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APM
Association Psychanalyse et Médecine
Le corps a ses raisons
Folies à la Salpêtrière
Charcot, Freud, Lacan
Photo de couverture :
« Une leçon clinique du docteur Charcot à la Salpêtrière en
1887 » de Pierre-André Brouillet. Étudiants du service du
Professeur Jean-Martin Charcot (1825-1893) qui explique le
cas de Blanche Wittman, sa patiente et cobaye préférée pour
ses recherches sur l’hystérie. Il est assisté de Joseph Babinski
(1857-1932). Peinture de Pierre-André Brouillet (1857-1914),
1887.
Paris, Musée d’Histoire de la Médecine – © Photo Josse/
Leemage.

EDP Sciences
109, avenue Aristide Briand
92541 Montrouge Cedex, France
Tél. : 01 41 17 74 05
Fax : 01 49 85 03 45
17, avenue du Hoggar
PA de Courtabœuf
91944 Les Ulis Cedex A, France
Tél. : 01 69 18 75 75
Fax : 01 69 86 06 78
www.edpsciences.org

© EDP Sciences, 2015


ISBN : 978-2-7598-1268-4

Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage – loi du 11 mars


1957 – sans autorisation de l’éditeur ou du Centre Français d’Exploitation du Droit de Copie
(CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
Folies à la
Salpêtrière
Charcot, Freud, Lacan

Sous la direction de
Houchang GUILYARDI
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Sommaire

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

5
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Présentation 9

La Salpêtrière,
un théâtre de l’hystérie
D’une scène à l’autre :
Charcot, Freud, Lacan
Avant-propos
120 et 400 ans 13

Les Folles d’Enfer de la Salpêtrière 17


Mâkhi XENAKIS
Entretien avec Danièle Epstein

1. Charcot
et la Salpêtrière
Charcot, Babinski, Clovis Vincent 27
Élisabeth ROUDINESCO

Jean-Martin Charcot (1825-1893) :


histoire documentée d’un itinéraire 41
Alain LELLOUCH

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

7
Des femmes à l’écart, ou Charcot, Freud, Lacan 59
Marie JEJCIC

Le jeune Freud à la Salpêtrière (1885-1886) 81


Michelle MOREAU RICAUD

2. question de corps...
Somatose, hystérie et maladie des nerfs 103
Houchang GUILYARDI

Paradoxes et impasses : le désir hystérique 123


Danièle EPSTEIN

La crise comitiale : scène d’un réel 139


Marie-José Sophie COLLAUDIN

Freud avec Charcot :


du symptôme hystérique au fantasme 159
Marco Antonio COUTINHO JORGE

Charcot, Freud et le transfert 167


Danièle LÉVY

Les figures et les mots du réel 207


Colette SOLER

L’hystérie : le temps de l’amour 217


Christian PISANI

LES AUTEURS 237

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

8
La Salpêtrière, un théâtre de l’hystérie

D’une scène à l’autre :


Charcot, Freud, Lacan

Possédées du malin au Moyen-Âge, les sorcières hystéri-


ques sont vouées au bûcher. Enfermées au XVIIe siècle,
maltraitées, elles rejoignent la Cour des Miracles de
l’Hospice de la Vieillesse-Femmes à la Salpêtrière, lieu
de la grande exclusion, lieu de réclusion des femmes
dérangeantes, indigentes, folles incurables, âgées ou
gâteuses... Jusqu’à ce que le Dr Jean-Martin Charcot
(1825-1893) mène le combat qui transforme l’ancien hos-
pice en hôpital : l’École de la Salpêtrière de Paris est née,
qui devient lieu de recherche, d’enseignement et de soins,
de renommée internationale.
Alors que l’hystérie était, comme le rapporte Charles
Lasègue, une sorte de « corbeille » dans laquelle la méde-
cine jetait ce qu’elle échouait à classer, Charcot donne
enfin une place légitime à ceux que Wilhelm Griesinger
prenait pour des « simulateurs » et confère à l’hystérie,
jusqu’alors véritable « bête noire de la médecine », un

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

9
La Salpêtrière, un théâtre de l’hystérie

statut d’authentique maladie. Renouvelant les gestes de


Pinel et de Pussin, il libère les malades hystériques des
chaînes de préjugés séculaires.
Devant les succès de la méthode anatomo-clinique,
Charcot applique à l’hystérie la démarche expérimentale,
mais ne parvenant pas à identifier chez ces patient(e)s
d’authentiques lésions, il est amené à opérer la distinction
entre symptomatologie neurologique, et symptomatologie
fonctionnelle de l’hystérie. Après avoir tenté divers trai-
tements physiques, métallo- et électrothérapie, aimants,
compression des ovaires – il s’aperçoit qu’il peut avanta-
geusement remplacer ces techniques par l’hypnose. Tels
des prestidigitateurs, les médecins hypnotiseurs de la Sal-
pêtrière font alors surgir et disparaître contractures, para-
lysies, spasmes, convulsions, cécité... Un trajet qui le
surprend lui-même, jusqu’à devoir abandonner l’idée
d’une localisation lésionnelle, et se voir contraint de
reconnaître le rôle du traumatisme et de sa représentation
dans la production des symptômes hystériques.
Attiré par la notoriété de Charcot, le jeune Freud arrive à
Paris fin 1885 comme neuro-pathologiste. Il en repart
quelques mois plus tard pour fonder la Psychanalyse. Au
travers du corps de l’hystérique en convulsions, incarné
par Blanche, Augustine ou Geneviève, vedettes des
Leçons du Mardi, Freud découvre une mise en scène de
fantasmes et de désirs inconscients.
« Où sont-elles passées les hystériques de jadis, ces
femmes merveilleuses, les Anna O., les Emmy von N...
qui permirent la naissance de la psychanalyse ? » s’inter-
roge Lacan. De l’hystérique, sujet d’une parole, il passera
à la structure qui soutient cette parole, pour faire du « dis-
cours de l’hystérique », l’un des discours faisant lien
social. Car Charcot n’a pas fabriqué seul l’hystérie. L’hys-
térique est le partenaire de son maître, mais si le maître

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

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FOLIES À LA SALPÊTRIÈRE - CHARCOT, FREUD, LACAN

gouverne, l’hystérique règne. Avec ses énigmes montrées


en son corps, l’hystérique a conduit le maître à produire
un savoir bouleversant le XXe siècle.
De nos jours, la nomenclature du DSM veut évacuer tant
la parole du Sujet que la structure, au profit d’un cata-
logue de troubles « somatoformes », volontairement
désubjectivés : point de mal de vivre, de maladie d’amour,
d’angoisse, de conflit, de culpabilité, de castration,
comme destins de la condition humaine.
Des théories utérines de l’Antiquité aux recherches neu-
rologiques de Charcot, de la découverte du désir incons-
cient par Freud à la condition de parlêtre chez Lacan,
l’hystérie traverse les siècles, et ses manifestations pren-
nent la forme que « l’air du temps » leur propose. C’est
à cette traversée historique et conceptuelle que nous vous
convions...

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

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Avant-propos
120 et 400 ans

L’Association Psychanalyse et Médecine (APM) a orga-


nisé, avec l’Université Paris XIII, les 4 et 5 octobre 2013,
un colloque dans l’amphithéatre Charcot, pour célébrer les
quatre cents ans de la création de l’hôpital de la Salpêtrière,
et le cent-vingtième anniversaire de la mort de Charcot.
Réunissant psychanalystes, sociologues, historiens, écri-
vains, artistes, chacun y apporta un regard permettant de
sortir Charcot de ses limbes et des mythes entourant le
personnage, pour retrouver l’acuité de son apport, tant à la
médecine qu’à ce qui lui échappe. Charcot fut celui qui
ouvrit la voie à la découverte de l’inconscient, et eut le
courage et l’honnêteté de ne pas s’en détourner.
Au cours de ces deux journées de réflexion, riches de travail
et d’échanges, nous avons traversé quatre siècles d’histoire,
quatre siècles parcourant le cheminement des représenta-
tions et la place réservée à l’hystérie dans la Société.
Ce fut tout d’abord le temps de l’enfermement tragique de
ces femmes que la plasticienne et écrivain Mâkhi Xenakis a
mis en scène, en écriture et en sculpture, avec les Folles
d’Enfer de la Salpêtrière 1, une plongée dans la préhistoire
de l’hôpital, alors Hospice de la Vieillesse-Femmes, créé par

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

13
Avant-propos

un édit de Louis XIV. Jusqu’à ce que Charcot vienne mar-


quer de son sceau une ère nouvelle dans le traitement – après
les mauvais traitements – de ces femmes dites incurables.
Contrairement à ses collègues qui évitaient ce poste peu pres-
tigieux, Charcot passa toute sa carrière à la Salpêtrière trans-
formant ce lieu réservé aux vieillards, indigentes, femmes
« incurables », enfants, voleurs, mendiantes et autres misé-
reux, en un pôle d’attraction international, L’École de la
Salpêtrière. De sa nomination comme médecin, en 1862, à la
création, vingt ans plus tard, de la Chaire de clinique des
maladies nerveuses, c’est un combat que Charcot, anatomo-
clinicien et chercheur, a mené et gagné contre l’archaïsme de
la Faculté de Médecine et pour l’émergence d’un hôpital
moderne. Un combat que Marcel Gauchet compare à « un
tour de force stratégique... qui a consisté à transformer une
position de faiblesse initiale en une position maîtresse 2 ».
Homme-charnière, Charcot permit d’interroger l’autre
scène de ces femmes qui se donnaient en spectacle. « Il
se monte autour de la Salpêtrière, dans les années 1880,
un théâtre de l’hystérie où la théâtralité hystérique se
trouve démultipliée, exaltée, au point de devenir un écran
derrière lequel on ne voit pas ce qui se passe réelle-
ment 3 ». Le théâtre hystérique a, en effet, recouvert d’une
légende les découvertes scientifiques et médicales du
chercheur hors pair qu’était Charcot.
Car il ne se contenta pas des feux de la rampe qui fasci-
naient un public mondain, il mit au travail, sans relâche,
cette énigme à laquelle l’hypnose le confronta, qui le
mena à l’établissement de diagnostics différentiels, et au
seuil de la découverte de l’inconscient. Le Charcot théâ-
tral qui a marqué les esprits était avant tout un brillant
chercheur, anatomopathologiste et neurologue, un des
supports de la découverte freudienne, mais aussi un des
piliers de la médecine moderne.

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

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FOLIES À LA SALPÊTRIÈRE - CHARCOT, FREUD, LACAN

Avec lui, une porte s’ouvre sur une dimension nouvelle,


car s’appuyant sur ses connaissances scientifiques, il nous
propulse dans un champ d’interprétation au-delà d’un
jugement moral.
À l’automne 1885, arrive à la Salpêtrière comme stagiaire,
un jeune neurologue viennois, Sigmund Freud. Très
impressionné par les démonstrations du Maître, il sut
rebondir pour poursuivre le travail de Charcot... et s’en
écarter. De la fascination du regard, il bascula vers
l’écoute de la parole de ces femmes jusqu’ici muettes, une
écoute saisie au travers d’un dispositif que Freud préci-
sera, avec leur aide, au fil du temps. Un fil clinique et
théorique qui nous mènera jusqu’à Jacques Lacan qui
désenclavera l’hystérie de son statut de maladie, pour
l’élever à la dignité d’un « discours ».
Cet ouvrage, issu du colloque La Salpêtrière, un théâtre
de l’hystérie. D’une scène à l’autre : Charcot, Freud,
Lacan 4 cherche à rendre compte de la complexité de cette
découverte et de la façon dont elle a cheminé. Il regroupe
les contributions d’un certain nombre d’auteurs ayant par-
ticipé à cet événement.
Nous concluerons, en soulignant avec Marcel Gauchet,
« l’inventivité d’un parcours », celui de Charcot, pour
faire la distinction entre « la prétendue doctrine de la Sal-
pêtrière » et « la pensée qui, chez Charcot, n’a cessé d’être
en mouvement, à l’écoute des leçons des nouveaux cas,
en clinicien toujours en éveil. » [...]
« Un travail du médecin contre lui-même pour mettre en
lumière des phénomènes relevant d’un autre ordre de déter-
minisme que celui qu’il connaît. [...] Avec Charcot, nous
avons peu d’exemples d’honnêteté scientifique, d’intégrité
scientifique aussi poussée dans l’épopée médicale 5 ».
Association Psychanalyse et Médecine

Folies à la Salpêtrière
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Avant-propos

1. Mâkhi Xenakis, Les folles d’enfer de la salpêtrière, Arles, Actes Sud. Site officiel :
http://www.makhi-xenakis.com/ – Film sur http://vimeo.com/73813113
2. Extrait de l’intervention de Marcel Gauchet, Charcot, une clinique en mouvement,
dans laquelle il retraça le parcours exceptionnel de Charcot, lors du Colloque La
Salpêtrière, un théâtre de l’hystérie. D’une scène à l’autre : Charcot, Freud, Lacan,
le 5 octobre 2013, (Cf. également Marcel Gauchet, Gladys Swain, Le vrai Charcot –
Les chemins imprévus de l’inconscient, Paris, Calmann Lévy, 1997.
3. Ibid.
4. Colloque organisé par l’Association Psychanalyse et Médecine et l’Université Paris
XIII-Villetaneuse, en partenariat avec l’Université de l’État de Rio de Janeiro (UERJ),
l’Université Veiga de Almeida (UVA-RJ), la compagnie « Inconscient sur scène »
et l’Association Insistance, les 4 et 5 octobre 2013, à l’amphithéâtre Charcot de
l’hôpital de la Salpêtrière.
5. Marcel Gauchet, Gladys Swain, Le vrai Charcot – Les chemins imprévus de l’incons-
cient, Paris, Calmann Lévy, 1997.

Folies à la Salpêtrière
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Les Folles d’Enfer de la Salpêtrière

Mâkhi XENAKIS
Entretien avec Danièle Epstein

Pourquoi une artiste, Mâkhi Xenakis, sculptrice, écrivain


fut-elle invitée à ouvrir cette journée, dédiée à la Salpê-
trière, à Charcot, et à l’hystérie ?
Pour dire autrement ce que les archives ne suffisent pas
à dire.

DE : Mâkhi, pouvez-vous nous dire qui sont ces « Folles


d’Enfer de la Salpêtrière », et comment a germé en vous
cette idée ?

MX : Lorsque j’ai été invitée à exposer mes sculptures à


la Salpêtrière, en 2004, j’ai cherché à connaître l’histoire
de ces lieux et me suis immergée dans les archives de
l’Assistance Publique. Étudiant la période de sa création
par Louis XIV en 1657 jusqu’à l’arrivée de Charcot en
1862, j’en ai exhumé des manuscrits pour la plupart

Folies à la Salpêtrière
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17
Mâkhi Xenakis

inédits qui m’ont profondément bouleversée. J’ai alors


décidé de faire spécialement des sculptures liées à cette
partie de notre histoire peu connue. La Salpêtrière fut le
plus grand lieu d’enfermement de femmes depuis Louis
XIV. Des mendiantes mais aussi des folles, des crimi-
nelles, des filles de joie, des sorcières, des homosexuelles,
des juives, des épileptiques, des aveugles, des adultérines,
des protestantes, des vénériennes, des filles grosses, des
orphelines, des « coquines de toutes sortes »... La rédemp-
tion par le travail et la prière. Ces femmes, vêtues de la
même robe de prisonnière, chaussées des mêmes sabots,
pour la plupart, le crâne rasé, devaient, par centaines,
chaque matin, dès l’aube, traverser les cours et les jardins
de l’hôpital, se rejoindre dans leurs nefs respectives et
assister à la messe dans la chapelle Saint-Louis. Elles
repartaient ensuite, selon un emploi du temps rigoureux,
dans leur cellule ou leur dortoir, travailler jusqu’au soir.
La plupart ne ressortaient pas vivantes de ces lieux.

DE : Une confrontation qui ne vous a pas laissée indemne.

MX : Effectivement, j’étais tellement effarée par tout ce


que je découvrais que je n’arrivais plus à penser à autre
chose... Alors j’ai décidé de faire sortir de l’oubli toutes
ces femmes, à la fois par des sculptures nouvelles, liées
à leur souffrance et par un livre que j’ai proposé à mon
éditeur, Actes Sud, qui a accepté. Le matin, j’allais à la
bibliothèque des archives de l’Assistance Publique, rue
des Minimes, retranscrire sur mon ordinateur les écrits
que je découvrais puis, dès mon retour à l’atelier, je ten-
tais de réincarner la présence oubliée de ces milliers de
femmes dans mon travail de sculpture en ciment armé
teinté. Le soir, je reprenais les archives éparses sur mon
ordinateur et tentais de lier dans la chronologie leur

Folies à la Salpêtrière
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18
LES FOLLES D’ENFER DE LA SALPÊTRIÈRE

histoire. Le style que j’utilisais, sans ponctuations, était


destiné à relier dans un même style d’écriture tous les
textes, écrits parfois même en vieux français. Une sorte
de psalmodie permettant d’entendre sans aucune emphase
les pires instants vécus par toutes ces femmes oubliées.

DE : En ciment « armé » ? Le choix du matériau


m’évoque votre façon de « prendre les armes » pour
rendre justice à ces femmes qui incarnent toute la misère
du monde, celles qu’on préférait enfermer pour ne plus
les voir ? Évidemment au nom du Bien, de l’ordre public
et de l’ordre moral.

MX : Le ciment est un matériau qui me plaît car il est


beaucoup moins facile à travailler que le plâtre ou la terre
qui sont plus souples, mais en même temps il est plus
solide et surtout il n’y a pas de repentir possible... Une
fois le ciment pris, cela fonctionne ou alors cela va à la
poubelle...

DE : Vous écrivez : « Laisser venir les images, laisser


venir leur présence... traverser les siècles, croiser ces mil-
liers de femmes oubliées... jusqu’à l’arrivée de Charcot ».
Cent soixante pages sans ponctuation qui nous mettent à
bout de souffle, à genoux. Cent soixante pages qui nous
plongent dans la violence du quotidien de ces femmes.
Sculpter, écrire, deux approches que vous avez menées
de front pour tenter d’attraper une réalité qui nous
dépasse. Cette immersion dans les archives de l’Assis-
tance Publique, je l’imagine frénétique, sous tension,
comme une descente aux enfers avec « les folles
d’enfer... » ? J’ai envie de prendre la métaphore de la
corde et de l’arc, pour dire que chacune de vos œuvres
atteint sa cible comme autant de flèches contre l’oubli.

Folies à la Salpêtrière
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Mâkhi Xenakis

Ces femmes oubliées, en perdition, ces folles d’enfer,


reviendront hanter la Salpêtrière, de la Chapelle aux
jardins...

MX : Oui, elles reviendront peut-être même de nouveau


bientôt dans les jardins, à l’occasion de l’exposition
Charcot à la Salpêtrière. Ce qui me fait plaisir, c’est
qu’elles continuent d’exister.
En 2004, j’installais les sculptures, dans un premier temps,
au centre de la nef de la chapelle de la Salpêtrière, puis,
dans les jardins de la hauteur, près de la chapelle. L’espace
de la chapelle était si grand que je tentais d’en représenter
le plus grand nombre sous la forme d’un groupe compact,
circulaire et pyramidal, autour duquel nous pourrions les
découvrir. Je leur donnais un double regard, tel Janus, de
manière, à la fois, à multiplier leur présence ainsi qu’à ce
qu’elles nous suivent toujours de leur regard où que nous
nous trouvions.

DE : Oui, elles nous regardent et se rappellent, silen-


cieuses, insistantes à notre mémoire. Une par une, toutes
différentes, et en masse...

MX : Dans un temps qui m’était imparti, de neuf mois...


Je parvins à créer deux cent soixante sculptures.
Comme je n’étais soutenue dans ce travail de sculpture
par aucune institution ou galerie, j’appréhendais le
moment où, l’exposition terminée, elles reviendraient
« m’envahir » dans mon atelier. J’avais peur qu’elles
m’engloutissent dans l’oubli avec elles...

DE : Vous envahir, vous hanter, comme si elles sortaient


des limbes ? Alors est-ce pour lutter contre des fantômes

Folies à la Salpêtrière
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20
LES FOLLES D’ENFER DE LA SALPÊTRIÈRE

que vous leur avez donné corps, que vous leur avez donné
vie, jusqu’à les faire adopter ?

MX : Pour moi la sculpture comme l’art en général ne


doit pas être morbide. L’art, c’est le combat entre la vie
et la mort et c’est la vie, quand l’œuvre est réussie, qui
gagne ! Je suis assez classique dans ce domaine par rap-
port à l’art d’aujourd’hui... Donc, quand je les ai créées
je ne voulais surtout pas en faire des fantômes, au
contraire, j’avais la prétention de leur redonner vie, par
leur regard et leur présence. Votre idée qu’elles sortaient
des limbes, en revanche, je n’y avais pas pensé mais on
peut aussi le dire comme cela. Toujours est-il
qu’aujourd’hui elles sont redevenues vivantes...
Comme chaque année en automne, de grandes affiches
envahissaient les couloirs du métro concernant le week-end
d’adoption pour les animaux. Je décidais alors de faire des
week-ends d’adoption dans mon atelier pour « mes folles ».
À ma grande surprise, grâce au bouche à oreille et à l’intérêt
que j’avais senti concernant ces sculptures, de nombreuses
« adoptions » ont commencé à se faire. Je continue à en
créer des nouvelles, si bien que pour l’instant plus de deux
cent soixante-dix folles ont trouvé un nouveau foyer. J’ai
reversé, pendant deux ans, trente pour cent de la vente à
un orphelinat à Madagascar – là où Colbert envoyait les
femmes de la Salpêtrière pour peupler nos nouvelles colo-
nies. Puis, je me rendis compte que la plupart des gens
décidaient d’eux-mêmes de leur choisir un prénom...
Depuis cette période, les adoptions continuent régulière-
ment dans mon atelier et c’est moi qui maintenant demande
à ce qu’elles aient un prénom choisi par le collectionneur
et, en plus... qu’ils m’en donnent des nouvelles de temps
en temps. Cela fonctionne très bien. Les gens semblent
heureux de « jouer le jeu ».

Folies à la Salpêtrière
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21
Mâkhi Xenakis

Avec le temps, le livre, sorti en même temps que l’expo-


sition, et les sculptures se sont mises à « porter leur
parole » dans différents lieux, tels qu’au musée des
Beaux-Arts de Besançon, dans les jardins de Sciences Po
à Paris, au Centre d’Art de Brest, à la Biennale de la
céramique de Châteauroux, au Méjan à Arles, à la Grande
Chapelle de Cavaillon, au musée des Beaux-Arts
d’Arras... Régulièrement, le livre est adapté pour des spec-
tacles ou des lectures. De nombreux articles et films leur
ont été consacrés.
Aujourd’hui, ce sont ces « Folles d’Enfer » qui me portent
en me faisant rencontrer des gens passionnants de tous
bords ; elles continuent à porter leur parole grâce à ceux
qui désirent faire vivre ce travail.
À l’occasion de cette invitation à introduire le colloque
« La Salpêtrière, un théâtre de l’hystérie », en octobre
2013, j’ai créé un nouveau film de 33 minutes, avec des
fragments de textes du livre dits par différentes voix de
femmes. Au fil de cette lecture, des photos défilent, que
j’ai réalisées lors des différentes étapes de leur création
jusqu’à leur existence.

DE : Un film poignant, ou plutôt une vidéo, où l’on


découvre des morceaux choisis de votre écriture, mais
aussi de très belles photos de ces lieux où s’entassèrent
les Folles d’Enfer de la Salpêtrière ainsi que des photos
de vos sculptures, sous différents angles, sous différentes
lumières, à différentes étapes de leur création. Certaines
de ces images sont particulièrement évocatrices où les
« Folles » sont empaquetées, ficelées dans du film plas-
tique transparent, comme étouffées, asphyxiées. Une
vidéo que l’on peut visionner intégralement sur le net :
http://vimeo.com/73813113

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LES FOLLES D’ENFER DE LA SALPÊTRIÈRE

MX : Oui je suis contente d’avoir pu synthétiser à la fois


mon travail d’écriture et de sculpture en laissant ce témoi-
gnage sous la forme d’une vidéo. Je ne suis ni psychana-
lyste, ni historienne, j’ai montré cette histoire de mon
point de vue de femme et d’artiste. Je m’arrête volontai-
rement à l’arrivée de Charcot. Il s’agit surtout, dans ce
livre, de montrer, par les archives, comment les questions
posées par la société de cette époque sur la folie ou tout
simplement « la différence » étaient vécues et traitées en
France et comment, petit à petit, dans ce lieu même de la
Salpêtrière, l’aube de la psychiatrie est née, d’abord avec
l’arrivée de Pussin et de Pinel puis, plus tard, de Charcot.

DE : « Les Folles d’enfer », ce sont donc des sculptures


et une écriture. Une écriture qui est une plongée en
apnée dans les entrailles de l’Hôpital Général et de l’Hos-
pice de la Vieillesse-Femmes, ancêtre de la Salpêtrière.
Et ce que vous nous faites entendre, c’est que les murs
de la Salpêtrière ne suintent pas seulement du salpêtre
qui a donné son nom au lieu, mais suintent aussi des cris
de celles qui entravaient le bon ordre et les bonnes mœurs,
toutes ces exclues/reclues qui ont hurlé leur détresse dans
la surdité de l’ordre médical, de l’ordre religieux, et de
l’ordre politique.

MX : Tant mieux si c’est ressenti comme ça. C’était mon


but.
Dans cette aventure, j’ai découvert que la magie de
l’art que je recherche s’est produit : la transmission d’une
émotion ressentie au départ par l’artiste, seule dans son
atelier, recueillie, et réappropriée ensuite par les autres.

DE : « Laisser resurgir ce monde / oublié / insensé / conti-


nuer de suivre la trace de ces femmes / la trace de ce

Folies à la Salpêtrière
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Mâkhi Xenakis

monde carcéral / inconnu / si lointain / si proche / res-


pecter / ne rien inventer / ne retranscrire que ce qui est
écrit. »
Le propos est modeste, mais qu’est-ce que retranscrire
l’écrit pour un artiste ? Ce n’est pas un miroir, ce n’est
pas un écho, ce n’est pas une duplication, c’est un écart,
un écart dans lequel l’artiste trouve demeure, pour faire
œuvre. Un artiste est un trans-scripteur, il traverse l’écrit,
entre en résonance avec lui, le sublime. L’artiste est un
passeur.
C’est ce que vous nommez la « magie de l’art ».
Ce trop-plein d’affects que l’hystérique convertit dans son
corps, n’est-ce pas ce que l’artiste sublime dans le corps
de l’œuvre ?

MX : L’art et la psychanalyse ou la psychiatrie sont deux


mondes pour moi très parallèles. C’est-à-dire que ce que
les Grecs nomment « la catharsis », est ce moment où
l’artiste laisse son inconscient parler, pour trouver une
sorte d’apaisement, d’apaisement thérapeutique... Nous
parlions beaucoup de cette question lorsque je voyais
Louise Bourgeois à New York.

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1. Charcot et la Salpêtrière

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Charcot, Babinski, Clovis Vincent

Élisabeth ROUDINESCO

Une fois n’est pas coutume, je vais parler ici de la neu-


rologie et de ma généalogie familiale. Dès mon enfance,
j’ai été immergée dans la neurologie, puisque ma mère
Jenny Aubry, née en 1903, neurologue de formation puis
médecin des hôpitaux, avait été l’élève de Clovis Vincent,
lui-même, comme vous le savez, élève de Joseph
Babinski, lui-même élève préféré de Jean-Martin Charcot,
celui que l’on voit sur le fameux tableau d’André
Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière, en train de
retenir la femme hystérique (Blanche Wittmann) plongée
dans un sommeil hypnotique. Je suis un peu l’héritière de
ces trois générations, dont j’ai été amenée ensuite à écrire
l’histoire.
Je rappelle que le terme neurologie a été inventé par le
médecin anglais Thomas Willis (1621-1675), anatomiste
du cerveau, qui fut le premier à mettre en relation le sys-
tème cérébral et le système nerveux. Il était aussi

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Élisabeth Roudinesco

convaincu que l’hystérie était d’origine cérébrale et


qu’elle provenait d’esprits animaux logés dans le cerveau
des hommes et des femmes. Le terme de psychiatrie appa-
raîtra seulement en 1802, et cette branche de la médecine
ne cessera d’être rattachée puis détachée puis rattachée à
la neurologie.
Dans ma famille, on admirait à ce point Clovis Vincent
qu’on lui demanda d’être mon parrain. Je n’eus pas me
temps de le connaître car il mourut en 1947, trois ans
après ma naissance. Mais du point de vue généalogique,
tout cela est fort intéressant car au sein de ma famille,
entre mon père, médecin généraliste et élève de Thierry
de Martel, lui-même neurologue, élève de Charcot, et ma
mère, un clivage se produira, un très grand désaccord,
lorsque ma mère quittera la neurologie et la neuropsy-
chiatrie pour s’orienter vers la psychanalyse que mon père
récusait. J’ai donc vécu toute mon enfance partagée entre
la neurologie, quittée par ma mère et dont mon père était
le défenseur, et la psychanalyse, adoptée par ma mère,
qui d’ailleurs n’avait rien renié de la neurologie, mais qui
était rejetée par mon père, lequel la considérait comme
une « affaire d’obsédé sexuel ».
Comme vous savez, Freud fut l’élève de Charcot et se
réclama toujours de lui comme celui qui avait séparé, à
l’hôpital de la Salpêtrière, les aliénées des épileptiques
(non aliénées) et des hystériques en abandonnant l’idée
fausse que celle-ci était la simulation de vraies maladies,
pour en faire une névrose, c’est-à-dire une maladie ner-
veuse et fonctionnelle d’origine organique ayant un lien
avec le système génital. Charcot supprimait donc l’idée
de simulation et de maladie purement féminine, liée aux
excès du sexe et à la possession démoniaque. D’où l’idée
qu’il existait une hystérie masculine. Et pour la distinguer
de la simulation, il eut recours à l’hypnose : en endormant

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CHARCOT, BABINSKI, CLOVIS VINCENT

les femmes sur la scène de la Salpêtrière, il fabriquait


expérimentalement des symptômes hystériques qu’il fai-
sait disparaître, prouvant le caractère névrotique mais non
simulateur de la maladie. Il sera attaqué par Hippolyte
Bernheim, chef de file de l’école de Nancy, fondateur des
psychothérapies par suggestion, qui lui reprochait de
fabriquer des hystériques. L’affrontement portait sur deux
conceptions des médecines de l’âme.
Héritier de la tradition du magnétisme, de Mesmer à Puy-
ségur, Bernheim avait dissous l’idée irrationnelle qu’il
existait un fluide et avait inversé la position de Puységur
en annihilant l’hypnose dans la suggestion. Si Puységur
montrait qu’un sujet pouvait résister à la posture de maî-
trise du médecin, par sa parole, Bernheim avait fait d’une
clinique de la parole interactive un procédé thérapeutique.
Aussi accusait-il Charcot d’assimiler l’hypnose à une
pathologie puis de s’en servir, non pas comme une thé-
rapie, mais comme d’un outil destiné à prouver la validité
de sa classification de l’hystérie, hors de la neurologie.
On connaît la suite, je la résume : constatant que les deux
avaient raison, Freud abandonna l’hypnose sans passer
par la suggestion. Il adopta la catharsis (élimination des
passions par la purgation) puis appela psycho-analyse, du
nom que lui avait donné son ami Josef Breuer, une nou-
velle thérapie par la parole, détachée du regard. Et il
emprunta à Charcot sa conceptualité de l’hystérie.
Il y a donc deux Charcot : le neurologue, détenteur de la
première chaire de neurologie au monde, celui qui a mis
en place la discipline et décrit la fameuse et terrifiante
maladie qui porte son nom (sclérose latérale amyotro-
phique), à ce jour incurable. Et puis l’autre, que ses
contemporains considéraient comme très peu scienti-
fique : celui de l’hystérie. On disait que l’hystérie était la
part nocturne du César de la Salpêtrière, son côté littéraire

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Élisabeth Roudinesco

et artistique puisqu’il s’était attelé à démontrer que l’hys-


térie était présente dans les œuvres d’art du passé : et que,
au fond, les hystérique étaient des possédées et jamais des
menteuses. Il défiait ainsi la positivité de son époque par
un intérêt pour ce qui était considéré comme irrationnel.
Et ce fut son meilleur élève, Babinski, qui démantela, en
1901, huit ans après sa mort, cet héritage de l’hystérie
dont Freud s’était emparé en abandonnant lui-même la
neurologie. Ce démantèlement lui permit d’aller plus loin
dans la fondation de la neurologie moderne comme si,
pour avancer d’un côté, il fallait détruire de l’autre,
comme si l’un et l’autre domaine, celui de la neurologie
et celui de la médecine des névroses, ne pouvaient être
compatibles. L’acharnement que mit Babinski à détruire,
en partie, l’héritage de son maître était assez rationnel :
il s’agissait pour lui de délimiter un nouveau domaine,
celui de la sémiologie lésionnelle et donc laisser aux psy-
chiatres le soin de s’occuper de l’hystérie qu’il rebaptisera
pithiatisme (simulation). Et pourtant cet homme si
rationnel, auquel on doit le fameux signe du réflexe
inverse du gros orteil permettant de déceler une lésion de
la voie pyramidale, était aussi un être étrange, atteint de
différents symptômes, dont la « maladie du doute »,
comme on disait à l’époque, une sorte de paranoïa avec
compulsion obsessionnelle, qui lui aurait valu,
aujourd’hui, un diagnostic de maladie mentale : raison-
neur et redresseur de torts. Joseph et son frère, Henri,
célibataires, formaient un couple indissociable. Henri,
ingénieur des Mines, chercheur d’or et de diamants, fin
gastronome, auteur – sous le pseudonyme d’Ali-Bab –
d’un ouvrage réputé de gastronomie, partageait la vie de
Joseph et s’occupait de tout : « Hyperscrupuleux, perfec-
tionniste, sourcilleux, exigeant, minutieux, méticuleux,
consciencieux à l’excès », écrit son biographe, « Babinski,

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CHARCOT, BABINSKI, CLOVIS VINCENT

sujet à de permanentes compulsions de vérification, remet


son ouvrage cent fois sur le métier, inlassablement, qu’il
s’agisse de l’examen du malade, de la recherche d’un seul
et même signe, ou de la rédaction d’une communication. »
Je n’insisterai pas sur la difficulté qu’il avait à écrire ses
communications [...] Il pouvait rester des heures sur un
même malade sans prononcer un mot. Il appréhendait de
prendre la parole, il parlait lentement, de façon un peu
hachée, signait lui-même, après l’avoir longuement relue
et éventuellement retouchée, la banale ordonnance qu’il
venait de dicter à son externe, retéléphonait le soir au
confrère qui l’avait appelé en consultation afin de préciser
quelques détails de la symptomatologie du malade ou de
vérifier une fois de plus l’ordonnance qu’il avait rédigée.
« Il eut toujours la phobie de la posologie, ce qui l’ame-
nait à vérifier constamment ses prescriptions sur des
formulaires. »
On pourrait aussi pointer chez lui une certaine noso-
phobie : il avait horreur d’examiner des parkinsoniens ;
son père avait eu une maladie de Parkinson et Babinski
redoutait d’en être également frappé, ce qui, malheureu-
sement, arriva. Dans une lettre de 1918, il explique que
son démantèlement de l’hystérie n’avait peut-être pas
comme cause seulement la rationalité scientifique. Il
redoutait que la science fût capable de produire le pire
mais il voyait aussi dans l’hystérie quelque chose d’incon-
trôlable, de démoniaque, échappant à la science et dont il
avait peur. On retrouve là le leitmotiv de toute la produc-
tion scientifique babinskienne : séparer l’hystérie de
l’organique, le Vrai du Faux, le Bien du Mal : « Dans les
circonstances présentes, disait-il, au milieu de tant d’évé-
nements tragiques, il est permis de se demander si la
Science mérite d’être l’objet d’un culte. Les plus admira-
bles créations de l’esprit humain ont eu, contre toute

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Élisabeth Roudinesco

attente, pour effet principal, la destruction et le massacre ;


avec un peu de pessimisme, on peut maudire le savoir et
craindre qu’un jour quelque découverte ait pour consé-
quence l’anéantissement de l’humanité. J’espère cepen-
dant que les puissances du Bien finiront par l’emporter
sur celles du Mal et que le travail, secondé par la Charité,
parviendra à tarir les sources de larmes trop abondantes
aujourd’hui. »
Et c’est la raison pour laquelle, au-delà de son idée fixe
de débusquer sans cesse l’hystérie ou la simulation der-
rière toute manifestation pathologique, Babinski était fas-
ciné par les phénomènes de télépathie et de médiumnité
au point de vouloir les éradiquer.
Quant au fameux Clovis Vincent, tant admiré dans ma
famille, il devint au lendemain de la Première Guerre
mondiale l’un des grands spécialistes de la neurochirurgie.
Il se rendit aux États-Unis pour s’informer des méthodes
du grand pionnier de la chirurgie du cerveau, le professeur
Harvey Cushing. Il importa ses techniques et devint
bientôt un spécialiste unanimement reconnu de l’exérèse
des tumeurs hypophysaires et autres méningiomes. Sa
dextérité lui valut l’admiration de Cushing, ce qui lui
permit de créer en 1933 le Centre neurochirurgical de La
Pitié-Salpêtrière, puis de devenir le titulaire de la première
chaire de neurochirurgie créée à la Faculté de médecine
en 1939.
Mais cela ne doit pas faire oublier l’autre aspect de sa
personnalité qui était bien connue et qui fut mise en évi-
dence par les historiens et notamment, récemment, par
Jean-Yves Le Naour, dans un livre intitulé Les soldats de
la honte (Perrin, 2011). Mobilisé en 1914, il devint
comme mon père brancardier de combat. Et il n’hésita
pas, tout en soignant des soldats français, à mettre en pra-
tique ses théories aberrantes de la simulation, afin de

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CHARCOT, BABINSKI, CLOVIS VINCENT

dépister les fraudeurs, grâce à des chocs électriques qui


avait, dit-on, le mérite de séparer les simulateurs des
combattants réellement traumatisés, ce qui lui valut les
félicitations de l’État-Major mais aussi les protestations
de certains troupiers qui aboutiront à son renvoi à Tours
dans un hôpital de l’arrière. On appelait cela la méthode
du « torpillage », dont le soldat Baptiste Deschamps fit
les frais. Il s’agissait, pour Vincent, de retourner un mal-
heureux combattant comme une torpille pour le faire
retourner au front. Renvoyé à l’arrière, Vincent voulut
peaufiner sa méthode. Les Tourangeaux du centre-ville se
plaignaient des hurlements des « torpillés ». Pourquoi tor-
turer ainsi nos poilus ?
Le 27 mai 1916, Baptiste Deschamps gravement handi-
capé depuis septembre 1914 et maintes fois électrisé,
refusa formellement le traitement du Dr Vincent. « Tu
n’as pas d’ordre à me donner, je ferai ce que je veux »,
répondit ce dernier en accusant « son » malade de lâche
et de simulateur. Il saisit alors ses torpilles pour adminis-
trer sa fée électricité sur courant galvanique. Le zouave
lui décocha soudain une série de coups de poing ; le
médecin rossa alors de coups son patient tout en le main-
tenant sous ses genoux par souci d’efficacité. Baptiste
Deschamps fut déféré en Conseil de guerre. La presse
s’empara du sujet, on découvrit les méthodes thérapeuti-
ques du bon docteur Vincent et commence alors ce qui
fut dénommé « l’affaire Dreyfus de la médecine mili-
taire ». Deschamps risquait la peine mort. Il sera
condamné à six mois de prison avec sursis. Il faut voir là
l’émergence d’un nouveau droit, celui du soldat blessé « à
disposer de son pauvre corps » : un des épisodes de
l’irruption de l’irrationnel dans ce qui a pourtant été pré-
sentée comme une histoire auréolée de gloire, celle du
médecin, aujourd’hui contredite par les chercheurs.

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Élisabeth Roudinesco

L’histoire du patient fait irruption ainsi au sein d’une his-


toriographie qui n’est plus dominée par celle univoque de
la science en progrès et de ses héros sans peur et sans
reproche.
Rappelons qu’à Vienne, quand eut lieu en 1920 le grand
procès au cours duquel le psychiatre Julius Wagner Jau-
regg (qui sera prix Nobel de médecine en 1927 pour
l’invention de la malariathérapie), fut accusé d’avoir uti-
lisé les mêmes traitements électrique pour dépister les
simulateurs imaginaires, Freud, appelé comme témoin par
le tribunal ne l’accabla pas, mais prononça un violent
réquisitoire contre ces méthodes de dépistage rappelant
que l’éthique médicale interdisait ce genre de pratique et
il ajouta : « Tous les névrosés, dit-il, sont des simulateurs
puisqu’ils simulent sans le savoir et que c’est bien cela
leur maladie. »
Héritier de Charcot, et très attaché à la science la plus
évoluée de son temps, Freud chercha en 1995, en rédi-
geant Esquisse d’une psychologie scientifique (exhumé en
1950) alors qu’il était neurologue de formation à faire de
la psychologie une science naturelle. Aussi posa-t-il un
certain nombre de corrélations entre les structures céré-
brales et l’appareil psychique en tentant de représenter les
processus psychiques comme autant d’états quantitative-
ment déterminés par des particules matérielles ou neu-
rones. Son ambition était de ramener à un modèle
neurophysiologique l’ensemble du fonctionnement psy-
chique normal ou pathologique : le désir, les états hallu-
cinatoires, les fonctions du moi, le mécanisme du rêve,
etc.
Ce besoin de neurologiser l’appareil psychique et de fabri-
quer une « mythologie cérébrale » empêchait Freud
d’avancer. Il en prit conscience et renonça à ce projet pour
construire une théorie purement psychique de l’inconscient.

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CHARCOT, BABINSKI, CLOVIS VINCENT

Pourtant, même si en 1915, dans sa métapsychologie, il


affirme que « toutes les tentatives pour deviner une locali-
sation des processus psychiques et tous les efforts pour
penser les représentations comme emmagasinées dans les
cellules nerveuses ont radicalement échoué », il n’abandon-
nera jamais l’idée qu’une telle localisation puisse un jour
être démontrée : « Les faiblesses de notre description du
psychisme, écrit-il encore en 1920, dans Au-delà du prin-
cipe de plaisir, disparaîtraient sans doute si nous étions déjà
en mesure de remplacer les termes psychologiques par des
termes de physiologie ou de chimie. »
Quand il passa de cette mythologie cérébrale à une
approche psychique de l’inconscient, Freud fit l’expé-
rience d’une première modalité de l’irrationnel au contact
de Wilhelm Fliess, médecin berlinois, qui exerça sur lui
une emprise incontestable en brassant les thèses les plus
folles de son temps. Cette confrontation, qui se solda par
une rupture violente entre les deux hommes, fut à l’ori-
gine de la naissance de la psychanalyse. Un quart de siècle
plus tard, alors que sa doctrine commençait à se figer,
Freud s’en échappa en faisant semblant de s’égarer dans
les sciences occultes. Ce fut l’étrange aventure de la télé-
pathie ou transmission de pensée à distance.
Bien qu’il eût en horreur la « marée noire de l’occul-
tisme », il demeurait fasciné par les phénomènes relevant
de l’étrange et de l’inexplicable. Et c’est pourquoi il y
revenait périodiquement. Il expliquait son intérêt pour la
télépathie en invoquant le fait que la psychanalyse et
l’occultisme avaient toutes deux subi de la part des repré-
sentants du discours scientifique un traitement dédai-
gneux. Or, le progrès des sciences – découverte du radium
et de la relativité – pouvait, selon lui, avoir une double
conséquence : rendre pensable ce que la science anté-
rieure rejetait dans l’occulte et susciter de nouvelles forces

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Élisabeth Roudinesco

obscurantistes. Freud s’intéressait donc à ces phénomènes


pour bien montrer que la psychanalyse n’était une aven-
ture de la rationalité moderne que parce qu’elle avait su
nommer, pour s’en extraire, la part obscure de l’humain,
sans céder à l’irrationalisme.
Pour terminer, je voudrais maintenant dire mon septi-
cisme envers toute tentative d’annexer, sous la dénomi-
nation de neurosciences, tout le domaine du savoir sur
l’homme comme si l’étude des fonctions cérébrales pou-
vait tout expliquer, y compris la création artistique,
l’invention langagière, la sexualité, le droit, l’architecture,
etc. Il y a, dans cette prétention à la maîtrise, quelque
chose qui relève de l’irrationnel. Et dans la dénomination
même, puisqu’on a réussi, au nom de ce rêve de domina-
tion, à ajouter à toutes les disciplines existantes le préfixe
neuro : cela n’a rien de scientifique. On dirait une nou-
velle mythologie cérébrale : neurolinguistique, neuropsy-
chologie, neuropsychanalyse, neurophilosophie. Au point
que demain on peut imaginer une nouvelle floraison de
termes : neurohistoire, neurolittérature, neuroanthropo-
logie, etc.
Cette extension s’explique du fait de l’immense progrès
accompli par la médecine depuis plus d’un siècle. Je vous
ai parlé ici de Charcot et de ses successeurs, mais, en
évoquant leur destin, il faut aussi se rappeler qu’ils vécu-
rent à une époque où la quasi-totalité des maladies étaient
incurables. Aujourd’hui les choses se sont inversées. Et
si l’on se place du point de vue du sujet, c’est-à-dire de
vous et moi, ce qu’on tolère de moins en moins c’est
justement l’incurabilité qui, à la jonction du XIXe et du
XXe siècle, était la norme et qui ne l’est plus aujourd’hui.
De nos jours, c’est l’incurabilité qui est vécue comme une
anomalie, alors qu’autrefois c’était le contraire : la maladie
était un destin qui conduisait à la mort, aujourd’hui, elle

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CHARCOT, BABINSKI, CLOVIS VINCENT

ne l’est plus puisque la science médicale tend à retarder le


moment de la mort en essayant de toujours rendre curable
ce qui ne l’était pas au point d’avoir inventé deux termes
terribles, chronicisation et rémission : l’entre la vie et la
mort, voire l’entre deux morts, puisque dans l’un et l’autre
cas, il y a le « ce n’est jamais fini ». Mais en même temps
c’est « ce n’est jamais fini » qui est devenu la norme. Le
monde n’est plus partagé entre les bien-portants et les
malades mais, à partir d’un certain âge, entre les chroni-
ques, avec ou sans rechutes, et ceux qui n’ont encore rien
eu mais pour lesquels cela ne saurait tarder.
D’une manière générale, dans le domaine des médecines
de l’âme, les progrès en matière de guérison, d’efficacité
et de résultats ont été beaucoup moins importants au
XXe siècle que dans celui de la médecine organique. Force
est de constater en effet que le savoir psychiatrique n’a
su venir à bout ni de la folie, ni des souffrances psychi-
ques. Certes, l’alliance des traitements chimiques et des
thérapies par la parole de longue durée a permis de mettre
fin à l’asile. Mais aucun des résultats obtenus ne peut être
comparé à ce qui s’est passé du côté de la médecine scien-
tifique. En cinquante années, après 1945, les progrès de
celle-ci ont été stupéfiants grâce à des politiques de santé
publiques fondées sur la prévention, lesquelles ont permis
de guérir, voire de soigner avec bonheur, les grandes
maladies organiques : cancer, diabète, affections cardio-
vasculaires, vieillissement, etc.
Ces résultats prouvent d’ailleurs que les affections de
l’âme ne sont en rien comparables à de telles maladies
puisqu’elles font partie intrinsèquement de la condition
humaine.
Autrement dit, le décalage entre les progrès de la méde-
cine scientifique et le peu de résultats obtenus par les
différentes approches du psychisme s’est à ce point creusé

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Élisabeth Roudinesco

durant la deuxième moitié du XXe siècle que les tenants de


l’organicité ont fini par imposer l’idée que l’on devait
traiter de la même manière le corps et l’esprit afin de
mieux naturaliser ce dernier et de mettre fin ainsi à
l’exception humaine en s’appuyant sur les expériences
menées sur les animaux. Une nouvelle révolution a donc
vu le jour au seuil du XXIe siècle, consistant à réduire
l’homme à ses comportements et à traiter toutes les souf-
frances psychiques comme des maladies cérébrales. En
conséquence, la psychiatrie est devenue, pour sa partie
clinique, une branche de la neurologie et donc des neu-
rosciences, pour sa partie sociale un système de surveil-
lance de la dangerosité et, enfin, pour son approche
subjective, un discours fondé sur l’évaluation des
conduites.
Dans cette perspective, on ne parlera plus que de neu-
rones, de gènes ou de déficience cérébrale. Et, de même,
au lieu de classer des maladies mentales, on définira des
comportements à risque : suicide, toxicomanie, addiction,
dépression, violence, délinquance, etc.
Pour résumer, on dira donc que les progrès de la médecine
moderne ont eu pour effet néfaste d’étendre les catégories
de la norme et de la pathologie à des comportements
sociaux qui ne relèvent en rien d’une quelconque maladie
mais d’une volonté de normaliser les consciences. Ainsi
sont nées les dérives d’un hygiénisme d’État qui a
consisté, au-delà des nécessaires politiques de santé
publique, à médicaliser tous les actes de notre existence :
les passions, le sexe, la pensée, l’alimentation, les
manières de vivre. D’où la naissance d’un esprit sécuri-
taire, nouvelle modalité de l’irrationnel, visant à faire du
sujet le responsable de ses maladies et des dommages
qu’elles causent à la société. Désormais, le mal ne viendra
plus ni des dieux ni de la nature au sens classique mais

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CHARCOT, BABINSKI, CLOVIS VINCENT

de conduites humaines jugées désordonnées ou fautives.


L’homme est irrationnel certes mais pour venir à bout de
son irrationalité on prend le risque de favoriser une idéo-
logie irrationnelle.
Ce progrès a eu pour conséquence, à l’échelle mondiale,
non seulement de favoriser un divorce entre l’approche
du corps et celle de l’âme, mais encore d’induire des iné-
galités entre la médecine des pauvres et celle des riches.
Quand le spécialiste des pays riches se fonde sur la science
pour appliquer à son patient des thérapeutiques imperson-
nelles, celui-ci se sent contraint, pour soigner son âme,
d’avoir recours soit à des médecines dites alternatives sans
efficacité, soit à une multitude de psychothérapies souvent
peu sérieuses. Au contraire, dans les pays pauvres, où la
médecine scientifique n’est pas dominante, les thérapeu-
tiques traditionnelles s’occupent de l’âme en prétendant
guérir le corps. Ainsi, plus la médecine est riche en résul-
tats face à la maladie, plus elle s’appauvrit dans sa relation
au sujet. Mais, plus elle est inefficace sur le plan orga-
nique et plus elle est bénéfique pour l’âme du sujet dont
le corps est abandonné à la mort.
En désertant ainsi la subjectivité, la médecine scientifique
des pays riches a donc livré les patients à des thérapeu-
tiques de plus en plus magiques et auto-satisfaisantes. Les
idéologues du bonheur ont alors proliféré avec comme
slogan : « La bonne thérapie est celle qui convient au sujet
qui la choisit ». Ce qui, comme je vous l’ai dit, est une
des modalités de l’irrationnel : c’est bien parce que ça
marche, rien de plus irrationnel. Autrement dit, avec une
telle orientation, on a fini par renverser en son contraire
un processus progressiste et démocratique, qui fondait la
compréhension du psychisme sur la raison. Au lieu de
favoriser l’approche rationnelle de la psyché, telle que
Freud et ses successeurs l’avaient pensé, on a revalorisé

Folies à la Salpêtrière
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Élisabeth Roudinesco

l’illusion narcissique au point de préférer l’affect à la


conscience, le corps à l’esprit, la jouissance au désir, les
émotions à l’inconscient, le résultat à l’explication, en
bref l’instinct à la pensée.
En conséquence, la quête de l’estime de soi et du déve-
loppement personnel est devenue l’un des enjeux majeurs
de cette culture du narcissisme de la fin du XXe siècle, qui
caractérise les classes moyennes des sociétés occiden-
tales. La santé ne se définit donc plus comme le « silence
des organes » – absence de maladie ou d’infirmité – mais
comme un état de bien-être physique, social et mental qui
aurait pour horizon fantasmatique l’accès à l’immortalité.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer les modalités de
la transformation intervenue dans la psychanalyse à partir
des années 1990. Comment peut-elle en effet subsister
telle quelle dans un monde centré sur la volonté étatique
de contrôler le psychisme et de ne saisir le sujet que par
sa dangerosité, sa composition chimique, son animalité
ou ses conduites ? Car, dans cette perspective, la psycha-
nalyse, comme thérapeutique de l’âme, n’a pas grand
chose à offrir : elle ne guérit pas, elle remanie la relation
du sujet à son entourage, elle n’a pas de progrès à faire
valoir au sens où la médecine le fait, puisqu’elle n’est pas
une science. Autrement dit, aucune médecine de l’âme,
rationnellement fondée, ne peut offrir autre chose que de
permettre à un sujet d’interroger sa relation au monde, ses
angoisses, son histoire, les déterminismes qui pèsent sur
lui. Un progrès oui, une assurance de mieux se
comprendre certes, mais rien qui ressemble à ce que lui
propose la médecine scientifique, laquelle guérit le corps
mais reste impuissante sur l’angoisse, le désir de mort, la
destruction, la part sombre qui définit l’irrationnel
humain.

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Jean-Martin Charcot (1825-1893) :
histoire documentée d’un itinéraire

Alain LELLOUCH 1

Ce travail porte témoignage d’une double commémora-


tion, celle la 120e année de la mort de Jean-Martin Charcot
(1825-1893) et celle des six cents ans (1613) de la créa-
tion de l’Hôpital Général et de l’Hospice de la Vieillesse-
Femmes, là où justement Charcot exerça comme médecin
chef de service, de 1862 à sa mort, en 1893. Cet article
fait suite à la présentation orale donnée à Merida
(Yukatan, Mexique), le 3 octobre 2013, dans le cadre de
la VIIe réunion internationale de la Société Internationale
d’Histoire de la Médecine (SIHM) puis à sa publication
dans Vesalius 2, le journal officiel de la SIHM.
Au-delà des clichés plaqués sur le « monstre sacré » que
fut Charcot, cette nouvelle recherche veut approfondir
notre précédent travail. Par l’itinéraire qu’elle met en
exergue, elle servira d’introduction au thème général de
ce volume dédié à Charcot, Freud, Lacan et l’Hystérie.

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Alain Lellouch

Grand public et médecins d’aujourd’hui associent à


Charcot l’image exclusive d’un neuro-psychiatre presti-
gieux. Après la création de la première chaire mondiale
de Clinique des maladies nerveuses (1882) à la Salpê-
trière, la notoriété de Charcot était telle que Freud voulut
être son stagiaire, en 1885-1886. On évoque encore les
travaux sur l’hystérie ou les séances d’hypnose, faisant
accourir à la Salpêtrière, le Tout-Paris des lettres, des arts
et du spectacle. En rester à ces clichés revient à mécon-
naître totalement l’itinéraire personnel et professionnel
antérieur d’un homme dont les travaux sur l’hystérie ne
furent qu’un aboutissement. C’est cette trajectoire qu’il
va falloir ici nous attacher à faire émerger.

Sources 1-4

Pour évaluer l’itinéraire de Charcot, les multi-facettes de


l’homme, la nouveauté de sa méthode et l’ampleur de ses
découvertes, l’investigation des onze volumes de ses
Œuvres Complètes 3 ne suffit pas. Il faut recourir à d’autres
sources imprimées et manuscrites. La liste ci-dessous énu-
mère ces autres sources imprimées prises en compte que
sont :
– Les Leçons de Charcot, avec leurs différentes
rééditions3,
– Les Comptes rendus et mémoires présentés devant la
Société de Biologie,
– Les Exposés de titres et travaux successifs 4,
– Enfin, les Thèses et travaux inspirés aux élèves 5.
Le matériel d’archives 6 de la bibliothèque Charcot inclut
594 Observations inédites dont 379 Cas (63,80 %) investi-
guées chez les plus de 60 ans et ainsi réparties : pathologies
articulaires : 44/112 ; respiratoires : 82/100 ; cardio-vascu-
laires : 42/55 ; neurologiques (dont neuro-vasculaires) :

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42
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

135/198 ; cancers : 51/108 ; abdominales : 19/22 ; cuta-


nées : 6/6 ; enfin, Varia/températures /Fièvres : 2/13.

Un itinéraire hors du commun 7

Comme l’a écrit la psychiatre Gladys Swain 8, « une étude


chronologique fine » est « la clef de toute avancée dans
la compréhension », nous ajouterons, dynamique de
l’homme et de son œuvre.
Quand Charcot passe, le 13 novembre 1861, du Bureau
central d’administration de l’Assistance Publique de Paris
à l’Hospice de la Vieillesse-Femmes, il a 36 ans. À
l’opposé des autres médecins hospitaliers, attirés par les
établissements plus prestigieux du centre de Paris, Charcot
exerce toujours à la Vieillesse-Femmes, quittée seulement
à son décès, en 1893, à 68 ans. Avec Charcot, la Salpê-
trière devenait un authentique centre de soins, de recher-
ches et d’enseignement, au rayonnement international.
Pendant près de 21 ans, il y travailla avec acharnement,
y enseigna avec passion et y fit ses découvertes. En début
de carrière, il œuvre avec son alter ego, Alfred Vulpian :
les deux amis, nommés en même temps interne des hôpi-
taux de Paris (1848), passent leur 4e année d’internat
(1852) à la Vieillesse-Femmes. En 1856-1857 puis, en
1860, Charcot et Vulpian sont nommés Médecins des
Hôpitaux de Paris et agrégés. Le 1er janvier 1862, tous
deux deviennent chefs de service à la Salpêtrière. Mais
Vulpian n’y demeure que 7 ans (1869) tandis que Charcot
y reste jusqu’à sa mort (1893).
Dans le vocabulaire des spécialités d’aujourd’hui, Charcot
fut, tour à tour, « rhumatologue » (1853), « interniste »
(1858-1869), « gériatre » (1866-1869) 9, « anatomo-
pathologiste » et notamment « neuro-pathologiste »
(1870-1880), enfin « psychiatre » (1881-1892). Un tel

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43
Alain Lellouch

tronçonnage reste trop schématique. Il résulte pourtant


d’une étude attentive de la vie de Charcot et de son
œuvre, selon les sources plus haut détaillées.
Charcot fut plus qu’un talentueux clinicien d’hôpital et de
ville. Chercheur créatif, il fit nombre de découvertes. Il
fut aussi un artiste doué 10, dessinateur et caricaturiste.
Dans la Bibliothèque Charcot de la Salpêtrière10, on
retrouve ses portraits : « le Dandy », « le Bohême » ou
« le Novice ». Charcot fut encore enseignant hors pair,
polyglotte, grand voyageur passionné de musées, d’églises
et de civilisations passées. Il publia sur l’histoire de l’art 11
et celle de la médecine 12.
Charcot s’intéressa encore à la psychologie, à l’hystérie 13
et à l’hypnose13, à la démonologie, au fantastique, au som-
nambulisme, au dédoublement de la personnalité et autres
phénomènes paranormaux13. Sa dernière publication
(1892) s’intitule : « The Faith healing » (la Foi qui
guérit) 14.

L’homme Charcot4-6

L’itinéraire tracé, tentons maintenant d’appréhender la


psychologie de l’homme. Les témoignages des contem-
porains sont d’intérêt limité : ils ne concernent qu’un
Charcot à l’apogée de sa gloire, méconnaissant ainsi le
jeune médecin pour lequel on ne dispose pas de docu-
ments ; de plus, les contemporains ne sont jamais neutres,
qu’ils s’agisse d’élèves trop laudateurs (Brissaud, Debove,
Guillain, Meige et même Freud) ou de contempteurs peu
bienveillants (le médecin suédois Axel Munthe ou les
frères Goncourt) 15.
Parmi les témoignants, Léon Daudet nous a paru plus
digne de foi : proche de la famille, il était régulièrement
convié aux réceptions données 217 boulevard St.

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44
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

Germain. Il connaissait de près Charcot : fin observateur,


Daudet sut bien percevoir quelques traits cachés de la
personnalité de celui qu’il nommait le César de la
Faculté. Dans Souvenirs des milieux littéraires, politi-
ques, artistiques et médicaux de 1888 à 1905 16, il écrivait :

« Charcot... de petite taille... avait un


corps trapu, un cou de taureau, un front
bas, de larges joues, une bouche à l’arc
méditatif et dur. Il était... rasé avec des
cheveux plats rejetés en arrière. Il avait la
rectitude du visage d’un Bonaparte
replet... Il marchait lourdement. La voix
était impérieuse... L’arc de la bouche iro-
nique et tendre s’inclinait plus à droite
qu’à gauche, comme il arrive aux désa-
busés. On aurait cru qu’il venait de boire
un liquide amer et magique. L’amertume
était pour la vie courante inadéquate à
quelque grand rêve ambitieux intérieur.
La magie était par l’imagination sans
cesse en mouvement... »

Dans Les Œuvres et les hommes, le professeur Charcot


ou le Césarisme de la Faculté 17, Daudet remarquait :

« Il avait au tournant de la soixantaine, un


beau visage dur... L’œil fortement braqué
passait de la flamme observante à la
lumière raisonnante avec des ondes de
soupçon intercalaire... Le professeur
Charcot... avait ce masque encyclopédique
qui... fascine les humains... J’ai entendu
des femmes, jeunes et charmantes dire de
lui... Oh comme il est beau... Par-dessus
tout, il était timide, et même autant
qu’on pouvait en juger, d’une timidité
maladive... »

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

45
Alain Lellouch

Et Daudet d’ajouter :

« ... Je n’ai jamais connu d’homme plus


autoritaire... Il ne supportait pas la contra-
diction... Son besoin de domination faisait
qu’il était entouré de médiocres... Il était
généreux... et recevait avec magnificence ».

Pour tenter de décrypter cette personnalité, j’avais, dans


deux travaux déjà publiés 18, 19, fait procéder à une double
analyse, grapho et morpho-psychologique de l’homme. Il
fut mis à la disposition de deux experts qualifiés (Claude
Villard et Louis Corman) divers matériaux d’archives
concernant Charcot, à différents âges de sa vie : photo-
copie d’une observation (1862), écrite de sa main, fac
simile de deux lettres (1865, 1890) et d’une ordonnance
autographe (1874) pour l’analyse graphologique et
diverses photographies (datées : 1850, 1863, 1872 et
1890) d’un Charcot âgé respectivement de 25, 38, 57 et
65 ans, pour l’étude morpho-psychologique du visage.
Signalons la bonne concordance observée entre le témoi-
gnage de L. Daudet et les résultats de ces études psycho-
logiques. Elles révélaient six traits principaux de
personnalité : 1. L’étendue du champ de conscience ; 2.
La timidité et l’introversion rendant la communication
malaisée avec autrui ; 3. Le refoulement pulsionnel ; 4.
La pression d’un riche imaginaire ; 5. Quelques éléments
obsessionnels et paranoïdes ; 6. Enfin, une activité pro-
fessionnelle débordante avec acharnement au travail intel-
lectuel, rendant compte de l’ampleur de l’œuvre
accomplie. Ces traits nous serviront de grille de lecture
pour mieux comprendre la démarche du savant et la créa-
tivité du médecin, découvreur de nombreuses maladies.

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46
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

La méthode Charcot 20

C’est un truisme que d’écrire que Charcot fut l’un des


plus illustres représentants français de la méthode ana-
tomo-clinique. Cette assertion mérite pourtant d’être
nuancée. Elle reste vraie si l’on entend que Charcot visait,
dans sa démarche médicale, à mettre systématiquement
en corrélation signes d’examen clinique (recueillis du
vivant du malade) et lésions anatomiques (de nécropsie).
Élevé dans le moule de la tradition anatomo-clinique pari-
sienne du premier tiers du XIXe siècle, Charcot vit ses maî-
tres (Requin, Piorry, Rayer) pratiquer une médecine
d’hôpital ou d’hospice, à la française, bien différente de
la médecine de laboratoire ou de microscope, telle qu’elle
s’élaborait outre-Rhin, dans la 2e moitié du XIXe siècle. Il
serait pourtant inexact d’assimiler la démarche scienti-
fique novatrice de Charcot à la seule tradition anatomo-
clinique 21 de l’École de Paris prônée, au début du
XIXe siècle, par Corvisart, Bayle et Laennec. Sur la base
des sources déjà décrites et à partir de l’analyse des obser-
vations gériatriques du fonds Charcot, on a repéré huit
approches méthodologiques20 caractérisant sa démarche
anatomo-clinique rénovée.
Les observations longitudinales de gériatrie sont l’outil
de base sur lequel s’appuya Charcot. L’analyse du fonds
d’archives permet de constater la méticulosité avec
laquelle il analysait la symptomatologie de l’épisode cli-
nique initial pour lequel la vieille femme pensionnaire
était admise à l’Infirmerie de la Salpêtrière. L’évolution
était relatée chaque jour, avec soin. Dans l’observation
annotée de sa main, Charcot, consignait scrupuleusement
améliorations et aggravations, jusqu’à l’examen nécrop-
sique terminal. Ce suivi clinique systématique permettait
de voir « se dérouler, jusqu’à ses dernières limites, le

Folies à la Salpêtrière
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47
Alain Lellouch

processus pathologique ». Mieux que quiconque, Charcot


(et aussi son alter ego, Vulpian) surent tirer parti des avan-
tages que comportait, pour le médecin d’hospice, le séjour
permanent en institution. L’observation au long cours
faite dans ce « musée pathologique vivant » de la Vieil-
lesse-Femmes permettait de reconstituer toute l’histoire
pathologique. Quand on examine en détail les observa-
tions gériatriques, on remarque, aussi, en plus des écrits
du médecin, les dessins de l’artiste : Charcot crayonnait
ou figurait à l’encre, en noir ou en couleurs, les déforma-
tions cliniques de ses malades. Il dessinait les lésions ana-
tomiques d’autopsie, en les légendant avec soin. Ces
schémas macroscopiques post-mortem de cerveaux (ou
d’autres viscères), étaient parfois complétées de dessins
visualisant les observations faites au microscope. Sept
autres éléments caractéristiques de la démarche de
Charcot : 1. l’importance donnée au « regard » médical 22 ;
2. à l’instrumentation clinique (thermométrie rectale, mar-
teau à réflexe, fond d’œil)22 ; 3. au microscope22 ; 4. à
quelques examens simples de laboratoire ; 5. aux données
comparées de pathologie vétérinaire ; 6. aux mécanismes
physio-pathologiques et aux classifications nosographi-
ques ; 7. enfin, à l’exploitation méthodique des sources
documentaires (Charcot lisait facilement la littérature
médicale allemande et anglaise).
Pour mieux faire comprendre la méthode Charcot, utili-
sons la métaphore de l’enquête policière systématique.
Tout comme l’inspecteur ou le médecin légiste, Charcot
eut à résoudre plusieurs énigmes. À partir de la victime
(cadavre), il remontait au criminel agresseur (maladie
causale). Charcot procédait à une enquête méticuleuse,
fouillant dans le passé (antécédents) de la victime,
s’enquérant d’indices (symptômes) laissés de son vivant.
Grâce à l’inspection du cadavre (nécropsie), il recherchait

Folies à la Salpêtrière
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48
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

les empreintes (lésions) abandonnées par le criminel sur


le corps de sa victime. Comme le commissaire, il s’aidait
des données complémentaires du microscope et du labo-
ratoire, pour préciser les circonstances de la mort. Il
recourait aux documents d’archives (sources documen-
taires) décrivant des agressions analogues commises par
le même criminel sur d’autres victimes. Parfois, il recons-
tituait le crime (expérimentation). Cette investigation
policière méthodique permit à Charcot de dresser le por-
trait robot du criminel (sémiologie) pour l’identifier (dia-
gnostic) et le classer, en l’étiquetant (nosographie). Étape
ultime : il fallait reconnaître le criminel en apportant la
preuve de sa responsabilité dans l’agression commise
(étiologie, physio-pathologie, pathogénie). Cette méthode
fut très opérante dans les pathologies protéiformes
(embolie pulmonaire, goitre exophtalmique, scléroses en
plaques et latérale amyotrophique)... À propos de cette
dernière affection, Charcot décrivait bien la démarche
anatomo-clinique21 qu’il sut mettre en œuvre :

« Il s’est agi, à l’origine, d’observations


recueillies surtout du point de vue de l’ana-
tomie pathologique. Les symptômes néan-
moins avaient presque toujours été relevés
avec quelque soin. Aussi, à un moment
donné, devint-il possible, en comparant ces
observations diverses, de saisir un certain
nombre de traits fondamentaux qui nous
ont permis plus tard de reconnaître l’affec-
tion pendant la vie ».

Charcot, investigateur de talent sut manier avec bonheur


cette méthode anatomo-clinique rénovée : on lui doit ses
plus belles découvertes...

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49
Alain Lellouch

Charcot découvreur de maladies 23

Pour mesurer la créativité de Charcot, comparons les


connaissances médicales, avant et après lui. Avant
Charcot, on confondait « rhumatismes chroniques et gout-
teux », « paralysie agitante » (maladie de Parkinson),
tremblements et mouvements anormaux, d’origine sénile
ou dus à la sclérose en plaques. Hémorragie et ramollis-
sement du cerveau étaient désignés d’un même terme :
« apoplexie ». Les médecins ignoraient la claudication
intermittente, pourtant décrite, dès 1831, chez le cheval,
par les frères vétérinaires Bouley. Après Charcot, on dis-
tinguera « rhumatisme articulaire chronique progressif » 24
et goutte, « paralysie agitante » 25 et tremblements de la
sclérose en plaques23, de l’âge 26, ou de la chorée 27. En
médecine interne et gériatrie 28, Charcot excella pour
décrire les lésions et mécanismes des processus vascu-
laires : « obturation » aiguë de l’artère pulmonaire avec
mort, par migration embolique d’un caillot à point
de départ veineux 29 ; claudication intermittente, chez
l’homme, par ischémie artérielle chronique 30 ; consé-
quences de l’« altération sénile des artères » 31 : gangrènes
des extrémités 32 et migration de caillots artériels. En
France, Charcot fit connaître la maladie décrite par
Basedow, en Allemagne et Graves, en Angleterre et l’épi-
lepsie localisée de Jackson. Parmi ses autres contributions
et celles de ses élèves, citons encore : les tuberculoses et
pneumonies des vieillards 33, les cristaux de Charcot-
Leyden du crachat de l’asthmatique, les cirrhoses hyper-
trophiques du foie 34, les lésions rénales du mal de
Bright 35. Charcot introduisit en France l’usage de la prise
de température et ses Leçons de thermométrie 36, inspirés
du médecin allemand Wünderlich, permirent de mieux

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50
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

caractériser les « fièvres intermittentes symptomatiques


des vieillards » d’origine biliaire 37 ou urinaire.
Dans la pathologie neurologique, Charcot distingua
l’hémorragie 38 du ramollissement ischémique du cer-
veau 39. Il isola encore parmi les myélites chroniques, la
sclérose latérale amyotrophique et reclassa les amyotro-
phies 40. Il édifia enfin une « théorie des localisations pour
les maladies du cerveau » 41.

Charcot et l’hystérie 42 : une question de méthode

De toutes les affections polymorphes, la maladie-Protée


par excellence, celle à laquelle Charcot consacra les dix
dernières années de sa vie, fut, sans conteste, l’hystérie.
Le regain d’actualité de cette pathologie à la fin du
XIXe siècle, le fort intérêt que témoignèrent aux jeunes
femmes hystériques de la Salpêtrière, non seulement
Charcot mûr (mais aussi ses jeunes chefs de clinique et
internes, exclusivement masculins), enfin le caractère
spectaculaire que prirent les manifestations hystériques
(vraies ou simulées) auxquelles se livraient les patients,
femmes ou hommes de la Polyclinique, sont aujourd’hui
bien connues. Insistons ici sur : 1. Le retournement de
perspective épistémologique opéré par Charcot à propos
de l’hystérie42, 2. Les efforts paradoxaux de ses hagiogra-
phes pour justement occulter cette dernière contribution
du maître, géniale mais gênante. Pourquoi gênante ? Cer-
tains, tels que le médecin suédois Axel Münthe, avaient
introduit dans le service, des comédiennes et ce, à l’insu
du vieux maître autoritaire mais souvent naïf. Celles-ci,
possiblement rétribuées, simulaient des attaques... Et
Charcot n’avait pas su voir d’emblée la supercherie. Cette
Hystérie de culture qui sévit, un temps, à la Salpêtrière
selon les termes sévères de Bernheim sera dénoncée à

Folies à la Salpêtrière
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51
Alain Lellouch

Nancy. Pour Bernheim, l’hypnotisme se situait dans une


sphère psychologique bien plus générale : impossible de
le cantonner, comme le faisait Charcot, à la seule patho-
logie hystérique. Mais ce retour en force de l’affectif dans
la médecine anatomo-clinique de l’époque, les élèves de
Charcot n’en voulaient pas. En cette fin de siècle, cent
ans après les soubresauts de l’affaire Mesmer, son magné-
tisme animal et son « baquet », ce retour de l’affectif bou-
leversait trop leurs certitudes organicistes et scientistes. Il
s’agissait aussi, pour les pieux hagiographes, de préserver
intacte la gloire du vieux maître dont on craignait qu’elle
ne fût ternie, lui qui n’avait pas toujours su bien voir... la
supercherie.
Au début, Charcot aborda les hystériques selon la même
démarche anatomo-clinique qui lui avait, jusqu’alors, si
bien réussi : attaques de la grande crise décrites selon
quatre phases (mouvements épileptoïdes, tonico-cloniques,
contorsions clowniques, conduites passionnelles de joie ou
de tristesse, délire) ; stigmates physiques pathognomoni-
ques et « zones hystérogènes » identifiées grâce à l’acti-
visme thérapeutique de certains élèves (Burcq, Vigouroux).
L’ambition était d’appliquer sur ces zones différents traite-
ments qu’on pensait spécifiques (métalloscopie, métallo-
thérapie, compression ovarienne, électrothérapie, aimants).
Mais comment se douter que la riche efflorescence de
symptômes fonctionnels (moteurs, sensitifs, visuels...) que
les hystériques « offraient » si généreusement au regard
intrusif des hommes-médecins de la Salpêtrière était éphé-
mère. Impossible de leur faire correspondre des signes phy-
siques, fixes, objectifs et enregistrables ou encore des
lésions anatomiques observables. Et ce, malgré la machi-
nerie complexe d’enregistrements techniques divers, ima-
ginée par les médecins de la Salpêtrière pour débusquer
simulateurs, pithiatiques et hystériques...

Folies à la Salpêtrière
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52
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

Charcot mis en échec par cette situation nouvelle à


laquelle le confrontent les hystériques, va modifier bientôt
sa stratégie d’approche : le point de vue anatomo-clinique
céde, peu à peu, la place (même s’il ne disparut jamais
complètement) au point de vue psychologique quand il
s’agit d’expliquer les symptômes.
L’utilisation à partir de 1878 de l’hypnose 43 comme tech-
nique expérimentale d’étude puis la mise en évidence,
chez les hystériques, en 1885, d’un traumatisme psy-
chique oublié43 révélé par hypnose contribue, de façon
décisive, au changement de méthode. Ce traumatisme,
Charcot le sait bien est d’origine sexuelle : « ce sont tou-
jours des secrets d’alcôve », aurait-il confié... En effet,
contrairement à l’opinion communément admise et sans
doute véhiculée par les hagiographes protecteurs de
Charcot, il semble bien que ce dernier ait pratiqué per-
sonnellement43 l’hypnose. Dès 1882, dans une communi-
cation à l’Académie des Sciences, il comparait le grand
hypnotisme à la crise hystérique :
« Les idées imposées dans ces conditions là peuvent, au
gré de celui qui les fait naître, acquérir une intensité
extrême, une puissance presque sans limite, comme cela
a d’ailleurs souvent lieu dans nos rêves ».
Quand Charcot mentionne « nos rêves », cette expression
ne nous ramène-t-elle pas à la fine observation psycholo-
gique de Daudet qui voyait, dans le rictus amer du visage
du César de Faculté, la trace enfouie de « quelque grand
rêve ambitieux intérieur... inaccompli... ».
Après le psycho-traumatisme oublié (1885) et les études
sur le somnambulisme et le dédoublement de personnalité
(1890)43, les notions de mémoire inconsciente et d’effica-
cité du rêve43 stimulent l’activisme des médecins-hommes
de La Salpêtrière vis-à-vis des hystériques. Tout ceci pré-
cipite le changement de méthode et de paradigme opéré

Folies à la Salpêtrière
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53
Alain Lellouch

par Charcot 44. Un tel bouleversement des conceptions


anciennes n’alla pourtant pas sans hésitations, insuffi-
sances, maladresses et ambiguïtés persistantes en matière
de pensée et d’expression anatomo-cliniques. Le même
Charcot qui, dans sa jeunesse, avait opté pour une stricte
conception organiciste des processus morbides chez les
vieilles femmes de l’hospice fut capable, dans sa maturité,
d’élaborer un nouveau mode d’explication psychologique
pour les jeunes hystériques. Avec ce changement de para-
digme, c’étaient la science psychologique 45 et bientôt ce
que Freud appelera la « psycho-analyse » qui vont péné-
trer le champ de la médecine...
Mais si Charcot s’intéresse aux jeunes femmes hystéri-
ques et pratique sur elles l’hypnose44, n’est-ce que du seul
fait de la modification institutionnelle survenue de La Sal-
pêtrière qui lui fait accueillir, dès 1870, cette catégorie de
malades 46 ?
De retour à Vienne, après cinq mois passés dans le service
de Charcot, d’octobre 1885 à février 1886, Freud 47 recon-
naît bientôt sa dette : « C’est M. Charcot qui nous a
enseigné le premier qu’il faut s’adresser à la psychologie
pour l’exploration de la névrose hystérique ».
Rien dans le cadre de référence anatomo-clinique limitant
qui fut le sien, ne prédisposait Charcot à un telle ouverture
vers les processus psychologiques et les psychothérapies...
Avec les outils dont il disposait et la méthode qui fut la
sienne, Charcot, s’il ouvrait une voie nouvelle, n’était pas
à même de s’y engager !
Qu’importe, dans ce domaine de l’hystérie, n’en déplaise
à ses hagiographes, Jean-Martin Charcot, le médecin-
visionnaire aux 1000 facettes se montrait, une nouvelle
fois encore, novateur.

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JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

1. Alain Lellouch est docteur en médecine et en philosophie (histoire des sciences,


Paris I-Panthéon-Sorbonne). Membre des Sociétés française et internationale d’histoire
de la médecine, il est notamment l’auteur d’un livre dédié à Jean-Martin Charcot
(1825-1893) et l’origine de la gériatrie (Recherches historiques sur le fond d’archives
de la Salpêtrière), 92, boulevard des Batignolles, 75017 Paris. lellouchalain@orange.fr
2. Jean-Martin Charcot (1825-1893), Un médecin aux multiples facettes, Vesalius,
XIX, 2, 60-67, 2013.
3. Cf. Charcot (J.-M.), Leçons sur les maladies des vieillards et les maladies chroni-
ques : la médecine empirique et la médecine scientifique. Parallélisme entre les anciens
et les modernes, recueillies et publiées par B. Ball et Ch. Bouchard, Paris, 1867, Dela-
haye ed., 1 fasc. in-8, 96 p. Voir aussi : Tome VII des Œuvres complètes : Maladies
des vieillards. Goutte et rhumatisme, Paris, 1890, Bureau du Progrès med. et Lecros-
nier et Babé ed. ; Charcot (J.-M.), De l’importance de la thermométrie dans la clinique
des vieillards, trois leçons faites à La Salpêtrière, recueillies et publiées par A. Joffroy,
Gaz. Hebd. Med. Chir., 21 mai, 19 nov. et 14 déc. 1869 ; Charcot (J.-M.), Leçons du
mardi à la Salpêtrière, Paris, Lecrosnier et Babé ed., 1878, p. 52.
4. Charcot (J.-M.), Exposé des titres du Dr Charcot, Paris, 1866, typ. Hennuyer, 1
fasc. in-4, 46 p. ; Exposé des titres scientifiques, Paris, 1872, imp. Martinet, 1 fasc.
in-4, 86 p. ; Exposé des titres..., Versailles, 1878 a, imp. Cerf, 1 fasc. in-4, 144 p. ;
Supplément à l’exposé des titres du Dr Charcot, Versailles, 1878 b, 1 fasc. in-4, 6 p. ;
Exposé des titres scientifiques, Versailles, 1878 c, imp. Cerf, 1 fasc. in-4, 190 p. ;
Exposé des titres scientifiques, Paris, 1883, imp ; V. Goupil et Jourdan, 1 fasc. in-4,
198 p.
5. Parmi les Thèses et travaux inspirés aux élèves : Ball (B.), Des embolies pulmonaires,
Thèse Med., Paris, 1862, no1 ; Benni (Ch.), Recherches sur quelques points de la gangrène
spontanée (accidents inopexiques et endartérite hypertrophique), Thèse Med. Paris, 1866 ;
Bergeron, Recherches sur la pneumonie des vieillards (pneumonie lobaire aiguë), Thèse
Med., Paris, 1866 ; Magnin (J.), De quelques accidents de la lithiase biliaire. Anomalie
de la colique hépatique ; fièvre intermittente symptomatique ; angiocholite ; ictère chro-
nique et ictère grave, Thèse Med., Paris, 1869, 148 p. ; Moureton (L.), Étude sur la
tuberculisation des vieillards, Thèse Med., Paris, 1863, 66 p. ; Ordenstein (L.), Sur la
paralysie agitante et la sclérose en plaques généralisée, Thèse Med., Paris, 1867, 84 p. ;
Poumeau (I.), Du rôle de l’inflammation dans le ramollissement cérébral, Thèse Med.,
Paris, 1866, 152 p. ; Prevost (J.S.), Cotard (J.), Études physiologiques et pathologiques
sur le ramollissement cérébral, Compt. Rend. Soc. Biol., Paris, 1866, XVIII : 16-19.
6. Lellouch (A.), Histoire de la vieillesse et de ses maladies (de l’Antiquité au
XIXesiècle). La contribution de Jean-Martin Charcot (1825-1893) et des médecins des
hospices parisiens, Thèse Philos. (Hist. Sc.), Paris I, Panthéon-Sorbonne, 1986, 1102
pp. La description des archives Charcot de La Salpêtrière est donnée pp. 1027-1057.
7. Lellouch (A.), Une étonnante trajectoire professionnelle ou l’itinéraire épistémolo-
gique de J.-M. Charcot, pp. 397-417 in : Mélanges en l’honneur de Mirko Grmek
(École Pratique des Hautes Études, IVe section : sciences historiques et philologiques),
édition préparée par Danièle Gourévitch, Genève, 1992, Droz ed.
8. Gauchet Marcel, Swain Gladys, Le vrai Charcot. Les chemins imprévus de l’incons-
cient, Paris, 1997, Calmann-Lévy, 282 p. cf. p. 18.

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55
Alain Lellouch

9. Lellouch (A.), Jean-Martin Charcot (1825-1893) et l’origine de la gériatrie (Recher-


ches historiques sur le fond d’archives de La Salpêtrière), Paris, 1993, Payot (Biblio-
thèque scientifique), 335 p. Cf. aussi : Lellouch (A.), J.-M. Charcot autrement : un
pionnier en gériatrie, Rev. Prat. (Paris), 1996, 46 : 15-18.
10. Meige (H.), Charcot artiste. Plaquette de 45 p., Masson ed., Paris, 1925. Consulter
aussi la description de l’iconographie des archives de la bibliothèque Charcot, à La
Salpêtrière, in : Lellouch (A.), op. cit., Paris, 1986, pp. 1054-1057.
11. Charcot (J.-M.), Richer (P.), Les démoniaques dans l’Art, Paris, 1887 et Les Dif-
formes dans l’Art, Paris, 1889.
12. Voir Leçons, supra : La médecine empirique et la médecine scientifique. Parallé-
lisme entre les anciens et les modernes et : Charcot (J.-M.), Quelques documents
concernant l’historique des gangrènes diabétiques, Gaz. Med., 1861, V, 539.
13. Sur Charcot et l’hystérie et l’hypnose, cf. infra, les notes 1 et 2 du § : Charcot et
l’hystérie : une question de méthode.
14. Charcot (J.-M.), La Foi qui guérit (The Faith healing), Rev. Hebd., déc. 1892,
112-132.
15. Goncourt (Edmond et Jules de), Journal-Mémoire de la vie littéraire, Paris, Fas-
quelle et Flammarion, 1956. Cf. surtout : volume III (résumé).
16. Daudet (L.), Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux
de 1885 à 1905, 2e série : Devant la Douleur, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1915,
pp. 4-15.
17. Daudet (L.), Les Œuvres et les hommes, Paris, 1922. Cf. : Le professeur Charcot
ou le Césarisme de la Faculté, pp. 197-243.
18. Corman (L.), Lellouch (A.), Analyse critique des données morpho-psychologiques
et biographiques, Hist. Sc. med., 1989, 23, 107-113.
19. Villard (Cl.), Lellouch (A.), La personnalité de J.-M. Charcot (1825-1893) : étude
psycho-graphologique sur manuscrits inédits, Hist. Sc. med., 23, 1989, 97-105.
20. Lellouch (A.), La méthode scientifique de Jean-Martin Charcot (1825-1893), Hist.
Phil. Life Sc., 11, 1989, 43-69.
21. Lellouch (A.), De l’« anatomie pathologique première » à l’« anatomie médicale
de structure » : continuité ou points de rupture épistémologique ?, Vesalius, 2006, XII,
I : 30-35.
22. Dans sa notice nécrologique de Charcot, de 1893, Freud écrivait : « Ce n’était pas
un homme de réflexion ou un penseur ; il avait la nature d’un artiste ; il était, pour
employer ses mots, un visuel, un homme qui voit », in : Étude sur l’hystérie, tr. fr.,
Paris : PUF, 1967, p. 58, 106, 191. À rapprocher de la description du regard de Charcot
par L. Daudet (cf. supra, § : L’homme Charcot), du coup d’œil du maître dont on
vantait les « diagnostics éclair », des dessins, schémas (macroscopiques et microsco-
piques) de Charcot consultables dans le fond d’archives. In : Contracture hystérique
et aimant ; phénomènes curieux de transmettre, Gaz. Hop., 21 novembre 1878 et
Œuvres Complètes, t. IX, p. 275 et pp. 285-286, cité par Gauchet (M.), op. cit., p. 126,
Charcot écrivait : « Il suffit de regarder fixement une hystérique pour la mettre dans
cet état spécial de léthargie provoquée, dans cet état inconscient de résolution des
membres, d’insensibilité, dont je vous rends témoins. Je me place en face de cette

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56
JEAN-MARTIN CHARCOT (1825-1893) :
HISTOIRE DOCUMENTÉE D’UN ITINÉRAIRE

jeune hystérique ; je la regarde en face, en lui disant de me regarder ; elle tombe


comme foudroyée dans cet état spécial, n’entendant plus rien, ne voyant plus rien, ne
pensant plus à rien : lorsqu’on la réveillera, elle ne saura rien de ce qui s’est passé. »
23. Lellouch (A.), Charcot, découvreur de maladies. Actes du Colloque célébrant le
centenaire de la mort de Charcot, 1993, Rev. Neurol. (Paris), 1994, 150, 8-9, 506-510.
24. Charcot (J.-M.), Étude pour servir à l’histoire de l’affection décrite sous le nom
de goutte asthénique primitive, nodosités des jointures, rhumatisme articulaire chro-
nique (forme primitive), Thèse Med., Paris, 1853.
25. Charcot (J.-M.), Vulpian (E.F.), De la paralysie agitante, Gaz. Hebd., 1861, VIII :
765-816. Cf. aussi supra, § : Sources : Thèses et travaux inspirés aux élèves : Orden-
stein (L.), Sur la paralysie agitante et la sclérose en plaques généralisée, op. cit.,
1867.
26. Charcot (J.-M.), Du tremblement dit sénile, chorée sénile de quelques auteurs,
Progr. Med., 1876, 816.
27. Charcot (J.-M.), La chorée vulgaire (chorea minor) chez les vieillards, Progr. Med.,
1878, 178.
28. Lellouch (A.), Jean-Martin Charcot (1825-1893) : Quelques découvertes en
cardio-gériatrie, Actes Journ. Fed. Géront. Île-de-France (Paris, 19 avril 1989) : Deux
cents ans d’histoire en gérontologie, 1990 : 67-71.
29. Charcot (J.-M.), Ball (B.), Sur la mort subite et la mort rapide à la suite de
l’obturation de l’artère pulmonaire par des caillots sanguins dans les cas de phleg-
matia alba dolens et de phlébite oblitérante, Gaz. Hebd. Med. Chir., 1858.
30. Charcot (J.-M.), Sur la claudication intermittente observée dans un cas d’oblité-
ration complète de l’une des artères iliaques primitives. Mem. Soc. Biol., in : Gaz.
Med. (Paris), 1859. Cf. aussi : Lellouch (A.), Le syndrome de Bouley-Charcot : genèse
d’une grande découverte vasculaire, Actes XXXe Congr. Intern. Hist. Med., Bologne
(Italie), 29 août-3 sept. 1989, 1990.
31. Lellouch (A.), J.-M. Charcot (1825-1893) et l’altération dite sénile des artères,
Encycl. Art., 5 : 6-11, 1990.
32. Charcot (J.-M.), Gangrène du pied et de la jambe... C.R. Séances Soc. Biol., II,
2e série, année 1855, Paris, 1856 et Observations relatives à la gangrène spontanée
chez le vieillard. (Ces observations sont reprises dans la thèse de l’élève Ch. Benni,
op. cit. : cf. supra).
33. Charcot (J.-M.), Observations sur la pneumonie des vieillards et principalement
sur les variations que subit la température dans cette maladie. (Ces observations ont
été reproduites dans la thèse de l’élève Bergeron, op. cit. : cf. § : Sources).
34. Charcot (J.-M.), Gombault (V.), Contributions à l’étude anatomique des différentes
formes de cirrhose du foie, Arch. Physiol., 1876, 463.
35. Charcot (J.-M.), Distinction anatomo-pathologique et clinique des divers types
morbides compris sous la dénomination de Mal de Bright, in : Œuvres Complètes,
tome VI, Leçons sur les maladies du foie et des reins, recueillies et publiées par
Bourneville, Sevestre et Brissaud, Bureau Progr. Med. et Vve Babé et Cie ed, Paris,
1890.

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57
Alain Lellouch

36. Cf. supra, § : Sources : Charcot (J.-M.), De l’importance de la thermométrie dans


la clinique des vieillards, op. cit., 1869.
37. Cf. supra, § : Sources : Thèse inspirée à l’élève, Magnin (J.), op. cit., 1869.
38. Charcot (J.-M.), Bouchard (Ch.), Nouvelles recherches sur la pathogénie de
l’hémorragie cérébrale, Arch. Physiol. Norm. Pathol., I : 110-127 ; 643-665 ; 725-734,
1868.
39. Cf. § : Sources : Thèses et travaux inspirés aux élèves : Poumeau (I.), op. cit., 1866
et Prevost (J.S.), Cotard (J.), op. cit., 1866.
40. Cf. supra, Gauchet (M.), Swain (Gladys), op. cit, 1997, pp. 209-238 : Gasser (J.),
Le rôle de Charcot dans la construction de la neurologie moderne.
41. Charcot (J.-M.), Contributions à l’étude des localisations des hémisphères céré-
braux, Rev. Mens. Med. Chir., 1877.
42. Sur Charcot et l’hystérie, cf. notamment : Lellouch (A.), op. cit., Paris, 1986,
pp. 735-741 ; Lellouch (A.), Charcot, Freud et l’inconscient (Un nouveau paradigme
médical est-il né à Paris, à la Salpêtrière, entre 1880-1890 ? Hist. Sc. Med., 2004,
XXXVIII, 4, 411- 41 et aussi : Jean-Martin Charcot et l’hystérie, Cerveau et Psycho,
2005, 11. Lire encore la série d’articles fondamentaux de Gladys Swain in : Gauchet
(M.), Swain Gladys, op. cit., 1997, L’appropriation neurologique de l’hystérie, surtout
pp. 35-68 (II. 1865-1877 : La rencontre avec l’hystérie) et pp. 69-95 (II. 1877-1882 :
La nouvelle hystérie). À propos du regard médical de Charcot, cf. aussi supra, § : La
méthode Charcot, note 1.
43. Sur ces thèmes, on lira l’analyse chronologique minutieuse et détaillée qu’en
donne : Gauchet (M.), op, cit., pp. 105-136 (I. 1878 : Le passage à l’hypnose),
pp. 137-168 (II. 1885 : Le traumatisme et l’« élément psychique) et pp. 169-207 (III.
Somnambulisme et dédoublement de la personnalité).
44. Sur le regard médical de Charcot et sa pratique personnelle vraisemblable de l’hyp-
nose, cf. supra, § : La méthode Charcot, note 1.
45. Lellouch (A.), La nouvelle « théorie des sciences » de J.-M. Charcot (1825-1893).
Colloque Jean-Martin Charcot (27 novembre 1993), séance commune à la Société
Française d’Histoire de la Médecine, à la Société Française d’Histoire de la Neurologie
et au Groupe de Recherche en Épistémologie et Histoire de la Médecine (GREM,
Université Paris XII), Hist. Sc. Med., 1994, XXVIII, 4-297-305.
46. L. Corman (cf. supra, § : L’homme Charcot, note 1) formule l’hypothèse in : Lel-
louch (A.), op. cit., 1986, p. 1075, au vu des résultats de l’analyse morpho-psycholo-
gique, d’une « sensualité (de Charcot) chez lui très refoulée qui aurait pu se manifester
par des voies détournées... vers la cinquantaine ».
47. Freud (S.), Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies
motrices et hystériques, Arch. Neurol., 26 : 29-43, traduit de l’anglais, Standard ed.,
vol. I : 157-172, Hogarth Press London, 1962. Cf. aussi : Charcot, trad. anglaise, Stan-
dard ed., vol. III : 9-27, Hogarth Press, London, 1962 et traduction française, in :
Résultats, idées, problèmes, I, 1890-1920, Paris, PUF, 1982, pp. 61-73. Sur Charcot,
aussi de Freud : Lettre du 20 janvier 1966 à Martha Bernays, in : Correspondance,
trad. fr., Paris, Gallimard, pp. 206-209.

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58
Des femmes à l’écart, ou Charcot,
Freud, Lacan 1

Marie JEJCIC

Il y a 120 ans, le 16 août 1893, Jean-Martin Charcot décé-


dait. Médecin clinicien à la Salpêtrière, le nom de Charcot
reste associé aux travaux sur l’hystérie, lesquels lui valu-
rent à cette époque une renommée mondiale. Ainsi Freud,
à l’issue de ses études de médecine ira passer six mois
dans son service. Soit, mais outre la propension de notre
époque à marquer chaque anniversaire en parlant de
l’homme plus que de l’œuvre, ceci justifie-t-il de porter
tant d’intérêt à Charcot si l’hystérie n’est plus d’actualité
psychiatrique, ayant disparu du DSM-III, et que l’intérêt
de la psychanalyse pour l’hystérie peut se passer de
Charcot ? Si l’étape parisienne de Freud fut sans doute
décisive dans son parcours, à prendre l’hystérie et l’inven-
tion de la psychanalyse, ne citera-t-on pas plutôt Breuer ?
Car Freud rendit hommage à Charcot lors de sa mort, mais
c’est avec Breuer qu’il signera Les études sur l’hystérie.

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59
Marie Jejcic

Et pourtant, un curieux intérêt pour le maître de la Sal-


pêtrière perdure. De l’ouvrage de Didi-Huberman sur
L’Invention de l’hystérie, en 1982, à ce film grand public
de 2012, intitulé Augustine, son nom revient, mais
dénoncé. Et voici qu’un critique très laudatif de ce film...
gentil nous éveille avec l’association inopinée qu’il fait
de Charcot, Freud et Lacan.
Que réunit ces trois noms ? L’évidence moins criante qu’il
n’y paraît interroge. Est-ce une succession historique ?
Dans ce cas, deux fortes personnalités médicales fran-
çaises se retrouvent enserrer Freud. Est-ce la mention de
la psychanalyse autour de l’hystérie, mais alors, pourquoi
Charcot plutôt que Breuer ? Lacan plutôt qu’un autre ?
Cette série mérite attention, car une série n’est jamais neutre.
Elle implique une orientation, donc une interprétation qui,
posée ou suggérée, veut faire acte. Compte tenu du rôle joué
à notre époque par la doxa, nous verrons en quoi Charcot
fait toujours nom. Ceci justifiera un retour à son œuvre,
avant de saisir la particularité des positions de Freud et
Lacan à leur début. Il se peut que Charcot-Freud-Lacan
découvre, au lieu d’une série, une résistance à la série, inhé-
rente à l’acte psychanalytique, résistance sans laquelle il
n’est pas de psychanalyse. Ceci intéresse l’actualité.

Charcot dans notre histoire

On médit de Charcot. Pourquoi diantre médire d’un pra-


ticien de la fin du XIXe siècle parmi les plus brillants, les
plus engagés de sa génération et qui fit plus que beaucoup
d’autres pour la médecine, la clinique, l’hôpital, mais
aussi pour le statut des femmes à l’hôpital ? On oublie les
autres, pas Charcot !
En 1982, Didi-Huberman, avec L’Invention de l’hystérie,
proposait une lecture sérieuse mais abusive sur deux

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60
DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

points essentiels : la partialité de l’abord ; l’ouverture au


grand public de données, professionnelles à l’origine.
Voici la thèse : l’analyse des clichés de crises hystériques,
spontanées ou provoquées sous hypnose, jetterait un nou-
veau regard sur la clinique de Charcot et rétablirait une
vérité trop longtemps confisquée sur le maître. Ce service,
autrefois de renommée mondiale, s’avérerait avoir été un
repère de médecins et de mondains parisiens au regard
concupiscent, avides d’expériences faites sur des hystéri-
ques hypnotisées.
Cette lecture gêne par un accent de vérité qui viendrait
révéler un procédé médical amoral, tout en le soustrayant
à son contexte. La partialité de l’abord s’aggrave du recours
au procédé même qu’il dénonce. Charcot fit prendre des
photos de patients de son service pour mettre à disposition
des professionnels. Ce livre s’autorise à les publier.
Charcot découvrait la ressource de l’appareil photo à peine
inventé qui mettait à disposition de la médecine un procédé
technologique qui n’allait cesser de progresser jusqu’à
l’imagerie médicale actuelle. Le regard s’affirmait au
centre de l’observation médicale. Pourtant, ici, ces images
dévoileraient « quelque chose d’abusif, de duplice, de cap-
tieux », selon l’auteur qui les dénonce mais les resitue dans
la riche élaboration clinique de Charcot où elles trouvaient
une fonction précise. Comment et pourquoi ignorer une
œuvre de 9 tomes d’interrogations et d’observations clini-
ques et médicales qui témoigne pour le moins d’un souci,
d’un sérieux, d’une implication tout autre qu’amorale ?
Pourquoi montrer ces photos non plus aux professionnels
mais à un public du XXe ou XXIe siècle désinformé du
contexte et des questions posées ? Ce refus scientifique au
profit d’une suspicion morale est une position pour le
moins contradictoire et paradoxale puisque l’auteur pro-
cède par la même démarche qu’il condamne.

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61
Marie Jejcic

Prenons un exemple. Didi-Huberman isole le mot cure


qu’il pose comme fondateur de la psychiatrie pour aussitôt
faire valoir sa racine commune avec curiosité. Du coup,
l’iconographie concerne et la psychiatrie et la cure inféo-
dées à une curiosité ici dénoncée. Ce n’est pas tout. À
cette cure ainsi détournée, sans doute par hasard, il ajoute :
« c’est aussi bien une charge, une direction (nous souli-
gnons), un pouvoir ». Ce n’est plus seulement de Charcot
dont il s’agit, mais de tous ceux qui, soucieux de La direc-
tion de la cure 2, tombent sous le coup de la curiosité et
du pouvoir médical. Trop belle pour s’arrêter là, la charge
lancée continue d’abattre, « en latin “cura” désigne
l’objet du souci de la curiosité, du nettoyage et donc du
sexe bien entendu. » Et voici : cure, curiosité, sexualité,
pouvoir, direction... Rien ne manque, ou presque, car les
omissions révèlent une indifférence à l’enjeu de la cure
et du travail de Charcot. Curieusement, disparaissent et
l’incurie et les incurables. C’est pourtant à l’incurie dans
laquelle vivaient les hystériques hospitalisées que Charcot
les arracha, à l’incurabilité, d’un mal si établi qu’on les
nommait les incurables. Position paradoxale : un discrédit
moral est porté sur un médecin pour considérer les hys-
tériques, sans tenir compte des améliorations. D’autant
que lorsqu’on parle des hystériques, les femmes ne sont
jamais bien loin. L’auteur le reconnaît dans l’argument,
mais l’oublie dans le texte : « La Salpêtrière était une
espèce d’enfer féminin, une città dolorosa, quatre mille
femmes, incurables, ou folles, encloses là. Un cauchemar
dans Paris... » Des femmes, hospitalisées pour des raisons
multiples, pas seulement de maladie, entraient, restaient,
étaient livrées à tous les abus, et mouraient. Qu’à ceci
Jean-Martin Charcot s’attaqua ne nous semble pas
marginal.

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62
DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

Il faudra attendre 1997 pour que paraisse une réponse


sérieuse et précise de Marcel Gauchet et Gladys Swain
qui prendront la peine de revisiter de façon objective, sans
autre finalité que celle annoncée, l’œuvre de Charcot dans
son entier. Le livre s’intitule : Le vrai Charcot. Cette men-
tion de vérité qui suppose un faux Charcot dans le dis-
cours fait plus, elle inverse la lecture. À placer Charcot
en position de sujet de ce discours, l’hystérie trouve sa
place de signifiant maître auquel le pouvoir du maître est
assujetti. La concision du titre profile l’erreur de Charcot 3.
Revenons à notre lecture d’une direction de la cure
accusée. N’est-ce pas là une association nôtre quelque peu
abusive ?

Charcot dans notre histoire (suite)

En 2012, sortit un film intitulé Augustine 4 – patiente de


Charcot connue par l’un de ces fameux clichés qui
témoigne de sa beauté et de la vigueur de son regard –
dont parle précisément Didi-Huberman. Le film suppose
qu’Augustine séduisit le maître et le bouleversa. Émoi
possible. Mais voici qu’un critique, directeur du service
culturel du Nouvel Obs, loue le film, le juge impression-
nant et, d’un même geste, semble vouloir abattre :
Charcot, Freud, Lacan et la psychanalyse ! Lisons :
« Le hasard, à moins que ce ne soit l’inconscient collectif,
fait bien les choses. Alors que paraissent en rafale de nom-
breux livres consacrés à Sigmund Freud, sort un film sur
celui dont il fut le stagiaire à la Salpêtrière, le disciple
fervent et le traducteur appliqué : le professeur Jean-
Martin Charcot ». « Aucun autre homme, disait le jeune
médecin viennois du grand neurologue français, n’aura
jamais eu autant d’influence sur moi. » C’est, du reste,
cette même année 1885, lorsque l’élève suit les cours du

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63
Marie Jejcic

maître, que se situe « Augustine », l’impressionnant pre-


mier long-métrage d’Alice Winocour.
La construction grammaticale est nette. Freud est premier
d’une phrase où le sujet principal se voulait Charcot.
Certes, l’on s’occupe beaucoup de Freud depuis quelques
temps, et l’inconscient collectif n’y est pas pour grand-
chose. Freud est ici accusé de n’avoir pas dénoncé les
procédés scandaleux des mœurs de la neurologie pari-
sienne... Il y était, il a vu, il s’est tu...
L’apport médical étant ici secondaire, les procédés ne sont
considérés que sous l’angle de l’amoralité : « Elles frap-
pent pour l’essentiel des femmes pauvres, violées, humi-
liées qui expriment, par leurs crises, une révolte
physique. »
Après ce ressenti ému pour ces pauvres femmes hystéri-
ques, voici que nous lisons : « ce qu’Alice Winocour
appelle la “première manifestation féministe” » et que
Lacan traduit par : « L’hystérique est une esclave qui
cherche un maître sur qui régner. »
Et voilà, Charcot, Freud, Lacan ! Viser le premier abat
les deux autres ! Précisons tout de même. Lacan a si peu
dit que l’hystérique était esclave qu’il en a fait un discours
où tout sujet peut prendre place. En outre, ni Charcot ni
Freud ni Lacan ne leur ont jamais fait l’affront de les
qualifier de pauvres filles ce que, du reste, le fameux por-
trait d’Augustine autant que le film interdisent ! Alors que
dit Lacan ? Cette citation estropiée non référencée évoque
sans doute L’envers de la psychanalyse où sont élaborés
les 4 discours. Lisons à la leçon du 18 mars 1970 5 : « Ce
que l’hystérique veut – je dis ça pour ceux qui n’ont pas
la vocation, il doit y en avoir beaucoup – c’est un maître.
C’est tout à fait clair. C’est même au point qu’il faut se
poser la question si ce n’est pas de là qu’est partie l’inven-
tion du maître. Cela bouclerait également ce que nous

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64
DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

sommes en train de tracer. Elle veut un maître. C’est là


ce qui gît dans le petit coin en haut et à droite, pour ne
pas le nommer autrement. Nous sommes donc dans le
discours hystérique. Elle veut que l’autre soit un maître,
sache beaucoup de choses, mais tout de même pas qu’il
en sache assez pour ne pas croire que c’est elle qui est
le prix suprême de tout son savoir. Autrement dit, elle
veut un maître sur lequel elle règne. Elle règne et il ne
gouverne pas. 6 »
Loin d’être esclave, l’hystérique mène le jeu au point qu’il
ne soit de maître que d’elle. Cette lecture politique est autre-
ment plus intéressante qu’un pseudo inconscient collectif
qui avancerait masqué par des critiques. Quelle fonction
prend le sujet du discours hystérique dans l’établissement
du pouvoir où sa question, sur le réel pris comme vérité,
stimule le signifiant maître ? Car il ne s’agit pas ici de
structure hystérique. Lacan précise « en haut à droite » donc
désigne, dans le discours, la fonction qu’un sujet, en dépit
de sa structure, peut soutenir. Quant à la position de vérité
qu’un sujet peut tolérer d’occuper pour un signifiant maître
soucieux de contraindre le savoir à la maîtrise du pouvoir,
le réel brigué ne manquera pas de lui faire retour. Ainsi, à
la question que veut le sujet du discours hystérique, Lacan
répond : un maître sur qui régner et qui ne gouverne pas
mais qui saura produire la désillusion.
Et le film est premier à contester ce versant esclave ! À
la dernière scène, lors d’une présentation de malade,
Augustine, le regard frondeur, ruine l’œuvre de Charcot
et refuse la crise (serait-ce qu’elle pouvait résister à l’hyp-
nose) puis, dans un clin d’œil, elle décide d’obtempérer
et la simule ! Fin de Charcot et de sa démonstration, pas
d’Augustine qui, après avoir séduit le maître, s’échappe.
Elle voulait un maître, elle l’a obtenu... démonstration est
faite, le maître n’était pas lui !

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Marie Jejcic

Babinski ayant par la suite contesté Charcot et l’hystérie,


celle-ci retourna au théâtre dont l’amphithéâtre de celui-là
l’avait sortie. Comme il se vérifie, une série fait sens.
Retour donc à Charcot par son œuvre et dans son histoire,
afin de considérer peut-être une autre fonction de cette
série.

Charcot dans son histoire

Né en 1825, 31 ans avant Freud, Charcot couvre le


XIXe siècle. Médecin célébrissime, il doit sa notoriété mon-
diale à plusieurs raisons. Agrégé de médecine, il fut
nommé chef de service à la Salpêtrière, hôpital parmi les
plus défavorisés au point que M. Gauchet note que tout
médecin qui y était nommé cherchait à en sortir au plus
vite. Et Charcot restera, contredisant par ce seul trait la
soif de pouvoir mondain dont on le crédite.
Dès sa thèse, ses travaux en médecine interne furent
remarqués, car la méthode qu’il introduisait – observer,
comparer, diagnostiquer – lui avait permis de dissocier la
goutte d’avec les maladies rhumatismales. Cela supposait
une observation clinique comparative de différents
patients aux manifestations symptomatiques similaires.
Charcot changera de sujet d’étude mais gardera cette
démarche rigoureuse, espérant obtenir les mêmes succès.
Le nom de Charcot est aussi attaché à la neurologie qu’il
contribua à fonder, à développer tant par ses études et
nombreuses publications nationales et internationales que
par la création, pour lui et par lui, d’une chaire de neu-
rologie. Pendant huit ans, de 1862 à 1870, il s’y consa-
crera. En résulteront des travaux essentiels : la description
de la sclérose en plaques ; l’atteinte de la syphilis et du
tabès. Souvenons-nous, Freud, dans une note du cas Dora,
rappelle ce diagnostic de tabès qu’il fit sur une femme

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DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

classée hystérique, ce qui lui permit d’être remarqué par


un confrère. C’est sans doute de son passage chez Charcot
qu’il tenait cette finesse de diagnostic.
Travailleur acharné, Charcot intervenait à tous les
niveaux : théorique, clinique, institutionnel, politique, au
point de faire de ce service – de femmes, hystériques de
surcroît, d’un hôpital parmi les plus défavorisés –, le lieu
vers lequel les yeux du monde entier devaient se tourner.
M. Gauchet conclut : « De chaque handicap, il sut faire un
atout ». Sur ce point, Lacan mérite de lui être associé qui
saura en faire autant. Charcot, non content de remporter
des succès médicaux, savait obtenir des crédits de l’admi-
nistration. Aussi, il modernisa son service, les salles, intro-
duisit l’hygiène et la technologie naissante, électrothérapie
et photo dont le fameux atelier. Enfin, sa méthode rigou-
reuse rénova la conception de la clinique, d’autant qu’il
innova aussi dans un troisième domaine : l’enseignement.
Il conçut un enseignement hospitalier universitaire qui
allait à l’encontre de l’enseignement universitaire hermé-
tiquement théorique et déconnecté de toute clinique, si
bien dénoncé par Molière. Dorénavant, la médecine sera
enseignée à l’hôpital et transmise par des présentations de
malades hebdomadaires : les leçons du mardi, réservées à
ses internes et quelques rares privilégiés sur demande.
Ainsi, doit-on insister sur l’amélioration notoire dans son
service des conditions de vie sanitaires et médicales de
femmes jusqu’alors jugées damnées et recluses.
Comment ? Par une autre innovation. À l’hygiène et à une
démarche médicale rigoureuse, il ajouta la décision osée
de faire de son service un lieu ouvert, anticipant ainsi sur
notre ère de la transparence. Charcot mit en place une
consultation externe et ouvrit une présentation de malades.
Ces décisions eurent des conséquences décisives. 1) Il
étendit ses observations aux malades de ville. 2) Il incluait

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Marie Jejcic

le personnel soignant dans le souci thérapeutique. 3) Il


obtint des effets thérapeutiques nouveaux par une auscul-
tation et une observation qui contraignaient le thérapeute
à se mettre à l’épreuve de ses élèves, au risque de l’inat-
tendu qui ne manque jamais de survenir avec la clinique.
Freud souligne l’humilité et le courage qu’il fallait pour
interroger sa pratique in vivo en public. Ce courage, cette
exigence professionnelle, ce souci de la transmission
l’impressionnèrent 7. La présentation de malades changea
une convention. Jusqu’alors, la consultation clinique se
faisait, comme l’indique son nom, au pied du lit du
malade, soit dans des salles communes. Conduire les
malades à l’amphithéâtre les obligeait à se lever, se laver,
s’habiller. Il fallait s’en occuper, les sortir de leur
chambre. Enfin, ils étaient auscultés devant des médecins
et non plus devant des malades, ce qui changeait la rela-
tion imaginaire.
Ainsi, si la guérison est loin d’être toujours possible, le
progrès des conditions de vie – valorisation du soin, réha-
bilitation de l’hygiène, échange avec le patient, attention
particulière qui lui était portée -, favorisait l’amélioration.
De ce mouroir de femmes recluses à perpétuité, Charcot
fit un service « hospitalier vivant » dans un lieu ouvert
qu’il lui arrivait de nommer « musée vivant ». Musée : sa
fonction autrefois n’était pas commerciale et renvoyait à
l’étymologie : lieu des muses qui présidaient aux Arts libé-
raux dans la Grèce Antique. Les hystériques : ses muses.
L’œuvre est ample et diverse. Les écrits témoignent des
innovations et de la richesse des observations cliniques.
Et Freud s’enthousiasma ! Il découvrait une méthode, une
forme de clinique et de médecine nouvelle, l’exigence du
diagnostic, la puissance de travail, la capacité de synthèse
mais aussi un style de transmission, ceci avant même
d’évoquer l’hystérie.

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DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

Il est donc paradoxal de ne s’intéresser à Charcot que


pour l’hystérie qui, en somme, fut son seul échec, fécond
néanmoins si nous lui devons les recherches à venir de
Freud et la naissance de la psychanalyse. En 1893, lors
de son décès, Freud terminait le vibrant éloge qu’il lui
faisait sur l’impasse où, avec l’hypnose, il avait néan-
moins conduit les hystériques, mais ce constat ne justifiait
ni pour lui ni même pour Babinski, la remise en question
de l’œuvre ou du maître 8.
Le tort de Charcot n’est pas de s’être trop occupé des
hystériques, plutôt l’inverse. À tenir sur la médecine, il
s’occupa de l’hystérie comme maladie, plus que des
hystériques.
Il fallut donc son courage et sa renommée pour aborder
une pathologie méprisée, toujours jugée impossible à
définir 9. Ces femmes, dites lubriques dans le meilleur des
cas, étaient dites habitées par Satan. Le dernier acte de
Charcot, et non des moindres, fut de soustraire la méde-
cine à l’emprise de la religion toujours influente sur le
corps médical. Il faut lire La Sorcière de Michelet 10 pour
prendre la mesure des conséquences d’un frayage médical
par le religieux ! Lesdites hystériques, sur des critères obs-
curs, étaient déclarées démoniaques, et point n’est besoin
pour cela de remonter au Moyen-Âge. À la même époque,
entre 1857 et 1873, une surprenante épidémie d’hystérie
se développa à Morzine 11. Quel fut le diagnostic médical ?
« Hystéro-démonopathie ». Le diagnostic est d’Esquirol,
interne de Pinel. Ce diagnostic médico-religieux de la part
d’un médecin informé prenait place dans un débat théo-
logique sous-cutané qui se demandait si, pour être concer-
nées par le démon, les femmes avaient ou non une âme ?
Cette concession au religieux, par des médecins éclairés
par la dynamique des idées de l’époque, rappelle le ver-
sant pertinent de l’hystérique qui dénonce le réel qui

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Marie Jejcic

déjoue les rapports amoureux. Charcot avec décision et


l’aide d’un proche collaborateur endiguera cet obscuran-
tisme religieux qui œuvrait encore et laïcisera pour un
long temps l’hôpital 12.
Toutefois, le danger provient moins de la religion que de
son esprit. La décision laïque et scientifique de Charcot
eut des conséquences inattendues que lui-même dénonça.
Aux États-Unis, des chirurgiens, découvrant par lui l’exis-
tence de zones hystérogènes – ovaires ou seins -, dédui-
sirent avec un pragmatisme décidé que, pour guérir les
hystériques, il suffisait de pratiquer l’ablation de la
zone 13 ! Aujourd’hui, en France, des hôpitaux proposent
des stimulations intracérébrales pour les TOC 14.

L’hystérie avec Charcot

Il y eut Charcot mais, rappelle Gauchet, il y eut aussi


une période politique clémente qui permit ces recher-
ches, soutint leurs entreprises, admit les innovations et
accorda des crédits nécessaires. L’hystérie connaissait
alors un regain d’intérêt médical. En 1859, le Dr Paul
Briquet 15 avait publié un traité volontiers cité par
Charcot, or si l’hystérie a disparu des classifications dès
le DSM-III, oublié en France, ce traité perdure au Canada
et aux États-Unis où l’on parle encore d’attaque ou du
syndrome de Briquet ! Briquet définissait l’hystérie
comme une « névrose de l’encéphale » lui conférant un
contrefort neurologique adapté au DSM. Seule la partie
affective du cerveau, pensait-il, était touchée, pas la
partie cognitive. N’est-ce pas une des raisons qui feront
à Freud et à Breuer insister sur l’intelligence particulière
de leurs premières patientes ?
En 1870, pour des raisons de réfection du service du Pr
Delasiauve, spécialiste de l’épilepsie, Charcot se vit

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70
DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

confier les patientes qui n’étaient pas atteintes du haut


mal. Ainsi débuta son histoire avec l’hystérie.
On lui reproche d’avoir trop cru au mal hystérique ; néan-
moins, pour la première fois, la souffrance hystérique était
prise au sérieux et observée, permettant enfin des progrès.
Ainsi, il observa la simulation du mal épileptique mais,
devant l’absence de lésions anatomiques et de dysfonc-
tionnement organique, il renversa le raisonnement et
déduisit que la simulation était la maladie elle-même !
L’observation est décisive et sa méthode utile. Il a dis-
tingué l’épilepsie de l’hystérie. Lisons-le et notons le style
d’une démarche consciencieuse : « J’ai hérité de ce ser-
vice [...] il y a environ quinze ou vingt ans, et dès les
premiers moments, je fus témoin de ces attaques d’hys-
téro-épileptique. Je procédai avec la plus grande circons-
pection dans mes diagnostics, car je me disais comment
se fait-il que ces choses là ne soient pas dans les livres ?
Comment s’y prendrait-on si on voulait décrire cela
d’après nature ? Je n’y voyais absolument que confusion,
et l’impuissance à laquelle j’étais réduit me causait une
certaine irritation ; lorsqu’un jour, par une sorte d’intui-
tion, je me suis dit : mais c’est toujours la même chose,
alors j’en conclus qu’il y avait là une maladie particu-
lière, l’hysteria major, commençant par une attaque épi-
leptoïde qui diffère si peu de la véritable attaque
d’épilepsie qu’on l’a dénommée la maladie hystéro-épi-
leptique, bien qu’elle n’aie rien de commun avec l’épi-
lepsie. 16 » Au lieu d’ironiser sur les hystériques et leur
simulation, Charcot observe la répétition de la crise au
point qu’elle lui fasse signe de diagnostic 17. Dès lors, se
conçoit son intérêt pour l’hypnose et cette pratique de
reproduire la crise. Il observait ainsi et démontrait aux
confrères incrédules le mécanisme hystérique. Il écrit :
« L’attaque hystérique est comme... mais pas pour de

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71
Marie Jejcic

vrai 18. » Ce qu’il pointe de singulier dans l’hystérie, le


symptôme qui permet le diagnostic, c’est ce comme.
Retournement avisé et fine observation ! Charcot fait des
notations cliniques judicieuses. On a oublié ce que signi-
fiait être clinicien. Que d’intelligence, de trouvailles,
d’observations justes dans les écrits de psychiatrie. Par
exemple, l’hypnose lui permet de faire des observations
très pertinentes sur son analogie avec l’état mental hys-
térique. Certes, il déclenchait par hypnose des crises hys-
tériques, mais pourquoi était-ce possible ? Il répond : les
hystériques reproduisent leurs crises sous hypnose parce
que l’hypnose retrouve leur état au moment de la crise,
par conséquent l’hypnose révèle l’état de la crise hysté-
rique. Et Charcot de faire cette déduction exquise, préfi-
guration du rapport au fantasme et au traumatisme :
« l’hypnose, le somnambulisme, est l’état mental des hys-
tériques. Une idée vient du dehors, c’est le phénomène du
choc, qui va réveiller les idées relatives à l’absence du
mouvement et au trouble de la sensibilité 19. » L’état
mental des hystériques est l’hypnose 20. L’hystérie est un
sommeil, Charcot va même jusqu’à parler d’une espèce
de rêve qu’un choc éveille qui peut être un traumatisme.
Loin d’être la cause de l’hystérie, le traumatisme en est
l’éveil ! 21 Et Charcot ajoute : « qu’a-t-elle encore à part
ces symptômes ? » Il répond : « Tout un passé. » L’écho
avec Freud s’arrête là, Charcot vire aussitôt ce passé au
compte de l’hérédité. Enfin, ayant observé la constante
sexuelle, il ne sait qu’en faire. D’une jeune femme de
21 ans, atteinte d’hystérie depuis l’âge de 15 ans, il dit
simplement : « les mauvais traitements qu’elle subissait
de la part de son père, adonné aux excès de boisson et
plus tard la prostitution, ont sans doute exercé une cer-
taine action étiologique. 22 » Ces observations mirent
Freud au travail, l’analogie s’arrête là car Freud allait

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DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

produire une coupure en passant de l’observation de l’hys-


térie à l’écoute des hystériques, encore fallait-il la rendre
possible.

Freud à l’écart

De retour à Vienne, Freud contactera Breuer. À propos


de la lecture d’Antigone par Lacan, Nicole Loraux disait :
« Antigone sans théâtre, cela convient à l’hystérie de
Freud ». Différent de Babinski, Freud dissocie l’hystérie
du théâtre et, après Breuer, ose s’en mettre à l’écoute,
mais cette fois avec la résistance et le transfert. Ainsi
Freud fit d’emblée un écart et le rendit possible.
Écart, le signifiant est de Lacoue-Labarthe et Nancy 23 qui
l’isolent pour pointer, dans L’instance de la lettre de
Lacan, l’écart entre le texte donné à entendre et le texte
à lire. En outre, ce signifiant reviendra avec Lacan qui en
1975 parle de l’écart possible d’une métaphore. Quel écart
est-il soutenable sans rompre ? Selon le dictionnaire, écart
convient autant aux contextes abstraits que concrets 24. Il
a signifié entaille, incision, distance qui sépare les choses.
Écart : séparation, entaille avec des repères préservés, la
métaphore donc le langage sont présents. Nous dirons que
l’écart pris par Freud avec la médecine au sujet de l’hys-
térie permit la psychanalyse.
Une critique de Charcot pourrait porter sur cet écart qu’il
ne sut pas prendre, fasciné par la crise hystérique. Captif
du regard, il ne sut pas voir ; captif de la médecine, il
surestima l’hérédité 25. Briquet, Charcot, Babinski procè-
dent par évolution, démonstration, contestation, mais
Freud marque un écart par l’écoute et le savoir qu’il
apprendra des hystériques. Abandonnant l’hypnose au
profit du rêve « état hypnoïde » par excellence 26, il tient
à l’écart l’anatomie. N’avait-il pas déjà soumis à Charcot,

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Marie Jejcic

réfractaire, de soutenir une thèse sur les paralysies et anes-


thésies hystériques délimitées par une représentation
commune du corps, et non anatomique 27 ?
L’écart résulte d’une incision. Le décalage offre un nouveau
point d’Archimède. Celui-ci ne fut pas tant l’écoute des
hystériques par Breuer que celle de leur langage par Freud.
Freud écoute moins ce qu’elles disent que la façon dont
elles disent. Pour cela, il quitta le phénomène et s’intéressa
aux causes. Ce faisant, il s’écartait de la médecine et s’éveil-
lait au langage. Le passage est célèbre : Freud constate que
ses études se lisent comme des nouvelles car l’objet le lui
impose. Il ajoute « le diagnostic local et les réactions élec-
triques n’ont aucune valeur pour l’hystérie, tandis qu’une
présentation approfondie des processus psychiques, à la
façon dont elle nous est donnée par les poètes... » Après
Charcot, il s’écarte de Breuer en se situant non pas dans
l’angle médical, mais dans celui du langage et des poètes
– pas à la façon des psychologues. Du reste, Freud utilise
« Dichter », terme dont use Heidegger à propos d’Hölderlin.
Dichter, c’est la langue poétique, créatrice, élevée à la puis-
sance d’un acte et porteuse d’une dimension ontologique 28.
Ceci n’interroge donc pas la poésie de l’expression, mais
en quoi le langage opère, fait acte dans l’être.
À l’écoute de ses patientes, Freud révèle que la douleur
hystérique relève d’une anatomie du langage. Cécilie le
lui enseigna ; Elisabeth von R. le lui confirma. Freud parle
d’une « paralysie fonctionnelle symbolique » 29,
Cécilie paralysée éclate de rire à s’entendre se plaindre
« de ne pas pouvoir avancer dans la vie ». De cette ana-
tomie du langage hystérique, Freud dit : « ses jambes se
sont mises à parler ». Il gardera cette position dans la
psychose. À propos des schizophrènes, il parle de langage
d’organe qui démontrera le mécanisme inconscient dans
la Métapsychologie.

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DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

Comment soutenir l’écart entre le langage et le corps ?


Ceci n’est possible que de sa répétition dans le transfert.
Dès Cécilie, Freud l’inclut dans l’analyse comme le
démontre une note 30. La conversion de l’organe dans le
langage ne se produit que dans le transfert et le transfert
que de la dynamique sexuée. Un écart implique une suc-
cession d’écarts tenus par une cause qui vient en dernier
dans l’observation d’Elisabeth et conditionne sa guérison :
le désir refoulé pour son beau-frère. La sexualité embar-
rassait, avec Freud, sans elle, pas de traitement. Le sexuel
travaille le traumatisme et le transfert. Mais Freud n’est
pas Lacan et s’il envisage un impossible, il le rapatrie
dans l’histoire, soit l’imaginaire ou, plus tard, dans le fan-
tasme mais jamais, il ne posera cet impossible comme
cause. Ainsi, il trébuchera sur le continent noir chez la
femme ou sur l’opération qui définirait la psychose. Reste
que la symbolisation freudienne n’est en rien jungienne.
Condensée à l’imaginaire, si elle n’est pas lacanienne, elle
n’interdit pas de le devenir.

Écart de Lacan

Mettre en série, Charcot-Freud-Lacan fait valoir l’écart


qui permit la psychanalyse, plus encore celui, toujours à
renouveler, qui la permet. Lacan débuta avec le cas
Aimée, psychotique et non plus hystérique 31.
Freud creusa l’écart avec le langage, jusqu’à parler de
langage d’organe. À son tour, Lacan marquera un écart
par la prise en compte de l’écrit. La direction de la cure
travaille l’écart entre le dire et le dit, l’écoute et la lecture.
Écart non pas dans une intériorité au langage, mais entre
la parole et l’écrit, le langage et la lettre, marque d’un
réel. À partir de l’instance de la lettre et par un nouage
qui évolue (ISR en 46 et le stade du miroir, SIR en 53,

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75
Marie Jejcic

et Le discours de Rome, enfin RSI en 75, Joyce et le nœud


borroméen) L’ordre change, le réel reste, condition des
autres registres.
Les quarts de tour du discours écrivent l’écart de Lacan
pris par l’entaille de la barre écrite, à franchir. Par les
discours, l’hystérique passe du principe de la névrose au
principe du sujet. Un écart n’est pas un simple décalage
clinique. Il suppose une nouvelle métapsychologie, en
l’occurrence ni méta ni psychologique, mais topologique.
L’écart de l’écrit permit à Lacan un re-tour à Freud. Et
l’on passa d’une impossible définition de l’hystérie à
l’époque de Charcot, à un impossible dans la sexualité
chez Freud, à l’impossible du rapport sexuel avec Lacan.
De ce quart de tour procède le discours de l’analyste
lequel, renversant la mise hystérique, tient sur le réel
qu’aucun objet ne sature, semblant d’objet (a), reste d’un
Autre. Après le cas Aimée, Lacan revient à la psychose,
par le cas Joyce. La psychose encadre ainsi son enseigne-
ment. Avec Joyce, Lacan pose la fonction de l’ego comme
sinthome, soit la suppléance d’un 4e nœud qu’il lit comme
l’écriture d’une perversion nouvelle, ce qui mériterait
d’être interrogé. Or, dans le nœud, Lacan inscrit la mort,
la vie, les jouissances du sens et celle de l’Autre, mais
pas le sujet comme lettre. Il reste à lire, mais autrement.
En conclusion, l’on osera se demander si l’écart pris par
Freud sur la médecine, conséquence de l’écart qu’il prit
avec le langage sur la médecine et l’organique ; si l’écart
pris par Lacan sur la philosophie, résultat de l’écart entre
l’écrit et la parole, n’imposent pas, de nos jours, un nouvel
écart. Ceci ouvre une question qui mériterait un déploie-
ment, pour l’heure indiquons le fil de la réflexion. Cet
écrit avec lequel Lacan travaille le langage n’est pas der-
ridien, mais freudien. Effet du langage 32, il ne résulte pas
d’une trace mais d’un réel. La lecture de l’impossible

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DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

rapport sexuel au lit. C’est ainsi que nous lisons l’étonnant


début d’Encore – « Alors commencez par vous supposer
au lit » puis, insistant, « je n’en décollerai pas, de ce
lit 33 », et cette articulation à « la lettre, ça se lit » 34.
L’absence de rapport fait coupure, écrit, mais la lettre fait
l’assemblage, Un, lalangue. Cette fonction de l’écrit
modifie la définition de l’inconscient non plus structuré
comme un langage, mais par un langage 35, l’accent por-
tant sur la logique du rapport et non pas sur l’être, ni le
corps.
C’est pourquoi, le prochain écart à produire par les psy-
chanalystes devrait être avec la psychologie et le sujet.
Écart, non pas par l’adaptation d’une pseudo nouvelle cli-
nique à de nouveaux symptômes, où l’on s’empêtre tou-
jours, mais écart de l’hystérique à LA//femme, imposant
l’écart du sujet du discours à la logique topologique du
pas-tout.
S’il n’est d’analyste que de l’écart inhérent à la castration,
le discours étant de moins en moins du semblant,
n’appelle-t-il pas un écart métapsychologique ? La topo-
logie, partout mise à l’étude, rencontre une résistance dans
la pratique qui indique peut-être qu’elle n’est pas conti-
nuité, mais effet d’un écart.

1. Texte réécrit présenté lors du Colloque international les 4 et 5 octobre 2013. La


Salpêtrière, un théâtre de l’hystérie. D’une scène à l’autre : Charcot, Freud, Lacan.
(400 ans de la Salpêtrière, 120e anniversaire de la mort de Jean-Martin Charcot.
2. Lacan J., La direction de la cure et les principes de son pouvoir (1958), Les Écrits,
Paris : Seuil, 1966.
3. Charcot fut critiqué de son vivant, sur des points inverses. On observait que l’atten-
tion extrême qu’il prêtait à l’hystérie la suscitait plus qu’elle ne l’endiguait. Plus facile
donc d’en ignorer la plainte théâtrale. Ce qui fut proposé par Babinski. Et de fait, ceci
réduisit tant leur effectif qu’elles disparurent de la scène durant 50 ans ! Or, quand
disparaît l’hystérie, ne reste plus qu’à s’occuper des femmes.
4. Winocour A., Augustine, Film, 2012.

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Marie Jejcic

5. Lacan J., L’envers de la psychanalyse (1969-1970), Paris : Seuil, 1991, p. 150.


6. Ibid. Dans ce séminaire, Lacan élabore quatre discours qui structurent la société :
le discours du maître, le discours de l’université, le discours de l’hystérique et celui
de l’analyste.
7. Freud S., Résultats, Idées, Problèmes I, « Charcot », 1893, Paris : PUF, 1988,
pp. 61-73, p. 68.
8. Observons qu’il est différent d’être un maître dans l’enseignant, même si l’on peut
y échapper, ce que Lacan apprit, et en position de maître pour l’hystérique.
9. Lasègue C.-E., décédé en 1883, affirmait encore que « la définition de l’hystérie
n’a jamais été donnée et ne le sera jamais. »
10. Michelet J. (1862), La sorcière, Paris : Garnier Flammarion, 1966.
11. Wajeman G., Le maître et l’hystérique, Paris : Navarin, Seuil, 1982.
12. Charcot J.-M., L’hystérie, Toulouse : Privat, 1971, p. 59. Charcot lui-même qualifia
la violence des crises d’une dénommée Lern, de démoniaques, mais il n’en fit pas le
diagnostic. Le qualificatif permet de décrire les attitudes effrayantes de la crise. Il
ajoute « une Jerkers comme il se dit outre-Manche ». – Jerkers – celui qui est pris de
secousses, de saccades – qui danse le Jerk en somme.
13. Charcot J.-M., op. cit., p. 120.
14. Amiel G., Journal Français de Psychiatrie no22, Toulouse : Érès, février 2004.
15. Paul Briquet, agrégé et médecin à l’hôpital de la Charité. Son ouvrage fut publié
simultanément à Paris, Londres et New York en 1859, sous le titre Traité clinique et
thérapeutique de l’hystérie, Paris : J.-B. Baillière et Fils.
16. Charcot J.-M., op. cit., p. 116.
17. Étonnant, Charcot ne pense pas que la proximité des hystériques et des épileptiques
provoque la parenté des crises, alors que la critique ironise concluant que « ces attaques
hystéro-épileptiques n’existent qu’en France et d’autres disent à la Salpêtrière »,
comme il le rapporte lui-même, lui s’intéresse à la répétition possible, op. cit., p. 120.
18. Ibid., p. 78.
19. Charcot J.-M., op. cit., p. 94.
20. Ibid., p. 94.
21. Il faut relire Complément métapsychologique pour constater combien Freud tra-
vaille de près ces notions. Métapsychologie (1915), Paris : Gallimard, 1978,
pp. 125-146.
22. Ibid., p. 57.
23. Lacoue-Labarthe P. et Nancy J.-L., Le titre de la lettre (1973), Paris : Galilée,
1990.
24. Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française.
25. Freud S., Résultats, Idées, Problèmes I, « Charcot » (1893), Paris : PUF, 1988.
26. Breuer J., Freud S., Études sur l’hystérie, « Le mécanisme psychique de phéno-
mènes hystériques » (1892), Paris : PUF, 1990, pp. 8 et 9.
27. Freud S., Freud par lui-même (1925), Paris : Folio Essais, 1987, p. 24.
28. Heidegger M. (1962), Approche d’Hölderlin, Tel, Paris : Gallimard, 1996.

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DES FEMMES À L’ÉCART, OU CHARCOT, FREUD, LACAN

29. Freud S., Breuer J., op. cit., p. 121.


30. Freud S., Breuer J., op. cit., p. 145, note 1.
31. Jean Allouch a beaucoup insisté sur l’importance de la psychose dans l’accroche
de la psychanalyse par Lacan.
32. Lacan J. (1972-73), Séminaire XX, Encore, Paris : Seuil, 1975. 16/1/73, p. 45.
33. Lacan J., ibid., 21/11/72, p. 10.
34. Lacan J., ibid., 9/1/73, p. 29.
35. Lacan J., ibid., 13/2/73, p. 47.

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Le jeune Freud à la Salpêtrière
(1885-1886)

Michelle MOREAU RICAUD 1

Sigmund Freud vient faire un stage à Paris, avant de s’ins-


taller à Vienne comme « médecin des maladies ner-
veuses », stage dont l’importance est en général
sous-estimée par nombre de chercheurs. Or, de nos jours,
il paraît « évident » que le jeune docteur Freud est venu
pour étudier l’hystérie auprès du célèbre professeur
Charcot. Pour lever ce malentendu, je m’appuierai à la fois
sur des données biographiques et historiques ; en même
temps, je montrerai l’importance de ce stage et l’influence
qu’il aura dans la création future de la psychanalyse.
Donc, pourquoi le jeune docteur Freud vient-il en octobre
1885 à Paris, dans le service du professeur Jean-Martin
Charcot à l’hôpital de la Salpêtrière ? Quel projet a-t-il en
choisissant ce service ? Et que fait-il, pendant ce stage de
cinq mois, du trimestre d’hiver 1885 à celui du printemps
1886 ?

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81
Michelle Moreau Ricaud

Les recherches des historiens de la psychanalyse – dont


quelques-uns participent à ce colloque 2 – seront une aide
précieuse pour répondre à ces questions, sans oublier les
différentes contributions personnelles de Freud sur le
sujet 3 (Rapport de mon voyage d’études à Paris et à
Berlin, Autobiographie, correspondance et travaux).

Freud avant Freud : le jeune Freud à Vienne

On ne peut que regretter la nouvelle annoncée le 28 avril


1885 par Freud à Martha Bernays (s’amusant de mettre
dans l’embarras d’éventuels biographes) : « J’ai détruit
toutes mes notes de ces quatorze dernières années, ainsi
que les lettres, les extraits scientifiques et les manuscrits
de mes travaux [...] Tout ce qui fait partie du passé qui a
précédé le grand tournant de ma vie, notre amour et le
choix que j’ai fait de ma profession est mort depuis long-
temps [...] 4. »
La source dans laquelle nous aurions pu trouver un jeune
Freud, différent du Freud fondateur de la psychanalyse,
serait-elle donc perdue ? Ses projets et sa vie d’avant ne
pourraient être alors que rêvés, imaginés ? Heureusement,
ses Lettres de Jeunesse 5 à Edward Silberstein et à d’autres,
ainsi que celles adressées à Martha Bernays 6 nous four-
nissent des données précieuses. Si Freud, en 1885, veut
faire tabula rasa pour « tout repenser » et se préparer à
une nouvelle vie, dont la Salpêtrière fait partie, le « grand
tournant » de sa vie est à dater autour de 1881-1882,
années de la soutenance de sa thèse et de sa rencontre
avec Martha.
Rappelons très brièvement son parcours jusqu’ici : Freud
(1856-1939) a quatre ans lorsque sa famille quitte Pribor
(ex-Freiberg) – passe par Liepzig – et s’installe définiti-
vement à Vienne. Son père, Jacob Freud, « juif toléré »

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82
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

dans l’ancienne Moravie, a fait faillite dans son petit


commerce de laine et espère trouver du travail à Vienne.
Cette splendide capitale de l’Empire austro-hongrois,
puissance catholique, d’abord accueillante aux minorités
ethniques, linguistiques et religieuses, devenue ensuite
antisémite, se distingue alors par son atmosphère de
patriarcat et de traditions. L’hystérie y fleurit... comme
ailleurs !
Ses brillantes années de lycée terminées – durant les-
quelles il est toujours « le premier de sa classe pendant
sept ans » 7 et sa Matura (baccalauréat) en poche, Freud
hésite entre le droit et la médecine, puis s’inscrit en 1873,
à la faculté de médecine de Vienne. Celle-ci, fort réputée,
compte parmi ses professeurs notamment Nothnagel,
Meynert, Bruckner, noms illustres restés dans l’histoire
de la médecine ; un autre, Josef Skoda a mis au point des
techniques de diagnostic physique par percussion : le mar-
teau de Skoda 8, utilisé par Charcot.
Néanmoins, la faculté de médecine à Vienne, dont les
découvertes médicales sont nombreuses sur le plan dia-
gnostique, professe un nihilisme thérapeutique.
À Vienne, Freud se heurte de front à l’antisémitisme de ses
camarades et cette expérience douloureuse lui apprend, en
tant que juif, à se « familiariser avec le destin de se trouver
dans l’opposition et d’être mis au ban de la « majorité
compacte » ; et il y gagne « une certaine indépendance de
jugement 9 ». Jeune homme ambitieux, intéressé par le
droit, les sciences, la littérature, et par la philosophie – il
suit les cours de Frantz Brentano et a l’opportunité de
traduire le dernier tome des œuvres du philosophe et éco-
nomiste John Stuart Mill 10 – il est vite habité par le rêve
d’être un homme de laboratoire, un chercheur. Dès 1878,
il en fait la confidence – bien connue – à un ami 11 : « J’ai
changé de laboratoire et me prépare à exercer une véritable

Folies à la Salpêtrière
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83
Michelle Moreau Ricaud

profession : écorcher des animaux ou torturer des hommes


et, de plus en plus, s’affirme ma préférence pour le premier
terme de cette alternative ».
Et il choisit la recherche en laboratoire de zoologie.
Il va se spécialiser dans le domaine de l’histologie du
système nerveux. On l’envoie à Trieste pour étudier au
microscope les anguilles dont la reproduction était énig-
matique : il publie ainsi, dès 1877, ses Observations de la
conformation de l’organe lobé de l’anguille décrit comme
glande germinale mâle 12. Puis il travaille et publie sur les
fibres nerveuses postérieures d’un poisson archaïque : le
Trompette.
Tous ces travaux, Freud les désigne 13, chevaleresquement,
comme « ceux de l’époque pré-Martha » ; et il
« omettra [dans son Autobiographie] tous ses travaux his-
tologiques et cliniques du temps où (il) était étudiant ou
dozent », n’indiquant que ses « publications ultérieures,
celles qui (paraîtront) sous forme de livre [...] 14 ».
Il a aussi publié des études sur la cocaïne, et est donc déjà
reconnu comme chercheur, alors qu’il continue ses études
médicales avec « négligence », et soutient avec trois ans
de retard sa dissertation doctorale en 1881 : De la moelle
épinière des espèces de poissons inférieurs. Un tel sujet
zoologique peut paraître étonnant pour un futur médecin,
mais témoigne de ses qualités en recherche fondamentale
et en histologie. Étonnamment, la dissertation d’un génie
littéraire étudiant en médecine à Strasbourg, puis docteur
en biologie à Zurich et mort à 23 ans, Georg Büchner,
s’intitule Mémoire sur le système nerveux du barbeau 15.
Notons une même veine encyclopédiste et évolutionniste
chez ces deux chercheurs.
Cette thèse enfin soutenue indique l’amorce d’un revire-
ment de Freud : il se détourne en effet de la recherche
expérimentale chez l’animal, s’orientant vers la recherche

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84
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

neuro-anatomique chez l’homme. Désormais, c’est à


l’étude du système nerveux humain qu’il va se consacrer.
Il entre à l’hôpital général et étudie chez Meynert à l’Ins-
titut d’anatomie du cerveau. Après ses quatre ans
d’internat, il devient médecin spécialiste des maladies
nerveuses. Son rêve est alors de continuer sa formation à
Paris : « Au loin brillait le grand nom de Charcot... 16 »

Deux raisons à ce changement d’orientation


professionnelle

L’une, officielle : il aurait suivi, le conseil de son « pro-


fesseur vénéré », qui le voyant sans ressources, et sans
avenir sur le plan institutionnel l’exhorte à abandonner la
carrière théorique. Bruckner, qui ne peut l’engager comme
assistant, lui conseille de tenter sa chance ailleurs ; cepen-
dant, Nothnagel ne lui laisse non plus aucun espoir. Ceci
laisse supposer que Freud, malgré ses dons et travaux,
n’aurait jamais pu, en tant que juif, faire carrière dans la
recherche. Hypothèse que partagent les historiens, sauf
Henri Ellenberger. Or, même si aucune loi ne l’interdisait,
on sait qu’à ce moment-là de l’Histoire, les postes d’ensei-
gnants et de chercheurs s’avéraient plus difficiles à obtenir
pour un juif que pour un chrétien. Il est arrivé même que
l’on propose à des médecins des postes universitaires, à
condition qu’ils se fassent baptiser (Karl Abraham par
exemple).
L’autre raison, celle-ci plus intime, expliquait le revire-
ment de Freud : s’il avait été déraisonnable de choisir la
science alors qu’il était pauvre 17, dès 1882, il devenait
encore plus urgent pour lui de gagner sa vie, afin de pou-
voir épouser Martha, une camarade de ses sœurs, dont il
tombe passionnément amoureux. La veuve du rabbin Ber-
nays n’était pas favorable au mariage de sa fille avec un

Folies à la Salpêtrière
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85
Michelle Moreau Ricaud

Freud sans le sou, d’autant que les prétendants ne man-


quaient pas ; aussi les fiançailles de Sigmund avec Martha
seront-elles tenues d’abord secrètes. Freud s’est-il sou-
venu, à ce moment-là, de sa composition du baccalauréat :
Considérations à envisager dans le choix d’une profes-
sion ? Parions qu’alors, la rencontre amoureuse et la res-
ponsabilité d’une famille, n’avaient pas été envisagées !
En 1885, Freud, brillant étudiant de neuropathologie, qui
a renoncé à la carrière de chercheur à laquelle il aspirait,
termine ses études de médecine et soutient sa thèse ; il
rencontre ses professeurs en quête d’appui pour l’obten-
tion d’un poste d’assistant (Dozent). Rassuré – il a suffi-
samment de publications 18 – et écartant l’offre de
« recommandations » de Nothnagel pour Buenos Aires et
Madrid, il pose sa candidature. Et il postule également
pour une bourse de voyage. Cette bourse, si importante
et plus qu’« incertaine » selon lui, il en rêve la nuit : par-
fois, il l’obtient ; parfois Brücke lui apprend qu’il ne l’a
pas obtenu, ou qu’il doit la partager avec un autre [un
« Christian » ( !)]. Notons qu’avant d’être sûr d’obtenir
cette bourse, Freud renonce à un poste, tant ce projet
d’études compte pour lui 19. Enfin, le 20 juin de la même
année, cette bourse lui est attribuée par treize voix contre
huit pour 1 500 marks 20.

Freud « élève » à la Salpêtrière


(octobre 1885-février 1886)

Freud choisit donc de passer deux trimestres à Paris dans


le service du professeur Charcot. Le professeur parisien
est, à l’époque, célèbre pour ses contributions dans le
domaine de la neuropathologie, et aussi pour ses études
sur l’hystérie. Son service à la Salpêtrière est devenu, dès
1882, la première chaire mondiale de Clinique des

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86
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

maladies nerveuses. Après Paris, Freud terminera son


stage en passant quelques semaines à Berlin, dans le ser-
vice du professeur Adolf Baginsky, spécialiste des
enfants, 21 car un poste l’attend à Vienne, à l’Institut Max
Kassowitz.
Avant son départ vers Paris, le Dr Josef Breuer a lu à
Freud, à plusieurs reprises, des passages de l’histoire du
cas clinique 22 de sa patiente Anna O. (Bertha Pappen-
heim), traitée de 1881 à 1882 par la méthode cathartique,
et dont les effets s’avéraient étonnants : des « représenta-
tions enfouies dans l’inconscient », avec leurs affects,
revenaient au jour ! Freud parlera du cas d’Anna à
Charcot...
Freud a 29 ans, lorsqu’il arrive à Paris mi-octobre et s’ins-
talle dans un petit hôtel du quartier latin (La Paix), impasse
Royer-Collard (puis il demeurera à l’Hôtel du Brésil, rue
Gay-Lussac). Le 19 octobre, il se rend à la Salpêtrière où
il est inscrit comme « M. Freud, élève de médecine »,
l’administration lui donnant un tablier et une clé d’un pla-
card du labo contre un dépôt de trois francs. Il ne verra
Charcot que le lundi suivant, après avoir visité la ville, les
beaux quartiers, le Louvre, acheté un livre de Charcot
(qu’il possède déjà en allemand), et vu trois pièces de
théâtre de Molière, Le mariage forcé, Tartuffe, Les Pré-
cieuses ridicules, données dans la même soirée. Freud uti-
lise le théâtre « comme cours de français » ! Le
vingt-et-un, il assiste à la consultation externe (polycli-
nique), puis est présenté à Charcot, à qui il remet sa lettre
de recommandation ; après un simple « charmé de vous
voir », Charcot lui conseille de prendre contact avec le
chef de clinique pour son travail, et lui fait visiter le labo-
ratoire, l’amphithéâtre et plusieurs salles de malades ».
« Admis sans autres formalités », Freud proposera à
Charcot de lui soumettre ses préparations, « quelques-unes

Folies à la Salpêtrière
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87
Michelle Moreau Ricaud

de ses coupes » de cerveau, emportées avec lui 23. Ce que


nous oublions souvent, c’est ce jeune Freud, chercheur
passionné de neuro-pathologie, venu chez Charcot pour y
mener des recherches anatomo-cliniques et histologiques.
Et, je le rappelle après A. de Mijolla 24 et A. Bolzinger 25
– pour travailler au microscope sur des coupes de cerveau
d’enfants. Charcot d’ailleurs lui procurera ce matériel en
écrivant à un de ses collègues 26.
Comme l’a montré Alain Lellouch 27, depuis 1882, dans
ce musée pathologique vivant que constituait l’Hospice
de la Vieillesse-Femmes, Charcot avait développé une
méthode d’investigation originale visant à mettre systé-
matiquement en corrélation les signes cliniques et les
lésions anatomo-histologiques découvertes à l’autopsie et
au microscope. Cette méthode avait permis à Charcot
d’obtenir de grands succès en découvrant un nombre
impressionnant de maladies. Pourtant, les hystériques
mettent en échec la méthode anatomo-clinique opposant
au regard du médecin une efflorescence de symptômes
auxquels ne correspondaient aucune lésion organique
cérébrale. Mûri par cet échec, Charcot abandonnera pro-
gressivement le point de vue anatomo-clinique ; il décide
aussi d’investiguer, pour ainsi dire expérimentalement, les
hystériques au moyen de l’hypnose. Et c’est durant ce
changement de perspective épistémologique fondamental
qu’opère Charcot dans le domaine de l’hystérie, que Freud
arrive de Vienne. 28
À La Salpêtrière, Charcot avait également longtemps dis-
pensé un enseignement informel (les Leçons du Mardi)
que la chaire de Clinique des maladies nerveuses, créée
pour lui par Gambetta, en 1882, ne fera qu’officialiser.
La notoriété internationale de Charcot avait d’ailleurs
attiré, dans son service, de nombreux stagiaires étrangers
venus pour y étudier et le jeune Freud était de ceux-là.

Folies à la Salpêtrière
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88
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

Autour de Charcot, d’autres élèves, ceux-ci français


– Joseph Babinski, Duchenne de Boulogne, Gilles de La
Tourette, Désiré-Magloire Bourneville, et Paul Richer –
travaillaient avec le maître. Par leurs découvertes ulté-
rieures, ils feront rayonner, après Charcot, l’École de la
Salpêtrière et donneront à la neurologie clinique française
ses plus belles lettres de noblesse. Freud rencontre tous
ces personnages qui gravitent peu ou prou autour de
Charcot. Mais Freud n’a pas seulement contact avec les
médecins cliniciens de La Salpêtrière ; il fréquente éga-
lement le laboratoire d’enseignement du professeur
Brouardel (1838-1906) – qui occupe la chaire de méde-
cine légale, depuis 1879, et publiera L’infanticide. Freud
a l’autorisation d’assister aux autopsies et à ses cours à
la Morgue « qu’il manque rarement » ; mais il ne dit rien
à sa « chère petite femme » 29 à propos d’une conférence
dont le « récit horrifiant le plus récent » a fait la Une des
journaux parisiens. Il rencontre aussi un célèbre histolo-
giste, le professeur Ranvier du Collège de France qui lui
montre ses préparations de coupes microscopiques de cel-
lules nerveuses et la névroglie. Il s’offre à Charcot comme
traducteur de son troisième volume des Leçons du mardi...
par une lettre plutôt embrouillée, rédigée en français par
la femme d’un collègue italien, Mme Riccheti, dans
laquelle il signale avoir traduit le philosophe John Stuart
Mill, 30 mais excuserait à l’avance un refus éventuel de
Charcot. Cette offre, acceptée, le fait entrer dans les rela-
tions privées de Charcot : il sera reçu six fois dans son
hôtel particulier, boulevard Saint-Germain, dans les récep-
tions, à dîner ou après le dîner, avec le Tout-Paris des
sciences et des lettres, et également pour les « pourpar-
lers » de la traduction allemande du livre de Charcot.
« Je ne fais rien d’autre que de me laisser stimuler par
Charcot », écrit Freud à sa future belle-sœur Minna. 31 Il

Folies à la Salpêtrière
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89
Michelle Moreau Ricaud

a rapporté à Charcot la découverte de Breuer. « Mais le


maître, dès mes premières allusions, ne manifesta aucun
intérêt, ce qui fit que je n’y revins pas et ne m’occupai
moi-même plus de la chose » 32 .
Si Freud, à ce moment là, comme il en fera plus tard
l’aveu, « ne comprenait rien aux névroses » 33, a-t-il appris
quelque chose sur l’hystérie, pendant son séjour à La Sal-
pêtrière ? Charcot le laisse continuer ses recherches de
neuropathologie en laboratoire pour lesquelles il est venu ;
cependant Freud va se laisser dérouter vers l’étude de
l’hystérie. Car Freud est tous les jours auprès de Charcot :
le lundi, il suit sa leçon publique (information et dernières
recherches), le mardi, il participe aux fameuses Leçons du
mardi au cours desquelles chefs de clinique et internes
présentaient aux maître les cas cliniques difficiles où les
assistants proposaient des cas énigmatiques de la consul-
tation externe ; le mercredi, Freud est encore là pour
assister à la consultation de l’ophtalmologue Henri Pari-
naud, en présence de Charcot 34 ; enfin, les autres jours de
la semaine, il suit la visite, en salle. Rappelons qu’avant
Paris, Freud, encore étudiant en médecine, avait assisté,
à Vienne, à une démonstration publique du magnétiseur
danois, Carl Hansen ; mais il restait sceptique, comme le
montre une lettre écrite à son ami Silberstein dans laquelle
il refuse la proposition d’aller rencontrer de nouveau le
magnétiseur. Et, mises à part ses années chez Meynert,
au cours desquelles il avait surtout vu pratiquer la neuro-
logie clinique et reçu quelques patients dont il a rédigé
des observations, Freud a-t-il vraiment travaillé avec des
patients psychiatriques ? Certes, il avait aussi en juin
1885, juste avant de se rendre à Paris, effectué des consul-
tations, deux fois par semaine, dans la maison de santé
d’Oberdöbling, près de Vienne, où il était logé ; là se
trouvaient gardés/soignés une soixantaine de malades

Folies à la Salpêtrière
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90
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

riches ou de l’aristocratie. C’est donc bien à Paris, lors


de son stage à la Salpêtrière, que Freud approche pour la
première fois les grandes patientes hystériques.
Questions : Freud a-t-il visité les loges des « folles » et
vu ces femmes enfermées dans l’asile ? A-t-il assisté à
des « attaques d’hystéro-épilepsie » décrites par Charcot ?
A-t-il été le témoin de ces femmes dont le corps n’était
plus que spasmes, contractures, suffocations ? A-t-il perçu
la « montée des trois nœuds » (ovaire, épigastre, laryn-
gisme) 35, a-t-il observé les attitudes passionnelles ? Les
effrois sexuels ? Les attaques d’extase ? A-t-il croisé
Geneviève et Rosalie 36, patientes justement prises en
photos pendant son séjour, en 1886, par les neurologues
photographes du service de Charcot, les docteurs Paul
Richer 37 (1849-1933), Désiré-Magloire Bourneville
(1848-1939) et Paul Regnard (1850-1927) ? Et Blanche
Whittman, la fameuse patiente du tableau d’André
Brouillet qui chute entre Charcot, Babinski et la surveil-
lante-infirmière Mlle Bottard ? Freud possédait une repro-
duction de ce tableau, présenté l’année suivante au Salon
de 1887, qui ornait son cabinet 38. Delbœuf rapporte que
Blanche simulait l’hystérie 39. De ces patientes-là, Freud
n’en dit rien. Cependant, grâce aux Documents iconogra-
phiques de Regnard et Bourneville et du livre de Georges
Didi Hubermann, Invention de l’hystérie, on apprend qu’il
a vu, et même autopsié, Joséphine Delet, souffrant d’une
hémiplégie 40.
Finalement qu’attendait vraiment Freud de son séjour à
Paris ? À Martha, il écrit qu’il en espère « un certain profit
subjectif et scientifique [...] » ; cependant, très vite,
Charcot lui apparaît tel un « génie », ruinant ses « concep-
tions et (ses) desseins » 41. Freud témoigne de son admi-
ration pour lui : « Il m’en a imposé par son brillant
diagnostic et le très vif intérêt qu’il montre pour tout » (à

Folies à la Salpêtrière
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91
Michelle Moreau Ricaud

sa première rencontre) ; et aussi : « Il m’arrive de sortir


de son cours comme si je sortais de Notre Dame, tout
plein de nouvelles idées sur la perfection » ; et ceci dès
le 21 octobre 1885 ! Freud est-il devenu « croyant » en
l’hypnose ? 42 ! Plus tard, désillusionné, il dira : « je
n’aimais pas l’hypnose ; c’est un procédé incertain et
mystique » 43.
Freud a donc bien approché les patientes hypnotisées du
service ; dans son Autobiographie et dans la nécrologie de
Charcot qu’il rédige en 1893, il confiera : « Je ne négli-
geais pas non plus les occasions qui me furent offertes de
connaître par moi-même les phénomènes si surprenants et
si contestés de l’hypnotisme, surtout ceux auxquels
Charcot a donné le nom de “grand hypnotisme”. Je fus
stupéfait de découvrir qu’il s’agissait de faits incontesta-
bles, mais si étranges qu’il fallait vraiment les avoir vus
pour n’en point douter ». Et il défendra alors la mémoire
de Charcot attaqué de toutes parts : « Toutefois je n’ai
observé chez Charcot ni attrait particulier pour les faits
étranges, ni tentatives d’exploiter ceux-ci à des fins mys-
tiques. Bien au contraire, il trouvait plutôt dans l’hypno-
tisme un champ de phénomènes à décrire scientifiquement,
comme il l’avait fait quelques années plus tôt pour la sclé-
rose en plaques ou l’atrophie progressive des muscles » 44.
Mais revenons à son stage, pendant lequel Charcot lui
apprend, de surcroît :
– tout ce que ce qu’il sait sur l’hystérie, qu’il a séparée
des pathologies organiques : la petite et la grande hystérie,
avec ces « attaques » que l’on peut provoquer et arrêter,
donc l’origine « idéogène » de l’hystérie (bien qu’encore
liée pour Charcot à un terrain héréditaire ou syphilitique) ;
ainsi que l’existence de l’hystérie masculine ! Et ce prin-
cipe clinique, qui le marquera toute sa vie : « La théorie
c’est bon, mais ça n’empêche pas d’exister ».

Folies à la Salpêtrière
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92
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

– Charcot lui apprend également ce qu’il ne sait pas...


mais dont il a l’intuition, sur l’étiologie de l’hystérie – à
partir d’une confidence, saisie au vol par Freud – faite
par Charcot à Brouardel 45 : « Dans ces cas-là, c’est tou-
jours la chose génitale, toujours... toujours » 46.

Retour et installation à Vienne : influence de Charcot


sur sa clinique

Freud va-t-il réaliser son fantasme, enfantin et séducteur,


avoué à Martha : « [...] Je partirai pour Paris, je deviendrai
un grand savant et je reviendrai à Vienne paré d’une
grande, d’une énorme auréole et nous nous marierons aus-
sitôt et je guérirai tous les malades nerveux incurables
[...] » ?
Rentrant à Vienne après un bref crochet chez Baginsky à
Berlin, où se termine son voyage d’études, il est touché
par les « marmots charmants et si touchants quand il souf-
frent ». Il écrit le 10 mars 1886, « je crois que je pourrai
très rapidement me faire à la pédiatrie ».
Il sera le directeur du service de neurologie pendant une
dizaine d’années de ce premier hôpital public pour
enfants : l’Institut des enfants malades du Dr Max Kas-
sowitz. Il y fera trois fois par semaine une consultation
de quinze à seize heures, apparemment non rémunérée 47.
En témoignent ses premières publications sur les paraly-
sies infantiles, dont il tire une légitime fierté : « Mon livre
sur les diplégies de l’enfant a obtenu à Paris un succès
gigantesque » 48.
Et son désir : « Peut-être pourrais-je égaler Charcot » ?
Médecin malgré lui, il ouvre également son cabinet de
spécialiste de maladies nerveuses, le 25 avril 1886, jour
de Pâques, après avoir passé un entrefilet dans la Neue
Freie Press : « Le Dr Sigmund Freud, assistant de

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93
Michelle Moreau Ricaud

neurologie de l’université de Vienne, est revenu de son


séjour de six mois à Paris et reçoit maintenant au
7 Rathausstrasse » 49.
Lors de sa première conférence à la Société des médecins,
il rapporte le cas du patient hystérique de Charcot (le jeune
maçon tombé d’un échafaudage) et sera la risée de ses
collègues ; mis au défi, il fera une présentation d’un métal-
lurgiste de vingt-huit ans souffrant d’une subite hémi-
anesthésie avec troubles oculaires. « Cette fois on m’a
applaudi ».
Entre autres patients, de jeunes femmes vivant une souf-
france exprimée par le truchement de leur corps – ces
patientes dites hystériques 50, Caecilie, Emma, Dora, Kata-
rina, Olga, Élise, Mathilde, Anna... – viendront consulter
Freud et seront accueillies par lui avec une attention nou-
velle, une oreille différente, une écoute particulière. Si
Freud n’a jamais utilisé les techniques de traitement telles
que la compression ovarienne ou l’application d’aimants,
utilisées dans le service de Charcot, il a appris à pratiquer
les massages, l’électrothérapie, l’hypnose, techniques
inefficaces, qu’il abandonnera alors au profit de la
catharsis mise au point par Breuer.
Puis, dix ans après son stage à Paris, ce « pauvre médecin
de quartier » (Breton dixit) inventera avec ses patientes,
notamment Mme Emmy von N., un nouveau « procédé »,
la « psycho-analyse », en français pour honorer ses « maî-
tres », technique de soin et théorie de la psyché, qui devait
bouleverser les savoirs dans plusieurs domaines 51.
Mais nous sommes déjà ici dans la création de la
psychanalyse...
En 1885, Freud s’interrogeait : « La graine produira-t-elle
son fruit ? Je l’ignore ; mais ce que je sais c’est qu’aucun
homme n’a jamais eu autant d’influence sur moi. » Freud
avait bien compris ce tournant essentiel pris avec ce stage

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94
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

à la Salpêtrière. Ainsi à côté de la filiation viennoise de


Freud, bien mise en relief par Albrecht Hirschmüller 52 dans
son livre Josef Breuer, se fait jour une autre filiation fran-
çaise de la psychanalyse. Celle-ci sous-tend l’influence de
deux médecins français exercée sur Freud, celle de Charcot
et des médecins de La Salpêtrière, mais aussi celle de
l’École de Nancy avec Bernheim, chez qui Freud a passé
avec une patiente quelques semaines en 1889, et dont il a
observé « les tours de force » 53, et traduit en allemand son
ouvrage : Hypnotisme, suggestion, psychothérapie.
Cependant l’École de la Salpêtrière semble avoir
influencé davantage Freud que l’École de Nancy. Charcot
eut sur Freud non seulement une influence sur le plan
clinique mais aussi une influence qui s’est étendue sur le
plan « artistique » comme j’ai essayé de le montrer ail-
leurs 54. Il restera en contact épistolaire avec Charcot
jusqu’à sa mort, puis écrira la nécrologie déjà citée, et se
tiendra au courant de ce qui se passait à la Salpêtrière.
Sans doute a-t-il suivi de près l’évolution de Charcot vers
la psychologie. « C’est M. Charcot qui nous a enseigné le
premier qu’il faut s’adresser à la psychologie pour l’expli-
cation de la névrose hystérique. Nous avons suivi son
exemple, Breuer et moi dans un mémoire préliminaire »
écrit-il en 1893, dans l’article Quelques considérations
pour une étude comparative des paralysies motrices orga-
niques et hystériques, publié en français dans les Archives
de Neurologie 55.
A-t-il su la dernière position psychique de Charcot, un an
avant sa mort, telle qu’elle apparaît dans l’interview à un
journaliste de la New Review, sur le Health Healing, « la
foi qui sauve » à propos des miracles que Zola décrit dans
son roman Lourdes 56 ?
Si le jeune Freud, avant son séjour à Paris, ignorait tout
des névroses, comme il l’a déclaré tout net en 1925, c’est

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95
Michelle Moreau Ricaud

bien lors de son stage à la Salpêtrière du trimestre d’hiver


1885 au printemps 1886, qu’il va commencer à s’inté-
resser à cette énigme et s’initier aux arcanes de l’hystérie.
Le transfert, très positif, qu’il a pour Charcot 57 le conduira
à entamer une véritable conversion professionnelle aux
conséquences incalculables pour l’histoire des idées, des
sciences et de la médecine.
À n’en plus douter, et cette communication s’est efforcée
de le démontrer, la psychanalyse est bel et bien, entre
autres, fille de l’hypnose et... de la neurologie 58, et d’abord
fille de l’École neurologique française de Charcot, à La
Salpêtrière.

1. Docteur en psychologie, Psychanalyste, Membre du Quatrième Groupe, Vice-pré-


sidente de l’AEHP (Association Européenne d’Histoire de la Psychanalyse).
2. Anzieu D., L’Auto-analyse de Freud, Paris : PUF, 1975 ; Bolzinger A., Portrait de
Sigmund Freud, Trésors d’une correspondance, Paris : Campagne Première, 2012 ;
Carroy J., Personnalités doubles et multiples, PUF, 1993 ; Didi Hubermann G., Inven-
tion de l’hystérie, Paris : Macula, reéd. 1982 ; Ellenberger H., À la découverte de
l’inconscient : histoire de la psychiatrie dynamique, Simep, 1974 ; Gauchet M., Swain
G., Le vrai Charcot. Les chemins imprévus de l’inconscient, Paris : Calmann-Lévy,
1997 ; Jones E., La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris : PUF, 2006, t. 1 ; Krüll
M., Sigmund, fils de Jacob, Paris : Gallimard, 1983 ; Lellouch A., Jean Martin Charcot
et les origines de la Gériatrie, Paris : Payot, 1993 ; Major R., Tallegrand Ch., Freud,
Paris : Gallimard, 2006 ; Markus G., Freud ou les secrets de l’âme, Paris : Albin
Michel, 1994 ; Le Rider J., Modernité viennoise et crises de l’identité, Paris : PUF,
1990 ; Mijolla A. (de)., Freud et la France, Paris : PUF, 2010 ; Roudinesco E., La
bataille de cent ans, Paris : Seuil, 1986.
3. Freud S. (1886). Report of my studies in Paris and Berlin, SE, London, I, trad.
M. Borch-Jacobsen, P. Koeppel, F. Scherrer : Mon voyage à Paris et à Berlin (1886),
Cahiers Confrontation, 9, 1983.
4. Freud S., Lettre du 18 avril 1885, Correspondance, 1873-1939, Paris : Gallimard,
1967. Nous soulignons.
5. Freud S., Lettres de Jeunesse, Paris : Gallimard, 1990.
6. Freud S., Correspondance 1873-1939, op. cit.
7. Freud S., Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris : Folio, 1989.
8. Josef Skoda (1805-1881), The Catholic Encyclopedia, vol. 14., New York : Robert
Appleton Company, 1912. 5 déc. 2012. Il perfectionne les méthodes d’examen clinique

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96
LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

de la région thoracique, la percussion Aveunbruger (Corvisart) et l’auscultation


(Laënnec). Moins connu que son cousin Emil, constructeur de voiture.
9. Sigmund Freud présenté par lui-même (1925), Folios, essais, Gallimard, et Mijolla
(de) A., op. cit., 1989.
10. Moreau Ricaud M., Freud, traducteur de « L’émancipation des femmes », de
J.S. Mill, Topique 67, 127-139, Le Bouscat, L’esprit du temps, 1998.
11. Freud S. Lettre à Wilhem Knöpfmacher du 6 août 1878, Correspondance, Paris,
Gallimard, 1968.
12. Il en fait des dessins envoyés dans ses lettres à E. Silberstein. Cf. Lettres de jeu-
nesse, op. cit.
13. Freud S., Lettre à Martha, du 16 janvier 1885, Correspondance, op. cit., Fiancé :
De la coca (1884), Robert Byck (ed), Sigmund Freud, De la cocaïne, Bruxelles, Édi-
tions Complexe distribution, Paris : PUF, collection Textes, 1976 (New York, 1975),
édition annotée par Anna Freud. Contribution à la connaissance de l’action de la
cocaïne (1885), in Robert Byck (ed). Addenda à « De la coca » (1885-1886), in Robert
Byck (ed), Sigmund Freud, De la cocaïne, Bruxelles, Éd. Complexe, 1976 (New York,
1975). À propos de l’action générale de la cocaïne (1885), Robert Byck (ed), Sigmund
Freud, De la cocaïne, Bruxelles, Éd. Complexe, 1976 (New York, 1975).
14. Freud S., Ma vie et la psychanalyse, Paris, Idées, Gallimard 1974.
15. Écrite en 1836. Barbeau (Cyprinis barbus), Büchner G. (1813-1837), une
« comète » selon J.-Ch. Bailly, BNF, 2011, mort du typhus en exil. Merci à Ralf Knübel
pour la monographie de Jan Christoph Hauschild (1992), Georg Büchner, Monogra-
phie, Nîmes, Éd. J. Chambon, 1995.
16. Freud S. (1925) Sigmund Freud présenté par lui-même, cf. Ma vie et la psycha-
nalyse, Paris, Folio, 1989, p. 17.
17. Freud S., Lettre à Martha du 23 juin 1884, Correspondance, op. cit.
18. Un article sortira dans Brain en 1886 sur un nouveau procédé de coloration des
fibres nerveuses de la moelle épinière.
19. Freud S., « Mais le démon de l’homme est ce qu’il y a de bonheur en lui », Cor-
respondance, op. cit., p. 151.
20. Freud S., Correspondance, op. cit., p. 166.
21. Baginski A. (1848-1918), il a écrit L’hygiène des écoliers.
22. Freud S., Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris : Folio, 1989, p. 34. Et
Hirschmüller A., Joseph Breuer, Paris : PUF, 1991.
23. Freud S., Lettre à Martha du 21 octobre 1885, Correspondance, op. cit.
24. Mijolla Alain (de), Freud et la France, Paris : PUF, 2011.
25. Bolzinger A., Trésors d’une correspondance, Paris : Campagne Première, 2012.
26. Freud S., Lettre à Martha du 21 octobre 1885, Correspondance 1873-1939, op.
cit.
27. Lellouch A., Jean-Martin Charcot et les origines de la Gériatrie, Paris : Payot,
1993.
28. Lellouch A., idem.
29. Freud S., Lettre à Martha du 20 janvier 1886, Correspondance 1873-1939, op. cit.

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Michelle Moreau Ricaud

30. Moreau Ricaud M., Freud traducteur de l’Émancipation des femmes de J.S. Mill,
Topique, 67, 1998.
31. Freud S., Lettre à Minna Bernays, Correspondance 1873-1939, op. cit.
32. Freud S., Ma vie et la psychanalyse, op. cit., p. 26.
33. Sigmund Freud présenté par lui-même (1925), Gallimard, Folio, 1989, p. 17.
34. Freud S., Rapport sur mes études..., op. cit., p. 9.
35. Didi Hubermann G. Invention de l’hystérie, Paris, Macula, réed. 1982. L’Icono-
graphie photographique de la Salpêtrière, de Paul Regnard et Désiré-Magloire Bour-
neville, ainsi que le livre de Georges Didi Hubermann, Invention de l’hystérie, nous
permettent de voir la « grande hystérie », jusqu’à la contraction ultime du corps (en
opisthotonos) que la clinique actuelle ne rencontre plus qu’exceptionnellement ; Louise
Bourgeois l’a immortalisée dans une belle sculpture en bronze, à partir d’un corps
d’homme, son assistant !
36. Idem, p. 139 et p. 145.
37. Paul Richer, médecin, dessinateur et sculpteur français très connu. Cf. Les démo-
niaques dans l’art, 1887, en collaboration avec Jean-Martin Charcot et Les Difformes
et malades dans l’art, 1889, Paris, Delahaye et Crosnier.
38. Aux questions de sa fille Anna enfant, Freud expliquait que la jeune femme était
trop serrée dans son corset !
39. Sur le devenir de Blanche, on ne sait pas grand chose : devenue infirmière, on la
dit ensuite hospitalisée à l’Hôtel-Dieu, puis amputée par suite des rayons dans le
laboratoire d’Albert Londe à la Salpêtrière, elle aurait reçu une médaille du travail.
Un roman suédois de Per Olov Enquist brode sur sa présence dans les recherches de
Marie Curie.
40. Didi Hubermann G., op. cit., p. 110. Freud n’a pas pu voir Augustine, cette jeune
fille de 15 ans, violée sous la menace d’un rasoir à 13 ans par son employeur, chez
qui elle habitait et qui était l’amant de sa mère, et devenue la « préférée du service ».
Les médecins la voyaient passer de « sa belle indifférence, sa neutralité, son quasi-
sourire » à son attaque, avec « cris, secousses, tremblements, soubresauts », suivis de
convulsions terribles et obscènes. Et sa contracture, faisant d’elle une statue vivante,
une véritable œuvre d’art ? Un film avait été fait par Corti il y a quelques années sur
cette patiente et dernièrement un autre par Alice Vinocour (2012). Il est intéressant
aussi de lire dans un ouvrage assez récent, rassemblant des feuilletons publiés vers
1930, écrits par une autre patiente hospitalisée pour épilepsie par le Dr Magnan à la
même époque où Freud vient à la Salpêtrière, Jeanne Louise Beaudon (1868-1943),
devenue célèbre dans le monde des cabarets et par les peintures de Toulouse-Lautrec
[...] Et elle devint Jane Avril.
41. Freud S., Lettre à Martha du 24 novembre 1885, Correspondance, op. cit.
42. Breton aurait-il lu les lettres de Freud ? ou plutôt perçu l’influence que Charcot a
exercé sur Freud ? En 1951, il fait avec les Surréalistes, la liste des « statues emportées
par l’occupant », pour les récupérer : il veut en ajouter d’autres, dont celle de « S.
Freud : au centre du parvis de Notre-Dame » ! Breton, cité par Gauchet M., Swain
G. Le vrai Charcot, op. cit., 1997.
43. Freud S. (1909), Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, PB Payot, 1975.

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LE JEUNE FREUD À LA SALPÊTRIÈRE (1885-1886)

44. Freud S. (1893), « Charcot » SE, London, trad. Laplanche et coll. Résultats, idées,
problèmes II, PUF, 1984.
45. Paul Brouardel (1837-1906), médecin légiste à la Pitié ; labo d’enseignement à la
morgue ouvert aux étudiants et chercheurs.
46. Lors d’une soirée chez Charcot, cité par Freud, Contribution...
47. Markus G., Freud ou les secrets de l’âme, Paris, Albin Michel, 1994.
48. Bolzinger A., op. cit. ; Freud, S. Les diplégies cérébrales infantiles (1893) : il
publiera ensuite : Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies
organiques et hystériques (1893) ; Obsessions et phobies. Leur mécanisme psychique
et leur étiologie (1894).
49. Nos italiques : cette formation à l’étranger devait attirer des patients. Puis il démé-
nage à Maria-Theresien, et enfin au 19 de la Bergasse.
50. Maladie connue depuis 2000 ans av. J.-C., mais qui, malgré l’origine de son nom,
n’épargne pas les hommes. On consultera : Freud S. (1895), Études sur l’hystérie,
PUF, 1956 ; Hystérie, in Dictionnaire de Villaret ; et in Mijolla A. (de), Dict. Intern.
de Psychanalyse, Hystérie, Paris, Calmann-Lévy, 2002 et Schaeffer J. Le refus du
féminin, Paris, 1997 ; Carroy J. Personnalités doubles et multiples ; et last but not
least, Harrus-Revidi G., Qu’est-ce que l’hystérie ?, Paris : Payot, 2001.
51. Et influencer les artistes (Dali...), les écrivains (Thomas Mann, Zweig...), qui se
réclament de lui. Ainsi Zweig, par exemple, lui écrira : « J’appartiens à cette génération
d’esprits qui n’est redevable presque à personne autant qu’à vous en matière de
connaissance » et aussi : « Grâce à vous, nous voyons beaucoup de choses. Grâce à
vous, nous disons beaucoup de choses qui, sinon, n’auraient été ni vues, ni dites ». Et
encore : « Vous avez ôté leurs inhibitions à d’innombrables personnalités comme à la
littérature de toute une époque », S. Zweig. Préface de R. Jaccard, in Sigmund Freud-
Stefan Zweig, Correspondance, Paris : Payot, pp. 11-12. Et id., p. 51.
52. Hirschmüller A. (1978), Josef Breuer, trad. M. Weber, Paris : PUF, 1991.
53. [...] « Bernheim dont j’ai pu voir moi-même, en 1889, les tours de force extraor-
dinaires. Mais je me rappelle que déjà alors j’éprouvais une sorte de sourde révolte
contre cette tyrannie de la suggestion ». Freud S. Psychologie collective et analyse du
moi, Essais de psychanalyse, Paris : Payot, 1985.
54. Moreau-Ricaud M., Freud collectionneur, Paris : Campagne Première, 2011.
55. Freud S., Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies
motrices organiques et hystériques ,in Résultats, idées, problèmes, I, Paris, PUF, 1984.
56. Zola E., Lourdes, Paris : Gallimard, Folio, 1985.
57. Quel transfert ! Cf. Lacan, « Dès qu’il y a quelque part le sujet supposé savoir, il
y a transfert. »
58. Cf. A. Bolzinger, « La psychanalyse est fille de la neurologie », op. cit. ; Freud S.,
The Prefaces and footnotes, The Complete Works of Sigmund Freud, London, Standard
Edition.

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2. question de corps...

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7KLVSDJHLQWHQWLRQDOO\OHIWEODQN
Somatose, hystérie et maladie des nerfs

Houchang GUILYARDI

Jean-Martin Charcot n’a pas bonne presse.


Aussi célèbre que méconnu, dévalorisé autant que carica-
turé, considéré scientifique mondain, prestidigitateur de
foire, manipulateur des corps et des femmes, il est connu
pour les façonner, pour en tirer gloriole.
Comme de coutume, il faut souvent des années ou des siè-
cles pour reconnaître la dimension d’un bâtisseur. Comme
le prédisait – pour son propre compte – Lacan, il est mis
en pièces et dévoré par les siens, chiens d’Actéon, après
son décès. J.-M. Charcot n’est pas sorti du purgatoire.
Se pencher sur la vie de J.-M. Charcot, ses méthodes et
travaux dévoile à qui en prend la peine un novateur
authentique et un expérimentateur souple, travailleur sin-
cère non infatué, agissant, ce qui est rare, autant sur les
plans clinique, théorique que politique. Les travaux de
Marcel Gauchet et Gladys Swain ont permis d’initier sa
reconsidération.

Folies à la Salpêtrière
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103
Houchang Guilyardi

Charcot a produit un temps d’ouverture méconnu, une


bascule tant pour la neurologie, dont il est reconnu fon-
dateur, que passeur vers la reconnaissance des territoires
psychiques, permettant une autre émergence : celle de la
psychanalyse. Temps d’ouverture clôturé, refermant une
part des avancées à l’intérieur de dogmes d’airain
réducteurs.
D’un effroyable lieu d’enfermement et d’exclusion, que
l’on a peine à se représenter, d’un des lieux des plus tra-
giques de relégation, où aucun médecin en place ne sou-
haitait s’investir, de l’hospice dit de la Vieillesse-Femmes,
asile des « folles », « femmes de mauvaises mœurs », pau-
vres et indésirables, Charcot a bâti un hôpital de réputa-
tion mondiale : la Salpêtrière, blason dont bénéficient
sans reconnaissance, et souvent en toute inconscience,
ceux qui y prennent quotidiennement leurs quartiers, de
noblesse ou non.
Initié par Charcot, au-delà d’une identification, Freud va
tâtonner et inventer de nouvelles méthodes. À son imita-
tion et à partir des interrogations soulevées, procédant par
« déblaiement par strates du matériel psychique patho-
gène » 1, passer de la douleur physique à l’histoire de la
souffrance 2.
Jean-Martin, fils aîné de Freud, né en 1889, trois ans après
le passage à la Salpêtrière 3, recevra le prénom de Charcot.
Véritable nom du sujet 4, privilège du grand-père, nomi-
nation et filiation inscrivant dans la chair le lien de pro-
fonde continuité entre Charcot et Freud, dans le passage
vers l’autre scène et l’éveil à l’existence du sujet. Après
la reconnaissance de la part psychique accordée aux
figures du corps, il ne manquait qu’à accorder la parole
aux malades.
Le lieu d’origine, la causalité attribuée aux perturbations
et errements du corps et de l’esprit a cheminé à travers

Folies à la Salpêtrière
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104
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

l’histoire, partant de l’âme pour se rendre au cœur,


remonter vers le cerveau, puis avec la science suivre le
trajet du nerf, le colorier, le titiller, le sectionner. Long
trajet métonymique partant du lieu de la douleur, de l’arté-
fact et de l’empêchement, vers la recherche du site res-
ponsable, son origine supposée. La sémiologie, science
des signes, a permis de s’étonner, observer, décrire. Ratio-
nalisation avec essai de cohérence et logique pour aboutir
à une classification, un ordonnancement des signes.
La frêle psychopathologie de l’époque de Charcot parais-
sait se résumer à trois champs : l’hypocondrie, quasiment
disparue des classifications, l’épilepsie, sujet majeur des
travaux de Babinski, et l’hystérie, sous laquelle Charcot
a finalement désigné ce qui lui apparaissait être porté par
l’esprit.
À partir de la révolution française, puis à travers un large
mouvement européen au cours du XIXe siècle, la psychia-
trie s’est appliquée à la description clinique des patholo-
gies psychiques, bientôt suivie par les classifications. Des
cliniciens exceptionnels y ont peint des études précises,
comme oubliées actuellement.
La classification ainsi remaniée en permanence a pu offrir
fin XIXe et au cours de la première moitié du XXe siècle,
un ensemble sémiologique et nosographique exceptionnel
comportant des repérages cliniques majeurs, aux abords
thérapeutiques, chimiques et psychologiques. Nosogra-
phie modifiée par les apports freudiens, ensemble culmi-
nant avec les travaux de Henri Ey.
Nosographie délaissée au cours du dernier tiers du
XXe siècle, les acteurs privilégiant les recherches explica-
tives, dans des directions profondément divergentes, de la
génétique la plus fixiste, aux foisonnantes théories « psy-
chodynamiques ». Par réaction ou régression, des travaux
se présentant « athéoriques » ont rejeté hyperinterprétations

Folies à la Salpêtrière
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105
Houchang Guilyardi

jugées hasardeuses, élaborations peu compréhensibles ou


considérées absconses, pour faire retour au palpable et
indiscutable : retour au signe.
Ce dernier mouvement a développé des collections de
symptômes toujours plus nombreuses et discriminantes,
déployées pour la psychiatrie à travers un manuel statis-
tique et diagnostique à diffusion mondiale (DSM).
Vers la fin de sa vie, Freud avançait qu’il ne savait plus
ou pas ce qu’était l’hystérie. Quelques décennies plus tard,
devenue à nouveau et plus souvent qu’à son tour un
fourre-tout désignant tout et son contraire, elle présente
des définitions différentes pour médecine, chirurgie, psy-
chiatrie et psychanalyse.
Spectacle pour le langage commun, aux éléments exces-
sifs, à l’occasion flamboyants, s’évanouissant une fois
encore et échappant à la maîtrise. L’hystérie résistante
paie cependant ses ébats au prix fort.
La saga analytique s’est poursuivie durant ce temps à
travers des mondes bigarrés, souvent dans l’extraterrito-
rialité, revenant abondamment sur l’hystérie, et au-delà.
Mais l’institution médicale a tenu fermement en main
l’accès aux malaises physiques, soutenue magistralement
par la machinerie scientifique hégémonique et la surpuis-
sante industrie hospitalo-pharmaceutique. D’une
modestie et discrétion remarquables, les rares psychana-
lystes aventurés dans les temples hospitaliers, se sont
généralement retrouvés confinés comme auxiliaires
médicaux.
La personnalisation excessive des acteurs et la pente nar-
cissique de glorification des grands hommes, culte de la
personnalité auquel chacun s’identifie plus ou moins et
adore confusément succomber, constitue une délicieuse
glissade vers le Moi idéal. Il est plus facile d’y communier
que de considérer les facteurs opératoires.

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106
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

Ainsi a été occulté un facteur essentiel dans le passage


de témoin entre Charcot et Freud. Procédé passé sous
silence, sujet central d’une innovation décriée de Charcot
et comme méconnu, l’effet magistral de la présentation
de malades.
C’est cette mise en place, entre des acteurs impliqués, qui
a produit cet effet saisissant pour Freud. Dispositif ayant
constitué, au-delà de Charcot, un temps éblouissant, une
révélation quasi divine, comparée à Moïse recevant les
tables de la loi. Court moment ayant permis un change-
ment de niveau et formant expérience pour l’ensemble
d’une vie professionnelle.
Position à la portée considérable. Rencontre, Tuché, évé-
nement à partir duquel peuvent jaillir élaborations et créa-
tions. Mise en place de chercheurs à une place différente,
permettant de percevoir des effets de vérité et manques.
Dimension du Maître véritable qui, davantage que se
complaire dans la démonstration, permet des ouvertures.
Freud n’a jamais effectué de présentation de malades, ni
pratiqué en lieu hospitalier. Remarquons qu’il ne les a
jamais critiquées. Davantage, ses Cinq psychanalyses peu-
vent être considérées comme sa forme personnelle de pré-
sentation de malade. Depuis, les présentations ont été
instituées et fourni des repérages cliniques, théoriques et
techniques pour tous médecins, systématique accès pos-
sible à une autre scène. Elle est pratiquée plus que dis-
crètement dans la formation des psychanalystes.
Fouiller dans les secrets, étaler les douleurs émotionnelles
au grand jour, choquant la pudeur et le respect, provoque
un imaginaire d’abus et d’exposition de l’intime... Si cer-
taines présentations sont des auto-glorifications, dégra-
dantes par leurs conditions et le comportement qui les
sous-tend, elles peuvent à l’inverse permettre à travers un
dispositif respectueux, un moment de pose, une mise à

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

107
Houchang Guilyardi

plat attentive aux difficultés du sujet et à la considération


de son désir. Véritables entretiens analytiques, dans les-
quels le présentateur aussi s’expose, elles peuvent consti-
tuer un moment aux retombées exceptionnelles, et faire
partie intégrante du chemin du sujet et de la formation
clinique des professionnels.
« [...] cette activité de J. Lacan valut plus de coups à ceux
qui la soutinrent que de remerciements pour servir la psy-
chanalyse. En ce moment où y avoir assisté fait figure,
pour nombre, de carte de visite 5 ».
Par abus et pour des raisons d’incapacité et d’absence de
positionnement éthique, est largement utilisée « l’étude de
cas ». Témoignage de seconde main, déformé et expurgé
par définition, elle transporte moins de complexité, et de
là, de respect du sujet. Ayant abandonné une part de sa
richesse et de sa vérité, elle ne véhicule pourtant pas
moins, et peut-être davantage, d’objectivation, d’utilisa-
tion de l’intime et d’entorses au secret. Il faut soutenir
que le rejet des « Entretiens cliniques analytiques pu-
blics » concerne souvent une résistance envers l’émer-
gence de l’inconscient et une horreur du dévoilement de
la castration.
Les « malades imaginaires » ayant sombré, engloutis dans
la littérature, bientôt suivis par les « maladies fonction-
nelles », au psychisme incompréhensible et territoires
flous, la médecine s’est alors efforcée de proposer des
diagnostics renouvelés. Des malades de Charcot pour-
raient être actuellement pris en charge selon des appella-
tions modernes.
Certains seraient par exemple maintenant qualifiés de
fibromyalgiques ou de spasmophiles.

Fibro fibres, myo les muscles, algie la douleur.


La douleur.

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108
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

Un lieu,
Puis un autre,
Parfois tout le corps.
« J’ai une fibromyalgie de la tête aux pieds. »
disait une patiente.

Terme consonant avec fibrome, agrémenté d’algie, évo-


quant une néocroissance, une excroissance protosexuelle.
Petit bout de naissance, de petit « a » non choisi qui pointe
à l’horizon.
Et fait mal. Très mal.
À notre époque, fibromyalgies, spasmophilies, glossody-
nies, vulvodynies, voire algoneurodystrophies, pour ne
citer qu’une part des douleurs qui échappent généralement
aux causalités réputées d’ordre physique ou psychique,
résistent férocement aux traitements.
Leur cousine, spasmophilie, littéralement celle qui « aime
les spasmes », traverse le corps par des secousses abréac-
tives, permettant d’évacuer immobilisations pétrifiantes
et tensions extrêmes, devenues insoutenables. Équivalent
de crise épileptique, « petit mal », parfois avec une
brève perte de connaissance. Crises de « tétanie »,
contractures suivies de résolution et fatigue apaisée
jusqu’à l’endormissement. Hypercontractures localisées
(trismus, Sadam 6...) ou généralisées, pétrification phy-
sique et psychique. Blocage de la motricité corporelle et
du langage. Le tétanisé ne pouvant bouger ni respirer, ni
parler. Effacement de toute cognition, de la moindre capa-
cité de réflexion ou d’action, avec parfois une sensation
de mort imminente. Nous retrouvons dans le déroulement
de ces séquences Charcot et les scènes historiques de
l’hystérie, point par point.
Devant de telles plaintes, de telles souffrances, et n’en
pouvant mais, le médecin se doit d’offrir un cautère, un

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109
Houchang Guilyardi

os à ronger, une poudre, un calmant. Douleurs transférées,


imagées et espoir. Prescriptions des antalgiques du
monde, manœuvres physiques, chirurgie. Quitte à retran-
cher ou rendre malade, léser sous couvert de science. Ceci
mobilise une considérable part de l’activité et des inves-
tissements du pays.
Le réel perforant le corps jusqu’aux abysses, les soins ne
parviennent, avec les plus grandes difficultés, qu’à accro-
cher des petits bouts de métonymie, creusant au passage,
comme on dit, « le gouffre de la sécurité sociale », actua-
lisant sur écran national celui du réel fou, soutenu par la
demande infinie de l’impossible.
Nous retrouvons ici l’archétype tryptique, archétryptique
fracture-trauma-lésion, temps d’accession à des positions
différentes, modifications majeures, changements massifs
de vie et de jouissance, survenant lors d’événements de
vie, mais en impasse corrosive.
Entre plaintes et revendications insistantes de la frustra-
tion, les fibromyalgiques pour exemple, désignent l’actua-
lisation paradigmatique, selon la terminologie freudienne,
de la douleur du roc de la castration. Qu’il nous faut requa-
lifier de roc de l’incastration. Exigence de revenir au déni,
rejet de l’imposition de la barre, refus du renouvellement
de la castration, brutale et survenue sans parachute ni
soutien, regardée in situ dans l’étonnement et la surprise,
parfois dans l’hébétude. Suivie, selon la sthénicité, de
demande d’assistance, éternellement urgente, d’efface-
ment, d’éradication de la douleur. État psychotique ayant
subi la frappe du Signifiant Maître. Qui ne passe pas, qui
ne passe pas ailleurs que dans la douleur simple, essen-
tielle, dans sa fixation primaire et indéracinable.

« [...] Cette structure psychotique comme


étant quelque chose où nous devons nous

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110
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

sentir chez nous. Si nous ne sommes pas


capables de nous apercevoir qu’il y a un
certain degré, non pas archaïque, à mettre
quelque part du côté de la naissance, mais
structurel, au niveau duquel les destins
sont à proprement parler fous ; si pour
nous le sujet n’inclut pas dans sa défini-
tion, dans son articulation primitive, la
possibilité de la structure psychotique nous
ne serons jamais que des aliénistes. 7 »

Au-delà des diagnostics, attentions portées sur les


concepts et la résolution des énigmes, approcher une part
de la réalité en jeu, nécessite d’utiliser des repérages
métapsychologiques aussi précis que possible, collés aux
constats cliniques.
L’observation quotidienne montre que la structure est
mobile et se modifie, se transforme, que son positionne-
ment change au long de la journée et de la vie, et ceci
selon les circonstances et les interlocuteurs rencontrés,
autrement dit selon les transferts. Les états structurels
constituent ainsi des états temporaires. Chaque parlêtre
passe, bascule au cours d’une même journée par diffé-
rentes positions, souvent de manière instantanée et aisée.
Les organisations névrotiques et psychotiques s’interpé-
nètrent et la modalité de sujet est souvent fragile et vacil-
lante, clignotant comme une diode. Elle s’éteint avec
l’effacement de la représentation possible du désir, l’écra-
sement de la Spaltung produisant l’éclipse du sujet, caché
d’abord à lui-même.
Chacun est cependant accoutumé, durant des temps plus
ou moins étendus, à retrouver ses chemins préférés, par-
fois édifiés longuement et avec difficulté, et sa jouissance
trouve son point d’équilibre préférentiellement sur ces
sillons.

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111
Houchang Guilyardi

« Nous savons que plusieurs états psychi-


ques peuvent coexister chez une même
personne 8 ».

Au long de l’existence, en place d’un état supposé absolu


et continu, les parlêtres sont soumis à une extrême varia-
bilité, selon des alternances entre de multiples places.
Variabilité commandée par la division subjective, ses
empêchements et les voies frayées.
La structure se présente ainsi comme juxtaposition d’élé-
ments multiples, intégrés ou pas dans la castration, avec
la perversion en mécanisme d’évitement et de jouissance
en circuit court.
Organisée, capitonnée et sereine, la structure est vecto-
risée, ancrée dans le nœud borroméen par un désir, vers
un fantasme, cible aimantée à l’horizon, un leurre, un
objet dit petit « a ». Insuffisamment soutenue par une cas-
tration inapprochable, rejetée, non advenue, ou dont
l’accès s’est avéré refusé, elle est émaillée de blessures,
de douleurs et d’une profusion de réel. Éléments brisés,
déchirés lors de castrations blessantes, massives, non
accompagnées ou désavouées, à l’effectivité impossible.
Considérer la relativisation de la nosographie entre alter-
nances et changements de position, actes et passage à l’acte,
temporalité et rencontres, a pour corollaire que la structure
est modifiée au cours d’une vie et à travers les générations.
Si la psychiatrie du XXe siècle a concentré son action sur
les soins portés aux schizophrènes, des catégories ont lar-
gement échappé à la psychiatrisation et pour une part à
la psychopathologie analytique : en particulier les
somatés, et malgré de multiples travaux, les paranoïaques
et paraphrènes.
La qualification de folie, réservée aux schizophrènes qui
se présentent manifestement illogiques et incohérents,

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112
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

démontre que les catégorisations s’arrêtent aux signes


simples, d’emblée discordants, sans référence consé-
quente à la métapsychologie. Tandis que paranoïa et para-
phrénie, « dans l’ordre, la cohérence et la clarté », tout
aussi psychotiques, sont considérés normaux dans les
communautés humaines. Elles échappent à la psychiatri-
sation et en pratique aux classifications, voire aux théo-
risations, pourtant prolifiques, et sont absous des soins,
hors de timides – et généralement erronées – approches
familiales ou politiques.
Norme psychotique, norme sociale paradoxale : la psy-
chose règne et fait loi dans l’histoire de l’humanité,
époque contemporaine incluse. Les psychotiques y édic-
tent fréquemment les lois des communautés. Des régions
entières sont prises dans la mégalomanie infantile, entre
chutes dans la passivité, incurie mélancolique et paranoïa
vive, réagissant au moindre artéfact, à la plus mince
réflexion, risquant d’entacher un imaginaire immense et
exaltant.
Nous évoluons ainsi familialement, socialement et politi-
quement depuis les aurores de l’humanité dans un bain
de forclusion, des mondes de psychose endémique,
d’incohérence et de persécutés persécuteurs.
Lorsque la frappe du Signifiant Maître ne parvient pas à
maintenir le rond symbolique qui permettrait l’édification
du nœud borroméen, l’état psychotique est alors ancrage
dans une jouissance incastrée. Par suppléances et inflation
de réel blessant, il épuise le sujet et meurtrit son corps.

« Ne devient pas fou qui veut 9 »

Il est nécessaire d’apporter à ce tableau accablant un


souffle d’air, selon une pondération fondamentale : si l’on
admet ou suppose que tous les parlêtres passent par la

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113
Houchang Guilyardi

psychose, il faut préciser qu’une part d’eux et une partie


d’entre eux, n’y restent pas fixés la majeure partie du
temps. Les schizophrènes eux-mêmes n’y sont pas soumis
à chaque instant : de nombreux éléments cohérents et
adaptés en réchappent, métaphorisations incluses.
Si les parlêtres passent par la psychose, certains disposent
de davantage de points d’appui, de facilités à revenir dans
les circuits de mobilité du langage et du corps, bénéficiant
de « points de capiton » assurés et plus apaisés, à travers
des nœuds borroméens efficients.
Quelques parcelles se dérobent chez chacun à la fixation
immobilisante de la jouissance folle. La difficulté tient
dans le caractère de puissance, d’ordre imaginaire,
capable de maintenir une fixité de la forclusion.
C’est ici la question de « la réversibilité de la psychose »,
toujours abordée timidement. La clinique montre qu’une
réversibilité par déplacements de la forclusion et du trou
de réel, sur un lieu différent, ailleurs, dans le corps propre,
sur un « proche », ou plus loin, dans la société, est
quotidienne.
Ce qui mène à la corrélative question de l’étayage de la
psychose, posée d’un point de vue inverse. Il serait plus
conforme à la réalité clinique de partir du constat suivant
selon lequel les psychoses « compensées » remplissent le
champ, et cèdent aux événements.
Les somatoses offrent la première marche du deuil de la
position Toute, par une incarnation, sans représentation
autre que le site et l’atteinte, accompagnée de douleurs et
d’altérations. Elles sont éprouvées, selon le terme freu-
dien, à travers la perception-conscience floue des symp-
tômes et phénomènes.
Le sujet s’y retrouve bousculé, obnubilé par la naissance
sans paroles de l’objet et l’insupportable destitution de
l’océan de rêve, auquel est substitué un éprouvé

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114
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

incompréhensible et persécutif, bien qu’exquis. Change-


ment massif et radical de la jouissance qui lui a été ordi-
naire, a déterminé et organisé tout ou partie de sa vie. Le
deuil à effectuer ne peut être considéré par le sujet que
consister en une éradication de la douleur, et réintégration
de l’Ensemble Nostalgique Antérieur.
Douleur brute de la castration, toxicomanie en puissance,
n’ayant pas accès au produit miracle, loin d’être entré en
état névrotique organisé, en névrosie. Ne bénéficiant pas
d’un accès souple à la pondération et au soulagement par
les substitutions offertes par le langage, les métaphores,
et par conséquent par la mobilité physique souple des
lieux de dissociation, s’installe un empire des signes et
des phénomènes, avec les essais « forcenés », au sens
propre et éreintants, des traitements, avec inflation de sens
dans les répertoires et classifications médico-psychiatri-
ques. De là une prolifération d’un symbolique cerclé de
la « connaissance » savante, essayant de remplacer
comme il peut le réel sidéral.
L’objet. Où est-il situé ? Où est-il ? Dans le corps propre ?
Ailleurs ?
L’objet petit « a », vectorisation enserrée à l’horizon des
ronds noués borroméennement, du réel, du symbolique et
de l’imaginaire, comme le désigne son articulation
majeure, l’exercice de sexualisation, est situé préférentiel-
lement en dehors du corps propre.
Le choix de l’organe est un choix de l’objet, du petit a.
Trouvant un lieu comportant la marque de la différence,
de la Loi, du symbolique, du Nom du Père. Un objet à la
distance qu’on peut, retranché et utilisé dans une relation
de jouissance à travers un débat érotisé.
Comme l’obsessionnel qui sépare impulsivement et sans
cesse les objets extérieurs au corps, la maladie auto-
immune, paranoïa interne, décrète objet élu et par

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115
Houchang Guilyardi

définition étranger une partie du corps. À séparer, rejeter,


déshumaniser. Érotisation primaire par décollement, non
sexuelle à proprement parler. Lieu, dès lors, possiblement
voué à la dévastation, aux risques lésionnels, parfois
létaux.
La « complaisance somatique », traduction traditionnelle
du terme freudien Somatisches Entgegenkommen, orien-
tant vers une certaine indignité, signifie plus exactement
une rencontre dans le corps, la division intra-matière cor-
porelle, castration dans le corps propre, onanisme qui n’en
peut mais.
La médecine pratiquant la causalité sur la réalité contiguë,
visible et apparente, métonymique et appréhendable, les
conversions hystériques et somatoses mènent quotidien-
nement à l’erreur diagnostique, assortie de passages à
l’acte intempestifs médicaux et chirurgicaux. Massacre
ordinaire des innocents.
C’est dans la somatose que l’on rencontre dans sa radicale
netteté et la plus large étendue, la vérification et l’actua-
lisation de l’axiome de Lacan selon ce qui a été forclos
du symbolique réapparait dans le réel 10.
Ce qui différencie, et explique une part de la méconnais-
sance portant sur les somatoses, avec ce qui est tradition-
nellement considéré comme psychose, est l’absence d’une
représentation de l’Autre, non suivi par conséquent d’une
élaboration langagière.
Les sots-matés se trouvent dans la perception, sous
l’emprise des sens, et en déficit de sens, en-deçà de la
paranoïa et sa combativité. Ils ont besoin d’aide : méde-
cine officielle et thérapies traditionnelles les appuient en
proposant un tenant lieu de la représentation pour le grand
Autre, une nomination. Puis en y incluant du sens, à tra-
vers des constructions de mots ou de science, un imagi-
naire ésotérique ou incompréhensible à l’occasion,

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116
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

permettant là aussi simultanément de maintenir du hors


sens et réserver une place pour le réel, une respiration à
la vérité.
La médecine propose ainsi aux sots-matés une suppléance
de batailles, combats et guerres, jetant à l’occasion le bébé
symbolique, héritage des ancêtres, avec l’eau du bain réel.
Accès à la représentation et politique de la canonnière.
Nomination et premiers pas symboliques. Relais pour la
paranoïsation de la mélancolie des corps.
Dans cette configuration, le couple maître-somaté appa-
raît nécessaire, et se découvre longtemps indissociable.
Le Maître pouvant occuper diverses positions sur la ligne
reliant le Dieu salvateur au tenant lieu d’Autre
dévastateur.
Nominations, mots énigmatiques, images, bouc émissaire,
monothéismes, les figures de la représentation proposée
sont multiples. Elles permettent de résilier la position de
déchet apragmatique, mélancolisé et somaté, en accédant
à la scène. Jeter un coup d’œil, à distance et avec soutien,
sur l’omnipotence de l’Autre incastré qui entame le corps
et altère la structure. Amorcer enfin le débat jusque-là
confiné en soi-même, avec haine et violence internes,
dévoration de sa chair, que l’amour à mort puisse enfin
s’exercer à l’extérieur du corps propre.
Pour autant, et durant tout ce temps, les somatés ne se
trouvent généralement pas en situation d’opérer le
moindre rapport entre les manifestations corporelles et
l’arrière-fond structurel, invisible et masqué tant pour eux
que pour les intervenants. Entre les lignes du réel du corps,
sa douleur éprouvée, et la chaîne signifiante du sujet, une
barrière reste étanche aux consciences. Banalisation cari-
caturale d’une vie considérée « normale ». Il n’y a aucun
problème, hors le désastre vécu. Et la réticence envers la
psychanalyse est incluse, extrême. Un fossé sépare les

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117
Houchang Guilyardi

conceptions et ainsi la clientèle médico-hospitalière


d’avec ceux qui se dirigent vers les psychanalystes.
Débordé par la jouissance Autre, le sujet ne peut rien en
voir, ne veut rien en savoir. Il est seulement en situation
de l’éprouver, éprouver cette jouissance douloureusement
et incompréhensiblement fracturée. L’imaginaire merveil-
leux et totalisant ne cède pas. Les sots-matés vivent dans
le rêve, imaginé, espéré, halluciné, diurne. Construction
parfois partagée dans un roman, un feuilleton, une émis-
sion vantant le bonheur sans nuage.
Ce rêve merveilleux présente le contraste le plus saisissant
et comme invisible avec la réalité vécue dans l’échec et
l’impasse du cauchemar de la vie quotidienne.
Les guérisseurs traditionnels, acteurs de la vie psychique,
se présentent selon les mêmes options : assistance à la
défense et rites obsessionnels, organisation d’une guerre
et encouragements, réassurance narcissique et visions
d’espoir, mettant en avant deux éléments majeurs : un
Forstellungsreprësentanz et l’autorisation de la haine 11.

« Quelque part on sait ce que veulent dire


ces signes 12 ».

La mise en place d’une alternative paranoïaque permet en


effet un chemin vers l’extrusion de la forclusion du corps,
de quitter la somatose et sa persécution aveugle, dans
laquelle le seul interlocuteur pour une haine sans paroles
est un morceau de sa chair.
Fait remarquable, aussi incontournable que méconnu : le
phénomène psychosomatique, la maladie grave, la soma-
tose est déplaçable, critère non exclusif du symptôme hys-
térique, bénéficiant de la mobilité de la conversion.
Comme le montre la clinique, les lésions elles-mêmes
peuvent régresser, voire disparaître. Car c’est ici

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SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

l’ensemble du bloc forclusion-masse de réel, épaisse part


toxique délétère, qui peut se déplacer par expédition et
transfert sur le voisin, la famille, le prochain.
La Somatose, ou psychose somatique, dans sa caricature
figée, holophrase bétonnée, paraît intangible et pétrifiée,
de ce fait volontiers qualifiée de génétique. Terme interdit
et scandaleux dans de vastes circuits, elle est en réalité et
au sens large, psychogénétique, héritière en droite ligne
de la forclusion du Nom-du-Père, elle-même fille du
désaveu.
Dans une configuration névrotique, le sujet veut
comprendre, les symptômes étant pour lui lieux de dia-
lectique, porteurs de soucis et d’interrogations. Mais la
somatose est non seulement forclose, elle est enclose,
enkystée, hors du champ de conscience. Elle échappe à
la vue, ne porte pas vers la réflexion, sinon par la gêne,
les dégâts et handicaps qu’elle occasionne, du moins si
l’entourage, le système médical et « l’assistance sociale »
ne parviennent à effacer, comme par hallucination néga-
tive, son existence, et le réduire à un non-événement. À
l’inverse, idée fixe, obsédante et monomaniaque, elle peut
occuper tout le champ. Dans ces deux conjonctures, elle
apparaît cependant hors possibilité d’équivoques, associa-
tions et métaphores, celles-ci ne pouvant accéder aux fran-
chissements, elle bénéficie pour tout développement de
quelques lignes métonymiques.
Sans insister sur les phénomènes d’angoisse les plus sim-
ples, menant aux innombrables retranchements et autres
« ectomies » : appendice, sein, prostate, amygdales,
utérus... les manifestations de l’hystérie et des somatoses
sont encore massivement traitées médicalement et chirur-
gicalement, conduisant rencontres angoissantes et
atteintes physiques fugaces à des mutilations corporelles
et symboliques. Manœuvres soulageantes ou délétères, par

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119
Houchang Guilyardi

entames et sutures, tentatives confuses « d’opérer », sur-


déterminer une castration dans le réel, en place de cas-
tration symbolique, limitant ou relayant l’immensité folle.
Lors de la désinstitutionalisation de la psychiatrie fin du
XXe siècle, un nombre considérable de malades stabilisés
en hôpital psychiatrique, se sont retrouvés après sortie des
murs, affublés d’un développement somatique souvent
lourd et dévastateur. Aucune analyse ni statistiques n’ont
été réalisées de ces morbidités et mortalités considérables,
inaperçues.
Les psychanalystes, praticiens du symbolique barré par le
réel, ne se présentant pas pour la plupart comme magi-
ciens, et la psychanalyse pas davantage comme pratique
de « guérison », offrent ainsi une raison supplémentaire,
si elle était nécessaire, de non adresse pour sot-matés.
Les quelques affublés d’une altération conséquente du
corps, maladie auto-immune, cancer, pelade, etc., qui
entreprennent cependant une cure analytique, parlent
d’ailleurs assez peu, au cours d’une longue traversée, du
phénomène, peu utilisable dans la cure, paraissant consti-
tuer ailleurs leur identité.
La nomination première, médicale ou politique, du symp-
tôme ou phénomène de la maladie, réalise un acte de
fondation, une apposition générationnelle, essai de Nom-
du-Père. La chose, bouffie d’imaginaire, avec son zeste
de symbolique, peut quitter le pur réel à travers une labo-
rieuse élaboration de sens.
À travers visualisations, ritournelles, holophrases et dis-
cours courant, elle pose cependant la première pierre à un
accès au signifiant maître, fondant ou refondant du père,
de l’étranger. Et pouvoir quitter l’hébétude, l’écrasement
mélancolique sans accès aux signifiants, offrir un repré-
sentant pour la haine. Si la nomination réalise ce point de
capiton, s’ouvre l’immensité à construire.

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120
SOMATOSE, HYSTÉRIE ET MALADIE DES NERFS

Il n’y a ni une castration, ni recherche d’un objet unique


à partir de la réputée première, irrémédiablement perdue,
selon la mythologie analytique – Quelle est-elle et
quand serait-elle advenue ? Question qui se perd dans la
nuit des temps et des espaces. Au-delà de cette sépartition
supposée inaugurale, par substitutions, contiguïtés et
métaphores, le sujet en rencontrera un grand nombre, une
succession de « phases de latence », comportant chacune
risques de délabrement et bascule physique, mais d’abord
relance du mouvement, mobilité et enrichissement de la
vie psychique et corporelle.
La gestion de la perte, des douleurs et souffrances, autre-
ment dit des suites immédiates et difficiles de la (et des)
castration(s), a constitué la tâche principale que se sont
assignées les religions. Par dérives institutionnelles de ses
prétendants à représenter le grand Autre, elles ont souvent
laissé déferler l’imaginaire, le laissant devenir prééminent
sur le symbolique, ou funeste, se cercler en totalitarisme.
La médecine a voulu pondérer cet imaginaire et gérer les
fracas physiques en mettant de côté le symbolique, sauf
sous des formes ténues. Elle a empiété et remplacé la
religion pour le meilleur et pour le pire.
Au-delà des tentatives foncières de ses acteurs d’échapper
à la castration, la politique aurait pour visée doctrinale, à
travers crises et responsabilités, de gérer les entrechocs
sociaux induits par ces pertes, douleurs et souffrances, effets
des castrations successives, de leurs refus et difficultés.
Ces questions croisées ont pour partie, à l’insu de leurs
acteurs, été modifiées, et se transformeront à l’aide des clés
conceptuelles fournies par la psychanalyse et ses virtualités
métaphoriques décuplées, dont l’essence et le projet consis-
tent à ne pas céder aux impasses étourdissantes du Tout,
pour, face à la douleur et aux difficultés de la castration
humaine, participer aux transmutations inventives.

Folies à la Salpêtrière
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121
Houchang Guilyardi

1. S. Freud, Études sur l’hystérie (À propos d’Elizabeth Von R.), Paris : PUF, 1956.
2. Jacques Sédat, L’hystérique invente la psychanalyse. In Figures de la psychanalyse
no 27, Toulouse : Érès, 2013.
3. Octobre 1885 à février 1886.
4. Gérard Pommier, Le nom propre, fonctions logiques et inconscientes, Paris : PUF,
2013.
5. Marcel Czermak, Bulletin de l’Association freudienne no 23, juin 1987.
6. Sadam : syndrome algo-dysfonctionnel de l’appareil manducateur.
7. J. Lacan, L’Identification, 18e leçon, 2 mai 1962 (p. 273 du texte de l’AFI).
8. S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris : PUF, 1970.
9. J. Lacan, Inscription sur le mur de la salle de garde, Hôpital Sainte-Anne.
10. Jacques Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psy-
chose », dans Écrits, Paris : Seuil, 1966, p. 577.
11. Jeanne Favret-Saada, Désorceler, Paris : Éditions de l’Olivier, 2009.
12. J. Lacan, Problèmes cruciaux, 5 mai 1965, p. 182.

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122
Paradoxes et impasses :
le désir hystérique

Danièle EPSTEIN

Charcot, les hystériques, ont permis à Freud d’inventer


la psychanalyse. Alors, pour commencer, je donnerai la
parole à une analysante, qui nous fait entendre là, la pro-
blématique hystérique, presque à ciel ouvert. Cette
femme, jeune et jolie, débute son analyse, en même
temps qu’elle collectionne ses amants d’un jour sur les
sites de rencontre. « Je n’arrive pas à remplir ce grand
vide, mes attentes sont disproportionnées : les hommes
sont des objets interchangeables et j’en suis un moi-
même. Je fais tout pour me rendre indispensable, sinon
je chute dans l’inexistence... je réponds très précisément
à la demande que j’imagine, je joue le personnage qu’on
attend de moi, mais au final, ça ne me satisfait pas, je
ne me sens moi nulle part... j’essaye de valoriser les
hommes et crac, par deux mots, je les saque, je leur fais
sentir qu’ils ne sont pas à la hauteur, qu’ils n’en font

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123
Danièle Epstein

jamais assez... c’est le chaos absolu, je suis la reine des


emmerdeuses... »
Une position hystérique, certes, mais qui nous renvoie
aussi à la problématique du désir, tel qu’il se présente
dans sa dimension hystérique. Car l’hystérie n’est pas sans
évoquer la structure même du désir, en mettant la loupe
sur ce qu’il y a de paradoxal dans le désir. L’hystérique
fomente des conflits, s’en nourrit, et s’y épuise... Elle
choisit son maître, mais c’est pour mieux le mettre en
défaut. Car à travers lui, c’est la question de son être
qu’elle interroge, mais évidemment, ce n’est jamais ça :
ainsi mis au défi, l’élu est frappé d’impuissance. Comme
cette analysante le dit si bien, elle se fait l’objet du désir
de l’autre pour le combler, se rendre indispensable. Une
position sacrificielle, pour se plaindre après de ne pas être
reconnue dans son propre désir. Une demande d’amour
suivie de la plainte d’être incomprise. Entre la demande,
le désir, et ce que l’autre est en mesure de donner : un
écart, une faille, qui alimente sans fin la contestation, la
déception, la plainte ou la revendication de l’hystérique.
Rappelons-nous du rêve, dit de « la Belle Bouchère ». La
Belle Bouchère veut prouver à Freud qu’il se trompe en
disant que le rêve est un accomplissement de désir, et elle
raconte son rêve : « Je veux donner un dîner. Mais il ne
me reste qu’un peu de saumon fumé. Je me mets en tête
de faire le marché, quand je me rappelle que c’est
dimanche après-midi et que tous les magasins sont fermés.
Je me dis que je vais appeler au téléphone chez quelques
fournisseurs. Mais le téléphone est en dérangement. Ainsi
il me faut renoncer à mon envie de donner un dîner » 1.
Ce à quoi Freud, loin de revenir sur le rêve comme accom-
plissement de désir, en vient à penser que le désir de l’hys-
térique est d’être insatisfait. Rêve princeps qui sera repris
au fil des séminaires de Lacan. « Le désir de l’hystérique,

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124
PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

dit Lacan, n’est pas désir d’un objet mais désir d’un
désir » 2. Ce qui signifie que l’hystérique se doit d’être
insatisfaite, pour que son désir reste à vif. Si l’objet cause
du désir – celui que Lacan a nommé objet a – laisse tou-
jours à désirer, un écart qui est là, de structure, chez tout
un chacun, l’hystérique est celle qui se nourrira de cet
écart, pour remettre toujours sur le tapis ce qui la fait
souffrir, à savoir cette faille inhérente au Sujet et à la
relation. À ce type de lien, Lacan donnera statut de dis-
cours. Le lien social, pour Lacan, c’est la position que le
sujet occupe dans le discours, et le discours hystérique
est celui qui est fondateur de la psychanalyse. Le psycha-
nalyste crée de la demande parce qu’il offre son écoute :
celui qui parle lui adresse sa plainte, et en attend un Savoir
sur l’énigme de son désir. Mais ce Savoir échouera à dire
le vrai du vrai, la Vérité-Toute, sur la cause du désir, il
y aura toujours un reste, et ce reste (l’objet a) nous rend
perpétuellement désirants. Ainsi s’engage le transfert et
avec lui le processus analytique. Ce qui revient à dire que
les hystériques ont inventé avec Freud la psychanalyse.
L’hystérie est connue depuis la nuit des temps : les Égyp-
tiens, Hippocrate, Platon en firent une affaire de femme,
une affaire d’utérus. Dans le Timée, Platon écrit : « Chez
les femmes, ce qu’on appelle matrice ou utérus... est un
animal au-dedans d’elles qui a l’appétit de faire des
enfants ; et lorsque malgré l’âge propice, il reste un long
temps sans fruits, il s’impatiente et supporte mal cet
état »... et ce que Platon va décrire n’est rien d’autre que
le processus de conversion hystérique devant la représen-
tation sexuelle inconciliable. « (L’utérus) erre partout
dans le corps... jette en des angoisses extrêmes et pro-
voque d’autres maladies de toutes sortes » 3. Un utérus
itinérant qu’il fallait séduire par des vapeurs aromatiques,

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125
Danièle Epstein

ou anesthésier, ou dompter 4. Ainsi, dans l’ouvrage que


Mâkhi Xenakis a publié à partir des archives de l’Assis-
tance Publique, on peut lire : « On peut pratiquer des sai-
gnées / placer des sangsues entre les cuisses / la vulve /
parfois les sangsues s’engouffrent au fond des sexes / on
les récupère alors à l’aide de jets d’eau salée »... « le
chloroforme / la valériane / la belladone / l’éther/ l’eau
de vie / les calment aussi / par inhalation / mais aussi par
injection / directement par sonde dans l’utérus // quand
aucun de ces traitements ne fonctionne / on a recours
de nouveau à la cellule » 5. Aujourd’hui, la version du
mâle triomphant – « mal-baisée » – traduit l’autre forme
d’angoisse devant le féminin, l’angoisse de castration. À
érotiser toute relation, l’hystérique relance le fantasme de
l’homme, on peut même dire : l’hystérique est le fantasme
de l’homme.
Les manifestations hystériques sont dans le sillage des
fictions de l’époque : ce fut le couple « possédées/prêtre »
de la religion, puis le couple « médecin-malade » de la
pensée positiviste. Dans la lignée des convulsionnaires, il
y a les transes vaudous, les sectes et leurs gourous (suicide
collectif du temple du soleil), les fans et leur idole 6. Mais
la constante, c’est le sexuel, les affres du sexuel, versant
féminin. Précisons d’emblée : pas le féminin anatomique,
mais le féminin en chacun de nous, homme ou femme.
Autrefois avancée par Freud, puis formulée par Lacan, la
théorie de la bisexualité qui fit scandale en son temps,
s’est transformée en théorie militante, la théorie queer, ou
théorie du genre, qui trouve aujourd’hui sa validation tant
au niveau des manuels scolaires que de l’état civil.
Notre regard dépend des fictions de l’époque : il y eut
l’échappée belle de ces femmes en extase, illuminées de
recevoir en elles l’Autre divin, il y eut les convulsionnaires
déchaînées, pénétrées par l’Autre malin. La sorcière du

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126
PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

Moyen-Âge était possédée du démon, elle avait, comme


on dit, « le diable au corps » et n’y était pour rien. Le prêtre
devait l’exorciser, la désenvoûter. En cas d’échec, pas de
demi-mesures, pas d’alternative autre que le bûcher pour
brûler l’Autre en elle, le malin. Face au bâillon de la repré-
sentation religieuse du monde, la jouissance scandaleuse
du Féminin ne pouvait alors se vivre que drapée de fiction
religieuse. Être possédée, ou illuminée, n’était-ce pas la
seule façon de manifester son désir tout en le déniant ?
Quant au couple « médecin-malade », Charcot, le père de
la neurologie moderne, le découvreur de la sclérose en pla-
ques (1868), ou de la sclérose latérale amyotrophique,
nommée « maladie de Charcot », Charcot connu pour sa
démarche scientifique, sera bousculé par ce que les hysté-
riques actent sous suggestion hypnotique : des paralysies,
et contractures équivalentes aux manifestations spontanées.
Alors, à son tour, Charcot bousculera les théories de
l’époque. Que ses cours aient été des événements médi-
caux, mais aussi mondains qui attiraient le Tout-Paris, ne
retireront rien à sa démarche de chercheur et il n’hésitera
pas à remettre en question l’idée alors admise d’une loca-
lisation, qu’elle soit génitale ou cérébrale. Venu de l’ana-
tomie pathologique, et n’ayant, comme l’écrit Freud,
« aucune prédilection pour l’étude psychologique de la
névrose » 7, il abandonnera cependant l’idée d’un support
lésionnel et fera la distinction entre les paralysies organi-
ques et les paralysies hystériques. Tout comme Freud et
Lacan, il n’hésitera pas à réviser sa théorie, au fur et à
mesure de ce qu’il observe. La lecture de l’œuvre de
Charcot, comme de celle de Freud ou de Lacan, a ceci de
particulièrement stimulant qu’elle permet de suivre pas à
pas les remaniements d’une théorie en train de se construire,
avec ses allers-retours, ses questionnements, une théorie qui
n’est pas un dogme, mais qui se modifie au fil de la clinique.

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127
Danièle Epstein

Charcot distinguera donc la lésion organique, neurolo-


gique, de ce qu’il appellera une lésion dépendante d’une
idée, ou une lésion dynamique fonctionnelle, qu’on peut
appeler aujourd’hui – dans l’après-coup freudien – une
liaison névrotique. Une lésion qui est en fait liaison de
souvenirs, de fantasmes, autour d’images et de signifiants,
qui mettront le corps érogène en ébullition, jusque dans
sa dé-liaison. Charcot fut effectivement l’homme-char-
nière que décrivent Gladys Swain et Marcel Gauchet dans
leur livre 8, en ce qu’il remarquera une distorsion entre le
fait réel, et sa représentation psychique, distorsion qui
ouvrira la voie à une autre dimension, celle de l’incons-
cient. Dès lors, l’hystérie sera conçue comme une vraie
maladie, mais une maladie de la représentation. Une dis-
torsion qui amènera Freud à abandonner sa théorie de
l’événement traumatique (1897), pour privilégier celle du
fantasme, en tant que lui-même traumatisant. Si comme
l’écrit Freud, « l’hystérique, souffre pour la plus grande
part de réminiscences », c’est parce que le souvenir est
là à l’état de traces, déconnecté du temps, et travesti parce
que passé par le tamis du fantasme. « Mais enfin, ques-
tionne Freud, faussement naïf, qu’est-ce donc qui se trans-
forme en douleur physique ? Avec prudence, poursuit-il,
car Freud a toujours avancé avec beaucoup de prudence,
on répondra quelque chose qui aurait pu et qui aurait dû
donner naissance à une douleur morale » 9 : ainsi, une
analysante qui se heurte à des butées relationnelles fami-
liales, professionnelles, et amicales, arrive un jour, déta-
chée, presque légère, en affirmant qu’elle a pris le parti
de laisser couler, que rien ne l’affecte plus, mais... des
migraines la terrassent le week-end...
Écoutons Freud : « Dans l’hystérie, l’idée incompatible est
rendue inoffensive, par le fait que la somme d’excitations
est transformée en quelque chose de somatique. Pour ceci,

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128
PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

je désire proposer le nom de conversion » 10. La charge, la


surcharge d’affects de la représentation inconciliable fait
alors « un saut du psychique au somatique ». Mais « l’hys-
térique est ignorante de la distribution des nerfs, elle prend
les organes dans le sens populaire du nom » 11. Le corps
anatomique est remplacé par le corps d’usage, tel qu’il se
présente au travers du prisme du langage.
Freud, après avoir passé quelques mois à la Salpêtrière,
évoquera à son retour à Vienne, un Charcot « à ce point
pénétrant que de toute la journée, on ne pouvait chasser
de son oreille la parole entendue » 12. Pourtant, il ne tar-
dera pas à se démarquer de celui qui l’aura fasciné. La
rencontre fut, certes, déterminante. Mais là où avec
Charcot, le corps se donne à voir, Freud fera un quart de
tour - comme le quart de tour qui fait le passage de l’Hys-
térique au Discours de l’Analyste - et se détachera du
regard pour se centrer sur l’écoute. C’est l’invention du
divan. « Je n’ai pas toujours été psychothérapeute, écrit-il
dans ses Études sur l’hystérie (1895). Comme d’autres
neurologues je fus habitué à m’en référer aux diagnostics
locaux et à établir des pronostics en me servant de l’élec-
trothérapie, c’est pourquoi je m’étonne moi-même de
constater que mes observations de malades se lisent
comme des romans » 13. Roman familial, actes manqués,
rêves, lapsus, lui feront découvrir non seulement la dimen-
sion inconsciente du symptôme, mais aussi que le symp-
tôme est le masque d’un désir inconscient parce
qu’interdit.
Ce que Freud remarque aussi, c’est la place de l’identifi-
cation imaginaire chez l’hystérique, la duplicité des iden-
tifications et du fantasme. « La solution du symptôme
exige deux fantasmes sexuels, reprend Freud, dont l’un a
un caractère masculin et l’autre un caractère féminin ».
Et il évoque cette dramaturgie de l’attaque hystérique où

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129
Danièle Epstein

une femme « joue en même temps les deux rôles du fan-


tasme sexuel sous-jacent... la malade tient d’une main sa
robe serrée contre son corps (en tant que femme), tandis
que de l’autre main, elle s’efforce de l’arracher (en tant
qu’homme) » 14. Freud y entendra le paradoxe du désir, la
tension entre une identification féminine et une identifi-
cation masculine. N’est-ce pas au nom de ce même para-
doxe du désir que des hommes se sentiront autorisés à
exercer des violences sexuelles sur les femmes, se per-
suadant à bon compte que « quand une femme dit non,
c’est qu’elle veut dire oui... ».
« Que veut la femme ? » 15, c’est à Marie Bonaparte que
Freud pose la question. Marie Bonaparte, qui, on le sait,
avait elle-même quelques soucis avec sa sexualité au point
de se lancer dans de multiples opérations, pour cause de
frigidité. Jusqu’à la fin de sa vie, Freud, tout comme l’hys-
térique, butera sur l’énigme de la femme, mais à la dif-
férence des hystériques, il n’en fera pas symptôme : la
pulsion épistémophilique le poussera à faire de l’énigme
une question théorique. Pourtant, en 1932, il déclarera
forfait et écrira « Si vous voulez en apprendre davantage
sur la féminité, interrogez votre propre expérience, ou
adressez-vous aux poètes, ou bien attendez que la science
soit en état de vous donner des renseignements plus
approfondis et plus coordonnés » 16.
Or, précisément, s’il y a une question à laquelle le dis-
cours de la science échoue à répondre, c’est bien « Que
veut la femme ? ». En revanche, « Que veut l’hysté-
rique ? » pourrait bien nous guider dans les arcanes du
désir féminin, car, comme le dit Nestor Braunstein 17,
« l’hystérique mène jusqu’au bout la position structurale
féminine ». Et s’il est une question dont l’hystérique ne
se dépêtre pas, c’est bien celle de son être : « Qu’est-ce

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130
PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

qu’une femme, comment être femme ? » Et plus précisé-


ment « Qu’est-ce qu’être femme pour un homme ? ». Une
question qui en appelle évidemment au père, comme le
montre l’analyse de Dora 18.
Une question sans fond. Sans fond parce que quelque
chose échappe du féminin – il n’y a pas de signifiant de
La Femme, dira Lacan, ce qui le fera écrire : LA / . Un trou
dans le savoir aimante les fantasmes et les alimente :
sainte ou sorcière, vierge ou salope, maman ou putain. De
la pudeur à l’impudeur, du voile au viol, l’éternel féminin
est en fait un éternel continent noir qui en appelle aux
fantasmes archaïques, comme aux fantasmes œdipiens
d’une mère incestueuse et interdite, castratrice et castrée.
L’hystérie, on l’a vu, résonne avec l’air du temps, et si
ses manifestations ont changé, elle est plus que jamais sur
le devant de la scène. L’hystérie donne le la et le socius
se met au diapason et vice-versa. Il y a hystérisation galo-
pante de notre société, une société du spectacle, de l’émo-
tion, qui est peut être le revers, l’antidote de la pensée
technocratique, désancrée du corps et de l’intime ? L’hys-
térie, à la fois pathologie, structure psychique, type de
lien social, incarne tout à la fois un certain type de rapport
à l’autre, au discours, au désir, et à la jouissance. Et pour-
tant... l’hystérie a disparu du DSM-5, réduite à des signes
visibles et isolés : troubles somatoformes, personnalités
multiples. On coche des cases, on quantifie, la logique
comptable a envahi et subverti le domaine du soin, pour
faire de l’homme un produit normalisé. On ne s’interroge
plus, ni sur le sens, ni sur la structure. Circulez, y a rien
à penser...
Les grandes crises de conversion d’antan ont certes dis-
paru, mais d’autres symptômes ont pris la relève qui vien-
nent toujours « se loger dans les failles du savoir de la
science » : syndrome des jambes sans repos, fibromyalgies,

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131
Danièle Epstein

spasmophilie, crises de tétanie... Dans un contexte d’obli-


gation de performance, d’exigence de jeunisme et de
beauté, c’est le vernis moïque et narcissique qui craque et
laisse fleurir de nouvelles pathologies. Mais un des grands
classiques propre à l’hystérie, c’est d’offrir la géographie
imaginaire de son corps réel à la découpe du chirurgien :
la chirurgie esthétique est la grande gagnante, qui offre de
découper son corps suivant le pointillé de son fantasme,
de le transformer jusqu’à se faire l’autre de l’autre sexe.
L’état civil validera l’opération en officialisant la nouvelle
apparence, ainsi que la conviction psychique d’une erreur
de la « nature ».
Quant aux moments d’excitation et de dépression réac-
tionnels aux satisfactions ou blessures narcissiques, ils
seront diagnostiqués et traités comme troubles bi-polaires,
alors que Freud, en son temps, évoquait déjà les symp-
tômes d’une hystérie peu convertissable et s’attachait à
distinguer mélancolie/manie d’avec les troubles hystéri-
ques de l’humeur 19.
Qu’est-ce qu’être femme ? se demande l’hystérique. Une
voie permet d’approcher cette question, qui en passe par
Lacan et la Jouissance.
La jouissance, pour Lacan, n’est pas le plaisir, mais un
au-delà du principe de plaisir, c’est une tension, un excès,
jusqu’à la douleur, du côté de la Pulsion de mort. Lacan
distingue une Jouissance phallique et une Jouissance sup-
plémentaire, qu’il appelle pas-tout phallique. La Jouis-
sance phallique, marquée de l’entrée dans le langage,
bordée par le langage, après-coup du langage sur le corps,
est partielle et limitée. Quant à la Jouissance dite « pas-
tout phallique », jouissance supplémentaire, ou encore
l’Autre jouissance, elle est retour à un état de corps
d’avant l’entrée dans le langage, donc de l’ordre de l’inef-
fable (les mystiques), de l’ordre d’une radicale altérité, de

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PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

l’ordre du désordre. Deux bords, en rapport non pas à


l’utérus, non pas au pénis, mais au phallus, au signifiant
phallique : jouissance phallique et « pas-tout phallique ».
Pourquoi le phallus ? Parce que garçons et filles se
construisent autour d’une angoisse, dite angoisse de cas-
tration, celle de perdre le pénis ou de ne pas l’avoir : un
membre repérable qui fait la différence, en plus ou en
moins, et qui de ce fait, prendra statut d’opérateur sym-
bolique, le phallus, signifiant de la sexuation, signifiant
du manque et du désir. Or, l’organe - le pénis - ne sera
jamais à la hauteur du phallus, en tant que symbole.
Ovide déjà, dans « Les métamorphoses », se posait la ques-
tion de la différence entre la jouissance de l’homme et de
la femme : qui, de l’homme ou de la femme, prend le plus
de plaisir à l’amour ? demande Zeus à Tirésias. Tirésias,
condamné à se métamorphoser en femme durant sept ans,
était censé en savoir un bout sur la jouissance de la femme.
Et il répondit : « Si la jouissance du couple pouvait se
diviser en dix parties égales, alors l’homme aurait une
partie et la femme les neuf autres ». Après Lacan, la réponse
s’éclaire avec le concept de jouissance : l’une phallique –
jouissance locale et limitée parmi ceux qui se rangent côté
homme – l’autre « pas-tout » phallique », une jouissance
supplémentaire, dite Autre jouissance, côté femme.
Dans un numéro de la revue Che Vuoï 20, consacré au
Féminin, je distinguais la féminité du Féminin : La féminité
– du côté de la traversée structurante du Penisneid freudien,
de l’envie du pénis, et du roc de la castration – du côté de
ce que Lacan appelle Jouissance phallique, partielle et
limitée, bordée par le langage ; et le Féminin comme accès
à ce que Lacan appelle Jouissance pas-tout phallique,
l’Autre jouissance, ineffable, au-delà/en-deçà de la fémi-
nité, un retour aux sources vers « la part de l’ombre »,
selon l’expression de Monique Schneider.

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133
Danièle Epstein

En quoi, concernant l’hystérique, cette distinction nous


intéresse-t-elle ? L’hystérique est dans la séduction. La
féminité se montre, elle capte le regard, le piège. C’est
une mise en scène du corps, érigé tel un phallus. Une
parade pour parer à cette menace diffuse d’être livré à la
part de l’ombre, une parade phallique pour faire bord à
l’Autre jouissance, vécue chez l’hystérique comme
menace d’effondrement. Si la parade de la féminité est un
passage obligé du devenir femme, l’hystérique s’y
accroche de crainte d’être en perdition.
La femme-objet, objet du fantasme, objet cause du désir,
loin d’être seulement en position de soumission à
l’homme – comme on le dénonce souvent - jouit de sa
position de toute-puissance séductrice. Car se faire objet,
c’est un acte, c’est se faire maître du fantasme, un acte
qui signe la puissance de la femme en lutte contre
l’angoisse de castration : elle érige ce qu’elle a, à la place
de ce qu’elle n’a pas, le phallus. La séduction comme
antidote à l’angoisse de castration.
Mais à trop se regarder être regardée, comme c’est le cas
chez l’hystérique, se faire objet, c’est aussi être prisonnier de
son image, de son image narcissique, empêché d’être sujet
de son désir. Or si le Sujet est capté par son image sans
faille, qui couvre la part de l’ombre, il échoue à se laisser
dé-faillir. En s’accrochant ainsi aux branches d’un corps-
fétiche qui dénie la castration, le piège se referme sur la
maîtrise et son symptôme : frigidité, vaginisme... L’offre
séductrice et prometteuse de l’hystérique s’échoue sur une
dérobade qui la sauve, puisque son désir est l’insatisfaction.
Mais si jamais le miroir est brisé, effracté, l’image narcis-
sique d’un Moi plein, suffisant, chutera du côté de l’insuffi-
sance d’un Moi idéal, et le Sujet oscillera entre vide dépressif
et remplissage addictif, souvent traité, là encore, comme
trouble bipolaire, dans l’intérêt de l’industrie pharmaceutique.

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134
PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

La féminité fait symptôme, quand elle vient blinder le


Sujet contre le risque du Féminin, le Féminin qui gît au
creux de tout Sujet, comme on dit ci-gît : des traces
éteintes, ou plutôt en sommeil, recouvertes par le langage.
Le Féminin, sans image dans le miroir, sans mot pour se
dire, lieu d’un trou bordé par les représentations et le lan-
gage, c’est ce que Marguerite Duras a approché au plus
près de son Écriture. Dans un interview à propos d’India
Song, elle dit du miroir : « C’est comme des trous, dans
lesquels l’image s’engouffre et puis ressort : je ne sais pas
où elle va ressortir... c’est d’une extrême jouissance » 21.
L’Autre jouissance, une traversée à la dérobée, qui se
dérobe au phallique, qui fait effraction et se diffracte au
lieu des repères moïques, pour mettre en abîme la dimen-
sion phallique de la féminité 22 ; une échappée belle vers
l’Unheimlich, qui éclipse le « Nom », qui éclipse le Sujet,
qui éclipse l’image, un franchissement et une plongée dans
la part de l’ombre, qui, sans doute, ne peut se risquer qu’à
l’abri du Nom-du-Père, qui garantit d’en revenir.
Alors, une question se pose : si l’hystérique s’accroche
ainsi aux branches de la féminité, de crainte de se perdre
dans le Féminin, n’est ce pas par crainte de ne pas en
revenir, quand la métaphore paternelle échoue à lester le
réel ? Si, pour l’hystérique, il s’agit de faire tenir le Père,
de soutenir le désir du Père, qu’en est-il du signifiant du
Nom du Père pour la mère ? Si la façade de l’hystérique
miroite, n’est-ce pas pour masquer ce qui lui vient à man-
quer pour se tenir, la métaphore paternelle ?
Charcot décrivait les formes délirantes de l’attaque hysté-
rique, il décrivait l’état hallucinatoire des attitudes pas-
sionnelles, il parlait de psychose hystérique, et Freud dans
ses Études sur l’hystérie évoquait la nécessité de sous-
traire l’hystérique au « danger de succomber dans la
psychose » 23.

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135
Danièle Epstein

Alors, l’hystérie ferait-elle fonction de rempart contre le


risque de sombrer dans une forme de folie, le risque de
chuter dans « un mot-absence, un mot-trou, creusé en son
centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots
auraient été enterrés » 24 ?

1. Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris : PUF, 1967, p. 133.


2. Jacques Lacan, « Le désir et son interprétation », Le Séminaire, Livre VI, séance du
15 avril 1959.
3. Cité par Gérard Wajeman, Le maître et l’hystérique, p. 127, Navarin, Seuil, 1982.
4. Diane Chauvelot, L’hystérie n’est plus ce qu’elle était, exposé aux Cartels
Constituants.
5. Mâkhi Xenakis, Les folles d’enfer de la Salpêtrière, Arles : Actes Sud, 2004,
pp. 253-4.
6. Catherine Clément. L’appel de la transe, Paris : Stock, 2011.
7. Sigmund Freud, Ma vie et la psychanalyse, Idées, NRF, 1971.
8. Marcel Gauchet et Gladys Swain, Le vrai Charcot. Les chemins imprévus de
l’inconscient, Paris : Calmann-Lévy, 1997.
9. Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, Paris : PUF, 1981, p. 132.
10. Sigmund Freud, « Les psychonévroses de défense », 1894, in Névrose, psychose
et perversion, Paris : PUF.
11. Sigmund Freud, in « Résultats, Idées, problèmes », cité par Marcel Gauchet, Le
vrai Charcot, p. 167.
12. Sigmund Freud, in « Résultats, Idees, problèmes », cité par Marcel Gauchet, Le
vrai Charcot, p. 160.
13. Sigmund Freud, Études sur l ’hystérie, Paris : PUF, 1981, p. 127.
14. Sigmund Freud, « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité », in
Névrose, psychose et perversion, Paris : PUF, 1973.
15. Ernest Jones. Sigmund Freud : life and work, London : Hogarth Press, 1955, vol. 2,
p. 468.
16. Sigmund Freud, « La féminité », 5e conférence, 178, in Nouvelles conférences sur
la psychanalyse, Idées, Gallimard, 1981.
17. Nestor Braunstein, La Jouissance, un concept lacanien, Éditions Point Hors ligne,
1990.
18. Sigmund Freud, Cinq psychanalyses, Paris : PUF.
19. Sigmund Freud, Études sur l’hystérie, Paris : PUF, 1981, p. 68.
20. Danièle Epstein, « L’ombilic de la féminité », in Che Vuoï, 2011, no 36, « Du
féminin », Éditions La Rumeur Libre.

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PARADOXES ET IMPASSES : LE DÉSIR HYSTÉRIQUE

21. Marguerite Duras, Interview à propos d’Anne Marie Stretter (Le ravissement de
Lol. V. Stein).
22. Danièle Epstein, « Il n’y a de féminin qu’après-coup », in Le féminin, un concept
adolescent, ouvrage collectif sous la direction de Serge Lesourd, Toulouse, Érès, 2001.
23. Sigmund Freud, « Études sur l’hystérie », Paris : PUF, 1981, p. 212.
24. Margurite Duras, Le ravissement de Lol. V. Stein, Paris : PUF, p. 48.

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137
7KLVSDJHLQWHQWLRQDOO\OHIWEODQN
La crise comitiale : scène d’un réel

Marie-José Sophie COLLAUDIN

Une question

Jean et Paul, 9 ans, arrivent dans le Centre Médico-Psy-


chologique où je travaille au tout début de ma pratique,
adressés par une institution spécialisée car ils étaient très
agités. Les parents racontent : ces deux enfants, jumeaux
bivitellins, ne dorment pas ; nés prématurément, Jean
ayant eu une hémorragie méningée est resté trois semaines
en néonatologie dont la dernière semaine seul (son frère
étant rentré à la maison avec sa mère et son père). Il parle
très peu mais a des crises de petit mal. Paul ne parle pas
et prend les mêmes médicaments que son frère, « à titre
préventif » selon le médecin de l’hôpital. Je m’en étonne
et parle à ces enfants de ce qu’ils ont vécu au début de
leur vie. Les parents arrêtent le traitement de Paul qui se
met à dormir la nuit. Peu de temps après, Jean refuse de
prendre son traitement, ce que les parents acceptent ; de

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139
Marie-José Sophie Collaudin

temps en temps, il se réfugie sur son lit pour se reposer,


puis les crises cessent. Six mois après, à la consultation
de neurologie infantile de routine, le médecin dit « vous
pouvez arrêter le traitement, son EEG est normal ». Les
parents n’ont pas osé dire que leurs enfants ne prenaient
plus de médicament depuis six mois. Il n’y a pas eu de
cure analytique dans la suite pour des raisons très
complexes.
Tina, elle, est arrivée à l’âge de quatre ans. Elle ne parlait
pas et prenait un important traitement médicamenteux en
raison de comas épileptiques avec troubles respiratoires
nécessitant une hospitalisation d’urgence. Jumelle, Tina
est née un long moment après sa sœur univitelline ; deux
enfants qui renvoyaient cette mère à sa jalousie envers sa
propre sœur. Sa naissance fut en même temps une menace
de mort, comme plus tard les maltraitances maternelles.
Alors que sa fille commençait à parler, cette femme,
triomphante, me rapporte qu’une psychiatre aurait dit que
Tina n’apprendrait jamais à lire et à écrire ; pendant cet
énoncé, Tina a barbouillé de rouge le visage d’un enfant
sur un livre d’images racontant sans texte la vie quoti-
dienne d’un enfant : encore une menace de mort. Les
comas ont cessé, Tina énonçait quelques mots, mais sa
mère, séparée du père des enfants, a interrompu la cure
de Tina après la rencontre d’un autre homme médecin :
ce dernier lui aurait dit que, pour le cas de Tina, une cure
psychanalytique ne servait à rien. Ce « savoir » allait dans
le sens du fantasme de la mère : sa sœur lui aurait pris
son père.
Une question s’impose alors à moi. Après le récit des
parents fait dans l’émotion, si le fait de parler à leur fils
Jean de sa douleur psychique – celle de la séparation
d’avec sa mère et de son jumeau, et de sa douleur phy-
sique – celle de l’hémorragie méningée – a eu pour effet

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140
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

la cessation des crises, ainsi que la normalisation EEG (et


donc l’arrêt des médicaments par les neurologues du ser-
vice), la douleur n’est-elle pas à l’origine de ces crises et
sous quelles conditions ? Comment pour Tina la menace
de mort en arrive-t-elle à provoquer un coma, où elle est
comme le déchet de la jouissance maternelle ? (Objet a,
dirait Lacan, à la place de celui que la mère ne peut pas
perdre).

Depuis l’Antiquité, la crise comitiale fait énigme

Son nom vient de la Rome antique. Pendant l’assemblée


des Comices où s’élaboraient les lois et à laquelle pou-
vaient assister tous les citoyens (donc pas les femmes ni
les esclaves), si quelqu’un avait une crise convulsive, la
séance du jour était suspendue et remise à plus tard : légi-
férer était considéré comme impossible. La victime de
cette crise était déclarée SACER, c’est-à-dire vouée aux
dieux infernaux. On pouvait la tuer : meurtre ou sacrifice
d’un seul pour la sauvegarde de tous ? D’où l’appellation :
mal sacré. Ou bien, elle devait pratiquer des rites de puri-
fication, comme parfois manger la cervelle d’animaux que
l’on venait de tuer. Elle est aussi appelée crise d’épilepsie,
du grec épilambano : tombé dessus, surprendre, saisir.
Pour les Grecs de l’Antiquité, ce sont les humeurs qui
montent au cerveau ; un exemple de traitement à cette
époque est de faire ingérer de la fiente d’un pigeon
recueillie pendant son vol, c’est-à-dire ingérer quelque
chose qui est en train de se perdre.

L’expérience clinique

La crise comitiale peut survenir chez des enfants de tous


âges, même chez les nourrissons, voire immédiatement

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141
Marie-José Sophie Collaudin

après la naissance ou chez des adultes et des vieillards.


Nous connaissons des personnes célèbres affectés par ce
symptôme, Alexandre le Grand, Gustave Flaubert, Vin-
cent Van Gogh, Fédor Dostoïevski et bien d’autres.
Tous les médecins connaissent l’apparition d’une crise
convulsive isolée lors des premières poussées dentaires
ou lors d’un accès de fièvre, le plus souvent chez les
enfants de moins de trois ans, dans un excès de douleur
ou de température corporelle.
La médecine parle d’épilepsie quand la crise comitiale se
répète et en distingue deux formes principales :
– Le grand mal : qui est une répétition de crises tonico-
cloniques aboutissant à la perte de conscience avec signes
végétatifs (perte d’urine, hypersalivation), accompagnée
de clonies de tous les membres par excitation simultanée
de toutes les voies motrices. L’enregistrement EEG
montre l’onde convulsivante comme une dépolarisation
intense avec pointes ondes et ondes lentes. Pendant
l’hypertonie : on assiste à une décharge massive des for-
mations réticulées du tronc cérébral par les noyaux réti-
culo-thalamiques dans un circuit sous-cortical ; pendant
les clonies, il y a inhibition dans ce circuit en même temps
que présence de signes végétatifs.
– Le petit mal : est une suite de clonies palpébrales et
d’une absence, c’est-à-dire une suspension courte de la
conscience sans perte du tonus ni perte de conscience. À
l’EEG, on perçoit des décharges à localisation thalamique.
Par l’hypothalamus passent la douleur et les perceptions ;
on peut donc supposer que ces manifestations électriques
sont l’exagération de fonctions physiologiques normales.
Les crises comitiales peuvent affecter des personnalités
diverses, affectées de troubles névrotiques comme
psychotiques.

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142
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

N’importe qui peut faire une crise comitiale dans certaines


conditions : ingestion de produits convulsivants ou stimu-
lation lumineuse intermittente (par exemple, une route
ensoleillée bordée d’arbres, en été, en voiture à une cer-
taine allure). Ces produits ou la SLI (stimulation lumi-
neuse intermittente réalisée avec une lampe) étaient
utilisés pour mesurer le seuil convulsivant d’un sujet en
fonction des doses ou des durées de SLI nécessaires pour
provoquer les premières clonies palpébrales précédant une
crise. La mesure de ce seuil aidait le médecin à choisir la
dose de médicament neurotrope.
La crise convulsive du nouveau-né en Afrique n’inquiète
personne ; on s’occupe du nourrisson comme d’habitude.
Or l’EEG d’un nouveau-né ordinaire est comparable à
l’EEG hors crise d’un enfant pour qui les médecins ont
porté le diagnostic de syndrome de Lennox (clonies ocu-
laires ou absences associées à des spasmes en flexion et
anomalies EEG, les spasmes en flexion étant à mon avis
la réaction à l’hospitalisation du premier bilan) ; donc
l’EEG se modifie avec la maturation de l’enfant ainsi que
le seuil convulsivant. Et dans la phase paradoxale du rêve,
l’enregistrement EEG montre des ondes lentes comme
dans la phase tonique de la crise.
La pratique des électrochocs dans les accès dépressifs
avec douleur morale intense de la mélancolie fut inventée
par Cerletti en Italie en 1938 : on envoie un courant alter-
natif dans le cerveau par des électrodes placées sur les
tempes, le patient étant sous curare ou sous anesthésie
générale courte, c’est-à-dire que l’on provoque une crise
généralisée. Cela soulage momentanément, au prix pour
le sujet d’être séparé de lui-même quelque temps, mais
n’empêche pas la répétition des accès.
Plusieurs praticiens de la psychanalyse ou de la psychia-
trie ont observé la survenue d’une ou deux crises

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143
Marie-José Sophie Collaudin

comitiales lors de la dépétrification ou du « dégel » d’un


enfant autiste, c’est-à-dire quand il commence à être
touché par la parole de l’autre et à entrer dans l’identifi-
cation primordiale : Simon, en voiture sur la route entre
l’aéroport où il était arrivé de son pays d’origine pour être
adopté (à quelques mois) par ses parents et le domicile
de ces derniers, lors de son deuxième passage sur cette
route a eu une crise convulsive, qui ne s’est pas répétée.
Il a, pour la première fois dans mon bureau, pleuré et dit :
« maman » (à six ans) peu de temps après ce deuxième
voyage.
Un professeur de médecine, chef de service en électroen-
céphalographie, m’avait rapporté deux exemples « qu’il
ne comprenait pas » :
– un jeune homme resté suspendu – en raison de pro-
blèmes mécaniques imprévus – par les bras au-dessus d’un
haut fourneau en fonction pendant une demi-heure a eu
une crise comitiale une demi-heure après, et qui s’est
répétée par la suite.
– Chez les adolescents, quand les crises cessent, appa-
raissent des problèmes de peau ou des crises de colère.

Avec Sigmund Freud, dans l’Esquisse d’une théorie


scientifique

Dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique, Sigmund


Freud, pensant que les phénomènes psychiques emprun-
tent les voies physicochimiques de la matière, cherche
comment une perception empruntant les voies nerveuses
de la sensibilité, dont l’intensité est mesurable (selon les
lois de Fechner) sous forme de quantité, peut arriver au
cortex sous forme de qualité. Dans ce texte, il imagine,
en plus des neurones du système phi – groupe de neurones
où aboutissent les stimulations extérieures et des neurones

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144
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

recevant les excitations endogènes du système psy –, une


troisième forme de neurones, les neurones omega sensi-
bles à la période et transformant en qualité les excitations
arrivant aux systèmes phi et psy. Freud propose deux
hypothèses pour l’écoulement de l’excès d’excitation :
dans la voie motrice ou par la multiplication des neurones
pouvant se partager la quantité. Or, tous les flux d’exci-
tation ont une période et, en particulier, la voix. Deux
sons d’intensité égale et de périodes contraires émis
simultanément s’annulent : on ne les entend pas.

Travaux des neurosciences

Gérald Edelman (deux fois prix Nobel), entendu, en 1982,


lors d’un colloque sur la biologie de la conscience, et dans
son livre Biologie de la conscience, identifie dans le cer-
veau des voies réentrantes : voies émanant de toutes les
chaînes neuronales des perceptions, pouvant se connecter
aux autres chaînes de neurones des autres perceptions ; et
intervenir sur l’excitation en cours ; ce qui rend très
complexe les processus de conduction du système ner-
veux et n’est pas sans rappeler la phrase du poète : les
odeurs, les couleurs et les sons se répondent.
Enfin, les travaux de certains neurophysiologistes cités
par G. Pommier dans son livre, Comment les neuro-
sciences confirment la psychanalyse, montrent que lors
d’une première perception pour un enfant, si on parle à
l’enfant de ce qu’il vit, la manifestation électrique change
d’hémisphère cérébral et peut se mémoriser, sinon, elle
reste là où elle arrive sans possibilité de mémorisation.
Mais le frayage, sur lequel Freud a beaucoup insisté, pro-
voqué par cette perception demeure : pour une perception
déterminée (par exemple, la chaleur associée à la terreur
d’être brûlé vif sur le haut fourneau – terreur, donc pas

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145
Marie-José Sophie Collaudin

de représentation), le passage d’une excitation facilite un


passage ultérieur pour cette perception (exemple, l’excès
de chaleur), mais on peut le supposer, quand aucune voie
réentrante n’intervient, comme celle utilisée par la voix
dans la parole adressée au sujet au moment de cette per-
ception. Là, il s’agit alors de traces non passées par le
refoulement originaire au sens de Lacan et de Dolto, donc
des traces dans le réel. Parler de traces mnésiques entraîne
de la confusion. La parole adressée au sujet enfant sur ce
qu’il vit transforme ses perceptions à partir de tous les
organes des sens, en sensations lui appartenant, ce qui
construit l’image inconsciente du corps selon Dolto ;
celle-ci, évoluant toute la vie en même temps que se mul-
tiplient les représentations, est déjà bien élaborée vers
trois quatre ans, sauf pour la sphère sexuelle. Il s’agit bien
de mémoire permettant de parler.

Ma construction sur la crise comitiale

Lorsqu’elle n’est pas la manifestation d’un processus irri-


tatif mécanique douloureux ou non (tumeur, AVC, embar-
rure ou hématomes cérébraux, etc.), la crise de cette
épilepsie, qualifiée d’essentielle par la médecine, est la
décharge dans les voies motrices (de manière synchrone
pour la totalité des neurones dans le grand mal, ou pour
un groupe de neurones dans le petit mal) d’un trop d’exci-
tation déclenchée par une perception. Il y a excès, soit
quand le tabou, dont nous parlerons plus loin, ne fonc-
tionne pas, soit quand l’excitation n’a pas été modulée
auparavant au bon moment, c’est-à-dire pas barrée par du
signifiant. Donc l’image inconsciente du corps, au sens
de Dolto, n’est pas assez développée pour supporter cette
excitation, qui devient traumatique, sans la décharger dans
une crise convulsive. La limite n’est pas donnée par le

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146
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

signifiant énoncé par la voix qui, empruntant ces voies


réentrantes identifiées par G. Edelman, pourra interférer
sur les autres voies de la perception pour limiter l’exci-
tation, mais par l’épuisement du corps : la perte de
connaissance proche de la mort. La répétition des crises
est la conséquence du frayage décrit par S. Freud : ce
phénomène ne détruit pas le cerveau, comme certains neu-
rologues le disaient pour que les patients prennent leur
traitement neurotrope, mais augmente son excitabilité de
manière singulière pour chaque patient. Les adolescents
« guéris » ont de grosses colères sans doute à la place de
leurs crises.
Dans bien des cas, le contexte familial est souvent inces-
tuel, c’est-à-dire inconsciemment incestueux, peu de
paroles séparatrices sont adressées à l’enfant pris dans la
jouissance inconsciente d’un adulte, ce qui entretient un
niveau d’excitation permanent, élevé, comme pour
Corentin.
Corentin a eu, vers l’âge de quatre ans, une gastroentérite
(la gastroentérite est très douloureuse) par intoxication ali-
mentaire alors qu’il était chez ses grands-parents pendant
une courte absence de sa mère. Ensuite, il a eu des
absences, de type petit mal, traitées par les médicaments
neurotropes habituels. Il ne mangeait plus que des ali-
ments de petit enfant (ceux d’avant cette gastroentérite)
tant, sans doute, il redoutait d’avoir mal au ventre.
M’étonnant qu’après mes paroles, les absences survien-
nent encore chez cet enfant entouré de parents aimants et
soucieux de sa personne, j’ai demandé à sa mère que son
médecin généraliste veuille bien vérifier sa santé diges-
tive. L’échographie abdominale a montré des ganglions
dans l’abdomen, sans doute sources d’excitation (ne se
manifestant pas comme une douleur consciente, car trans-
mise par les voies du système parasympathique) pendant

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Marie-José Sophie Collaudin

certains moments de la digestion. Sa mère était très


inconsciemment incestueuse avec ce dernier enfant. Le
petit mal a cessé après que j’ai pu parler à Corentin de
ses ganglions qui troublaient la progression du bol ali-
mentaire, et, le moment venu, de son amour pour sa mère.
L’excitation inconsciente (car sans représentation) provo-
quée, à certains moments de la digestion par la présence
de ces ganglions, ajoutée au niveau d’excitation perma-
nente de cet amour œdipien inconscient aussi, faisait crise,
faute de signifiants pour créer les représentations
nécessaires.
Souvent, il y a confusion des places dans les générations,
comme l’a souligné Lucien Mélèse, ce qui a pour effet
d’entretenir un niveau élevé d’excitation incestueuse per-
manente auquel peut s’ajouter d’autres sources d’excita-
tions telles que la douleur physique.
Parfois, il s’agit de la jouissance incestueuse d’un adulte
mise en acte sur un enfant comme pour Elvire.

Elvire, essai de transmission du déroulement


de sa cure

Elvire, dans sa sixième année, arrive accompagnée par


son père et sa mère, il y a plus de 25 ans. Ses parents
attendent d’un psychanalyste, pour leur fille, la guérison
de crises comitiales généralisées, ayant chacune entraîné
une hospitalisation avec bilan neurologique et prescrip-
tion médicamenteuse au long cours. La première crise sur-
vint un matin dans son lit alors qu’Elvire avait un peu
plus de quatre ans. La veille, Raoul, un cousin par sa
grand-mère maternelle, ayant sensiblement le même âge
que ses parents, était dans le coma suite à un accident
dont il mourut. La deuxième crise arriva lors d’une sieste,
dans le lit où dormait « Mémé », arrière-grand-mère

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148
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

d’Elvire, ayant assuré sa garde pendant que les parents


travaillaient, de ses trois mois à ses trois ans, jusqu’à sa
mort (subite, dans son lit, alors qu’elle lisait un livre). Sa
mort n’a pas été parlée directement avec l’enfant, par ces
parents qui semblent très proches de leur fille. La mère
se dit « bizouilleuse » et le père est très amusé, séduit par
sa fillette. Elvire a une apparence poupine pour son âge,
parle beaucoup mais de manière presque inintelligible ;
pendant le récit de ses crises (convulsions généralisées à
tout l’appareil moteur, suivies de perte de conscience et
d’urine), Elvire s’étend sur le divan les jambes écartées.
Je m’adresse à elle pour me présenter, lui dire pourquoi
ses parents viennent avec elle me parler, et l’invite à me
parler d’elle avec modelage, dessin, en plus des mots.
Elvire s’installe sur le siège à vis devant la table et me
dit : « Je suis grande » (grande remplace ici son énoncé
phonématique qui se trouve être son patronyme) ; puis :
« prête-moi ton gros crayon » (mon stylo). Je réponds :
« Non, tu peux utiliser tous ceux de la boîte qui est là
pour toi, mais pas celui-ci, c’est le mien ». Elvire dessine
très rapidement et sans dire mot, une forme ronde flan-
quée d’une excroissance pointue avec à son extrémité un
zigzag très appuyé ; cette forme reviendra dans la compo-
sition de plusieurs dessins, comme dans la séance suivante
(sur la chemise rose préparée pour contenir ses dessins) :
là, en plus, une forme quadrangulaire m’apparaîtra plus
tard figurer un lit. À la fin de cette rencontre et des sui-
vantes, lorsque ses parents reviennent dans le bureau et
malgré leur injonction d’arrêter, Elvire, de manière
compulsive et prompte, met les livres de ma bibliothèque
sous le divan. J’interviens seulement pour lui dire : « La
séance (!) est terminée, je t’attends la semaine prochaine
pour continuer de parler. » Pendant les trois premières
rencontres, j’avais écrit tout ce qu’Elvire me disait, parce

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Marie-José Sophie Collaudin

que je ne comprenais que très peu de ses paroles et peut-


être aussi pour faire limite à son excitation ; à la troisième,
je crois, Elvire me dit : « Qu’écris-tu ? – J’écris ce que tu
me dis. » Elle : « Pourquoi tu n’écris pas ce que tu me
dis ? – C’est toi qui l’écris dans ta tête et dans ton cœur. »
Elle : « J’arrive pas. » Elvire parlant distinctement, à la
quatrième séance, me dit : « Saul (son unique frère de
deux ans plus âgé qu’elle) veut venir chez toi. – C’est lui
qui veut ou c’est toi qui veux ? » Elle : « C’est moi. » –
« Pourquoi ? » Elle : « Parce que je veux ». – « Tu l’aimes
beaucoup ? » Elle : – « Oui, je veux me marier avec lui...
– Crois-tu que c’est possible ? » Elle se tait. Moi : – « Ce
n’est pas permis, c’est interdit. » Elle : – « Tu es
méchante, je vais te manger... et si ce n’était pas
interdit ? » – « Nous serions des animaux, nous ne pour-
rions pas parler. » Elle : – « Je suis un lion, je te griffe,
je te tue, tu es morte. »
Plus tard, Elvire dessine « un bonhomme qui a les yeux
qui brillent. » Un jour, elle me dit : « J’ai peur de mourir
dans mon grandi », ou encore : « Mon papa va me donner
un bébé. » Je lui ai répondu qu’elle pouvait en rêver mais,
comme c’était interdit pour son père, ce n’était pas permis
pour elle. Je ne sais plus quand, je lui ai parlé de son
arrière-grand-mère (qui s’était occupée de tous ses oncles
et tantes et de leurs enfants) et de sa mort : « Tu ne savais
pas que la mort existait, tu as cru que ta Mémé t’avait
abandonnée, comme tu avais cru qu’elle était la maman
de toute la famille », et j’avais écrit, avec ses parents et
devant elle, une généalogie familiale à partir des arrière-
grands-parents maternels et paternels en énonçant leur
noms et en précisant qui était vivant et qui était mort.
Pendant plusieurs séances, Elvire couvre une feuille de
couleurs à la manière d’un fond, et me dit : « C’est la
cuisine de Mémé », et sur ce fond, avec des playmobils

Folies à la Salpêtrière
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150
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

et des animaux en plastique, elle met en scène des


« mariages » : d’abord entre animaux et humains, en
mélangeant les grands et les petits, ensuite entre grands
animaux et petits animaux, puis entre humains – les
adultes entre eux et les enfants entre eux. Enfin, Elvire
invente un animal qu’elle qualifie d’« imaginaire »,
l’appelle « le dé », et le dessine en état évocateur de jouis-
sance sexuelle face à une petite fille, puis le dessine face
à des animaux et l’oublie. Après quelques dessins abs-
traits où « force rouge » est face à « force verte », Elvire
dessine : « C’est un bonhomme, il s’appelle gros
cochon. » – Pourquoi ? Elle se tait. Ce bonhomme a un
pantalon dont une jambe est plus large que l’autre, à côté
de lui se trouvent écrites quatre consonnes (qui m’évo-
quent de l’hébreu) sur lesquelles je questionne Elvire qui
répond : « Je ne sais pas, tu sais bien que je ne sais pas
lire. »
La semaine suivante, son père raconte : « Samedi, Elvire
était avec moi dans le jardin, le facteur me remit le cour-
rier que j’ai porté dans la maison. Elvire me suivait, un
courant d’air a fermé la porte d’entrée entre elle et moi ;
le facteur était en train de partir. Quand je suis sorti dans
le jardin, Elvire était en état de crise généralisée, il a fallu
l’hospitaliser. » Je lui demande : « Ce facteur ressemble-
t-il à quelqu’un de vos relations ? » Le père se tait, puis :
« à Élie, le mari de ma sœur, surnommée Zizou ».
« Parlez-moi de lui. » Il m’apprend que cet homme s’était
présenté comme gynécologue, sous un nom juif (alors
qu’il avait un patronyme yougoslave) et qu’il était en fait
veilleur de nuit dans un établissement de soins. Il était
mort d’une gangrène généralisée consécutive à une bles-
sure gravissime à la jambe, ayant refusé l’amputation.
Tout cela n’avait été su qu’à sa mort. Cet homme portait
toujours des pantalons, dont une jambe était plus large

Folies à la Salpêtrière
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Marie-José Sophie Collaudin

que l’autre, buvait beaucoup d’alcool jusqu’à l’ivresse.


Zizou et Élie ont deux enfants : une fille et un garçon :
Saul (même prénom que le frère d’Elvire).
Quelques jours après, au téléphone, la mère d’Elvire en
pleurs me dit : « Je me souviens, un après-midi, Elvire
ayant dix-huit mois, est restée seule avec Élie à l’heure
de la sieste, pendant que sa femme, les autres enfants, et
moi sortions faire des courses. Le soir, j’avais vu des
taches rosées dans ses couches, je n’ai pas voulu le
savoir. » Me revient une de ses paroles : « Dans ma
famille, les filles qui faisaient pipi au lit étaient menacées
d’être assises sur le poêle allumé. » Elvire, au début,
m’avait affublée de différent noms : « madame grosse
bête », « grosse maligne », « caca », « zizou », « bisou »
et un jour, en début de cure, avait dessiné quelques taches
rouges estompées avec quelques traits.
Lors de la séance suivante, j’ai construit, en présence de
ses parents, un mythe sur ce qui s’est passé là d’interdit,
en ajoutant qu’à dix-huit mois elle était encore trop petite
pour savoir que c’était interdit et que ses parents n’avaient
pas voulu cela. Après cette séance, Elvire eut sa dernière
crise convulsive, en voiture, un jour où sa mère était vêtue
pour la première fois d’une fourrure ayant appartenu à
une femme décédée, il y a longtemps, inconnue d’Elvire
et de sa mère. Sa mère avait expliqué à ses parents devant
Elvire d’où venait cette fourrure, mais n’avait pas répondu
aux questions de sa fille au sujet de la mort de cette
femme. Or, Elvire avait eu une crise un an auparavant,
sur le trajet de sa séance seule en voiture avec son père,
vêtu (cela m’a été dit un an après) d’une veste de fourrure
ayant appartenu à Élie. Ce jour-là, du service d’urgence
médicale où elle était restée quelques heures, au télé-
phone, Elvire m’avait dit : « J’ai des problèmes dans ma
tête et dans mon cœur, peux-tu m’aider à les oublier ? »

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LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

À la séance suivante, après cette dernière crise, j’ai reparlé


à Elvire de la mort et des personnes connues et décédées
avant ses trois ans : oncle Élie, Mémé, oncle Raoul. À
partir de ce jour, Elvire cessa de mettre les l’ivres sous
l’elit. Cette mise en scène n’était plus nécessaire et les
crises cessèrent ; l’électroencéphalogramme étant mainte-
nant normal, ses médicaments neurotropes furent arrêtés
par son prescripteur : le neurologue dont je n’ai pas connu
le nom. Lorsque l’excitation d’Elvire était sans limite (lors
de certaines perceptions sans mémoire mais empruntant
ce frayage dont parle S. Freud), la crise comitiale la
déchargeait dans les voies motrices ; la limite était alors
l’épuisement du corps lors de la perte de conscience, état
proche de la mort. Cette excitation était maintenant
limitée, barrée par les paroles à elle adressées au bon
moment, et transmettant l’interdit auquel sont soumis tous
les humains, c’est-à-dire chaque parlêtre.
Progressivement, Elvire exprime des affects :
Chagrin : « ma Mémé, j’aurais pas voulu qu’elle soit
morte. Je l’aimais très beaucoup. »
Crainte : « Qu’est-ce que ça ferait si j’allais voir mon
papa ? » (qui est dans la salle d’attente.)
Puis Elvire se met à penser : « Est-ce que tonton Raoul
(décédé d’un coma post-traumatique) redeviendra
vivant ?... Les chiffres, ça ne s’arrête jamais... Il y a dans
les livres des secrets qui ne sont pas pour les enfants. »
Enfin, Elvire rêve : « Cette nuit j’ai pleuré, tu étais
morte. »
Plus tard : « Je ne trouvais plus mes parents ; je les
retrouve, ils étaient dans une barque en face de moi dans
une autre barque. » Et : « Celui-là, je ne le ferai pas (= je
ne le dessinerai pas), c’était trop trop trop long et ça faisait
mourir. » Ce rêve, impossible à mettre en forme, parle de
cet excès d’excitation qui la faisait convulser lorsqu’un

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Marie-José Sophie Collaudin

signe lui arrivant par ses perceptions (ressemblance, four-


rure, etc.) sans parole à elle adressée, ou au réveil quand
la vie d’une personne connue et investie par ses parents
était en danger et (ou) que ses parents dormaient, ou en
se réveillant dans le lit où son arrière-grand-mère est
morte.
Elvire, un jour, me dit : « Je ne savais pas parler. Si j’avais
eu 7 ans (son âge à ce jour), je lui aurais dit arrête » (le
conditionnel pour la première fois.) Elle écrit alors : « Je
n’ai plus de probl aime » et dit : « Je n’ai plus de pro-
blème avec tonton Élie, je n’ai plus de problème avec
rien. » Elle écrit dans ce dernier dessin, chaque mot ou
groupe de mots dans une bulle : zizi-zizou ; mort-vivant ;
fille : cette bulle touche une autre bulle où se trouve un
triangle rouge, encore : « Je n’ai plus de problème » :
bulle venant d’un dessin stylisé : petit arbre au tronc et
branches rouges (ce qui reste gravé du transgresseur sans
doute ivre ?) attaché à une forme verte (de peur) ressem-
blant à une tête avec des bras (projection de son image
inconsciente du corps de ses dix-huit mois ?) ; deux dates
1897 (date de naissance de son arrière-grand-mère ?),
1990 (nous sommes en juin 1990). Au verso, Elvire écrit :
« né en 1840, mort en 1897, âge : 57 ; né en 1805, mort
en 1885, âge : 80 », une tache rouge avec quatre traits
verticaux sur le bord supérieur, d’autres dates au crayon.
Deux ans après la fin de sa cure, Elvire m’écrit une lettre.
En résumé voici ce qu’elle écrit : « elle va bien, elle est
dans les premières de sa classe, fait du violon et du piano ;
en fin de conte, tout va bien pour moi. E.G. qui t’écrit
cette lettre car elle adore la nature. » En bordure du papier
à lettre, des animaux, des écureuils, des oiseaux, des
fleurs, des champignons. Elvire disait vouloir devenir
vétérinaire. Peut-être le piano et le violon, permettant de
rester dans une relation à l’Autre sans corps à corps avec

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

154
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

un autre, pourront-ils contribuer à ce que la part restante


du réel traumatique communique avec celle d’autres sujets
et reste du côté de la vie.

La crise comitiale : mal sacré

Le tabou

Claude Rabant, lors d’un colloque de Correspondances


Freudiennes sur « l’interdit, ses énoncés » a parlé de la
constitution du tabou qui « s’applique à toute chose qu’il
est interdit de toucher » comme de la première inscription
de la jouissance, rappelant S. Freud : « Notre expression,
horreur sacrée, est ce qui convient le mieux pour désigner
l’aire du tabou. » C. Rabant a écrit : « Ce qui se prohibe
de soi, dans l’horreur sacrée d’une jouissance inconnue,
et non par le commandement d’un dieu ou d’un système
d’énoncés..., ainsi va le tabou, loi qui ne montre pas ses
fondements, loi pure et inquiétante du sacré en son équi-
voque émergence et son évidence oppressive, son auto-
matisme de sanction. » La mise en réserve de jouissance
donnerait sa force à l’interdit ; mais l’interdit, lui, doit
être énoncé à haute voix, sans justification ni répétition,
par une parole sans demande et, comme le disait Fran-
çoise Dolto, sans séduction. « Le tabou se transmet par la
transgression ; la limite se transgresse en s’inscrivant,
n’assure aucun espace stable, mais fait passer sans cesse
la menace et la présence obscure de la force sacrée. Le
tabou se prohibe de lui-même, sans autre fondement que
le danger qu’il constitue en lui-même ; sans le tabou, la
mort erre et peut frapper à tout instant. »
Chez les Indiens de l’Himalaya, un rite de transe où les
prêtres portent des masques sur le visage, a lieu la nuit.
Il est interdit de photographier ; si quelqu’un transgresse

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155
Marie-José Sophie Collaudin

cela, on le tue. S’agit-il d’un rite pour permettre d’inscrire


quelque chose d’avant les images, peut-être de cette limite
du tabou ? Une adolescente que je ne connais pas, venant
d’une institution dite « spécialisée », devant une vitrine
d’une galerie exposant de tels masques, a eu une crise
comitiale : ces masques, portés par personne, et sans autre
pour lui parler, n’avaient plus de fonction quant à une
inscription possible ; pour elle, étaient-ils monstrueux ?

La crise comitiale ne s’écrit pas

Fédor Dostoïevski, malgré tant de temps à écrire de grands


romans et à perdre au jeu, a eu des crises comitiales
jusqu’à la fin de sa vie (lors d’une hémoptysie) comme
en témoigne, dans son journal, Anna Grigoievna, sa
deuxième épouse. La date du début de ses crises est
inconnue. Mais l’on sait, par son frère, que Fédor était
victime de « crises de léthargie » – peut-être ces crises
dites « morphéïques » survenant à l’endormissement ou
au réveil. Fédor, enfant, mettait un papier à côté de son
lit sur lequel il avait écrit : « si on le trouvait mort,
d’attendre cinq jours avant de l’enterrer. » Avait-il peur
de mourir pendant son sommeil ou d’être enterré vivant ?
Mais pourquoi ? Voici comment Fédor Dostoïevski parle
de ses instants précritiques à son ami Strahov : « Pendant
quelques instants, j’éprouve un bonheur impensable à
l’état normal, et inimaginable pour qui ne l’a pas vécu.
Je suis en harmonie parfaite avec moi-même et l’univers
entier ; la sensation est si forte et si suave que, pour quel-
ques secondes d’une telle félicité, on donnerait dix ans de
sa vie peut-être toute sa vie... ; croyez-moi, je ne l’échan-
gerais pas contre toutes les joies du monde. » De Kirilov,
le héros des Démons, roman publié en 1869, F. Dos-
toïevski dit : « Il vit des minutes d’harmonie éternelle »

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156
LA CRISE COMITIALE : SCÈNE D’UN RÉEL

(comme s’il n’y avait plus de temps donc plus de mort)


« il doit se transformer physiquement ou mourir ». De
quelle jouissance F. Dostoïevski ne voulait-il pas être
privé ? Préférait-il perdre au jeu que de mourir de son
excès ?

L’interdit et l’invention du réel dans le transfert


de la cure psychanalytique

Dans la relation d’un adulte sujet et d’un enfant, sujet en


construction, le fait que le tabou se constitue sans
commandement ni énoncés, montre la grande importance
de la position du sujet quant à l’interdit et permet de poser
la question d’un lien entre le sans limite provoquant la
crise (cessant avec l’épuisement du corps) et un sans
limite de la jouissance de l’adulte. À dix-huit mois, ce
que F. Dolto appelle « image inconsciente du corps »,
c’est-à-dire : « l’ensemble des perceptions transformées,
par la parole d’un autre à lui adressée, en sensations appar-
tenant au sujet », n’est pas très développée, surtout du
côté génital, d’autant qu’une mère « bizouilleuse » ne
parle peut-être pas beaucoup à sa fille de ce que vit cette
dernière. Si Élie, comme je le suppose, a transgressé, en
acte, l’interdit de l’inceste en faisant du corps d’Elvire un
instrument de jouissance, il a provoqué un trop d’excita-
tion (réel traumatique) là où il n’y avait pas de première
inscription de cette jouissance, ni autre ni Autre, seule-
ment la possibilité d’une limite réelle. Elvire a inventé,
dans le transfert, toujours en présence de ses parents, deux
mises en scène pour en parler : la première, s’étendre les
jambes écartées sur le divan ; la suivante, répétée jusqu’à
la construction du mythe : mettre les livres sous le divan.
Là se montrait, comme dans la crise mais sans convul-
sions, ce lieu de jouissance si proche de la mort par la

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157
Marie-José Sophie Collaudin

mise en scène de deux signifiants : Élie, ivre, non liés à


des représentations, donc ne lui appartenant pas. Ces
signifiants ne faisaient pas lettre pour elle, et semblaient
n’être que des signes sonores d’un réel en souffrance. Les
quatre consonnes imprononçables écrites sur le dessin à
côté du « bonhomme gros cochon » sont une première
inscription du réel de cette jouissance, rendue possible par
mon énonciation, dans le transfert, de l’interdit d’utiliser
mon « gros crayon ». Après coup, j’ai pensé au premier
interdit énoncé dans la Genèse : tous les arbres sauf un.
Ces quatre lettres ont fait bord à l’excès de jouissance et
cette limite symbolique, en rencontrant le réel, a donné
accès à l’imaginaire. Ainsi, Elvire a pu accepter le mythe
qui a « inventé le réel » et interrompu la répétition des
crises comitiales.
Les parents d’Elvire, à la fin de sa cure, m’ont dit : « Pour-
quoi ne dites-vous pas aux médecins que les crises peu-
vent cesser par le traitement psychique ? » Les enfants,
avec qui se trouvait Elvire à l’hôpital, y sont encore ou
continuent d’avoir des crises.
–« Permettez-vous que je parle de son histoire à des col-
lègues de travail et que je l’écrive ? » Leur réponse a
permis la publication de ce travail. Après réflexion,
demander à Elvire (qui a environ trente ans) sa permission
ne serait pas judicieux : ce refoulement-là doit demeurer
intact pour sa vie dans le symbolique. Est-ce de cela qu’il
s’agit dans le Judaïsme dans ces deux fondements que
sont : l’imprononçable du mot Dieu (alors qu’on peut en
parler avec d’autres noms) et l’interdit de produire des
images (qui existe aussi dans la religion musulmane) ? La
crise comitiale est bien un mal sacré car elle se répète si
la parole de l’autre-Autre ne construit pas le pulsionnel
en séparant l’humain de la bête en un lieu singulier pour
chaque sujet donc mystérieux.

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158
Freud avec Charcot :
du symptôme hystérique au fantasme

Marco Antonio COUTINHO JORGE

Charcot clinicien

L’importance du séjour de Freud à Paris ces quelques mois,


entre octobre 1885 et février 1886, pendant lesquels il a
fréquenté le service de J.M. Charcot, a été déterminante.
Ce n’est pas un hasard si Jean-Martin a été le nom que
Freud a choisi pour un de ses fils. Comme l’a bien formulé
Ola Andersson, un des fondateurs de l’historiographie éru-
dite de la psychanalyse 1, dans les premières approches que
Freud a fait du champ psychopathologique, il a été exposé
à deux postures scientifiques différentes : celle de Theodor
Meynert, pour qui les explications des troubles psychiques
étaient de nature anatomo-physiologique (méthode physio-
logique explicative) et celle de Charcot, qui soutenait que
l’observation clinique devrait se maintenir indépendante de

Folies à la Salpêtrière
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159
Marco Antonio Coutinho Jorge

la médecine théorique, c’est-à-dire, de l’anatomie et de la


physiologie 2.
L’indépendance de la description clinique peut être perçue
dans les écrits de Charcot d’une façon surprenante, et on
a pu remarquer combien il a marqué très tôt les recherches
du jeune Sigmund Freud qui avait l’habitude de citer avec
plaisir la maintenant célèbre phrase de Charcot selon
laquelle « La théorie c’est bon, mais ça n’empêche pas
d’exister ». Huit mois après la fin de son stage à Paris,
Freud écrit d’une façon très significative dans une lettre
à Carl Koller : « Tu as raison de supposer que Paris
signifie pour moi un nouveau début dans l’existence. J’ai
trouvé là un maître, Charcot, tel que je me l’étais toujours
représenté, j’ai appris à voir cliniquement, dans la mesure
où j’en suis capable, et j’ai emporté avec moi une bonne
quantité de connaissances positives. J’ai seulement été
assez bête pour n’avoir eu d’argent que pour cinq mois » 3.
Cet attachement à la souveraineté de la clinique sera doré-
navant la grande force de la méthode freudienne. Il dira
longtemps après : « Je me préoccupe avec le fait isolé et
j’attend que de lui puisse jaillir l’universel ». Devant la
clinique de l’hystérie qui lui a été présentée par Charcot,
Freud s’est vu désigné pour poursuivre un chemin ouvert
par le maître parisien duquel il raconte avoir entendu un
jour : « Je décris les formes cliniques et anatomiques des
pathologies, mais par rapport aux mécanismes psycholo-
giques, j’attends que quelqu’un d’autre le fasse 4 ».
Après avoir abandonné l’hypnose, Freud ouvre le chemin
pour une autre clinique, non plus celle de Charcot basée
sur l’observation et le voir cliniquement, mais sur
l’entendre. Et la phrase de Charcot, « La théorie c’est bon,
mais ça n’empêche pas d’exister » sera toujours présente
pour Freud dans ses constantes reformulations théori-
ques : deux grands dualismes pulsionnels, deux topiques,

Folies à la Salpêtrière
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160
FREUD AVEC CHARCOT : DU SYMPTÔME HYSTÉRIQUE AU FANTASME

entrelacées par la grande construction de la théorie du


narcissisme. Dans une espèce de radicalisation de la for-
mule de Charcot, à la fin de sa vie, Freud va jusqu’à
rapprocher le processus de la théorisation de celui de la
production de fantasmes : « Sans spéculer ni théoriser –
pour un peu j’aurais dit fantasmer – métapsychologique-
ment, on n’avance pas ici d’un pas » 5. Mais curieusement
c’est le fantasme qui va parcourir l’œuvre de Freud du
début jusqu’à la fin, dès ses premières études sur l’hys-
térie, dans lesquelles le concept même d’inconscient, vrai
fondateur de la découverte de la psychanalyse, surgit
homogénéisé avec celui du fantasme.
Nous savons que l’appréhension par Freud de la dimen-
sion du fantasme hystérique va opérer un grand boule-
versement dans sa clinique : dans les narrations des
scènes traumatiques de séduction qu’il entend quotidien-
nement, Freud finit par découvrir que l’hystérique ne se
réfère pas à un fait qui s’est passé dans la réalité, mais
il découvre également qu’elle ne ment pas – elle dit la
vérité, mais la vérité d’une autre scène, celle du désir
sexuel inconscient. Dans un petit texte écrit peu après
les Trois essais sur la théorie de la sexualité, une des
perles de son œuvre, convaincu du fait qu’il devait faire
un compte rendu simple et précis du chemin qu’il a du
parcourir jusqu’aux Trois essais, nommé Mes points de
vue sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des
névroses, Freud résume ce bouleversement de sa concep-
tion avec une formule lapidaire : « Les “traumatismes
sexuels infantiles” ont été substitués dans un certain sens
par “l’infantilisme de la sexualité” » 6. Si le sexe est tou-
jours traumatique, le fantasme surgit donc pour Freud
comme l’élément qui permet au sujet – l’hystérique – de
faire face au réel du sexe.

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161
Marco Antonio Coutinho Jorge

Le cycle du fantasme

Après ses trois grands livres sur l’inconscient – sur les


rêves (1900), la vie quotidienne (1901) et les mots d’esprit
(1905) 7 – qui composent ce qu’on peut appeler le « cycle
de l’inconscient », et la création du concept de pulsion
(aussi 1905) 8, qui fut la réponse théorique consistante que
Freud a donné à la question de la bisexualité qui dominait
dans son dialogue avec Wilhelm Fliess ; Freud se penche
longuement sur l’étude du fantasme, dans une période que
je nomme le « cycle du fantasme », lequel s’étend de 1906
à 1911.

Dans cette période très féconde de son œuvre, Freud


entame une flamboyante recherche sur le fantasme dans
plusieurs directions : dans son rapport avec le symptôme,
la création littéraire, le jeu de l’enfant, les théories
sexuelles de lénfant, les romans familiers. Il s’agit là de
petits textes pleins de révélations et d’insights, lesquels
démontrent l’étendue de l’action du fantasme dans l’appa-
reil psychique. Et en 1911, Freud écrira un article qui
constitue à mon avis la clôture du cycle du fantasme, For-
mulations sur les deux principes du fonctionnement psy-
chique. Dans cette étude, il introduit pour la première fois
le dualisme fondamental principe de plaisir/principe de
réalité, qui lui permettra de bâtir sa première conception

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162
FREUD AVEC CHARCOT : DU SYMPTÔME HYSTÉRIQUE AU FANTASME

du fonctionnement de l’appareil psychique. Le principe


de réalité ne s’oppose pas au principe de plaisir, il est son
prolongement et travaille dans la direction d’atteindre son
but, et sa structure est la même que celle du fantasme : la
réalité est essentiellement subjective, elle est fantasma-
tique.
Il est remarquable que Freud ait écrit à la même époque
que les Formulations son essai clinique sur le cas
Schreber, dans lequel il annonce la grande nouveauté
apportée par la psychanalyse à l’étude des psychoses : le
délire n’est pas une expression pathologique de la psy-
chose, mais la tentative de reconstruction que le psycho-
tique développe pour rétablir ses liens sociaux. À partir
de là, il devient chaque fois plus clair pour Freud que le
fantasme représente pour la névrose ce que le délire –
forme particulière du fantasme – représente pour la psy-
chose. En 1924, Freud écrira deux petits articles dans les-
quels il développera l’idée selon laquelle la réalité est de
toute façon toujours perdue.
Il faut sans doute souligner également l’importance attri-
buée par Lacan à la dimension du fantasme inconscient.
Dans son Allocution sur les psychoses de l’enfant, qui a
clôt la rencontre des psychanalystes lacaniens avec des
antipsychiatres organisée par Maud Mannoni en 1967
autour de ce thème, il a formulé : « La valeur de la psy-
chanalyse, c’est d’opérer sur le fantasme » 9. La fin de
l’analyse, Lacan l’a aussi située par rapport à la traversée
du fantasme, « où se constitue pour chacun sa fenêtre sur
le réel » 10.
C’est la dimension clinique qui une fois de plus importe
surtout à Freud. Seulement après l’écriture des textes qui
constituent le cycle du fantasme, Freud ira s’engager fina-
lement, après plusieurs années d’hésitation, à écrire sur la
technique psychanalytique. Là il y a bien sûr un facteur

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163
Marco Antonio Coutinho Jorge

politique qui le pousse dans cette direction, puisque l’IPA


venait d’être fondée en 1910 et que les disciples de Freud
attendaient de lui ces écrits indispensables pour les Insti-
tuts de formation analytique qui commençaient à former
des analystes. Mais il y a aussi un facteur éthique qui
permettra à Freud de transmettre dans ses écrits des élé-
ments essentiels sur la technique analytique et la direction
du traitement dans les années suivantes : il venait de
construire une conception consistante de l’appareil psy-
chique centrée autour du fantasme.

Pour terminer, je voudrais paraphraser Charcot en disant :


on voit bien, dans la clinique contemporaine, que le DSM
– classification psychopathologique utilisée actuellement,
qui se prétend athéorique, en dépit de toute la construction
fine établie par la psychopathologie classique, psychia-
trique et psychanalytique – que le DSM, ça n’empêche
pas non plus l’hystérie d’exister.

1. E. Roudinesco, P.M. Johansson, « Apresentação », in O. Andersson, Freud pre-


cursor de Freud, op. cit., p. 17.
2. O. Andersson, Freud precursor de Freud, São Paulo : Casa do Psicólogo, 2000,
p. 75.
3. A. de Mijolla, Freud et la France, Paris : PUF, 2010, p. 21.
4. A. de Mijolla, op. cit., p. 30.
5. S. Freud, L’Analyse avec fin et l’analyse sans fin, in S. Freud, Résultats, idées,
problèmes II, Paris : PUF, 1987, p. 240.

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164
FREUD AVEC CHARCOT : DU SYMPTÔME HYSTÉRIQUE AU FANTASME

6. S. Freud, Mis tesis sobre el papel de la sexualidad en la etiología de las neurosis,


in Obras completas, v. VII. Buenos Aires, Amorrortu, p. 266.
7. Lacan a affirmé sur ces trois livres qu’ils sont « canoniques en matière d’incons-
cient ». J. Lacan, L’Instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud,
in Écrits, Paris : Seuil, 1966, p. 522.
8. Octave Mannoni a formulé l’hypothèse fort analytique selon laquelle Freud se repo-
sait de l’écriture du livre sur la sexualité en écrivant son livre sur les mots d’esprit.
O.Mannoni, Freud – uma biografia ilustrada, Rio de Janeiro, Jorge Zahar, 1994,
p. 116.
9. J. Lacan, Allocution sur les psychoses de l’enfant, in Autres écrits, Paris, Seuil,
2001, p. 366.
10. J. Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École, in Autres
écrits, op. cit., p. 254.

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165
7KLVSDJHLQWHQWLRQDOO\OHIWEODQN
Charcot, Freud et le transfert

Danièle LÉVY

« L’homme avait encore beaucoup à donner et à ensei-


gner », écrit Freud dans la nécrologie qu’il rédige à la
mort de Charcot en août 1893, « nul n’avait approché sa
personne sans en tirer enseignement ». [...]
L’évocation se poursuit par un portrait de l’homme à
l’ouvrage : « Ce n’était pas quelqu’un qui rumine, ni un
penseur, mais c’était une nature artistiquement douée,
selon ses propres termes un visuel, un voyant. Sur sa façon
de travailler, il nous racontait lui-même ce qui suit : il
avait coutume de regarder et regarder toujours à nouveau
les choses qu’il ne connaissait pas, d’en renforcer
l’impression jour après jour jusqu’à ce que soudain la
compréhension en surgît. Devant l’œil de son esprit
s’ordonnait alors le chaos, dont le retour incessant des
mêmes symptômes avait donné l’illusion ». [...]

Folies à la Salpêtrière
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167
Danièle Lévy

Associez « oreille » à « œil », vous avez quelque chose qui


ressemble à l’écoute analytique. Mais restons encore un
peu avec le Freud de 1893, car cette « nécrologie » fait le
bilan des apports de Charcot aux questions posées par ce
qu’on a appelé l’hystérie et désigne avec précision les
points sur lesquels il a fallu changer de voie pour avancer.
Le portrait s’approfondit avec la mention de l’aveuglement
et de la jouissance, devant lesquels Charcot ne reculait pas :
« On pouvait l’entendre dire que la plus grande satisfac-
tion qu’un homme puisse vivre était de voir quelque chose
de nouveau et de le reconnaître comme nouveau [...], il
revenait toujours aux mérites de ce “voir”. D’où venait-il
donc que les hommes ne voyaient jamais en médecine que
ce qu’ils avaient déjà appris à voir, comme il était mer-
veilleux de pouvoir voir brusquement de nouvelles choses
– états pathologiques – qui pourtant étaient vraisembla-
blement aussi vieilles que le genre humain ? [...] Il devait
lui-même se dire qu’il voyait maintenant bien des choses
qui durant 30 ans avaient échappé à son regard dans ses
salles de malades. [...] Il était conduit à penser au mythe
d’Adam, qui avait dû éprouver au plus haut degré cette
jouissance intellectuelle prisée par Charcot, lorsque Dieu
lui avait présenté les êtres vivants du Paradis pour qu’il
les distingue et les nomme ».
Serait-ce à Charcot que Lacan doit son « instant de voir »,
temps initial de tout acte 1 ? Un Charcot vu par Freud, qui
n’introduit pas à la légère son éloge posthume par la jouis-
sance d’Adam ? Je gage qu’il y trouve la légitimation de
son propre penchant pour la découverte et la nomination
de l’inouï.
Mais poursuivons encore un peu la lecture, et voilà le
transfert en clair :
« Comme enseignant, Charcot était littéralement fascinant,
chacune de ses conférences était un petit chef-d’œuvre de

Folies à la Salpêtrière
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168
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

construction et d’articulation à la forme achevée, et à ce


point pénétrant qu’on ne pouvait de toute la journée chasser
de son oreille la parole entendue et de son esprit l’objet de
la présentation 2. »
Dans une lettre à Martha 3 (auprès de qui il laissait libre
cour à son ironie), Freud dit qu’il sortait des Leçons de
Charcot « comme on sort de Notre-Dame ». Il aimait
beaucoup Notre-Dame et y entrait souvent pendant les six
mois de son séjour à Paris – puis il allait écouter sa « mer-
veilleuse » Yvette Guilbert, avec qui le lien ne sera jamais
rompu. Sa remarque – et cette séquence où le désir
affleure, de Notre-Dame à la chanteuse de la gouaille qui
savait aussi le pathétique – laissent entendre que Freud
écoutait Charcot dans cet état d’esprit qu’il qualifiera plus
tard d’attente croyante, forme première du transfert, qui
ne va jamais sans un brin (au moins) d’exaltation 4.
L’éloge du « grand Charcot » par Freud nous introduit
donc au thème du transfert. Freud nous dit que le Profes-
seur Charcot lui a ouvert les yeux : sur l’hystérie et les
hystériques, sans doute, certainement sur l’audace de voir
ce qui n’est pas visible – ce qui crevait les yeux ?
« Regarder, regarder encore, jusqu’à ce que, devant l’œil
de l’esprit, s’ordonne le chaos dont le retour incessant des
mêmes symptômes donne l’illusion » : Charcot connaît
aussi ce que Lacan appellera « le temps pour
comprendre ». Quant à Freud, parle-t-il de Charcot, ou de
sa propre démarche ? On retrouve assurément l’artiste.
Mais « regarder, regarder encore, jusqu’à ce que
s’ordonne le chaos... », ne serait-ce pas aussi une carac-
téristique de la démarche scientifique, du scientifique pas-
sionné, forcément passionné ? Ce désir de percevoir ce
qui reste inaperçu et de réordonner l’ensemble à partir de
là, est-ce autre chose que le désir qui meut le chercheur ?
« Circonspect et perspicace », dira Freud à propos du

Folies à la Salpêtrière
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169
Danièle Lévy

« jeune chercheur », l’enfant à l’âge de la curiosité et des


théories sexuelles infantiles 5. La curiosité infantile ne suc-
combe pas toujours au refoulement, elle se prolonge par-
fois la vie durant et devient un talent qu’il est vital pour
le sujet de mettre au travail, – en termes lacaniens, un
sinthome ?
Les propos du « Grand Charcot » 6 n’exposent rien de
moins que les conditions subjectives de sa démarche cli-
nique. Ils doivent sonner comme des confidences aux
oreilles du jeune Freud (30 ans à peine) qui y reconnaît
sa propre inclination. Dans l’embarras où il se trouve à
ce moment-là vis-à-vis de ses propres recherches, ces
propos qui nomment un désir l’incitent à donner libre
court au talent qu’il se découvre, assonant avec le don de
Charcot.
« L’objet de la présentation » n’est pas non plus indiffé-
rent : l’hystérie que Charcot explore, c’est autrement inté-
ressant que l’histologie ! Reconnaissance d’un désir et
changement d’objet : le passage chez Charcot autorise
Freud à entamer le virage qui le mènera vers autre chose.
Charcot de son côté appréciait l’acuité et la précision de
ce jeune médecin autrichien qui lui avait apporté avec ses
lettres de recommandation un échantillon de son travail
de chercheur : des préparations microscopiques faites par
lui. Charcot lui en fera compliment.
Il est important de souligner que ni Charcot ni Freud
n’étaient des aliénistes. Ils ne s’intéressaient pas spécia-
lement à la maladie mentale. L’un et l’autre étaient des
médecins et chercheurs spécialisés dans les maladies ner-
veuses, qui n’étaient pas encore distinguées des troubles
neurologiques. C’est pour Charcot que fut créée en 1882
la première Chaire de neurologie en France. Quant à
Freud, il avait entamé non sans succès une carrière de
chercheur en neurobiologie (dirait-on aujourd’hui),

Folies à la Salpêtrière
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170
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

recherchant entre autres le sexe des anguilles dans le port


de Trieste et étudiant un curieux neurone géant chez un
certain poisson ! Diverses circonstances l’ayant renvoyé
à la pratique médicale, sa plaque de médecin à Vienne
portera le titre de Neuropathologist. À l’hôpital où il fait
des vacations dans le service des enfants, il ne tardera pas
à se trouver comme Charcot confronté à l’indigence : celle
des patients et celle des connaissances. La pauvreté des
moyens thérapeutiques est à peine moindre en clientèle
privée. Charcot et Freud sont en proie au désir persistant
de comprendre et de soigner. Échapper à la misère en
trouvant un moyen de la vaincre.
Des scientifiques : Lacan a plusieurs fois attiré l’attention
sur la supériorité de la démarche scientifique dans l’abord
clinique, y compris en psychanalyse. Le paradoxe n’est
qu’apparent, car la démarche scientifique commence par
une description fine et fidèle des phénomènes 7, qui ne
sont jamais tout à fait ce qu’ils paraissent à première vue,
ainsi qu’une étude de leurs variations. Partant de là, il
devient possible d’établir les faits, de repérer des inva-
riants, puis de tenter avec persévérance d’y découvrir une
structure interne : alors viennent logique, schémas, gra-
phes, équations... 8 ; à condition, troisième point essentiel,
que les allers-retours entre clinique et théorie soient
constants.
Un désir est reconnu, un objet nouveau est trouvé, ce sont
les conditions d’un amour de transfert.
Qu’il y ait transfert de Freud sur Charcot, un autre signe
l’indique : en présentant la pensée de Charcot sur l’hys-
térie, Freud la rend proche de ses propres préoccupations
et pensées du moment. Voici comment il introduit la
question 9 :
« [...] si je trouve un être humain dans un état comportant
tous les signes d’un affect douloureux, pleurs, cris,

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

171
Danièle Lévy

agitation, [je suis porté à] conclure à l’existence chez cette


personne d’un processus psychique correspondant ; mais
l’hystérique, lui, répond qu’il ne sait pas. [...] D’où vient
que l’hystérique est soumis à un affect dont il affirme ne
rien savoir du motif ? [...] Si l’on rassemble les divers
indices dont il ressort que le malade se comporte pourtant
comme s’il en avait connaissance, si on trouve dans l’his-
toire de la maladie un traumatisme apte à provoquer ces
expressions d’affect, alors tout cela nous pousse à cette
solution que le malade se trouve dans un état psychique
particulier, dans lequel le lien d’interdépendance
n’englobe plus toutes les impression et les souvenirs et
dans lequel un souvenir isolé a la possibilité d’exprimer
son affect par des phénomènes corporels sans que le
groupe des autres processus psychiques, le moi, en ait
connaissance. »
Cette théorie d’un clivage de la conscience est issue du
Moyen-âge, note Freud. La psychanalyse se rangera pour-
tant de ce côté sans y mêler ni Dieu ni Diable. Charcot,
lui, se garde de prendre le virage vers les pathologies de
l’âme, dont il sait pourtant qu’elles ont été bien arpentées
par les religieux. « [Il] traita l’hystérie comme un nouveau
thème de la neuropathologie 10, fit la description complète
de ses manifestations, y démontra l’existence de lois et
de règles et apprit à connaître les symptômes qui rendent
possibles le diagnostic d’hystérie ». Il procédait par des
« recherches minutieuses » [portant sur] « la sensibilité,
le comportement des organes des sens, les troubles tro-
phiques et les modifications du métabolisme. On décrivit
ses formes multiples », etc. 11.
C’est le chercheur méthodique qui a fait le pas significatif.
La démarche scientifique a légitimé l’hystérie, c’est-
à-dire, en a fait un objet digne d’étude. Elle l’a retirée de
l’environnement religieux, démoniaque et sexiste (pardon

Folies à la Salpêtrière
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172
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

pour l’anachronisme) dans lequel elle était tenue depuis


deux millénaires au moins, – même si depuis le
12
XVIIIe siècle d’autres médecins, notamment Briquet , le
prédécesseur de Charcot, s’efforçaient d’en rendre raison.
Freud écrit : « Le travail de Charcot restitua d’abord toute
sa dignité à ce sujet ; on abandonna peu à peu l’habitude
du sourire méprisant auquel la malade pouvait s’attendre
à coup sûr ; celle-ci n’était plus par nécessité une simu-
latrice, puisque Charcot de toute son autorité répondait de
l’authenticité et de l’objectivité des phénomènes hystéri-
ques » 13. Une description clinique soigneuse vaut légiti-
mation, car elle fait exister comme unité un ensemble de
phénomènes où l’on ne voyait ni ordre ni consistance. Un
objet nouveau est apporté à l’investigation. Remarquons
tout de même que l’autorité acquise joue un rôle dans la
reconnaissance de ce nouvel objet.

De quel type d’objet s’agit-il ?


En médecine, le premier à avoir décrit une maladie avec
une précision suffisante lui donne souvent son nom.
Charcot avait isolé et décrit plusieurs maladies neurolo-
giques, notamment la sclérose en plaques avec son ami
Vulpian. La « sclérose amyotrophique unilatérale », qui
frappe de nos jours le célèbre physicien Stephen Haw-
king, porte toujours le nom de maladie de Charcot. L’hys-
térie allait-elle devenir une seconde « maladie de
Charcot » ? Histoire d’un échec qui mérite des précisions.
L’hystérie ne sera pas non plus nommée « maladie de
Freud ». Pourquoi ? Parce que la démarche a changé.
Freud ne cherche plus à identifier des maladies, mais des
types de fonctionnement psychique, et souligne qu’ils se
manifestent par des phénomènes qui peuvent être patho-
logiques ou normaux. Le pathologique ne relève pas
nécessairement d’une maladie !

Folies à la Salpêtrière
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173
Danièle Lévy

Avec Freud, nous allons passer au-delà de l’hystérie. C’est


le psychisme avec toutes ses variantes qui fait et fera
l’objet de l’investigation. Freud n’apporte pas à la science
un objet particulier, mais un domaine nouveau. Il crée une
nouvelle science. La physique n’est pas nommée science
de Galilée, la chimie n’est pas la science de Lavoisier, et
lorsqu’on dit « la psychanalyse de Freud », c’est qu’on
met en doute le caractère scientifique de la psychanalyse.
Que cette nouvelle science soit authentiquement scienti-
fique, la question reste posée aujourd’hui et bien malin
qui y apportera une réponse définitive. Quelque chose de
la démarche reste (l’instant de voir et ses suites), quelque
chose doit être abandonné : la mesure, l’échantillonnage,
la prévisibilité des résultats.
Le raisonnement de Freud sur l’apport de Charcot se pour-
suit en deux temps. Le premier concerne la question qui
« se posait et se reposait toujours », celle de l’étiologie de
l’hystérie. Le second est une remarque de méthode, elle
est capitale.
L’étiologie de l’hystérie, Charcot la voulait désespéré-
ment neurologique. Faute de découvrir la moindre lésion
dans le système nerveux de ses hystériques décédées, il
avait supposé une « lésion dynamique » ou « fonction-
nelle ». Aujourd’hui, on parlerait probablement d’un
« déficit » dans les neurotransmissions...
Mais l’exigence clinique de Charcot l’a conduit plus loin.
Freud arrive à Paris à l’automne 1885 et s’en va six mois
plus tard. C’est le moment où Charcot, après quinze ans
d’exploration des différents phénomènes physiques liés à
l’hystérie, fait un « pas admirable [par lequel] il dépassa
encore le niveau de son approche habituelle de l’hys-
térie ». Constatant que dans l’anamnèse des malades figu-
raient régulièrement des moments traumatiques et que les
accès hystériques reproduisaient ou évoquaient ces

Folies à la Salpêtrière
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174
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

situations, il prend une direction qui pour nous se rap-


proche du « psychique », celle du traumatisme et de la
représentation. Sans renoncer à son étiologie neuro-dyna-
mique, il accepte la proposition de Janet d’ouvrir dans
son service un laboratoire de psychologie – non sans avoir
intimé à ce psychologue avant la lettre l’ordre de faire ses
études de médecine : nul n’entre à la Salpêtrière s’il n’est
médecin – ou malade.
Voici comment Freud décrit ce « pas admirable » qui res-
semble à un recul.
« En étudiant les paralysies hystériques qui surviennent
après les traumatismes, il les reproduisit artificiellement »
et « par une démonstration sans faille, il parvint à prouver
que ces paralysies étaient le résultat de représentations 14*
qui dominaient le cerveau dans des moments de disposi-
tion particulière. Ainsi était pour la première fois élucidé
le mécanisme d’un phénomène hystérique, et c’est de ce
morceau de recherche clinique d’une incomparable beauté
que partit son propre élève Janet, que partirent Breuer et
d’autres pour jeter les bases d’une théorie de la névrose
qui coïncide avec la conception du Moyen-Âge, une fois
remplacé le “démon” de l’imagination cléricale par une
formule psychologique » 15. Notons au passage dans la
notation de Freud le surgissement de la beauté, qui signale
toujours l’imminence du désir...
Freud ne précise pas que le moyen de produire cette
« démonstration sans faille » était l’hypnose, très à la
mode à l’époque et objet de nombreuses recherches.
Charcot n’utilisait pas l’hypnose comme un instrument à
produire des guérisons-minute comme beaucoup de ses
contemporains (dont certains très sérieux). Il avait rapi-
dement compris que les effets de l’hypnose allaient et

* Souligné par l’auteur.

Folies à la Salpêtrière
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175
Danièle Lévy

venaient, puisque lors de ses Leçons, il provoquait lui-


même le transfert (c’était le terme utilisé à la Salpêtrière)
des symptômes, notamment les hémianesthésies hystéri-
ques qui passaient d’un côté à l’autre du corps. L’hypnose
était pour Charcot un moyen de reproduire expérimenta-
lement les symptômes hystériques majeurs qu’il avait
identifiés au cours de sa longue recherche, et de les faire
varier : contractures, paralysies, insensibilités localisées,
« zones hystérogènes » – deviendront-elles plus tard les
« zones érogènes » de Freud ? Le Maître de la Salpêtrière
supposait que seuls les hystériques étaient hypnotisables,
ce caractère indiquant une particularité, sinon une ano-
malie, de leur système nerveux.
Pourquoi ne semble-t-il pas avoir pensé à donner aux
contractures l’ordre de disparaître ? Pourquoi n’a-t-il pas
pensé que son pouvoir de médecin chef, son charisme, sa
parole pouvaient jouer un rôle dans les déplacements de
symptômes qu’il obtenait ? Mettons cela au compte de sa
réserve : on le disait timide et la timidité se cache souvent
sous des dehors autoritaires. Il y a aussi sa passion pour
la médecine scientifique, il citait souvent Claude Bernard
comme un de ses maîtres. Pour la médecine scientifique,
une maladie suit son cours dans le corps du malade. Même
s’il est connu et admis que le « moral » y joue un rôle,
ce facteur n’est pas considéré comme scientifique 16. Il
relève de l’éthique du médecin, de son humanité, de ce
qui ne s’apprend pas à l’École. Avec la psychanalyse,
c’est de tout autre chose que du « moral » qu’il va s’agir :
du fonctionnement psychique.
La question du « psychique » 17 pourtant se faisait jour à
l’époque dans toute l’Europe, presque toujours en rapport
avec celle de l’hypnose. Des congrès internationaux
étaient organisés, on commençait à parler de « psychothé-
rapie », c’est-à-dire de moyens non médicaux d’obtenir

Folies à la Salpêtrière
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176
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

des résultats médicaux, notamment des rémissions de


symptômes. Peut-être la grande controverse qui était en
cours a-t-elle durci la position de Charcot ? En effet, dès
l’époque du stage de Freud à Paris et pendant plusieurs
années, une controverse défraya la chronique. Elle oppo-
sait au « grand Charcot » et à ses élèves (École de la Sal-
pêtrière) une « Université de village », Nancy, 20 000
habitants à l’époque. Hyppolyte Bernheim, titulaire de la
chaire de Clinique médicale et son entourage reprochaient
violemment aux Parisiens de ne pas utiliser le « sommeil
hypnotique » pour guérir les malades, sacrifiant ainsi la
thérapeutique à leur pulsion d’investigation. À ces criti-
ques d’ordre déontologique s’ajoutaient de puissants
désaccords cliniques et théoriques. Nancy affirmait que le
phénomène central n’était pas l’hypnose, mais la sugges-
tion, l’hypnose n’étant qu’un épiphénomène qui pouvait
se produire ou non. Et ils affirmaient, nombreux exemples
cliniques à l’appui, que la suggestion guérissait 18.
C’est qu’une tradition ignorée de Charcot (mais non de
ses internes, semble-t-il !) s’était fait jour à Nancy : celle
des « somnambules ». Elle était héritée du lointain
Mesmer, qui lui-même n’avait fait que revêtir d’habits de
Cour et de Lumières les pratiques ancestrales des magné-
tiseurs. Cette tradition s’était maintenue particulièrement
dans les régions de l’Est, et spécialement dans les internats
de médecine. Elle se réincarna à Nancy dans la personne
de deux anciens internes des Hôpitaux de Strasbourg.
Bernheim lui aussi venait de Strasbourg, l’Université ayant
été évacuée sur Nancy lorsque l’Alsace-Lorraine devint
prussienne en 1870. Installé dans un village pauvre de
Lorraine, le « bon docteur Liébault » se désespérait de voir
son cabinet vide, parce que les malades s’adressaient aux
guérisseurs locaux, moins chers et plus familiers. Se
souvenant soudain d’avoir vu pendant son internat à

Folies à la Salpêtrière
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177
Danièle Lévy

Strasbourg une hémorragie arrêtée instantanément par une


simple injonction, il se décida à apposer devant sa porte
cette plaque mémorable :

Docteur Liébault
Guérisseur
Dès lors, le cabinet ne désemplit pas, au point que le bon
docteur s’installe en ville, à Nancy, où lui vient l’idée
d’appliquer sa méthode thérapeutique du « sommeil pro-
voqué » à des groupes de 20 ou 30 malades, il affirme
que le nombre renforce l’effet thérapeutique. Il enjoint à
la troupe de « dormir » et chaque malade expose à son
tour ce dont il se plaint. Le docteur répond à chacun, par
exemple : « Demain à 7 heures 1/4, ce sera passé ! ».
Naturellement, on en cause dans toute la ville, si bien
qu’un beau jour, Madame Hyppolyte Bernheim elle-
même se présente à la consultation car la sciatique dont
elle souffre a résisté à tous les traitements. La sciatique
disparaît et le Professeur, intrigué, demande à rencontrer
le médecin-guérisseur – ce qui montre une indépendance
d’esprit peu fréquente. Bientôt, il apprend le métier auprès
de son collègue guérisseur.
On retrouve toujours des enchaînements de faits sembla-
bles (notamment l’épouse guérie) au point de départ des
médecines réputées miraculeuses.
Mais nous sommes à la veille du XXe siècle et plus per-
sonne dans les sphères intellectuelles et bourgeoises ne
peut croire au magnétisme. Il faut donc trouver une expli-
cation rationnelle. Bernheim doute de la nécessité du
« sommeil provoqué » de Liébeault et assure que l’injonc-
tion suffit. Pour expliquer cette surprenante efficacité de
la parole, son sens pratique et son ingéniosité lui inspirent
ceci : la suggestion procède en « introduisant une idée
dans le cerveau » du patient 19. C’est un phénomène

Folies à la Salpêtrière
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178
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

universel, car toute idée ou toute parole entendue entraîne


chez l’auditeur une adhésion spontanée, au moins dans un
premier temps, et toute idée tend à se réaliser : « L’idée
qu’on a des puces produit des démangeaisons ». Seules
des réticences personnelles arrêtent cette docilité fonda-
mentale : Bernheim a découvert la résistance.
Il faudra longtemps et de nombreux détours pour
qu’émerge une théorie du langage aussi judicieuse.
Avec l’École de Nancy, même si le recours au « cerveau »
reste inévitable (était-ce déjà une métaphore ?), on est plus
près du psychisme que ne l’était Charcot. Freud lui-même,
qui a eu connaissance par Breuer du cas « Anna O » 20,
s’essaiera longuement à l’hypnose et à la suggestion dans
sa pratique de médecin. Puis il y renoncera à cause du
caractère aléatoire et instable des résultats, mais aussi pour
des raisons d’éthique : il avait vu à Nancy des malades
qui ne se laissaient pas guérir sur ordre se faire admo-
nester : « Que faites-vous, vous vous contre-sugges-
tionnez ! » Et de commenter : le malade avait
certainement le droit de se défendre contre la pression
exercée sur lui. En effet, trois ans après son séjour chez
Charcot, Freud se rend à Nancy afin de se perfectionner
dans la suggestion. Il n’y fera aucun progrès. Au contraire,
Bernheim lui confiera rencontrer certaines limites : la sug-
gestion réussit mieux avec les pauvres de l’hôpital qu’avec
les riches patients qui lui viennent de toute l’Europe 21,
plus cultivés et habitués à être obéis. Il n’en reste par
moins que c’est à Nancy, Freud l’écrira plus tard, qu’il
reçut « les plus fortes impressions relatives à la possibilité
de puissants processus psychiques demeurés cependant
cachés à la conscience des hommes » 22.

À l’été 93, date de la mort de Charcot, six ans se sont


écoulés depuis le séjour à Paris. Freud est en train

Folies à la Salpêtrière
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179
Danièle Lévy

d’abandonner l’hypnose, car il a trouvé autre chose :


cédant à l’injonction de plusieurs patientes : « Taisez-
vous, laissez-moi parler », il s’est lancé dans l’exploration
de ce qu’il appelle dès lors le psychisme. C’est peut-être
pourquoi il ne mentionne pas la question épineuse de
l’hypnose dans son hommage à Charcot. Et pourquoi il
ne craint pas de conclure sur l’écroulement final du sys-
tème élaboré à la Salpêtrière. Ce constat est introduit par
un énoncé méthodologique capital : « mais la matière
purement psychologique ne supportait pas le traitement
exclusivement nosographique 23 qu’elle trouvait à l’École
de la Salpêtrière ».
Tel est le second temps du raisonnement dont le premier
temps était l’invocation par Charcot du traumatisme et de
la représentation obsédante (ce dernier terme est de Janet).
Ce second pas est propre à Freud, et il est décisif : la
catégorisation médicale des pathologies n’apporte pas
grand chose à l’étude du fonctionnement psychique. Une
autre méthode est nécessaire et il est en train de la trouver :
c’est la psychanalyse.
L’article nécrologique se conclut sur le caractère provi-
soire de toute connaissance scientifique : les thèses de
Charcot seront rapidement « à ébranler et à corriger. [...]
Il est inévitable que le progrès de notre science, en accrois-
sant nos connaissances, dévalue en même temps bien des
choses que Charcot nous a enseignées », etc.
Nous constatons qu’en dépit des règles du genre nécro-
logie, mais conformément à l’ordinaire, se manifestent ici
deux caractères du transfert, plus un.
Premièrement, le transfert est toujours à la fois positif et
négatif (ambivalence) : Freud loue son maître, le sert en
traduisant en allemand une grande partie de ses écrits
(ainsi d’ailleurs qu’un livre de Bernheim), et puis le
dépasse et change de terrain. L’admiration justifiée reste,

Folies à la Salpêtrière
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180
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

le transfert passionnel des débuts (« on sortait des leçons


de Charcot comme de Notre-Dame ») est tombé. Notons
qu’un autre transfert flambe à ce moment là : l’étrange
Docteur Fliess est devenu le confident unique des trou-
vailles et des questions de Freud. Le mouvement de parole
s’est inversé : Freud écoutait respectueusement Charcot,
il l’écoutait penser. Maintenant, c’est lui qui pense et lui
qui parle, mais pas sans un interlocuteur électif auquel il
s’est passionnément attaché. Le transfert serait-il une
condition de la créativité ? Nous le savons des artistes,
puisqu’aucun ne le devient sans maître, au minimum en
copiant leurs tableaux.
Deuxième caractéristique : le moment transférentiel rend à
peu près inextricables les relations entre lui et moi, entre
le mien et le sien, au point que certains termes de l’un
seront repris par l’autre, mais utilisés en des sens différents.
Tel, on va le voir, le terme de transfert, probablement aussi
les « zones », et cet œil clinique qui sait être patient mais
s’adjoindra toujours plus l’oreille. Ainsi, dans le passage
concernant la représentation traumatique, l’argument de
Freud porte sur le savoir du patient (« il dit qu’il ne sait
pas, mais se comporte comme s’il savait »), point qui n’atti-
rait pas l’attention de Charcot. Le terme de résultat (« le
symptôme est le résultat d’une représentation ») est éga-
lement un déplacement de la pensée de Charcot, qui ne
parlait que du traumatisme et de ses effets de répétition, –
en quoi il était proche de l’agieren freudien : ce qui passe
directement aux actes sans laisser d’espace pour la parole.
Au moment où il écrit sa nécrologie, Freud est déjà dans
son idée de fonctionnement psychique. Cette idée ne pou-
vait pas exister chez Charcot qui ne pensait que neurologie
tout en ayant renoncé à la rejoindre directement.
Deux ans plus tard, en 1895, Freud essaiera une dernière
fois de mettre en parallèle le fonctionnement psychique

Folies à la Salpêtrière
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181
Danièle Lévy

avec le système nerveux. Dans le texte intitulé Esquisse


d’une psychologie scientifique, il imagine une structure
du système nerveux compatible avec son expérience cli-
nique, principalement avec la résistance que le sujet
oppose à sa propre mémoire inconsciente et avec l’insis-
tance de la répétition. Il ne publiera pas ce texte, qui pour-
tant préfigure plus d’une découverte récente des
neurosciences, et se consacrera désormais à l’exploration
du fonctionnement psychique proprement dit au moyen
de la méthode qu’il a inventée. Pourquoi cette réserve ?
Il a écrit ce texte au retour d’une rencontre avec Fliess,
dont il se détachera assez violemment peu après. Mais
est-ce la seule raison ? Sans doute fallait-il décrire plus
avant les faits psychiques avant de penser à leurs corres-
pondants neurophysiologiques, et sans doute les moyens
de l’époque ne permettaient-ils pas d’aller bien loin dans
l’exploration du fonctionnement neurologique. Une troi-
sième raison cependant paraît déterminante même si elle
reste souterraine : c’est la raison éthique. Freud a compris
que sa méthode implique, exige le respect de la dimension
subjective et de sa dynamique évolutive. Il a découvert le
sujet, un sujet qui ne se confond ni avec le moi conscient
ni avec la « personne humaine », un sujet mû par des
désirs inconscients qui sont des effets de son histoire sin-
gulière et sont sensibles à la parole.
Il ne faudrait cependant pas déduire de cette abstention
vis-à-vis de la dimension neurologique que Freud ait sou-
tenu l’existence d’un psychisme sans rapport avec la phy-
siologie. Ce qu’il affirme, au contraire, c’est que chacun
des deux agit sur l’autre selon ses voies propres. Par
conséquent, ils ne forment pas une unité. La réalité psy-
chique n’est pas soluble dans le fonctionnement neuro-
physiologique ainsi que le postulait Charcot, comme le
postulent aujourd’hui la plupart des neurosciences.

Folies à la Salpêtrière
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182
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

Éternelle tentation du déni de la dimension psychique et


de sa clé subjective.
Troisièmement, point essentiel pour le travail analytique :
le transfert peut (souvent) autoriser une personne à
retrouver la voie perdue de son désir... Entrer dans
l’influence d’un Autre pour ensuite s’en détacher et
s’autoriser à voir ce que l’on voit, à le dire puis à le laisser
s’élaborer, c’est-à-dire, à évoluer. Sans rechigner à en
payer le prix.

Charcot et le terrassier neurasthénique

Voyons maintenant Charcot lui-même au travail, exami-


nons-le d’autant plus près que ses Leçons si prisées de
Freud et de tant d’autres élèves de médecine sont
aujourd’hui presque introuvables 24. Dans son projet de
présenter l’hystérie comme une authentique maladie, et
non comme un travers de femmes insatisfaites et de dégé-
nérés, Charcot présentait des hommes à sa clinique, insis-
tant sur le fait que l’hystérie pouvait frapper des hommes
vigoureux et virils, des pères de familles. Cela ne fut pos-
sible qu’à partir de l’ouverture d’une consultation externe,
la polyclinique (1883), puisque la Salpêtrière était un hos-
pice réservés aux femmes.
Il s’agit d’une sciatique. Le malade se présente debout
mais penché sur le côté, position qui indique une sciatique
du côté opposé. Nous sommes dans une leçon, il s’agit
d’enseigner la médecine aux élèves et singulièrement la
démarche clinique : de quel genre de sciatique s’agit-il,
demande Charcot ? Arthritique ou neurale ?
Pendant qu’il raisonne, notons comment il présente cet
homme : « un pauvre hère s’il en fut, dénué de tout ou
peu s’en faut, et même d’intelligence ». Le malade en
effet lui a confié qu’il avait essayé maintes fois

Folies à la Salpêtrière
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183
Danièle Lévy

d’apprendre à lire, à l’école, au régiment, il n’a jamais pu


y parvenir. Ces détails ont certainement alerté le médecin
et l’homme attentif qu’était Charcot.
Il demande tout de suite au malade de se mettre nu, – il
l’exigeait de tous ses malades, sans exception. Les riches
qui venaient l’après-midi à son cabinet ne se montraient
qu’à l’assistant, les pauvres de la clinique restaient sous
le regard des nombreux auditeurs. « Notre salle est sur-
chauffée, comme un atelier de peintre, nous pouvons exa-
miner le malade à loisir sans commettre un acte
d’inhumanité ». Il présente alors des dessins, vus de face
et de dos, d’un homme présentant la même inclinaison et
également victime de sciatique, et demande aux élèves
s’ils voient une différence entre les dessins qui leur sont
présentés et l’homme qu’ils ont devant les yeux.
Que s’agit-il donc de remarquer ? « Cette déformation
est bien remarquable, bien facile à saisir, elle saute aux
yeux, elle a dû se présenter à moi bien des fois, car elle
n’est point rare. Eh bien, messieurs, il arrive que je l’ai
remarquée seulement il y a deux ans » [et elle n’avait
guère été remarquée auparavant]. « Singulière faiblesse
de nos facultés d’observation, qui fait que nous ne
voyons pas les choses cependant parfaitement visibles
sans le concours d’une adaptation particulière de notre
esprit. »
De telles remarques se retrouvent un grand nombre de
fois dans ses Leçons. Freud n’a pas inventé le Charcot de
l’instant de voir, pour reprendre le terme de Lacan. Il y
a plus d’une ressemblance entre Lacan et Charcot, ne
serait-ce que les cours ouverts à tous et non inscrits dans
aucune formation académique : Charcot procédait de la
même façon avant que lui soit attribuée la chaire de neu-
rologie créée pour lui. Il n’était pas le seul à l’époque,
l’enseignement de la médecine était devenu si académique

Folies à la Salpêtrière
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184
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

que les médecins inventifs communiquaient par des cours


privés qui étaient très suivis.
Ce qu’il s’agit de remarquer, à la différence des images,
c’est que chez l’homme le membre gauche est légèrement
fléchi et que le talon se décolle du sol de plusieurs cen-
timètres. Ceci à soi seul, dit Charcot, autorise un dia-
gnostic différentiel de sciatique « neurale », et non
arthritique.
Il dit autre chose à propos de ce signe : « Une fois la
chose bien vue, il est facile d’apprendre aux autres à la
voir à leur tour. Mais le tout est de la voir une première
fois ». On est porté à comparer avec les questions de trans-
mission en psychanalyse... Une fois que l’on a fait l’expé-
rience de l’inconscient, rien n’est plus pareil, mais est-il
si facile de le « faire voir » à d’autres ?
« L’adaptation particulière de notre esprit » dont parle
Charcot est certes son entraînement à la clinique médi-
cale, mais ses recherches particulières sur l’hystérie y ont
leur part. Car mise à part la grande attaque hystérique
avec convulsions et attitudes passionnelles, qui n’est que
trop spectaculaire, les autres signes idiopathiques ont été
difficiles à déceler et à mettre en évidence. Ce sont les
stigmates (le terme ne vient-il pas des « recherches » de
l’Inquisition sur les sorcières ?) : zones hystérogènes,
c’est-à-dire susceptibles de déclencher la crise mais aussi
parfois de l’arrêter, hémianesthésie, où les muscles d’un
côté du corps sont comme endormis et la sensibilité
éteinte, rétrécissement du champ visuel, anosmie, etc. On
ne s’intéresse plus guère à ces signes distinctifs. Ils sont
de nouveau laissés aux médecins quand ils attirent l’atten-
tion, et rendus aux neurologues dans les cas aigus...

Mais revenons à notre malade.

Folies à la Salpêtrière
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185
Danièle Lévy

Après ses insuccès dans l’intellect, il a été employé dans


un four à plâtre, travail pénible dans un lieu surchauffé,
alors qu’il dormait dans une chambre « où l’eau suintait
des murs ». Il était bien payé mais buvait presque toute
sa paye. « On sait que l’alcoolisme prédispose à l’hys-
térie », rappelle Charcot, « sous l’influence de l’alcool [...]
une modification profonde s’est produite sournoisement
dans le système cérébrospinal ».
La névralgie s’est déclarée au bout de quelques années de
ce régime, il a été hospitalisé pendant plus d’un an et a
perdu son emploi. Il en a trouvé un autre, comme... ter-
rassier. Moins bien payé, il peinait à peine moins et les
séquelles de la sciatique lui rendaient la tâche difficile.
Un accident de travail est survenu : « en déchargeant un
wagon de ballast, V. reçut un coup au front qui le renversa
à terre et le laissa sans connaissance ». Plaie, fièvre, au
bout de huit jours tout est en voie de guérison. Mais c’est
alors que « son caractère change complètement et depuis,
il n’a pas discontinué d’être sous le coup de cette pros-
tration et de ce découragement profonds dont il porte la
marque évidente sur son visage et son attitude, ainsi que
vous n’aurez pas manqué de le remarquer ». Attitude
« triste et abandonnée », insomnie, rêves terrifiants : « Je
vois presque toutes les nuits une main qui m’étreint la
gorge et qui m’étrangle ; alors je me réveille tout à coup,
plein d’effroi, et je ne puis me rendormir. Ou bien, je suis
entraîné vers un précipice où je tombe, toujours du côté
gauche (celui de la sciatique). Avant mon accident, je ne
rêvais jamais » 25.
Pour Charcot, le diagnostic semble évident : neurasthénie.
Mais son sens critique n’est jamais endormi, et il est
informé que le malade a été « depuis 3 mois pris de syn-
copes ». De plus, la « neurasthénie », objecte-t-il, n’est
pas apparue comme c’est le cas habituel à la suite d’un

Folies à la Salpêtrière
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186
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

excès, ni face à un obstacle à franchir « comme de


commencer une carrière libérale ou passer un examen ».
Elle est survenue à la suite du traumatisme, d’un choc
nerveux, ce qui suggère une hystérie. On va donc chercher
les signes pathognomoniques, ainsi que cela se faisait à
la Salpêtrière :
On demande au sujet de serrer dans ses mains un dyna-
momètre. Celui-ci indique du côté droit une puissance très
inférieure à ce qui serait attendu d’un homme de son
métier : 20 au lieu de 80. Indice d’une hémianesthésie qui
sera trouvée à l’avant de la jambe atteinte, alors que
l’arrière est plutôt hyperesthésique.
D’autres signes classiques sont mis en évidence : rétré-
cissement du champ visuel (mesuré et représenté sur un
graphique), ainsi qu’une autre anomalie dans la percep-
tion des couleurs : l’un et l’autre font rarement défaut dans
l’hystérie.
Les syncopes sont-elles assimilables à une forme fruste
d’attaque hystérique ? on a demandé au malade de les
décrire : « Il lui semble que quelque chose remonte de
l’aine gauche vers le ventre, puis vers la région du cœur
où il éprouve des battements rapides, la région du cou
enfin où il ressent comme un étranglement. Après quoi
ses oreilles sonnent et sifflent, ses tempes battent, enfin
la vue s’obscurcit (un autre malade dit : c’est comme si
des flots de sang me montaient aux yeux) et il y a un
instant d’inconscience » 26. Ce phénomène, qui se présente
spontanément avec une fréquence croissante, présente
donc les caractères de l’« aura hystérique », qui est la pre-
mière phase de la crise. On a affaire à une « forme fruste »
de l’hystérie.
Dernier signe : l’aura peut-elle être suscitée à partir d’une
région du corps ? Là encore, réponse positive : « par un
frôlement ou une pression un peu vive d’un ovale de peau

Folies à la Salpêtrière
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187
Danièle Lévy

situé au-dessus de l’aine ». Il y a donc bien une « zone


hystérogène ». Le diagnostic d’hystérie est ainsi établi.
Reste à étudier les antécédents familiaux, qui répondront
aux attentes. Ils sont présentés sur un « tableau de
famille » 27 : un frère du père était « aliéné », le père et la
mère sont morts de tuberculose, la sœur de la mère est
épileptique, le frère du malade également, ainsi qu’une
cousine germaine. Il s’agit donc bien d’une « famille
névropathique », prédisposant à l’hystérie ou autres
« névroses ». Névrose, à l’époque, veut dire maladie des
nerfs.
La présentation se termine par une discussion nosogra-
phique : l’hystérie et la neurasthénie peuvent s’associer
ou se présenter isolées, toutes deux sont « des névroses
que font apparaître vulgairement le choc nerveux ou le
traumatisme ». Quelques auteurs ont voulu introduire une
espèce morbide nouvelle sous le nom de « névrose trau-
matique générale », dont l’hystérie ne serait qu’une
variété. Charcot s’oppose fermement à ce qu’on noie ainsi
le poisson hystérique. Il soutient d’abord que tous les
symptômes attribués à une telle entité se ramènent faci-
lement à l’hystérie ou à la neurasthénie, associées ou iso-
lées, et qu’il y a donc deux névroses traumatiques 28. Et
de poursuivre ainsi : « Il n’existe pas de famille d’hysté-
ries, l’hystérie est une et indivisible 29, c’est du moins mon
humble avis ».
Enfin, on a voulu proposer d’autres noms afin d’éviter les
connotations fâcheuses de l’hystérie. Peine perdue,
répond-il. Le mot est installé par l’usage et de plus, le
terme ne signifie rien par lui-même (et surtout pas
l’utérus), le mot « n’est qu’un symbole ».
Cette leçon nous présente le personnage de Charcot
médecin. Sa démarche est fine et rigoureuse, respectueuse
dans une certaine mesure même si la relation médecin-

Folies à la Salpêtrière
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188
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

malade a évolué depuis cent vingt-cinq ans. Son malade


est vivant, observé avec bienveillance, situé dans sa vie
et dans son histoire. Après l’observation, les signes les
plus subtils s’organisent en un tout cohérent pour délinéer
le tableau d’une hystérie.
La problématique ne manque pas d’actualité : arthrose ou
stigmate nerveux, trace sur le corps d’un événement mar-
quant ? Car la question de l’organicité est plus que jamais
présente aujourd’hui, forte de réponses nouvelles par le
moyen des substances chimiques qui sont le support des
communications entre neurones : dopamine, sérotonine,
etc. Mais pourquoi la mise en évidence de mécanismes
physiologiques sous-jacents devrait-elle supplanter la
dimension psychique ? C’est à cette question que la thèse
de Lacan, suivant laquelle le phénomène principal du psy-
chisme n’est pas l’image mais le langage, apporte une
réponse. Le langage, autrement dit, le fonctionnement
symbolique de l’être humain, qui se tresse avec son ima-
ginaire et avec le réel de son organisme. Le langage, c’est
autre chose que les idées, c’est matériel : ce sont des ondes
variées qui frappent des membranes avant de monter se
faire traiter dans le cerveau qui n’est pas immatériel non
plus.
Remarquons que dans l’observation de notre plâtrier, la
représentation-cause dont parle Freud, celle dont le symp-
tôme hystérique serait le résultat, n’est pas identifiée.
Charcot laisse toujours dans l’ombre les points subjectifs
concrets sur lesquels la dimension psychique proprement
dite pourrait se développer. Ce qui est mis en évidence
est le terrain, la disposition particulière qui fait réagir
d’une façon plutôt que d’une autre. On peut dire que la
dimension psychologique est présente, mais non la dimen-
sion proprement subjective, laissée à la privacy. Ainsi va
la démarche médicale, qui est aussi à sa façon une éthique.

Folies à la Salpêtrière
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189
Danièle Lévy

Charcot n’est pas un psy. Le fait qu’il n’ait pas inventé


la psychanalyse ne peut pas être retenu contre lui.
Avant d’en revenir à la question du transfert du malade
sur Charcot, dont on a dit qu’elle était le ressort de son
échec, et à d’autres points de vue transférentiels,
venons-en au transfert tel que la psychanalyse l’a mis en
évidence.

Le transfert, en psychanalyse

Nous l’avons vu, le terme de transfert était en usage à la


Salpêtrière : il désignait la possibilité, découverte là, de
transférer les symptômes d’un endroit du corps à un autre.
Et l’on tenait que cette mobilité des symptômes organi-
ques était caractéristique de l’hystérie. Il avait été
démontré expérimentalement, par exemple, qu’une
hémianesthésie disparaissait lorsqu’était administrée au
malade une dose suffisante de chloroforme, ce qui n’est
pas le cas avec une paralysie résultant d’une lésion
nerveuse.
Les transferts s’opéraient sous l’action des aimants, ou
des métaux, ou de la « faradisation », préférentiellement
sous hypnose au moment où Freud était présent. En état
d’hypnose (réelle ou supposée ?) le déplacement du symp-
tôme était induit par un geste, de préférence à la parole :
une contracture du bras droit passait au bras gauche dès
que ce dernier était frôlé, frappé, comprimé ou simple-
ment désigné par l’expérimentateur. De même pour
l’hémianesthésie : le corps de l’hystérique avait tendance
à se diviser en deux parties dont l’une était comme anes-
thésiée... C’est avec son corps que l’hystérique dit sa
division.
L’abord était différent à Nancy, où l’on pratiquait la gué-
rison par suggestion sans s’inquiéter de diagnostic. On en

Folies à la Salpêtrière
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190
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

concluait que la production de symptômes et leur dispa-


rition n’étaient pas propres à un état nerveux spécifique
qui serait l’hystérie. La suggestion, c’est-à-dire l’action
médicale sans autre moyen que le geste et la parole, était
reliée à la pensée et à la parole, le cerveau en étant le
siège supposé, et non à un terrain particulier. Lorsque
Bernheim reconnaît que les malades pauvres de l’hôpital
se montrent plus sensibles à son action suggestive que les
malades riches, capricieux et habitués à s’imposer, ne
fournit-il pas à qui veut l’entendre une indication sur la
nature du transfert ?
Il n’est pas inutile de montrer sur cet exemple comment
la recherche n’avance qu’à tâtons, et comment ces tâton-
nements se traduisent par des débats dont la polémique
avec ses excès n’est jamais absente. Les transferts n’y
sont certainement pas pour rien.
Est-ce de Paris que Freud a repris ce terme de transfert ?
C’est possible, car pour lui le terme désigne originellement
un déplacement : l’affect qui était primitivement lié à une
représentation ne s’exprime plus qu’en liaison à une autre
représentation. Le déplacement deviendra par la suite une
loi générale du fonctionnement psychique, à cause du refou-
lement des représentations initiales qu’il faut toujours éviter
mais dont on ne s’éloigne jamais. À cause du refoulement,
l’affect n’est jamais lié à la représentation correspondante.
Il perd aussi son caractère significatif, expressif, puisqu’il
peut être remplacé par un passage à l’acte ou un symptôme.
Retenons ce qui est essentiel : transfert signifie déplacement.
Le phénomène du transfert n’a pas été découvert par la
psychanalyse, mais elle seule l’a exploré dans toutes ses
dimensions. Les magnétiseurs, les prêtres, les commer-
çants le connaissaient bien, les séducteurs et les escrocs
aussi, comme une situation dans laquelle l’interlocuteur
se prête à tous vos désirs. Pour les chefs, on l’appelle

Folies à la Salpêtrière
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191
Danièle Lévy

autorité. Mais c’est un usage différent qui en est fait en


psychanalyse. Il ne s’agit pas de l’utiliser pour produire
un effet souhaité, que ce soit par le patient ou par l’opé-
rateur, mais de le laisser se déployer suivant sa propre
logique. Ce déploiement produit des effets singuliers, et
au bout du compte se révèle l’inverse de ce que croyaient
les séducteurs : c’est un fantasme du sujet qui se projette
sur l’opérateur, et celui-ci n’est apprécié qu’en tant que
partenaire dont on espère l’accomplissement du fantasme.
Le déploiement du transfert conduit à la découverte du
fantasme – à condition que le psychanalyste ne joue pas
le jeu suggéré par l’analysant, mais un autre : son rôle de
psychanalyste.
Le transfert mis en évidence par la psychanalyse se présente
sous plusieurs aspects. Les plus connus, transfert positif et
transfert négatif, ne sont que les plus visibles, il s’en faut
que ce soit les plus opérants. Pour y comprendre quelque
chose, mieux vaut y ajouter la définition synthétique de
Lacan : le transfert est la mise en acte de l’inconscient 30.
La situation de parole qui est propre à la psychanalyse
conduit vers les fantasmes inconscients mais n’y parvient
pas : ceux-ci se manifestent alors en acte, à travers des
relations de l’analysant à l’analyste qui sont vécues comme
des réalités et agies en conséquence. C’est en ce point faci-
lement oublié que l’action de l’analyste est cruciale : par-
venir (ou non !) à renvoyer ce réel à ses composantes
symboliques et imaginaires qui sont cachées dans la
mémoire du patient et affleurent dans sa vie sous forme de
symptômes, actes et rencontres manqués, répétitions, etc.

Transfert positif

Une confiance s’établit, une « attente croyante » déjà


signalée du temps de Charcot, qui trouve ce terme dans

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192
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

les recherches des Anglais sur les suites des accidents de


chemin de fer, le railway spine. Il part de ce thème dans
son dernier opuscule La foi qui guérit, où il s’agit de
montrer que les soi-disant miracles ne sont pas plus mira-
culeux que bien d’autres phénomènes de guérison subite,
selon lui attribuables à l’hystérie. Il souligne dans le mode
de production des miracles, d’une part la dimension de
l’attente : on ne se décide à faire le pèlerinage de Lourdes
qu’après avoir tout essayé et traversé une sorte de déses-
poir, puis s’être longuement préparé et finalement
consentir aux sacrifices de toutes sortes imposés par le
voyage, – car il faut aller chercher le miracle, nul n’est
prophète en son pays. D’autre part, l’accent est mis sur
l’environnement symbolique de l’éventuelle guérison, à
savoir, les nombreux rites qui doivent être accomplis
avant d’arriver au lieu sacré où le miracle pourra se pro-
duire. Lorsque c’est le cas, il suscite aussi des obligations
après, par exemple les ex-voto. Le miracle ne va pas sans
contrepartie, il engage.
Il en va toujours ainsi des guérisons subites, affirme
Charcot, que le but du voyage soit la Vierge de Lourdes,
ou le Grand Professeur de Paris. Mais il n’en conclut rien
sur la relation entre le malade et le Grand Professeur, rien
sur la vie intérieure du malade. Ce qui l’intéresse est
d’ordonner le chaos : unifier le phénomène des guérisons
subites en y reconnaissant les mêmes conduites, les
mêmes états d’esprit, les mêmes conditions. La chose
devient alors pensable, c’est le travail du clinicien.
Freud, qui a laissé parler les malades, relie l’attente
croyante non à un lieu sacré, mais à une personne qui l’est
à peine moins : « l’Autre inoubliable que rien ne pourra
jamais égaler » 31. Cet Autre est ordinairement incarné
dans le personnage de la mère, celle qu’on a cru avoir ou
celle qu’on aurait voulu avoir. Elle n’est plus là, elle n’est

Folies à la Salpêtrière
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193
Danièle Lévy

pas ce qu’elle devrait être, de toute façon elle est perdue,


mais la nostalgie ne cessera jamais.
D’où s’aperçoit immédiatement que l’attente croyante
peut être négative. V. (le plâtrier) n’attendait plus rien de
bon de la vie ni de personne. Il ne lui restait plus qu’à
tomber malade d’une souffrance sans adresse, sans autre
adresse possible que l’anonymat de l’hôpital où l’on
renonce à se soutenir comme sujet pour s’abandonner aux
mains de l’Autre. De là peut-être pourra revenir une
attente positive, une confiance : le sujet pourra « se
confier » et parler librement au médecin dont il espère ou
croit espérer la guérison.
Il est vrai que Freud découvre d’abord cette attente
croyante chez les hystériques qui s’adressent à lui. Mais il
ne tardera pas à identifier d’autres modalités transféren-
tielles dans d’autres structures psychiques : par exemple,
l’ambivalence domine chez l’obsessionnel, il vous fait
confiance sans y croire, tout comme il ne peut pas opter
pour un côté ou l’autre parce qu’il ne veut rien lâcher. Le
psychotique, lui, s’effraie du chaos qu’il projette, mais
s’attache au respect qui lui est signifié. Lacan mettra en
évidence la dimension de savoir que le transfert suppose
chez l’Autre, mais ce savoir s’avérera n’être autre que le
savoir inconscient inscrit dans le sujet. L’accès à ce savoir
passe par le déchiffrement du transfert dans la cure.
Mais dans le transfert positif, il n’y a pas que l’espoir
d’aller mieux.
Magnétiseurs et autres hypnotiseurs avaient déjà remarqué
que leurs « sujets » pouvaient, à leur demande, accomplir
de véritables exploits : exploits sensoriels, sentir l’odeur
d’une rose à cinquante mètres de distance alors que la
distance moyenne est de un à deux mètres et que même
Proust n’excédait pas quinze mètres. Exploits de gué-
rison : une contracture vieille de plusieurs années et qu’on

Folies à la Salpêtrière
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CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

prenait pour une paralysie cède en une séance, parfois


deux. Le marquis de Puységur, qui avait repris le flam-
beau de Mesmer, remarque que « son paysan » en savait
long sur sa maladie, fixait lui-même les rendez-vous
nécessaires et annonçait la date de sa guérison, qui survint
à point nommé comme celles qu’annonçait le bon Dr Lié-
bault à ses malades « endormis ». Les « sujets » en
savaient long aussi sur leur magnétiseur, devançant ses
moindres désirs. 32 Braid, un orthopédiste anglais du début
du XIXe siècle qui fut le premier à vouloir donner à ces
phénomènes une base physiologique, compare ces
exploits des corps à ce qui se passe en cas d’émotions
intenses, dans des phénomènes comme l’érection, où
l’accélération de la circulation capillaire réussit l’impos-
sible. Autant dire que ces phénomènes sont apparentés au
désir.
La psychanalyse comprend que c’est l’amour qui agit :
« l’amour de transfert présente tous les caractères d’un
amour véritable », écrit Freud. Et Lacan de préciser qu’il
s’agit d’un amour passionnel. L’amour de transfert n’a
que peu à voir avec l’idéalisation chrétienne. Il est fait de
tension, d’émotion et de désir, d’attente croyante. Cet
amour là ne vit que de miracles, il se situe aux extrêmes,
hors de la réalité quotidienne. Tout en étant vécu comme
plus réel que la réalité ordinaire.
Que doivent les expérimentations de Charcot à la complai-
sance de ses hystériques ? Ils et elles donnaient à voir au
public des Leçons ce que le Grand Médecin attendait
d’eux et d’elles, transformant subrepticement la relation
scientifique et thérapeutique en une complicité de rôles
dont le public était le témoin. Elles donnaient raison au
Professeur, « soutenant le Nom-du-Père », comme le dira
Lacan, le soutenant de leur corps et en présence de tiers.
On va aujourd’hui répétant qu’il n’y a plus d’hystériques

Folies à la Salpêtrière
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195
Danièle Lévy

comparables à celles de la Salpêtrière. Peut-être. Mais


a-t-elle disparu, cette impression d’une maladie indéfini-
ment entretenue par une espèce de complicité entre
malade et médecin, complicité qui triomphe de toute
entreprise raisonnable ? Voyez les relations décrites par
Michel Schneider entre Marilyn Monroe et son psycha-
nalyste de Los Angeles, le Dr Ralph Greenson 33. Voyez
les opérations obtenues contre toute logique dans ce qu’on
appelait le syndrome de Münchhausen, et la passion de
certaines petites filles pour les ciseaux, les aiguilles, la
couture... Derrière l’espoir de guérir se profile la réalisa-
tion des vœux infantiles : se montrer à tout prix uni à
l’Autre, l’avoir dans sa poche, dut-on en mourir.
Certes, de telles mises en scène et en acte se produisent
au détriment du désir propre, du moins en apparence. Il
ne serait pas moins juste de dire que le désir peut élire
cette voie : soutenir le désir de l’Autre, y être pris. Parfois,
le désir ne peut s’exprimer que par ce biais. Parfois pour
ne pas dire souvent, combien de femmes ne vivent que
dans le désir de leur homme élu...
À défaut d’une écoute adéquate, ajoutera Freud.

Transfert négatif

Le transfert peut aussi tourner à l’aigre, parfois dès la


première rencontre. L’autre est porteur de tout le mal, il
est mauvais, malveillant, il m’exploite et se moque de
moi. Mauvais patron, mauvais président, mauvais ana-
lyste. Escroc, charlatan. Philosophe du mauvais, comme
Spinoza ou Marx. À remarquer que pour ceux-là comme
pour bien d’autres, la mauvaiseté attribuée au personnage
subsiste alors même que par ailleurs on reprend les idées
qu’il a émises. C’est ce que font pas mal de capitalistes
aujourd’hui avec les idées de Marx et ce que fit tout le

Folies à la Salpêtrière
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196
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

XVIIe siècle avec les idées de Spinoza, le philosophe


maudit. Les idées sont reprises et développées, quand ce
n’est pas le système entier, mais de façon méconnaissable,
déguisée et déniée. Il est hors de question de reconnaître
sa paternité à l’auteur. C’est ce qui se passe aujourd’hui
avec une grande partie des connaissances issues de la psy-
chanalyse, tandis que Freud est à la fois tenu pour dépassé
et attaqué de façon virulente.
L’analyste doit accepter jusqu’à un certain point la for-
mulation de ces griefs, parce qu’ils expriment quelque
chose du sujet. Il doit aussi savoir les limiter à cause de
l’angoisse qu’ils comportent. Car l’enjeu de l’analyse
n’est pas que le patient « vous ait à la bonne » comme dit
Lacan ; et qu’il « vous tienne à l’œil » (id.) n’est pas un
problème. L’enjeu de l’analyse est que trouve place pour
le sujet ce qui se dessine à travers les sentiments bons ou
mauvais : la répétition d’un pan du passé, la mise en acte
de l’inconscient.
L’inconscient, ce sont des désirs qui habitent le corps mais
ne peuvent s’exprimer que de façon détournée. Dans
l’analyse, dont la règle est la parole, ils s’exprimeront
sous forme langagière, mais aussi, de façon plus pré-
gnante et plus sensible, par le type de relation que le
patient entretient avec l’analyste et avec l’analyse. C’est
cette relation qui est au cœur du transfert. Les formes
premières de l’amour et de la haine, telles qu’elles se sont
constituées dans les temps infantiles, sont revécues si je
puis dire sur le dos du psychanalyste. Il appartient à ce
dernier de trouver comment renvoyer au patient de quoi
y retrouver les traces de sa propre histoire. Alors, l’inten-
sité relationnelle tombe, le psychanalyste redevient un
psychanalyste, et le sujet ainsi revenu dans ses chaussures,
peut avancer dans sa vie. Parfois il en est reconnaissant
à l’analyste, si le transfert est positif. S’il continue son

Folies à la Salpêtrière
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197
Danièle Lévy

analyse, il comprendra que c’est lui qui a fait le travail,


l’analyste ayant surtout montré qu’il était de taille à le
supporter !
Car c’est à l’analyste qu’était imparti le rôle de l’Autre
inoubliable. L’amour de transfert, c’est l’espérance de réa-
liser le désir avec cet Autre pour partenaire : non analysé,
il ne conduit qu’à la répétition des premières embûches,
– car les liens initiaux ne sont pas toujours réjouissants.
Si l’analyste parvient à renvoyer l’acte à l’envoyeur de
façon que celui-ci y retrouve des moments de son histoire
où il a été ébranlé dans son corps et dans son esprit, il
pourra éviter dans une certaine mesure que son existence
ne soit tout entière absorbée par le même ratage.
L’analyse met donc en évidence une division subjective
inévitable, structurelle, qui se retrouve à chaque pas. Ici :
ce que je ne peux pas dire ni ne veux savoir se reporte
sur l’autre. Il me renverra – ou non – mes affaires de
façon que je puisse m’en saisir. S’il n’y parvient pas, si
cela ne se fait pas, il ne me reste qu’à trouver une place
dans ce que je crois être son désir. Mais cette place ne
sera pas sans rapport avec les désirs inconscients qui me
mènent.

Charcot et les transferts

Retournons maintenant à Charcot et à ses malades. Il leur


renvoie quelque chose, mais ce quelque chose n’est pas
analytique. Il les décrit en proie à la maladie et les accepte
comme malades, il n’interroge pas leur position subjective.
Quant à sa propre position, elle paraît inébranlable : il est
médecin chef. De son désir ne passe que la curiosité, ce voir
à l’acuité exceptionnelle, et la volonté d’ordonner le chaos.
Ce que Charcot renvoie à ses malades n’est pas négli-
geable. Ce n’est pas une pure exploitation du transfert

Folies à la Salpêtrière
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CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

comme on l’a dit trop vite. Il fait attention à eux, c’est


déjà beaucoup, il les regarde, il voit quelque chose d’eux.
Avec l’institution qu’il dirige, il s’efforce de les soigner.
Eux acceptent, plus ou moins, ce rôle de malade. Parfois,
ils guérissent, parfois ils s’améliorent, parfois ils restent
malades, peut-être pour que le grand médecin continue à
s’occuper d’eux. Il ne les embête pas avec la dimension
psychique, dont souvent ils ne veulent rien savoir, et ce
passage sous silence du transfert peut être apprécié.
Pour que quelqu’un entame un travail d’élaboration psy-
chique, d’autres conditions sont nécessaires.
Il faut d’abord que la personne se sente entendue au-delà
de ce qu’elle dit explicitement. Souvent, cela suffit pour
entraîner une amélioration de son état. Sans doute l’atten-
tion de Charcot pouvait produire cet effet, il parle de gué-
risons subites inexpliquées. Les malades partent et l’on
ne sait plus rien d’elles.
Lorsque l’amélioration se produit, l’envie de continuer
ne vient pas forcément. Elle dépend du caractère des
patients, de ce qui a été entendu d’eux et probablement
d’une alchimie qui se produit ou ne se produit pas entre
les personnes. À la Salpêtrière, pour autant que nous le
sachions, la parole restait sans suite. Mais que se pas-
sait-il dans les couloirs, entre les malades, avec les infir-
mières ? Aucun compte rendu de séance publique ne
nous le dira.

À la Salpêtrière comme aujourd’hui en médecine, les trai-


tements étaient rationnels, physiques et médicamenteux,
et progressifs : serrer tous les jours le dynamomètre que
nous avons vu entre les mains de notre plâtrier-terrassier,
cures d’hydrothérapie, bromures dont une certaine effica-
cité apaisante a été constatée. Il y a des progrès et tout le
monde en est content : « Les gens veulent aller mieux, dit

Folies à la Salpêtrière
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Danièle Lévy

un praticien adepte des techniques de mieux être du corps,


ils ne veulent pas aller bien ! »
Charcot n’essaie pas à proprement parler d’éliminer le
symptôme, comme s’il savait que le symptôme a sa raison
d’être et que le supprimer brutalement peut entraîner un
déséquilibre grave. Il témoigne d’une sorte d’éthique
médicale : la guérison passe par le patient. « Je le pansai,
Dieu le guérit », vieille tradition médicale.
Il n’essaie pas non plus de débarrasser les patients de leurs
problèmes, comme ferait un psychothérapeute. Il a le cou-
rage de reconnaître qu’il ne sait pas comment se produi-
sent les guérisons qu’il constate parfois, notant toutefois
qu’elles surviennent généralement à la suite de circons-
tances nouvelles accompagnées d’une grande émotion.
Quand aux malades, touchés par l’intérêt qui leur est porté,
ils « peuvent y aller » : la dimension inconsciente parle à
travers leurs symptômes, qui ont ainsi trouvé sinon une
adresse, du moins un cadre. Les grandes hystériques choi-
sies pour leur aptitude à reproduire la « crise » s’embar-
quent avec lui, comme les anciennes « somnambules »
avec leurs magnétiseurs et autres psychothérapeutes.
Autant de formes du transfert sans espoir d’analyse.

Charcot dans les transferts

En revanche, il est clair que Charcot produit du transfert,


qu’il y a un transfert à Charcot. Le personnage qui res-
semblait à Bonaparte et qu’on appelait le Napoléon des
névroses, son charisme dirait-on aujourd’hui, l’autorita-
risme qu’on lui reprochait souvent, son extraordinaire
célébrité, sa bibliothèque copiée de celle des Medicis
(médecins) à Florence. Mais quel chef de service, quel
grand médecin, quel médecin même trouve naturel que
ses ordonnances soient discutées ? Il n’y a pas que les

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200
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

nécessités de fonctionnement du service. N’importe quel


petit chef, personne jugée importante par quelques autres
ou investie d’autorité suscite autour de lui une sorte
d’aura, respect et animosité mêlés. « Le chef doit jouir
d’une grande liberté libidinale », remarque Freud. Les
vœux inconscients se projettent sur une telle personne,
chacun lui prête les vices et les vertus dont il n’ose rêver
pour soi-même, exagère ou conteste son autorité. Face à
un chef, on n’est plus celui qu’on croyait être, parce que
les démêlés avec les relations archaïques prennent le
devant de la scène.
Un tel transfert se repère encore aujourd’hui dans les
ouvrages consacrés à Charcot, soit occupés à faire fonc-
tionner la légende, soit à la déconstruire au prix le plus
souvent d’une image dévitalisée. Les discussions sur ses
apports ne se concluent jamais, on n’en finit pas de
débattre sur Charcot. Sa place dans l’histoire de la méde-
cine ne justifie pas ces arguties sans fin. Le nombre des
personnes (700 !) réunies aujourd’hui sur son nom et celui
de la Salpêtrière suffit à montrer que cette relation trans-
férentielle subsiste.
Pourquoi ? Ne serait-ce pas parce qu’avec l’hystérie, il a
touché à ce à quoi on ne doit pas toucher, la dimension
inconsciente avec sa charge sexuelle, et que, attrait sup-
plémentaire, il semble s’y être brûlé les ailes ? Revient
ici la « liberté libidinale » attribuée au chef, entre érotique
et sacré. Jean-Martin Charcot meurt « seul » (en réalité,
un ou deux de ses élèves étaient présents) dans un hôtel
de Vézelay – ou Saint-Père-sous-Vézelay...
Et certain roman mémorable lui prête une compagne cette
nuit là, Blanche, la belle hystérique du tableau de Brouillet
qui serait devenue par la suite assistante de Marie Curie 34.
Charcot le clinicien scientifique est un héros romantique,
il n’en manque pas dans les sciences.

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201
Danièle Lévy

Enfin, dernier transfert : celui que Charcot opère lui-


même sur l’hystérie et les hystériques. La convulsion, le
spasme, la sorcière parfois obscène, mais aussi le pauvre
gars frappé dans sa force vitale, ne serait-ce pas pour lui
aussi sa face cachée ?
On ne sait pas grand-chose de sa personnalité, il ne se
« confiait » pas. Son ami A. Daudet dit qu’il était timide
sous son masque de médecin. Mais quelques indices
témoignent de cette face cachée : outre son talent d’artiste
(mais la plupart de ses dessins ont disparu), son activité
incessante, son extraordinaire productivité, son goût du
démoniaque, son hôtel particulier de style gothique, et
pour finir, sa mort d’une crise cardiaque dans une chambre
d’hôtel à Vézelay juste avant l’âge de la retraite...
Il existe aussi une raison objective à cet intérêt pour
l’œuvre de Charcot : il a ré-initié le débat ancestral sur
l’âme et le corps. Le débat qu’il n’aura pas avec Freud,
il en est pourtant l’initiateur : neurologique ou psychique ?
Neurosciences ou psychanalyse ? Ce débat qui n’a jamais
eu lieu reste d’une actualité brûlante, mais il ne trouve
pas sa place car il est présenté comme une alternative.
La « structure psychique hystérique » que Freud mettra
en évidence et Lacan après lui épuise-t-elle la question de
l’hystérie ? Comment se pose aujourd’hui la question du
substrat neurologique ?
Cette question reste pendante, dans la mesure où la posi-
tion dominante reste : ou l’un, ou l’autre, ou la psycha-
nalyse ou le médicament. Souvent, les pratiques
conjuguent l’un et l’autre, ou bien ignorent l’un des deux,
si bien qu’on n’a aucune idée de la façon dont ils pour-
raient s’articuler.
Il faut tout de même rappeler que ni Freud ni Lacan ne
renoncent à la matérialité, Freud avec sa notion d’inscrip-
tion psychique, de traces mnésiques, qui doivent bien

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202
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

s’inscrire quelque part d’une façon ou d’une autre – mais


où et comment ? – ainsi que ses schémas d’appareils, indi-
quant un mode de fonctionnement que la neurologie pour-
rait tester si elle acceptait de les prendre en considération.
Lacan de son côté insiste sur le fait que le langage est lui
aussi matériel : porté par la parole, il est matière et mou-
vement, ce sont des ondes, des glottes, des cordes vocales,
des membranes qui vibrent, ce sont des zones cérébrales
qui s’activent. Le langage lui-même est structure, évolu-
tive, certes, mais structure quand même, et cette structure
se reporte sur ce que nous appelons la réalité, qui est un
découpage du réel par le langage. Enfin, troisième maté-
rialité mise en jeu par la psychanalyse, et massivement :
celle du corps, particulièrement le corps envisagé dans
son investissement érotique, dans sa valence sexuelle, qui
ne va certes pas sans que la physiologie y ait sa part –
mais quelle est-elle ? À la fin de sa recherche, Freud
s’interroge sur la vie (pulsions de vie/pulsion de mort) et
Lacan fait de même en posant à propos de la vie et de la
mort la question de la jouissance.
La psychanalyse a pour seul moyen la parole, mais ce
n’est pas une pratique intellectuelle. N’était le transfert
presque toujours négatif qu’elle suscite, les connaissances
qui en sont issues pourraient intéresser les neurologues,
car il y a peu de chances que leurs méthodes les condui-
sent jusque là. Et les découvertes récentes des neuros-
ciences 35 ne contredisent les thèses psychanalytiques que
dans la mesure où elles prétendent supplanter la réalité
psychique.
Mais, pour paraphraser la question de Freud, la matière
purement psychologique supporterait-elle un traitement
purement scientifique ?

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203
Danièle Lévy

1. « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », in Écrits, Points, Seuil 1,


pp. 194 à 211.
2. Freud, nécrologie de Charcot parue en novembre 93 dans la Wiener medizinische
Wochenschrift (La semaine médicale de Vienne). In Résultats idées problèmes I, Paris :
PUF, pp. 61-73.
3. Freud resta fiancé 4 ans à une jeune fille allemande, Martha Bernays, qui était d’une
famille de grands rabbins et d’érudits. Chercheur brillant mais sans grand avenir uni-
versitaire, il n’avait pas de quoi subvenir aux besoins d’une famille. C’est seulement
en s’installant comme médecin qu’il put épouser sa belle. Une autre carrière et une
recherche autre s’entamaient.
4. Ce phénomène était repéré depuis longtemps sous d’autres noms. Au XIXe siècle, les
descendants de Mesmer l’appelaient « le rapport » et y voyaient le moteur des guéri-
sons dites miraculeuses. Dans son dernier article « La foi qui guérit », Charcot reprend
de ses collègues anglais le terme de « faith-healing », la guérison par la foi. Mais il
appartiendra à Freud, partant de ses découvertes en clinique psychanalytique, de
nommer le phénomène transfert, d’en décrire les diverses formes, d’en expliquer le
fonctionnement, de trouver les voies de sa résolution et d’en montrer le caractère
universel, alors que Charcot le réservait aux structures hystériques.
5. Freud S., Trois Essais sur la théorie sexuelle, II, 1905.
6. Charcot était de petite taille, mais ses surnoms de « Napoléon de névroses » ou
d’« Empereur de la Salpêtrière » n’étaient pas dus seulement à une certaine ressem-
blance physique.
7. En psychanalyse, « les phénomènes » incluent au premier chef la parole du patient
et son rapport à la parole et au langage.
8. Voir par exemple, dans le Séminaire I, Les écrits techniques de Freud, chapitre VII,
Seuil, pp. 90-91.
9. Op. cit., p. 69.
10. Je souligne.
11. Ibid., p 69.
12. Sur l’ensemble des travaux de Charcot et l’évolution de sa recherche, ne pas man-
quer le livre incontournable de M. Gauchet et G. Swain, Le vrai Charcot. Chemins
imprévus de l’inconscient, Calmann-Lévy, 1997.
13. Ibid.
14. Je souligne.
15. Réf. Ibid., p. 72.
16. Les neuroleptiques et autres produits y ont-ils changé quelque chose ? Cela paraît
évident mais je n’en suis pas sûre, voir la discussion sur la coexistence entre l’orga-
nique et le parlant, ou le physiologique et le psychique, pp. 182, 189, 202-203.
17. Le terme avait une connotation irrationnelle. Ainsi, le grand psychologue américain
William James rédige en 1889 des « Expériences d’un psychiste » dans lesquelles il
conte ses expériences de tables tournantes. On peut dire que jusqu’à Freud – au moins –,
le domaine psychique est un champ de bataille où s’opposent partisans de la rationalité
scientifique et amateurs de miracles.

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204
CHARCOT, FREUD ET LE TRANSFERT

18. Dans son ouvrage de 1884, De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état
de veille, Bernheim popularise des contre-expériences qui ruinent les démonstrations
de Charcot. Cf. J. Carroy, L’invention des « sujets ». Hypnose, suggestion et psycho-
logie, PUF, 1991.
19. Hyppolyte Bernheim. De la Suggestion, Éditions Retz, 1972. Les ouvrages de
Bernheim ont été réédités chez L’Harmattan entre 2000 et 2005. De la suggestion et
de ses applications thérapeutiques (1884) avait lancé la polémique.
20. Le cas Anna O est conté dans les Études sur l’hystérie. Il s’agit de la patiente de
Breuer qui s’était guérie de graves symptômes en racontant jour après jour à son
médecin, en les revivant, les circonstances traumatiques qu’elle avait vécues aupara-
vant. Le rapprochement entre ces circonstances et les symptômes devenait évident.
Freud utilisait l’hypnose lorsque les souvenirs ne revenaient pas, lorsque les patients
n’avaient « rien à dire ». S. Freud et J. Breuer, Études sur l’hystérie, 1895, PUF, 1956
et rééditions, pp. 15-35.
21. Des disciples de Bernheim se retrouveront au fondement de développement médi-
caux importants en Allemagne (Albert Moll, Varschow), en Autriche (Krafft-Ebbing),
aux États-Unis (James Baldwin, Morton Prince), en Russie (Bechterew). En 1900,
H. Bernheim était le plus grand psychothérapeute connu ; en 1910, il n’était plus rien.
Il meurt en 1919. Pour se faire une idée concrète du personnage, consulter le site « la
médecine à Nancy depuis 1872 ».
22. Sigmund Freud, Selbstdarstellung, 1925, Ma vie et la psychanalyse, Idées, NRF,
pp. 23/24.
23. Je souligne.
24. J. Sédat a dirigé une « Bibliothèque des introuvables » rééditée par Tchou dans les
années 1990, mais devenue également introuvable. J’y ai trouvé – entre autres – le
malade exposé le 23 octobre 1888. Quelques Leçons du mardi sont également dispo-
nibles aux Éditions L’Harmattan.
25. Martin Charcot, Leçons à la Salpêtrière, Tchou : Bibliothèque des Introuvables,
vol. 1, pp. 39-40.
26. Ibid., p. 45.
27. Ibid., p. 48.
28. Comparer cette problématique avec le Post-traumatic syndrome d’aujourd’hui.
29. Cette dernière formule, en italique dans le texte !
30. Cette phrase revient maintes fois chez Lacan. Bien sûr dans le séminaire sur le
Transfert (Sém. VIII, 1960-61) mais dans sa forme la plus achevée dans le séminaire
XI « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse » (1964) : « le transfert est
la mise en acte de la réalité de l’inconscient » [et] « la réalité de l’inconscient – vérité
insoutenable – c’est la réalité sexuelle. »
31. S. Freud, Traitement psychique, 1890, in Résultats, idées, problèmes, PUF, vol. 1,
p. 1 à 23, notamment pp. 9 et 11.
32. Lire à ce sujet notamment les ouvrages de Jacqueline Carroy, particulièrement
L’invention des sujets, op. cit. et Nuits savantes. Une histoire des rêves, 1800-1945,
Éditions de l’EHESS, 2012.

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205
Danièle Lévy

33. Schneider M. Marilyn, dernières séances, Éditions Grasset 2006. On y apprend


aussi que Marilyn quand elle séjournait à New York avait une autre psychanalyste qui
n’était autre que Marianne Kris. Dans la biographie consacrée à Anna Freud par Eli-
sabeth Young-Brühl (trad. Française, Payot, 2006), on apprend aussi qu’à Londres elle
a consulté plusieurs fois Anna et qu’elle a légué une partie de sa fortune à la Tavistock
Clinic.
34. Peter Olov Enquist, Blanche et Marie, Arles, Actes Sud, 2005.
35. Cf. les ouvrages publiés depuis quelques années par F. Ansermet (psychanalyste)
et P. Magistratti (neurologue) chez Odile Jacob : À chacun son cerveau. Psychanalyse
et neurosciences et Les énigmes du plaisir et plus récemment : Arlette Pellé, Le cerveau
et l’inconscient, Éditions Armand Colin, 2015.

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206
Les figures et les mots du réel

Colette SOLER

Sous ce titre, les Figures et les mots du réel, je vais


d’abord parler du théâtre de l’hystérie, car de fait l’hys-
térie est une structure clinique théâtrale, qui donne à voir,
même quand c’est par le biais de la parole. Cependant, si
on se demande ce qui définit son théâtre, puisqu’après
tout le théâtre peut mettre en scène des chose très diverses,
je crois qu’on ne peut répondre qu’en faisant un détour.
Et ceci, parce que l’hystérie n’est pas seulement histrio-
nique, elle est aussi hystorique, en écrivant histoire avec
un y, comme le fait Lacan.
Ce qu’elle a de commun avec l’histoire au sens banal,
l’hystérie, c’est qu’elle raconte des histoires. Vous per-
cevez l’équivoque de l’expression qui veut dire d’abord
fabriquer du récit, de la fiction articulée, autrement dit de
la chaîne signifiante. Mais l’expression raconter des his-
toires désigne aussi le côté peu fiable de ces histoires,
nuance que l’on retrouve quand on dit à propos des tur-
bulences hystériques « C’est du théâtre ». Pauvre

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Association Psychanalyse et Médecine

207
Colette Soler

hystérique d’ailleurs qui voudrait tellement qu’on la


prenne au sérieux. Heureusement Freud vint, non sans
avoir été précédé par Charcot.
Hystorique avec un y, ça indique aussi que c’est une struc-
ture qui fluctue selon l’histoire et, de fait, il n’y a pas une
seule hystérie mais des hystéries, des figures multiples de
l’hystérie. C’est logique. Structuralement, l’hystérie c’est
un sujet, homme ou femme, couplé à un partenaire sup-
porté par un signifiant maître, ce que nous écrivons S1.
Dès lors, ses portraits varient en fonction de ce signifiant
Maître et de ses évolutions historiques. L’hystérie de
Socrate n’est pas celle du Moyen-Âge ou plus générale-
ment celle des époques de régence de la religion. Cette
dernière n’est pas non plus tout à fait ce que je vais appeler
l’hystérie freudienne pour désigner celle dont Freud fut le
partenaire. Chacune de ces hystéries interpelle un signi-
fiant Maître distinct ; pour Socrate, le maître antique, pour
les hystéries religieuses, rien moins que Dieu au-delà de
ses prêtres, de l’inquisiteur au simple confesseur. Pour les
hystéries de la Salpêtrière du temps de Charcot, si proches
de celles de Freud, c’est le S1 du médecin des corps, pas
des âmes, et déjà, de ce fait, Charcot n’a pas pu ignorer
que le problème sexuel était sous-jacent. Freud s’en est
tout juste distingué en sollicitant la parole hystérique à
propos des symptômes de corps. Cette hystérie-là est cou-
plée au S1 du sexe, supporté par l’Homme. Charcot l’a
bien perçu qui s’imaginait en une célèbre formule que le
remède pouvait être le pénis à répétition. Erreur flagrante
certes, mais fulgurante intuition d’un homme qui sans
doute n’était pas sans s’être senti questionné. Il est inté-
ressant de mesurer le pas franchi par Freud. Ce n’est pas
l’usage de la parole, Charcot aussi a utilisé la parole, mais
celle des commandements de l’hypnose, comme on sait.
Freud, levant ce commandement et sollicitant l’association

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208
LES FIGURES ET LES MOTS DU RÉEL

libre de la parole hystérique, a pu recueillir autre chose.


Il a réussi à produire une hystérie qu’il faut appeler je
crois l’hystérie analysante, qui demeure et sans laquelle il
n’y a pas d’analyse d’ailleurs. C’était un changement par
rapport aux hystériques de Charcot. C’est au regard et non
à l’écoute que celles-ci offraient leurs corps souffrants,
elles furent une aubaine pour l’appareil photo, et c’est par
lui qu’elles nous restent si présentes. Celles de Freud ne
donnaient pas moins à voir, mais par leur discours et c’est
ce qui a permis à Freud de recueillir le savoir sur le sexe
que ce discours comportait. Je reviendrai sur leur mérite,
mais le premier le plus évident des mérites de cette hys-
térie freudienne, ce fut de réintroduire par son récit la
question sexuelle que la science en général et même celle
des docteurs laissait de côté.
Je dis par son récit et pas par ses symptômes de corps,
bien que ce soit par ses manifestations corporelles si spec-
taculaires, si impressionnantes parfois, que l’hystérie a été
identifiée, et Freud a eu d’abord affaire à ces phénomènes
spectaculaires, dits de conversion. On le constate, leur
côté spectaculaire a disparu pour l’essentiel, et justement
parce qu’ils étaient des conversions. C’est la grand décou-
verte du temps de Freud, une fois mise en mot, les conver-
sions disparaissent. La formule générale de la conversion,
donnée par Lacan, c’est « je parle avec mon corps », il
faudrait dire plutôt, l’inconscient parle par le corps,
« mystère du corps parlant ». Finalement, ce n’est pas le
propre de l’hystérie, elle n’en est qu’une version particu-
lière et accentuée. Ce qui compte donc, ce n’est pas tant
son idiome corporel, que ce qu’elle met en scène dans cet
idiome que Freud s’est employé à traduire pour en
dégager, ce que j’appelle son récit ou son message, disons
les histoires qu’elles ont racontées à Freud. Elles ont
raconté à Freud l’histoire de l’amour pour le père, leur

Folies à la Salpêtrière
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209
Colette Soler

père, et sous cet amour, le rapport du désir à son désir


d’homme. Mais, comme on le sait, nul n’échappant au
destin que lui fait la structure de langage, les histoires
d’amour finissent toujours mal, sauf dans les contes pour
enfant.
Alors en réalité, le théâtre des hystériques met en scène
un autre théâtre qui n’est pas à proprement parler le leur,
qui a une portée universelle, le théâtre des affaires
d’amours, des amours sexuées. C’est un fait, et qui n’est
pas dû à l’hystérie, les affaires d’amour, je ne parle pas
des amours domestiques qui s’ajustent à l’économie de la
maison, du foyer, je parle des vraies, celles auxquelles la
littérature a fait un sort depuis l’origine de notre civilisa-
tion. Ces affaires là, s’exhibent sur une scène que ce soit
celle du roman ou du théâtre, et sont clivées des liens
sociaux ordinaires. Lacan le notait dans Télévision, les
acteurs sont capables des plus hauts faits, ça va du plus
bouffon jusqu’au plus noble, du théâtre de boulevard au
théâtre tragique, du fait divers au fait d’éclat, comme je
m’étais exprimé, peu importe les variantes, c’est une scène
où se montre en image et en récit la fin annoncée, quasi
programmée qui fait passer du « Tu es ma femme » de la
parole instituante de l’amour, à la parole assassine du
« Tué ma femme ». Ce théâtre-là, par son issue tragique,
répercute ce qui n’est pas du théâtre, qui n’est ni symbo-
lique ni imaginaire, à savoir un réel. Le réel du sexe tel
que la psychanalyse l’a mis en évidence et qui est comme
frappé de malédiction.
C’est à ce théâtre que l’hystérie freudienne prête son
corps, et pour dire que jamais le désir sexué ne peut satis-
faire l’insatiable de l’amour qui d’ailleurs se fonde de
cette impossibilité. Cependant, l’inconvénient du théâtre
c’est qu’il ne fait pas plus que montrer. C’est beaucoup,
mais le discours de l’hystérie vaut plus que son théâtre,

Folies à la Salpêtrière
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210
LES FIGURES ET LES MOTS DU RÉEL

c’est grâce à lui que Freud a pu produire ce que Lacan


nommait une « subversion sexuelle », soit un savoir sur
le réel du sexe que jusque là les semblants du discours
masquaient. De ce réel, Lacan en a donné les formules
frappantes, Ya pas de Rapport sexuel, Ya de l’Un, et rien
d’autre que de l’Un tout seul. Cependant, je dis que c’est
le réel de la psychanalyse, car c’est Freud qui l’a approché
et introduit dès le départ. 1904. Freud, en mettant en évi-
dence la « perversion polymorphe » qu’il découvrait chez
l’enfant, mais qui s’avère être la perversion polymorphe
non de l’enfant mais de la jouissance des parlants, Freud
reconnaissait, sans le dire dans ces termes, que cette jouis-
sance morcelée – à la fois morcelée et autoérotique, n’est
pas liante, ne fait pas couple car elle n’a pas d’autre par-
tenaire que l’objet dit partiel de la pulsion. Dès lors elle
ne condescend que très difficilement au lien du désir ou
de l’amour, et l’appariement des corps sexués dans l’acte
devient un problème à éclairer. Freud le dit textuellement
dans une note de 1915 des Trois essais. Ce savoir sur la
structure d’une jouissance qui ne se situe que de l’objet
a, savoir que Lacan écrit comme le produit du discours
hystérique, fut construit par Freud, qui l’a déchiffré dans
la parole de ses hystériques, et c’est autre chose que le
théâtre de l’hystérie, et de beaucoup plus important. Les
pulsions constituent la « réalité » sexuelle de l’incons-
cient, vérité insoutenable dit Lacan, et pourquoi insoute-
nable, sinon parce que cette réalité dite sexuelle n’est pas
constituante du couple, n’apparie pas les corps sexués,
préside à l’impossible du rapport. Du coup, tout ce qui
s’exhibe sur la scène, je ne parle pas seulement de celle
du théâtre mais de la scène de nos vies quotidiennes, tout
ce qui se montre de la différence sexuelle n’est que sem-
blant, images, symboles qui projettent les manifestations
de ce que l’on nomme féminité ou virilité dans le registre

Folies à la Salpêtrière
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211
Colette Soler

comique de la mascarade et du paraître, d’un faire la


femme et faire l’homme qui ne dit rien du réel du sexe.
Et comment ignorer ce réel quand on sait qu’il n’est pas
sans commander à la vérité, aux manifestations subjec-
tives des parlants, à leur conduite, à leur pensée, à leur
discours. Freud s’en est aperçu avec les enfants dont les
théories sexuelles ne font que transposer les modes de
jouissance polymorphe.
Or ces forgeries du discours, faites pour palier au non
rapport, changent avec les époques, celles des premières
hystéries freudiennes ne sont plus les nôtres. C’était ce
que l’on a appelé l’époque victorienne, les semblants du
sexe étaient alors étroitement liés au couple de la famille
patriarcale, que Freud a transposé avec son Œdipe et que
Lacan a tenté de rationaliser par sa métaphore paternelle.
Les « amoureuses » du temps de Freud ont donc interrogé
l’homme par le biais du père, elles furent ainsi les meil-
leurs suppôts de la métaphore paternelle, toutes dévouées
au soutien de son... désir d’homme et on comprend bien
que faire désirer, satisfasse le vœu de l’amour, le vœu
d’être l’agalma de l’autre. Autant dire que le théâtre de
l’hystérie, n’est pas au même niveau que le savoir propre
à son discours. Son savoir de la jouissance perverse poly-
morphe introduit la subversion sexuelle et dénonce, sans
qu’elle le sache, l’absence du rapport sexuel. Son théâtre
au contraire est celui du semblant de l’homme-père qui
pourrait construire un couple de suppléance à cette
absence du couple réel des corps. Quoi de mieux alors
que la pantomime de la femme-femme, celle qui soutien-
drait le désir de cet homme père, puisque le désir rap-
proche ce que la jouissance sépare. On saisit là, je crois
ce qui nécessite l’hystrionisme de l’hystérie, son recours
au théâtre. C’est que la cause du désir n’étant pas son
objet, que cette cause n’ayant pas d’images et pas de

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212
LES FIGURES ET LES MOTS DU RÉEL

signifiant, il ne reste alors pour mobiliser cette cause que


l’on ne sait pas et que l’on ne commande pas, que le
recours à l’imaginaire au « à tout hasard » de la panto-
mime des sexes. Et ça donne la grande comédie hysté-
rique de la féminité, qui de nos jours encore fait croire
que l’hystérie est femme par excellence. Sur la scène, oui,
mais pas plus. Les mises en scène en sont variées, oscil-
lant du triomphe à la douleur, selon que le sujet prête son
corps à l’image de la femme idéale, ou selon qu’il déses-
père de s’y égaler.
Alors cet amour pour le père, qui fait l’armature du sujet
hystérique, selon Lacan, c’est une belle histoire d’amour,
mais une histoire triste, où il s’avère que le désir et la
castration vont main dans la main, et que donc faire désirer
et châtrer sont des opérations voisines, sur lesquelles
l’amour pour le père blessé s’enracine, tandis que dans
tous les cas l’insatiable de l’amour entretient ces impasses.
Souffrance de l’hystérie.
Mais surtout, l’amour du père impuissant, fait clinique
bien assuré, ne peut faire oublier qu’il n’y a pas de désir
qui n’aille vers une jouissance et qu’au niveau de la rela-
tion des sexes, les corps, qui ne se rapprochent certes pas
sans le désir, ne s’apparient vraiment que par un symp-
tôme de jouissance. Dire symptôme, c’est dire jouissance
réglée par l’inconscient, et le symptôme, lui, n’est pas un
semblant, il convoque le réel du corps, pas sa pantomime.
C’est là que l’hystérique dit « pouce ». Je traduit par cette
expression « dire pouce » ce que Lacan appelait sa « grève
du corps » ; Freud avait dit aversion primaire, aversion
pour la chair, refus de prêter son corps à l’autre à titre de
symptôme de jouissance. Là, c’est la sortie du théâtre.
Éthique hors Sexe dit Lacan, Sexe avec une majuscule
pour rappeler qu’il fut un temps où le sexe désignait les
femmes, éthique qui fait prévaloir l’amour sur la

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213
Colette Soler

jouissance sexuée, tout comme la philia grecque le faisait


pour les amis. Cette exigence de l’amour ne peut que
buter sur le droit à la jouissance qui prévaut désormais
dans le discours.
Où sont passées les hystériques d’antan ? Freud en leur
donnant la parole leur a permis de se dispenser des spec-
taculaires conversions des époques précédentes. Mais
après un siècle, la subversion de la jouissance perverse
étant passée dans les mœurs, et la parité s’étendant
jusqu’au droit de chacun à disposer à son gré de ses désirs,
de ses jouissances, du choix du partenaire et aussi bien
de son propre sexe indépendamment de l’anatomie, le Un
de l’homme-père en place de signifiant Maître ne tient
plus l’affiche. Sur la scène sociale, la logique du pas-tout
triomphe, c’est une multiplicité de symptômes originaux
de corps et de couples qui se montrent au gré des contin-
gences. On peut s’attendre à ce que le théâtre y gagne en
variété, d’ailleurs le théâtre de boulevard spécialisé dans
la monomanie égrillarde n’est déjà plus. Du coup, on peut
s’attendre à ce que les figures de l’hystérie qui se feront
partenaires de tel ou tel type symptomatique se diversi-
fient aussi, et c’est au point que l’on se demande déjà où
elle est passée.
D’autant que si l’hystérique se voue au désir insatisfait
qui agalmatise, ça ne signifie pas qu’elle s’insurge contre
les symptômes de jouissance. Bien loin de là, ils lui ser-
vent plutôt de boussole : son symptôme propre c’est de
s’y intéresser au symptôme de l’autre, dit Lacan, sans
majuscule à autre. Ainsi s’avère que la formule première
dont Lacan a caractérisé l’hystérie, à savoir « qu’est-ce
qu’une femme ? » n’était qu’une version restreinte,
ajustée à l’époque de l’homme-père, de la formule plus
générale de l’hystérie, Lacan l’a bien vu, « Qu’est-ce que
le symptôme de jouissance de l’autre ? Et il y a tant

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214
LES FIGURES ET LES MOTS DU RÉEL

d’autres aujourd’hui que ça promet beaucoup de nou-


veaux récits au théâtre et dans le roman.
Il semble quand même, à partir de l’expérience analy-
tique, que partout où il y a eu encore un symptôme Père,
une version père du symptôme, les hystériques analy-
santes d’aujourd’hui, ne diffèrent guère de celles de Freud,
sauf que désormais, en raison même du dispositif, pour
raconter leurs histoires, elles jouent plus du récit que de
la pantomime. Elles aussi, comme le cinéma, sont passées
au parlant.

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215
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L’hystérie : le temps de l’amour

Christian PISANI

« Circulez, il n’y a rien à voir » dirait l’hystérique en appe-


lant le regard qu’elle récuse, mais il est déjà trop tard, elle
est attrapée autant qu’elle attrape, comme si elle tombait
dans son propre piège. L’hystérique se montre en se cachant.
Mais si elle est ailleurs que là où on la voit, c’est qu’elle
est aussi d’un autre temps. La question n’est peut-être pas
tant de savoir ce qu’est l’hystérie d’aujourd’hui comparée
à l’hystérie d’hier ou d’avant-hier, mais de poser d’emblée
que l’hystérie est toujours d’un autre temps, ou encore
pour marquer l’ambiguïté, qu’elle est toujours l’Autre de
son temps.
Sa force est de le cacher, de le faire oublier. C’est bien
ce qui permet de la retrouver paradoxalement au fait de
son époque, assurée qu’elle est de ne pas en être, elle peut
bien devenir ce que l’on veut qu’elle devienne.
Je souhaite mettre l’accent sur la singularité temporelle
de l’hystérie. Cette temporalité est sans doute ce qui a pu

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217
Christian Pisani

ouvrir le chemin de la temporalité de l’analyse comme


telle, j’entends de la cure analytique.
L’analyse comme l’hystérie viennent rappeler que le pré-
sent est une énigme, que l’actuel nous échappe. Cela bien
sûr n’est pas nouveau. Augustin dans son argumentation
serrée, l’avait déjà affirmé. Mais dans notre champ propre,
celui de la cure et de la clinique de la névrose, nous retrou-
vons ce fait massif : le présent n’existe pas. Si nous pou-
vons supposer son éclat, nous ne pouvons l’inclure en
pensée, sauf au titre d’une construction de pensée, d’une
nomination du présent qui bute très vite sur un impen-
sable. Penser le présent c’est le rater immanquablement.
La clinique dans son ensemble peut être envisagée comme
une « clinique du temps ».
Chacun traite à sa façon la question du temps, cela pour-
rait être une définition du symptôme. Le symptôme serait
alors une réponse à la question du temps. Cette question
qui jamais ne se referme. Il ne peut donc y avoir que de
mauvaises réponses, et c’est bien ce qui amènera Freud à
reconnaître que le symptôme ne peut jamais disparaître
complètement.

Le temps de l’hystérie est le temps de l’amour

Comment le sujet hystérique affronte-t-il l’incidence du


temps ?
Par l’amour. L’hystérique ne voudrait connaître du temps
que celui de l’amour.
Voilà sa réponse. Voilà comment elle traverse le temps.
Si l’on se demande ce qui demeure au-delà des images
protéiformes de l’hystérie, ce qui ne change pas, nous
proposerions donc : le temps de l’amour.
Plus largement, ce qui reste, c’est bien la manière dont
l’hystérique compose avec le temps. Nous entendons

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218
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

ainsi, la manière d’oublier la distension, selon la formule


d’Augustin, l’écart, tout en s’appuyant sur sa présence
continue, jamais en défaut.
C’est une façon de traiter du désir : le désir nous anime
mais nous passons notre temps à oublier son ressort.
Le temps suppose l’écart, la faille. L’inadéquation est la
règle : je ne suis jamais à « ma » place dans le temps, plus
radicalement, si l’on prend au sérieux l’approche d’Hei-
degger, l’expression « dans le temps » est impropre. Nous
devrions plutôt dire : « je n’ai d’autre place que celle du
temps », place distendue et écartelée voire démembrée.
L’écart en psychanalyse pourrait-être l’autre nom du désir.
Et la spécificité de cet écart dans l’hystérie, son actualité
vivante, celle du désir, nous pouvons la désigner comme
l’amour.
L’amour est l’objet du désir de l’hystérique. Ce qui spé-
cifie l’hystérie, c’est le désir d’amour.
Cette expression est à prendre au sens strict : il s’agit bien
d’un désir au sens freudien, c’est-à-dire un désir d’abord
et avant tout sexuel, à ceci près qu’ici, ce qui est sexuel-
lement désiré c’est l’amour.
S’il peut sembler curieux d’associer aussi directement
désir et amour c’est pourtant ce qui, au fil de la pratique,
nous paraît situer au plus près l’enjeu clinique de
l’hystérie.
Cette formulation est différente de ce qui est souvent
désigné comme le préalable nécessaire de l’amour. Il est
vrai que c’est une constante clinique et plus largement
une constante de la vie amoureuse : l’hystérique ne dési-
rerait pas sans amour.
Oui, mais si nous en restons là, nous oublions qu’il y a
une force érotique qui pousse à l’amour, qui cherche
l’amour. Il y a du désir, toujours et encore, c’est le point
de départ de la psychanalyse.

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219
Christian Pisani

Resituons alors la question du temps : le temps entendu


maintenant comme actualité sans cesse reconduite du
désir, sera donc le temps de l’amour.
Voilà ce qui à la fois ne s’arrête pas et rythme la clinique
de l’hystérie. La clinique de l’hystérie serait une clinique
du temps orientée par ce désir d’amour. C’est par ce biais
que l’on pourrait entendre les manifestation cliniques.
C’est le fil conducteur qui nous permet de relier des élé-
ments d’apparence disparate, qui peuvent tantôt s’appa-
renter à un trouble de l’humeur – euphorie ou abattement
–, à une clinique dominée par la peur ou l’angoisse, à un
débordement émotionnel susceptible de provoquer des
comportements hors norme, dérangeants ou inquiétants,
et bien sûr aux expressions corporelles de ce désir
d’amour.
Je voudrais pointer quelques aspects de cette temporalité
amoureuse dans la clinique la plus quotidienne.
Il arrive souvent que la demande d’analyse soit d’emblée
associée à une souffrance d’amour. La perte de l’être
aimé, la séparation ou le sentiment de ne plus occuper la
première place : la première place dans l’amour de l’autre.
Disons que l’amour est d’emblée en question, l’amour est
d’emblée la question.
C’est bien cela qui a permis la naissance de l’analyse : la
rencontre entre une attente de savoir et d’élucidation chez
Freud et l’attente sans cesse reconduite de l’amour. Le
transfert y trouve bien sûr son fondement. La cure analy-
tique permet d’aimer, elle permet aussi de parler d’amour.
Pour autant, cet amour de transfert a sa particularité,
« nouvel amour » selon Lacan, c’est en tout cas un amour
qui met précisément au premier plan le registre temporel
de l’amour. L’articulation entre la répétition, première
version freudienne du transfert, et la possibilité du nou-
veau est au cœur de l’interrogation.

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220
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

Temps/Parole/Amour, sont au principe de l’hystérie.


L’analyse est le lieu où le désir d’amour de l’hystérie peut
se déployer en parole.

Notes sur la temporalité amoureuse de l’hystérie

L’hystérique est celle qui attend l’amour. Voilà sans doute


sa modalité temporelle essentielle. Il ne s’agit pas ici de
l’attente qui reporte au lendemain le moment d’agir, de
passer à l’action, comme chez l’obsessionnel pour qui
l’exercice continu de la pensée nourrit l’attente et permet
d’affronter le hiatus du temps. Il ne s’agit pas de la pensée
qui se substitue à l’acte.
Nous pourrions presque dire qu’il s’agit dans l’hystérie
d’une attente en acte, c’est-à-dire d’une attente qui essaie
de se jouer au présent.
C’est une attente vibrante et émotionnelle, une attente qui
module le lien à l’autre et donne en quelque sorte le tempo
de l’échange.
La clinique de l’attente est une constante de l’hystérie,
elle est indissociable de l’insatisfaction qui est au cœur
du désir comme Lacan l’a formalisé.
Je voudrais insister sur l’incidence temporelle qui va avec
cette insatisfaction. L’attente suppose une anticipation qui
se trouve être en l’occurrence une anticipation conjointe
de la rencontre et de la chute.
Rencontre précisément d’un amour, au titre de cette pré-
sence continue de l’amour comme moteur. L’hystérique
vit avec cet amour qu’elle anticipe psychiquement. Cet
amour ne cesse donc pas d’être à la fois actuel et inactuel,
il est le vecteur temporel de l’hystérie si l’on prend soin
de rappeler que cette vectorisation est d’un registre par-
ticulier qui ne se laisse pas appréhender sous le registre
de la succession temporelle commune.

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221
Christian Pisani

Chute parce qu’elle attend aussi la chute de celui ou celle


qui est investi, chute de la puissance supposée de l’Autre.
Nous touchons là à l’articulation entre le registre phal-
lique et l’amour. Cette articulation est cruciale dans l’hys-
térie mais elle ne sature pas la question de l’amour.
La chute est le pendant de l’attente, elle est la garantie de
la relance du désir d’amour. Recherche de l’amour et
attente de la chute sont au principe du rythme qui scande
le mouvement hystérique.
Ce balancement continu peut prendre un caractère obsé-
dant et le doute peut se manifester au titre de l’interroga-
tion sur l’amour : « M’aime-t-il vraiment ? » « Est-ce moi
qu’il aime ou mon corps ? » « Qu’est-ce qu’il aime en
moi ? Et puis aussi : « Est-ce que je l’aime ou est-ce seu-
lement parce que je veux l’aimer, plus radicalement parce
que je veux aimer ? »
L’hystérie est bien une névrose en mouvement continu,
c’est ce qui la rend si difficile et en même temps si vivante,
elle ne cesse de se déplacer sur ce fil temporel rythmé par
l’amour et le désamour.
La temporalité oscille d’une figure amoureuse à l’autre.
Rimbaud l’a condensé :
« Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se
retourne, – le nouvel amour 1 ! »
Il y a des moments de frein et d’accélération, mais l’amour
est toujours à la fois origine et horizon. L’hystérique est
appendue à l’amour, son temps est celui, suspendu, et
dépendant de la perception de l’amour.
C’est bien ce qui donne cette propension à la tristesse,
vite qualifiée de dépression, car le creux de l’amour laisse
le sujet sans allant et le rythme se ralentit. Mais il s’agit
d’une clinique de la temporalité amoureuse avant tout et
non d’une maladie dépressive, d’où ces parcours de plus
en plus nombreux où l’hystérique, parfois si changeante

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222
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

dans son humeur, sera tantôt dépressive, tantôt bipolaire,


quitte à construire pour l’occasion « des cycles rapides »,
qui ne sont que des cycles amoureux. Nous pourrions en
sourire si le sujet n’en payait le prix fort, celui d’un assu-
jettissement aliénant à une désignation, qui l’enferme sans
jamais bien sûr faire taire la question, mais en compro-
mettant, parfois de façon irréversible, la possibilité
d’ouverture et de création.

L’amour exige le commencement absolu

Être la première ou le premier dans ce que l’autre non


seulement éprouve mais a éprouvé et éprouvera. Cette
insistance si connue en littérature et dans la vie quoti-
dienne, sur l’avant et l’après de l’amour, est bien du
registre de la distension augustinienne, de ce présent
impossible, sauf à le désigner comme triple présent, pré-
sent du passé, présent de l’avenir, et du coup bien sûr un
présent/présent qui s’échappe en permanence. C’est bien
d’ailleurs de cette impossible permanence dont il s’agit
sauf à en faire celle précisément de l’impossible.
Les formulations de Lacan sur le réel qui revient toujours
à la même place, précisément celle de l’impossible, pour-
raient faire écho ici à ce présent impossible.
L’angoisse est liée à cette proximité avec l’impossible du
présent, ou encore pour rejoindre la question du possible
qui est au cœur de l’angoisse, nous pourrions dire :
l’angoisse resserre au moment où s’ouvre le possible, soit
le moment où une attente, un futur, est en passe de devenir
présent. Si nous approchons d’un présent trop présent,
c’est le corps qui prend le pas, le corps de l’angoisse.
Je pense à cette patiente qui pouvait dire qu’à certains
moments « elle se sentait vivante », elle avait la percep-
tion de son corps, de ses membres. Cela devenait

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223
Christian Pisani

rapidement intolérable. C’était trop, trop de présence pré-


cisément, tout se resserre alors, le souffle manque, et c’est
l’angoisse. Bien différent de l’anxiété d’attente et d’anti-
cipation que Freud a si bien décrit dans son texte sur la
névrose d’angoisse qualifiée de névrose actuelle 2.
Névrose actuelle mais assurément pas névrose du présent
au sens où je viens de l’évoquer dans sa connotation
d’angoisse. Soulignons ici la différence avec la névrose
en général et de l’hystérie en particulier, que nous pour-
rions qualifier de « temporo-névrose ».
L’hystérie est ailleurs que dans l’actuel, elle est dans la
tension temporelle constante, aiguisée. Freud l’a martelé
en nous disant qu’elle souffre du passé, qu’elle souffre de
réminiscences. Maladie du souvenir, maladie du retour,
mais j’ajouterai indissociablement, maladie de l’avenir.
L’hystérie combine, comme nous tous, mais sur un mode
qui lui est propre, la rétroaction et l’anticipation. C’est
bien sûr ici de la fonction du trauma qu’il s’agit.
Nous retrouvons la question de l’actualité de l’hystérie.
L’hystérie n’est pas une névrose actuelle, c’est pourquoi
elle ne se démode pas.
Mais revenons à l’amour. L’hystérique ne veut pas seu-
lement aimer et être aimée, elle veut plus, elle veut
l’absolu de l’amour, que nous posons aujourd’hui sous sa
modalité temporelle, celle de l’éternité. Car ce souci, qui
peut confiner à l’obsession ou au harcèlement, sur l’absolu
commencement et l’unicité de l’amour est bien celui d’un
amour hors du temps, d’un amour pour reprendre une for-
mulation heideggerienne « toujours déjà là », un amour
qui ne peut trouver sa portée véritable que s’il abolit la
contrainte du passé et de l’avenir. L’amour fait irruption
comme un moment, une trouvaille, une rencontre inaugu-
rale, il semble s’affranchir du passé même si nous savons
qu’il va avec la répétition, mais ce n’est pas contradictoire.

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224
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

La répétition est une manière de s’affranchir du passé


puisqu’elle peut être vue comme une forme d’éternisation.
À ce titre, l’amour est bien toujours le premier amour,
nous pourrions d’ailleurs pousser plus loin et avancer que
le ressort de l’amour est bien du côté du temps, entendu
comme cette référence au premier.
Ce qui est singulier dans ce temps de l’amour dans l’hys-
térie est cette contradiction sans cesse renouvelée entre
l’attente d’un amour de toujours et pour toujours et la
nécessité de rappels continus de cet amour, tant dans les
manifestations actualisées ou réactualisées que dans la
nécessaire rivalité avec l’autre. Car la notion de préfé-
rence est toujours présente, autrement dit la référence à
autre chose qu’à l’absolu de l’amour.
La seule évocation de la durée contrevient à l’éclat inau-
gural de l’amour. Il faudrait imaginer un éclat sans cesse
renouvelé, un éclat qui ne dure pas et se reconduit sans
cesse, mais la pensée de ce qui peut durer s’insinue bien
vite et gâte ce moment hors temps.

Le temps de l’amour : « expression corporelle »

Le temps de l’amour dans l’hystérie est aussi celui de la


présence du corps. Il nous faut pour cela partir de la
demande d’analyse : souffrir moins, du symptôme bien
sûr, donc du temps qui s’inscrit, souvent dans le corps. Il
ne s’agit pas seulement ici de la vieillesse, il s’agit de la
conversion comme ce qui peut installer un repère dans le
temps.
Ce qui pour Freud relève d’une satisfaction érotique est
aussi dans le même mouvement une inscription tempo-
relle. Cette douleur musculaire insistante et inexpliquée,
qui revient souvent à la même place, est aussi un jalon,
un point d’identité, douloureux et familier, le sujet la

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225
Christian Pisani

retrouve. Nous pourrions dire aussi qu’il s’y retrouve,


comme si une part de lui-même à la fois ignorée et affi-
chée avait élu domicile en un lieu repérable. Comme si,
dans le symptôme de conversion, le temps, toujours
mobile et insituable, le temps qui finalement n’est que
battement, comme l’inconscient, trouvait un lieu, une
forme d’ancrage.
Le corps dans l’hystérie ne cesse pas d’actualiser le
conflit, il est au sens strict, un corps de paroles. La cure
analytique fourmille d’exemples : souvent le sujet ouvre
la séance en parlant avec son corps. À peine occupe-t-il
la place sur le divan, qu’un moment de tension est per-
ceptible, un moment qui précède toute parole mais où le
corps s’exprime, pour chacun de façon différente : mou-
vement particulier des mains, rougeur, fixité du corps,
autant de manifestations qui ouvrent la séance et se modu-
lent ensuite, s’assouplissent et s’apaisent avec l’ouverture
de la parole. Ce mouvement régulièrement observé nous
montre à quel point le corps de l’hystérique est un corps
de parole.
Ce temps, bien sûr, est indissociable de l’amour de trans-
fert, de l’amour tout court. Il est le rappel incarné, vivant,
de la présence continue de l’amour que nous évoquions.
Au-delà de la conversion proprement dite du symptôme,
il y a cette plasticité qui donne à la présence du corps de
l’autre, force de parole.
Le désir d’amour dans l’hystérie est à relier en premier
lieu à l’érotisation non seulement du corps mais du lien
à l’autre, de la parole, du comportement. Singulière-
ment, cette érotisation généralisée s’accompagne régu-
lièrement d’un évitement, d’un dégoût voire d’une
anesthésie du champ de la génitalité. Cette érotisation,
nous pouvons la qualifier selon l’orientation de Lacan,
de « phallicisation ».

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226
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

Le temps de l’amour dans l’hystérie est indissociable de


cette configuration particulière : l’amour sera particuliè-
rement investi, c’est-à-dire érotisé, sexualisé, dans la
mesure même où il peut participer du rejet puissant de la
génitalité. Le désir d’amour est d’abord une « phallicisa-
tion » de l’amour. Nous sommes au cœur de l’ambiguïté
foncière de l’hystérie : elle désexualise en sexualisant, elle
met l’amour en avant, elle érige l’amour supposé à dis-
tance de la sexualité en lui donnant une place éminem-
ment sexuelle.
Ce mouvement désirant est nécessairement associé au fan-
tasme, et le fantasme amoureux, comme le souligne
Gérard Pommier dans son ouvrage Que veut dire faire
l’amour 3 occupe une place toute particulière.
L’écart, parfois le grand écart, souligné entre l’amour et
le désir tiendrait en fait à une parenté foncière.
Le désir adossé au fantasme cherche son actualisation,
disons qu’il cherche son présent, lui qui est indissociable
de l’empreinte et de la trace. Dans l’hystérie, cette actua-
lisation est celle de l’érotisation sans cesse renouvelée, ce
n’est plus une présence mais une omniprésence érotique,
phallique.
À ceci près qu’elle se refuse comme telle, ce qu’elle veut
c’est l’amour.
Ce qui est masqué, tout en étant toujours là, c’est l’inci-
dence majeure du fantasme.
Le désir d’amour, comme tout désir, ne va pas sans fan-
tasme et le fantasme d’amour n’est pas que la bluette où
le prince charmant viendra réveiller la belle endormie,
même si à bien y regarder, cette bluette apparente peut
sentir le soufre.

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227
Christian Pisani

Traits symboliques, imaginaires et réels de l’amour


formulés sous l’angle temporel

Temps symbolique de l’amour

Le temps de l’inscription, l’amour de la trace et la trans-


mission, seraient du ressort symbolique. C’est le temps
du souvenir et de la remémoration, de l’oubli en acte et
du refoulement qui trouve son actualité dans le retour du
refoulé.
C’est l’amour épinglé : je suis attrapé par ce que je perçois
de ma « propre » inscription symbolique chez l’autre.
Nous pourrions dire par les traces de l’Autre symbolique,
toujours déjà là, dans la rencontre de cet autre aimé.
Temps de télescopage entre le nom et l’image pour le dire de
façon caricaturale. Le nom est ici ce qui vient marquer la
désignation, la présence fixée par la place symbolique, celle
des coordonnées qui me situent dans l’histoire et la généra-
tion, mais aussi et surtout me situent dans ces petites mar-
ques, souvent inaperçues de ma singularité symbolique. Ce
qui de l’Autre symbolique s’inscrit dans les détails.
C’est la présence de ce détail chez l’Autre aimé, ou plus
rigoureusement ce en quoi la présence de l’Autre aimé
vient manifester ce détail, même s’il ne se situe pas
« chez » elle, simplement il se manifeste, sans d’ailleurs
que je le perçoive autrement que par le biais précisément
du sentiment amoureux.
Je serai donc d’autant plus dans le présent de l’amour que
ce présent sera la manifestation d’un drôle de passé, d’un
passé toujours présent en quelque sorte ou encore d’un
passé qui assure la continuité de ma présence symbolique.
Je pense à une analysante qui ne cesse d’interroger ce
qu’elle éprouve au regard de ce que sa mère a pu éprouver
pour son père. Elle se débat avec cet ancrage qu’elle appelle

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228
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

et repousse dans le même temps. S’étonnant d’être avec un


homme qui n’a aucun des critères qu’elle pense être les
siens dans le choix d’un homme. Il n’a rien de ce qui lui
plaît mais beaucoup de son père, ce qui la ramène à sa
mère, ce qui est inacceptable. Elle tente de faire tenir tout
en même temps : le père crucial, d’autant plus qu’il est
dénigré par la mère, la mère qu’elle ne peut que retrouver
tout en cherchant à ne pas lui ressembler, et la possibilité
d’un amour qui ne se réduise pas à la duplication.
Quand elle doute de son amour, quand elle se demande
si elle ne se trompe pas sur ce qu’elle éprouve, qu’elle
essaie de faire la part de ce qui lui appartient et ce qui lui
vient de l’autre, elle est en fait entre deux temporalités.
Est-elle arrimée au présent ou au passé, à cet homme ou
à ce qu’il marque de la présence de l’Autre symbolique ?
Question bien sûr sans réponse qui ne fait que reconduire
le hiatus de l’un à l’Autre, qui est aussi le hiatus du temps.
L’hystérique est dans cet entre-deux, entre deux-temps,
voilà ce qui finalement la situe le mieux.
Le temps de l’hystérie, ce temps de l’amour, est au plus
près du temps comme tel, c’est-à-dire du temps insituable
autrement que dans l’écart même. Ce qu’elle aime fina-
lement, c’est précisément cet entre-deux.
Cliniquement, cela est perceptible. Le plus souvent, ce
qui l’occupe n’est pas une personne ou une autre, mais
l’entre-deux personnes, le lien, ce qui se passe entre elles,
ce qui est éprouvé, non seulement par l’un et l’autre mais
aussi ce qui serait l’éprouvé de l’entre deux. C’est parti-
culièrement observable dans les rêves. L’entre-deux sexes
est bien sûr au premier plan, entre homme et femme, sans
jamais pouvoir se situer véritablement.
Ce qui sépare et rapproche, sans jamais se refermer sur
l’un ou l’autre, focalise l’intérêt, c’est même à cet endroit,
pourtant si malaisé à cerner, que l’hystérique se tient.

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229
Christian Pisani

C’est là qu’elle occupe le terrain, qu’elle s’identifie pour


reprendre la position freudienne.
L’hystérie est cruciale pour situer la temporalité dans la
mesure où elle cherche sa place dans l’entre-deux.

Temps imaginaire de l’amour

Le temps imaginaire de l’amour est au premier plan dans


l’hystérie. Il est ce temps de circulation et d’arrêt sur images,
ce temps de ravissement narcissique où la temporalité
semble être celle, suspendue, de l’accord parfait. C’est à la
fois le temps à l’horizon, celui de l’attente que nous évo-
quions, celui de la rêverie et celui qui ne cesse de s’actua-
liser dans la vie relationnelle. Qu’il y ait ou non de
partenaire, il se déploie dans l’échange le plus quotidien. Il
s’agit de la circulation permanente de l’image, si aliénante
et épuisante chez l’hystérique. Récemment, une analysante
faisait ce constat qu’elle passait son temps à se demander
quelle image elle renvoyait aux autres, à se comparer avec
l’image qu’elle se fait des autres mais aussi à ce que l’autre
pense d’un troisième, par rapport à elle, dans un mouvement
de fuite permanente. Elle ne cesse de faire jouer les places
imaginaires les unes au regard des autres.
La trouve-t-on amusante et lui fait-on remarquer qu’elle
met de l’ambiance, elle est contente mais aussitôt contra-
riée à l’idée qu’elle est méprisée. On ne la prend pas au
sérieux, elle manque de « consistance », comme elle dit.
La trouve-t-on solide, capable de supporter la solitude et
traverser les épreuves du deuil et de la séparation, elle se
sent flattée mais aussitôt contrariée à l’idée que l’autre ne
perçoit pas sa fragilité, sa sensibilité, ne mesure pas sa
souffrance. Très vite alors se met en place comme une
rivalité dans l’échelle de la souffrance et du deuil : qui
souffre le plus ?

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230
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

Au fond, elle est en permanence à la recherche d’une


définition d’elle-même dans le regard de l’autre. Chez
elle, l’amour narcissique domine et occupe la place, il faut
d’ailleurs l’entendre, non seulement comme l’amour de
l’image idéalisée d’elle-même, mais amour d’une défini-
tion. Comme l’on parle de définition d’image, dès qu’elle
perçoit chez l’autre, transitoirement bien sûr, une stabilité
relative possible de son image, elle s’y attache. Pas seu-
lement au titre d’une belle et bonne image mais d’une
image qui tienne, un moment.
La modalité temporelle dominante de cet amour imagi-
naire serait celle désignée par Freud comme réminiscence.
Qu’est-ce que qui se passe dans l’hystérie ? Ou encore
quel est le statut de ce qui revient, le statut du retour ?
Une réminiscence, ce serait du passé non reconnu
comme tel. Une image ou une représentation du passé,
qui se présente au présent sans que je sache qu’elle
« appartient » au passé. « Souffrir de réminiscences »,
c’est bien alors souffrir d’un passé qui ne s’avoue pas
comme tel, qui n’est pas reconnu comme tel, selon
l’orientation freudienne. Mais quel est ce singulier passé
vécu au présent ?
Ce qui est éminemment présent pourtant c’est le symp-
tôme, c’est le corps qui se manifeste par la douleur ou
l’empêchement, c’est le corps qui met le passé au présent.
Le corps court-circuite le souvenir, ou encore il faudrait
soutenir qu’il se souvient, qu’il est le lieu même du sou-
venir, en lieu et place de la remémoration qui resitue le
souvenir dans le champ de la pensée, le corps, dans le
symptôme, rappelle que rien n’est oublié.
L’hystérie est donc au cœur d’une question cruciale sur
le temps, et les conséquences de cette ouverture première
des études sur l’hystérie par Breuer et Freud, restent
majeures.

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231
Christian Pisani

Temps « réel » de l’amour

Et le reste ? Ce qui n’est ni de l’ordre de la trace symbo-


lique qui peut devenir l’insigne de l’amour ni de la cap-
tation narcissique qui semble nous faire approcher
l’amour total, peut-on l’aimer ? Et à quel temps le
référer ?
Lacan est sans doute celui qui nous permet d’aller au plus
loin dans cette optique.
Rappelons-nous l’ouverture de la psychanalyse, ce
moment où Freud en pinçant là où Elizabeth a mal, perçoit
une mimique de satisfaction en lieu et place de la grimace
de douleur attendue. C’est là que s’inaugure le bénéfice
primaire du symptôme. Le symptôme n’est pas seulement
une métaphore qui permet de dire de façon camouflée un
sens sexuel, il est aussi un mode de satisfaction, avec
Lacan nous pourrions dire un mode de jouissance.
Pourtant, quand il s’agit de cet amour réel, de cet amour
indissociable de l’au-delà du principe de plaisir, il y a autre
chose encore, autre chose non plus à dire, mais à éprouver.
Le symptôme hystérique serait alors aussi ce qui du corps
cherche à s’exprimer non plus par métaphores inscrites sur
le corps mais par bouts, par morceaux, bien sûr organisés
par un fantasme, sinon ce serait la psychose.
Le temps de l’amour est alors celui branché sur ces bouts
de corps qui s’attrapent et se frottent, se frôlent et se déta-
chent, sans que le sujet ne sache ce qui le lie si puissam-
ment à l’autre. C’est là que se joue aussi la répétition,
celle qui ne peut que répéter des moments que nous pour-
rions qualifier de moments de jouissance, des moments
qui reviennent tels quels, inchangés, puisqu’ils ne peuvent
entrer véritablement dans le temps, ils ne peuvent qu’être
ré-éprouvés, ils ne peuvent que se confronter à ce trou
qui fonde véritablement la jouissance.

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232
L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

C’est dans la mesure où, dans le champ des névroses,


l’hystérie est celle qui cherche l’amour avec le plus
d’acharnement, qu’elle en explore les facettes et les
contradictions, qu’elle peut aussi nous faire approcher
cette part irrépressible où l’amour et la pulsion se
rapprochent.
Cette formulation du « désir d’amour » que nous propo-
sons trouverait, dans ce registre, son objet. L’amour serait
bien l’objet du désir de l’hystérique dans la mesure où il
s’agit de cet amour qui fait feu de tous les bois du corps,
de tout ce qui du corps de l’autre n’a pu qu’être joui sans
être inscrit autrement que par ce moment d’éprouvé.
Cela fait date, mais la datation est impossible, cela sup-
pose un lieu, celui du corps à la rencontre du corps de
l’Autre. C’est cette rencontre qui se répète comme ren-
contre ratée au sens où elle ne peut faire deux, elle fait
retour, et retour encore, sur le corps, voilà sans doute le
ressort le plus puissant de l’amour, voilà ce que l’hysté-
rique aujourd’hui comme hier cherche finalement à ren-
contrer, quitte à payer le prix fort.
Sans doute ce chemin est-il jalonné de méprises qui l’éloi-
gnent de son désir d’amour en le rabattant sans cesse sur
d’infinies figures et de vains défis adressés au savoir, mais
c’est par elle, encore et toujours que l’analyse trouve son
fondement. C’est à ce point que l’analyse veut mener et
du coup alléger, desserrer les nœuds, ouvrir sur un amour
qui ne se réduise plus à l’amour phallique.
C’est l’hystérique qui, d’une certaine manière, répond de
l’analyse, c’est elle qui, même si elle disparaît des clas-
sifications psychiatriques, continue d’occuper cette place
qui ne cesse de maintenir la question au-delà des réponses
successives qu’on lui apporte.
C’est en cela que l’analyse a partie liée avec elle, non pas
par concours inaugural de circonstances, mais parce que

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233
Christian Pisani

l’analyse ne peut se maintenir que si elle ne prétend pas


répondre, que si elle maintient cet inconfort, en tentant
seulement de le rendre fécond.
Nous touchons maintenant au socle le plus solide ou, selon
le regard que l’on voudra porter, à la butée irréductible.
Peut-être qu’à ce point, nous pourrions situer les inva-
riants de l’hystérie, au-delà du caractère protéiforme de
ses figures et de ses manifestations dans l’ordre de la
culture et du savoir.
Il s’agirait ici de la part, hors temps et hors définition,
mais néanmoins puissante et active, de l’attachement
amoureux, celle que Lacan, prenant au sérieux la bascule
freudienne de 1920, va progressivement situer du côté du
réel. Qu’est-ce à dire ?
Le temps de l’amour envisagé par ce biais est le plus
éloigné de notre conception commune du temps, il n’obéit
nullement à la chronologie linéaire du temps mais bien à
une autre logique centrée finalement sur la pulsion : la
modalité temporelle qui s’en approche le plus sans jamais
être en adéquation est celle de de la répétition.
Freud avait dû le reconnaître, les effets escomptés par la
remémoration venant transformer les réminiscences en
souvenir, même en prenant soin d’y adjoindre la revivis-
cence, soit le retour de ce qui a été « initialement »
éprouvé, « l’affect coincé », ne suffit pas à faire tout
disparaître.
Le sujet malgré cette remise à plat temporelle persiste à
rejouer des éléments douloureux, disons le mot,
traumatiques.
Qu’est-ce qu’il rejoue précisément ? C’est bien la diffi-
culté et c’est Lacan qui nous aidera à nous repérer. Il
rejoue ce qu’il ne peut jouer, la répétition se distingue des
autres mécanismes psychiques du retour dans la mesure
où elle répète ce qui n’a pu s’inscrire.

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L’HYSTÉRIE : LE TEMPS DE L’AMOUR

Il y a une contradiction logique : comment quelque chose


qui n’a pas eu lieu peut-il revenir ? Il faudrait plutôt dire
comment quelque chose qui n’a pas trouvé de lieu pour
s’inscrire, n’a pas trouvé de place dans l’histoire symbo-
lique du sujet, peut-il être présent ? C’est tout l’apport de
Lacan que d’avoir soutenu qu’il y a bien un lieu, « drôle
de lieu » formalisable mais impensable, qu’il a désigné
comme le lieu du réel.
S’il n’y avait la clinique la plus quotidienne, cela pourrait
bien être perçu comme des élucubrations. Le problème
est que cet « impensable » se manifeste malgré tout, c’est
le noyau dur de la clinique.
Une analysante tout récemment, qui est dans ce moment
si délicat à situer de la fin d’analyse, évoquait qu’il restait
quelque chose comme un os, quelque chose qui continuait
de l’interroger dans son « rapport au temps ». Il ne s’agit
plus tellement de la question de l’histoire familiale, de la
place qu’elle occupe, elle a la perception d’être un peu à
distance de cette interrogation. Cependant, il s’agit tou-
jours du temps, envisagé comme une butée, d’une inter-
rogation en quelque sorte dépouillée du temps.
Y a-t-il un « os du temps » ?
En tous cas, l’interrogation sur le temps au-delà ou en-
deçà de la remémoration demeure, elle insiste, comme la
question qu’on ne veut pas abandonner, que l’on ne veut
pas perdre, c’est bien ici de la corrélation entre le temps
et la castration dont il s’agit.
La fin de l’analyse, au sens fort, n’est finalement pas plus
pensable que la fin tout court. S’il y a bien un moment
où les séances s’arrêtent, la fin de ce qui se joue et ne
cesse de se répéter dans l’analyse, reste ouverte. Que l’on
puisse pousser jusqu’à l’interrogation du temps sans faire
histoire, nous pourrions dire aussi sans faire d’histoires,
pourrait être envisagé comme une fin acceptable.

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Et l’amour ?
Précisément il est là, au début comme à la fin. La fin
d’analyse ne pourrait, au bout du compte, qu’être envi-
sagée de cette façon, c’est-à-dire avec un nouvel amour,
disons un amour renouvelé. Le temps de l’amour aurait
alors le premier et le dernier mot.
Là où l’obsessionnel veut seulement avoir le dernier mot,
l’hystérique, c’est sa force, laisse toujours le dernier mot
à l’amour.

1. Rimbaud A., « À une raison », in Œuvres complètes, Paris : Gallimard, 1976, p. 130.
2. Freud S. (1895), Qu’il est justifié de séparer de la neurasthénie un certain complexe
symptomatique sous le nom de « névrose d’angoisse », in Névrose, psychose et per-
version, Paris : PUF, 1978, p. 15.
3. Pommier G., Que veut dire « faire » l’amour ? Paris : Flammarion, 2010, p. 146.

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Les auteurs

Marie-José Sophie COLLAUDIN


Psychanalyste, Psychiatre, Directrice de publication de
Che Vuoi. Membre du Cercle Freudien.

Marco Antonio COUTINHO JORGE


Psychanalyste, Directeur du Corpo Freudiano Seçao Rio
de Janeiro. Membre d’Insistance et de la Société interna-
tionale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse.
Professeur de l’Université de l’État de Rio de Janeiro.

Danièle EPSTEIN
Psychanalyste. Membre de l’Association Psychanalyse et
Médecine, Membre du Cercle Freudien.

Houchang GUILYARDI
Psychanalyste, Psychiatre, Pitié-Salpêtrière, Président de
l’Association Psychanalyse et Médecine, Président de
Ravan Pajouhan. Membre d’Espace Analytique.

Marie JEJCIC
Psychanalyste, Maître de Conférences HDR en psychopa-
thologie et psychanalyse, Unité Transversale de Recherche
en Psychogenèse et Psychopathologie, Paris XIII. Membre
de l’Association Lacanienne Internationale.

Folies à la Salpêtrière
Association Psychanalyse et Médecine

237
LES AUTEURS

Alain LELLOUCH
Docteur en médecine et en philosophie. Membre des
Sociétés Française et Internationale d’Histoire de la
Médecine, auteur de « Jean Martin Charcot, et l’origine
de la gériatrie ».

Danièle LÉVY
Psychanalyste, agrégée de philosophie. Membre du Cercle
Freudien.

Michelle MOREAU RICAUD


Psychanalyste, Docteur en psychologie, Vice-présidente
de l’Association européenne d’Histoire de la Psychana-
lyse, Présidente de la Maison Ferenczi. Membre du Qua-
trième Groupe.

Christian PISANI
Psychanalyste, Docteur en philosophie, Docteur en psy-
chologie. Séminaires Psychanalytiques de Paris.

Élisabeth ROUDINESCO
Historienne, Directrice de recherches, Université Paris
VII-Diderot. Présidente de la Société Internationale d’His-
toire de la Psychiatrie et de la Psychanalyse.

Colette SOLER
Psychanalyste, École de Psychanalyse des Forums des
Champs Lacaniens.

Mâkhi XENAKIS
Plasticienne, écrivain, auteur de l’ouvrage « Les folles
d’enfer de la Salpêtrière », éditions Actes Sud.

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