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Fred Oberson

De l’Esprit à la Chair

Roman
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Le bruit court que c’est Dieu le père qui décréta


que la lumière soit, et la lumière fut
Pour moi, je dirais plutôt :
Lascaux, Paolo Ucello, Pierre della Francesca,
Poussin, Cézanne et la suite... à voir
Henri Cartier-Bresson
13 mars 2003
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Sommaire

Page :
4 La vocation
18 Le Tour de France
22 Le doute
39 C’est Noël
47 Cap sur Marseille
58 Sprechen-Sie Deutch ?
66 Ça se complique
76 Athéisme
80 Ruptures
83 Epilogue
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La vocation

C’est à cause d’un Père blanc de retour de chez les Noirs,


que je me suis retrouvé au petit séminaire. A l’époque, les pa-
roisses de chez nous avaient la coutume de recevoir un mission-
naire d’Afrique à Pâques ou à Noël en le priant de confesser les
bigots de leurs péchés inavouables et de prêcher l’Evangile colo-
nial. Bonne occasion pour ces missionnaires de quêter pour le
petit nègre de la crèche, de sensibiliser les minots, de les attirer
dans leurs collèges, puis les basculer, ni une ni deux, au grand
séminaire et les enrober de noir ou de blanc en Fac de Théologie.
Tombé dans la trappe du Père blanc comme un bleu, c’est
ainsi que les mois et les trimestres s’enfilaient à la queue leu leu
à l’internat sans que je m’en aperçoive, le rythme était pris, in-
sensiblement, je devenais de moins en moins ignare des choses
de la vie, de la religion, de la géographie, de l’histoire ancienne
et même des affaires politiques de la quatrième République.
Les curés n’étaient pas bavards sur l’actualité. Pas de
journaux, pas de radios; nous vivions en vase clos, mis à part
quelques rumeurs colportées à la récréation par les grands. Tout
juste avions-nous appris que la Grande muette avait pris une sa-
crée raclée lors de la chute de Diên Biên Phu en mai 1954. La
France perdait l’Indochine, la première colonie d’une longue sé-
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rie à venir ! Les Pères blancs se faisaient un souci d’enfer pour
leur mission située dans le Viêt-Nam Sud. Tôt ou tard, elle pas-
serait sous le joug des Viêts et, par déduction, l’éventualité que
j’aille un jour semer la bonne parole chez les yeux bridés
s’estompait.
Les dimanches de pluie, nous avions droit à la séance dia-
pos et parfois au cinéma. Un gros bonhomme, doté d’un tarin
cramoisi, extrayait un énorme projecteur 35mm d’une fourgon-
nette Peugeot 402 et l’installait dans le réfectoire. Avec le ciné-
ma, on n'avait pas droit, bien sûr, aux films à galipettes mais à
St. Vincent de Paul, le Curé d’Ars, Le Journal d’un curé de
campagne et, celui qui nous faisait bander, Il est minuit Dr.
Schweitzer, à cause de la belle infirmière. A croire que nos mis-
sionnaires pratiquaient l’œcuménisme avant l’heure pour avoir la
hardiesse de nous démontrer le dévouement d’un pasteur protes-
tant, médecin alsacien, en train de soigner les corps des Angolais
avant de se préoccuper de leurs âmes !
Avec les diapos, on visitait toutes les missions d’Afrique,
de Madagascar et même celles de l’Indochine et, selon le bon
vouloir des Pères, les aventures de Tintin et Milou complétaient
parfois ce tour du monde en noir et blanc !
Nos profs, des missionnaires en congé sabbatique, alter-
naient leur présence en France avec leur séjour en mission sur le
terrain brûlant des colonies. Ils étaient doués d’une habileté de
jésuites et, d’ailleurs, j’en soupçonnais plus d’un d’avoir fait par-
tie de la célèbre Compagnie de Jésus. Ils avaient l’art et la ma-
nière de nous convaincre et de nous vendre l’exotisme à la ma-
nière d’une agence de voyage.
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En fins psychologues, les Pères pressentaient déjà ceux
d’entre-nous chez qui le bourrage de crâne avait annihilé toute
capacité de résistance.
J’étais croyant et je sentais en moi une force intérieure - la
vocation - s’accompagnant du désir d’aller convertir les païens,
en leur enseignant les Evangiles, surtout celui de Saint Jean, mon
préféré. Il m’importait peu de devoir suivre le cursus obligatoire,
(séminaire, Fac de Théologie, prononciation des vœux) pour être
enfin digne de servir le Seigneur, d’être, à mon tour, un évangé-
liste, de couper ma cape en deux pour donner chaud à celui qui
avait froid. Je me remémorais les paroles et les miracles de Jé-
sus: le Sermon sur la montagne, la Multiplication des pains, la
Pêche miraculeuse, les Noces de Cana, la Manne céleste. Aux
croyants, tous biens matériels leurs étaient donnés de surcroît.
C’était magique, magique comme le catéchisme de mon
enfance, illustré en couleurs, qui représentait Dieu le Père émer-
geant d’un nuage gris, les bras étendus, protégeant la terre et les
hommes. Magique comme le prophète Moïse, sur le Mont Sinaï,
qui détruisit le veau d’or pour recevoir de Dieu les Tables de la
Loi, les Dix Commandements de l’Ancien Testament. Magique
comme Jean-Baptiste, le prédicateur, qui purifiait ses adeptes en
les immergeant dans les eaux du Jourdain. Même la crucifixion
de Jésus, au Mont des Oliviers, me semblait magique, surnatu-
relle, puisque le Seigneur allait ressusciter d’entre les morts,
deux jours plus tard, le jour de Pâques !
Toutes ces images, tous ces récits fantastiques ont bercé
mon enfance, m’ont fait rêver comme un conte de fées, ont forgé
ma foi, ma vocation.
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Je n’étais pas le seul dans cet état d’esprit. Les papables
s’étaient repérés les uns les autres sans se préoccuper de savoir
s’ils faisaient partie du lot des pressentis. Nous formions une
sorte de coterie, nous retrouvant toujours ensemble pour suivre
frère Jean-Marie, le pion breton, lors des promenades sur la col-
line de Château-Chalon ou pour pérorer sous le grand chêne du
préau que nous avions baptisé “L’arbre aux palabres”, l’exotisme
en moins.
Il y avait Bernard, l’intello, le matheux, le premier de la
classe qui nous laissait loin derrière lui à chaque bulletin de
notes trimestriel. Pas étonnant qu’il fût brillant, il avait de qui
tenir: son père, Raymond, était Inspecteur d’Académie et sa
mère, Louise, professait la littérature au lycée d’Aix-en Pro-
vence. Nous étions surpris qu’un Provençal, en parlant avec
“l’accent” du Midi, soit un être tout entier de rigueur et de sa-
gesse. Comme quoi le soleil ne lui était pas tombé sur la tête car,
pour nous, les Nordiques... la Provence, Marseille, nous faisaient
penser aux pitreries de Fernandel ou aux aventures de Tartarin
de Tarascon ! D’ailleurs, pour le faire tiquer, nous prenions un
malin plaisir à l’appeler “Daudet” ou “Don Camillo”, ce qui le
mettait en colère, mais une colère qu’il savait contenue !
Maurice, notre conscience, de deux classes en avance sur
nous, était un Jurassien pacifiste, sans doute parce que son père
était marchand de pétards à Champagnole. Il était le seul à se
sentir vraiment à l’aise, comme chez lui, puisqu’il n’avait traver-
sé qu’une campagne vallonnée pour rejoindre l’internat. C’était
un peu notre nounou, à qui nous pouvions confier nos chagrins et
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montrer nos petits bobos. L’arbitre impartial qui calmait le jeu
lors de conflits entre camarades.
Un étranger, Guy, un petit Suisse montagnard, faisait par-
tie de la coterie. Nous l’avions surnommé “le chineur” car il pi-
quait nos fromages à tartiner (le mal du pays, ça se soigne). Il
parlait avec la lenteur d’un escargot mais réagissait à la vitesse
de l’éclair lorsque nous nous amusions à lancer des piques à cet
immigré ! Elevé derrière le cul des vaches, il était fier de son ter-
roir, mais s’était vite assimilé à notre bande de pseudo-citadins.
Alain, le Parisien, le beau ténébreux, complétait cet
“aréopage” hétéroclite. Il avait hérité du surnom de “Grand
Meaulnes” parce qu’il bouquinait un livre par jour, même la nuit,
sous le duvet, à la lumière d’une pile Wonder. Dès qu’il avait été
en âge de lire, sinon de comprendre, il avait pioché dans la bi-
bliothèque de son père, journaliste au Figaro et écrivain à ses
heures. De quoi nous snober en tant que Parisien et nous donner
des complexes par sa culture générale.
Parfois des camarades de classe, que l’on appelait “les in-
termittents”, se joignaient à nous et ramenaient leur grain de sel
comme un cheveu sur la soupe !
Au début, nous nous étions questionnés les uns, les autres,
sur les raisons de notre séjour chez les missionnaires. Alors que
nous venions d’horizons différents, nos motivations se rejoi-
gnaient néanmoins sur l’essentiel, à savoir devenir prêtres pour,
ensuite, partir en mission. Nous avions abordé le sujet du célibat
des prêtres, avec les vœux de chasteté que nous serions appelés à
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prononcer le moment venu et à respecter tout au long de notre
existence.
A notre âge, le problème de l’amour, de la sexualité, ne
s’était pas encore posé de manière tangible. Nous avions bien
une petite idée sur la chose... ne serait-ce qu’en observant nos
aînés ou en ressentant déjà quelques manifestions d’ordre phy-
sique ! A l’époque, l’éducation sexuelle n’avait pas encore fran-
chi les portes de la maison, de l’école et, encore moins, celles
d’un internat catholique. C’était un sujet tabou parmi tous les ta-
bous, que personne n’abordait.
Maurice nous expliqua tout simplement que nous ne se-
rions ni les premiers, ni les derniers à vivre l’abstinence sexuelle.
Les moines, les pères, les sœurs que nous avions rencontrés,
n’étaient-ils pas heureux, sereins, comme habités par un rayon-
nement intérieur à nul autre pareil ? Consacrer sa vie à Dieu se
situait à un tel niveau métaphysique, à une telle élévation de
l’âme et de l’esprit que nous ne serions pas tourneboulés par la
question de la chasteté.
Partir, quitter cette Europe frileuse, le soleil pâlot, le cra-
chin des grandes cités, qui n’y avait songé au moins une ou deux
fois dans son existence? Pour la coterie, le départ en Afrique,
c’était le sujet de conversation préféré. A se demander si notre
décision de devenir missionnaires n’était pas un moyen pour se
retrouver un jour de l’autre côté de la Méditerranée! Cela
s’appelle prendre le chemin des écoliers...
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Alain nous faisait déjà fantasmer.
- Je monte dans le PLM (Paris-Lyon-Marseille), je sil-
lonne les trois-quarts de la France, je rejoins la Gare St. Charles
à Marseille, je descends la Canebière pour rejoindre le Vieux
Port, les quais de la Joliette et j’embarque sur un paquebot de la
Cie Générale Transatlantique. Une fois en mer, je dis bonjour en
passant à Edmond Dantès au Château d’Yf et je fais un signe de
croix à la Bonne Mère.
- Si je te suis bien, tu es déjà arrivé avant d’être parti !
- N’oublie pas que depuis l’avènement des colonies au
19ème siècle, l’Afrique française, anglaise ou belge a la cote.
Elle a fait rêver des milliers de gens et les fait toujours gamber-
ger. Mais moi, je partirai.
- D’accord, mais ce n’est pas demain la veille avec toutes
les années d’internat, de séminaire et de Fac que tu dois te colti-
ner.
- Attends, attends, je n’ai pas encore dit mon dernier mot à
ce sujet.
- Ok Alain, on en reparlera.
Nous ignorions que trente à quarante ans plus tard, grâce
aux cinq semaines, aux trente-cinq heures, aux ponts de Pâques,
de la Trinité et de tous les saints du calendrier, on irait au Club
Med de Casamance ou d’Agadir comme on prend le train pour la
province. Mis bout à bout, tous ces ponts font la nique à Tancar-
ville. Les voyages à l’autre bout de la planète, c’est, aujourd’hui,
d’une banalité déconcertante, à la portée de la populace d’en bas.
Trouvez-moi un péquenot de la France profonde qui n’ait pas
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posé ses charentaises au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire et je vous
refile un ticket de loterie gagnant. Ils bichonnent leur 4x4, leur
collent des autocollants LEGRAND, décrochent leurs bétaillères
et s’en vont faire des sauts de puce sur les montagnes russes du
Sahara.
Maurice, nous donna un magistral cours d’histoire, car
nous les jeunots, nous en étions encore, selon le programme de
l’Education nationale, aux fornications de Cléopâtre et de César,
quelque part dans la basse Egypte, entre Alexandrie (tiens, ça
m’interpelle...) et le Caire.
- Autrefois, dit-il, on n’allait pas aux colonies pour la
bronzette et le ti-punch sous les cocotiers, mais pour coloniser,
dominer, asservir, piller l’or et le diamant et faire trimer des
sous-hommes, des Mau-mau, des Zoulous et même des Arabes.
C’était une expédition qui se préparait de longs mois à l’avance
dans l’effervescence d’un changement radical de vie.
Nos concitoyens se faisaient nommer dans
l’Administration coloniale ou embrassaient la carrière militaire.
Avec tous les avantages des expatriés, bungalows, boys, nou-
nous, chauffeurs et moustiquaires, vacances en métropole une
fois l’an, à la Bourboule ou à Evian, dans les Alpes pour le bon
air, à Vichy pour le foie et le reste.
- Maurice, toi qui connais tout ça, tu sais bien que pour
faire fonctionner les colonies à la manière de la France, il fallait
aussi des artisans, des commerçants, des paysans, des docteurs ?
- Bien sûr, Alex, tout ne s’est pas fait en un jour. Pour ne
citer que l’Afrique, la France avait installé des comptoirs mar-
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chands, au 17ème et 18ème siècle, sur la route des Indes, celle
des épices, au Sénégal, à Madagascar, à la Réunion, à Maurice.
Dans ces régions, la France avait déjà posé ses grands pieds.
Mais les autochtones ne nous avaient pas attendus pour faire
fonctionner leur économie locale. Les souks, ça existait bien
avant nous. Bien sûr que des milliers de Français, d’Italiens,
d’Espagnols, de Maltais de toute condition et de toute profession
se sont rués vers ces nouveaux Eldorados. En Afrique du Nord,
on les appelait “les pieds noirs”.
La première des colonisations indignes de ce nom, c’est la
prise d’Alger en 1830 par la Grande muette, celle qui fait parler
la poudre, suivie d’une guerre contre Abd-el-Kader durant
quinze ans pour asservir l’Algérie tout entière jusqu’à Tamanras-
set.
Bernard nous colporta une information que nous ignorions
mais qui nous concernait directement : “La Société des Mission-
naires d’Afrique, les Pères Blancs, à été fondée à Alger en
1868.” Et il ajouta :
- C’est en partie grâce aux nombreuses congrégations de
missionnaires, présentes dans les colonies, que la vie des peuples
colonisés a été adoucie. Nous sommes là pour reprendre la relève
dans quelques années !
- Tu as raison, lui répondis-je, il fallait bien donner le
change aux colons, ces grands propriétaires terriens qui se sont
installés pour le franc symbolique sur des superficies immenses
où ils ont fait fructifier leurs comptes en banque, les agrumes, la
vigne et les céréales qu’ils envoyaient au continent par bateau
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entier. La main-d’œuvre locale était corvéable à merci et payée
au lance-pierre.
Et Maurice, de continuer :
- D’autres territoires, qui n’étaient pas encore des pays,
sont tombés comme des mouches, sans qu’on ait tiré un coup de
fusil. Il y eut des annexions comme la Nouvelle-Calédonie, des
protectorats pour la Tunisie et le Maroc. Regardez la carte
d’Afrique, dans sa partie supérieure, d’ouest en est: ces lignes
toutes droites, les frontières, ont été tracées avec une règle
d’écolier, sans tenir compte des tribus et des ethnies. A part la
Chine et le Japon, il n’y a quasiment aucun pays du tiers ou du
quart monde, auquel s’ajoute l’Amérique du Nord et du Sud, qui
n’ait été envahi par les Européens.
Guy, le petit Suisse qui ne connaissait pas grand-chose de
l’histoire de France et encore moins des colonies puisque son
pays était resté cloîtré dans ses montagnes, voulait en savoir plus
sur la jungle impénétrable et les aventuriers de tout poil qui
écumaient ces territoires vierges.
- Alain, depuis ton embarquement virtuel à Marseille, tu
as déjà dû rejoindre les côtes d’Afrique noire ! Ne remontes-tu
pas maintenant le fleuve Congo à bord d’une pirogue ?
- Ne plaisantez pas, les gars. Je peux vous dire que pour
les baroudeurs, les chercheurs de tout et de presque rien, les or-
pailleurs de la course aux pépites, c’était l’Aventure avec un
grand A, mille occasions d’avoir la boule à zéro dans la forêt ex-
tra vierge bourrée de serpents à sornettes et le bol de se trouver
pif contre pif avec le roi de la jungle le bigleux. Mais le top des
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tops, le must des musts, le rubis sur la galette de manioc,
moyennant une topette de whisky de contrebande au pisteur,
c’était l’invitation au célèbre tournoi de pétanque africaine - ça
se joue avec des noix de coco - organisé en pleine brousse par la
Dépêche de Yaoundé avec la célèbre star américaine Johnny
Weissmuller, plus connu sous le nom de Tarzan. En option,
moyennant supplément payé en monnaie de singe, quinine et po-
tion magique, le Grand sorcier pouvait vous prescrire le grand
frisson du palu, un sommeil nickel dans les bras de la mouche
tsé-tsé et, en prime-bonux, une kyrielle de maladies honteuse-
ment colportées par les gamines pubères de la tribu des Matuvu.
Bernard le matheux avait rougi comme une fille qui a ma-
culé son plastron. N’appréciant guère les divagations d’Alain, il
lança:
- En tous cas, ne comptez pas sur moi pour justifier et dé-
fendre la mainmise de la France sur les trois-quarts du continent
africain. Hélas, on ne peut refaire l’histoire, comme on ne peut
difficilement imaginer que la colonisation française de n’ait pas
eu lieu... car nos voisins, les Belges, les Anglais et les autres se
seraient empressés de prendre notre place. Ce qui est pris n’est
plus à prendre.
A mon tour, je tentai de mettre Maurice au pied du mur
car on percevait dans ses propos une tendance à défendre la co-
lonisation.
- N’oublie pas que les colons ont interrompu l’évolution
naturelle des peuples et des ethnies de tout un continent. Ils ont
fait leurs choux gras de leurs ressources naturelles.
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- Mais Alex, nous leur avons apporté les moyens finan-
ciers et techniques pour les découvrir et les exploiter, rétorqua
Maurice.
- Et nous leur avons refilé nos maladies occidentales.
- Ne sais-tu pas, Alex, que nos dispensaires ont soigné,
même si c’est au compte-gouttes, leurs maux endémiques ? Nous
leur avons apporté notre savoir, nos écoles, une langue de com-
munication à la place du tam-tam et, en échange, ils nous ont of-
fert leurs rythmes, leurs danses, la frénésie de la fête, leurs filles
et leurs fils d’ébène et, un peu partout dans l’hexagone des petits
enfants mélangés avec leur café et notre lait.
- Crois-tu qu’ils sont heureux en France, les immigrés
africains, à mille lieues de leur tribu, à subir les frimas de l’hiver
et les quolibets de ceux qui les traitent de sales négros ? On leur
refile des boulots de merde, le balayage, les poubelles, les trois-
huit en usine et j’en passe. Eux qui adoraient la lune, le soleil et
la pluie, nous leur avons apporté notre bon Dieu et notre caté-
chisme pour en faire des croyants, des abbés, des évêques, des
cardinaux et, pourquoi pas, demain, un pape à Rome. Là, je crois
que vous n’allez pas me contredire, on est tous d’accord sur le
principe puisqu’on va sans doute y aller un jour.
Bernard l’intello s’enhardit à ouvrir sa lippe de cul pincé :
- Nous avons enrôlé leurs fils pour la guerre, en première
ligne de chair à canon, les initiant au maniement des armes, à la
technologie de la guerre, de la carrière militaire et de la guérilla.
Nous leur avons appris à tuer des hommes avec des armes so-
phistiquées alors qu’ils ne connaissaient que la chasse, les sa-
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gaies et les flèches. En revanche, le coup de boumerang, on est
en train de le prendre en pleine poire avec les événements
d’Algérie.
Et de surenchérir :
- Comme nous, les Blancs, sommes de vicieux récidi-
vistes, on leur vend des armes à tire-larigot pour qu’ils
s’entretuent entre ethnies et, le génocide passé, on envoie nos
mercenaires en guise de bonne conscience, pour mettre de
l’ordre et de la chaux vive dans les charniers. On n’a rien trouvé
de plus efficace, à part la lèpre et la tuberculose, pour limiter de
manière drastique la démographie galopante qui sévit en
Afrique.
Nous étions en juin, le temps de la révision et des exams
annuels avant les grandes vacances jusqu’à la rentrée d’octobre.
La bande des cinq, la coterie, n’avait plus le loisir de se réunir
sous l’arbre aux palabres pour refaire le monde. Au fil du temps,
nous nous étions mis quelque peu à l’écart des autres en suscitant
d’ailleurs, chez certains de nos camarades, à la fois de l’envie,
des critiques, voire de la jalousie à force de nous voir nous re-
trouver toujours ensemble.
Même les profs avaient dû parfois se demander si nous ne
fomentions pas une révolte ? Chaque année, à cette époque, ré-
gnait une sorte d’atmosphère mélancolique à l’idée de devoir se
séparer durant trois mois. Mais la perspective des vacances, des
retrouvailles avec la famille, les copains de village ou de quartier
reprenait vite le dessus.
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Comme de bien entendu, Bernard rafla les meilleures
notes dans toutes les disciplines, sauf deux. Alain le « lettré »
décrocha la palme d’or en littérature française, ce qui coulait de
la fontaine, et j’obtins la médaille d’argent en philo juste derrière
un Parigot de St-Germain-des-Prés qui devait avoir comme voi-
sins de palier la Simone et le Jean-Paul. De quoi me donner la
nausée !
Ce qui me désolait le plus, c’est que Maurice ayant réussi
son bachot avec mention, on ne le reverrait pas à la rentrée
d’octobre. Sans chemise, sans pantalons, vive la soutane de sé-
minariste !
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Le Tour de France

A l’arrivée en gare, Maman m’attendait sur le quai, tenant


ma sœur Pomme d’une main et un éventail de l’autre. Pompon-
née comme une star, elle sentait la violette de chez Bourgeois,
son parfum préféré. Elle était coiffée d’un chapeau de paille à
large bord avec sur le dessus, de côté, une touffe de cerises
rouges enserrée dans un ruban blanc. Elle m’étreignit dans ses
bras et me dit:
- Comme tu as grandi, mon petit Alex ! Tu es presque un
homme maintenant.
Oui, c’est vrai, je n’étais plus un nabot, j’avais poussé
aussi vite qu’un roseau et la Pomme aussi n’était plus tout à fait
une fillette, même qu’elle commençait à prendre des formes.
A mon arrivée, branle-bas de combat à la conserverie de
mon père, Philippe-Alexandre Legrand, qu’on appelait PAL, le
roi de la macédoine… Il préparait le Tour de France des con-
serves LEGRAND dans la caravane publicitaire. Quelle folie !
Des peintres s’affairaient à l’atelier de l’usine autour de
trois véhicules de carnaval. PAL, étant “accro” au lion de Bel-
fort, s’était fait livrer des châssis-cabines Peugeot 203 sur les-
quels étaient fixées en oblique d’énormes boîtes de conserves
LEGRAND, l’une pour la macédoine de fruits, la deuxième pour
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celle de légumes et la troisième surmontée d’une pomme rouge
plus grosse que la boîte avec, de chaque côté de ce véhicule lu-
naire, le slogan : “Pas de pépins avec les Pommes LEGRAND”
- Alex, mon petit, je t’ai réservé une surprise, tu feras
quelques étapes du Tour avec nous.
Pour une surprise, c’en était une de taille et, ne pouvant
cacher ma joie, je l’embrassai, ce qui le surprit car ce n’était pas
dans nos habitudes.
C’est ainsi que je me retrouvai quelque part dans les
Alpes, au bord d’un lac, à Annecy-le-Vieux, à l’arrivée d’une
étape. Le lendemain, je prenais place dans le véhicule de tête,
celui de la pomme rouge, à côté du chauffeur de la maison, Oli-
vier, que je connaissais bien. C’était un mec sympa, baraqué
comme un lanceur de javelot, qui lorgnait les filles du convoi.
Car PAL avait organisé sa caravane comme un professionnel de
la publicité, en copiant les shampooings DOP qui, eux, n’en
étaient pas à leur premier Tour.
Sur chaque véhicule, il y avait deux demoiselles vêtues
d’une robe Vichy rose qui sautaient de leur strapontin pour dis-
tribuer au public massé le long de la route du Tour, non pas des
échantillons de décrasse cheveux mais des tubes miniatures de
purée de Pommes LEGRAND.
Dès qu’il y avait du monde, Olivier klaxonnait à tue-tête,
arrêtait le monstre, s’emparait d’un micro et gueulait :
- Mesdames et messieurs, chers enfants, les conserves
LEGRAND, les conserves sans pépins, vous disent bonjour. Le
peloton est encore groupé dans la plaine, vous allez le voir arri-
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ver dans une demi-heure; en attendant, nos hôtesses vous offri-
ront des tubes de Pommes LEGRAND, la pomme des pommes
que vous trouverez dans toutes les épiceries de votre région.
Quelle santé ! Olivier répétait son boniment du départ à
l’arrivée et, le soir, il était aphone. Je me suis pris au jeu et le
lendemain on alternait au micro.
La caravane publicitaire, c’était un autre tour dans le
Tour. On ne voyait jamais les cyclistes arc-boutés sur leur bé-
cane, suants, grimaçants dans l’ascension des cols, bravant la
pluie, le brouillard et même une fois la neige qui était au rendez-
vous au sommet de l’Alpe d’Huez.
Seule la radio du Tour nous renseignait en continu sur la
position des coureurs, ce qui permettait à Olivier de jouer les re-
porters en imitant un célèbre journaliste sportif. Une ou deux
fois, j’avais réussi à rejoindre l’arrivée depuis le parking de la
caravane, me faufilant, grâce à mon badge, près du podium. Je
n’étais pas peu fier d’avoir obtenu un autographe du leader, du
maillot jaune Jacques Anquetil.
La nuit venue, à l’hôtel ou parfois chez l’habitant, je par-
tageais ma chambre avec Olivier. Dès que je faisais semblant de
dormir, il s’esquivait sur la pointe de ses grands pieds pour ne
revenir qu’au petit matin...
J’ai cru comprendre qu’il n’était pas insensible au charme
des hôtesses qui, elles, d’ailleurs, aux repas du soir, toute
l’équipe LEGRAND réunie, ne manquaient pas une occasion de
me titiller. Leurs plaisanteries n’étaient pas toujours du meilleur
goût à l’encontre du grand puceau, le fils du patron. Elles
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m’avaient même fait prendre la première cuite de ma vie, moi
qui n’avais jamais goûté le moindre alcool. Le lendemain, je
m’étais réveillé dans mon lit avec un mal de crâne carabiné, sans
savoir quelle bonne âme charitable m’avait mis à nu et m’avait
peut-être fait subir les derniers outrages.
Le Tour ayant abordé les rivages de la Méditerranée, PAL
me fit savoir que pour moi, la cavalcade se terminait et que la
voiture-balai me déposerait à St-Raphaël, lieu habituel des va-
cances familiales.
J’allais pouvoir m’éclater avec les potes que je retrouvais
chaque année et tirer des bords sur un vieux rafiot en bois qui
prenait l’eau.
En septembre, PAL me mit au boulot à l’usine au service
de l’emballage et de l’expédition. Je pris du grade en remplissant
les bordereaux de livraison. Fallait bien gagner quelques thunes
pour l’argent de poche de l’année à venir.
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Le doute

Puis ce fut le retour en octobre à l’internat où je retrouvai


la coterie et, comble de bonheur, Maurice était là, lui aussi. Le
supérieur des Pères blancs lui avait proposé une année sabba-
tique avant le séminaire et il devait remplacer le frère Jean-
Louis, le pion breton, parti aux antipodes. A n’en pas douter, ce
serait plus cool.
Le château du 17ème siècle était pourvu d’un mur
d’enceinte qui interdisait tout vagabondage à l’extérieur si ce
n’est par une lourde porte cochère résolument fermée à clef. En
se faufilant par les cuisines, on accédait à un corps de ferme avec
jardin, vaches, cochons, couvée. Un vignoble de quelques hec-
tares complétait cette campagne.
Cette année-là, le Père Économe, celui qui tenait les cor-
dons de la bourse et dirigeait le domaine, décida que les élèves
viendraient prêter main forte le jeudi et le dimanche aux ven-
danges. Cela nous changerait des sempiternels jeux de piste ou
de numéros mais c’était aussi pour nous l’aubaine de rencontrer
les belles vendangeuses du village, toutes intimidées de voir dé-
bouler entre les ceps cette armada de garçons. Des raisins, on
s’en empiffrait une telle quantité que, le soir venu, les trois-
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quarts des élèves souffraient de colique et couraient aux petits
coins du château !
Ce que l’on appelait la “courante”, en langage populaire,
signifiait, pour nous les potaches, le fait de n’avoir pas le temps
de courir aux chiottes avant de tout lâcher dans les frocs ! Pas un
jour, où l’un ou l’autre d’entre nous ne se retrouvait dans le caca,
à cause de la malbouffe servie au réfectoire ! Le Père Econome
coulait le lait de ses vaches à la Fruitière, vendait ses fruits et ses
légumes au marché et nous servait, au petit-déjeuner, du chocolat
à l’eau, de la margarine en guise de beurre et de la mélasse im-
monde au lieu de confiture. Quant à la soupe, elle était épaisse
d’eau avec quelques yeux gras qui nageaient en surface. Tout le
reste était du même acabit, sauf les paquets que les élèves rece-
vaient régulièrement de leurs parents et que nous partagions
chrétiennement. Bien malgré moi, les conserves LEGRAND ont
dû faire des adeptes pour l’Eternité !
Avec l’âge... nous avions pris de la bouteille, nous
n’étions plus des gamins, on ne s’en laissait plus trop conter par
les profs. Disons qu’on tentait de faire de la résistance contre ce
régime quasi militaire que le Père Directeur Hippolyte nous in-
fligeait depuis belle lurette. Avec Maurice comme nouveau pion,
la discipline s’était heureusement un tant soit peu relâchée.
Malgré un programme chargé, la bande des cinq, la cote-
rie plus Maurice, trouvait tout de même le temps de se réunir
pour débattre de ses sujets de prédilection et de ses préoccupa-
tions.
24
Nous avions remarqué le favoritisme de quelques profs
envers quelques élèves. Les punitions s’abattaient sur certains
comme un couperet alors que d’autres pouvaient faire les
zouaves et bénéficier du sursis. Même topo avec les notes, ce qui
donnait lieu à de sévères récriminations. Comme je l’avais sou-
vent ouverte, ma gueule, je faisais partie avec honneur des punis.
Les sanctions consistaient à nous consigner en classe le jeudi, au
lieu de participer au traditionnel tournoi de football. Au menu,
les théorèmes latins s’abattaient sur nous comme le ballon dans
les buts !
Les curés avaient leurs chouchous, comme les élèves leur
confesseur attitré, leur confident. Les Pères étaient aussi des
mères pour les pleurnichards et les derniers de classe qui pei-
naient à suivre au sens propre comme au figuré.
Alain, le plus futé de la bande des quatre, nous fit part de
ses observations à la Sherlock Holmes.
- Avez-vous remarqué que le Père Polux va dire la messe
chaque semaine, à motocyclette, au couvent des Carmélites, à
quelques lieues d’ici ?
- Oui, maintenant que tu le dis, c’est bien possible, rétor-
qua Guy.
- Il prend toujours un servant de messe avec lui, précisa le
futé.
- Personne d’entre nous n’est allé faire une balade avec la
Terrot pétaradante du Père Polux, que je sache, questionna Ber-
nard.
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- Bien sûr que non, dit Alain, car le Père Polux choisit
toujours un élève de 6e, un dernier venu, un miteux.
- Là, je te rentre dans le cadre: miteux, tu l’as été, il n’y a
pas si longtemps, et ce n’est parce que tu as trois poils noirs au
menton que tu dois traiter les petits de miteux.
- T’énerve pas, Alex, mais j’ai découvert que, depuis
quelque temps, il prend toujours le même, un cancre paraît-il, qui
manque l’étude du matin et une à deux heures de classe par se-
maine. D’ici à ce qu’il le prenne à confesse chez les nonnes, le
soir à cinq heures, on aura tout vu.
Guy s’interposa pour nous évoquer en toute franchise ses
rapports avec le Père Polux :
- Vous n’ignorez pas que, pendant plusieurs trimestres, je
me suis confessé chez le Père Polux. Mon père, je m’accuse
d’avoir copié sur le cahier de mon voisin, d’avoir bavardé en
classe, de ne pas avoir fait tous les jours ma prière du matin et du
soir et parfois, par péché de gourmandise, chipé la portion de
fromage de mes camarades. Des banalités que je répétais à
chaque fois dans un ordre différent. Inventer des péchés véniels,
c’est facile mais des mortels je n’en avais pas la moindre idée.
“Et encore, et encore répétait-il ?” Bien non mon père, je ne vois
rien d’autre. “As-tu de mauvaises pensées ? Les péchés de chair,
tu ne m’en parles jamais. Aux dernières vacances, as-tu rencon-
tré tes cousines, as-tu regardé les filles avec envie ? Me caches-
tu quelque chose, mon fils ? » Est-ce que j’en savais quelque
chose, moi, des péchés de chair ? Et vous donc ? A chaque fois,
il me débitait la même sérénade. Puis il me parlait des désirs, des
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pulsions d’adolescent, de l’érection de la verge, de la nature pé-
cheresse des hommes. Puis il se faisait tout sucre, tout miel, me
disait que j’étais un beau garçon, me passait la main dans les
cheveux en guise d’absolution, me questionnait sur mes lectures,
la vie en Suisse, dans les montagnes et j’en passe. Et même une
fois, il m’a lu des poèmes, de Baudelaire, je crois.
- Comment as-tu réagi, pourquoi as-tu changé de confes-
seur ? lui demanda Bernard à qui la moutarde montait au nez.
- Cette situation me mettait mal à l’aise, sans que je sache
pourquoi. Je craignais autant d’aller me confesser dans le bureau
du Père Polux que de pénétrer dans le cabinet du dentiste. J’ai
donc changé de confesseur, puis, de retour au pays, j’en ai parlé
à mon oncle Louis, un sergent-chef qui connaissait les choses de
la vie. Il m’a expliqué que dans les collèges, en particulier chez
les curés, mais aussi à l’armée, aux colonies de vacances, dans
les villes ou dans les villages, il y avait des hommes, pas tout à
fait normaux, qui se montraient excessivement gentils avec les
garçons et les jeunes hommes parce qu’ils étaient attirés sexuel-
lement par eux. Ils procèdent avec habileté, jetant leur dévolu sur
des ados pas trop dégourdis qui découvrent la sexualité ou ont
des penchants naturels pour l’homosexualité. On les appelle, ce
genre d’individu, des pédérastes; il s’agit d’une déviance dont on
ne parle qu’à mots couverts me dit mon oncle, qui me mit en
garde à l’encontre de ces pervers.
- Cela ne nous regarde pas directement, dit Bernard, mais
on devrait en parler à Maurice. On ne peut pas laisser ce gamin,
et peut-être d’autres demain, entre les pattes de ce salopard.
27
- Oh ! Attention, c’est un sujet délicat, il faut y aller sur la
pointe des pieds car on n’a aucune preuve que Polux soit passé à
l’acte.
- D’accord avec toi Alex, mais il vaut mieux prévenir que
guérir et je vais, de mon côté, continuer discrètement ma petite
enquête, dit Alain, le lecteur assidu de Conan Doyle.
Si aujourd’hui les affaires de pédérastie occupent large-
ment les médias, il n’en était pas de même alors. Cette affaire
bouleversa la coterie.
Que des hommes puissent d’adonner à de pareilles pra-
tiques au XXe siècle dépassait notre entendement. N’étaient-ce
pas des pratiques révolues depuis la chute de l’empire romain ou,
au pire, depuis la fin du Moyen Age ? Nous imaginions encore
moins que des enseignants à qui leur charge donnait autorité ou
des hommes qui avaient de l’ascendant sur des enfants et des
adolescents ne puissent refréner leurs pulsions criminelles.
Le péché de chair, de pédophilie, de la part d’un prêtre qui
croit en Dieu, qui dit sa messe tous les matins, qui se tape le bré-
viaire en latin, nous perturbait au plus haut point et nous empoi-
sonnait la vie à l’internat.
Nous avions encore en mémoire les explications rassu-
rantes de Maurice au sujet de la chasteté, mais, depuis lors, nous
avions grandi et nous étions devenus critiques à l’égard de ce
postulat de l’Eglise. D’ailleurs, les écrits sur la vie de Jésus en
Palestine, bien que flous et pudiques, laissaient entendre qu’Il
avait eu des compagnes, ce qui correspondait aux mœurs de
l’époque. Ne parlons pas des Papes, en particulier d’Hormisdas,
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père de Silvertus devenu Pape à son tour et des Borgia, ces dé-
bauchés.
Les vœux de chasteté, le renoncement à l’amour physique,
à une vie sentimentale et sensuelle, au mariage, à la famille et à
la procréation nous paraissaient maintenant contre nature. Cet
engagement à une vie quasi monastique, consacrée au seul
amour de Jésus et de Marie, devait nécessairement engendrer
une frustration permanente chez des hommes qui avaient choisi,
très jeunes, la vie sacerdotale. Ce qui pouvait expliquer mais non
justifier des dérapages, des déviances. Même si l’homosexualité
était inscrite dans leurs gènes, cela ne justifiait en aucun cas
leurs comportements envers des enfants. Toujours est-il que nous
en arrivions à suspecter tous les profs d’être des pédophiles ou
des homosexuels en puissance. Ce qui nous amenait à réfléchir à
notre avenir de curé. Serions-nous, plus tard, nous aussi, attirés
par ces pratiques criminelles ?
Maurice nous ramena à la raison.
- Ne voyez pas le diable partout; même si la tentation est
quotidienne de succomber à tel ou tel de nos sept péchés capi-
taux, nous résistons neuf fois sur dix. Les affaires de mœurs sont
rarissimes car, en grande majorité, les hommes sont raisonnables
et ne succombent pas à la première occasion venue. Quant aux
séminaristes, ils abandonnent souvent en cours de route, des
prêtres quittent les ordres pour fonder une famille s’ils
s’aperçoivent, hélas trop tard, qu’ils se sont trompés dans leur
choix de vie. Pour le petit de sixième, j’ai alerté le Conseil de
classe, mettant en avant ses mauvaises notes et ses absences réi-
térées. Ne vous inquiétez pas, tout va rentrer dans l’ordre.
29
A dix-sept ans, je n’avais pas vraiment réfléchi à la com-
plexité des sentiments que j’éprouvais à l’égard des autres. Petit,
j’aimais Maman plus que PAL. Pour ma petite sœur, c’était dif-
férent et pour mes camarades d’école aussi. Je préférais Pierre à
Paul, Rachelle à Brigitte tout en ayant un faible pour Mariette
sans savoir pourquoi, sans me poser de questions. La tante
Jeanne avait toujours quatre plaques de chocolat dans son sac
qu’elle nous offrait en cachette à ma sœur et à moi, alors que la
tante Rose n’en donnait qu’une seule pour nous deux que nous
partagions avec Maman. Là, je savais pourquoi j’aimais mieux la
Jeanne ! Les cadeaux n’entretiennent-ils pas l’amitié ?
Aux cours de catéchisme, j’avais appris que Jésus de Na-
zareth prêchait l’amour, la bonté, la non-violence et qu’il alla
jusqu’à se sacrifier sur la croix pour sauver les hommes. Avant
sa venue, régnait la loi de Moïse: œil pour œil, dent pour dent.
Celle du Christ, c’était des caresses au lieu des gnons. Pas facile
à comprendre pour un gamin, d’autant plus qu’on nous ensei-
gnait à Lui rendre son amour, à L’aimer plus que tout autre.
Malgré cette injonction, ma préférence allait à la Vierge Marie.
C’est fou, ce que je pouvais l’aimer, la Mère du Christ.
Surtout celle qui était apparue à deux bergers en 1846, dans la
montagne au-dessus de Corps, au lieu-dit La Salette. Dans ma
foi, je risquais cent fois ma vie en dévalant les descentes à bicy-
clette, sans ralentir aux carrefours, mais en faisant un signe de
croix comme les matadors, et en La priant de me protéger. La
Vierge de la Salette, mon ange gardien, je l’avais connue lors
d’un pèlerinage organisé par mon cousin Henri qui, à l’époque,
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n’était pas loin de prononcer ses vœux et de célébrer sa première
Messe.
Mon amour pour la Vierge n’était pas comparable à mes
affections humaines: je pouvais tout lui dire à Elle, je lui parlais,
Elle m’écoutait sans rien dire, m’approuvait d’un signe ou par-
fois, souvent, fronçait les sourcils, marquant ainsi sa désapproba-
tion. Mystère ou attirance inexplicable qui, dans une certaine
mesure, ressemblait à la forte amitié que je ressentais à l’égard
d’Alain, mon ami de la coterie.
Au lever, en se croisant en silence dans les couloirs ou
aux lavabos, on se faisait un petit signe d’amitié, comme le soir
en rejoignant les dortoirs. Nous saisissions toutes les occasions
pour nous retrouver ensemble comme des jumeaux. J’étais mal-
heureux si la discipline de l’internat nous séparait plus d’une
demi-journée. Le pion breton avait remarqué notre manège pour
nous rapprocher et nous fusillait de son œil noir.
Maintenant, je comprenais mieux la multiplicité et
l’évolution des sentiments que l’on pouvait éprouver pour telle
ou telle personne. Je prenais conscience des propos de Maurice
rapportant que des séminaristes et des prêtres en arrivaient à
changer le cours de leur vie, à retourner à la vie laïque.
Les fous de Dieu, les amoureux platoniques de la Vierge
s’étaient aperçus que les rues regorgeaient d’autres Marie pleines
de grâce, aux formes alléchantes et sensuelles. Des Marie qu’on
pouvait séduire, embrasser, caresser jusqu’à jouer à touche-pipi
et plagier l’Ange Gabriel, le séducteur de la femme de Joseph, le
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charpentier, le premier cocu de l’histoire à figurer au Guinness
Book !
Le choix des adolescents découlait souvent de l’influence
des adultes ou des idées pas toujours simples qui leur venaient à
l’esprit aussi soudainement que des boutons de fièvre ou de
l’acné juvénile. Je serai mécanicien, chauffeur de camion, gru-
tier, vendeur de bagnoles pour me les rouler. De quoi faire dres-
ser les cheveux sur la patinoire à mouches de votre prof de père
qui pouvait aussi être notaire de province ou député à
l’Assemblée. A l’inverse, le fils de prolo avait l’ambition de ne
pas devoir compter ses sous comme sa mère, le vingt du mois,
quand elle s’apprêtait à remplir son caddie à la supérette du quar-
tier. Il sera toubib, avocat, polytechnicien ou curé au grand dam
de papa le communard qui lui, s’arrachait ses tifs crasseux en
consultant les petites annonces de France-Soir pour dénicher un
boulot au noir, après les trois-huit, afin de lui payer ses études.
A force de me masturber le carafon et la petite, j’en arri-
vais à me demander si j’avais fait le bon choix: abandonner mes
falzars pour prendre la robe, la fermeture éclair pour une kyrielle
de boutons. Pas commode pour lâcher un fil à moins de faire pipi
comme les nanas !
Le doute, c’est un peu comme un cancer de l’esprit :
quand ça vous prend, ça ne vous quitte plus. Ça vous grignote la
cervelle implacablement. A peine croit-on à la rémission, le ma-
tin, que ça vous reprend de plus belle, le soir venu. Le grand
problème avec le doute, c’est qu’il est bicéphale: l’on éprouve à
la fois tel ou tel doute et le doute sur le bien-fondé de ce doute.
A priori, je ne pouvais résolument foncer cul par-dessus tête sans
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m’interroger, sans me poser des questions quant à mon avenir de
missionnaire, de prêtre avec tous les renoncements auxquels
j’allais m’engager pour la vie. Si j’avais suivi une voie normale,
lycée laïque, bac, pour ensuite choisir, le moment venu, telle ou
telle discipline, je n’aurais certainement pas été proie à cette re-
mise en cause fondamentale. Le fait de m’être orienté très jeune
dans cette voie, sans en apprécier toutes les conséquences et les
servitudes, aiguisait d’autant plus mon esprit. Ma confusion était
totale. Je ne pouvais définir si ce doute se rapportait à ma voca-
tion, à mon avenir ou, ce que j’estimais plus problématique, à
mes convictions religieuses.
Mieux valait prévenir que guérir, renoncer maintenant
plutôt que défroquer quelques années plus tard. Pour mettre de
l’ordre dans mon esprit, je fis appel, une fois de plus, au sage
Maurice qui me répondit sur son ton paternaliste :
- Alex, tous les séminaristes doutent un jour ou l’autre,
c’est humain. Il n’y a pas de quoi en faire une maladie ou un ca-
ca nerveux. C’est un signe de bonne santé mentale, c’est toni-
fiant et ça ne peut que façonner, structurer ton intellect. Le pire
serait de ne douter de rien comme un bêta. Tout au long de son
existence, l’homme est en proie à de multiples hésitations pour
des choses futiles ou importantes. Pour ma part, je considère que
tu es plutôt en état de réflexion que de doute. Et réfléchir sur ton
devenir ne peut être que positif, en te permettant d’affermir ton
choix en toute connaissance de cause.
- Maurice, tu m’enlèves une épine du pied, en me décla-
rant que j’ai le droit de douter ou d’hésiter, pour user d’un terme
moins fort. Mais toi, raconte-moi tes doutes, si doute il y a.
33
- Motus et bouche cousue. Si je suis resté ici comme pion,
au lieu d’être entré au grand séminaire, ce n’est pas pour prendre
un congé sabbatique. C’était le prétexte. En réalité, j’ai obtenu
une année de répit pour réfléchir avant de m’engager dans cette
voie toute programmée.
- Petit cachottier, nous sommes tous les deux dans le
même merdier, mais sans doute..., peut-être pas pour les mêmes
raisons ?
- Tu es encore jeune, Alex, tu ne peux pas tout connaître
et tout comprendre des choses de la vie. Néanmoins, je vais te
parler franchement de ce qui m’est arrivé aux dernières va-
cances. A la fête de mi-été, tout le village était rassemblé sur la
place de la Mairie. C’était l’occasion de revoir les anciens, les
jeunes de mon âge, de boire du petit vin blanc en écoutant les
flonflons de la fanfare qui, ce jour-là, ne jouait pas des marches
militaires mais conduisait le bal musette jusqu’au petit matin.
Les filles du quartier et celles d’alentour avaient mis leurs robes
les plus belles et les plus séduisantes pour aller danser. Je les
connaissais presque toutes quand elles étaient encore des ga-
mines et je n’ai guère eu de peine à les saluer par leur prénom.
Elles voulaient toutes faire un tour de piste avec le séminariste,
histoire de le titiller, de mettre à l’épreuve cette bête curieuse à
jamais perdue pour ces demoiselles. Emmanuelle, la fille du bou-
langer, était la plus belle, la plus attachante, la plus timide aussi.
Le petit blanc aidant, je n’ai pas résisté à l’envie de la faire dan-
ser plusieurs fois, bien que je ne sois pas doué pour ce genre
d’exercice. Elle a fait preuve d’une patience d’ange pour
m’apprendre à valser au point que j’en ai encore le tournis.
34
- Tu ne vas pas me faire croire que cette folle journée t’a
tourné la tête jusqu’à te faire repousser d’un an ton entrée au
grand séminaire ?
- Ce n’est pas aussi simple, Alex. Les jours suivants, je
n’étais pas très bien dans ma tête, mes idées se bousculaient, je
me refusais de penser à Emmanuelle, mais son visage ne cessait
de me poursuivre, s’estompant, puis apparaissant à nouveau
comme un éclat de soleil. Après moult hésitations, j’ai franchi la
porte de la boulangerie pour la revoir, lui parler et convenir
d’une balade en forêt le dimanche. Et il y eu d’autres dimanches
et d’autres gambades dans les champs, la main dans la main. In-
consciemment, nous étions attirés l’un vers l’autre, comme ai-
mantés. Je me découvrais une attirance pour une femme, moi qui
avais toujours ignorés ou enfouis ce type de sentiment au tré-
fonds de mon être. D’où ma résolution de prendre du recul avant
la grande décision.
- Moi, Maurice, je n’en suis pas encore à me tracasser la
bobine, à tout remettre en question uniquement pour une fille.
Certes, ça m’interpelle aussi, le célibat des prêtres, la chasteté,
mais je ne me suis pas encore amouraché comme toi d’une jou-
vencelle. Avec une boulangère, c’est logique que le levain avive
les sentiments et excite les passions! Que tu le veuilles ou non, tu
es tombé dans un sacré sac d’embrouilles. A l’inverse, d’autres,
des femmes en particulier, entrent souvent dans les ordres ou au
couvent par dépit amoureux, par chagrin d’amour. En ce qui me
concerne, mes doutes, car je les conjugue au pluriel désormais,
sont beaucoup plus complexes et confus. Il ne s’agit pas seule-
ment, comme toi, d’une crise de vocation liée à une raison pré-
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cise. Il m’est difficile de t’en parler simplement parce que mes
perplexités sont, je crois, d’ordre métaphysique. Sois discret, je
te prie. Pour te la faire simple et abrupte, mon cher Maurice,
j’éprouve des doutes sur mes convictions religieuses et, partant
de là, sur l’existence de Dieu telle qu’on nous l’enseigne.
- Alors là, Alex, tu me surprends au dernier degré. Depuis
que je te fréquente, et te connaissant comme je te connais, ima-
giner que tu puisses être en conflit avec ta foi dépasse mon en-
tendement. Toi, notre modèle d’équilibre et de sagesse ! Que le
commun des mortels, les bien-pensants, comme on dit, se per-
mettent quelques libertés avec la religion, passe encore, mais
s’agissant de quelqu’un qui a opté pour le sacerdoce, alors là, les
chaussettes m’en tombent sur les sandales.
- Au contraire, c’est logique : à force d’étudier, d’avoir le
nez planté dans l’Ancien et le Nouveau Testament, on décèle des
contradictions flagrantes à moins d’ingurgiter ces “vérités”
comme du petit lait. En classe de religion, j’ai toujours posé des
questions pertinentes, parfois insidieuses, mettant les enseignants
dans l’embarras. On ne m’a jamais répondu de façon claire et
précise. On a éludé le problème par une pirouette, du genre : “La
Bible a été inspirée par Dieu, les textes qui la composent sont
sacrés et marqués de l’infaillibilité divine.” Quand tu mets en
doute les mystères et les miracles de Jésus, les curés te donnent
une réponse immuable : “Nous ne les comprenons pas, mais
nous y croyons parce que Dieu les a révélés ou les a accomplis.”
Un individu critique, doué de raison ne peut se satisfaire de ces
répliques et va immanquablement explorer d’autres pistes. J’ai
vraiment le sentiment que l’on nous cache quelque chose, que
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l’on ne nous dit pas la vérité, que l’on nous mène en bateau. Ces
réponses systématiques me paraissent avoir été peaufinées au
cours des siècles et, quand il n’y a pas d’explications plausibles à
donner, les curés se retranchent derrière le mystère de la foi. Si
cela satisfait le plus grand nombre des croyants, je ne suis pas,
moi, prêt à les suivre béatement. J’ai appris, comme toi, que le
Vieux, Dieu le père, a dicté sa parole, sa loi divine aux prophètes
de l’Ancien Testament, à Abraham, Isaïe, Moïse au Sinaï, alors
que Jésus, le fils rebelle, père spirituel des Évangélistes, a tout
remis en question, tout en se référant au Vieux. Le Galiléen a
pratiquement renié l’Ancien testament, Il s’est mis à dos les
pharisiens, les docteurs de la Loi en s’affirmant le Messie tant
attendu par le peuple Juif. Ce troublion, ce révolutionnaire, aux
yeux des prêtres du sanhédrin, a bousculé l’ordre établi par ses
prédications et ses miracles, qu’ils n’ont pas eu d’autre solution
que de le condamner à la crucifixion comme un vulgaire malfrat,
comme Barabbas ! Mon choix est fait, il n’y a pas photo entre
l’Ancien et le Nouveau Testament, entre la parole des Prophètes
et celle de Jésus. Dieu le Père se serait-Il donc trompé à la créa-
tion du Monde ? Six jours pour accomplir ce sacré boulot, c’est
un peu court. Sans doute, était-Il fatigué le septième pour avoir
bricolé le jour du Seigneur et envoyer son Fils sur terre, quelques
millénaires plus tard, pour rectifier le tir !
Et de poursuivre mon plaidoyer, ne sachant plus si c’était
pour convaincre Maurice ou moi-même !
- D’ailleurs, le timing de la création du monde, ce que la
Bible intitule la Genèse, ne tient pas la route : le premier jour, Il
sépara la lumière des ténèbres... Il y eut un soir, il y eut un matin
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et c’est seulement le quatrième jour qu’il créa le soleil, la lune et
les étoiles ! As-tu imaginé un soir sans nuit et un matin sans
jour ? Auparavant, disons à J-1, Il avait fait surgir le ciel et la
terre, mais qui créa Dieu à J-2 ? Dans notre société, il n’y a pas
de place pour les hérétiques, on les traite de renégats, d’apostats,
on les excommunie, on les a même décapités à une certaine
époque. Un remake de Sodome et Gomorrhe ! Toutes les reli-
gions monothéistes se ressemblent, sont issues du même Livre,
avec des adaptations, des réformes tout au long des siècles. On
adapte, on corrige avec retard pour ne pas perdre la clientèle qui
n’est pas toujours dupe de cette mascarade. Par exemple, je me
sens plus proche du culte protestant, des évangiles que des
dogmes de l’Eglise catholique qui, au lieu de faire simple, ont
encombré la pratique religieuse de tout ce cérémonial pompeux,
cette hiérarchie vaticane désuète. Je t’assure, Maurice, que si Jé-
sus revenait sur terre, il ne reconnaîtrait plus les siens, il serait
stupéfait de ce qu’on a fait de son message originel et ferait à
nouveau la révolution !
- Écoute, Alex, la foi chrétienne, c’est précisément ce qui
permet aux croyants de comprendre et d’accepter les erreurs ou
parfois les dérives qui se sont succédées au cours des siècles, de-
puis l’avènement du christianisme. N’oublie pas que l’homme
est pécheur, ce n’est pas un saint, il s’est fourvoyé aux croisades,
aux guerres, il a même tué au nom de la religion, il a trahi ou n’a
pas respecté les dix commandements. La religion est allée de
pair avec les mœurs des diverses époques, avec les invasions,
avec les conquêtes. Dieu n’a-t-il pas dit : “à tout pécheur miséri-
corde” ?
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- En évoluant dans une famille chrétienne, on est naturel-
lement imprégné de la foi, on est croyant sans se poser de ques-
tions ; mais quand on commence à douter, cela devient un casse-
tête, une torture morale. Ce doit être difficile de vivre en athée
dans un monde de foi, dans une société où tout est organisé en
fonction des religions.
- Tu peux compter sur ma lanterne, Alex, je t’éclairerai, je
t’aiderai à surmonter ce cap difficile.
- Disons que nous nous aiderons mutuellement !
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C’est Noël

J’avais hâte de voir le trimestre s’achever, de rejoindre ma


famille pour les vacances de Noël, d’évacuer pour un temps tout
ce qui me turlupinait.
Dès mon arrivée, j’allais vite déchanter, car mon cousin,
l’abbé Henri, séjournait à la maison pour les fêtes. J’allais for-
cément subir le tir croisé de ses questions pertinentes sur ma vie
et mes études de séminariste. Il ne dit mot avant la Messe de mi-
nuit qu’il célébra en grande pompe à la cathédrale St. Etienne de
Sens. Il remplaçait l’Evêque de notre diocèse, en déplacement à
Rome, au Vatican.
Le lendemain, toute la famille, tantes, oncles, cousins,
cousines, était réunie pour le repas de Noël. Sous l’œil attentif de
Maman, Maria, la cuisinière en chef de la fabrique de PAL, nous
mijota la dinde aux marrons et ses frangines ainsi que des petits
légumes croquants qui n’avaient rien à voir avec la tambouille
LEGRAND ! On avait placé face à face, au milieu de la grande
table, le cureton et l’apprenti, objets de toutes les attentions de la
part de la tribu familiale.
Ce que j’avais pressenti arriva au dessert comme un rou-
lement de tambour. J’avais l’impression de déglutir le clafoutis
aux poires dans un confessionnal, la grille et l’odeur de l’encens
en moins ! Henri, l’abbé, trépignant d’impatience, cherchait à me
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mettre à nu, m’interpellant par une multitude d’interrogations qui
en vinrent à m’empourprer comme le Bourgogne millésimé (qui
n’était, d’ailleurs, pas tout à fait étranger à mes rougeurs). De-
vant cette docte assemblée à l’esgourde fine, je me sentais inca-
pable de lui répondre sinon par des fadaises qu’il n’apprécia
guère. Finalement, d’une réplique cinglante, je lui fis com-
prendre fermement, et il comprit, que ce n’était pas le moment,
et que nous aurions le temps, les jours à venir, de parler en tête-
à-tête. Devant son manque flagrant de psychologie, je me de-
mandais s’il pouvait m’être d’une aide quelconque dans ma re-
cherche de la vérité. L’abbé Henri avait reçu de sa hiérarchie une
mission de curé de campagne: dire la messe de sept heures tous
les matins pour les bigotes, confesser les vieux, les assister sur
leur lit de grabataires, leur donner l’extrême onction et bénir leur
cercueil au cimetière. Un vrai fonctionnaire de l’Eglise pur
sucre. Quel contraste avec les pères missionnaires adeptes de
l’humanisme du Pape Jean XXIII ! Henri, lui, en était encore à
l’austérité de Pie XII, le copain des fachos. Je sentais bien que
nous n’étions pas du même bord, qu’il me faisait reproche, sans
l’exprimer, d’avoir choisi l’apostolat missionnaire alors qu’il y
avait assez de boulot en métropole. D’accord, mais à condition
de se faire élire député à l’Assemblée, de créer les communautés
d’Emmaüs, de parcourir les bidonvilles et de s’appeler l’Abbé
Pierre !
Bon sang de bon sang, c’était la fête, c’était Noël, la
commémoration de la naissance de Jésus, pourquoi ne pas reve-
nir près de deux mille ans en arrière et vivre l’événement en di-
rect ?
41
« Ici Léon Zitrone, vous m’entendez mes chers auditeurs ?
Je vous parle de Bethléem en ma qualité d’envoyé spécial de
l’ORTF pour commenter le recensement de la population en Ju-
dée, ordonné par l’empereur romain Auguste. Comme vous le
savez, le pays est administré par le roi Hérode qui m’a fait
l’insigne honneur de me recevoir ce matin en audience privée
dans son palais de Jérusalem. Les ruelles étroites sont noires de
monde, de paysans, de marchands, d’artisans venus des cam-
pagnes environnantes pour s’inscrire sur les tabelles de la chan-
cellerie. La cité est en effervescence car des savants, des astro-
logues, des mages se sont déplacés d’Afrique, d’Asie et même
d’Europe pour observer le passage de la comète de Halley. Inu-
tile de vous dire que je n’ai pas trouvé de suite dans mon hôtel-
lerie habituelle. Un berger hospitalier a bien voulu me loger
dans sa fermette située dans les faubourgs de Bethléem. A
l’instant où je vous parle, j’aperçois une femme très jeune en
train de mettre au monde un enfant mâle dans une étable adja-
cente. Le poupon, couché dans une crèche, est entouré
d’animaux, un âne, un bœuf dont je ne peux vous préciser si
c’est un charolais ou un salers. Près de la mère, se tient un
homme barbu qui pourrait bien être son mari. Pas de vache lai-
tière à l’horizon, ce qui va poser problème pour nourrir ce reje-
ton. Ah ! J’aperçois au loin des bergers qui se dirigent vers nous
avec leurs brebis aux tétines bien pleines. Mais il se passe
quelque chose d’extraordinaire, chers auditeurs. A l’instant
même, la comète de Halley fend le ciel, juste au-dessus de cette
masure, comme un signe, annonçant que cet enfant est un don du
ciel. Je suis ému, je ne sais que dire. Il est plus de minuit, je vous
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quitte, chers auditeurs, je vous tiendrai au courant des événe-
ments. Je rends l’antenne. Ici Léon Zitrone en direct de Be-
thléem, à vous Cognacq-Jay. »
Le lendemain, Henri me parla d’un ton mielleux :
- Alors, mon neveu, je me suis entretenu avec ma tante, ta
maman, sur ton séjour au petit séminaire. Il paraît que tout se
passe bien, que tu progresses de trimestre en trimestre, qu’il te
reste quelques mois avant de subir les épreuves du bac. Tu auras
encore un sacré coup de collier à donner, puis ce sera l’entrée au
grand séminaire, tes premiers vœux et ensuite la Fac de Théolo-
gie. Compte sur moi, demande-moi conseil, je peux t’aider, j’ai
suivi le même cursus.
Habile, l’Henri, il avait mis de l’eau dans ses burettes de-
puis Noël et s’était rancardé auprès de Maman, réalisant qu’il ne
tirerait que des clopinettes de son cousin à la tête de mule. Ma
réplique cinglante de Noël, sans doute inspirée par le Saint Es-
prit... produisait ses effets. J’avais pris une sorte d’ascendant sur
ce plouc de parent.
- Pour l’instant, cher cousin, je ne songe qu’à réussir mon
bac et je déciderai, le moment venu, si je fais une pause comme
mon ami Maurice ou si je t’emboîte le pas ni une ni deux.
- Loin de moi l’idée de t’influencer, mon cher Alex, mais
je suis d’avis qu’il ne faut pas casser le rythme instauré à
l’internat. Une rupture peut tout remettre en question, ta Maman
ne serait pas contente alors que ton père crierait victoire et cher-
cherait en t’enrôler dans ses affaires.
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Décidément, ce n’était pas dans les burettes qu’il avait
mis de l’eau, mon cher cousin Henri, mais dans une barrique de
picrate ! Il avait beau utiliser la manière douce, je n’avais pas
confiance, je ne lui dirais rien d’autre car ce faux-cul
s’empresserait d’aller tout rapporter à Maman. D’ailleurs, je me
rendais à l’évidence : ni Maurice, ni Henri ne pourraient m’aider,
ils croyaient trop en la parole divine. D’ici à ce qu’ils soupçon-
nent Satan de s’être emparé de mon esprit ! J’avais déjà bien as-
sez de problèmes avec Dieu pour ne pas me poser de questions
sur Lucifer. Alain, à la rigueur, serait de bon conseil ; mais
c’était trop tôt, il me fallait d’abord chercher tout seul, en mon
âme et conscience et je pressentais que cela prendrait du temps.
Pour ne pas perturber mes derniers mois de scolarité avant le
bac, je décidai de mettre temporairement au rancard mes mau-
vaises idées.
Dès la reprise de janvier, la bande des quatre bûchait
comme des forçats sans abandonner pour autant la fréquentation
de “l’arbre aux palabres” qui nous abritait des brumes hiver-
nales. Nous suivions de près le processus de décolonisation vou-
lu par de Gaulle, ce qui engendrait des controverses épiques, no-
tamment à propos de l’Algérie. Bernard, le Provençal d’en face,
le pur et dur, n’y alla pas de main morte :
- Le Général est un retourne veste. N’est-ce pas le même
qui, devant les généraux, à Alger en 1958, a prononcé sa fu-
meuse phrase: “Je vous ai compris”, et à Mostaganem : “Vive
l’Algérie française”, et qui, deux ans plus tard, décida un réfé-
rendum bidon sur l’autodétermination ? Les dés étaient pipés, un
million de pieds noirs contre neuf millions d’Algériens, ça
44
compte pour du beurre ! (sans jeu de mots). Pas étonnant que les
généraux se soient rebellés et que Lagaillarde ait fondé l’O.A.S.
- En un sens, je te l’accorde, répondit Alain. C’est un pro-
cédé de militaire. Jusqu’à la dernière minute, avant le cessez-le-
feu, on mitraille à tour de bras pour ne pas perdre la face, puis on
s’en retourne dare-dare dans les casernes en laissant tomber le
peuple et les harkis ! Mais il fallait en finir, une fois pour toutes,
avec cette colonisation de cent trente ans, cette guerre innom-
mable, les tueries, les tortures qui ont causé des centaines de mil-
liers de morts de part et d’autre. Imagine que de Gaulle n’ait pas
retourné sa veste kaki ? Demain, ce serait ton tour et le nôtre,
sauf pour le petit Suisse, d’aller se faire trouer la panse de l’autre
côté de la Grande Bleue !
- D’ailleurs, ajouta Maurice, depuis les années cinquante,
un sirocco de décolonisation souffle sur l’Afrique. Les anciennes
colonies tombent une à une comme des mouches dans les pattes
de pseudo-militaires avides de prendre un pouvoir dictatorial et
de remplir leurs comptes dans les banques suisses. C’est le sens
de l’Histoire avec un grand H, comme l’Helvétie !
Pour rester dans le domaine du sérieux, j’étais impatient
de questionner mes potes sur le bilan de ces années passées en-
semble au petit séminaire et sur leurs projets d’après bac. Le
premier à se déboutonner fut Alain, le plus décontracté de
l’équipe.
- J’ai soif de liberté ! Vous n’avez sans doute rien remar-
qué, mais j’ai eu de la peine à supporter la discipline de
l’internat, le train-train quotidien, l’ordre du jour immuable.
45
Heureusement que vous étiez là et qu’accessoirement... je me
suis instruit ! Voyager, découvrir ce bas monde, c’est mon rêve.
Avec l’abandon des colonies, les missions vont plier bagage et je
ne me vois pas endosser la robe de curé de campagne. Je jette
l’éponge et vais entreprendre une formation de photographe de
presse, voire de caméraman, car le son et l’image vont certaine-
ment prendre le dessus sur l’écrit.
Guy, l’Helvète, dont les yeux pétillaient d’envie, lui ré-
pondit :
- Une profession d’avenir, un champ d’action à l’échelle
de la planète, l’œil aux aguets pour flasher l’inédit, quel beau
challenge en perspective, mon cher Alain ! Tu as soif de liberté
et moi, j’ai le mal du pays, des montagnes et du gruyère ! Alors,
je m’en retourne chez moi pour faire mon noviciat à la succur-
sale des Pères blancs. Cet été, je me ressourcerai en montagne
comme berger, derrière le cul des vaches !
Quant à Bernard, on pouvait parier à dix contre un qu’il
passerait l’été comme moniteur de colonie à la JOC (Jeunesse
Ouvrière Chrétienne) quelque part dans le Massif central, en tout
cas loin du bord de mer et de ses tentations. Ce qu’il nous con-
firma d’un air entendu, en ajoutant qu’à l’automne, il suivrait la
filière établie par le Père supérieur de la congrégation. Puisque
nous allions nous séparer au printemps, Bernard insista pour que
nous participions, chaque année en septembre, à la récollection
organisée par l’internat pour les anciens. C’était l’occasion de
nous retrouver dans le cadre d’une retraite spirituelle et amicale.
46
Vint mon tour... Pas moyen d’y échapper, si ce n’était par
une pirouette de danseur mondain. Me référant aux examens, je
prétextai ne pas vouloir vendre la peau de l’ours avant de l’avoir
occis. Une réponse de Normand accueillie avec scepticisme !
Maurice, dont les trois lascars ignoraient la valse hésita-
tion, demeura muet comme une carpe. Je savais qu’il avait revu
sa boulangère à Noël, à Pâques, et qu’ils échangeaient une cor-
respondance assidue. Loin de moi l’idée de le fourrer dans le pé-
trin, ni de le questionner sur l’état de leurs sentiments, tendres
comme un baba au rhum.
Preuve que nous n’étions pas tout à fait des ploucs, nous
fûmes tous reçus au bac avec, comme de bien entendu, une men-
tion pour Bernard, le matheux.
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Cap sur Marseille

A peine débarqué à la maison, j’eus à subir les félicita-


tions et embrassades de toute la smala. PAL m’emmena sur-le-
champ à l’usine. Pas de répit, il allait me mettre au turbin, séance
tenante, au secteur de la mise en boîte. Un conditionnement au
sens propre comme au figuré. Après des mois de tension céré-
brale, rien de mieux que le travail pratique pour remettre en
place l’esprit de ce grand dadais, devait-il penser.
Les premiers jours, c’était même passionnant de voir
fonctionner toute cette machinerie réglée comme du papier à
musique. A partir d’un immense rouleau de fer blanc, une presse
façonnait les boîtes qui déambulaient sur un tapis roulant, tour-
nicotaient sur un carrousel pour se remplir un jour de tomates, le
lendemain de pêches ou d’abricots et ainsi de suite de tous les
légumes et fruits du jardin d’Eden. Inimaginable tout ce qu’on
peut fourrer dans ces boîtes en fer blanc ! Tout ce qui n’est pas
bon pour l’étal, quand c’est trop mûr, ou quand les producteurs
sont exsangues, est enfourné par camions entiers dans les auto-
cuiseurs. Branle-bas de combat lorsqu’on changeait de produit
car, toute cette tuyauterie en inox, la fierté du technicien en chef,
devait être purgée, siphonnée, nettoyée comme un sou neuf. Le
pire: un bruit et une cadence d’enfer au rythme des bécanes, une
odeur douceâtre qui vous imprégnait les narines, les tifs et la
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blouse qui, le soir venu, était couverte de toutes les couleurs de
l’arc-en-ciel.
PAL avait plus d’un tour dans son sac et savait amadouer
son monde, et son fils en particulier. Un soir, au moment où la
sonnerie stridente annonçait aux esclaves du travail à la chaîne le
retour dans leurs foyers, PAL m’amena dans la cour de l’usine,
me montra une Renault quatre chevaux découvrable, et me dit :
- Alex, elle est à toi. C’est mon cadeau pour la réussite de
tes exams. Comme tu le vois, elle n’est pas neuve mais je l’ai fait
réviser et repeindre en rouge, notre couleur fétiche. Tu pourras
rôder dans la région avec tes copains et te faire la main chez nos
clients alentour.
Tout en le remerciant chaleureusement, je n’étais pas dupe
de son manège, visible comme les yeux au milieu de la caboche.
Il devait avoir comme projet non formulé de me faire tourner
dans tous les secteurs de l’entreprise. L’emballage, l’expédition,
la mise en boîte, je connaissais déjà tout cela ou presque. De-
main, le commercial, la comptabilité, le calcul des prix, la fabri-
cation, les achats, les recettes... mais là, c’était top secret, PAL et
Maria étaient les seuls à y fourrer leurs pifs ; à moins d’être chi-
miste, parfumeur ou goûteur au guide Michelin !
S’il avait su à quel point j’en étais à propos de mon ave-
nir, il n’aurait pas eu besoin de faire du zèle ni de se casser la
nénette.
J’écrivis en express à Alain pour lui proposer de séjourner
quelques jours à la maison ou ailleurs. Il me répondit par télé-
phone qu’il prenait le train en marche, comme un reporter ! Bien
49
qu’en été l’usine ne fermât pas à cause des récoltes, je me faisais
fort de convaincre PAL de m’accorder une ou deux semaines de
congé.
A l’arrivée en gare, Alain n’était pas peu fier d’arborer un
Leica en bandoulière, cadeau de Papa Maman pour le passé et le
futur ! A mon tour, je lui fis la surprise de le véhiculer dans ma 4
CV à ciel ouvert. Après des tours de ville pétaradants, quelques
“drinks” aux terrasses des cafés avec les copains et copines du
bled pour exhiber nos présents, nous décidâmes de prendre le
large, de rejoindre la Nationale 7 qui, comme vous le savez, au
départ, rejoint le sud et au retour, remonte au nord.
- Alain, ton rêve se réalise enfin, mais en bagnole. Comme
première étape, nous ne pouvons que rejoindre Marseille, ta ville
mascotte, celle de l’aventure et de l’embarquement vers toutes
les latitudes. Tu me serviras de guide jusqu’au Vieux Port, car
d’après la carte routière, on arrive par le nord.
- T’en fais pas, Alex, je connais le plan de la ville comme
ma poche. J’ai même l’adresse d’un hôtel tenu par une parente
en rupture de ban avec les colonies. Il est situé sur la corniche où
l’on voit la mer et les îles du Frioul sur l’une desquelles se dresse
le Château d’If, la forteresse d’où s’évada Edmond Dantes, alias
le Comte de Monte-Cristo.
L’accueil provençal fut chaleureux et la pension nous coû-
ta trois francs six sous. Si bien que l’on décida de séjourner là
une semaine en passant des heures au port de la Joliette, tentés
maintes fois de sauter dans la cale d’un navire et de se retrouver
en pleine mer comme des passagers clandestins. Nous décou-
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vrions un milieu inconnu, une ambiance unique, des senteurs
exotiques, des matelots en goguette et le pastis qui nous embru-
mait l’esprit. A la plage des Catalans, les filles étaient brunes,
pulpeuses, bronzées comme des négresses mais leur accent ty-
pique nous défrisait. Nous les mations derrière nos Ray-ban US
made, méfiantes, elles observaient ces deux blancs-becs comme
s’ils étaient des zombies. Un soir, nous nous étions rabattus du
côté de la rue Paradis, de l’Opéra, des bars louches où des
femmes presque dévêtues nous adressaient des clins d’œil lan-
goureux.
Alain me dit :
- Ce sont des péripatéticiennes en mal de clientèle.
- J’ignore ce nom barbare, lui répondis-je.
- Mais, ma parole, tu es vraiment jobard, Alex ! Ce sont
des putes, des filles de joie qui te font une pipe en guise de
douche, couchent avec toi en cinq minutes sans enlever leur sou-
tien, avec, à la clef, un biffeton et le prix de la piaule. Si t’as pas
de pognon pour la turne, tu te plies en quatre et tu la baises dans
ta Ferrari. Je parie que tu es encore puceau, mais dépêche-toi
avant d’entrer au grand séminaire. Après, tu n’auras que tes
couilles pour pleurer.
- Puceau toi-même, tu parles comme tes livres. Tu t’es as-
tiqué le mou à chaque page en lisant les baise sellers de San An-
tonio, mais je parie que tu ne t’es jamais tapé une gonzesse. Moi,
par contre, j’ai de l’expérience, j’ai été initié à ces cochonneries
presque contre ma volonté.
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- Alors là, tu en as trop dit ou pas assez, Alex, tu fanfa-
ronnes ou tu caches bien tes jeux d’hypocrite, jacte si tu en es
capable !
- Tu en veux ? En voilà. Aux vacances, je me pointais
souvent au petit cinoche du quartier qui programmait deux films
différents par semaine. La patronne, qui me connaissait bien, te-
nait la caisse, déchirait tout de suite les billets alors que son mari
officiait comme projectionniste dans sa cabine. Comme j’arrivais
juste avant le film principal, après le Pathé-journal et le docu-
mentaire, je m’installais au dernier rang. La caisse fermée, la da-
ronne se plaçait, elle aussi, au dernier rang, à mes côtés, pour
surveiller la salle et son protégé. On chuchotait à mots couverts,
on s’esclaffait, on pleurait, on échangeait critiques et louanges
sur le film, on se frôlait comme de vieux complices. Elle avait
dans la quarantaine, elle était brune, italienne, et si belle que je
l’avais surnommée Ava Gardner. Une fois, deux fois, elle posa
sa main sur ma cuisse, puis de séance en séance, me caressa al-
legro ma non moderato, furetant dans mon intimité jusqu’à me
faire bander et éjaculer comme un Turc ! Je m’enhardis, gau-
chement, à passer ma pogne droite sur sa peau nue et soyeuse;
elle me guida jusqu’à sa fente humide et chaude. Mon fantasme:
ses nichons, ronds comme des melons et qui devaient être sucrés
comme des fraises. Elle devina mes intentions libidineuses et,
pour les réaliser, Ava fit de la mise en scène, m’attira dans son
salon, s’alanguit nue de la tête aux orteils sur une méridienne, se
versa une rasade de Cinzano blanc des miches jusqu’à la niche.
Et le toutou lapa ce breuvage aphrodisiaque !
52
- Eh bien, mon salaud, toi le futur curé, tu t’envoies en
l’air avec une mamie de quarante piges qui pourrait être ta
mère ! T’as pas honte ?
- Bien sûr, Alain, que ça m’avait troublé. J’en ai parlé à la
Vierge, elle m’a fait de tels gros yeux que pendant un certain
temps j’ai fait grève, j’ai loupé quelques beaux films. Mais le na-
turel, le désir, reprend vite le dessus. Quand ça t’arrivera, tu
comprendras mieux. T’as qu’à te taper une de ces péripatéti-
ciennes, la blonde, là, celle dont les mirettes pissent l’amour !
Ce soir-là, Alain n’était pas encore prêt pour la grande
culbute. Pendant notre promenade le long du port, la brise du
large nous fouettait le visage et dissipait les vapeurs des Kronen-
bourg 1664 que nous avions ingurgitées à la place de la limonade
citron. A l’hôtel, nous avions réglé le réveil sur cinq heures du
mat, afin de rejoindre, le lendemain, la barque d’un pêcheur qui
nous embarquait vers les îles.
De retour au Vieux Port, nous n’avions pas résisté à
l’envie de déambuler une nouvelle fois dans ce lieu de débauche
proche de la rue Paradis ou plutôt Enfer. Elles étaient toutes là,
sur le trottoir, en rang d’oignons, à héler le chaland, des vieux,
des jeunes, des moches, des beaux, des militaires en goguette et
des marins en permission. Au détour d’une ruelle pétante de so-
leil, une mignonne gamine de notre âge, vêtue d’une robe
blanche de communiante en organdi, nous intrigua. A faire ainsi
le pied de grue, turbinait-elle dans le plus vieux métier du
monde, attendait-elle sa maman ou son petit mec ?
Pour en avoir le cœur net, Alain le culotté se sacrifia, se
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dirigea vers elle, lui parla alors que “l’hypocrite” se rapprochait
à petits pas. Dans le bistrot d’à côté, elle demanda un Coca, nous
balbutia en rougissant qu’elle débutait dans le métier et nous
proposa un prix canon pour les deux. Ò ! Bonne Mère, on ne va
pas rater une occase aussi alléchante ! C’est ainsi que nous avons
fait l’amour à trois avant de l’avoir fait à deux ! Pour les dé-
tails... prière de consulter le Kâma-Sûtra !
A la fois honteux et contents d’avoir franchi le pas, nous
étions troublés d’impressions si mêlées qu’elles nous faisaient
souhaiter revenir à la case départ. Alain le sentimental se désolait
d’avoir fait l’amour sans amour. Il aurait préféré séduire, flirter,
éprouver des élans passionnels, laisser du temps au temps, au
lieu de se faire servir le coït du jour sur un plateau de self-service
et de passer à la caisse chez la taulière.
J’éprouvais de la pitié pour cette gamine, peut-être l’aînée
d’une famille nombreuse et pauvre, qui n’avait pas trouvé
d’autre solution que de vendre son cul, pour quelques sous, à
n’importe quel quidam. L’idée m’avait effleuré le ciboulot de
revenir le lendemain pour la revoir, pour lui parler, pour tenter
de la convaincre d’arrêter le plus vieux métier du monde. En bon
Samaritain, j’aurais même souhaité la sortir de ce milieu sordide
et l’embarquer avec nous, la présenter à PAL pour qu’il
l’embauche dans notre usine !
Mais il nous fallait faire le vide, quitter cette cité pho-
céenne de tous les dangers et de tous les excès ou frapper à la
porte du Quartier général des légionnaires et nous engager pour
trois ans à la Légion. En attendant, nous avions opté pour le
chemin des écoliers, la route sinueuse de la côte qui montait et
54
redescendait parmi les pins et la garrigue dévoilant tantôt des
criques, tantôt des villages perchés sur les collines. Un paysage
bucolique digne des crèches de Noël et du théâtre de Pagnol.
Notre tête-à-tête dans la voiture prêtait aux confidences.
Alain s’attendait certainement à des explications sur mon com-
portement de ces deux derniers jours mais, discret, ne pipait mot,
tout à ses pensées douces et amères. Au risque de le bousculer
davantage je lui dis tout de go :
- Je ne crois pas poursuivre dans la voie que je me suis as-
signée. En tout cas, je ferai comme Maurice, une année de re-
lâche avant de raccrocher le collier. Mon père me met d’ailleurs
la pression pour que je reste à l’usine, ce qui ne m’enchante pas
vraiment, car c’est mettre le pied dans l’engrenage. Tu parles
d’une métamorphose: passer des études de missionnaire à la con-
serverie ! Un idéal de vie cerclé comme une boîte de conserve à
la place d’une ambition ouverte au monde, aux autres et à la spi-
ritualité. Tu me diras qu’on peut être toubib pour soigner les
pauvres ou avocat pour défendre la veuve et l’orphelin. J’y songe
d’ailleurs. Mon problème n’est pas là. Depuis quelques mois, je
suis en plein doute métaphysique et je me surprends parfois à
tout remettre en question. Ce n’est pas la lecture des œuvres des
philosophes du siècle des Lumières qui a mis mon esprit en
éveil. Le doute s’est emparé progressivement de mes pensées.
J’ignorais que des écrivains, des penseurs, au 18ème siècle,
avaient été tarabustés par les problèmes d’ordre spirituel. Leurs
œuvres en sont souvent imprégnées. Et plus j’avance dans mes
réflexions, plus mes convictions se confirment.
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Je viens de lire “Les lettres philosophiques” de Voltaire
et, crois-moi, je suis d’accord en grande partie avec ses idées. Il
prône les vertus que l’on considère comme les commandements
de Dieu, en particulier la tolérance, la justice, l’amour du pro-
chain, le respect de la vie. Mais Voltaire dénonce la croyance
aveugle, le fanatisme religieux, l’intolérance de l’Eglise, les di-
vagations des théologiens. Pour un homme épris de liberté, la
croyance en l’existence de Dieu ne doit pas être une contrainte
qui l’empêche d’agir et de profiter des plaisirs de la vie. Selon
lui, la religion n’a vraiment d’intérêt qu’au niveau de la morale,
notamment pour les esprits simples, alors que les “philosophes”
peuvent s’en passer. Leur raison suffit à les maintenir dans la
morale, dit-il. Le seigneur de Ferney critique les textes bibliques,
la prière et la pratique du culte mais ne se débarrasse pas vrai-
ment de ses inquiétudes métaphysiques, reconnaissant que cela
dépasse son entendement. Et pour preuve de son embarras, il di-
ra même que “si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer !” Pour
ma part, j’estime que Dieu est un demandeur insatiable. On Le
vénère, on Lui rend grâce, on Le fayotte, on Le prie inlassable-
ment pour tout et pour rien, pour la fin des guerres, de la misère,
de nos petits et gros tracas. Il ne répond jamais, et le Monde, Sa
création, va de plus en plus mal !
- Maintenant, je comprends mieux ta décontraction avec
les femmes. Sincèrement, tu m’as stupéfié par tes confidences et
tu me surprends encore, car j’étais bien loin de me douter de ton
état d’âme actuel. J’essaie de me mettre à ta place et j’imagine
les moments de déprime par lesquels tu dois passer. A Voltaire,
le riche, moi, je préfère Rousseau, le pauvre, qui, ayant trop
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souffert dans sa vie en attend une autre plus clémente. Lui, il n’a
jamais douté de l’immortalité de l’âme, des bienfaits de la Provi-
dence. Certes, il admet que servir Dieu, ce n’est point passer sa
vie à genoux dans un oratoire, mais c’est remplir sur la terre les
devoirs qu’Il nous impose.
- Te rappelles-tu, Alain, que Jean-Jacques le vagabond, né
protestant à Genève, fut recueilli, en Savoie, par la pieuse Ma-
dame de Warens et décida de se convertir au catholicisme afin
d’obtenir quelque viatique ? Dans la Profession de foi du Vicaire
savoyard, au livre IV de l’Emile, Rousseau accepte le principe
d’une religion naturelle, d’une méditation rationnelle assez
proche de la démarche voltairienne. Il déplore la multitude des
religions révélées qui n’apportent rien de plus, sinon leur céré-
monial et leurs dogmes contradictoires. “Que d’hommes entre
Dieu et moi”, écrit-il ! Il collabora, d’ailleurs, à l’Encyclopédie
de Diderot dont la raison humaniste le poussait vers l’athéisme.
Après cette mise au point philosophique, nous avons été
repris par les attraits du voyage. Nous avons fait une escale heu-
reuse à St-Raphaël où nous avons rejoint Maman et Pomme qui
se doraient au soleil comme des stars américaines. J’ai remis à
flot mon vieux rafiot, on a tiré des bords en eau claire, on a
plongé comme des canards pour se débarbouiller la plume et les
idées. La Méditerranée, c’était de l’eau bénite pour les touristes.
Pour le retour à Sens, on a mis le cap sur Gap, la route
Napoléon. J’ai fait une visite tout penaud à la Vierge de la Sa-
lette et à sa basilique qui chatouille le ciel à 1700 mètres
d’altitude. Pas contente, la Marie ; elle m’a sermonné comme si
j’avais rapporté un mauvais carnet de notes. Je lui ai rétorqué
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qu’à mon goût je la trouvais un peu frivole et coquette, cliente
des couturiers. Chaque fois que son “Beau-père” lui enjoignait
de nous faire la morale, de nous transmettre un message de l’au-
delà, elle changeait de costume à Lourdes, à Fatima et même ici,
où elle portait la robe de bure des montagnardes. La prochaine
fois, elle vêtira le deux-pièces de Chanel ou adoptera le style
“new-look” de Dior, au Japon, elle portera le kimono, en
Afrique, le pagne tout simplement... pareille à une vierge pubère
aux seins nus !
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Sprechen-Sie Deutch ?

Toutes les bonnes choses avaient une fin, sauf les con-
serves LEGRAND que le père PAL multipliait comme les petits
pains. Il n’avait pas chômé durant mon absence, mais signé un
accord de collaboration avec un homologue suisse alémanique.
Tout ce que les Suisses fabriquaient et que nous ne produisions
pas serait distribué en France par LEGRAND et vice-versa. Ces
affairistes cupides avaient même prévu, après une période transi-
toire, des participations croisées ainsi que l’adjonction de la
marque suisse “HEROS” sur nos boîtes et inversement de la
nôtre sur les produits helvétiques, ce qui donnait: “LEGRAND
HEROS !” Derechef, je me demandais si la décision de PAL
était d’ordre purement économique ou s’il avait à nouveau suc-
combé à sa manie des jeux de mots. Le plus cocasse, il y avait
une rue des Héros dans notre bonne ville de Sens ! Le protocole
d’accord mentionnait le stage d’un Français chez HEROS et d’un
Suisse chez LEGRAND pour une meilleure connaissance réci-
proque des produits et de la politique de marketing de chaque
partenaire.
J’étais bien le seul à l’usine à baragouiner l’allemand,
cette langue barbare, et par conséquent le seul qui pouvait faire
l’affaire ! Pour une fois, PAL prit son temps pour ne pas aborder
cette question épineuse puisque j’étais censé partir au noviciat à
l’automne. Ça devait tourner dans sa tête, comme un lion en
59
cage. De mon côté, je m’amusais à le faire languir et ne laissais
rien paraître de ma décision de surseoir d’un an à la poursuite de
ma vocation qui s’étiolait de jour en jour.
D’abord, je devais mettre Maman dans la confidence en
trouvant un prétexte valable, par exemple parfaire mes connais-
sances en allemand, ce qui serait de l’acquis pour la suite de mes
études et pour les affaires... Lorsque mon ambassadrice annonça
la nouvelle à mon père, il fut si content, si fier d’avoir gagné la
première manche, qu’il nous invita dans un restaurant étoilé.
L’usine des Suisses était située dans une bourgade proche
de Zurich, la capitale économique du pays et des banquiers. Pas
folichon cet endroit, sinistre à mourir d’ennui, si propre qu’on
pourrait déjeuner sur le macadam. Des bâtisses de Lilliputiens
avec des fleurs à toutes les fenêtres et des nains de jardin sur la
pelouse. Je ne comprenais rien à leur langage car ils éructaient
un dialecte local inaudible qui vous agressait les tympans. Au
demeurant, les gens étaient sympathiques. Scrutant curieusement
le “Franzose” quand je m’adressais à eux en bon allemand, ils
préféraient répondre avec trois mots de français estropiés au lieu
du “Hochdeutsch”.
Le Directeur de l’usine HEROS, Herr Doktor Werner,
m’accueillit avec force courbettes, flatté que PAL ait envoyé son
fils pour concrétiser nos relations d’affaires. Il m’accompagna
tout au long de la visite des ateliers aménagés dans des locaux
anciens mais, grosso modo, dix fois plus vastes que les nôtres.
D’ici à ce que PAL se fasse “bouffer” par les Helvètes ! Mais
non, j’affabulais, les Suisses n’étaient pas des envahisseurs, ils
avaient bien assez à faire avec nos sous !
60
Le pool de l’administration regorgeait de petites poules,
que dis-je de “Fräulein”, ravissantes et assidues au turbin.
L’étranger, le Français en particulier, avait la cote en territoire
alémanique auprès de ces demoiselles. Moins lourdaud, plus vif,
un tantinet canaille, une réputation de dragueur, beau parleur -
sauf dans le dialecte du pays - tels étaient ses avantages. Pour
faciliter mon stage, le Doktor Werner mit à ma disposition Fräu-
lein Susi en qualité de guide et d’interprète-traductrice. Ma pre-
mière question concerna la manière dont elle avait appris le fran-
çais.
- Monsieur Legrand, j’ai séjourné dans un lycée en Suisse
Romande durant trois ans.
- Ah ! Très bien, mademoiselle Susi, mais appelez-moi
Alex et je vous appellerai simplement par votre prénom, si vous
le voulez bien. Connaissez-vous la France, avez-vous passé des
vacances au bord de mer, ou à Paris ?
- Hélas non, Monsieur Alex, mais je connais l’histoire de
France, vos auteurs : Alexandre Dumas, Victor Hugo, Colette et
bien d’autres.
- Susi, je vous prie, ne me dites pas monsieur, Alex, ça
suffit. J’ignore tout de votre pays, je sais tout juste que nous
avons une frontière commune et que des mercenaires suisses ont
servi les rois de France et l’empereur Napoléon. Je compte sur
vous pour me conter votre histoire.
Le Doktor Werner avait pris des risques inconscients. Me
mettre dans les pattes une fille comme Susi relevait du pousse-
au-crime. Elle était blonde comme une Suédoise avec des yeux
61
bruns comme une Latine. Un visage de madone blanc mat sau-
poudré de minuscules taches de rousseur, des lèvres bien dessi-
nées par un rouge Baiser rose bonbon. Légèrement ondulés, ses
cheveux parcouraient ses épaules presque jusqu’à la taille.
Quand elle marchait devant moi dans les allées de l’usine, mon
regard ne pouvait se détacher de ses gambettes qui n’en finis-
saient pas de s’atteler à sa croupe moulée par un orfèvre.
J’imaginais le reste de ses attributs issu de la même veine. Dieu,
que la nature est belle quand elle accomplit des miracles !
J’étais à nouveau naïvement en pétard avec le Créateur.
On nous inculquait la religion à l’école, au catéchisme de la
même manière qu’on faisait croire aux marmots les mascarades
de St. Nicolas et du père fouettard, du père Noël et des souliers
dans la cheminée. Pour dominer, asservir, on nous enseignait la
religion du chantage et de la terreur. Si tu n’es pas sage, des
verges à la place des oranges. Si tu pèches, le diable et l’enfer au
lieu du paradis. Tu es le descendant d’Adam et Eve, fagoté par le
Dieu tout puissant, Il t’observe, voit tes moindres gestes, décide
de ta vie et de ta mort. Et, faute d’une formation continue, la
grande masse des croyants en était restée à ces schémas enfan-
tins. D’ailleurs, les curés s’abstenaient volontairement de corri-
ger le tir ! Pour sortir de cet imbroglio, j’étais obligé de me réfé-
rer à des exemples simplistes. C’est la rencontre de Susi qui me
suggéra cette réflexion : si le Créateur avait un tel pouvoir sur les
hommes, comment se faisait-il que des êtres naissaient si beaux,
parfaits, intelligents alors que d’autres collectionnaient toutes les
tares de l’humanité ? Si le Créateur avait un tel pouvoir sur l’être
humain, conçu à Son image, comment avait-il pu tolérer que sa
62
descendance compte des hommes de paix et des hommes de
guerre ? Y avait-il un Dieu pour les beaux et un Dieu pour les
moches, un Dieu pour les gentils et un Dieu pour les méchants ?
Pourquoi avait-Il, au jardin d’Eden, laissé Adam et Eve choisir
entre le Bien et le Mal et inscrire à jamais le péché originel dans
les gênes de l’homme ?
Dieu était un sacré macho pour avoir imputé la faute à la
femme. La discrimination qu’elle n’a cessé de subir, tout au long
de l’histoire de l’humanité, n’est, sans doute, pas étrangère à
cette décision divine. Il eut été moins dommageable de créer,
tout simplement, un homme bon. Je n’étais pas loin de penser
que Dieu et le Diable avaient conclu un pacte secret : le partage
de l’Univers ! Dieu se réservait le ciel et Lucifer la terre... Mais
parfois, et même souvent, Ils empiétaient sur leurs domaines res-
pectifs.
Ces Suisses, quels besogneux ! Pas une minute à perdre,
toujours à courir, montre “swiss made” en poche, à vous faire
monter le taux d’adrénaline jusqu’aux glaciers sublimes. La pré-
sence de Susi à mes côtés ne contribuait pas à m’abaisser la
pression, mais ceci pour d’autres raisons ! Enfin le repos domi-
nical. J’avais proposé à Susi d’en profiter pour me faire visiter la
capitale du fric et ses alentours. Nous nous étions même envoyés
en l’air à bord d’un biplan de collection, survolant le lac et les
prairies environnantes, mais sans faire de looping. Nos cœurs
battaient bien assez la chamade. Susi rayonnait de joie, pouffait
de rire comme une enfant quand je m’essayais à lui répondre
dans sa langue maternelle. Le samedi suivant, elle m’emmena dans
un dancing où se produisait un orchestre vedette du cha-cha-cha !
63
Le lendemain, j’écrivis à Alain pour lui annoncer qu’enfin
je découvrais ce que je croyais être l’amour. C’était une sensa-
tion nouvelle, inconnue, des pensées qui me taraudaient l’esprit
en permanence. Une bonne médecine pour soigner mes doutes
que j’avais enfouis quelque part au fond de mon crâne. Au bazar
du coin, j’achetai un boîtier Kodak pour immortaliser ces ins-
tants de bonheur. Dans cette ville à cent pour cent alémanique, il
y avait un cinéma, l’Odéon, qui projetait uniquement des films
français en version originale. Chaque mercredi soir, nous y al-
lions, puis nous prenions un verre au bar d’à côté, lieu de rendez-
vous des francophones.
Susi était née dans les montagnes de la Suisse centrale,
fille d’un père paysan l’été et moniteur de ski l’hiver. Elle était
de religion protestante, ce qui, en principe, coupait court à toutes
discussions sur nos croyances respectives.
Nous vivions des amours chastes, je désirais prolonger
cette période des prémices, la fusion des esprits le plus long-
temps possible avant celle des corps qui tôt ou tard finirait par se
produire. Je pressentais que l’acte charnel était la phase ultime
de l’amour, qu’une fois celle-ci conclue, rien ne serait tout à fait
comme avant et qu’il n’y aurait pas de vibrations nouvelles à dé-
couvrir. L’adoration que j’éprouvais envers elle me rappelait
celle que j’avais ressentie pour Jésus et la Vierge. A la différence
essentielle qu’elle n’était pas une vue imagée de l’esprit ; je pou-
vais la voir, la toucher, elle était chair et os. Quelque part dans
mon cerveau existait une niche bien à part, un émetteur-
récepteur branché sur le sien et tous deux s’étaient mis en
marche simultanément de manière inexplicable. Pourquoi Susi et
64
pas une autre ? La citation de Chamfort me convenait à mer-
veille : “L’amour n’est que l’échange de deux fantaisies et le
contact de deux épidermes”. La fantaisie amoureuse, nous
l’explorions semaine après semaine. On se bécotait sous toutes
les latitudes, on se faisait peur au détour d’un couloir, on trouvait
mille raisons de se taquiner, de se faire des grimaces, de rire aux
éclats. Impossible de traduire par des mots la sensation que
j’éprouvais à toucher sa peau douce et soyeuse, à caresser son
visage, ses seins, ses fesses, ses jambes de danseuse. Et de faire
des efforts de titan pour ne pas aller plus loin, trop loin de mon
point de vue. En un sens, j’étais inhumain de la rendre folle de
désir en jouant au chat avec sa souris. Je sentais vibrer sa passion
pareille à un volcan à la limite de l’éruption. Susi était une fille
candide, nature, vivante, qui ne cherchait pas minuit à deux
heures du matin ! Elle avait franchement joué le jeu, pris du plai-
sir à cette période platonique, mais me fit comprendre gentiment
que cette attente n’était autre que du temps perdu.
Au risque de la désenchanter, je l’ai laissée prendre
l’initiative, je me suis abandonné à son bon vouloir, alors qu’en
général, dans ce genre de relation, c’est plutôt l’homme qui
mène les opérations. J’ai été agréablement surpris de son savoir-
faire délicat. Sans lui poser de questions indiscrètes, je me suis
bien douté qu’elle n’était pas à son premier coup d’essai ! De
son côté, pensait-elle peut-être que j’étais un débutant, tout de
même averti des choses de l’amour. En réalité, le “bleu” décou-
vrait pour la première fois l’amour avec amour, la fusion simul-
tanée du corps et de l’esprit. Cette révélation était à ce point ex-
ceptionnelle que la fréquence de nos ébats s’amplifiait de jour en
65
jour comme un duo de tambours d’une fanfare militaire. Je
n’aurais jamais soupçonné, le jour de ma rencontre avec Susi,
que cette femme candide dissimulait un tempérament de feu. In-
satiable, elle en voulait et en voulait encore, une vraie pile à
combustible. En dehors de nuits marathoniennes, toutes les occa-
sions étaient bonnes pour passer à l’acte: dans la 4 CV, dans
l’ascenseur bloqué entre deux étages, au ciné..., dans la forêt où
l’on a failli être surpris par une meute de promeneurs endiman-
chés ! Pour éviter des passages à vide, j’avais bien été obligé de
lui expliquer que l’appareil génital de l’homme ne fonctionnait
pas à la même cadence que celui de la femme.
Je n’étais certainement pas l’homme de la situation.
J’éprouvais de la lassitude. Il y avait un décalage entre sa fougue
sensuelle et l’amour davantage cérébral que j’éprouvais pour
elle. En deux mots, elle était la chair et j’étais plutôt l’esprit, un
esprit qui ne crachait pas cependant sur les plaisirs de la chair !
Comme un boxeur chancelant, j’ai été sauvé du KO par le
gong des vacances de fin d’année ! J’avais pourtant bien envisa-
gé de lui faire connaître ma province, mais il n’était pas évident
de présenter de but en blanc à Maman et à la famille ma pre-
mière conquête d’outre frontière. Je reculai donc.
66

Ça se complique…

Après quelques jours de repos bien mérité, je retrouvai


Susi encore plus resplendissante que lorsque je l’avais quittée.
Le soleil des champs de ski avait hâlé son visage. Elle
s’affirmait, prenait de l’assurance, se montrait en société avec
des décolletés vertigineux à me rendre jaloux, ce sentiment mal-
sain que je découvrais. Elle se savait belle, admirée, convoitée
par les hommes et enviée par les femmes. J’étais plus inquiet que
fier de paraître à ses côtés alors que sa présence ne pouvait que
flatter mon ego. Manque de confiance en moi, peur de perdre ma
chose ?
S’abstenir de faire l’amour sept jours sur trente, selon la
méthode Ogino, ou utiliser la capote était souvent la dernière
préoccupation des amants passionnés et inconscients. Nous
n’avions pas échappé à la règle et badaboum... les règles de Susi
s’étaient inscrites aux abonnées absentes ! Le verdict du docteur
gynéco était sans appel, elle attendait un malheureux événement.
Que faire à vingt ans ? Se marier, bien sûr, car il était
alors moralement impossible qu’une femme soit fille-mère, le
géniteur passant pour un mufle et la fille pour une gourgandine.
Mais il y avait un hic : elle était de religion réformée et moi ca-
tholique, raison pour laquelle elle avait toujours repoussé ma vi-
site à ses parents dans ses montagnes immaculées. Bien que ces
67
vallées soient, en principe, ouvertes aux touristes, aux étrangers
- ça rapporte plus que la production du gruyère -, ces rustres
montagnards restaient renfermés sur eux-mêmes vis-à-vis des
« Welche ».
Alors un Français de France, catholique de surcroît, ayant
déshonoré leur fille unique, ne franchirait même pas la porte de
l’étable, mais serait refoulé à coups de fourches par la horde fa-
miliale. Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous étions dans
un sacré pétrin. Notre insolence avait fondu comme neige au
printemps.
Susi avait plus d’une flèche dans son carquois. Ses co-
pines, qui n’étaient pas toutes des saintes-nitouches, l’avaient
mise au parfum. En Suisse, l’avortement était possible selon des
conditions très draconiennes. Si la grossesse risquait de mettre
en péril la vie de la mère ou de l’enfant, l’interruption pouvait
avoir lieu dans un délai maximum de douze semaines, moyen-
nant l’avis de deux médecins. D’ici à ce que la Sainte Eglise y
mette son grain de sel ! Autant dire que la mère devait être à
l’article de la mort ou à la rigueur être atteinte d’un handicap
moteur cérébral pour espérer remplir les critères requis. Sous le
manteau, des toubibs peu scrupuleux et cupides pratiquaient
l’avortement à la chaîne. Encore fallait-il remonter la filière
clandestine et montrer patte blanche.
Sur le plan moral et religieux, l’avortement s’avérait au-
trement plus complexe à envisager qu’une simple intervention
chirurgicale. La vie commençait-elle à la naissance ou à la pro-
création, à l’état de fœtus ? Donnait-on la mort à un être humain
ou à un appendice greffé sur la mère qui ne pouvait vivre sans
68
elle ? Seule l’assistance d’un psychologue pouvait nous aider à
surmonter cette épreuve. En fait de psy, nous avons eu droit à un
rendez-vous avec un psychiatre qui faisait partie du réseau des
faiseurs d’anges. Un véritable juge d’instruction qui nous bom-
barda de questions, d’accusations, nous fit plus de morale qu’un
confesseur obtus, maniant le froid et le chaud jusqu’à faire chia-
ler Susi à chaudes larmes.
Mademoiselle, dit-il enfin, je diagnostique chez vous un
état de dépression avancée, des tentations suicidaires qui risquent
de mettre votre vie en danger et forcément celle de l’enfant qui
est en vous. Aussi, je vais adresser à mon confrère une ordon-
nance circonstanciée prescrivant l’interruption de grossesse dans
la quinzaine. Après, ce sera trop tard.
Le diagnostic n’était pas tout à fait faux, car depuis
quelques semaines Susi était dans un triste état. Elle perdait ses
cheveux, reniflait dans son mouchoir, ne souriait plus et était ap-
parue dans le cabinet de ce vieux rabougri comme une pauvresse
mal fagotée.
Le scénario était digne d’un polar de série B. Le psy-
chiatre avorteur vous engueulait, vous traînait dans la boue puis
décrétait un risque mortel, signait un rapport pour se couvrir ju-
ridiquement en cas de pépin, encaissait en cash des honoraires
faramineux à partager avec le docteur bistouri.
Il nous a fallu rajouter du temps au temps et beaucoup
d’amour partagé pour digérer cette épreuve et en sortir. Susi fut
la première à reprendre le dessus, sa blessure physique et morale
s’était estompée avec les premières fleurs du printemps. Mon
69
stage helvétique allait prendre fin, notre vie quotidienne
d’amoureux aussi. Prendre le large pour oublier ces meurtris-
sures de l’âme me semblait la meilleure des thérapies. Comme
quoi l’homme peut être parfois plus sensible que la femme.
De retour à l’usine paternelle, je m’investis à fond dans
l’organisation et la distribution des conserves suisses, reléguant
mes états d’âme au placard. Ma décision était prise, je n’irais pas
au noviciat et ne fréquenterais plus les églises, sauf cas de force
majeure. L’esprit de Voltaire commençait à m’habiter... mais je
n’étais pas encore parvenu au bout de mes tracas métaphysiques.
Pas facile de perdre ces réflexes, ces rites observés mille fois: le
signe de croix, la génuflexion, la bénédiction des macchabées, la
prière quotidienne. Je ressentais le besoin d’être sevré, de subir
une sorte d’exorcisme à l’envers afin de déceler si l’absence de
la pratique religieuse allait me perturber ou pas.
Comme j’étais devenu indispensable à l’usine, ni Maman,
ni la famille ne m’avaient posé de questions sur l’abandon de
mes études. Ce qui m’arrangeait bien, évitant ainsi toute polé-
mique !
*****

Le train vous réserve parfois des rencontres imprévues.


Elle était assise en face, le regard plongé dans un roman. Environ
la trentaine, elle était grande, avec de cours cheveux châtains.
Elle m’intimidait, il m’a bien fallu une petite heure pour oser lui
bredouiller quelques mots stupides. Comprenant mon embarras,
elle répondit aimablement, me mettant à l’aise. La glace une fois
70
brisée, nous conversâmes le reste du voyage. Films, livres, ar-
tistes, nous avions les mêmes goûts malgré la différence d’âge.
Pourquoi m’intimidait-elle encore au moment où je lui proposai
une soirée cinéma avant de se séparer sur le quai de la gare ?
Elle accepta mon invitation pour le surlendemain.
C’est ainsi que nous sommes allés voir successivement :
Viridiana de Buñuel, la Dolce Vita de Fellini, l’Avventura
d’Antonioni, Hiroshima mon amour, Les Fraises sauvages,
Quand passent les cigognes et même Zorba le Grec ! Nous
avons pleuré tous les deux durant la projection d’Hiroshima mon
amour de Resnais. Je n’ai pas dit à Colette que je constatais
qu’elle avait une certaine ressemblance avec Emmanuelle Riva,
toute de sensibilité et de féminité. Chez elle, nous écoutions
Brassens, Brel, Reggiani, la musique classique italienne. Elle mi-
jota des petits plats et des grands, m’apprit le twist et la java.
J’ai compris qu’elle devait avoir un ami, sans doute marié,
qu’elle rencontrait de manière sporadique. Ce n’était entre nous
que complicité, amitié et rien d’autre... jusqu’au jour où Colette
apparut toute différente, libérée sans doute de son ami, transfor-
mée comme un papillon sorti de sa chrysalide. Après que la
flamme eut couvé sous la cendre, notre amour éclata comme un
feu d’artifice. J’en suis encore ébahi au point que je ne me sou-
viens plus de notre première relation sexuelle ! Dès le début de
notre rencontre, j’avais compris que l’esprit supplanterait la
chair. Je découvrais que mes sentiments amoureux n’étaient pas
comparables à ceux que j’avais éprouvés et que je ressentais en-
core pour Susi. Je m’étonnais de pouvoir aimer deux femmes
simultanément, bien que, avec l’absence de l’une, la donne fût
71
faussée. Peu à peu, je comprenais pourquoi mon attirance était
plus forte, plus intense pour Colette. Elle résultait d’un équilibre,
d’une sorte d’osmose entre le cœur et le corps. Faire l’amour
avec cette femme d’âge mûr, équilibrée, distinguée, découlait
davantage des sentiments que nous éprouvions l’un envers
l’autre que d’un attrait essentiellement physique. Son corps lon-
giligne, peu formé, ses mains de pianiste, sa peau poivrée, son
visage émacié, lui conféraient un charme discret. Il y avait de la
douceur et de la noblesse dans son regard bleu pervenche qui se
posait sur moi comme une caresse. Mon deuxième amour ne res-
semblait en rien au premier et je me demandais si ce n’était pas
aussi l’attrait de la différence, de la nouveauté qui me faisait
l’aimer davantage.

*****

PAL reçut un télex du Doktor Werner annonçant la visite


de Fräulein Susi à l’usine ! Je l’avais pressenti lors du dernier
coup de téléphone de notre associé et me doutais bien que Susi
n‘était pas étrangère à cette décision. Ses lettres enflammées té-
moignaient que notre séparation n’avait qu’intensifié son amour.
D’un côté, sa venue n’était pas pour me déplaire, je la désirais
toujours autant, sensuellement. L’idée de redécouvrir son corps,
de nous caresser, de faire l’amour jusqu’à plus soif, me mettait
en état d’érection. Ma crainte : elle m’aimait trop, je ne l’aimais
plus assez, pas comme elle, puisque depuis peu il y avait Colette.
Elles étaient tellement dissemblables que je me sentais capable
72
de les aimer toutes les deux, l’une, la chair et l’autre, l’esprit,
comme je les surnommais. Comment pourrais-je gérer mon
temps au cours de ces prochains jours ?
J’ai axé le séjour de Susi essentiellement sur la visite des
grossistes et des points de vente, de manière à que nous soyons
ensemble sans que personne ne se doute de rien. Elle se montrait
aimante, passionnée, comme si elle m’avait quitté la veille. Nous
vivions des nuits d’enfer lors de nos déplacements d’hôtel en hô-
tel, mais je n’avais plus le cœur et le corps à l’ouvrage comme
autrefois... Et je trompais Colette, ce qui me taraudait l’esprit !
Toute l’usine n’avait d’yeux que pour elle, PAL en tête!
En accord avec le Docktor Werner, il souhaita que Susi demeure
plusieurs mois en France, prenne en charge HEROS. Quant à
moi, l’administration de l’usine m’attendait. Et mes femmes
avec la perspective de prendre des risques insensés, de les perdre
toutes les deux ! J’ai songé un moment à mettre Colette, la
grande... dans la confidence, à lui annoncer l’arrivée de ma Teu-
tonne. N’avait-elle pas été réglo avec moi ? Me fixerait-elle un
ultimatum, une mise en demeure de choisir ? Pas courageux mais
téméraire, j’ai opté pour le statu quo ante.
Tout se passa bien durant quelques semaines, Susi voya-
geait beaucoup, ce qui me permettait de m’organiser en fonction
de son agenda. Restait à gérer le week-end, un vrai casse-tête
digne d’un parcours du combattant. Quel imbécile ! Je m’étais
vraiment mis dans une situation d’équilibriste pas très catho-
lique : mentir, biaiser, trouver des excuses bidon et mentir en-
core. Je détestais le mensonge et pourtant il m’arrivait de prendre
goût à cette cavalcade scabreuse jusqu’au jour où, tant alla la
73
jarre à l’eau qu’à la fin elle se cassa ! Mes femmes s’étaient ren-
contrées en cachette, pas tout à fait par hasard.
Quand le comportement d’un amant n’est plus ce qu’il
était, l’intuition féminine se met en éveil. Elle cherche, renifle un
parfum, fouille les poches, l’agenda et finit toujours par trouver
un indice, un numéro de téléphone, un billet chiffonné, un ren-
dez-vous marqué d’un signe ou d’un dessin cabalistique.
C’est Colette qui me mit au courant de leurs entrevues
dues à l’initiative de Susi, la détective en chef. Celle-ci lui avait
conté par le menu notre liaison vieille de plusieurs mois en
Suisse, puis en France. Colette ne nia pas nos rendez-vous “cul-
turels” et présenta notre amitié sous un jour purement plato-
nique... Ce qui rassura Susi et expliquait son silence. La finaude
observait donc son nigaud depuis quelque temps sans qu’il s’en
rende compte !
Par ses non-dits à Susi, je découvrais en Colette une vraie
femme, soucieuse de ne pas faire de peine, de ne pas jeter de
l’huile sur le feu, quitte à en avoir gros sur le cœur et à ravaler
ses larmes. Dire que j’étais dans mes petits souliers est faiblard.
Honteux à souhaiter disparaître sous le tapis. Elle comprit mon
désarroi et coupa court à toute explication de ma part. Au con-
traire, c’est elle qui allait courir à mon secours :
- Lors de notre rencontre, Alex, je ne t’ai rien dit de ma
vie antérieure, tu ne m’as pas questionnée et j’ai apprécié ta déli-
catesse. Au début, mon attitude purement amicale a dû te faire
penser que je n’étais pas libre, ce qui était vrai. Tu ne m’as rien
dit non plus de ta liaison en Suisse avec Susi. Si tu l’avais fait,
74
cela n’aurait rien changé à nos liens. Ne te tracasse donc pas,
nous sommes quittes de tout reproche l’un envers l’autre. Puis
nos relations ont évolué du tout au tout; d’un jour à l’autre, nous
nous sommes aimés intensément. Mais sache que j’étais amou-
reuse bien avant et je sentais qu’il en était de même pour toi,
sans que tu me le dises. Tu ne pouvais pas prévoir l’arrivée sou-
daine de Susi et je comprends ton embarras, j’excuse ta valse hé-
sitation durant quelques jours. J’ai eu tout le loisir d’écouter,
d’observer, de jauger Susi. Un homme ne peut résister à sa beau-
té, à sa sensualité de feu, elle est le parfait objet du désir sexuel.
Une Marilyn Monroe bis ! Et elle éprouve envers toi un amour
fou, passionnel, égoïste même, sans se préoccuper de savoir si tu
en es au même stade. Je te sais sensible, cérébral, sentimental au
point de ne pouvoir te satisfaire uniquement de l’acte charnel.
Pourquoi t’aimerais-je si tu n’étais pas comme ça ?
- Tes propos, Colette, soulagent mon esprit et me font du
bien au cœur. Mais sais-tu que ma lionne ne m’a pas parlé de vos
rencontres. Tu l’as convaincue qu’il n’y avait pas péril en la de-
meure, mais cela me surprend tout de même. En réfléchissant à
son attitude, je l’ai trouvée plus attentionnée que jamais. Un
signe de reprise en mains ? Je ne peux vivre en hypocrite et lui
cacher que tu m’as mis au courant. Je suis devant une alterna-
tive : confirmer tes propos minimalistes ou tout avouer et provo-
quer le drame et certainement la rupture. Cette rupture, je la veux
mais je souhaiterais qu’elle se fasse en douceur, car je ne peux la
quitter de but en blanc, la faire souffrir alors qu’elle ne m’a fait
que du bien... Sensuel et passionnel, comme tu le dis, son amour
est d’une sincérité absolue, sans une ombre de rouerie, si ce n’est
75
son silence de ces derniers jours. Sa démarche auprès de toi dé-
montre sa franchise, teintée d’une pointe de jalousie compréhen-
sible.
- Je comprends que tu ne puisses précipiter la rupture,
Alex. Comme je suis la dernière venue, j’envisage de m’effacer
le temps qu’il te faudra pour mettre de l’ordre dans tes pensées,
dans tes sentiments, prendre ta décision et l’appliquer.
- Colette, je t’aime. Tu le sais. Mon choix est fait. Je ne
peux vivre sans toi et envisager que tu te sacrifies momentané-
ment pour elle et pour moi. Ta rencontre avec Susi a été salu-
taire, elle a crevé l’abcès, je ne pouvais vivre entre deux feux,
continuer à mentir, à vous tromper. Accorde-moi seulement
quelques heures de réflexion.
Nous sommes restés éveillés toute la nuit. Elle me parlait d’une
voix calme comme la Vierge l’aurait fait quand je croyais en Elle.
Chaque mot sorti de sa bouche était un baume apaisant sur mon cœur
torturé. Elle seule se sentait capable de combler totalement mes désirs
et de recevoir en échange ce à quoi elle aspirait. Plus elle parlait, plus je
l’aimais, plus je la désirais. Elle, de même, se transfigurait jusqu’à pa-
raître belle. Cette mise à nu de nos sentiments se métamorphosa en
mise à nu de nos corps. Le lever du soleil nous délia de l’osmose trans-
cendantale de nos corps et de nos esprits.
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Athéisme

Sans le savoir, les Pères blancs étaient venus à mon se-


cours ! Les hasards du calendrier avaient programmé la récollec-
tion annuelle de l’internat ce prochain week-end de trois jours.
Occasion inespérée de m’absenter seul, de faire le vide, de médi-
ter sur mes états d’âme et de revoir mes amis de la coterie. Occa-
sion aussi de clore le chapitre de mes doutes sur ma foi et
l’existence de Dieu. Il me fallait trancher ; je ne pouvais rester
assis entre deux chaises comme tant de faux-culs qui vont à
l’église pour la galerie, pour le quand-dira-t-on, sans croire
vraiment, sans se poser de questions.
La gestation avait été longue jusqu’au déclic final. J’avais
même failli sombrer dans la dépression durant cette période
troublée. Dans ma recherche de la vérité, j’avais toujours été
surpris que beaucoup d’intellos, de philosophes, de scientifiques
fussent croyants. Certains contestaient les dogmes, les supersti-
tions, les écritures, l’existence de diverses religions mono-
théistes, alors qu’une seule aurait suffit puisque chacun
s’accordait sur l’existence d’un seul Créateur, d’un seul Etre Su-
prême. Rares étaient ceux, tel d’Holbach ou Diderot, qui avaient
poursuivi jusqu’au bout leurs recherches pour revendiquer le
droit à l’agnosticisme. L’existence ou non de Dieu dépassant
leur entendement, il leur était plus confortable, intellectuelle-
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ment, de se complaire dans le doute et dans le scepticisme.
Même l’inventeur de la bombe atomique, celle d’Hiroshima,
Robert Oppenheimer, était croyant. Et moi, pour en arriver, avec
ma petite cervelle, à la conclusion que l’homme n’était pas une
créature divine, et qu’à l’inverse, Dieu était une création de
l’homme, j’avais dû franchir des montagnes semées de mille
contradictions. Par contre, le passage définitif de mon état de
croyant à celui d’incroyant, d’athée, que j’appelle le déclic final,
était intervenu soudainement dans mon esprit, presque d’un jour
à l’autre, quasiment comme une révélation en sens inverse.
Ni Dieu, ni la Vierge ne me manquaient ; au contraire,
j’étais libéré, serein, je faisais table rase de toutes ces balivernes
et ne ressentais aucune acrimonie envers tous ceux qui me les
avaient enseignées dès mon enfance. Pas nécessaire d’être
croyant pour être en paix avec soi-même, respecter l’être hu-
main, l’aimer. Le message d’amour de Jésus avait-il eu une in-
fluence sur mon comportement envers les autres? Je n’en étais
pas sûr.
J’avais en mémoire des souvenirs d’enfance, lorsque je
servais la messe matinale. Je revoyais ces grenouilles de bénitier
qui, de retour chez elles, se comportaient envers leurs domes-
tiques ou leurs voisines comme des chipies. Le sacrement hypo-
crite de la confession était la bouée de sauvetage des pécheurs :
trois Pater et deux Ave, ça effaçait tout et on recommençait de
plus belle ! Pour d’autres, c’était la peur du jugement dernier qui
les incitait à réfléchir avant de commettre un acte répréhensible.
Je me souvenais de cet ouvrier marocain qui refusa le
verre d’eau que je lui tendais, en plein été, en période de rama-
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dan, par crainte que son Dieu, Allah, punisse sa famille restée au
Maroc. J’étais convaincu que la bonté et la méchanceté étaient
inscrites au départ dans nos gènes de manière, hélas, très irrégu-
lière. D’ailleurs je m’étonnais de troquer mon aspiration à Dieu
contre mon nouveau culte, ma croyance en l’Homme. Et il
m’importait peu que l’Homme soit bon ou mauvais pour croire
en lui. Pourquoi, ne pas le gratifier, lui aussi, du bénéfice du
cœur ! J’allais privilégier le bien-être terrestre pour être bien
avec mes semblables.
Quant au fameux grand ordonnateur, ce n’était rien
d’autre que l’univers cosmique dont on ne connaissait que peu
de choses. Que de siècles perdus à nous inculquer la croyance en
un Dieu unique, alors que le doute aurait stimulé la recherche de
nos origines dans un autre au-delà !
Je n’ai pas crié sur les toits ma conversion mais
j’acceptais volontiers d’être le mouton noir de la famille ! Autant
j’avais été volubile sur ma foi, autant j’étais discret sur mon in-
croyance. Par pudeur, sans doute, mais surtout pour ne pas cho-
quer mes proches et initier des controverses et des débats sté-
riles. A chacun de faire son chemin de croix, s’il le désirait, pour
trouver la vérité. Il y a bien eu quelques âmes charitables et in-
crédules pour me prédire, le moment venu, une remise en cause
de mon athéisme, un mariage en grandes pompes et un enterre-
ment de première classe, à la cathédrale de Sens, bien sûr !
Lors de ces retrouvailles, je constatais que la plupart de
mes anciens condisciples étaient devenus curés ! Maurice, Ber-
nard et Guy étaient allés jusqu’au bout, sans sourciller, dans
leurs soutanes noires... au lieu de la blanche des Pères blancs.
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Aucun d’eux ne s’en était allé dans les missions d’Afrique ou
d’ailleurs. Tous trois avaient enseigné à leurs ouailles la bonne
parole de Jésus, les maths de Pythagore, l’Egypte de Champol-
lion, l’histoire de France ou le latin du Vatican.
Un parcours sans faute jusqu’au jour ou le démon, qui
n’était pas encore celui de midi, était venu frapper à la porte de
la libido de Maurice et même à celle de Bernard, ce qui nous
avait vraiment étonnés.
Au bras de ma vieille tante Jeanne, j’ai croisé par hasard
Maurice avec sa boulangère, un marmot dans les bras et un autre
à ses basques. La Jeanne l’a gratifié “d’un bonjour, mon Père”,
ce qui était la vérité vraie, mais au sens propre !
Bernard était maître de conférence en théologie dans une
Fac de province et, aux dernières nouvelles, il était à la veille de
convoler en justes noces avec Angèle, une novice échappée des
Ursulines !
Guy, le seul à ne pas défroquer, officiait désormais
comme curé de campagne et se désespérait que le Pape
n’autorise toujours pas le mariage des prêtres.
Alain avait troqué son Leica contre une caméra de ciné-
ma.
Mis à part ces changements majeurs dans leur existence,
leur foi respective était intacte et leurs croyances n’avaient pas
subi les outrages du temps et de la modernité.
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Ruptures

J’ai reçu une longue lettre de Colette, la plus belle lettre


d’amour qu’un homme puisse recevoir. Et pourtant, cette mis-
sive m’annonçait la rupture. Oui... Colette jetait l’éponge ! Elle
rompait par amour, se sacrifiait pour m’éviter de devoir résoudre
dans la précipitation mon casse-tête avec Susi. Et, au nom de cet
amour et du mien, elle exigeait que je ne cherche pas à la revoir,
me priait de ne pas lui répondre ni de lui téléphoner. D’ailleurs,
elle m’annonçait qu’au moment où je la lirais, elle aurait déjà
quitté la ville pour une destination inconnue.
Ce retournement de situation me déboussola, me désem-
para au point que je n’arrivais pas à savoir si j’avais mal agi en-
vers elle et si je m’étais comporté comme un pleutre en deman-
dant un temps de réflexion. Que s’était-il passé dans la tête de
cette femme frustrée, trompée même, puisque je n’avais pipé
mot de l’arrivée de Susi ? J’en arrivai à conclure que, tout sim-
plement, j’avais été indigne de Colette. Pour se préserver, pour
ne pas rester dans le compromis, elle m’imposait, en plus de la
rupture, la punition sans appel et sans sursis : ne pas tenter de la
retrouver quelque part dans l’hexagone.
Pour la chair… ma lionne avait fait l’affaire durant plu-
sieurs mois jusqu’au jour où elle s’en est retournée, le cœur gros,
dans ses pâturages helvétiques. Elle avait gagné la première
manche, en provoquant le départ de Colette, mais avait dû fina-
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lement battre en retraite dans son aspiration à me mettre la bague
au doigt.
Vivre à deux, ce n’était pas vivre seul..., pour paraphraser
La Palice ! La vie de couple incluait la dépendance,
l’attachement forcé, une discipline librement consentie. Je me
sentais trop jeune pour m’engager, partager ma vie avec une
femme, si belle soit-elle, abandonner une partie de moi-même à
quelqu’un d’autre. Désormais libre de toute attache, mon sort ne
dépendait que de moi.
Vous raconter en détail la décennie qui suivit ces années
de fièvre ne serait pas vraiment folichon. J’ai surmonté le cha-
grin que m’ont causé la rupture et la fuite de Colette, tout sim-
plement, en continuant à l’aimer, à penser journellement à elle, à
lui parler intérieurement. Présente, elle l’était dans mon esprit,
bien qu’au fil des mois, son visage se fût progressivement es-
tompé car je ne possédais aucune photo d’elle. Colette avait
remplacé la Vierge invisible !
J’avais envie de m’éclater, de profiter de la vie d’un petit
bourgeois de province qui s’encanaillait le week-end à Paris,
dans les boîtes à jazz de St Germain-des-Prés. Au Caveau de la
Huchette, j’avais fait la connaissance d’un authentique Parigot,
Dédé de Nanterre, carrossier chez Facel-Vega, une bagnole de
richard façonnée à la pièce. Un soir, on a frimé sur les Champs
avec la Facel d’un nabab, avant de la convoyer à tout berzingue
jusqu’à Deauville. On a claqué le pourliche, comme des riches, à
la roulette du Casino puis, à quatre plombes du mat, on s’est ra-
battu sur le chemin de fer pour retourner à Paname.
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Cette voiture de rêve, cette Facel-Vega a hanté mon esprit,
à moitié endormi dans ce train de fêtard, comme un cauchemar
qu’on essaie, en vain, de dissiper. Puis, enfin, dans une lueur de
lucidité, le souvenir d’un accident, à proximité de chez moi,
entre Sens et Paris, me revint en mémoire. La Facel de l’éditeur
Michel Gallimard s’était encastrée contre un platane, en janvier
1960. A son bord, Albert Camus, prix Nobel de littérature, avait
bêtement trouvé la mort, à quarante-sept ans. Putain de platane !
Et ce furent les affaires tout court, et encore les affaires, et
toujours les affaires. LEGRAND HÉROS était devenue une mul-
tinationale, ce qui me permit de parcourir l’Europe pour le busi-
ness, l’Afrique pour l’ananas et les Etats-Unis pour les caca-
houètes. Fortune faite, PAL songeait à prendre une retraite bien
méritée, à vendre ses parts à prix d’or en “conservant”, c’est lo-
gique dans la famille, une minorité de blocage pour son héritier.
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ÉPILOGUE

Or, un jour, branle-bas de combat au cœur de la ville. De


gros camions Berliet, des cars de régie, une masse de matériel,
de projecteurs, d’estrades, de générateurs envahissent la place de
la République. Alain, le chef d’orchestre, talkie-walkie en mains,
dirige un ballet de techniciens qui mettent en place des câbles,
les couplent aux caméras, allument et éteignent des sunlights aux
quatre coins de l’esplanade. Un vrai capharnaüm qui attire une
foule de badauds.
Alain arrive à trouver le temps de déjeuner avec son pote,
de papoter sur sa vie désordonnée qui va de pair avec son métier.
Célibataire comme moi, il enchaîne les aventures à la queue leu
leu avec des starlettes de tout poil, prêtes à se mettre au lit pour
la promotion canapé.
- Reste avec moi cet après-midi, me dit-il, nous procéde-
rons aux essais de prise de vue.
A l’intérieur de caravanes de cirque, des coiffeuses, des
maquilleuses s’affairent autour des artistes. Armé d’un porte-
voix, le metteur en scène ordonne à celui-ci ou à celle-là de se
positionner qui à droite ou à gauche, qui derrière qui devant, se-
lon le script du scénario. L’Orpheline, première, “clac”, silence,
on tourne ! C’est bien, mais on recommence. Tout le monde en
place. Poussez la lumière sur le projecteur gauche. En face, la
caméra, je dis en face, la caméra numéro un. Plus vite le travel-
ling, plus vite, stop ! Et ainsi de suite de scène en scène.
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En tant que fou de cinéma, je suis aux anges, me deman-
dant cependant comment toute cette agitation pourra se concréti-
ser dans une bobine de film mise en boîte pour la projection.
Quelle besogne harassante, cette suite de prises de vue dans le
désordre puis regroupées selon la logique du scénario, séquence
par séquence, comme les pièces d’un puzzle.
A l’écart, j’aperçois une fillette blonde, fardée comme une
princesse des mille et une nuits, apparemment chaperonnée par
une dame qui semble être sa mère. J’écarquille les yeux, une
fois, deux fois, que vois-je ? Colette, à peine changée, avec
quelques années de plus ! Après avoir patienté toute l’après-
midi, j’ose l’approcher. Surprise, certes, mais pas trop. En reve-
nant dans ma ville, elle courait, bien sûr, le risque de me revoir
au gré d’un hasard. En l’occurrence, le hasard s’est appelé Alain,
car, pour ma part, j’avais bien d’autres occupations que de ba-
guenauder sur un lieu de tournage.
Nous nous installons sur la terrasse de la brasserie de
l’Univers. Gênés et peu loquaces tous les deux. Elle explique à
sa fille Frédérique que nous nous connaissons depuis longtemps,
depuis notre jeunesse, avant sa naissance. Alain nous rejoint, ce
qui contribue à détendre l’atmosphère. Peu à peu, Colette se dé-
ride, me parle de sa vie à Paris et moi j’évoque la mienne ici et
ailleurs. Alain nous explique que Frédérique interprète le rôle de
l’orpheline, qu’elle a été sélectionnée parmi une centaine de
candidates selon les critères du metteur en scène, dont un en par-
ticulier : elle devait être orpheline de père. Par pudeur, comme à
mon habitude, je ne pose pas de questions, laissant à Colette
l’initiative de se confier davantage, si elle le veut.
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Ce n’est que le lendemain soir, au cours d’un dîner en
tête-à-tête, que Colette m’annonça que Frédérique était notre
fille, le fruit de notre amour ! Mon cœur étant en pleine forme, je
ne suis pas tombé en syncope, mais presque. Comme l’apôtre
Thomas l’incrédule, (pas facile de faire table rase de la religion
!) je ne pouvais y croire, je lui ai demandé si c’était vraiment
vrai. Vivre dix ans en ignorant que j’étais père ! Tout concordait
avec l’âge de Frédérique et notre dernière nuit d’amour. Colette
me dit:
- Alex, je voulais un enfant de toi pour ne pas oublier
notre amour et inconsciemment remplacer celui que tu n’avais
pas eu avec Susi.
- Mais alors, pourquoi me quitter si abruptement, ne pas
me parler, la mettre au monde pour toi, toute seule, en cachette ?
- Je craignais que tu ne sois pas d’accord : tu étais jeune,
sans doute pas encore assez mûr pour fonder une famille, alors
qu’il ne me restait plus beaucoup de temps pour être mère.
- Frédérique est-elle au courant de l’existence de son père,
lui as-tu parlé de moi ? Je suis prêt à la reconnaître, à l’aimer, à
assurer son avenir.
- Alex, ne me presse pas. Je ne m’attendais pas à te ren-
contrer. Tout cela est trop neuf. Laisse-moi réfléchir, donne-moi
du temps, je te prie.
Colette m’a alors permis de voir Frédérique endormie
dans sa chambre d’hôtel, de l’embrasser. Je pleurais comme un
gosse en retournant dans mon appartement de “jeune” père céli-
bataire.
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Le lendemain et les jours qui suivirent, j’ai assisté de loin,
comme un vulgaire badaud, à toutes les scènes du tournage. Je
regardais ma fille, notre fille, évoluant parmi les acteurs et les
figurants, interprétant son rôle d’orpheline en ignorant qu’elle
avait un père, son papa, qui ne la quittait pas des yeux. J’ai failli
m’élancer vers elle, la prendre dans mes bras, la serrer contre
moi, l’embrasser, lui crier que j’étais son papa. Le fruit de cet
amour, qui me taraudait toujours le cœur et l’esprit, était devant
moi et, comme paralysé, je n’ai pu faire un pas.
Colette m’avait demandé de lui donner du temps. J’étais
prêt à lui offrir toute une vie.

© Fred Oberson