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Droite Enquête sur Allemagne Le charbon Spécial placements Optimiser

la nostalgie RPR plutôt que l’atome ses plans d’épargne entreprise

L 13780 - 2566 - F: 5,00 €


www.lepoint.fr Hebdomadaire d’information du jeudi 14 octobre 2021 n° 2566 - 5 €

France-Algérie
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Guerres secrètes
De Zemmour à Plenel,
le poids du passé
algérien sur la
politique française
Les dessous de la
brouille Paris-Alger
Mémoire, économie,
immigration... LUDOVIC MARIN/AFP - FAROUK BATICHE/RÉA POUR « LE POINT »

Les sujets qui fâchent

Les présidents
français et algérien,
Emmanuel Macron
et Abdelmadjid Le tramway
jaune avance lentement
Tebboune.
CHRONIQUE

Refaire la guerre ou sa vie ?


PAR KAMEL DAOUD

Face au vide, les petits-enfants de la décolonisation poursuivent un ennemi depuis longtemps parti.

S
ur les murs d’un vieux village oranais, à l’ouest d’Alger, fraction à la filiation, une bâtardise, une traîtrise. La France
un début de poème surprenant : « Nous n’accepterons serait partie en laissant sur place des gens qui lui sont
jamais une assimilation, et nous refusons la naturalisation/ ­fidèles ? Qui sont ses descendants, sa lignée ?
Nous rejetons l’intégration et nous ne serons jamais français. » L’expression, prise à la lettre, aurait dû désigner les
S’il avait été écrit il y a soixante ans, à l’époque du référen- ­seconde et troisième générations de Français d’origine
dum sur l’autodétermination de l’Algérie en 1962, le poème algé­rienne, mais ce n’est pas le cas. Ici, en Algérie, c’est une
aurait eu du sens. Mais aujourd’hui ? Pour un étranger, le insulte, la preuve matérielle et génétique d’un complot,
poème rageur, bien calligraphié sur le mur ancien d’une le slogan d’une campagne électorale ou le lyrisme d’un
cave à vin française, serait un bel anachronisme, sinon ministre quand il veut se faire applaudir. La France mè-
l’aveu d’une absurde immobilisation du temps. C’est ce- nerait encore la guerre à l’Algérie, mais par délégation :
pendant méconnaître une réalité algérienne : les nouvelles l’Histoire le dit, le régime le répète, les imams l’affirment
générations, celles qui depuis une décennie répètent ces en remontant aux croisades, etc. Comment échapper alors
serments irréels, se sentent missionnées à la conscription hystérique ? La jeune
et ne trouvent plus du sens, souvent, que génération algérienne se croit dans l’obli-
dans deux projets contradictoires : l’immi- gation de mener cette guerre absurde et
gration clandestine ou la haine de la France. délirante contre un ennemi invisible et
Cette guerre imaginaire est doublement depuis longtemps parti. Une guerre ima-
surprenante : elle est anachronique, et ceux ginaire qui aide à se définir, à s’expliquer
qui la mènent sont souvent âgés d’à peine l’échec au présent, à ne pas mourir et à
30 ans. Verbe haut, colère dure, détestation tuer le temps. Mais pour quelles raisons
partagée d’un pays dont ces jeunes ne savent refait-on, dans le délire, la guerre à la
rien, sauf ce que leur ont inculqué le ma- France alors qu’on est né des décennies
nuel scolaire, la propagande antifrançaise, après la tragédie ? Parce que la vie d’un
la littérature islamiste sur les nouvelles jeune n’a aucun sens ou presque si elle
croisades ou la judéophobie. Une rancune ne rejoue pas le passé épique. Mais aussi
que souvent on ne retrouve pas chez la parce qu’un esprit né dans le vide et le dé-
vieille génération, qui a vécu la guerre, qui senchantement apprend très tôt en Al-
s’en souvient autrement, presque en paix malgré la dou- gérie que la réussite, c’est d’être mort durant la guerre
leur. Une génération silencieuse qui a vécu « la complexité d’indépendance ou surtout d’être devenu un vétéran de
humaine de cette époque », me précise un ami. guerre, vieux décolonisateur. C’est la guerre qui assure le
Il y a deux mois, dans un taxi, un jeune chauffeur, coupe sens à l’Histoire, la pension, la rente, le mana du chef et la ILLUSTRATION : DUSAULT POUR « LE POINT »

de cheveux imitation star de football, barbe légère et vê- participation à l’épopée. La guerre et la religion. Et si on
tements de marque, essaie d’entretenir la conversation peut détester la France au nom des deux, le portrait du
avec l’auteur. Les incendies dévorent les gens et les arbres guerrier imaginaire s’en retrouve complété.
à ce moment. C’est l’été, dur, sans eau et inquiétant comme Cette tragédie du vide chez les petits-enfants de la
une malédiction. On bifurque sur la quête de l’identité ­décolonisation n’intéresse pas. Ses figurants négligés et
des pyromanes, et soudain l’expression fuse : « Ce sont eux, invisibles se livreront jusqu’au bout à un simulacre qui
les fils de la France, ouled França. » Le jeune chauffeur pro- croit combler une mémoire faussée et un présent ana-
nonce le verdict avec une certitude absolue. L’expression chronique. Et de cet infanticide absurde beaucoup sont
« fils de la France » est étrange aussi : elle exprime une in- coupables et fiers de l’être §

On apprend très tôt en Algérie que la réussite,


c’est d’être mort durant la guerre d’indépendance.

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MAGAZINESUJET
EN COUVERTURE

France-Algérie : gue
Enquête. Contrats bloqués,
« French bashing »,
visas… Au-delà des enjeux « La nation algérienne
mémoriels, les vraies post-1962 s’est
raisons de la brouille. construite sur une rente
PAR ADLÈNE MEDDI, NOTRE CORRESPONDANT À ALGER
mémorielle et qui dit :
tout le problème, c’est
«L
a France se comporte encore comme si elle était un
empire. Mais pour l’Algérie, elle n’est qu’un pays
comme un autre. Si elle veut investir, elle doit doré- la France. »
navant faire la queue, comme tout le monde ! » Ce soir d’oc- Emmanuel Macron, le 30 septembre.
tobre à Alger, les bulles du champagne ne parviennent
pas à adoucir les tensions qui s’invitent à un banal dîner
entre Français et Algériens. « On verra quand vous aurez
besoin d’acheter du blé… », ironise un convive français.
« Pour préserver la paix dans le monde, il vaut mieux parfois
ne pas se dire toutes les vérités », essaie de dédramatiser un
entrepreneur de l’agroalimentaire. Cet automne, les fric-
tions entre Alger et Paris se répandent comme un ma-
laise diffus, perturbant jusqu’aux mondanités.
Dire la vérité, c’est pourtant ce qu’a décidé de faire
Emmanuel Macron. Fin septembre, le président de la
République française choisit une rencontre avec des
descendants de protagonistes de la guerre d’Algérie pour
pointer du doigt le « système politico-militaire » algérien,
accuser ses dirigeants de cultiver une « rente mémorielle »
et même douter de l’existence d’une nation algérienne
avant la conquête française de 1830, cédant ainsi, selon
plusieurs sources informées des jeux de pouvoir à Pa-
ris, aux « faucons de l’Élysée » qui préfèrent aller à l’af-
frontement avec l’Algérie ou avec le Mali. Ces mêmes
sources assurent que le président n’a cependant fait
qu’exprimer ses convictions : « Il estime qu’il ne fait pas
partie de la génération qui a connu la colonisation et veut se
débarrasser de ce sujet. »  De l’autre côté de la Méditerra-
née, c’est également sur les questions mémorielles que
les ripostes sont organisées : le ministre des Affaires
AFP

étrangères a a­ ccusé Paris de « faillite mémorielle » et celui


des Affaires religieuses a contre-attaqué en évoquant
une Algérie, « puissance maritime redoutée en Méditerra-
née », qui n­ ourrissait « une France dont le peuple
criait famine et mangeait des rats ». 
Pour autant, sur le terrain, tous
les acteurs de la relation bila-
térale s’accordent à dire
que le contentieux
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rres secrètes
a­ utour de la mémoire n’est pas au cœur des tensions des
derniers mois. « Pour s’en convaincre, il faut remonter le
temps jusqu’au printemps », raconte un chef d’entreprise
français à Alger, qui rappelle le clash diplomatique sur-
« Nous devons fidélité venu après l’annulation, en avril, de la cinquième ses-
sion du Comité intergouvernemental de haut niveau
au serment de franco-algérien. Ce minisommet, qui devait se tenir à
Alger avec le Premier ministre français, Jean Castex, avait
nos 5 630 000 martyrs été « reporté à une date ultérieure » à la dernière minute
par les autorités algériennes, vexées de voir le nombre
dont nous devons de ministres se réduire de jour en jour – officiellement
en raison de la pandémie. En juin, le président Tebboune
­exalter la mémoire. » était revenu sur l’incident dans une interview accordée
Abdelmadjid Tebboune, président au Point : « La représentation française, composée au départ
de la République algérienne, le 10 octobre. de dix ministres, avait été réduite à six, puis à quatre et enfin
à deux ministres, pour discuter avec… dix ministres algé-
riens ! Celui qui a pensé que cela pouvait se faire ainsi ne connaît
rien ni à l’Algérie ni à la manière de travailler en bilatéral. »

Boycott. Dans le milieu économique français, on ré-


pète à l’envi que « les freins mis aux investisseurs français »
sont « depuis des années » bien plus importants que « pour
n’importe quel autre investisseur étranger », en citant en
exemple Total, Renault, Peugeot qui ont vu leurs ambi-
tieux projets malmenés, et, plus récemment, Suez et la
RATP, dont les contrats n’ont pas été renouvelés dans la
gestion de l’eau et du métro d’Alger. « L’idée accompa-
gnant un méticuleux French bashing est que la France aurait
“trop’’ profité des réseaux du président Bouteflika », s’in-
surge-t-on côté français. « Au détour de certaines discus-
sions avec nos partenaires officiels, on nous le faisait souvent
comprendre. Les Algériens ont sciemment entretenu un amal-
FAROUK BATICHE/REA POUR « LE POINT »

game entre les oligarques, tombés après la chute des Boute-


flika, et la France. Une manière de redistribuer les cartes et
de choisir, pour l’après-Bouteflika, de nouveaux partenaires »,
assène un spécialiste de la relation bilatérale. 
L’actualité a vite donné raison aux chefs d’entreprise
qui appréhendaient « des répercussions économiques » à la
crise diplomatique : vingt influents hommes d’affaires
de la région de Batna (est de l’Algérie) ont annoncé, le
7 octobre, leur décision de boycotter toute coopération
avec des entreprises françaises et d’abandonner tous les
contrats en projet avec des partenaires tricolores. D’après
les médias locaux, cette attitude « devrait se généraliser à
tous les opérateurs algériens en lien avec des sociétés françaises
à travers le pays ». « Au-delà du French bashing qui s’est ren-
forcé en Algérie, comme partout dans l’Afrique franco-
phone d­ epuis l’intervention en Libye [en 2011], la France
ne comprend pas que la société algérienne et ses élites
ont beaucoup changé depuis vingt ans », …
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MAGAZINESUJET
EN COUVERTURE
Alliés.
Les ­présidents turc
et algérien, Recep
Tayyip Erdogan
et Abdelmadjid
­Tebboune, après
la ­signature d’un
­accord bilatéral,
le 26 janvier 2020.

… ­observe un ancien haut cadre de l’État. « Depuis


la fin des violences des années 1990, les Algériens regardent
le monde et s’y projettent. Il y avait Paris, aujourd’hui il y
Russie, Turquie, Italie…
a Dubai, Istanbul, Londres, Doha ou Séoul. De jeunes gé- Les nouveaux amis de l’Algérie
nérations se décomplexent par rapport à la prétendue su-
périorité des anciennes élites francophones », poursuit-il. « Si Alger a commencé à diversifier duction de polypropylène
les Algériens décident de diversifier leurs p­ artenariats, c’est ses partenaires économiques dans la ville de Ceyhan.
leur droit le plus absolu, réagit le représentant d’une et stratégiques bien avant Sur le plan stratégique, Alger
marque hexagonale à Alger. Mais que cela soit claire- la dernière brouille avec Paris. compte sur Rome pour lancer
ment formulé et assumé. Il faudrait aussi qu’ils dépassent Sur le plan militaire, l’armée une nouvelle dynamique euro-
ce paradoxe qui fait qu’ils privilégient les partenariats éco- algérienne a trouvé un méditerranéenne. Le président
nomiques “couverts’’ par l’État français tout en nous en ­nouveau partenaire : la Russie. italien, Sergio Mattarella,
voulant, à nous, entreprises privées, à chaque épisode de Après avoir organisé des ­effectuera les 6 et 7 novembre
tension politique. Nous restons otages des passions fran- manœuvres militaires com- une visite d’État à Alger.
co-algériennes, au point qu’on en est à se demander si To- munes, fin septembre, sur la Au programme : des questions
tal sera encore dans le coup pour les prochains appels d’offres base navale de Mers el-Kébir, politiques (Libye, gestion des
sur les hydrocarbures fin 2021, début 2022. Dans le cas des soldats algériens ont parti- flux migratoires) mais aussi et
contraire, ça sera un message très clair… »  Un autre cipé à des exercices de combat ­surtout économiques (énergie,
homme d’affaires français versé dans l’agroalimen- en Ossétie du Sud, notamment aviation…). En 2020, l’Algérie
taire défend : « La France, contrairement aux “amis’’ de pour tester le nouveau fusil était le premier fournisseur de
l’Algérie, comme les Chinois, les Turcs ou les Russes, est la d’assaut Kalachnikov AK-12. gaz de l’Espagne et le deuxième
seule qui ambitionne des implantations industrielles du- Sur le plan économique, le rap- fournisseur de l’Italie.
rables avec, comme horizon à moyen terme, l’algérianisa- prochement avec la Turquie L’Algérie compte aussi sur
tion des projets. » « On ne peut pas continuer à se fâcher est bien avancé. Le président d’autres partenaires dans
avec nos voisins [l’Algérie a annoncé la rupture de ses ­algérien Tebboune effectuera le domaine de l’énergie et des
relations diplomatiques avec le Maroc fin août, NDLR], à Istanbul sa première visite mines, comme la major norvé-
nos alliés et nos clients ! » s’emporte un patron algérien. ­officielle après sa dernière et gienne Equinor, qui devrait
L’Algérie a réussi à dépasser le cap de la crise macroécono- longue ­hospitalisation en ­exploiter un nouveau gisement
mique. Pour les Français, comme pour les Algériens, c’est ­décembre prochain. Il sera reçu de gaz dans le Sud algérien,
une occasion à saisir dans la perspective de la relance mon- par Recep Tayyip Erdogan, qui ­estimé à 400 milliards
diale et de la relocalisation industrielle vers la Méditerra- aura à cœur de mettre en scène de mètres cubes, second plus
née. Mais pour ce faire, nous devons dépassionner le la signature de trois contrats grand bassin gazier du pays.
bilatéral et assumer des réformes urgentes, et surtout ar- entre le géant des hydro­ En outre, les Chinois, les Amé-
rêter de taper sur la France au moindre mal de tête ! » carbures algérien Sonatrach et ricains et les Indonésiens sont
MURAT KULA/AFP

À côté des malheurs récurrents du secteur privé, la société turque Renaissance. dans les starting-blocks pour
se sont accumulés de nombreux grains de sable dans Ensemble, ils vont développer le mégaprojet d’exploitation
les rouages de la coopération entre Paris et Alger et le projet pétrochimique de pro- du phosphate dans le Sud §
qui, à force, ont fini « par complètement bloquer …
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MAGAZINESUJET
EN COUVERTURE

Des visas qui Des expulsés qui ne le sont pas Des exportations françaises en berne
se font rares Nombre d’obligations de quitter Échanges de biens entre la France
ORT
Nombre de visas français le territoire français (OQTF) délivrées et l’Algérie en 2019 et évolution sur un an
aux ressortissants algériens
PASSEP

délivrés aux ressortissants


algériens en 2019 et 2020 de janvier à juin 2021 Exportations
françaises vers
s d’
2019
l’Algérie
milliard euros (–
5
274421

7%
2
4,9
– 73,3 %

)
Excédent
entre 2019 commercial français
et 2020 (730 millions d’euros)
OQTF délivrées
7731 –34 %
par rapport
Expulsions à 2018
effectives 95

%)
4,1
2020
22 m il +1
73276 Exportations liards d’euros (
algériennes Source : ambassade
Source : ministère de l’Intérieur français. Source : ministère de l’Intérieur français. vers la France de France en Algérie.

… la machine », selon nos interlocuteurs. Fin sep- et la forme de l’engagement post-Barkhane). « La France
tembre, le gouvernement français a annoncé une ré- attendait une formulation claire du côté algérien sur la fa-
duction de moitié des visas accordés aux Algériens çon dont Alger comptait s’engager après le redéploiement
en guise de représailles face au refus d’Alger d’accueil- français au Sahel, mais en vain. On pourrait alors com-
lir les immigrés clandestins expulsés de France. Pa- prendre la colère de Macron si des promesses ont été tenues
ris avait réitéré son souhait de voir Alger récupérer et non assumées ensuite », conjecture un éditorialiste al-
les quelque 7 700 personnes visées par une obligation gérois. « Il ne faut pas tout mélanger, tranche-t-on du
de quitter la France, alors que l’Algérie n’avait permis Lire aussi côté des sécuritaires algériens. Nous traitons chaque
l’expulsion vers son territoire que de 22 concernés - La chronique dossier selon un agenda bien précis. Par ailleurs, quelle que
en moins d’un an. Paris insiste sur le caractère « dan- de Kamel Daoud, soit l’ampleur des tensions, des secteurs restent imper-
gereux » de certains profils, mais Alger rétorque que « Refaire la guerre méables aux aléas politiques. La coopération sécuritaire
« les plus dangereux sont des Franco-­Algériens qui n’ont ou sa vie », p. 170. est, pour ainsi dire, sanctuarisée : des deux côtés, personne
aucune attache familiale ou autre avec le pays d’origine ». - « La Lettre dans les “services’’ [de renseignement] ne laissera le télé-
du Maghreb »,
Le 11 octobre, le président Tebboune a même accusé le rendez-vous phone sonner dans le vide, car cela concerne la protection
le ministre de l’Intérieur français, Gérald Darmanin, ­hebdomadaire de de vies humaines. » Une source aux prises avec les hu-
d’avoir proféré un « gros mensonge », réfutant le chiffre notre correspondant meurs des uns et des autres résume : « Macron avait
de 7 700 candidats à l’expulsion : « La liste qui nous est à Tunis, Benoît misé sur deux aspects : apaiser la question mémorielle et
­Delmas, pour
parvenue en 2020 et les trois listes en 2021 comptaient ­comprendre les
raffermir une relation directe avec les autorités algériennes
94 cas parmi lesquels 21 ont été acceptés et 16 autres reje- ­enjeux régionaux, comme préalables pour débloquer les trop nombreux dos-
tés [… ] Ils ne vont pas rentrer [en Algérie] car ils sont liés sur lepoint.fr. siers en souffrance. Mais ça bloquait de partout, et c’est ce
au terrorisme. Ils sont venus de Syrie. » cumul qui a poussé Paris à renverser la table. » 
Les exemples de malentendus s’accumulent. En
août, Paris est ulcéré par l’attitude d’Alger quand « Crever l’abcès ». Autour de la table du dîner
Macron décide d’envoyer deux Canadair – alors mo- entre Français et Algériens, on essaie de nuancer.
bilisés en Grèce et dans le Var – pour participer à la « Probablement que cette crise est une bonne chose : il faut
lutte contre les terribles incendies en Kabylie et dans crever l’abcès une fois pour toutes et se parler franche-
l’est du pays. Non seulement Alger n’a pas exprimé ment. Depuis des mois, l’administration [algérienne] ne
de remerciements, mais les médias étatiques ont plu- me répond pas, même par la négative. Personne ne nous
tôt parlé d’une « location auprès de l’Union européenne »  !  parle. Il faut arrêter tout cela », lance un opérateur éco-
Les différends s’étendent désormais également à la nomique. « De toute manière, les tensions persisteront à
coopération culturelle (comme sur l’extension du ré- cause de ce mauvais timing avec une campagne présiden-
seau d’enseignement du français) et militaire (le Mali tielle française obsédée par les questions d’immigration
et la commémoration du 60e anniversaire de l’indépen-
dance de l’Algérie en 2022 », intervient-on de l’autre
« Quelle que soit l’ampleur côté de la table. Un patron algérien interrompt, la
main levée, un début de tirade sur l’histoire de la co-
des t­ ensions, la coopération sécuritaire lonisation : « Le vrai enjeu est qu’on parle de ce qui va se
passer dans dix ans ici en Algérie et non pas de ce qui s’est
est sanctuarisée. » U  n officiel algérien passé depuis cent quatre vingt douze ans. » §
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EN COUVERTURE

Tous Algériens !
« C’est la « Je ne
« Je suis première fois « L’ancien commémore pas
arabo-morvandiau ! » qu’un ministre colonisateur une défaite
de l’Intérieur est est désormais
Arnaud Montebourg, ancien ministre
de l’Économie française. »
petit-fils le colonisé. » Robert Ménard, maire de Béziers
Éric Zemmour, essayiste
« On observe une d’Algérien. »
construction de Gérald Darmanin,
ministre de l’Intérieur
« C’est la France
la “question qui a construit
musulmane”. » l’Algérie. »
Edwy Plenel, cofondateur Louis Aliot, maire RN
de Mediapart de Perpignan

Racines. D’Éric Zemmour à Edwy pace aux « revanchards » des deux


rives, entraînent une surenchère
­Plenel, la guerre d’Algérie, soixante ans mémorielle et tendent la cohabi-
après, reste une matrice de l’imaginaire
CLEMENT MAHOUDEAU/AFP – DANIEL PIER/NURPHOTO VIA AFP – JACQUES WITT/SIPA
tation, en France, entre commu-
nautés pied-noir et algérienne – de
politique français. nationalité ou d’origine. Si cette
histoire travaille autant notre so-
ciété, c’est qu’elle est riche d’affects,
autres n’ont pas tort. C’est le sujet de faits glorieux ou honteux, de
PAR SAÏD MAHRANE historique aux répercussions nostalgies et de refoulements qui
– JOEL SAGET/AFP (X2) – IDHIR BAHA/HANS LUCAS VIA AFP

«A
ntigone a raison, Créon n’a contemporaines le plus insoluble transcendent les âges. Les réfé-
pas tort », expliquait qui soit. « Je tourne autour du sujet. rences sont partout dans nos vies
­Albert Camus dans sa Je n’ai pas de réponse », a récemment et souvent encore opérantes. À Pa-
conférence d’Athènes. L’écrivain concédé Emmanuel Macron. L’élo- ris se tient actuellement le procès
« algérien » entendait par là que quente preuve de cette aporie étant, d’un groupuscule d’ultradroite bap-
chacun des deux adversaires est pour les partisans de l’apaisement, tisé OAS, poursuivi pour des pro-
justifiable, aucun n’est tout à fait l’espoir mis dans la disparition des jets d’attentats contre des mosquées
juste. La tragédie grecque nous per- générations du FLN et de l’OAS ou des personnalités politiques. À
mettrait-elle d’éclairer la tragédie pour entrevoir enfin les prémices Vichy, la tombe du général Salan,
franco-algérienne, qui ne cesse de d’une réconciliation… ancien chef de l’OAS, est la plus vi-
se rejouer « à blanc » ? Car, dans Mais voilà, les variations fran- sitée du cimetière. On lit ici que le
cette histoire aux braises encore çaises et les réticences continues général Pierre de Villiers est, comme
fumantes, les uns ont raison, les du pouvoir algérien offrent un es- le général Benoît Puga, le …
50 | 14 octobre 2021 | Le Point 2566
EN COUVERTURE

… fils d’un officier pro-­Algérie de liesse, à Paris ou à Marseille, les « Pardon aux harkis ». qui ne se souviennent de la souf-
française. On lit ailleurs que sur la soirs de victoire de l’équipe de foot- Accueillant à Élysée, france des harkis et des pieds-noirs
scène du palais des congrès de Ver- ball d’Algérie sont comparées, par le 20 septembre, des que durant les périodes d’élection,
sailles, le mois dernier, Jean-Pax l’extrême droite, aux manifesta- combattants supplétifs on trouve de nombreux politiques,
Méfret, le « chanteur d’Occident » tions du 5 juillet 1962 à Alger, cé- de l’armée française en élus ou en devenir…
né à Alger, auteur de « Nostalgé- lébrant l’indépendance du pays. Algérie, le président De Jacques Chirac à Emmanuel
rie », a repris avec succès ses chan- Mais tout n’est pas que conflictuel Macron a reconnu un Macron, de Jean-Marie Le Pen à
sons sur le déracinement. En 2018, dans cette douloureuse histoire : « abandon de la Répu- Éric Zemmour, tous ont bien saisi
son concert au Casino de Paris avait chaque année, des centaines de blique » et annoncé un cette sensibilité mémorielle. Cer-
réuni Éric Zemmour, Gérard Lon- pieds-noirs se rendent en pèleri- projet de loi de tains mieux que les autres, en rai-
guet et d’autres personnalités de nage sur leur ancienne terre. ­reconnaissance et de son d’une histoire personnelle ou
droite. La même année, la stèle en réparation. familiale qui s’est jouée entre ici
hommage aux harkis du camp de « Notre paradis ». « L’émula- et là-bas. Quelques semaines avant
Bias (Lot-et-Garonne) a été vanda- tion mémorielle est beaucoup liée à la la présidentielle, le 19 mars 2022,
lisée. Dans le numéro de Valeurs production de discours sur la justice nous commémorerons les 60 ans
actuelles du 21 avril dernier, soixante et la reconnaissance avec des position- de la fin de la guerre d’Algérie, dont
ans jour pour jour après le « putsch nements politiques. Depuis trente ans, la date même est contestée, en rai-
d’Alger », plusieurs généraux à la on voit apparaître de véritables en- son des massacres de pieds-noirs
retraite ont publié une tribune trepreneurs de la mémoire », explique et de harkis perpétrés par le FLN
contre les dangers qui menacent Philippe Mesnard, auteur des Pa- après le cessez-le-feu. Polémiques
la France, à commencer, selon eux, radoxes de la mémoire (Le Bord de assurées, et déjà peut-être ces pro-
par « l’islamisme et les hordes de ban- l’eau). Parmi ces « entrepreneurs », chains jours avec les 60 ans de la
LEMOUTON STEPHANE/POOL/ABACA

lieue ». Et, régulièrement, les scènes ou ces « saisonniers » pour ceux répression de la manifestation al-
gérienne du 17 octobre 1961 à Pa-
ris, qui fit p
­ lusieurs morts.
« Depuis trente ans, on voit apparaître de À droite, celui qui ­réactive
­aujourd’hui le plus les s­ entiments
véritables entrepreneurs de la mémoire. » liés à cette histoire, qui est aussi la
sienne, est Zemmour. Les parents
Philippe Mesnard, essayiste de l’essayiste étaient des …
52 | 14 octobre 2021 | Le Point 2566
EN COUVERTURE
Le Pen, Chirac, Mitterrand… Destins algériens

Lieutenant. Jean-Marie Le Pen à Alger. En octobre Service militaire. Jacques Chirac se porte volontaire Ministre. François Mitterrand, le 13 mars 1956. Il est
1956, l’ex-soldat d’Indochine s’engage en Algérie. en Algérie (1956-1957). alors garde des Sceaux dans le gouvernement Mollet.

… ­berbères juifs d’Algérie, qui ami Robert Ménard, né à Oran en ancien de l’OAS. Ceux qui, selon
ont rejoint la France durant la 1953. En 2015, le maire de Béziers, le mot de Pierre Nora, voulaient
guerre. S’il a voté pour François élu avec le soutien du RN, a rebap- « bloquer l’Histoire » en luttant
Mitterrand en 1981, le journaliste tisé la rue du 19-Mars-1962 de sa contre la fin de l’empire se van-
s’est éloigné de la gauche au mo- ville rue Hélie-Denoix-de-Saint- taient d’avoir permis, en 1986, la
ment où celle-ci abandonnait la Marc, du nom de l’ancien résistant première élection en Île-de-France
lutte des classes pour l’antiracisme. qui a participé au putsch des géné- d’une « musulmane » rapatriée,
Zemmour s’est voulu assimilation- raux de 1961. Tous les 19 mars, il Soraya Djebbour.
niste, voyant dans la binationalité fait mettre en berne les drapeaux « Qui cherche la vérité de l’homme
une contradiction ontologique et sur les édifices publics de sa muni- doit s’emparer de sa douleur », disait
même antipatriotique. Peu à peu, cipalité. « Je ne commémore pas une Bernanos. Il y a de cela chez ces
il s’est mis à comparer les ­immigrés, défaite française », se justifie-t-il. ­politiques, dont certains allient le
particulièrement les ­musulmans ­récit familial à l’intérêt électoral.
maghrébins, à des « colonisateurs ». Électoralisme. Non loin de En 2012, l’ancien ministre de la
« L’ancien colonisateur est désormais ­Béziers, à Perpignan, le maire, Louis ­Défense Gérard Longuet avait fait
le colonisé », écrit-il. Adepte du Aliot, ancien numéro deux du FN, un bras d’honneur sur un plateau
lexique colonial, il parle des ban- a lui aussi des origines algériennes de télévision (il se pensait alors non
lieues comme de « concessions » par sa mère, une pied-noir de Bab filmé) en réaction à la déclaration
étrangères, affirme que la « bataille el-Oued. Le 19 mars, sa mairie a d’un ministre algérien qui deman-
d’Alger » recommencera dans cer- ouvert « un lieu de mémoire et de re- dait une « reconnaissance franche des

COLLECTION CLAUDE FRANCOIS/GAMMA – AFP – PHILIPPE LEDRU/AKG-IMAGES


taines banlieues. Il justifie, en outre, cueillement » interdit aux moins de crimes perpétrés par le colonialisme
les massacres du général Bugeaud 16 ans, « certains des documents ex- français ». « C’est un sujet sensible
et affirme, en dépit des témoignages posés risquant de heurter les plus pour moi : ce faisant, l’Algérie ravive
et des rapports sur diverses exac- jeunes ». Il s’agit de photos de mas- une plaie non pas tellement avec l’Al-
tions, dont celui de 1958 sur les sacres commis par le FLN après le gérie, mais entre nos compatriotes »,
« camps de regroupement » réalisé cessez-le-feu. Dès la fondation du expliquait le sénateur de la Meuse,
par Michel Rocard, qu’« on n’a rien FN, Jean-Marie Le Pen, qui fut qui souhaitait, en 2010, faire en-
fait de mal là-bas ». « L’Algérie, c’est lieutenant en Algérie (et accusé de trer aux Invalides les cendres du
notre paradis à nous, ce paradis qu’on torture), défendait activement les controversé général Bigeard. Cette
nous a enlevé, ce paradis qui hante tou- pieds-noirs et les harkis, accom- initiative devait permettre d’assu-
jours nos mémoires », explique son pagné de son ami Roger Holeindre, rer la réélection de Nicolas Sarkozy
grâce aux voix de l’électorat pied-
noir et harki (environ 3 millions
« ll y a depuis la guerre d’Algérie, pour de voix, leurs descendants com-
pris). À ­l’Élysée, le conseiller offi-
la gauche, comme une volonté de rachat. » cieux de ­Sarkozy, Patrick Buisson,
auteur d’un documentaire intitulé
Jacques Julliard Les dieux meurent en Algérie, avait
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même suggéré la dénonciation des accords d’Évian… Ces livres
que l’on brûle…
« Il faut avoir à l’esprit que certains, de tous les côtés, n’ont
pas envie de se réconcilier, n’ont pas envie de faire la paix »,
rappelle comme une évidence Philippe Mesnard, qui
consacre le prochain numéro de sa revue Mémoires
en jeu à cette guerre d’indépendance.
Au sein de la droite gaulliste, l’affaire est plus com-
pliquée. Des élus du Sud peinent à trouver un équi-
libre entre leur fidélité au général de Gaulle et la
sociologie de leur électorat. Comment, pour eux, dé-
fendre l’homme qui fit le choix de rendre l’Algérie
aux Algériens et à qui l’on reprocha d’avoir aban-
donné de nombreux harkis, quand d’autres étaient
accueillis en France dans des conditions déplorables ?
Fervent soutien des pieds-noirs et des harkis, Chris-
tian Estrosi a inauguré dans sa ville de Nice, en 2011,
non sans polémiques, une statue du général de Gaulle.
En campagne pour la primaire des Républicains, en
2016, Nicolas Sarkozy, reprenant l’argument des ra-
patriés, avait accusé François Hollande, dans une tri-
bune du Figaro, de réactiver la « guerre des mémoires »
en retenant le 19 mars pour commémorer la fin du
conflit. « La guerre d’Algérie a été un événement drama-
tique, des hommes et des femmes portent encore dans leur
souvenir comme dans leur chair la trace de cette Histoire
vivante, ne déclenchons pas une guerre des mémoires »,
écrivait l’ancien président.
Il arrive que les descendants s’arrachent (un peu)
à leur histoire. Bien que membre de la majorité macro-
nienne, Gérald Darmanin n’en est pas moins un gaul-
liste assumé. Il entretient, lui aussi, un rapport
particulier à cette histoire : son grand-père, Moussa
Ouakid, tirailleur durant la Seconde Guerre mon-
diale, fit le choix de la France durant la guerre d’Al- 116 pages - 8,90 €
gérie. C’est en sa qualité de ministre de l’Intérieur
que Gérald Moussa (son deuxième prénom) Darma-
nin a déposé une gerbe sur le mémorial des martyrs
du FLN lors d’une visite à Alger en novembre 2020. Atteinte aux dieux,
L’ancienne secrétaire d’État chargée de la jeunesse
de Sarkozy, Jeannette Bougrab, fille de harkis, se ré- à l’Église, au roi,
clame également du gaullisme social.
À gauche, les tensions sont moins vives. De La
France insoumise au PS, il y a un consensus sur la né- aux mœurs,
cessité de la réconciliation. Le problème est ailleurs.
Il réside dans l’histoire de la gauche, notamment du- aux minorités…
rant la période 1954-1958. Le 12 mars 1956, la majo-
rité de l’Assemblée nationale, Parti communiste
compris, accordait les pouvoirs spéciaux au …
Souvent censure varie,
mais, hier comme
Bras d’honneur. En
­octobre 2012, à la télévi- aujourd’hui, elle nuit.
CAPTURE D’ÉCRAN PUBLIC SÉNAT

sion, l’ancien ministre


de la ­Défense Gérard
­Longuet « répond » à un
ministre algérien qui
demandait une « recon- En vente chez votre marchand de journaux
naissance franche des et sur boutique.lepoint.fr
crimes perpétrés par le
colonialisme français ».
EN COUVERTURE
« Responsabilités ». gauche, celle des « porteurs de va-
Le 25 septembre 2016, lises ». Cette ambition présidentielle
lors de la Journée est animée par des considérations
­nationale d’hommage tant politiques que personnelles :
aux harkis aux en 1978, Hollande a fait son stage
­Invalides, à Paris, de première année de l’ENA à l’am-
le président Hollande bassade de France à Alger. Ce choix,
reconnaît « les respon- confiera-t-il, s’explique par la figure
sabilités des gouverne- d’un père, Georges Hollande, qui
ments français dans revendiquait haut et fort des sym-
l’abandon des harkis ». pathies pour l’OAS. Avait-il égale-
ment en tête cette filiation quand
il s’est rendu, le 19 mars 2016, au
mémorial du quai Branly, à l’occa-
sion de la Journée nationale du sou-
venir des victimes civiles et
militaires de la guerre d’Algérie,
… gouvernement du socialiste sée, accordait l’amnistie aux géné- s’attirant les foudres de plusieurs
Guy Mollet pour poursuivre la raux putschistes d’Alger de 1961. associations de harkis et de rapa-
guerre en Algérie. Et, dès le 17 mars, « Ces histoires pèsent sur l’inconscient triés ? D’autres, au Parti socialiste,
le président du Conseil donnait par de la gauche, explique l’historien n’ont pas hésité à mettre en avant
décret les pleins pouvoirs à l’armée des gauches Jacques Julliard. Il y a leur « algérianité » pour justifier
française en Algérie. Communistes depuis, pour elle, comme une volonté une implication dans les rappro-
et socialistes ne réclamaient pas de rachat. C’est peut-être pour cette rai- chements entre la France et l’Algé-
l’indépendance pour les Algériens, son qu’elle pose sur les enfants d’immi- rie. « Je suis arabo-­morvandiau ! »
mais uniquement la « paix ». En grés un regard à la fois misérabiliste clame Arnaud Montebourg, ancien
outre, en 1956, un jeune ministre et empreint de culpabilité. » C’est donc ministre de l’Économie, né dans la
de la Justice, nommé François Mit- lesté de cette histoire que François Nièvre, qui multiplia les déplace-
terrand, n’hésitait pas à faire appli- Hollande arrive au pouvoir en 2012. ments dans le pays de son grand-
quer les peines capitales prononcées Audacieux, il promet de conclure père, originaire de H ­ achem, un
contre les militants du FLN. Enfin, une « paix des mémoires » tout en village à l’est d’Oran. Très actif dans
le même Mitterrand, une fois à l’Ély- rappelant l’action d’une autre la structuration de SOS Racisme au

La drôle de note de Matignon


À Matignon, on jure que le Premier ­ lgériens à l’égard du passé », l’auteur
A la double nationalité française et algé-
ministre n’a « pas vu cette note », qu’il écrit : « Les enfants de pieds-noirs ont une rienne, devient l’un des Français les plus
n’en a « pas eu connaissance » et qu’elle démarche opposée à celles des jeunes célèbres au monde, célébré sur les deux
n’a pas été « transmise au cabinet ». Français d’origine algérienne : ces der- rives de la Méditerranée. Cela n’empêche
Cette note, un « document de travail », niers sont dans la haine, la victimisation, pas, moins de trois ans plus tard,
porte sur « le débat intellectuel franco-­ la colère, la rupture, autant de sentiments Jean-Marie Le Pen d’accéder au second
algérien ». Elle date du 8 avril. Le 9, exacerbés par la radicalisation islamiste tour de l’élection présidentielle, ce qui
Jean Castex devait se rendre en Algé- et le communautarisme, tandis que les montre aussi que la visibilité croissante
rie pour un comité intergouverne- premiers, parfaitement intégrés dans la des Algériens de France n’est pas sans
mental franco-algérien, mais, en société française, sont dans le questionne- ­effet sur la mécanique électorale. »
raison du Covid-19, la délégation fran- ment et la recherche ; ils veulent savoir, Enfin, explique l’auteur, « du fait de
çaise ne comptait que quelques comprendre et éventuellement nouer des l’islamisation de l’Université et du
membres. ­Insuffisant pour traiter liens avec le pays de leurs parents. » manque d’infrastructures culturelles
tous les dossiers, selon Alger. La visite Dans une autre partie consacrée aux ­indépendantes [en Algérie, NDLR], la
a donc été reportée. La note en ques- « années beur » (sic) et aux « paradoxes fuite des cerveaux a provoqué un vide
tion, rédigée par le « conseiller tech- de l’assimilation », le conseiller de Ma- idéologique que peinent à combler les
nique discours », interpelle par sa tignon poursuit : « Près de quinze ans journalistes et activistes des réseaux
méconnaissance du sujet et par cer- plus tard [après la fondation de SOS ­sociaux  ». Les intellectuels, artistes et
IAN LANGSDON/AFP

taines de ses conclusions pour le Racisme, NDLR], la victoire de la Coupe enseignants algériens, qui luttent
moins caricaturales. Dans une partie du monde de football consacre “la France tous les jours pour leurs libertés,
sur « la colonisation et l’attitude des black-blanc-beur”. Zinédine Zidane, qui a ­apprécieront  § S. M.

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milieu des années 1980, Julien Dray, musulmans, d’Edwy Plenel. Le fon- de la LCR et écrira dans le journal
ancien militant trotskiste, vient lui dateur de Mediapart ne cesse de trotskiste Rouge. De ce passé il a
aussi d’Oran. Il y est né en 1955. Dix clamer son attachement pour l’Al- gardé une sensibilité pour le sort
ans plus tard, bien après l’indépen- gérie, un pays qui est à l’origine de des minorités, affirmant, héritage
dance, il quittait le pays avec ses pa- ses premières orientations poli- de son militantisme anticolonial,
rents « pieds-rouges ». « Mes parents tiques. Le journaliste a vécu une le primat de la « race » ou de l’ap-
étaient des instituteurs de gauche, très bonne partie de son enfance à la partenance religieuse dans ses dif-
engagés. Ils sont restés en Algérie après Martinique, puis son adolescence férents combats. Quand Zemmour
l’indépendance. C’était leur pays, ils y dans l’Algérie nouvellement indé- voit dans les musulmans des « co-
étaient très attachés », racontait-il ré- pendante. Il suivait ainsi son père, lonisateurs », Plenel accuse, à l’in-
cemment dans L’Obs – le journal un enseignant et militant anti­ verse, l’État d’être animé par un
de feu Jean Daniel « l’Algérien » ! colonialiste. « Je viens d’une fa- inconscient colonial et raciste.
Devant le surgissement des vieux mille qui avait épousé les causes « On observe une construction de
démons de l’époque, il prévient : anticolonialistes », a-t-il écrit, la “question musulmane” qui est
« Pour être moi-même un enfant de la confiant s’être « baladé dans toute une façon de stigmatiser en bloc
guerre d’Algérie, je sais comment une l’Algérie, en stop, en train, en bus, cette partie de notre peuple », dé-
société peut se laisser emporter. » du nord au sud, d’est en ouest pen- clare-t-il dans Les Inrockuptibles.
Durant l’année 2014, deux es- dant ces cinq ans ». Les livres du Un propos qui, s’il est pris au sé-
sais, aux thèses opposées, ont agité militant anticolonialiste Frantz rieux, peut conduire des individus
la scène médiatique française : le Fanon ont nourri le tiers-mon- à la détestation de leur pays ou à
premier, Le Suicide français, d’Éric disme du jeune Plenel, qui fera ses la violence. Edwy Plenel aime
Zemmour ; le deuxième, Pour les premières armes politiques au sein Charles Péguy. L’écrivain et offi-
cier de réserve, mort au front en
1914, avait cette conviction que
Quand Zemmour voit dans les musulmans beaucoup des acteurs de ce réveil
colonial devraient prendre pour
des « colonisateurs », Plenel accuse l’État eux : « Le triomphe des démago-
d’être animé par un inconscient raciste. gies est passager, mais les ruines
sont éternelles. » §

GRAND PALAIS
Éphémère
PARIS
EN COUVERTURE

Comment l’appel aux jeunes


Tollé. Le président
français peut
en ­témoigner : la
guerre d’Algérie est
un sujet sensible,
même ­auprès de la
jeune génération.
PAR MARION COCQUET ET JULIEN PEYRON

L
’idée vient de lui. Après avoir
partagé avec Emmanuel
Macron l’histoire tragique de
son grand-père torturé et tué
par des soldats français en Algérie
en 1957, Mehdi Boumendjel,
­entre­preneur français de 32 ans,
­soumet une proposition au chef
de l’État. « Cela fait soixante années Dialogue. Emmanuel ­ mmanuel Macron après avoir
E « Il est déterminé à mettre en lumière
que ma ­famille vit dans un mensonge Macron au milieu écouté les intervenants. Surtout une histoire qui ne fait pas honneur à
d’État [avant la remise en mars 2021 du groupe de jeunes celle qui fait état d’une « histoire la France mais qui se doit d’être
du rapport Stora, la thèse officielle travaillant sur la guerre officielle (…) totalement réécrit[e] » écrite. » Il tient aussi à défendre les
­disait qu’Ali Boumendjel s’était d’Algérie, le 30 sep- et d’un discours « qui ­repose sur une membres de l’atelier. « C’est un exer­
suicidé, NDLR]. Faites en sorte que tembre, à l’Élysée. haine de la France », ou lorsqu’il se cice complexe, ils ont besoin de notre
l’histoire de cette guerre et de la coloni­ demande s’il existait une nation soutien. » Il rappelle qu’ils ont en-
sation soit officiellement écrite et ensei­ algérienne avant la c­ olonisation core deux sessions de travail avant
gnée pour que les générations futures française. Rappel de l’ambassa- de rendre leur projet, dont la forme
puissent s’en instruire. » Macron deur à Paris, appel au « respect n’a pas encore été arrêtée (rapport
­acquiesce et décide la création d’un ­total de son pays » par le président écrit, vidéo…) « Ils ont une liberté to­
atelier de 18 jeunes, de 20 à 30 ans, « Révoltée ». Yasmine Tebboune… La réponse d’Alger tale », confirme une proche du dos-

TWEETER – FRANCK CRUSIAUX/RÉA POUR « LE POINT »


dont l’histoire familiale est liée à Kameli, 24 ans : « C’est est cinglante. sier à l’Élysée. Malgré la polémique,
la guerre d’Algérie. Il y a même d’un paternalisme inouï, « Les problèmes entre la France et le processus suit son cours, et les
parmi eux l’arrière-petit-fils du d’un mépris sans nom. » l’Algérie ne doivent pas masquer le ­participants, qui préfèrent rester
­général Salan, ex-chef de l’OAS. véritable enjeu de cette démarche, im- dans l’ombre, ont déjà exprimé la
Le  groupe de parole devait œuvrer plore Boumendjel, qui redoute que volonté de poursuivre le travail.
à « apaiser les blessures ». Il est de- la brouille diplomatique éclipse Tous les jeunes ne sont pas de
ve­nu, malgré lui, l’objet d’une crise son combat. Il faut que la France re­ cet avis. Les mots du président ont
diplomatique entre Paris et Alger. connaisse ses mensonges d’État jusqu’à choqué nombre de Franco-Algé-
Preuve que l’initiative du président ce que cette vérité s’inscrive enfin dans riens ou de Français d’origine al-
est pertinente et qu’il faut affron- l’histoire officielle. » À ce titre, il veut gérienne. « Je suis révoltée. C’est d’un
ter les réalités, fait-on valoir à l’Ély- croire que la démarche d’Emma- paternalisme inouï, d’un mépris sans
sée. Preuve, surtout, que la France nuel Macron reste constructive : nom. » Yasmine Kameli, 24 ans,
est en pleine « faillite mémorielle »
sur ces questions, répond le pou-
voir à Alger, qui s’insurge depuis
que le compte rendu de cette réu-
« Il faut que la France reconnaisse ses
nion a été divulgué dans Le Monde.
L’objet de la furie algérienne ?
mensonges d’État. » M  ehdi Boumendjel,
Les phrases prononcées par petit-fils d’Ali Boumendjel, tué par l’armée française
58 | 14 octobre 2021 | Le Point 2566
de Macron a dérapé
­ iplômée d’une école d’ingénieurs,
d « Cet héritage concerne la société Depuis 2015, l’Office national
est de cette génération des « petits-­ française dans son ensemble et pas des anciens combattants et des
enfants » de la guerre d’Algérie. « Je seulement des groupes mémoriels en ­victimes de guerre propose aux
ne suis pas naïve, bien sûr qu’il y a son sein », rappelle l’anthropologue enseignants un dispositif de té-
une forme de “rente mémorielle” côté Giulia Fabbiano, spécialiste des moignages à quatre voix, mis sur
Algérien. Mais est-ce moins le cas en questions identitaires et mémo- pied par l’historien Abderrahman
France ? Et est-ce au président de rielles postcoloniales. Moumen, et qui rejoint l’esprit
l’ex-République coloniale de tenir un de l’atelier de l’Élysée : harkis,
tel discours ? » Binationale, elle se Témoins. Lila L. est d’accord. ­indépendantistes, appelés et
passionne pour cette histoire qui ­Binationale, elle se dit la déposi- ­pieds-noirs viennent ensemble
pétrit la mémoire de sa famille. taire d’une histoire faite de silences en classe. Là, pas de heurts. « L’idée
Elle connaît bien l’Algérie, où elle et d’ambiguïtés, où la culpabilité que ces questions seraient brûlantes
va régulièrement. « Elle représente qu’éprouve son père d’avoir quitté doit être relativisée, estime Alice
moins pour moi une identité nationale l’Algérie rencontre le choix qu’a Baudy, ­doctorante à Sciences Po.
qu’une identité intime, culturelle. » À fait sa mère de ne pas y retourner, Ce qui domine, c’est la méconnais-
l’école, elle a été sidérée de consta- où la mémoire de grands-pères in- sance de ces questions. » Quelques
ter la méconnaissance qu’avaient dépendantistes se mêle à celle d’un élèves découvrent, par exemple,
les autres élèves de la colonisation aïeul cadi, francophone et franco- ce que veut dire « harki ». Dans
et de la guerre. « L’idée n’est pas d’être phile. « C’est du temps long de l’His- ­c ertaines cours d’école, il est
dans l’autoflagellation, mais on ne toire qu’il s’agit ici. Or Macron semble ­u tilisé comme synonyme de
peut pas garder les cadavres soigneu- vouloir donner des gages à tout le « traître » par des jeunes qui
sement rangés dans les placards. » monde en ne satisfaisant personne. » ignorent tout de la guerre §
EN COUVERTURE

En quête de reconnaissance
La dernière proposition de loi
pour la date du 19 mars, enregis-
trée en décembre 2001, fut votée
mais jamais appliquée, nous rap-
pelle l’historienne Valérie Esclan-
gon-Morin, auteure des Rapatriés
d’Afrique du Nord (L’Harmattan).
Avant l’élection de 2002, Jospin ne
fit jamais publier le décret-loi pour
ne pas déclencher à nouveau la
­colère des pieds-noirs. Entre gestes
et arrière-pensées électorales, l’État
n’a cessé de jongler et de marcher
sur des œufs.

Compte à rebours. Que la re-


connaissance des diverses commu-
nautés ait préoccupé le pouvoir est
un doux euphémisme. Le dossier
algérien a toujours été traité en di-
rect à l’Élysée. Giscard d’Estaing
aura essuyé les plâtres. En 1963, le
Réparation. perduré au-delà des accords. Aussi
un gouvernement de droite, en
Geste. Valéry Giscard
d’Estaing assiste
général de Gaulle avait supprimé
le secrétariat d’État aux Rapatriés.
­Appelés, pieds- 2002, avait-il fixé une autre jour- à un méchoui organisé Logements affectés (jusqu’à 30 %
noirs, harkis... née, le 5 décembre, date à laquelle
Jacques Chirac inaugura le mémo-
par des harkis à Authon
(Loir-et-Cher) en 1977.
des HLM), petite indemnité, travail
trouvé grâce à une Bourse à l’em-
Chaque président rial sur le quai Branly en hommage
à ces « morts pour la France dans la
En 1978, il fait voter
une timide loi
ploi qui fut, on l’a oublié, l’ancêtre
de l’ANPE : pour lui, le problème
a cherché à guerre d’Algérie ». Voilà un aperçu d’indemnisation pour pied-noir était réglé. Mais bientôt,
les honorer. de la cacophonie des mémoires.
Mais il y a plus emblématique :
les rapatriés. Giscard vit resurgir les fantômes.
Sa décision de supprimer le 8 mai
la loi de 2012 pour la journée natio- de la liste des jours fériés lui ayant
PAR FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN nale du 19 mars reprenait en fait valu l’hostilité du monde encore

Q
uelle est la journée nationale des propositions avancées en 2000 pléthorique des anciens combat-
d’hommage aux victimes de et en 2001 sous le gouvernement tants, pour se rattraper, il accorde
la guerre d’Algérie ? On hésite. Jospin. La France était alors sous le aux anciens d’Algérie la carte de
Hésitation logique. Il y en a deux. coup des révélations du général combattant et les droits afférents.
La première, dédiée aux victimes Aussaresses sur l’usage de la tor- Plus de 1 million d’hommes sont
civiles et militaires et instaurée par ture. Ce fut l’occasion de débats ho- concernés. Mais, en 1975, des
François Hollande en 2012, s’est ca- mériques à ­l’Assemblée, où les ­révoltes éclatent dans les camps
lée sur le 19 mars 1962, date des ac- pro-19 mars traitèrent les anti harkis de Bias et de Saint-Mau-
cords d’Évian. Les gens qui célèbrent d’« OAS » tandis que les anti quali- rice-l’Ardoise : les Français dé-
ce 19 mars sont issus de la Fédéra- fiaient les pro de « porteurs de va- couvrent ces « invisibles » de la
tion nationale des anciens combat- lises ». Cinquante ans après la fin République. Le vote pied-noir com-
tants en Algérie, Maroc et Tunisie de la guerre d’Algérie ! Laquelle avait mence aussi à peser lourd. De puis-
(fondée en 1958 par Jean-Jacques eu besoin de quarante-cinq ans (en santes associations, l’Anfanoma
Servan-Schreiber), la fédération des 1999, toujours sous Jospin) pour notamment, ont vu le jour. En 1977,
appelés, de sensibilité de gauche, être qualifiée de « guerre » et non Georges Frêche conquiert Montpel-
pour qui ce jour-là signifia la quille. plus d’« opérations ». Car, jusque-là, lier grâce à ces derniers. Aix bascule
Mais, les 19 mars, on ne voit ni pied- il ne fallait pas heurter les pieds- pour les mêmes raisons. À Marseille,
noir ni harki, plutôt de droite : pour noirs, pour qui l’Algérie était un Defferre en a vite rabattu sur son
AFP

eux, les v­ iolences en Algérie ont ­département français. hostilité de départ. En 1978, …
60 | 14 octobre 2021 | Le Point 2566
EN COUVERTURE
… Giscard, qui a r­ établi un se- en viennent à ériger dans des villes
crétariat d’État chargé des Rapatriés, amies, – Perpignan, Marignane, Pé-
fait voter à leur intention une loi rols – des stèles en hommage aux
d’indemnisation. Hélas, elle ne pro- membres de l’OAS fusillés par l’État
fite qu’aux nantis, les plus modestes français. Mais celle de Marignane
peinant à fournir la preuve de ce est enlevée sur décision du maire
qu’ils ont perdu. Il en paie le prix en 2008, et les rassemblements sont
en 1981, quand Mitterrand a l’ha- souvent interdits par les préfets.
bileté d’attirer ces pieds-noirs : pen- Les anciens combattants, dont les
dant sa campagne, le candidat a rangs s’éclaircissent – 300 000 –, qui
promis l’amnistie aux généraux vieillissent, n’ont plus de député à
putschistes qui avaient défié de l’Assemblée; leur voix ne porte plus
Gaulle. Pierre Joxe, dont le père, guère. « Ils seront les grands oubliés
Louis, ministre des Affaires algé- des 60 ans des accords, qui suivent le
riennes, avait manqué être tué par rapport Stora. Qui parlera des
l’OAS, menace de démissionner et Victoire. Jacques Chirac juste avant les élections. C’est lui 25 000 morts dans nos cimetières ? On
mène la fronde : Mitterrand recourt en visite à Oran au côté aussi, qui, en 2005, fait droit à la est passé de la mémoire d’une guerre
au 49.3 pour la première fois. d’Abdelaziz Bouteflika, première loi mémorielle sur la à un émiettement victimaire », résume
le 4 mars 2003. Le guerre d’Algérie. Cette loi du 23 fé- Barcellini. La prime allant désor-
Boîte de Pandore. Il est aussi ­président fait aboutir vrier 2005 est portée par son mi- mais aux victimes, les militants du
le premier président à s’occuper la première loi mémo- nistre des Anciens Combattants, le FLN qui avaient subi des tortures
des harkis : bourses pour les en- rielle sur la guerre musulman Hamlaoui Mekachera : ont pu revenir dans le jeu mémo-
fants, aides au logement. Mesures ­d’Algérie en 2005. « La Nation exprime sa reconnaissance riel, ainsi que les harkis, à qui Sar-
insuffisantes, car l’été 1991 sera aux femmes et aux hommes qui ont kozy, avant l’élection de 2007, avait
marqué par les « révoltes des en- participé à l’œuvre accomplie par la fait des promesses. Il ne les a pas te-
fants de harkis » : les cités de Nar- France dans les anciens départements nues, et, en 2012, ils s’en sont sou-
bonne, d’Aix, de Nîmes et de Explosif français d’Algérie, au Maroc, en Tu- venus. En 2016, alors qu’il pense
Carcassonne prennent feu. C’est Évoqué dans le rap- nisie et en Indochine et reconnaît les encore se représenter, François Hol-
aussi sous son premier septennat port Stora, le canon souffrances éprouvées et les sacrifices lande reconnaît « la responsabilité
La Consulaire, qui
que les anciens combattants ob- trône dans le port de endurés par les rapatriés, les anciens des gouvernements français dans
tiennent l’assouplissement des Brest, a été revendi- membres des formations supplétives l’abandon des harkis, les massacres de
conditions très strictes encadrant qué par des associa- et assimilés. » Chirac reprend ainsi ceux restés en Algérie, les conditions
l’obtention de la carte de combat- tions algériennes. Il la main face aux socialistes, qui, en d’accueil inhumaines ». Mais il ne de-
tant, leur principale revendication. avait servi à exécuter qualifiant le conflit de guerre (1999), mande pas pardon, ce que les har-
en 1683 un consul
De nombreux députés et sénateurs français après le
avaient satisfait les anciens com- kis attendaient de lui. Avec la toute
sont encore d’ex-appelés. « Si Mit- bombardement battants, obligés jusque-là de se récente loi sur la reconnaissance et
terrand a pratiqué le saupoudrage, d’Alger, ordonné par contenter sur leur carte de la men- la réparation pour les harkis,
comme Macron aujourd’hui, il subsis- Louis XIV. Selon tion peu honorable de « hors guerre ». Macron vient de franchir le pas. Le
tait un axe combattant. Il avait débuté Serge Barcellini, pré- Chirac occupe aussi le terrain des diktat victimaire a touché l’État :
comme ministre des Anciens Combat- sident du Souvenir lois mémorielles des gouverne- on n’indemnise plus, on ne recon-
français, Emmanuel
tants et il ne l’oubliait pas », analyse Macron pourrait ments socialistes, les lois sur le né- naît plus seulement, on répare.
Serge Barcellini, président du Sou- rendre ce canon afin gationnisme (1990), sur le génocide Lorsque Macron accède au pou-
venir français, qui travailla à ses cô- d’apaiser les rela- arménien et sur l’esclavage reconnu voir, deux des principales commu-
tés dans les années 1980. tions : « En échange, comme crime contre l’humanité nautés concernées, appelés et
Quant à Chirac, il doit se laver nous demandons le re- (2001). Mais, si ce geste est aussi un pieds-noirs, ont déjà obtenu
de son péché originel – son gaul- tour du grand Pavois, hommage aux harkis, la loi est vi- ­l’essentiel. Il s’occupe donc de la
le monument aux
lisme – auprès des pieds-noirs. Pour morts d’Alger datant dée de son contenu après la fronde ­troisième, les harkis, tout en recon-
cela, il s’appuie sur une association de 1928, qui portait les de l’Éducation nationale, qui refuse naissant la responsabilité de l’État
de pieds-noirs modérée, Le Recours. noms des 10 000 Fran- d’enseigner l’action positive de la français dans les disparitions de
Mais son président, Jacques Roseau, çais d’Algérie morts colonisation comme le prévoyait Maurice Audin et d’Ali Boumend-
est assassiné à Montpellier en 1993 durant 1914-1918, des l’article 4 : Chirac doit le retirer. jel, l’avocat du FLN. Et voilà qu’il
noms grattés en 1978
par trois anciens de l’OAS, qui voient lorsqu’on l’a recouvert Malgré cela, les pieds-noirs, à la déjeune avec le petit-fils de Salan,
en lui un traître. C’est Chirac tou- d’un coffrage en béton fin des années 2000, ont épuisé la le général putschiste. Pour certains,
tefois qui fait voter la loi d’indem- pour en faire un monu- liste de leurs souhaits. Seuls les plus tel un prophète persuadé de pou-
nisation la plus complète, en 1988, ment FLN. » radicaux, regroupés dans l’Adimad, voir réconcilier les irréconciliables,
PATRICK KOVARIK/AFP

il a ouvert la boîte de Pandore, une


communauté-victime s’en échap-
« On est passé de la mémoire d’une guerre pant l’une après l’autre. Pour
d’autres, il montre l’exemple en
à un émiettement victimaire. » S erge Barcellini parlant à tous et à toutes §
62 | 14 octobre 2021 | Le Point 2566

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