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Les Chemins de ma vie


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H e n r i K o n a n Bédié
Président de la République de Côte d'Ivoire

Les Chemins de ma vie


Entretiens avec Eric Laurent

Plon
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© Plon, 1999.
ISBN : 2.259.19069.X
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Préface

Ce livre est le fruit de près de deux années d'entretiens


qui se sont déroulés à Abidjan et à Daoukro, localité
proche du village natal d'Henri Konan Bédié, situé en
pays baoulé au cœur de l'ancienne boucle du cacao. Une
région que je connaissais avant même de m'y rendre, à
travers les descriptions qu'il m'en avait brossées et le récit
de son enfance.
Je percevais un univers à la fois immuable, rythmé par
les récoltes, les saisons et les pluies, et en même temps
inexorablement en mouvement. L'arbitraire colonial,
vécu au quotidien, dans les villages, les écoles, forgeait
peu à peu la conscience politique de toute une génération
d 'adolescents africains. A l'image d'Henri Konan Bédié.
Pour lui, pour eux, l'histoire semblait s'accélérer peu à
peu, et cette génération engagée dans l'action devenait
maîtresse d'un destin confisqué à tous ceux qui les
avaient précédés.
L'indépendance, proclamée en 1960, fut avant tout,
pour les peuples africains, le moment de leur dignité
retrouvée. Au fil de ses réponses, Henri Konan Bédié
retrace ces étapes, révèle cette vérité. Avec mesure et pas-
sion. Deux traits qui caractérisent l'homme. Il est réaliste
sans être cynique, avisé sans être timoré. L'essor du pays
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et sa modernisation lui doivent beaucoup, lorsqu'il


occupa pendant douze ans la tête du ministère de l'Eco-
nomie et des Finances. Grand argentier d'une Côte
d'Ivoire citée en exemple dans la région, il osa même
s'opposer à certains projets économiques, dont les
« douze complexes sucriers », irréalistes, de son prédéces-
seur Félix Houphouët-Boigny, père de l'indépendance et
personnalité longtemps incontestée.
Ministre pragmatique, alors que beaucoup n'aspiraient
souvent qu'à être des courtisans, Bédié, devenu président
de la République, incarne parfaitement une nouvelle
génération d'hommes d'Etat africains résolument démo-
crates. Il sait mieux que quiconque que l'échange inégal,
auquel il a consacré sa thèse, est une forme sournoise et
plus actuelle que jamais de néo-colonialisme, qui peut
confisquer indépendance et souveraineté.
Collaborateur de Robert McNamara à la Banque mon-
diale, après avoir été un familier de l'administration Ken-
nedy, il connaît toutes les facettes du pouvoir : celui
exercé par une super-puissance ou incarné par une orga-
nisation internationale. C'est ce qui rend son témoignage
passionnant. Nous découvrons à la fois la trajectoire d'un
homme ayant accédé aux plus hautes fonctions, dans un
contexte politique et économique empli d'incertitudes, et
une page essentielle de l'histoire contemporaine.
Chef d'Etat à plein temps à Abidjan, Henri Konan
Bédié se transforme en président-paysan dès qu'il peut
rejoindre son village, et c'est là l'ultime leçon de ce livre :
amoureux de sa terre, imprégné de ses origines, il
démontre que l'art de gouverner repose pour une large
part sur le courage, la lucidité et la patience vis-à-vis des
passions humaines et des rapports de force, mais aussi
sur la fierté de son identité et de ses racines.
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Face à ses interlocuteurs, il martèle souvent ses convic-


tions et sa perception du futur de la Côte d'Ivoire : «En
politique, dit-il, nous voulons réaliser pour notre pays
une nouvelle société aux frontières nouvelles du dévelop-
pement démocratique, et au plan économique, un nou-
veau pays industriel à l'horizon d'une génération d'ici
l'an 2025 afin de réussir le progrès pour tous et le bon-
heur pour chacun. »
Eric LAURENT
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type="BWD" Côedt'Ivoire
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Première Partie

1934-1959
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L'enfance e n pays n a m b ê

M o n s i e u r le p r é s i d e n t , v o u s ê t e s n é e n 1 9 3 4 à
Dadiékro, a u c œ u r de la zone de culture d u cacao,
b a i g n é e p a r le f l e u v e C o m o é q u i e s t u n l i e u l é g e n -
d a i r e P o u r le p e u p l e b a o u l é a u q u e l v o u s a p p a r t e -
nez. C ' e s t u n e r é g i o n à l a q u e l l e v o u s r e s t e z t r è s
a t t a c h é . P o u v e z - v o u s d é c r i r e ce p a y s e t s e s
habitants ?

La région de Daoukro est bordée au sud p a r des col-


lines dont les n o m s sont empruntés à chaque localité.
Cette chaîne de vallonnements se prolonge jusqu'à la
savane baoulé où elle limite l'horizon à Tiassalé. Mais
elle forme tout de m ê m e une sorte de dorsale à l'intérieur
du territoire ivoirien d u sud au nord. Je suis né dans u n
petit village, fondé probablement dans les années 1850,
au pied de ces collines. Avant l'existence d u site actuel,
le village se situait à trois kilomètres de distance, à Kotos-
soumanbo, et, encore plus loin dans le temps, il se trou-
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vait à Sangho qui constituait une des toutes premières


escales m a r q u a n t l'implantation des Baoulé dans l'ac-
tuelle Côte d'Ivoire. O n retrouve d'ailleurs souvent les
mêmes n o m s de villages et les mêmes n o m s de sous-
tribus à travers toute cette région, conséquences des bras-
sages et des progressions successives.
Je suis né u n mercredi matin et c'était u n jour de pluie,
d'après les souvenirs de m a mère. E n contrebas de m o n
village natal coulait une rivière qui traversait l'ensemble
d ' u n e forêt, totalement vierge à l'époque, recouvrant
l'ensemble d u pays. O n m ' a d o n n é p o u r surnom, c'était
une pratique encore courante, surtout en pays nambê, le
n o m de ce cours d ' e a u : N ' z u e b a , ce qui signifie « petite
rivière ».

N a î t r e u n j o u r de p l u i e revêtait-il u n e significa-
tion s y m b o l i q u e particulière ?

Oui. La pluie a presque toujours accompagné m a vie.


Si vous allez à Daoukro o u à Yamoussoukro, les gens
vous diront spontanément : « Ah, le président est là, il va
pleuvoir. » Il y a de grandes chances p o u r que cela se
produise. La dernière fois que je suis allé tenir u n Conseil
des ministres à Yamoussoukro, les habitants ont déclaré :
« Cela fait u n mois que nous n'avons pas eu de pluie. S'il
vient, il va pleuvoir. » A u m o m e n t m ê m e où je descendais
de l'avion, les premières gouttes ont commencé à tomber.
E t la pluie a duré toute la nuit, à la grande joie des pay-
sans. Je ne sais pas si cela revêt une logique, mais c'est
fréquent.
P o u r l'anecdote, q u a n d il découvrait l'Afrique et qu'il
était résident général au Maroc, Lyautey avait c o u t u m e
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de dire : « Gouverner, c'est pleuvoir. » Est-ce prémoni-


toire ?

Qui étaient vos p a r e n t s ?

M o n père était planteur de cacaoyers et de caféiers, et


durant m a petite enfance, en compagnie de mes frères et
sœurs ainsi que de mes cousins et des autres enfants d u
village, nous passions de longs m o m e n t s à jouer à l'ombre
des cacaoyers. Le paysage était superbe et cette rivière,
N 'zueba, aujourd'hui tarie en saison sèche, traversait la
plantation. Ses crues étaient p o u r nous des m o m e n t s de
bonheur.
M o n père, Klolou Bédié, était né d ' u n père d é n o m m é
T o n d o Klolou, qui était roi des N a m b ê . M o n grand-père
régnait alors sur une population répartie à travers les cinq
villages du pays n a m b ê : D e n g b è Pepressou, Allocokro,
Lekikro, Dadiekro m o n village natal, Benanou. C'est le
berceau des familles d u clan N a m b ê - N g b o g b o .
M a mère, K o u a k o u Akissi, dite Boa Kobla, o u Kobla
Blé, était la fille d u roi des Bèli, A n o u m o u Kouakou, u n
souverain qui régnait sur u n e c o m m u n a u t é proche,
appartenant à la lignée des N'gbogbos.
M o n grand-père maternel avait p o u r aïeul u n certain
Bouaffon, venu d u village de Bebou, situé dans la localité
de Zaranou. C e t aïeul était venu s'implanter au pays bèli
où il avait fondé famille à Kouassi Dietékro.
J ai des souvenirs très précis de m a grand-mère mater-
nelle Kramo D o u a qui était une très belle femme, grande
et fière. N o u s étions assez turbulents avec elle et je pense
que nous lui en avons fait voir de toutes les couleurs.
C 'est le privilège des enfants de pouvoir chahuter leurs
grands-parents. N o u s accomplissions avec cette aïeule
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tout ce que nous n'osions pas nous permettre avec notre


père et notre mère.

Est-ce que cette double filiation royale v o u s


i m p o s a i t u n e é d u c a t i o n p a r t i c u l i è r e ? E t de quel
ordre ?

Naturellement. Toutes les sociétés qui ont connu une


organisation sociale découlant d'un système monar-
chique sont d'une certaine manière des sociétés
complètes, achevées.
Le monde baoulé possédait un système sociétal extrê-
mement élaboré. C'était un véritable Etat avec à sa tête un
Roi des rois qui, au terme d'une longue conquête territo-
riale, régnait sur le royaume à travers des chefs de pro-
vinces, chefs des sous-tribus et chefs de villages (avec des
chaises et des sous-chaises) : ils contrôlaient un groupe de
villages et ces villages incarnaient la royauté suprême éta-
blie à Sakassou.
Dans cette société coexistaient l'aristocratie et la plèbe,
mais c'était au fond une monarchie assez particulière
dans la mesure où le roi provenait toujours de la succes-
sion matrilinéaire. Les géniteurs ne comptaient pas dans
une telle organisation puisque tout se déterminait par la
filiation à travers les femmes. Si vous étiez d'origine plé-
béienne, mais que vous épousiez une fille de la noblesse,
il était parfaitement concevable que vos enfants puissent
un jour monter sur le trône. J'ai été élevé dans les prin-
cipes de cette noblesse : l'honneur, le sens du comman-
dement, mais aussi l'obéissance. L'éducation que j'ai
reçue, ne m'a pas inculqué l'idée que je devais un jour
me préparer à gouverner les Ivoiriens. On naît prince de
sang sans être nécessairement prince héritier.
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Mais l'histoire du peuple baoulé est complexe et


son peuplement déborde les frontières de la Côte
d'Ivoire ?

L'origine des Baoulé est égyptienne. Ils en ont d'ail-


leurs gardé les traditions funéraires et une forme d'écri-
ture jamais déchiffrée. Cela s'est perdu au fil des
différentes migrations, des métissages avec d'autres
peuples. Toutes proportions gardées, l'Egypte envahie
par les peuples de la Méditerranée connut une évolution
analogue, et il fallut attendre Napoléon et Champollion
pour qu'on puisse à nouveau déchiffrer les hiéroglyphes.
Ce peuple descendant de l'ancienne Egypte a émigré
vers le sud pour des raisons économiques. Il s'enfonçait
surtout dans ces régions à la recherche de l'or. L'an-
cienne confédération ashanti occupait une zone impor-
tante autour de Koumassi et descendait même jusqu'à
Accra. Si on lit les récits des premiers explorateurs
européens parvenus au Ghana, on s'aperçoit que la
seule réalité politique qui existait à cette époque était
le roi de Koumassi qui avait autorité sur toute cette
zone, où se pratiquaient l'extraction de l'or et sa
commercialisation. Ce royaume était une confédération
regroupant plusieurs peuples. La mort du roi Opokou
Waré marqua le début d'une guerre de succession au
terme de laquelle le rameau auquel appartenait le
peuple baoulé fut vaincu. D'où son exode. L'installa-
tion sur les terres de l'actuelle Côte d'Ivoire a dû se
faire progressivement et s'étendre sur deux siècles. En
effet, il s'agissait d'espaces de vie où les territoires
n 'étaient pas inoccupés. Nos ancêtres ont dû parfois se
battre, souvent négocier, pour réussir à réimplanter le
royaume en dehors de l'espace conquis par le pays
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ashanti. Cette migration revêtait, elle aussi, une logique


économique ou commerciale. Toute l'économie du
peuple ashanti était basée sur l'or et les Baoulé recher-
chaient de nouvelles zones d'extraction. Ils n'ont d'ail-
leurs abandonné cette quête de l'or que récemment,
durant la colonisation, quand on leur a proposé de
faire pousser du caféier et du cacaoyer qui rapportaient
autant, sinon davantage. Mais la tradition est restée
forte. Aussi bien au Ghana qu'en pays baoulé, des
gens continuent d'exploiter des mines, sous des formes
artisanales.

De nombreux spécialistes considèrent qu'il


existe en fait deux Afrique : celle issue des
royaumes, politiquement et socialement organi-
sée, et puis une autre Afrique dépourvue, elle, de
véritables structures d'encadrement.
Sans parler de l'Egypte pharaonique, qui a porté à son
apogée ce système d'organisation, il existe de nombreux
empires qui ont laissé des traces dans l'histoire. Et puis,
sur l'autre versant, on trouve des populations qui n'ont
pas poussé l'organisation sociale jusqu'à la fondation de
royaumes. Elles vivaient de chasse et de cueillette, et cer-
taines sont restées farouchement individualistes.

Ces clivages ont-ils pesé sur l'organisation du


pays, après l'indépendance ?
Bien sûr. Une organisation sociale poussée développe
le sens de la hiérarchie. Mais là où elle n'existait pas, les
gens ont du mal à admettre les hiérarchies nouvelles, y
compris les hiérarchies démocratiques.
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Même aujourd'hui ?
Evidemment. Certains acceptent difficilement que le
président soit le premier citoyen du pays. Pour eux,
culturellement, le chef est soit le plus beau danseur du
village, soit le plus fort au combat. Or, vous en convien-
drez, il existe d'autres critères pour devenir un leader !

C o m m e n t o n t coexisté le f a i t colonial et l'organi-


sation m o n a r c h i q u e ?
L'ordre social, du moins dans les régions du sud et du
centre, était incarné par le roi. C'est lui qui signait des
pactes maintenant la sécurité et l'ordre. Idem dans cer-
tains pays du Nord.
Au début, l'administration coloniale a fait preuve d'in-
telligence et de ruse. Les Blancs venaient et devenaient
les amis des rois, leurs « bons étrangers ». Ils commer-
çaient, échangeaient de l'ivoire, de la gomme, du caout-
chouc. Un peu plus tard, ils leur ont fait signer des
traités. Alors que ces souverains ne connaissaient pas
l' écriture, on leur a dit : « Il faut signer ce papier, ce sont
des marques de paix et d'amitié. » Ils ont ratifié, et un
beau jour ils se sont retrouvés devant l'interprétation du
texte. Quand ils ont voulu protester, il y a eu la guerre,
mais les uns possédaient des armes à feu tandis que les
autres n'avaient que des bâtons et des flèches.
Un ancien colon de Bouaké a raconté comment il avait
imposé la paix, au terme de plusieurs mois de coexistence
difficile.
Au début, lorsqu'il était arrivé, les chefs l'avaient
accueilli amicalement et aidé à construire son propre
camp. Peu à peu, il recruta de nombreux collaborateurs,
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qui venaient de localités éloignées et donc habitaient sur


place. Son camp était devenu un gros village et pour
nourrir ses occupants, il fallait que les chefs fassent tuer
un bœuf tous les matins. Un beau jour, ils ont refusé, et
le colon les a réunis en déclarant : « Vous ne voulez pas
égorger le bœuf, eh bien c'est moi qui le tuerai. »
Il a sorti son pistolet et abattu l'animal qui est mort sur
le coup. Tous les gens ont pu voir la puissance de l'arme
à feu, ce qui leur a donné à réfléchir.

A q u e l m o m e n t avez-vous quitté p o u r la p r e -
m i è r e f o i s votre village n a t a l ?
Je devais avoir sept ans lors de mon premier voyage.
Mon père avait créé une autre ferme, à une vingtaine de
kilomètres du village. Il suivait la tradition de l'agricul-
ture extensive qui exige que l'on aille cultiver des terres
plus éloignées, le temps de laisser celles du village se régé-
nérer et la forêt se reconstituer. Je dois à la vérité de dire
que je garde un souvenir pénible de ce déplacement. Il
fallait progresser au cœur de la forêt vierge, et bien
entendu il n'existait pas de routes, seulement des sentiers
tracés par la communauté villageoise. Même si de temps
en temps on me portait sur le dos ou sur les épaules, il
m'avait fallu malgré tout beaucoup marcher.

Est-ce que ces lieux d'enfance vous a p p a r a i s -


s a i e n t c o m m e u n m o n d e u n p e u étroit ? Vous
disiez-vous « u n j o u r , j e c o n n a î t r a i d ' a u t r e s h o r i -
zons » ?

Je suis toujours resté très attaché à ce coin de terre où


je suis né. Physiquement, je l'ai quitté à plusieurs
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reprises, mais psychologiquement, viscéralement et


amoureusement je demeure profondément enraciné à
mon village, aux communautés villageoises du Nambê.
Pour répondre à votre question, oui je devais rêver à
d'autres horizons, mais c'était encore quelque chose
d'imprécis. J'avais été bercé par les récits de mon père
qui était allé au Ghana à pied, durant sa jeunesse. Je crois
que c'était pour échapper à la première conscription des
tirailleurs sénégalais au cours de la guerre de 14-18. Il
avait travaillé là-bas dans les plantations de cacao et il
avait rapporté des pièces en argent à l'effigie du roi
d'Angleterre. C'était son salaire.
Une chose l'avait impressionné durant son séjour au
Ghana : le spectacle des « évolués », les Africains qui
étaient allés à l'école et qui dirigeaient des comptoirs
coloniaux. On enviait « ces commis ».
Nous étions neuf enfants, six garçons (Kouassi, Koua-
dio Bâ, Koffi Bâ, Tika, Ekpini) et moi Konan et trois
filles (Kra, Adjoua, Ahouba). En 1943, mon père décida
de me mettre à l'école, à sept kilomètres de ma petite
localité à Pépressou. J'avais alors neuf ans et ma famille
m' a confié au roi des Salês, Kongo Lagou à Daoukro.
Toutes les familles royales se connaissaient. C'était un
homme superbe, déjà âgé, mince et racé. Il tenait son
rang à merveille. La colonisation, à Daoukro, remontait
à 1912, et il avait accueilli les premiers Français. Il est
mort en 1944. Je l'ai donc connu pendant deux années.
Je l'ai vu régner avec sa Cour. Sa première femme Koffi
Kra une tante éloignée fut pour moi une seconde mère,
très attentive.
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Vous souvenez-vous de ce voyage j u s q u ' à


Daoukro?

Il est gravé dans ma mémoire. C'était palpitant. On


m'avait confectionné un nouveau boubou en cotonnade.
Ça me changeait de la vie à la ferme où un enfant devait
constamment aider ses parents qui travaillaient dans les
champs. Ce changement avait séduit l'enfant que j'étais
sans me soucier de ce que devait être la vie à l'école loin
de mon père, de ma mère, mes frères et sœurs et des
autres enfants de Dengdé Pepressou.
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La domination coloniale
et l'éveil de la conscience politique

Quels sont vos premiers souvenirs de l'arbi-


traire colonial ?
C'était un environnement marqué par la violence au
quotidien. Tout avait commencé dès l'instauration de la
colonie. Les gens devaient accomplir des corvées et par-
fois jusqu'à neuf mois de véritables travaux forcés.
De Daoukro, les gens étaient emmenés sur les chan-
tiers forestiers ou pour la construction des routes. Beau-
coup n'en revenaient pas. Il fallait moderniser le pays,
selon la conception des colonisateurs, tracer des routes,
construire des ponts, créer des plantations pour les
colons. Tous ces travaux étaient accomplis à la main,
avec des gens recrutés de force et « stimulés » à coups de
chicote par des «gardes-cercles » en uniforme. J'ai vu sous
mes yeux des écoliers fouettés jusqu'au sang par d'autres
Africains. Des Noirs maltraitaient et frappaient d'autres
Noirs ! Le système colonial avait institué de telles extré-
mités sans états d'âme.
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Quel est l'épisode, à cette époque, que vous avez


ressenti comme le plus humiliant ?
Nous avions tous grandi au sein de familles unies, ber-
cées par les sentiments d'affection et de respect. Un jour,
les cent cinq élèves formant la première promotion de
l'école primaire de Daoukro ont vu devant eux des
hommes âgés, dont certains étaient leurs pères ou leurs
oncles, qui avaient construit l'école, recevoir des volées
de coups de chicote pour un motif futile, un retard ou
une fatigue. C'était pour nous une douleur et un trauma-
tisme. Ces hommes n'avaient rien eu à manger ni à boire
depuis l'aube. Ils avaient juste eu droit à une pause à
midi, et c'est nous qui allions au marché leur acheter de
la nourriture. C'était une époque très dure. Relisez Terre
d'ébène d'Albert Londres. Un épisode édifiant raconte le
sort réservé à nos parents qui travaillaient dans ces condi-
tions épouvantables.

Quelle perception aviez-vous à l'époque de la


France ?
Aucune. Je n'étais jamais allé au-delà des limites de
Daoukro et de mon village. Il n'existait ni images ni
radio, à l'inverse d'aujourd'hui où il y a surabondance
d'informations. Il nous fallait, durant la guerre, chanter
les louanges de Pétain en entonnant : « Maréchal, nous
voilà ! »
De temps en temps, l'administrateur venait et réunis-
sait les parents sur la place du village pour nous apporter
des nouvelles du front. Il déclarait : «En Italie, on vient
de remporter telle bataille. » Il nous parlait souvent du
front italien. C'est un souvenir qui me reste. Une autre
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Vous v o u s définissez v o u s - m ê m e c o m m e u n
é c o n o m i s t e p l a n t e u r . A l'heure de l'économie de
l ' i n f o r m a t i o n , d u d i k t a t des m a r c h é s f i n a n -
ciers, c o m m e n t voyez-vous l ' a v e n i r des p a y s a n s
ivoiriens ?
L'avenir est dans un effort accru de diversification des
cultures et d'adaptation des méthodes. Bien des progrès
sont encore possibles dans ces domaines. Des produits
comme le café et le cacao devront trouver un nouvel
équilibre, mais rien ne laisse à penser qu'ils soient
menacés dans leur existence même, malgré les tentatives
peu scrupuleuses sur le cacao cherchant à introduire des
matières grasses végétales dans le chocolat. La capacité
de résistance et d'adaptation de nos paysans n'est plus à
démontrer. Notre devoir est de leur ouvrir les voies d'une
formation moderne et de leur offrir un environnement
favorable. Nous le vérifions avec le succès des pro-
grammes d'exploitations agricoles modernes « clés en
mains », entre autres pour des plantations, que nous pro-
posons à de jeunes exploitants. Et aussi par la mise en
œuvre d'une politique visant la maîtrise de l'eau pour
l'agro-pastorale et la sylviculture.

M a i s est-ce q u e l'activité agricole a encore u n


avenir ?

L'agriculture est non seulement un métier d'avenir,


mais le socle de notre industrialisation. L'huile de palme,
l'hévéa, le cacao, le café et bien d'autres productions sont
à l'origine d'un secteur agro-industriel qui monte en
puissance, lui-même facteur de stimulation de nos pro-
ductions pour l'exportation comme pour la consomma-
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tion locale. L'industrialisation permettra à notre pays de


réduire sa dépendance économique vis-à-vis des fluctua-
tions toujours possibles des cours de nos produits pri-
maires. Vous savez, le dynamisme et la stabilité de la
Côte d'Ivoire doivent beaucoup à ce monde rural, à la
peine des hommes qui y travaillent, car eux savent ce
qu'il en coûte de produire et la valeur d'une récolte. Si
nous n'avons pas de gisements à ciel ouvert, ce qui sans
doute nous protège des convoitises, nous avons cette
main-d'œuvre aguerrie aux durs travaux des champs et
qui sait se révéler ingénieuse, aujourd'hui industrieuse en
maintes circonstances. J'ajouterai que les filières tournées
vers l'exportation sont en hausse constante et sont le gage
des profits futurs que l'on retirera de ces productions
agricoles une fois transformées.

P a r t o u t d a n s le m o n d e il est b e a u c o u p question
de zones é c o n o m i q u e s p u i s s a n t e s constituées en
m a r c h é c o m m u n . Est-ce u n e p r é o c c u p a t i o n q u i
m o b i l i s e les p a y s de l'Afrique de l'Ouest ?
Depuis quelques années, l'Afrique s'est engagée dans
une expérience nouvelle qui est l'intégration économique
continentale, en s'appuyant d'abord sur la géographie de
ses régions et en procédant par différentes approches
concentriques qui un jour se transformeront peut-être en
une véritable communauté africaine. Toutes ces organi-
sations économiques ont été créées en vue de coordonner
les actions de développement, d'intensifier les échanges
entre nos pays et même, c'était l'esprit des fondateurs,
d'aller dans le sens d'une complète intégration. Mais ne
l' oublions pas, c'est en s'appuyant d'abord sur la maîtrise
de leurs marchés intérieurs que les entreprises améri-
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caines ont fondé leur puissance depuis le siècle dernier.


Alors, évidemment, ce sont des évolutions difficiles, dont
on ne doit pas pour autant négliger les avancées.
L'exemple de l'UEMOA (Union économique et moné-
taire de l'Afrique de l'Ouest), qui regroupe les pays de la
zone franc et la Guinée-Bissau, est représentatif des
grands progrès qui sont toujours possibles dans le
domaine économique. Celui de la CEDEAO (Commu-
nauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest fran-
cophones, anglophones et lusophones), par la création
d'une force commune de maintien de la paix, constitue
la traduction concrète d'une volonté politique. Il ne fait
pas de doute que notre intégration régionale est un puis-
sant facteur de sécurité et de compétitivité. Chacun en a
conscience. La Côte d'Ivoire est en situation de faire
avancer cette intégration régionale, et pour cela elle dis-
pose d'atouts indéniables comme la fourniture d'énergie
aux pays voisins, son réseau de communication, ses infra-
structures portuaires, sa position géographique et straté-
gique. L'application du traité de l'UEMOA, avec la
suppression des droits de douane et la fixation de règles
de concurrence, a eu pour résultat une formidable inté-
gration de nos économies respectives puisque les
échanges entre les pays de la zone représentent aujour-
d'hui la moitié du total de leurs échanges extérieurs. Ce
sont de bonnes bases pour partir ensuite à la conquête
des grands marchés internationaux. J'ajoute aussi qu'au
cours du siècle prochain l'Afrique qui se construit devra
éviter les fractures et arbitrer rapidement et efficacement
les conflits d'intérêts de nature économique, ethnique ou
religieuse. L'Afrique unie, politique est devant nous.
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La révision de la Constitution a fait l'objet de


débats, voire d'un début de polémique. Quel est
l'esprit de ces nouvelles institutions ?
Avancer vers un nouveau modèle de développement
suppose de créer des institutions solides, modernes, et
qui sauvegardent le caractère républicain de l'Etat. Cela
constitue toujours un défi historique. Pour qu'une
réforme soit comprise, il faut qu'elle soit débattue aussi
bien dans les partis politiques que dans l'opinion. Pour
l'essentiel, ces réformes concernent les conditions d'éligi-
bilité du président de la République, la durée de son
mandat portée à sept ans renouvelables, mais avec une
limite d'âge fixée à soixante-quinze ans ; des dispositions
nouvelles pour consolider l'Etat de droit en cas de
troubles, notamment lors des périodes électorales ; la
création d'un Sénat pour assurer à la démocratie une
représentativité en phase avec les mentalités et les poten-
tialités de nos régions ; la saisine élargie du Conseil
constitutionnel. Ce sont autant de dispositions qui répon-
dent aux exigences d'une démocratie renforcée, partici-
pative et apaisée. J'ai le devoir de faire vivre la république
de façon concrète et renouvelée avec les moyens néces-
saires à notre époque. L'adaptation de nos institutions,
la renaissance du débat démocratique, l'indépendance de
la justice et de la presse privée, comme d'ailleurs les
actions de sécurité proches des gens et respectueuses des
droits, font partie de ce travail. Ma tâche est de pour-
suivre le mouvement de l'histoire, de faire naître graduel-
lement de nouveaux équilibres en organisant des relations
nouvelles et fructueuses, responsables, entre l'individu et
l'Etat. C'est le sens de cette révision. Si, depuis sa nais-
sance, la stabilité politique n'a jamais fait défaut à la
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nation ivoirienne, qui fait figure d'exception sur notre


continent, c'est bien parce que rien de juste ne peut s'ac-
complir sans la mobilisation du pays et de l'opinion. Les
Ivoiriens ont le sens à la fois du devoir et du concret, ils
croient profondément à la liberté, à la démocratie, à la
paix. Ils sont disponibles pour de grands projets qui
augurent d'un avenir meilleur. Depuis l'indépendance,
nous sommes en Afrique l'une des rares démocraties qui
se développent dans la paix et le progrès social. Nous
sommes une démocratie apaisée et participative.
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24

Réflexions sur le pouvoir,


les libertés, la démocratie apaisée

En observant la société ivoirienne, on a l'im-


pression d'un univers à deux vitesses, avec d'une
Part une classe moyenne et bourgeoise qui se déve-
loppe, et p a r ailleurs une masse de déshérités qui
s'accroît.

Cela relève beaucoup des clichés. Il existe comme par-


tout une classe moyenne composée de médecins, d'ingé-
nieurs, de cadres. Mais que représentent-ils par rapport
à l'ensemble du pays ? Les secteurs modernes de l'écono-
mie ivoirienne ne font pas vivre plus d'un million de sala-
riés, ce qui est malgré tout honorable. Parler de
bourgeoisie, c'est tout à fait autre chose. Les Occidentaux
qui écrivent sur la Côte d'Ivoire, souvent en mal de simi-
litudes et de parallèles, parlent de bourgeoisie africaine.
Dans ce pays, on peut compter les vrais bourgeois sur les
cinq doigts de la main, et encore, si vous les trouvez. De
Plus, sans fouiller profondément, vous découvrez que ce
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sont tous des fils de paysans et qu'ils constituent la pre-


mière génération à s'établir en ville. Vous découvrirez
quelques industriels et commerçants et des planteurs
aisés qui ont toutefois été lourdement affaiblis par la
chute des prix des matières premières.

Mais est-ce que le g r a n d défi n'est p a s d'éviter


que l'écart s'accroisse encore entre les villes et les
campagnes ?
C'est un problème dans tous les pays du monde. Nous
menons la lutte contre la pauvreté sur plusieurs fronts
et là nous pouvons avancer des propositions concrètes,
notamment dans les zones rurales. Par exemple, nous
disons aux paysans de l'ancienne boucle du cacao :
«Vous devez maintenant, après le café et le cacao,
puisque le verger a disparu, planter de l'hévéa. » Ces
choix accompagnent les progrès de la recherche agrono-
mique. Il est plus facile de proposer des plantations « clés
en mains » que de concevoir, dans les villes, des PME et
des PMI dont l'existence est nécessairement liée à l'esprit
de créativité. Ce qui ne nous empêche pas de chercher à
lever tous les obstacles institutionnels, financiers, tech-
niques, qui freinent la création des PMI, dont nous
sommes bien convaincus qu'elles sont, pour l'avenir de
la croissance et de l'emploi comme de l'équilibre régio-
nal, les instruments indispensables et les plus efficaces de
nos activités économiques.

P o u r en revenir aux questions intérieures, on a


l'impression, avec « l'ivoirité », que la Côte d'Ivoire
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est tentée p a r un repli nationaliste, après avoir été


une terre d'accueil ?
Non, rien n'est changé, mais pour respecter la Consti-
tution, et sous la pression de l'opposition, la vie politique
est maintenant régie par les nationaux. Ce qui est tout à
fait normal : imaginez-vous les Italiens influençant la vie
politique française en allant aux urnes ? A chaque élec-
tion dans un pays africain, on peut voir les ressortissants
de ce pays faire la queue devant leur ambassade, à
Abidjan, pour aller voter. Les mêmes ne peuvent pas pré-
tendre participer au choix des dirigeants ivoiriens.

Quelle est votre position s u r la liberté de la


presse ?
La presse mérite le respect en tant qu'organe de la
démocratie. En Côte d'Ivoire la presse est libre, absolu-
ment libre, quotidiennement. Elle garantit le pluralisme.
D'ailleurs la levée du monopole d'Etat sur la radio et la
télévision est un des objectifs poursuivis auprès des inves-
tisseurs.

Pourtant, il y a eu des journalistes empri-


sonnés ?
Il y a eu dans toutes ces affaires beaucoup de mauvaise
foi. S'agissait-il en l'occurrence de remettre en cause les
droits des journalistes ? Certainement pas.
Peut-être convient-il de faire la distinction entre des
journalistes et de jeunes militants inscrits dans de nou-
veaux partis et qui créent des titres, écrivent pour se faire
de l'argent. Ceux auxquels vous faites allusion passaient
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leur temps à désinformer ou à insulter grossièrement. Or


la vie en société repose sur un devoir de respect mutuel.
Ce qui n'était pas leur souci. Ils se servaient de publica-
tions dans lesquelles ils écrivaient pour insulter les diri-
geants à la ronde. Personne n'est au-dessus des lois. Si je
lis sous la plume d'un de ces « écrivants » qu'une route a
coûté cinq milliards et que sur cette somme, le président
a mis dix milliards dans sa poche, cela appelle de temps
à autre une réaction légitime, même si cette intoxication
relève du crétinisme en plus de la malveillance.

Cela constitue p o u r vous u n e injure a u chef de


l'Etat ?

Bien sûr et une atteinte à l'image de la Côte d'Ivoire.

E t vous r é p r i m e z ?
C'est une possibilité pour éduquer. La justice est le
cœur de la démocratie. Il est donc arrivé que des pour-
suites soient engagées lorsque l'information n'avait été ni
recoupée ni vérifiée, et que l'objectif était uniquement
d'afficher un titre à sensation pour nuire. Il s'agit d'une
injure publique et il faut sanctionner. Le président de la
République, comme tout citoyen, a droit au respect. Je
tiens à ajouter que, hormis ces plumitifs besogneux et
militants aveuglés, aucun journaliste professionnel n'est
allé en prison en Côte d'Ivoire depuis que je suis à la tête
de l'État.

Est-ce que ces titres vous h e u r t e n t ?


Ils choquent la population, la preuve, ils disparaissent,
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faute de lecteurs, au bout de quelque temps. Ils ne peu-


vent pas survivre en se livrant à de tels excès : les gens
s'en détournent. Mais il faut souligner que tous les
matins, la concurrence est sévère en kiosque. La liberté
d'expression est totale en Côte d'Ivoire. Les Ivoiriens dis-
posent d'un vaste choix de quotidiens reflétant toutes les
tendances.

Ces dérives ne sont-elles p a s a u s s i u n effet indi-


rect de la trop longue existence d u p a r t i u n i q u e et
de s o n p o i d s s u r le d é b a t p u b l i c ? Les n o u v e a u x
p a r t i s et leurs m i l i t a n t s n ' o n t p e u t - ê t r e p a s eu le
t e m p s d ' a c q u é r i r m a t u r i t é , s a g e s s e et s e n s des
responsabilités ?
C'est bien pourquoi la presse qui constitue un pouvoir
fait l'objet de textes de lois qui sont là pour éviter des
abus de ce pouvoir, de même qu'ils assurent à la liberté
de l'information et aux journalistes un cadre juridique qui
reconnaît pleinement la spécificité de leur rôle, dans une
démocratie que je m'emploie à rendre plus responsable,
apaisée et harmonieuse. Cet objectif est soutenu par l'en-
semble des journalistes professionnels. A telle enseigne
que la profession elle-même a pris ce problème en main.
Les associations professionnelles ont créé un « observa-
toire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déon-
tologie » dont l'une des fonctions est de relever et
sanctionner les dérapages d'une information mal maîtri-
sée. Depuis 1995, cet organe se livre chaque semaine à
une analyse critique de la presse et ce travail nourrit en
Permanence une véritable réflexion sur le métier de jour-
naliste. C'est une expérience qui mérite d'être connue.
Enfin, pour en finir avec cette question, il n'y a jamais eu
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d'emprisonnement pour délits d'opinion en Côte


d'Ivoire. D'ailleurs, la Constitution ivoirienne a d'emblée
inscrit les droits de l'homme, la liberté d'expression, la
laïcité de l'Etat et même le multipartisme dans ses articles
fondateurs. Elle n'a jamais dérogé à ces grands principes.
La Côte d'Ivoire est un pays libéral, profondément
humaniste, un pays abolitionniste sans tapage média-
tique, un pays où l'homme, conformément au précepte
de Jean-Jacques Rousseau, se voit forcé de « consulter sa
raison avant d'écouter ses penchants ». La Côte d'Ivoire
est la démocratie la plus avancée dans la sous-région,
avec le Sénégal.

Depuis que vous êtes a u pouvoir, vos a n a l y s e s


ont-elles c h a n g é ?
Au départ, on éprouve quelques appréhensions, mais
avec le temps on acquiert plus d'assurance dans l'exercice
du pouvoir parce que vous connaissez mieux votre peuple
et ses réactions. Mais rien n'est jamais acquis. Gouverner
un pays, c'est avant tout connaître sa psychologie, saisir
ses aspirations, savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut
pas lui demander. Il ne faut surtout pas faire des pro-
messes qu'on ne pourra pas tenir. Ma règle au gouverne-
ment est : « Pas un mot de trop, mais une action de plus. »

J u s q u ' o ù p e u t - o n aller avec le p e u p l e ivoirien ?


Est-il fragile ou endurant ?
Je peux vous le dire exactement. Tout repose sur la
confiance, qui ne se réclame pas mais se mérite au fur et à
mesure que vous prenez des décisions au nom du peuple.
Lorsqu'il en constate les retombées, la confiance se ren-
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force. Dans certaines situations, vous pouvez demander


et obtenir beaucoup plus que vous n'oseriez l'imaginer.
Par contre, dans d'autres, où la confiance n'existe pas, il
n'y a rien à demander et rien à obtenir.

J u s t e a v a n t d ' a c c é d e r a u p o u v o i r s u p r ê m e , avez-
vous éprouvé de l ' a p p r é h e n s i o n ?
On a toujours de l'appréhension devant un change-
ment dans la vie.

Et aujourd'hui ?
Encore. La conduite des hommes reste imprévisible et
il faut constamment prier pour que les événements ne
deviennent pas trop difficiles. Une sécheresse pendant
deux ou trois années constitue une catastrophe naturelle
qui peut avoir de graves conséquences politiques. En
même temps, une fois que les problèmes sont là, il faut
les affronter avec courage, lucidité et sérénité.

J ' a i m e r a i s que v o u s réagissiez à u n e p h r a s e :


« Les h o m m e s s a v e n t qu'ils f o n t l'histoire, m a i s ils
ne s a v e n t p a s quelle histoire ils font. » E t e s - v o u s
d ' a c c o r d avec cette f o r m u l e ?
Je ne suis pas contre les formules qui disent tout et le
contraire de tout, mais ce sont toujours des pensées muti-
lées qui prêtent d'avance à controverse. D'autres vous
diront : « C'est l'histoire qui fait les hommes », ou encore
« les hommes sont au cœur de l'histoire mais ils ne sont
pas seuls à la faire ». Par ailleurs, lorsqu'on envisage l'his-
toire sur le court terme, l'espace d'une vie par exemple,
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on ne peut pas savoir dans quelle histoire on s'inscrit. On


ne le découvre que beaucoup plus tard, quand tout est
achevé, et alors seulement on peut se livrer à une véri-
table interprétation.

M a i s votre p h i l o s o p h i e p e n c h e r a i t de quel côté ?


Ma philosophie personnelle est que tout homme qui
conduit un pays ou une communauté sait, à un moment
donné, dans quelle histoire il s'engage. J'ajouterai qu'il
n'y a pas de bons vents pour celui que ne sait pas où il
va.

Vous disiez q u ' u n h o m m e s ' i n s c r i t d a n s s a


p r o p r e histoire, d a n s u n e continuité. P o u r
Houphouët-Boigny, c'était é v i d e m m e n t la lutte
p o u r l'indépendance. D a n s quelle logique et p h i l o -
sophie vous inscrivez-vous ?
D'abord la prise en compte des réalités, une sorte de
pragmatisme raisonné. Il faut partir du principe que l'être
humain est doué de raison. Dans le domaine écono-
mique, je procède à trois niveaux : une vision à long
terme, un plan de développement à moyen terme, et un
budget qui, lui, s'inscrit dans le court terme avec des pré-
visions sur une année. Au niveau politique, confronté aux
problèmes de société qui surgissent, j'analyse, je dia-
logue, je rapproche les points de vue. Je ne crois pas aux
philosophies politiques qui veulent une solution rigide,
un « sens à l'histoire ». Si les Peuls, qui sont des éleveurs,
sont en conflit avec les agriculteurs, je tente de rappro-
cher les points de vue des uns et des autres, de dégager
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ou d'élargir les aires de pâturage de façon que la divaga-


tion des animaux ne nuise pas aux paysans sédentaires.

O n a le sentiment, en vous écoutant, que vous


êtes r é e l l e m e n t u n p r a g m a t i q u e p o u r q u i les d o n -
nées é c o n o m i q u e s et les i m p é r a t i f s de développe-
m e n t s o n t b e a u c o u p p l u s i m p o r t a n t s que la
politique p u r e .
Pour ceux qui conduisent les peuples, la politique pure
permet de dégager certains concepts universels comme
les droits de l'homme. Mais aujourd'hui ce que la popu-
lation attend avant tout, c'est l'élévation de son niveau
de vie. Si on ne tient pas compte de cette évidence, la
politique n'existe pas.

J e v o u d r a i s vous p o s e r u n e question p l u s p e r -
sonnelle. Selon vous, de quelle m a n i è r e et d a n s
quelles limites p e u t - o n p e s e r s u r s o n destin ?
Par le travail, en étant constant et en sachant garder le
fil de ses idées, de ses actions. Il faut aussi accepter par-
fois de se raviser, et ne pas faire preuve d'une obstination
aveugle. Il faut aussi savoir réunir des concours avant
l'action. Rendre service, sans calcul, tendre la main aux
jeunes et surtout rester collé à ses racines, à son village si
on en a un.

Q u e l q u ' u n a dit u n j o u r que « La politique est la


volonté appliquée à la r é s i s t a n c e des f a i t s ».
Et vous savez, comme le dit Stendhal prosaïquement,
que les faits sont têtus. Cela dit, quelqu'un d'autre a
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déclaré : « La bonne politique consiste à ne tenir compte


de rien. » Mais la volonté joue un rôle capital en toute
chose et notamment pour le succès. C'est la volonté de
puissance et non de domination qui a conduit l'homme
à maîtriser toutes les forces de la nature, l'eau, le feu,
l'air.

Est-ce que la p a r t d u h a s a r d d a n s u n e vie est


grande ?
Elle est toujours présente. Demandez à un
homme : « Qu'arrivera-t-il demain ? », il sera incapable de
vous répondre. Il peut au mieux indiquer son agenda. Le
Créateur ne nous a pas donné le don de divination. La vie
n'est pas un chemin tracé où l'on vous indique la bonne
direction. Il faut faire preuve de lucidité et de pragma-
tisme. Si vous êtes en bas d'une colline, vous pouvez l'es-
calader jusqu'au sommet sans vous briser les reins. Pour
cela vous pouvez choisir votre chemin en empruntant le
plus sûr qui souvent n'est pas le plus droit. Le chemin de
la vie est tortueux et parfois soumis au hasard.

M a i s est-ce que le choix de la p l a n i f i c a t i o n


é c o n o m i q u e p a r de n o m b r e u x p a y s n o u v e l l e m e n t
i n d é p e n d a n t s ne relevait p a s j u s t e m e n t de cette
volonté d ' a b o l i r le h a s a r d , les aléas, les doutes ?
C'est impossible parce que l'homme est libre, même
s'il est jeté aux fers et totalement enfermé dans un cachot.
Vous ne pourrez jamais anticiper son comportement. Au
demeurant, c'est la raison pour laquelle la planification
excessive, centralisée et dirigiste, a été partout en situa-
tion d'échec. Mais nous devons proposer au peuple un
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horizon ambitieux et motivant. Notre planification est


incitative et non coercitive.

Quelle était, selon vous, la p l u s g r a n d e f a i b l e s s e


des économies planifiées m i s e s en p l a c e d a n s u n
certain n o m b r e de p a y s en d é v e l o p p e m e n t ?
L'économie planifiée avait tout conçu sans demander
le consentement de l'individu. Elle s'énonçait comme la
dictature du prolétariat. Je ne pense pas qu'une discipline
de fer permette d'obtenir une motivation réelle. Ces sché-
mas idéologiques ne tenaient pas compte du fait que
l'homme est avant tout un être épris de liberté. L'échec
de cette conception montre le danger qu'il y a à trop
théoriser en matière de comportement humain. On ne
peut pas tout prévoir dans les réactions humaines. Il suffit
d'un seul coup de fusil pour déclencher une guerre, mais
combien d'années seront nécessaires pour revenir à une
paix durable ? « Pour conduire un troupeau, il faut un
seul bâton. Pour les hommes, il faut autant de bâtons que
d'êtres humains. » Chacun a sa propre discipline, celle de
la liberté.

Vous avez été très p r o c h e de votre p r é d é c e s s e u r


p e n d a n t de longues années, que v o u s a-t-il a p p r i s ?
D'abord la patience. Il répétait souvent aux visiteurs
qui voulaient bien l'entendre que « l'Afrique est l'école de
la patience ». Ce qui n'est pas possible aujourd'hui peut
l'être demain. Ce n'est pas une raison pour se découra-
ger. La patience est faite de volonté tendue vers un but
et peut se résumer en une phrase : « Le chemin tortueux
qui escalade la colline ne déforme pas le bassin. » En géo-
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métrie la ligne droite est le plus court chemin d'un point


à un autre, mais en politique, par contre, la trajectoire
la plus courte peut être un chemin tortueux ponctué de
dialogues et parfois même de reculs tactiques.

Quelles a u t r e s leçons avez-vous tirées d u p r é s i -


dent Houphouët ?
Il possédait une vision et une force qui découlaient
d'une réelle autonomie de pensée. Il réfléchissait par lui-
même, il n'était pas quelqu'un qui puisait des théories
dans des livres. C'était un visionnaire qui agençait les
choses à partir de son expérience et de son observation
des faits et des hommes.

E t c o m m e n t vous percevait-il ?
Je n'en sais rien. Il a seulement confié un jour : « Mon-
sieur le ministre des Finances possède un cerveau électro-
nique », parce qu'à l'époque j'avais toutes les statistiques
en tête. Lorsque je l'accompagnais dans un voyage offi-
ciel, je me transformais presque en ordinateur, lui souf-
flant tout de suite le bon chiffre. Aujourd'hui je ne
m'occupe plus quotidiennement des données chiffrées
économiques du pays ; je l'ai fait assez longtemps dans
ma vie ; maintenant je me les fais communiquer lorsque
c'est nécessaire.

Vous évoquez le choix des h o m m e s en politique.


P e n s e z - v o u s que le p o u v o i r que l'on détient
consiste p o u r u n e b o n n e p a r t à n o m m e r des g e n s ?
C'est M i t t e r r a n d q u i a d o n n é cette définition.
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Un chef ne doit pas organiser autour de lui une cour,


mais être au-dessus de cela. Les chefs d'Etat nomment
aux emplois supérieurs mais en fait ce sont les hiérarchies
qui proposent. Je ne pourrais pas nommer un directeur
des douanes, même si je l'estime. Il s'agit d'une règle
élémentaire de justice à respecter dans la gestion des car-
rières des hommes.

Avez-vous le s e n t i m e n t q u ' u n e c o u r p o u r r a i t se
f o r m e r a u t o u r de vous s i vous n'étiez p a s vigilant ?
C'est dans la nature humaine. Même si vous êtes vigi-
lant cette pression existe, mais il faut gouverner dans la
justice, selon un principe d'équité et d'accès égal pour
tous au Président de la République.

Est-ce que le p o u v o i r s u p r ê m e isole des réalités ?


C'est une médaille à double face. Vous n'êtes jamais
seul et jamais suffisamment entouré. Un chef démocra-
tique a toujours besoin de gens qui l'aident, mais même
s'ils délibèrent et font des propositions, il sera toujours
seul au moment de trancher et de prendre la décision.
Pour éviter d'être coupé des réalités, il faut multiplier les
contacts à tous les niveaux et tous azimuts, indépendam-
ment des hiérarchies intermédiaires qui, dans d'autres
contextes, jouent un rôle fondamental.

Q u a n d o n p o s s è d e le p o u v o i r s u p r ê m e , existe-
t-il u n r i s q u e d ' a b u s e r de ce p o u v o i r ?
Oui, mais une telle dérive ne pourrait pas exister en
Côte d'Ivoire. Elle serait immédiatement corrigée. Notre
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tempérament ne nous porte pas vers les solutions dictato-


riales. Je gère un pays et un peuple profondément paisible
et attaché à une paix interne qui ne peut s'épanouir et se
renforcer que dans le respect du droit. En tant que
juriste, je me montre extrêmement pointilleux sur cette
question. Violer la loi, violer les droits du citoyen ne peut
en aucune façon constituer un principe de pouvoir.

S u r la scène régionale et internationale, on a


l ' i m p r e s s i o n que vous conservez u n p r o f i l discret.
Est-ce volontaire ?

Je ne vois pas où est la discrétion ? La Côte d'Ivoire est


connue et reconnue, tout comme son président, mais je
ne suis pas de ceux qui entendent briller en réglant les
problèmes des autres. Tout chef d'Etat doit d'abord
régler ses problèmes de politique intérieure : si vous
n'existez pas chez vous, vous n'existerez pas davantage
sur le plan international. De plus, les différends et les
conflits se règlent de plus en plus au sein d'organismes
régionaux : un pays ne peut pas prétendre à lui tout seul
prendre en charge le règlement des problèmes d'un autre
pays, et a fortiori les problèmes d'une région tout entière.

C o m m e n t p o u r r i e z - v o u s en u n e p h r a s e caracté-
r i s e r votre d é m a r c h e p e r s o n n e l l e ?
Donner à rêver et inciter à agir pour engager la Côte
d'Ivoire vers une société aux nouvelles frontières de la
démocratie et du développement économique, social et
culturel, faire avancer pour la Côte d'Ivoire et l'Afrique
nos propres idées sur les progrès souhaités, réalisés par
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tous et pour tous. Au cours de ma vie, tout au long de


mon parcours de citoyen, je n'ai eu de cesse que de fertili-
ser ces idées.
J'ai suivi les chemins de ma vie.
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Cet ouvrage a été composé par
Nord Compo (Villeneuve-d'Ascq)
et imprimé sur presse Cameron
par Bussière C a m e d a n I m p r i m e r i e s
à Saint-Amand-Montrond (Cher)
pour le compte de la Librairie Plon

Achevé d'imprimer en avril 1999.

N° d'édition : 13057. — N° d'impression : 991765/1.


Dépôt légal : mai 1999.

Imprimé en France

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