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pli psychotique et maniérisme

sur le leibnizianisme clinique de gilles


deleuze

Guillaume Sibertin-Blanc

La phénoménologie de l’univers leibnizien est saturée de symptômes


psychotiques. La philosophie de Leibniz est à la fois l’exposition de
ces symptômes, la pensée qui en rend raison, et ces symptômes eux-
mêmes, leur construction en tant que processus de pensée. Leibniz au-
rait pu, ou pourrait donner son nom à un tableau clinique, au même
titre que Sade et Sacher-Masoch dans la clinique des perversions. Le
leibnizianisme est une pensée-symptôme qui reconstruit un monde
pensable, et vivable en tant qu’il est pensable, sur une scène phi-
losophique où ces symptômes peuvent faire monde, c’est-à-dire où
peut tenir un sujet. Si l’on demande pourquoi un tel monde doit être
reconstruit, nous nous trouvons projetés aussitôt au centre géomé-
trique du Pli. Leibniz et le Baroque de Gilles Deleuze :
La justification de Dieu face au mal a toujours été un lieu commun
de la philosophie. Mais le Baroque est un long moment de crise, où
la consolation ordinaire ne vaut plus. Se produit un écroulement du
monde, tel que l’avocat doit le reconstruire, le même exactement,
mais sur une autre scène et rapporté à de nouveaux principes ca-
pables de le justifier (d’où la jurisprudence). À l’énormité de la crise
doit correspondre l’exaspération de la justification : le monde doit
être le meilleur, non seulement dans son ensemble, mais dans son
détail ou dans tous ses cas. C’est une reconstruction proprement
schizophrénique  : l’avocat de Dieu convoque des personnages qui
reconstituent le monde avec leurs modifications intérieures dites
« autoplastique ». Telles sont les monades, ou les Moi chez Leibniz...1
À l’enseignement du séminaire de Lacan sur les psychoses, Félix
Guattari adressait en 1966 à des philosophes cette question toute
simple :
Viendra-t-il un temps où l’on étudiera avec le même sérieux, la 1 G. Deleuze, Le Pli. Leibniz
même rigueur, les définitions de Dieu du président Schreber ou et le baroque, p.92-93.

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d’Antonin Artaud, que celles de Descartes ou de Malebranche  ?
Continuera-t-on longtemps à perpétuer le clivage entre ce qui se-
rait du ressort d’une critique théorique pure et l’activité analytique
concrète des sciences humaines2 ?
Encore fallait-il, pour prendre cette interpellation avec tout le sérieux
qu’elle exige, statuer sur le sort de l’énonciation philosophique elle-
même. Si elle appelle à considérer les textes des grands psychotiques
avec la même rigueur que celle qu’on prête à étudier les grandes
métaphysiques classiques, elle impose forcément de symétriser la
question : quelle rigueur et quel sérieux devons-nous prêter à notre
lecture de ces métaphysiques, sinon déjà ceux que l’on doit à une
lecture clinique de la discursivité philosophique  ? Ce passage cen-
tral du Pli nous invite à adopter ce point de vue. Il n’attire pas seu-
lement l’attention sur des analogies de thèmes ou de motifs entre
ce que l’on rencontre d’un côté dans la clinique des psychoses, de
l’autre dans une doctrine philosophique. Il suggère une hypothèse
qui touche plus profondément au statut même de l’énonciation et
du processus conceptuel de la philosophie leibnizienne. Non que de
telles analogies soient absentes : elles abondent au contraire tout au
long de l’essai, qu’il s’agisse par exemple des «  hallucinations lili-
putiennes » de Clérambault et de la théorie des petites perceptions,
qu’il s’agisse de l’obsession du continu, ou du problème d’« avoir un
corps » comme exigence morale et objet de déduction3, ou encore du
leitmotiv du maniérisme schizophrénique4. Mais dans leur dispersion
apparente, elles renvoient à un rapport plus interne, qui appartient
au processus de pensée que Deleuze construit dans la philosophie
leibnizienne, et qui, en éclairant certaines « manières » de cette phi-
2 F. Guattari, Psychanalyse losophie, explique en retour certaines opérations de l’analyse deleu-
et Transversalité, [1972],
Paris, La Découverte, rééd. zienne  : sélections des textes, focalisations de la lecture et de l’in-
2003, p.97. terprétation, construction de l’exposition, répétition et variation de
3 Sur l’effondrement du certains motifs. Autant dire que, si Deleuze fait explicitement recours
« monde de l’avoir » dans
la psychose, voir G.. Pan-
à la conception freudienne du délire – comme tentative thérapeu-
kow, Structure familiale et tique spontanée consistant à pallier un effondrement des structures
psychose, 1977, 2e éd., Paris,
Aubier-Montaigne, 1983, no- symboliques et imaginaires soutenant la position d’un sujet, dans des
tamment chap. I et VII. conditions telles que la libido d’objet aurait reflué sur le moi, désin-
4 Le Pli. Leibniz et le vestissant le monde extérieur au profit d’une libido narcissique mise
baroque, p.26-27, 51, 53, 72,
76-77.
au service d’une reconstruction d’une « néo-réalité », dans un pro-

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cessus de pensée investissant les « représentations de mots » pour
elles-mêmes au détriment des «  représentations de choses  »5 –, il
n’y aurait pourtant guère d’intérêt à appliquer littéralement cette
conception à la doctrine leibnizienne. C’est la démarche de la pensée
leibnizienne qui éclaire le sens d’un certain délire, en le soustrayant à
la connotation d’un déficit de la pensée pour lui faire au contraire as-
sumer l’exigence la plus pleine, pleinement rationnelle et pleinement
délirante  : celle d’une genèse idéale du monde. Plutôt qu’attendre
du concept clinique de délire qu’il nous instruise sur la philosophie
de Leibniz, on demandera au processus de pensée «  leibniste  » de
nous introduire à une allure possible du délire que peut rencontrer la
clinique. Nous souhaiterions en tester l’hypothèse sur le traitement
deleuzien du maniérisme, dont le leitmotiv court à travers tout Le Pli.
Leibniz et le Baroque.

L’ensemble du tableau clinique du leibnizianisme développé dans Le


Pli est polarisé par une double proposition. D’un côté, le monde s’est
effondré : effondrement des principes qui fondaient son unité, la co-
hérence et l’identité qui le rendaient vivable, pensable et habitable ;
effondrement de Dieu ou de l’Idée théologique qui garantissait les
principes eux-mêmes ; effondrement de la Raison elle-même « comme
dernier refuge des principes », son refuge humaniste. « C’est là que
5 Ce qui donnerait parfois
le Baroque prend position », et c’est une position éminemment psy- au délire sa tournure hau-
tement spéculative, faisant
chotique, qui à la fois dresse le diagnostic et invente une manière observer une certaine
de « sauver l’idéal théologique, à un moment où il est combattu de « ressemblance qu’on n’eût
pas désiré lui trouver »
toute part, et où le monde ne cesse d’accumuler ses "preuves" contre entre la philosophie et
lui, violences et misères  »6  ; – et une manière de sauver le monde « la façon dont opèrent les
schizophrènes » (S. Freud,
lui-même, en l’incorporant, en le « gardant mort sauf (for) en moi » Métapsychologie, tr. fr., Pa-
ris, Gallimard, 1968, p.121).
sous la garantie du tiers complice jouissant du monde (Dieu)7, quitte
à faire du moi lui-même, comme dit Leibniz, « un monde à part, in- 6 P, p.90-91 ; cf. p.111.
dépendant de toute autre chose que de Dieu ». Mais de l’autre côté, 7 L’expression est em-
s’opère une reconstruction du monde sur « une autre scène », elle- pruntée à Fors de J. Derrida
(N. Abraham, M. Torok, Le
même incluse dans ce monde en tant que seul réel, à l’instar de la Verbier de l’homme au loups,
Paris, Garnier-Flammarion,
table du jeu du monde qui « intériorise non seulement les joueurs qui Préface). Je réserve à une
servent de pièces, mais la table sur laquelle on joue, et le matériau de autre occasion l’investis-
sement singulier que la
la table », ou encore du journal de Nijinsky où l’écrivant est à la fois psychose leibniste fait de la
« la lettre et la plume et le papier ». C’est pourquoi Deleuze souligne topique cryptique qui y est
mise au jour.

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avec tant d’insistance chez Leibniz l’antécédence logique et ontolo-
gique du monde, comme virtualité qui sera actualisée précisément en
étant incluse dans chaque sujet lui-même créé « pour » ce monde.
Ce n’est pas seulement le « calcul de monde » qui est en jeu, sériant
l’infinité des événements idéaux («  ce qui arrive  ») comme autant
d’inflexions d’une seule même courbe continue. C’est aussi bien le
statut de l’objet dans ce monde qui, sur fond d’effondrement des es-
sences objectives, devient enchaînement réglé de manières ou série
d’aspects  ; et corrélativement le statut du sujet lui-même qui, sur
fond d’effondrement du sujet humaniste et de sa prétention à se défi-
nir par lui-même centre de la création, devient point de vue sur une
variation acentrée, site perspectif où peut tenir comme sujet celui qui
l’occupe et d’où s’aperçoivent les manières de l’objectivité ; et encore
le statut du rapport entre sujets eux-mêmes, comme maniérisme des
entr’expressions sans interactions, ou rapport du non-rapport entre
points de vue dont la distance indécomposable reconstitue un type
singulier de communication des inconscients (la « distance » n’étant
pas un attribut de l’étendue, mais la détermination idéale du rapport
perspectif entre deux sujets appréhendant différemment comme va-
riation étendue le monde que chacun inclut selon son point de vue8).
C’est enfin la conquête d’un isolement d’autant plus absolu qu’il est
infiniment peuplé : non pas fuite du monde ou retrait hors du monde,
8 Les points de vue
« constituent des enve-
mais au contraire un plein de monde tapissant la paroi d’une crypte
loppes suivant des rapports secrète, camera obscura où peut enfin tenir un sujet parvenu à se
indivisibles de distance. [Ils]
ne contredisent pas le conti- rendre imperceptible.
nu […]. Le perspectivisme
est bien un pluralisme,
mais implique à ce titre la
L’importance du thème du maniérisme, dans l’interprétation deleu-
distance et non la disconti- zienne de la philosophie de Leibniz, est indissociable du maniérisme
nuité (certes il n’y a pas de
vide entre deux points de interne au processus de pensée de la psychose leibniste, et doit être
vue). Leibniz peut définir ainsi comprise de différents points de vue simultanés : quant au rap-
l’étendue (extension) comme
"la répétition continue" port de la philosophie leibnizienne à la pensée de l’art, et singuliè-
du situs ou de la position,
c’est-à-dire du point de vue :
rement au rapport controversé entre le style maniériste et le style
non pas que l’étendue soit baroque  ; quant au rapport de l’art à la clinique des psychoses, et
alors l’attribut du point de
vue, mais elle est l’attribut au flou symptomatologique qui a souvent grevé la notion clinique
de l’espace (spatium) comme de « maniérisme schizophrénique », tant du point de vue de sa des-
ordre des distances entre
points de vue, qui rend cette cription psychiatrique que de sa compréhension analytique ; quant
répétition possible » (Le Pli,
p.28). au rapport enfin entre une psychose adoptant plastiquement, dans

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ses productions symptomatiques même, une stylistique maniériste,
et les conjonctures historiques, les mondes sociaux et politiques où
se sont épanouies les rencontres du maniérisme et de l’art baroque.
Rien n’est plus instructif, pour la position conjointe de ces différents
problèmes, que la belle étude d’Evelyne Sznycer, cité au pli central de
l’ouvrage de Deleuze, « Droit de suite baroque. De la dissimulation
dans la schizophrénie et le maniérisme ». Elle confère un relief sai-
sissant au « leibnizianisme clinique » de Deleuze, en en éclairant les
implications philosophiques, cliniques, mais aussi artistiques et fina-
lement historico-politiques, dans Le Pli. Leibniz et le baroque, et plus
largement à mon sens pour l’œuvre de Deleuze dans son ensemble.

Sznycer revient sur une expérience orchestrée par le psychiatre W.


Blankenburg avec des schizophrènes qui, enseignés aux pas de di-
verses danses, devaient les exécuter devant des spectateurs introduits
pour l’occasion dans l’hôpital. Ces derniers devaient alors s’accorder
avec les thérapeutes à constater que « les exécutants leur avaient sem-
blé retirer le plus grand plaisir des danses de la Renaissance baroque,
y compris celles de la fin du baroque (menuet, polonaise, etc...) », et
d’une façon plus générale, aux danses correspondant selon Blanken-
burg « en histoire de l’art et de la littérature, au maniérisme9 » :
Les sarabandes, allemandes, bourrées, gavottes, etc. se caracté-
risent avant tout par des mouvements et gestes artificiels qui mé-
diatisent toujours les rapports entre danseurs. Le mouvement est
interrompu par des « poses », il se déroule comme un rituel qui
« célèbre » la rencontre avec l’autre sexe. La rencontre devient ainsi
« arrangement » et objet d’un culte, ce qui lui retire tout le sérieux,
d’une liaison, d’un engagement. Il n’y a plus de personnes, plus que
9 E. Sznycer, « Droit de
des personnages, des masques. L’intimité est objectivée, dès lors suite baroque : De la dissi-
elle ne présente plus aucun risque pour l’individu. La danse sert de mulation dans la schizo-
phrénie et le maniérisme »,
modèle de rencontre entre les gens... Dans la dialectique entre rap- in Léo Névratil, Schizo-
prochement et distanciation, c’est toujours la dernière dimension phrénie et art, Bruxelles,
qui l’emporte au point de pouvoir parler à propos de ces danses Éditions Complexe, 1978,
p.322.
d’un « pathos de la distance »10.
10 W. Blankenburg, « Tanz
L’interprétation avancée ici par Blankenburg prolonge l’intuition in der Therapie Schizo-
princeps de la phénoménologie «  daseinanalytique  », à qui l’on phrener. Ein Beitrag zu
den Beziehungen zwischen
doit une première tentative de statuer sur un motif psychiatrique Maniertheit une Manie-
souvent empêtré dans des descriptions sémiologiques des plus hé- rismus », in Psychopath.
Psychosom., 17, 1969,
téroclites, regroupant sous le terme de maniérisme toutes sortes de p.336-342.

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traits comportementaux et caractériels : troubles du comportement,
caractère emprunté et maladroit des attitudes, certaine bizarrerie des
mimiques, « inauthenticité » ou artificialité de l’expression... Face à
quoi l’apport de Ludwig Binswanger est d’abord d’avoir centré son
approche « compréhensive » sur la valeur expressive du corps, et sin-
gulièrement sur la forme d’expression corporelle de la pose ou pos-
ture, entendue au double sens d’une attitude figée (la pose ou cliché
au sens photographique), et d’une contenance prise vis-à-vis d’un
entourage mais sans égard à lui (« prendre une pose »).
Le sens du maniérisme, me disait une fois Ludwig Binswanger,
c’est la pose. Dans un atelier de peinture ou de sculpture, le mo-
dèle doit garder la pose. Il ne doit pas se laisser aller à transgres-
ser les limites où s’inscrit rituellement la forme de son corps. Le
modèle, qui tient la pose, ne se dépasse pas vers le monde. Cette
exigence contredit ce qui fait le propre de l’être-au-monde, qui ne
s’approprie ses limites qu’en les franchissant. On appelle maniéré
un homme qui pose en adoptant les manières d’un personnage, qui
ne s’entretient que de ses propres projections. Le maniérisme schi-
zophrénique consiste à se faire acteur de son propre personnage,
identifié lui-même à cet acteur11.
Mais lui a-t-on par là suffisamment rendu justice ? Il y aurait absence
de « dépassement vers le monde », ou plus radicalement destruction
de « l’être-au-monde » ; mais est-ce seulement par incapacité ? Et à
quel monde ? À privilégier une telle interprétation négative ou pri-
vative, on risque de préjuger déjà de l’essentiel, à savoir le sens du
« pathos de la distance », que l’on peut entendre au sens paradoxale-
ment actif d’une mise à distance, donc au sens critique d’une résis-
tance passive à une certaine forme de relation, à la connivence d’une
intersubjectivité trop insistante ou indésirable. Le maniérisme serait
alors un moyen de défense, qui trouverait sa forme extrême dans la
contrariété systématique (« négativisme »), et dans ses formes plus
ou moins ostensiblement stylisées et solennisées autant de modula-
tions d’une parade, comme le dit Deleuze des rapports entr’expres-
11 H. Maldiney, Penser sifs des monades, dont l’allure dansante prend le sens tactique d’une
l’homme et la folie, Gre- esquive. La posture ne confinerait pas à l’imposture d’un rôle artifi-
noble, J. Millon, 1997, p.139-
140. Maldiney renvoie à ciellement endossé ; elle interviendrait dans un rapport de force. Elle
L. Binswanger, Drei Formen
missglückten Daseins, III
ne serait pas une manière de parader, elle ferait d’une « manière » le
Manieriertheit, p.92 et suiv. moyen de parer un coup.

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Telle est l’inversion de perspective que fait valoir Sznycer, pour
contrer l’interprétation négative du maniérisme (comme incapacité
d’accéder à la positivité de l’échange) par une interprétation positive
du négativisme (comme puissance critique conjurant le lien). Il ne
suffit plus de reconnaître avec Blankenburg dans la danse baroque
un « modèle de la rencontre » où le schizophrène trouverait un com-
promis entre distance et échange, isolement et ouverture à l’altéri-
té, dans un arrangement qui en neutralise et finalement en conjure
le risque12. Expliquant la sympathie des schizophrènes à l’égard des
danses baroques par l’affinité phénoménologique des formes rigides,
précieuses et courtoises du maniérisme en art, et des « manières » sté-
réotypées ou stylisées des schizophrènes, on continue de présuppo-
ser ce qui est en question : une interprétation déficitaire ou privative
du maniérisme, qui empêche d’interroger tant ce que le style manié-
riste peut apprendre sur la schizophrénie, que le maniérisme schizo-
phrénique à l’art. En s’attachant à une ressemblance immédiate mais
seulement extrinsèque entre les deux, on se contente d’une percep-
tion superficielle aussi bien de la superficialité maniérée maniée par
le schizophrène que la superficialité maniériste exhibée dans certains
usages de la danse baroque. On maintient surtout une interprétation
du maniérisme schizophrénique comme expression d’un trouble de
l’être-au-monde, qui tient pour rien les troubles du monde auxquelles
les manières du schizophrène tentent de faire pièce. Qu’on replace
au contraire celles-ci dans le contexte d’un espace social tendantiel-
lement invivable, et l’on sera aussitôt sensible à leur sens tactique,
feinte ou parade pour « esquiver les coups auxquels il est particuliè-
rement bien exposé dans un institut psychiatrique13 ».

Pour étayer les ressorts d’une telle « stratégie de la dissimulation »,


Sznycer se tourne vers la métapsychologie freudienne de la psychose
et de ses productions symptomatiques, – ce qui ne va pas d’ailleurs
sans revaloriser toute une équivocité des procédés psychotiques à 12 E. Sznycer, « De la dissi-
mulation dans la schizo-
laquelle l’analyse freudienne était restée sourde. Si le maniérisme phrénie et le maniérisme »,
schizophrénique peut compter parmi les procédés génériques de la op. cit., p.324.
psychose, c’est d’abord qu’on y reconnaît, non simplement un dé- 13 E. Sznycer, « De la dissi-
mulation dans la schizo-
tournement de la réalité, mais une «  phase active  » d’édification phrénie et le maniérisme »,
d’une « néo-réalité » qui en est inséparable, par la mise de la libido op. cit., p.326-327.

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refluée sur le moi au service d’un « travail à l’intérieur de lui », de
« modification autoplastique14 ». Encore faut-il tenir compte de cer-
14 S. Freud, « La perte de tains facteurs qui à la fois prolongent et infléchissent l’analyse freu-
la réalité dans la névrose et
la psychose » (1924), in Psy- dienne, à commencer par la thèse suivant laquelle le schizophrène
chose, névrose et perversion, traite les mots comme des choses, et les choses elles-mêmes comme
Paris, PUF, 1973, p. 301.
des abstractions, qui doit être doublement élargie. Considérant l’ap-
15 E. Sznycer, « De la dissi-
mulation dans la schizo- titude à traiter, non seulement « les choses » sub specie generalitatis,
phrénie et le maniérisme », mais « les circonstances concrètes de la réalité sociale qui l’environne
op. cit., p.331.
comme si elles étaient abstraites, on commence à se rapprocher du
16 G. Deleuze, Le Pli, p.163. schizophrène, tel qu’on le reconnaît à ce qui lui est propre  : à ce
17 Dans l’âme du chien que le monde extérieur avec ses circonstances, il s’en f... magistrale-
qui reçoit un coup de bâton
pendant qu’il mange sa ment15 ». D’autre part, il s’en fout d’autant plus, ou d’autant mieux,
soupe, ou dans celle de que ses pulsions s’investissent au détriment des représentations de
César-enfant qui se fait
piquer par une guêpe choses extérieures, non seulement dans les représentations de mots
pendant qu’il tête », « ce mais dans des gestualités, postures, mimiques. Les expressions ver-
n’est pas l’âme qui reçoit
le coup ou la piqûre », bales ne sont pas seules concernées ; c’est toute une corporalité que
mais « l’âme se donne
une douleur qui porte à la libido narcissique investie comme matière expressive et support de
sa conscience une série traits d’expression tenant lieu de la réalité extérieure. Comme le dit
de petites perceptions
qu’elle n’avait presque pas le sujet leibniste, « dire que les corps réalisent n’est pas dire qu’ils
remarquées, parce qu’elles soient réels : ils le deviennent, pour autant que ce qui est actuel dans
restaient d’abord enfouies
dans son fond (P, p.76). l’âme (l’action interne ou la perception), quelque chose le réalise dans
18 Voir emblématiquement le corps. On ne réalise pas le corps, on réalise dans le corps ce qui est
les dernières leçons d’Intro- actuellement perçu dans l’âme. La réalité du corps, c’est la réalisa-
duction à la psychanalyse, où
Freud souligne la corréla- tion des phénomènes dans le corps16 » : c’est la formule même de la
tion entre le « triomphe
du narcissisme » d’un moi
transformation autoplastique, la formule humoristique de la monade
qui refuse d’être affecté par schizophrène dont les modifications internes lui permettent de pro-
la réalité, et l’inaptitude à
la relation transférentielle duire des affections propres à la nouvelle réalité qu’il se procure, si
(« Ils repoussent le médecin, bien que ses douleurs même sont « spontanée17 ». Que reste-t-il alors
non avec hostilité, mais avec
indifférence. C’est pourquoi du fameux narcissisme du psychotique et du schizophrène, sa « mé-
ils ne sont pas accessibles à
son influence... Ils restent
galomanie » ou sa « folie des grandeurs » ? Une fois encore, Freud
ce qu’ils sont... Nous ne ouvrait la voie affranchie de ces poncifs de la psychiatrie asilaire,
pouvons rien y changer... »,
Paris, Payot, 2011, p. 346). pour aussitôt la barrer par des conclusions non moins nihilistes thé-
Sur l’importance des motifs rapeutiquement18. Pourtant le maniérisme est moins le «  triomphe
de la folie des grandeurs et
de la mégalomanie du moi du narcissisme » qu’un traitement humoristique (« hypercritiste »)
dans la constitution de la
psychiatrie dès le début du
du narcissisme lui-même, faisant du moi comme tel une instance
19e siècle, voir M. Foucault, d’autant plus facilement surinvestie qu’elle est surjouée, transfor-
Le Pouvoir psychiatrique,
Paris, Gallimard/Seuil, 2003. mée autoplastiquement en un automate spirituel ayant conquis la

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liberté de parler de lui-même indifféremment à la première et à la
troisième personne19. Tel est selon Sznycer le dépassement du pathos
de la distance dans l’humour hypercriticiste, « qu’à dire seulement
narcissique on appauvrit de tout ce qu’il y a d’agressif, de politique,
de caustique, de percutant, de juste quant à la cible qu’il touche »20.

Or c’est bien à cet égard que le maniérisme en art peut nous ins-
truire sur les tactiques du maniérisme schizophrénique et nous aider
à observer « la parade du schizophrène et ses attaques discrètes ».
La condition en est de dépasser leur simple rapprochement par res-
semblance terme à terme, au profit d’une analogie interne, entre le
schizophrène et son milieu (in)hospitalier qu’il met au défi de sa ré-
alité effondrée-reconstruite-mimée, et les maniéristes face aux ba-
roques dans une période de crise historique, spirituelle, politique et
morale : « une option commune dans deux situations analogues : le
dépassement du pathos vers l’humour  ». Le point capital, en effet,
nous échappe tant que l’on cherche une affinité immédiate entre le
baroque en art et le maniérisme schizophrénique, en invoquant une
identification confuse entre baroque et style maniériste. Suivant les
analyses matérialistes de Tibor Klaniszay, que Sznycer et Deleuze à
sa suite reprennent à leur compte, le maniérisme s’épanouierait en
réaction à la crise de l’humanisme renaissant, et loin de se confondre
avec l’art baroque, ne le croiserait que ponctuellement en le tournant
au profit d’une stratégie originale pour faire face à l’explosion des
contradictions qui déchiraient la société de la Renaissance21  : d’un
côté le développement de la bourgeoisie marchande rompant avec
le système de production médiéval, l’essor économique des villes,
l’émergence d’une nouvelle culture explorant la nature comme source
19 E. Snycer, « De la dissi-
de richesse et l’homme acteur de performances extraordinaires, l’in- mulation dans la schizo-
phrénie et le maniérisme »,
dividualisme humaniste et le désir d’harmonie et d’équilibre ; mais en op. cit., p.332.
même temps, la confrontation de ces idéaux aux réalités brutales de
20 Ibid., p.344.
l’époque, guerres de religion, massacres dans les colonies ibériques,
guerre paysanne en Allemagne, invasion de l’Europe centrale par les 21 T. Klaniczay, « La
naissance du maniérisme et
Turcs, l’Italie jouet des grandes puissances... du baroque du point de vue
sociologique », in Renais-
Celui qui aspirait à l’harmonie, avait goûté les beautés de la paix, sance, maniérisme, baroque,
se retrouvait dans un monde déchiré par la discorde et la misère. Actes du XIe Stage Intern.
de Tours, Paris, Vrin, 1972,
Les hommes de l’époque trouvèrent deux solutions différentes vol. XXV, p.215-223 ; cf. Le
pour sortir de cette crise : soit rester fidèle aux principes de la Re- Pli, p.91 sq.

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naissance humaniste dans des conditions changées, et supporter
l’incertitude ; soit tirer clairement les conséquences, se refuser aux
idéaux de la Renaissance, s’avouer que l’homme n’est rien, ad-
mettre les idées de l’église – que tout le monde « a à être » dirigé
vers Dieu : au lieu de chercher l’harmonie terrestre, tenter de trou-
ver une harmonie céleste. Ces deux solutions ont donné les deux
grands courants de l’époque : le premier, plutôt intellectuel, fut le
maniérisme ; le deuxième, plutôt affectif, le baroque22.
C’est au premier que l’on doit selon Klaniczay « une sensibilité plus
moderne à l’égard du conflit dramatique », dont les
trames compliquées de déguisements, de méconnaissance, de ma-
lentendus, reconstituent un véritable labyrinthe des événements lié
à une atmosphère mystérieuse23.
C’est au maniérisme encore, que l’on devra une pratique inédite des
danses baroques et l’invention de scénographies de la feinte singu-
lièrement complexes et cryptées. Certes, ces danses étaient faites
pour ainsi dire constitutivement de parade et de dissimulation,
puisqu’elles provenaient souvent de danses paysannes ou populaires
préexistantes et ne furent introduites dans les cours et salons d’Eu-
rope occidentale que plus tard, aux 16e et 17e siècles, non sans que
l’aristocratie puis la bourgeoisie prennent soin de «  bien déguiser
leurs origines et de dissimuler les attitudes susceptibles de heurter
la délicatesse du beau monde ». Mais selon Klaniczay les maniéristes
22 E. Sznycer, « De la
dissimulation dans la
ne fréquentèrent guère les cours et les salons : « Ils se définiraient
schizophrénie et le manié- surtout par leur appartenance à une élite savante, formée à l’école
risme », op. cit., p.342-343,
d’après T. Klaniczay, op. cit., humaniste de la Renaissance », et par leur position minoritaire face
p.216-219. au baroque héroïque, « combatif et propagandiste24 ». Aussi ne dan-
23 T. Klaniczay, « La saient-ils pas la courante, l’allemande ou la pavane sans y introduire
naissance du maniérisme
et du baroque du point de
des interprétations complexes, faisant éclater la figure musicale dans
vue sociologique », op. cit., le décor d’une ornementation soumise au nouveau régime de per-
p. 220-221 (cité in Le Pli,
p.91). ception des « objets » comme enchaînement réglé d’une multiplicité
d’événements ou d’aspects, s’ingéniant « à rompre le pas », à accen-
24 Ibid., p.219.
tuer l’alternance grave-allègre et le «  contraste entre la forme qui
25 E. Sznycer, « De la dissi-
mulation dans la schizo- pèse et pose, et la forme qui s’envole25 », profitant du ralenti d’une
phrénie et le maniérisme », reprise a tempo pour « camper dans la pose l’équivoque du geste »
op. cit., p.341-342 n. 55. Sur
cette tension entre enfonce- et y multiplier les signes ambigus, révérences ou autres manières,
ment et ascension, dans la retenant un suspense pour brouiller la mesure rythmique cependant
peinture et l’architecture ba-
roques, voir Le Pli, chap. 3. que sur la piste les pas lentement glissés dessinaient au sol diverses

350 guillaume sibertin-blanc


figures, chiffres et lettres dont les tracés étaient compilés dans des
traités pour donner matière à spéculation. Danses anagrammatiques,
cryptographiques ou « orchésographiques26 », dissimulant la figure
derrière un nombre infini d’aspects et d’éléments de parure  : c’est
dans cet art de la feinte cryptée que « les schizophrènes ont encore
beaucoup à apprendre des maniéristes, esprits caustiques, patients,
attentifs aux signes, agiles à la parade mais prompts à se fendre, fa-
rouches face au mystérieux, capables de poser l’énigme ou de l’élu-
cider. Maître de la perspective, ils ont su pointiller le tracé du virtuel,
centrer sur le point de fuite le champ de perception, déformer juste
assez pour démasquer et porter l’inouï aux oreilles dupes. Ils n’ont
pas reculé aux portes du labyrinthe27 ».

Le motif du maniérisme apparaît assez tôt dans l’œuvre de Deleuze


(explicitement depuis Kafka Pour une littérature mineure, mais l’on
en découvrait les principaux traits dès les textes de 1967-1969 sur
la perversion, et déjà dans Proust et les signes à la faveur des signes
mondains évidant les salons des forces historiques qui traversent la
société depuis l’affaire Dreyfus jusqu’à la Grande Guerre28), et trou-
vera bien des occurrences notables dans les textes juste antérieurs 26 Suivant le titre d’un
(Cinéma) et contemporains du Pli («  Beckett, l’épuisé  », surtout fameux du genre, Orchéso-
graphie (1588), du chanoine
« Bartleby ou la formule »). Il ne voit nulle part ailleurs que dans ce Thoinot Arbeau (ana-
dernier ouvrage ses enjeux aussi nettement développés. Le premier gramme de Jehan Tabourot).

d’entre eux : la double stratégie du maniérisme, stylistique et schizo- 27 E. Snycer, « De la dissi-
mulation dans la schizo-
phrénique, permet à Deleuze de rejouer, mais d’une manière inédite, phrénie et le maniérisme »,
le rapport qu’il avait inventé dès le milieu des années 1960 entre cli- op. cit., p.341.
nique, philosophie et art au bénéfice de la figure nietzschéenne du 28 G. Deleuze, Proust et les
philosophe-artiste «  médecin de la civilisation  », et qu’il avait mis signes, 1964, 2nde éd., Paris,
PUF, 1998, p.101-102.
concrètement en pratique, d’abord dans le champ littéraire dans Pré-
29 Voir G. Sibertin-Blanc,
sentation de Sacher-Masoch et les appendices à Logique du sens, puis « Deleuze et le concept de
avec Guattari dans Kafka Pour une littérature mineure, et in fine dans clinique : de la symptoma-
tologie à l’agencement »,
Critique et Clinique, mais aussi indirectement dans ses ouvrages sur Paris, Klincksieck, 2013.
Pour une approche philo-
le cinéma et sur Francis Bacon29. J’ai argué ailleurs que le programme sophico-clinique de Francis
d’une telle «  philosophie clinique  » définissait une pratique théo- Bacon. Logique de la sensa-
tion, voir le travail exem-
rique d’autant plus déterminante pour le travail de Deleuze qu’elle plaire de J.-C. Goddard sur
n’y figurait paradoxalement jamais en personne, mais toujours en la « station hystérique » :
Violence et subjectivité,
instance indirecte, d’intercession ou de transaction, représentant Paris, Vrin, 2010.

pli psychotique et maniérisme sur le leibnizianisme critique de deleuze 351


les exigences de l’art dans la clinique, et l’accueil de la créativité du
symptôme dans les productions de l’art, – la symptomatologie dé-
signant ce « point neutre, un point zéro, où les artistes et les philo-
sophes et les médecins et les malades peuvent se rencontrer30 ». Or
dans Le Pli, ce programme est repris, mais au prix d’un déplacement
de ce point neutre. Qu’il s’agisse de Masoch, Proust, Lewis Caroll ou
Kafka, c’était jusqu’alors une « machine d’expression » littéraire qui
chaque fois réalisait la symptomatologie, dont le philosophe s’em-
parait pour la mettre au service d’une critique de la raison clinique,
psychiatrique ou psychanalytique. C’est même ce qui permettait à la
philosophie clinique de se démarquer aussi bien d’une épistémologie
des savoirs médicaux que d’une « application » de ces savoirs aux
œuvres de l’art, pour considérer au contraire ce que l’écrivain « ap-
porte lui-même, en tant que créateur, à la clinique » lorsqu’il ouvre
le travail symptomatologiste aux dimensions sociohistoriques, cultu-
relles, politiques et économiques des modes de subjectivation31. Le
centre de gravité de la symptomatologie était donc essentiellement
porté par ces grands écrivains, considérés non comme des «  ma-
lades, même sublimes  », en la névrose ou la psychose desquels on
chercherait « un secret dans leur œuvre, le chiffre de leur œuvre »,
mais au contraire comme des « médecins assez spéciaux » dressant
par leur œuvre le tableau chaque fois singulier des symptômes d’un
monde, et non la vignette clinique de leurs affections subjectives pri-
vées. Or dans Le Pli, l’opérateur symptomatologiste se trouve déporté
sur l’acte philosophique comme tel. Il n’est plus porté directement
par une œuvre artistique singulière, mais par une forme d’expres-
sion (« le baroque ») dont il appartient selon Deleuze à Leibniz de
produire le concept, et qui ne devient donc indexable dans une dis-
persion d’œuvres et de traits plastiques qu’indirectement, sous la
condition de cette création conceptuelle32. Le livre de Deleuze, Le Pli,
est précisément l’espace où s’opère cette co-constitution d’un double
30 G. Deleuze, « Mystique ensemble d’actes conceptuels et de signes sensibles de l’art : et cette
et masochisme » (1967),
rééd. in L’île déserte et autres co-constitution est l’activité symptomatologique même. Ce sont les
textes, Paris, Minuit, 2002, opérations conceptuelles qui constituent en symptômes les signes
p.183.
sensibles livrés par les œuvres ; ces symptômes démarquent à leur
31 Ibid., p.184-185.
tour dans le processus de la pensée leibnizienne le devenir-philo-
32 Le Pli, p.47. sophique d’une psychose leibniste  ; dans ce devenir lui-même «  le

352 guillaume sibertin-blanc


baroque  » expose et nomme le tableau sui generis d’une psychose
dont le procédé symptomatique est un geste indissociablement cli-
nique, spéculatif, et stylistique (le pli). Dans ce circuit d’ensemble,
c’est désormais le processus de pensée qui, en forgeant le concept de
baroque, extrait d’une multiplicité d’œuvres et de gestes plastiques
ses signes, et en constituant le processus au sein duquel ces signes
font symptôme, crée le concept clinique d’une psychose « leibniste ».

En second lieu, Le Pli ne marque pas le réinvestissement d’un lieu


théorico-pratique (le «  point-zéro  » symptomatologique) sans tou-
cher aussi au contenu d’une symptomatologie leibniste. Il faut re-
venir sur l’insistance du motif maniériste dans ce que Deleuze lui-
même n’a cessé de diagnostiquer de notre monde, non pas certes en
l’identifiant au monde baroque, ni en se réclamant d’une fidélité sco-
laire à la philosophie leibnizienne, mais en symptomatologisant dans
notre monde un autre « destin » de la crise dont le monde baroque
avait tenté une première issue. Traversant toute l’œuvre de Deleuze,
la galerie des figures maniéristes est innombrable, passant par les
mondains des salons proustiens, les pervers klossowskiens et leurs
« corps-langages » tout de suspenses équivoques et de postures solé-
cistes, les variations de la « fonction K » à travers toutes les tactiques
kafkaiennes de la distance et de l’humour, les créatures « épuisées »
de Beckett, les faussaires de Melleville auxquels fera écho dans Le
Pli le Balthazar du roman de Maurice Leblanc, escroc schizophréni-
sant le calcul cosmologique du Dieu leibnizien, et ultimement, la sil-
houette fragile et solitaire de Bartleby, l’homme sans préférence pour
se repérer dans les disjonctions des possibles, sans réquisits pour le
faire adhérer à un monde, qui « ne peut survivre qu’en tournoyant
dans un suspens qui tient tout le monde à distance33 », et n’a plus à
tirer de son propre fond évidé que sa modeste formule, teintée de
précisioté et de solennité, et qui pourtant ravage tout. Tout se passe
comme si à travers toutes ces figures se rejouait le diagnostic de
Serge Daney, que rejoindra Deleuze dans Cinéma : non pas la « perte
de réalité », mais une perte de monde, l’effraction des « images-ac-
tions » qui agençaient notre « croyance au monde », qui y taillaient
comme autant d’« illusions nécessaires à la vie » des situations trans-
33 G. Deleuze, Critique et
formables, des perceptions capables de les appréhender et des actions Clinique, Minuit, 1993, p.92.

pli psychotique et maniérisme sur le leibnizianisme critique de deleuze 353


aptes à y intervenir. Binswanger et Maldiney rabattaient le manié-
risme schizophrénique sur une identification consistant à « se faire
acteur de son propre personnage, identifié lui-même à cet acteur ».
Mais quel personnage, et quel acteur ? Les grands maniéristes d’une
symptomatologie cinématographique de notre monde seront, tels les
personnages du néo-réalisme et de la Nouvelle Vague, des monades
aux schèmes sensori-moteurs rompus, comme à côté de ce qui leur
arrive, étrangement indifférentes à ce qui les frappe pourtant de plein
fouet, dont la perception est coupée de son prolongement moteur,
« l’action, du fil qui l’unissait à une situation, l’affection, de l’adhé-
rence ou de l’appartenance à des personnages34 ».

Deleuze pourra invoquer dans cette crise beaucoup de facteurs très


hétérogènes. L’important est qu’ils n’expriment justement plus l’uni-
té d’un monde ou d’une histoire collective, mais se surdéterminent
les uns les autres jusqu’à mettre en cause la possibilité même d’écrire
et de penser la contemporanéité sous les espèces d’un monde et d’une
histoire : la seconde guerre, la récupération du projet révolutionnaire
d’un art des masses par la propagande et le pouvoir d’État fasciste,
la crise économique de l’après-guerre, le déclin de l’Internationale
communiste et l’effondrement du « rêve américain », « la nouvelle
conscience des minorités, la montée et l’inflation des images à la fois
dans le monde extérieur et dans la tête des gens, l’influence sur le
cinéma de nouveau modes de récit que la littérature avec expérimen-
tés, la crise d’Hollywood et des anciens genres35  », et last but not
least, les formes nouvelles du « capitalisme avancé » dont le décryp-
tage matérialiste, de L’Anti-Œdipe à Mille plateaux, devait approfon-
dir l’intuition formulée par Guattari dès le début des années 1960,
suggérant
qu’il y a lieu d’établir une sorte de grille de correspondance entre
les phénomènes de glissement de sens chez les psychotiques, tout
particulièrement chez les schizophrènes, et les mécanismes de dis-
cordance croissante qui s’instaurent à tous les étages de la société
34 G. Deleuze, Cinéma 1. industrielle dans son accomplissement néo-capitaliste36...
L’image-mouvement, Paris,
Minuit, 1983, p.286-289. Le programme de la schizo-analyse ne se départira pas de cette thèse
35 Ibid., p.278. suivant laquelle, « si la schizophrénie apparaît comme la maladie de
l’époque actuelle, ce n’est pas en fonction de généralités concernant
36 F. Guattari, Psychanalyse
et transversalité, op. cit., p.75. notre mode de vie, mais par rapport à des mécanismes très précis de

354 guillaume sibertin-blanc


nature économique, sociale et politique », en tant que ces mécanismes
précipitent un effondrement tendantiel des codes cenéss assurer la
distribution réglée du sens et du non-sens, du possible et de l’impos-
sible, de l’identité et de l’altérité, suivant une logique structurale de
la disjonction exclusive ou signifiante (ou bien... ou bien)37. La critique
théorique du structuralisme pourra dès lors se faire au nom d’une
raison réelle et non seulement théorique  : une schizophrénisation
effective des structures symbolico-imaginaires chargées de coder et
d’ajuster nos modes de subjectivations aux mécanismes de la repro-
duction sociale, appellant dès lors une critique effective de notre for-
mation sociale (révolution). De là l’étonnante unité-variation que Le
Pli projette sur la pensée deleuzienne elle-même : c’est précisément
parce qu’il avait entrepris dès À quoi reconnaît-on le structuralisme ?
(1967), Différence et Répétition (1968) et Logique du sens (1969), une
transcription des enjeux de la pensée structurale dans une concep-
tualité puissament ancrée dans la philosophie de Leibniz (recourant
au calcul différentiel, à la notion algébro-topologique de singulari-
té, aux concepts d’événements idéaux et de série...), que Deleuze
pourra, dans Logique du sens déjà, avec une radicalité nouvelle dans
L’Anti-Œdipe, enfin dans Le Pli qui par tant d’aspects ne prolonge
pas moins l’un que l’autre, retourner cette conceptualité contre
« le structuralisme », et plus profondément (car il s’agissait de bien
autre chose qu’une opération purement théorétique ou spéculative)
repenser dans cette même conceptualité leibnizienne les opérations
(réelles) de schizophrénisation des structures (réelles) auxquelles
notre monde vouerait nos lignes de singularisation subjective. Si bien
que dans Le Pli deux propositions se répondent et s’enchaînent l’une
l’autre : le monde contemporain peut encore se poser dans la pen-
sée leibnizienne, sous les traits d’un néo-leibnizianisme qui est un
néo-baroque ; le maniérisme marque, dans la symptomatologie leib-
niste, un point de bifurcation entre le destin proprement psychotique
de la crise de l’humanisme renaissant (et de son onde de choc dans
les combinaisons de rationalisme radical et de garanties théologiques
caractéristiques de la pensée classique), et un destin schizophrénique
de cette crise, dont les termes étaient déjà posés par la monadologie
leibnizienne même si elle n’en empruntait pas la voie, et à laquelle 37 G. Deleuze, Deux Ré-
gimes de fous, Paris, Minuit,
peut ainsi encore s’adosser la tâche schizo-analytique de la philo- 2003, p.27.

pli psychotique et maniérisme sur le leibnizianisme critique de deleuze 355


sophie elle-même. Car déjà dans le processus de pensée leibnizien,
les glissements de sens schizophréniques trouvent leur formulation
indissociablement économique, cosmologique, théologique et subjec-
tive.
À qui demande  : croyez-vous en Dieu  ? Nous devons répondre
d’une manière strictement kantienne ou schreberienne : bien sûr,
mais seulement comme au maître du syllogisme disjonctif, comme
au principe a priori de ce syllogisme (Dieu défini l’Omnitudo reali-
tatis dont toutes les réalités dérivées sortent par division).
Mais que l’on évoque Schreber, Kant, ou même Artaud ou Klossowski38,
c’est la théo-cosmologie leibnizienne qui donne la formulation de
base. Bien plus, c’est elle qui permet de différencier les usages de
l’inscription divine et du repérage cosmologique du sujet – l’usage
psychotique du leibnisme baroque lui-même, l’usage névrotique
kantien, l’usage schizophrénique klossowskien ou beckettien, néo-
baroque et maniériste.

Ce qu’il y a déjà de psychotique chez Leibniz, c’est cette passion de la


disjonction dont Freud remarquera l’importance dans le processus du
délire39. Dans le calcul cosmologique du Dieu leibniste, les disjonc-
tions tendent déjà à devenir illimitées, proliférant en séries d’évé-
nements infinis, se ramifiant en un nombre lui-même infini de sé-
ries alternatives, comme dans le grand récit baroque de la Théodicée.
Seulement, au niveau du sujet lui-même, l’usage de ces disjonctions
demeure exclusif et limitatif, puisque seuls seront inclus dans son
concept ou sa monade les événements sélectionnés par disjonction
qui peuvent s’enchaîner suivant un ordre continu (même si la loi ou
le principe de cet ordre, lui, n’y est pas inclus), seules y seront in-
cluses les séries d’événements convergentes qui trament l’identité du
monde et fondent dans le sujet l’identité d’un « être-pour-le-monde »
(même si la nature de cette convergence nous demeure obscure). Ce
38 G. Deleuze, Logique que le divin du leibniste limite par exclusion, ce ne sont pas tels ou
du sens, Paris, Minuit,
1969 : « Klossowski et les tels événements, mais seulement le passage à l’existence, par leur
corps-langage ». inclusion dans les sujets qui leur donneraient une actualité, des évé-
39 G. Deleuze, F. Guattari, nements incompossibles avec ce monde, et des séries événementielles
L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, divergentes d’avec ce monde. On dirait que Dieu a besoin d’être schi-
1972, p.19-20 ; et S. Freud,
Cinq psychanalyse, op. cit., zophrène dans son calcul cosmologique pour nous épargner de l’être
p.297. dans le monde créé. Mais dès lors, il « suffit » que cette condition de

356 guillaume sibertin-blanc


convergence tombe, pour que la double identité du monde et du sujet
vacille, que la condition de clôture se fêle, que la disjonction devienne
à la fois incluse et illimitée, et que le processus de pensée leibniste
devienne celui-là même que décrivait dans L’Anti-Œdipe comme pro-
cessus d’enregistrement du désir schizophrénique. De la synthèse
disjonctive, il ne suffit plus de dire qu’elle est illimitée (dans le calcul
cosmologique de Dieu comme puissance d’enregistrement) puis limi-
tée (par l’exclusion des mondes incompossibles) pour finalement être
incluse (incluant un monde dans le sujet). Elle devient simultanément
affirmative, illimitative, et inclusive : elle est affirmée en incluant dans
le sujet son illimitation même40. Ce n’est plus Dieu qui est « toujours
et partout », parce qu’il « passe par tous les états de la monade, si
petits soient-ils, de telle manière qu’Il coïncide avec elle au moment
de l’action "sans aucun éloignement" » (jouissance divine)41. La schi-
zophrénisation de Dieu libère au contraire une énergie de jouissance
du sujet lui-même, comme « passage d’un sujet par tous les prédicats
possibles42 ». C’est pourquoi
Tantôt le schizophrène s’impatiente et demande qu’on le laisse
tranquille. Tantôt il entre dans le jeu, il en rajoute même, quitte à
réintroduire ses repérages à lui dans le modèle qu’on lui propose
et qu’il fait éclater du dedans (oui, c’est ma mère, mais ma mère,
c’est justement la Vierge) […], ne donnant pas d’un jour à l’autre la
même explication, n’invoquant pas la même généalogie, n’enregis-
trant pas de la même manière le même événement »
réintroduisant partout les disjonctions que les codes socio-cosmolo-
giques étaient fait pour exclure, et s’inscrivant lui-même dans toutes
les séries disjointes43. Nous retrouvons notre stratégie maniériste, par
laquelle
le schizophrène, possesseur du capital le plus maigre et le plus
émouvant, telles les propriétés de Malone, écrit sur son corps la
litanie des disjonctions, et se construit un monde de parades où
la plus minuscule permutation est censée répondre à la situation
nouvelle ou à l’interpellateur indiscret. 40 L’Anti-Œdipe, op. cit.,
p.90.
Seulement la distance a entre-temps changé d’allure. Elle ne distri-
bue plus des positions exclusives, de part et d’autre de la distance 41 P., p.98-99.
indécomposable entre des points de vue pour des sujets discernabili- 42 L’Anti-Œdipe, op. cit.,
sés ; elle devient elle-même l’acte d’une dérive trans-cosmologique, p.92.

et dont le trajet intensif est la subjectivation même. L’espace idéal 43 Ibid., p.20-22.

pli psychotique et maniérisme sur le leibnizianisme critique de deleuze 357


des rapports entre positions différentielles subsiste parfaitement, tel
que le reconstruit le délire leibniste ; seulement le sujet lui-même ne
se définit plus par le point de vue individuel qu’il vient occuper sous
une condition d’identité du monde à travers tous les points de vue
qui l’expriment, mais par la distance même qui relie disjonctivement
les points de vue tous occupés
par un sujet sans visage et transpositionnel. Schreber est homme et
femme, parent et enfant, mort et vivant : c’est-à-dire il est partout
où il y a une singularité, dans toutes les séries et dans tous les ra-
meaux marqués d’un point singulier, parce qu’il est lui-même cette
distance qui le transforme en femme, au bout de laquelle il est déjà
mère d’une humanité nouvelle et peut enfin mourir44.
Les monades restent pour le monde, le problème est toujours de sa-
voir comment habiter un monde, y vivre et y mourir (Malone se meurt
et sa disjonction incluse). Mais celui-ci ne peut plus être inclus sans
que le soient les incompatibilités qu’il recèle. Les disjonctions ne sont
plus réparties distributivement entre différents mondes possibles,
suivant un critère de compossibilité ou de convergence de tout « ce
qui arrive  ». Ce n’est plus un monde qui est inclus dans le sujet,
qui assure l’identité du sujet par la convergence de ses séries événe-
mentielles par lesquelles il passe, et qui voit sa propre identité ga-
rantie par l’exclusion des autres mondes incompossibles. Ce sont les
disjonctions qui sont elles-mêmes incluses, et les incompossibilités
qui écartèlent « le » monde en lui-même. La condition de « clôture »
inventée par la solution psychotique à la crise, laisse place à une
condition de fêlure qui défait la double identité du Moi et du Monde.
Aussi faut-il conclure du leibnizianisme ce qu’après d’autres Deleuze
avait dit du platonisme : c’est chez Leibniz déjà que s’énoncent les
enjeux, et même les conditions d’une inversion du leibnizianisme.
De la condition de clôture monadologique à la condition de fêlure
schizophrénique, de la disjonction exclusive des mondes incompos-
sibles à la disjonction inclusive des mondes incompossibles dans « le
nôtre », de l’inclusion du monde créé dans le sujet au devenir méta-
morphique à travers des séries divergentes tel « le passage d’un sujet
par tous les prédicats possibles », bref de la psychose leibniste à la
schizophrénie « néobaroque », c’est bien la philosophie leibnizienne
qui nous donne encore le langage dans lequel peut se penser sa pos-
44 Ibid., p.91. térité, néo-monadologique et schizo-analytique.

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