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UNE BRÈVE HISTOIRE DE L'AVENIR, JACQUES ATTALI

Jacques Giri

De Boeck Université | Afrique contemporaine

2007/1 - n° 221
pages 247 à 250

ISSN 0002-0478

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2007-1-page-247.htm
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Pour citer cet article :
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Giri Jacques , « Une brève histoire de l'avenir, Jacques Attali » ,
Afrique contemporaine, 2007/1 n° 221, p. 247-250. DOI : 10.3917/afco.221.0247
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Note de lecture

Une brève histoire de l’avenir 1, Jacques Attali


brève histoire de l’avenir
Jacques GIRI

Le dernier ouvrage de Jacques Attali est un essai de prospective mondiale


au XXIe siècle. Il n’est pas le premier à s’engager dans une réflexion sur l’ave-
nir du monde à une époque où, à tort ou à raison, le futur de celui-ci paraît
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particulièrement incertain. On l’aborde donc avec un certain scepticisme. Et,
en même temps, quand on sait le rôle que l’auteur a joué sur la scène mon-
diale au cours des dernières décennies et l’étendue de sa culture, on ne peut
rester indifférent devant la réflexion qu’il nous propose.
Celle-ci s’appuie sur une rétrospective qui se situe dans la voie ouverte
par Fernand Braudel. Elle propose une lecture de l’histoire depuis le Moyen
Âge. Au cours des siècles qui se sont écoulés depuis ces temps lointains, l’éco-
nomie du monde s’est organisée autour d’un centre où est venue s’accumuler
une partie des richesses produites. Un centre qui n’est pas resté immobile mais
qui s’est déplacé depuis Venise et Gênes vers Anvers, Amsterdam puis Londres
avant de traverser l’Atlantique, se fixant à Boston puis à New York. Selon
Jacques Attali, il aurait encore migré vers l’ouest et serait maintenant situé
à Los Angeles. Je le rejoins volontiers sur ce point.
Au cours de cette longue histoire, les échanges commerciaux entre les dif-
férentes parties du monde ont pris de plus en plus d’importance. Depuis la
Seconde Guerre mondiale, les progrès techniques intervenus dans les trans-
ports des hommes et des marchandises et encore plus dans les télécommu-
nications ont accru ces échanges de façon fantastique. On est donc en
présence d’une tendance lourde qui s’enracine dans un passé lointain et qui
s’est fortement accentuée au cours des dernières décennies.
Jacques Attali se sent donc autorisé à la prolonger et il voit les forces du
marché prendre le dessus sur tout ce qui pourrait s’opposer à elles, y compris

1. Paris, Librairie Arthème Fayard, 2006.

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les États qu’elles détruiront peu à peu, y compris la superpuissance, les États-
Unis, qui résistera plus longtemps, mais dont la domination prendra fin avant
2035. Devenu la loi unique du monde, le marché formera ce qu’il appelle
un hyperempire, insaisissable et planétaire.
Mais, dit Jacques Attali, un changement important interviendra : ce nouvel
empire n’aura pas de centre, aucune ville ne prendra le relais de Los Angeles,
car les acteurs majeurs du marché devenus nomades n’en éprouveront plus
le besoin.
Cette évolution ne se fera pas sans rencontrer de violentes oppositions et
provoquer de violentes secousses, peut-être même avant que l’hyperempire ne
soit achevé. L’humanité « basculera dans une succession de barbaries régressi-
ves et de batailles dévastatrices ». Ce sera ce que Jacques Attali appelle l’hyper-
conflit, un hyperconflit qui pourrait être violent au point de faire disparaître
l’humanité.
Enfin, « si la mondialisation peut être contenue sans être refusée, si le mar-
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ché peut être circonscrit sans être aboli », un nouvel équilibre entre le marché

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et la démocratie pourrait être trouvé, conduisant, après 2060, à une hyper-
démocratie mondiale.
L’évolution vers l’hyperempire que décrit Jacques Attali est basée sur le pro-
longement de tendance qui ne semble faire aucun doute pour lui. Cepen-
dant, il n’est de tendance, si lourde soit-elle, qui ne finisse par s’infléchir un
jour. Un infléchissement est-il exclu au cours des deux ou trois prochaines
décennies ? N’y a-t-il pas dès aujourd’hui des germes de changement à l’œu-
vre dans nos sociétés qui feront que les forces du marché ne deviendront pas
dominantes ? Jacques Attali ne semble pas se poser la question.
Elle se pose pourtant d’autant plus que, si l’on considère l’évolution pas-
sée, celle-ci est loin d’avoir été linéaire. Certes, il ne fait pas de doute que, vu
sur une très longue période, le marché a pris une importance croissante, mais
cela ne s’est pas fait sans passage par des phases de contraction et d’exten-
sion. Jacques Attali dit lui-même que le rapport commerce international/PIB
n’a retrouvé que récemment la valeur qu’il avait en 1913. Qui nous dit que
nous ne sommes pas à la veille ou au moins à l’avant-veille d’une phase de
contraction ? Que, par exemple, la prise en compte du changement clima-
tique ne va pas réduire considérablement les transports de produits d’un
bout à l’autre de la planète ? On chercherait en vain dans son ouvrage une
allusion à ce facteur de changement qui s’avérera peut-être majeur.
La question vaut également d’autant plus la peine d’être posée que les
vertus de la domination, pour ne pas dire de la tyrannie de plus en plus
grande exercée par le marché sur les activités humaines ont commencé à
être mises en doute depuis quelques années. Et il faut souligner que les dou-

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tes ne proviennent pas seulement de nostalgiques d’une époque révolue ou


d’altermondialistes utopistes mais qu’ils émanent désormais du cœur même
des institutions néo-libérales.
Pendant des années, les bienfaits du marché n’ont pas été l’objet du moin-
dre doute de la part de ceux qui pouvaient agir sur les leviers de commande
de l’économie mondiale. C’était le consensus dit « de Washington ». Il n’est pas
sans intérêt de constater que la foi semble aujourd’hui un peu moins vive.
Les ouvrages de Joseph Stiglitz, ancien vice-président de la Banque mon-
diale, ont pu passer pour une réaction individuelle aux excès d’un système.
Mais il y en a d’autres qui expriment leurs doutes. À la réunion des gouver-
neurs des banques centrales des plus grands pays du monde tenue en 2006,
Ben Bernanke, gouverneur en exercice de la Réserve fédérale des États-
Unis, a déclaré que « le rythme des changements économiques mondiaux a
été stupéfiant au cours des dernières décennies… les implications de ces chan-
gements sur tous les aspects de notre vie ne seront pas connues avant de nom-
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breuses années ». Et il a admis qu’« une dislocation sociale, et la résistance

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qui l’accompagne souvent, peut survenir lorsque les économies s’ouvrent ».
En clair, nous avons peut-être joué les apprentis sorciers, nous avons déjà
quelques exemples des dégâts causés, mais nous ne saurons que plus tard
leur étendue réelle. Des voix en nombre croissant s’élèvent pour dire que les
marchés et les puissances publiques ont besoin les uns des autres pour per-
mettre à la fois la croissance et le maintien de la cohésion sociale.
Pourquoi faudrait-il attendre la seconde moitié du XXIe siècle pour trou-
ver un équilibre entre le marché et la démocratie, attendre que le monde
soit passé sous la domination d’un hyperempire qui, à lire la description qu’en
fait Jacques Attali, ressemblera plus à un cauchemar qu’à un paradis terres-
tre, attendre qu’il soit passé par les convulsions de l’hyperconflit alors que des
germes de changement sont déjà à l’œuvre dans nos sociétés ?
Jacques Attali semble penser qu’il y aura une séquence inévitable entre un
hyperempire dans la logique d’une évolution multiséculaire vers un individua-
lisme croissant et des forces du marché de plus en plus dominantes, puis un
hyperconflit engendré par les contradictions de l’hyperempire et les résistan-
ces qu’il soulèvera, puis une hyperdémocratie elle-même conséquence des deux
phases précédentes. Il admet toutefois qu’il puisse y avoir des chevauche-
ments entre les phases et des bifurcations qui pourraient conduire à la fin
de l’humanité. Et il veut croire que « l’horreur de l’avenir prédit contribuera
à le rendre impossible ». Il n’empêche qu’il développe une vision linéaire,
quasi déterministe de l’avenir du monde.
On peut être d’un avis différent, penser que l’avenir d’une communauté
humaine et à plus forte raison de l’humanité toute entière n’est pas déterminé

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■ Afrique contemporaine ■

d’avance, qu’il sera au moins en partie ce que les hommes en feront, penser
que nous avons un degré de liberté pour le construire et qu’il n’y a donc pas
devant nous un, mais des avenirs possibles.
Beaucoup de prospectivistes n’oublient pas de prendre en compte cette
liberté et limitent leur ambition à essayer d’explorer le champ des futurs
possibles en construisant des scénarios plausibles, ce qui est déjà une tâche
bien difficile, où l’on rencontre beaucoup d’embûches et qui conduit à des
résultats souvent discutables. Dessiner, comme le fait Jacques Attali, une his-
toire unique en trois périodes successives ne relève-t-il pas de l’utopie ?
Mais sans doute faut-il lire Une brève histoire de l’avenir comme une allégo-
rie destinée à provoquer le lecteur et à l’inciter à réfléchir. Elle y parvient.

ET L’AFRIQUE ?
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Pour les lecteurs d’Afrique contemporaine, il n’est sans doute pas sans inté-
rêt d’évoquer la place que l’Afrique tient dans cette histoire de l’avenir. Disons
qu’elle est bien mince. En 2025, écrit Jacques Attali, « le continent africain ne
sera toujours pas un acteur économique d’importance mondiale ». Même s’il
est en mesure de connaître une croissance économique très forte, la crois-
sance démographique sera plus forte encore et la moitié des Africains es-
saiera de survivre avec un revenu en dessous du seuil de pauvreté.
On ne peut pas dire que cette vision du continent, très pessimiste, soit vrai-
ment originale. Ce qui l’est plus, c’est la vision d’un hyperempire où l’Afrique
continuera à être déphasée avec le reste du monde. À l’heure où les États se
déconstruiront partout dans le monde sous les coups de la mondialisation et
du marché victorieux, l’Afrique s’évertuera à se construire, écrit Jacques Attali.
En vain, ajoute-t-il. Il voit plutôt nombre d’États africains issus de la colonisa-
tion exploser. On peut évidemment faire dans le cas particulier du continent
africain les remarques faites pour le monde : l’avenir n’est pas déterminé. Et
on ne peut s’empêcher de penser que, il y a un demi-siècle, une histoire de
l’avenir aurait probablement eu une vision aussi pessimiste du futur d’une
grande partie du continent asiatique. On sait ce qu’il en est advenu.

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