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Cahier spécial

réalisé avec
le soutien

2. La biomasse de la direction
scientifique de

chercheurs d’énergies
TECHNOLOGIE
La biomasse,
une énergie en plein essor

ÉCONOMIE
La biomasse,
un gisement d’or vert

SOCIÉTÉ
« Les bioénergies doivent
confirmer leur potentiel
durable », interviews
de Caroline Rantien,
chargée d’études à l’ADEME,
et de Benoît Gabrielle,
chercheur à l’INRA.

Très productive,
riche en lignocellulose,
peu exigeante en intrants
et surtout non valorisable
pour l’alimentation,
le miscanthus, une
graminée vivace
originaire d’Asie, intéresse
de près les scientifiques
en quête de nouvelles
ressources de biomasse
pour fabriquer
des biocarburants
avancés.

Tous les deux mois, ce cahier La Recherche vous permet de comprendre


les défis technologiques, économiques et environnementaux des énergies.
LA BIOMASSE TECHNOLOGIE

La biomasse, une énergie


en plein essor
Principalement issue des forêts et de l’agriculture, d’humidité. L’innovation réside aussi
dans la capacité des installations à
la biomasse est aujourd’hui considérée comme brûler différents types de biomasse :
une source d’énergie alternative et propre. Chaleur, bois, sciures et autres copeaux. « Il s’agit
également de limiter au maximum les
électricité, biocarburants, chimie : ses voies de rejets des émissions polluantes », indique
valorisation sont multiples. Mais des défis se posent Christian Hamon, directeur de l’Ins-
encore pour le passage à une production en masse. titut de recherche sur les matériaux
avancés (Irma). Ce centre a développé
un catalyseur spécifique en forme de

P
nid-d’abeilles permettant de réduire
endant longtemps, la bio- la plante lors de sa croissance. Autre la teneur des fumées en monoxyde
masse, qui désigne l’en- intérêt : sa diffusion pourrait permettre de carbone (CO), en composés orga-
semble de la matière orga- de réduire les problèmes de dépen- niques volatils (COV) et en méthane.
nique d’origine végétale dance énergétique. Il faut cependant
et animale, fut la source tenir compte de l’énergie nécessaire Le principe de cogénération
d’énergie la plus exploitée à l’agriculture, aux transports et à la Mais la combustion du bois ne peut se
par l’homme. Son utilisation remonte transformation de la biomasse. résumer à la seule production de cha-
à la maîtrise du feu, il y a environ Comment produit-on de l’énergie leur. Elle fournit aussi de l’électricité.
Le Centre de 450 000 ans. Puis vint la révolution à partir de la biomasse ? Les réponses Dans les faits, on combine même les
stockage de Claye- industrielle au xixe siècle. L’énergie sont nombreuses tant la ressource et deux : c’est le principe de la cogéné-
Souilly valorise du bois fut alors remplacée par les les procédés de transformation sont ration, une option particulièrement
actuellement énergies fossiles : le charbon et sur- variés. « La combustion du bois reste retenue dans les Pays scandinaves, en
le biogaz issu
des déchets
tout les hydrocarbures. Cependant, la voie la plus importante », explique Allemagne et en Autriche. Dans ce cas,
non dangereux la biomasse connaît aujourd’hui un Olivier Bertrand, chef du département la chaleur dégagée sert à chauffer de
pour produire renouveau. La lutte contre le réchauf- Bioénergies du Syndicat des énergies l’eau. Celle-ci se transforme alors en
une quantité fement climatique a en effet permis de renouvelables en France. Les applica- vapeur, dont une partie sera utilisée
d’électricité redécouvrir les bienfaits de cette res- tions vont du simple feu de bois domes- pour alimenter des réseaux de chauf-
équivalente à la
source. L’énergie tirée de la biomasse tique aux chaudières industrielles. Les fage urbains. L’autre partie est envoyée
consommation
électrique est notamment considérée comme re- rendements énergétiques des meil- sous pression vers des turbines qui font
hors chauffage nouvelable. De plus, son bilan car­bone leures technologies de chaudière ont fonctionner un alternateur, produisant
d’une ville de est théoriquement favorable vis-à-vis fait de grands progrès ces dernières à son tour un courant électrique. « La
228 000 habitants, de l’effet de serre, puisque le gaz car- années, atteignant 90 % en utilisant cogénération offre l’avantage de pro-
ainsi que du bonique émis dans l’atmosphère n’est des granulés : un combustible bois à duire une électricité non intermittente,
biométhane
carburant.
autre que celui absorbé auparavant par haut pouvoir calorifique et faible taux à la différence de l’éolien par exemple »,
souligne José Carlos Valle Marcos, chef
de projet Biomasse à EDF. Reste qu’elle
nécessite un fort besoin de chaleur
dans la ville ou les usines proches du
lieu de production d’énergie, sinon le
procédé perd tout intérêt.
D’autres alternatives se dévelop­
pent, à l’image de la pyrolyse, une dé­
composition thermique de la biomasse
qui donne du charbon, une huile et des
gaz. Toutefois, les chercheurs se fo­ca­
lisent sur la gazéification. Ce procédé
consiste à chauffer la biomasse dans
une atmosphère en défaut d’air. Les
élé­ments carbonés réagissent avec la
vapeur d’eau et le dioxyde de carbo­ne
(CO2), on obtient alors un gaz com­bus­
tible composé de monoxyde de car­
bone (CO) et d’hydrogène (H2), appelé
gaz de synthèse. L’intérêt réside dans
l’obtention d’un combustible gazeux
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Source : enea consulting
LES DIFFÉRENTES VOIES DE VALORISATION ÉNERGÉTIQUE DE LA BIOMASSE
CULTURES ÉLECTRICITÉ
beaucoup plus facile à transporter, ÉNERGÉTIQUES
COMBUSTION
avec un rendement de transformation
de ma­tiè­re élevé. C’est pourquoi cette TRANSFORMATION CHALEUR
techno­logie est particulièrement adap- THERMOCHIMIQUE
tée à la cogénération. Mais la présence PYROLYSE/
SYNGAZ
de goudrons dans le gaz de synthèse, BIOMASSE GAZÉIFICATION
qui viennent encrasser le moteur à gaz DÉCHET
pour la production d’électricité, est son BIOCARBURANT

chercheurs d’énergies
(huiles, éthanol,
talon d’Achille. GNV, hydrogène…
« L’une des solutions est de décompo­ CULTURES
ÉNERGÉTIQUES FERMENTATION/
ser les goudrons grâce à l’action de cata- EXTRACTION
lyseurs comme le charbon de bois ou le D’HUILE VÉGÉTALE
fer, explique Anthony Dufour, chargé TRANSFORMATION BIOMÉTHANE
de recherche au laboratoire Réactions PHYSICOCHIMIQUE CHALEUR
et génie des procédés du CNRS. On
BIOMASSE MÉTHANISATION BIOGAZ
peut également augmenter la tempéra- DÉCHET
ture pour augmenter la con­version des ÉLECTRICITÉ
goudrons. » Des résultats prometteurs Deux grandes
ont ainsi été obtenus à petite échelle familles de procédés en énergie. Une application intéres- d’origine fossile, comme en Allemagne,
en utilisant une torche à plasma pour permettent de sante est la fabrication de biogaz, en Suisse, en Belgique ou en Suède »,
craquer les goudrons qui se reforment valoriser la provenant de la dégradation de la bio- indique Olivier Bertrand. En France,
biomasse en
en CO et H2. Une vingtai­ne de centrales énergie : les procédés
masse humide en l’absence d’oxygène. certains gaz épurés devraient faire leur
électriques pilotes dans le monde ex- thermochimiques Ce phénomène naturel s’observe dans entrée dans les tuyaux.
ploitent la gazéification de la biomasse et les procédés les marais ainsi que dans les décharges,
pour faire de la cogénération. Leur physiochimiques. mais on peut aussi l’initier dans des La promesse des biocarburants
nombre devrait vite augmenter, au vu Le produit final digesteurs, sorte de gros silos. À l’in- Sur le devant de la scène médiatique,
obtenu peut être
de leur potentiel. « Nous considérons la de la chaleur,
térieur, les déchets fermentent sous les biocarburants constituent un autre
cogénération par gazéification comme de l’électricité, l’action de micro-organismes, d’où la champ d’application très prometteur.
une alternative à la combustion pour éventuellement les formation d’un gaz combustible princi- Une première génération, mélangée
les productions de petite puissance », deux, produites palement compo­sé de méthane, de gaz à l’essence et au gazole, est déjà com-
indique José Carlos Valle Marcos. simultanément carbonique, d’hydrogène sulfuré et de mercialisée. On distingue le biodiesel,
par cogénération.
Au-delà du bois, les ordures ména- vapeur d’eau. « Le gisement énergétique fabriqué à partir d’huiles (colza, tour-
Ou encore
gères, les boues de stations d’épuration un combustible issu des déchets est important, d’autant nesol, soja, palme). Et le bioéthanol,
et autres sous-produits issus de l’in- intermédiaire plus qu’on peut le valoriser de multiples pour les moteurs à essence, un alcool
dustrie laitière sont étudiés de près. Et liquide façons », indique Murat Isikveren, produit par fermentation du sucre
pour cause : la matière organique qu’ils (biocarburant), directeur programmes R&D Énergie issu de plantes (betteraves, cannes à
contiennent peut aussi être convertie gazeux (biogaz) chez Veolia Environnement. On peut sucre), ou d’amidon issu de céréales
ou solide (charbon).
ainsi valoriser le biogaz produit en cha- (blé, maïs). Problème : selon les pays,
leur et électricité (via la cogénération), ces deux filières rentrent en concur-
et même en carburant (biométhane) rence avec les surfaces cultivées ou
pour véhicule. « On commence aussi d’élevage nécessaires à l’alimentation
Jean-Paul Cadoret, à injecter du biogaz dans les réseaux humaine, alors que la FAO calcule qu’il
biologiste à l’Ifremer. de transport et de distribution de gaz est nécessaire de doubler la production
alimentaire d’ici à 2050. De nouvelles
sources d’huiles végétales sont donc
Des biocarburants de à l’étude pour alimenter les unités de
production de biodiesel de 1re géné-
3e génération à partir d’algues ration. Parmi elles, on compte des
plantes non valorisées à ce jour pour
La biomasse marine pourrait devenir une source importante de biocarburant. Certaines l’alimentation, comme le jatropha ou le
espèces de microalgues peuvent fixer le dioxyde de carbone par le mécanisme de la miscanthus, n’ayant cependant pas le
photosynthèse et accumuler des lipides, lesquels peuvent être transformés en carburant. même rendement énergétique.
Mais c’est surtout du côté des
« Ces micro-organismes produisent jusqu’à dix fois plus de litres d’huile par hectare que
biocarburants de 2e génération que
des oléagineux. Cependant, la sélection des algues les plus adaptées est un défi et l’extrac- les regards se portent. De quoi s’agit-
tion de l’huile contenue dans des organismes de quelques microns est un vrai challenge qui il ? « Cette fois-ci, c’est la partie non ali-
dépendra des avancées techniques en filtration », explique Jean-Paul Cadoret, biologiste mentaire de la plante que l’on cherche à
à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Enfin, vaut-il valoriser, comme le bois ou les déchets
végétaux tels que la paille, les rafles et
mieux cultiver les algues en bassins ouverts ou en photobioréacteurs, sortes de tubes
tiges de maïs, ou la bagasse de canne
plastiques  transparents ? À l’heure actuelle, soit le risque de contamination est impor- à sucre », indique Daphné Lorne, in-
tant, soit les coûts sont très élevés, et il faut disposer d’une grande surface d’éclairement. génieur économiste Biomasse à IFP
Les bilans énergétiques des procédés de transformation restent également à améliorer. Énergies nouvelles. Cette filière re-
Un litre de biodiesel issu de micro-algues coûte aujourd’hui 10 euros. Mais la possibilité pose sur l’exploitation de la biomasse
lignocellulosique, constituant princi-
de valoriser la biomasse marine sous la forme de composés d’intérêt, en alimentation
pal des parois de cellules végétales. À
ou en cosmétique, comme cela se fait déjà dans de nombreuses PME de part le monde, ce jour, 157 projets de production de
pourrait jouer en faveur de ce dispositif. En France, le projet Green Stars, réunissant biocar­burants de 2e génération sont
laboratoires de recherches et industriels, doit initier la création de cette filière. en cours dans le monde, mais aucune
usine n’a encore atteint l’échelle >>>
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LA BIOMASSE TECHNOLOGIE
LES FILIÈRES BIOCARBURANT ticipent IFP Énergies nouvelles, Total
Biométhane pour ou le CEA. Il s’agit d’une gazéification
DE 2e GÉNÉRATION CH4 alimentation
de véhicules GNV suivie d’une succession de réactions
chimiques connue sous le nom de « Fis-
cher-Tropsch », où le gaz de synthèse
Voie thermochimique est converti en hydrocarbure liquide.
Synthèse
(gazéification) L’intérêt de ce procédé réside dans la
Mélange production d’un carburant d’excellente
au gazole
Ré d agricoles
Résidus l Gaz de synthèse HHydrocarbures
d b qualité, directement utilisable dans
(pailles) et forestiers les moteurs Diesel. Mais le principal
inconvénient tient ici à la présence de
VVoie biochimique composés sulfurés dans le gaz de syn-
((hydrolyse enzymatique) FFermentation thèse, responsables de la détérioration
Mélange
à l’essence des catalyseurs utilisés.
CCultures
l dédiées
dédié Sucres Éthanoll
Éth Ainsi, l’un des objectifs des
(taillis à croissance rapide) Source : IFP Énergies nouvelles démonstrateurs est la mise au point
de procédés de purification du gaz
Encore au stade de synthèse assez performants pour
de démonstrateur, >>>com­merciale. Parmi les installa- sée de trois polymères enchevêtrés envisager un déploiement industriel.
la 2e génération
tions les plus avancées, celle d’Abengoa les uns dans les autres : la cellulose, « La conception de procédés de broyage
correspond à
la valorisation Bioenergy aux États-Unis produit un l’hémicellulose et la lignine. « Parmi et autres prétraitements nécessaires pour
de biomasse biocarburant à partir de paille de blé. les divers procédés de prétraitement injecter de grands volumes de matières
lignocellulosique La France s’est aussi engagée dans visant à libérer les sucres de la plante, premières d’origines différentes dans les
(bois, déchets les deux filières de développement il reste à déterminer le procédé le plus gazéifieurs est également un enjeu de
agricoles, déchets actuelles. Dans la voie biologique, efficace à une échelle industrielle pour taille », ajoute Jean-Marc Sohier, direc-
verts) à travers
des procédés la biomasse subit une hydrolyse qui une ressource variée », explique Frédéric teur Recherche chez Total raffinage
thermochimiques transforme la cellulose en sucres plus Monot, coordinateur projet Biomasse marketing.
(gazéification) simples qui seront ensuite fermentés chez IFP Énergies nouvelles. De plus, la
ou biochimiques pour donner de l’éthanol. Elle fait cellulose est une longue molécule dif- Des espoirs fondés sur la recherche
(hydrolyse l’objet du projet Futurol, qui réunit ficile à transformer, ainsi le développe- On l’aura compris, les pistes de valori-
enzymatique
et fermentation).
notamment l’Institut national de re- ment de cocktails d’enzymes capables sation de la biomasse sont très diversi-
La production cherche agronomique (INRA), l’Office de la « découper » est essentiel. fiées, de même que les ressources, ce
de biocarburants national des forêts, ARD, IFP Énergies Enfin, une autre piste d’inno­ qui nuit encore à la maturité techno-
de 2e génération nouvelles et Total. Un prototype doit vation est l’identification de micro- logique de la filière.
représentait entrer en activité en 2015. « Il a pour organismes capables de fermenter De grands espoirs reposent toute-
environ 0,1 % de la
production totale
but de démontrer la faisabilité de cette un maximum des sucres libérés par fois sur les biotechnologies, à l’image
de biocarburants filière », indique Philippe Marchand, la biomasse, notamment ceux prove- du projet TWB (Toulouse White
en 2009. directeur Biocarburant chez Total. nant de l’hydrolyse de l’hémicellulose, Biotechnology), dont l’objectif est
Plusieurs verrous technologiques actuellement inutilisés. La voie ther- de construire les outils biologiques
subsistent. Pour accéder à la cellu- mochimique, quant à elle, a donné (enzymes, micro-organismes…) ou-
lose, il faut notamment déstructurer naissance au projet BioTfuel, pour la vrant de nouvelles voies de production
la matière lignocellulosique, compo- production de biodiesel, auquel par- pour les biocarburants mais pas seule-
ment. La biomasse s’inscrit désormais
dans une logique de bioraffinerie. Ce

Des miniforêts plus énergiques concept traduit un processus durable


de transformation de la biomasse
en énergie mais aussi en molécules
biosourcées pour l’alimentation, les

C
omment faire face à la demande croissante en biomasse ? Alors que le bois produits chimiques et autres maté-
constitue une forme d’énergie renouvelable de plus en plus recherchée pour riaux. « L’exploitation de la biomasse
produire de la chaleur ainsi que des biocarburants, cette question mobilise n’a de sens que si l’on parvient à valo-
les scientifiques. L’une des solutions pourrait venir de nouveaux modes de culture. riser la plante entière, indique Daniel
Thomas, président du pôle de compé-
Des chercheurs de l’INRA travaillent sur un système appelé taillis à courte rotation. titivité Industries et agro-ressources.
Il s’agit de plantations très denses de peupliers que l’on coupe très jeunes, avant 6 ans. Nous devons donc mettre en place un
« Cette méthode présente l’avantage de pouvoir mobiliser la biomasse plus rapidement et véritable métabolisme industriel, où la
plus simplement », indique Jean-Charles Bastien, de l’unité de recherche  Amélioration, consommation d’énergie est optimisée
génétique et physiologie forestières. Ainsi, elle permet plusieurs cycles de production- et où tous les sous-produits sont exploi-
récolte en un temps très court. De plus, c’est une biomasse homogène récoltable de façon tés. » Dans ce but, le projet Picardie
mécanisée. Un autre champ d’investigation concerne la compréhension des mécanismes innovation en végétal enseignement
génétiques, biochimiques et moléculaires à l’origine des propriétés du bois et du recherche et technologie (Pivert) vi­
développement de l’arbre. Objectif  : sélectionner puis croiser des variétés riches en se la conception d’une bioraffinerie
cellu­lose et peu consommatrices en eau et en engrais. Les chercheurs ont ainsi obtenu modèle s’intéressant plus particuliè-
rement à la valorisation des plantes
un hybride capable de produire de 10 à 12 tonnes de matière sèche par hectare et par an, oléagineuses comme le lin. Pivert
tMS/ha/an (rendement moyen d’une forêt de peupliers : 6,7 tMS/ha/an). « En vient d’être sélectionné comme Institut
combinant hybridation et taillis à courte rotation, tout en valorisant des intrants tels que d’excellence dans les énergies décarbo-
cendres, boues de stations d’épuration ou résidus du process de fabrication des biocarburants, nées, dans le cadre du programme sur
nous devrions atteindre un rendement de 15 à 18 tonnes », assure Jean-Charles Bastien. les investissements d’avenir.
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LA BIOMASSE ÉCONOMIE

La biomasse,
un gisement d’or vert

chercheurs d’énergies
Les prévisions sont formelles : la biomasse est une étant, la plus forte progression
filière pleine d’avenir. Encore faudra-t-il sécuriser attendue en France est celle de la
production de chaleur à partir
son approvisionnement et assurer sa rentabilité de biomasse pour les secteurs
économique à grande échelle. de l’industrie et du collectif, en
substitution d’énergies fossiles »,
ajoute-t-il. Autre secteur en

D
croissance, les biocarburants
e toutes les énergies qui disposent d’importantes avec 6 millions de foyers font l’objet d’investissements
vertes, la biomasse forêts et surfaces cultivables, équipés. Cependant, les massifs, même si les recherches
est celle qui possède comme les États-Unis, le Brésil, surfaces et la biomasse ont déjà butent encore sur des coûts de
le potentiel l’Argentine, l’Indonésie, souvent d’autres usages, ou ne production élevés. Ils étaient
de croissance le plus le Canada, mais aussi la sont pas facilement accessibles. évalués à 7 milliards de dollars
important. Selon Finlande et la Suède. Et le bilan est positif puisque en 2009 selon le Programme
les prévisions de l’Agence « Le potentiel est très important le prélèvement est inférieur des Nations unies pour
internationale de l’énergie pour les pays en développement à l’accroissement naturel de la l’environnement. De multiples
(AIE), c’est l’énergie disposant de terres et de forêt. « Le marché de la biomasse start-up se sont lancées sur
renouvelable qui progressera conditions climatiques devrait croître de 40 à 50 % ce créneau, à l’image d’Amyris
le plus à l’horizon 2030. favorables, et où de nombreuses entre 2008 et 2020 en France », ou de Biomethodes, mais aussi
Elle pourrait même fournir populations dépendent du bois explique Philippe Gattet, de grands groupes comme
30 % de l’énergie consommée pour le chauffage et la cuisson », spécialiste de l’énergie au sein Total, ExxonMobil ou DuPont
dans le monde d’ici à 2050, ajoute Sylvie Mouras, du cabinet d’études Xerfi. Pour de Nemours. Les États-Unis
contre 10 % aujourd’hui. chercheuse au Centre de autant, la filière de valorisation se placent largement en tête
Elle constitue déjà un marché coopération internationale en accuse un retard par rapport de la production mondiale,
de plusieurs milliards de recherche agronomique pour à ses voisins européens. suivis par le Brésil, la Chine
dollars. L’essentiel est le développement (Cirad). « L’une des raisons tient au fort loin derrière, puis la France
aujourd’hui tiré du bois, qui De son côté, la France dispose morcellement de la propriété et le Canada. Selon l’AIE,
représente 80 % des ressources. d’un grand parc forestier, de la forêt française et à l’absence les biocarburants pourraient
Parmi les adeptes de la premier marché européen pour de filière d’approvisionnement. représenter dans le domaine
biomasse se trouvent les pays le chauffage domestique à bois, Or garantir la pérennité de la des transports 27 % des besoins
ressource est crucial », indique mondiaux en carburants
PART DES ÉNERGIES RENOUVELABLES DANS L’APPROVISIONNEMENT ÉNERGÉTIQUE MONDIAL Jean-Philippe Laurent, à l’horizon 2050, contre 2 %
directeur Marketing chez à peine, aujourd’hui. Ce succès
Dalkia. Véritable alternative reste à confirmer. « Pour l’heure,
à la production d’électricité les filières de production des
classique, la cogénération biocarburants avancés ne sont
à partir de biomasse représente toujours pas matures et
un marché émergent. Elle s’est rentables, indique Philippe
fortement développée aux Marchand. Leur déploiement
États-Unis, alors que de sera fonction des progrès
grandes disparités demeurent technologiques mais aussi de
en Europe. La production l’évolution des prix du baril de
n’était que de 4 % en France en pétrole et des incitations fiscales,
2006, contre plus de 50 % au, donc de l’économie de ces filières
Danemark, pour une moyenne et de leur durabilité. S’ils
européenne de 11 %. La forte représentent déjà 10 % de la
production nucléaire française consommation en 2020, ce sera
Source : rapport du Groupe intergouvernemental
sur l’évolution du climat (GIEC)
fait en effet de l’Hexagone un beau succès. » En outre,
un cas particulier. Néanmoins, le prix de la biomasse est très
LA PRODUCTION DE BIOÉNERGIE La bioénergie, essentiellement « la cogénération devrait peu volatile et dépendant des aléas
utilisée pour la cuisson des aliments et le chauffage traditionnels à peu progresser, tirée par climatiques, alors que ce prix est
dans les pays en développement, représente actuellement environ 10 %
de l’approvisionnement énergétique mondial, soit environ 50 exajoules (EJ)
les objectifs du Grenelle, souligne un élément constitutif essentiel
par an. La bioénergie pourrait fournir de 100 à 300 EJ d’ici 2050, Olivier Bertrand, en charge du prix des biocarburants.
selon le GIEC. À titre de comparaison, 314 EJ correspondent à plus de trois fois de la biomasse au Syndicat des Cela nuit aux bilans
l’approvisionnement énergétique annuel des États-Unis d’Amérique en 2005. énergies renouvelables. Ceci économiques de ces filières. 
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LA BIOMASSE société

Les bioénergies doivent


confirmer leur
potentiel durable
Sur le papier, la biomasse affiche un bilan B. G. Le risque est aussi de voir se
développer des cultures intensives,
environnemental très intéressant. Dans les faits, accompagnées d’engrais nocifs. Cette
sa contribution au développement durable n’est pression sur le milieu conduit déjà à
l’eutrophisation des milieux aqua-
pas toujours si évidente. Changement d’usage tiques, un phénomène lié à un ap-
des sols et pollution sont deux écueils à prendre port excessif en nutriments comme
en compte dès maintenant. l’azote, nuisant à la biodiversité et à
la qualité de l’eau. Mais ces effets nui-
sibles dépendent de la ressource uti-
plante, alors que ce processus a eu lisée. Les forêts, qui nécessitent peu
lieu il y a plusieurs millions d’années d’intrants, sont moins concernées. À
pour les ressources fossiles. l’inverse des cultures énergétiques,
Caroline Rantien Néanmoins, le dont on cherche bien souvent à aug-
débat sur la durabilité du système menter le rendement. La situation est
reste ouvert. Doit-on considérer d’autant plus tendue que les temps de
qu’en replantant les arbres le bilan jachère tendent à diminuer, d’où une
carbone est véritablement nul ? Le baisse de la fertilité des sols.
phénomène de stockage de carbone
est un processus beaucoup plus lent Comment évalue-t-on
que le déstockage qui s’opère instan- précisément l’impact
tanément lorsque l’on brûle de la environnemental
biomasse. Des discussions d’experts de la biomasse énergie ?
ont lieu en ce moment pour établir C. R. Pour ce faire, nous avons re-
un positionnement sur ce sujet. cours à un outil baptisé « analyse
Dans tous les cas, les prélèvements du cycle de vie », ou ACV. Cette
de biomasse doivent être intégrés méthode normalisée revient à quan-
plus largement dans un système de tifier l’impact sur l’environnement
gestion des sols, afin de maintenir la de toutes les activités impliquées
durabilité des systèmes. Sans cela, la dans la production de la biomasse :
production d’une telle énergie peut depuis l’énergie consommée pour
avoir de lourds impacts environne- fournir les engrais jusqu’à son trai-
mentaux. tement en fin de vie, cycle souvent
qualifié « du champ à la roue » en ce
Benoît C’est-à-dire ? qui concerne les biocarburants. Plus
Gabrielle La biomasse est-elle une C. R. Face à la demande énergétique, concrètement, les consommations
est chercheur source d’énergie verte ? on assiste dans certaines régions à de matières et d’énergie, les rejets
en bioclimato- Benoît Gabrielle Elle présente d’in- une surexploitation massive, voire à et émissions dans l’air, l’eau et les
logie à l’INRA. déniables atouts environnementaux. une déforestation, comme c’est le cas sols, et la production de déchets sont
Son premier avantage est d’être une en Indonésie ou au Brésil. Or le fait de évalués à chaque étape du cycle de
source d’énergie renouvelable, défricher une forêt pour planter des vie et exprimés en termes d’indica-
puisqu’elle fonctionne comme une biocarburants provoque l’émission de teurs d’impacts potentiels sur l’envi-
sorte de batterie naturelle pour stoc- tout le carbone qui est contenu dans ronnement par rapport aux énergies
ker l’énergie solaire, grâce au pro- les arbres et en partie dans le sol. fossiles.
cessus de photosynthèse. De plus, Dans ce cas, le bilan carbone devient B. G. Dans les faits, deux grandes
son utilisation participe à la réduc- vite négatif. En outre, la production tendances se dessinent. De ma-
tion des émissions de gaz à effet de de biocarburants contribue au chan- nière générale, la biomasse est une
serre. Brûler de la biomasse émet du gement d’usage des sols, passant par source d’énergie qui apparaît plus
dioxyde de carbone, mais ce dernier exemple de cultures vivrières à des polluante au niveau local que les
n’est autre que celui qui a été extrait cultures énergétiques, ce qui peut énergies fossiles, du fait des intrants
récemment de l’atmosphère par pho- poser problème en termes de sécu- utilisés. Sans oublier les émissions
tosynthèse lors de la croissance de la rité alimentaire. liées à la combustion du bois dans
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les pays du Sud notamment, où « En théorie, les
les équipements sont moins per-
formants. En revanche, les effets biocarburants
positifs sur l’émission de gaz à ef- de 2e génération
fet de serre sont indéniables mais
modestes pour les biocarburants de
devraient permettre
1re génération. Ceux-ci permettent une réduction de 80 %

chercheurs d’énergies
aujourd’hui d’économiser 1 % de nos des émissions de
rejets en CO2 par an. De son côté, la
cogénération utilisant le bois réduit gaz à effet de serre. »
les rejets de 70 % en moyenne par
installation.
le gisement énergétique est impor-
Observe-t-on des différences tant. Aux conditions économiques
d’une région à l’autre ? actuelles, la France disposerait
B. G. Oui. Prenons le Brésil par d’ici à 2020 d’environ 4 millions de
exemple. Sur place, la production tonnes équivalent pétrole par an de
d’éthanol, un biocarburant de 1re biomasse disponible supplémentaire
génération, est très efficace. Plu- à des fins énergétiques, provenant
sieurs usines brûlent en effet la uniquement de la forêt. Il se pose
bagasse, résidu de la canne à sucre, néanmoins des questions relatives
que l’on a passé dans le moulin pour à la mobilisation de ces gisements :
en retirer le suc, pour fournir de freins sociaux, organisationnels et
la chaleur puis de l’électricité par technico-économiques.
cogénération au dispositif. Dans ce B. G. Malgré les idées reçues, la
cas, l’ACV est très favorable. Ces Caroline biomasse ne sera bientôt plus une
biocarburants permettent ainsi La biomasse représente-t-elle Rantien filière marginale. Dans un rapport
d’économiser près de 80 % des une véritable opportunité est chargée publié récemment, le GIEC présente
émissions de CO2. énergétique durable ? d’études cette dernière comme la première
En revanche, en Europe et aux C. R. Sans aucun doute, même si Biomasse des énergies renouvelables. Reste
États-Unis, l’énergie nécessaire au force est de constater que de nom- énergie à savoir quelles seront les voies de
procédé de conversion provient de breuses inconnues demeurent pour à l’ADEME. valorisation employées. Toutes n’ont
ressources fossiles, la biomasse se évaluer avec précision l’impact envi- pas les mêmes performances envi-
révèle donc moins intéressante. Le ronnemental de la biomasse énergie. ronnementales.
gain tombe à 20 %. L’écobilan est Il est important de poursuivre les tra- Ainsi, certaines espèces sont plus
aussi une question d’usage. Certains vaux dans ce domaine. En théorie, économes en intrants que d’autres,
choisissent d’exploiter la biomasse là les biocarburants de 2e génération à l’image du miscanthus. De même,
où elle obtient de meilleurs rende- devraient permettre une réduction la voie biochimique pour obtenir des
ments d’un point de vue énergétique, des émissions de gaz à effet de serre biocarburants nécessite moins d’éner-
et donc environnemental. Le Dane- de 80 %. Ce qui devrait aussi s’ac- gie pour la conversion, même si son
mark produit peu de biocarburant, compagner d’une pression réduite rendement est inférieur. Par contre,
et préfère miser sur la cogénération sur les surfaces cultivées, puisque la voie thermochimique nécessite
en exploitant la paille. toute la plante est valorisée. De plus, des volumes très importants pour
être rentable, de l’ordre du million
de tonnes par an. Ce qui pose des
Les enjeux de la diversificatioN problèmes d’approvisionnement
complexes et risque d’exacerber la
concurrence pour la biomasse.  
PROPOS RECUEILLIS PAR Jérôme Viterbo
Au cœur des enjeux socio-économiques se trouve la question des surfaces
disponibles pour les plantations énergétiques de type lignocellulosique,
Ce cahier spécial a été
nécessaires aux biocarburants de 2e génération. Ces dernières pourraient réalisé avec le soutien de la direction
atteindre entre 400 Mha et 800 Mha à l’horizon 2050. Mais pour affiner scientifique de
ces évaluations, le Cirad a mené en collaboration avec Total une étude Comité éditorial :
sur le terrain dans trois pays (Madagascar, Brésil et Mali). Conclusion : Jean-François Minster, Total - Olivier Appert, IFP
l’agriculture familiale offre un réel potentiel de production sans mettre Énergies nouvelles et ANCRE - François Moisan,
ADEME - Bernard Salha, EDF - Bernard Tardieu,
en danger la production alimentaire. Mais les rendements observés, Académie des technologies
même dans les zones bioclimatiquement favorables, peuvent être Jean-Michel Ghidaglia, La Recherche.
Rédaction :
2 à 5 fois inférieurs aux rendements théoriques espérés. Des progrès sont Jérôme Viterbo
toutefois attendus d’une meilleure association entre cultures énergétiques, Conception graphique et réalisation :
A noir,
production agricole et surtout élevage, en vue de dégager des surfaces Crédits photographiques :
disponibles. L’expérience du Brésil montre ainsi comment la diversification Christophe Maitre/INRA, Photothèque Veolia/Alexis Duclos,
entre le maïs, les légumineuses et le ricin peut permettre d’augmenter H. Raguet/ Shamash 2007/LookatSciences, ADEME, DR

les rendements. Dans tous les cas, l’introduction de nouvelles cultures doit Retrouvez ce cahier spécial en français
et en anglais sur le site
se penser en cohérence avec les échelles des exploitations concernées.

nº 454 • JUILLET 2011 | La Recherche • 91

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