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seizième série

de la genèse statique ontologique

Le champ transcendantal réel est fait de cette topologie


de surface, de ces singularités nomades, impersonnelles et
pré-individuelles. Comment l'individu en dérive hors du
champ, constitue la première étape de la genèse. L'individu
n'est pas séparable d'un monde, mais qu'appelle-t-on
monde ? En règle générale, nous l'avons vu, une singularité
peut être saisie de deux façons : dans son existence ou sa
répartition, mais aussi dans sa nature, conformément à
laquelle elle se prolonge ou s'étend dans une direction
déterminée sur une ligne de points ordinaires. Ce deuxième
aspect représente déjà une certaine fixation, un début d'ef-
fectuation des singularités. Un point singulier se prolonge
analytiquement sur une série d'ordinaires, jusqu'au voisi-
nage d'une autre singularité, etc. : un monde est ainsi
constitué, à condition que les séries soient convergentes (un
« autre » monde commencerait au voisinage des points où
les séries obtenues divergeraient). Un monde enveloppe
déjà un système infini de singularités sélectionnées par
convergence. Mais, dans ce monde, des individus sont cons-
titués qui sélectionnent et enveloppent un nombre fini de
singularités du système, qui les combinent avec celles que
leur propre corps incarne, qui les étendent sur leurs propres
lignes ordinaires, et même sont capables de les reformer
sur les membranes qui mettent en contact l'intérieur et
l'extérieur. Leibniz a raison de dire que la monade indivi-
duelle exprime un monde suivant le rapport des autres corps
au sien et exprime ce rapport lui-même suivant le rapport
des parties de son corps entre elles. Un individu est donc
toujours dans un monde comme cercle de convergence et
un monde ne peut être formé et pensé qu'autour d'individus
qui l'occupent ou le remplissent. La question de savoir si
le monde lui-même a une surface capable de reformer un
potentiel de singularités est généralement résolue par la

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LOGIQUE DU SENS

négative. Un monde peut être infini dans un ordre de conver-


gence, et pourtant avoir une énergie finie, et cet ordre,
être limité. On reconnaît ici le problème de l'entropie ; car
c'est de la même façon qu'une singularité se prolonge sur une
ligne d'ordinaires et qu'une énergie potentielle s'actualise et
tombe à son niveau le plus bas. Le pouvoir de reformation
n'est concédé qu'aux individus dans le monde et pour un
temps : juste le temps de leur présent vivant, en fonction
duquel le passé et le futur du monde environnant reçoivent
au contraire une direction fixe irréversible.
Le complexe individu-monde-interindividualité définit un
premier niveau d'effectuation du point de vue d'une genèse
statique. A ce premier niveau, des singularités s'effectuent
à la fois dans un monde et dans les individus qui font partie
de ce monde. S'effectuer, ou être effectué, signifie : se
prolonger sur une série de points ordinaires ; être sélec-
tionné d'après une règle de convergence ; s'incarner dans
un corps, devenir état d'un corps ; se reformer localement
pour de nouvelles effectuations et de nouveaux prolonge-
ments limités. Aucun de ces caractères n'appartient aux
singularités comme telles, mais seulement au monde indi-
vidué et aux individus mondains qui les enveloppent ; c'est
pourquoi l'effectuation est toujours à la fois collective et
individuelle, intérieure et extérieure, etc.
S'effectuer, c'est aussi être exprimé. Leibniz soutient une
thèse célèbre : chaque monade individuelle exprime le mon-
de. Mais cette thèse n'est pas suffisamment comprise tant
qu'on l'interprète comme signifiant l'inhérence des prédicats
dans la monade expressive. Car il est bien vrai que le monde
exprimé n'existe pas hors des monades qui l'expriment, donc
existe dans les monades comme la série des prédicats qui
leur sont inhérents. Il n'est pas moins vrai cependant que
Dieu crée le monde plutôt que les monades, et que l'expri-
mé ne se confond pas avec son expression, mais insiste ou
subsiste '. Le monde exprimé est fait de rapports différen -
tiels et de singularités attenantes. Il forme précisément un
monde dans la mesure où les séries dépendant de chaque
singularité convergent avec celles qui dépendent des autres :
c'est cette convergence qui définit la « compossibilité »
1. Thème constant des lettres de Leibniz à Arnauld : Dieu a créé, non
pas exactement Adam-pécheur, mais le monde où Adam a péché.

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DE LA GENÈSE STATIQUE ONTOLOGIQUE

comme règle d'une synthèse de monde. Là où les séries


divergent commence un autre monde, incompossible avec le
premier. L'extraordinaire notion de compossibilité se définit
donc comme un continuum de singularités, la continuité
ayant pour critère idéel la convergence des séries. Aussi la
notion d'incompossibilité n'est-elle pas réductible à celle de
contradiction ; c'est plutôt la contradiction qui en découle
d'une certaine manière : la contradiction entre Adam-pécheur
et Adam-non pécheur découle de l'incompossibilité des mon-
des où Adam pèche et ne pèche pas. Dans chaque monde,
les monades individuelles expriment toutes les singularités
de ce monde — une infinité — comme dans un murmure
ou un évanouissement ; mais chacune n'enveloppe ou n'ex-
prime « clairement » qu'un certain nombre de singularités,
celles au voisinage desquelles elle se constitue et qui se
combinent avec son corps. On voit que le continuum de
singularités est tout à fait distinct des individus qui l'enve-
loppent à des degrés de clarté variables et complémentaires :
les singularités sont pré-individuelles. S'il est vrai que le
monde exprimé n'existe que dans les individus, et y existe
comme prédicat, il subsiste d'une tout autre façon, comme
événement ou verbe, dans les singularités qui président à
la constitution des individus : non plus Adam pécheur,
mais le monde où Adam a péché... Il est arbitraire de
privilégier l'inhérence des prédicats dans la philosophie de
Leibniz. Car l'inhérence des prédicats dans la monade
expressive suppose d'abord la compossibilité du monde
exprimé, et celle-ci à son tour suppose la distribution de pures
singularités d'après des règles de convergence et de diver-
gence, qui appartiennent encore à une logique du sens et
de l'événement, non pas à une logique de la prédication et
de la vérité. Leibniz a été très loin dans cette première étape
de la genèse : l'individu constitué comme centre d'envelop-
pement, comme enveloppant des singularités dans un monde
et sur son corps.
Le premier niveau d'effectuation produit corrélativement
des mondes individués et des moi individuels qui peuplent
chacun de ces mondes. Les individus se constituent au voi-
sinage de singularités qu'ils enveloppent ; et ils expriment
des mondes comme cercles de convergence des séries dépen-
dant de ces singularités. Dans la mesure où l'exprimé n'existe

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LOGIQUE DU SENS

pas hors de ses expressions, c'est-à-dire hors des individus


qui l'expriment, le monde est bien 1' « appartenance » du
sujet, l'événement est bien devenu prédicat, prédicat analy-
tique d'un sujet. Verdoyer indique une singularité-événement
au voisinage de laquelle l'arbre se constitue ; ou pécher, au
voisinage de laquelle Adam se constitue ; mais être vert,
être pécheur sont maintenant les prédicats analytiques de
sujets constitués, l'arbre et Adam. Comme toutes les mo-
nades individuelles expriment la totalité de leur monde —
bien qu'elles n'en expriment clairement qu'une partie sélec-
tionnée —, leur corps forment des mélanges et des agrégats,
des associations variables avec les zones de clarté et d'obscu-
rité : c'est pourquoi même les relations sont ici des prédicats
analytiques de mélanges (Adam a mangé du fruit de l'arbre).
Mais bien plus, contre certains aspects de la théorie leibni-
zienne, il faut dire que l'ordre analytique des prédicats est
un ordre de coexistence ou de succession, sans hiérarchie
logique ni caractère de généralité. Lorsqu'un prédicat est
attribué à un sujet individuel, il ne jouit d'aucun degré de
généralité ; avoir une couleur n'est pas plus général qu'être
vert, être animal n'est pas plus général qu'être raisonnable.
Les généralités croissantes ou décroissantes n'apparaîtront
qu'à partir du moment où un prédicat est déterminé dans
une proposition à servir de sujet à un autre prédicat. Tant
que les prédicats se rapportent à des individus, il faut leur
reconnaître une égale immédiateté qui se confond avec leur
caractère analytique. Avoir une couleur n'est pas plus géné-
ral qu'être vert, puisque c'est seulement cette couleur qu'est
le vert, et ce vert qu'est cette nuance, qui se rapportent
au sujet individuel. Cette rosé n'est pas rouge sans avoir
le rouge de cette rosé. Ce rouge n'est pas une couleur sans
avoir la couleur de ce rouge. On peut laisser le prédicat
indéterminé, il n'en acquiert pas pour cela une détermination
de généralité. En d'autres termes, il n'y a encore nul ordre
de concepts et de médiations, mais seulement un ordre de
mélange en coexistence et succession. Animal et raisonnable,
vert et couleur sont deux prédicats également immédiats
qui traduisent un mélange dans le corps du sujet individuel
auquel l'un ne s'attribue pas moins immédiatement que
l'autre. La raison est un corps, comme disent les Stoïciens,
qui pénètre et s'étend dans un corps animal. La couleur

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DE LA GENÈSE STATIQUE ONTOLOGIQUE

est un corps lumineux qu'absorbé ou réfléchit un a,utre


corps. Les prédicats analytiques n'impliquent encore aucune
considération logique de genres ou d'espèces, de propriétés
ni de classes, mais implique seulement la structure et la
diversité physiques actuelles qui les rendent possibles dans
les mélanges de corps. C'est pourquoi nous identifions à la
limite le domaine des intuitions comme représentations im-
médiates, des prédicats analytiques d'existence, et des des-
criptions de mélanges ou d'agrégats.
Mais, sur le terrain de cette première effectuation, se
fonde et se développe un second niveau. On retrouve le
problème husserlien de la Ve Méditation cartésienne : qu'est-
ce qui dans l'Ego dépasse la monade, ses appartenances et
prédicats ? ou, plus précisément, qu'est-ce qui donne au
monde « un sens de transcendance objective proprement
dite, seconde dans l'ordre de la constitution », distincte de
la « transcendance immanente » du premier niveau 2 ? Mais
la solution ici ne peut pas être celle de la phénoménologie,
puisque l'Ego n'est pas moins constitué que la monade indi-
viduelle. Cette monade, cet individu vivant était défini dans
un monde comme continuum ou cercle de convergences ;
mais l'Ego comme sujet connaissant apparaît lorsque quelque
chose est identifié dans les mondes pourtant incompossibles,
à travers les séries pourtant divergentes : alors le sujet est
« en face » du monde, en un sens nouveau du mot monde
(Welt), tandis que l'individu vivant était dans le monde
et le monde en lui (Umwelt). Nous ne pouvons donc pas
suivre Husserl lorsqu'il fait jouer la plus haute synthèse
d'identification dans l'élément d'un continuum dont toutes
les lignes sont convergentes ou concordantes3. On ne dépasse
pas ainsi le premier niveau. C'est seulement lorsque quelque
chose est identifié entre séries divergentes, entre mondes
incompossibles, qu'un objet = x apparaît, transcendant les
mondes individués en même temps que l'Ego qui le pense
transcende les individus mondains, donnant dès lors au
monde une nouvelle valeur en face de la nouvelle valeur du
sujet qui se fonde.
2. Cf. Méditations cartésiennes, § 48. (Husserl oriente tout de suite
ce problème vers une théorie transcendantale d'Autrui. Sut le rôle d'Autrui
dans une genèse statique, cf. notre Appendice IV).
3. Idées, % 143.

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LOGIQUE DU SENS

Comment se fait cette opération, il faut toujours en


revenir au théâtre de Leibniz — et non pas aux lourdes
machineries de Husserl. D'une part, nous savons qu'une
singularité n'est pas séparable d'une zone d'indétermination
parfaitement objective, espace ouvert de sa distribution no-
made : il appartient en effet au problème de se rapporter
à des conditions qui constituent cette indétermination supé-
rieure et positive, il appartient à l'événement de se subdiviser
sans cesse comme de se réunir en un seul et même Evéne-
ment, il appartient aux points singuliers de se distribuer
d'après des figures mobiles communicantes qui font de tous
les coups un seul et même lancer (point aléatoire) et du
lancer une multiplicité de coups. Or, bien que Leibniz n'ait
pas atteint le libre principe de ce jeu, parce qu'il n'a pas
su ni voulu y insuffler assez de hasard, ni faire de la diver-
gence un objet d'affirmation comme telle, il en a pourtant
recueilli toutes les conséquences au niveau d'effectuation qui
nous occupe maintenant. Un problème, dit-il, a des condi-
tions qui comportent nécessairement des « signes ambigus »,
ou points aléatoires, c'est-à-dire des répartitions diverses de
singularités auxquelles correspondront des cas de solutions
différents : ainsi l'équation des sections coniques exprime
un seul et même Evénement que son signe ambigu subdivise
en événements divers, cercle, ellipse, hyperbole, parabole,
droite, qui forment autant de cas correspondant au problème
et déterminant la genèse des solutions. Il faut donc conce-
voir que les mondes incompossibles, malgré leur incompossi-
bilité comportent quelque chose de commun, et d'objecti-
vement commun, qui représente le signe ambigu de l'élément
génétique par rapport auquel plusieurs mondes apparaissent
comme des cas de solution pour un même problème (tous
les coups, des résultats pour un même lancer.) Dans ces
mondes il y a donc par exemple un Adam objectivement
indéterminé, c'est-à-dire positivement défini par quelques
singularités seulement qui peuvent se combiner et se com-
pléter de manière très différente en différents mondes (être
le premier homme, vivre dans un jardin, faire naître une
femme de soi, etc.)4. Les mondes incompossibles deviennent

4. Nous distinguons donc trois sélections, conformément au thème


leibnizkn : l'une qui définit un monde par convergence, une autre qui

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DE LA GENÈSE STATIQUE ONTOLOGIQUE

les variantes d'une même histoire : Sextus par exemple


entend l'oracle... ou bien, comme dit Borges, « Fang détient
un secret, un inconnu frappe à sa porte... Il y a plusieurs
dénouements possibles : Fang peut tuer l'intrus, l'intrus
peut tuer Fang, tous deux peuvent réchapper, tous deux
peuvent mourir, etc. Tous les dénouements se produisent,
chacun est le point de départ d'autres bifurcations » '.
Nous ne nous trouvons plus du tout devant un monde
individué constitué par des singularités déjà fixes et orga-
nisées en séries convergentes, ni devant des individus déter-
minés qui expriment ce monde. Nous nous trouvons main-
tenant devant le point aléatoire des points singuliers, devant
le signe ambigu des singularités, ou plutôt devant ce qui
représente ce signe, et qui vaut pour plusieurs de ces mondes,
et à la limite pour tous, au-delà de leurs divergences et des
individus qui les peuplent. Il y a donc un « Adam vague »,
c'est-à-dire vagabond, nomade, un Adam = x, commun à
plusieurs mondes. Un Sextus = x, un Fang = x. A la limite,
un quelque chose = x commun à tous les mondes. Tous les
objets = x sont des « personnes ». Elles sont définies par
des prédicats, mais ces prédicats ne sont plus du tout les
prédicats analytiques d'individus déterminés dans un monde
et opérant la description de ces individus. Au contraire, ce
sont des prédicats définissant synthétiquement des personnes
et leur ouvrant différents mondes et individualités comme
autant de variables ou de possibilités : ainsi « être le premier
homme et vivre dans un jardin » pour Adam, « détenir un

définit dans ce monde des individus complets, une autre enfin qui définit
des éléments incomplets ou plutôt ambigus, communs à plusieurs mondes
et aux individus correspondants.
Sur cette troisième sélection, ou sur l'Adam « vague » constitué par
un petit nombre de prédicats (Être le premier homme, etc.) qui doivent
être complétés différemment dans différents mondes, cf. Leibniz, « Remar-
ques sur la lettre de M. Arnauld » (Janet I, pp. 522 sq.). Il est vrai
que, dans ce texte, Adam vague n'a pas d'existence par lui-même, il vaut
seulement par rapport à notre entendement fini, ses prédicats ne sont
que des généralités. Mais, au contraire, dans le texte célèbre de la Tbéodicét
(SS 414-416), les différents Sextus dans les mondes divers ont une unité
objective très spéciale qui repose sur la nature ambiguë de la notion de
singularité et sur la catégorie de problème du point de vue d'un calcul
infini. Très tôt Leibniz avait élaboré une théorie des « signes ambigus » en
rapport avec les points singuliers, prenant pour exemple les sections
coniques : cf. « De la méthode de l'Universalité > (Opuscules, Couturat).
5. Borges, fictions, Gallimard, p. 130.

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LOGIQUE DU SENS

secret et être dérangé par un intrus » pour Fang. Quant à


l'objet quelconque absolument commun, et dont tous les
mondes sont les variables, il a pour prédicats les premiers
possibles ou catégories. Au lieu que chaque monde soit prédi-
cat analytique d'individus décrits dans des séries, ce sont les
mondes incompossibles qui sont prédicats synthétiques de
personnes définies par rapport à des synthèses disjonctives.
Quant aux variables qui effectuent les possibilités d'une
personne, nous devons les traiter comme des concepts signi-
fiant nécessairement des classes et des propriétés, donc affec-
tés essentiellement de généralité croissante ou décroissante
dans une spécification continuée sur fond catégorial : en
effet, le jardin peut contenir une rosé rouge, mais il y a dans
d'autres mondes ou dans d'autres jardins des rosés qui ne
sont pas rouges, des fleurs qui ne sont pas des rosés. Les
variables sont des propriétés et des classes. Elles sont tout
à fait distinctes des agrégats individuels du premier niveau :
les propriétés et les classes sont fondées dans l'ordre de la
personne. C'est que les personnes elles-mêmes sont d'abord
des classes à un seul membre, et leurs prédicats des pro-
priétés à une constante. Chaque personne est seul membre
de sa classe, et pourtant c'est une classe constituée par les
mondes, possibilités et individus qui lui reviennent. Les
classes comme multiples et les propriétés comme variables
dérivent de ces classes à un seul membre et de ces propriétés
à une constante. Nous croyons donc que l'ensemble de la
déduction se présente ainsi : 1°) les personnes ; 2°) les
classes à un seul membre qu'elles constituent et les proprié-
tés à une constante qui leur appartiennent ; 3°) les classes
extensives et propriétés variables, c'est-à-dire les concepts
généraux qui en dérivent. C'est en ce sens que nous inter-
prétons le lien fondamental entre le concept et l'Ego. L'Ego
universel est exactement la personne correspondant au quel-
que chose = x commun à tous les mondes, comme les autres
ego sont les personnes correspondant à telle chose = x
commune à plusieurs mondes.
Nous ne pouvons suivre en détail toute cette déduction. Il
importe seulement de fixer les deux étapes de la genèse pas-
sive. D'abord, à partir des singularités-événements qui le
constituent, le sens engendre un premier complexe dans
lequel il s'effectue : Umwelt qui organise les singularités

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DE LA GENÈSE STATIQUE ONTOLOGIQUE

dans des cercles de convergence, individus qui expriment


ces mondes, états de corps, mélanges ou agrégats de ces
individus, prédicats analytiques qui décrivent ces états. Puis
un second complexe apparaît, très différent, construit sur le
premier : Welt commun à plusieurs mondes ou à tous, per-
sonnes qui définissent ces « quelque chose de commun », pré-
dicats synthétiques qui définissent ces personnes, classes et
propriétés qui en dérivent. De même que le premier stade de
la genèse est l'opération du sens, le second est l'opération du
non-sens toujours coprésent au sens (point aléatoire ou signe
ambigu) : c'est pourquoi les deux stades, et leur distinction,
sont nécessairement fondés. D'après le premier nous voyons
se former le principe d'un « bon sens », ou d'une organisa-
tion déjà fixe et sédentaire des différences. D'après le second
nous voyons se former le principe d'un « sens commun »
comme fonction d'identification. Mais ce serait une erreur
de concevoir ces principes produits comme s'ils étaient trans-
cendantaux, c'est-à-dire de concevoir à leur image le sens
et le non-sens dont ils dérivent. C'est pourtant ce qui expli-
que que Leibniz, si loin qu'il ait été dans une théorie des
points singuliers et du jeu, n'ait pas vraiment posé les règles
de distribution du jeu idéal et n'ait conçu le pré-individuel
qu'au plus proche des individus constitués, dans des régions
déjà formées par le bon sens (cf. la honteuse déclaration de
Leibniz quand il assigne à la philosophie la création de
nouveaux concepts, à condition de ne pas renverser les
« sentiments établis ».) C'est aussi ce qui explique que
Husserl, dans sa théorie de la constitution, se donne toute
faite la forme du sens commun, conçoive le transcendantal
comme Personne ou Ego, et ne distingue pas le x comme
forme d'identification produite, et le x instance tout à fait
différente, non-sens producteur qui anime le jeu idéal et le
champ transcendantal impersonnel*. En vérité, la personne,
c'est Ulysse, elle n'est personne à proprement parler, forme
produite à partir de ce champ transcendantal impersonnel.
Et l'individu est toujours quelconque, né, comme Eve d'une
côte d'Adam, d'une singularité prolongée sur une ligne d'ordi-

6. On remarquera pourtant les curieuses allusions de Husserl à un


fiât ou à un point mobile originaire dans le champ transcendaatal déter -
miné comme Ego : cf. Idées, S 122.

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LOGIQUE DU SENS

naires à partir du champ transcendantal pré-individuel. L'in-


dividu et la personne, le bon sens et le sens commun sont
produits par la genèse passive, mais à partir du sens et du
non-sens qui ne leur ressemblent pas, et dont nous avons vu
le jeu transcendantal pré-individuel et impersonnel. Aussi
bien le bon sens et le sens commun sont-ils minés par le
principe de leur production, et renversés du dedans par le
paradoxe. Dans l'œuvre de Lewis Carroll, Alice serait plutôt
comme l'individu, la monade qui découvre le sens, et déjà
pressent le non-sens, en remontant à la surface à partir d'un
monde où elle plonge, mais aussi qui s'enveloppe en elle
et lui impose la dure loi des mélanges ; Sylvie et Bruno
seraient plutôt comme les personnes « vagues », qui décou-
vrent le non-sens et sa présence au sens à partir d'un « quel-
que chose » commun à plusieurs mondes, monde des hommes
et monde des fées.

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