelle initiale est venue de troisième année à l’ENSP, l’un de mes professeurs de l’époque,
Jean-Louis Chabassud, un grand reporter Christian Gattinoni, nous a parlé du off pendant le cours, nous
que tout le monde surnommait « le chat ». expliquant qu’il y avait une place à prendre, que la ville aimerait
Un jour, au milieu des années 1970, il s’est que quelqu’un reprenne le flambeau. Comme l’année précédente
installé place du Forum avec un projecteur j’avais effectué un long stage dans une société de production
de diapos et un drap, et il a montré des images. L’initiative a audiovisuelle, j’ai levé le doigt et j’ai dit : « Ça m’intéresse. »
rencontré un grand succès, et le projet a pris de l’ampleur, à tel Et voilà, je prépare aujourd’hui la 24e édition de Voies Off.
point que, durant des années, pendant les Rencontres, la place du Quel a été le fil conducteur, ou la philosophie,
Forum était noire de monde de 22 heures à 2 heures du matin. Ce qui vous a guidé ?
rendez-vous créait de l’animation, il se passait beaucoup de choses. Tout d’abord, je n’ai pas créé Voies Off tout seul. Nous sommes
Pourtant, l’expérience s’est arrêtée… une dizaine d’étudiants à nous être investis dans l’aventure au
Oui, en 1994, après dix-huit ans de bons et loyaux services, départ. C’était une façon de prolonger l’effervescence que nous
Jean-Louis Chabassud a jeté l’éponge, surtout pour des raisons avions connue pendant nos études. Puis, au fil du temps, chacun
budgétaires, estimant que faute de subventions suffisantes, a fait son chemin, et je suis l’un des deux cofondateurs toujours
il n’avait plus les moyens de poursuivre l’aventure dans des présents, avec Aline Phanariotis. Notre philosophie est restée la
conditions acceptables. L’expérience s’est interrompue même depuis lors, à savoir présenter la photographie d’auteur
Bio express pendant un an, beaucoup de gens ont trouvé ça dans toute sa diversité, quelque part entre la photographie
dommage, cette absence a créé un vide. intimiste, exaltant la poésie du quotidien, et la photographie
1964 Naissance.
1993 Entre à l’École
nationale supérieure
de la photographie.
1996 Diplômé de l’ENSP
© cÉcile Montigny / Voies oFF. © Florent gardin / Voies oFF.

et 1re édition de Voies Off.


2001 Le festival Voies Off
passe de la place du Forum
à la cour de l’Archevêché.
2015 Pour la 20e édition
de Voies Off, projection CHRISTOPHE LALOI. PHOTO
d’Antoine d’Agata, DE CÉCILE MONTIGNY.
qui est aussi exposé
au palais de Luppé. LECTURES DE PORTFOLIOS
À cette occasion, DANS LA COUR
DE L’ARCHEVÊCHÉ
Voies Off édite l’ouvrage ORGANISÉES PAR LE
Désordres avec l’artiste. FESTIVAL VOIES OFF, 2015.
PHOTO DE FLORENT
GARDIN. 56
plasticienne, orientée sur la confrontation avec d’autres médias :
sculpture, graphisme, architecture, etc. D’une façon générale,
notre credo est la photo d’auteur pratiquée non comme un art
appliqué, mais comme un moyen d’expression.
La photographie d’auteur par opposition au reportage ?
“Tout festival En partie. Je n’ai jamais cru à cette photographie-là, qui voudrait
que parce qu’une photo est considérée par les sémiologues
qui se respecte comme une empreinte du réel, on puisse la considérer comme
vraie. D’autant qu’aujourd’hui, avec la virtualisation, on peut

s’accompagne complètement fabriquer une image sans qu’on s’en aperçoive.


Bref, je n’ai jamais voulu que Voies Off se transforme en journal
de 20 heures. Pour s’informer sur le monde, on peut lire le journal
d’un satellite, ou un recueil de poésie, ce n’est pas la même chose.
Comment le festival Voies Off a-t-il évolué ?
c’est-à-dire de gens Nous n’avons pas voulu rester dans la cour de l’Archevêché
comme dans une tour d’ivoire, en présentant notre propre

qui se saisissent programmation sans regarder ce qui se passait autour. En fait,


nous avons souhaité contribuer à la réussite du festival – auquel
François Hébel a donné un formidable coup d’accélérateur au
de l’événement début des années 2000 – en fédérant les énergies indépendantes
et les projets qui viennent à Arles pendant les Rencontres.
pour proposer Nous nous sommes ouverts en faisant venir des photographes,
des invités, en travaillant avec d’autres structures, comme la

des alternatives, galerie du Château d’eau à Toulouse ou le réseau Diagonal. Le


tout en affirmant aussi notre vocation locale, comme l’illustrent
nos interventions récentes dans le quartier Griffeuille, à Arles.
comme c’est le Nous partageons notre programme avec plein d’initiatives
venues d’ailleurs. En 2018, 173 expositions étaient associées
cas à Cannes avec au off. Comme en Avignon, la question est moins d’accomplir
quelque chose de très qualitatif que de laisser de la place à

la Quinzaine des chacun afin de créer une dynamique.


Quelles sont vos relations avec le « in » ?
Tout festival qui se respecte s’accompagne d’un satellite, c’est-
réalisateurs.” à-dire de gens qui se saisissent de l’événement pour proposer

1986 — 2001
des alternatives, comme c’est le cas à Cannes avec la Quinzaine
des réalisateurs. D’ailleurs, l’absence de off n’est généralement
pas très bon signe pour la vitalité d’un festival. Je dirais qu’entre
nous, il existe un équilibre, une complémentarité entre une
manifestation de très haut niveau, qui en a les moyens, et un
festival ouvert, gratuit et populaire, qui laisse une place à chacun.
Cela dit, dans la diversité de ce que nous présentons, il y a aussi
des travaux de très bon niveau, menés avec de grandes agences,
des collectifs, ou la fondation Manuel Rivera-Ortiz, par exemple.
Comme il y a vingt-cinq ans, le off est aujourd’hui
confronté à des difficultés budgétaires…
L’histoire se répète, notre budget a baissé de 25 %, ce qui nous
place en grand danger. Le problème, pour une structure culturelle,
c’est d’être petit ou moyen, car on ne prête qu’aux riches. La
situation que nous connaissons
est celle de beaucoup d’acteurs
de la culture.
© Florent gardin / Voies oFF.

PROJECTION NOCTURNE
DANS LA COUR DE
L’ARCHEVÊCHÉ ORGANISÉE
PAR VOIES OFF, 2017. PHOTO
57 DE FLORENT GARDIN.
1986 — 2001

© Joel-Peter WitKin, courtesy oF galerie Baudoin leBon.

Joel-Peter ÉDITION 1996.


BIRD OF QUEVADA,
Witkin NEW MEXICO, 1982.

Tel un peintre baroque, Joel-Peter Witkin invente un monde


étrange et cruel avec ses mises en scène morbides. L’exposition
Mythologies des Dieux et des Hommes se tiendra à la Chapelle
de Clairefontaine, du 14 septembre 2019 au 26 janvier 2020,
et un solo show sera présenté à Paris Photo 2019 par la galerie
Baudoin Lebon.
58
1986 — 2001
© noBuyoshi araKi, courtesy oF the artist and KaMel Mennour gallery, Paris / london.

Nobuyoshi
Araki
ÉDITION 1995.
SANS TITRE.

Le travail de Nobuyoshi Araki se


concentre particulièrement sur
le sexe et la mort – deux pulsions
inséparables pour l’artiste japo-
nais. La photo du couple est celle
qu’il a le plus vendue en France.
59
1986 — 2001

60

© luc delahaye, courtesy oF the artist & galerie nathalie oBadia, Paris / Bruxelles.
1986 — 2001

Luc ÉDITION 2001.


132ND ORDINARY MEETING
Delahaye OF THE CONFERENCE, 2004.

Cette photo a reçu le prix Pictet en 2012. Après avoir été


photoreporter à l’agence Magnum, Luc Delahaye quitte le monde
du photojournalisme pour se consacrer à son travail artistique.
Il questionne un monde en crise dans ses images monumentales.
Cette liberté qu’il trouve dans sa recherche artistique lui permet
de donner un point de vue politique et engagé sur le monde.
61
1986 — 2001

ÉDITION 1997.
Eugene Richards MARIELLA, NEW YORK EAST, 1992.

Photojournaliste américain et ancien membre de l’agence Magnum, Eugene Richards est un


© eugene richards.

« photographe concerné » qui s’intéresse particulièrement à l’Amérique des laissés-pour-


compte. Lauréat de plusieurs prix prestigieux (prix W. Eugene Smith, prix Oskar Barnack…),
il adopte souvent un point de vue rapproché par l’utilisation d’un objectif grand-angle pour
nous sensibiliser à la violence du monde.
62
1986 — 2001

ÉDITION 1987. NAN AND BRIAN IN BED,


Nan Goldin NEW YORK CITY, 1983.

Utilisant la photographie pour chroniquer sa vie et celles de ses proches,


Nancy Goldin (dite Nan Goldin) confère une dimension autobiographique très
© nan goldin.

forte à ses images. La projection de la série The Ballad of Sexual Dependency


au Théâtre antique en 1987 marque profondément les esprits et influencera
toute une génération de photographes.
63
1986 — 2001
1986 — 2001

Pierre & Gilles


ÉDITION 1994.
LES DEUX MARINS
(PIERRE & GILLES), 1993.

Flirtant avec le kitsch, les œuvres


de Pierre & Gilles réinventent les
codes du portrait à la croisée de
© Pierre & gilles.

la culture populaire et des icônes


religieuses. Cette photo est un de
leurs rares autoportraits.
[ Thema ]

LE SENS TexTe : Jacques Denis

DE LA FÊTE
« Si cela s’est appelé Les Rencontres, c’est bien étaient venus pour embarquer les modèles, alors
pour ça : l’idée de partage et d’amusement, tout le monde s’est déshabillé ! Plus personne
l’envie de se croiser et d’échanger, le désir n’était coffrable. » L’Arlésienne a l’œil qui
de se retrouver au fil des années. » Avant pétille à l’évocation de ces années. On louait
d’être le rendez-vous de l’été festivalier pour des maisons, on allait faire des photos à la plage,
tous les amateurs de photo, les Rencontres on faisait des pique-niques. « C’était souvent
furent l’occasion de belles fêtes, de moments bon enfant, jamais bling-bling. On buvait l’apéro
formidablement gais, se souvient Anne Igou, les uns chez les autres. On formait une petite
ex-propriétaire de l’hôtel Nord Pinus, sur bande. » Il y avait Édouard Boubat et Robert
THEMA - LA FÊTE

la place du Forum. « On ne savait jamais Doisneau, Gisèle Freund et Peter Beard, Will
comment ça allait se passer, comment un apéro McBride et Willy Ronis, Elliott Erwitt et Eva
pourrait tourner. Au début, il y a deux gitans, Rubinstein… Un vrai Bottin mondain qui se
et à la fin, c’est une explosion de musique avec projetait dans un art encore en mode mineur
quatre-vingts guitares ! » Des fêtes, Anne Igou en France. « On refaisait le monde, on parlait
en a organisé dans les arènes de la ville comme des heures de l’avenir de la photo dans les
dans son hôtel. « La dernière qui fait date jardins de L’Arlatan. Pour exposer, c’était la
pour moi, c’est celle avec l’agence Magnum, même joyeuse ambiance, on se retrouvait où
en 2012. Tous les photographes étaient réunis, on pouvait, comme on pouvait. » Au musée
et, croyez-moi, ceux-là formaient une belle Réattu comme dans des maisons municipales.
bande de bons vivants. Le garage de l’hôtel « Lartigue [Jacques Henri Lartigue, ndlr], c’était
avait été aménagé en salle de réunion, ça Gatsby ! Il avait eu une sacrée vie, il était
n’arrêtait pas. » « Et ils se sont échangé les d’une telle drôlerie… » Wally Bourdet pourrait
chambres, c’était un joyeux capharnaüm, continuer pendant des heures.
renchérit Wally Bourdet, qui travaillait alors William Eugene Smith, lui, n’était pas le dernier
au Nord Pinus. Mais au début des Rencontres, à boire. « Je l’ai ramené dans ma 2 CV à L’Arla-
c’était L’Arlatan, le point de ralliement. » tan, un verre de whisky à la main », raconte
Pour avoir été modèle de Lucien Clergue dès Françoise Riss qui s’en souvient comme si c’était
la fin des années 1960, Wally Bourdet a vécu hier. Celle qui deviendra la première attachée
les premières années de la manifestation, de presse du festival n’était encore qu’une
entre 1970 et 1973. « C’était les colonies de étudiante arlésienne en 1975. Les bords du
vacances. Et pourtant il y avait déjà des poin- Rhône n’étaient pas encore aménagés, mais ils
tures, des amis de Lucien. J’ai des souvenirs accueillaient volontiers des apéros à la fraîche.
de performances démentes, comme dans les « La place du Forum était déjà centrale. Passé
Carrières des Baux-de-Provence. Ou quand on une certaine heure, les rideaux se baissaient,
a fait des photos de nu dans la rue : les flics et hop ! Comme au Poisson Banane [un café
dans une rue voisine]. Ça drainait une faune
pas possible. » Et surtout, tout le monde se
mélangeait, sans distinction ni carton d’in-
vitation. Il n’était pas rare, dans les ferrades
(tradition camarguaise de marquage au fer
des taureaux et des chevaux) organisées chez
Luc Hoffmann (le père de Maja Hoffmann, la CORNELL CAPA ET LE GUITARISTE
créatrice de la fondation Luma), de retrouver CHICO BOUCHIKHI, COFONDATEUR
DES GIPSY KINGS, À L’ESPACE VAN
un des grands photographes invités, assis à
GOGH. RENCONTRES D’ARLES 1985.
côté d’un petit gitan du cru. « Lucien était un PHOTO DE KARL KUGEL.
© Karl Kugel.

66
fan de flamenco, un fou de musique. Il rêvait Claudine Maugendre dès 2003, une prome-
de devenir violoniste. Organiser une ferrade nade photographique nocturne dans la ville,
répondait à un souci : faire partager notre et l’occasion d’un grand métissage populaire.
culture chez un manadier [propriétaire d’un C’est en tout cas ce que veut retenir Antoine
troupeau libre de taureaux ou de chevaux], de Beaupré, habitué des Rencontres qui, en
en Camargue », insiste Marie-José Justamond, 2019, est en charge de l’exposition autour de la
directrice du festival Les Suds, à Arles, qui fut Movida espagnole. « Pour moi, les Rencontres,
embarquée dans l’aventure des Rencontres au c’est la fête dans les quartiers, notamment la
milieu des années 1970. Roquette, qui longtemps fut le théâtre des Nuits
La ferrade restera un des moments clés. Le de l’année. Il y a toujours une guitare dans un
père de Maja avait demandé à Lucien Clergue : coin et un verre de rosé. » Il y eut Chez Ali, et
« Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? » puis tous les autres bistros. La musique gitane
« Invite-nous à déjeuner », lui aurait répondu sous les étoiles, comme en 2016, lors d’une fête
le photographe. Et c’est ainsi qu’est née cette mémorable sur les bords du Rhône, au Patio
tradition, rendez-vous des photographes, de Camargue, le resto façon hacienda ouvert
quelque part sur la route de Salin-de-Giraud, par Chico, le leader des Gipsy Kings.
en terre camarguaise. « Après, ça tournait Les années passant, les Rencontres n’auront
en fête sur la plage. On se baignait et on pas échappé aux tendances d’un monde qui
dansait dans les phares des voitures », reprend cloisonne : cocktails triés sur le volet, fêtes
Françoise Riss. Il y avait Guy Le Querrec, futur très – trop ? – privées. « Aujourd’hui, c’est

THEMA - LA FÊTE
photographe de jazz et danseur de rock devant beaucoup plus formel. À l’époque, tout se
l’éternel. En 1975, il était aux avant-postes faisait naturellement, sans carton », regrette
lors de la projection de l’agence Viva. Et il Anne Igou. Maintenant, c’est plus dans les
était toujours présent, cette fois sous pavillon appartements que s’organisent des fêtes FÊTE PENDANT LA
Magnum, lors « des after endiablés » de l’Hôtel privées pendant la semaine professionnelle. NUIT DE L’ANNÉE,
du Forum, comme dit Marie-José Justamond. Comme dans le palais plusieurs fois centenaire RENCONTRES D’ARLES
Avec sa petite piscine lovée dans la cour inté- du photographe François Halard. Ailleurs, 2011. PHOTO DE MEYER.
rieure, cet hôtel fut le théâtre de chaudes nuits. des DJ prolongent les festivités :
À deux pas, se trouvait La Bodega d’Auguste, particulièrement dans la cour
une pizzeria qui abritait tout le monde du de l’Archevêché, qui devient,
flamenco, comme Chico, l’un des Gipsy Kings. la première semaine de juillet,
Ça n’arrêtait pas. Comme cette nuit de 1987, l’épicentre du festival Voies Off,
dont se souvient Chantal Soler, qui travaillait créé en 1996. Et puis aussi du
à l’agence Rapho. « Avec Frédéric Mitterrand, côté de la gare, avec le Ground
un habitué, on a terminé au petit matin. C’était Control, bar et lieu d’exposition,
incroyable. Il y avait un brassage de population qui peine à réunir toutes les
tout à fait délirant. » Il y avait les pros et les chapelles. Les temps changent.
locaux, les officiels, les officieux aussi. Et puis « Il y a une chose qui me frappe
les gitans, l’âme de la ville. dans la photo créative qui se
L’arrivée de François Hébel aux commandes, développe aujourd’hui. J’ai l’im-
en 1986 et 1987, restera un autre moment pression que les photographes
phare. « Pour lui, la fête était un facteur sont en psychanalyse, alors
essentiel dans la réussite des Rencontres. qu’avant, des reporters comme
Tout était prétexte à organiser une fête », Marc Riboud étaient moins
insiste Françoise Riss. Et il trouvera à Arles un tournés vers eux-mêmes. Ils
terrain propice pour bien s’amuser. Il souffle étaient des témoins du monde.
alors une dynamique internationale, et ses Peut-être que de vivre des choses
idées sont toujours originales. À l’image de très dures, sur le terrain, ça vous
l’exposition consacrée au Doisneau des années donne envie de faire la fête », analyse Chantal
Vogue, grâce à une mise en scène inédite : « On Soler. Les Rencontres, c’était quand même une
regardait par des petits trous, pour voir les histoire de sentiments partagés, une bande
photos grand format », reprend Chantal Soler. de copains qui deviendra un solide réseau
C’est aussi à cette époque que Le Tambourin, le d’amitiés. L’insouciance s’en est allée, comme
bar des amoureux de corrida, tenu par Pierrot partout ailleurs. « Aujourd’hui, on est moins sur
et Martine, devient le rendez-vous de tous. l’humain, plus sur le marché. » On échange les
Trente ans plus tard, ce lieu, à l’entrée de la cartes, on partage moins. Affaire de générations,
© Meyer / TenDance Floue.

place du Forum, repris par leurs fils, demeure époque révolue ou vue de l’esprit, c’est selon.
le point de ralliement des noctambules. En tout cas, comme le dit Wally Bourdet, une
Ce doux mélange des gens et des genres fera chose est sûre : « La photo était encore modeste,
tout le charme des nuits arlésiennes. C’est aussi elle n’avait pas encore la cote. Désormais, on
le cas lors des Nuits de l’année, organisées par se croirait presque à Cannes. »
67
BRUNO DUCOURANT
8 PHOTOGRAPHES TONY FRANK
EN MUSIQUE CLAUDE GASSIAN GUY LE QUERREC
JEAN-PIERRE LELOIR PHILIPPE LEVY-STAB
D U 2 3 MA I DOMINIQUE TARLÉ
AU 2 0 S E PT. 19 PIERRE TERRASSON

Keith Richards, Villa Nellcôte, Villefranche-sur-Mer, 1971


© Dominique TARLÉ

L’ E S PA C E

74, rue Joseph de Maistre - Paris 18è. - 01 40 25 46 00 - www.dupon-phidap.com


2002
2014
LES A NNÉES HÉBEL
© Jean-Christophe BéChet

69
2002 — 2014

70
PAGE PRÉCÉDENTE : ACCROCHAGE
DE L’EXPOSITION ACCIDENTS, DE JEAN-
CHRISTOPHE BÉCHET, AUX ATELIERS
SNCF, RENCONTRES D’ARLES 2012.
PHOTO DE JEAN-CHRISTOPHE BÉCHET.

“Arles,
c’est
François Hébel,
directeur de la ma
patrie"
Fondation Henri
Cartier-Bresson,
ex-directeur des
Rencontres propos reCueillis par Denis BauDier

2002 — 2014
Pouvez-vous nous raconter comment
s’est passée votre arrivée aux commandes
des Rencontres la première fois, en 1986 ?
À l’époque, j’étais directeur des galeries Fnac, l’un des rares
endroits en France à l’époque où l’on montrait de la photographie.
Toutes les institutions que nous connaissons aujourd’hui, comme
la MEP, le Jeu de Paume ou le BAL n’existaient pas encore.
Quand on m’a proposé de prendre la direction des
Rencontres, j’ai accepté tout de suite. Je trouvais
le challenge formidable. Mais quand je suis arrivé,
j’ai été confronté à deux difficultés.
Lesquelles ?
La première était l’argent. Le festival avait des
dettes, et nous avions besoin d’investir. Alors je
suis parti chez Kodak, à Rochester, aux États-Unis.
On m’avait donné le nom d’un vice-président
ambitieux, qui m’a reçu et m’a dit : « Faites-nous
rencontrer les professionnels d’Europe et vous
aurez tout l’argent que vous voulez. » Kodak a
été le mécène du festival durant huit ans, et nous
a laissé une liberté totale. Son soutien financier
nous a permis de monter les murs, d’acheter les
EXPOSITION LA POLITIQUE DES IMAGES, cimaises, les cadres, etc. La seconde difficulté
À L’ÉGLISE DES FRÈRES-PRÊCHEURS, était que le festival ne disposait pas de lieux
PAR ALFREDO JAAR. AVEC CE MUR
DE NÉONS BLANCS AVEUGLANTS,
d’exposition en propre. Chaque année, il fallait
L’ARTISTE CHILIEN NOUS SIGNIFIE négocier avec la mairie d’Arles. Nous devions
QU’EN REGARDANT UNE trouver des espaces plus pérennes, et en pros-
PHOTOGRAPHIE, NOUS NE VOYONS
RIEN. RENCONTRES D’ARLES 2013. pectant, je suis tombé sur les ateliers SNCF. Mais ces espaces FRANÇOIS HÉBEL. PHOTO DE MARIE ABEILLE.
PHOTO DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL. de plusieurs milliers de mètres carrés n’étaient pas du tout
conçus pour exposer. Je me suis dit que c’était l’occasion de
© pierre-Jérôme Jehel. © marie aBeille.

remettre en cause le dogme de cette époque, qui voulait que


les photos soient montrées en format 30 x 40 cm, entourées
d’une marie-louise, dans un cadre, alignées sur un mur. J’avais
la conviction que la photo était quelque chose de beaucoup
plus « plastique », qui pouvait être agrandie, projetée, exposée
différemment, en fonction du sujet et de l’espace. Du coup, j’ai
appelé un scénographe, Olivier Etcheverry, pour qu’il transforme
71 ces ateliers, ce qu’il a magistralement accompli. À l’époque,
il n’y avait pas d’expositions dans des lieux alternatifs, nous littéralement explosé à Paris. Si nous voulions que nos visiteurs
avons été les premiers à le faire, avec le Magasin des horizons acceptent de payer un billet de train et des nuits d’hôtel pour
[centre d’art, ndlr] à Grenoble. venir à Arles, notre programmation devait justifier le voyage. Il
En 1987, vous allez encore un peu plus loin nous fallait atteindre une densité critique en termes d’expositions,
dans cette volonté d’exposer autrement… de propositions pédagogiques et, fondamentalement, de plaisir.
En effet, nous avons montré des photos sous des ponts, dans Entre 1987 et 2001, beaucoup de choses avaient changé ?
des églises, dans des appartements… Nous avons tenté une Oui, la place de la photo avait considérablement évolué. Le monde
occupation totale de la ville par la photographie. J’ai aussi édité de l’art contemporain, à la recherche d’un marché intermédiaire,
un programme sous la forme d’un nuancier Pantone, qui contenait plus accessible, avait commencé à s’intéresser à la photographie.
une carte des expositions réalisée comme un plan de métro. Les photographes s’étaient mis à limiter le nombre de tirages
Vous avez aussi repensé les soirées de projection et à les numéroter. La couleur s’était installée, sinon imposée.
au Théâtre antique… Et le numérique commençait à pointer le bout de ses capteurs.
J’ai voulu, en quelque sorte, théâtraliser le lieu en l’utilisant Et là encore, il fallait de l’argent ?
comme une salle de projection géante de deux mille places. Nous J’ai complètement revu le projet économique du festival, afin
avons revu le format, et comme à cette époque, très peu de gens que nous diversifiions nos sources de revenus. Je suis allé
connaissaient la photographie, j’ai invité plusieurs personnalités chercher des subventions, des mécènes, et il a été décidé que
de milieux différents : le chanteur Farid Chopel, l’actrice Sabine les visiteurs contribueraient au budget en payant pour voir
Azéma, le cinéaste Souleymane Cissé, Laura Betti, égérie de les expositions. C’était une condition de notre liberté, et je
Pasolini. C’était une façon d’ouvrir les frontières… pense que ça l’est toujours. Quand je suis parti, les recettes des
Comment a été reçue cette nouvelle approche ? visiteurs représentaient 40 % du budget du festival ! Si on veut
Tout cela a provoqué une querelle entre anciens et modernes. être ambitieux, il faut un budget en conséquence. Nous avons
Une partie du conseil d’administration du festival a démissionné, pris le risque, et le pari a été relevé. Entre mon arrivée et mon
en désaccord avec mon souhait de présenter la photographie départ, en 2014, le nombre de visiteurs est passé de 9 000 à
dans toute sa diversité. 100 000, le budget a progressé d’un à sept millions d’euros, et
En dépit des polémiques, le public suit, les résultats les dettes ont été effacées.
sont au rendez-vous, et pourtant, après deux années, Quels sont les temps forts de ce second passage,
vous décidez de partir. Pour quelles raisons ? de 2002 à 2014 ?
C’est vrai, le bilan était très positif. La fréquentation du festival Il y en a eu plein. Citons par exemple la découverte des photo-
avait fortement augmenté, nous avions remboursé les dettes et graphes chinois, qui ont été les premiers à se servir du numérique
fait découvrir de nombreux photographes comme Martin Parr, comme d’un outil de créativité. Ils ne connaissaient pas l’histoire
Gabriele Basilico, Paul Graham, Nan Goldin… Mais je n’étais de la photo et venaient pour la plupart de la performance et de
pas totalement sûr de moi, je n’étais pas un historien de la la vidéo. Après les attentats du World Trade Center, nous avons
photographie, je ne me sentais pas pleinement légitime. Alors aussi organisé l’exposition Here is New York, qui mélangeait des
je me suis dit qu’il fallait peut-être partir sur ce succès avant de photos d’amateurs et de professionnels, dont les tirages ont été
2002 — 2014

faire une année de trop. Et puis, ma compagne attendait un bébé vendus au profit des pompiers de la ville. Il y a eu aussi l’exposition
et on m’a proposé de prendre la direction de l’agence Magnum, manifeste From Here On, qui présentait des images trouvées sur
qui ne se portait pas très bien à cette époque. Internet, et qui a pas mal décoiffé. J’ai aussi contribué à révéler
En 2002, François Barré, qui était président du JR, qui était un parfait inconnu à l’époque.
conseil d’administration des Rencontres, vous propose Et une nouvelle fois, en 2014, vous démissionnez
de reprendre le flambeau une seconde fois… malgré un bilan très positif ?
J’ai accepté à la condition que l’on passe à la vitesse supérieure Oui, c’est une longue histoire. Arles souffrait d’un mal endémique,
en reprenant un projet que j’avais préparé à son intention en à savoir le manque de lieux pérennes. En général, on ne savait
1993, mais qui n’avait pas eu de suite car François Barré avait qu’au mois de mars, en pleine période de production des expos,
rejoint le Centre Pompidou entre-temps. L’idée forte était qu’il ne si l’on aurait tel ou tel lieu en juillet. Sachant qu’au fil des années,
fallait plus que toute la programmation soit décidée par une seule nous avions essaimé dans de nombreux bâtiments autour de
personnalité, mais qu’elle soit au contraire le fait de nombreux l’atelier SNCF initial. Il était temps d’être enfin « chez nous ».
commissaires, ayant des points de vue différents. Bref, il fallait Là-dessus, l’une des mécènes historiques des Rencontres, Maja
changer de format, tout en gardant la singularité d’Arles, qui est Hoffmann, nous informe de son souhait de racheter les bâtiments
celle d’un festival d’auteurs. L’autre raison de ce changement à la SNCF et de créer une fondation qui animerait ces lieux l’hiver
de format est que l’offre d’expositions de photographie avait et nous les concéderait l’été.

MARTIN PARR EN MAÎTRE DE STAGE,


À L’ÉCOLE MATERNELLE DU CLOÎTRE,
© pasCal Bois.

LORS DES « UNIVERSITÉS D’ÉTÉ »


DES RENCONTRES D’ARLES,
AU DÉBUT DES ANNÉES 2000.
PHOTO DE PASCAL BOIS. 72
Ce projet s’annonçait plutôt bien…
“Si l’on voulait que Oui, sauf que ce plan initial, avec cette répartition été/hiver, a
évolué en cours de route. Un jour, on m’a annoncé que si cette
Fondation reprenait ces lieux, elle en ferait ce qu’elle voudrait,
nos visiteurs acceptent et que si nous souhaitions continuer à disposer des espaces l’été,
il faudrait que nous soumettions nos projets à ses conseillers.
de payer un billet de J’ai répondu que cela n’était pas acceptable, et j’ai demandé
aux pouvoirs publics de ne vendre ces espaces à la Fondation
train et des nuits d’hôtel qu’à la condition que nous puissions en user librement l’été.
Mais mes objections n’ont pas été prises en compte, les pouvoirs
pour venir à Arles, publics ont vendu les lieux sans garantie. J’ai pris cela comme
une gifle, et j’ai décidé de partir. Je ne m’étais pas battu pendant
douze ans à faire d’Arles un événement mondial pour continuer
notre programmation dans une situation où, chaque année, nous aurions à quémander
nos lieux d’exposition.
devait justifier le voyage.” En dépit de cette déception, restez-vous
attaché à Arles et aux Rencontres ?
Oui, bien sûr, Arles reste ma patrie. J’y ai plein d’amis et je sais
très bien que, quand on fait un travail aussi merveilleux, ça ne
dure qu’un temps. Les raisons pour lesquelles on arrête ne sont
jamais les bonnes.
Vous ne regrettez rien ?
Non, tout au long de ces années à Arles, j’ai mené une vie
merveilleuse. C’est très gratifiant et nourrissant de vivre avec
des artistes qui, contrairement aux a priori, ne sont pas des
marginaux ; les artistes sont centraux dans les sociétés. Que
j’aille en Ouzbékistan, en Hongrie ou aux États-Unis, la première
chose dont ils me parlent, c’est d’histoire et de politique, pas
de leur travail. Ils me parlent de ce qui nourrit leur culture. On
ne dit jamais assez à quel point c’est courageux de mener une
vie d’artiste : c’est très violent, c’est l’incertitude permanente,
la solitude. Ceux qui choisissent cette voie ont quelque chose
à dire et à transmettre. C’est un privilège de
pouvoir les côtoyer en faisant ce métier.

2002 — 2014
EXPOSITION DE HANS SILVESTER, PATIO DE CAMARGUE, GISPSY VILLAGE.
RENCONTRES D’ARLES 2013. PHOTOS DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL.
© pierre-Jérôme Jehel. © Jean-Christophe BéChet.

VISITE À LA LAMPE INFRAROUGE DE


L’EXPOSITION DES LIVRES CHINOIS
DE MARTIN PARR, DANS LES ANCIENS
LOCAUX DU CRÉDIT AGRICOLE.
RENCONTRES D’ARLES 2014. PHOTO
73 DE JEAN-CHRISTOPHE BÉCHET.
2002 — 2014

74
EXPOSITION DE JOACHIM SCHMID,
AUX ATELIERS SNCF. RENCONTRES
D’ARLES 2008. PHOTO DE JEAN-
CHRISTOPHE BÉCHET.

Olivier Etcheverry,

“Je suis scénographe

un passionné
d’éphémère"
propos reCueillis par Denis BauDier

Vous avez commencé à travailler pour les inconnu. Et ce, avec une « économie de forain », sachant que les
Rencontres en 1986, à la demande de François Rencontres ne possèdent aucun lieu en propre, mais utilisent

2002 — 2014
Hébel, qui venait d’en prendre la direction. ceux que la ville met à leur disposition. C’est l’esprit d’Arles,
Comment les choses se sont-elles passées ? qui n’existe nulle part ailleurs. On est dans l’éphémère, comme
François Hébel m’a appelé pour me demander de l’accompa- dans une représentation théâtrale, loin de la fixité muséale. La
gner aux ateliers SNCF d’Arles, un immense espace industriel plupart des photographes le comprennent ; je pense par exemple
désaffecté qui servait en partie d’entrepôt, notamment pour les à Martin Parr, qui a tout de suite compris que l’on ne pouvait
épices Ducros. Il m’a fait escalader des murs au péril de ma vie pas demander à Arles la même chose qu’à la Tate Modern de
avant de me dire : « Regarde, comme c’est splendide ! Ce serait Londres. Moyennant quoi Arles reste le rendez-vous le plus couru
formidable de présenter des expositions dans ce lieu. » Je lui du monde de la photographie, qui a présenté d’innombrables
ai répondu : « Oui, en effet, mais il faudra de l’argent. » Alors talents et contribué à ses grandes évolutions.
il s’est lancé à la recherche de financements, qu’il a finalement Quelle est l’exposition qui vous a laissé le souvenir
trouvés, notamment auprès de Kodak [lire l’interview de François le plus marquant ?
Hébel pages précédentes]. J’ai beaucoup de très bons souvenirs d’expositions, comme Martin
Quelle a été votre réaction en découvrant ce lieu Parr, Brian Griffin, Paulo Nozolino, Gabriele Basilico, Gianni
assez hors norme pour l’époque ? Berengo Gardin… Mais pour moi, en tant que scénographe, la
J’étais complètement séduit. En tant que scénographe, je suis force d’Arles, c’est surtout son immense diversité, le plaisir de
très intéressé par l’éphémère, et on me proposait d’intervenir pouvoir passer d’un projet très patrimonial à de la photographie
dans un lieu très atypique, loin de la muséographie officielle. Il classique ou à des propositions plus audacieuses.
ne s’agissait pas de créer un lieu permanent mais, au contraire, Existe-t-il des règles pour bien présenter
d’intervenir dans un esprit forain, sachant qu’à la fin de chaque des photographies ?
saison, les espaces sont démontés. Il fallait donc penser des Hormis les précautions techniques à prendre vis-à-vis des
expositions éphémères, qui soient aussi attractives, bien sûr. collections fragiles – notamment les photographies anciennes –,
C’était un challenge assez fou, non ? les seules règles qui valent sont extrêmement basiques. Elles
Sans doute, mais cela ne faisait peur à aucun de nous deux. consistent en gros à présenter les photographies à hauteur
François [Hébel] a déployé toute son énergie pour convaincre d’œil. Et encore, ce sont des règles que l’on dépasse et chahute
les gens de l’intérêt d’un tel projet, et il y est parvenu. Il a à chaque exposition. En fait, il n’y a pas vraiment de règles,
vraiment su donner un élan et de l’enthousiasme auprès de ni de recette. Chaque exposition est un cas particulier. Comme
tout le monde. Il faut se rendre compte qu’à l’époque, pour je vous l’ai dit, je suis un passionné d’éphémère, je pense que
l’exposition de Brian Griffin, nous avons littéralement installé les choses ne durent pas, et qu’elles n’acquièrent vraiment
une ligne de chemin de fer en pleine ville, sur la montée leur plein intérêt que dans nos mémoires. Aussi, lorsque
Vauban, pour y installer le train dans lequel étaient montrées j’interviens dans un lieu à Arles, mon premier réflexe est de
les photographies ! La SNCF était enthousiaste, les cheminots me demander ce que je vais faire pour que les gens gardent
se sont régalés, c’était une grande joie pour tout le monde. un souvenir précis de ce qu’ils voient.
Je ne sais pas si on pourrait reproduire une telle aventure Aimez-vous la photographie et en faites-vous vous-même ?
aujourd’hui, car pour des raisons de sécurité, de disponibilité, Je la pratique depuis presque toujours à titre professionnel, dans
d’enthousiasme, de moyens, tout serait plus compliqué. un but documentaire, notamment pour faire des repérages. Ma
© Jean-Christophe BéChet.

Avez-vous une philosophie particulière lorsque pratique est de nature documentaire, pas artistique. Sinon, oui,
vous réalisez la scénographie d’une exposition photo ? j’aime la photographie, j’ai des goûts assez classiques, j’apprécie des
Dans un festival qui présente entre quarante et cinquante exposi- gens comme Paul Strand ou Martin Parr, mais aussi la photographie
tions à chaque édition, la seule vraie ligne de conduite consiste à vernaculaire, les grandes collections anonymes. Sam Stourdzé, qui
se montrer très rigoureux dans la manière de présenter tous les a pris la suite de François Hébel, accomplit d’ailleurs un travail
75 photographes, qu’il s’agisse d’une star ou d’un jeune photographe remarquable dans ce domaine, et dans bien d’autres.
PROMO PROMO
ENSP ENSP
1991 1994

Christine Barthe Florian Ebner


Responsable de l’unité patrimoniale Photographie Responsable du Cabinet de la photographie au Centre Pompidou
au musée du quai Branly – Jacques Chirac
Les Rencontres ont-elles influencé votre parcours professionnel ?
Lors de leurs études, les étudiants sont Et comment ! Je me suis inscrit à l’ENSP, et j’ai embrassé la carrière de conservateur
souvent assistants de maître de stage. par la suite. Alors que j’étais encore lycéen en Allemagne, je me suis rendu à
Avec quel photographe avez-vous travaillé ? deux reprises aux Rencontres : la première fois en 1987, à vélo, puis à nouveau en
J’ai été l’assistante de plusieurs photographes, notamment de 1990. Ce que j’y ai vu et ressenti m’a conforté dans l’idée d’emprunter cette voie.
Herlinde Koelbl et Daniel Lainé. C’était très intéressant de voir Ces deux visites vous ont-elles laissé des souvenirs marquants ?
comment les Rencontres fonctionnaient de l’intérieur, comment Oui, comme souvent dans la vie, les premières fois sont souvent les plus intenses.
marchait cette grosse machine. Quand vous êtes assistant, les En 1987, j’ai gardé le souvenir précis de l’exposition d’un photographe un peu
gens ne font pas attention à vous, ce qui vous donne une position oublié, Gianni Berengo Gardin, présentée dans une maison particulière. Ce mode
d’observateur privilégié. Cette expérience m’a permis de voir d’exposition dans un lieu non muséal m’a fait une forte impression à l’époque.
comment monter une expo, un stage, ce qu’en attendent les La seconde fois, en 1990, c’est l’exposition de Martín Chambi, un photographe
gens. Ça m’a beaucoup servi par la suite. péruvien, que j’ai gardée en mémoire.
Avez-vous des souvenirs marquants des Rencontres ? Pouvez-vous nous citer quelques exemples d’expositions
Oui, j’y ai présenté en 2015 une exposition de photos de Martin que vous avez particulièrement appréciées ?
Gusinde, L’Esprit des hommes de la Terre de Feu, que j’ai En 2010, j’ai vraiment adoré l’exposition Shoot ! La photographie existentielle,
2002 — 2014

co-organisée avec l’éditeur Xavier Barral, disparu récemment. conçue par Clément Chéroux, qui mélangeait des photos d’auteurs et d’anonymes
C’est une exposition qui a beaucoup tourné, ce qui m’a donné avec une mise en scène ludique et brillante. Mythique ! J’ai aussi apprécié l’édition
l’occasion de voyager avec elle jusqu’à la Terre de Feu [extrême sur les États-Unis, America Great Again !, en 2018, qui présentait une constellation
sud de l’Argentine, ndlr]. Sinon, j’ai gardé un souvenir fort intéressante d’expositions sur les différentes façons de voir l’Amérique. Ou encore,
de l’exposition du photographe mexicain Enrique Metinides, quelques années auparavant, l’exposition Mauvais genre, de Sébastien Lifshitz.
une sorte de Weegee qui photographiait des accidents. C’était Citons encore, il y a trois ou quatre ans, la très belle et émouvante soirée sur la
très puissant et assez violent. Syrie. Mais je me souviens aussi des grandes soirées que j’ai ratées, comme la
Avez-vous en mémoire une anecdote liée aux Rencontres ? célébrissime The Ballad of Sexual Dependency, de Nan Goldin, en 1987.
Juste après avoir passé mon diplôme de l’ENSP, je travaillais dans Avez-vous en mémoire une anecdote vécue lors des Rencontres ?
un restaurant éphémère monté sur la terrasse de l’école. Les À la fin de ma première année à l’ENSP, j’ai travaillé pour les Rencontres en tant
visiteurs nous posaient des questions sur ce que nous faisions, et que reporter. Je devais couvrir les différents événements de la journée. Un soir,
comme nous n’en pouvions plus de la photo, nous racontions que comme la météo s’annonçait pluvieuse pour la projection, on m’a demandé de
nous étions en formation et que nous allions monter une baraque photographier le pluviomètre du Théâtre antique. Mais comme mon français
à frites aux Saintes-Maries-de-la- n’était pas très bon, j’ai compris « le plus vieux
Mer. C’était notre façon de couper maître », et je suis revenu à la rédaction avec le
avec l’hystérie ambiante. Je me
Bio express portrait de Lucien Clergue !
Bio express
souviens aussi y avoir préparé Maintenant que vous êtes conservateur
1991 Diplômée de l’ENSP. 1987 Première visite
une salade pour William Klein. en chef du Cabinet de la photographie
2004 Responsable aux Rencontres d’Arles.
Sinon, une fois, un copain qui du Centre Pompidou, continuez-vous
de l’unité patrimoniale 1994 Diplômé de l’ENSP.
assistait Lee Friedlander m’a à fréquenter les Rencontres ?
Photographie au musée du 2012 Conservateur
raconté comment son groupe Oui, je m’y rends tous les ans avec les Amis de la
quai Branly – Jacques Chirac. en chef de la collection
de stagiaires, qui s’était mis à photographie du Centre Pompidou, une association
2013 Commissaire de photographique
photographier un mariage, s’était de collectionneurs. Ce que j’en attends ? Disons
l’exposition Nocturnes du musée Folkwang,
fait « jeter » par le photographe qu’à l’ère de la culture globalisée et mondialisée,
de Colombie, images à Essen, en Allemagne.
officiel dudit mariage, qui leur où l’on croit tout connaître, on aimerait bien faire
contemporaines, au 2015 Commissaire
criait dessus avec un bel accent davantage de découvertes. J’aimerais voir des
musée du quai Branly – du pavillon allemand
du Midi et une voix tonitruante : photos que je ne connais pas déjà, être confronté
Jacques Chirac. de la Biennale d’art
« Écarte-toi de là ! » à de l’inattendu, comme cela a sans doute été le
2015 Publication et contemporain de Venise,
cas dans les années 1970 et 1980, avec la pho-
exposition de Martin avec les travaux de Tobias
tographie américaine notamment. Mais est-ce
Gusinde, L’Esprit des Zielony et Hito Steyerl.
encore possible ? Ce serait bien qu’il y ait aussi
hommes de la Terre de 2017 Conservateur
© Cyril ZannettaCCi. © manuel reinartZ.

davantage de confrontations entre la photo-photo


Feu, en co-commissariat en chef et chef du
et l’art contemporain.
avec Xavier Barral, au service du Cabinet de la
cloître Saint-Trophime, photographie du Centre
aux Rencontres d’Arles. Pompidou, à Paris.
2019 Ouverture de
l’exposition Ouvrir
l’album du monde :
Photographies 1842-1896,
au Louvre Abu Dhabi. propos reCueillis par Denis BauDier 76
“Mon PROMO
ENSP
souvenir 1994

le plus
marquant Clément Chéroux
Conservateur en chef de la photographie au SFMoMA

a été la Que représente un festival comme les Rencontres d’Arles


vu de San Francisco où vous travaillez aujourd’hui ?
Arles reste le festival photo le plus important au monde. C’est un

découverte espace d’expositions et de rencontres sans équivalent, également


vu des États-Unis, même si les Américains y vont peu – bien que
cela bouge depuis deux ou trois ans. C’est un lieu où l’on vient

du Théâtre
découvrir des images – j’y fais encore régulièrement des décou-
vertes –, et un lieu de rencontre. En fait, il y a deux rendez-vous
incontournables sur la planète photographique : Arles en juillet,
et Paris Photo en novembre.

antique. Quelles découvertes y avez-vous faites ?


Je citerais notamment Jos Houweling, un photographe hollandais.
Je l’ai repéré dans le cadre d’une exposition conçue par Erik
Kessels, qui présentait des séries réalisées à Amsterdam dans

Regarder les années 1970. L’ensemble, qui a ensuite rejoint les collections
du Centre Pompidou, y est d’ailleurs montré en ce moment [en
avril 2019, ndlr], au sein de l’exposition Amsterdam Seventies,
conçue par Florian Ebner. C’est l’exemple même de la redécouverte

des images

2002 — 2014
d’un artiste à Arles, qui a ensuite rejoint les collections nationales.
Y avez-vous de bons souvenirs ?
Oui, j’y suis allé pour la première fois en 1999, une année

et, d’un où officiait Gilles Mora en tant que directeur artistique. Mon
souvenir le plus marquant, le plus touchant, a été la découverte
du Théâtre antique, où ont lieu les projections le soir. Voir des
photographies sur un écran géant de 18 mètres [de large, sur 9

simple de haut], dans un lieu chargé d’histoire, sous une voûte étoilée,
avait quelque chose de beau et de métaphorique. Regarder
des images et, d’un simple mouvement de l’œil, basculer sur
la Voie lactée reste un grand moment.

mouvement Les Rencontres ont-elles influencé votre parcours ?


Certainement. Quand j’étais étudiant, j’ai été le commissaire de
l’exposition des étudiants de l’ENSP ; et une autre fois, on m’a

de l’œil,
confié le management de l’encadrement de toutes les expositions.
Je devais répartir le travail entre les membres de l’équipe et
veiller au respect des cadences,
qui étaient assez folles ! Plus tard, Bio express

basculer j’y ai personnellement présenté


trois expositions : Shoot !, en 2010, 1994 Diplômé de l’ENSP,
From Here On, en 2011, et The et publication de son
Train, en 2017. Et auparavant, premier livre, L’Expérience

sur la Voie en 1999, j’ai co-conçu avec Sam photographique


Stourdzé une projection intitulée d’August Strindberg,
Avant l’avant-garde. aux éditions Actes Sud.
2001 Inauguration de

lactée reste
Quel regard portez-vous sur
la programmation actuelle ? sa première exposition,
Sam Stourdzé a réussi à diversifier Mémoire des camps,
la programmation en l’ouvrant à à l’Hôtel de Sully, à Paris.

un grand toutes les formes de photographie. 2007 Conservateur


Longtemps très orientées photo- pour la photographie
photo, les Rencontres se sont au Centre Pompidou.
ouvertes sur l’art contemporain 2014 Commissaire

moment.” et la photographie vernaculaire, de la rétrospective


ce qui a permis de rendre la Henri Cartier-Bresson
programmation plus variée, plus au Centre Pompidou.
dynamique, et plus riche d’année 2016 Senior Curator
© FréDériC neema.

en année. of Photography au
San Francisco Museum
of Modern Art.
77
2002 — 2014

78

© Jane evelyn atwooD.


2002 — 2014

Jane Evelyn ÉDITION 2002. Josef ÉDITION 2012. GITANS, STRAZNICE,


© JoseF KouDelKa / magnum photos.

INGRID, PIGALLE, PARIS, TCHÉCOSLOVAQUIE. 1966.


Atwood FRANCE, 1978-1979. Koudelka FESTIVAL DE MUSIQUE TZIGANE.

Photoreporter de renom, Jane Evelyn Atwood commence sa Photographe d’origine tchèque, Josef Koudelka a photographié pendant
carrière avec un sujet sur la prostitution à Pigalle. Durant une près de dix ans les Tziganes. Son livre, Gitans : la fin du voyage,
année, elle s’est immergée dans cet univers pour porter un regard publié aux éditions Delpire en 1975, est devenu l’une des références
bienveillant sur ces femmes et ces hommes en marge de la société. de l’édition photographique.
79
2002 — 2014

Joan Fontcuberta Sergio ÉDITION 2013.


CHILI. VALPARAISO,
Larrain 1957.
ÉDITION 2005. MIRACLE DE LA LEVITACIÓ, 2002.

Cette image, tirée de son célèbre ouvrage El


© Joan FontCuBerta.

Artiste catalan, Joan Fontcuberta questionne la Rectangulo en la Mano (1963) rend compte de
vérité dans l’image, en jouant sur les limites entre l’incroyable vision poétique du Chilien Sergio
fiction et réel. Avec humour, il rend hommage à Larrain. Cet ouvrage a été conçu comme un
la photographie spirite de la fin du XIXe siècle. plaidoyer pour les enfants des rues de Santiago.
80
© sergio larrain / magnum photos.
81

2002 — 2014
2002 — 2014

ÉDITION 2011. FROM HERE ON


Corinne EXPOSITION : ROMA, 2007.
PHOTO ISSUE DE LA SÉRIE PHOTO
Vionnet OPPORTUNITIES, 2005-ONGOING.

Le travail de cette artiste suisse interroge les icônes de la


© Corinne vionnet.

photographie touristique. En superposant des dizaines d’images


d’un même monument photographié par des anonymes et
publiées sur Internet, Corinne Vionnet nous donne à voir une
représentation poétique et plastique de l’imaginaire collectif.
82
2002 — 2014

Mishka ÉDITION 2011.


FROM HERE ON. ANNEXE DE STOCKAGE DE L’OTAN,
Henner COEVORDEN, SÉRIE PAYSAGES NÉERLANDAIS, DRENTHE.

Mishka Henner, photographe d’origine belge vivant au Royaume-Uni, bouscule les codes de la
© mishKa henner.

photographie documentaire en contournant l’usage des images satellites récoltées sur Internet. Celles-ci
donnent à voir des points de vue aériens où certaines zones stratégiques sont brouillées par les pixels.
Ils dénoncent l’absurdité d’un tel usage qui signale ces lieux plus qu’ils ne les rendent invisibles.
83
2002 — 2014

Penelope
Umbrico

ÉDITION 2011.
FROM HERE ON. 541,795 SUNS
(FROM SUNSETS) FROM
FLICKR (PARTIAL), 01/23/06,
2006-ONGOING.

Artiste de la nouvelle ère Internet,


Penelope Umbrico travaille à partir
d’un corpus d’images de coucher de
soleil trouvées sur le site Flickr. Avec
cette mosaïque colorée, l’artiste
transforme l’expérience unique et
symbolique du coucher de soleil
© penelope umBriCo.

en une mémoire collective dénuée


d’affect. Le titre est le nombre
d’occurrences trouvées sur le site
en tapant le mot-clé « Sun ».
85

2002 — 2014
2002 — 2014

© roBert Capa © international Center oF photography / magnum photos.

Robert Capa, Chim (David Seymour), Gerda Taro


ÉDITION 2011. LA VALISE MEXICAINE. L’exposition de La Valise mexicaine de Robert Capa qui contenait un
PLANCHE-CONTACT DE NÉGATIFS ensemble de 4 500 négatifs a été un moment très important de l’histoire du
DE MARINEROS, RIO SEGRE, FRONT photojournalisme. Perdus en 1939 et redécouverts en 2007, ces documents
D’ARAGON, PRÈS DE FRAGA, appartenant à Robert Capa, Gerda Taro et David Seymour apportent
ESPAGNE, LE 7 NOVEMBRE 1938. un nouvel éclairage sur la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939.
86
ÉDITION 2013.
Alfredo LA POLITIQUE DES IMAGES. ALFREDO
JAAR, DEVANT SON INSTALLATION
Jaar LE SILENCE DE NDUWAYEZU, 1997.

L’artiste chilien Alfredo Jaar, par ailleurs architecte et réalisateur,


s’est fait connaître par ses installations photographiques présentées
dans les grandes manifestations artistiques comme la Biennale de
© BernarD panier.

Venise ou la Documenta de Kassel. Il y questionne la vérité des images


journalistiques. Ses installations photographiques invitent le spectateur
à s’interroger sur la prétendue objectivité de la photo de presse.
87
2002 — 2014

88
2002 — 2014
© ClauDio marCoZZi. © raphaël Dallaporta.

ÉDITION 2011. RUINS (SAISON 1).


JR ÉDITION 2011.
Raphaël RUINS, 2011. KAFIR QALA, GORGES
DE LA BALKH-AB, PROVINCE
Dallaporta DE BALKH, AFGHANISTAN.
Street artist reconnu, JR a élu domicile dans les rues du monde
pour s’exprimer. Photographe activiste, il tire de grands portraits de
personnes marginalisées, leur donnant ainsi une identité héroïque. Ces images ont été réalisées au drone en collaboration avec des archéo-
Comme ici avec la photo du réalisateur Ladj Ly, intitulée Braquage, logues français et afghans. Raphaël Dallaporta représente ainsi des sites
prise dans la cité des Bosquets à Montfermeil en 2004, et extraite de archéologiques menacés ou inexplorés. Des images qui, d’après l’artiste,
la série 28 millimètres : Portrait d’une génération. témoignent de la précarité de nos exploits.
89
ÉDITION 2013. ÉDITION 2012. SANS TITRE N° 32, SÉRIE
Erik Kessels 24 HRS DE PHOTOS. Smith HEAR US MARCHING UP SLOWLY, 2012.

Avec cette installation, Erik Kessels dénonce la surabondance des images. Cette photo a été présentée lors de l’exposition anniversaire
Ces quelque 350 000 clichés représentent le nombre de photos postées sur des 30 ans de l’École nationale supérieure de la photographie
la plateforme Flickr durant vingt-quatre heures. Le prêtre de la chapelle, où d’Arles (ENSP), aux ateliers SNCF, en 2012. Smith propose ici
© eriK Kessels.

était présentée l’installation, a souhaité bénir l’œuvre d’art. « Ce n’était pas un travail qui interroge l’identité et la question du genre, une
un coup monté, il était très sérieux », précise Erik Kessels. des préoccupations majeures de sa génération.
90
© smith, Courtesy galerie les Filles Du Calvaire.
91

2002 — 2014
[ Thema ]

LES RENCONTRES TexTe : ChrisTian Caujolle

TOUJOURS À LA PAGE
À la création des Rencontres d’Arles, les institution à l’étranger, qui n’a pas les moyens
trois amis qui, par passion, inventèrent une de les acquérir, quand un autre exemplaire,
manifestation inédite, entretenaient des neuf, enrichit les rayons de la bibliothèque de
relations très diverses au livre. S’ils étaient l’École nationale supérieure de la photographie.
tous de grands lecteurs, ils étaient encore des Trois prix, chacun de 6 000 euros, récompensent
auteurs débutants. Lucien Clergue est celui qui le meilleur livre d’auteur, le meilleur ouvrage
a alors le plus publié : cinq titres déjà, dont trois historique, et le meilleur titre mettant en relation
consacrés à la tauromachie et deux qui resteront photo et texte. C’est la fondation Jan Michalski
THEMA - LES LIVRES

des références : Corps mémorable, aux éditions pour l’écriture et la littérature qui soutient ces
Pierre Seghers en 1957 – avec les textes de Paul prix annuels, quand la Fondation Luma dote de
Éluard et Jean Cocteau, et une couverture de 25 000 euros le Dummy Book Award qui permet
Pablo Picasso – et, en 1968, Née de la vague, à un artiste émergent de publier une maquette
aux éditions Pierre Belfond. Michel Tournier de livre l’année suivante. Notons que ce type
n’a, lui, publié que deux titres, mais a connu de prix a été adopté par des festivals dans le
un succès immédiat dès 1967 avec Vendredi monde entier, et que tout cela est l’écho des
ou les Limbes du Pacifique tout comme, en évolutions, parfois contradictoires, du monde
1970, avec Le Roi des Aulnes [Prix Goncourt de l’édition photographique.
la même année]. Mais il faudra attendre 1979 On n’a en effet jamais publié autant de titres,
pour qu’il livre le seul ouvrage consacré à avec des tirages fort divers, de quelques cen-
la photographie, Des clefs et des serrures, taines à des dizaines de milliers d’exemplaires.
aux éditions du Chêne, qui étaient alors la On n’a jamais vu éclore autant de livres d’artistes
maison de référence dans le domaine. Quant dans les librairies spécialisées qui se déclinent
à Jean-Maurice Rouquette qui, lui, ne commit sur Internet et proposent des titres rares. On ne
jamais de texte sur l’image argentique, il n’a compte plus les ventes aux enchères consacrées
encore publié aucun des titres qui feront de lui au seul livre photographique, et les prix records
une référence sur la Provence romane, mais il ne cessent de tomber. Pourtant, les éditeurs,
accueillit avec générosité les photographes au dans leur très grande majorité, se plaignent de
musée Réattu dont il avait la charge. vivre chichement, voire de survivre et, crise de
L’intérêt pour le livre, qui concerne un monde la librairie aidant, disent tous qu’ils vendent
de la photographie attentif aux résultats du Prix essentiellement leurs titres sur les lieux d’ex-
Niépce fondé par Albert Plécy dès 1955, explique position ou sur leurs sites. Fragilité donc, mais
que, dès la deuxième année des Rencontres, un incontestable et spectaculaire reconnaissance
prix soit créé à Arles, le seul qui perdure sans d’un outil de diffusion, d’un objet singulier
interruption depuis 1971. Cette année-là, c’est auquel il y a à peine un demi-siècle on prêtait
Bruce Davidson qui est célébré pour son East peu attention. Il était impossible, à la fin des
100th Street, publié par la Harvard University années soixante-dix, de trouver un rayon photo
Press de Cambridge. Nul, à l’époque, n’aurait à la Bibliothèque publique d’information du
pu imaginer que l’édition originale puisse, Centre Pompidou, alors qu’aujourd’hui, la
comme c’est le cas aujourd’hui, se négocier bibliothèque de la Maison européenne de la
pour plus de 2 500 dollars. Car, dans le domaine photographie, qui regroupe plus de trente
du livre aussi, tout a changé. Il suffit, pour mille volumes, est un outil exemplaire (voir
s’en convaincre, de se rendre dans la halle l’ouvrage Une Bibliothèque, qui lui est consacré,
qui, chaque année, accueille les postulants aux éditions Actes Sud).
aux différents prix : plus de 600 titres, vissés Ce qui a le plus spectaculairement changé,
sur de grandes tables, venus du monde entier, c’est l’approche du livre photo, son étude qui
exposés durant trois mois et qui constituent a produit au cours des trente dernières années
un reflet, sinon complet, du moins significatif une énorme et passionnante bibliographie.
de l’état du livre photographique aujourd’hui. Tout a commencé, non pas avec Martin Parr
Ces exemplaires défraîchis à la fin de l’été – grand collectionneur devant l’éternel de tout
sont offerts chaque année à un festival ou une ce qui touche à la photographie, et qui vient 92
THEMA - LES LIVRES
PLUS DE 80 ÉDITEURS PHOTO de livrer sa bibliothèque à la Tate Modern et à saisir, au-delà des titres toujours cités – Les
VENUS DU MONDE ENTIER la Fondation Luma –, mais avec, en 2001, The Américains, de Robert Frank, Images à la
COMPOSENT LE COSMOS Book of 101 Books : Seminal Photographic Books sauvette, d’Henri Cartier-Bresson, les ouvrages
ARLES BOOK DANS LA COUR of the Twentieth Century, dirigé par Andrew sur les villes de William Klein – une incroyable
DU COLLÈGE MISTRAL.
Roth, qui présente des ouvrages de référence richesse de propositions et de mises en forme
ARLES, JUILLET 2016. PHOTO
DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL. en reproduisant leur couverture et des doubles de la photographie. C’est vraisemblablement
pages intérieures. Des livres choisis, période dans les livres que s’écrit – ou se manifeste – de
par période, par des spécialistes. Un recueil la façon la plus complexe, la plus proche des
dont l’esprit est bien plus scientifique que celui volontés des auteurs également, une histoire
des volumes de Martin Parr et Gerry Badger, de l’image photographique, au carrefour de
qui affirment leurs choix et qui vont d’ailleurs propos éditoriaux, de contraintes économiques,
booster un marché qui les suit immédiatement. de relation au texte, de typographie et de
On a ainsi vu des titres multiplier leur prix par graphisme. C’est aussi l’objet d’étude qui nous
cent dès que paraissait un nouveau volume dans apporte le plus d’information sur l’évolution du
lequel ils figuraient ! Peu à peu, cette approche regard et sur la perception de la photographie.
bibliographique est devenue un vrai terrain de L’expert et grand collectionneur Manfred
recherche, pays par pays, et a fait découvrir Heiting, dont hélas l’immense bibliothèque
des milliers de titres insoupçonnés ou peu de plus de 30 000 titres a été détruite par le
connus. La publication du volume consacré Woolsey Fire [feu de forêt] à Malibu l’an passé,
au livre photographique en Amérique latine est un exemple parfait de ce qui a changé
(éditions André Frère pour la version française) dans la perception du livre de photographie.
a introduit un élément supplémentaire d’infor- Les volumes qu’il a publiés chez Steidl – dont
mation en précisant l’identité des maquettistes. le dernier consacré aux ouvrages et revues
On a ainsi une multitude de livres sur le livre, ayant utilisé la photographie entre 1918
comme un énorme pavé pour la Suisse qui et 1998 en Tchécoslovaquie – sont à la fois
se révèle être le pays ayant le plus produit des livres illustrés et de vrais comptes rendus
dans le domaine, un plus modeste sur les de recherche. Ils révèlent des titres (et des
Pays-Bas, plusieurs approches consacrées au variantes lors des rééditions) que l’on ne trouve
livre japonais – qui a certainement été le plus nulle part ailleurs. Ils permettent de regarder
créatif en termes d’objet et de mise en page –, avec davantage d’acuité la production actuelle.
jusqu’à celui qui vient d’être publié par les Celle qui, un peu plus chaque année, lors des
éditions Hannibal et le Fomu (musée de la Rencontres d’Arles, attire les festivaliers vers
photo d’Anvers) consacré au livre photo en des signatures dans des librairies de la ville,
Belgique, riche de commentaires fort sérieux. mais aussi dans des lieux dédiés aux éditeurs,
Tous ces ouvrages, destinés à des publics petits et grands, ou dans des espaces alternatifs
© Pierre-jérôme jehel.

avertis, ont le mérite de souligner l’importance qui proposent d’acquérir des livres d’artistes,
du livre dans l’écriture d’une histoire de la pho- des tirages de tête enrichis d’une épreuve
tographie qui était passablement sous-estimée originale, des fanzines rares ou même des
jusqu’à ce que l’on ait établi ces inventaires. maquettes dont les auteurs rêvent, un jour, de
93 En effet, ces bibliographies permettent de concourir pour le prix du Livre.
Sélection d’ouvrages ayant reçu le Prix du livre des Rencontres,
ou une mention, avec l’année de la distinction

1973 — Ralph Gibson

1972 — Paul Strand


1971 — Ernest Joseph Bellocq

1971 — Bruce Davidson


THEMA - LES LIVRES

1977 — Édouard Boubat

1974 — Charles Harbutt

1978 — Fulvio Roiter

1980 — Robert Doisneau

1981 — Harry Callahan


1979 — Robert Doisneau

1980 — Carleton Watkins 1981 — Michael A. Smith 1983 — Ralph Gibson 94


1975 — Felice Beato et Raimund von Stillfried

1984 — Roman Vishniac 1986 — Sebastião Salgado


1986 — Jean-Claude Gautrand

THEMA - LES LIVRES


1988 — Manel Esclusa

1987 — Nan Goldin

1989 — Cristina García Rodero

1991 — Toni Catany

1990 — Carl De Keyzer

1992 — Max Pam 1993 — Sebastião Salgado

95 1994 — Arno Rafael Minkkinen 1996 — Sigmar Polke 1997 — David Levinthal
ARLES LES RENCONTRES
ARLES,
LES RENCONTRES
DE LA PHOTOGRAPHIE :

2019 DE LA PHOTOGRAPHIE 50 ANS D’HISTOIRE,


FRANÇOISE DENOYELLE,
CORPUS D’ŒUVRES ÉTABLI
PAR SAM STOURDZÉ
Éditions de La Martinière, 2019. 35€, 288 pages
En 50 ans, les Rencontres de la photographie ont réuni
plus de 3 000 œuvres et objets photographiques.
Dans ce livre, 300 images entrent en dialogue,
accompagnées de cinq entretiens d’acteurs de premier
plan de l’histoire du festival.

3 LIVRES ARLES,
LES RENCONTRES
POUR CÉLÉBRER DE LA PHOTOGRAPHIE,
LA 50 E ÉDITION UNE HISTOIRE FRANÇAISE ,
FRANÇOISE DENOYELLE
DU PREMIER Les Rencontres de la Photographie /
FESTIVAL DE Art Book Magazines, 2019.
11€, 256 pages
PHOTOGRAPHIE Des rencontres entre un petit groupe de photographes
en 1970 à 140 000 visiteurs en 2018, c’est toute une saga
de la photographie française s’inscrivant sur les terres arlésiennes
qui est racontée dans cet ouvrage qui fera référence.

CATALOGUE
DES RENCONTRES D’ARLES 2019,
ACCOMPAGNÉ D’UN TIRÉ À PART
SPÉCIAL ANNIVERSAIRE !
Français et anglais
Les Rencontres d’Arles / Actes Sud, 2019.
47 €, 384 pages
2015
2019
LES ANNÉES S TOURDZÉ
© Pierre-Jérôme Jehel.

97
2015 — 2019

98
PAGE PRÉCÉDENTE :
EXPOSITION D’EAMONN DOYLE.
RENCONTRES D'ARLES 2016.
PHOTO DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL.

Sam Stourdzé, directeur


des Rencontres d’Arles

“Un festival libre


et indépendant,
où un petit vent
de folie souffle sur
la photographie"

2015 — 2019
ProPos recueillis Par Benoît Baume

MMM (MATTHIEU CHEDID AIME MARTIN Quel est votre premier souvenir des Rencontres ?
PARR), UNE EXPOSITION PRÉSENTÉE
À L’ÉGLISE DES FRÈRES-PRÊCHEURS.
Au milieu des années 1990, j’avais une vingtaine
RENCONTRES D’ARLES 2015. d’années, et je rêvais d’aller à Arles. Les galeries pour
PHOTO DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL. lesquelles je travaillais comme stagiaire étaient invitées
à exposer, et je me suis proposé de conduire le camion
pour descendre leurs œuvres en échange d’une nuit
d’hôtel. Après une journée de route, et alors que j’étais
épuisé, on m’a entraîné sur la place du Forum à la
terrasse d’un café. Là, parmi quelques personnes qui
sirotaient un Pastis, je découvre que je suis entouré d’Helmut SAM STOURDZÉ, 2014.
PHOTO DE JÉRÔME BONNET.
Newton et de Ralph Gilson… La magie opère !
Quelle est la première édition à laquelle vous avez
participé, et qu’est-ce qui vous a marqué ?
En 2000, j’étais le commissaire d’une grande exposition à Arles
consacrée à Tina Modotti [photographe et militante révolution-
naire italienne, ndlr]. L’année suivante, avec Clément Chéroux,
© Pierre-Jérôme Jehel. © Jérôme Bonnet / modds.

nous avons réalisé une soirée au Théâtre antique sous le titre


d’Avant l’avant-garde, une archéologie de l’art moderne. Je me
souviens de ce premier passage sur la scène du Théâtre antique,
tremblant devant les 2 000 spectateurs.
Et si vous deviez ne retenir qu’une seule
exposition des Rencontres ?
Une, c’est difficile. Mais je me souviens de l’année où Christian
Caujolle était directeur artistique, en 1997, avec une édition
intitulée « Éthique, esthétique, politique ». De l’exposition
participative Here is New York, juste après les attentats du
99 11 septembre. De From Here On, un nouveau regard porté sur
“Ce que j’aime
à Arles, c’est la
LES PARADIS, RAPPORT ANNUEL,
EXPOSITION DE PAOLO WOODS ET
possibilité de
GABRIELE GALIMBERTI. RENCONTRES
D’ARLES 2015. PHOTO DE PIERRE-
JÉRÔME JEHEL.
déployer une
programmation,
de suggérer des
liens entre les
expositions, des
dialogues entre les
générations. Les
résonances qui
2015 — 2019

surgissent entre les


projets font sens.”

EXPOSITION TOILETPAPER (MAURIZIO


CATTELAN & PIERPAOLO FERRARI).
RENCONTRES D’ARLES 2016.
PHOTO DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL.

© Pierre-Jérôme Jehel.

100
la production d’Internet. Et enfin de Total Records, la grande Quels sont les enjeux qui attendent les Rencontres ?
aventure des pochettes de disques photographiques. Elles sont Se réinventer continuellement. Rester libre et impertinent. Se
nombreuses, les expositions qui m’ont marqué. Arles est un faire le porte-voix des artistes. S’assurer qu’ils sont entendus,
vivier, une source d’inspiration. car dans la cacophonie du monde actuel, leur voix importe
Qu’est-ce qui vous a fait collaborer avec les Rencontres ? plus que jamais.
C’est un festival à part. On s’y rencontre, on y discute. On rejoue Comment définiriez-vous les Rencontres aujourd’hui :
le match en permanence. Il n’y a pas beaucoup de lieux qui un festival, un label, une marque ?
provoquent autant de discussions. J’ai souvent collaboré avec Un espace de liberté, qui se cultive et se protège. Arles est un
les Rencontres avant d’en prendre la direction. À chaque fois, bien commun, il appartient à tous, et il est au service de tous,
c’était un plaisir renouvelé. Comme commissaire indépendant, j’y mais il est aussi fragile. Il faut en prendre soin.
ai souvent trouvé un lieu pour présenter mes projets, et surtout Depuis votre arrivée, est-ce qu’il y a un auteur que
un public avec lequel les partager. vous rêviez d’exposer, sans que cela ait été possible ?
Entre la première édition, en 2015, et celle Il y en a beaucoup que je rêvais d’exposer et que nous avons
de cette année, qu’est-ce qui a changé ? exposés… ils sont encore nombreux sur la liste. Mais plus
L’esprit est le même, du moins, je l’espère. Les fondateurs ont encore qu’exposer un photographe, ce que j’aime à Arles, c’est
voulu un festival libre et indépendant, où un petit vent de folie la possibilité de déployer une programmation, de suggérer des
souffle sur la photographie. Arles reste à part, avec des lieux liens entre les expositions, des dialogues entre les générations.
parfois inadaptés à la présentation de la photographie. Au fil des Les résonances qui surgissent entre les projets font sens. Être
ans, c’est devenu une force, un défi qui oblige les photographes producteur de contenus, voilà ce qui nous anime.
à réinventer sans cesse leur manière d’exposer. Quand vous êtes arrivé à la direction des Rencontres,
Pensez-vous que les Rencontres soient le plus grand vous inscriviez votre action dans une projection
festival photo au monde ? sur dix ans. Est-ce toujours le cas ?
Oui. Cette réponse manque un peu de modestie, mais nous devons Cet été, ce sera déjà la 5e édition que je programme. J’aimerais
la vérité à vos lecteurs. tellement pouvoir ralentir le temps qui passe.
Alors qu’il existe des centaines de festivals photo Quelles sont les choses que vous avez réalisées depuis
en France et dans le monde, qu’est-ce qui fait votre arrivée et qui vous rendent le plus fier ?
la singularité des Rencontres d’Arles ? Travailler avec une équipe formidable où règne un esprit
Une expérience globale entre photographie et découverte de la bienveillant, c’est rare. Défendre les artistes et faire avancer
ville. Cette année, il y aura 50 expositions, plus de 250 artistes et leur cause. Faire flotter haut le pavillon de la photographie…
3 500 œuvres exposées… Nous attendons plus d’un million trois en un mot, de faire mon job.
cent mille entrées… Arles s’est imposé comme le rendez-vous
incontournable de tous les professionnels du métier.

2015 — 2019
SWISS REBELS, EXPOSITION
DE KARLHEINZ WEINBERGER.
RENCONTRES D’ARLES 2017.
PHOTO DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL.
© Pierre-Jérôme Jehel.

101
Maja Hoffmann

“Mon désir
est de servir
les Rencontres
pour Arles” ProPos recueillis Par éric Karsenty

MAJA HOFFMANN, 2017.


2015 — 2019

Quel est votre premier souvenir PHOTO DE


des Rencontres d’Arles, et comment INEZ & VINOODH.
avez-vous participé à cette aventure ?
Je connais les Rencontres depuis le début, j’étais à
l’école à Arles au moment de leur création. Ensuite,
j’ai été l’assistante de Lucien Clergue de 1974 à
1976. Je traduisais de l’allemand et de l’anglais vers
le français, des traductions orales que j’effectuais
pour les débats publics à l’hôtel L’Arlatan ou pour
la presse. En fait, j’étais stagiaire dans une petite
équipe et on faisait un peu de tout, je n’avais pas génération de la photographie en
20 ans à cette époque. Puis j’ai rencontré Allan couleurs avec William Eggleston,
Porter [éditeur de la revue Camera, de 1965 à Frank Horvat, Joel Meyerowitz et
1981, ndlr] qui m’a proposé en 1976 de rejoindre Stephen Shore, et ça a marqué les
la rédaction de la revue, à Lucerne, en Suisse. esprits. Il y a eu aussi les ferrades
Je venais de terminer deux années de biologie qui étaient de bons moments, et
à l’université de Montpellier, et je n’avais pas où les photographes venaient
l’intention de poursuivre une carrière scientifique régulièrement.
quand il m’a fait cette proposition. Alors je suis partie faire Comment avez-vous rencontré François Hébel ?
ce stage de dix-huit mois, et j’ai suivi en parallèle des études Je suis revenue à Arles en 1986. J’avais décidé de passer l’hiver
de journalisme dans une école suisse. C’est là que j’ai repris en Camargue, et j’ai rencontré François Hébel à cette époque.
contact avec la famille de mon père, et que j’ai rejoint le conseil Nous avons eu l’occasion de nous voir en dehors du festival, et ces
d’administration de la Fondation Emanuel Hoffmann pour l’art échanges étaient vraiment intéressants. Je trouvais passionnant
contemporain. l’ouverture du parc des Ateliers SNCF, et nous avons beaucoup
Durant ces premières années aux Rencontres, échangé sur la programmation. Il a été séduit par ce que j’avais
avez-vous étudié ou pratiqué la photographie ? à dire, et je trouvais aussi que c’était un grand changement pour
Non, mais j’ai étudié le cinéma, j’étais intéressée par les images les Rencontres. Ça a été décevant de voir comment son départ
qui bougent. J’ai suivi une master class en vidéo. Les années où pour Magnum, deux ans plus tard, a tout fait retomber comme
j’ai travaillé avec Lucien Clergue, j’ai rencontré Ansel Adams, un soufflé, et changé la dynamique du festival.
Ralph Gibson, Mary Ellen Mark, et j’étais à l’époque très intéressée Vous étiez moins présente aussi
par le photojournalisme, c’était très excitant pour moi. J’ai aussi durant les années suivantes ?
rencontré Martine Franck, Henri Cartier-Bresson, Marc Riboud, J’étais souvent aux États-Unis, je suis allée faire un film sur
Jacques Henri Lartigue, Lisette Model, René Burri, Helmut le Banc d’Arguin en Mauritanie [un parc national, ndlr], et je
Newton, Peter Beard… Ensuite, avec Allan Porter, à Camera, j’ai continuais de voir François Hébel de temps en temps, quand
fait quelques photos : des portraits, des autoportraits… il était à Magnum. Et donc quand il est revenu à Arles en
Quels sont les moments forts des Rencontres 2002 – époque où mon père ne faisait plus partie du conseil
que vous gardez en mémoire ? d’administration des Rencontres –, il m’a demandé avec François
© inez & vinoodh.

Je n’ai pas assisté à toutes les éditions des Rencontres, mais Barré [président du conseil de 2001 à 2009] de rejoindre cette
quand je suis revenue à Arles en 1977 avec Allan Porter, dont structure. Je travaillais alors sur la création de la Fondation Luma
j’étais la principale assistante, nous nous sommes fait huer. Nous en Suisse, ce qui m’a bien pris deux ans pour les démarches
présentions alors une exposition qu’il avait appelée La deuxième administratives, et je lui ai proposé d’être partenaire des 102
Rencontres en soutenant exclusivement la relance des prix – à la Mécanique générale, un lieu mis à disposition – tout comme
titre personnel, car la fondation n’était pas encore sur pied. Je les Forges – sans redevance de loyer cette année, mais dont la
pensais que c’était bien de soutenir les jeunes, car c’est aussi logistique et le gardiennage reviennent aux Rencontres.
la mission de la fondation. Il y avait, à l’époque, cinq prix dans Votre collaboration avec Sam Stourdzé se passe bien ?
plusieurs catégories. J’ai financé ces prix de 2002 à 2015. Les Ça se passe bien, mais c’est un peu moins créatif qu’avec François
prix, reconnus comme un pivot central du festival, étant devenus Hébel à nos débuts. Nous nous sommes entendus pour le prix de la
plus faciles à sponsoriser par des partenaires extérieurs au fur maquette de livre, que nous avons défini ensemble, et que Sam et
et à mesure de leur notoriété, nous avons imaginé avec Sam son équipe mettent en place avec une subvention de la Fondation
Stourdzé quelque chose de nouveau pour le festival comme Luma. Pour le partage du site avec Luma Arles, je trouve la direction
pour la fondation. Les Rencontres ont continué à organiser le des Rencontres un peu unilatérale. Leur modèle commercial est
prix Découverte, et maintenant je soutiens le Luma Rencontres immuable, et nous essayons régulièrement dans nos discussions
Dummy Book Award [depuis 2015], le prix de la maquette de de l’adapter afin de rendre les choses possibles et durables des
livre, avec la Fondation Luma. deux côtés. Nous avons encore des choses à peaufiner.
Quelle est la nature du différend Comment Luma Arles va-t-elle travailler
qui vous a opposée à François Hébel ? avec les Rencontres ?
Nous ne nous sommes pas fâchés, avec François Hébel, je pense Nous essayons d’inventer un nouveau modèle pour le parc et
qu’il a surtout été déçu par l’attitude des pouvoirs publics. Il faut de voir comment les choses peuvent fonctionner. Le premier
rappeler que nous avons eu l’idée ensemble de faire quelque article rédigé dans La Provence reprend le fait que ce projet
chose au parc des Ateliers SNCF. C’est quand même grâce à lui, était pensé dans l’intérêt d’Arles et du festival de photographie,
puisqu’il a ouvert et rendu possible l’accès aux Ateliers, que j’ai qui bénéficiait alors des premiers effets de l’énergie de François
mis autant d’énergie à rénover ! François a été indigné de ne Hébel et de l’engouement de plus en plus marqué pour la
pas pouvoir concrétiser le projet de centre permanent pour les photographie en tant que média. Je suis restée constante dans
Rencontres, il n’a pas été accompagné par les bailleurs de fonds mon engagement puisque depuis le transfert de propriété, en
publics. C’est à eux qu’il demandait de l’argent, car moi j’avais 2013, j’ai veillé à ce que le festival se maintienne au parc des
déjà beaucoup investi pour rendre la chose possible, et je ne Ateliers en proposant des espaces tous les étés, et en modulant
voulais pas être marginalisée dans le seul bâtiment Gehry. Ce les travaux pour maintenir ce rendez-vous annuel. Nous avons
projet arlésien a toujours été défini comme un partage entre les maintenant franchi un cap dans la rénovation et la construction, et
activités d’Actes Sud, des Rencontres, de l’ENSP et les nôtres, en sommes en mesure de nous projeter pour les années à venir. Nous
établissant une charte dans laquelle chacun pouvait être actif. travaillons avec Sam Stourdzé et Aurélie de Lanlay [directrice
Avec le temps, chacun a voulu son morceau… La presse a parlé adjointe des Rencontres] à une solution pour une présence plus
de conflit entre la Fondation Luma et les Rencontres, et parfois pérenne et continue du festival au parc des Ateliers. Cela dépend
elle s’en délecte, pourtant je suis toujours de mon plein gré au aussi, de manière plus fondamentale pour le festival, de ce que
conseil d’administration des Rencontres, et personne ne m’a les Rencontres veulent investir dans leurs propres productions,
jamais demandé de partir. Mon désir est de servir les Rencontres, ou si elles choisissent de tourner des expositions déjà montées

2015 — 2019
je pense que c’est beaucoup trop important pour Arles. par ailleurs – ce qui représente souvent une solution moins
Quelles sont les collaborations à venir onéreuse. Je pense que s’il doit maintenir le modèle actuel, le
entre la Fondation Luma et les Rencontres ? projet pour Sam Stourdzé c’est de grandir, grandir, grandir… Ce
Nous sommes actuellement dans une période de transition qui est différent du programme de François Hébel, qui cherchait
jusqu’à ce que les travaux sur la partie publique du parc soient à obtenir ou acquérir des espaces pour accueillir des collections
terminés, en 2021. Nous étudions quels lieux pourraient revenir pour lesquelles il fallait des lieux à la hauteur. Sam Stourdzé
aux Rencontres, et dans quelles conditions ce sera possible. préfère continuer à parler du festival comme un défricheur. Or,
Cet été, nous présentons une coproduction avec la collection remettre en état des nouveaux lieux chaque année représente un
de livres de Martin Parr. C’est un projet qui lie la Tate Modern, investissement conséquent et, je pense, souvent à perte pour le
à Londres, qui reste propriétaire des livres, et la Fondation festival. Ce sont des sommes qui pourraient être utilisées pour la
Luma, à travers un contrat de partage des ouvrages et de production artistique, par exemple, ou accompagner la présence
leur usage pour de longues durées. Nous avons demandé aux d’un lieu pérenne au parc des Ateliers. Il n’y a donc plus les
Rencontres de participer à cette exposition pour ce 50e anni- mêmes demandes, même si le besoin d’espaces de qualité reste
versaire. Les cinquante livres de l’exposition, pour chacune des toujours présent. Des lieux que la municipalité d’Arles n’aura
cinquante dernières années [1970-2018], ont été choisis par le pas pu fournir, et que j’aurais financés. Je n’ai jamais dévié de
nouveau directeur photo de la Tate Modern, Matthieu Humery, ma proposition initiale d’accueillir le festival, je trouve triste que
et Sam Stourdzé. Cette exposition sera présentée à l’atelier de l’on ne m’ait pas crue durant toutes ces années.
© hervé hôte.

BÂTIMENT RESSOURCE CONÇU


AVEC FRANK GEHRY. LUMA
ARLES, PARC DES ATELIERS,
103 ARLES. PHOTO D’HERVÉ HÔTE
PROMO PROMO
ENSP ENSP
2006 1996

Nicolas Havette Mathieu Pernot


Directeur artistique de la Fondation Manuel Rivera-Ortiz Photographe

Quel est votre souvenir le plus marquant des Rencontres ? Quel est le souvenir le plus marquant
Le premier est, à coup sûr, l’un des plus forts ! Alors que je venais de passer que vous ayez conservé des Rencontres ?
l’oral du concours d’entrée à l’ENSP, je voulais en profiter pour laisser mon CV Je garde un très bon souvenir de mon exposition Les Gorgan,
au bureau des Rencontres pour y travailler l’été et gagner un peu d’argent. J’ai présentée aux Rencontres en 2017. Les Gorgan, c’est le nom
entamé la montée de l’escalier, mon CV à la main, un peu tremblant, tournant d’une famille gitane que j’ai commencé à photographier alors
dans ma tête le laïus que j’allais débiter. À ce moment, j’ai croisé le régisseur que je poursuivais mes études à l’ENSP, et que j’ai suivie durant
général qui, m’avisant avec mon CV, m’a demandé d’une voix tonitruante : « Et vingt ans. Une famille arlésienne rencontrée pendant que
toi, qu’est-ce que tu fais cet été ? » Je n’ai jamais atteint le premier étage, et j’ai j’étudiais à Arles, qui donne lieu à une expo aux Rencontres
été aussitôt embauché comme « runner », fonction qui désigne quelqu’un qui d’Arles, tout cela fait assez sens.
apporte son aide aux différentes équipes pour le montage des expositions. Très Ce n’était pas la première fois que vous y exposiez ?
enrichissante, cette première expérience s’est poursuivie après mon diplôme. Ma première exposition individuelle a également eu lieu à
Je suis revenu travailler aux Rencontres chaque été durant huit ans. C’était très Arles, en 1997. Cette année-là, le directeur artistique, Christian
familial, il y avait un esprit formidable, une connivence entre tout le monde. On Caujolle, avait concocté une programmation qui accordait une
2015 — 2019

faisait la fête, on logeait ensemble. C’était un moment joyeux. J’y ai appris plein large place à la politique et à l’éthique. Je me souviens qu’il
de choses qui m’ont beaucoup servi par la suite. y avait eu une exposition montrant des prisonniers détenus à
Quoi, par exemple ? Phnom Penh, pris en photo par les Khmers rouges, juste avant
J’y ai pratiqué un peu tous les métiers nécessaires à la réalisation d’une exposition : leur exécution. Cela avait créé une vive polémique : fallait-il
peinture, accrochage, lumière, déménagement, nettoyage… Aujourd’hui, lorsque montrer ces portraits ? Comment les montrer ? L’exposition
je dois demander à quelqu’un de faire quelque chose, je sais exactement quoi dire. avait soulevé de nombreuses questions.
C’est une vision du travail un peu à l’ancienne : il est bon que le patron soit passé Lors de leurs études, les étudiants prêtent main-forte
sur la chaîne pour bien comprendre comment marche son usine. aux Rencontres, qu’avez-vous fait durant cette période ?
Et un souvenir d’une exposition ou d’un événement ? J’ai d’abord été l’assistant de Frédéric Brenner, un photographe
J’ai gardé un très bon souvenir de la première Nuit de l’année, en 2005, une qui a travaillé sur la diaspora juive dans le monde, puis de
manifestation qui avait pour but de rétablir le lien entre le festival – qui était vu Connie Imboden, qui fait de la photo de nu. Les deux expériences
à l’époque comme un festival de Parisiens – et les Arlésiens. Ça se passait dans ont été complètement différentes, mais cela m’a beaucoup
le quartier de la Roquette, il y avait une super ambiance. Sinon, côté expo, je me intéressé de voir ces deux façons de travailler, de penser.
souviens de l’année [en 2009] où Nan Goldin avait invité tous ses potes et projeté C’est globalement une chance pour les étudiants de pouvoir
sa célèbre The Ballad of Sexual Dependency, mais sous une nouvelle forme, participer à un festival comme les Rencontres.
différente de celle qui avait fait date lors de Quel regard portez-vous sur les Rencontres aujourd’hui ?
sa première projection arlésienne en 1987. Quand j’y suis allé pour mon exposition, en 2017, j’ai été frappé
Bio express Un autre moment fort ? et assez séduit par la diversité des propositions : il y avait des
En 2003, avec un groupe d’étudiants de photos d’archive, des photographes associés à l’art contem-
2006 Diplômé de l’ENSP.
l’ENSP, nous avons créé Work in Progress porain, des photos d’histoire,
2009 Rencontre avec
(WIP) à l’église Saint-Julien, qui présentait nos des commissariats assurés par
Guillaume Chamahian, avec
photos ainsi que celles d’autres étudiants du
Bio express des artistes, d’autres par des
qui Nicolas Havette monte Les
monde entier, avec la volonté d’exposer ces universitaires. J’ai eu l’impres-
Nuits photographiques, à Paris. 1970 Naissance à
travaux autrement, en se rapprochant d’une sion que la photographie était
2010 Appelé à Libération Fréjus, dans le Var.
installation. Les Rencontres nous ont soutenus prise en compte dans toute sa
par Nicolas Demorand, le 1996 Diplômé de l’ENSP.
en nous prêtant un camion et du matériel, et diversité, ce qui me paraît une
journaliste Pierre Hivernat 1997 Exposition Tziganes
même en conseillant à des sponsors de nous excellente chose.
demande à Nicolas Havette aux Rencontres d’Arles.
soutenir. Très formatrice, cette expérience a
de le remplacer à la direction 2014 Exposition rétrospective,
beaucoup compté dans mon engagement pour
de la galerie Le Magasin La traversée, au Jeu
l’organisation d’expositions, de festivals et
de jouets, à Arles. de Paume, à Paris.
d’événements d’envergure.
2016 Première édition 2014 Lauréat du prix Niépce.
du Chinese International 2017 Exposition Les Gorgan,
Photographic Art Festival aux Rencontres d’Arles.
de Zhengzhou, dont Nicolas
Havette est directeur artistique.
2018 Partenariat officiel entre
les Rencontres d’Arles et la
Fondation Manuel Rivera-
Ortiz, dont Nicolas Havette
est directeur artistique ProPos recueillis Par denis Baudier 104
2015 — 2019
© avec l’aimaBle autorisation de l'artiste natasha caruana.

ÉDITION 2015.
Natasha Caruana COUP DE FOUDRE.

Lauréate 2014 de la résidence BMW au musée Nicéphore-Niépce, à


Chalon-sur-Saône, Natasha Caruana interroge la notion de coup de
foudre en s’inspirant de sa propre histoire et des légendes populaires.
105
2015 — 2019

Ambroise Tézenas Véronique Ellena


ÉDITION 2015. I WAS HERE, TOURISME DE LA DÉSOLATION : ÉDITION 2018. RÉTROSPECTIVE.
VISITE DES RUINES DU TREMBLEMENT DE TERRE DU
WENCHUAN DANS LA PROVINCE DU SICHUAN (CHINE).
Artiste plasticienne française, Véronique Ellena a été pensionnaire de la
© amBroise tézenas.

Villa Médicis à Rome et a reçu de nombreux prix. La première rétrospective


Cette série du photographe français s’intéresse au Dark tourism, organisée par le musée Réattu, en 2018, a permis de prendre la dimension
ou « tourisme de la désolation », qui attire nombre de curieux de son œuvre. Ce portrait intitulé Le Cycliste, issu de la série Ceux qui ont
sur les lieux historiques associés à la mort ou aux catastrophes. la foi, diffuse la grâce et le mystère des toiles des grands maîtres italiens.
106
© véronique ellena.
107

2015 — 2019
2015 — 2019

108
2015 — 2019

Bernard Plossu
À GAUCHE : À DROITE : ÉDITION 2016. WESTERN
ÉDITION 2016. COLORS, SAM SHEPARD SUR LE TOURNAGE
WESTERN COLORS, DE FOOL FOR LOVE DE ROBERT ALTMAN,
SUD OUEST, 1981. NOUVEAU-MEXIQUE, 1985.
© Bernard Plossu / signatures.

Ce road-movie photographique rend hommage au cinéma américain. Photographe


et voyageur, Bernard Plossu utilise la technique du tirage Fresson hérité du tirage
au charbon. Ses paysages sont autant d’invitations au voyage où la frontière
entre rêve et réalité se perd dans la poussière de l’horizon et le grain du papier.
109
2015 — 2019

ÉDITION 2015. LES PARADIS,


Paolo Woods et
© Paolo Woods & gaBriele galimBerti.

RAPPORT ANNUEL.
UN HOMME FLOTTE
Gabriele Galimberti DANS LA PISCINE SITUÉE
AU 57E ÉTAGE DU
MARINA BAY SANDS
Paolo Woods et Gabriele Galimberti ont mené une enquête durant HOTEL. DERRIÈRE LUI, LE
trois ans sur les paradis fiscaux. Jouant avec les codes de la finance PANORAMA DE CENTRAL,
internationale, les deux photographes ont ouvert une société fictive LE QUARTIER DE LA
pour nous embarquer dans ce monde secret de la mondialisation. FINANCE DE SINGAPOUR.
110
2015 — 2019

ÉDITION 2018. ANATOMIES DU


Christian POUVOIR : AÉROPORT DE TEL-AVIV,
ISRAËL, TRANSFERT EN SUISSE,
Lutz DIMANCHE 18 SEPTEMBRE 2005, 15 H 30.

La série Protokoll est l’un des volets du triptyque réalisé par Christian Lutz
© christian lutz.

sur le thème du pouvoir. Photographe d’investigation, il a accompagné les


déplacements des délégations du département fédéral (ministère) suisse de
l’Intérieur. Avec humour, il explore le monde fermé de la diplomatie.
111
2015 — 2019

Wiktoria ÉDITION 2018.


Laia Abril
SPARKS. LA SECTION
Wojciechowska AUX NEUF MORTS ÉDITION 2016. HISTOIRE DE LA MISOGYNIE,
ET HUIT BLESSÉS CHAPITRE UN : DE L’AVORTEMENT.
DE LA SÉRIE GOLDEN
Prix Découverte 2018 de la galerie Confluence COLLAGES SPARKS.
© WiKtoria WoJciechoWsKa.

de Nantes, cette jeune polonaise de 28 ans, COLLAGE DE FEUILLES Avec ce premier volet de son Histoire de
Wiktoria Wojciechowska, a passé neuf mois en D’OR SUR UNE PHOTO la misogynie, l’artiste espagnole Laia Abril
zone de guerre en Ukraine en 2014. Ce travail, PRISE PAR UN SOLDAT documente l’histoire de l’avortement et ses
réalisé avec les soldats et qui s’affranchit des AVEC SON TÉLÉPHONE tabous. Son approche interroge la condition
codes journalistiques, questionne la fragilité PORTABLE, 2015-2016. de la femme dans une société fossilisée par
des hommes face à l’absurdité de la guerre. le mythe masculin.
112
© laia aBril / institute.
113

2015 — 2019
2015 — 2019

© Juliette agnel, courtesy galerie Françoise Paviot.


2015 — 2019
2015 — 2019

ÉDITION 2015.
Juliette Agnel Sandro Miller MALKOVICH,
MALKOVICH,
MALKOVICH…
PAGE PRÉCÉDENTE ÉDITION 2017. LES NOCTURNES. Grand photographe publicitaire, San- HOMMAGE AUX
dro Miller offre un regard malicieux MAÎTRES DE LA
sur l’histoire de la photographie. Tel PHOTOGRAPHIE :
Nouveau prix Découverte 2017 de la galerie Françoise Paviot un caméléon, John Malkovich se DIANE ARBUS /
© sandro miller.

(Paris), Juliette Agnel explore la beauté magnétique de la nuit. fond dans les icônes des « grands IDENTICAL TWINS,
Ces paysages étoilés nous invitent à mesurer le temps qui passe, maîtres », comme dans ce clin d’œil ROSELLE, NEW
et nous entraînent dans une douce contemplation. aux jumelles de Diane Arbus. JERSEY (1967), 2014.
116
2015 — 2019
© laura henno, courtesy galerie les Filles du calvaire.

ÉDITION 2018. RÉDEMPTION : MARYANN,


Laura Henno ETHAN & JACK-JACK, OUTREMONDE 2017.

Laura Henno s’est installée durant deux mois à Slab City, un campement de
caravanes dans le désert californien. Elle y a photographié une Amérique invisible
qui vit en marge de la société, s’inscrivant ainsi dans la filiation des photographes
comme Dorothea Lange ou William Eggleston qui ont bâti l’imaginaire visuel du Sud.
117
2015 — 2019

118

© BaPtiste raBichon.
2015 — 2019
© matthieu gaFsou / galerie c / galerie eric mouchet / maPs

ÉDITION 2018. H+ :
Baptiste Rabichon Matthieu NEIL HARBISSON SE
CONSIDÈRE COMME UN
Gafsou CYBORG. SOUFFRANT
ÉDITION 2018. EN VILLE. D’ACHROMATOPSIE,
MALADIE QUI LE PRIVE DE
À l’ère de la société des algo- LA VISION DES COULEURS,
Lauréat de la résidence BMW 2017 à Gobelins, rithmes, le photographe suisse IL S’EST FAIT IMPLANTER
Baptiste Rabichon explore le monde des Matthieu Gafsou enquête sur le UNE PROTHÈSE NOMMÉE
sensations par l’hybridation des techniques mouvement transhumaniste. Avec EYEBORG. INTÉGRÉE À LA
analogiques et numériques. L’étonnante beau- ses images frontales, il interroge BOÎTE CRÂNIENNE, ELLE
té plastique qu’il obtient de ces allers-retours la dimension philosophique de CAPTE LES COULEURS ET
entre chambre noire et ordinateur n’est pas ce courant de pensée qui prône LES CONVERTIT EN ONDES
sans rappeler les herbiers de William Henry l’amélioration des performances SONORES. MUNICH,
Fox Talbot au début du XIXe siècle. humaines par la science. LE 15 JUILLET 2015.
119
2015 — 2019

© mathieu Pernot.
2015 — 2019
© martin gusinde / anthroPos institut / éditions Xavier Barral.

Mathieu ÉDITION 2017. Martin ÉDITION 2015.


LES GORGAN. L’ESPRIT DES HOMMES
Pernot ANA, 2012. Gusinde DE LA TERRE DE FEU.

Mathieu Pernot rencontre les Gorgan en 1995, Au cours d’un de ses voyages en Patagonie, l’édi-
alors qu’il est encore étudiant à l’École nationale teur Xavier Barral a découvert le fonds étonnant de
supérieure de la photographie d’Arles. Au fil des Martin Gusinde. Ce photographe et missionnaire
années, il se lie avec cette famille tzigane et en allemand, qui a fait quatre voyages en Terre
accompagne les membres avec la photographie. de Feu à la rencontre des peuples Selk’nam,
Une démarche artistique et ethnographique qui Yamana et Kawésqar, entre 1918 et 1924, en
se concrétise par une exposition aux Rencontres rapporte 1 200 clichés étonnants. Un véritable
d’Arles en 2017, et la publication d’une mono- choc anthropologique qui se matérialise par une
graphie aux éditions Xavier Barral. exposition et un livre marquant l’édition 2015.
121
[ Thema ]

TexTe : Sofia fiScher MARKET


Si la place du Forum, dans le centre d’Arles, l’événement n’a échappé à personne. Car Arles
est plutôt connue par les touristes et les guides est devenu, pour les entreprises comme pour
du coin comme celle de la toile Terrasse du les fondations, le festival à soutenir. Certains
café le soir, de Vincent Van Gogh, peu savent mécènes sont fidèles et anciens – comme
que ce repaire sous les platanes est aussi et Olympus ou BMW –, et d’autres, plus récents
surtout un lieu historique pour les journaliers. – telles les fondations Hermès ou Roederer –,
La place des Hommes, telle qu’elle était baptisée ont récemment fait leur entrée. Les précédentes
à l’origine, a accueilli tous les petits matins fonctions de Sam Stourdzé, l’actuel directeur
jusqu’au début des années 1900, des hommes des Rencontres et ancien directeur du musée de
qui s’y regroupaient dans l’espoir de louer l’Élysée, à Lausanne, n’ont pas manqué d’ap-
leur force de travail pour la journée. Plus d’un porter des relais internationaux et de nouvelles
siècle plus tard, lors de la première semaine ressources d’argent. Plus qu’un rendez-vous
de juillet, alors que les Rencontres prennent culturel, c’est devenu un lieu d’émulation, une
possession de la ville, de jeunes photographes opportunité entrepreneuriale, dans un lieu
continuent de traîner à l’ombre des platanes. marqué par la douceur de vivre provençale.
THEMA - MARKET

Portfolio sous le bras, ils espèrent récupérer un


mot d’encouragement, un mail, ou même un UN VRAI CÔTÉ HAPPY FEW
chèque signé sur un coin de table pour financer
un projet, transformant l’ancienne place des « C’est un moment où tout peut s’accélérer. Il
journaliers en un nouveau hub de networking. suffit d’une bonne rencontre, du verre partagé
Du rassemblement un peu foutraque à la success- avec la bonne personne… », résume Guillaume
story, les Rencontres disposent désormais d’un Blot, un photographe du studio Hans Lucas, qui
budget de sept millions d’euros. De quoi rendre expose pendant le off sa série de photos prises
quelques photographes de la première heure dans les buvettes en marge des stades de foot
nostalgiques des débuts et du « temps des partout en France. Pour les photographes, la
copains », mais le potentiel de réseautage de création de réseau à Arles est un investissement.

VERNISSAGE DE L’EXPOSITION
DE LA 5e LAURÉATE DE LA
RÉSIDENCE BMW 2015, ALINKA
ECHEVERRIA, RENCONTRES
D’ARLES 2016. PHOTO
DE PIERRE-JÉRÔME JEHEL.

© Pierre-Jérôme Jehel.

122
“Je me Billets de train, location saisonnière hors
de prix, repas, soirées… Guillaume Blot a
profite d’Arles pour « sentir » les photographes
avec lesquels elle pourrait travailler. « Si je

suis
booké son logement dès le mois de mars. vois qu’au déjeuner, il se plaint de son plat,
Au printemps, après s’être renseigné sur les je sais qu’il va être pénible en prise de vue »,
délais raisonnables, il a commencé à caler ses explique-t-elle. Elle repère ainsi les jeunes
rendez-vous. « Je vois vraiment ça comme des talents durant la première de juillet, mais aussi

retrouvée
“vacances-travail”. Je profite des soirées pour « les personnalités qui peuvent matcher », à
discuter, me montrer, montrer mon travail, et l’image de ce jeune photographe croisé à une
surtout établir des contacts… Dans l’espoir soirée arlésienne, qu’elle proposera un an plus
que quand j’enverrai un mail dans le futur, ces tard pour une grosse campagne australienne.

à montrer
moments passés à Arles feront qu’ils cliqueront
sur “ouvrir.” C’est une chance de plus pour être GÉOPOLITIQUE DE LA PLACE
lu… » Rebecca Topakian, jeune photographe
habituée du festival où elle a déjà exposé, assure Mais la liesse arrosée de rosé et la chaleur

mon
que toutes les rencontres importantes pour sa écrasante n’empêchent pas les règles tacites.
carrière « ont été faites sur la place du Forum. La petite terrasse du Nord Pinus, un hôtel
Je me suis retrouvée à leur montrer mon travail quatre étoiles donnant sur la place, « c’est pour
sur mon écran d’iPhone tout pété pendant des les gros rendez-vous, les grosses galeries et les

travail

THEMA - MARKET
“marathons Ricard” », dit-elle en souriant. gros chèques », explique Rebecca Topakian.
« Il y a un vrai côté happy few », analyse Thierry Celles du Tambourin et de Mon bar « sont là où
Grouleaud, directeur adjoint de l’agence de l’on se fait des contacts en buvant des Ricard »,
communication Havas Paris, et un habitué des et tous ceux qui s’assoient ailleurs « n’ont rien

sur mon Rencontres. « La place du Forum est devenue


une sorte de repaire à Parisiens – les Parlésiens,
comme on les appelle dans le coin – où l’on
compris ». On présente les copains aux contacts
qu’on a, et réciproquement. Quand un curateur
ou rédacteur en chef important s’attable à l’une

écran
croise aussi bien de grands curateurs que toute des terrasses, on prévient par SMS. Même
la rédaction du Figaro Madame, ou que Natalie si, comme le souligne Guillaume Blot, il vaut
Portman et Benjamin Millepied avec leur bébé. mieux éviter de présenter un portfolio après
C’est un endroit où il fait bon être vu, où l’on 18 heures. « Le networking, c’est mieux le

d’iPhone
déjeune en bonne compagnie… » La douceur du matin, et entre 14 heures et 18 heures, qui
Sud aidant, c’est aussi un lieu où « la hiérarchie correspondent aux horaires de travail dans
est beaucoup moins visible qu’à Paris, moins l’imaginaire collectif. Même si l’alcool peut
solennelle. Avant d’ajouter : j’ai cette image quand même générer des moments “flash” :

tout
du verre de rosé, on prend des verres avec des quand on est plus relâchés, on est plus dans
gens qu’on n’oserait jamais aborder de la sorte l’émotionnel. » Michael Benson, cofondateur de
dans un autre cadre. Il y a des rendez-vous et Photo London et habitué de la place du Forum,
des rencontres qui n’auraient lieu nulle part abonde en riant : « Il m’arrive souvent de voir

pété…”
ailleurs, peut-être parce que tout le monde est des photographes avec d’immenses portfolios
en short et en tongs. » sous le bras choper un galeriste ou un directeur
d’agence qui buvait son rosé, et de me dire :
“ON S’EST VUS À ARLES” “C’est bon, lui, il en a pour une heure.” »
Les règles sont d’autant plus présentes que
Pour autant, ce n’est pas un endroit où l’on l’arrivée des marques de luxe a bouleversé la
concrétise beaucoup de deals. « J’ai l’impression dynamique. « Il y a beaucoup plus une démarca-
que beaucoup de rendez-vous se terminent tion entre les VIP et les autres, analyse Rebecca
par des “on se voit à Paris à la rentrée”, parce Topakian. Il faut faire tout le temps attention. »
qu’à Arles, il y a un petit côté euphorique Signes qui ne trompent pas, en plus des grandes
qui fait que les gens se limitent dans leur marques qui se bousculent de plus en plus
emballement », explique Thierry Grouleaud. pour soutenir le festival et des RP (relations
Le fait de s’être croisé aux Rencontres permet publiques) de grosses banques diligentées pour
surtout de discuter plus sereinement d’argent à se montrer place du Forum, le New York Times
la rentrée. « Il y a comme un label “on s’est vus a fait d’Arles la première destination à voir en
à Arles”, comme un petit coup de tampon “on France l’an dernier. Pour absorber ces nouveaux
en est”, ça donne une crédibilité », explique-t-il. visiteurs, Philippe Schiepan a créé le magnifique
Pour d’autres, la première semaine de juillet hôtel-musée Le Collatéral, très prisé du beau
permet de rencontrer des photographes dont on monde durant les Rencontres. « Avant, Arles
aime le travail, mais avec lesquels on sait aussi était un secret ; aujourd’hui le secret est en
qu’on pourra s’entendre. Marie Borrel, directrice pleine révélation. La cité est en train de vivre
de production du pôle Luxe Getty Images, en son moment, assure-t-il. Et devient la ville de
123 plus de « faire copine avec la concurrence », tous les possibles. »
1970 1974

50 ANS
D'AFFICHES

1975 1976 1978 1979


AFFICHES

1980 1981 1982 1983

124
1984 1985 1986 1987

1988 1989 1990 1991

AFFICHES
1992 1993 1994 1995

125
1996 1997 1998 1999

2000 2001 2002 2003


AFFICHES

2004 2005 2006 2007

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2008 2009 2010 2011

2012 2013 2014 2015

ARLES LES RENCONTRES


2015 DE LA PHOTOGRAPHIE
EXPOSITIONS
6 JUILLET
— 20 SEPTEMBRE
MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION RENCONTRES-ARLES.COM
DIRECTION RÉGIONALE DES AFFAIRES CULTURELLES PACA
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE,
DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE
RÉGION PROVENCE - ALPES - CÔTE D’AZUR
CONSEIL DÉPARTEMENTAL DES BOUCHES-DU-RHÔNE DELPHINE CHANET
FOODSHARK (DÉTAIL), 2012
VILLE D’ARLES DESIGN ABM STUDIO

AFFICHES
2016 2017 2018 2019

ARLES LES RENCONTRES


ARLES LES RENCONTRES
ARLES LES RENCONTRES
2016 DE LA PHOTOGRAPHIE
EXPOSITIONS
4 JUILLET
2017 DE LA PHOTOGRAPHIE
EXPOSITIONS
3 JUILLET
2018 DE LA PHOTOGRAPHIE
EXPOSITIONS
2 JUILLET
— 25 SEPTEMBRE — 24 SEPTEMBRE — 23 SEPTEMBRE
RENCONTRES-ARLES.COM RENCONTRES-ARLES.COM RENCONTRES-ARLES.COM
MINISTÈRE DE LA CULTURE
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE
MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION DIRECTION RÉGIONALE DES AFFAIRES CULTURELLES PACA
DIRECTION RÉGIONALE DES AFFAIRES CULTURELLES PACA PHOTOGRAPHIE (DÉTAIL) : WILLIAM WEGMAN. DÉCONTRACTÉ, 2002
RÉGION PROVENCE-ALPES- CÔTE D’AZUR AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE LA FOUNDATION
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE, DÉPARTEMENT DES BOUCHES-DU-RHÔNE
MINISTÈRE DE L’EUROPE ET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES FOR THE EXHIBITION OF PHOTOGRAPHY
DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE VILLE D’ARLES
MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE DESIGN ABM STUDIO
RÉGION PROVENCE - ALPES - CÔTE D’AZUR TOILETPAPER MAGAZINE / MAURIZIO CATTELAN ET MINISTÈRE DE LA CULTURE
CONSEIL DÉPARTEMENTAL DES BOUCHES-DU-RHÔNE PIERPAOLO FERRARI, SANS TITRE (DÉTAIL) DIRECTION RÉGIONALE DES AFFAIRES CULTURELLES PACA
VILLE D’ARLES DESIGN ABM STUDIO
GOBIERNO DE COLOMBIA, INSTITUT FRANÇAIS
RÉGION PROVENCE-ALPES- CÔTE D’AZUR PHOTOGRAPHIE (DÉTAIL) : KARLHEINZ WEINBERGER
CONSEIL DÉPARTEMENTAL DES BOUCHES-DU-RHÔNE AVEC L’AIMABLE AUTORISATION D’ESTHER WOERDEHOFF
VILLE D’ARLES DESIGN ABM STUDIO

127
ABM Studio,
collectif de graphistes en charge
de l’identité visuelle des Rencontres

“La demande était


de réintroduire la
photographie. Pas une
photographie, mais
LA photographie”
AFFICHES

TexTe : Camille TallenT

Comment s’est passée votre


rencontre avec Sam Stourdzé ?
d’épure et d’efficacité en refusant tout effet trop
artificiel ou graphique. Nous voulions utiliser
ABM Studio
Nous avons eu la chance de rencontrer Sam l’image comme un matériau brut, un élément
Créé en 2012, le studio est
Stourdzé, directeur des Rencontres, ainsi qu’Au‑ important d’un système où elle garderait sa
composé de quatre associés
rélien Valette, responsable de la communication, liberté et son autonomie, en l’altérant le moins
– Nicolas Ledoux, Jean‑Luc Lemaire,
et de gagner l’appel d’offres qui avait été lancé possible. D’où ces deux plans bien distincts et
David Longuein et Olivier Körner –
en 2015. Depuis, nous formons une véritable superposés : celui occupé par la photographie,
avec des parcours différents et des
équipe, solidaire et engagée. Progressivement, et celui du cartouche blanc.
compétences complémentaires :
nous avons tout transformé : l’identité visuelle, Comment s’est prise la décision radicale
designer, architecte, ingénieur
la signalétique, le site internet, l’application du renversement de la photographie ?
développeur, plasticien. Passionné
mobile, les goodies… C’est une collaboration La photo a été retournée dans la logique de notre
de typographie et d’impression,
majeure pour le studio, exemplaire dans la raisonnement lors d’une discussion collective
mais aussi pionnier français de
confiance et la qualité de l’échange avec l’équipe autour du projet. Nous avons immédiatement
l’édition numérique, avec Art
du festival. Nous sommes très fiers du résultat. senti que nous étions dans le juste. Nous étions
Book Magazine, ABM Studio a su
Il nous a fallu créer un après‑Michel Bouvet qui, prêts à défendre et à assumer un geste aussi
évoluer avec les technologies de la
durant une douzaine d’années, avait installé radical, car nous en connaissions les enjeux
communication pour devenir l’une
une identité visuelle à base d’illustrations très historiques, mais aussi artistiques et concep‑
des figures de proue du design
colorées d’animaux et de légumes. tuels. Nous voulions que le festival « retourne »
graphique de l’Hexagone. Avant
Quel a été votre cheminement la photographie, change le point de vue et la
de réinventer l’identité visuelle
pour construire cette nouvelle statique de l’image, mais aussi que cette action
des Rencontres d’Arles, le studio
identité graphique ? devienne la « signature » de la communication.
a signé les affiches du théâtre
La demande était de réintroduire la photogra‑ La première année, nous avons essuyé quelques
Nanterre‑Amandiers pendant une
phie. Pas une photographie, mais LA photo‑ reproches et critiques, mais maintenant cela fait
dizaine d’années. Leur travail a été
graphie, et de propulser la communication du partie de l’histoire des Rencontres et de celle
présenté l’an dernier au festival
festival dans une dimension plus contemporaine, du studio. Graphistes et photographes ont une
Une saison graphique, au Havre.
adaptée à la vision de son nouveau directeur. longue et parfois tumultueuse histoire commune,
Nous avons tout de suite voulu questionner le nous avons essayé pour cet événement majeur
www.abm-studio.com
statut de la photographie et le faire glisser vers de respecter la place de chacun et de donner du
celui, plus étendu et complexe, de l’image. Nous sens à un mot redouté de tous : communication.
avons procédé par élimination dans un souci Nous pensons un projet de communication dans
128
son ensemble. Il doit être adapté à toutes les
déclinaisons et tous les supports : d’un bandeau
sur Facebook à une bâche de plusieurs mètres
carrés. Que le visuel soit en mouvement, impri‑

AFFICHES
mé, vidéoprojeté, sérigraphié… C’est pourquoi
nous pensons en système, et donc en modularité
– d’où, pour les Rencontres d’Arles, ce cartouche
indépendant qui peut se réduire ou s’agrandir
à volonté – avec ou sans photographie.
Pensez-vous qu’une charte graphique
s’épuise dans le temps ?
Une charte graphique est conçue pour durer.
C’est un objet totalitaire qui doit être manié avec
souplesse et doit intégrer des zones d’élasticité et
de négociations avec le réel. Nous avons travaillé
avec le théâtre Nanterre‑Amandiers durant
onze saisons, et nous sommes partis quand le
directeur a été remplacé. Cela nous laisse encore
un peu de marge pour les Rencontres d’Arles.
Ici, nous nous appuyons sur un graphisme
très simple, une couleur par saison, et pour
chaque édition sur une photographie. Une

“Nous voulions que charte graphique peut évoluer, mais elle doit
garder son identité. Nous modifions certains
détails chaque année, et ce 50e anniversaire a

le festival “retourne" nécessité quelques aménagements.


Quelle est la philosophie de votre studio ?
Notre approche est résolument contextuelle.

la photographie, Elle s’appuie sur un équilibre dynamique entre


conceptualisation et mise en forme dans une
économie de moyens la plus radicale possible.

change le point de Le design est avant tout un outil sophistiqué,


mais aussi un formidable média infiltré dans
le flux d’informations et de communication
vue et la statique du monde contemporain. Il met en image,
agence et anime les mots et les idées. Il est

de l’image" au cœur de l’économie marchande et de la


diffusion des connaissances. Nous essayons donc
d’être le plus responsables et justes possible.
Nous privilégions des collaborations avec des
clients qui partagent et comprennent l’intérêt
et le potentiel de notre métier. L’exigence et la
créativité sont particulièrement nécessaires
dans notre métier.
129
AFFICHES

130
LES EXPÉRIENCES
IMMERSIVES Bertrand Cizeau, directeur de la communication
TRAVERSENT TOUS
LES CHAMPS DE
LA CRÉATION ET
et directeur adjoint de l’engagement d’entreprise
SUSCITENT UN
VÉRITABLE PLÉBISCITE
de BNP Paribas, cocréateur du VR Arles Festival
DE LA PART DU PUBLIC.

Le VR Arles
Festival explore
les médias
immersifs ProPos recueillis PAr Benoît BAume

R É A L I T É V I RT U E L L E
Comment résumeriez-vous la philosophie de trouver de nouveaux territoires à explorer. BNP Paribas
du VR Arles Festival ? a toujours soutenu la création et le talent, c’est donc assez
Pour BNP Paribas, qui entretient une histoire commune avec le naturellement que nous nous inscrivons dans cette aventure.
cinéma depuis plus de cent ans, il nous est apparu naturel de Avec trois volets (Fictions, Documentaires et Art), le festival
nous engager dans l’aventure du VR Arles Festival. Accompagner se distingue de tout ce qui existe en matière de VR. Est-ce
le 7e art, c’est aussi accompagner une industrie qui se transforme que les expériences immersives peuvent révolutionner
sous les effets de la révolution numérique. Créé en 2016, ce festival notre manière de dire le monde comme la photo l’a fait ?
est né d’une intuition et d’un constat. L’intuition était de considérer Les technologies immersives vont jouer un rôle bien plus large
les technologies immersives comme la clé pour expérimenter dans nos vies que celui d’un divertissement. Nous voyons,
différemment notre monde. Ensuite, nous avions constaté que la au sein du festival, comment la VR permet de repousser les
réalité virtuelle était principalement entre les mains limites de notre rapport au monde. Les Rencontres d’Arles,
des techniciens, et nous voulions voir comment qui accueillent le VR Arles Festival, ont permis de montrer des
les auteurs et les artistes s’en emparaient. De visions d’auteurs et d’artistes qui sont devenus des figures
ce point de vue, les choses ont beaucoup évolué. majeures. Près de deux cents ans après son invention, la photo
La créativité ne cesse d’être repoussée dans le continue d’impacter notre société de manière globale. Les
domaine de la VR, et c’est précisément ce que le technologies immersives sont bien plus récentes et nous devons
VR Arles Festival met en exergue chaque année. être attentifs à leur évolution. Avoir la chance de le faire sous
C’est un poste d’observation avancé où se joue l’ombre protectrice de la photo permet de prendre un peu de
la rencontre entre la créativité et la technologie. recul pour savoir ce qui restera dans le temps.
Avec 40 000 visiteurs lors de l’édition 2018, le VR
Arles Festival est une des manifestations les plus
importantes dans son domaine.
Le VR Arles Festival pourrait sembler
un ovni au milieu des Rencontres, pourtant
il s’est immédiatement intégré dès sa
création. Comment expliquer ce succès ?
Ce festival est né d’une rencontre de trois cocréateurs, celle
BERTRAND
CIZEAU. entre Fisheye, qui a fait naître ce projet ; les Rencontres d’Arles,
qui lui ont donné un cadre ; et BNP Paribas, qui a apporté son
soutien. L’histoire entre BNP Paribas et la réalité virtuelle s’étend
d’ailleurs à ses activités et s’intègre dans un écosystème global. Le
groupe a ainsi développé des services inédits, destinés à enrichir
l’expérience client, grâce à la réalité virtuelle. Évidemment, la
question de l’accueil du public arlésien, connu pour son exigence
© Archives vr Arles FestivAl.

et son attachement à la photographie, était un enjeu. Mais dès le


départ, l’accueil a été bien supérieur aux attentes. Les visiteurs
étaient heureux de voir une nouvelle forme de création émerger
et l’accès à une richesse de contenu. Le fait aussi d’avoir une
vision large qui mélange fiction, documentaire et expérience
131 artistique crée la singularité du VR Arles Festival, qui n’a cessé
LE PROGRAMME COMPLET
ARLES 2019 DES EXPOSITIONS www.rencontres-arles.com

Chapelle Saint- Commanderie


Église Sainte-Anne Martin-du-Méjan Sainte-Luce Mécanique Générale

Evokativ
Libuše Jarcovjáková

Nîmes Carré d’Art


P RO G R A M M E E X P O S 2 0 1 9

Photo / Brut
Collection Bruno Decharme & Cie
Camera Obscura
Claude Martin-Rainaud
Phénomènes
El-Zohra n’est pas née en un jour Marina Gadonneix
Variétés, revue d’avant-garde
Randa Mirza
Berenice Abbott, Florence
Painted Ladies
Henri, Germaine Krull…
Valérie Belin
La collection de l’Amsab révélée
50 ans, 50 livres
Les vivants, les morts et Musée départemental Chefs-d’œuvre de la
ceux qui sont en mer
Evangelia Kranioti
Arles antique bibliothèque de Martin Parr

30 ans après.
Art Collection Telekom
Église des Trinitaires Luma Arles
Collectif

Fragments
Rayyane Tabet

Leaders
Daniel G. Andújar
Cartes postales, nouvelles
d’un monde rêvé
Collectif
Enclosure
Rachel Rose
Des possibles de la
Musée Réattu photographie, la collection
0069FA : une archive à l’œuvre
En collaboration avec la Palais de
Fondation arabe pour l’image
l’Archevêché

We Were Five Toute une histoire !


Cinq étudiants de L’Institute of Arles a 50 ans,
Design et la revue Aperture la collection des Rencontres
La Movida, chronique d’une
Éloigne-moi de toi
agitation, 1978-1988
Annabel Aoun Blanco
Collectif 132
Abbaye de Espace Marseille Église des Frères
Montmajour Van Gogh Friche La Belle Prêcheurs
de Mai

Observatrice des
Datazone
rues new-yorkaises
Philippe Chancel
Helen Levitt 40 ans après. La photographie
contemporaine au Cambodge
Unretouched Woman Collectif
Eve Arnold, Abigail Heyman
& Susan Meiselas Brésils Croisière
Ludovic Carème

Bâtir à hauteur d’hommes,


Fernand Pouillon et l’Algérie
Daphné Bengoa & Leo Fabrizio
Musée du Chapelle
vieux Nîmes de la Charité

Salle Henri-Comte
Une relation expérimentale
Pixy Liao

La saga des inventions, du

P RO G R A M M E E X P O S 2 0 1 9
masque à gaz à la machine à
laver, les archives du CNRS
Collectif

La zone aux portes de Paris


Photographes anonymes

Cathédrale
Yann Pocreau
Lët’z Arles
Cathédrales hermétiques
Laurence Aëgerter
Tatouages, le fonds Charles Aedicula
Perrier, médecins des prisons Claudia Passeri
License Color Photo Studio
Charles Perrier
Camille Fallet
Resonance
Krystyna Dul
Destroyed House
Mères, filles, sœurs Marjan Teeuwen
Tom Wood Cloître Saint-Trophime Une attention particulière
Sélection de trois étudiants
Atelier des Forges de la promotion 2019 de L’ENSP
Maison des Peintres Murder
Guillaume Simoneau

Première expo,
premières œuvres
Clergue & Weston

Un toit, un travail, une terre


Lionel Astruc & Erick Bonnier
Quand les nuages parleront
Emeric Lhuisset, lauréat Corps impatients, photographie
de la résidence BMW est-allemande 1980 - 1989
Collectif
Home Sweet Home, 1970-
2018 : la maison britannique, Germaine Krull & Jacques Rémy,
Port-de-Bouc
une histoire politique un voyage, Marseille-Rio 1941
Sur Terre, technologies
Maison des Projets
Collectif Germaine Krull
& monde naturel
Collectif
The House
The Anonymous Project

Eldorado
Christian Lutz

No Fish No Future
133 Anne-Catherine Becker-Echivard
Fondation Manuel Avignon Cavaillon Chapelle
Ground Control Rivera-Ortiz Collection Lambert du Grand Couvent

Prix Découverte
Louis Roederer

La république des bananes


Shinji Nagabe

Suite…
Laure Tiberghien
Hey! What’s Going On? Imaginaria
Le Lubéron de Willy
Les fidèles Collectif Vik Muniz
Ronis, 1947-1979
Alys Tomlinson
Willy Ronis
Kontakt Association
Máté Bartha
Maison des Lices du Méjan Le Jardin
White dreams extended
Steeve Bauras

The skeptics, Relics of


Technological Goddess
David de Beyter
P RO G R A M M E E X P O S 2 0 1 9

Tel qu’on me l’a raconté


Stacy Kranitz

Famille Humanité végétale,


Les murs du pouvoir, Rhône
JJ Levine le jardin déployé
barrières bâties par l’homme Camille Moirenc
Mario Del Curto
à travers l’Europe
Aussi vaste que le ciel
Collectif
Meryl McMaster
Marseille Frac
Conception Toulon Provence-Alpes- Marseille Centre
Hanako Murakami
Hôtel des Arts Côte d’Azur photographique
Prix découverte Jimei X Arles

Cinéma romance à Lushan


Lei Lei

Glace et Jade, le rituel du peigne


Kurt Tong

À ta recherche / Looking for you


Caroline Corbasson
Harry Gruyaert, photographe Pictures for a While
Harry Gruyaert Jean-Louis Garnell
Island
Mohamed Bourouissa
Marseille Mucem Église Saint-Blaise
3e Scène
Toulon En collaboration avec
Musée de la Marine École nationale l’Opéra National de Paris

supérieure de
la photographie Monoprix

Modernité des passions


Curation des étudiants de l’ENSP
La Fabrique des illusions 1962-1963, sur le fonds de dotation agnès b.
Libre-échange
Collection Fouad Debbas et photographe militaire
Mohamed Bourouissa
commentaires contemporains Raymond Depardon 134
BRÈVES

Les directeurs des ARLES


LES RENCONTRES

Rencontres d’Arles DE LA PHOTOGRAPHIE


UNE HISTOIRE
FRANÇAISE
FRANÇOISE
DENOYELLE

depuis leur création


1970-1972 1991-1993
Lucien Clergue, Louis Mesplé
Jean-Maurice 1994
Rouquette, Lucien Clergue
Michel Tournier 1995 1 Arles, berceau des Rencontres de la photographie

1973-1976 Michel Nuridsany


Lucien Clergue
1977
1996
Joan Fontcuberta
Arles, les Rencontres City Guide Arles
Bernard Perrine
1978
1997
Christian Caujolle
de la photographie, Collector
Jacques Manachem
1979-1982
1998
Giovanna Calvenzi
une histoire française À l’occasion du 50e anniversaire des Rencontres,
les éditions Louis Vuitton publient un nouvel
Alain Desvergnes 1999-2001 Françoise Denoyelle
opus de leur City Guide consacré à la cité
1983-1985 Gilles Mora
Des rencontres entre un petit groupe de arlésienne. Une édition collector avec des
Lucien Clergue 2002-2014

BRÈVES
photographes en 1970 à 1 million de festivaliers images historiques de la ville signées par Lucien
1986-1987 François Hébel
en 2018, c’est toute une saga de la photographie Clergue, Raymond Depardon, André Kertész,
François Hébel 2015-2019
qui s’inscrit sur les terres arlésiennes. Peter Lindbergh et Helmut Newton, entre autres,
1988-1989 Sam Stourdzé
Coédition Art Book Magazine/Les Rencontres ainsi qu’un portfolio inédit du collectif Tendance
Claude Hudelot de la photographie, 11 €, 260 pages. Floue, et des portraits d’Arlésiens par Olivier
1990
Metzger de l’agence Modds. L’ouvrage diffusé en
Agnès de Gouvion
librairie sera également disponible gratuitement
Saint-Cyr
sur l’Apple Store le temps des Rencontres.
Éd. Louis Vuitton Arles, 20 €.
Neuf icônes à l’écoute
L’équipe de Regardez voir, la seule émission
consacrée à la photographie sur France Inter,
vient de réaliser en partenariat avec Fisheye
une série de neuf émissions. Neuf récits sur neuf
photos iconiques qui, à travers leur histoire,
racontent aussi la nôtre, du XIXe au XXIe siècle.
Des récits prolongés par l’éclairage d’invités
du monde de la photographie, et illustrés par
Photobook vol. 3
de nombreux documents sonores pris dans les
Pour la troisième année consécutive, nous vous
archives de Radio France et de l’Ina. On pourra
proposons dans ce Photobook le meilleur de
ainsi écouter, à partir du 29 juin, le samedi à
notre curation parue dans fisheyemagazine.fr.
22 h et le lendemain à 14 h : Le Fœtus d’Annie
Leibovitz, Le Baiser de l’Hôtel de Ville de Robert
Ce condensé retrace par thèmes les grandes Arles, les Rencontres
tendances de la création photographique
Doisneau, The Situation Room de Pete Souza,
le diptyque Les premiers pas sur la Lune et La
actuelle. « Nous posons cela comme un manifeste de la photographie,
reprenant notre vision de la photographie, qui se
face cachée de la Lune, et Alice en mendiante de
Lewis Carroll, La petite fille brûlée au napalm
vit plus qu’elle ne se dit », précise Benoît Baume, 50 ans d’histoire
directeur des rédactions. Un véritable tour du
de Nick Ut, Le Violon d’Ingres de Man Ray, Françoise Denoyelle, corpus d’œuvres établi par
monde à travers les regards de 80 photographes
Identical Twins de Diane Arbus, Mohamed Ali Sam Stourdzé
issus de 23 pays. « Tous composent une
vs Sonny Liston de Neil Leifer. Ces podcasts sont
communauté, une famille, avec laquelle nous Plongée dans la collection photo des Rencontres
déjà disponibles sur www.fisheyemagazine.fr
partageons une passion pour la photographie riche de plus de 3 300 œuvres où se côtoient
et sur le site de l’émission.
contemporaine. Non seulement cet ouvrage grands maîtres, jeunes photographes et
affiche la diversité de leurs travaux, mais il anonymes.
témoigne aussi de notre reconnaissance pour Coédition La Martinière/Les Rencontres
ces auteurs qui accompagnent notre quotidien », de la photographie, 35 €, 145 pages.
ajoute Anaïs Viand, responsable du site.
Photobook vol. 3, 20 €, 192 pages.
135 En kiosque, en librairie et sur www.fisheyemagazine.fr
[ Chronique ]

Autoportrait(s)
TexTe : Éric KarsenTy

La première fois que je suis venu aux Rencontres, en 1982, c’était pour étudiante aussi – et notre fils Théo âgé de 3 semaines…
participer à un stage donné par Gilles Mora, alors rédacteur en chef des Je n’ai pas participé à toutes les éditions des Rencontres. À chaque
Cahiers de la photographie. J’avais découvert la photographie deux ans fois que j’y allais, c’était l’occasion de retrouver les anciens étudiants
plus tôt, j’essayais de voir toutes les expositions que je pouvais, et la et professeurs ; mais aussi de découvrir les nouvelles tendances de la
revue que j’avais trouvée à la librairie, La Chambre claire, est vite photographie et ses nouveaux acteurs. Des éditions contrastées, avec des
devenue ma lecture de chevet. En arrivant en Arles, le sentiment de fulgurances, comme en 2011 lors de l’exposition From Here On ; et d’autres
découverte, les expositions, l’ambiance sur la place du Forum et les plus ternes, comme en 2012 à l’occasion du 30e anniversaire de l’ENP
gens avec des appareils photo à tous les coins de rue m’ont donné le – devenue entre-temps École nationale supérieure de la photographie
sentiment de trouver une terre d’accueil. La possibilité de dialoguer (ENSP). L’impression de participer à une réunion de famille : avec ceux
directement avec mon « mentor » et de pouvoir parler de photographie qu’on aime bien, et les autres…
durant des heures m’a vite convaincu que c’était là qu’il fallait être. Ce
même été, l’École nationale de la photographie (ENP) a été annoncée : j’ai J’ai aussi commis quelques infidélités, je l’avoue, en préférant certaines
posé ma candidature et j’ai eu la chance de faire partie de la première années la fréquentation de Visa pour l’image, à Perpignan, où l’énergie
promotion dès l’automne. Ma vie a profondément changé depuis ce de la photographie de reportage et l’adrénaline de la presse m’ont
jour, et la photographie est devenue mon unique boussole. Je ne savais apporté d’autres nourritures. Comme la création de Zmâla, l’œil curieux,
pas encore que les Rencontres jalonneraient fidèlement mon parcours. une revue dédiée aux collectifs de photographes, avec quelques amis.
Ces trois années d’école ont été Mais c’est avec infiniment de plaisir
déterminantes à plus d’un titre : par que j’ai renoué avec la ville d’Arles
l’enseignement évidemment, mais quand Benoît Baume, directeur des
surtout par les rencontres que j’ai pu y rédactions de Fisheye, m’a demandé
faire. Sans entrer dans une énuméra- d’assurer la rédaction en chef du
tion fastidieuse, les semaines passées magazine, il y a cinq ans. Rencon-
aux Rencontres – où les étudiants trer les photographes, découvrir les
réquisitionnés fournissaient une main- nouvelles tendances et les pratiques
d’œuvre appréciée – m’ont permis d’une génération décomplexée, avec
d’être aux premières loges d’un la perspective de les publier a donné
monde de la photographie en train de une autre dimension à mes passages
s’inventer. Nous pouvions approcher à Arles. Tout comme le travail avec
les « grands photographes » et leur les équipes jeunes et passionnées
parler, mais aussi découvrir tous les du web, de la Fisheye Gallery et du
métiers qui gravitent autour de la VR Arles festival. Fisheye est l’un
photographie et les expérimenter. des partenaires des Rencontres, et
Ces différents acteurs, tout comme c’est donc l’occasion d’accéder à de
les étudiants dont on était proche, nouvelles strates de la manifestation.
ont formé un creuset qui s’est révélé La préparation de ce numéro anni-
capital. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Jean-François Chevrier versaire m’a plongé dans les origines des Rencontres, et m’a permis
– qui dirigeait alors la revue Photographies, dont Xavier Barral assurait d’interviewer quelques-uns des pionniers du festival. J’ai découvert à
la direction artistique, et que j’ai convaincu de me prendre en stage en cette occasion combien la dette que je pouvais avoir envers son fondateur,
sortant de l’école. Une expérience qui m’amènera à d’autres rencontres Lucien Clergue, était plus importante que je le supposais. Jeune étudiant
importantes, comme celle avec Jean-Luc Monterosso auprès de qui je dans les années 1980, je raillais avec mes camarades l’auteur de Née de
travaillerais les quatre années suivantes. la vague, me moquant de son côté bateleur et mercantile. En regardant de
plus près l’histoire de cette manifestation, devenue la plus importante au
Le Mois de la photo à Paris, la création d’une collection, le lancement d’une monde, force est de reconnaître que sans son énergie, sa détermination
nouvelle revue avec André Rouillé – La Recherche photographique – et et sa persévérance, ni les Rencontres ni l’ENSP n’existeraient. Arles a été
mille autres expériences m’ont fait découvrir d’autres facettes de la et continue d’être une matrice essentielle de la photographie en France et
profession. Devenu Parisien entre-temps, je « descendais » aux Rencontres au-delà. Sans l’incroyable volonté de ce jeune Arlésien d’origine modeste
chaque été, avec l’équipe du futur directeur de la Maison européenne de élevé par sa mère, l’histoire de la photographie en serait profondément
la photographie. Mon point d’observation sur le festival s’est déplacé : je modifiée, et la mienne aussi en conséquence.
découvrais d’autres aspects de la manifestation, d’autres relations avec
les photographes, je voyais les coulisses de la production et les projets se Les Rencontres d’Arles n’ont certainement pas fini de m’apprendre des
mettre en place. J’allais aux soirées en tant qu’invité – un grand exotisme choses. En rassemblant l’iconographie de ce numéro, j’ai eu la drôle
pour moi –, j’avais un badge officiel, le regard de mes professeurs avait d’impression de feuilleter un album de famille. Jusqu’à ce que je tombe sur
changé… Arles continuait de me faire découvrir de nouveaux points de vue. ce cliché où Lucien Clergue tire son autoportrait pendant qu’un plaisantin
Quelques années plus tard, j’ai rejoint d’anciens étudiants de l’École qui lui fait des oreilles d’âne. Autodidacte et sans bagage scolaire, Lucien
venaient de créer une agence de photographes de presse à Lyon – Editing – Clergue a beaucoup souffert du manque de considération de ses pairs,
pour vivre de nouvelles aventures. Et très vite, on s’est retrouvés aux je l’ai appris récemment. Ce portrait ironique ou cruel, selon le point de
Rencontres pour projeter une sélection d’images sur la place du Forum, vue qu’on adopte, révèle une partie de son histoire. Et accidentellement
qui accueillait alors le festival off. J’ai encore en mémoire la bande-son de la mienne… Par le plus grand des hasards, je me retrouve dans le
de cette soirée – Duguesclin par Louis Sclavis –, et nous n’étions pas peu fond de l’image, flou, caché derrière mon appareil photo. Une drôle de
fiers de voir « nos photographes » sur grand écran, mesurant ainsi le coïncidence qui me donne l’occasion, Monsieur Lucien Clergue, de vous
© Karl Kugel.

chemin parcouru depuis nos années étudiantes. adresser cette photo en guise de dédicace. Une photo que vous ne verrez
Sur cette même place, je reviendrai un peu LUCIEN CLERGUE, pas. Mais il se dit que vous êtes devenu immortel, alors je tente ma chance
plus tard avec ma compagne Marie – ancienne ARLES, 1982. et vous l’adresse tout de même, avec toute ma reconnaissance.
Eames Plastic Chair
Design : Charles & Ray Eames, 1950
L’original est signé Vitra

Visiter le site www.vitra.com/find-vitra pour trouver les partenaires agréés Vitra dans votre région.