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Du

même auteur

Le Moyen Âge sur le bout du nez. Lunettes, boutons et autres inventions médiévales, Les Belles Lettres, 2011.
Une journée au Moyen Âge (avec Arsenio Frugoni), Les Belles Lettres, 2013.
Le Moyen Âge par ses images, Les Belles Lettres, 2015.
Vivre en famille au Moyen Âge, Les Belles Lettres, 2017.
François. Le message caché dans les fresques d’Assise, Les Belles Lettres, 2020.
Texto est une collection des éditions Tallandier

Titre original : Vita di un uomo. Francesco d’Assisi


© 1995, 2001 et 2014, Giulio Einaudi editore s.p.a., Torino

© Éditions Tallandier, 2021 pour la traduction française


et la présente édition
48, rue du Faubourg-Montmartre – 75009 Paris
www.tallandier.com

EAN : 979-10-210-4798-3

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


À Pia,
mère et grand-mère,
près d’un petit lac.
SOMMAIRE

Titre

Du même auteur

Copyright

Dédicace

Préface de Jacques Le Goff

1 - Enfance et jeunesse

2 - Le détachement

3 - Voilà ce que je veux ! Voilà ce que je cherche !

4 - Les compagnons, la première réglementation, claire

5 - Greccio et Damiette

6 - Les stigmates : découverte, récit pieux ou invention ?

7 - L'adieu

Notes bibliographiques
Préface

Au XIIIe siècle et à nouveau depuis la fin du XIXe siècle, Francesco d’Assisi a fasciné hommes et femmes et
les fascine toujours, plus que jamais même. Depuis quelques années le saint a suscité plusieurs biographies,
dont certaines excellentes. Celle que lui consacre aujourd’hui Chiara Frugoni semble pourtant nous révéler
sinon un inconnu, du moins un mal connu.
Histoire d’un homme miraculeux, ce petit livre ressemble lui-même à un miracle. Celui d’abord de
montrer un homme immergé dans son époque, ressuscitée par une érudition sans faille et une sensibilité
historique exceptionnelle, et en même temps un homme de notre temps. Il est certain que cette floraison
d’ouvrages sur Francesco se nourrit des situations, des problèmes et des passions contemporaines : la réaction
à la pauvreté, c’est-à-dire à l’argent, à la douleur, et aux misères du corps, l’aggravation à la fois répulsive et
fascinante des processus de marginalisation, le désir de respecter et d’intégrer la nature dans la sensibilité
humaine, la poussée, dans une société encore dominée par les traditions chrétiennes, vers une affirmation de
la place et du rôle des laïcs et des femmes, l’aspiration à un regain de religiosité mêlée à une certaine
méfiance à l’égard des Églises et des religions établies, l’attitude à avoir face à l’autre, comme François face à
l’hérétique et au musulman, l’effort pour limiter la violence des gens de guerre. Francesco, on le sait, se
dérobe derrière une multiplicité de sources qui semblent souvent inconciliables. C’est ce qu’on appelle
traditionnellement le problème des sources franciscaines. Elles ont fait naître divers Francesco, les uns
presque hérétiques, d’autres, qu’il s’agisse des versions successives de la vie officielle de Thomas de Celano ou
de la version « superofficielle » rédigée par saint Bonaventure après la destruction (heureusement pas
complète) des vies antérieures, présentent un Francesco apprivoisé, édulcoré, inoffensif pour l’Église. De tous
ces Francesco, Chiara Frugoni en a fait un seul qui n’est ni la somme, ni la moyenne de tous les autres mais
qui intègre, sans taire les contradictions, les incertitudes et les tentations de voies diverses, toutes les
informations authentiques pour constituer un être formidablement vivant, un vrai « homme », d’où le titre du
livre.
Et cet humain, très humain, n’en est pas moins un saint, un vrai saint du XIIIe siècle (même si les
stigmates, thème d’une précédente magnifique étude de Chiara Frugoni, lui donnent une dimension inouïe et
extrême) suffisamment exemplaire et exceptionnel, totalement chrétien, pour être encore un saint aujourd’hui.
S’il y a chez Chiara Frugoni la volonté de débarrasser Francesco de tous le pathos qui, volontairement ou non,
aurait pu le dénaturer, l’étouffer, elle n’est mue par aucun désir iconoclaste. L’homme Francesco qu’elle
retrouve n’est ni anachronique, ni déchristianisé ni désanctifié. Le saint et l’homme en lui ne font qu’un, avec
« le debolezze e i diffetti del carattere ».
Mais le Francesco complet n’est pas donné d’un coup. La chronologie forme la structure de cette
biographie, car elle n’est pas simple écoulement du temps, elle est l’étoffe de la construction par lui-même et
par sa vie de cet homme qui devient saint sans cesser d’être homme. Cette genèse diachronique, si elle met en
valeur une continuité, une marche constante vers la réalisation de soi-même, n’ignore ni les ruptures, ni les
crises de conscience nées du heurt de l’évolution intérieure avec les événements extérieurs qui mettent en
cause et parfois même agressent cette marche difficile de Francesco : lente maturation de la « conversion »
qui éclate enfin non comme un lieu commun de l’hagiographie, mais comme un progressif dépouillement dont
on peut suivre dans les sources la genèse au cours des années d’une vie humaine concrète, voyages à Rome et
dialogue conflictuel avec le centre de l’Église, voyages en Afrique et en Terre sainte et élaboration d’une
réaction chrétienne nouvelle, non militaire, non agressive, différente de la croisade, face à l’Infidèle,
problèmes et tourments devant la transformation, par évolution interne et par la volonté de l’Église, de la
fraternité en ordre, crise culminante des stigmates. Sans s’enfermer dans les seuls Fioretti comme l’a fait le
grand cinéaste, Chiara Frugoni atteint, à travers les sources premières de la vie de Francesco, le ton
évangélique qui fait des Fioretti de Rossellini un des grands chefs-d’œuvre du cinéma.
Mieux qu’aucun autre biographe de Francesco, Chiara Frugoni, en faisant longuement référence à la
littérature courtoise française de l’époque dont Francesco était nourri, montre l’empreinte profonde d’un
amour courtois qui donne des expressions étonnantes aux sentiments de Francesco pour sa « dame »,
Madonna Povertà, et à son « amore vero e intense del prossimo », sans parler de sa courtoisie fraternelle à
l’égard de toute la création, y compris « sora nostra Morte corporale », don gracieux d’un seigneur en qui
s’incarne un idéal féodal intériorisé en termes de famille, père, mère, frère, sœur… Et Chiara Frugoni rappelle
que Francesco aurait composé une musique d’accompagnement pour le Cantico delle creature qu’il fallait
entonner comme « giullare di Dio ».
Ce Francesco avec musique c’est évidemment aussi, avec la grande historienne de l’art qu’est l’auteur,
un Francesco avec images même si, ayant consacré un grand livre antérieur à l’iconographie du saint, elle
s’appuie surtout ici sur les textes. Mais pour elle (et ce devrait être l’attitude de tout historien) ce texte ne va
pas sans image. De ce double intérêt est née une profondeur d’analyse remarquable. Le lecteur sera fasciné
par les pages consacrées à la prédication de Francesco aux oiseaux. À ce propos, Chiara fait la remarque (et à
ma connaissance elle est la première à le faire) profonde et éclairante que si l’Église a autorisé le laïc
Francesco à prêcher, l’iconographie du XIIIe siècle ne le représente jamais prêchant à des hommes ou des
femmes. Les oiseaux sont le seul public imagé de sa prédication.
En s’attachant à l’homme Francesco, Chiara Frugoni a su mettre en valeur les aspects de son
comportement par lesquels il rompt avec le modèle traditionnel du saint, et même du dévot. Francesco est un
homme (et donc un saint) joyeux, qui recommande la joie à ses disciples, qui aime la « povertà, mai disgiunsa
dalla letizia ». Il est loin des mines tristes et sérieuses prônées par la spiritualité monastique traditionnelle
définissant le moine comme « celui qui pleure » (is qui luget), le moine pleure mais le frère rit. Peu après lui,
e
un autre saint laïc du XIII , le roi de France Louis IX, futur Saint Louis (à qui, tout jeune roi, en 1226, les frères
franciscains avaient fait don de l’oreiller sur lequel avait reposé la tête de Francesco mourant), aimera rire. Ce
rire de Francesco fait partie de son tempérament, de sa vitalité, de sa spiritualité aussi. Chiara Frugoni loue
justement en lui, à côté de « l’insolito spirito di tolleranza di fronte a une chiesa in armi », « la grande libertà
mentale ». Liberté, nourrie de spontanéité et d’humilité, qui lui fit « rifiutare una morte edificante ». Il
demande à son amie Jacqueline de Settesoli – Chiara Frugoni n’oublie pas les femmes dont les rapports avec
Francesco ont été récemment présentés sous un jour nouveau par Jacques Dalarun – de lui apporter de Rome
non seulement « ceri e panno grezzo color cenere per cucire la tonaca da morto » mais aussi ces dolcetti qu’il
aimait tant : « i mostaccioli, a base di mandorle, farina e miele ».
L’ultime miracle de ce petit livre c’est de monter tout cet homme, tout cet homme saint dans un style
simple et limpide, très franciscain, par lequel Chiara Frugoni a voulu le présenter aux « giovani », loin de leurs
souvenirs scolaires, et aux adultes qui ne fréquentent ni le pèlerinage d’Assisi, ni les savants convegni sur le
saint.
En le lisant je me suis reposé la question proverbiale : « Si je n’avais à emporter dans une île déserte
qu’un seul livre sur Francesco, parmi tant d’ouvrages excellents, lequel prendrais-je ? » Et je me suis dit :
« Celui de Chiara Frugoni parce qu’il fait merveilleusement vivre un homme simple et fascinant. »

Jacques LE GOFF
1

Enfance et jeunesse

« Il y avait jadis à Assise, dans la vallée de Spolète, un homme du nom de François 1 » : c’est ainsi que
Thomas de Celano, le premier biographe du saint, commence son récit. Ce qui nous semble une attaque du
type « il était une fois » se voulait, au contraire, allusion savante. Thomas était un frère de haute culture ;
aussi ne laissa-t-il pas lui échapper une belle introduction et décalqua, de la Bible, le début du livre de Job : « Il
2
y avait jadis, au pays de Uç, un homme du nom de Job . »
François mourut le 4 octobre 1226. Thomas de Celano fut chargé par le pape Grégoire IX d’écrire sa Vie
en toute hâte : le texte devait être prêt pour la cérémonie de canonisation du 16 juillet 1228, au cours de
laquelle le pénitent d’Assise fut officiellement proclamé saint. Le pape, assisté des cardinaux, procéda à
l’examen de tous les miracles survenus durant la vie et après la mort de François : « On vérifie, on entend les
témoins, on approuve, on consigne les guérisons reconnues comme authentiques. » Puis, toujours accompagné
des cardinaux, le pontife se rendit à Assise et, au terme de la fastueuse cérémonie, proclama :

Pour la louange et la gloire du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, de la glorieuse


Vierge Marie, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et pour l’honneur de la glorieuse Église
romaine, vénérons sur terre le bienheureux père François, auquel le Seigneur a donné la
gloire dans le ciel ; sur l’avis favorable de nos frères [les cardinaux] et des autres prélats, nous
décrétons son inscription au catalogue des saints et la célébration de sa fête au jour
anniversaire de sa mort.

Thomas réussit à venir à bout de son labeur avec un léger retard ; à moins que, comme c’est plus
probable, il n’ait ajouté la deuxième et la troisième partie, toutes deux très brèves, dans un second temps,
après qu’il eut assisté, à Assise, à la fête solennelle où François fut canonisé.
Notre biographe nous fait rencontrer son héros alors que celui-ci vient à peine d’avoir vingt-cinq ans, à la
veille de sa conversion. C’est à partir de ce moment-là, en effet, que ses dévots admirateurs étaient intéressés
à avoir des informations, des précisions : Thomas ne raconta donc pas la vie entière de son héros, mais il en
brossa seulement la deuxième moitié, celle du jeune homme en marche vers la sainteté : aussitôt célèbre,
controversé et inquiétant.
De l’enfant et du jeune homme, nous ne savons rien par conséquent. Certes, nous pouvons glaner
quelques détails que l’auteur, ou d’autres après lui, ont laissé échapper, comme par inadvertance. Nous
parvenons à entrevoir le garçon d’Assise à travers certains traits, certains choix, certaines attitudes mentales
du saint adulte. Mais pour ces premières années, force est de s’abandonner, de temps à autre, à une fantaisie
raisonnée. Commençons cependant par les informations sûres.
Écoutons tout d’abord la Légende des trois Compagnons. C’est à Ange, Rufin et Léon, trois des amis les
plus chers de François, que l’on doit cette Légende. Le mot, au Moyen Âge, doit être entendu dans son sens
littéral : une légende est un récit écrit destiné à la lecture. Nous y apprenons que François naquit alors que
son père, marchand de drap, se trouvait en France et qu’il reçut de sa mère le nom de Jean. Mais de retour, le
père commença à l’appeler « François », autrement dit « le Français ». Le surnom fit évidemment fortune et le
fils, même une fois devenu adulte, accepta de se laisser appeler ainsi par tout le monde. N’est-ce pas là le
premier signe d’un comportement provocateur et sûr de soi de la part de François ? N’est-ce pas parce qu’il
était conscient d’être destiné à se signaler et à se distinguer des autres jeunes gens de son âge qu’il comprit
parfaitement la nécessité d’un surnom ?
Que sait-on de la mère ? Pica, Jeanne, même son nom est rien moins qu’avéré. Seules des sources
tardives et peu fiables disent qu’elle aurait été noble et d’origine française. Faut-il imaginer que son mari,
Pierre de Bernardone, en choisissant le nom de leur fils, ait voulu rappeler, par un geste d’affection, le pays
d’origine de sa femme ? Si le français fut vraiment la langue maternelle de l’enfance de François, on comprend
mieux pourquoi il aimait tant à s’exprimer en cette langue. L’explication est séduisante, pour expliquer le choix
d’un nom encore très rare en ce temps-là : « singulier et insolite », note Thomas de Celano. Mais elle manque
de bases solides, même si les metteurs en scène qui ont raconté, à diverses reprises, l’histoire de François lui
ont donné leur préférence. On a ensuite imaginé que le père aurait voulu faire de ce nom l’augure, pour son
fils, d’un avenir riche de gains substantiels, en souvenir des bonnes affaires qu’il venait lui-même de conclure
en terre de France, au moment où l’enfant voyait le jour. Ou bien faut-il penser que, par complexe d’infériorité
à l’égard des nobles de vieille souche, Pierre voulut distinguer son fils par le choix d’un nom singulier, sans
précédent dans sa famille de simple marchand enrichi ?
Il se peut encore que le surnom ait été donné à François alors qu’il était déjà adulte, au regard de
l’enthousiasme avec lequel il lisait – et ce ne pouvait être qu’en français, à l’époque – les « chansons de
geste », les romans d’Arthur et des chevaliers de la Table ronde. Ces récits exaltaient la valeur des
combattants, l’amour désintéressé pour la belle dame, la loyauté, la générosité, la courtoisie, autant de vertus
qui, idéalement, appartenaient alors aux nobles et aux chevaliers. Ils exercèrent, sur le jeune François, une
impression profonde et durable, comme nous le verrons. Sans doute, à leur lecture, se trouva-t-il vite à l’étroit
dans le magasin plein à ras bord d’étoffes ; sans doute jugea-t-il bien dérisoires les propos de son père, de son
frère Ange, obsédés par le soin exclusif des comptes et des gains, alors qu’il était, au-delà de la petite Assise,
d’immenses forêts pleines d’ombres et d’aventures, de châteaux de rois et de reines, et surtout des chevaliers
errants, libres de poursuivre leurs rêves.
Enfant, François fut envoyé à l’école proche de chez lui, dépendante de l’église Saint-Georges, là où,
quelques décennies plus tard, il sera provisoirement enseveli. À la place de cette ancienne église se dresse
aujourd’hui la chapelle du Saint-Sacrement, dans l’église Sainte-Claire.
En guise de livre de lecture, on utilisait le psautier, recueil des psaumes en latin que les enfants
apprenaient par cœur. Apprendre à lire, sous la très sévère direction du maître – la baguette était toujours à
portée de main –, c’était à la fois s’initier à une autre langue, le latin, et commencer à recevoir une instruction
religieuse. Sans doute François a-t-il joué sur l’étroit parvis qui s’ouvrait en face de l’église. En ce temps-là,
enfants et adultes vivaient en effet volontiers dans la rue, car les maisons étaient petites, resserrées dans
l’étau des murailles qui rendait l’espace aussi précieux que rare.
Ce devait être bon d’aller ainsi à l’air libre et de jouir, sans même y prendre garde, du panorama qui
environne Assise. L’été, le vert des prés, des bois et des oliviers se mêlait aux parcelles de blé mûr, aux taches
colorées des fleurs. La puissante volée des cloches, scandant le temps de la prière et du travail, emplissait l’air
et dominait les voix des hommes et leurs appels. Les crieurs publics passaient de temps à autre, pour annoncer
à grand renfort de trompe les décisions de la Commune. Saltimbanques et jongleurs donnaient parfois un
spectacle, au son des fifres, des violes et des tambourins. Ce n’était pas là les seuls bruits de la cité ; le
grincement des roues de charrettes, le martèlement rapide et rythmé des sabots des chevaux battant le pavé
se mêlaient aux cris d’une foule d’animaux : oies, poules, brebis, chèvres, cochons et vaches. Aux yeux d’un
enfant, les chevaux sont des animaux gigantesques ; aussi rêve-t-il de pouvoir les dominer. François les voyait
passer, montés par des nobles parés d’habits précieux et chatoyants, que son imagination transformait en
héros et paladins. Lui aussi, il n’aura pas manqué de galoper sur un manche à balai en guise de monture. Peut-
être même se fabriqua-t-il un cheval à roulettes, pour jouer au tournoi ; et, en disant ses prières du soir, peut-
être demandait-il à Dieu non pas de devenir meilleur, mais d’obtenir un magnifique cheval, en vrai.
François naquit entre 1181 et 1182. En fait, c’est la date de sa conversion que les sources nous
indiquent ; encore le font-elles assez approximativement. Et c’est d’elle qu’il faut partir pour calculer sa date
er
de naissance. Vingt ans plus tôt, en 1160, l’empereur Frédéric I , le fameux Barberousse, sachant qu’il ne
pouvait totalement se fier à son oncle Welf VI de Bavière, duc de Spolète et de Tuscie, avait décidé de
soustraire à son emprise la zone de grande importance stratégique que constituaient Assise et les campagnes
à l’entour. La cité formait, en effet, la pointe du duché qui regardait la ville voisine de Pérouse, quant à elle
protégée par l’Église. Un comté fut découpé et confié à la cité d’Assise elle-même, qui bénéficia ainsi d’une
autonomie à l’intérieur du duché de Spolète et parvint ensuite à jeter les bases d’institutions communales.
L’Empire demeura toutefois, à Assise, présence visible et menaçante : dans la grande forteresse qui domine la
ville et qu’on appelle la « Rocca » par antonomase, Barberousse séjourna en personne, comme l’attestent trois
documents consignés entre 1177 et 1186 à l’intérieur même de ces puissants murs.
Nous ne nous attarderons pas sur les luttes continuelles qui, en un imbroglio de légitimités et de droits
entrecroisés, opposèrent les empereurs souabes, les Communes italiennes naissantes, puis constituées, et la
papauté qui, à partir d’Innocent III (élu pape en 1198, mort en 1216), avait lancé une énergique politique de
reconquête des terres de l’Église et de ses libertés.
Avec la mort à l’improviste de Henri VI, fils de Barberousse, en 1197, le pouvoir impérial en Italie
centrale s’effrita. À Assise, on voulut le jeter bas : en 1198, la Rocca, où logeait la garnison allemande, fut
prise d’assaut et détruite. Des tensions éclatèrent aussi entre les composantes sociales de la Commune
naissante. Les homines populi, popolo minuto et classe nouvelle de la bourgeoisie commerçante, s’insurgèrent
en effet contre les boni homines, les « gens bien nés », chevaliers descendants de la vieille noblesse féodale.
Probablement au service de l’empereur et donc de son parti, ces derniers possédaient des demeures fortifiées
à l’intérieur de la cité, ainsi que des terres et des châteaux dans la campagne avoisinante, le « contado ». Les
boni homines furent alors pour partie tués, pour partie mis en fuite, contraints à se réfugier dans leurs
châteaux du « contado », tandis que leurs maisons-tours, dans Assise, étaient détruites et incendiées. Dans le
même temps, on organisa la défense et on construisit en toute hâte des bastions autour de la cité. Il n’est pas
impossible que le jeune François, désormais âgé de dix-sept ans, ait alors livré ses premiers combats dans les
rangs du « peuple » et ait ainsi connu réellement – non plus seulement sur les miniatures colorées – la violence
et l’horreur des blessures et des mutilations, qu’il ait vu mourir amis, enfants, hommes et femmes de son
Assise natale. Mais il se peut qu’il ait aussi, en ces circonstances, appris à bâtir et à monter des murs, acquis
l’habileté manuelle et les techniques de construction qu’il mettra plus tard en œuvre, lorsqu’il se consacrera,
dans les premiers temps de sa conversion, à la restauration des églises et des chapelles en ruine.
Du fait de ces luttes, certaines familles nobles se réfugièrent dans la cité ennemie de Pérouse qui, par
haine d’Assise, les accueillit à bras ouverts : on compte parmi elles la famille de Claire, la future sainte. Le
conflit déborda les limites de la cité et devint une guerre entre Assise et Pérouse. La bataille de 1203, livrée à
Ponte San Giovanni sur le Tibre, tourna au plus mal pour les Assisiates comme pour François : capturé avec un
grand nombre de ses concitoyens, il finit dans les prisons ennemies, où il resta plus d’un an. Toutefois, comme
ce prisonnier insolite était « de mœurs nobles, on l’emprisonna avec les chevaliers ».
Si François avait appris le maniement des armes, le combat à pied et à cheval, il ne pouvait cependant
pas consacrer tout son temps à ces activités, à la différence des jeunes nobles d’Assise, dont c’était au
contraire la principale occupation. Certes, il devait travailler à la boutique pour devenir un bon commerçant.
Mais il aspirait à changer de vie et de classe sociale, par les mérites conquis de haute lutte au combat et,
pourquoi pas, grâce à un mariage avec quelque jeune fille de noble extraction.

Une fois qu’il eut grandi, nous apprend la Légende des trois Compagnons, et qu’il eut
développé sa vive intelligence, François exerça le métier de son père, c’est-à-dire le négoce ;
mais il le fit d’une manière bien différente, car il était plus joyeux et plus généreux que lui.
Adonné aux jeux et aux chansons, de jour comme de nuit, il parcourait la ville d’Assise en
compagnie de ceux de son âge. Il se montrait si large pour dépenser que tout ce qu’il pouvait
avoir ou gagner, il le dilapidait en banquets ou en autres dépenses du même genre. À cause de
cela, ses parents le reprenaient souvent, lui disant qu’il faisait de telles dépenses, pour lui et
pour les autres, qu’on le prendrait sûrement pour le fils d’un grand prince et non pour le leur.
Mais comme ils étaient riches et qu’ils l’adoraient, ses parents acceptaient tout, ne voulant pas
lui faire de la peine. Quant à lui, en tout il était large, ou plutôt prodigue, mais pour ses
vêtements, il dépassait vraiment la mesure, se faisant faire des vêtements plus coûteux qu’il
n’aurait convenu à son état. En matière de recherche, il était si frivole que, parfois, sur le
même vêtement, il faisait coudre ensemble un tissu de grand prix et un autre de peu de valeur.

Sa mère, on le voit, répondait avec irritation aux commentaires des voisins étonnés et ébahis d’une telle
prodigalité, défendant ce fils qui était son préféré.
Courtoisie et libéralité, vertus par excellence de l’aristocratie, telles sont les valeurs que François se
propose de cultiver et de prendre pour modèle, faisant sienne l’idéologie chevaleresque. Ce sont des vertus qui
ne lui appartiennent pas par la naissance.

C’était, pour ainsi dire, tout naturellement qu’il se montrait courtois en actes et en paroles : il
avait décidé de ne dire à personne aucun mot injurieux ou honteux ; mieux encore, bien qu’il
fût un jeune homme enjoué et dissipé, il se promit de ne rien répondre à ceux qui lui diraient
des choses indécentes. À partir de là, sa renommée se répandit à peu près dans toute la
province, au point que la plupart de ceux qui le connaissaient disaient qu’il deviendrait
quelqu’un de grand.

Il avait en outre, malgré sa condition de marchand, le plaisir de dépenser sans compter les richesses. Il
donnait volontiers et largement aux pauvres. En cette phase de sa vie, François n’est pas mû par la
compassion pour les plus démunis, mais par le code social de ses amis nobles, qu’il prend scrupuleusement à
la lettre, comme s’il s’agissait d’une leçon à apprendre par cœur.

Un jour, tandis qu’il s’activait dans le magasin où il vendait du drap, un pauvre entra et lui
demanda l’aumône pour l’amour de Dieu. Retenu par l’appât du gain et la direction du négoce,
il lui refusa l’aumône ; mais touché par la grâce divine, il se reprocha d’avoir été grossier :
« Si, se dit-il, ce pauvre t’avait demandé quelque chose au nom d’un grand comte ou d’un
baron, à coup sûr tu lui aurais donné ce qu’il t’aurait demandé ; à plus forte raison, pour le Roi
des rois et le Seigneur de tous, tu aurais dû le faire. »

Dans combien de chansons de geste, véritable catéchisme des laïcs de haut lignage, François n’a-t-il pu
lire qu’il faut pratiquer la « largesse », c’est-à-dire la libéralité et la générosité ; ou suivre des conseils pareils
à ceux qui sont dispensés au jeune Fromont, le fils du duc, dans Garin le Lorrain, ce roman du XIIIe siècle ?

Or vous convient férir d’éperon et honorer les gentils chevaliers. Donner aux pauvres pelisses
de gris ou de vair. C’est une chose de quoi vraiment beaucoup je vous prie : c’est par le don
qu’un homme de valeur atteint un haut prix.
Dans le Roman des ailes de Raoul de Houdenc, rédigé entre 1170 et 1230, on explique que, pour voler
haut, « Bravoure » doit, en l’occurrence, se munir de deux ailes, « Libéralité » et « Courtoisie ».
Durant la longue crise qui précéda sa conversion, François fit un pèlerinage à Rome. Entré à Saint-
Pierre, il trouva trop modestes les aumônes, rien que piécettes et menue monnaie, faites au Prince des apôtres
qui, selon lui, devait être « honoré avec magnificence ». Il jeta donc avec impétuosité une poignée d’argent
qui, s’éparpillant bruyamment à terre, provoqua la stupeur de l’assistance. Encore un geste de démesure,
propre à susciter l’admiration, même s’il s’inscrit ici sur fond de dévotion religieuse. Mais n’en est pas moins
présente l’idée qu’il faut honorer un saint parce que c’est un grand prince. Voilà précisément l’idéal de
François, que ses parents ne manquaient pas de réprouver.
Le jeune marchand entendait transmuer la noblesse de mœurs en noblesse de rang, ce qui n’empêche
pas qu’il eut toujours à souffrir de son origine, comme d’une marque indélébile. Sur la fin de sa vie, malade et
couvert de plaies, il descend de l’âne qu’il monte, ayant deviné les pensées du compagnon qui le suit à pied :
« Frère, il n’est ni juste ni convenable que je sois monté, alors que toi tu vas à pied, car dans le monde tu étais
plus noble et plus riche que moi. » Il n’est jusqu’à l’ostentation de son vêtement, imitant la mode du miparti,
cet habit d’étoffes précieuses divisé en deux moitiés de couleurs différentes, qui n’ait un air d’arrogance et de
provocation. Pour se vêtir, François fait coudre ensemble un tissu précieux et un autre grossier, de peu de
prix ; comme s’il prenait ses distances avec les habitudes familiales, sans oser pourtant les renier jusqu’au
bout. Cette excentricité ne lui passera pas de sitôt : plus tard, placé à la tête d’une communauté, il prescrit de
ravauder le froc des frères en utilisant toutes sortes de pièces et de morceaux. Il fixe sur son habit de bure une
peau de renard, signalant ainsi, à l’extérieur, la présence de la pelisse jumelle cousue à l’intérieur, pour
soulager la douleur de sa rate malade.
Prisonnier à Pérouse, il se montre gentil et affable avec un miles, c’est-à-dire un chevalier, lequel ne
manque pas, bien au contraire, d’être distant et insultant : sans doute s’agissait-il d’un de ces nobles venus du
« contado » ou d’une cité alliée, appelés à la rescousse par la Commune d’Assise pour prendre part à la
désastreuse bataille de Ponte San Giovanni. Cet homme avait au moins deux raisons de se plaindre : se trouver
en prison et, de surcroît, en quelle compagnie, celle de gens de peu, marchands et artisans enrichis, pas même
ses pairs ! Ce petit épisode est tout aussi révélateur des choix de François, qui sélectionne soigneusement les
personnes avec lesquelles il se lie d’amitié. Tandis que ses compagnons de prison se décourageaient et
s’attristaient, François, gai et jovial par nature, loin de s’abandonner à la dépression, laissait éclater sa gaieté
et semblait se réjouir de se trouver dans une telle situation. Son comportement poussa l’un des prisonniers,
qui, de toute évidence, n’en pouvait plus de passer ses journées dans de pareils désagréments, à exploser et à
le traiter de fou et de dément. François lui répondit alors sur un ton vibrant : « Que pensez-vous de moi ? Le
monde entier m’adorera plus tard ! »
La joie est un trait caractéristique de François : la Légende des trois Compagnons la présente comme
une composante de son caractère. Difficile à dire : quand bien même elle aurait été une qualité innée, il est
certain que François la cultiva, au prix d’un contrôle de soi vigilant, résolu à sublimer toute douleur et toute
souffrance du corps et de l’âme par une inébranlable force intérieure. Au temps où il pensait encore devenir
prince, il faisait preuve des vertus de courage et d’endurance physique, forgées dans le maniement des armes,
par une longue accoutumance aux dangers et aux douleurs qu’infligent les blessures. Lorsqu’il prend
résolument la décision de suivre l’exemple du Christ, il a recours aux vertus de patience sereine et
d’obéissance joyeuse : la patience, qui permet de supporter la volonté d’autrui ; l’obéissance, qui domine et fait
plier l’ambition et cet orgueil qui consiste à se croire meilleur que les autres.
Mais pour le moment, la longue détention ne parvient pas à étouffer les rêves du jeune homme de vingt
ans, bien décidé à faire son chemin à la pointe de son épée. Au bout d’un an, les portes de la prison de Pérouse
s’ouvrent enfin. François et ses compagnons retournent à Assise, peut-être à la faveur de la charte de paix
établie en 1203. Ce pacte impliquait aussi le retour dans la cité des boni homines, assorti de clauses très
pesantes pour les « populaires ». Ces derniers se voyaient contraints de reconstruire les maisons-tours des
exilés, de continuer à prêter les hominitia, c’est-à-dire de se soumettre à une série de corvées, sans avoir la
disposition de leurs propres biens : en somme un retour à la situation d’avant 1198.
Le François que sa famille retrouve et serre dans ses bras est un homme gravement malade : si sa
volonté a résisté à la terrible expérience de Pérouse, sa constitution fragile en sort éprouvée. Pendant une
longue période, François n’est plus qu’un pauvre infirme.
Progressivement, il reprend le dessus. S’appuyant sur un bâton, il fait quelques pas dans la maison. Puis,
il s’enhardit un peu, il sort. Se mouvant à grand-peine, tout embarrassé, il est amené à réfléchir :

Il se faisait une fête d’aller contempler la campagne environnante. Mais tout ce qui est
plaisant à voir, la beauté des champs, l’aspect riant des vignes et des bois, tout avait perdu son
charme. Il resta stupéfait du changement si soudain survenu en lui-même et taxa de suprême
folie l’attachement à tous ces biens.

Thomas de Celano fait coïncider cette longue période d’inactivité avec le début d’une crise profonde,
pleine de pensées ruminées, de décisions prises et aussitôt abandonnées. Il entend suggérer que cette réaction
n’était pas le simple fruit de l’apathie passagère d’un convalescent, mais les prémisses, voulues par le Ciel,
d’un total retournement intérieur. À partir du moment où il découvrit que ce qu’il voyait autour de lui n’avait
plus le moindre attrait, François « commença à se mépriser lui-même et à déprécier tout ce qu’il avait
précédemment admiré et aimé. Pas intégralement, toutefois, ni à fond, car il ne s’était pas encore libéré des
entraves de la vanité et n’avait pas encore secoué le joug de son criminel esclavage ». Le biographe se laisse
ensuite aller à un long commentaire moralisant sur la puissance des vices, qui deviennent en réalité une
seconde nature. Thomas force un peu l’interprétation, mais c’est avec pertinence qu’il fait de la campagne
environnante un écho du désarroi de François, brossant ainsi un portrait parfaitement cohérent du point de
vue psychologique. On a presque l’impression que c’est François qui invente le paysage, par la faculté qu’il a
de le voir et de l’aimer. Plus tard, vivant désormais avec ses frères, il recommande au frère jardinier

de ne pas tout planter en légumes, mais de laisser une partie du terrain pour les plantes
vivaces qui produiraient, en leur temps, nos sœurs les fleurs. Il disait même que le frère
jardinier devait réserver dans un coin l’emplacement d’un beau jardinet, où il mettrait toutes
sortes d’herbes aromatiques et de plantes à fleurs, afin qu’en leur saison elles invitent à la
louange de Dieu tout homme qui les regarderait.

En prison, François avait souhaité revoir sa cité d’Assise, ses amis, ses parents, sa famille. Voici qu’à
présent tout lui était au contraire devenu étranger et indifférent. Surtout, il avait l’impression de ne plus avoir
aucun but dans la vie. Mettre toute son énergie à gagner de l’argent, comme son père ou son frère Ange, ne lui
disait vraiment rien et n’aurait pas suffi à remplir son existence. Conquérir la gloire au combat : était-ce
encore possible maintenant qu’il avait constaté la fragilité de sa constitution ? Ou fallait-il plutôt prendre
patience, espérer que revienne le goût des divertissements d’antan, reprendre des forces, recommencer à
galoper et à s’exercer au maniement des armes ?
Telles sont les pensées que nous prêtons à François convalescent. La Légende des trois Compagnons dit
seulement qu’après son retour à Assise quelques années passèrent avant que ne se représente la grande
occasion de réaliser ses rêves de gloire. Le récit continue ainsi : « Quelques années plus tard, un noble
d’Assise prépare tout son fourniment pour aller en Pouille et y gagner plus d’argent ou plus d’honneur. » Il
faut ici rappeler qu’en Italie méridionale le pape Innocent III avait à affronter les troupes impériales conduites
par Markwald d’Anweiler. Deux affaires particulièrement délicates et importantes étaient en jeu : la
récupération du patrimoine de l’Église et la tutelle du jeune fils de Henri VI, le futur empereur Frédéric II. Le
pontife avait alors pensé s’appuyer sur un habile homme d’armes, Gauthier de Brienne. Ce dernier, qui avait
épousé la fille de Tancrède de Lecce, briguait les grands fiefs de Pouille : il fut bien heureux de rassembler
dans une armée de fortune tous ceux qui désiraient participer à l’expédition ; le « noble d’Assise », dont parle
la Légende des trois Compagnons, était du nombre.
Mis au courant de l’entreprise, François eut aussitôt l’idée de se joindre à son concitoyen :

Dans l’espoir d’être fait chevalier par le comte Gentile, il se prépare les vêtements les plus
précieux possible : inférieur à son compagnon sur le plan de la richesse, il entendait lui être
supérieur par le faste.

C’est ainsi que se comportaient les chevaliers des romans. Dans le Cligès de Chrétien de Troyes, le fils de
l’empereur de Grèce demande congé à son père en disant :

Je veux avoir grande pleineté de votre or et de votre argent et tels compagnons de votre
maison que je choisirai, car j’ai le dessein de quitter votre Empire. J’irai présenter mon service
3
au roi régnant sur la Bretagne pour que chevalier il me fasse .

Le père lui en accorde la permission à contrecœur, non sans lui faire de pressantes recommandations :

Cher fils, dit-il, puisque je vous vois si désireux de l’honneur, je ne dois rien faire qui ne soit
pour votre plaisir. Vous pouvez prendre dans mon trésor deux barges pleines d’or et d’argent.
Ayez soin de toujours vous comporter avec grande libéralité, courtoisie et belles manières […],
de donner et de dépenser avec largesse.

Les préparatifs ont lieu dans l’effervescence. François s’y consacre corps et âme. Il brûle du désir de se
mettre en route et, une nuit, il fait un songe : quelqu’un l’appelle par son nom et le transporte dans un
splendide palais, où se trouve une très belle épouse ; le palais est plein d’armes, de boucliers resplendissants
suspendus aux murs et de tout ce qui est utile à un chevalier pour s’armer au mieux. François, commente
Thomas de Celano, est d’autant plus émerveillé qu’il a l’habitude de ne voir chez lui que des ballots d’étoffe.
Enchanté, empli de bonheur et d’admiration muette, il finit par se décider à demander à qui appartiennent ces
armes brillantes et ce palais merveilleux. On lui répond que ce palais est à lui – sienne aussi est donc
l’épouse – ainsi qu’à ses chevaliers. À son réveil, débordant d’enthousiasme, il ne doute pas que ce rêve soit un
excellent présage et qu’un destin exceptionnel l’attende. À ceux qui s’étonnent de le voir si gai et rayonnant, il
répond : « Je sais que je vais devenir un grand prince. » Sans plus attendre, il décide de partir pour la Pouille.
Naturellement, tout à ses projets mondains, il ne pense pas un instant que la vision lui pourrait être envoyée
par Dieu – comme l’affirme en revanche la Légende des trois Compagnons – et qu’elle aurait alors une
signification symbolique fort différente. Le jour qui précédait ce rêve du palais et des armes, alors qu’il
attendait fébrilement de se mettre en route, François avait donné tous ses vêtements neufs les plus coûteux
préparés pour la circonstance, plus luxueux et voyants les uns que les autres, à un chevalier pauvre. Et les
Trois Compagnons, qui, de toute évidence, connaissent vraiment bien François (et qui avaient deviné la théorie
qui veut que le rêve soit un « vestige du jour »), notent encore que c’était certainement ce don qui avait
provoqué le songe.
Le jeune marchand projette de grandes entreprises. Il se voit déjà chevalier et agit donc conformément à
cet avenir qu’il souhaite si fort ; ainsi s’abaisse-t-il, avec magnanimité, à vêtir le chevalier tombé dans la
misère, comme si ce dernier était d’un rang social inférieur au sien.

Mon cher fils, recommande encore le père dans Cligès, crois-moi si je te dis que la libéralité
est dame et reine, qui illustre toute vertu, comme il n’est point difficile de le démontrer. Où se
peut donc trouver quelqu’un, pour puissant et vaillant qu’il soit, qui n’encoure le blâme s’il est
avare ? […] La libéralité rend vaillant par vertu propre, tandis que n’en peuvent faire autant ni
la noblesse du rang, […] ni la noblesse de la naissance, […] ni les titres seigneuriaux, ni la
beauté, ni quoi que ce soit d’autre.

Le don de François est dans le droit fil de ses réflexions d’antan, lorsque, se repentant d’avoir chassé un
pauvre de la boutique, il s’était reproché de n’avoir pas été en accord avec l’image du parfait chevalier qu’il
s’évertuait à imiter. Ainsi commençons-nous à comprendre que des preuves si surprenantes de courtoisie et de
noblesse d’âme sont signes prémonitoires de sainteté.
Mais François ne le sait pas encore et, pour le moment, il est heureux de susciter l’admiration. Le rêve
exauce tous ses désirs et lui accorde même plus qu’il n’a jamais osé espérer consciemment : il se voit non
seulement chevalier mais prince, non pas compagnon et pair des autres chevaliers, mais leur chef. Et grâce
aux grands mérites acquis à la guerre, il croit avoir déjà épousé une femme très belle, qui n’attend que son
retour.
François partit. Il n’alla pas bien loin. À Spolète, il commença à ne pas se sentir bien. Il était de toute
évidence préoccupé par le long voyage qui l’attendait. Il décida de se reposer. Dans son demi-sommeil, il lui
sembla que quelqu’un lui demandait où il pensait aller. Ayant appris sa destination, ce quelqu’un lui dit :
« Qui peut donc te faire le plus de bien ? Le maître ou le serviteur ?
– Le maître !
– Alors pourquoi abandonnes-tu le maître pour le serviteur et le prince pour le vassal ?
– Que veux-tu que je fasse, Seigneur ?
– Retourne dans ton pays et on te dira ce que tu dois faire, car cette vision que tu as eue, il faut que tu la
comprennes autrement. »
Notons le point de vue typiquement vassalique de François, qui se voit en chevalier au service de son
seigneur : Dieu est pour lui un grand prince. Tout à fait réveillé, il réfléchit à loisir. Si le premier rêve l’avait
rendu presque fou de joie, cette nouvelle vision « l’oblige à retourner en lui-même ». Il ne parvient pas à
fermer l’œil de la nuit, continuant à ruminer sur le parti à adopter. À l’aube, sa décision est prise : il monte à
cheval et retourne à Assise. Il a totalement changé ses projets et n’a plus que faire de l’expédition en Pouille. Il
est désormais animé d’un seul désir : connaître et suivre la volonté de Dieu.

1. Nous suivons, en règle générale, la traduction française des légendes franciscaines par T. Desbonnets et D. Vorreux,
Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies, Paris, 1981 (N.d.T.).
2. Nous suivons, en règle générale, le texte de La Sainte Bible, traduite en français sous la direction de l’École biblique de
Jérusalem, Paris, 1955 (N.d.T.).
3. Nous suivons l’adaptation en français moderne de J.-P. Foucher, Chrétien de Troyes. Romans de la Table ronde, Paris,
1970 (N.d.T.).
2

Le détachement

François s’en revient à Assise. Aux yeux des siens, de ses amis, ce retour soudain dut paraître un échec.
Où étaient donc toutes les prouesses guerrières qui auraient dû faire du marchand un chevalier ? Vantardises,
évanouies comme une bulle de savon.
Peut-être est-ce justement pour raviver son image ternie, pour mettre fin aux questions indiscrètes et
dissimuler son malaise intérieur que François multiplia les festins avec ses amis. Au cours de l’une de ces
soirées, il fut élu « roi du banquet » et reçut rien moins qu’un sceptre : ce n’était en réalité qu’un simple bâton,
mais celui du rex convivii, le « roi du festin », un rôle déjà connu dans l’Antiquité romaine. Selon l’usage en
vigueur à Assise, il lui revenait, en tant que roi, de décider qui devait assumer les dépenses du banquet et d’en
fixer le montant. Ses amis, connaissant sa prodigalité, étaient certains que le roi aurait toujours offert lui-
même un dîner somptueux. Ce qui advint. Le « monarque » continua donc à régner longtemps. Un soir après le
festin, la compagnie, vociférant et chantant, parcourait les rues tranquilles et sombres d’Assise. Au cours de
cette promenade nocturne, François, absorbé dans ses pensées, s’écarte de ses compagnons. Voilà qu’il
s’arrête, guidé par la volonté divine. Ses amis l’interrogent : « À quoi pensais-tu pour oublier de nous suivre ?
Aurais-tu, par hasard, projeté de prendre femme ? » Et François, en une de ces affirmations hyperboliques
qu’il affectionne, répond du tac au tac : « Vous avez raison ! J’ai projeté de prendre une épouse plus noble,
plus riche et plus belle que toutes celles que vous avez jamais vues ! »
Tous se mirent à rire et l’affaire en resta là. La Légende ajoute, bien sûr, que c’est Dieu qui inspira cette
réponse à François, puisqu’il est vrai ; qu’il prit plus tard comme épouse la vie religieuse : un tel commentaire
est inévitable dans la biographie d’un saint. La repartie n’en est pas moins en étroite conformité avec les
ambitions du marchand insatisfait. Son plus vif désir est d’épouser une femme noble : il envisage aussi de
sortir de son rang par le mariage, en choisissant une épouse qui lui permette de faire un saut de classe sociale.
Peut-être François, immobile, absorbé, pensait-il encore au palais et aux armes, aux mystérieuses paroles du
songe de Spolète. Le chemin de la conversion fut long et tortueux. La Légende des trois Compagnons
s’applique à consigner le lent et difficile abandon des habitudes anciennes.
Le futur saint continue à travailler à la boutique, mais il est devenu plus pieux : il multiplie les aumônes,
va jusqu’à offrir sa chemise s’il se trouve à court d’argent. Il fait aussi don aux pauvres prêtres des objets
nécessaires à l’ornementation des églises. S’il brûlait autrefois de retrouver ses amis en plantant là ses parents
au beau milieu du repas, à présent, il est devenu casanier. En l’absence de son père, dont il a grande crainte,
François place sur la table plus de pains que de convives, car le pain servait alors d’assiette : ainsi y aura-t-il
davantage de restes à distribuer aux nécessiteux. La mère, qui le préfère à ses autres fils, sourit et laisse faire.
Il est probable que le père de notre héros, Pierre de Bernardone, était non seulement marchand de drap
mais usurier.
François dut être vivement frappé par les revers de fortune que provoquait le mouvement frénétique de
l’argent. À côté des anciens pauvres (paysans, salariés, malades, personnes seules) s’en créaient sans cesse de
nouveaux : souvenons-nous du chevalier auquel François avait donné son équipement complet. Aux terribles
inégalités sociales de naissance s’en ajoutaient constamment d’autres. Il y avait tant de façons de basculer
dans la misère : il suffisait de ne pas réussir à rembourser à temps une somme d’argent, il suffisait d’une
émeute, d’une maison brûlée dans l’un des fréquents incendies qui, en ce temps-là, ravageaient d’autant plus
facilement les cités qu’on utilisait beaucoup de bois dans les constructions. Un bras cassé, la plus petite
infirmité physique – il n’existait alors ni radiographies, ni plâtres –, vous empêchant de travailler, vous
précipitaient dans la catégorie des estropiés qui demandent la charité. Dans les rues d’Assise, outre les
citadins laborieux, vagabondait la foule déguenillée et crasseuse des mendiants que François croisait chaque
jour, avec un mélange de répulsion et de compassion. À leur côté erraient les déments et les fous, hâtivement
baptisés « possédés », contraints eux aussi à venir grossir les files des indigents.
François savait encore d’autres horreurs, auxquelles il cherchait à se soustraire, sans toujours y
parvenir. À l’extérieur d’Assise, au moins deux léproseries (Sainte-Marie-Madeleine et Saint-Sauveur)
abritaient des êtres répugnants à voir, repoussés de tous : on pensait que les lépreux étaient frappés d’un tel
mal par châtiment divin, pour les fautes qu’ils avaient commises ou parce qu’ils avaient été conçus dans le
péché. À cause de cela, ils devaient, tout au long de leur chemin, agiter des crécelles pour permettre aux gens
sains de les éviter en fuyant à temps. Dans ses promenades solitaires, François cherchait à se tenir à distance
de leurs habitations, il éperonnait son cheval pour ne pas voir, pour ne pas se souvenir, il s’échappait en se
bouchant le nez.
Durant la longue période d’incertitude et de crise dans laquelle il se trouve plongé, François cherche de
l’aide. Il se confie à un ami, dont nous ignorons malheureusement le nom. Il demande souvent conseil à Guy,
l’évêque d’Assise. Il se retire dans une grotte pour y prier et y méditer, balance, hésite. Il n’est pas encore tout
à fait prêt à oublier son passé ; il aime la vie, l’aisance, le luxe dans lequel il vit. Il sait qu’il est de santé fragile,
qu’il a besoin d’un certain confort. Et puis, c’est désormais un homme fait. Il approche des vingt-cinq ans :
l’âge où, si son père renonçait à le tenir en tutelle, il pourrait exercer le métier de marchand pour son propre
compte.
Dans la grotte où il se recueille, le démon, obsédant, l’oblige à se remémorer « une femme d’Assise,
horriblement bossue » : c’est ainsi qu’il deviendra, courbé et contrefait, s’il persévère dans ses intentions. Or,
il ne sait pas accepter la dégradation physique, il s’aime encore beaucoup trop lui-même.
Que de route lui restait-il encore à parcourir, avant de pouvoir penser à la pauvreté comme à une amie
idéalisée, « dame Pauvreté » !
Lors du pèlerinage à Rome auquel nous avons fait allusion, le jeune marchand avait distribué plus que
largement les aumônes. Mais il avait aussi essayé de jouer au pauvre en troquant, pour quelques heures, ses
vêtements contre ceux d’un miséreux. Puis, il s’était assis sur les marches de Saint-Pierre pour demander la
charité, en français, au milieu des autres mendiants.
François s’est fait misérable d’aspect, mais son cœur ne l’est point. C’est la raison pour laquelle il supplie
et demande la charité non pas dans sa langue, mais en français. Il ne choisit de s’exprimer dans ce registre
linguistique, différent de celui dont il a l’habitude – nous en verrons d’autres exemples plus loin –, qu’en des
occasions très particulières. François a recours à la langue des paladins et des chevaliers lorsqu’il a besoin de
leur modèle, pour surmonter d’un élan la peur et la honte au nom de la générosité, de la loyauté, du courage
désintéressé.
Puis un jour, alors qu’il chevauche dans les parages d’Assise, il rencontre un lépreux. Il se fait violence,
descend de cheval, donne de l’argent au malheureux, lui baise la main et accepte d’être embrassé par lui.
Quelques jours plus tard, de son propre chef, il décide de rencontrer à nouveau les lépreux. Il rassemble une
forte somme d’argent et se rend dans leur hospice, baise une fois encore leurs mains couvertes de plaies, leur
fait l’aumône et se laisse embrasser.
C’est un changement radical. Vingt ans plus tard, à l’article de la mort, il commencera son Testament en
résumant, en quelques mots très intenses, cette expérience qui marque l’aube d’une nouvelle vie :

Le Seigneur me donna ainsi à moi, frère François, de commencer à faire pénitence : lorsque
j’étais dans les péchés, il me semblait extrêmement amer de voir les lépreux. Et le Seigneur
lui-même me conduisit parmi eux et je leur fis miséricorde. Et m’en allant de chez eux, ce qui
me semblait amer fut changé pour moi en douceur de l’âme et du corps ; et après cela, je ne
restai que peu de temps et je sortis du siècle 1.

Qui sait si, en ces très belles paroles, ne revenait l’écho du lointain souvenir d’une lecture de François en
sa jeunesse ? On songe précisément au passage du roman de Chrétien de Troyes, où la magicienne Thessala
adresse cette leçon à Fénice, prise d’amour pour Cligès : « Tous autres maux sont amers, à l’exception de Mal
d’amour : lui, au contraire, convertit son amertume en douceur et suavité. » Ne peut-on aussi penser que
François s’est senti par avance justifié de la répulsion qu’il éprouvait face aux lépreux, en lisant, dans le
Tristan de Béroul, le supplice imaginé par l’un d’entre eux tout exprès pour Iseut, la femme adultère du roi
Marc ?

Il y avait à Lancien un lépreux qui s’appelait Yvain. La maladie l’avait extraordinairement


déformé. Il était venu en toute hâte assister au jugement. Il avait autour de lui une bonne
centaine de compagnons appuyés sur leurs béquilles ou leurs bâtons. C’étaient les gens les
plus hideux, les plus tuméfiés, les plus difformes qu’on ait jamais pu voir. Chacun avait sa
crécelle. Il crie au roi d’une voix rauque : « Sire, vous voulez faire justice et brûler ainsi votre
femme. C’est bien ; mais il est bien certain à mon avis que ce châtiment sera de courte durée.
La reine sera très rapidement consumée dans ce grand feu et ses cendres dispersées au vent.
Ce bûcher s’éteindra, et le châtiment ne durera pas plus que ne durent les braises. Mais, si
vous voulez m’en croire, vous lui infligerez un châtiment tel qu’elle préférerait la mort à une
vie de déshonneur, et tel que personne n’en entendrait parler sans vous en estimer davantage.
Roi, y consentirez-vous ? » Après l’avoir bien écouté, le roi lui répond : « Si vraiment tu
m’indiques ce moyen infaillible de la faire vivre, mais dans le déshonneur, je t’en saurai gré,
sache-le bien. Alors, si tu le désires, puise dans ce qui m’appartient. On n’a jamais entendu
parler d’une pareille sorte de châtiment, si douloureuse et si dure. Mais l’homme qui, par Dieu
notre seigneur, pourrait trouver sur-le-champ le châtiment le plus cruel, aurait mon amitié
pour toujours. » Yvain reprend : « Mon projet, je vais vous le faire connaître tout de suite.
Regardez, j’ai ici cent compagnons : livrez-nous Iseut, et elle nous appartiendra à tous. Jamais
aucune dame n’a connu de pire fin. Sire, il y a en nous une si grande ardeur qu’aucune femme
au monde ne pourrait un seul jour supporter nos rapports. Nos vêtements nous collent au
corps. Avec vous elle était habituée aux honneurs, aux riches manteaux de fourrure, à la joie.
Elle avait appris à goûter aux bons vins dans les vastes appartements de marbre gris. Mais, si
vous la livrez à nos lépreux, quand elle verra nos huttes basses, qu’elle découvrira nos
écuelles, et qu’elle sera contrainte de coucher avec nous (sire, au lieu de vos bons repas, elle
aura sa portion des morceaux et des restes que l’on jette à nos portes), au nom du Dieu qui est
au ciel, quand elle verra notre cour, elle éprouvera alors un tel désespoir qu’elle préférera la
mort à la vie. Alors Iseut, cette vipère, mesurera l’étendue de sa faute. Elle préférerait la mort
dans les flammes d’un bûcher. » Le roi l’écoute, il est debout et reste longtemps immobile. Il a
bien saisi la portée de ce qu’a dit Yvain. Il court vers Iseut, la prend par la main. Elle crie :
« Sire, pitié ! Plutôt que de me livrer à lui, faites-moi brûler ici. » Mais le roi la donne à Yvain,
qui s’en empare. Il y avait là une bonne centaine de lépreux, qui s’amassent autour d’elle. À
entendre clameurs et sanglots, il n’est personne qui ne prenne Iseut en pitié. On peut bien en
être consterné, Yvain, lui, est joyeux. Iseut s’éloigne, emmenée par Yvain qui dévale la pente
menant directement au rivage 2.

François n’offre pas de réponse politique aux injustices sociales, au problème du mal dans le monde. Il
n’a pas de projets de changements efficaces et concrets, il ne prémédite ni luttes ni rébellions. Il répond par la
foi, avec une adhésion totale et impétueuse, lorsqu’il réussit à pénétrer au tréfonds du sacrifice du Christ.
Efforçons-nous de suivre le fil de ses pensées. Dieu, le Très-Haut, maître de l’univers, de toute la Création, a
sacrifié son Fils unique et bien-aimé pour ne pas laisser courir à sa perte sa propre créature, cet homme qui ne
sait que pécher. Et si le Christ, qui est Dieu, est venu sur terre, mû par un immense amour, s’il s’est fait
pauvre et pèlerin, a enduré la faim et le froid, la trahison et l’abandon de ses amis, s’il est allé jusqu’à donner
sa vie sur la croix pour offrir de nouveau le salut à l’humanité, pour lui ouvrir la joie éternelle du Paradis, que
reste-t-il d’autre à faire aux hommes que de suivre, autant que faire se peut, les traces du Sauveur, l’Évangile ;
que de répondre à l’amour divin par leur pauvre amour humain, en cherchant à s’aimer les uns les autres
comme des frères ? Et qui d’autre mieux que le pauvre, l’abandonné, parce qu’il renouvelle dans sa souffrance
l’expérience terrestre du Christ, peut comprendre l’ardente charité divine et accepter avec gratitude les
angoisses et les douleurs, s’en remettre, comme le Christ, à la volonté du Père ? Les Fioretti, merveilleux
recueil en langue vulgaire des « miracles et pieux exemples » de la vie de François, datant du dernier quart du
e
XIV siècle, lui prêtent ces paroles, pour définir ce qu’est la vertu de la joie parfaite :

Au-dessus de toutes les grâces et dons de l’Esprit saint que le Christ accorde à ses amis, il y a
celui de se vaincre soi-même et de supporter volontiers, pour l’amour du Christ, les peines, les
injures, les opprobres et les incommodités ; car de tous les autres dons de Dieu, nous ne
pouvons nous glorifier, puisqu’ils ne viennent pas de nous, mais de Dieu, selon que dit l’Apôtre
[Paul, Ire Épître aux Corinthiens, IV, 7] : « Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu de Dieu ? Et si tu l’as
reçu de lui, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu l’avais reçu de toi-même ? » Mais dans la
croix de la tribulation et de l’affliction, nous pouvons nous glorifier parce que cela est à nous,
c’est pourquoi l’Apôtre dit [Paul, Épître aux Galates, VI, 14] : « Je ne veux point me glorifier, si
ce n’est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. »

« Et après cela, je ne restai que peu de temps et je sortis du siècle » : par cette courte phrase, François
résume les instants qui le voient irrésolu, entravé par sa famille, par son milieu, craignant la réaction
paternelle, angoissé, croyant enfin avoir trouvé la voie, mais pour s’apercevoir que ce n’était encore qu’un faux
départ.
Un jour, il entra dans la petite église de Saint-Damien. Il se mit à prier intensément, face à un crucifix
peint sur bois. L’œuvre est parvenue jusqu’à nous et est à présent conservée en l’église Sainte-Claire : le
Rédempteur, qui, selon l’iconographie du Christ triomphant, ne porte nulle trace de souffrance physique, fixe
l’observateur avec une douceur sereine. François crut que l’image s’adressait véritablement à lui et lui disait :
« François, ne vois-tu pas comme ma maison tombe en ruines ? Va donc et répare-la moi ! » Une fois de plus, le
sens symbolique des paroles lui échappe ; il croit qu’il doit sauver de la ruine l’édifice matériel et est loin
d’imaginer la tâche qui l’attend : sauver l’édifice spirituel, l’Église. Il sort tout content, il lui semble que sa vie
a enfin un but. Ce n’était pas, jusque-là, la peur de la damnation qui lui ôtait la paix, mais le vide qu’il voyait
béer devant lui. À présent, il sait ce qu’il a à faire, les paroles mystérieuses du songe de Spolète commencent à
s’éclaircir ; aussi peut-il voir pour la première fois celui qui l’appelle et entendre prononcer son nom. Voilà
donc bien l’ordre qu’il attendait.
Sa première résolution fut de donner de l’argent au prêtre qui se tenait là, assis devant l’église : François
souhaitait qu’une lampe brûlât toujours devant le crucifix et il promit au desservant de lui donner à nouveau
des subsides quand le besoin s’en ferait sentir. Quelque temps plus tard, il chargea sur un cheval des pièces
d’étoffes précieuses, se rendit à Foligno et vendit le tout, cheval compris. Il s’en revint à Saint-Damien à pied,
libre et léger. Il voulut remettre au prêtre, qui avait de maigres ressources, sa bourse pleine d’argent et le
supplia en même temps de lui permettre de vivre avec lui. Le pauvre homme écouta, stupéfait et incrédule, le
récit de cette conversion. Mais il ne voulut à aucun prix accepter l’argent, craignant la trop prévisible réaction
de Pierre de Bernardone. Pour finir, après bien des hésitations, il accepta de garder le jeune homme avec lui.
François jeta alors l’argent sur le rebord extérieur d’une fenêtre. Peut-être avait-il vu représenté, en
l’église Saint-Nicolas d’Assise où il entrait souvent, l’un des épisodes les plus fameux de la vie de ce saint.
Lorsqu’il était encore jeune, riche et beau, Nicolas avait appris qu’un vieux gredin se disposait à livrer ses trois
filles à la prostitution, pour se procurer de quoi vivre. Le saint avait alors jeté trois boules d’or sur la fenêtre
de la pauvre maison, pour doter les jeunes filles et sauver leur honneur. Saint Nicolas, qui est représenté
d’ordinaire sous les traits d’un vénérable évêque aux cheveux blancs, tient toujours à la main trois boules d’or,
en souvenir de cet épisode de sa jeunesse généreuse.
L’absence prolongée de François commençait à préoccuper sérieusement son père. Lorsque Pierre vint à
savoir où vivait son fils, il éprouva tout à la fois de la douleur, de la rage et de l’amertume. Vraiment, il avait
été vraiment bien avisé d’investir tant d’argent sur cet énergumène ! Et puis, que ferait-il dans la vie ? Dire
qu’il avait espéré que son « francesino » deviendrait un marchand très riche, plus riche que lui, voire, qui sait,
un chevalier. Et le voilà devenu un balourd et un vagabond !
Bouleversé par cette incroyable volte-face, Pierre appela à l’aide amis et voisins, bien décidé à récupérer
le fils rebelle. Mais François avait prévu la fureur de son père et se réfugia dans une caverne secrète, préparée
à cet effet. Probablement avait-il été averti par quelqu’un de la maison – sa mère ? –, par ce quelqu’un qui,
pendant tout le mois qu’avait duré sa précédente captivité volontaire dans la grotte, lui avait apporté chaque
jour à manger.
Ce fut une période très dure : le futur saint hésitait à rompre définitivement avec les siens, à tout
abandonner, même ses affections les plus chères, pour suivre une voie vers laquelle il se sentait
irrésistiblement attiré, mais qui ne lui en apparaissait pas moins bien incertaine. Et s’il s’était trompé, s’il
devait le regretter, s’il venait à découvrir qu’il n’était qu’un raté ? Il pleurait, priait, jeûnait, passait de
l’angoisse à l’espoir le plus fou. Vint un jour où il se sentit assez courageux pour sortir et affronter son père.
Sur la route qui le conduisait chez lui, les gens qu’il rencontrait le regardaient avec effarement et hésitaient à
le reconnaître tant il avait changé : maigre et pâle à cause des jeûnes, sale. Ils crurent qu’il était devenu fou et
commencèrent, les enfants surtout, à lui lancer des cailloux et de la boue à pleines mains, comme à un gueux.
La rumeur courut par les places et les rues d’Assise : François était revenu ! Le bruit parvint aux oreilles du
père. Lorsqu’il comprit que c’était son fils qui était la tête de Turc du moment, il se précipita dehors, en proie
à une rage aveugle, aiguillonné par une douleur sourde, désespéré. Il devait mettre un terme à cette
humiliation ! N’était-il pas lui aussi la cible des jets de boue ? Il poussa François dans la maison, le rouant de
coups, et le tint enfermé dans un réduit obscur pendant des jours et des jours, bien décidé à en finir avec ces
caprices. Lors d’une de ses absences, sa femme ne respecta pas les consignes ; après avoir tout essayé pour
convaincre François, elle fut prise de pitié, ouvrit la porte et laissa s’enfuir le fils tant aimé. Au retour de son
mari, elle dut affronter sa colère ; l’homme se sentait berné et trahi.
Si c’était vraiment une rébellion définitive, eh bien, que François restitue au moins ce dont il avait
indûment bénéficié : ainsi la rage du marchand, injustement spolié de son bien, servait-elle d’exutoire à la
douleur du père désespéré. Il décida de faire comparaître son fils devant les consuls, courut au palais
communal et exposa ses raisons. Les consuls envoyèrent à François un héraut avec mandat de comparution,
mais celui-ci répondit par une très habile manœuvre. Avait-il déjà demandé conseil à l’évêque ? Toujours est-il
qu’il prit son père de vitesse : il vivait en pénitent et n’était donc plus soumis à la juridiction de la Commune,
mais à celle de l’Église. Les consuls, pour ne pas avoir d’histoires, jugèrent la réponse satisfaisante. Le père ne
se tint pas pour battu et courut chez l’évêque qui fit appeler François : cette fois, le rebelle obéit.
Lorsqu’il eut père et fils en face de lui, l’évêque se tourna vers son protégé, qui, entre-temps, avait eu la
bonne idée d’apporter tout l’argent qui lui restait. Le prélat l’exhorta :

Ton père est irrité contre toi et très scandalisé. C’est pourquoi, si tu veux servir Dieu, rends-lui
donc l’argent que tu possèdes : peut-être est-il mal acquis et Dieu ne veut-il pas que tu le
dépenses pour le besoin de l’Église.

François acquiesça : il restituerait tout. Il passa dans une chambre voisine, se dévêtit entièrement et
revint ainsi, nu, devant son père et toute l’assistance, tenant à la main ses vêtements sur lesquels il avait posé
l’argent. Imaginons la foule des amis et voisins qui suivait la scène, retenant son souffle !

Écoutez tous et comprenez ! Jusqu’ici, c’est Pierre de Bernardone que j’ai appelé mon père,
mais, puisque j’ai décidé de servir Dieu, je lui rends cet argent au sujet duquel il se tourmente
tant et tous ces vêtements que je tiens de lui. Dorénavant, je veux dire : Notre Père qui es aux
cieux, et non plus : mon père, Pierre de Bernardone.

En entendant les paroles définitives de son fils, le père, déçu, furieux, s’empara des vêtements, de
l’argent et courut s’enfermer chez lui. L’évêque ouvrit alors les bras et couvrit l’homme nu de son manteau. Le
geste, immortalisé par Giotto et présent dans tous les cycles picturaux qui racontent la vie du saint, au-delà
d’un simple geste secourable, avait un sens plus profond : il signalait le détachement sans retour de François,
abandonnant sa famille naturelle pour entrer dans la famille spirituelle de l’Église ; c’est ainsi qu’il fut
interprété par les spectateurs d’alors et par les lecteurs de toujours. La rupture fut brusque et douloureuse, et
pas seulement pour le père. François, lui aussi, souffrit terriblement : son magnifique commentaire du Notre
Père porte la trace d’une profonde douleur. Il n’est pas un de ses écrits où François n’ait privilégié le visage
paternel de Dieu, l’amour vigilant et indéfectible pour l’homme qu’Il exprima à travers le sacrifice de son Fils
bien-aimé, jusqu’au salut final que le temps doit encore dévoiler. Dans la vision théologique de François, le
sacrifice du Christ ne coïncide pas avec sa mort, puisqu’il est déjà entièrement consommé sur le mont des
Oliviers, dès lors que le Fils obéit au Père céleste ; en retour, l’homme pécheur ne peut être racheté qu’en
suivant les traces laissées par le grand Frère, qu’en s’en remettant, suivant l’exemple du Christ, à la volonté
du Père. Dans ce rapport si original, transparaît, immédiat et direct, un deuil, celui d’un lien avec le père, brisé
à tout jamais, sans être pour autant jamais oublié.
Lorsque la scène dramatique devant l’évêque fut passée et que la pression qui l’avait soutenu jusque-là
fut retombée, François se trouva brusquement seul face à lui-même. C’était l’hiver. Il commençait sa nouvelle
vie dans les rigueurs du froid, peu vêtu, sans maison, sans famille. Comme ses chers chevaliers de roman,
lorsqu’ils ont achevé une grande entreprise et cheminent à nouveau dans la forêt en quête d’aventure,
François se jeta dans l’inconnu : il entra dans un bois, chantant en français les louanges de Dieu. Il tomba sur
une bande de brigands, qui le malmenèrent et voulurent savoir qui il était. Et lui de répondre avec aplomb :
« Le héraut du grand Roi ; cela vous gêne ? » François était déguenillé, en haillons. Cette repartie fanfaronne,
pour le moins mal assortie à sa mise, provoqua la réaction de la bande, rageant de surcroît de ne pas tirer un
sou de la rencontre. Il fut rossé et jeté dans un fossé plein de neige : « Reste donc là-dedans, espèce de
croquant qui fais le héraut de Dieu ! » Lorsque les brigands se furent éloignés, François sauta hors du fossé,
secoua la neige de ses vêtements et, toujours chantant à gorge déployée, reprit son chemin en direction d’un
monastère. Par cette étrange déclaration, il s’était mis à réciter le rôle du héraut pauvre décrit dans Lancelot,
un autre roman de Chrétien de Troyes. Lancelot, épuisé, se reposait après un tournoi où il avait combattu
incognito lorsque « survint un vaurien en chemise, une sorte de héraut d’armes. Il avait dû laisser en gage à la
taverne sa cotte, ses chaussures. Très vite il passa pieds nus, le manteau flottant au vent ». Entré chez
Lancelot, qui avait laissé la porte ouverte, et ayant reconnu ses armes, le héraut pauvre, rempli d’admiration,
bondit aussitôt dans la rue et se mit à crier : « Il est venu celui qui aunera ! Vous allez voir ce qu’il fera.
Aujourd’hui vous en serez témoins ! » Mais François est le héraut d’un Roi invisible : aussi, lorsqu’il arrive au
monastère, se heurte-t-il à l’accueil méfiant des moines, à leur manque de charité. On lui fait faire la plonge à
la cuisine, on le traite sans égards ; on va jusqu’à lui refuser un peu de soupe. Il a froid et faim, nul ne se
préoccupe de le couvrir ou de le nourrir. La nécessité, et non le dédain, le contraignit alors à se remettre en
chemin. Il se rendit à Gubbio où un ami, qui lui avait conservé son affection, lui donna un vêtement pour se
protéger des intempéries.
François tourne alors le dos à la parentèle spirituelle structurée en qui il avait cru trouver aide et
soutien. Il a fait fausse route ; le bon chemin est celui qui conduit à la léproserie où il va vivre, dont il va
soigner et servir les malheureux occupants. Il n’oublie cependant pas les paroles du crucifix ; il restaure la
petite église Saint-Damien, puis une autre (probablement Saint-Pierre, qui voisine les bastions d’Assise) et une
troisième enfin, à la Portioncule, dans la plaine qui s’étend en contrebas d’Assise, tout près des léproseries
Sainte-Marie-Madeleine et Saint-Sauveur. Aujourd’hui, la Portioncule est englobée dans l’église Sainte-Marie-
des-Anges, énorme et glaciale : qui en franchit le seuil éprouve la pénible impression que ce minuscule édifice
aux murs noircis n’est plus qu’une ruine oubliée, jurant sur le poli des marbres, écrasée par l’immensité de la
coupole qui la surplombe. Seul un grand effort de concentration intérieure permet de l’imaginer telle qu’elle
était, perdue au milieu d’un bois touffu, et de se rappeler : ce sont bien là les pierres rudes qui furent touchées
et assemblées par la main du saint, qui accueillirent ses prières et celles des premiers compagnons.
Les sources ne concordent pas sur l’ordre dans lequel s’enchaînent les premières actions de François :
on peut penser qu’il alterna le soin des malades et le travail pénible de manœuvre, habitant tantôt à la
léproserie, tantôt à Saint-Damien, au moins à l’époque où il réparait les murs de la petite église, qui
menaçaient ruine. Il s’habillait comme un ermite : une ceinture de cuir sur sa pauvre tunique, des sandales, à
la main un long bâton. Au Moyen Âge plus encore qu’aujourd’hui, vu la rigidité des clivages sociaux et la
nécessité de situer immédiatement chacun à sa juste place, la façon de se vêtir fonctionne comme un code
signalétique. Le vêtement d’ermite de François rassurait ; la réparation des églises était d’ailleurs une des
activités typiques de ceux qui menaient une vie solitaire et pénitente.
Pour se procurer les pierres, François parcourait Assise en chantant avec ferveur les louanges de Dieu,
puis s’exclamait comme l’aurait fait un crieur public : « Qui me donnera une pierre aura une récompense ! Qui
m’en donnera deux aura deux récompenses ! Qui m’en donnera trois en aura trois ! » Les passants écoutaient,
ébahis.

C’est de cette manière et avec beaucoup d’autres mots simples qu’il parlait dans une ferveur
toute spirituelle. Parce qu’il était simple et sans instruction, choisi par Dieu, il se comportait
avec tous simplement et non avec les mots savants de la science humaine,

écrivent les Trois Compagnons, qui ont peut-être assisté en personne à ces prédications insolites. Les gens
réagissaient diversement : les uns pensaient qu’il était devenu complètement fou et le traitaient comme tel, se
moquant de lui et l’insultant ; d’autres, en revanche, restaient frappés par cet enthousiasme bouleversant et
par la transformation physique de François. Ils se rappelaient un jeune homme tiré à quatre épingles, qui
aimait s’amuser et mener la belle vie en jetant l’argent par les fenêtres avec ses amis. Et voilà qu’ils avaient
devant eux un pauvre hère, maigre, pâle, un exalté qui demandait de l’aide et promettait des récompenses
divines.
Même attitude lorsque, par une rigoureuse journée d’hiver, le hasard voulut qu’il rencontra son frère
Ange. François tremblait de froid et, pour se moquer de lui, Ange dit à un ami : « Demande donc à François de
te vendre au moins pour un sou de sa sueur ! » Et celui-ci lui répondit derechef en français, non sans un
frémissement de frère querelleur : « Je la vendrai plus cher à mon Seigneur ! »
À cette époque, « son père souffrait énormément de le voir réduit à une si misérable situation. Il l’avait
tant aimé qu’en le voyant, pour ainsi dire, comme déjà mort sous l’effet du froid et des mortifications il se
sentait submergé de honte et de douleur à son sujet, au point de le maudire à chaque fois qu’il le rencontrait ».
François lui-même avait bien du mal à soutenir ce regard. Pour mettre un terme à sa gêne, il alla un jour
chercher un pauvre homme ; il lui promit une récompense et lui dit : « Viens avec moi. Quand tu verras que
mon père me maudit, moi, je te dirai : père, bénis-moi ! Et toi, tu feras le signe de la croix et tu me béniras à sa
place. » L’occasion se présenta bien vite. Et, tandis que bénédictions et malédictions fusaient en tous sens, le
fils disait à son vrai père : « Est-ce que tu crois que Dieu n’est pas capable de me donner un père qui me
bénisse pour annuler tes malédictions ! » Ce sont là paroles bien amères et ce sont les dernières que François
échange avec les membres de sa famille. À partir de ce moment, père, mère et frères quittent la scène pour
toujours : un saint ne peut être que fils de Dieu.
Entre-temps, le pauvre prêtre de Saint-Damien avait pris en affection ce nouvel ami qu’il avait accueilli
auprès de lui. Il lui offrait un peu de son repas ; mais, se rappelant les habitudes raffinées de son jeune
compagnon, il s’efforçait de lui préparer une nourriture recherchée. François s’en aperçut et décida alors qu’il
devait prendre pour modèle le Christ « qui naquit pauvre, vécut très pauvre en ce monde, demeura pauvre et
nu sur la croix, et fut enseveli dans le tombeau d’un autre ». Cela impliquait d’être pauvre pour de bon. Il
fallait retourner à Assise et, de porte en porte, demander l’aumône : la nourriture trop avancée dont personne
ne voulait plus. Il entra en ville et, sans trop prêter attention aux commentaires et à la stupeur de ceux qui le
trouvaient campé devant leur porte, il mélangea une bonne quantité de restes. « Mais lorsqu’il voulut manger
cette mixture d’aliments, il recula d’horreur car il n’avait l’habitude ni de manger de telles choses, ni même
d’accepter de les regarder. » Il réussit à surmonter son dégoût et éprouva alors une grande sérénité : l’amer
s’était transformé en doux. Au moment pourtant de frapper à la porte d’amis occupés à jouer, il eut plus de
mal à se dominer. Entendant résonner les voix familières qui, durant tant de festins, s’étaient mêlées à la
sienne, François n’eut soudain plus le courage de frapper et revint sur ses pas. Mais il se fit bientôt violence,
confessa à haute voix sa lâcheté, entra dans la maison et demanda, en français, qu’on lui donne, pour l’amour
de Dieu, un peu d’huile pour la lampe de Saint-Damien.
À cette époque, il poursuivait son œuvre de restauration des églises en ruine. Tandis qu’il charriait sur
ses frêles épaules seaux de mortier, madriers et pierres, il ne cessait de lancer cet appel en français :

Venez et aidez-moi à restaurer cette église de Saint-Damien ! Elle deviendra un monastère de


dames dont la vie et la renommée proclameront par toute la terre la gloire de notre Père
céleste.

Derrière ces mots, le latin en prose de la Légende des trois Compagnons laisse entrevoir une composition
poétique en français et permet d’en retrouver les rimes : Damien, Dames, Fame (pour renommée), Celestien.
Les biographes interpréteront ensuite cet appel de François comme une prophétie en tous points avérée :
n’est-ce pas précisément à Saint-Damien que naquit, quelques années plus tard, « l’ordre glorieux et admirable
des pauvres dames et des vierges consacrées » dirigé par Claire ? Mais il s’agit probablement là de la pieuse
adaptation d’une chanson que chantait François, peut-être même d’une chanson qu’il composa lui-même, où la
Dame dont il est question devait être la Madone. Avec le temps et parce que c’est justement à Saint-Damien
que vinrent habiter plus tard Claire et ses compagnes, sa requête générique pour qu’on l’aidât à honorer et à
accroître la renommée de la Vierge, de Dieu, du Père céleste se changea en souvenir d’une prophétie bien
précise.
François devait son succès à sa façon très particulière de s’adresser à la foule : il prêchait en langue
vulgaire, d’un ton simple et naturel, recourant au geste, à la mimique, au chant et à la musique. L’écouter,
c’était comme assister à un spectacle, à une comédie religieuse. Au cours d’une grave maladie, quoique ce fût
le Carême, il avait mangé du poulet. À peine se trouva-t-il un peu mieux qu’il se rendit aux portes d’Assise,
demanda à un compagnon de lui passer une corde au cou et de le tirer ainsi à travers la ville, nu, comme un
voleur. Le frère, héraut improvisé, avait l’ordre de crier : « Venez et voyez un glouton qui, sans que vous vous
en doutiez, s’engraisse de chair de poulet ! » Le contraste entre des paroles dénonçant une prétendue
hypocrisie et la vue du pauvre corps brisé d’un homme que tous considéraient comme un saint suscita une
grande émotion ; le procédé s’avéra aussitôt efficace, incitant l’assistance à se repentir et à se mieux conduire.
Mais François n’a pas seulement le savoir-faire d’un grand acteur et d’un saint jongleur ; il manie la
parole avec la maîtrise d’un avocat de renom. L’archidiacre et chroniqueur Thomas de Spalato rappelle une
mémorable homélie de François sur le thème « Anges, hommes et démons », qu’il prononça à Bologne en 1222
devant le palais communal, « où toute la ville semblait s’être donné rendez-vous ». L’auteur note l’admiration
stupéfaite des « lettrés », les gens instruits, sachant le latin, face au sermon d’un homme inculte et pourtant
capable de communiquer son message de manière neuve et convaincante. L’auditoire croyait entendre l’un des
siens, brillant, plein de vie, et non l’un de ces religieux, d’ordinaire si ennuyeux et difficiles à suivre. François
savait capter l’attention de la foule avec une désinvolture parfois surprenante, interprétant, par exemple, en
un sens chrétien les pensées de l’amoureux impatient de s’unir à sa belle. Voici ce que nous lisons dans la
tragique histoire de la Châtelaine de Vergy :
Il n’est point besoin de décrire ni d’écouter la joie des deux amants. N’est autorisé à suivre le
récit que celui qui attend d’avoir cette joie qu’Amour donne aux fins amants, lorsqu’il les
récompense de leur peine.

Or, à Montefeltre, François, monté sur un muret comme s’il était en chaire, commence à parler en citant
précisément ces vers : « Si grand est le bien que j’attends que toute peine m’est un plaisir » ; des vers en
parfaite consonance avec l’auditoire du moment, des chevaliers réunis pour fêter l’adoubement d’un nouveau
compagnon. Le récit en est fait dans une page des Fioretti :

François partit, inspiré par Dieu, du val de Spolète pour aller en Romagne avec frère Léon, son
compagnon ; et sur sa route il passa au pied du château de Montefeltre, où il se faisait alors un
grand banquet et une assemblée parce que l’un de ces comtes de Montefeltre était armé
chevalier. Apprenant cette solennité qui se faisait là et que beaucoup de gentilshommes de
diverses régions s’y trouvaient réunis, saint François dit à frère Léon : « Allons là-haut, à cette
fête, car, avec l’aide de Dieu, nous y ferons quelque bien spirituel. »

Parmi les autres gentilshommes qui étaient venus à cette assemblée, il y avait un riche et
considérable gentilhomme de Toscane, nommé messire Roland de Chiusi en Casentino, qui, en
raison des choses merveilleuses qu’il avait entendues sur la sainteté et les miracles de saint
François, lui portait grande dévotion et avait très grand désir de le voir et de l’entendre
prêcher. Saint François arriva à ce château, y entra et s’en alla sur la place, où était réunie
toute la foule de ces gentilshommes ; en ferveur d’esprit, il monta sur un petit mur et
commença à prêcher, en prenant comme thème de sa prédication ces paroles en langue
vulgaire : « Si grand est le bien que j’attends que toute peine m’est un plaisir. » Et sur ce
thème, sous la dictée de l’Esprit saint, il prêcha, avec une telle dévotion et une telle
profondeur, donnant pour preuve les diverses peines et martyres des saints apôtres et des
saints martyrs, les dures pénitences des saints confesseurs, les nombreuses tribulations et
tentations des vierges saintes et autres saints, que tous les gentilshommes demeuraient les
yeux et l’esprit fixés sur lui, et écoutaient comme si c’était un ange de Dieu qui parlât.

Nous avons rappelé presque toutes les occasions où le futur saint s’était exprimé en français, celles du
moins dont les sources nous ont conservé la trace. C’est la langue des lectures communes avec les
compagnons d’autrefois, la langue du commerce paternel, la langue de l’impétueuse affectivité de François,
indissolublement liée aux rêves printaniers de sa jeunesse laïque. Mais le français est surtout l’idiome par
lequel le jeune François a jadis appris les vertus de courage, de générosité et s’est forgé un code moral, en
prenant pour modèle les vertus héroïques des chevaliers et des paladins ; un code et un modèle qui survivent,
tenaces, à côté de l’exemple, d’une incomparable profondeur, que le nouveau converti puise dans l’Évangile,
qu’il médite désormais à chaque instant.
Un novice brûlait de posséder un psautier. Pour l’en dissuader et lui faire comprendre les dangers de la
culture livresque, François, alors gravement malade, lui fit ce récit :

L’empereur Charles, Roland et Olivier, tous les paladins et preux guerriers qui furent
puissants au combat poursuivirent les infidèles jusqu’à la mort, n’épargnant ni sueurs ni
fatigues, et remportèrent sur eux une victoire mémorable ; et pour finir, ces saints martyrs
sont morts en combattant pour la foi du Christ. Or, on en voit beaucoup maintenant qui
voudraient s’attribuer honneur et gloire en se contentant de chanter leurs exploits !

Il voulait dire par là qu’il importe peu de se préoccuper des livres ou de la science, mais que comptent
bien plus les actions vertueuses puisque « la science enfle, la charité édifie » (ici, François cite la Ire Épître aux
Corinthiens de saint Paul).
En 1220, une mission au Maroc s’était conclue tragiquement, par la décapitation de cinq frères.
L’épisode donna matière à une histoire qui contait la vie et la passion des martyrs. Ayant appris qu’on y
chantait pêle-mêle ses louanges et celles des cinq suppliciés et voyant que les frères se glorifiaient de cet
exploit comme si ce fût le leur, François refusa la Légende et en interdit la lecture en disant : « Que chacun se
glorifie de son propre martyre et non de celui des autres. » C’est ce que raconte le brave Jourdain de Giano,
envoyé contre son gré en Allemagne en 1221, dans la Chronique alerte et débordante de vie qu’il rédigea en
1262 et qui nous fournit de précieux renseignements sur l’installation et le développement de l’ordre
franciscain en terre germanique. Au moment où il a une si violente réaction, interdisant de fait la promotion du
culte des cinq martyrs, François a environ trente-huit ans ; et pourtant, il se rappelle encore les paroles que
Chrétien de Troyes, dans son Lancelot, prête au père du mauvais Méléagant : « Point ne convient à un
prud’homme de louer son courage pour exalter ses actions, car les actions se louent d’elles-mêmes » ; et dans
Yvain, le chevalier au lion, c’est à Keu qu’il revient d’expliquer :
Entre le mauvais et le preux il y a une grande différence : le mauvais homme, devant le
danger, parle de lui avec grandes paroles. Il prend tous les gens pour des sots. Mais le preux
serait bien fâché d’entendre célébrer par autrui les prouesses qui furent siennes.

Dans un chapitre du Miroir de perfection, ce texte du début du XIVe siècle qui recueille les témoignages
épars des compagnons de François, le saint insiste longuement sur les dangers de la science et de la culture,
qui font s’enorgueillir et oublier l’esprit de charité et la pure simplicité. Les frères que François préfère et qui
le mettent en joie sont ceux qui n’ont cure de riches couvents, de bibliothèques, d’études, mais qui, tels les
chevaliers errants des romans, sont prêts à se mettre à l’épreuve et à relever les défis qu’ils se lancent à eux-
mêmes :

Voilà mes chevaliers de la Table ronde : les frères qui se cachent dans les lieux déserts et
retirés pour se livrer avec plus de ferveur à la prière et à la méditation, pour pleurer leurs
péchés et ceux d’autrui. Leur sainteté est connue de Dieu, mais le plus souvent ignorée des
frères et des hommes.

François portera toujours en lui un désir de solitude, qu’il ne conçoit nullement comme une fuite
ascétique hors du monde. Il va jusqu’à en codifier la pratique dans une Règle, probablement écrite autour de
1217-1218, à l’intention des frères qui désireraient se retirer périodiquement dans des ermitages. La difficulté
qu’il y a à concilier l’isolement le plus rigoureux et les conditions matérielles de la survie, à unir la vie active
de Marthe et la vie contemplative de Marie (ce sont, dans l’Évangile, les deux sœurs de Lazare, ressuscité par
le Christ) y est résolue d’une manière tout à fait originale ; les termes employés révèlent que François
souhaitait l’instauration d’un lien particulièrement fraternel, d’une tendresse presque familiale, entre les
frères retirés dans ces solitudes :

Que ceux qui veulent rester religieusement dans les ermitages soient trois frères ou quatre au
plus ; que deux d’entre eux soient les mères et aient deux fils ou un au moins. Que les deux qui
sont les mères mènent la vie de Marthe et que les deux fils mènent la vie de Marie.

Durant la journée, les « fils » prient et méditent dans la solitude, sous la garde des « mères » qui
s’occupent des repas et de toutes les tâches pratiques, en veillant à ce que rien ne dérange les contemplatifs.
« Que les fils assument de temps en temps l’office des mères à leur tour, pour le temps qu’il aura paru bon de
disposer. » On peut imaginer ces retraites en visitant l’ermitage des Carceri sur les flancs du mont Subasio,
non loin d’Assise, ou celui de Greccio, dans la vallée de Rieti, ou bien encore les Celles, dans les environs de
Cortone : ces lieux se nichent dans des bois épais, qu’encadrent des paysages ondoyants, vastes et doux.
En 1216, Jacques de Vitry s’était rendu à Pérouse pour y être consacré évêque de Saint-Jean-d’Acre, sur
la côte de Palestine. Quelques jours avant d’embarquer à Gênes pour rejoindre son lointain siège épiscopal, il
écrit une lettre qui révèle une remarquable connaissance du mouvement franciscain. Son témoignage est
doublement important : parce qu’il intervient très tôt et parce qu’il émane d’une personne étrangère à l’Ordre.
Il raconte comment, se trouvant à Pérouse, il avait pu constater la mise à mal du cadavre d’Innocent III,
dépouillé de tous ses vêtements précieux et abandonné dans l’église à moitié nu, déjà en état de
décomposition. Jacques de Vitry avait également assisté à l’élection du successeur du pontife défunt,
Honorius III. Il n’est pas impossible qu’à Pérouse il ait alors rencontré François, qui était certainement présent
à la mort d’Innocent III. Après avoir brossé un tableau navrant des intrigues de la Curie :

Tous étaient si occupés des affaires temporelles et mondaines, de questions de rois et de


royaumes, de querelles et de procès, qu’à peine permettaient-ils que l’on hasardât quelque
propos d’ordre spirituel,

il rappelle que c’est néanmoins en Ombrie qu’il a trouvé matière à espérer :

J’ai quand même trouvé une consolation à voir un grand nombre d’hommes et de femmes qui
renonçaient à tous leurs biens et quittaient le monde pour l’amour du Christ : « frères
mineurs » et « sœurs mineures » ; ainsi les nomme-t-on. Ils sont tenus en grande estime par le
seigneur pape et les cardinaux. Ils se désintéressent totalement des valeurs temporelles, mais
n’ont qu’une passion à laquelle ils consacrent tous leurs efforts : arracher aux vanités du
monde les âmes en péril, et les entraîner à leur suite. […] Le jour, [les frères] pénètrent dans
les villes et les villages, s’adonnant à la vie active de l’apostolat ; la nuit, ils regagnent leur
ermitage ou se retirent dans la solitude pour mener la vie contemplative. Les femmes, elles,
occupent à proximité des villes divers hospices et refuges ; elles y vivent en communauté du
travail de leurs mains, sans accepter aucun revenu. La vénération que leur témoignent clercs
et laïcs leur est à charge, les chagrine et les contrarie.

Jacques de Vitry semble ici se référer tout particulièrement aux moniales de Saint-Damien, guidées par
Claire : mais nous parlerons d’elle et de sa relation tourmentée avec François lorsque nous en arriverons au
moment de sa propre conversion.

1. Nous suivons la traduction française des écrits franciscains par T. Desbonnets, J.-F. Godet, T. Matura et D. Vorreux,
dans François d’Assise. Écrits, Paris (Sources chrétiennes, 285), 1981 (N.d.T.).
2. Nous suivons l’adaptation en français moderne de P. Jonin, Béroul, Le Roman de Tristan, Paris, 1982 (N.d.T.).
3

Voilà ce que je veux !


Voilà ce que je cherche !

Trois ans environ s’étaient écoulés, depuis le jour où François avait entrepris de suivre l’ordre du crucifix
de Saint-Damien. Pendant tout ce temps, il avait restauré des églises, servi les lépreux, mais il avait aussi
beaucoup prié, beaucoup médité sur l’Évangile, celui de Jean surtout, qu’il connaissait presque par cœur. Mais
cela ne suffisait pas à l’inquiétude qui habitait sa grande âme.
Un dimanche, assistant à la messe dans l’église de la Portioncule, il entendit lire le passage dans lequel
le Christ confie aux apôtres leur mission de prédication. Le futur saint n’en avait compris que le sens général ;
et Thomas de Celano ne manque pas ici de souligner à quel point, sans la médiation irremplaçable du prêtre, la
connaissance des Écritures d’un laïc demeure incertaine. François demanda donc au prêtre, quand la messe
fut finie, de lui expliquer le texte en détail. Ce fut l’illumination décisive : une intuition soudaine, qui était en
réalité le fruit d’une lente et obscure période de maturation souterraine.

Et quand saint François entendit que les disciples du Christ « ne doivent posséder ni or ni
argent ni monnaie, qu’ils ne doivent emporter pour la route ni bourse ni besace ni pain ni
bâton, qu’ils ne doivent avoir ni chaussures ni deux tuniques, qu’ils doivent prêcher le
royaume de Dieu et la pénitence », il s’écria aussitôt, inondé par l’Esprit saint : « Voilà ce que
je veux, voilà ce que je cherche, ce que, du plus profond de mon cœur, je brûle d’accomplir ! »

Débordant de joie, il abandonna séance tenante sa tenue d’ermite dont, nous l’avons vu, le bâton, les
sandales et la ceinture de cuir étaient les attributs distinctifs. L’Évangile prescrit une seule tunique. François
voulut aller plus loin : il décida qu’elle serait très grossière, sans aucune valeur, et remplaça la ceinture de
cuir par une simple corde nouée à la taille. Il choisit un habit à capuche, « reproduisant la forme de la croix
pour chasser toute convoitise diabolique ; il le fit très rugueux pour crucifier ainsi la chair avec tous ses vices
et péchés ; il le fit très pauvre et grossier, incapable d’inspirer quelque envie au monde ». L’écriture érudite de
Thomas de Celano, derrière le réseau serré de citations bibliques, laisse pourtant filtrer certains traits propres
à François, qui sont toujours empreints d’une grande humanité. Il avait bien sûr, comme tous ses
contemporains, une certaine inclination pour la « sainte superstition » ; ainsi éprouvait-il le besoin de s’en
remettre à des talismans et croyait-il possible, par la médiation de certains gestes, rites et objets, comme la
tunique et la corde, d’entrer en communication avec le divin ; du reste, le pape Grégoire IX lui-même ne
cessait de blasphémer qu’en portant à son cou une relique, le doigt de la bienheureuse Marie d’Oignies ! Il n’y
a rien d’irrévérencieux à supposer que quelqu’un qui admet, comme un acte de foi, qu’une formule prononcée
par un homme investi de pouvoirs particuliers peut changer le pain en corps divin sera prêt à appliquer, à sa
propre personne, à sa vie privée, aux événements les plus modestes, sa croyance en une vie surnaturelle et
mystérieuse.
Prenons par exemple le cas de la corde à trois nœuds, si caractéristique qu’elle permet de reconnaître un
franciscain au premier coup d’œil. L’interprétation qui voit dans ces trois nœuds le symbole des vœux de
chasteté, de pauvreté et d’obéissance est très tardive : elle remonte au plus au XVIe siècle. Or on peut constater
que, dans les plus anciennes représentations de François, les nœuds sont toujours présents sur la corde, mais
leur nombre varie, de trois à sept. Les nœuds avaient probablement la même fonction que l’étoffe rugueuse de
la tunique : éteindre les désirs charnels. Cette explication nous est donnée par le clerc Henri d’Avranches,
dans un poème dédié au saint qu’il écrivit aux environs de 1237. Après une sorte d’autocritique, un examen de
conscience qui se conclut par un verdict de culpabilité, François « se condamne et se ceint d’une corde à trois
nœuds, comme s’ils étaient de véritables brigands, ces flancs qui ont porté le feu d’une passion illégitime ». Le
nœud comme renforcement d’un lien, d’un pacte, d’un charme relève d’une symbolique évidente, attestée par
l’anthropologie : en se ceignant la taille d’une corde, en y ajoutant des nœuds, François voulut peut-être aussi
souligner et rappeler par un signe extérieur sa résolution à s’engager désormais dans la voie de la prédication
itinérante. Le nombre des nœuds se fixa à trois, parce que c’est un nombre clairement reçu comme
symbolique : trois sont les personnes de la Trinité, trois sont les rois mages et c’est à trois reprises qu’on doit
ouvrir l’Évangile dans les « Sortes apostolorum ». Ce rite, que les apôtres eux-mêmes auraient pratiqué,
François y eut recours dans les moments importants de sa vie : ainsi lorsqu’il hésitait sur les directives à
donner à Bernard, le premier compagnon, et par là sur le caractère qu’il devait conférer à la fraternité
naissante ; ou bien encore à l’Alverne, avant l’apparition du Séraphin, dans l’espoir de connaître les
tribulations qui affecteraient la fin de sa vie, qu’il savait désormais toute proche. Lors de la cérémonie des
Sortes apostolorum, on priait, puis on ouvrait le Livre sacré au hasard ; si l’on tombait trois fois de suite sur la
même page, c’était la preuve certaine de la volonté de Dieu : la voix du Seigneur répondait directement à celui
qui l’interrogeait. Enfin, la tunique en forme de croix devait tenir les démons en respect, un souci qui, par
chance, n’obséda jamais François, alors qu’il occupe une telle place dans les biographies de tant d’autres
saints médiévaux.
Lorsqu’il évoque ce célèbre dimanche à la Portioncule, Thomas de Celano ne cite pas un passage
particulier de l’Évangile, mais il transcrit une série de versets empruntés pêle-mêle à Marc, Luc et Matthieu.
Comme on lit le passage de la « mission des Apôtres » le jour de la Saint-Luc, le 18 octobre, et de la Saint-
Matthieu, le 24 février, comme les autres sources franciscaines, de surcroît, sont toutes en désaccord sur ce
point, la critique a longtemps débattu sur la date précise (automne 1208 ou hiver 1209 ?) à laquelle François a
véritablement compris ce qu’était son devoir. Pour sa part, le saint déclare explicitement, dans le Testament,
avoir agi de son propre chef :

Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais
faire, mais le Très Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint
Évangile.

Peut-on supposer néanmoins que, cette fois encore, François eut recours au rite des « Sortes
apostolorum » ? Le mélange des versets de Matthieu, Marc et Luc pourrait en être un indice : peut-être
Thomas de Celano et les autres hagiographes n’ont-ils pas osé le dire ouvertement, car l’usage des Sortes
apostolorum, s’il était toléré, n’était pas vraiment orthodoxe et fonder les origines de l’ordre des mineurs sur
un geste de superstition pouvait apparaître comme une fausse note. Dans l’épisode de Bernard, ne prend-on
pas le soin d’expliquer que, si François ouvre par trois fois le Livre, c’est en raison de son amour pour
la Trinité ?
C’est encore un vêtement qui est acteur et signe du nouveau changement, beaucoup plus décisif, cette
fois, que ne le fut le passage de l’habit laïc à celui d’ermite. À bien y regarder, le choix de François fut refus de
choisir. Il entendait être vêtu comme un pauvre, mal, au gré de ce qui lui tombait sous la main, sans aucun
« uniforme » ou attribut signalant son appartenance à une catégorie qui pourrait bénéficier du moindre
préjugé positif, comme c’était précisément le cas pour l’ermite. Il ne fit même pas le choix d’une couleur
particulière, qui aurait pu être symbole manifeste de sa vocation. Le futur saint au départ, plus tard les
premiers compagnons portèrent des étoffes d’une couleur terne, tirant du gris au marron en passant par le
verdâtre, simplement parce qu’elles étaient moins coûteuses, tandis que les tissus de couleurs vives étaient
particulièrement chers. C’est pourquoi, dans une des scènes du retable provenant de l’église franciscaine de
Pistoia, exécuté à la moitié du XIIIe siècle et conservé aujourd’hui au musée local, les franciscains, qui se
serrent autour du corps du saint fondateur défunt, sont tous représentés avec un froc de couleur différente,
mais toujours dans la gamme des teintes passées. François ne se soucia jamais de choisir une couleur
commune, qui indiquât aussitôt l’ordre d’appartenance, alors que, chez les capucins (le dernier rameau né de
la souche franciscaine), la couleur du froc devint tellement typique et constante qu’elle est, pour nous tous,
synonyme de lait et de café fumant : le « cappuccino ».
Le saint proclamait, jusque dans le vêtement, qu’il entendait approcher autrement la pauvreté. Non
qu’en son temps l’Église n’assistât les nécessiteux et les indigents. Mais elle ne s’était jamais remise en
question comme structure privilégiée ; elle ne s’était jamais départie de ses certitudes, ni de ses positions
établies. Par ses conditions de vie, sa culture, par la garantie d’un solide bien-être, le clergé maintenait entre
lui et la foule des déshérités une frontière nette, infranchissable. Pour mesurer la première des innovations
extraordinaires de François, qui pourtant découlent toutes de la simple volonté de suivre l’Évangile à la lettre,
rappelons qu’il était strictement interdit de mendier au moine comme au clerc ; et l’on entendait par clerc
celui qui avait au moins reçu la tonsure, ou avait accédé à l’un des ordres sacrés qui précèdent la prêtrise.
L’interdiction est encore répétée par le concile de Paris de 1213-1214 : les supérieurs doivent pourvoir le
religieux en voyage d’un cheval et de quoi vivre ; demander l’aumône équivaudrait à se mettre dans
l’embarras, le danger, voire le péché. Les Trois Compagnons ne manquent pas de souligner vigoureusement la
nouveauté : « À cette époque, on n’avait jamais vu que quelqu’un ait abandonné son bien pour ensuite quêter
de porte en porte. »
François, bien qu’il ait fait de l’engagement religieux sa raison de vivre, ne pensa jamais à devenir prêtre
ou moine. Il décida de ne pas franchir les limites dans lesquelles vivaient les laïcs ; c’est dans cet espace qu’il
choisit d’agir. Ce n’est pas par hasard qu’il comparait ses frères à un petit troupeau envoyé par Dieu, et non
aux pasteurs de ce troupeau. Résolu à rester dans une situation de faiblesse et de sujétion, il voulut se fondre,
sans rien qui le distinguât, dans cette société que l’Église entendait diriger à bien des égards ; et il choisit
d’appartenir à sa part la plus pauvre, la plus méprisée, celle-là même à laquelle appartenaient aussi les
humbles travailleurs de la terre.
Comme le prescrit l’Évangile, il ne juge pas. En évitant de critiquer ou de condamner en quoi que ce soit
les mœurs corrompues de l’Église, en se refusant à participer à des projets de réforme, à agiter la moindre
revendication pour un rôle plus actif des fidèles, François écartait de lui un danger majeur : celui de venir
allonger la liste de ceux qui se virent irrésistiblement poussés à la rébellion et à la coupable dissidence. Au
contraire, avec le temps, les mineurs furent considérés comme une aide fondamentale pour apaiser et ramener
dans le fil de l’orthodoxie tous ces ferments, ces désirs de participation plus intense et plus active à la vie
religieuse, caractéristiques d’une société en forte mutation, mais que l’Église sur la défensive, faute de savoir
les assimiler, avait rejetés dans l’hérésie. Du reste, le respect et la profonde loyauté de François envers Rome
excluait tout péril de déviance.
À l’égard d’une organisation ecclésiastique qui, au cours de l’histoire, n’avait cessé de s’accroître,
François professe un détachement respectueux et prudent, mais n’en affirme pas moins, avec un élan toujours
passionné et sincère, son obéissance aux prêtres, même à ceux qui se montrent indignes et dont la conduite
morale est déplorable. Il y est poussé par un besoin vital d’entrer physiquement en contact avec le Christ, de
toucher le corps divin à travers l’Eucharistie ; or pour ce sacrement, à lui, comme à tous les laïcs, la médiation
du prêtre était indispensable. Jusque sur son lit de mort, François refuse obstinément de demander des
privilèges à la Curie et intime à ses frères l’ordre d’en faire autant. Il respecte l’Église, mais ce sont les traces
du Christ qu’il suit, ses paroles qu’il applique. Ainsi, un jour qu’il était invité à déjeuner par le cardinal
Hugolin, le futur pape Grégoire IX, il n’hésita pas à aller demander auparavant l’aumône de quelques quignons
de pain, qu’il posa ensuite sur la table richement dressée, provoquant ainsi l’embarras du prélat et des autres
convives. Le repas terminé, son hôte le réprimanda en privé, avec affection et indulgence, l’apostrophant d’un
« mon frère très simple ! » François se défend d’avoir offensé la dignité d’Hugolin :

C’est au contraire un grand honneur que je vous ai témoigné, répondit le saint, puisque j’ai
ainsi honoré un Seigneur plus grand que vous. Car le Seigneur aime la pauvreté volontaire
surtout. Je possède la dignité de roi et la plus haute noblesse lorsque je m’engage à la suite du
Seigneur qui, étant riche, se fit pauvre pour nous.

La réponse de François est scrupuleusement vassalique : si un sujet s’acquitte de l’obéissance due à son
seigneur, il honore en même temps le seigneur et son représentant ; mais elle met une distance
incommensurable entre son interlocuteur et lui.
Avec une tranquille assurance, François opère en fait un saut en arrière dans le temps : il rejoint les
apôtres dont il partage la vie, lorsqu’ils cheminaient encore, sans aucune structure ni organisation, aux côtés
du Maître. Un passage de ses Admonitions est, à cet égard, tout à fait révélateur : « Heureux le serviteur qui
accorde sa foi aux clercs qui mènent une vie droite, selon la forme de l’Église romaine » ; quant aux frères,
qu’ils observent « le saint Évangile de notre seigneur Jésus-Christ, en vivant dans l’obéissance, sans rien en
propre et dans la chasteté ». Le terme de clerc est générique, mais il est évident que François pensait ici aux
prêtres, auxquels incombaient le gouvernement spirituel des fidèles et la célébration des sacrements. Il
entendait, pour sa part, vivre son engagement religieux sur un mode différent, et ce non seulement vis-à-vis
des prêtres, mais aussi vis-à-vis d’une autre sorte de religieux, qui n’ont pas nécessairement reçu le
sacerdoce : les moines.
Pour devenir moine, il faut faire une double promesse : renoncer aux mœurs de sa vie précédente et ne
plus jamais s’éloigner du monastère où l’on est entré. Pour le moine, l’horizon se referme sur les étroites
limites du cloître, dont la règle exclut les fidèles ; pour le prêtre, l’édifice ecclésiastique s’ouvre, il est vrai,
pour accueillir les laïcs, mais ceux-ci doivent venir poussés par la force de leur dévotion ; pour François, le lieu
de la vie religieuse est un espace ouvert à arpenter sans cesse. La différence de comportement apparaît, entre
autres, dans un détail qui peut prêter à sourire, mais qui n’en est pas moins révélateur. Dans sa Règle, saint
Benoît avait prévu que les moines n’étaient autorisés à porter des braies que pendant les voyages, à titre
exceptionnel, pour des raisons de pudeur et de convenance, car ils pouvaient avoir besoin de soulever leur
vêtement pour le protéger de la boue, ou pour être plus libres de leurs mouvements ; de retour au monastère,
ces braies, dûment lavées, devaient être remises au supérieur. François, qui avait pourtant voulu pour ses
frères un habit minimum, réduit à l’essentiel, fait des braies une pièce permanente du vêtement, car il ne peut
se concevoir, lui et les compagnons, autrement que toujours en route.
Il n’attend pas que les hommes viennent à sa rencontre ; c’est lui qui va les chercher. Inlassable, sa vie
durant, il parcourt villages et cités, empruntant tous les chemins qui mènent aux hommes et aux femmes. Il
leur parle sur le bord de la route, dans les champs, où il donne un coup de main aux paysans ; il prêche dans
l’espace ouvert des places, où bat le cœur de la vie urbaine, entre dans les maisons, au sein des familles,
inaugurant un salut qui provoque l’étonnement, parfois même la stupeur, bien qu’il soit prescrit par le Christ
aux apôtres : « Que le Seigneur vous donne la paix ! »
La paix. Alors que François a quelque vingt-deux ans, les croisés de la IVe Croisade (1203-1204)
conquièrent Constantinople. Quatre ans plus tard, l’Église déchaîne la croisade dite « des Albigeois » contre
l’hérésie cathare : elle durera jusqu’en 1229 et s’accompagnera d’horribles massacres et de destructions dans
les villes d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne. Les Cathares concevaient le monde comme un champ de
bataille où s’affrontent le Bien et le Mal : Dieu, créateur de l’esprit, contre Satan, créateur de la matière. Ils
prêchaient pour un renouveau moral et un ascétisme exacerbé, condamnaient le mariage, la procréation, la
propriété privée, l’exercice de la justice et de la guerre. Mais c’est précisément à cause de cette rigueur
morale que le mouvement était devenu un redoutable adversaire de l’Église catholique, dont les membres
s’illustraient, au contraire, par des mœurs relâchées et une médiocre préparation religieuse. En 1212, les
chrétiens espagnols livrèrent et remportèrent une bataille sanglante contre les Arabes musulmans à Las Navas
de Tolosa en Andalousie. Partout, la guerre : entre papauté et Empire, entre une ville et l’autre ; à l’intérieur
d’une même ville, entre les diverses factions. Assise n’échappe pas à la règle.
En 1210, dans la cité ombrienne, on avait signé l’une parmi tant d’autres de ces paix fragiles ; celle-là,
pourtant, se distinguait des précédentes, car elle marquait aussi le véritable acte de naissance du régime
communal. Selon cette « charte de paix », les maiores, les « plus grands », renonçaient à dominer les minores
par des liens de dépendance personnelle. C’est la première fois, dans les documents d’Assise, qu’apparaissent
les deux termes. Les citadins ne sont plus « les hommes d’untel », mais ceux de la Commune, et les obligations
d’homme à homme disparaissent au profit d’une dépendance de l’individu à la communauté. Certes, la paix ne
supprimait pas une forte hiérarchisation à l’intérieur de la société civique, comme le montrent les termes
mêmes employés dans l’accord, qui, par parenthèse, exclut totalement les rustres. Mais qui étaient à Assise les
maiores et les minores ? Si l’on examine des documents analogues, d’autres statuts communaux, ceux
e
d’Anghiari par exemple qui datent de la fin du XIII siècle, on constate que les maiores correspondent aux juges
et aux chevaliers, capables de se procurer chevaux et armures pour la guerre ; les minores, quant à eux, sont
les humbles cultivateurs qui travaillent la terre. Pour simplifier, on peut considérer qu’à Assise les maiores
étaient les boni homines d’antan, nobles et puissants, et les minores, tous les autres citoyens, sauf les rustres.
Naturellement, on ne peut qu’être tenté de voir dans le choix de François, qui se définit et définit ses frères
comme minores, un écho des luttes qui opposaient deux catégories sociales : ceux qui vivaient dans une
pénible sujétion et ceux qui, au contraire, exerçaient le pouvoir et une rude autorité. Quoi qu’il en soit, mineur
est avant tout un terme tiré de l’Évangile : lorsque les apôtres se mirent à discuter en termes hiérarchiques,
pour savoir qui d’entre eux était le « plus grand » (maior), le Christ les appela, plaça un enfant au milieu d’eux
et leur dit en le serrant dans ses bras : « Quiconque accueille ce petit enfant à cause de mon Nom, c’est moi
qu’il accueille, et quiconque m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé ; car celui qui parmi vous tous est le
plus petit (minor), c’est lui le plus grand (maior) 1 » ; et Marc renchérit : « Si quelqu’un veut être le premier, il
se fera le dernier de tous et le serviteur de tous 2. » Les deux significations, la politique et la religieuse, se
mêlent dans la décision de François, lorsqu’il prescrit dans le sixième chapitre de la Regula non bullata : « Et
que nul ne soit appelé prieur, mais que tous soient d’une manière générale appelés frères mineurs. Et qu’ils se
lavent les pieds l’un à l’autre. » L’être « mineur » exprime une conception à laquelle François resta toujours
fidèle et qu’il défendit sans relâche, sa vie durant : continuer à partager l’existence précaire des exclus, des
pauvres et des faibles, seul moyen, selon lui, de ne pas entrer dans la logique d’un pouvoir qui condamne à
défendre le bien qu’on a conquis et à voir un ennemi en toute personne qui le convoite. À l’évêque Guy
d’Assise, qui lui conseillait paternellement d’assouplir la conduite trop rigide de la fraternité (« Je trouve dur
et scabreux le genre de vie que vous avez adopté à ne vouloir rien posséder ni avoir en ce monde »), François
répondit en ces termes :

Monseigneur, si nous avions des propriétés, il nous faudrait aussi des armes pour les défendre,
car elles sont sources d’interminables querelles et procès. Et tout cela n’est qu’entrave à
l’amour de Dieu et du prochain. Voilà pourquoi nous ne voulons d’aucun bien matériel en ce
monde.

François s’arrête là ; il ne tombe pas dans la facilité d’ajouter le corollaire : « Et toi aussi, tu devrais
changer. » Voilà un autre point à souligner : dans le projet du saint, on ne peut amener quelqu’un à changer et
à se corriger que par l’exemple. C’est l’exemple qui doit convaincre, plus encore que les paroles ; et encore ne
doivent-elles jamais avoir le ton d’une attaque ou d’une accusation, mais d’une simple exhortation fraternelle,
d’égal à égal.
Lorsque le Christ, dans le passage qui avait tant frappé François à la Portioncule, prescrivit aux apôtres
d’aller de par le monde sans or ni argent, pieds nus et avec une seule tunique, il ajouta qu’ils ne devaient pas
craindre d’être privés de tout, « car l’ouvrier mérite sa nourriture 3 ». L’esprit de pauvreté et le détachement
des apôtres ne dispensaient donc pas ceux qui en recevaient les bénéfices spirituels de pourvoir à leur
subsistance. Dans son extrémisme généreux, François ne choisit pas pour modèle la vie des apôtres ; il regarda
directement vers le Christ, éternellement pauvre et pèlerin. Là encore, il ne se contenta pas de ce qu’il lisait. Il
alla au-delà des préceptes, car accepter d’être entretenu par la communauté, c’était ouvrir la porte aux
situations de privilège ; c’était, en quelque sorte, choisir d’habiter parmi les pasteurs et non plus au milieu du
troupeau ; et c’eût été s’interdire de partager jusqu’au bout la vie du pauvre dénué de tout, privé du moindre
droit. Conscients de l’enjeu, Thomas de Celano et les Trois Compagnons évitent de reporter le verset
« l’ouvrier mérite sa nourriture », qui suit les paroles du Christ prescrivant de ne posséder ni or ni argent, ni
sandales et de se contenter d’une tunique. Pour son projet, François s’inspire en revanche du psaume CXXVII,
2 : « Du labeur de tes mains tu profiteras, heur et bonheur pour toi ! » ; ainsi que du verset III, 10 de Paul dans
la IIe Épître aux Thessaloniciens : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »
Dans le Testament, il réaffirme encore énergiquement l’obligation faite aux frères de travailler
manuellement ; à l’article de la mort, il rappelle comment, aux premiers temps de sa conversion, il a travaillé
dans les léproseries et, bouleversant certainement ceux qui l’écoutent, il répète son intention de continuer à
travailler : « Et je travaillais de mes mains et je veux travailler. »
François et les premiers frères travaillaient un peu partout, là où ils pouvaient se rendre utiles : aux
champs, à la récolte des olives, dans les forêts au transport du bois, dans les villes à la distribution de l’eau et
à la construction des murs ; chez les particuliers, ils servaient avec humilité ; dans les léproseries, ils
soignaient ces pauvres malades que nul ne voulait approcher. Quiconque, avant de se joindre à la fraternité,
avait été non seulement une force de travail, deux mains et deux bras, mais avait pratiqué de surcroît un
artisanat, pouvait et devait même conserver les instruments de son métier et s’appliquer à ce qu’il savait faire,
pourvu que ce fût une activité licite et honnête : ainsi, s’il était interdit de continuer à exercer le métier de
marchand ou de boucher, nous connaissons en revanche des frères tailleurs, forgerons ou potiers. François,
qui refuse pourtant aux compagnons analphabètes d’apprendre à lire, impose au contraire à ceux qui ne
savent pas travailler de leurs mains d’acquérir un savoir-faire technique. Il était devenu, pour sa part, assez
habile dans la fabrication des paniers et des poteries. Un jour même, absorbé dans sa tâche, il en oublia de
prier avec attention ; honteux, il jeta le panier au feu en disant aux frères : « Nous devrions avoir honte de
nous laisser aller à des imaginations si futiles durant la prière, alors que nous nous adressons au Grand Roi. »
L’hostilité de François à la science et à la culture ne procédait pas d’une attitude réactionnaire, mais sa
position n’en allait pas moins à contre-courant de l’air du temps : en ce moment précis, pour combattre
l’hérésie, l’Église avait besoin de toujours plus de culture chez ceux qui militaient dans ses rangs. Aussi
n’hésita-t-elle pas à soutenir le choix des dominicains en faveur du « livre », car ils se fixaient pour tâche
principale de porter une opiniâtre contradiction aux hérétiques, aux Cathares principalement, dont ils
voulaient l’inéluctable défaite.
La possession de livres, un bien de prix, de luxe, ne pouvait en revanche qu’être contraire à l’idéal de
dépouillement complet et d’absolue pauvreté de François. De plus, il redoutait le savoir comme source
d’orgueil et de domination, de clivage entre les frères, étouffant en eux l’affection et la charité réciproque.
Après sa conversion, il n’était pas parti en quête de compagnons ou de disciples, dont il aurait pu se prévaloir
d’être le chef. À tout chrétien digne de ce nom, il suffisait d’écouter les paroles de l’Évangile et de suivre les
traces du Christ, Frère de l’homme parce que fils de Dieu, seul point de référence nécessaire. Quand
d’aventure il arriva à François, dans un esprit de charité, d’exhorter et admonester ceux qui s’étaient égarés, il
le fit d’égal à égal. Il ne se proposa pas de fonder un ordre : le mot est totalement absent de son vocabulaire.
Les compagnons furent un don du Très-Haut. Et puisqu’il s’agissait de compagnons et non de disciples
convertis, François ne prévit pas, jusqu’au moment où il y fut contraint par son extraordinaire succès, quelque
structure que ce soit à l’intérieur de la communauté. Une autre de ses grandes innovations fut d’avoir donné
naissance à une fraternité essentiellement composée de laïcs, sans que se créât en son sein la moindre
différence de considération ou de traitement lorsque des prêtres et des savants, qui avaient fréquenté les
universités, vinrent la rejoindre ; et ainsi en fut-il bien dans les premiers temps.
L’Église, méfiante au départ, comprit bien vite le rôle considérable que pouvaient jouer les franciscains
pour contenir et éteindre les mouvements hérétiques et les polémiques qu’ils suscitaient. Grâce aux frères, elle
pouvait montrer qu’il existait en son sein un modèle positif pour les laïcs, un pôle capable d’attirer et de
canaliser tous les ferments de nouveauté, tous les mouvements de revendication face auxquels ses propres
structures s’étaient révélées rigides et inadaptées. Après la mort de François, la force de la tradition devait
reprendre le dessus, avec une nette cléricalisation de l’Ordre. Par la bulle Ordinem vestrum en date du
14 novembre 1245, Innocent IV interdit l’entrée de l’Ordre aux candidats illettrés, autrement dit à ceux qui ne
savent pas le latin, et encourage résolument le recrutement des mineurs dans les centres universitaires. Par
bonheur, François ne vit pas tout cela, mais il le présagea.
Au novice qui lui demandait de posséder le livre des Psaumes, il tenta de démonter l’engrenage dans
lequel son dangereux désir les entraînerait. Voici ce que nous raconte la Légende de Pérouse : comme
François était assis devant le feu pour se réchauffer, ce novice revint à la charge avec la question du psautier.
Le saint lui répondit :

Et quand tu auras un psautier, tu voudras un bréviaire ; et quand tu auras un bréviaire, tu


t’installeras dans une chaire, comme un grand prélat, et tu commanderas à ton frère :
« Apporte-moi mon bréviaire ! »

Le discours de François se conclut par un geste inattendu, un peu théâtral, mais qui n’a pu manquer
d’avoir un grand impact psychologique :

Ce disant, tout emporté par la passion, il prit de la cendre au foyer, la répandit sur sa tête et il
s’en frictionnait en répétant : « Le voilà, le bréviaire ! » Le frère en resta tout ébahi et
honteux.

La cendre évoque évidemment la condition de l’homme, héritier d’Adam et de sa faute, que son péché
condamne à redevenir cendre ; le véritable chrétien se doit de méditer avec un cœur sincère sur sa condition,
il lui faut se recueillir en lui-même plutôt que trouver plaisir et distraction dans les livres sacrés ou, pire, s’y
complaire et s’enorgueillir d’être capable de comprendre les arcanes des Écritures. La vraie bibliothèque de
François, c’est la mémoire : il demande que l’on apprenne par cœur ses Lettres, les Admonitions et la Règle : il
entend ainsi, en premier lieu, faire tomber les cloisons entre l’analphabète et le docte ; mais il désire aussi que
la mémoire, appliquée à des textes peu nombreux, ressassés à l’infini, vivifie la réflexion et la concentration.
L’histoire du novice n’est pas tout à fait finie. François, ne voulant pas laisser ce jeune homme mortifié,
lui raconta aussitôt sa propre expérience, pour lui donner tout à la fois un exemple et une application concrète
de son propos. Il commença par une confession personnelle :

Moi aussi, frère, j’ai été tenté d’avoir des livres ; mais pour connaître sur ce point la volonté de
Dieu, j’ai pris le livre des Évangiles et j’ai prié le Seigneur de me faire connaître, à la première
page que j’ouvrirais, ce qu’il voulait de moi.

Du rite, dont nous avons déjà parlé, sortent en guise de réponse les paroles de Marc IV, 11 : « À vous le
mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors, tout arrive en paraboles » ;
autrement dit : mieux vaut s’adresser directement à Dieu par la prière et la réflexion personnelles que par
l’intermédiaire tortueux des paroles d’autrui. Le renoncement de François était sincère ; et pourtant,
l’abandon du plaisir de la lecture dut lui être d’autant plus pénible qu’il avait été, dans sa jeunesse, lecteur de
romans et de poèmes.
Parmi les écrits de François, particulièrement révélatrice est la très belle page qu’il dicte à frère Léon,
probablement au soir de sa vie, pour expliquer ce que doit être, pour lui-même et pour tous les compagnons
par conséquent, la parfaite et vraie joie. La joie parfaite n’est pas d’apprendre que des évêques et des
archevêques, des maîtres de théologie de Paris, les rois de France et d’Angleterre sont entrés dans l’Ordre ;
elle n’est pas même de savoir que tous les infidèles ont été convertis, ou de se découvrir capable de faire des
miracles. La joie parfaite, pour François, c’est d’arriver, après un long voyage, à la Portioncule, au cœur de la
nuit, transi, mouillé, des glaçons accrochés à la tunique, les pieds blessés et boueux ; de frapper et d’être
chassé par celui qui ouvre la porte : « Va-t’en ; tu n’es qu’un simple et un ignare ; en tout cas, tu ne viens pas
chez nous. Nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi. » Supporter ces paroles avec
patience, sans trouble, voilà la vraie joie : ici, le Christ, trahi par les siens, pourchassé et insulté au début de la
Passion, est modèle évident. Les Fioretti, qui contiennent un récit très proche de celui-là, ajoutent d’autres
propositions conditionnelles, d’autres motifs trompeurs de joie parfaite :

Ô frère Léon, petite brebis de Dieu, quand même le frère mineur parlerait la langue des anges
et saurait le cours des astres et les vertus des herbes, et que lui seraient révélés tous les
trésors de la terre, et qu’il connaîtrait les vertus des oiseaux et des poissons, de tous les
animaux et des hommes, des arbres et des pierres, des racines et des eaux.

François évoque ici la science du roi Salomon, telle qu’elle est décrite dans la Bible 4 et il ne veut, même
en rêve, rivaliser avec elle. Il n’aspire pas à la culture, mais à l’humble travail manuel.
En échange de leur labeur, les frères pouvaient recevoir la nourriture qui leur permette de vivre : tel est
le sens que François donne au mot « aumône ». Mais pas question d’en faire provision pour le jour suivant ; il
était même interdit de mettre à tremper le soir les légumes pour le lendemain, car la confiance en la
Providence devait être sans limites, la situation de précarité absolue. Surtout ne jamais recevoir d’argent, sous
aucun prétexte, même dans les conditions de plus extrême nécessité : la seule exception permise, à laquelle il
fallait recourir le moins possible, c’était pour nourrir et aider les lépreux. Accepter des offrandes en argent,
disait François, c’est voler les pauvres ; et cela suffirait à nous faire mesurer la transformation que devait subir
son ordre avec le temps, jusqu’à se dire synonyme d’ordre « mendiant ».

Et l’aumône est l’héritage et la justice qui sont dus aux pauvres et que nous a acquis notre
seigneur Jésus-Christ. Et les frères qui travaillent à l’acquérir auront une grande récompense
et la feront acquérir à ceux qui la donnent.

Ainsi le respect des droits des pauvres est-il rappelé au chapitre IX de la Regula non bullata. Il l’est à
nouveau au chapitre VI de la Regula bullata, où François doit néanmoins renoncer à l’allusion au travail. Il faut
ici donner quelque éclaircissement au sujet des Règles. Le texte de la première d’entre elles, qu’Innocent III se
contenta d’approuver oralement, est perdu. Celle que nous appelons la première Règle est en réalité la
seconde ; elle fut proposée au Chapitre général réuni en 1221, mais elle suscita tant d’exceptions et de
réserves, de la part des frères comme de la Curie romaine, qu’elle resta non bullata, c’est-à-dire qu’elle
n’obtint pas l’approbation du sceau pontifical. Après une série d’essais infructueux et de graves compromis,
une nouvelle Règle fut approuvée en 1223, que l’on appela donc bullata, mais qui ne respectait plus le
programme originel du saint.
François, pour son propre compte, ne céda jamais. Il devint encore plus rigoureux pour lui-même, car il
jugeait de son devoir de s’offrir en vivant exemple de fidélité au propositum de vie qu’il avait jadis demandé
aux compagnons de partager. La Légende de Pérouse mentionne qu’il répétait souvent aux frères :
Jamais je ne fus un voleur : je veux dire que, pour les aumônes qui sont l’héritage des pauvres,
j’en ai toujours accepté moins qu’il ne m’en fallait, afin de ne pas frustrer les autres pauvres.
Agir autrement, c’est commettre un vol.

Il eut toujours à l’égard de l’argent, même de la menue monnaie, une réaction d’horreur presque
maladive, en ancien marchand conscient des ravages engendrés par sa possession, qui étouffe tout désir de
charité pour exacerber au contraire l’avarice et la cupidité. Il n’hésita pas à punir les compagnons pour toute
infraction à cette règle, si légère fût-elle : c’était un homme de passions, de passions violentes, qui le rendaient
parfois capable de se mettre en fureur. Un jour, un dévot entra dans la petite église de la Portioncule et laissa
de l’argent auprès du crucifix. Un frère, qui passait par là, le ramassa et le jeta aussitôt sur le rebord de la
fenêtre. François le réprimanda durement, l’obligea à prendre l’argent et à le garder dans sa bouche jusqu’à
ce qu’il l’eût déposé sur un crottin d’âne.
Il aimait à dire que l’argent n’est que poussière à écraser du pied, qu’il faut traiter comme des
excréments et fuir comme le diable en personne. Un jour, il se trouvait à Bari avec un compagnon ; tous deux
cheminaient le long d’une route lorsqu’ils virent par terre une bourse pleine d’argent. Le compagnon voulut
aussitôt la ramasser pour en donner le contenu aux pauvres. François s’y refusa, disant que c’était une ruse du
démon. Le compagnon n’était pas convaincu. Peu de temps plus tard, il revint sur ses pas, ouvrit la bourse et,
à la place de l’argent, y trouva un serpent. On ne peut pas jurer de la véracité de cet épisode, que Thomas de
Celano ne rapporte que dans la Vita secunda, écrite environ vingt ans après la mort du saint. Le modèle du
récit est biblique : dans la Genèse, le diable a l’apparence du serpent tentateur. En tout cas, pour comprendre
l’obsession de François à l’égard de l’argent, le fait qu’il l’associe si clairement à la malédiction divine qui
frappa les premiers parents au moment de la Chute est très révélateur. Au premier abord, il peut en revanche
sembler étonnant que le saint n’insiste jamais sur l’avarice de Judas. Le désespéré, qui s’ôta la vie en se
pendant, n’est pas pour lui le « très mauvais marchand » que mettent en scène tant de représentations de
l’Enfer à partir de la fin du XIIe siècle, rappelant ainsi qu’il a vendu son Maître pour trente deniers. L’idéologie
chevaleresque est si puissante chez François qu’elle l’amène à souligner l’énormité de la trahison avec une
douloureuse émotion. Au chapitre XXII de la Regula non bullata, il admoneste ses compagnons en ces termes :

Considérons tous, frères, ce que dit le Seigneur : « Aimez vos ennemis et faites du bien à ceux
qui vous haïssent », car notre seigneur Jésus-Christ, dont nous devons suivre les traces, a
appelé ami celui qui le trahissait et s’est offert spontanément à ceux qui le crucifiaient.

Judas est le vassal qui trahit son Seigneur et le trompe, celui qui piétine les vertus suprêmes, la loyauté
et la fidélité.
Si François se laissait parfois gagner par la colère, la note dominante de sa communauté n’était pas pour
autant ni la rigueur, ni les punitions, ni les dures pénitences, d’ailleurs expressément interdites ; bien au
contraire, c’était la joie. L’Évangile de saint Matthieu lui avait révélé ces paroles du Christ : « Quand vous
jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite, pour
5
qu’on voie bien qu’ils jeûnent. En vérité je vous le dis, ils ont déjà leur récompense . » On chercherait en vain
une telle recommandation dans les Règles monastiques, tandis qu’elle devient pour François un précepte de
vie, introduit dès la Regula non bullata ; ainsi ordonne-t-il au chapitre VII : « Et qu’ils [les frères] prennent
garde de se montrer extérieurement tristes et de sombres hypocrites, mais qu’ils se montrent joyeux dans le
Seigneur, gais et agréables comme il convient. »
Ce précepte, qui interdit la tristesse hypocrite, fut ensuite supprimé de la Regula bullata. Il exprime
pourtant toute l’importance qu’a pour François l’accord parfait entre l’homme intérieur et l’homme extérieur :
ainsi les démons se trouvent-ils réduits à l’impuissance ; ces démons dont François parvient à imaginer les
pensées : « Puisque ce serviteur de Dieu conserve sa joie dans la tribulation comme dans la prospérité, nous ne
pouvons trouver aucun accès pour nuire à son âme. » Ce passage sur la joie spirituelle, tiré de la Légende de
Pérouse, nous fait entendre à deux autres reprises la voix de François, lorsqu’il réprimande un compagnon
triste et quand, au contraire, il se dit réconforté par un regard souriant. Il apostrophe le compagnon en ces
termes :

Pourquoi manifester ainsi la tristesse et la douleur que tu ressens de tes péchés ? C’est affaire
entre Dieu et toi. Prie-le de te rendre, par sa bonté, la joie du salut ! Devant moi et devant les
autres, tâche de te montrer toujours joyeux, car il ne convient pas qu’un serviteur de Dieu
paraisse devant les frères ou les autres hommes avec un visage triste et renfrogné.

Quant à lui, il admettait volontiers : « En revanche, s’il m’arrive d’être tenté ou abattu, il me suffit de
contempler la joie d’un compagnon, et je passe de la tentation et de l’abattement à la joie intérieure. »
C’est ainsi que François aimait la pauvreté, inséparable de la joie. Sa pauvreté est en effet pauvreté
volontaire, libératrice, qui met spirituellement à l’abri de la soif de domination et de possession, de la violence,
des désirs érigés en besoins, des contraintes de la vie quotidienne. La pauvreté volontaire est liberté physique,
qui contraint à cheminer sans fin, mais elle est surtout liberté de l’esprit, car elle permet d’écouter vraiment
les paroles de l’Évangile et d’aimer sans réserve.
Tandis que les moines, reclus dans des monastères d’où ils ne peuvent sortir, pleurent sur leurs péchés,
entretenus par la richesse de la communauté, tandis que prêtres et chanoines ont encore des intérêts
communs à défendre, François et les compagnons habitent, à l’instar des vrais pauvres, l’espace ouvert du
monde, unis par l’affection fraternelle d’une famille harmonieuse. Bien souvent, François se pense comme
femme, comme mère en particulier, exprimant ainsi, à sa manière, la tendresse et l’amour du Christ, mais
aussi l’humilité et la soumission féminines, traduites et mises en œuvre dans le concret des rapports
domestiques.
Dans son Traité, Thomas d’Eccleston raconte la toute première arrivée des frères en Angleterre. C’était
en 1224, à Canterbury. Ils avaient trouvé à se loger dans une petite pièce, sous un bâtiment qui abritait une
école de prêtres. À la tombée de la nuit, quand les étudiants rentraient chez eux, les frères pénétraient dans
l’école déserte ; ils allumaient du feu et s’asseyaient à l’entour. Là, ils conversaient et méditaient tout en
buvant, avec une simplicité tranquille, des fonds de bière allongés d’eau chaude. À Salisbury en revanche, « ils
buvaient de la lie de bière auprès du feu de la cuisine, à l’heure de la collation, avec tant de bonne humeur et
de joie qu’était réputé heureux celui qui pouvait amicalement saisir l’écuelle de la main d’un autre 6 ». Comme
le font les enfants et les jeunes gens qui rient chaque fois qu’ils se rencontrent – et peut-être est-ce là la
grande différence avec les adultes ! –, les frères, les jeunes surtout, éclataient de rire au premier regard. Mais
comme ils riaient décidément trop souvent, y compris à table, on adopta un remède draconien : tout éclat de
rire serait sanctionné par un châtiment corporel. Malgré cela, un pauvre frère fut fouetté onze fois dans la
même journée sans pour autant réussir à cesser de rire. Il s’arrêta seulement quand le père gardien le ramena
au devoir en l’épouvantant avec le récit d’un terrible rêve.
Thomas d’Eccleston rappelle aussi qu’en ces temps-là ne pesait de limitation d’aucune sorte sur la
qualité des aliments et du vin. Le frère Pierre de Tewkesbury par exemple, ministre de la province
d’Allemagne, donna comme pénitence à un frère mélancolique l’ordre de boire une bonne tasse d’excellent vin
et lui déclara ensuite : « Très cher frère, si tu faisais plus souvent cette pénitence, tu aurais aussi meilleure
conscience ! » Accepter tout ce qui est offert dans un esprit de charité est une prescription que François avait
lue dans l’Évangile de Luc 7. Il introduisit ce précepte dans la Regula non bullata : « Et qu’il leur [aux frères]
soit permis de manger de tous les aliments qu’on leur présente, selon l’Évangile. » Le trait, conservé dans la
Regula bullata, dénote l’originalité de François : il est en effet contraire à toutes les directives monastiques,
qui réglementent en revanche rigoureusement la qualité et la quantité de la nourriture, faisant de cette norme
un point fondamental de l’ascèse et de la pénitence. Le précepte de François était si novateur qu’il provoqua
une série de rébellions dans la communauté, lorsque le fondateur, poussé par son zèle missionnaire, quitta
Assise pour se rendre en Orient. Mais nous en parlerons plus tard.
Le saint, qui se considérait comme un exemple vivant pour la communauté et pour chacun des frères,
mortifia toute sa vie son corps fragile et malade par des pénitences qu’il jugea lui-même excessives par la
suite ; il appelait souvent son corps « frère âne » et n’hésitait pas à le traiter sans égards. Mais il fut, en
revanche, toujours plein de compréhension et d’indulgence envers ses compagnons et envers le prochain. Une
nuit, un jeune frère, qui avait rejoint le groupe depuis peu, se mit à crier qu’il mourait de faim ; au cours des
jours précédents, il avait en effet jeûné avec une rigueur excessive. Les frères s’éveillent, on allume la lampe
et François fait aussitôt préparer la table. Tous ensemble, ils prirent un repas en pleine nuit, car le saint ne
voulait pas que le jeune homme se sentît humilié d’être seul à manger. La collation fut suivie d’un petit
sermon ; il importe que chacun tienne compte des exigences du corps et de sa complexion physique : « Si, dans
le manger et le boire, nous sommes tenus de nous interdire le superflu qui nuit au corps et à l’âme, nous
devons nous interdire plus encore une mortification excessive, car Dieu veut la miséricorde et non le
sacrifice », et c’est à nouveau une citation de Matthieu XII, 7.
Grâce à sa compréhension affectueuse et souriante de la psychologie humaine, François réussit à
convertir des voleurs qui venaient parfois demander un peu de pain, « poussés par une impérieuse nécessité ».
Ce détail lui suffit : il ne s’agit donc pas de détestables brigands, mais de pauvres bougres. La scène se passe
au milieu d’un bois très épais, à l’ermitage situé au-dessus de Borgo San Sepolcro. Tout d’abord, François
conseille aux frères de porter de la nourriture dans le bois où la bande était cachée et d’appeler : « Venez,
frères brigands ! Nous sommes les frères, et nous vous apportons du bon pain et du bon vin ! » Puis il les incite
à introduire progressivement dans les repas suivants, outre le pain et le vin, des œufs et du fromage. Ce n’est
qu’une fois le repas fini que les frères peuvent se permettre de tenir des propos édifiants. L’épisode se conclut
ainsi : les brigands, touchés de l’amitié et de l’affabilité que les frères leur avaient ainsi témoignées, offrirent
de se rendre utiles, de transporter le bois jusqu’à l’ermitage ; certains allèrent jusqu’à se faire frères, d’autres
promirent de vivre désormais du travail de leurs mains.
Parfois, par une de ces franches contradictions qui nous le rendent sympathique, François se décide
aussi à demander quelque chose pour lui ; ainsi à Rieti où, accablé par sa maladie d’yeux, il envoya chercher
un frère, jadis joueur de cithare dans le monde, et le pria de se faire prêter en secret un instrument. « Tu me
composerais, dit-il, de jolis chants pour soulager mon frère le corps affligé de tant de maux. » Mais le
compagnon refusa de satisfaire à ce désir : « Père, j’aurais honte d’aller demander cela ; les gens croiraient
que je cède à une tentation de frivolité. » Et le malade, plutôt que d’être un objet de scandale, se tut sans plus
insister. Mais voici que, la nuit suivante, on entendit le chant merveilleux d’une cithare, qui allait, venait,
s’éloignait, puis revenait, apportant à l’infirme soulagement et joie. Le lendemain, il appela de nouveau le
frère, lui raconta l’aventure et conclut, avec une pointe de satisfaction peu sainte, mais très humaine : « Le
Seigneur qui console les affligés ne m’a jamais abandonné sans consolation ; privé de musique humaine, j’en ai
entendu une plus agréable encore. » Le frère récalcitrant était probablement frère Pacifique, que Thomas de
Celano évoque ainsi dans la Vita secunda : avant sa conversion, « on l’avait surnommé “le Roi des poètes”, car
il n’avait pas son égal pour interpréter un madrigal ou composer des poésies profanes. De la gloire que lui
valut son talent, je ne retiendrais que son couronnement de la main de l’Empereur » (Frédéric II). Pacifique
avait été frappé par la prédication de François comme par la foudre ; sans doute fut-il surpris, puis fasciné, en
découvrant chez celui qui lui adressait des paroles édifiantes la même passion qui l’habitait pour le chant, la
musique, les lectures profanes. Ce n’est pas un hasard si c’est justement la réminiscence d’un roman, venant
s’inscrire sur fond religieux, qui se trouve au cœur de la vision par laquelle Pacifique exprime son admiration
pour celui qui « l’avait remis en paix avec le Seigneur ». Voici l’histoire : Pacifique, en prière devant le crucifix,
attendait François dans une église déserte ; il s’agit de l’église de Saint-Pierre de Bovara, déserte en effet
puisque Trevi, la cité voisine, avait été rasée en 1213. Le frère vit « dans le ciel une foule de trônes dont l’un,
plus élevé que les autres, rayonnait de gloire et de l’éclat de toutes sortes de pierres précieuses » ; une
inspiration divine lui révéla que « ce siège fut celui de Lucifer, et que le bienheureux François l’occupera ».
Les trônes de la cour céleste, vides par suite de la chute de Lucifer et des anges rebelles 8, se superposent ici
au trône vide en attente de la venue du Juge divin dans le psaume IX, 8-9 ; un thème que Pacifique pouvait
avoir admiré, par exemple, dans la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure à Rome. Mais se fait jour aussi le
souvenir du « trône périlleux », sur lequel nul ne peut s’asseoir, car il est réservé à Galaad, « le parfait », dans
le roman La Quête du Graal.
Bien du temps s’était écoulé entre cette vision et la maladie de François. Et il fallait en effet que la
dévotion de Pacifique se fût singulièrement affaiblie pour qu’il en soit arrivé à accorder plus d’importance au
jugement des gens qu’au désir de François infirme. À la fin de sa vie, lorsque ses maux s’aggravèrent encore,
François osa, de temps en temps, demander une petite gourmandise : des écrevisses qu’il mangeait très
volontiers, un brochet, des herbes aromatiques. La Providence intervint parfois en lui envoyant à l’improviste
des gens chargés de paniers et de plats bien garnis ; d’autres fois, il fallut en revanche un miracle sans
commune mesure avec la modestie de la requête pour que celle-ci fût exaucée ; pour qu’un frère par exemple,
qui n’avait aucune envie de se mettre en quête, découvrît pourtant une petite touffe de cerfeuil. Désormais,
François a besoin d’une assistance permanente et les frères trouvent la tâche d’infirmier bien pénible : la
gaieté et l’affection fraternelle des premiers temps se sont voilées. Ce n’est plus le fondateur vénéré et
indiscuté qui gît sur son lit, mais un homme épuisé, un saint dont on attend la mort avec impatience pour que
ce corps tourmenté devienne une très précieuse et miraculeuse relique. Mais au point du récit où nous
sommes rendus, tout cela est encore bien loin : François, heureux, vit l’épanouissement de son amitié avec
Bernard, son premier compagnon.

1. Luc IX, 46-48.

2. Marc IX, 35.


3. Matthieu X, 10.

4. I Rois V, 9-14.


5. Matthieu VI, 16-17.

6. Nous suivons la traduction française du récit de Thomas d’Eccleston par M.-T. Laureilhe, Sur les routes d’Europe au
e
XIII siècle, Paris, 1959 (N.d.T.).

7. Luc X, 8.

8. Isaïe XIV, 12.


4

Les compagnons,
la première réglementation, claire

On se souvient du pharisien Nicomède, qui vint de nuit pour converser en toute tranquillité avec le
Christ, reçut son enseignement en privé et devint par la suite l’un de ses ardents défenseurs 1. C’est ainsi
qu’un soir « un saint homme » d’Assise, du nom de Bernard, accueillit François dans sa maison comme son
maître et passa avec lui une grande partie de la nuit, en raisonnements sérieux et profonds. Gagné par
l’exemple de François, Bernard, qui était très riche, avait en effet décidé de partager jusqu’au bout ses idéaux,
en adoptant le même vêtement et la même vie que lui. Au matin, ils se rendirent de concert à l’église Saint-
Nicolas, où ils procédèrent au rite des « Sortes apostolorum » en compagnie d’un autre homme, du nom de
Pierre, qui les avait rejoints entre-temps. Le livre des Évangiles s’ouvrit à trois reprises aux passages de
Matthieu et de Luc qui prescrivaient justement ce qu’ils désiraient entendre : il fallait tout vendre, distribuer
le gain aux pauvres, se renier soi-même et être disposé à suivre le Christ au risque de sa vie.
Avec une joie immense, ils se découvrent frères : « À partir de cette heure, tous trois vécurent suivant la
règle du saint Évangile que le Seigneur leur avait montrée. » Peu après, le prêtre Sylvestre s’agrégea à la
nouvelle famille. La recrue était d’importance : un membre officiel de l’Église affichait sa préférence pour une
compagnie de laïcs ; sa position officielle dans la hiérarchie ecclésiastique devait lui permettre d’être un jour
le garant autorisé de la sainteté de François. Le futur saint lui avait acheté des pierres pour la réfection de
Saint-Damien. À cette époque, Sylvestre était encore avare et, lorsqu’il vit Bernard gaspiller tant de richesses –
car il ne pouvait considérer autrement cette pluie d’argent distribuée aux pauvres –, il fut pris d’un accès de
dépit et de cupidité. Il réclama une majoration du prix des pierres qu’il vendait. François plongea alors la main
dans le manteau de son ami et donna à l’avare plusieurs poignées d’argent. Ce geste ébranla le prêtre qui, des
jours durant, ressassa l’épisode :

Est-ce que je ne suis pas un misérable, se disait-il, moi, qui malgré mon âge, désire et
recherche les biens temporels ? tandis que, pour l’amour de Dieu, ce jeune homme les méprise
et les repousse.

Il fit un rêve qui le décida :

Il vit une très grande croix dont le sommet touchait les cieux, dont le pied était planté dans la
bouche de François et dont les bras s’étendaient d’une extrémité du monde à l’autre. À son
réveil, le prêtre sut et crut de toutes ses forces que François était vraiment l’ami et le
serviteur du Christ, et que la famille religieuse qui venait de naître allait, sans s’arrêter,
s’étendre dans l’univers entier.

Il commença par mener une vie de pénitent dans sa propre maison, puis il descendit dans la plaine,
gagna la cabane qu’occupaient François et les compagnons près de la Portioncule et ne les quitta plus de toute
sa vie.
Le rempart de méfiance qui entourait la petite communauté s’effritait peu à peu, mais il n’avait pas
encore cédé. Conquis par son enthousiasme, fascinés par le pouvoir de sa parole, d’autres compagnons se
joignirent rapidement à François. C’étaient des hommes hors du commun, qui ne craignaient ni de rompre
avec leurs habitudes, ni de renoncer à toute sécurité matérielle ou affective pour venir partager la vie d’une
société improvisée, sans aucun prestige, sans tradition ; des hommes d’une très grande exigence morale, d’une
vertu inébranlable, dont l’engagement religieux était absolu. Et puis, il y avait la foule, qui écoutait, parfois
indécise, parfois déconcertée, pour ne pas dire hostile, parfois encore convaincue et subjuguée. Il y avait ceux
qui tenaient pour fous ou maniaques ces hommes toujours prêts à exhorter à la conversion, à aimer Dieu, à
faire la paix, et ceux qui, au contraire, les admiraient comme des hommes à la vie évangélique. On entendit un
jour quelqu’un dire dans l’auditoire :

Ou bien c’est en vue d’une très haute perfection qu’ils se sont attachés à Dieu, ou bien alors
c’est qu’ils sont fous : ils ne tarderont pas à mourir, car ils mangent peu, marchent pieds nus
et sont vêtus de haillons.

Du plus loin qu’elles les apercevaient, les jeunes filles prenaient la fuite, épouvantées ; ne semblaient-ils
pas des hommes des bois, de véritables sauvages ? On les prenait pour des charlatans, qui sait ? des voleurs, et
on leur refusait l’hospitalité. François et les compagnons durent bien souvent trouver refuge sous le porche
d’une église ou dans un four à pain. Certains les accueillaient en leur jetant des poignées de boue, d’autres se
moquaient d’eux et les forçaient à tenir des dés dans leur main ; ou alors, on les attrapait par le capuchon et
on les traînait comme les sacs que l’on jette sur son épaule. Les réactions furent particulièrement violentes et
l’hostilité déclarée là où ils avaient rompu des liens de famille et où la séparation était encore
douloureusement ressentie.
Mais, fidèles aux paroles de l’Évangile, François et les compagnons ne répondaient pas aux persécutions
et se montraient pacifiques. Ce mode de vie, tout à la fois austère et gai, désorientait, troublait et, en fin de
compte, attirait. Si on les interrogeait, ils se disaient simplement des pénitents originaires d’Assise. L’appel de
François est un élan, il invite à la paix, à l’amour du prochain. Souvent, les compagnons lui faisaient chorus,
l’approuvant et affirmant qu’il s’agissait d’excellents conseils. Parfois, François chante, encore en français, les
louanges du Seigneur, d’une voix haute et claire, pour affermir son courage et celui des compagnons. C’est
une période d’apprentissage et de tâtonnement. François expérimente de nombreuses « Règles », dont aucune
n’est parvenue jusqu’à nous, différents modes de vie, qu’il met à l’épreuve de la pratique avec les compagnons
avant d’en faire des principes normatifs. Il exalte la pauvreté avec passion.
Sur le tympan du portail principal de l’église de la Madeleine de Vézelay (1120-1132), on peut admirer
un Christ gigantesque qui envoie, pour signifier la descente de l’Esprit saint, des rayons de feu sur les apôtres,
leur conférant ainsi la faculté de prêcher et de convertir. Dans la lunette et dans l’architrave, sont représentés
tous les peuples de la terre, y compris ceux qu’une géographie fabuleuse peint comme des races
monstrueuses, isolées par le cercle de l’Océan. Le sculpteur a résolu d’un coup le problème du salut
impossible, ce problème qui tourmentera tant de théologiens après la découverte de l’Amérique : comment les
peuples chez lesquels aucun disciple du Christ n’était jamais parvenu auraient-ils pu éviter la condamnation
éternelle ? À Vézelay, le message est rassurant : toute la terre habitée est mise en marche dans le temps pour
la rencontre avec le Rédempteur ; une rencontre rendue historiquement possible grâce à son sacrifice et à la
diffusion de sa parole par les disciples. Le Christ représenté sur les grandes cartes de géographie médiévales a
la même signification : on l’y voit embrasser le disque de la terre qui ne laisse plus apparaître du corps divin
que le visage, les mains et les pieds.
François ne connaissait pas Vézelay et il ignorait tout des mappemondes figurées ; mais on aime à penser
qu’il aurait eu plaisir à les examiner et à y découvrir son projet mis en scène : poursuivre résolument, avec les
compagnons, la mission des apôtres, qui semblait interrompue. Thomas de Celano ressent douloureusement le
contraste entre la première fraternité franciscaine, composée d’hommes résolus, d’un enthousiasme fervent,
prêts à n’importe quel sacrifice, et la multitude des frères de son temps, oublieux de ce passé héroïque. Et
c’est bien pour exalter non le seul François, mais l’ensemble de la petite communauté qu’il lui attribue le
mérite d’une vision surnaturelle en l’absence du saint. Voici qu’un char de feu, sur lequel repose une boule
lumineuse semblable au soleil, entre une nuit dans la cabane où les frères dormaient et priaient. La clarté
intense ne permet pas seulement de voir les objets matériels, mais rend à chaque frère les pensées de l’autre
transparentes : il s’agit en quelque sorte d’une Pentecôte domestique.
Il n’en arrive pas moins que les frères s’effraient parfois devant ce projet grandiose, qui les entraîne à ne
craindre ni les tourments, ni les injustices, ni l’adversité, à voyager dans des contrées lointaines, au milieu de
peuples inconnus. Ils ont beau être de fervents disciples, ils ne parviennent pas à suivre cette imagination
téméraire qui se déploie sans fin, toujours un peu au-delà de l’horizon commun. Pour sauver l’humanité
entière, sans exception, le Christ voulait que les apôtres et leurs successeurs portent sa parole sur toute la
terre. François ne veut rien moins. Lorsque Sylvestre voit la croix démesurée qui s’élance du saint jusqu’aux
confins de la terre, il traduit dans le langage du rêve l’essence même de la prédication de François.
Les premières missions, où les frères sont envoyés deux par deux comme les apôtres, connaissent aussi
des échecs et des moments de découragement, que nos sources estompent sans réussir à les dissimuler
entièrement. Les objectifs paraissent en effet trop inégaux : est-il vraiment possible que François, le chef
reconnu, faisant apparemment preuve de bien peu de courage, ait choisi de n’aller avec son compagnon qu’à la
cité toute proche de Rieti et ait en revanche envoyé Gilles et Bernard en Galice, vers le lointain sanctuaire de
Saint-Jacques-de-Compostelle, sur le rivage de l’océan Atlantique ? On peut bien plutôt penser que François
s’était en fait fixé, lui aussi, un objectif difficile et qu’il ait tenté d’atteindre, mais sans succès, les terres
d’outre-mer pour y évangéliser les infidèles, au risque même du martyre, selon un dessein qu’il poursuit bien
souvent par la suite. Dans ce cas, n’est-il pas plus vraisemblable que Rieti, comme Spolète quelques années
plus tôt, marque un coup d’arrêt de ce plan ambitieux, qui doit dès lors être reconsidéré ? La mission
évangélique ne pouvant être à l’époque racontée comme un échec et encore moins un échec subi par son chef,
il ne lui reste plus qu’à se terminer par une intervention surnaturelle. « Peu après » son départ, nous dit-on,
François éprouva un insurmontable désir de revoir les compagnons et retourna à la Portioncule, où il les
trouva miraculeusement réunis. Pour nous, ce miracle fait plutôt figure de retour précipité d’un voyage mal
préparé. De même le discours prophétique que François adresse aux compagnons pour les encourager est-il
étrangement contradictoire :

Nous allons commencer par cueillir quelques fruits doux et exquis ; d’autres s’offriront
ensuite, moins doux et moins suaves ; d’autres enfin viendront, amers et immangeables, car,
malgré leur parfum et leur belle apparence, ils seront tellement acides que personne n’en
pourra manger. Il reste vrai que le Seigneur, comme je vous l’ai dit, fera de nous une grande
nation ; mais au dénouement tout se passera comme lorsqu’un pêcheur jette ses filets dans la
mer ou dans un lac et capture une grande quantité de poissons : il embarque le tout, mais, peu
soucieux de les transporter tous parce qu’ils sont trop nombreux, il choisit et garde dans ses
viviers les plus gros dont il est amateur ; les autres, il les lance par-dessus bord.

On a bien l’impression que François perd courage et commence à entrevoir les dangers de son succès :
beaucoup ne se sont-ils pas faits mineurs non pas par une adhésion intime à son projet, mais poussés par une
attirance superficielle pour la brillante renommée d’un saint fameux et désireux de bénéficier de son prestige ?
L’augmentation du nombre des frères n’affaiblit-elle pas l’élan spirituel des premiers temps, introduisant des
oppositions, des divisions, provoquant des pertes ? En réalité, la prophétie de François exprime, on le sait, le
jugement de Thomas de Celano sur la situation de l’Ordre quelques années après la mort du fondateur.
Pourtant, en dépit de ses erreurs, d’expériences parfois infructueuses, la petite communauté vit au total
une époque intense et heureuse : les frères, chacun à sa manière extraordinaires, sont unis par une grande
affection, un esprit de charité, par un enthousiasme surtout pour leur nouvelle vie, par la foi en Dieu et en
François.
Il n’est peut-être aucune page qui traduise mieux que cet extrait du Saint commerce avec dame Pauvreté
– un texte anonyme, à la datation discutée – le climat de la fraternité naissante : la vie y est simple et sereine,
sans pénitences excessives, attentive et bienveillante au contraire à l’égard des inévitables exigences de
« frère le corps » ; l’indigence y est accueillie avec joie, car elle est volontairement assumée, porteuse d’une
infinie liberté d’esprit qui dilate les rêves et les aspirations, rendant tout obstacle léger au regard du désir
ardent de suivre le Christ. Après un long chemin, François et les compagnons arrivent en compagnie de dame
Pauvreté au lieu où ils demeurent d’ordinaire ; il est presque midi et ils préparent aussitôt de quoi se
restaurer. Lorsque tout est prêt, ils la prient instamment de partager leur repas. Mais la belle dame, qui ne
connaît que la vie riche et réglée des moines, souhaiterait visiter d’abord les lieux où elle croit qu’ils passent
leur journée, immuablement scandée par les heures liturgiques. Voici la réponse de dame Pauvreté à
l’invitation des frères :

« Montrez-moi d’abord, leur dit-elle, l’oratoire, le cloître, la salle du chapitre, le réfectoire et la


cuisine, le dortoir, les étables, vos stalles travaillées, votre mobilier sculpté, et faites-moi
visiter vos grands bâtiments. Je n’aperçois rien de tout cela, mais je vous vois gais, débordants
de joie et de sérénité, comme si tout était conforme à vos désirs.
– Noble Dame, notre Reine, répondirent-ils, nous tes serviteurs sommes fatigués de cette
longue route, et toi aussi tu dois être bien lasse. Commençons donc par nous restaurer, si tu le
veux bien, ensuite nous exécuterons tes moindres désirs.
– C’est une excellente idée. Mais d’abord apportez donc de l’eau, voulez-vous, pour nous laver,
et un essuie-mains. »
Ils s’empressèrent et lui présentèrent quelque demi-vase de terre cuite : ils n’en avaient point
d’entier qu’ils puissent remplir d’eau. Et tout en lui versant de l’eau sur les mains, ils
regardaient de-ci de-là, en quête d’un essuie-mains. N’en trouvant pas, un frère lui présenta sa
tunique. Elle accepta en remerciant, louant Dieu du fond du cœur de lui avoir donné de tels
compagnons.
Ils la menèrent ensuite dans la salle à manger. Elle eut beau examiner, elle ne vit rien d’autre
que trois ou quatre morceaux de pain d’orge posés sur quelques poignées d’herbe. « Qui vit
jamais pareille chose ? » pensait-elle, stupéfaite. « Béni sois-tu, Seigneur mon Dieu, qui prends
soin de tous. Ce que l’on est capable de réaliser, on te le doit totalement, et tu as appris à ton
peuple comment te plaire par une telle perfection. »
Chacun s’assit et ensemble ils remercièrent Dieu pour tous ses bienfaits.
Dame Pauvreté demanda que l’on serve dans des assiettes les aliments cuits. Sur quoi l’on
apporta une seule écuelle pleine d’eau froide pour y tremper chacun son pain, car il n’y avait
là ni assiettes, ni plats chauds. Du moins aurait-on l’obligeance, suggéra-t-elle, de lui présenter
quelques feuilles de salade assaisonnée ? Mais, n’ayant ni jardin ni jardinier, ils coururent à la
forêt et cueillirent des herbes sauvages qu’ils posèrent devant elle.
« Auriez-vous un peu de sel pour assaisonner ces herbes qui sont amères ?
– Prends patience, répondirent-ils, que nous courions en ville et que nous t’en rapportions, s’il
se trouve quelqu’un pour nous en donner.
– Apportez-moi donc un couteau, afin que je puisse éplucher ces herbes et couper ce pain, qui
est dur et rassis.
– Excuse-nous, nous n’avons pas de ferblantier, pour nous fabriquer des couteaux. À l’avenir,
nous y pourvoirons, mais faute de couteaux, tu pourrais peut-être pour l’instant te servir de tes
dents.
– Et du vin, en avez-vous ?
– Non, nous n’en avons pas. Car, aux origines, l’homme se nourrissait-il d’autre chose que de
pain et d’eau ? Et puis il n’est pas convenable pour toi de boire du vin, car l’épouse du Christ
doit le fuir comme un poison. »
Lorsqu’ils furent rassasiés, ils se sentirent plus joyeux de leur glorieuse pauvreté que s’ils
avaient fait bombance et ils bénirent le Seigneur qui leur avait fait une telle grâce.
Ils menèrent alors dame Pauvreté se reposer, car elle était fatiguée. C’est à même la terre nue
qu’elle s’étendit. Elle réclama un coussin pour oreiller ; ils lui apportèrent immédiatement une
pierre et la lui placèrent sous la tête. Et elle s’endormit d’un bref et paisible sommeil.
À son lever, elle demanda qu’on lui montrât le cloître. Ils la menèrent sur une colline et lui
firent admirer un panorama splendide.
« Madame, dirent-ils, voici notre cloître. »

Nous sommes aux environs de 1209 ou 1210. Les frères sont désormais plus nombreux ; ils ont atteint le
nombre fatal de douze. Voulant, à l’instar des apôtres, poursuivre la tâche entreprise, prêcher et évangéliser,
François et les compagnons aspirent à une reconnaissance formelle de la part de l’autorité. Ils souhaitent en
effet partir vers des contrées lointaines et la bienveillance de l’évêque Gui ne peut les protéger au-delà
d’Assise. Ils se mettent donc en route pour Rome. En accord avec les compagnons, François avait mis en forme
une norme de vie, en rassemblant simplement quelques versets de l’Évangile : « Le Très-Haut lui-même,
rappelle le Testament, me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. Et moi je le fis écrire en
peu de mots et simplement, et le seigneur pape me le confirma. »
L’expédition fut préparée avec soin. À leur arrivée dans la Ville, les compagnons retrouvèrent l’évêque
d’Assise qui, entre-temps, leur avait ménagé une rencontre avec le très influent cardinal Jean Colonna. Ce
dernier, qui avait été bénédictin au monastère Saint-Paul de Rome, avait à son tour tenté de convaincre
François de choisir une forme de vie monastique ou érémitique ; en vain. Conquis pour finir par le zèle et la
fermeté du projet du pénitent, il s’offrit pour le présenter au pape, lui et son groupe. La rencontre avec
Innocent III ne fut pas facile. Elle se déroula en plusieurs étapes, parfois orageuses, bien que les sources
officielles aient cherché à en adoucir le ton en masquant les oppositions derrière un vaste déploiement de
visions propitiatoires. Le pontife et certains cardinaux trouvaient le projet de François étrange, très difficile à
réaliser, au-dessus des forces humaines. Mais Jean de Saint-Paul intervint habilement :

Si nous repoussons comme une nouveauté ou une gageure la proposition de ce pauvre – vivre
conformément à l’Évangile –, nous nous exposons, ce faisant, à blesser l’Évangile du Christ.
Car soutenir que c’est une nouveauté, une folie ou une gageure que de pratiquer la perfection
de l’Évangile, c’est blasphémer contre le Christ, l’auteur de l’Évangile.

Ces hésitations sont rapportées dans la très officielle Legenda maior, prudente jusqu’à la réticence, que
saint Bonaventure, ministre général de l’Ordre de 1258 à 1274, rédigea environ quarante ans après la mort de
François. Le témoignage est d’importance, car il prouve qu’en dépit du temps passé il était impossible
d’effacer de tels souvenirs. Mieux : tout de suite après ce récit, le frère Jérôme d’Ascoli, successeur de
Bonaventure au généralat de 1274 à 1279, parent d’Innocent III et futur pape sous le nom de Nicolas IV,
ajouta cette postille à la Legenda maior : « Le vicaire du Christ, plongé dans de profondes réflexions, se
promenait de long en large dans son palais du Latran, dans la salle dite du Miroir ; il fit chasser sans aucun
égard le serviteur du Christ, qui lui était inconnu. » François obéit humblement et se retira. Mais il fut rappelé
le lendemain par les serviteurs du pape, qui le trouvèrent à « l’hôpital Saint-Antoine », près de l’église Saints-
Pierre-et-Marcellin dans les environs du Latran, où il logeait avec les compagnons. Un rêve avait fait changer
le pape d’avis : il avait vu un palmier pousser au pied de son lit et devenir un arbre magnifique ; par inspiration
divine, il l’avait identifié à ce pauvre ; et peut-être le pontife se souvint-il aussi de ce verset du psaume : « le
juste fleurira comme le palmier ». François, quant à lui, avait certainement bien résisté au découragement,
car, avant d’arriver à Rome, il avait vu en rêve un arbre majestueux, robuste et immense ; soudain, il s’était vu
haussé jusqu’à pouvoir en toucher la cime ; il avait même réussi d’une seule main à le faire ployer jusqu’à
terre. Et Thomas de Celano de noter avec satisfaction : « C’est exactement ce qui se passa lorsque le seigneur
Innocent, l’arbre le plus haut et le plus puissant du monde, s’inclina si bénévolement à sa requête et à sa
volonté. »
La postille de Jérôme d’Ascoli vient renforcer le crédit que l’on peut accorder à la version polémique,
plus riche en détails, du bénédictin Roger de Wendover : l’homme était moine à Saint-Albans, en Angleterre, et
historien de son abbaye ; après la mort de Roger en 1236, son confrère Mathieu Paris poursuivit les Grandes
Chroniques et les agrémenta de superbes dessins, exécutés de sa main, et ce jusqu’en 1259, date de sa propre
mort. Selon la version de Roger de Wendover :
Lorsque le pape vit arriver [François], lorsqu’il considéra cet habit affreux, ce visage sans
attrait avec sa longue barbe, ses cheveux négligés et ses touffes pendantes de sourcils noirs,
lorsque enfin on lui eut donné lecture de sa proposition si excessive et même impossible pour
une résistance ordinaire, le pape le traita avec mépris et lui dit : « Frère, va garder les
cochons, car c’est à eux qu’on devrait te comparer plutôt qu’aux hommes. Roule-toi dans le
fumier avec eux, offre-leur la règle que tu as imaginée et va chez eux remplir ta charge de
prédicateur. » François, à ces mots, salua de la tête et sortit aussitôt. Il se mit à la recherche
d’un troupeau de porcs et, l’ayant enfin trouvé, se roula dans la boue avec eux jusqu’à ce qu’il
ne soit plus que boue, lui-même et ses vêtements, de la tête aux pieds. Et c’est dans cet état
qu’il revint au consistoire se présenter à la vue du pape en disant : « Seigneur, j’ai fait comme
tu m’as ordonné ; maintenant, je t’en prie, accorde-moi ce que je te demande. » Le pape, à ce
spectacle, fut dans l’admiration et, en même temps, il s’en voulut beaucoup de l’avoir méprisé.
Il s’en repentit et lui dit d’aller se laver et de revenir. François courut se laver et revint sans
perdre un instant. Le pape se sentit touché d’affection pour lui, lui accorda ce qu’il demandait,
lui conféra ainsi qu’à son Ordre, par privilège de l’Église romaine, la charge de la prédication ;
puis il le bénit et lui donna congé.

François commença donc à prêcher, mais sans réussir à ébranler le cœur dur des Romains. Nous
commenterons sous peu la suite du récit de Roger de Wendover.
À en croire Thomas de Celano, le pape ne fut pas pleinement convaincu par le projet de l’Assisiate et lui
fit une réponse dilatoire. Il ne confirma la Règle qu’oralement, tout en promettant que, s’il constatait à l’avenir
des progrès réels et une solide tenue de la petite communauté, il accorderait « avec plus de certitude » une
approbation totale. Les Trois Compagnons et Thomas de Celano, dans la Vita secunda, font précéder l’ultime
rencontre d’une nouvelle journée de tractations, d’où émergent deux éléments marquants : un rêve
providentiel du pontife et le vigoureux plaidoyer que François prononça en sa présence, sous forme d’une
parabole qui laisse transparaître le conflit sans toutefois prendre le risque de la rendre trop explicite.
Telle est la parabole que le Christ avait inspirée avec bienveillance à François : un roi s’éprit d’une
femme pauvre, mais d’une grande beauté, qui vivait dans le désert et d’elle il eut, pour sa plus grande joie, de
nombreux enfants. Quand ils eurent grandi et que leur éducation fut noblement accomplie, leur mère les
exhorta à se rendre à la cour du roi ; eux, cependant, craignaient d’en être chassés. Elle les encouragea :
certes, ils venaient du désert et étaient fils d’une femme inconnue, mais le roi, leur père, leur ferait bon accueil
et les nourrirait bien, car il reconnaîtrait ses propres traits dans leur visage. Et ainsi en fut-il. Le roi, troublé et
attendri, les reconnut comme ses fils et les embrassa en disant : « Ne craignez rien, vous êtes mes fils ! Et si
des étrangers sont nourris à ma table, à plus forte raison vous, qui êtes mes fils légitimes. » Et il fit dire à la
femme du désert d’envoyer tous ses autres fils à la cour, pour qu’ils y soient élevés et nourris. Dans le récit du
biographe, c’est donc ainsi que François se voit, lui et ses fils (les franciscains) ; mais notons que l’épouse
reste dans le désert. La parabole achevée, le pontife se serait aussitôt rappelé qu’il avait fait un rêve durant la
nuit, où il avait vu la basilique du Latran prête à s’écrouler. Un religieux, de petite taille et de misérable
apparence, l’épaulait pour l’empêcher de tomber (il existe un rêve analogue où saint Dominique joue le même
rôle : il s’agit en effet d’un emprunt, d’abord littéraire, puis iconographique, opéré par les franciscains au
détriment des dominicains). Une fois de plus, il est question d’une ruine imminente : au départ, lorsque le
crucifix de Saint-Damien s’était adressé à lui, François, qui n’était pas encore converti et ignorait tout du
langage symbolique de l’Église, n’avait pas compris le sens du message ; le pontife, lui, n’a besoin d’aucun
éclaircissement. En outre si, dans le récit de Saint-Damien, on pouvait mettre en doute la véracité du miracle
rapporté par le seul François, acteur sans témoin, on ne peut en revanche suspecter le rêve du Latran : le
souverain pontife en est le garant et confirme non seulement que l’Église a besoin d’une vigoureuse
restauration, mais que c’est à François de mettre la main à la pâte ; ainsi accrédite-t-il indirectement l’épisode
du crucifix.
Selon Roger de Wendover, François reçut enfin la permission officielle de prêcher, ce qu’il fit à Rome
pendant quelques jours, mais sans succès. Il reprocha alors âprement aux Romains leur dureté de cœur, disant
qu’il quitterait la Ville, à leur confusion, et irait annoncer le Christ aux animaux sauvages et aux oiseaux. « Il
s’avança à la périphérie de la cité où il vit à terre des corbeaux, des vautours et des pies, occupés à ronger des
carcasses d’animaux morts, tandis que volaient au-dessus d’eux une multitude d’oiseaux de tous genres. » Il
les invita à l’écouter et fut aussitôt obéi : « Autour du saint se forma un cercle de tous ces oiseaux qui, dans un
silence total, écoutèrent une demi-journée les paroles de l’homme de Dieu, sans bouger, le regard fixé sur le
visage de François. » Le fait, note encore le chroniqueur bénédictin, échappa d’autant moins aux Romains que
ce spectacle inhabituel se répéta trois jours de suite. Pour finir, « le clergé et le peuple accoururent en grand
nombre et introduisirent l’homme de Dieu dans la cité avec vénération ». Le moine de Saint-Albans a forgé son
récit en amalgamant deux passages de l’Apocalypse : les oiseaux rassemblés dans les ruines de Babylone 2 et
les oiseaux invités par l’Ange à se repaître des cadavres des rois et des puissants 3. Rome est Babylone la
grande, où les oiseaux sont venus se gaver des corps des morts, jadis grands et puissants ; car les Romains, les
laïcs et le clergé, qui ne reconnaissent pas le grand saint en François et refusent de l’écouter, sont
symboliquement morts. Roger projette sur la cité, qu’il voit comme siège de la Curie papale corrompue,
l’ombre prophétique de la fin prochaine.
Le récit de Thomas de Celano, qui ne situe pas le prodige de la prédication aux oiseaux à une époque
précise, est différent. Arrivé à proximité de Bevagna, François vit un grand rassemblement d’oiseaux de toutes
sortes : des ramiers, des corneilles, des freux. Dans la littérature médiévale, les catégories d’oiseaux
représentent en général les diverses couches de la société : les oiseaux de proie, par exemple, symbolisent
souvent les seigneurs qui les utilisent pour la chasse ; les ramiers signifient plutôt l’humble et fervent
prédicateur ; le foulque, les fidèles qui méprisent les vanités du monde ; c’est en effet un oiseau qui se
contente de peu et, comme il adopte et nourrit les petits que l’aigle a chassés, il est symbole de charité
désintéressée. Dans un traité du XIVe siècle, Les Livres du roy Modus et de la royne Ratio, la traditionnelle
tripartition de la société entre ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent la terre ou qui, du
moins, travaillent de leurs mains est présentée à l’aide de catégories d’oiseaux bien déterminées ; les
travailleurs en particulier sont désignés par « les ramiers, les corneilles et les oiseaux champêtres ou
aquatiques ». Ce texte est postérieur au récit de Thomas de Celano, mais les espèces d’oiseaux auxquelles
François destine sa prédication étant exactement les mêmes, ne sommes-nous pas en droit de supposer qu’il
s’appuie sur une tradition déjà bien établie ? Dans ce cas, il faut en déduire que le sermon de François
s’adresse à ceux qui occupent le plus bas niveau de la pyramide sociale, les travailleurs manuels. Mais il y a
aussi les pauvres, rejetés comme les paysans avec lesquels ils se confondent, marginalisés, faibles, soumis et
sans défense ; et ils peuvent être, eux aussi, représentés symboliquement par les oiseaux. François connaît la
souffrance et, animé d’un désir impossible, il voudrait qu’à Noël, au moins, les pauvres et les oiseaux puissent
assouvir leur faim.
Lorsque François écrit : « Aussi je supplie, dans la charité qu’est Dieu, tous mes frères, prédicateurs,
orants, travailleurs, tant clercs que laïcs, de s’appliquer à s’humilier en tout », il semble reprendre la
formulation bien connue de la division tripartite de la société en la transposant à l’intérieur de l’Ordre. Les
guerriers, absents naturellement, sont remplacés par les prédicateurs, qui s’efforcent de conquérir par l’action
les foules au Seigneur ; les orants correspondent aux clercs et les travailleurs aux laïcs. Mais la nouveauté
réside dans le fait qu’il n’y a plus une Église (ceux qui prient), séparée des fidèles qui la nourrissent (ceux qui
travaillent) : les uns et les autres sont fondus en un groupe unique, qui vient annuler le modèle traditionnel
éprouvé.
La courte prédication que François adresse aux oiseaux de Bevagna est un commentaire de l’exhortation
du Christ à s’en remettre à la Providence 4 :

Mes frères les oiseaux, vous avez bien sujet de louer votre créateur et de l’aimer toujours : il
vous a donné des plumes pour vous vêtir, des ailes pour voler, et tout ce dont vous aviez
besoin pour vivre. De toutes les créatures de Dieu, c’est vous qui avez meilleure grâce ; il vous
a dévolu pour champ l’espace et sa limpidité ; vous n’avez ni à semer ni à moissonner : il vous
donne le vivre et le couvert sans que vous ayez à vous en inquiéter.

S’adressant aux oiseaux, François a présent à l’esprit tous ceux qui vivent de leur labeur, les pauvres,
mais également ses propres frères, travailleurs manuels, pauvres eux aussi, mais qui, comme les oiseaux, sont
libres d’aller où ils le veulent : certes, ils vivent dans la plus complète précarité, dans l’indigence, sans
demeure fixe, mais ils n’ont pas à se soucier du lendemain et ils peuvent s’en remettre à la Providence, qui
prend soin de toute créature. La comparaison que fait François entre le frère et l’alouette est parfaitement
explicite :

Notre sœur alouette porte un capuchon comme les religieux. C’est un oiseau qui est humble,
qui s’en va volontiers sur les routes pour trouver quelques graines. Même si elle en trouve
parmi le crottin, elle les picore et les mange. Tout en volant, elle loue le Seigneur, comme ces
bons religieux qui méprisent les choses terrestres et dont la vie est dans le ciel. En outre son
vêtement, c’est-à-dire son plumage, est couleur de terre. Ainsi elle donne le bon exemple aux
religieux qui ne doivent pas porter de vêtements de couleur voyante et recherchée, mais de
couleur foncée comme la terre.

Mathieu Paris connaissait la Vita prima de Thomas de Celano, en particulier l’énumération des espèces
invitées à s’assembler et l’appel du futur saint pour que les oiseaux l’écoutent. Il illustra le texte des
Chroniques par un dessin et quelques légendes qui lui parurent compatibles avec la version de Thomas. Roger
de Wendover n’avait pas consigné le texte du sermon et son successeur dut supposer qu’il était analogue à
celui que rapportait Thomas de Celano. Voici le titre qui figure au-dessus du dessin : « Saint François, méprisé
à Rome, jette la semence divine de sa prédication au peuple des oiseaux. » On y voit en effet François, seul,
appuyé sur un long bâton d’ermite ; à la hauteur du visage, tout à fait comme dans les bandes dessinées, une
bulle dit : « Je vous salue, oiseaux ! Louez votre Créateur qui vous nourrit, vous vêt avec un chaud plumage,
vous qui ne travaillez, ne filez, ne labourez, ne semez ni n’amassez de grain dans vos greniers. » Au fond, sur
la butte où sont rassemblés les oiseaux, une troisième inscription explique : « Cela advint alors qu’il était en
voyage dans la vallée de Spolète et [il ne s’agissait] pas seulement de ramiers, de corneilles et d’avocettes,
mais aussi de vautours et de rapaces. » Mathieu Paris dessina, posées sur le sol pour écouter le saint, les
variétés d’oiseaux citées par Thomas de Celano, parmi lesquelles un héron ou une cigogne ; sur la cime d’un
arbre, il plaça également un faucon, ou en tout cas un rapace, espèce citée en revanche par Roger de
Wendover.
Je ne pense pas que Mathieu ait opéré un simple collage de deux versions contradictoires, celle de Roger
et celle de Thomas.
Roger de Wendover rappelle qu’après les trois jours où François prêcha aux oiseaux le clergé et le
peuple se repentirent, rappelèrent le saint qui réussit enfin à toucher les cœurs de ces hommes « obstinés et
endurcis ». Thomas de Celano, en revanche, ne précise pas le moment où François s’adressa aux oiseaux : est-
ce pendant le voyage des frères pour Rome, ou durant leur retour à Assise ? L’hagiographe s’en tient à ce
simple préambule : « Après l’arrivée des nouveaux frères dont nous avons parlé, le bienheureux François prit
la route et suivit la vallée de Spolète. » Mais au retour de Rome, c’est encore dans la vallée de Spolète que
François et les siens s’arrêtent longuement, hésitant entre persévérer dans la vie érémitique ou se consacrer à
la prédication. Cette hésitation est en contradiction avec le but du voyage à Rome, puisqu’il s’agissait
précisément de demander la permission de prêcher. C’est pourquoi il me semble plus logique de supposer que
la halte a lieu pendant le voyage d’aller.
Dans la mémoire des compagnons et de François, le choix de prêcher s’attacha au souvenir d’un
événement extraordinaire, la prédication aux oiseaux qui, précisément parce qu’elle fut considérée comme un
miracle, fut aussi le signe d’un tournant décisif ; elle insuffla au groupe le courage et l’optimisme nécessaires
pour se rendre à Rome et faire d’un projet discuté par les quelques membres de la fraternité une forme de vie
valant pour tous ceux qui souhaiteraient l’embrasser. Mais à Rome, au départ, l’accueil ne dut pas être à la
hauteur des espérances ; une seconde prédication aux oiseaux signala donc le nouveau miracle : l’approbation
officielle, la permission de prêcher, l’adhésion populaire. Peut-être le tableau des événements que brosse
Roger de Wendover est-il largement contaminé par le regard toujours très polémique qu’il porte sur le milieu
romain. Quoi qu’il en soit, comme Mathieu Paris le laisse clairement entendre en rapportant les paroles
adressées aux oiseaux, le message de François à Rome fut probablement message d’amour, plus ouvert encore
que le sermon du voyage aller, puisqu’il s’adressait à présent à tout un chacun. François, lui qui prêchait aux
créatures dénuées de raison et souhaitait convertir et non pas exterminer les infidèles, voulut aussi parler aux
puissants et au clergé au cœur endurci, catégories dont, selon Les Livres du roi Modus et de la reine Ratio, les
rapaces sont le symbole transparent.
Je voudrais à présent souligner un détail assez étrange. Sur les images, François, qui passa sa vie à
prêcher, n’est jamais face à un public d’hommes, mais toujours d’oiseaux ; et sur nombre de ces images, nous
remarquons, bien reconnaissables, des oiseaux aquatiques, des hérons, des cigognes et aussi des rapaces, qui
viennent donner le sens exact de la prédication. On est en droit de comprendre cette substitution d’une foule
d’oiseaux à une foule humaine comme une véritable censure : elle traduit bien le malaise de l’Église face à un
religieux très singulier, qui ressemble encore de trop près à un laïc ; l’un de ces laïcs qui demandent, à cette
époque, le droit de prêcher et auxquels l’Église le refuse énergiquement, alléguant que seul le clerc est apte à
assumer cette charge délicate, qui consiste à expliquer en profondeur les saintes Écritures. Pour un laïc,
formuler une telle requête est déjà prendre un risque, car elle est facilement jugée comme une preuve patente
d’hérésie.
Répandre en tout lieu la parole de l’Évangile et la délivrer même aux créatures privées de raison : tel est
le projet de François. La représentation de ce miracle éclatant le rend visuellement présent ; mais, en même
temps, elle en escamote l’audace : la rencontre quotidienne du saint avec d’autres hommes est occultée par la
rencontre, à lui seul permise, avec une bande d’oiseaux. Dans sa Legenda maior, Bonaventure, soucieux de
mettre le saint à l’abri de toute critique, affirme qu’Innocent III approuva oralement la Règle et fit faire une
petite tonsure à chacun des douze frères, pour signaler d’emblée qu’ils appartenaient au clergé ; à cette
condition, ils étaient autorisés à prêcher librement. François ne se permit cependant jamais de prêcher sans
une autorisation préalable de l’évêque ou des prêtres des églises où il prononça ses sermons. Il demanda aux
frères d’en faire autant, non seulement pour ne pas contrevenir aux vertus d’humilité et de paix, mais aussi
parce qu’il pensait qu’ils seraient plus efficaces en ne suscitant pas de jalousie. Voici ses paroles, recueillies
par le Miroir de perfection :

Nous avons été envoyés pour aider le clergé à sauver les âmes. Ce que les clercs ne peuvent
faire, c’est à nous d’y suppléer. La récompense de chacun sera proportionnée non pas à la
juridiction qu’il aura exercée, mais au travail qu’il aura fourni. Sachez, frères, que c’est le
progrès des âmes qui est agréable à Dieu, et qu’on l’obtient mieux par la collaboration paisible
avec le clergé que par la discorde. S’ils empêchent que le peuple soit sauvé, c’est à Dieu qu’est
réservé le droit de punir et leur châtiment viendra en son heure. Soyez donc soumis aux
prélats pour éviter la moindre jalousie, dans la mesure où cela dépend de vous. Si vous êtes les
« fils de la paix », vous gagnerez à Dieu le peuple et le clergé, ce qui sera plus agréable à Dieu
que si vous lui rameniez uniquement le peuple en scandalisant le clergé.

Une censure encore plus sévère pesa sur les amitiés féminines de François, que seules de fugaces
apparitions nous permettent d’entrevoir ; sur ses rapports avec Claire en particulier. Dans la première
biographie du saint, Thomas de Celano avait esquivé le sujet avec élégance, parlant de Claire comme par
association d’idées ; d’abord à propos de Saint-Damien, puis lors des funérailles du saint. Mais au moment où
Thomas écrivait, Claire était encore vivante et nous imaginons aisément son embarras, qu’il n’arrive pas à
dissimuler complètement et qui le fait glisser sur les événements la concernant et révéler ainsi ses réticences.
Bonaventure se contente d’une rapide allusion, et cela bien que Claire soit alors reconnue sainte depuis une
dizaine d’années. Or nous aurions pu nous attendre à un long développement, puisque cette canonisation
récente, datant de 1255, venait accroître la gloire de l’Ordre.
Quand il s’agit de François, rien n’est prévisible, rien n’est d’évident : pas même ses rapports avec les
femmes, ou avec l’idée de la femme telle qu’elle était diffusée par l’Église pour alimenter l’imaginaire collectif.
La pierre d’angle de cette vision était le récit de la Genèse sur le péché d’Adam et d’Ève ; le péché d’Ève
surtout, à qui les Pères de l’Église attribuaient le plus gros de la faute. Ainsi, à partir de saint Jérôme,
l’évocation d’Ève était-elle inévitablement suivie d’une liste des autres penchants pervers des femmes.
François suit l’Évangile, qui ne traite pas différemment hommes et femmes : le message du Christ vaut
pour l’humanité entière, sans distinction de sexe. Et c’est l’Évangile que François veut faire connaître,
l’Évangile à qui il veut donner vie. Pour François, Dieu ne créa pas l’homme et la femme, dotés de mérites et
de défauts distincts, mais il ne créa que l’homme ; être homme ou femme ne fut qu’une péripétie. Écoutons le
surprenant commentaire qu’il livre dans les Admonitions :

Le Seigneur dit à Adam : « Mange de tout arbre du Paradis, mais ne mange pas de l’arbre de
la science du bien et du mal. » Il pouvait manger de tout arbre du Paradis, puisque, tant qu’il
n’était allé à l’encontre de l’obéissance, il n’avait pas péché. Il mange de l’arbre de la science
du bien, celui qui s’approprie sa volonté et qui s’exalte du bien que le Seigneur dit et opère en
lui ; et c’est ainsi que, par la suggestion du diable et la transgression du commandement, est
née la pomme de la science du mal. Il faut donc qu’il en supporte la peine.

Ève n’est pas nommée. Pour le saint, et sans la moindre misogynie, Adam résume toute l’humanité. La
Genèse parle de l’arbre de la science du bien et du mal ; François parle de l’arbre du Bien (du seul Bien),
comme si Dieu n’avait pas pu, ou pas voulu, créer un arbre qui soit aussi celui du Mal : il s’agit, là encore, d’un
cas intéressant de censure dans l’interprétation. Pour François, c’est d’avoir voulu ériger sa propre volonté en
arbitre qui conduisit Adam et toute sa descendance à la chute : c’est au contraire parce qu’il a su
s’abandonner à la volonté du Père sur le mont des Oliviers que le Christ a reconquis le salut de l’homme.
Tel qu’il est conté dans le passage précédemment cité du Sacré Commerce, le souvenir que dame
Pauvreté conserve de son séjour au Paradis terrestre me paraît donc être le fruit d’une méditation tout à fait
pénétrante sur le propos de François. C’est Pauvreté justement qui, en se faisant la compagne d’Adam, prend
la place d’une Ève jamais citée :

J’ai vécu un moment dans le Paradis de mon Dieu, lorsque l’homme était nu. Que dis-je, je ne
faisais qu’un avec l’homme nu. Avec lui je parcourais l’espace entier du Paradis ; je ne
craignais rien, j’étais confiante, je n’avais nul pressentiment, je pensais que notre commune
existence durerait ainsi toujours. N’avait-il pas été créé juste, bon et sage par le Très-Haut, et
placé dans le lieu le plus beau et le plus délicieux qui fût ? J’étais comblée de bonheur ; et pour
lui je n’étais que gaieté, car, ne possédant rien, il devait tout à Dieu.

Adam cède au conseil du diable, qui a pris la forme d’un serpent, puis il comprend qu’il a commis un
péché. Pauvreté s’éloigne en pleurs. Dieu arrive sans tarder, escorté d’une imposante cour d’anges. Pauvreté
en appelle à sa clémence et Dieu, dans sa miséricorde, accepte d’accorder son pardon s’il trouve l’homme
disposé à se repentir. La variante est d’importance par rapport au texte de la Genèse et elle ne se comprend
qu’en référence à la vision évangélique de la miséricorde. Mais Adam aggrave sa faute en refusant d’assumer
la moindre responsabilité et en accusant tout le monde, sa propre descendance comprise. Dieu prononce sa
malédiction, mais « toute tempérée de pitié [nouvelle allusion à la future rédemption par le Christ] et leur
confectionna un vêtement de peau ». Si nous ne connaissions pas le récit de la Bible, nous ne pourrions pas
savoir que ce « leur » représente non seulement Adam, mais Ève aussi. Dame Pauvreté fait aussitôt sa
réapparition : « Et moi, voyant ainsi mon ami revêtu de peaux mortes, je le quittais définitivement, car il
n’avait plus maintenant qu’une hantise : multiplier travaux et fatigues pour s’enrichir. » Selon dame Pauvreté,
même lorsque Constantin permit à l’Église d’opérer au grand jour, on ne vit jamais le fruit bénéfique de son
action. Ce fut bien plutôt le contraire qui advint, car lorsque l’Église prit la forme d’une structure organisée et
complexe, elle devint simultanément une puissance avide de richesses. La persécution de dame Pauvreté ne
s’achève que par la rencontre avec son François.
Au début, les femmes réelles, les femmes de chair et de sang avaient été bien loin des préoccupations du
futur saint, qui aspirait à la liberté totale et à la précarité la plus absolue. Dans son projet, il ne se sentit
jamais la vocation d’organiser minutieusement la vie de ses disciples, pas même celle des compagnons.
François n’avait pas formulé de programme comparable pour les femmes ; non qu’il méprisât ce sexe que
l’Église considérait comme plus faible et occasion de péché pour l’homme, mais parce que, même en procédant
aux ajustements nécessaires, il lui aurait été difficile de décliner au féminin la vie de perfection dont il avait
formé le projet pour lui et les compagnons ; il aurait été d’ailleurs encore plus inimaginable de faire vivre aux
femmes la même condition de marginalité et d’errance perpétuelle.
Tous, hommes et femmes, étaient fascinés par la prédication de François. On comprend dès lors qu’elle
ait profondément frappé Claire, jeune fille de noble famille âgée de dix-huit ans, mais également sa sœur
Agnès, sa mère Ortolana ainsi que d’autres parentes qui, très tôt, partagèrent sa ferveur, sa détermination et
son choix de suivre François, autant que faire se pouvait. Le 18 mars 1212, de nuit, Claire quitta la maison
avec une amie et se rendit à la Portioncule. François et les frères l’y attendaient. Il lui coupa les cheveux,
s’autorisant ainsi à accomplir un rite que sa condition religieuse très spéciale rendait peu orthodoxe. Ce geste
marqua le début d’une relation tout aussi singulière. À l’origine, précisément parce qu’il n’avait pas de dessein
bien défini mais qu’il était animé seulement d’un grand enthousiasme et d’une réelle sincérité, ses relations, et
par conséquent celles des frères, avec les femmes furent plutôt vécues sur le mode de l’improvisation. Au
moment où Thomas de Celano écrivait la Vita prima du saint, la petite communauté d’antan était devenue un
ordre bien structuré, très éloigné de la fluidité des débuts. Cela explique la difficulté évidente du biographe,
qui ira croissant dans les sources ultérieures, à évoquer, non seulement à propos de Claire et des sœurs de
Saint-Damien mais aussi à propos d’autres femmes, des situations, des comportements jugés trop familiers
pour l’époque, quoiqu’ils fussent fort innocents. Le maigre succès iconographique de Claire, en cela bien
différent de celui du fondateur, confirme la réticence de l’Ordre à promouvoir la figure de la sainte : certes,
elle est présente, çà et là, sur quelques miniatures, de rares tableaux ou occasionnellement sur des fresques,
mais elle n’a droit à aucun grand cycle qui déploierait le récit de sa vie et ses miracles sur les murs d’une
église.
Au fil des années, la disponibilité de François et des siens envers l’amie et disciple, envers ses
compagnes, ne pouvait qu’aller diminuant. Pourtant, elle ne s’interrompit pas totalement. La personnalité
exceptionnelle de cette jeune fille conféra une épaisseur inattendue à sa rencontre avec François ; et sans
doute perçut-il dans l’enthousiasme résolu de ce visage, clair miroir qui lui reflétait sa propre image, une
intense communion spirituelle. Il ne l’avait pas prévu, mais il eut à s’occuper durablement de Claire et de ses
compagnes. Il assuma ses responsabilités et fit preuve d’une sollicitude qui se limita aux dames de Saint-
Damien ; elle ne s’étendit pas automatiquement aux autres groupes que l’on voyait fleurir bien au-delà
d’Assise, encouragés par l’exemple de la future sainte. Claire, « la première petite plante » de François ainsi
qu’elle aimait à se définir, se trouva trop vite privée de son soutien et de son réconfort. Elle lui survécut vingt-
sept ans et lutta désespérément, tout le reste de son existence, pour défendre ce projet de vie que l’Église,
trop soucieuse des principes de prudence et de convenance humaine, cherchait par tous les moyens à lui faire
oublier. Trois jours seulement avant la mort de Claire, le pape Alexandre IV approuva officiellement sa Règle,
lui accordant par là le « privilège de la très haute pauvreté », soit le droit de ne rien posséder en propre ni en
commun et de vivre la pauvreté du Christ, de la Vierge et de François.

1. Jean III, 1-21.

2. Apocalypse XVIII, 1-2.

3. Apocalypse XIX, 7-20.


4. Luc XII, 22-34.
5

Greccio et Damiette

Au retour de Rome, les frères s’arrêtèrent dans les environs d’Assise. Ils s’établirent quelque temps à
Rivo Torto, puis se fixèrent définitivement dans le lieu dit la Portioncule, près d’une petite église dédiée à
Marie que François avait restaurée par le passé. Il s’agissait en fait d’un lopin de terre, que le monastère
bénédictin du mont Subasio leur avait « prêté » avec la minuscule église. Quoiqu’elle fût tout aussi pauvre, ils
avaient choisi cette nouvelle demeure parce que la précédente aurait pu donner lieu à un conflit de propriété :
un paysan, qui se moquait bien que la cabane fût occupée par les frères, y avait fait entrer son âne, bien
décidé à transformer leur refuge en écurie. François préféra céder.
Entre 1209 et 1212, à une date impossible à préciser davantage, François avait tenté d’atteindre la Syrie.
S’il devait se vérifier qu’il se soit embarqué en 1212, on serait tenté d’en déduire qu’il avait décidé de partir
pour porter son message de paix en opposition implicite à ces cohortes de jeunes, partis de France et
d’Allemagne, qui traversaient l’Italie pour aller combattre en Terre sainte : une croisade improvisée et
tragique, qui ne devait jamais arriver à destination, connue sous le nom de « croisade des enfants ». Une
tempête contraignit François à débarquer en Dalmatie et à faire un retour hasardeux sur Ancône. Comme ni
lui ni son compagnon n’avaient d’argent, les marins refusaient en effet de les prendre à bord ; ils réussirent
néanmoins à embarquer clandestinement. Ce fut une grande chance pour l’équipage : ils auraient tous péri
dans un naufrage, ou seraient morts de faim, si François, comme le Christ, n’était miraculeusement intervenu
en apaisant d’abord la tempête, puis en multipliant les vivres durant la longue dérive. Quelques années plus
tard, entre 1212 et 1214, peut-être lorsqu’il eut précisément atteint ses trente-trois ans, l’âge du Rédempteur
à sa mort, François partit pour le Maroc pour prêcher aux Sarrasins en toute douceur évangélique, mais sans
hésiter à aller au besoin jusqu’au martyre. Il voulait « annoncer la bonne nouvelle au Miramolin [le sultan
Mohamed ben Nasser] et à ses coreligionnaires ». Après la lourde défaite à Las Navas de Tolosa, le sultan
avait été contraint d’abandonner l’Espagne et de se réfugier en Afrique : la perte de cette bataille porta un
coup décisif à la domination musulmane dans la péninsule ibérique. Le voyage de François se présentait
comme un possible contrepoint en faveur de la paix, mais il s’interrompit en Espagne, où une grave maladie
contraignit le missionnaire manqué à abandonner son projet et à s’en retourner.
À la Portioncule, le nombre des frères augmentait rapidement. François avait en particulier accueilli dans
la communauté un groupe de nobles et un groupe de lettrés, parmi lesquels son futur biographe, Thomas de
Celano. Le nombre des disciples allait croissant, tout comme la renommée du prédicateur, désormais
ouvertement invoqué comme saint. On commençait à lui attribuer de nombreux miracles, ceux-là mêmes que
les apôtres avaient accomplis en signe infaillible du bien-fondé de leur prédication : chasser les démons et
guérir les malades en imposant les mains.
Entre-temps, en 1215, Innocent III avait appelé et ouvert le IVe Concile à Saint-Jean-de-Latran, à Rome,
pour mettre au point une nouvelle réforme de l’Église et lancer une autre croisade en Terre sainte, la
cinquième. Il n’est pas certain que François ait pris part aux séances, ni qu’il ait rencontré Dominique à cette
occasion : quoique leurs projets fussent différents, les deux futurs saints s’efforçaient de découvrir, dans la
stricte adhésion à l’Église de Rome, des voies nouvelles de salut. Sentant la nécessité d’endiguer le flux de la
dissidence et l’apparition de mouvements potentiellement hostiles au magistère ecclésiastique, c’est
précisément ce concile qui décréta l’interdiction de fonder à l’avenir des ordres nouveaux. Dominique choisit
alors pour ses frères, que l’on appelle aussi prédicateurs, la Règle de saint Augustin que les chanoines
réguliers augustins avaient déjà adoptée depuis longtemps, dissimulant ainsi la nouveauté de son projet sous
un semblant de continuité avec le passé. (Les chanoines réguliers sont des clercs, généralement prêtres, qui
mènent une vie commune en suivant une règle et qui sont attachés au service d’une église, le plus souvent une
cathédrale, c’est-à-dire là où se trouve la cathèdre de l’évêque.) François fit en revanche valoir l’approbation
orale que le pontife avait donnée à sa Règle, soulignant ainsi que la récente interdiction ne le concernait pas.
Sa Règle fut donc la seule nouvelle à venir s’ajouter à celles, de tradition ancienne, de saint Basile, saint
Benoît et saint Augustin. Nouvelle parce que récente, mais nouvelle aussi par son contenu, puisqu’elle ne
s’adressait ni à des moines, ni à des prêtres, ni des à chanoines, mais à une communauté mixte de laïcs et de
clercs. Dans l’esprit de François, elle aurait dû aider à aplanir plus facilement les critiques et les divergences
entre les pasteurs et ce troupeau jugé si prompt à se dissiper, si peu enclin à obéir.
Tant que les frères étaient peu nombreux, ils se réunissaient deux fois l’an à la Portioncule : pour la
Pentecôte, en souvenir des apôtres et du début de leur mission, et à la Saint-Michel, le 29 septembre. François
nourrissait une dévotion particulière pour l’archange qui avait chassé les anges rebelles au fin fond de l’enfer,
prince des armées célestes et commis à la charge de présenter les âmes devant Dieu. En vrai chrétien, le futur
saint ne pouvait pourfendre qu’un seul ennemi, le diable, et Michel, au cœur même de la sainteté, lui rappelait
sa propre jeunesse belliqueuse.
Lors de la Pentecôte 1217, à la Portioncule toujours, se tint une réunion générale où l’on décida
d’adopter une organisation plus rigoureuse de la fraternité et une plus nette répartition des tâches :
l’assemblée se tiendrait à raison d’une fois l’an, car il était trop compliqué de demander à tous les frères, qui
venaient parfois de fort loin, de se déplacer deux fois dans la même année. Puis, constatant la nécessité
d’élargir et de quadriller le champ de l’apostolat, le Chapitre divisa l’Italie en provinces et envoya des missions
à l’extérieur de la péninsule. Frère Gilles, par exemple, partit pour la Tunisie, frère Élie pour la Syrie. François
se mit en route pour la France en compagnie de frère Massée, mais le cardinal Hugolin, qui se trouvait à
Florence pour prêcher la croisade, l’y rencontra et réussit à le convaincre de rentrer une fois encore à Assise :
le prélat trouvait en effet la structure de l’Ordre trop fragile pour se priver longtemps de son chef
charismatique. Somme toute, les premiers voyages se conclurent par des échecs : nous l’avons dit, cinq frères,
qui s’étaient rendus au Maroc, furent martyrisés. La mission française, conduite par Pacifique, qui remplaçait
François, atteignit bien son but, mais on la crut composée de Cathares, cette secte d’hérétiques
particulièrement nombreux dans la ville d’Albi, et elle faillit se terminer dans le sang. Jourdain de Giano
rappelle :

Interrogés pour savoir s’ils étaient des Albigeois, les frères venus en France répondirent qu’ils
l’étaient, ne sachant pas ce qu’étaient les Albigeois et ignorant qu’il s’agissait d’hérétiques. De
cette façon, ils passèrent pour tels. L’évêque et les théologiens de Paris examinèrent leur
Règle et, voyant qu’elle était tirée de l’Évangile et qu’elle était bien catholique, demandèrent
avis au seigneur pape Honorius. Celui-ci déclara par lettre que la Règle était authentique,
qu’elle avait été confirmée par le siège apostolique et que les frères étaient des fils
particulièrement chers de l’Église de Rome et bons catholiques. Il les libéra ainsi du soupçon
d’hérésie.

Naturellement, on n’en arriva pas à cette heureuse issue aussi vite que le rythme du récit le laisserait
supposer ; des jours et des jours s’écoulèrent sans doute avant que le jeu des questions et des réponses ne
trouve une issue rassurante. La même chose se produisit en Allemagne, où arriva une cohorte de soixante
frères. Donnons encore la parole à Jourdain de Giano :

En Allemagne furent envoyés avec le frère Jean de Penna une soixantaine de frères, peut-être
même un plus grand nombre. Ceux-ci ignoraient la langue allemande. Lorsqu’ils pénétrèrent
en Allemagne, on leur demanda s’ils voulaient être logés, nourris et d’autres choses
semblables. Ils répondirent « ja » et furent bien reçus. Voyant qu’en disant « ja » ils étaient
bien traités, ils pensaient qu’il fallait répondre de même à toute interrogation. Il arriva alors
qu’on leur demanda s’ils étaient hérétiques et s’ils venaient, pour cette raison, pervertir
l’Allemagne comme ils l’avaient fait de la Lombardie. Ils répondirent « ja ». Les uns furent
frappés, d’autres emprisonnés, d’autres mis à nu, conduits au pilori, tournés en ridicule et
donnés en spectacle aux gens. Les frères, voyant qu’ils ne pouvaient recueillir de fruit en
Allemagne, revinrent en Italie. De ce fait l’Allemagne acquit la réputation d’un pays si cruel
envers les frères qu’ils n’osèrent pas y retourner à moins d’y être poussés par le désir du
martyre 1.

Lorsque, dans le Chapitre de 1221, on s’inquiéta à nouveau de savoir si quelqu’un avait l’intention d’aller
en Allemagne, « enflammés par le désir du martyre, près de quatre-vingt-dix frères environ se levèrent,
s’offrirent à la mort ». Bien malgré lui, car il avait toujours supplié Dieu de ne pas lui faire découvrir la férocité
des Allemands, voilà que notre Jourdain se trouva faire partie du groupe. Désolé, en effet, de ne pas avoir su le
nom des martyrs du Maroc, il n’avait pas voulu laisser échapper l’occasion de savoir celui des frères qu’il
considérait comme les prochains martyrs. Il s’était donc approché du groupe des partants, demandant à
chacun « Qui es-tu ? D’où es-tu ? », parce qu’au cas où ils auraient été martyrisés il considérait comme
particulièrement glorieux de pouvoir dire : « J’ai connu celui-ci et celui-là ! » Il eut beau expliquer la méprise,
cette simple curiosité prise pour un grand zèle, frère Élie l’envoya en Allemagne.
En Hongrie, où ils s’étaient rendus grâce à l’appui d’un évêque local qui leur avait payé le voyage par
mer, les malheureux frères furent assaillis par des bergers, « frappés avec les pointes aiguës de leurs piques »
et mordus par des chiens que l’on excitait contre eux. Jourdain de Giano a probablement recueilli un
témoignage de première main, parce qu’il rapporte une série de détails trop précis pour être le fruit de
l’imagination. La scène est tragicomique : les frères s’étonnent du silence obstiné des pasteurs qui ne
semblent vouloir en rien pactiser avec eux ; au contraire, en proie à une fureur noire et sans prêter la moindre
attention aux paroles et aux gestes suppliants, ils continuent à dépouiller les infortunés missionnaires jusqu’à
ce qu’ils se retrouvent totalement nus. Du fait de ces agressions répétées, un pauvre frère fut contraint
d’abandonner ses braies une bonne quinzaine de fois et, à la fin, il ne trouva rien de mieux, pour les conserver,
que de provoquer le dégoût des prédateurs en maculant ses dessous de bouse de vache !
Toutefois, en dépit de quelques épisodes sensationnels, devenus légendaires avec le temps, les
expéditions se poursuivirent, mieux organisées, mieux préparées. On eut soin, par exemple, d’adjoindre à
chaque groupe lancé à l’exploration des terres étrangères quelques frères dont la langue maternelle était celle
du pays de destination. Pour finir, les missions obtinrent les résultats escomptés. La communauté continuait à
se développer. Trois mille frères selon certaines sources, cinq mille selon d’autres, participèrent à une réunion
à la Portioncule, probablement celle de 1219 : le chiffre est peut-être excessif, mais il donne la mesure du
succès. La mémoire collective a retenu cette assemblée sous le nom de « Chapitre des nattes », parce qu’il
avait fallu multiplier les claies de paille et de roseau pour que les frères puissent se reposer. J’y vois aussi le
souvenir biblique de la « fête des cabanes 2 », qui commémorait le rassemblement annuel, à l’automne, de
toutes les tribus d’Israël vivant dans le désert : pendant les sept jours de la fête, on habitait précisément dans
des cabanes improvisées.
François reprit son projet de se rendre chez les infidèles. Il embarqua à Ancône le 24 juin 1219 pour
arriver en Égypte quelques mois plus tard. Il se rendit aussitôt à Damiette, dans le camp des croisés qui
assiégeaient la ville, et chercha à les convaincre de renoncer au combat. Face à la Chrétienté en armes qui
n’envisage que la force pour libérer les Lieux saints, face à l’Église qui règle le conflit par la violence et la
mort, François tient un discours différent, qui détonne, même s’il lui est inspiré, comme toujours, par
l’Évangile. Comme s’il voulait résumer ses méditations sur le voyage en Égypte, il écrit au chapitre XVI de la
Regula non bullata :

Dès lors, si un frère veut aller chez les Sarrasins et autres infidèles, qu’il y aille avec la
permission de son ministre et serviteur. Et que le ministre leur donne la permission et ne
s’oppose pas s’il voit qu’ils sont aptes à y être envoyés ; car il sera tenu de rendre compte au
Seigneur si en cela ou en d’autres choses il procédait sans discernement. Les frères qui s’en
vont peuvent vivre spirituellement parmi eux de deux manières. Une manière est de ne faire ni
disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et de
confesser qu’ils sont chrétiens. L’autre manière est, lorsqu’ils voient que cela plaît au
Seigneur, d’annoncer la parole de Dieu, pour que [les infidèles] croient en Dieu tout-puissant,
Père et Fils et Saint-Esprit, créateur de toutes choses, au Fils rédempteur et sauveur, et pour
qu’ils soient baptisés et deviennent chrétiens, car celui qui ne renaît pas de l’eau et de l’Esprit
saint ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

Pour François, l’efficacité du message tient donc avant tout aux œuvres et à l’exemple ; l’exhortation
verbale n’intervient qu’en second lieu.
Dans un ouvrage anonyme en ancien français que l’on peut dater des années 1229-1231, l’Estoire de
l’Eracles empereur et la conqueste de la terre d’outremer, il est précisé que François quitta les croisés, dont la
conduite l’affligeait profondément, pour se rendre dans le camp adverse et qu’il resta en Égypte jusqu’à la
prise de Damiette par les Francs ; après quoi, dégoûté par leur comportement (« il vit le mal et le péché »), il
passa en Syrie où il rejoignit probablement frère Élie. Thomas de Celano se contente de rapporter le geste
extraordinaire du saint qui, « alors que les combats entre chrétiens et païens faisaient rage », n’avait pas
craint de se rendre avec un compagnon chez le sultan Melek-el-Kamel dans l’espoir de le convertir. Il y arriva
vraisemblablement pendant la trêve d’été de cette même année 1219. Le biographe cède à l’habituel morceau
de bravoure pour évoquer l’atmosphère des persécutions dont les musulmans accablent les premiers martyrs
chrétiens ; les deux frères auraient été aussitôt repérés et insultés, fouettés et torturés par les sentinelles
sarrasines. L’accueil du sultan est en revanche très chaleureux, ce qui ôte toute crédibilité à la première partie
du récit :

Après avoir été le jouet de tant de haine, il fut enfin reçu avec beaucoup de courtoisie par le
sultan, qui lui donna tous les signes de faveur et lui offrit de nombreux cadeaux pour essayer
de fléchir ainsi son âme vers les richesses du monde. Mais à constater que François repoussait
énergiquement tous ces biens, il demeura stupéfait, le regardant comme un homme
extraordinaire ; il l’écoutait volontiers et se sentait pénétré par sa parole.

Toutes les sources rapportent cet accueil bienveillant, dont on retrouve encore trace dans l’iconographie
la plus ancienne, dans le retable Bardi de Sainte-Croix de Florence par exemple, qui date de 1243 environ :
nous y voyons quelques frères flanquant François, occupé à prêcher au sultan au centre d’un auditoire attentif
et manifestement bien disposé. Dans une lettre écrite de Damiette en 1220, juste après la prise de la ville,
Jacques de Vitry célèbre lui aussi le courage de François, qui n’hésita pas à passer dans l’armée ennemie pour
prêcher aux Sarrasins ; le sultan en aurait conçu une telle admiration qu’il aurait demandé en secret à son
évangélisateur de se faire le messager d’une supplique à Dieu, pour qu’Il lui inspire de choisir cette religion
que le Seigneur préférait à toute autre. Jacques de Vitry, avec un zeste d’effroi et d’agacement, consigne
ensuite l’avalanche d’adhésions que la prédication de François n’avait pas manqué de susciter :
C’est encore dans ce même Ordre que sont entrés Colin l’Anglais, notre clerc ; deux autres de
nos compagnons : maître Michel et dom Mathieu auquel j’avais confié la charge de la paroisse
Sainte-Croix. Et j’ai grand peine à retenir encore le chantre [Jean de Cambrai], Henri [le
sénéchal] et quelques autres.

Dans la Legenda maior, saint Bonaventure donne les mêmes informations, les agrémentant de quelques
touches plus emphatiques. Il est en revanche le seul à rapporter le contenu d’un dialogue entre François et
Melek-el-Kamel, qu’il tenait peut-être de frère Illuminé, un des compagnons du saint en Égypte. François lance
un défi aux prêtres : ils entreront tous ensemble dans les flammes ; celui qui en sortira indemne démontrera
par ce miracle la vérité de sa foi ; quant aux perdants, ils devront embrasser la religion victorieuse. Face à
cette proposition, le sultan objecte qu’aucun de ses prêtres ne paraît disposé à accepter la compétition. Melek-
el-Kamel « venait en effet d’apercevoir l’un de ses prêtres, pontife éminent et avancé en âge pourtant,
s’éclipser en entendant la proposition de François ». Ce détail est précieux, car il donne tout son poids à une
source arabo-musulmane qui n’est autre que l’épitaphe d’une tombe, aujourd’hui encore conservée au Caire : il
y est question du très vieux Fakhr al Din Farisi, conseiller spirituel du sultan Melek-el-Kamel, homme de
grande renommée, théologien et juriste égyptien qui « en présence du sultan, avait eu une célèbre aventure
avec le moine chrétien ». François n’est pas nommé, mais il est hautement probable que la « célèbre
aventure » soit justement une allusion à l’épreuve du feu.
Devant la confusion provoquée par ses paroles, François propose alors d’entrer seul dans le feu ; mais, à
en croire la version de Bonaventure, il semble envisager un instant la défaite : non qu’il doute de défendre la
vraie foi et craigne d’être puni par Dieu pour imposture, mais parce qu’il est bien conscient qu’entraîné par sa
grande ferveur il a avancé une proposition extrêmement hasardeuse. « Si je suis brûlé, lui fait dire
Bonaventure, ne l’attribuez qu’à mes péchés ; mais si la puissance de Dieu me protège, reconnaissez pour vrai
Dieu, seigneur et sauveur de tous les hommes, le Christ, puissance et sagesse de Dieu ! » François demandait
que l’on arbitrât la querelle comme on le faisait dans la tradition chevaleresque ; par exemple lorsque le
chevalier se portait au secours d’une dame sans défense, assuré que Dieu se prononcerait en sa faveur et
confondrait l’adversaire. Mais cette ordalie était contraire à la volonté du Christ, qui interdisait de provoquer
inconsidérément la toute-puissance divine : transporté par le diable au faîte du Temple et pressé de se jeter
dans le vide pour prouver qu’il était bien le fils de Dieu, le Christ avait en effet répondu : « Il est encore écrit :
“Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu 3” » ; sur la croix, il avait opposé le silence à l’invitation outrageuse
des Juifs :

« Toi qui détruis le Temple et en trois jours le rebâtis, sauve-toi toi-même, si tu es fils de Dieu,
et descends de ta croix ! » Pareillement les grands prêtres se gaussaient et disaient avec les
scribes et les anciens : « Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même ! Il est roi
d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui 4 ! »

Le sultan, « par crainte d’un soulèvement populaire », ne permet pas que l’épreuve ait lieu, mais il n’en
admire que plus le saint et l’honore de présents. François s’attarde encore quelque temps dans la région, dont
il cherche à évangéliser les populations ; mais, conclut Bonaventure, voyant qu’il n’arrivait à rien, il fut visité
par un rêve prémonitoire et revint en pays chrétien. Il avait souhaité le martyre et avait acquis des mérites
équivalents à cette mort désirée ; Dieu l’avait épargné, car il lui réservait un privilège extraordinaire. Ce
commentaire du biographe prépare le récit des stigmates, qui reproduisent le supplice du Christ sur la croix.
Comment ce recours aux flammes était-il donc venu à l’esprit de François ?
Il est possible qu’ayant constaté la difficulté de convaincre seulement par la parole, qui devait passer par
le filtre d’une traduction et subir ses approximations, il ait pensé mieux atteindre son but par la vertu d’un
exemple tangible, qui vienne frapper l’imagination. L’hypothèse, plausible, me paraît insuffisante. Pour mieux
comprendre la « célèbre aventure », il faut remonter à Mahomet.
Quelques mois avant sa mort, le Prophète avait reçu à Médine une délégation chrétienne pour discuter
de questions de foi. Les avis divergeaient sur le problème de l’incarnation de Dieu et de la maternité divine de
Marie. Pour trancher le litige, Mahomet proposa une ordalie, c’est-à-dire un jugement de Dieu. Mais, selon la
source musulmane, les chrétiens furent effrayés par les prodiges qui éclatèrent au moment précis où le
Prophète allait prononcer la formule par quoi on invoque le jugement de Dieu. Ils demandèrent donc une trêve
et préférèrent la voie du compromis diplomatique. Les chrétiens de Médine n’avaient pas osé « appeler la
malédiction sur Mahomet, qui était un prophète ». Par sa proposition peu orthodoxe, François désirait peut-
être renouer cet antique dialogue que les chrétiens, de leur fait, avaient interrompu avec Mahomet. Je crois
surtout qu’il entendait aller au-devant de ses interlocuteurs, en suggérant une épreuve qui était partie
prenante de leur culture. Le geste de François ne fut pas geste de défi, mais geste de tolérance, en accord
avec les principes évangéliques qu’il professait. Pour comprendre autrui, pour comprendre celui qui est
différent de nous, il faut, au Moyen Âge comme de nos jours, savoir manifester une complète fidélité – et ce
n’est pas toujours chose facile – aux paroles du Christ : « Aime ton prochain comme toi-même. »
Le récit de Bonaventure cherche par tous les moyens à nier les bonnes dispositions du sultan et à réduire
le long séjour de François en Égypte, presque un an en fait, au seul épisode de l’ordalie ; cette présentation
nous paraît volontairement tendancieuse. Giotto, interprète intelligent de la Legenda maior, représente pour la
première fois l’épreuve du feu comme réellement advenue, alors que, rappelons-le, ce ne fut qu’une
proposition verbale, sans suite concrète. Le peintre laisse de côté la prédication au peuple, le message de paix.
Il préfère représenter, dans les fresques de la basilique supérieure d’Assise, une dispute d’autorités qui se
déroule à l’intérieur du palais du sultan. Là, on voit le saint triomphant de ses adversaires, apeurés et
humiliés, qui s’enfuient à la vue des flammes crépitantes. Cette nouvelle version fit fortune ; elle devint modèle
iconographique obligé.
François décida alors de rentrer. Ce ne fut pas un songe qui l’y poussa, pas même la prophétie,
consignée par Jourdain de Giano, de la devineresse égyptienne qu’on appelait « la langue qui dit la vérité » :
« Revenez, revenez, car l’Ordre est troublé par l’absence du frère François, il se divise et est en train de se
détruire ! » ; ce furent, en fait, les nouvelles apportées par un frère laïc particulièrement courageux. Après
avoir franchi la mer de sa propre initiative, il avait réussi à rejoindre le saint pour lui montrer les nouvelles
Constitutions rédigées en son absence par les deux vicaires laissés en Italie et quelques autres frères. François
se trouvait alors à Acre, en Palestine, après avoir probablement visité les Lieux saints.
D’un côté les paroles du Christ, de l’autre leur difficile traduction dans la vie quotidienne : telle était la
gageure. Lorsqu’il avait mis en forme des normes de vie pour lui et ses compagnons, le saint n’avait eu pour
toute référence que l’Évangile et la volonté de le répandre sur la terre entière. Il pensait sur le mode du rêve,
où temps et lieux se rejoignent en un instant. Dans l’angoisse fébrile d’obéir au commandement du Christ, et
avec la générosité mégalomane de sa jeunesse, qui avait désormais changé de sens, il ne calculait pas en
fonction des rythmes humains. Au cardinal Hugolin, futur Grégoire IX, qui lui reprochait d’avoir envoyé les
frères dans des régions lointaines et étrangères, de les avoir exposés à la faim, à la souffrance, parfois même à
la mort, il n’avait pas hésité à répondre, « dans un grand élan prophétique » :

Seigneur, pensez-vous et croyez-vous donc que le Seigneur Dieu n’ait envoyé des frères que
pour cette province ? Je vous le dis en vérité : Dieu a choisi et envoyé les frères pour le profit
et le salut de tous les hommes du monde entier ; ils seront reçus non seulement dans les pays
fidèles, mais aussi chez les infidèles. Qu’ils observent ce qu’ils ont promis à Dieu, et Dieu leur
donnera, chez les infidèles aussi bien que chez les fidèles, tout ce dont ils auront besoin.

Mais dans la pratique, seuls quelques élus, d’une élévation d’esprit extraordinaire, pouvaient vraiment
partager le projet de François. Le nombre des frères s’était accru et la plupart d’entre eux ne parvenaient pas
à se maintenir à la hauteur de la parole brûlante de leur chef : c’étaient des hommes simples, qui se sentaient
rassurés par une forme de vie plus réglée et plus proche de la tradition monastique longuement éprouvée. Ils
avaient donc profité de son absence pour se rebeller contre ses innovations, jugées comme de dangereuses
improvisations. Ils voulaient avant toute chose que le régime alimentaire, la fréquence des jeûnes et
l’abstention de viande ou d’autres aliments soient fixés une fois pour toutes : leur modèle était l’ascèse
monastique et ses rythmes rigides, exact contraire de la souplesse évangélique de François, toujours plus
attentif à l’esprit qu’à la lettre. Le messager qui arrivait d’Italie trouva justement François à table, devant une
belle pièce de viande, en flagrante contradiction avec les nouvelles normes voulues par les frères. Le futur
saint lut les Constitutions, puis il se tourna vers le frère qui était à table avec lui et lui demanda son conseil :
devaient-ils refuser la nourriture déjà préparée ? Nous pouvons imaginer le sourire de François, à qui fut
laissée pour finir la responsabilité de la décision : « Mangeons donc ce qu’on nous a apporté conformément à
l’Évangile. » Malheureusement, Jourdain de Giano ne donne pas de détails sur les autres changements et
« éléments de trouble » introduits par les deux vicaires. Il se contente de rappeler deux épisodes. Le messager
anonyme avait raconté que frère Philippe, chargé de s’occuper de Claire et des pauvres dames, « obtint des
lettres du Siège apostolique, contre la volonté de saint François qui préférait l’emporter par l’humilité plutôt
que par autorité de justice. Par ces lettres, il avait les pouvoirs pour défendre les religieuses et excommunier
leurs détracteurs ». Une telle initiative avait deux conséquences : elle impliquait, d’une part, la limitation de la
liberté d’action de François, révérend et respectueux à l’égard de Rome, mais soucieux en même temps de ne
pas créer ou renforcer liens et dépendances formelles ; d’autre part, elle s’inscrivait en contradiction avec l’un
des commandements fondamentaux de l’Évangile, et du programme de François par conséquent : « Aime ton
prochain comme toi-même. » Un autre frère, Jean de Campello, avait en revanche choisi une direction
opposée, radicalisant le précepte évangélique et transgressant ainsi des limites que même François n’avait pas
voulu franchir. Jean « réunit un grand nombre de lépreux, hommes et femmes, se retira de l’Ordre et voulut
être le fondateur d’un nouvel institut. Il en écrivit la Règle et, avec ses disciples, la présenta au Siège
apostolique pour être confirmée ».
François monta sur un navire et débarqua à Venise. Pourtant, il ne se rendit pas tout de suite à Assise.
Ayant compris que ses seules forces ne suffisaient plus pour diriger sa famille spirituelle, il avait résolu d’aller
voir le pape Honorius III. Il lui fallait parvenir à un compromis, repenser la Règle et, au prix de quelques
concessions, s’assurer du ferme soutien du pontife.
Aux abords de Bologne, il eut un premier choc, brutal. Il vint à apprendre que les frères du lieu
considéraient la belle maison en maçonnerie qu’ils habitaient comme leur propriété. Le saint décida de ne
même pas entrer dans la ville et de poursuivre son voyage, mais il ordonna « sèchement » à tous les frères de
quitter la maison sur-le-champ : tous, même les frères malades, et pour toujours ! Hugolin, qui était alors
évêque d’Ostie et légat du pape en Lombardie, dut déclarer publiquement qu’en réalité cette demeure lui
appartenait : un expédient auquel il faudra de nouveau avoir recours sous peu, y compris à Assise.
Lorsque Honorius eut écouté le rapport de François, il accepta de casser les innovations des deux
vicaires et de nommer, à la demande du saint, un représentant du Siège apostolique « protecteur, gouverneur,
et correcteur de la fraternité », auquel on pourrait en appeler en cas de nécessité ou de problèmes à l’intérieur
de l’Ordre. La requête fut-elle vraiment spontanée ? Toujours est-il que le premier protecteur nommé fut
justement Hugolin. Dans sa seconde biographie du saint, écrite aux environs de 1243, Thomas de Celano
inscrit la désignation du protecteur dans un climat de repli et de découragement. Certes, nous ne trouvons
dans le récit aucun écho des polémiques et des tensions qui naquirent en l’absence de François et
continuèrent après son retour. Mais ce ne saurait être un hasard si le fil chronologique de la vie du saint
s’interrompt à ce moment précis : le biographe ne pouvait en aucun cas proposer la chronique d’une défaite.
Toujours selon Thomas de Celano, François avait fait un rêve avant de se rendre auprès du pape : il voyait une
poule, petite et noire, qui ne parvenait plus à protéger ses poussins sous ses ailes. C’est le seul rêve,
illustration transparente d’un échec de fond, que le futur saint raconte et interprète en même temps, comme
s’il se parlait à lui-même :

Cette poule, c’est moi avec ma petite taille et mon teint noir ; elle doit agir avec la simplicité
de la colombe, c’est-à-dire avec innocence, et elle gagnera le Ciel d’autant plus facilement
qu’elle paraîtra moins dans le monde. Les poussins sont mes frères nombreux et vertueux que
mes pauvres forces ne suffisent pas à mettre à l’abri des calomnies et des persécutions.
J’irai donc et les confierai à la sainte Église romaine : elle a puissance pour châtier nos
ennemis et garantir ainsi aux enfants de Dieu la pleine liberté pour permettre à un plus grand
nombre d’être sauvés. Les fils, pleins de reconnaissance pour les bienfaits de leur Mère,
s’attacheront de tout leur cœur à suivre toujours ses traces sacrées. Aucune attaque, d’autre
part, ne viendra bouleverser l’Ordre sous sa protection et le fils de Bélial ne pourra pas
traverser impunément la vigne du Seigneur. Elle se fera gloire, elle qui est sainte, d’imiter
notre sainte pauvreté, mais elle ne permettra pas que l’orgueil vienne assombrir de ses nuages
l’humilité dont l’on nous fera compliment. Elle conservera sauf parmi nous le lien de la paix et
de la charité, infligera aux dissidents des peines très sévères. La pureté évangélique
saintement pratiquée fleurira continuellement sous nos yeux, et elle ne laissera pas se perdre,
même une heure, le parfum de notre vie.

De retour à Assise, François avait découvert une autre nouveauté. En son absence, le conseil communal
avait fait construire à la Portioncule un édifice de pierres maçonnées au mortier de chaux pour remplacer les
cabanes de paille et de terre qui abritaient les frères pendant le Chapitre général. En voyant cela, François se
précipita sur le toit et se mit à détruire systématiquement la bâtisse. Avec l’aide de quelques compagnons
fidèles, il jetait l’une après l’autre les tuiles qui couvraient le toit. Les soldats de la Commune mirent fin à son
entreprise de démolition, lui faisant observer que l’habitation n’appartenait pas plus aux frères qu’à lui, mais à
la Commune d’Assise. Il renonça, non sans éprouver une grande déception du changement qu’il constatait
dans sa famille Il commençait aussi à souffrir sérieusement de nombreuses maladies, de l’estomac, de la rate,
du foie et voyait de moins en moins pour avoir contracté en Orient un douloureux trachome aux yeux. À
l’assemblée de l’automne 1220, il préféra donner sa démission et confier la fonction de guide de l’Ordre, dans
tous ses aspects pratiques, à son ami Pierre Cattani. Rappelant les temps de la fraternité primitive, un frère lui
demanda pourquoi il ne s’opposait pas aux changements et aux déviations en cours :

Tu sais comment jadis, par la grâce de Dieu, tout l’Ordre s’épanouissait dans la pureté de la
perfection, comment les frères observaient avec zèle et ferveur la sainte Pauvreté en toutes
choses : maisons, mobilier et vêtements. […] Or, depuis quelque temps, cette pureté et cette
perfection commencent à s’altérer, et les frères s’en excusent en disant que le nombre est
contraire à l’observance.

François, prétextant de sa santé défaillante, répondit qu’il avait remis l’Ordre dans les mains de Dieu ; en
réalité, le consensus n’existait plus. Si les frères avaient continué à le suivre, il ne lui aurait pas été difficile de
les guider encore, même depuis son lit d’infirme. Malheureusement, il n’en allait plus ainsi :

Mon office, ma charge de supérieur des frères, est d’ordre spirituel, puisque je dois réprimer
les vices et les corriger. Mais si je ne puis, par mes exhortations et mon exemple, les réprimer
ni les corriger, je ne veux pas devenir un bourreau qui punit et flagelle, comme fait le bras
séculier. Dieu les punira, même si le futur saint répète : Toutefois, jusqu’au jour de ma mort, je
ne cesserai d’enseigner à mes frères, par mon exemple et par ma vie, comment marcher sur le
chemin que le Seigneur m’a montré et que je leur ai montré à mon tour, afin qu’ils n’aient pas
d’excuse devant le Seigneur.

Peut-être ce dialogue eut-il lieu entre le malade et frère Léon, puisque ce passage est tiré de la Légende
de Pérouse et, en ce récit, la voix de Léon, l’ami le plus cher du fondateur, est plus présente que dans tout
autre source.
François gagnait encore les foules, mais il n’était plus le chef indiscuté et plein d’enthousiasme auquel
les compagnons s’en étaient remis avec une totale confiance. Sa mauvaise santé le contraignait de plus en plus
souvent à renoncer à marcher à pied. Prêcher lui devenait difficile ; il écrivait donc, ou plutôt, il dictait. Il
perdit très vite Pierre Cattani, qui mourut le 10 mars 1221 à la Portioncule. Il y fut enseveli et, aujourd’hui
encore, on peut lire sa modeste épitaphe sur le mur extérieur de l’église. Frère Élie de Cortone, qui était
soutenu par le cardinal Hugolin, prit sa succession. Élie se fixa la tâche difficile de concilier les oppositions ; il
en résulta parfois des divergences avec François, qu’il soignait et suivait désormais plus comme un surveillant
que comme le compagnon affectueux d’antan. Les réunions des frères se succédaient en vue de réformer la
Règle. Comme le cardinal Hugolin assistait à l’une d’elles, ils lui demandèrent de se faire leur ambassadeur
pour « persuader François de suivre les conseils de frères savants et de se laisser diriger par eux. Et ils
invoquaient les règles et les enseignements de saint Benoît, de saint Augustin et de saint Bernard ». C’est
encore la voix de Léon qui nous raconte l’épisode dans la Légende de Pérouse ; lorsqu’il entendit la
proposition, François « prit Hugolin par la main », en un geste typique de courtoisie dans les romans de
chevalerie. Il le conduisit devant l’assemblée des frères, à laquelle il adressa ce vibrant refus :

Mes frères, mes frères, Dieu m’a appelé à marcher dans la voie de l’humilité et m’a montré la
voie de la simplicité. Je ne veux pas entendre parler de la règle de saint Augustin, de saint
Bernard ou de saint Benoît. Le Seigneur m’a dit qu’il voulait faire de moi un nouveau fou dans
le monde, et Dieu ne veut pas nous conduire par une autre science que celle-là. Votre science
et votre sagesse à vous, Dieu s’en servira pour vous confondre !

Pourtant, François dut céder. Il composa une première Règle en 1221, mais, comme nous l’avons dit, elle
suscita de telles protestations qu’elle resta la Regula non bullata. Il fit d’autres tentatives, qui se heurtèrent
chaque fois au mur du refus : Bonaventure lui-même admet, dans la Legenda maior, que l’une d’elles fut
volontairement perdue par frère Élie. Le moment est tendu : le saint s’est retiré sur une montagne pour
rédiger une autre règle ; certains frères se rendent chez le vicaire général, lui expliquent qu’ils redoutent une
nouvelle version si dure qu’elle serait impossible à observer et demandent que François soit avisé de leur
décision de ne pas suivre la nouvelle norme : « Qu’il la fasse pour lui, non pour nous ! » Élie n’a pas le courage
d’affronter seul à seul le fondateur et c’est donc tout le groupe des rebelles qui se déplace en force. Le saint ne
répond pas directement à la contestation, mais se tourne vers le Christ, dont la voix emplit aussitôt le ciel :

François, il n’y a rien dans la Règle qui vienne de toi : tout ce qui s’y trouve vient de moi. Je
veux que cette Règle soit observée à la lettre, à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Je
connais la faiblesse humaine, mais je connais aussi l’aide que je veux lui apporter. Que ceux
qui ne veulent pas observer la Règle sortent de l’Ordre !

Voici donc ce que nous rapporte la Légende de Pérouse. C’est notre seule source pour les événements
qui se succèdent à partir de la démission de François et nous y reconnaissons sans mal la vibrante partialité de
frère Léon. La dernière Règle, celle qui date de 1223, est un condensé des précédentes, mais avec
d’importantes suppressions qui sont autant de censures. Le texte obtient enfin, et ce n’est pas un hasard,
l’assentiment du pape Honorius III. La majeure partie des citations évangéliques a été supprimée ; la langue
est sèchement juridique, sans effusion ni poésie. On n’y parle plus de soigner les lépreux, de respecter une
rigoureuse pauvreté, encore moins du droit de se révolter contre des supérieurs indignes ; l’interdiction
d’avoir des livres est abolie et la recommandation de travailler de ses mains se fait bien discrète. La volonté
d’aller prêcher aux Sarrasins et aux infidèles, qui allait de soi dans la Regula non bullata, est à présent
considérée comme le choix de quelques élus, directement appelés par Dieu. On note une autre inversion
significative, concernant la décision de devenir frère. Dans la Regula non bullata, c’était Dieu qui inspirait aux
hommes le désir de devenir compagnons de François : ils formaient donc une petite compagnie choisie. Dans
la Regula bullata, c’est une possibilité offerte à tous ; l’intervention divine a disparu.
Comme le Christ au mont des Oliviers, François entame une longue agonie spirituelle. Il se retire de plus
en plus souvent dans les ermitages, fuit la compagnie de ses frères, pour lesquels il a souvent des paroles
âpres et dures. À partir de 1223, commence la période que les biographes appellent « période de la grande
tentation », tentation de tout abandonner, de se désintéresser complètement de la communauté, et peut-être,
de ne plus avoir confiance en Dieu. Mais il y a des moments de rémission : la grandiose célébration de Noël
dans l’ermitage de Greccio en 1223 est du nombre.
François organise une représentation sacrée, un chœur, qui transforme aussi en acteur le public accouru
pour y assister. Sachant pouvoir compter sur son affection et sa dévotion, il fait appeler, une quinzaine de
jours avant Noël, un noble du nom de Jean, « de bonne renommée, de vie meilleure encore », et lui ordonne de
faire les préparatifs pour la réalisation de sa mise en scène : « Je veux évoquer en effet le souvenir de l’Enfant
qui naquit à Bethléem et de tous les désagréments qu’il endura dès son enfance ; je veux le voir, de mes yeux
de chair, tel qu’il était, couché dans une mangeoire et dormant sur le foin, entre un bœuf et un âne. » Devons-
nous imaginer que les rochers de la montagne furent utilisés pour évoquer la grotte, que l’on élargit quelque
cavité naturelle, ou bien encore que l’on construisit une grande cabane pour accueillir de surcroît les fidèles ?
Car s’il ne s’agissait que de disposer un peu de foin et de mener sur place deux animaux, le délai de quinze
jours paraîtrait bien excessif. Le bœuf et l’âne ne figurent pas dans le récit évangélique ; ils furent en fait
ajoutés par les Évangiles apocryphes. François, qui est sensible au message des images, les juge
indispensables à son théâtre sacré.
Le récit de Thomas de Celano décrit ce qui paraît une merveilleuse crèche vivante ; nous voyons
accourir :

les frères de plusieurs couvents des environs. Hommes et femmes, les gens du pays, l’âme en
fête, préparèrent, chacun selon ses possibilités, des torches et des cierges pour rendre
lumineuse cette nuit qui vit se lever l’Astre étincelant éclairant tous les siècles. […] La nuit se
fit aussi lumineuse que le jour et aussi délicieuse pour les animaux que pour les hommes. Les
foules accoururent, et le renouvellement du mystère renouvela leurs motifs de joie. Les bois
retentissaient de chants et les montagnes en répercutaient les joyeux échos. Les frères
chantaient les louanges du Seigneur et toute la nuit se passa dans la joie. […] Enfin, l’on
célébra la messe, sur la mangeoire comme autel, et le prêtre qui célébra ressentit une piété
jamais éprouvée jusqu’alors.

François est heureux, profondément ému. Il revêt les ornements de diacre, chante l’Évangile de sa belle
voix et prêche en termes très doux. Son évocation de la petite ville de Bethléem, de l’enfant divin réduit en
pauvreté emporte et enthousiasme l’assistance. Sa flamme est telle qu’un chevalier, ce même Jean peut-être,
eut une vision : « Il aperçut couché dans la mangeoire un petit enfant inanimé que l’approche du saint parut
tirer du sommeil. Cette vision, conclut Thomas de Celano, échut vraiment bien à propos, car l’Enfant Jésus
était, de fait, endormi dans l’oubli au fond de bien des cœurs jusqu’au jour où, par son serviteur François, son
souvenir fut ranimé et imprimé de façon indélébile dans les mémoires. » Dans la prière que François composa
pour les vêpres de Noël, la description de la naissance dans la mangeoire est suivie de la citation de la louange
des anges : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 5 » : le Christ est venu apporter la paix, cette paix
que les hommes ne savent trouver dans les Lieux mêmes où elle est née, la paix que François était allé
annoncer d’abord aux croisés, puis au sultan, et qu’il voudrait maintenant voir accueillie par ses compatriotes,
par les frères, par l’Église. Arrivé presque au terme de sa vie, gravement malade, il sait qu’il ne reverra plus
ces terres lointaines vers lesquelles il avait vogué avec tant de ferveur. Mais son renoncement n’a rien de
négatif et ne met pas fin à ses rêves d’évangélisation œcuménique, car il le conduit à repenser et à considérer
autrement ce projet grandiose. Il n’y a ni lieux, ni interlocuteurs privilégiés : la crèche de Greccio abolit la
nécessité du voyage vers la Terre sainte ainsi que sa défense ; point n’est besoin de traverser la mer pour
vibrer d’émotion, ni d’imposer la foi que l’on tient pour vraie par les armes et la violence. Bethléem est
partout, même à Greccio, parce qu’avant tout elle doit être dans les cœurs : Quasi nova Bethlehem de Greccio
facta est, « Greccio est devenue une nouvelle Bethléem ».
Thomas insiste sur la joie, inédite, ressentie par les fidèles et le prêtre, qui, de toute évidence, est lui
aussi incapable de comprendre le sens profond du mystère qu’il est en train de célébrer avant que le prêche de
François ne l’éclaire. Face aux carences des clercs, à la tiédeur de la foi des chrétiens, oublieux les uns comme
les autres du sacrifice divin, l’Enfant, les yeux clos, dort d’un sommeil proche de la mort. Si les infidèles n’ont
pas connu le Christ, les chrétiens l’ont oublié. François porte le vêtement des diacres, qui lui donne autorité
pour prêcher ; lors de son ordination par l’évêque, le diacre, qui est placé juste au-dessous du prêtre dans la
hiérarchie des ordres sacerdotaux, reçoit comme symbole de sa fonction le recueil des Évangiles. Bien qu’il
observe à son égard une attitude de subordination et de respect, François met en lumière l’inaptitude du
prêtre, puisque seules ses propres paroles font ressentir à l’officiant et à l’assemblée « une piété jamais
éprouvée jusqu’alors ».
C’est sur cet épisode que Thomas de Celano clôt la première partie de sa biographie ; la seconde et la
troisième, très brèves, ne concernent que les deux dernières années de la vie de François, la cérémonie de sa
canonisation et le récit des miracles. Pourtant, la seconde partie est précédée d’un bref résumé, qui débute à
nouveau par la jeunesse du saint : cette répétition laisse à penser que, dans un premier temps, Thomas avait
bien achevé son œuvre sur l’épisode de Greccio. Peut-être la date de la canonisation pressait-elle ; peut-être
aussi, le biographe, sachant les doutes que le pontife nourrissait à leur sujet, a-t-il hésité à affronter le récit
des stigmates.
Quoi qu’il en soit, le récit du Noël de Greccio joue le rôle d’un épilogue triomphant. Le biographe, dont le
cœur penche ouvertement pour les lointains temps héroïques de la communauté et pour la sainte folie de
François, prend ici sa revanche : non, ce n’est pas François qui a subi une défaite, il n’avait pas tort de
réclamer la fidélité à son premier projet de vie ; ce sont les frères rebelles qui se trompaient, ceux qui s’étaient
laissés aller à la paresse, qui l’abandonnèrent et le trahirent ; ce sont les frères de l’époque de l’hagiographe
qui se trompent, eux qui exigent la sécurité, les bibliothèques, leurs aises, plus insensibles et sourds que ne le
furent le prêtre et les fidèles de Greccio. Les hommes avaient et ont besoin de François ; le chef charismatique
et les compagnons qui partagent ses idéaux et sa vie sont les nouveaux apôtres, capables de provoquer des
visions, de prêcher et de ressusciter la foi au sein même du clergé. Dans la Vita secunda écrite, nous l’avons
dit, pour compléter la biographie précédente, la fonction exemplaire que l’épisode de la crèche avait assumé
dans la Vita prima, comme authentification et conclusion de l’œuvre, s’évanouit ; ce Noël particulier n’est plus
mentionné qu’en une seule ligne, à titre de prologue au miracle que François accomplit, toujours à Greccio,
lorsqu’il conjura le péril de la grêle et apprivoisa une horde de loups féroces.
Dans les Fioretti, le thème des bêtes sauvages domptées se développe dans l’épisode, charmant et
profond, du loup de Gubbio. Après un délicieux dialogue, à base de mots pour lui et de gestes pour le loup,
François obtient un accord de paix. Mais il en profite pour rappeler aux habitants du pays que la férocité
présumée de l’animal naît de sa condition de carnivore qui a besoin de manger, comme les hommes. Le péché
originel a apporté la violence et la mort dans le monde ; il a rendu méchants les hommes et carnivore une
partie des animaux, qui auparavant étaient tous herbivores. De la conscience aiguë d’une harmonie perdue,
chez les hommes comme chez les bêtes, naît cette proximité très particulière que François établit avec les
animaux : il les considère, au sens plein du terme, comme fraternels et leur attribue des réactions et des
comportements humains. Dès lors, le loup de Gubbio pourrait fort bien être la transparente métaphore d’un
brigand Loup, rendu féroce par la misère et la nécessité.
Thomas évoque à nouveau la dévotion pour Noël dans sa défense de la pauvreté, une vertu connue de
peu de gens, qui n’en est pas moins l’une des voies essentielles du salut. Au moment où le biographe écrit,
vingt ans ont passé depuis la mort de François. En compagnie des amis qui le renseignent, Thomas a médité
sur le fondateur, sur sa manière si affectueuse de vivre les rapports humains et, par voie de conséquence,
d’imaginer les rapports divins, qu’il conçoit en termes de parenté spirituelle, de famille. Thomas rassemble
quelques souvenirs : François « célébrait Noël avec une joie ineffable, disant que c’était la fête des fêtes, car
en ce jour Dieu s’était fait petit enfant et avait sucé le lait comme tous les enfants des hommes. Il embrassait –
avec quelle ferveur et quelle avidité ! – les images représentant l’Enfant Jésus ; de compassion, il balbutiait
comme les enfants quelques paroles de tendresse ». Cette scène a dû se dérouler dans une église où François
pouvait trouver, comme semble le suggérer Thomas de Celano, des icônes de la Madone allaitant le divin
nouveau-né. Au temps de sa jeunesse, c’est le royal crucifié de Saint-Damien qui avait parlé à François et lui
avait montré sa mission. À présent, c’est le saint qui, avec une tendresse paternelle, baise une image, support
concret de son besoin de dialogue direct avec Dieu. Et combien de mystiques ombriennes, sur les traces de
François, privilégieront justement comme objets de leur réflexion attentive les images, viviers d’émotions et de
visions ! Elles y contempleront l’humanité du Christ, dans l’enfant comme dans l’homme supplicié, la tendresse
dolente de la Vierge, la sollicitude de Joseph.
Depuis le retable Bardi, la traduction en images du récit de Noël comporte, pour en faciliter la
compréhension, un gauchissement de sens et une banalisation : le. nouveau-né s’est introduit entre le bœuf et
l’âne, sans qu’il soit possible de dire s’il est vivant ou d’argile. L’ajout vient détruire l’enchantement de la
parole de François, que l’on voit pourtant en train de lire l’Évangile. Dans la fresque peinte par Giotto, à
Assise, la parole du saint ne ressort plus comme un élément important de la scène : François n’est qu’un
personnage parmi d’autres, qui se penche à la place de Marie pour prendre l’Enfant dans le berceau, tandis
que le clergé et la foule chantent en procession, comme pour nous inviter à prendre part à leur prière chorale.

1. Nous suivons la traduction française du récit de Jourdain de Giano par M.-T. Laureilhe, Sur les routes d’Europe au
e
XIII siècle, Paris, 1959 (N.d.T.).

2. Deutéronome XVI, 13-15.

3. Matthieu IV, 7.
4. Matthieu XXVII, 40-42.

5. Luc II, 4.
6

Les stigmates :
découverte, récit pieux ou invention ?

François meurt le 4 octobre 1226. Quelques jours plus tard, frère Élie, alors vicaire général de l’Ordre,
communiqua la disparition du fondateur dans une sorte de « lettre circulaire » adressée à tous les frères. Il y
annonçait également la nouvelle du miracle des stigmates : c’est le premier document officiel qui a trait au
prodige.

Je vous annonce une grande joie et un miracle inouï. Jamais on n’a entendu parler d’un tel
signe, sauf pour le fils de Dieu, le Christ seigneur. Peu avant sa mort, notre père et frère nous
est apparu crucifié : son corps présentait cinq plaies qui sont vraiment les stigmates du Christ.
Ses mains et ses pieds, en effet, portaient pour ainsi dire les trous des clous ; la chair en était
transpercée de part en part, laissant apercevoir le clou noir et conservant, tout autour trace de
la blessure. Le côté semblait avoir été percé par une lance et souvent laissait couler du sang.

Le ton triomphant et assuré, l’ambiguïté voulue des termes, choisis avec grand soin, sont autant d’indices
de la façon dont Élie entendait annoncer une nouvelle incroyable, qui devait en effet se heurter à une
incrédulité persistante. En même temps, il est évident qu’il était parfaitement conscient de parler d’une
véritable découverte, d’un fait ignoré de tous les autres frères. Lorsqu’il fait de ces plaies « les cinq plaies qui
sont vraiment les stigmates du Christ », il force, avec une certaine désinvolture, le sens de l’événement.
Discuter aujourd’hui des stigmates, c’est se référer à un phénomène connu, même s’il reste hors du
commun. À l’époque de François en revanche, le fait était en soi impensable. Sur le fond, Élie en arrivait à
soutenir qu’un être humain était devenu semblable à Dieu, que sa chair, promise à la corruption, était devenue
celle du Christ. Il n’existe aucun saint stigmatisé avant François. Quelques rares individus, dont on trouve
trace dans les actes des procès du XIIe siècle et du début du XIIIe, s’étaient infligé eux-mêmes les blessures de la
croix, sans aucune intervention divine, et ils avaient, au demeurant, été punis durement par l’Église qui
considérait comme une faute très grave d’avoir seulement osé se comparer ainsi au Christ.
Élie n’attendit pas que le pontife, après avoir entendu la commission des cardinaux nommée tout exprès,
se prononçât sur les miracles de François et sur les stigmates en particulier. Ce faisant, agit-il en toute bonne
foi ou espéra-t-il aussi établir d’emblée la vérité des stigmates par cette révélation précipitée, comptant sur
l’effet d’accoutumance à la nouvelle ? En tout cas, il ne pouvait ignorer que la divulgation du prodige aurait
immédiatement accru le prestige du fondateur et de tout l’ordre franciscain, mais le sien aussi ! À ce moment,
il n’était le chef des frères qu’officieusement. La mort de François, écrit Élie, est une « immense perte pour
tous, mais une épreuve particulière pour moi, qu’il a laissé environné de ténèbres, assailli de multiples soucis
et accablé d’innombrables tourments ». Ses craintes se verront confirmées quelques mois plus tard : au
chapitre célébré à Assise le 30 mai 1227, ce n’est pas lui qui sera élu ministre général de l’Ordre, mais Jean
Parenti.
Cette lettre ne permit pas à Élie d’atteindre aussitôt son but : ni les cardinaux qui prirent part au procès
de canonisation, ni le pape Grégoire IX, l’ex-cardinal Hugolin, n’y prêtèrent foi : la bulle par laquelle François
fut proclamé saint ne comporte aucune allusion aux stigmates, alors que la reconnaissance d’un miracle aussi
stupéfiant aurait amplement facilité la canonisation, intervenue à seulement deux ans de la mort de l’Assisiate.
Il fallut encore attendre quarante ans avant que saint Bonaventure ne se hasardât, dans sa biographie
« définitive », à admettre la profonde perplexité de Grégoire IX, en insérant le récit d’un rêve qu’aurait fait le
pontife avant la canonisation de François, « à l’époque où, au fond de son cœur, il nourrissait encore des
doutes sur la blessure au côté ». Il n’est pas fortuit que ce soit justement la blessure au côté qui ait posé de
graves difficultés au pape : seul le coup de lance, dit saint Jean en son Évangile 1, « accomplit » l’Écriture en
révélant le Messie dans l’homme crucifié. Ainsi, lorsque Élie affirmait que le cadavre de François présentait
non seulement les trous aux mains et aux pieds, mais également une blessure au côté, cela signifiait qu’il ne se
contentait pas d’affirmer que François avait été transpercé par les clous de la croix, mais bien que le saint
était, en un certain sens, devenu semblable au Christ.
Selon le récit de Bonaventure, le pontife endormi aurait vu apparaître le saint, le visage empreint de
sévérité ; François lui aurait adressé de violents reproches et lui aurait donné une fiole remplie du sang jailli
de son flanc. C’est cette vision qui aurait emporté la décision, en renversant l’opinion de l’incrédule : à partir
de ce moment, Grégoire IX « fut enflammé d’une immense dévotion et d’un zèle très fervent pour ce saint
miracle », au point qu’il ne supporta plus que quiconque le mît en doute. Si Bonaventure n’inventa pas de
toutes pièces l’épisode, il le situa manifestement à une date erronée, car, loin de s’évanouir avant la
canonisation, les incertitudes de Grégoire IX perdurèrent bien des années. Parmi les peintres, Giotto fut le
premier à oser accréditer le rêve raconté par Bonaventure, en l’insérant dans le grand cycle de fresques qu’il
consacra à l’illustration de la vie de François dans la Basilique supérieure d’Assise. Toutefois, il ne le situa pas
avant la canonisation, mais aussitôt après, rétablissant en quelque sorte l’exact déroulement historique des
événements, au moins en ce qui concerne les doutes du pontife face à ce miracle sans précédent. Bonaventure
rappelle aussi qu’au moment de mourir François voulut qu’on l’étendît nu par terre, mais qu’il eut soin de
couvrir de sa main gauche sa blessure au flanc droit. L’Évangile de Jean ne précise pas de quel côté le Christ
fut transpercé. Mais dans la tradition iconographique, le Christ est toujours représenté blessé au côté droit,
jamais du côté du cœur, afin d’écarter l’idée que le Rédempteur ait pu être tué par le coup de lance du soldat.
Saint Jean rapporte encore que les crucifiés ne pouvaient rester en croix le jour de la Pâque ; aussi, pour hâter
leur fin, brisa-t-on les jambes des deux larrons qui étaient encore vivants la veille de ce jour. Le Rédempteur
fut épargné, parce qu’il avait déjà trépassé ; le coup de lance ne fut rien d’autre que le geste gratuit, de mépris
ou de scrupule, d’un fonctionnaire zélé. Le Christ ne devait en effet plus être en vie, afin que s’accomplisse la
seconde prophétie : « On ne lui brisera pas un seul os. »
Dans le récit de Bonaventure, les marques que François mourant porte aux mains et aux pieds peuvent
parfaitement être offertes aux regards, la pudeur du saint préservant la seule blessure au côté. Lorsque la
dépouille est enfin exposée au vu et au su de tous, c’est encore la plaie au flanc qui retient l’attention de
Bonaventure : « On découvrit aussi la blessure de son côté, blessure qui ne lui avait pas été portée par un
homme, mais qui reproduisait la plaie du côté de notre Rédempteur, celle qui nous procura la rédemption et
nous procure la régénération. » Ainsi en 1263, soit quarante ans après la mort du fondateur, éprouve-t-on
encore le besoin de répéter que la plaie au côté ne fut visible que sur le cadavre de François, non sans de
multiples et subtiles distinctions. On peut remarquer que, sur cette question cruciale, le biographe se
retranche derrière l’autorité d’Alexandre IV, le pape du moment, en recopiant à la lettre un long passage de la
bulle « Benigna operatio » du 29 octobre 1255.
Revenons à Grégoire IX qui, nous l’avons dit, ne changea pas si facilement d’avis sur le miracle des
stigmates : il lui fallut dix ans. Il finit toutefois par modifier son point de vue : peut-être fut-il sincèrement
convaincu par l’éclosion des miracles opérés à l’intercession de saint François ; peut-être aussi, et une raison
n’empêche pas l’autre, l’exaspération du conflit qui l’opposait à Frédéric II, l’abandon forcé de Rome par la
Curie, qui dure presque sans interruption de 1230 à 1235 du fait de l’instabilité politique permanente,
l’incitèrent-ils à se chercher des alliés. Les canonisations de saint Antoine, à Padoue en 1232, et de saint
Dominique, à Bologne en 1234, donnaient au soutien des ordres mendiants, franciscains et dominicains, plus
de force, plus d’efficacité. Les deux ordres cependant, l’un et l’autre en forte expansion, étaient aussi en
concurrence. Or ce sont précisément les dominicains qui alimentaient les doutes sur la véracité du miracle des
stigmates : la reconnaissance officielle de l’événement devenait nécessaire, tant pour faire cesser une rivalité
plus inopportune que jamais que pour écarter des soupçons qui affaiblissaient la réputation des mineurs. À
cela, il faut ajouter qu’au fil du temps les franciscains s’étaient révélés un auxiliaire fondamental de l’Église,
qui avait bien du mal à contenir le désir d’une participation plus intense et plus active à la vie religieuse,
réclamée par une société en profonde mutation. Le miracle des stigmates fut donc soutenu par l’autorité
romaine, même si bien des gens, les peintres, certains membres du clergé, se refusèrent longtemps à y
accorder foi. En 1237, dans trois bulles toutes promulguées le 11 avril de cette année, Grégoire IX mentionne
pour la première fois les stigmates et affirme leur véracité ; l’une d’elles est précisément adressée aux prieurs
et aux provinciaux dominicains ! De là à 1291, on compte bien neuf bulles à l’adresse des sceptiques,
sévèrement admonestés et condamnés. L’opposition venait de divers horizons : du clergé séculier surtout, qui
redoutait la compétitivité d’un ordre comme celui des mineurs, nouveau, dynamique. Les prêtres craignaient
terriblement de voir diminuer le nombre de leurs ouailles : n’allaient-elles pas à la longue, pour se confesser,
assister à la messe, écouter les prêches et être ensevelis, préférer les églises des franciscains ? Et les frères
n’allaient-ils pas, de surcroît, bénéficier des dons des fidèles, hériter de leurs biens et propriétés ? Les
dominicains, nous l’avons vu, se montraient également hostiles aux stigmates de François, par jalousie ; pour
priver les mineurs de l’exclusivité d’un tel privilège, ils devaient entamer une longue lutte en vantant les
stigmates invisibles de leur sainte, Catherine de Sienne. Dans les rangs des détracteurs, on trouvait même
certains franciscains, encore dubitatifs. Les peintres, quant à eux, se refusaient à représenter les stigmates et,
s’ils le faisaient d’aventure, les marques en étaient très souvent effacées par des fidèles inconnus. Les miracles
qui concernent des tableaux où les plaies sacrées apparaissent et disparaissent constituent un indice ultérieur
du malaise. « Ce François est devenu un nouveau Dieu ! » : ainsi, en 1361, soit cent quarante ans après la mort
du saint, s’exclame avec rage le moine Leonardo Mattioli de Foligno, condamné pour avoir nié la réalité des
stigmates. La défiance à l’égard de l’authenticité des cinq plaies fut donc longue et tenace : nombreux étaient
ceux qui les considéraient plus comme un blasphème contre le Christ que comme un miracle. Qu’à la fin du
e
XIII siècle on ait représenté, à Assise précisément, le rêve de Grégoire IX, autrement dit que l’on ait ressenti le
besoin de prendre le pontife à témoin comme garant du miracle, voilà qui montre bien que le prodige avait
encore grand mal à s’imposer.
Dans sa lettre si audacieuse, Élie n’avait pas cité de témoins, ni précisé quand, où, comment et pourquoi
les blessures s’étaient produites, ni qui avait pris l’initiative de les assimiler aux plaies divines. Nous devons le
premier récit distancié et détaillé de l’événement à frère Léon, qui était aussi le confesseur de François ; sur le
parchemin qui contient un double autographe du saint, le fidèle compagnon ajoute de sa main ce
commentaire :

Deux ans avant sa mort, le bienheureux François fit un carême au lieu de l’Alverne, en
l’honneur de la bienheureuse Vierge mère de Dieu et du bienheureux archange Michel, depuis
la fête de l’Assomption de la Vierge jusqu’à la fête de la Saint-Michel de septembre. Et la main
du Seigneur se posa sur lui. Après la vision et le discours du Séraphin et l’impression des
stigmates du Christ dans son corps, il composa ces louanges qui sont écrites de l’autre côté de
ce petit morceau de parchemin, il les écrivit de sa propre main pour rendre grâce à Dieu du
bienfait qui lui avait été accordé.

Dans la Vita secunda, Thomas de Celano nous apprend que Léon se trouvait avec François sur l’Alverne ;
Léon était lui aussi en proie à une grave crise spirituelle, reflet peut-être de la tristesse qu’il voyait sur le
visage de son maître. Il demanda un jour au saint une bénédiction écrite qui lui soit à consolation, pour la
porter toujours sur lui, comme une sorte de talisman. François prit alors une petite chute de parchemin en
peau de chèvre – la relique est aujourd’hui conservée à Assise, dans la sacristie du Saint Couvent. Il écrivit
d’un côté quelques mots simples et affectueux, de l’autre un poème à la louange de Dieu. Il le composa pour
rendre grâce du soulagement que lui avaient procuré la vision et l’entretien avec le Séraphin, ajoute Léon dans
le long commentaire porté d’une écriture régulière sur ce précieux double autographe et dont je viens de citer
un extrait. La Légende de Pérouse, une source importante qui fait autorité parce qu’elle reflète l’apport
authentique de Léon, raconte, en évitant toute allusion aux stigmates, la vision de l’ange sur l’Alverne : ce fut
une consolation et une illumination bénéfiques, qui permirent à François d’accepter les souffrances passées,
présentes et à venir.
Dans son commentaire, Léon précise : les marques des stigmates apparurent seulement après la vision et
l’entretien avec le Séraphin ; il ne dit pas que le Séraphin soit la cause des stigmates et sépare clairement les
deux épisodes. Du reste, si l’on se tourne vers les images, on peut constater qu’il existe des cas où ni François,
ni le Séraphin ne portent les stigmates : les deux événements, la vision et les stigmates, ne coïncident pas ; et
je me permets de renvoyer sur ce point à mon livre, Francesco e l’invenzione delle stimmate. Léon lie ensuite
les marques sacrées à un épisode précis intervenu durant la vie du saint, l’apparition et l’entretien rassérénant
avec un être angélique. Élie, au contraire, ne fait allusion ni à l’Alverne, ni à l’apparition angélique, et il ne
parle des stigmates, visibles lors de l’exposition du cadavre, qu’à propos du trépas de François. Les deux
témoins ne sont donc pas du tout d’accord. Avec la mention « après l’impression des stigmates du Christ dans
son corps », Léon adapte pour François le verset de Paul : « Je porte dans mon corps les stigmates de Jésus 2. »
Stigma est un terme dont on ne trouve qu’une seule autre occurrence dans la Bible, à propos de l’interdiction
3
de pratiquer des tatouages sur le corps d’un mort en signe de douleur . L’interprétation traditionnelle a cru
qu’en utilisant le mot « stigmates » Paul entendait faire allusion aux cicatrices des coups de fouet qu’il avait
reçus pour la ténacité avec laquelle il avait affirmé sa foi ; l’épisode est raconté par l’apôtre dans la IIe Épître
4
aux Corinthiens . Cependant, on a pensé plus récemment que Paul et ses commentateurs médiévaux voulaient
désigner par ce mot la trace indélébile laissée par le sacrement du baptême. Dans la Vie de Marie d’Oignies
par exemple, Jacques de Vitry, contemporain et témoin éclairé de l’aventure franciscaine, écrit à propos des
pénitences excessives de la sainte : « Quoiqu’il soit vrai que nous portons dans notre corps les stigmates de
Jésus, nous savons toutefois bien que la louange du Roi réclame jugement et discernement » ; d’après le
contexte, le mot « stigmates » désigne ici clairement le signe que porte en lui tout chrétien et non le privilège
miraculeux dont jouirait une unique personne.
Nous ne savons ni quand, ni dans quelles circonstances Léon consigna ses observations. Le problème,
pour lui, n’était certainement pas de pallier les défaillances de sa propre mémoire : comment aurait-il oublié
qu’il s’agissait d’un autographe du saint et qu’il avait lui-même demandé cette bénédiction ? Mais en ajoutant
sa déclaration en postille, Léon transformait la nature même du parchemin : un signe personnel d’affection de
la part de François devenait le témoignage public de l’authenticité du Séraphin et des stigmates. Je pense que
Léon se décida à intervenir sur le parchemin bien des années après le séjour à l’Alverne, probablement au
moment de se séparer de la relique vénérée. Je me demande si le moment qu’il choisit pour rédiger ce
commentaire pour la postérité n’est pas le moment où il décida aussi, en compagnie de frère Ange, de mettre
le bréviaire dit « bréviaire de François » en sécurité, lorsqu’il le confia, entre 1257 et 1258, à Bénédicte,
abbesse du monastère de Sainte-Claire d’Assise. Léon put fort bien remettre en même temps le double
autographe après l’avoir annoté, pour qu’il fut soigneusement conservé à tout jamais.
Au moment où il écrivait la Vita prima, Thomas de Celano connaissait certainement la version de frère
Léon ainsi, naturellement, que la lettre de frère Élie. Le biographe ne pouvait se permettre de négliger ni le
plus cher ami et confesseur du saint, ni le puissant chef de l’Ordre. Comment concilier deux témoignages aussi
divergents ? Il contourna la difficulté. Avec de très habiles ajustements, il raconta deux fois le miracle des
stigmates : une première fois situé sur l’Alverne et une seconde fois lors de l’exposition de la dépouille de
François.
L’ermitage de l’Alverne doit son nom à la situation qu’il occupe : François y séjournait quand,
deux années environ avant de rendre son âme au ciel, il fut favorisé par Dieu de la vision
suivante : un homme ayant l’apparence d’un séraphin, doté de six ailes, se tenait en face de lui
dans les airs, attaché à une croix, les bras étendus et les pieds joints. Deux ailes s’élevaient au-
dessus de sa tête, deux autres restaient déployées pour le vol, les deux autres lui voilaient le
corps. Cette apparition plongea le serviteur du Très-Haut dans un profond émerveillement,
mais il ne parvenait pas à en comprendre le sens. Il éprouvait une grande joie de sentir le
regard bienveillant posé sur lui par ce séraphin à l’inappréciable beauté, mais en même temps
il restait atterré de cette crucifixion et de ces cruelles souffrances. Il se leva, triste et joyeux à
la fois, si l’on peut dire, la douleur et la joie se succédant en lui. Il s’efforçait de comprendre ce
que signifiait cette vision, s’épuisait à en saisir le sens. Son intelligence n’était encore
parvenue à rien de clair, mais son cœur était entièrement accaparé par cette vision quand,
dans ses mains et ses pieds, commencèrent à apparaître, telles qu’il les avait vues peu avant
sur l’homme crucifié, les marques de quatre clous.
Ses mains et ses pieds semblaient avoir été transpercés en leur centre par des clous dont la
tête apparaissait dans la paume des mains, ovales à l’extérieur, et une sorte de bourrelet de
chair semblait être la pointe des clous rabattue et recourbée, faisant saillie au-dessus de la
peau. Aux pieds, on voyait aussi des clous qui dépassaient. Au côté droit, comme entrouvert
par une lance, s’étendait une plaie d’où coulait fréquemment son sang précieux qui mouillait
caleçons et tuniques.
Tant que vécut le serviteur crucifié du Seigneur crucifié, bien peu, hélas, eurent le bonheur de
voir la blessure sacrée de son côté. Heureux frère Élie qui, bon gré mal gré, put l’apercevoir
durant la vie du saint ! Non moins privilégié Rufin, qui put la toucher de ses propres mains
[sans la voir].

Puis, Thomas décrit François mort, pleuré par les frères :

Une joie inouïe cependant venait tempérer leur tristesse et la nouveauté du miracle plongeait
leurs esprits dans la stupeur. Leur deuil se changea en un cantique et leurs larmes en chant de
joie. On n’avait jamais entendu dire, aucun livre ne rapportait ce qu’ils voyaient là de leurs
yeux, ce qu’ils auraient toujours refusé de croire, n’était ce témoignage irrécusable : on
retrouvait en lui, en effet, la Croix et la Passion de l’Agneau immaculé qui lava les crimes du
monde ; on eût dit qu’il venait d’être détaché de la croix, les mains et les pieds percés de
clous, le côté droit blessé d’un coup de lance.
Ils regardaient la chair et celle-ci, jadis foncée, rayonnait maintenant d’une blancheur
éclatante ; sa beauté était le gage de la bienheureuse résurrection qu’il recevrait en
récompense. Son visage était pareil à celui d’un ange, visage de vivant et non de mort ; ses
membres étaient redevenus souples et maniables comme ceux d’un enfant. Les nerfs n’étaient
point contractés, comme chez un cadavre, ni la peau durcie, ni les membres rigides ; ils se
laissaient ployer et déplacer à volonté.
Sa peau était maintenant devenue plus blanche qu’auparavant et d’une admirable beauté ;
mais la merveille était, au milieu des mains et des pieds, non pas les alvéoles des clous, mais
les clous eux-mêmes, formés de fibres de sa chair, de la couleur brunâtre du fer, et le côté
droit empourpré de sang. Ces marques de son martyre ne provoquaient aucune horreur ; elles
lui conféraient splendeur et grâce, serties comme des pavés noirs dans un dallage blanc.

Dans le corps de François, souligne Thomas de Celano, pointèrent des clous de chair semblables aux
clous qui avaient transpercé la chair du Christ. Il s’agit là d’un élément capital, car Thomas reprend la phrase
d’Élie, mais pour la contredire : Élie avait parlé de « trous de clous » (puncturae clavorum), de blessures donc
produites par la pointe d’un clou. Thomas corrige et décrit les marques en disant qu’elles étaient « non pas les
alvéoles des clous, mais les clous eux-mêmes formés de fibres de sa chair » (non clavorum quidem puncturas,
sed ipsos clavos ex eius carne compositos). C’est une précision essentielle : Thomas veut souligner qu’il s’agit
non seulement de clous de chair, mais qu’ils appartiennent au corps de François, qu’ils émanent de sa
personne même. Élie avait cherché à prouver exactement l’inverse : les blessures, selon lui, avaient été
infligées par un élément étranger, une intervention extérieure et donc divine. Thomas précise au contraire que
les blessures provenaient de l’intérieur du corps du saint, « comme s’il avait été crucifié avec le Christ sur la
croix ». Non pas à la place du Christ, mais comme s’il avait été avec le Christ. Pour le premier biographe,
François ne reçut pas ces plaies du Christ, mais comme s’il s’était trouvé avec le Christ : les clous de chair de
François sont une copie des clous de fer du Sauveur, une manifestation de la souffrance intérieure du saint, de
nature exclusivement spirituelle. Toujours selon Thomas, lors de la retraite spirituelle du saint sur la
montagne, les stigmates étaient apparus après la vision silencieuse du Séraphin, en un moment distinct, afin
de révéler la signification de l’apparition que François ne parvenait pas à saisir.
Pour concilier la version de Léon, qui fait allusion à l’entretien avec le Séraphin sur l’Alverne, et celle
d’Élie, qui comporte la description des stigmates sur le cadavre de François, Thomas de Celano laissa le
Séraphin muet et fit des stigmates le moyen par quoi fut éclaircie la vision. Il fut, de plus, contraint de faire
deux fois la description des stigmates : après l’apparition de l’Alverne et aux funérailles du saint. D’un côté, le
biographe respectait ainsi la distinction entre les deux moments du récit voulue par Léon : vision de l’être
angélique, puis apparition des stigmates. De l’autre, repoussant la manifestation des clous de chair à un
moment ultérieur non précisé, il réussissait à sauvegarder aussi la vraisemblance de la version d’Élie, qui
plaçait la découverte des stigmates au moment de la mort de François. Le Séraphin devait être resté
silencieux, car, si l’on était venu à admettre qu’il avait parlé, on n’aurait plus compris pourquoi François était
si préoccupé de décrypter son message. En outre, ce Séraphin taciturne et beau, au regard bienveillant et
doux, mais qui semblait cloué sur la croix, restait une figure énigmatique et ambiguë, qui justifiait ainsi tant
l’effet apaisant qu’il avait eu sur François, ce qu’affirmait Léon, que le trouble que le saint aurait exprimé par
les stigmates, ce qu’affirmait Élie. Mais l’entretien de François avec l’ange, et non avec le Christ, rapporté par
Léon et passé sous silence par Thomas de Celano ne devait pas être chose facile à éliminer de l’histoire du
saint, car la trace en réapparut bien des années plus tard, précisément avec Bonaventure, qui qualifie les
paroles du Séraphin d’« arcana eloquia ». Le dialogue céleste, en revanche, ne cessa d’être représenté dans
les images, jusqu’au moment où Giotto vint à modifier radicalement le récit pictural de l’apparition sur
l’Alverne.
À la fin de sa vie, François se sentait de plus en plus harcelé et étouffé par une Église soucieuse de
normaliser, d’aplatir son projet de vie chrétienne, qui consistait à pratiquer la pauvreté et l’amour
évangéliques ; un projet qui, s’il avait été véritablement mis en œuvre, aurait été révolutionnaire et dangereux
pour la structure ecclésiastique. Le saint se sentait aussi incompris d’une grande partie des frères et cela ne
faisait qu’augmenter son découragement. Leur nombre s’était accru, démesurément. On trouvait parmi eux
des hommes de médiocre vertu, d’autres trop instruits, bien loin des purs idéaux de leur chef spirituel et tous
n’étaient pas capables de partager ses choix difficiles. Comme le Christ toujours plus seul à l’approche de la
crucifixion, à près de quarante-quatre ans, François partit vers l’Alverne pour une longue retraite de
contemplation solitaire. Seuls quelques compagnons des plus intimes l’accompagnaient, qui partageaient
pleinement ses choix. Il espérait ainsi surmonter cette crise profonde qui le réduisait presque au désespoir ; il
demandait sans cesse à Dieu de l’illuminer, de lui révéler qu’elle serait la fin de sa vie. En fait, il vit que
l’obscurité où son âme était plongée ne commençait à se dissiper que lorsqu’il comprit qu’il lui fallait s’en
remettre à Dieu des problèmes présents et de l’avenir de l’Ordre, en acceptant, écrit Thomas de Celano, « de
voir se réaliser en lui la miséricordieuse volonté de notre Père des cieux » : le biographe perçoit le fondateur
comme un autre Christ sur fond de mont des Oliviers. Cependant, désormais certain de ne pas se révolter, le
saint aurait au moins voulu savoir la fin qui l’attendait. Un jour, après avoir longtemps prié, il eut recours à la
triple interrogation des Évangiles. Le Livre s’ouvrit toujours sur le même passage, ou sur un autre équivalent,
et le regard de François se posa « sur le récit de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais seulement
sur le passage qui en fait la prédiction ». Il est bien évident qu’au moment où Thomas écrivait cette partie de
l’œuvre il connaissait déjà la suite et savait qu’il allait devoir raconter l’apparition du Séraphin et des
stigmates. Il bâtit donc délibérément l’épisode de la triple ouverture du Livre sur des citations de l’Évangile
selon saint Luc, qui se réfèrent justement à l’agonie du Christ 5. Au comble de la détresse, le Fils demande au
Père : « Éloigne de moi cette coupe » ; mais il comprend pourtant qu’il doit accepter toutes les souffrances
d’une Passion imminente. Après la vision de l’ange, le Rédempteur se sentit momentanément réconforté. Mais
aussitôt après, il replongea dans une telle angoisse que sa sueur se transforma en gouttes de sang.
Comme lui, François est sur la montagne, ici celle de l’Alverne ; il voit le Séraphin et trouve consolation
du moment où il accepte toutes les souffrances qui l’attendent encore avant la mort. L’angoisse du Christ est
telle qu’elle fait perler une sueur de sang ; au moment où la vision du Séraphin s’évanouit, le souvenir du mont
des Oliviers est si proche de François qu’il fait apparaître les clous de chair, réplique des clous de la croix. La
référence introduite par Thomas de Celano est essentielle ; c’est la clé pour comprendre l’épisode suivant,
celui des stigmates, qui, selon le biographe, signifièrent une identification mentale et non physique de
François au Christ. L’échec de sa vie et de son projet était bien autrement pénible pour le saint que les affres
de son corps dévasté : la douleur qu’il en concevait corrompait tout, plus durable et plus profonde qu’un
supplice qui s’achève au moins par la mort imminente.
Le miracle d’Arles, déjà présent dans la première biographie de Thomas de Celano, advient lui aussi en
1224. Tandis qu’Antoine, l’autre futur saint de l’Ordre, prêchait aux frères réunis en chapitre sur le thème
« Jésus de Nazareth, roi des Juifs », le frère et prêtre Monaldo « de grande réputation, de sainteté plus grande
encore […] » tourna les yeux du côté de la porte et vit, à cet endroit, de ses yeux de chair, le bienheureux
François soulevé dans les airs, les bras étendus en forme de croix et bénissant l’assemblée. Alors il regarda les
frères : tous paraissaient remplis de la consolation de l’Esprit saint, et l’on devine aisément leur joie au récit
de la vision et quand ils apprirent que leur très glorieux Père était là présent parmi eux.
L’entraînante prédication d’Antoine fait s’envoler les pensées du pieux frère vers celui qui suit au mieux
l’exemple du Christ : elle suscite donc l’image de François liée au thème de la croix ; pour finir, tous les frères
présents acceptent l’apparition, se convaincant les uns les autres de sa réalité. Antoine, qui provoque la vision
de Monaldo, exerce une suggestion semblable à celle de François pendant la messe de Noël à Greccio, lorsque
ses paroles si puissamment évocatrices avait persuadé un homme vertueux qu’il assistait au réveil de l’Enfant
nouveau-né, suscité par le saint. Dans la première biographie, après le miracle du Char de feu, Thomas de
Celano « récompense » à nouveau la pieuse ferveur des premiers frères par une bénédiction exceptionnelle de
François, qui s’offre aux compagnons sous la forme d’une vision et non plus sous le voile du symbole. Chez
François cependant, l’imitation du Christ demeure une imitation spirituelle, celle du « comme si ».
Bonaventure interpréta tout autrement le miracle des stigmates. On ne saurait trop souligner
l’importance de la Legenda maior. Pour réduire les fractures et les dissensions qui secouaient l’Ordre, son
auteur obtint du Chapitre général de Paris de 1266 que cette biographie fût la seule à transmettre le souvenir
de François et qu’elle devînt l’unique version officielle considérée comme digne de foi. Simultanément fut
ordonnée la destruction de toutes les Vies précédentes. L’opération fut conduite avec succès : des centaines et
des centaines de manuscrits disparurent ainsi et, pendant des siècles, on ne connut plus que le François de
Bonaventure et de Giotto, son génial interprète. Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que quelques copies
des biographies condamnées soient retrouvées, par chance, et que les historiens, découvrant d’incroyables
divergences de dates et de contenu, ouvrent un débat qui n’est toujours pas clos.
Revenons aux stigmates : Bonaventure voulut imposer une identification physique de François avec le
Christ crucifié et évoquer le Calvaire, non le mont des Oliviers. Il raconte lui aussi l’épisode de la triple
ouverture des Évangiles à l’Alverne, mais y introduit un léger changement, qui n’en est pas moins décisif : le
manuscrit ne s’ouvre plus sur le passage qui prédit la Passion, mais sur l’événement même de la Passion :
« Par trois fois on tomba sur le récit de la Passion du Sauveur. »
Selon Thomas de Celano, après lecture du passage de l’Évangile, « l’Esprit de Dieu fit comprendre [au
serviteur du Seigneur] qu’il n’entrerait au royaume de Dieu qu’après beaucoup de tribulations, d’angoisses et
de combats ». D’après Bonaventure en revanche, « l’homme de Dieu comprit qu’après avoir imité l’activité du
Christ durant sa vie il devait lui ressembler encore dans les afflictions et les souffrances de sa Passion avant de
quitter ce monde ». Pour qu’il ressente la douleur aiguë des clous se frayant une voie dans les chairs, il faut
que François reçoive la blessure de l’extérieur. Ainsi est-il prêt à souffrir des blessures du Christ dans sa chair,
pas seulement dans son âme. Bonaventure reprit alors le récit de Thomas, ou plutôt les récits de Thomas de
Celano, car le premier biographe a également raconté l’épisode des stigmates dans les Vies ultérieures. Le
ministre général chercha à parfaire l’histoire, à la rendre plus simple et plus cohérente. Il composa une
mosaïque très subtile remployant les citations des textes précédents, pour aboutir à un récit qui, à première
vue, ne s’en écarte guère, mais qui, sur le fond, est totalement différent. En particulier, la figure qui descend
du ciel d’un vol rapide, dans une nuée de feu, manque de netteté, précisément à cause de la lumière dans
laquelle elle est baignée : de loin, on croit voir un Séraphin ; de près, il se révèle être le Rédempteur, cloué sur
la croix, qui ne conserve de l’aspect angélique que les ailes. Bonaventure a prononcé pour la première fois le
mot clé : « le Christ » ; un mot que Thomas ne s’était jamais permis d’employer et qu’il remplaçait par des
expressions alambiquées. Bonaventure, par ailleurs, fait coïncider l’apparition des stigmates avec le moment
précis où le Séraphin s’évanouit : « Puis la vision disparut, lui laissant au cœur une ardeur merveilleuse, mais
non sans lui avoir imprimé en pleine chair des marques tout aussi merveilleuses. » C’est par la magie de cette
phrase que s’opère le renversement de sens du miracle : les stigmates ne sont plus provoqués par le corps de
François, mais par l’apparition céleste. Dans la Legenda minor, composée à des fins liturgiques, Bonaventure
se sert d’une comparaison parfaite : « comme l’empreinte d’un cachet sur une cire qu’avait fait fondre la
chaleur du feu ». Il faut ajouter qu’en divisant nettement la vision en d’eux moments et en deux figures le
dernier biographe offrit enfin aux peintres une version plus facile à illustrer.
En attribuant les stigmates à une intervention divine, Bonaventure rendait cette perfection inaccessible :
François, d’un côté, restait le saint que l’on devait vénérer, cela d’autant plus qu’il portait dans sa chair les
blessures du Christ ; mais de l’autre, et pour cette même raison, les frères n’étaient plus obligés d’imiter le
fondateur, ni de rester fidèles à ses paroles dérangeantes et à son projet de vie chrétienne. La sainteté de
François était devenue inaccessible et inimitable. Tout en continuant à honorer le saint avec une extrême
dévotion, les frères devaient suivre d’autres modèles, adopter la conduite de vie d’autres hommes, aux vertus
plus simples et plus accommodantes. De la part de Bonaventure, ce fut une opération politique, dictée par
l’obligation de mettre un terme aux discordes, mais elle modifia profondément l’héritage spirituel de François.
Si l’on veut comprendre tous les éléments de ce complexe récit des stigmates, il faut faire un ultime
effort et éclaircir encore un point : pourquoi ne fut-ce ni le Christ, ni un ange quelconque qui apparurent sur
l’Alverne, mais une figure compliquée dans laquelle prédominent les traits du Séraphin ?
Qui sont exactement les séraphins ? Ce sont des êtres célestes, exclusivement présents dans l’Ancien
Testament ; dans la vision d’Isaïe, ils entonnent au Temple les louanges de Yahvé, trois fois saint 6. Ce sont
donc des anges qui appartiennent à un temps antérieur à la venue du Christ sur terre et qui n’ont, dans les
Saintes Écritures, aucun lien avec le Messie : ils manifestent la grandeur de l’Éternel. Mais selon
l’organisation hiérarchique des chœurs angéliques établie par le pseudo-Denys dans la Hiérarchie céleste –
une œuvre grecque, qui fut traduite en latin et qui exerça, à partir du IXe siècle, une profonde influence en
Occident –, les séraphins sont les anges les plus proches de Dieu ; des êtres flamboyants, car ils reflètent son
ardente charité. Dans l’œuvre de création où « le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu 7 », il est un
projet qui n’est pas accompli au septième jour : le Rédempteur a encore pour mission de ramener au ciel les
hommes pécheurs et de manifester Dieu le Père en le rendant visible. C’est pourquoi, chez le pseudo-Denys
mais aussi dans l’Introit de la troisième messe de Noël, le Christ est appelé l’« Ange de grand conseil », envoyé
par le Père à ses créatures : comme Ange, le Christ est messager divin ; comme Homme, il est en mesure de
communiquer la volonté paternelle à l’humanité pécheresse. Thomas de Celano s’essaya le premier à la
difficile description de l’apparition sur l’Alverne et de la manifestation des stigmates. Il esquissa l’image
compliquée, mais pénétrante, d’un être céleste qui n’est ni totalement un Séraphin, ni tout à fait un homme
crucifié, se contraignant de fait, et contraignant les biographes à venir, à observer une fidélité narrative peu
commode. Selon le premier biographe, le Séraphin, qui tout à la fois console François par sa beauté et le
terrifie par son apparence de crucifié, représente pour le saint la charité du Père créateur qui n’abandonne
pas la créature pécheresse ; c’est pourquoi quelque chose du Verbe, qui s’est ensuite incarné et fait homme,
brille dans le Séraphin. Mais j’insiste sur le fait que la vision céleste vient mettre en évidence et exalter la
composante divine du Père et par conséquent du Fils, qui, avec l’Esprit saint, ne font qu’un. En d’autres
termes, le Verbe, l’« Ange de grand conseil » d’Isaïe 8, le messager du Père, resplendit et parle à travers
l’aspect incandescent et immatériel du Séraphin, miroir de la générosité enflammée de Dieu. Sur l’Alverne,
François ne s’absorbe pas dans la contemplation des différents moments de la Passion ; il n’essaie pas de
revivre le fouet, les coups, les insultes, la souffrance des clous ou de la couronne d’épines, comme le fera après
lui un groupe de mystiques, hommes et femmes, particulièrement attirés par l’identification émotive avec le
supplice physique subi par le corps du Christ. Le cœur de François fond et brûle dans la contemplation de la
charité divine, qui n’avait pas hésité à se sacrifier pour l’humanité, dans la méditation sur l’amour du Père, qui
préfère perdre son Fils et l’envoyer à la mort plutôt que d’abandonner l’homme pécheur. Naturellement,
François savait fort bien que la Trinité se compose de trois personnes égales et distinctes, qui sont un seul
Dieu ; aussi, lorsque je parle du Père et du Fils comme s’il s’agissait d’un simple rapport de famille, j’ai bien
conscience de ne pas m’exprimer avec rigueur sur le plan théologique ; j’essaie néanmoins de mettre en
évidence les aspects que la religiosité de François privilégiait dans le dogme de la Trinité.
À l’Alverne, François est plongé dans les ténèbres d’une crise profonde. Après une longue période de
retraite spirituelle, il a enfin une illumination, il entrevoit la solution : si le Christ, qui est Dieu, s’en est remis à
la volonté du Père, ne doit-il pas lui-même, pauvre homme pécheur, en faire autant ? L’Alverne, le Séraphin,
l’entretien avec l’ange : on peut aussi tout voir dans cette lumière-là.
Léon, qui a recueilli les confidences de François, ne dit pas que le Christ crucifié parla avec le saint ;
l’évocation de la chair suppliciée du Rédempteur aurait en effet totalement modifié le sens de la réflexion de
François. Léon évoque en revanche un Séraphin, qui symbolise l’amour de Dieu, de Dieu Père pour sa
créature. Sur le dessin qu’il consacre à l’épisode des stigmates, Mathieu Paris représente un Séraphin-Christ
cloué sur la croix et écrit le commentaire suivant : magni consilii Angelus, « l’Ange de grand conseil ». Le
bénédictin, qui saisit fort bien la signification de l’apparition, interpréta la vision comme un songe : aussi
François dort-il, détendu et serein.
Thomas de Celano vit dans le Séraphin tout à la fois le symbole de la douleur spirituelle et le signe de
l’élan d’amour du Rédempteur qui, sur le mont des Oliviers, accepte la volonté du Père ; c’est pourquoi le
biographe put mettre en avant la souffrance et la charité du Séraphin, être absolument non corporel, et se
contenter de faire allusion à la crucifixion. Bonaventure, en insistant explicitement sur la ressemblance du
Séraphin avec le Christ en croix auquel l’ange est progressivement identifié au fil du récit, mit au contraire
l’accent sur la douleur humaine, physique, et non divine du Rédempteur. C’est le prélude nécessaire à
l’identification des blessures de François avec les plaies du Christ en croix.
Selon Thomas de Celano, l’apparition de l’Alverne ne prit pas la forme d’une figure précise, à laquelle il
suffirait, pour l’identifier, d’assigner le nom juste : un saint, la Vierge ou le Christ ; elle garda la forme d’une
intuition. L’hagiographe mit en œuvre toute sa finesse et toute sa pénétration pour traduire une vérité difficile
à exprimer ; en résulta la description d’une apparition complexe et contradictoire, bien insatisfaisante si le but
avait été d’accroître le culte et la dévotion dévolus à François. Le récit de Bonaventure, au contraire, est
linéaire et clair : les frères purent même l’utiliser dans la liturgie qui commémore le fondateur de leur ordre et
Giotto l’avait présent à l’esprit lorsqu’il parvint à représenter l’épisode selon une formule qui était dès lors
appelée à se fixer et à être immédiatement reconnue des fidèles. Tel était bien le dessein de Bonaventure, qu’il
parvint à mener à terme, mais l’apparition de l’Alverne en subit un changement de sens radical.
François rencontra le Séraphin deux ans seulement avant de mourir ; il approchait ainsi de la fin d’une
existence brève, intense et fébrile.
Ses difficultés de santé s’étaient aggravées. Il se couvrait de plaies, la malaria lui causait d’incessants
accès de fièvre ; le trachome aux yeux, qu’il avait contracté en Égypte, gagnait du terrain ; la lumière
l’incommodait chaque jour davantage et il devait souvent se dissimuler le visage entier sous un capuchon. À
force de s’obstiner à soigner les lépreux, il avait probablement attrapé leur maladie et, après une longue
période d’incubation, elle commençait à faire son œuvre. Il est possible que les têtes des clous de chair
décrites par Thomas de Celano aient été en réalité des excroissances dues à la lèpre. Le corps de François
avait beau être délabré, couvert d’ulcères et souvent sanguinolent, sa conduite exemplaire, la force édifiante
de sa constance face aux souffrances spirituelles et physiques inspiraient aux compagnons les plus intimes et
les plus chers des comparaisons d’une portée singulière : il leur semblait que leur grand ami suivait à son tour
le chemin parcouru par le Christ.
Thomas de Celano aurait certainement bien aimé citer quelque témoin qui ait vu les stigmates du vivant
du saint, ou rapporter quelque trait d’un dialogue révélateur. Ses scrupules d’historien ne le lui permirent pas.
À regret peut-être, le biographe note que François ne dit jamais qu’il avait reçu les stigmates et qu’il ne
prononça jamais ce mot. Au contraire, le saint réprouva fermement toute comparaison qui serait allée dans ce
sens et se montra en particulier bien décidé à couper court à toutes les extrapolations faciles sur l’origine des
traces de sang que les compagnons pouvaient voir sur sa tunique. Curam habe de facto tuo ! (« Occupe-toi de
tes affaires ! ») répondit-il un jour à l’un des compagnons qui l’importunait par ses questions indiscrètes ; c’est
là tout ce que Thomas de Celano se hasarde à rappeler dans la seconde biographie pour accréditer
l’authenticité des stigmates. Dans la première version, il n’avait pu citer qu’un seul témoin oculaire,
évidemment incontournable : frère Élie.
Outre frère Élie, frère Léon se trouvait également présent au moment où le cadavre du saint fut dévêtu
et préparé pour les funérailles. Selon une confidence recueillie par le chroniqueur franciscain Salimbene de
Adam, lorsqu’il vit la dépouille le compagnon chéri de François crut voir devant lui « un homme crucifié que
l’on venait de déposer de la croix » : Léon se garde bien de prononcer le mot « Christ ». Mais on peut imaginer
que cette phrase fut pour Élie une illumination et un extraordinaire soulagement. Reconnaître les stigmates
dans les plaies de François mort, voilà qui lui fournissait le moyen d’évoquer le fondateur autrement que sous
les traits d’un homme découragé, assombri, tourmenté ; il devenait possible de donner un autre sens aux
tourments physiques de François, d’en faire un privilège singulier, unique, accordé par Dieu. Élie décida alors
d’assimiler les plaies enfin visibles aux stigmates et de donner au prodige la plus grande résonance possible,
en transformant l’affliction des frères sur le corps mort et douloureux de François en un émerveillement
admiratif.
Les compagnons qui, en François, par la grâce de son adhésion littérale au message évangélique,
voyaient se répéter la vie du Christ durent se souvenir des derniers temps du saint comme d’une nouvelle
Passion. Les uns la comprirent comme une souffrance spirituelle, les autres comme une douleur tout à la fois
spirituelle et physique, puis, avec le temps, simplement physique : dans la Vita prima, comme nous l’avons vu,
Thomas de Celano choisit la voie d’une souffrance exclusivement spirituelle et assimile l’apparition du
Séraphin à celle de l’ange qui, au mont des Oliviers, vint réconforter le Christ au comble du désespoir et de la
solitude.
D’un côté donc, il y a François qui, sur la montagne de l’Alverne, réussit à vaincre son désespoir en le
sublimant dans l’histoire du Séraphin, dont il s’ouvrit à Léon et aux très rares compagnons qui l’avaient suivi.
De l’autre, il y avait tous les autres frères qui assistaient à la rapide dégradation physique de leur maître et à
l’aggravation de sa tristesse.
Avec le temps, les plaies visibles sur le cadavre de François furent indissolublement soudées à la vision
de l’Alverne. Mais la discordance des diverses versions de l’épisode et la gêne perceptible dans sa narration
conservèrent la trace d’un difficile raccommodage : il s’agissait de faire coïncider la perception qu’avaient eue
les frères de l’expérience de François et le sens que le saint avait donné à la soudaine lumière qui l’avait
éclairé durant son séjour sur la montagne. Dans les plaies constatées lors de la cérémonie funèbre, la majorité
des frères reconnut des stigmates : ils expliquaient a posteriori les souffrances de François, qui avaient
culminé au temps où il avait décidé de se retirer sur l’Alverne, renonçant aux compagnons et à la prédication.
Pour lui au contraire, le prodige de l’Alverne fut le dénouement d’une terrible crise spirituelle.
Dans le commentaire de l’épisode de l’Alverne qu’il inscrivit sur le double autographe de François, Léon
plaça en effet le Séraphin et son influence apaisante au premier plan :

Après la vision et le discours du Séraphin et l’impression des stigmates du Christ dans son
corps, [François] composa ces louanges qui sont écrites de l’autre côté de ce petit morceau de
parchemin, il les écrivit de sa propre main pour rendre grâce à Dieu du bienfait qui lui avait
été accordé.

Les stigmates du Christ, que Léon distingue bien de la rencontre avec l’ange, sont compris non comme
l’empreinte concrète de la vision sur le corps de François, mais comme référence à la profonde transformation
spirituelle advenue en lui dès qu’il eut surmonté les difficultés au milieu desquelles il se débattait. En
renonçant définitivement à intervenir sur le destin de l’Ordre, de l’Église ou auprès des compagnons, en
renonçant à conduire les derniers moments de sa vie comme il l’entendait, le saint donnait la preuve qu’il avait
suivi le Maître jusqu’au bout, en toute cohérence. Aussi Léon pouvait-il appliquer le verset de saint Paul à son
ami et écrire qu’après s’être entretenu avec l’ange et avoir finalement réussi à s’abandonner à Dieu, François
portait les stigmates du Christ.
Quant à la représentation des stigmates, l’image qui, d’emblée, nous vient à l’esprit, c’est celle des
blessures du Christ imprimées dans la chair du saint. Bonaventure a triomphé, il a réussi à imposer son
François, secondé, à quelques décennies de distance, par le génie de Giotto. L’artiste sut en effet, grâce à une
heureuse formule iconographique, traduire, voire affiner, les conceptions du dernier biographe. Avant Giotto
et bien que de multiples solutions aient été essayées, la tradition iconographique était restée fidèle à l’idée de
la souffrance spirituelle : François était toujours représenté en attitude de prière, en conversation avec
l’apparition céleste, soit sans stigmates et faisant face au Séraphin, soit avec les stigmates aux mains et aux
pieds, mais jamais avec l’habit de bure déchiré pour montrer la blessure à la poitrine.
Prenons par exemple le plus ancien retable conservé représentant le prodige de l’Alverne : daté de 1235,
il est l’œuvre d’un autre Bonaventure, le peintre Bonaventure Berlinghieri de Lucques, et on peut le voir
aujourd’hui encore dans le lieu auquel il fut destiné, l’église Saint-François de Pescia. Le saint est à genoux et
lève les bras en un geste d’invocation. Pour faciliter la lecture de l’image, ses mains et ses pieds portent déjà
la trace des clous, de couleur noire et non pas rouge : il importe que l’on saisisse bien qu’il ne s’agit pas de
blessures, mais de clous de chair, comme Thomas de Celano l’avait précisé avec insistance. Le merveilleux
Séraphin, bien enveloppé dans le cocon de ses ailes, vient tout juste de descendre de l’hémisphère céleste. La
croix est absente, et seule la disposition des mains et des pieds, légèrement marqués d’un point noir, y fait
discrètement allusion. Le peintre, ou plus exactement le commanditaire du retable, s’est souvenu de
l’interprétation de Thomas de Celano, car il a bâti la composition en calquant la représentation traditionnelle
du Christ au mont des Oliviers : la comparaison avec le panneau qui illustre ce moment de la Passion dans la
porte de bronze de la cathédrale de Bénévent, datant du début du XIIIe siècle, suffit à nous en convaincre. Dans
le retable de Bonaventure Berlinghieri, l’Ange se trouve relié au saint par l’intermédiaire d’un fleuve d’or, qui
semble couper la montagne en deux. Le faisceau lumineux, parfois remplacé par des rayons distincts, signifie
la lumière du Paradis : c’est le signe conventionnel utilisé par les peintres au Moyen Âge pour montrer le
contact entre Dieu et les hommes. Il fait ici référence à l’intime entretien qui est en train de se dérouler à ce
moment. L’absence de la croix et l’indication du dialogue en cours nous prouvent que le témoignage de Léon
ne fut pas oublié : sa version dut continuer à circuler, par transmission orale, ou par des textes qui ne nous
sont pas parvenus. Ce sont donc les images, et pour certaines postérieures à la période où la Legenda maior
s’était imposée, qui nous transmirent avec obstination ces deux détails. Un changement radical devait
néanmoins se produire. Celui qui, résolument, modifia la chaîne iconographique, fut un peintre d’exception :
Giotto.
Son intervention porta principalement sur François et sur le Séraphin. Pour la première fois, dans le
décor de l’Alverne, le saint fut montré l’habit de bure ouvert et la poitrine lacérée, afin que fût bien visible la
blessure au côté droit. Le Séraphin prit sans ambages les traits du Christ et se présenta fiché sur la croix.
Giotto traça en outre des lignes couleur d’or pour relier l’un à l’autre les deux protagonistes de la scène. Tous
ces changements sont visibles sur la fresque de la Basilique supérieure d’Assise, où le peintre et l’Ordre, qui
avait commandité l’œuvre, demeurèrent fidèles à l’idée que les stigmates avaient été produits par le corps
même de François ; mais déjà, cette innovation des lignes de connexion, qui créent un rapport immédiat entre
le Christ-Séraphin et le saint, n’est pas sans introduire une certaine ambiguïté. L’attachement à
l’interprétation la plus ancienne est sensible dans le choix du tracé des lignes, qui courent selon un trajet
rectiligne, sans se croiser. En clair, elles unissent la main droite du Christ à la main gauche de François et
ainsi de suite, toujours selon un effet de miroir. Cela signifie que seul le saint est peint comme un être réel,
doté d’un corps ; le Christ-Séraphin n’est qu’une vision aérienne, immatérielle, comme s’il était l’image du
saint renvoyée par le miroir où le saint se regarde. Giotto reprit le même schéma sur le retable de l’église
Saint-François de Pise, aujourd’hui conservé à Paris, au musée du Louvre, en se contentant de faire ressortir
toujours plus nettement les traits du Christ crucifié et de gommer la présence du Séraphin. Mais à partir de la
fresque de la chapelle Bardi de l’église Sainte-Croix de Florence, le peintre fit se croiser les lignes : une ligne
unit à présent la main droite du Christ à la main droite de François et ainsi de suite. Les rayons, par
conséquent, proviennent du Christ, dont on ressent désormais la présence en chair et en os, et, selon un
parcours en diagonale, ils pénètrent comme des flèches dans la peau du saint. Toutefois, pour dissimuler
l’innovation, Giotto plaça François non pas face à l’apparition, mais de côté, comme s’il était soudain contraint
de se tourner à cause de l’éclat d’une lumière surnaturelle. Le spectateur a ainsi bien du mal à suivre la
trajectoire des rayons et seul un regard averti remarque leur changement de parcours.
La version définitive, celle par exemple de la fresque de Pietro Lorenzetti dans la basilique inférieure
d’Assise, montre que la formule inventée par Giotto s’est imposée. Sa fortune est assurée à tout jamais. Les
stigmates proviennent du Christ, les rayons sont de la couleur du sang et, tels des flèches acérées, blessent un
François ainsi divinisé, qui désormais fait franchement face à l’apparition. Pietro Lorenzetti et tous les peintres
qui viennent après lui suivent également Giotto pour le détail de la blessure à la poitrine, visible à travers une
déchirure de la robe de bure, martelant ainsi de manière décisive cette identification de François au Christ,
que Bonaventure s’était contenté de suggérer.
François, comme l’écrivit Dante, « sur le cru rocher entre Tibre et Arno, du Christ prit l’ultime sceau 9 ».

1. Jean XIX, 37.

2. Galates VI, 17.


3. Lévitique XIX, 27.

4. II Corinthiens XI, 23-28.


5. Luc XXII, 43-45.

6. Isaïe VI, 2.
7. Jean I, 1-2.

8. Isaïe IX, 68.

9. Dante, Paradis XI, 106.


7

L’adieu

C’est un François épuisé qui revint à Assise, après le séjour à l’Alverne et un court voyage de prédication
dans quelques contrées d’Ombrie et des Marches. Il ne supportait plus la lumière, pas même la lueur ténue de
la flamme qui accompagnait ses longues nuits de maladie et d’inquiétude. Il alla habiter « pour cinquante jours
et plus » dans le monastère de Saint-Damien et s’y reconstitua une petite cellule où il demeurait le plus
souvent, gisant dans l’obscurité.
François sent qu’il va mourir, mais, bien évidemment, il ne sait pas quand. Maintenant que la douleur
physique accapare une grande partie de ses pensées, il a besoin de choses simples, mais auxquelles il ne veut
pas renoncer. Il demande paix et protection, parce qu’il est faible et qu’il souffre. Avec un total détachement, il
renonce provisoirement aux amis avec lesquels il a passé tant d’années. Au seuil de la mort, il s’accorde de
revenir auprès de sa grande amie. Nous ignorons comment les sœurs, et Claire elle-même, prirent soin de
l’infirme et rien ne nous autorise à penser que la maladie justifia une soudaine familiarité ou des conversations
à bâtons rompus. Au contraire, un petit détail, dont nous allons rendre compte, nous incite à croire que l’on
continua d’observer le silence et la réserve imposés par la Règle, afin de préserver les frères des situations
équivoques qui pourraient résulter de la fréquentation imprudente des femmes. Claire pourtant dut être très
réconfortée par l’arrivée de François ; la profonde entente spirituelle qui avait autrefois uni la jeune fille et son
maître ne s’était pas affaiblie avec le temps et brillait au contraire, limpide et tranquille.
Les « filles de François » désiraient profiter de sa présence. Encouragées par frère Élie, elles insistaient
auprès de leur hôte pour qu’il acceptât de prêcher. Un jour où il se sentait mieux, François leur donna
satisfaction. Il leva les yeux au ciel en une prière muette. Il répandit ensuite de la cendre sur le sol, dessinant
un cercle autour de lui. Puis, il versa le reste sur sa tête et s’absorba dans un long silence. Enfin, il récita le
Miserere et, à la stupeur générale, sortit. Les sœurs fondirent en larmes.
François avait pris congé d’elles et de la vie, prêt à redevenir cendre et à retourner en cette terre
suggérée par le cercle tracé sur le sol. Après la faute d’Adam, Dieu lui avait dit : « À la sueur de ton visage tu
mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré 1. » Peut-être François se souvint-
il aussi du Christ, de sa prédication muette devant la femme adultère ; renonçant à la juger, le Sauveur s’était
mis à tracer en silence des signes sur le sol, dans la poussière 2. Le saint qui, des quatre Évangiles, préférait
justement celui de Jean a pu s’inspirer de ce passage : depuis Adam, la terre n’est-elle pas le lieu qui recueille
les péchés des hommes ?
Dans le silence et les ténèbres de ses yeux éteints, François n’était pas seulement à l’écoute de son mal.
Il puisait, dans le désir qu’il en avait, la force de continuer à voir la splendeur de la Création. Il ne cessait
d’éprouver de la gratitude pour le don d’un monde si beau.
Un jour, heureux d’avoir acquis la certitude que ses souffrances lui avaient gagné le Ciel, il poursuivit ses
méditations à haute voix :

Aussi, pour la gloire du Seigneur, pour ma consolation et l’édification du prochain, je veux


composer une nouvelle Louange du Seigneur pour ses créatures. Chaque jour, celles-ci servent
à nos besoins, sans elles nous ne pourrions vivre et par elles le genre humain offense
beaucoup le Créateur. Chaque jour aussi, nous méconnaissons un si grand bienfait en ne
louant pas comme nous le devrions le Créateur et le Dispensateur de tous ces dons.

Il s’assit, se concentra, puis dit : « Très haut, tout puissant et bon Seigneur ». C’est le début du
magnifique Cantique des créatures, fameux à juste titre, l’une des premières poésies écrite non plus en latin,
mais en langue italienne. Selon la Légende de Pérouse, dont nous avons tiré ce passage et qui sera notre guide
pour ces dernières pages, François en écrivit non seulement les paroles mais aussi une musique
d’accompagnement. Puis il envoya chercher frère Pacifique, « dans le siècle roi des poètes et très courtois
maître de chant », et lui enjoignit de se mettre en route avec un groupe de frères, pour rappeler que le Christ
avait sauvé le monde et louer Dieu. Il leur donna, pour ce faire, des instructions précises.
François ne pouvait plus voyager et prêcher par lui-même. Il imagina alors un autre moyen pour frapper
l’imagination de la foule et retenir son attention. Celui des frères qui savait le mieux parler en public
exhorterait d’abord l’auditoire comme à l’accoutumée. Aussitôt après, le chœur des frères devait entonner le
Cantique « comme de vrais jongleurs de Dieu » ; car, disait François : « Que sont en effet les serviteurs de
Dieu, sinon des jongleurs qui cherchent à émouvoir le cœur des hommes pour les acheminer jusqu’aux joies de
l’Esprit ? »
François pensait que la Nature est belle et bonne, qu’elle est un don généreusement accordé à l’homme,
afin qu’il s’en serve pour vivre. Le Cantique, qu’il avait en réalité appelé Cantique de frère Soleil, était une
réponse indirecte à la sombre conception cathare du monde, selon laquelle l’esprit était étouffé par le mal et la
matière. Comme à son habitude, le saint se refusait à polémiquer ou à attaquer l’interlocuteur, fût-il hérétique.
Il espérait convaincre par la force de l’exemple et par des paroles pleines de joie et d’amour :

Très haut, tout puissant bon Seigneur,


à toi sont les louanges, la gloire et l’honneur
et toute bénédiction.
À toi seul, Très-Haut, ils conviennent
et nul homme n’est digne de te nommer.
Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement messire frère Soleil,
qui est le jour, et par lui tu nous illumines.
Et il est beau et rayonnant avec grande splendeur,
de toi, Très-Haut, il porte le signe.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur Lune et les étoiles,
dans le ciel tu les as formées
claires, précieuses et belles.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent
et pour l’air et le nuage et le ciel serein
et tous les temps,
par lesquels à tes créatures tu donnes soutien.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau,
qui est très utile et humble
et précieuse et chaste.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Feu,
par lequel tu illumines la nuit,
et il est beau et joyeux et robuste et fort.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre,
qui nous soutient et nous gouverne,
et produit divers fruits
avec les fleurs colorées et l’herbe.

L’hymne loue les quatre éléments, Feu, Air, Eau, Terre, qui, selon les croyances médiévales, étaient les
composantes essentielles de toute forme de vie, y compris de la vie humaine. S’il avait été donné à François de
regarder la miniature qui orne le début de l’Évangile de Jean dans un manuscrit de la moitié du XIe siècle, je
pense qu’il l’aurait jugée en accord avec sa poésie. Le Christ y siège dans le ciel, mais ses pieds reposent sur la
terre pour rappeler sa venue parmi les hommes et son sacrifice qui devait apporter le salut ; et nous voyons en
effet que les idoles tombent tandis que Jean baptise les premiers convertis. Le Fils est adoré par les anges,
dans le ciel et sur la terre. Sur le bord de la sphère se déploient, avec leurs noms respectifs, la Mer (un homme
3
qui tient un poisson) , la Terre (une femme avec un enfant), l’Air et le Feu (le premier tenant dans ses mains le
disque de la Lune, le second celui du Soleil). L’ouverture de l’Évangile de Jean est reportée en haut de la
page : In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum (« Au commencement le
Verbe était et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu »). Ce verset fournit évidemment une excellente
occasion de représenter la Création, comme le souligne l’inscription qui figure au centre : Omnia per ipsum
facta sunt et sine ipso factum est nihil (« Tout a été créé par Dieu et sans lui, rien ne peut être créé »).
Pour François, la plus belle des créatures, la plus aimée est le Soleil, pour sa lumière qui le fait
ressembler à Dieu, Soleil de justice. Le saint disait : « Au lever du soleil, tout homme devrait louer Dieu d’avoir
créé cet astre qui pendant le jour donne aux yeux leur lumière ; le soir, quand vient la nuit, tout homme devrait
louer Dieu pour cette autre créature, notre frère le Feu qui, dans les ténèbres, permet à nos yeux de voir
clair. » Combien poignantes sont ces paroles de François, désormais presque aveugle ! Elles révèlent la
générosité de son âme, capable de continuer à aimer la lumière sans plus la voir, capable d’aimer la joie du
souvenir.
Initialement, le Cantique se terminait sur la louange de la Création, mais le saint poète ajouta encore une
strophe lorsqu’il apprit que l’évêque et le podestat d’Assise se faisaient la guerre à coups d’excommunications
et de bannissements :
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour ceux qui pardonnent par amour pour toi
et supportent maladies et tribulations.
Heureux ceux qui les supporteront en paix,
car par toi, Très-Haut, ils seront couronnés.

François, qui avait placé au-dessus de tout l’amour du prochain, la paix et la concorde, éprouvait une
douleur insupportable devant ce déferlement de haine. De nouveau, il projeta une sorte de spectacle : il
demanda et obtint que l’évêque, le podestat et les habitants d’Assise se rassemblent sur la place du cloître du
palais épiscopal devant lesquels ses frères chanteraient le Cantique de frère Soleil, complété de la nouvelle
strophe du pardon. Les paroles, la mélodie, les circonstances de la composition émurent profondément les
deux adversaires, qui se présentèrent respectivement des excuses.
Bien que gravement malade, le saint ne resta pas toujours à Assise. Pressé par la sollicitude anxieuse des
frères, qui ne se résignaient pas à voir son état empirer, il se décida à entreprendre de petits voyages pour se
soumettre à différentes thérapies. Frère Élie en particulier, qui veillait constamment le malade, mais aussi le
cardinal Hugolin insistaient pour que François acceptât de se laisser soigner avec docilité. Après quelques
refus, par obéissance, l’infirme céda. Les médecins appliquèrent leurs remèdes, empiriques, excessivement
douloureux et, nous le savons hélas, inutiles. Pour tenter d’enrayer la maladie des yeux, on fit venir un
chirurgien à l’ermitage de Fonte Colombo, près de Rieti. À l’aide d’un fer chauffé à blanc, il pratiqua une
cautérisation dans la région située entre les oreilles et les tempes, sans anesthésie naturellement. Il espérait
ainsi arrêter le flux des humeurs qui coulaient en permanence des pauvres yeux du malade. Tandis que les
frères fuyaient, incapables de soutenir le spectacle d’une intervention qui avait tout de la torture, François,
quant à lui, adressait à frère Feu de douces et affectueuses paroles ; il s’en remit à sa courtoisie et supporta
tranquillement la brûlure.
En avril 1226, il dut se rendre à Sienne pour de nouveaux traitements. Durant ce séjour, il se trouva au
plus mal, il eut des crachements de sang et les compagnons furent persuadés qu’il allait mourir. Ils lui
demandèrent un souvenir, un adieu, et François, épuisé par la maladie et la souffrance, dicta un Testament, en
quelques mots :

Qu’en signe et souvenir de ma bénédiction et de mon testament, [les frères] s’aiment toujours
mutuellement, qu’ils aiment et observent toujours notre dame la sainte Pauvreté et qu’ils se
montrent toujours fidèles et soumis aux prélats et à tous les clercs de la très sainte mère
l’Église.

Aucune autre valeur ne surpasse à ses yeux l’amour charitable et l’état de pauvreté ; eux seuls
permettront toujours aux frères l’accueil spontané du déshérité, du pauvre, du lépreux et le partage de sa vie
sans la moindre réserve, avec amour, puisque c’est déjà la leur. Le saint a enfin le souci de protéger les
frères : s’il leur recommande l’obéissance à l’Église, c’est aussi pour leur éviter de tomber dans les mailles
rigides de sa structure et de ses préceptes.
François ne mourut pas à Sienne. Il réussit à retourner à Assise à la fin de l’été 1226, après avoir fait
halte à l’ermitage des Celles, dans les environs de Cortone, et à Bagnara. C’est probablement aux Celles,
durant une courte période de rémission, qu’il dicta un second Testament, plus long cette fois. Quelques pages,
complexes et tragiques, dans lesquelles il récapitule sa vie et son expérience ; il y rappelle son entière fidélité
à la première Règle, au travail manuel, au soin des lépreux et exige des frères le même respect : comme s’il
allait tout recommencer depuis le début, comme s’il pouvait compter, autant que les frères qu’il est sur le point
de quitter, sur un long avenir rempli de nouveaux projets. Il revendique l’originalité de son œuvre, voulue par
Dieu et non par une Église envers laquelle il professe respect, tout en gardant une distance sereine. Il se
déclare prêt à honorer tous les prêtres, y compris ceux qui se montrent indignes et qui vivent en état de péché,
« parce que dans ce siècle je ne vois rien corporellement du très haut Fils de Dieu, sinon son très saint corps
et son très saint sang qu’eux-mêmes reçoivent et qu’eux seuls administrent aux autres ». Les prêtres sont les
seuls à pouvoir assurer ce contact « physique » avec la divinité, dont François ressent le besoin impérieux, en
cela pleinement homme de son temps. Mais, à aucun moment, il n’évoque l’Église comme un guide ou une
référence : « Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire,
mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. Et moi je le fis
écrire en peu de mots et simplement, et le seigneur pape me le confirma. » Sachant la mort toute proche,
redoutant le moment où il ne serait plus là pour lutter et défendre sa première Règle, il se résigne à de graves
compromis pour qu’en survive, au moins en partie, l’esprit. François s’était toujours refusé à punir ou à
corriger les frères qui avaient abandonné la pauvreté et la simplicité des débuts car, disait-il, son magistère se
fondait sur l’Évangile et non sur le pouvoir : « Si je ne puis, par mes exhortations et mon exemple, les réprimer
ni les corriger, je ne veux pas devenir un bourreau qui punit et flagelle, comme fait le bras séculier. » Or, le
voilà contraint à présent – et avec quelle amertume ! – d’ordonner que le frère coupable soit livré par les
compagnons à leur supérieur, qui devra « le garder fortement jour et nuit comme un homme dans les liens, en
sorte qu’il ne puisse être enlevé de ses mains » jusqu’à ce que la sentence s’ensuive.
Mais le temps manquait. Ce second Testament était un document officiel et, François ne l’ignorait pas, le
dernier.
Et que le ministre général et tous les autres ministres et custodes soient tenus par obéissance
de ne rien ajouter ni retrancher à ces paroles. Et qu’ils aient toujours cet écrit avec eux à côté
de la Règle. Et dans tous les Chapitres qu’ils tiennent, quand ils lisent la Règle, qu’ils lisent
aussi ces paroles. Et à tous mes frères, clercs et laïcs, j’interdis fermement par obéissance de
mettre des gloses ni à la Règle ni à ces paroles en disant : « C’est ainsi qu’on doit les
comprendre. » Mais comme le Seigneur m’a donné de dire et d’écrire simplement et purement
la Règle et ces paroles, ainsi comprenez-les simplement et sans glose et observez-les et
mettez-les en œuvre saintement jusqu’à la fin !

Au fur et à mesure que François dicte, on sent monter sa préoccupation ; il passe du « ils » au « vous »,
d’un futur : lointain à l’immédiateté du présent, des frères à venir aux siens, croyant pouvoir compter sur leur
affection et leur obéissance.
Il n’en fut pas ainsi. Quatre ans après la mort de François, deux ans après sa canonisation, la bulle Quo
elongati, promulguée par Grégoire IX le 28 septembre 1230, ôta au Testament sa valeur d’écrit contraignant et
de complément de la Règle. Le pontife, l’ex-cardinal Hugolin nommé protecteur de l’Ordre en 1220 et
assurément très lié au saint, en affirmant que les frères n’étaient pas tenus d’obéir aux dernières volontés de
François, avait cherché à aplanir les violentes dissensions internes à l’Ordre. La pauvreté était au centre des
débats. Les frères étaient, sur ce point, divisés en deux clans : les plus rigoristes, qui souhaitaient sa plus
stricte observance, à titre individuel et à titre collectif ; les plus modérés, qui n’excluaient pas que l’Ordre au
moins pût posséder des biens. L’opposition entre les rigoristes et leurs adversaires, Spirituels et Conventuels,
comme on commencera à les appeler à partir de Clément V, mort en 1314, durera des siècles, entraînant son
cortège de déchirements et de très lourds dommages : la prison à vie, voire la mort, sera le prix à payer par
certains franciscains pour avoir voulu défendre leurs idées.
On ne laissa pas François mourir à Sienne, aux Celles ou à Bagnara. Son corps, promis à se transformer
rapidement en très précieuses reliques, devait appartenir à Assise, reposer à l’intérieur de ses murailles et, de
là, dispenser ses miracles aux futures foules de pèlerins venues prier sur sa tombe, attirés par la renommée du
saint, poussées par leur espoir compulsif de réconfort.
Ainsi, décida-t-on d’entreprendre, à petites étapes, le voyage de retour vers Assise. L’infirme aurait
souhaité revoir aussitôt sa chère Portioncule, mais, là encore, il n’obtint pas satisfaction. Les habitants
d’Assise craignaient que les frères n’enlèvent la dépouille, pour peu que le saint mourût de nuit, afin de la
transporter dans une autre cité. Redoutaient-ils Pérouse et ses habitants détestés ? Les misérables habitations
des frères, qui voisinaient avec la petite église, étaient sans défense, et indéfendables. On ne pouvait exclure
un coup de main, des uns ou des autres, pour s’emparer de François, mort ou vif. Il valait mieux dans ces
conditions que le malade habitât au palais épiscopal, afin de permettre aux gardes de faire des rondes toutes
les nuits et d’assurer sa surveillance.
Désormais, François ne quittait plus son lit, assisté par les compagnons, mais dont l’impatience ne
cessait de croître. Même ceux qui l’aimaient sincèrement en arrivaient à oublier l’ami, ses terribles
souffrances, pour ne plus voir en lui qu’un corps auquel la mort seule donnerait un prix extraordinaire. C’est
ainsi qu’« un frère, homme spirituel et saint », osa un jour le plaisanter et lui demander en riant : « Combien
vendras-tu tes hardes au Seigneur ? Bientôt des baldaquins et des soieries précieuses couvriront ce corps
revêtu maintenant de haillons. »
Le saint ne réussissait pas encore à mourir. Il demandait souvent aux compagnons, de jour comme de
nuit, de lui chanter le Cantique de frère Soleil, espérant y puiser quelque soulagement pour l’esprit et se
donner un peu de courage. Ce chant lui tenait compagnie, au creux du silence qui enveloppait la ville
endormie. Les gardes aussi, se disait François, contraints de veiller à cause de lui, seraient contents
d’entendre ces mélodies et ces voix.
Élie, en revanche, n’était pas content du tout de ces écarts répétés. Le mourant était un homme public,
déjà auréolé d’une réputation de sainteté, le fondateur de l’Ordre. François ne pouvait s’accorder la liberté
d’organiser sa fin. Comment pouvait-il oublier que son trépas serait bientôt décrit et médité, instant après
instant ? Il fallait que sa mort fût édifiante, exemplaire.
Deux ans plus tôt, Élie avait fait un rêve qui annonçait, justement à deux années d’échéance, la fin du
compagnon déjà gravement malade. Ce songe lui avait inspiré l’idée qu’il pourrait devenir le metteur en scène
des derniers jours de François : il lui suggéra donc d’adopter un autre comportement, le rappelant à ses
responsabilités. Ces chants auraient bien pu déconcerter, scandaliser même, les habitants qui vénéraient déjà
le moribond comme un saint : « Comment peut-il montrer une si grande joie alors qu’il va trépasser ? Ne ferait-
il pas mieux de penser à la mort ? » François eut un dernier sursaut de vitalité, s’enflamma et répondit : il
n’avait nul besoin de se préparer à mourir car, bien avant le rêve d’Élie, il avait déjà médité jour et nuit sur sa
propre fin. À présent, il se sentait prêt. Ni componction, ni larmes donc : « Frère, laisse-moi me réjouir dans le
Seigneur et chanter ses louanges au milieu de mes infirmités : par la grâce du Saint-Esprit je suis si
étroitement uni à mon Seigneur que, par sa bonté, je puis bien me réjouir dans le Très-Haut Lui-même ! » Puis,
le médecin lui ayant, appris qu’il lui restait vraiment très peu de temps à vivre, François fit quérir frère Ange
et frère Léon et leur demanda de lui chanter à nouveau son poème, auquel il avait ajouté entre-temps une
strophe sur la mort :

Loué sois-tu, mon Seigneur,


pour sœur notre Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper.
Malheur à ceux qui mourront
dans les péchés mortels,
heureux ceux qu’elle trouvera dans tes très
saintes volontés,
car la seconde mort ne leur fera plus mal.
Louez et bénissez mon Seigneur,
et rendez-lui grâces
et servez-le avec grande humilité !

Les deux frères obéirent et leur chant s’éleva, entrecoupé de larmes. François, en paix, s’apprêtait à
embrasser la dernière « sœur ». Le Cantique des créatures était bien fini.
Sentant qu’il s’en allait, le malade demanda qu’on le rapportât là où il avait commencé sa vraie vie en
compagnie des frères, à la Portioncule. On lui donna enfin satisfaction. Après Claire, il y avait une autre
grande amie qu’il désirait encore revoir, Jacqueline de Settesoli, une noble romaine, veuve de Gratien
Frangipani. Il lui fit écrire : qu’elle vienne immédiatement ! Qu’elle apporte, en prévision de ses funérailles
prochaines, de la cire et du drap gris, couleur cendre, pour confectionner sa tunique mortuaire ! François
voulait être revêtu de gris dans sa bière, comme les cisterciens de France, note la Légende de Pérouse, pour
que tous aient à se souvenir que même un saint est un homme, destiné comme tout un chacun à redevenir
cendre et poussière. Il fit aussi demander à Jacqueline de lui porter de ces petits gâteaux qu’elle lui avait
maintes fois fait goûter à Rome : des frangipanes, à base d’amande, de farine et de miel.
Comme les frères cherchaient un messager pour porter la lettre, miracle : Jacqueline frappe à la porte !
Stupeur, hésitation. Pouvait-on la laisser entrer, alors que selon la volonté même du saint, ce lieu était interdit
aux femmes ? Certainement, répondit François, pour frère Jacqueline, ainsi qu’il l’appelait familièrement,
aucun interdit ne vaut.
Tout se déroula ensuite comme le prévoit la pieuse Légende d’un saint. Proclamation du miracle des
stigmates, pleurs de Claire et de ses sœurs lors des funérailles solennelles, puis ensevelissement à Saint-
Georges, floraison immédiate des miracles sur la tombe et deux ans plus tard, en présence du pape
Grégoire IX, fastueuse cérémonie de canonisation. Pendant ce temps, frère Élie avait lancé les travaux de la
dernière demeure, une double basilique, grandiose, dont les murs, entre la moitié du XIIIe siècle et le début du
e
XIV , devaient être entièrement couverts de peintures à fresque.
De la Portioncule, reste la minuscule église, perdue à l’intérieur de la gigantesque Sainte-Marie-des-
Anges qui la surplombe et l’engloutit. Ni la maison de la vie, ni celle de la mort, où le saint corps fut transféré
dès 1230, ne respectent l’humble François de pauvreté.
Gardons plutôt ce souvenir, dans sa fraîche simplicité : l’homme souriant à la vue de l’amie qui lui
apporte le petit gâteau désiré et lui redonne affectueusement courage pour son difficile adieu.

1. Genèse III, 19.

2. Jean VIII, 11.


3. Rappelons que le nom de la mer est neutre en latin et masculin en italien (N.d.T.).
Notes bibliographiques

Les sources franciscaines citées au fil de l’ouvrage peuvent être lues en version française dans
François d’Assise. Écrits, éd. T. Desbonnets, J.-F. Godet, T. Matura et D. Vorreux, Paris (Sources
chrétiennes, 285), 1981, et Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies, éd.
T. Desbonnets et D. Vorreux, Paris, 1981. Pour les romans de chevalerie voir, entre autres, Chrétien de
Troyes. Romans de la Table ronde, éd. J.-P. Foucher, Paris, 1970 (N.d.T.).


Pour les sources franciscaines en latin, voir :

Bonaventurae Legenda maior s. Francisci, dans Analecta franciscana, X, Quaracchi, 1926-1941, p. 557-
652.
Bullarium franciscanum Romanorum pontificum constitutiones, epistolas, ac diplomatas continens, éd.
G.I. Sbaraglia, Rome, 1759.
Sancti patris Francisci Assisiensis Opuscula, éd. K. Esser, Grottaferrata, 1978.
Helias Epistola encyclica de transitu s. Francisci, dans Analecta franciscana, X, p. 523-528.
Legenda trium sociorum, éd. T. Desbonnets, dans Archivum franciscanum historicum, 67, 1974, p. 38-
144 ; le texte de la Legenda se trouve p. 89-144.
Les Livres du roy Modus et de la royne Ratio, éd. G. Tilander, Paris, 1932, I-II.
Sacrum commercium sancti Francisci cum domina Paupertate, éd. S. Brufani, Assise, 1990.
Scripta Leonis, Rufini et Angeli sociorum s. Francisci, éd. R.B. Brooke, Oxford, 1970.
Speculum perfectionis, éd. P. Sabatier, Manchester, 1928.
Testimonia minora saeculi XIII de s. Francisco Assisiensi collecta, éd. L. Lemmens, Quaracchi, 1926.
Thomae de Celano Vita prima sancti Francisci, dans Analecta franciscana, X, Quaracchi, 1926-1941, p. 3-
117.
Thomae de Celano Vita secunda sancti Francisci, ibid., p. 129-268.
Thomae de Celano Tractatus de miraculis b. Francisci, ibid., p. 271-330.


Pour la bibliographie relative aux divers points traités, je renvoie à mon Francesco e l’invenzione
delle stimmate. Una storia per immagini e parole fino a Giotto ed a Bonaventura, Turin, 1993 ; ainsi
qu’à :

A. Bartoli Langeli, « La realtà sociale assisana e il patto del 1210 », dans Assisi al tempo di san
Francesco, Atti del V Convegno internazionale di studi francescani, Assise, 1978, p. 273-336.
G. Basetti-Sani, La cristofania della Verna e le stimmate di san Francesco per il mondo musulmano,
Vérone, 1993.
J. Dalarun, Francesco : un passaggio. Donna e donne negli scritti e le leggende di Francesco d’Assisi,
postface de G. Miccoli, Rome, 1994 ; trad. fr. François d’Assise : un passage. Femmes et féminité
dans les écrits et les légendes franciscaines, Arles, 1997.
F. Gabrieli, « San Francesco e l’Oriente islamico », dans Espansione del francescanesimo tra Occidente e
Oriente nel secolo XIII, Atti del VI Convegno internazionale di studi francescani, Assise, 1979,
p. 108-122.
R. Manselli, « Assisi tra impero e papato », dans Assisi al tempo di san Francesco, p. 349-357.
G. Miccoli, Francesco d’Assisi. Realtà e memoria di un esperienza cristiana, Turin, 1991.
W. Schenkluhn, San Francesco in Assisi : Ecclesia specialis, Milan, 1994.
M. Vommaro, I miracoli di san Francesco nella trilogia celanese, thèse de l’université de Tor Vergata,
Rome, 1995.

Ces références ne supposent pas, de ma part, une adhésion inconditionnelle aux thèses de chacun
des auteurs. Elles expriment en revanche une dette à leur égard, car dans chacun de leurs travaux, j’ai
trouvé, à tout le moins, des stimulations à la réflexion et à la méditation qui m’ont aidé à rédiger cet
ouvrage.
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