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L'Homme et la société

L'École de Francfort : une critique de la raison instrumentale


Mario Hirsch

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Hirsch Mario. L'École de Francfort : une critique de la raison instrumentale. In: L'Homme et la société, N. 35-36, 1975.
Marxisme critique et idéologie. pp. 115-147.

doi : 10.3406/homso.1975.1576

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1975_num_35_1_1576

Document généré le 25/09/2015


9 r
1 école de f rancfort

une critique

de la raison instrumentale

MARIO HIRSCH

Jalons pour une épistémologie radicale

Ecole de Francfort : ce nom évoque un groupe de penseurs qui n'est pas


étranger . à la réorientation, progressive des sciences sociales en Allemagne et
dans le monde occidental, notamment à travers le processus de politisation
du secteur de la recherche et de l'enseignement qu'U a contribué à
déclencher. L'appellation « Ecole » ne convient d'ailleurs guère. Il s'agit en effet
d'un mouvement formé par des penseurs fortement individualistes, réfractaires
à tout dogmatisme et à toute parcellisation du savoir. L'élément unificateur
était, le célèbre *¦ « Institut fur Sozialforschung »,, créé en 1931 par Max
Horkheimer. Autour de ce noyau gravitaient les intellectuels les plus
prestigieux* des l'Allemagne d'avant-guerre; Friedrich. Pollock, Walter Benjamin,
Otto Kirchheimer, Erich Fromm, Herbert Marcuse et Theodor W. Adorno.
Fuyant le nazisme, l'Institut fut transféré d'abord à Paris, puis à l'université
Columbia à New York. Il constituait un pôle de résistance intellectuelle de
l'extérieur face au nazisme, devenant en quelque sorte l'incarnation d'une
Allemagne jadis meilleure.
Les auteurs qui nous occuperont dans cette étude seront Horkheimer,
Adorno et Jiirgen Habermasj qui reste, après la mort des deux premiers,
porteur du flambeau^ avec» cependant,' un message fort dilué. . Ces auteurs
demeurent largement inconnus en France (1), alors qu'ils dominent la scène
en t Allemagne dans la plupart des sciences, sociales et connaissent un
engouement formidable dans les pays anglo-saxons qui découvrent à travers
eux Hegel et Marx (2). ,
. J'ai choisi ces trois auteurs parce qu'un élément commun les unit ; leur
aversion pour le positivisme comme démarche dominante des sciences
sociales, conscience selon eux mutilée d'une civUisation unidimensionnelle. Toute
leur uvre se caractérise par un effort de distanciation de ce qu'on peut
116 MARIO HIRSCH

appeler l'esprit dominant de notre époque. Ce trait est devenu systématique à


la suite d'une réunion de sociologues à Tubingen en 1962, qui opposait
Habermas et Adorno au plus grand positiviste de notre époque, Karl Popper.
Cette querelle, connue depuis lors comme « querelle du positivisme »
(Positivismusstreit), marque un point de rupture dans le développement des
fondements épistémologiques des sciences sociales. Elle a eu par la suite la
conséquence salutaire d'obliger les sciences sociales à définir avec plus de
rigueur leur objet*, leurs méthodes et leurs conséquences (Standort-
bestimmung).
rvi .Cette pensée' peut paraître et se. veut anachronique en principe, à une
époque qui réduit la place de la recherche phUosophique dans les sciences
sociales à ce que John Locke appelait déjà The underlabourer conception of
philosophy, insistant sur la priorité de la technique sur l'idéologie, et qui
essaie de montrer que l'incrémentalisme ou le « piecemeal engineering »
constituent les remèdes aux maux de notre époque (3). La philosophie est
ainsi réduite au rôle d'une discipline auxiliaire qui servirait uniquement à
éliminer les confusions linguistiques, le doute systématique étant exclu (4).
Face à ce nivellement de la recherche scientifique en une .sorte de
machine à enregistrer des données empiriques sans que l'on s'interroge sur le
fonctionnement de cette machine (5), la théorie critique rétablit le lien avec
la grande tradition philosophique; et notamment Hegel. La préoccupation
centrale devient l'élucidation du concept d'extériorité. ' '
Face à la rationalisation envahissante, à laquelle n'échappent pas les
sciences sociales, les représentants de la théorie critique soulignent, dans une
controverse permanente avec l'esprit positiviste, que la mise en uvre de la
« rationalité- en soi », à travers les processus cognitifs, aboutit fatalement,
partant des prémisses positivistes, à l'imposition au nom de la rationalité, d'un
type de domination politique déterminée et non-avouée. J'essaierai de retracer
cette controverse, non pas dans une sorte d'exposé immanent à l'uvre de la
théorie critique, mais en situant son apport par rapport aux développements
les plus récents en sciences sociales.* "' j
¦ La théorie critique identifie le positivisme à « un acte de fuite devant
des engagements, une fuite déguisée en définition de la^ connaissance » (6).
Faisant sienne à la fois la maxime de Marx « de omnibus dubitandum » et la
croyance en les possibilités du sujet à se libérer lui-même, la théorie critique
oscille en permanence entre une= analyse objective des structures sociales et un
appel à la subjectivité^ libératrice ,' d'oùj un mélange assez particulier de
pessimisme fataliste et d'Optimisme révolutionnaire. Ce flottement volontaire
et conscient quant aux lignes de force de l'analyse fait que la théorie critique
ne débouche pas sur une véritable théorie du changement social. Elle demeure
figée dans la négation totale et inconditionnelle de ce qui existe, forcée
qu'elle est d'introduire la notion du -sujet individualiste propre à là
philosophie des Lumières." Elle' adopte* cette position de contemplation
douloureuse, "essentiellement pour se distancer des tendances objectivistes et mécani-
L 'ECOLE DE FRANGFOR T \ I7i

cistes dans la théorie de la révolution de Marx. Mais elle trébuchera sur cette
problématique du sujet qui* la condamne à la résignation comme on le verra,
car visiblement ce concept ne peut plus être réactivé de manière dynamique
face à une réalité de plus en plus caractérisée par une socialisation totale
(totale Vergesellschaftung) comme elle le note elle-même. t , ,

Ainsi, elle ne dépasse . pas la faiblesse majeure du courant de pensée


bourgeoise issue de l'époque de la révolution française qui réside dans « la
tentative de fonder un comportement, rationnel/ fidèle à l'espèce, au prix
d'une déduction transcendentale, de la forme de la connaissance (Erkenntnis)
et de la praxis, débarrassée de toute détermination empirique » (7)* On verra
que chez Habermas cela aboutit même dans une certaine mesure à une
démission en règle devant la rationalité du système existant, en éliminant
explicitement le moteur de la dynamique historique qu'est l'antagonisme de
classes' . . . ; i
« La "prétention"1 d'éUminer l'antagonisme des contenus de la réalité avec la
détermination rationnelle de la forme de la réaUté, «xige des ""sciences de la culture"
(Kulturwissenschaften dans le sens weberien, M. H.), qui ne procèdent pas spécula-
.¦ i. tivement mais en se basant sur l'expérience {erfahrungswissenschaftlich),
nécessairement, la légitimation de la société bourgeoise. Ces sciences devaient en effet montrer,
- à- l'aide d'une régulation formelle et systématique de la vie sociale, que cette
rationalité formelle pouvait enlever son caractère antagoniste à la divergence des
intérêts qui menace l'existence de la société » (8).

Le positivisme^ esprit d'une époque » .- , ,

Notre époque est à plus d'un titre celle de la paresse philosophique,


celle de la timidité théorique. Malgré une activité théorisante en apparence
intensive, surtout dans les pays anglo-saxons, on ne peut pas se défaire de
l'impression que ces efforts théoriques demeurent largement stériles et peu
pertinents devant une réalité sociale qui visiblement vit à un autre rythme
que l'activité cérébrale des chercheurs. La plupart du temps, on ne tente
'
même plus d'appréhender les mouvements de la dynamique sociale et on
découpe, parcellise et morcelle la totalité sociale qui, plus que jamais, semble
fuir en tous sens. L'image du monde social que nous renvoie la théorie sociale
est curieusement désincarnée. La réalité sociale est réduite à un ensemble des
variables isolées et incohérentes où est déclaré absent tout facteur
dynamique (9). La réflexion théorique quitte le niveau supérieur et se cantonne au
niveau infra-sociétal, tout en postulant à gauche et à droite des systèmes
partiels, .des sous-systèmes de ces systèmes, auxquels on accorde, par nécessité
méthodologique et sans trop y réfléchir, une autonomie tout aussi artificielle.
Le tout social, trait d'union et signifiant du particulier» est perdu de vue. La
réalité sociale, dynamique, complexe,, changeante et mouvante est balayée
dans les conceptions théoriques de l'époque au bénéfice d'une méthode qui se
veut universalisante et unifiante, la Méthode Scientifique. > - :
118 . MARIO HIRSCH ( ,

Posée comme a priori, elle entend se façonner la réalité à son image,


sauver ses postulats théoriques au prix d'une mutilation de la réalité. Un tissu
de structures et de concepts abstraits est créé de toutes pièces et empêche le
vécu de féconder la démarche scientifique. Les adeptes de la méthode
scientifique produisent des concepts qui barrent le chemin à une explication
de la réalité parce que la fonction de ces concepts consiste à justifier ce que
ces théoriciens jugent désirable. C'est la réalité qui doit se soumettre aux
exigences de la méthode scientifique et non l'inverse. Des considérations de
technique et de méthodologie priment la réflexion f la question de Kant
qu'est-ce que je peux savoir? a été supplantée par la . question
pragmatique du comment puis-je savoir ? (10). '
Le test de l'empirie -*- chez Popper, celui de la falsificabilité qui remplit
dans la méthodologie positiviste le rôle d'un critère de vérité d'une
affirmation,1 ne correspond cependant pas au test de la réalité de l'approche
dialectique. Le positivisme procède à une réduction arbitraire de la réalité, à
un appauvrissement de ses dimensions multiples, pour ne plus en retenir que
les aspects quantifiables, conformément à ses exigences méthodologiques.
Ce qui fait la richesse » des, faits sociaux, notamment leur aspect
significatif (Sinn), est passé sous silence. L'aspect insignifiant et non-pertinent
par rapport aux problèmes de l'homme social de notre époque, de la majeure
partie des travaux de sciences sociales, découle des vices méthodologiques qui
fondent une démarche incapable d'appréhender (auf den Begriffbringen) la
dynamique et la dialectique sociales, les espoirs et les angoisses de nos
contemporains (11).
Contre une phUosophie sociale qui veut tout au plus être logique
scientifique, Adorno a repris et enrichi la critique de la démarche scientifique
bornée* faite déjà par Hegel : .
« Hegel invoque contre la science rationnelle un argument tout à fait rationnel.
Cette science,. qui se prend pour la seule source légitime de vérité, préparerait et
taUlerait les objets jusqu'à ce qu'Us rentrent dans les disciplines institutionnelles
, "positives", afin de sauver ses propres concepts ordonnateurs, sa non-contradiction
immanente et sa practicabUité. Le concept de Hegel, "réification", est motivé par le
fait que la science se soucie moins de la vie de son objet d'étude que de sa
compatibUité avec ses propres règles de jeu. Ce qui se comporte comme vérité
intouchable et irréductible est déjà le produit d'une préparation, est secondaire,
dérivé. Une1 des tâches de la conscience phUosophique consiste précisément à
liquéfier de nouveau ce qui a été coagulé dans la science, en soumettant cette
dernière à une réflexion, afin de la reconvertir dans l'état duquel la science l'a
. éloigné» (12).^. '.,¦'.,? . -
.

-* Pour désarmer ceux qu* croiront que ce réquisitoire est le fait d'un
esprit marginal, répondons tout de suite que nous croyons profondément,
avec des auteurs comme Horkheimer et Adorno qui ont toujours refusé de
faire partie d'une chapelle scientifique quelconque ¦*- qu'elle soit celle d'une
discipline scientifique ou d'une orientation théorique en la vertu du non-
professionnalisme. Ceci à une époque où force nous est de constater que le
L 'ECOLE DE FRANCFOR T \ 19

professionnalisme procède plutôt d'une démarche sectaire qui vise à protéger


les positions acquises des mandarins universitaires contre les tourbillons
provoqués par les soubresauts de la dialectique sociale (qu'U s'agisse des
tourbillons causés par la contestation étudiante ou des révolutions
scientifiques dont parle TÎiomas Kuhn). Que cette démarche d'un professionnalisme
corporatiste j soit défensive apparaît* clairement à travers le caractère de
sociétés secrètes, propre aux disciplines des sciences sociales qui gaspUlent
leurs énergies à se distinguer, par rapport aux non-scientifiques et aux
problèmes dits extra-scientifiques. La conception « internaliste » de la démar*
che scientifique qu'offre le positivisme est une justification a posteriori bien
venue de cette attitude (13). La même crainte, de l'extérieur; de l'étranger, se
retrouve dans> la conception étroite d'objectivité et de critique du
positivisme : « L'objectivité de la science n'est pas une affaire individuelle de
chaque chercheur, mais une affaire sociale de leur critique réciproque *» (14).

Ainsi, l'intersubjectivité à l'intérieur d'une discipline scientifique


organisée, est qualifiée d'organe suprême de la critique et à aucun moment ne
songe-t-on à penser la problématique dans sa dimension véritable, c'est-à-dire
sa pertinence sociale. Ces aspects de la démarche scientifique devraient nous
inciter à d'autant plus de modestie et de prudence que Thomas Kuhn a
démontré de manière convaincante que même dans les sciences naturelles,
auxquelles aiment se référer les positivistes, les conditions de l'objectivité sont
loin d'être remplies (15). Les conceptions et convictions qui fondent l'esprit
scientifique en période normale constituent le , paradigme d'une société
totalitaire et non pas d'une société ouverte (16). La paradigme chez Kuhn ne
signifie ni plus ni moins que l'idéologie de la communauté scientifique,
notamment la manière d'appréhender et de traiter les faits. La normal
science,, fonction d'un paradigme,,; correspond largement à ce que nous
décrivons comme positivisme.^

Le paradigme en question, particuUèrement restrictif et idéologique, peut


être vu à l'uvre dans toutes les disciplines des sciences sociales, qu'il prenne
la dénomination de fonctionnalisme, de systémisme, de behaviorisme ou de
structuralisme. L'esquisse des réserves et des critiques formulées jusqu'ici à
l'adresse de la démarche dominante en sciences sociales nous permet de
circonscrire la situation paradoxale dans laquelle manuvre et est orientée
une recherche qui s'inspire des principes de la méthode scientifique en
sciences sociales : le positivisme, prisonnier de sa propre méthode, impose une
démarche non sociale aux sciences sociales. Au lieu, de partir des mouvements
réels de la dynamique sociale qui devraient guider la véritable activité
scientifique et qui refuseraient par conséquent de se laisser enfermer dans le
jeu à trompe-l'il de l'idéologie dominante» » la démarche s'inspirant dui
positivisme se prête si bien à ce jeu parce qu'elle est amenée à refuser, au
nom d'une pseudorationalité, de dépasser l'apparence, l'illusion, le relatif de
la réalité des faits sensibles isolés. *
J20 MARIO HIRSCH
Une démarche qui mériterait le qualificatif de scientifique en sciences
sociales devrait faire siennes les observations suivantes de Marx :
« Ici se montrera d'où parvient la manière de se représenter des petits esprits et des
économistes vulgaùes. C'est qu'en effet dans leur cerveau ne fait que se refléter
l'apparence immédiate des états de fait et non pas leur cohésion interne. Si ce
dernier aspect pouvait être appréhendé immédiatement» y aurait-U encore un besoin
pour une science ? » (17). % f ,
Le cas de Popper est révélateur et montre combien le cadre opérationnel
dans lequel son scientisme fonctionne est restrictif et combien la critique de
la restringkrte Erfahrung (place appauvrie laissée à l'expérience) que lui
adressent les théoriciens de l'Ecole de Francfort est pertinente. S'interrogant
sur les appUcations de sa méthode à la politique concrète, Popper propose
une voie de réformes timides, le piecemeal engineering qui réduit l'activité dû
chercheur à celle d'un auxUiaire technique,1 car Popper lui interdit
explicitement le criticism of ends, c'est-à-dire la critique des fins dans laquelle
l'activité scientifique s'intègre (18). Les exemples d'appUcation légitime de sa
méthode indiquent clairement que Popper entend domestiquer et asservir
l'activité du chercheur au service exclusif du type de société actuel. Un
commentateur aussi sobre que E.H. Carr a eu la remarque, sarcastique
suivante :
« Le statut de la raison dans le système conceptuel du prof. Popper ressemble
d'assez près à celui d'un fonctionnaire britannique ; qualifié d'administrer les
poUtiques du gouvernement en place et même de proposer des améUorations
pratiques, mais non de mettre en cause leurs présupposés fondamentaux ou leurs
finaUtés ultimes... Mais cette subordination de la raison aux exigences de l'ordre
- existant me paraît être totalement inacceptable à long terme... Le progrès dans les
affaires humaines qu'U s'agisse de la science, de l'histoire ou de la société' a été
surtout le fait d'individus ^courageux qui, loin, de se 'limiter à proposer des
améliorations gradueUes dans l'ordre des choses, ont présenté des* défis
fondamentaux au nom de la raison, à la façon de procéder traditionneUe et aux
présupposés avoués ou cachés sur lesquels repose le tout » (19)i . <
Cette citation < résume parfaitement la préoccupation principale des
adhérents de la théorie critique ainsi que le clivage majeur surtout social et
politique : d'un côté, le courant émancipateur qui vise à libérer l'homme de
toute contrainte non librement assumée, qu'il s'agisse de la Sachgesetzlichkeit
du système social ou de la Sachgesetzlichkeit apologétique du rationalisme
scientifique ; de l'autre, la tentative de traduire les contraintes anarchiques du
système social en lois sociales, qui seraient plus acceptables pour l'homme*
parce que enrobées dans et voilées par le manteau" de la rationalité
scientifique. ....

Une critique emphatique du positivisme ' '*


'

Le paradoxe qui caractérise toute science sociale qui s'inspire trop


étroitement du positivisme (voir supra) apparaît à travers un des traits les:1
L 'ECOLE DE FRANCFOR T 121

plus significatifs,*» la dénaturation de , l'histoire humaine en un processus


quasi-naturel où régneraient les -ois de la causalité. Adorno a très bien saisi ce
paradoxe,. qu'il qualifie de conscience réifiée de la sociologie:.:
« La sociologie a un caractère dualiste en eUe le sujet de toute connaissance
(Erkenntnis), la société, vecteur de la généraUté logique, en est en même temps
" l'objet. Ce caractère dualiste modifie le rapport de la connaissance sociologique avec
son objet; et le positivisme n'en prend pas conscience. Il traite la société, qui est
potentiellement le sujet se définissant lui-même, comme si eUe était objet,
determinable de d'extérieur. U objective Uttéralement ce qui 4e son côté cause une objecti-
vation et d'où l'objectivation est expUcable» (20).! » - . . ,
On pourrait dire, et toute l'entreprise de la théorie critique tend à le
prouver, qu'il existe une correspondance entre cette pensée réifiée et
l'évolution de la- société qui tend elle-même* vers la réification. La réification est
réelle, mais la théorie sociale ne saurait simplement se complaire à la refléter.
La pierre d'achoppement entre théorie critique et sciences sociales positivistes
consiste en ceci : -
, « La théorie critique s'oriente à l'idée de la société comme sujet, malgré toute
. l'expérience de la réification, et en relatant précisément cette expérience, tandis que»
la sociologie accepte la. réification et perd la perspective dans laquelle la société et
son principe se dévoueraient, en répétant la réification jusque dans ses métho-.
des » (21).
Tel est le noyau philosophique de la critique du positivisme par l'Ecole,
de Francfort. Mais la théorie critique -ne saurait se cantonner dans la critique
pure et simple d'une méthode scientifique* Sa démarche est animée par une,
intention pratique, un intérêt épistémologique (Erkenntnisinteresse) qui se
rattache à l'idée d'une conception emphatique de la vérité,, un peu à la
manière des. Anciens dont l'idée de la société juste motivait toute l'entreprise,
philosophique.
Le positivisme rejette cette notion de vérité comme métaphysique et
met plutôt l'accent sur l'idée de postulats corrects ou conformes au canon de
la méthode scientifique, c'est-à-dire la logique formelle. La problématique de
la vérité est tout au plus admise dans le sens de vérité interne (cohérence
logique) d'un postulat. Elle reste enfermée dans le système de postulats
scientifiques étroits, tout comme les postulats de critique et d'objectivité
dont on parlait plus haut. Force est de conclure avec Adorno que le système
positiviste ne contient pas la dimension de la pratique humaine -, « L'idée de .
la vie vraie est une science oubliée » (22). .
Le lecteur attentif rétorquera que cette critique du positivisme passe à
côté . de son objet, étant donné, que le positivisme voit le critère de.
signification cognitive de ses hypothèses dans le test de la confrontation aveci
l'empirie. D'autre part, Popper aurait lui-même corrigé les défauts énoncés
plus haut en reprenant à son compte le concept de vérité *du logicien polonais
Tarski; *
« Nous disons d'une affirmation qu'elle est. "vraie", si elle coïncide avec les faits....
Ceci est le concept de vérité, absolu ou objectif» (24).
122 MARIO HIRSCH

Cette rectification du tir, toute apparente qu'elle est, n'a pas donné le
sens de la modestie aux empiristes. Elle les a poussésr vers une confiance
démesurée en leurs capacités , d'où, en . retour, un culte aveugle> de la
« quantophrénie » (25). Il n'en a pas été toujours ainsi. Le test de l'empirie
n'a pas toujours occupé la même place en sociologie. Chez Durkheim, qui
était empiriste à sa manière, les faits étaient considérés plutôt comme
matériel servant à Ulustrer certaines affirmations, , à côté d'autres matériaux
divers et arbitraires,,, dont l'expérience du vécu subjectif. Ce n'est qu'avec
l'empirisme moderne à la Paul Lazarsfeld que les faits deviennent,, dans le
sens strict, preuve. Depuis lors, les sciences sociales qui se réclament de cette
tradition donnent trop souvent libre cours à une « hybris » immodérée et
sombrent dans un dUemme caractéristique ; . i
« La sociologie a à choisir entre résultats qui sont certains- mais, relativement
insignifiants et résultats importants, mais incertains » (26).

-
Etant donné ces réserves, U ! apparaît que le test de la signification
cognitive introduit par le positivisme nouvelle manière (essentiellement un
Popper rendu perplexe après sa controverse avec les dialecticiens de l'Ecole de
Francfort), n'est qu'qne améUoration apparente. Nous avions déjà montré que
l'emploi de termes tels qu"objectif" ou "absolu" revient à une pétition de
principe et ne nous avance guère, du fait qu'ils renvoient à une définition
trop étroite : est objectif ce qui correspond au consensus à l'intérieur d'une
communauté scientifique. D'autre part, c'est faire fl de toute une série de
questions non résolues parmi les épistémologues que d'identifier trop vite
l'empirie (l'apparence) de faits isolés avec la réalité (essence). Ici, on se heurte
à « une insuffisance généralisée des efforts théoriques en sciences sociales.
Certains auteurs exigent des théories qu'eUes soient "isomorphes" avec leur
objet d'étude (27). Mais contrairement à ce qui se passe dans les sciences
naturelles et exactes, cette exigence est loin d'être remplie dans les sciences
sociales. Comme on ne sait rien quant à une éventuelle équivalence
ontologique entre catégories ! scientifiques et structures de la réalité sociale, .
« Fhétéromorphie » est la règle dans ces disciplines.
A cela s'ajoute le fait déjà évoqué, et avec lequel les spécialistes des
sciences sociales doivent compter plus que quiconque, qu'il n'y a pas de
connaissance non-médiatisée. Même Popper a dû récemment concéder du
terrain sur ce point. Déjà en 1962 U a pris ses distances par rapport à
l'empirisme crû en réfutant la thèse « de l'évidence du donné pour soi dans
l'expérience sensuelle » (28). Plus tard, il note que les observations sont
toujours des interprétations à la lumière d'expériences et de savoir acquis. Les
données du monde sensible étant des interprétations dans le cadre de théories*
préexistantes, elles participent tout naturellement de la nature hypothétique
de celles-ci (29).:. .
L'on sait' que Popper tire de cet état, des conclusions pour le moins :
radicales, en relativisant tout savoir au niveau d'une opinion, d'une « conjec-'
ture », à l'aide desquelles nous pouvons tout au plus compléter hypothé-
L 'ECOLE DE FRANCFORT \ 23

tiquement une expérience insuffisante. De telles opinions et conjectures se


différencient uniquement quant à leur degré de falsificabUité. Mais jamais les
conjectures, , même vérifiées, n'obtiennent le statut de théorèmes vérifiés.
Popper ne va toutefois pas jusqu'au bout de sa pensée.. Il réintroduit une
proposition typiquement positiviste, en postulant l'indépendance de sa théorie
par rapport à la "valeur" de preuve des faits. Le critère de vérificabilité de la
tradition critique popperienne est ainsi -sauvé, malgré la déroute de ses
présupposés principaux., Habermas a raison de. A relever une positivistische
Restproblematik chez Popper. Aussi longtemps que les positivistes ne
renonceront pas à leur postulat qu'il n'y a pas de différence de nature dans les
différents processus cognitifs, peu importe que leur objet appartienne aux
sciences naturelles ou aux sciences sociales, l'empirisme, scientifique en
sciences sociales ne contribuera guère à sortir de l'impasse, une certaine
tradition de la recherche.
Cette tâche ne portera ses fruits que si on s'y attaque avec beaucoup de
modestie et de prudence, état d'esprit que rend bien un sociologue américain
de la nouvelle génération :
« Le fait que nous ne pouvons pas démontrer une correspondance précise et garantie
entre systèmes de mensuration existants et nos concepts théoriques et substantiels,
mais que nous devons étabUr ce Uen par fiat signifie que nous ne pouvons pas nous
permettre de prendre et d'accepter comme étabUes à la fois les procédures de
recherche et les conclusions qui s'en inspirent » (30). '
1

Ces réserves nous permettent d'attirer l'attention sur un autre problème


important que le positivisme traite un peu à la légère. Nous avons en vue la
querelle sur les jugements de valeur (Werturteilsdebatte), qui continue d'agiter
la communauté scientifique depuis le début du siècle et l'opposition entre
Max Weber et l'école économique autrichienne., Le positivisme réduit le
problème des valeurs à la seule phase de la sélection t chaque chercheur
choisit son objet d'étude et les questions qu'U posera suivant ses inclinations
personnelles et suivant son orientation de valeurs ; mais l'analyse elle-même
serait un processus, libre de toute valorisation, à la seule condition de se
conformer au strict canon de. la méthode scientifique. Or, ceci revient à
perdre de vue le problème de la démarche scientifique comme activité sociale,
c'est-à-dire insérée, dans un contexte» de valeurs, et à.oublier le caractère
« constructif » de la ~ démarche, , face, à la constitution et à l'analyse de
problèmes. . , ..
La distinction entre sélection et analyse, la première étant chargée de
valeurs, la seconde neutre, est artificielle. Tout le processus scientifique est
marqué par une valorisation constante et doit l'être (3 1 ), ne serait-ce que à
cause du « hiatus irrationalis » entre concept et objet * que nous avons
signalé (32). Anatol Rapoport s'est fait l'écho de cette même difficulté dans*
sa discussion de la « problématique de la recognition » (33). La relation entre
concepts des sciences sociales et la réalité qu'ils entendent appréhender n'est
pas sans poser des difficultés. La majeure partie des concepts utilisés dans. ces
124 MARIO HIRSCH

disciplines n'échappent pas à ces critiques, surtout si on oublie de les associer


aux réserves de Weber, lorsqu'il a construit les Ideal-Typen. Comme les
concepts en question sont eux-mêmes des constructions qui abstraient et
condensent un vécu social spécifique, Us déterminent, à travers leur utUisa-
tion, l'analyse et le résultat. La concordance entre la logique formelle de la
méthode scientifique et l'empirie (organe de vérification-falsification) est une
affirmation qui n'est pas vérifiée dans les faits. La corrélation épistémi-
que {34), l'activité intellectuelle qui consiste «à relier une chose connue
d'une certaine manière avec ce qui, en un certain sens, est la même chose
connue d'une autre façon » demeure une tâche à explorer, car :
' « Nous ne savons rien d'une correspondance ontologique entre catégories
scientifiques et stmctures de la réalité. Les théories sont des schemes d'ordonnancement
que nous pouvons construire arbitrairement dans un cadre syntactique donné » (35).
Le positivisme est tombé victime d'une immunisation de la théorie face
à l'expérience, notamment parce que sa théorie lui prescrit une certaine
manière contraignante d'appréhender la réalité. On pourrait invoquer de
nombreuses Ulustrations des aberrations où cela peut conduire. Ainsi, le
concept étroit du politique, voire de l'anti-politique qui domine l'essentiel de
la science politique actuelle dans ses variantes systémiques, fonctionnaUstes
ou behavioristes montre à satiété l'aveuglement curieux que peut produire
l'obnubilation devant des modèles et systèmes d'interaction, même
cohérents (36). De même, le behaviorisme en psychologie a succombé à la
tentation de confondre l'objet de ses recherches, réduit à un squelette de
corrélations quantifiables, avec la réalité. Il renonce à se prononcer sur des
faits psychiques et prend en considération uniquement le comportement
observable et quantifiable. Si cette réduction était le fait de considérations
méthodologiques, on pourrait à la rigueur l'admettre. Mais le pas de la
méthode à l'idéologie est vite franchi' comme le montre l'exemple de
B.F; Skinner dans son dernier ouvrage, scandaleux à plus d'un titre (37).
Skinner va jusqu'à nier l'existence de faits psychiques, voire d'un
psychisme, alors que dans un premier temps, U se bornait à exclure cette
dimension par nécessité méthodologique. L'image scientifique a chassé la
réalité. Les tendances évolutionnistes en sociologie, quoique ne prenant plus
l'aspect d'un biologisme à la Herbert Spencer, vont dans la même direction.
Aussi longtemps que les problèmes épistémologiques fondamentaux tels que
correspondance entre objet et concept logique et expérience ne seront pas
abordés de front, l'idée de science en sciences sociales restera tout à fait
hypothétique et idéologique (38).1 -
'

En esquivant une réflexion sérieuse* sur ses prémisses, le positivisme a


contribué à brouiller les positions, d'autant plus que le degré de vérificabilité
(la « vérité » se trouvant au terme d'une vérification indéfiniment obtenue)
d'une théorie, qui est en dernière analyse son critère de vérité, ne dit rien sur
la vérité en l'absence d'un étalon d'évaluation, c'est-à-dire de critères de
valeur (39). Il semble que les positivistes ne soient guère prêts à collaborer à
la clarification de ces problèmes.
L'ECOLE DE FRANCFORT 125

Popper a rejeté expUcitement la question des sources ultimes de notre


savoir comme impossible logiquement, car conduisant à une régression
infinie (40). Malgré les difficultés de la tâche, elle doit cependant être
abordée. Il ne faudrait toutefois pas donner libre cours à des Ulusions en ce
domaine. Loin de moi de prêcher la « hybris » quant aux possibilités du
savoir humain. Les positivistes tombent généralement sous le coup de
l'accusation de l'impertinence d'une vue démesurée des possibilités de l'esprit
humain. La théorie critique se distingue par une modestie évidente devant ce
que des esprits d'un autre bord ont appelé les « ineffabUia mundi ». Ce terme
ne revêt rien de métaphysique. Il renvoie à ce qui fait la richesse des écrits
d'un Adorno ou d'un Horkheimer, leur polysémie comme diraient les
linguistes : d'avoir réussi à donner une idée de la richesse indescriptible des
aspects qualitatifs de la vie. Ce trait génial apparaît particulièrement dans les
écrits sur l'art d'Adorno(41). L'art, pour lui, est une forme de la
connaissance ; mais pas dans le sens d'une théorie dû reflet mécaniste. Il l'est en ce
qu'il dévoile ce que la réalité empirique cache, dévoilement rendu possible de
manière paradoxale par l'autonomie de l'art. L'évocation des mythes dans
l'ouvrage commun de Horkheimer et d'Adorno, Dialektik der Aufklârung
(traduction française en 1 974 chez Gallimard sous le titre « Dialectique des
Lumières ») remplit une fonction analogue. A signaler qu'ici se retrouvent
beaucoup de points communs entre nos auteurs et un penseur comme Roland
Barthes (42).
Les adhérents à la théorie critique, malgré la mise en uvre d'un
appareil épistémologique extraordinairement riche, sont pourtant loin de
croire en une solution définitive du problème de base. Ils se rattacheraient
plutôt à la vue suivante : y
« Aucune théorie scientifique ne peut se passer d'énoncés fondamentaux derniers
qui, à leurtour ne peuvent être vérifiés à l'intérieur de cette théorie » (43)*
On trouvera peut-être ce réquisitoire abstrait, anachronique et dirigé
contre des ^chimères :. une espèce de donquichottisme. Ce que nous avons
désigné sous le qualificatif d'esprit positiviste est quelque chose de très réel à
notre époque, et pas seulement dans les discussions ésotériques des
philosophes de la science^ En sciences sociales, U faut, hélas, constater que la
majeure partie des chercheurs n'ont pas su résister aux tentations de la
« mathesis universalis » que lui offraient les positivistes. . s .
Nous n'avons fait qu'effleurer le débat immanent à la* logique de la
découverte scientifique (44). Pour cause. Le mérite de la théorie critique, que
nous suivons en ce point,. consiste justement dans le fait d'avoir redonné au
débat sa véritable dimension, à savoir la pertinence sociale de la démarche
scientifique : '.-,,, ..
.
¦

«La valeur d'une théorie est déterminée par son Uen avec les tâches qui sont
entreprises dansi le moment historique précis par les -classes sociales
.

progressistes » (45). i '


126 MARIO HIRSCH

Toutefois, la théorie critique, dans ses développements les plus récents,


ne refuse plus la controverse sur la méthodologie propre des sciences
sociales (46). -
Notre propos était de dégager l'esprit d'une époque à travers les aspects
qu'U prend dans la démarche et l'idéologie scientifiques. La théorie critique,
dans sa tentative d'élaborer une théorie sociale totalisante, doit évidemment
s'intéresser aux formes que prend l'esprit scientifique dominant. Ceci dans la
mesure où cet esprit est effectivement la conscience réifiée d'une époque
réifiée qui envahit chaque dimension de la vie des hommes soumis qu'Us
sont à un processus de « totale Vergesellschaftung » (socialisation totale).
Ce projet de la théorie critique va évidemment bien au-delà de la
démarche traditionnelle de la sociologie de la connaissance* en ce qu'U ne
s'arrête pas à une critique idéologique (47). Elle évolue nécessairement d'une
théorie scientifique vers une théorie sociale qui critiquera non seulement les
postulats théoriques mais surtout la réalité sociale qui renferme» la clé
d'explication de l'existence .mutilée. Dans une telle perspective, la démarche
scientifique dominante n'est qu'un des instruments, idéologique, qui servent à
perpétuer cet état de choses. La théorie critique est cependant loin d'avoir
établi une théorie sociale toute faite. Son aspect volontairement
non-systématique montre que cette tâche ne lui semble guère possible en l'état actuel.
Elle a cependant contribué à déterminer les exigences théoriques et pratiques
de toute théorie sociale. En abordant la tâche de manière négative, elle
apparaît à plus d'un égard, comme théorie de l'impossibilité de la théorie. Là
encore, ce mode répond à un effort de distanciation par rapport au discours
scientifique dominant et est à sa manière le reflet critique d'une civilisation
positiviste récusée en bloc, serait-ce même dans une connotation théorique
s'inspirant de la tradition dialectique. <;- * l
A une époque où le « tout à fait autre » devient de plus en plus difficile
à imaginer* la théorie critique se refuse à la limite d'être critique de la société
existante .pour se réfugier dans l'utopisme et l'esthétisme- Ce trait est
particulièrement évident chez Horkheimer,* mais apparaît aussi chez
Adorno (48). De plus, la. théorie critique n'est pas sans lacunes majeures. Son
déficitcomme
tout' le plus lourd
chaquede théorie
conséquences
sociales
consiste
d'inspiration
certainement
occidentale,'
dans leelle
fait reste
que,

tributaire de cette tradition, et ceci jusque dans ses aspects les plus novateurs,
et n'échappe pas par conséquent à un certain ethnocentrisme. Elle souffre,
tout autant que les théories qu'elle attaque, du particularisme du sujet
bourgeois, qui reste son réfèrent. De ce fait, elle n'est pas à la hauteur de la
situation du monde actuel, marquée non seulement par le déclin politico-
militaire, mais aussi idéologique, du monde bourgeois occidental (49). Face à
la, renaissance du Tiers-Monde en générât et des< anciennes configurations
territoriales à caractère impérial,1 telles que la Chine, l'Egypte et l'Iran par
exemple, la théorie critique demeure bien provinciale, embourbée qu'elle reste
dans des querelles épistémologiques et incapable de s'embarquer dans la
véritable dynamique mondiale. La théorie critique participe donc au déclin
L'ECOLE DE FRANCFORT 127

.
sur le plan mondial du sujet bourgeois, déclin qu'elle n'a pas su dépasser en
relativisant son propre système de référence, en vue d'une nouvelle
généralisation, adéquate à la situation globale qui est la nôtre. Ce sort explique sans
doute pour beaucoup les impasses sur lesquelles elle a débouché. Il n'en reste
pas moins qu'à une époque où l'appareU de la recherche et de l'enseignement
officiel commence à douter du bien-fondé de sa démarche, les réalisations de
la théorie critique demeurent remarquables.
- Elle a faites siennes depuis plus de trente ans les récriminations actuelles
« contre un savoir "en miettes", pulvérisé entre une multitude de spécialistes
où chacun s'enferme comme pour fuir la véritable connaissance... ; contre un
divorce croissant entre une université de plus en plus cloisonnée et la société,
la "vraie" perçue comme un tout, complexe et indissociable, mais
simultanément contre cette société eUe-même dans la mesure où elle limite l'individu
à une fonction étroite et répétitive et l'aliène en l'empêchant de développer
toutes ses virtuaUtés et toutes ses aspirations » (50). ?
. Le fait «qu'elle a= perçu ce courant bien avant d'autres explique sans
doute largement l'engouement dont eUe bénéficie de la part de tous ceux qui
rejettent le Wissenschaftsbetrieb dominant, ainsi que le contexte social dans
lequel il s'insère.
La théorie critique a non seulement pratiqué l'interdisciplinarité comme
«pratique polémique » dirigée contre le découpage arbitraire (51). Elle a
rétabli le rapport direct entre théorie et monde vivant (Lebenswelt), en
faisant du rapport' au vécu (Lebensbezug) le critère de la valeur de la
théorie (52) : «
« Tout comme la phUosophie se méfiait des apparences trompeuses et insistait sur
l'interprétation, la théorie se méfie d'autant plus sûrement de la façade de la société
. que ceUe-ci se présente Usse «t parfaite. La théorie veut nommer ce qui tient
effectivement le rouage ensemble. L'aspiration de la pensée, pour laqueUe le non-sens
(Sinnlosigkeit) de ce qui est seulement apparent était autrefois insupportable, s'est
sécularisée avec l'insistance pour la démystification. EUe aimerait soulever la pierre
sous laquelle couve le monstre ; c'est seulement dans ce dévoUement qu'eUe voit un
sens» (53). -, . -,
¦

Réalité et dialectique : Le défi de la théorie critique «.

La querelle que nous évoquons ne porte ni uniquement sur les méthodes


ni uniquement sur des questions d'épistémologie, bien que ces aspects jouent.
Il s'agit d'un désaccord qui porte sur les intentions pratiques de la démarche
théorique. Ce qui est fondamentalement en cause, n'est pas le « quoi » ou le
« comment » de l'activité scientifique, mais le « pour quoi ». Ramenées à une
formule, l'on peut caractériser les divergences par ceci: d'un côté, la
constitution et la mensuration de systèmes sociaux fonctionnels artificiels,
qu'on affirme calculables dans leurs mouvements propres ; de l'autre,
l'intention scientifique motivée par la libération de l'homme à l'égard de telles
contraintes de systèmes, en le rendant capable de les ramener de manière
128 j MARIO HIRSCH

auto-reflexive à ses énergies créatives premières, bref de briser la Sachesetz-


lichkeit qui envahit la vie moderne (54).* . ...
La théorie critique,, qui se réfère explicitement à la tradition
dialectique (55), doit, afin de se conformer aux exigences de cette démarche, se
constituer à partir d'une conception historique de la totalité sociale. La
dialectique comme méthode d'appréhender la réalité se réfère à la dialectique
du monde réel. Elle n'est donc, pas seulement' instrument
épistémologique -r- Dialektik kein Standpunkt... Dialektik keine Wissenssoziologie (56)
elle est la réalité saisie sous une autre forme. .
. . Fidèle à, la tradition hégélienne, elle met l'accent sur, le, caractère
historique et processuel du réeL Déjà Aristote faisait observers à l'adresse
d'empiristes trop pressés,, que ce. qui apparaît comme impression première à
l'homme est l'achèvement,, le dernier stade d'un long, processus pour. Ta
nature. , En insistant sur l'historicité de . chaque . donnée, les dialecticiens
s'opposent radicalement aux positivistes (57) et à la pierre angulaire de leur
système,, le principe, d'identité logique, car l'histoire^ «lieu de l'inquiétude
poussante .»< Leibniz)), est le contraire de ce principe. ,
La résolution (Aufhebung) des contradictions par la dialectique ne se
fait pas de manière logique et immanente à une méthode scientifique, mais
réellement, sous l'effet de la dialectique sociale, dont la dialectique comme
méthode ne fait que retracer les mouvements. Le moteur de la dialectique est
le besoin (Bedùrfnis) qui est à l'origine des tendances explosives, si
particulières à un système social dynamique et que le doute dialectique saisit dans
toute leur plénitude (58).
La méthode dialectique met en outre l'accent sur l'idée de totalité :
« La totaUté sociale ne mène- pas une vie autonome au-dessus de ce qu'elle englobe
et qui la constitue. EUe se produit et se reproduit à travers ses moments particuliers.
Tout comme on ne peut pas détacher ce tout de la vie,» de la coopération et des
antagonismes de ses éléments, on* ne saurait comprendre n'importe quel élément
seulement dans son fonctionnement, sans comprendre le tout, qui trouve son essence
dans les mouvements du particuUer.' Le système et le singulier sont réciproques et
peuvent être connus uniquement dans leur réciprocité » (59).
La méthode dialectique part des données empiriques, mais elle ne se
contente pas de les enregistrer comme données dernières. Elle possède la
capacité de découvrir le rapport agissant (wirkender Zusammenhang). Le
concept de totalité, concept dynamique, a une fonction critique évidente qui
se situe à deux niveaux, un niveau immanent et un niveau potentiel (60). En
contrastant certains aspects particuliers aveo la . situation historique totale,
cette perspective permet de dégager leur inadéquation à la totalité immanente
d'un système social.! Le fait isolé est déterminé substantiellement-par la
structuration de la situation sociale totale. La meilleure illustration «d'une
mise en uvre heuristique» du, «concept de, totalité opérant* à ce niveau
immanent * demeure Le, 1 8 Brummaire de Louis Bonaparte * de KarL Marx,
qui montre entre autre que la détermination réciproque du particulier par le
L 'ECOLE DE FRANCFOR T 1 29

général n'a rien de mécaniste ou de statique. Il s'agit d'une relation


essentieUement dynamique. ,
L'aspect potentiel du concept de totalité donne à l'aspect immanent sa
direction et la chance de se sortir d'une dialectique purement négative. La
société en soi est confrontée avec la totaUté d'une société réussie (Begriff der
gelungenen Totalitàt) dans une utopie réelle (6 1 ). Ces dernières lignes devront
choquer tous ceux qui ne sont pas habitués aux arcanes de la dialectique.
N'empêche que les idées qui viennent d'être exposées constituent ce qu'on
peut appeler la force critique de la démarche phUosophique et U serait
dommage, que les sciences humâmes ne se servent pas d'un appareU
conceptuel non seulement fidèle à la pensée de Marx,, dont une des astuces
consistait précisément à baser les tendances d'évolution de la société sur une
interdépendance entre potentiel et réel, mais traduisant en outre une réalité
diversement ressentie par les plus grands esprits. Pour preuve, le témoignage
suivant, tiré de l'uvre du grand romancier autrichien Robert Musil qui
exprime à sa manière la nécessité d'en finir avec la pseudo-réalité et le
pseudo-concret des données sensibles brutes en distinguant entre sens du réel
(Wirklichkeitssinn) et sens du possible (Môglichkeitssinn). Il définit cette
dernière capacité, qu'il appelle aussi Essayismus : « Savoir penser en même
temps tout ce qui pourrait tout aussi bien être et ne pas prendre plus au
sérieux ce qui est que ce qui n'est pas » (Der Mann ohne Eigenschaften
Rohwolt, Reinbek, 1971, p. 16).
L'exposé se trouve confronté avec des difficultés évidentes pour rendre
ces idées, d'autant plus que la dialectique est mode de l'existence avant de
devenir mode de penser. La notion de totalité, concept-clé, rend peut-être le
mieux cette ambivalence :
« Ce genre de totaUté l'expression du tout qui n'est pas nécessairement manifeste
et non pas de l'entier (Ganzes) qui existe -est la finalité unifiante du mouvement
dialectique, tout comme le besoin est son moteur » (62).
Le projet transcendant de la totalité conçue comme potentialité doit
être en accord avec les possibilités réelles du système social sous
considération.
Comme dirait Marcuse : la vérité historique est comparative ; la
rationalité du possible dépend de la rationalité de l'actuel, la vérité du projet
transcendant de la vérité du projet en cours de réalisation. « Le vrai n'est pas
considéré (par la dialectique) comme substance, mais comme sujet » (63).
Tous ces aspects de la méthode dialectique telle qu'elle est comprise par
l'Ecole de Francfort la distinguent d'un matérialisme cru. Cet aspect apparaît
notamment à travers les efforts entrepris pour se démarquer par rapport à la
théorie» du reflet qui remonte à Lénine («Matérialisme et Empirio-Criti-
cisme »). .
Dans ce contexte, la théorie soulève un problème épistémologique
fondamental : est-ce qu'il y a une réalité objective indépendante de la
conscience humaine ? La théorie critique répond par la négative et estime

l'homme et la société n. 35/36 - 9


130 MARIO HIRSCH *

que Lénine dévie vers un matérialisme mécaniste, excluant notamment le


rapport constitutif (Konstitutionszusammenhang) fondamental de la pratique
de l'homme en société, qui ne reflète pas seulement la réalité sociale mais la
produit en même temps (64). Ici encore, tous les espoirs ne sont pourtant pas
exaucés. En effet, la théorie critique n'arrive pas à «constituer un concept
adéquat du rapport de constitution (Konstitutionszusammenhang). On verra
même que chez Habermas elle se croit obligée de remplacer le rapport
fondamental du marxisme (la contradiction entre travaU et capital) par une
dichotomie très abstraite entre travaU (action instrumentale) et interaction
(action communicative). \ ! ' '
Dans son ensemble, la théorie critique reste plus près de la dialectique
hégélienne que de la dialectique marxienne et il se pourrait bien qu'elle
mérite la critique que Marx a adressée à celle-là t*
« Pour Hegel, le processus de la pensée qu'U transforme même en sujet autonome
sous l'appeUation "idée" est le démiurge du réel, qui ne constituerait que son
apparence extérieure. Chez moi, par contre, l'idéel n'est rien d'autre que le matériel
1 transformé et traduit dans la tête des hommes » (65).-
Notre propos étant de confronter la théorie critique avec la démarche
positiviste dominante, on voudra bien excuser le schématisme insatisfaisant de
cette esquisse (66). '
Dans l'économie générale de notre étude, une description par la négative
de la démarche dialectique est cependant logique, car elle fait bien apparaître
ce que la méthode dialectique n'est pas en la confrontant avec ce qui lui est
diamétralement opposé.
Le positivisme nie l'objectivité de toute structure sociale, trait d'union
de ses manifestations atomisées. Ceci apparaît clairement dans ce qu'on
appelle la détermination conceptuelle de l'idée "société" dans cette démarche.
L'aspect objectif de la structure sociale est ramené à un faire-semblant
subjectiviste, composé de la conscience sociale moyenne de sujets isolés, et
non au ~ medium- objectif > de- rapports de production et de classe qui
déterminent l'existence de ces sujets. Comme illustration de ce "subjecti-
visme", nous renvoyons à ce que nous avons appelé plus haut le concept
étroit du politique de la science politique actuelle (67)1 L'on sait que cette
discipline exclut arbitrairement, lorsqu'elle constitue son objet d'étude, les
dimensions essentielles de cet objet. Cette réduction justifiable pour des
raisons méthodologiques, devient idéologique lorsqu'elle nie toute existence à
ce qu'elle a exclu pour des raisons de méthode,;
Contrairement à cet « anti-holisme » (68) du positivisme, les
dialecticiens se basent sur le critère épistémologique de la « médiation du particulier
par la totalité sociale objective » (69). C. Wright Mills avait une conscience
aiguë de cette médiation. Pour preuve, sa notion de fantaisie sociologique qui
est « l'esprit qui a une maîtrise sérieuse des conceptions d'orientation des
sciences sociales comme l'étude de la biographie, de l'histoire et du problème
de leur intersection à l'intérieur de la structure sociale » (70). .
L 'ECOLE DE FRANCFOR T 131

Nous pouvons encore une fois saisir la différence essentielle avec la


démarche positiviste. , La méthode dialectique n'est pas indépendante de son
objet. Fidèle à la maxime de Hegel qu'U faut faire apparaître l'essence
au-delà des apparences, elle joue ces deux aspects d'un même tout, l'un
contre l'autre, en vue de leur enrichissement réciproque. Ce tout, que la
dialectique saisit avec le concept "totalité", permet, à travers cette
confrontation, la critique de l'apparence. La totalité n'est donc pas extérieure à la
réalité des faits sociaux, elle leur est immanente en tant que médiation. Le
positivisme, dans ses aspects sophistiqués de la théorie scientifique (chez
Popper par. ex.), renvoie également à un concept de totalité. Il s'agit
cependant de quelque chose de tout-à-fait différent t
« Le concept dialectique de totaUté tend "objectivement" à la compréhension de
chaque fait social isolé tandis que les théories systémiques positivistes se bornent à
regrouper, par le choix de catégories les plus générales possibles, des constatations de
manière non-contradictoire dans un continuum logique, sans s'apercevoir que les
concepts structurels les plus généraux sont les déterminants des faits qui sont classés
sous leur enseigne » (71).
Assez curieusement, c'est la méthode dialectique, et non le positivisme,
qui arrive à relativiser la totalité en question, c'est-à-dire la société existante,
tout en lui payant l'hommage suprême de la saisir dans son mouvement
entier, à la fois rationnel et irrationnel, contradictoire et concordant (72).
L'expérience restrictive (restringierte Erfahrung) du positivisme, fixée sur
l'idée de non-contradiction immanente à son système normatif, le fait
abdiquer devant la dynamique sociale et lui assigne des tâches apologétiques
d'administration et de technologie sociales. Le positivisme confond sa
rationalité immanente j avec - la rationalité qu'il découvre dans certains aspects
autonomisés artificiellement du tout social et proclame séance tenante ce tout
rationnel. Les aspects particuliers du social sont ainsi fétichisés : « Le monde
nous: apparaît, logique ^ parce f que, nous l'avons postulé' comme tel»
(Nietzsche).
¦

Devant une société largement irrationnelle, le primat de la logique,


stipulé par le scientisme de Popper, doit être remis en cause. Cette logique est
en effet superposée à la réaUté sociale sans qu'on se soucie le moins du
monde de son adéquation, de la correspondance de ses structures avec celles,
objectives, de la réalité sociale. \
Ainsi, . Popper n'hésite pas, dans sa manie de voir l'objectivité de la
science déterminée par l'objectivité des méthodes et non pas par l'objectivité
de la réalité sociale (qu'il persiste à nier), d'affirmer que les instruments de la
critique , scientiste . (par ex. la catégorie de la contradiction logique) sont
objectifs de manière absolue (73). Popper, avec son concept de "rationalisme
critique", consolide sa logique de la découverte scientifique en la Umitant à
des énoncés scientifiques à l'intérieur d'un système théorique, sans se soucier
le moins du monde de la "logicité" du substrat social que- sa méthode
prétend pourtant appréhender. Or, comme le substrat social ne se plie
132 MARIO HIRSCH

visiblement pas aux exigences de la logique scientifique, l'aide d'une logique


scientifique qui donnerait la clé d'explication des phénomènes sociaux, peut
difficUement être défendue.
Le statut particulier de la notion de critique dans le système de Popper
Ulustré ces remarques et montre que cet auteur ainsi que tous ceux qui se
réfèrent à lui, ne se soucient que très peu de la configuration particulière de
leur objet d'étude. En possession de ce qu'ils croient être la mathesis
universalis, Us appUquent leur méthode indistinctement à des objets d'étude
naturels et sociaux.
Le concept "critique" chez Popper et ses disciples est conçu comme un
procédé immanent à son système logique. L'activité critique se réduit à un
processus de vérification de la conformité logique interne des postulats. Sa
célèbre théorie de la falsificabilité ne va pas au-delà de cette conception
timorée (74).
La théorie critique porte l'activité critique bien au-delà de ces
considérations étroites. La critique du rapport entre concepts scientifiques et la
réalité sociale à laquelle ils se réfèrent devient nécessairement critique de
cette réalité elle-même. .
Critique ne veut pas seulement dire décider si des hypothèses peuvent
être vérifiées ou non ; elle doit percer jusqu'à l'objet sous étude et le
questionner quant à son droit d'existence :
« La contradiction dialectique exprime les antagonismes réels qui ne deviennent pas
manifestes à l'Ultérieur du système logico-scientifique. Pour les positivistes, le système
est, d'après le modèle du système logico-déductif, quelque chose de désirable, de
"positif. Pour les dialecticiens, par contre, le système est, réeUement aussi bien que
phUosophiquement, le, noyau de ce qui est à critiquer.... L'idée de la vérité
scientifique ne peut pas être séparée de celle d'une société vraie » (75).
Citons la conception étroite qu'a Popper de ce qu'il appelle dialectique
pour donner une idée de l'abîme qui sépare les deux démarches *. » La
dialectique est une théorie qui prétend que quelque chose surtout l'acte de
penser des hommes se développe d'une façon qui est caractérisée par la
triade dialectique » (76).
Sans faire au grand logicien qu'est Popper l'injure de qualifier cette
définition de tautologie (notons cependant que pour le moins elle frise le
pléonasme), il faut relever qu'une telle définition ne se situe même pas sur le
terrain de l'acquit hégélien, considérable en ce domaine et que notre auteur
ferait bien de prendre au sérieux.
L'uvre de Marx fournit évidemment la meilleure Ulustration d'une mise
en uvre de la méthode dialectique dans l'étude de phénomènes sociaux.
Marx parle de critique de l'économie politique parce qu'il s'emploie, à partir
d'une analyse de l'échange et de la forme de la marchandise ainsi que de leur
contradiction logique immanente,- à dériver le tout qui doit être critiqué
quant à son droit d'existence. Ainsi, il a réuni en un même moment la
critique logique et la critique emphatique qui introduit le cri du cur que la
société est à transformer !
L'ECOLE DE FRANCFORT 133

Cette démarche est très bien illustrée avec l'utihsation de la notion de


fétichisme qui permet de rendre compte du phénomène curieux que la société
capitaliste apparaît nécessairement à ses membres sous une apparence qui
diffère de sa nature réelle. Marx voit dans cette caractéristique un fondement
théorique pour la distinction essence vs. apparence. Cette distinction traduit
une relation d'adéquation entre objet et méthode, le caractère de la méthode
étant défini par la structure de l'objet. C'est parce que, à l'intérieur de la
société capitaliste, existe une rupture interne entre les réahtés des rapports
sociaux et leur appréhension par les sujets, que celui qui veut saisir le lien
constitutif (Konstitutionszusammenhang) d'une telle société, doit construire
la réalité contre les apparences (77).
Le concept de totaUté, tel que nous venons de l'employer renvoie à une
hypothèse sur les conditions constitutives du tout social qui est saisi comme
totalité qui se développe et se déploie sous les yeux de l'observateur.
Le lien constitutif est, pour une pensée qui se réclame du marxisme, la
contradiction fondamentale entre travaU salarial et capital dans un contexte
historique donné. Ce rapport de base n'est pas une idée unificatrice abstraite,
mais un système dynamique réel. Il s'agit en l'occurrence d'un paradigme
d'interprétation. La pensée positiviste postule, au contraire, souvent des
paradigmes normatifs, qui ne sont évidemment pas déclarés comme tels, mais
qui remplissent néanmoins ce rôle. Ceci est vrai pour l'Idealtypus de Max
Weber et de manière générale pour l'opérationalisme qui domine les sciences
sociales. Pour une telle, démarche, le rapport entre théories et faits est
analytique, c'est-à-dire une simple question de définition. Pour le réalisme
théorique, par contre, ce rapport est synthétique, c'est-à-dire réel (78). Les
termes qu'on rencontre dans les théories sont, pour ce qui est de leur
contenu, aussi réels que ceux qu'on rencontre dans des énoncés
expérimentaux. La théorie critique, comme toute épistémologie "matérialiste", se
rattache à cette dernière démarche.
Afin d'illustrer la distinction entre paradigme normatif et paradigme
interprétatif et sa signification opérationnelle, citons le paradigme de
l'interaction chez Parsons, qui, de l'aveu même de cet auteur remplit une fonction
normative :
« Les théories de la société sont toutes basées sur une vue commune du processus
d'interaction, une vue qui sera appelée ici paradigme normatif » (79). '
L'on verra plus loin que Habermas, avec sa révision du
Konstitutionszusammenhang marxiste, se rapproche d'une telle conception normative du
paradigme de base.
Répétons encore une fois et ceci va causer un désarroi encore plus
profond parmi les non-dialecticiens, d'autant plus qu'ils se plaisent à
contempler passivement leur constructum d'une opposition irrémédiable entre sujet
et objet : le concept de totalité est un concept critique qui sert à briser
notamment l'étau étroit de la scientificité dominante, qui n'a d'égards que
pour ce qui existe hic et nunc sous une forme mutilée.
j 34 MARIO HIRSCH

Ce cercle vicieux, qui ne fait que nous renvoyer à nos propres préjugés,
est- brisé à l'aide d'un concept » de critique qui fait apparaître que les
réifications qui : déterminent notre > existence . et l'appréhension de cette
existence sont elles-mêmes des moments médiatisés et non pas l'alpha et
l'oméga de la science. La construction de la totaUté tend à appréhender
conceptuellement (auf den Begriff bringen) la société ; il ne s'agit pas d'un
concept étranger aux mouvements propres de cet ensemble,* mais d'un
concept « qui transforme, ; dans l'intention subjective, les concepts en ceux
que la chose a d'elle-même » (80). s
Où en sommes-nous après ces longs développements ?
Nous avons essentiellement essayé de faire resortir le relativisme et le
subjectivisme de la méthode positiviste ; ces deux caractéristiques étant dues
au fait que cette méthode se refuse au test de la réalité (et ceci malgré une
vénération apparente de l'empirisme, ou plutôt à cause de cette vénération)
et qu'elle se plaît dans un demi-monde qui connaît ses propres conventions et
traditions, sans trop se soucier de la réalité sociale ambiante. Ces insuffisances
ne sont pas nécessairement le produit de prises de position extra-scientifiques-.
Le ver est dans le germe bien avant d'être transmis au fruit ! Des problèmes
apparemment méthodologiques entraînent des conséquences fondamentales
pour toute la démarche scientifique. La dialectique est certainement dans les
choses, mais ce qui constitue une chose est déterminé par nos conceptions
théoriques. Examinons de façon schématique cette difficulté à travers deux
aspects : le rôle de l'empirisme et la problématique conceptuelle.
Personne ne saurait nier le rôle que doit jouer un empirisme bien
compris. Le tout est de savoir quelle place la vérification des hypothèses
scientifiques par les faits devrait occuper. Ce contre quoi U faut s'insurger
c'est la prétention philosophique de l'empiricisme, et notamment son
déterminisme "physicaliste" : toute expUcation du comportement humain est en
dernière analyse une explication de phénomènes physiques, c'est-à-dire une
expUcation , mécaniste. Chaque phénomène, social aussi bien. que naturel,
serait soumis, à la loi causale. Cette prétention se retrouve chez tous les
empiristes, à commencer par le grand Thomas Hobbes (Cf. par exemple le
premier livre du Leviathan) (81). Le behaviorisme moderne, qui veut réduire
le comportement humain à la seule chaîne causale stimulus-réponse, n'en est
que la dernière variante.
L'explication deductive du système positiviste de Popper est donnée
comme universellement valable, que ce soit dans les disciplines qui s'occupent
de phénomènes naturels ou dans les sciences sociales. Partout, l'explication se
fait' selon
La véritable
le modeexplication
causal : chaque
ne consisterait
fois que nous
cependant
avonspas
A, àil montrer
s'en suit B (82).

l'opération de ce principe de causalité, mais à décrire le mécanisme qui fait qu'il en


est ainsi, c'est-à-dire expliquer pourquoi le principe de causalité opère à
l'exclusion de tout autre principe d'explication, comme par exemple le
principe de la liberté de l'homme (83).
L'ECOLE DE FRANCFORT 135

C'est précisément cela que le positivisme omet de faire. Il nous offre une
description d'un principe qui n'est pas premier, mais dérivé ; sans toutefois
nous éclairer sur le principe premier. Certains positivistes sont parfaitement
conscients du déficit explicatif de leur propre expUcation (cL supra, p. 17 et
sq).-

En sciences sociales, l'empirisme se heurte à des problèmes qu'U ne


rencontrerait pas en sciences exactes. En physique, par exemple, on peut
avoir recours à un cadre général et préétabU à l'objet d'étude dans lequel
peut s'insérer chaque phénomène particulier. On appelle généralement ce
schéma de référence la « protophysique » (84). Celle-ci constitue une vue
non-hypothétique de l'espace, du temps et de la masse qui présuppose
uniquement l'arithmétique. Elle fournit le substrat, la base indispensable à
toutes les opérations de recherche particulières de la physique et surtout aux
mensurations.
qui*
Un tel cadre fait . totalement défaut aux sciences sociales, ne
disposent donc pas de cette protothéorie qui fournirait une * possibilité
d'analyse de situation de l'objet d'étude, préexistante à la recherche concrète.
Une telle protothéorie en sciences sociales devrait notamment fournir une
réponse convaincante à la situation existentielle de l'homme, qui demeure
marquée par les trois questions de Kant : Qu'est-ce que je peux savoir ?
Qu'est-ce que je peux espérer ? Qu'est-ce que je dois faire ? Ces questions
qui déterminent le « predicament » de l'homme demeurent pour l'essentiel
sans Téponse. Ceci fait planer comme une incertitude à peine cachée sur les
recherches en sciences sociales. Dans un premier temps,' tout travaU de
quantification impose des précautions conceptuelles. Le tout est de savoir si
nous sommes en état de le faire (85)/
Les travaux des quantificateurs sont d'ailleurs loin de dissiper les doutes
(voir parmi tant d'autres les résultats aberrants auxquels aboutissent les
auteurs du World handbook of social and economic indicators, édité par la
Yale University Press : ce sur quoi de tels indicateurs autonomisés nous
renseignent pour ce qui est d'un pays comme la Chine, par exemple, n'est pas
très différent et ressemble à s'y méprendre à ce qu'ils nous racontent sur tel
ou tel pays de l'Amérique Latine ou d'ailleurs !). Faute de maîtriser un
principe unificateur et ordonnateur, on procède à des agrégations arbitraires
qui ne peuvent pas produire des chaînes significatives, et cela à cause d'une
imprécision dans les termes mêmes du procédé.
La science politique, amateur- de typologies, de classifications et de
comparaisons - de toute sorte, reposant sur des variables plus ou moins
arbitraires * et plus ou moins - désincarnées, est particulièrement riche en
exemples qui montrent comment il ne faut pas procéder (86). La palme est
certainement décrochée dans un ouvrage qui prétend établir une classification
des systèmes politiques, tout en déclarant que « le but n'est pas de décrire les
caractéristiques d'un quelconque système de gouvernement actuellement
connu de ses citoyens » (87).
136 MARIO HIRSCH

Incapable de maîtriser le monde réel, l'on se met à construire un monde


artificiel. D'un autre côté, la science politique nous offre des analyses
statistiques on ne peut plus minutieuses d'élections ou de sondages qui
mettent tout en corrélation solennelle avec tout, en « décrivant un cercle
ininterrompu autour des problèmes d'importance réelle » (88). Ce genre de
recherche doit rester arbitraire aussi longtemps que le caractère profondément
"politique" des processus sous étude est perdu de vue (on a eu raison de
qualifier les poUtologues américains d'eunuques) : le fait qu'ils constituent
une expression d'intérêts et de valeurs matériels et moraux changeants, bref,
un Konstitutionszusammenhang essentiellement dynamique. Les tendances les
plus récentes de la recherche en science politique ne sont guère faites pour
nous rassurer et contribuent encore à réduire le peu de substance qui restait
à ce genre d'études.
Les fondements théoriques, qu'il s'agisse de l'analyse décisionnelle,
systémique ou fonctionnaliste, en sont d'un simplisme désarmant. Ainsi, on
ne s'intéresse plus à la nature des décisions prises mais au processus
bureaucratique qui aboutit à leur conclusion. Les responsabUités individuelles
ainsi que le contexte macro-sociologique sont écartés au bénéfice de
"processus décisionnels". Comme si un événement tel que la crise de Cuba pouvait
être expliqué par une analyse du fonctionnement de la bureaucratie
américaine ! (89).
Ces piétinements des sciences sociales, et on pourrait multiplier les
Ulustrations à l'infini, devant une réalité sociale qui défraye tout formalisme
tiennent pour l'essentiel à l'absence d'une « protothéorie » dans ces
disciplines. Jusqu'ici, l'idée de la structure historique demeure la meilleure
approximation d'une conception socio-historique du champ d'étude (90).
Qu'est-ce qu'on peut faire dans l'immédiat pour sortir de l'impasse dans
laquelle les sciences sociales se sont embourbées ? Une première tâche
consisterait à restructurer l'appareU conceptuel qui est le nôtre. Cette
nécessité a été vue avec une grande acuité par un penseur comme Anouar
Abdel-Malek.
Pourquoi faut-U s'attaquer à ce problème en priorité ?
Essentiellement parce qu'une science sociale qui se donne comme tâche
le Verstehen et non pas seulement le Erklàren doit résoudre d'abord le
problème épistémologique fondamental d'une interrogation conceptuelle sur
ce qui peut être dit de manière sensée (91). L'intérêt de la recherche en
sciences sociales réside dans une elucidation des rapports entre extériorité et
intériorité, entre subjectivité et objectivité, mais aussi entre facteurs exogènes
et facteurs endogènes à .une culture nationale donnée, à une époque
caractérisée par la préeminance de facteurs hégémoniques, à la fois sur le plan
interne et externe. Or, les concepts occupent une place charnière dans cette
interrogation : Donner l'essence de la proposition signifie donner l'essence de
toute description, c'est-à-dire l'essence du monde » (92).
Le positivisme démissionne devant cette tâche. Critiquant Lazarsfeld,
Mills note que dans la théorie sociale positiviste, la théorie se réduit à une
L'ECOLE DE FRANCFORT 137

collection systématique de concepts qui constituent des variables pouvant


servir dans l'interprétation de données statistiques.

De la dialectique des Lumières à la dialectique négative

Tout au long de ces pages, je n'ai pas quitté le niveau d'un inventaire
critique et essentieUement négatif des démarches scientifiques dominantes.
Très peu de points lumineux sont apparus. Est-ce qu'on peut aller vraiment
au-delà et fonder positivement une nouvelle théorie sociale ?
La théorie critique lançait ce défi, sans vraiment satisfaire les espoirs
auxquels U donnait lieu. Elle n'a pas quitté la position, importante, U est vrai,
de celui qui répertorie minutieusement l'inventaire des dégâts causés au
monde par une civUisation qui repose sur le principe positiviste (93). Un de
ses adhérents a cependant essayé de dépasser cette position de négation
absolue. Nous voulons parler de Jurgen Habermas (94).
Cet auteur, fidèle à Marx en cela, nous propose l'ébauche d'une théorie
sociale dans une intention pratique. L'interprétation de l'évolution doit
comprendre en même temps une interprétation à la fois du Entstehungs-
zusammenhang (rapport de constitution) et du Verwendungszusammenhang
(rapport d'utilisation) de la théorie. Celle-ci doit indiquer les conditions qui
rendent possible une auto-réflexion sur l'histoire de l'espèce humaine et elle
doit nommer le destinataire qui peut, à l'aide de la théorie, s'éclairer sur son
rôle émancipateur dans le processus historique (95). La théorie est ainsi un
moment catalysateur nécessaire du Lebenszusammenhang (rapport de vie)
qu'elle analyse. Elle l'analyse comme un rapport de contrainte dans la
perspective de son dépassement. Cette réflexion théorique et pratique s'insère
dans des réflexions qui visent à fonder une épistémologie que Habermas veut
matérialiste.
Il a effectivement tenté d'élaborer une protothéorie, en précisant le
cadre transcendental (système de concepts de base) dans lequel nos
expériences peuvent être organisées a priori et avant le processus investigatif
proprement dit. Mais Habermas construit ce cadre transcendental de manière
explicite contre celui de Marx. Il propose en effet une relativisation de
l'applicabilité du rapport de base marxien travaU salarial/capital et de la
théorie de la lutte des classes qui en découle :
« Le cadre catégoriel dans lequel Marx a formulé les conceptions fondamentales du
matérialisme historique doit être reformulé. Le rapport entre forces de production et
relations de production devrait être remplacé par le rapport plus abstrait de travaU et
interaction » (96).
Habermas construit sur ce rapport fondamental deux types de
comportement social qui devraient déterminer toute tentative d'appréhender cette
réalité sociale : le comportement instrumental (travail) et le comportement
communicatif (interaction).
Les intérêts épistémologiques (Erkennlnisinteressen) sont invariablement
déterminés par des impératifs de la structuration de la vie socio-culturelle qui
MARIO HIRSCH '
138
elle-même est caractérisée par le travaU et le langage. Habermas se croit obligé
de transformer le cadre de référence marxien parce qu'U estime devoir
constater que les forces productives auraient perdu leur force révolutionnaire,
l'instance de négation dont parlait Marcuse. Comme d'autre part, U prétend
s'attacher à l'idée d'une théorie sociale dynamique, U est obligé de trouver un
substitut au « moteur de l'histoire » qu'U rejette dans son expression
marxienne.
Tirant notamment argument de ce que la technique et la science seraient
devenues les forces productives les plus importantes, Habermas conclut à
l'inapplicabilité de la théorie de Ja valeur-travaU de Marx et U procède à
relativiser la théorie de l'infrastructure-superstructure en arguant d'une
autonomie dû politique. Ces réflexions ont acquis un caractère systématique avec
l'ouvrage le plus récent de Habermas (97), où U développe une théorie du
capitalisme d'après trois interrogations fondamentales i
Pourquoi le problème de la légitimation devient-U le problème le plus
important dans une société capitaUste avancée ?
Est-ce que les conflits, contrôlables sous l'effet de la planification
étatique, ont été déplacés au niveau du système poUtique ?
Est-ce qu'une théorie, poUtique des crises doit remplacer la théorie
économiste des crises ?
De cette interrogation qui bouleverse considérablement la démarche
traditionnelle du politôkonomischer Ansatz, Habermas tire des conclusions
importantes, quant aux chances de transformation d'un tel système et à
l'organisation politique. »
C'est indéniable que Habermas a mis le doigt sur une évolution évidente,
et dans ce contexte, sa théorie sociale, qui insiste sur le nécessaire
déplacement de l'accent de l'analyse de la sphère des rapports de production à la
sphère des rapports de communication, constitue une des innovations les plus
intéressantes dans le domaine de la théorie politique.
Mais la critique que fait Habermas de Marx se situe à un autre niveau,
c'est-à-dire ce qu'U appelle la théorie objectiviste de la révolution (98).
, Prisonnier de la logique implacable, de sa théorie de l'histoire, Marx
serait conduit à situer la dynamique du processus historique à l'écart de
l'action et de la volonté des hommes dans un lieu imaginaire où ne jouerait
plus que l'évolution de la contradiction entre forces de production techniques
et rapports de production.
La révolution deviendrait , ainsi simple fonction du progrès
technique (99).
Bien que cette correction opérée sur les conceptions marxiennes se
rattache à toute une tradition qui va de Karl Korsch jusqu'au groupe Praxis,
l'accent mis sur l'idée de la subjectivité d'individus libres, que ce soit chez ces
auteurs ou chez Adorno, Horkheimer et Habermas, n'est pas sans poser des
problèmes et constitue dans une certaine mesure une régression par rapport à
ce qu'on peut considérer comme le principal acquit marxiste.
L'ECOLE DE FRANCFORT 139

De la sorte, on perd notamment de vue l'unité entre théorie et praxis, si


typique et si essentielle pour le marxisme « orthodoxe ».
Le matérialisme historique ne se borne pas à fournir une explication de
l'évolution sur la base concrète de l'analyse de la production pour indiquer
ensuite seulement le destinataire de son message, qui s'en servira s'U le désire
dans i'implémentation de son action révolutionnaire, comme le fait croire
Habermas. L'analyse de l'évolution historique des rapports de production est
en même temps la prise en considération ainsi que la prise de conscience de
la classe sociale appelée à agir sur cette évolution : i
« La démonstration systématique d'une réaUté de classe emancipative nécessaire et
fatale est le noyau de l'unité de la théorie et de la praxis ainsi que du dépassement
de la phUosophie » (100).

L'abandon conscient du destinataire social casse le caractère


systématique de la théorie de Marx. C'est pourquoi le marxisme des auteurs de la
théorie critique (et notamment la posture théorique d'un Habermas) est
beaucoup plus méthode que théorie. Conséquent avec sa réduction et sa
révision du marxisme, Habermas doit également retoucher le concept de
praxis. Il concède au maintien de cette notion sous la forme réduite de
communication (101).
C'est l'analyse de l'uvre de Freud qui lui semble imposer cette révision.
Après l'abandon du réfèrent « prolétariat », Habermas s'aperçoit qu'U ne peut
plus se baser uniquement sur Marx dans son effort de construire une théorie
sociale systématique. Freud lui fournit une solution de rechange pour la
dimension perdue, en ce qu'il aurait réalisé que le « problème
anthropologique fondamental n'est pas l'organisation du travaU mais le développement
d'institutions qui résolvent de manière durable le conflit entre surplus de
pulsions et contraintes de la réalité » (102).
Ce glissement du champ conflictuel de la- société de la sphère objective
des rapports de travail vers une dimension subjective psycho-sociologique que
Habermas constate à la suite de Freud lui fournit la justification principale
pour la thèse selon laquelle le politique, et notamment la domination
(Herrschaft dans le sens weberien) (103) et l'idéologie gagnent une autonomie
et une importance propres par rapport à l'infrastructure. Il est fort probable
que Habermas proclame un peu trop vite la mort d'une analyse politico-
économique en termes de classes, alors que cette réalité est loin d'être
dépassée dans les faits et que les sociologues empiristes se trouvent de plus en
plus confrontés par ce phénomène et se voient obligés de l'incorporer dans
leur appareU conceptuel (104). *
.

Les événements récents du Chili ainsi que les grèves sauvages qui éclatent
un peu partout montrent, s'il en était besoin, que les vieux antagonismes
n'ont pas été résorbés par la rationalité envahissante de la civilisation
technologique et1 ont acquis une dimension internationale bien inquiétante
(firmes multinationales) (105). Habermas renonce sans conteste trop
facilement à une certaine arme de la critique qui attend toujours, pour ce qui est
140 MARIO HIRSCH

de l'efficacité, un remplaçant adéquat. L'émancipation de l'homme n'est pas


une question de libération du processus de communication (Habermas parle
sans cesse du mythe d'un herrschaftsfreier Diskurs), mais une question de
Ubération à l'égard de la domination concrète d'une . classe sur les
autres (106).
La sociologie doit analyser et critiquer ces systèmes de domination et
non pas se réfugier dans la critique de processus de communication plus ou
moins faussés (à la manière du systémisme américain), si elle veut honorer
son intérêt épistémologique émancipatoire. Le "discours" ne saurait remplacer
le combat politique à une époque où le "discours" continue à être faussé par
les rapports de domination d'une classe sur toutes les dimensions de la vie
humaine.
On constate ainsi que cette pensée, si prometteuse, débouche sur une
aporie insurmontable.
Elle n'a pas su maintenu- ses positions face à un système qui lui
paraissait détestable dans son ensemble, notamment en ce qu'elle n'a pas
réussi, malgré des efforts louables, à déchiffrer le principe de ce système
(nous parlons évidemment surtout de Habermas et non pas de l'ensemble des
adhérents de la théorie critique, bien que ces remarques s'appliquent aussi
dans une moindre mesure à Adorno et Horkheimer). C'est un peu la tragédie
de la théorie critique dans son ensemble qui se trouve Ulustrée par le cas de
Habermas.
Illustrons ces propos pessimistes à l'aide d'une description sommaire de
l'évolution de la pensée de Horkheimer et d'Adorno dans les derniers stades
de leur vie. La perspicacité de ces auteurs n'est certes pas en cause. Ils avaient
une conscience aiguë du mal du siècle, ainsi que nos développements sur leur
critique du positivisme, nous l'ont abondamment montré.
Les processus Scientifiques, mis en marche par le siècle des Lumières
(Aufklârung), se transforment en positivisme qui s'abstient de critiquer le
monde automatisé et devient ainsi la condition nécessaire pour le règne de la
terreur de la civilisation technologique :
« Notre travaU part d'une aporie : nous ne doutons pas que la liberté en société est
indissociable d'une pensée émancipatrice. Mais l'émancipation se détruit eUe-même ».
C'est ainsi que Horkheimer et Adorno entament leur ouvrage commun
Dialektik der Aufklârung de 1948, profondément marqués par la catastrophe
nationale-socialiste et le fiasco du bolchévisme.
De plus en plus par la suite, ils seront attirés par une ontologie du
désespoir, une dialectique négative qu'Adorno expose avec un dernier sursaut
d'espoir dans son ouvrage phUosophique majeur Negative Dialektik (107).
Dans la dialectique « positive » de Hegel, la négation de la négation devient
position et le cheminement de la dialectique acquiert dans la «
Phénoménologie de l'Esprit » le statut de garant de la vérité : le tout est le vrai.
Adorno oppose à cette note positive une espèce de rationalisation de
l'absence d'illusion : Le tout, est le non-vrai. Il on déduit l'impossibilité de
L'ECOLE DE FRANCFORT 141

toute théorie, car une théorie qui serait déterminée en dernière analyse par
une société dans laquelle des hommes sont massacrés en masse, ne peut pas
être vraie, tout comme cette société ne peut pas être vraie. Adorno estime
que la philosophie a raté de manière définitive. Ainsi, U est en quelque sorte
encore plus hégélien que le grand phUosophe lui-même en renvoyant la
dialectique à elle-même. Elle perd ainsi tout rapport avec la société dénoncée
globalement comme fausse.
Pour prophétiques qu'elles soient, ces idées se condamnent à leur propre
inefficacité ; la constatation de la négativité radicale de ce monde écarte toute
velléité d'action et pousse à la résignation. Horkheimer, tout grand bourgeois
qu'U était, ne se plaisait pas dans cette impasse, d'autant plus qu'U n'était pas
prêt à renoncer aux grands principes de la révolution bourgeoise. Il s'en sortit
effectivement par un recours à une théologie sécularisée, au grand désarroi de
ses disciples qui préféraient interpréter ce développement comme un signe de
décadence due au grand âge du maître, plutôt que d'y voir un aboutissement
logique d'une théorie radicale du « tout à fait autre ».
Désespérant de trouver une trace de ce Ganz andere en ce monde,
HorkheUner avait fini par le projeter dans l'au-delà, préférant renoncer au
monde, plutôt que d'abandonner cette dimension (108).
Ses prémisses t- die rastlose Selbstzerstôrungen der Aufklârung zwingt
das Denken * dazu, * sich auch die letzte Arglosigkeit gegeniiber den
Gewohnheiten und Richtungen des Zeitgestes zu verbieten (109) (l'incessante
auto-destruction du Siècle des Lumières contraint la pensée de s'interdire toute
naïveté à l'égard des coutumes et tendances de l'esprit de l'époque) ¦*- d'une
critique phUosophique radicale finissent ainsi par rattacher la théorie critique à
un courant ininterrompu de pensée utopiste :
« Ohne Dimension Zukunft, uns als adàquat denkhar, aktivierbar bleibend, hait es
ohne hin kein Dasein lange aus. So zeigt in niedergehenden Zeiten wenigstens ein
horror vacui, doch in aufsteigenden allemal ein Plus ultra, dass utopisches
Bewusstsein lebt. Um so scbJimmer, wenn eine GeseUschaft, die nient mehr
abstrakt-utopisch, sondern mit dem Weg zur Sache vermittelt sein wUl, gefàhrlich im
Weg fehlgreift. 1st der revolutionâre Vollzug nicht dazu da, abstrakt an Um
herangebrachte Idéale zu verwirkUchen, so erst nicht konkret erschienene zu
diskreditieren, gar durch katastropale Mittel zu vernichten. Und die vorhandenen
Tendenzen des Uebergangs in einer Gesellscha wird der Vollzug nur dann aktiv in
Freiheit setzen, wenn das utopische Ziel so unverfâlscht wie unabgedankt vor Augen
steht. Auch wenn die Utopien ihre noch so greifbaren Optima bestenfaUs
versprochen haben, jedoch als objektiv real môglich » (1 10). .
(Sans dimension d'avenir, pensable comme conforme au moi, et demeurant
activable, aucune existence n'est d'aUleurs possible à la longue. Le fait qu'en période
de déclin nous trouvions toujours au moins « l'horreur du vide » et en période
ascendante toujours un « plus ultra », montre bien la vitaUté de la conscience
utopique. U n'en devient que plus redoutable quand une société qui fuyant
l'abstraction utopique, cherche son chemin concret, se trouve dangereusement
dévoyée. L'accomplissement révolutionnane n'est-U pas essentiellement destiné à
142 MARIO HIRSCH

réaUser des idéaux reçus en tant que concepts, et non pas de discréditer ceux qui se
présentent concrètement, ni surtout de les détruùe catastrophiquement i et les
tendances vers une transformation, existantes au sein d'une société, ne seront
vraiment libérées par l'accompUssement révolutionnaùe que lorsque le but utopique
aura conservé, à l'évidence, son authenticité et son actualité. Et cela même lorsque
l'utopie aura présenté ses objectifs comme des promesses optimales, mais
objectivement réaUsables).

NOTES .

(1) A noter que depuis une année, les éditions Gallimard et Payot ont entrepris un programme de
traduction ambitieux qui rendra accessibles sous peu les ouvrages majeurs au public français. Pour une
vue d'ensemble, voir J.M.Vincent, Fétichisme et société, Anthropos, Paris, 1973, dont un chapitre
rend compte de l'Ecole de Francfort. '
(2) Voir l'ouvrage fondamental de Martin Jay,. The Institute for Social Research (en cours de
traduction chez Gallimard).
(3) Le premier concept a été créé par Dhal/Lindbloom, (Economies, Politics and Welfare, Harper,
New York, 1954), théoriciens du libéralisme dans l'acception américaine, le second par Popper.
(4) « The rubbish that lies in the way to knowledge » (J. Locke, Essay concerning human
understanding.
(5) Et pourtant, le pape de la « sociology of science » américaine, Robert Merton, a clairement
pressenti les dangers que peut avoir une telle vue mutilée. Voir son « organized scepticism » qui devrait
être à la fois « a methodological and an institutional mandate » (R.K. Merton, Social theory and social
structure, Free Press, Glencoe, 1963, p. 560).
(6) L. Kolakowski, Positivist Philosophy, Penguin, Harmondsworth, 1972, p. 244.
(7) G. Lukacs, Geschichte und Klassenbewusstsein, Luchterhand, Neuwied, 1970, chapitre « Die
Verdinglichung und das Bewusstsein des Proletariats ».
(8) Cette citation est tirée d'un ouvrage controversé que, partant d'une discussion critique de
l'uvre de Max Weber, épingle le rôle et le caractère historique de la méthode de la sociologie
bourgeoise : W. Lefebvre, Zum historischen Charakter und zur historischen Funktion der Méthode
bùrgerlicher Soziologie, Suhrkamp, Frankfurt, 1971, p. 94.-.
(9) Alvin Gouldner cite l'exemple d'un ouvrage récent, American Sociology, édité par Parsons et
supposé faire le point de la recherche. Alors que la société américaine est déchirée par la guerre du
Vietnam et les émeutes raciales, les auteurs dont notamment S.M. Lipset n'en soufflent mot et
pratiquent la « self-congratulatory celebration », le « patriotic pitch » et le « triumphal theme » : The
coming crisis of Western Sociology, Heineman, Londres, 1971. .
(10) Ainsi, le rêve d'Auguste Comte serait enfin réalisé. La méthode scientifique nous permettrait
de passer, après les errements de l'état théologique et de l'état métaphysique, dans les certitudes de
l'état positif. Le principal théoricien de la méthode scientifique est Karl Popper. Son ouvrage Die
Logik der Forschung, paru pour la première fois en 1936, a été traduit en 1973 chez Payot. Pour une
application sympathisante des principes universaux de la méthode scientifique aux sciences sociales, cf.
K.D. Opp, Méthodologie der Sozialwissenschaften, Rohwolt, Reinbek, 1970...
(11)11 ne faut d'ailleurs pas s'imaginer que la «méthode scientifique» soit quelque chose qui
n'influe guère sur la démarche concrète des sciences sociales et demeure cantonnée dans les sphères
éthérées de l'épistémologie et de la philosophie. Les préceptes de Popper ont été intégrés dans la
plupart des sciences sociales, surtout d'inspiration anglo-saxonne, ne serait-ce que comme justification
idéologique d'un certain « habitus » scientifique. Pour la science politique par exemple, voir V. Van
Dyke, Political science, a philosophical approach, Standford University Press, 1962 et Dhal Neubauer,
eds. Readings in modern political analysis, Prentice Hall, Knglewood Cliffs, 1968.
(12) Th.W. Adorno, Studien zu Hegel, Suhrkamp, Frankfurt, 1963, p. 89. Cf. du même auteur : Zur
Metakritik der Erkenntnistheorie*, Suhrkamp, Frankfurt, 1975.
(13) L. Sklair, Organized knowledge, Paladin, St. Albans, 1973, passim. Voir également la récente
étude de l'OCDE sur l'état actuel de la recherche dans les sciences sociales en France qui dégage
d'autres conséquences du processus d'institutionalisation.
L'ECOLE DE FRANCFORT , 143

(14) Telle est la conception qui se dégage de la plupart des contributions de l'ouvrage édité par
I. Lakatos et A. Musgrave, Criticism and the growth of knowledge, Cambridge University Press, 1971.
(15) T.S. Kuhn, The structure of scientific revolutions, Chicago University Press, 1962. Voir
également H. Martins, The Kuhnian revolution and its implications for sociology, in C. Nossiter, éd.,
Imagination and precision in the social sciences, Faber, London, 1972.
- (16) Cette remarque nous permet de faire peu de cas des arguments avancés par Merton (op. cit.)
et Popper (The open society and its enemies, Routledge, London, 1962) sur la correspondance entre
normes scientifiques et société libérale. A contraster avec J. Bernai, The social function of science,
Routledge, London, 1939 et du même, Science in History, Penguin, Harmondsworth, 1971.
(17) Lettre de Marx à Engels du 27.6.1867, in Mew, vol. 31, p. 313. Pour une critique
systématique du caractère pseudo-concret de la démarche positiviste, voir K. Kosik, Die Dialektik des
Konkreten, Suhrkamp, Frankfurt, 1967.
(18) K.R. Popper, The poverty of historicism, Routledge, London, 1957, pp. 64-68. De manière
assez significative, Popper prend d'ailleurs comme cible principale le système philosophique du
marxisme ; voir également l'ouvrage The open society and its enemies, déjà cité. L'orientation libérale
de cette tendance n'est pas seulement un réflexe philosophique mais une attitude politique (Cf.
également l'ouvrage de Lakatos et Musgrave déjà cité).
(19) E.H.Carr, What is history, Penguin, Harmondsworth, 1964, p. 155.
(20) Th.W. Adorno, Einleitung zu Adorno, Popper, Habermas et alt., Der Positivismusstreit in der
deutschen Soziologie, Luchterhand, Neuwied, 1969, p. 43.
(21) Th.W. Adorno, Der Positivismusstreit, op. cit., p. 44.*
(22) Th.W. Adorno, Minima Moralia, Suhrkamp, Frankfurt, 1968, p. 7.
(23) C.G. Hempel, Problems and changes in the empiricist criterion of meaning, in « Revue
Internationale de Philosophie », 1950.
(24) K.R. Popper, Der Positivismusstreit, op. cit., p. 117.
(25) P. Sorokin, Fads and Foibles in modern sociology, H. Regnery Co., Chicago, 1956, chapitre 7,
voir aussi la bible de la sociologie positiviste r R. Konig, et ait., Handbuch der empirischen
Sozialforschung, Enke, Stuttgart, 1964.
(26) S. Ossowski, Die Besonderheiten der Sozialwissenschaften, Suhrkamp, Frankfurt, 1973, p. 148.
(27) Voir par exemple les middle-range theories de Merton.
(28) Relevé par J. Habermas et ait., Der Positivismusstreit, op. cit., p. 239.
(29) K.R. Popper, Conjectures and Refutations, Routledge, London, 1963, pp. 23 et 387. '
(30) A.V. Cicourel, Method and measurement in sociology, Free Press, Glencoe, 1964, p. 18.
(31) En face de cette réalité, il incombe au savant de rendre manifestes les valeurs qui entrent dans
son entreprise, de découvrir ses préjugés. Cf. G. Myrdal, Value in social theory, Macmillan, London,
1958, et du même, Objectivity in social research, Panthéon, New York, 1969, ainsi que L. Bramson,
The political context of sociology, Princeton University Press, 1960.
(32) C'est le terme de Max Weber : Gesammelte Aufsâtze zur Wissenschaftslehre, Mohr, Tubingen,
1968, p. 15. Voir aussi D. Henrich, Die Einheit der Wissenschaftslehre Max Webers, Mohr, Tubingen,
1952.
(33) A. Rapoport, Various meanings of theory, in : « American Political Science Review 52 » (2),
1958. Voir également les travaux de M. Polanyi et de M. Green, The knower and the known, Faber &
Faber, London, 1966..
(34) F.S.C. Northrop, Thé logic of the sciences and the humanities, Meridian Books, New York,
1959, p. 119.
(35) J. Habermas, Zur Logik der Sozialwissenschaften, Suhrkamp, Frankfurt, 1970, p. 11.*
(36) Cf. C. McCoy, J. Playford, Apolitical politics, a critique of behavioralism, Cromwell, New
York, 1967 et M. Surkin, A.Wolfe eds., An end to political science, Basic books, New York, 1970.
Voir aussi P. Bachrach, M.S. Baratz, Two faces of power, « American Political Science Review » 56.
(4), 1962.
(37) B.F. Skinner, Beyond freedom and dignity, Knopf, New York, 1971.
(38) Sur ces deux traits, cf. P. Feyerabend, Ueber konservative Ziige in den Wissenschaften und ihre
Beseitigung, Club Voltaire 1, Munchen 1964 ainsi que l'ouvrage édité par Robin Blackburn : Ideology .
in social science, Fontana, London, 1972.»
(39) Cf. chez Popper la corresponsance logique entre prognose ef explication, le succès de la
prognose déterminant la valeur de l'explication. ,
(40) K.R. Popper, Conjectures and refutations, op. cit.
(41) Nous ne pouvons qu'effleurer cet aspect très riche des écrits d' Adorno, Signalons que la
théorie esthétique de cet auteur, qui prend le contrepied de celle de Lukàcs, est en cours de traduction
144 MARIO HIRSCH

chez Klinksieck, Paris. Cf. également M. Jimenez, Adorno, penseur de l'art, 10/18, Paris, 1973, ainsi
que la page double consacrée par Le Monde du 25.10.74 à l'Ecole de Francfort.
(42) Cf. le mémoire de maîtrise présenté en 1974, sous la direction de Georges Kassai à Paris VI
(Jussieu) par Claudia Hartmann et qui s'attache précisément à établir le dialogue entre Barthes et
Adorno. Cf. aussi, P.V. Zima, L'Ecole de Francfort, Editions Universitaires, Paris, 1974.
(43) G. Patzig, Postface à: R.Carnap, Scheinprobleme in der Philosophie, Suhrkamp, Frankfurt,
1970, p. 120.
(44) Ceux qui s'intéressent à la poursuite de cette discussion se reporteront utilement à
P. Lazarsfeld, M. Rosenberg eds., The language of social research, Free Press, New York, i955 et
E. Topitsch, Hg., Logik der Sozial wissenschaften, Kiepenheuer und Witsch, Ko In, 1965. Cf. aussi
B. Hindess, Models and masks empiricist conceptions of scientific know Ledge, in « Economy and
Society », May 1973.
(45) M. Horkheimer, Kritische Théorie, Fischer, Frankfurt, 1969, p. 140.
(46) Voir par exemple la controverse entre Jùrgen Habermas et un tenant de la sociologie
systémique, Niklas Luhmann : Théorie der Gesellschaft oder Sozialtechnologie, Was leistet die
Systemforschung ? , Suhrkamp, Frankfurt, 1971.
(47) Voir par exemple K. Mannheim, Ideology and Utopia, Routledge, London, 1971 ou l'ouvrage
fortement teinté de phénoménologie de P. Berger, Th. Luckmann, The social construction of reality,
Anchor, New York, 1966.
(48) Voir de ce dernier « Negative Dialektik », Suhrkamp, Frankfurt, 1966, mais aussi leur uvre
commune de 1948 : « Dialektik der Aufklârung », Fischer, Frankfurt, 1971.
(49) Un des rares théoriciens à penser la tâche de la restructuration de la pensée sociale dans ce
contexte de la situation globale, marquée par le déchn du monde occidental hégémonique et la
renaissance de la périphérie, est Anouar Abdel-Malek. Voir de cet auteur extrêmement stimulant « La
dialectique sociale », Le Seuil, Paris, 1972. Se rapproche de ces exigences un jeune universitaire
allemand qui gravite autour de la théorie critique, Bernard Willms : Entwicklung und Revolution,
Makol, Frankfurt, 1972.
(50) Ce sont les termes d'une étude très officielle faite par le Centre pour la recherche et
l'innovation dans l'enseignement de l'OCDE sur l'interdisciplinarité ; conclusion de G. Michaud, OCDE,
Paris, 1972, p. 294.
(51) G. Berger, in : étude de l'OCDE précitée, p. 54. .
(52) Ces concepts, propres à la philosophie phénoménologique de Husserl, ont été repris de façon
heuristique intéressante par A. Schùtz : Collected Papers, L, Nijdhoff, Leyden, 1962. La théorie
critique les a dynamisés de manière très heureuse : « Ce dont la phénoménologie philosophique rêvait
comme quelqu'un qui rêve de se réveiller, le ad res, pourrait incomber à une philosophie qui ne songe
pas à conquérir ces choses avec la magie d'une contemplation de l'essence, mais qui incorpore les
médiations objectives et subjectives » (Adorno, Eingriffe, Suhrkamp, Frankfurt, 1964.
(53) Th.W. Adorno, Der Positivismusstreit, op. cit., p. 81. -
(54) Cf. la controverse entre J. Habermas et N. Luhmann : Théorie der Gesellschaft oder Sozial
technologie, op. cit., et B. Schaefers, Hg., Thesen zur Kritik der Soziologie, Suhrkamp, Frankfurt, 1969.
(55) Ainsi Max Horkheimer dans un essai célèbre des années 30 (« Traditionnelle und kritische
Théorie »), repris dans Horkheimer, Kritische Théorie, op. cit.
(56) Th. W. Adorno, Negative Dialektik, op. cit., pp. 15 et 196. Voir aussi du même \Drei Studien zu
Hegel, Suhrkamp, Frankfurt, 1969 et Stichworte, Suhrkamp, Frankfurt, 1969.
(57) Karl Popper a fait porter à juste titre la controverse sur ce point. Cf. The poverty ofhistoricism,
op. cit.
(58) « Nur Bewegung also mit dem zu Erfullenden in sich ist also, die wirkliche Dialektik der
Unruhe, nà'mlich der Unerfùlltheit der Unangemessenheit. Kben darauf, auf die unvorhandene
Anwesenheit des Vollkommenen im Unvollkommenen, damit letzteres ùberhaupt ein so schmerz-
liches wie stachelndes sein konne, zielte Hegels tiefer Satz : 'Das Unvollkommene als das Uegenteil
seiner selbst ist der Widerspruch,.. der Impuis des Lebens in sich selbst, die Rinde der Fremdheit seiner
selbst zu durchbrechen » (E. Bloch, Tùbinger Einleitung in die Philosophie 2, Suhrkamp, Frankfurt,
1964, pp. 66-67.
(59) Th. W. Adorno, Der Positivismusstreit, op. cit., p. 127.
(60) Cette distinction a été faite par le politologue W. D. Narr Theoriebegriff und Systemtheorie,
Kohlhammer, Stuttgart, 1969, p. 69 et sq.
(61) Ces concepts sont ceux du grand philosophe marxiste Ernst Bloch : Prinzip Hoffnung et Zur
Ontologie des Noch-Nichtseins, tous les deux chez Suhrkamp, Frankfurt, 1962.
L'ECOLE DE FRANCFORT 145

(62) E. Bloch, Subjekt-Objekt, Erlauterungen zu Hegel, Suhrkamp, Frankfurt, 1971, p. 144. Nous
venons déjà à plusieurs reprises de citer Bloch à l'appui de thèses de l'Ecole de Francfort. Sans qu'il
fasse directement partie de ce mouvement, cet auteur est cependant suffisamment proche de
Horkheimer et d' Adorno pour que ce procédé soit légitime.
(63) G. W. F. Hegel, Vorrede zur Phànomenologie des Geistes, Meiner, Hamburg, 1952, p. 19.
(64) Cf. Th. W. Adorno, Negative Dialektik, op. cit., et l'introduction d'Oskar Negt à Deborin/Bu-
charin, Kontroversen ùber dialektischen und mechanistischen Materialismus, Suhrkamp, Frankfurt,
1969. Voir aussi l'ouvrage collectif Die Frankfurter Schule im Lichte des Marxismus, Verlag
Marxistische Blatter, Frankfurt, 1970.
(65) K. Marx, Das Kapital, Bd. I, Mew, Berlin, 1968, Bd. 23, p. 27. -
(66) Pour poursuivre cette discussion, voir H. Lefevbre, Logique formelle - logique dialectique,
Anthropos, Paris, 1970.
(67) Voir en outre V. O. Key, The politically relevant in surveys, Public Opinion Quarterly 24,
1960, ainsi que la critique de l'entropie du fonctionnalisme que fait Gouldner : The coming crisis of
Western sociology, op. cit., p. 373 et sq. Voir aussi la critique que font J. P. Cot et J. P. Mounier de
l'analyse systémique : « Car Easton cherche les variables explicatives du système poUtique, non dans la
société globale, mais dans les transactions du système avec cet environnement insaisissable... Dans cette
perspective, l'analyse des phénomènes reste autonomisée... Au lieu d'étudier la structure politique dans
son essence, on essaie d'en saisir les frontières. Reprochant aux autres auteurs de s'obnubiler sur le
pépin du fruit, Easton se contente d'en analyser la peau (Pour une sociologie politique 1, Le Seuil,
Paris, 1974. pp. 224-225).
(68) C'est le terme de Popper dans The poverty ofhistoricism, op. cit., passim.
(69) Th. W. Adomo, Der Positivismusstreit, op. cit., p. 16.
(70) C. W. Mills, The sociological imagination, Oxford University Press, New York, 1959, p. 134.
Pour une application concrète de ces préceptes, voir l'excellent ouvrage de B. Moore, Social origins of
dictatorship and democracy, Beacon, Boston, 1967 (voir notamment l'appendice « A note on Statistics
and conservative historiography »).
(71) Th. W. Adorno, Zur Logik der Sozialwissenschaften, in « Der Positivismusstreit », op. cit.,
p. 97.
(72) Pour la conception positiviste de la totalité, cf. A. Stinchcombe, Constructing social theories,
Harcourt, New York, 1968, chapitre 2.
(73) K. R. Popper, Die Logik der Sozialwissenschaften, in Adorno^ Popper, Habermas, Der
Positivismusstreit, op. cit., p. 166.
(74) K. R. Popper, Logik der Forschung, op. cit., section 1-7. Cf. également son The open society
and its enemies, op. cit., vol. 2, pp. 282-85.
(75) Th. W. Adorno, Der Positivismusstreit, op. cit., pp. 35-3*>.
(76) K. R. Popper, What is dialectic ? , in : « Conjectures and refutations », op. cit.
(77) Voir par exemple N. Geras, Marx and the critique of political economy, in : Blackburn, éd.,
« Ideology in social science », op. cit., et E. Mandel, La formation économique de la pensée de Karl
Marx. Maspero, Paris, 1967.
(78) Pour cette distinction entre opérationalismc et réalisme théoriques voir E. Nagel, The structure'
of science, Macmillan, London, 1961, pp. 129-152, ainsi que R. Harre, Theories and things, Macmillan,
London, 1965 et pour une exposition du réalisme théorique S. F. Nadel, The theory of social
structure, Cohen & West, London, 1957, ainsi que S. Ossowski, La structure de classe dans la
conscience sociale, Anthropos, Paris, 1971.
(79) Th. P. Wilson, Conceptions of interaction and forms of sociological explanation, in « American
Sociological Review » 35, 1970.
(80) Th. W. Adorno, Sociologia II, Frankfurter Bcitràge zur Soziologie, Band 1, Europaische
Vcrlagsanstalt, Frankfurt, 1962, p. 206.
(81) Nous ne pouvons pas poursuivre dans le détail cette discussion de l'empirisme. Pour une vue
plus complète, cf. A. Ryan, The philosophy of the social sciences, Macmillan, London, 1970. -
(82) K. R. Popper, The poverty of historicism, op. cit., p. 149 et sq.
,

(83) Comme le fait par exemple E. Durkhcim avec son concept de contrainte sociale (Les règles de
la méthode sociologique, Presses Universitaires de France, Paris, 1968, p. 6).
(84) Le terme est de P. Lorenzen, Methodisches Denken, Athenàum, Frankfurt, 1968, p. 142.
(85) Voir par exemple la notion de spécificité historique d'Anouar Abdcl-Malek et la critique que
fait cet auteur de la sociologie comparative : « ne conviendrait-il pas de mettre l'accent plutôt sur le
facteur endogène, sur la structure interne du terrain étudié, en un mot sur la spécificité, en lieu et
place de Funanimisme théorique, universalistc et équivalentiste ? »... En d'autres termes, la profondeur

l'homme et la société n. 35/36 - 10


146 MARIO HIRSCH

du champ historique est bien le visage que revêt le concept de temps dans la saisie de la maintenance
et de la densité dialectique sociale dans l'histoire des sociétés humaines, le cadre général... où prend
forme la spécificité historique donnée d'une société nationale donnée au sein d'une aire culturelle
donnée, elle-même en dernier ressort, composante d'une parmi les grandes civilisations du monde » (La
Dialectique Sociale, op. cit., pp. 331 et 334). -
(86) Voir par exemple D. Apter, Politics of modernisation, Chicago University Press, 1963 et J. La
Palombara, éd., Bureaucracy and political development, Princeton University Press, 1963, E. R. Leach
fait remarquer à l'adresse de ce genre d'approche : « Functionalist thinking sees good categories as
abstract tools devoid of specific context which can be passed from scientist to scientist and society to
society like a hammer. In practice these tools are culture-bound » (The political system of Highland
Burma, Beacon, Boston, 1965). Cf. aussi la contribution d'A. Abdel-Malek à la table ronde T.S.S.C. -
I.S.A. sur « Priorities in comparative sociology » (Cologne 1973, ronéoté).
(87) J. Blondel, Comparing political systems, Weidenfeld, London, 1973.
(88) B. Crick, Party lines in political studies, in « Times Literary Supplement », november 26 1971.
Pour une critique de la sociologie électorale, voir W. Berns, Voting Studies, in : H. Storing, éd., Essays
on the scientific Study of politics, Holt, New York, 1962.
(89) Telle est pourtant la prétention d'un spécialiste des relations internationales, G. Allison, The
essence of décision, Little, Brown, Boston, 1972. ;
(90) Cette idée de structure appelle des précisions, d'autant plus qu'il ressortira des idées exposées
sur l'idée de totalité à propos de la théorie critique qu'il ne peut pas s'agir d'une notion statique de
structure, telle qu'elle apparaît dans le structuralisme français. Voir à ce propos H. Lefevbre, Au-delà
du structuralisme, Anthropos, Paris, 1971, ainsi que la critique du structuralisme que fait un disciple
de l'Ecole de Francfort, A. Schmidt, Der strukturalistische Angriff auf die Geschichte, in : Schmidt
Hg., Beitràge zur marxistischen Erkenntnis théorie, Suhrkamp, Frankfurt, 1969.
(91) P. Winch, The idea of a social science and its relation to philosophy, Routledge, London,
1958.
(92) L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 5.4711.
(93) Voir par exemple le « grand refus » de Herbert Marcuse. Tout en donnant une représentation
¦

de la situation qui ne semble pas donner d'autre issu que la résignation, Adorno ne prêche pas pour
autant la passivité : Adorno, Kritik, Suhrkamp, Frankfurt, 1973. La thèse de la critique philosophique
devrait être acquise : Positivism is philosophical, M. Horkheimer, The eclipse of reason, Oxford
University Press, 1947, p. 59.
(94) J. Habermas, Théorie und Praxis, nouvelle édition avec préface importante, Suhrkamp,
Frankfurt, 1971.
(95) Les textes épistémologiques importants de Habermas sont Erkenntnis und Interesse,
Suhrkamp, Frankfurt, 1968 et certains essais contenus dans Technik und Wissenschaft als'Idéologie',
Suhrkamp, Frankfurt, 1968.
(96) J. Habermas, Technik und Wissenschaft als "Idéologie", op. cit., p. 92.
(97) J. Habermas, Légitimations problème im Spàtkapitalismus, Suhrkamp, Frankfurt, 1973; cf.
aussi C. Offe, Politische Herrschaft und Klassenstrukturen, in : Cress/Senghaas, Politikwissenschaft,
Frankfurt, Fischer, 1972 et C. Offe, Strukturprobleme des kapitalistischen Staates, Suhrkamp,
Frankfurt, 1973. -
(98) Cf. sur ce point A. Wellmer, Kritische Gesellschaftstheorie und Positivismus, Suhrkamp,
Frankfurt, 1969. '
(99) Habermas semble ainsi tomber dans le même piège que Max Weber et que Herbert Marcuse a
dénoncé dans l'uvre weberienne (Industrialisierung und Kapitalismus im Werk Max Weber, an :
Marcuse, « Kultur und Gesellschaft » 2, Suhrkamp, Frankfurt, 1968). Voir aussi J. Habermas, Struk-
turwandel der Oeffentlichkeit , Luchterhand, Neuwied, 1962.
(100) B. Willms, Kritik und Politik : J. Habermas oder das politische Defizit der kritischen théorie,
Suhrkamp, Erankfurt, 1973, p. 66.
(101) Depuis peu, Habermas1 s'occupe intensivement de questions linguistiques. Cf. sa contribution
dans l'ouvrage collectif Hermeneutik und Ideologiekritik, Suhrkamp, Frankfurt, 1971 j
(102) J. Habermas, Erkenntnis und Interesse, op. cit., p. 342. Ce recours à Freud est évidemment
connu depuis l'ouvrage de Marcuse Eros and Civilization. Voir également les travaux d'un psychana-
lyste qui se réclame de l'Ecole de Francfort, Alfred Lorenzer : Ueber den Gegenstand der
Psychoanalyse.
(103) Voir sur le concept weberien de « Herrschaft », K. O. Hondrich, Théorie der Herrschaft,
Suhrkamp, Frankfurt, 1973.
L'ECOLE DE FRANCFORT 147

(104) Voir par exemple R. Dahrendorf, Class and class conflict in industrial society, Stanford
University Press, 1959 ainsi que G. Michelat, M. Simon, Classe sociale subjective, classe sociale objective
et comportement électoral, « Revue Française de Sociologie », octobre/décembre 1971.
(105) Voir M. Hirsch, La situation internationale des petits Etats : des systèmes politiques pénétrés,
« Revue Française de Science Politique », octobre 1974.
(106) Cf. K. O. Apel, Wissenschaft ah Emanzipation ? Eine Auseinandersetzung mit der Wissen-
schaftskonzeption der "kritischen Théorie" in : » Zeitschrift fur allgemeine Wissenschaftstheorie », «
Bd. I, Heft 3.
(107) t ... Dialektik muss in eins Abdruck des universellen Verblendungszusammenhangs und dessen
Kritik, in einer letzten Bewegung sich noch gegen sich selbst kehren. Die Kritik an allem Partikularen,
das sich absolut setzt ist die am Schatten von Absolutheit ûber ihr selbst, daran, dass auch sie, entgegen
ihrem Zug, im Medium des Begriffs verbleiben muss. Sie zerstôrt den Identitatsanspruch indem sie ihn
priifend honoriert. Darum reicht sie nur soweit wie dieser. Er prà'gt ihr als Zauberkreis den Schein
absoluten Wissens auf. An ihrer Selbstreflex ist es, ihn zu tilgen, eben darin Negation der Negation,
welche nicht in Position ùbergeht » (Adorno, Négative Dialektik, op. cit., pp. 395-396).
(108) On pourrait voir dans ces traits la dimension juive qui continue de marquer ces penseurs,
pourtant athées déclarés. Notons à ce propos que le grand spécialiste de fat mystique juive, Gershon
Scholem gravitait autour de l'Ecole de Francfort avant la dernière guerre. L'évolution de la pensée
d'Ernst Bloch accuse de plus en plus ces tendances. Voir son ouvrage Athéismus im Christ entum,
Rohwolt, Reinbek, 1 97 1 .
(109) Adorno, Horkheimer, Dialektik der Aufklârung, op. cit., p. 1.
(110) E. Bloch, Tûbinger Einleitung in die Philosophie 1, op. cit., pp. 131-132. Voir aussi son
ouvrage majeur Dos Prinzip Hoffnung, Suhrkamp, Frankfurt, 1959. .

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