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placement dans ce centre de détention déjà surpeuplé.


«Les raids ont commencé il y a deux semaines dans les
« Enfer libyen » : l’indifférence obscène de
quartiers où il y a une forte concentration de migrants
l’Europe face à l’agonie des migrants et de demandeurs d’asile. Cinq mille personnes ont
PAR NEJMA BRAHIM
ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 16 OCTOBRE 2021 été délogées, ont vu leurs habitations détruites, ont été
arrêtées et placées dans un des centres de détention
Six personnes ont été tuées et au moins 24 blessées
dépendant du DCIM [Département pour la lutte contre
par les gardiens du centre de détention d’Al-Mabani,
l’immigration illégale, qui agit sous la houlette du
à Tripoli, le 8 octobre. Ces derniers ont ouvert le feu
ministère de l’intérieur – ndlr]», déroule Jean-Paul
après que des migrants retenus arbitrairement se sont
Cavalieri, chef de mission du Haut-Commissariat aux
révoltés et ont tenté de s’évader. Dans un contexte
réfugiés (HCR) en Libye.
hautement répressif qui laisse l’Europe indifférente.

Des migrants dans un centre de détention de Tripoli, en Libye,


Des migrants dans un centre de détention de Tripoli, en Libye, le 11 octobre 2021. © Hazem Turkia / Anadolu Agency via AFP
le 11 octobre 2021. © Hazem Turkia / Anadolu Agency via AFP
Une « grosse rafle» qui a eu pour résultat de doubler la
Ce sont encore des vies humaines qui ont
population des individus en détention dans tout le pays
été emportées, dans l’indifférence quasi générale,
en l’espace de quelques jours. «Les personnes ont donc
vendredi 8 octobre en Libye. Six hommes ont été tués
été en surpopulation dans des cellules mal ventilées
par balle dans le centre de détention d’Al-Mabani,
et deux mille d’entre elles ont tenté de s’évader. Six
à Tripoli, par des gardiens armés qui ont ouvert le
hommes ont été tués et des dizaines blessés.» «Depuis
feu après une émeute et une tentative d’évasion de
deux semaines, c’est une vraie chasse à l’homme»,
migrants détenus sur place. Au moins vingt-quatre
soupire Hamed*, un jeune Africain vivant à Tripoli
autres personnes ont été blessées selon l’Organisation
depuis trois ans, qui a tenté à plusieurs reprises la
internationale pour les migrations (OIM), dont les
traversée pour rejoindre l’Europe, sans succès.
équipes, présentes sur les lieux, ont été témoins des
faits. Et d’ajouter : «La police vient au domicile des gens,
enfonce la porte et entre. Elle les arrête chez eux et les
«L’usage excessif de la force et de la violence
emmène en prison. C’est très dangereux en ce moment
entraînant souvent la mort est un phénomène courant
pour les migrants à Tripoli. Avant, ce genre de choses
dans les centres de détention libyens, a résumé le chef
n’arrivait pas. On pouvait finir en centre de détention
de mission pour l’OIM en Libye, Federico Soda, dans
après avoir été intercepté en mer ou kidnappé dans la
un mélange d’amertume et de fatalisme. Certains de
rue par des groupes armés, mais la police ne venait
nos employés décrivent des migrants blessés dans une
pas nous traquer chez nous.»
mare de sang gisant sur le sol. Nous sommes dévastés
par cette tragique perte de vie.» «Plusieurs de mes amis ont été arrêtés et emmenés à
Al-Mabani. Certains ont été blessés au moment des
Des morts et une mare de sang qui ne choquent pas
tirs et ont été sortis du centre par les ONG pour être
grand monde. Dès le 1eroctobre, une forte répression soignés», raconte un autre exilé subsaharien contacté
a débuté à Tripoli, conduisant à l’arrestation de par Mediapart, qui préfère garder l’anonymat.
nombreux exilés dans un camp de fortune, dans le
quartier de Gargaresh puis dans d’autres, et à leur

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Une forte répression à l’approche des élections Cela fait des années que dans ce pays ravagé
Selon une source proche de l’exécutif libyen, l’ordre par la guerre et les divisions, où prospèrent
serait venu «d’en haut» et pourrait avoir une visée de dangereuses milices locales, les personnes
électoraliste : un signal de fermeté envoyé à la en migration, principalement originaires d’Afrique
population locale concernant la question migratoire, (subsaharienne, Afrique du Nord), sont soumises aux
à deux mois de l’élection présidentielle prévue le pires sévices, comme le fait d’être kidnappées et
24décembre prochain, après qu’un nouvel exécutif séquestrées par des mafias qui réclament ensuite
intérimaire a été désigné en février dernier (lire notre une rançon pour leur libération. Elles sont aussi
analyse). victimes, dans une majorité des cas, d’exploitation,
de maltraitance, d’abus sexuels et de viols, de torture,
Officiellement, les autorités libyennes ont justifié la
de disparitions forcées ou d’exécutions sommaires,
répression enclenchée début octobre par la volonté de
y compris dans des centres de détention officiels,
démanteler des réseaux de trafiquants de drogue et des
comme nous le racontions ici, làoulà, sur la base
lieux d’hébergements clandestins pour les personnes
de témoignages recueillis début 2021 par Mediapart
en migration. Dans un communiqué publié sur sa
à bord de l’Ocean Viking, le navire humanitaire de
page Facebook, le ministère de l’intérieur libyen fait
l’association SOS Méditerranée.
état d’un mort et de plusieurs blessés, sans préciser
leur nombre, mais aussi de policiers blessés. Il évoque Un système de crimes généralisé et soutenu,
une «opération de maintien de l’ordre réalisée avec indirectement, par l’Union européenne, qui a injecté,
professionnalisme et sans l’usage de la force». aux dernières nouvelles, la modique somme de
455millions d’euros en Libye dans le cadre du Fonds
En avril dernier déjà, dans ce même centre de
fiduciaire d’urgence pour l’Afrique. Derrière cet
détention, une personne avait été tuée et deux
intitulé à rallonge, il s’agit, pour l’Union européenne,
autres blessées, comme le rapportait Médecins sans
de financer «l’entraînement des garde-côtes» ou
frontières, dont les équipes avaient pris en charge
«l’amélioration de la gestion des frontières», mais
deux adolescents blessés par balle. En juin, un
surtout, «la protection et le soutien aux migrants et
rapport d’Amnesty International montrait comment
réfugiés». Autant dire que sur ce dernier point, on en
les violences commises sur les exilésune décennie
est encore loin.
durant s’étaient perpétuées au cours du premier
semestre 2021, malgré les promesses d’y remédier. «En plus d’être surpeuplés, les centres de détention
officiels sont sous-financés et mal équipés. Il y a aussi
«Pour moi, ce ne sont pas des centres de détention
une absence totale de contrôle judiciaire pour les
mais des prisons. Les conditions sanitaires sont
détenus», pointe Jean-Paul Cavalieri. «Les causes ne
déplorables, il n’y a pas à manger. Il peut y avoir
sont pas seulement le surpeuplement mais de sérieuses
quatre cents à cinq cents personnes entassées dans une
violations des droits humains, des extorsions par les
salle, les gardiens sont armés et violents. Si on tente
gardiens de prison, le désespoir. Les responsables de
de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ », ajoute
ce système de détention seront-ils poursuivis pour ces
Hamed, qui a lui-même connu la détention.
abus?», a réagi sur Twitter Vincent Cochetel, envoyé
Faut-il accepter qu’un tel degré de violence se banalise spécial du HCRpour la situation en Méditerranée
à l'encontre de migrants – terme pour le moins occidentale et centrale, réclamant des «sanctions».
fourre-tout qui, dans la bouche de ceux qui veulent
Un cauchemar sans fin
l'instrumentaliser, tend à déshumaniser des femmes,
hommes et enfants et contribue à renforcer la peur Hasard du calendrier, cette répression et l’annonce
de «l’autre»? Faut-il considérer que leurs vies valent de cette tuerie tombent alors qu’a été publié, début
moins que d’autres? octobre à Genève, le rapport d’une mission d’enquête
indépendante de l’ONU, dans lequel les inspecteurs

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pointent des «crimes de guerre» et des «crimes contre Selon l’OIM, tous les vols humanitaires sont
l’humanité» à l’égard des migrants. La nouvelle n’a suspendus depuis des mois sur décision du directeur du
pas fait la une des journaux. DCIM, contraignant plus de mille personnes placées
«Les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés en détention à rester en Libye alors qu’elles ont émis
sont soumis à une litanie d’abus en mer, dans les le souhait d’un retour volontaire.
centres de détention et aux mains des trafiquants»,
a dénoncé Chaloka Beyani, membre de la Mission
d’établissement des faits, qui a recueilli et analysé
des centaines de documents et interrogé plus de
cent cinquante personnes en Libye, en Tunisie et
en Italie, permettant d’identifier des individus (parmi
des groupes libyens et des acteurs étrangers) pouvant Des exilés secourus par des marins sauveteurs de SOS Méditerranée, début 2021. © NB.

porter la responsabilité des violations, abus et crimes « Les autorités libyennes ont une part de
commis dans le pays depuis 2016. responsabilité puisque les centres de détention sont
« Nos enquêtes indiquent que les violations à sous leur juridiction, rappelle le chef de mission du
l’encontre des migrants sont commises à grande HCR en Libye. Des sanctions doivent être considérées
échelle par des acteurs étatiques et non étatiques, par les Nations unies et l’Union européenne pour que
avec un haut niveau d’organisation et avec ceux qui se rendent complices de graves violations
l’encouragement de l’État – tout cela est évocateur des droits humains soient poursuivis, même s’ils ont
de crimes contre l’humanité», a ajouté l’enquêteur une fonction officielle. Il est légitime d’aider la Libye
onusien. mais il est important que ce soutien soit conditionné au
respect des droits humains, à la fois dans les centres
Derrière, se cachent les chiffres parlants de la
de détention et en mer au moment des interceptions.»
détention arbitraire, mais aussi ceux des interceptions
des migrants par les garde-côtes libyens en Cette année, les interceptions sur cette route migratoire
Méditerranée, immédiatement placés en détention ont été particulièrement élevées: 24000personnes ont
à leur retour en Libye. Soit 3400personnes, dont ainsi été stoppées par les garde-côtes libyens, parfois
356femmes et 144enfants, rien que pour le centre dans de terribles conditions, comme l’ont montré
surpeuplé d’Al-Mabani à Tripoli. Dix mille sur les images de l’association Pilotes volontaires, dont
l’ensemble des centres de détention libyens, sans accès l’avion de reconnaissance patrouille afin de repérer des
ou presque à l’aide humanitaire. embarcations en difficulté en mer – dans lesquelles
nous pouvions voir comment des personnes étaient
tombées à l’eau et avaient été laissées à la dérive, sans
que l’on ne sache si et combien de vies avaient été
englouties par la mer.
L’Union européenne, qui a financé la création
de la zone SAR (de recherche et de secours)
libyenne, subventionne encore aujourd’hui la mission
de ces garde-côtes ayant pourtant démontré leur
incompétence et leur violence à l’égard des exilés.
Depuis la fin des opérations de sauvetage «Triton»
ou «Sophia», mises en place par l’agence européenne
de surveillance des frontières Frontex, aucun navire
militaire ne circule en Méditerranée centrale. En

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déléguant ses missions aux garde-côtes libyens, qui tous les moyens. Nombreux sont ceux qui affirment
n’hésitent pas, comme nous l’avons documenté, à préférer mourir en mer plutôt que d’être renvoyés dans
violer le droit international en procédant à des cet «enfer libyen».
refoulements illégaux (en interceptant des personnes Si l’horreur est telle, pourquoi tant de migrants
dans les zones de recherche et de secours maltaise (597611actuellement présents en Libye) choisissent
ou italienne et en les renvoyant en Libye), l’Union de s’y rendre? En réalité, la majorité des personnes
européenne fuit ses responsabilités. Comme s’il était vont en Libye pour les opportunités de travail que
convenable, et acceptable, de laisser des êtres humains le pays offre, sans avoir l’intention de poursuivre
perdre la vie, souvent dans des naufrages invisibles leur parcours migratoire par-delà la Méditerranée,
dont personne n’a connaissance. et sans imaginer les mauvais traitements qui les
Seules des initiatives telles que «Missing Migrants attendent. C’est souvent une fois sur place, pour fuir
Project», de l’OIM, tentent de mettre un nombre et un les exactions, qu’ils décident de s’échapper en tentant
nom sur les personnes disparues en mer – 17000morts la traversée.
et disparus en Méditerranée centrale depuis 2014. Qu’on se le dise, aucun responsable politique ne
Jusqu’à quand le monde et l’Europe continueront-ils à fera l’expérience d’une opération de recherche et
regarder ailleurs? de secours en mer. Ils prendront soin de laisser
Pour réagir et mettre fin à ces exactions, les dirigeants le sale boulot aux associations citoyennes, comme
européens gagneraient peut-être à embarquer à bord SOS Méditerranée et autres ONG dont le navire
d’un navire humanitaire pour participer à une humanitaire ratisse la Méditerranée centrale pour
patrouille en Méditerranée centrale: parfois, les photos porter secours aux exilés en détresse, et qui, comme
ou vidéos de personnes à bord de rafiots ne suffisent l’avait souligné un jeune homme secouru par l’Ocean
pas à prendre conscience de la gravité de la situation. Viking début 2021, ne sauvent pas seulement des êtres,
Sans doute faut-il être confronté au réel, apercevoir les mais «l’humanité tout entière».
silhouettes pleines de désespoir au loin, à bord d’une La perspective des élections présidentielle et
embarcation de fortune souvent surchargée, flottant législatives en Libye, en décembre et janvier
au milieu d’une infinie étendue d’eau avec le ciel prochains, laisse espérer aux plus optimistes de
pour seul horizon; entendre leurs cris et appels à meilleurs lendemains. «Ça donne de l’espoir pour
l’aide, s’en approcher, deviner le corps frêle de bébés la création d’un espace de coopération pour tenter
innocents enveloppés d’une simple couverture ; tendre d’améliorer les choses, pour l’installation d’un
la main aux survivants, constater leur peau lacérée par gouvernement stable, la reconstruction du pays
la torture, affronter leur regard vide et leurs sanglots et d’une gouvernance migratoire permettant aux
non maîtrisés, panser les plaies; entendre le récit des personnes de venir travailler sur le territoire en toute
femmes violées, rendues à l’état d’esclaves sexuelles, légalité», conclut Jean-Paul Cavalieri.
pour prendre la mesure de ce qu’est la Libye et des
raisons qui poussent tant de personnes à la fuir, par Boite noire
* Le prénom a été modifié.

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