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LA FORME DU COLLECTIF

Les Révoltes logiques, un cas de recomposition intellectuelle et militante dans


l’après-68

Ariane Revel

Presses de Sciences Po | « Raisons politiques »

2017/3 N° 67 | pages 49 à 69
ISSN 1291-1941
ISBN 9782724635010
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2017-3-page-49.htm
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dossier
La forme du collectif
Les Révoltes logiques, un cas de recomposition intellectuelle
et militante dans l’après-68
Ariane Revel

« L es Révoltes logiques » est le nom d’un collectif de recherche et


d’une revue. Le collectif, dans son état initial, est constitué pour
majorité de philosophes de formation, militants ou anciens militants dans
différentes mouvances de l’extrême gauche de l’après-Mai 68, et dans leur
ensemble proches du maoïsme. La revue, constituée de volumes in octavo
brochés, d’une grosse centaine de pages en moyenne, connaît une parution
trisannuelle de 1975 à 1981 ; son objet est l’étude des révoltes, dans leur
singularité historique – et les travaux qui y sont publiés sont le plus sou-
vent le résultat d’un travail sur des sources archivistiques. Après l’arrêt de
la revue, le collectif perdure jusqu’en 1985, signant encore deux livres 1.
En bien des aspects, ce travail constitue l’exemple d’un mode opéra-
toire qui est loin d’être isolé dans la conjoncture qui est la sienne : le
milieu des années 1970 connaît, d’une part, une prolifération des revues ;
de l’autre, l’émergence de groupes qui sont indissociablement des groupes
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de recherche et des groupes politiques, dans un sens dont nous verrons
les enjeux spécifiques. Et dans le même temps, parce que, contrairement
à d’autres exemples de la même période, le travail du collectif continue
jusque dans le milieu des années 1980, Les Révoltes logiques 2 donnent à
voir non seulement un état du rapport entre recherche et militantisme
– que l’on pourrait caractériser comme celui de l’après-Mai –, mais aussi
sa transformation, jusqu’à la disparition complète de la conjoncture qui
l’avait permis. En effet, les recompositions à l’œuvre dans le recrutement

1 - Les sommaires de la revue sont disponibles en ligne (http://archivesautonomies.org/


spip.php?article86, consulté le 9 juin 2017) ; les Éditions Horlieu ont par ailleurs rendu disponi-
bles intégralement les six premiers numéros de la revue, le numéro spécial paru à l’occasion
du dixième anniversaire de Mai 68, « Les lauriers de Mai », ainsi que des textes signés par le
collectif. Autour d’un intérêt commun pour les révoltes, les travaux sont très divers et abordent
davantage des expériences singulières (ouvriers, femmes, enfants, communautés en tous
genres... souvent dans leur rapport au travail, et plus largement aux institutions). Jacques Ran-
cière revient sur cette diversité dans un entretien publié en 2012, qui rejoint les propos d’autres
membres du groupe : « C’était une espèce de bricolage. (...) Il y avait des réunions chez moi ou
chez quelqu’un d’autre où tel ou tel d’entre nous faisait un exposé sur ses recherches, qui
donnait éventuellement lieu à un article dans Les Révoltes logiques. Ceci était difficilement
conciliable avec la logique qui devenait de plus en plus celle des revues, à savoir les numéros
thématiques, où l’on commande des articles en fonction du thème. » Jacques Rancière, La
méthode de l’égalité, entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, Paris, Bayard, 2012,
p. 78.
2 - Nous utiliserons ici les italiques pour distinguer la revue du collectif, mentionné comme ici
en caractère romains.
50 - Ariane Revel

comme dans les méthodes de travail de ce collectif de recherche, de 1975 au


milieu du premier septennat de François Mitterrand, sont autant de traces de
l’évolution de la conjoncture universitaire et militante, et de la modification
des rapports entre activité de recherche et activité politique.
Faire l’histoire de ce collectif, c’est donc s’intéresser, à travers un prisme
particulier, aux métamorphoses d’une forme de travail intellectuel ancrée dans
une période, à une manière de lier recherche et politique, tout à la fois dans
les objets abordés et dans les modalités du travail. C’est aussi insister sur la
composante sociale de ce travail : si Les Révoltes logiques constituent un point
d’observation particulièrement riche des questions qui, dans la seconde moitié
des années 1970 et le début des années 1980, traversent une partie de l’extrême
gauche, et des positions qui s’y définissent, ces questions et ces positions ne
peuvent être comprises que dans la mesure où l’on rend compte de la manière
dont un groupe de ce type se structure, se modifie, et se défait. La forme même
du collectif, c’est-à-dire les modalités possibles d’une production intellectuelle
à plusieurs, change au cours de la période d’activité du groupe 3. Ce change-
ment est notamment l’effet de la transformation de relations internes ; mais
ces relations sont elles-mêmes tributaires d’un contexte plus large déterminant
les conditions de la production intellectuelle.
Dans cet article, on aimerait par conséquent s’intéresser aux effets de
composition et de recomposition qui marquent les dix années d’existence du
groupe. À travers l’étude du collectif, à la fois forme de sociabilité, lieu d’éla-
boration théorique et structure matérielle de production de la revue, l’enjeu
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est de comprendre les conditions de possibilité d’une production théorique et
de la forme qu’elle a prise, mais aussi d’éclairer les rapports dynamiques qui
se tissent entre le monde militant et celui de l’université. Du milieu des années
1970 au milieu des années 1980, la conjoncture change : les transformations
qui affectent tant la sphère politique que l’université, et plus largement les lieux
de recherche, s’expriment dans les carrières des membres du collectif et dans
ses modes de fonctionnement. On s’appuiera donc ici sur le matériau fourni
par la revue et les deux livres collectifs publiés après son arrêt, ainsi que sur
certains textes publiés par le collectif dans d’autres revues, et également sur
des entretiens réalisés auprès d’un certain nombre des membres du collectif.
Enfin, les archives privées liées au groupe que Geneviève Fraisse nous a permis
de consulter laissent quant à elles apercevoir certains pans de cette expérience 4.

3 - Cette forme de travail en « collectif » est loin d’être isolée : les membres des Révoltes
logiques côtoient ou participent activement à plusieurs groupes dont la structure est similaire,
qu’il s’agisse de groupes féministes, de collectifs d’enseignants ou encore du Théâtre du Soleil.
4 - Ce travail d’enquête a été réalisé en 2010 dans le cadre d’un mémoire de master en socio-
logie politique de l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne. Sept anciens membres du collectif de
rédaction, présents à la fondation ou arrivés plus tardivement, ont été interrogés : Patrice Ver-
meren, Stéphane Douailler, Geneviève Fraisse, Michel Souletie, Arlette Farge, Serge Cosseron
et Patrick Cingolani. Jacques et Danielle Rancière, bien qu’ayant donné un accord de principe
pour un entretien, n’ont pas pu être interrogés. Jacques Rancière est cependant revenu de façon
détaillée sur l’expérience des Révoltes logiques dans la préface de la réédition des articles
publiés dans la revue (Les scènes du peuple. Les Révoltes logiques 1975-1985, Paris, Horlieu,
2003) et surtout dans le long entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan cité plus haut
La forme du collectif - 51

Les Révoltes logiques se constituent dans le cadre du déclin des luttes de


l’immédiat après-68 et de leur conversion en d’autres pratiques. Le collectif
initial est constitué d’anciens maoïstes, ou de sympathisants maoïstes. Mais
tout au long de son existence, le collectif se modifie selon deux axes. Le premier
est celui des rapports avec le militantisme. Si des engagements individuels peu-
vent perdurer du côté de luttes sectorielles, les liens avec des groupes politiques
spécifiques se distendent ; inversement, des contributeurs d’une autre origine
militante se joignent au collectif sur la base d’affinités intellectuelles. Les trans-
formations du recrutement marquent alors tout à la fois l’évolution des proxi-
mités théoriques entre des groupes hétérogènes et la transformation des critères
d’intégration au collectif. Le second axe est celui du rapport avec la recherche,
et en particulier avec les champs constitués que sont la philosophie d’une part
– puisque c’est la discipline de formation des fondateurs –, l’histoire de l’autre
– puisque par le travail effectué sur les archives et le projet explicite de s’inté-
resser à des cas historiques de révoltes, Les Révoltes logiques entrent dans une
discussion plus ou moins partagée avec les historiens de métier. Tout au long
de la période d’existence du collectif, les conditions matérielles de la recherche
se transforment ; les carrières des contributeurs en témoignent. C’est enfin dans
les modalités de sorties qu’on pourra trouver un dernier élément de compré-
hension des cadres d’existence du collectif : la manière dont il se défait, et les
lieux qui en prennent le relais, marquent l’épuisement de la conjoncture issue
de 68 et le début d’un autre moment.
Si Les Révoltes logiques ont ainsi pu être décrites comme une revue de
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« l’entre-deux mai 5 », suspendue entre 1968 et 1981, l’enjeu est de montrer
qu’elles relèvent, du point de vue militant comme du point de vue intellectuel,
d’un moment plus complexe, et moins monolithique, dont l’épuisement ne se
résume pas dans l’arrivée au pouvoir d’une gauche de gouvernement. Il est
vrai que l’idée d’un entre-deux mai est tentante, tant la chronologie semble s’y
prêter : née des suites de Mai, fondée par des soixante-huitards cherchant dans
l’histoire l’écho de leur propre expérience de la révolte, la revue s’arrête à l’été
1981, au moment de l’avènement d’une gauche de gouvernement que 68 a
rendu possible, mais qui est dans le même temps en radicale opposition avec
une expérience d’ordre révolutionnaire. 1981 constitue, de fait, un moment de
scansion important dans la vie du collectif. Mais la constitution et la dissolution
des Révoltes logiques ne sont pas tant l’expression d’un déclin linéaire des mou-
vements issus de Mai 68 que d’une conversion de l’événement en un certain
nombre de pratiques qui en prennent le relais, et qui à leur tour changent de

(La méthode de l’égalité, op. cit., p. 76-83), où le philosophe analyse le contexte d’émergence
du collectif (le « reflux du gauchisme ») et certaines de ses modalités de travail.
5 - Vincent Chambarlhac, « Court voyage au pays des Révoltes Logiques, ou d’une part de l’effet
68 sur l’histoire sociale... », Dissidences, no 4, avril 2008 : « Mai 68. Monde de la culture et acteurs
sociaux de la contestation », p. 119-131. Voir aussi du même auteur, « “Nous aurons la philo-
sophie féroce”. Les Révoltes logiques 1975-1981 », La revue des revues, no 49, 2013, p. 30-43 :
le choix de 1981 comme terme de l’étude – lié au fait de la centrer sur la seule revue – produit
un biais et conduit à négliger les dernières années du collectif, moins riches du point de vue
théorique, mais indispensable dans la perspective d’une histoire sociale des idées politiques.
52 - Ariane Revel

forme : les carrières des acteurs sont le témoin des changements conjoints de
la conjoncture militante et du statut d’une recherche qui se veut politique.
L’étude de la forme de travail qu’est le collectif permet ainsi d’observer de
façon plus fine ces transformations pour montrer la manière dont les recon-
figurations prennent place, dont des rapprochements s’opèrent entre des posi-
tions tout à la fois théoriques et militantes qui s’ignoraient ou s’opposaient
auparavant, pour dresser un tableau plus précis de ce moment de l’histoire
intellectuelle de l’extrême-gauche en France. En repartant de la conjoncture du
milieu des années 1970, qui constitue un moment de réinvestissement des luttes
issues de 68 sur d’autres terrains, on montrera ainsi comment les Révoltes
logiques connaissent une transformation du recrutement symptomatique des
transformations du militantisme, puis que leur fin, qui s’échelonne entre 1981
et 1986 environ, va de pair avec une individualisation et une normalisation des
carrières de ses contributeurs dont la condition de possibilité est l’ouverture
du recrutement universitaire et des structures institutionnelles aux anciens
soixante-huitards.

L’après-« après-68 » et la conversion des luttes

Le premier numéro des Révoltes logiques paraît à l’hiver 1975, à la suite de


l’échec du projet des « émissions Sartre 6 ». En 1974, Marcel Jullian, directeur
de la nouvelle chaîne de télévision qui a résulté de l’éclatement de l’ORTF,
Antenne 2, propose à Jean-Paul Sartre, sur une suggestion de Maurice Clavel,
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de réaliser une émission sur sa vie. Au premier projet, s’insérant dans une série
d’émissions intitulée « Les intellectuels face au peuple », Sartre répond par une
contre-proposition : il s’agirait de raconter l’histoire du 20e siècle, à travers la
subjectivité d’un intellectuel né en 1905, en dix émissions d’une heure et demi.
Une équipe de chercheurs se constitue, autour de Sartre, mais aussi à travers
les réseaux de Simone de Beauvoir, Benny Lévy, Philippe Gavi, André Glucks-
mann 7, et Jacques Rancière : quatre-vingts chercheurs, pour beaucoup anciens
maoïstes, participent à l’élaboration du projet, qui se recentre sur la question
des révoltes. Des équipes se constituent autour de thèmes comme révoltes
intellectuelles, révoltes des femmes, ou encore révoltes ouvrières. Le projet
échoue finalement en septembre 1975. Parmi les équipes constituées, toutes
n’arrêtent pas pourtant leur travail : l’équipe « révoltes ouvrières », constituée
de Jacques Rancière et Jean Borreil, qui viennent de commencer à enseigner
ensemble à Vincennes, de Geneviève Fraisse, Danielle Rancière et Michel Sou-
letie, qui participent au séminaire de Rancière depuis l’automne 1973, et de

6 - Pour une présentation plus complète du contexte de ce projet, on peut se reporter à Annie
Cohen-Solal, Sartre 1905-1980, Paris, Gallimard, 1985, p. 832-836.
7 - Benny Lévy (1945-2003), plus connu alors sous le pseudonyme de Pierre Victor, a été à la
tête de la Gauche prolétarienne jusqu’à son auto-dissolution en 1973 ; il devient alors le secré-
taire particulier de Sartre, ce qu’il restera jusqu’à la mort de ce dernier en 1980. André Glucks-
mann (1937-2015) est lui aussi un ancien de la GP et un proche de Sartre. Philippe Gavi participe
à la fondation de Libération en 1972 ; il écrit alors un livre avec Benny Lévy et Jean-Paul Sartre
destiné à financer le lancement du quotidien, On a raison de se révolter.
La forme du collectif - 53

Patrice Vermeren et Pierre Saint-Germain, proches de Jean Borreil, utilise le


matériau accumulé comme base de la revue Les Révoltes logiques, dont le pre-
mier numéro sort deux mois plus tard. À l’équipe des « émissions Sartre » se
joignent très rapidement Stéphane Douailler et Patrick Vauday, également pro-
ches de Jean Borreil, et également marqués par un engagement maoïste.

Le premier « collectif de rédaction » : vincennois et rémois

Le collectif résulte de la conjonction de deux groupes, l’un qui s’est formé autour
de Jacques Rancière à Vincennes, l’autre composé d’anciens élèves de Jean Bor-
reil au lycée de Reims et d’amis de ces derniers.
Jacques Rancière, né en 1940, est au moment du début des Révoltes logiques,
assistant à Vincennes, depuis 1969. Entré à l’École normale supérieure de la rue
d’Ulm en 1961, il y participe au séminaire d’Althusser sur Le Capital de Marx,
de janvier à mars 1965, qui donnera lieu à la publication de Lire le Capital en
novembre de la même année ; l’ouvrage est co-signé par Louis Althusser, Étienne
Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey et Jacques Rancière. Rancière rompt
avec Althusser autour de 1968 ; proche de la Gauche prolétarienne, il s’oppose
à son ancien maître sur l’interprétation de Mai et sur la reconnaissance du
caractère révolutionnaire de l’événement. Il revient sur cette rupture en 1974
dans La leçon d’Althusser, qui constitue son premier livre depuis Lire le capital.
À Vincennes, son séminaire porte en 1973-1974 sur l’histoire du mouvement
ouvrier : y participent notamment Danielle Rancière (née en 1937), professeure
de philosophie en lycée, et proche des maos de la GP notamment par le biais
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du Groupe d’information sur les prisons, Geneviève Fraisse (née en 1948), qui
enseigne en École normale et participe aux mouvements féministes, et Michel
Souletie (né en 1948), ingénieur des Télécommunications, qui fréquente les
cours de littérature et de philosophie de Vincennes ; il ne fait partie d’aucun
groupe militant, mais participe à des actions avec les maoïstes de Vincennes.
Jean Borreil, qui commencera à faire séminaire commun avec Jacques Rancière
à partir de 1974 et continuera jusqu’au milieu des années 1980, est né en 1938.
Jeune agrégé de philosophie, il enseigne au lycée de Reims à la fin des années
1960, puis au Centre universitaire expérimental de Vincennes. Catalan, il milite
autour de la question des minorités, notamment à travers la revue Aïnes, qui
s’inscrit dans la tradition anarchiste héritée des années 1930 ; il milite également
au sein de groupes maoïstes avec les mouvements paysans. Au lycée de Reims,
il est le professeur de Pierre Saint-Germain et de Patrice Vermeren ; Stéphane
Douailler est dans une autre classe. Les trois anciens élèves le retrouvent en 1968
à Paris où ils sont en classe préparatoire, et où ils rencontrent Patrice Vauday
– tous sont nés en 1949, font des études de philosophie, et participent de façon
active aux mouvements maoïstes.

Le collectif se constitue donc sur une base d’affinités personnelles, intellec-


tuelles, et politiques, à un moment charnière de l’après-68. Pour tous ses fon-
dateurs, Mai 68 joue un rôle matriciel. La référence à 68 est constante tant
dans la revue que dans le récit rétrospectif des contributeurs, à la fois comme
événement biographique fort et comme source d’inspiration de leurs travaux
de 1975 – dans le rapport à la prise de parole et à l’objet d’études que sont les
54 - Ariane Revel

luttes, et en tant que lieu de mise en place de pratiques politiques qui perdurent
par la suite. Mais par ailleurs, les lieux de ces pratiques, aussi bien que la
situation biographique de ces « soixante-huitards », subissent ou ont subi des
modifications importantes au milieu de la décennie. La date de 1975 est souvent
considérée comme la limite des « années 68 ». Gérard Mauger, par exemple,
choisit le milieu des années 1970 comme pivot articulant le passage du mili-
tantisme à la « contre-culture 8 ». L’ouvrage collectif Mai-Juin 68, publié en
2008 sous la direction de Dominique Dammame, Boris Gobille, Frédérique
Matonti et Bernard Pudal, place quant à lui en 1975 la limite des conséquences
« empiriquement constatables » de Mai 9. Si une périodisation plus fine est bien
évidemment possible, et en particulier dans la première moitié de la décennie,
il reste que le milieu des années 1970 semble acter non pas un retournement
radical, mais une modification certaine des lieux et des modalités de la prise
de parole politique et intellectuelle.
Les fondateurs des Révoltes logiques, bien que n’appartenant pas tous à la
même classe d’âge, puisqu’une dizaine d’années sépare les plus âgés des plus
jeunes, se reconnaissent comme des soixante-huitards. Leur intérêt pour l’his-
toire des révoltes, et plus particulièrement pour les prises de parole contesta-
taires, prend sa source dans l’événement tel qu’ils l’ont vécu. Dans la revue
elle-même, 68 n’est pas rappelé comme un haut fait dont on pourrait se glo-
rifier, mais comme un événement exemplaire, qu’il ne s’agit pas de répéter,
mais dont il faut maintenir l’exigence. Le numéro spécial « Les Lauriers de
Mai », qui paraît en 1978, fait ainsi un bilan extrêmement critique de la diges-
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tion et la neutralisation de 68 par toute une série d’institutions, de la CFDT à
Libération. Mais dans le même temps, 1975 marque aussi pour eux un tournant
en terme de pratique politique. La Gauche prolétarienne (GP) s’auto-dissout
en novembre 1973, reconnaissant l’échec de son projet révolutionnaire 10. La
pratique de l’établissement 11 soutenue par les mouvements maoïstes décline
de façon presque continue à partir de 1971. La critique du totalitarisme, portée

8 - Voir par exemple Gérard Mauger, « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme : pour une
histoire de la “génération 68” », in CURAPP, L’identité politique, Paris, PUF, 1994.
9 - Boris Gobille, « Mai 68 : crise du consentement et ruptures d’allégeances », in Dominique
Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai-Juin 68, op. cit., p. 28.
La troisième partie du livre est consacrée aux « subversions pratiques » entre 1968 et 1975, à
travers un certain nombre de lieux où s’exercent à partir de 1968 (au sens chronologique, mais
aussi au sens où ces pratiques prennent pour point de départ et de référence Mai) des pratiques
hétérodoxes.
10 - La Gauche prolétarienne est un mouvement maoïste fondé en septembre 1968 ; interdite
en 1970, soutenue par Sartre qui assure le rôle de directeur de publication du journal La cause
du peuple, elle prend un distance croissante avec la perspective de la violence politique à partir
de 1972, et s’auto-dissout en novembre 1973, notamment à la suite de l’expérience autogestion-
naire des Lip, où la CFDT joue un rôle décisif et où la stratégie spontanéiste des maos – reposant
sur l’idée d’une mobilisation spontanée des ouvriers au cours des actions menées par les mili-
tants – apparaît comme dépassée.
11 - L’établissement consiste pour des militants, souvent étudiants, à aller travailler en usine
pour à la fois y partager la condition d’ouvrier et y propager des idées révolutionnaires. La
pratique est d’abord portée par l’UJC(ml), puis reprise par la GP ; elle constitue un des éléments
marquants des mouvements maoïstes.
La forme du collectif - 55

en France notamment par André Glucksmann 12, ancien de la GP, à la suite de


la parution en 1974 de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, dénonce le projet
communiste comme portant en germe la violation des droits de l’homme et
réhabilite l’humanisme que le structuralisme, ainsi que certains philosophes
comme Michel Foucault ou Gilles Deleuze, avaient rejeté à la fois comme
principe méthodologique et, dans une certaine mesure, comme principe
d’action politique.
Les Révoltes logiques s’inscrivent donc dans un moment de déclin des struc-
tures issues de Mai 68, et en particulier du maoïsme. La fondation du collectif
et de la revue correspond ainsi à la fois à un prolongement de l’expérience
militante et à une nécessité de la continuer sur d’autres plans. Prolongement
dans la mesure où la perspective est politique : Stéphane Douailler décrit ainsi
un travail mu par une « curiosité militante » qui se dote d’« outils théoriques » :

On cherchait des choses en tant que militants, on cherchait des idées, on était à
l’affût de ce qui se passait, donc on a prolongé une curiosité militante qui a pris,
et qui avait déjà au départ une puissance théorique, à cause de l’impact de la phi-
losophie, du développement de la psychanalyse, des sciences sociales de ces
années-là. Donc la curiosité militante était une curiosité qui avait des outils
théoriques 13.

L’étude des révoltes se fait en écho à 68, comme un essai de penser l’actua-
lité, la possibilité de l’insurrection, à travers des figures historiques. Mais dans
le même temps, l’usage de l’histoire est une manière de prendre de la distance
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avec les événements vécus. Stéphane Douailler, encore, rapporte le passage par
l’histoire qui est la méthode des Révoltes logiques à un besoin de renouveler
les pratiques issues de Mai 68 :

On avait envie d’histoire. L’histoire, c’était aussi qu’on cherchait un moyen de sortir
de 68. (...) Je crois qu’il fallait inventer autre chose, il fallait trouver autre chose à
faire 14.

L’histoire constitue une activité réflexive qui permet une distance avec les
impératifs de l’action militante. Le détour par le passé permet ici de constituer
de nouveaux modes de rapports au présent et au politique, à un moment où
ceux des années précédentes semblent s’épuiser.
Ce moment de pivot recoupe un tournant biographique pour les contri-
buteurs. Pour les plus jeunes, le milieu des années 1970 correspond à la fin
des études. Ayant passé l’agrégation vers 1972, Geneviève Fraisse, Patrice Ver-
meren ou encore Stéphane Douailler commencent à enseigner, en lycée, ou
encore en École normale d’instituteurs, loin de Paris. Cet éloignement, qui est

12 - Cf. André Glucksmann, La cuisinière et le mangeur d’hommes, Paris, Seuil, 1975.


13 - Entretien avec Stéphane Douailler du 26 mars 2010.
14 - Ibid. Dans le même entretien, Stéphane Douailler évoque la généalogie foucaldienne, qui
permet de questionner à travers l’étude du passé les institutions du présent.
56 - Ariane Revel

parfois perçu comme punitif pour cette génération de soixante-huitards, couplé


au déclin du maoïsme, les engage dans d’autres activités militantes, notamment,
pour certains, autour de la défense de l’enseignement de la philosophie en
lycée 15. Pierre Saint-Germain, qui a le même âge, met fin à son expérience
d’établissement, puis passe le concours de secrétaire des débats à l’Assemblée
nationale. Michel Souletie commence à travailler comme ingénieur. La parti-
cipation au collectif et à la revue prend donc à la fois le relais d’autres pratiques
militantes, mais assure aussi, pour les plus jeunes, le rôle d’un lieu de rattra-
page, de plusieurs manières : pour ceux qui enseignent la philosophie, c’est le
lieu de formation et de recherche qui n’est pas assuré par l’institution scolaire,
voire que certains analysent comme leur étant refusé de façon consciente par
cette institution 16 ; pour les autres, la revue leur permet d’amorcer ou de conti-
nuer un travail qui ne leur est pas permis par leur activité rémunérée. Dans
tous les cas, même s’il s’agit d’un prolongement du militantisme, le fait qu’il
s’agisse d’une activité théorique, produisant un savoir déterminé, est reconnu
comme primordial dans leur trajectoire biographique : la revue joue un rôle
qui n’est assuré par aucune autre structure, ni militante, ni universitaire, et qui
devient crucial dans leur activité.
Enfin, la production de la revue marque également un moment de pivot
dans l’activité de Jacques Rancière : La leçon d’Althusser paraît en 1974, et
Les Révoltes logiques constituent sa première participation visible à un groupe
de recherche depuis la période de Lire le capital. La rupture violente avec
l’althussérisme est consommée ; les débuts de la revue, contemporains de
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l’élaboration de La Parole ouvrière 17, marquent une nouvelle période de son
travail, et un changement radical de méthode : une élaboration théorique et
méthodologique, au rebours de l’althussérisme, qui prolonge et transforme
l’expérience de 68. On l’a dit, la rupture avec Althusser se fait à l’occasion
de Mai 68, et porte notamment sur le rôle du philosophe et de l’idéologie
dans le processus révolutionnaire. Rancière conteste l’althussérisme comme
« philosophie de l’ordre » dont l’attachement à la théorie marxisme masque
une stratégie de domination ; la volonté de s’attacher aux mouvements en
tant qu’événements qui se produisent de façon immanente à une situation
politique et dont la pratique s’invente en situation, sans recours à, ni besoin

15 - La réforme Haby de 1975 menace en effet un temps l’enseignement de la philosophie en


terminale. Des mouvements d’enseignants se constituent ; la revue Le Doctrinal de Sapience,
dans lequel paraît du reste à l’automne 1974 le programme du Centre de Recherche sur les
Idéologies de la Révolte qui sera pendant toutes les années 1970 le support institutionnel des
Révoltes logiques, et à laquelle participent activement Stéphane Douailler et Patrice Vermeren,
rend notamment compte de ces luttes, qui trouveront des prolongements dans les États géné-
raux de la philosophie de juin 1979 et la création du Collège international de philosophie en 1983.
16 - La tension entre un parcours de réussite scolaire exemplaire et le refus d’octroyer du
temps pour faire de la recherche est particulièrement sensible chez Stéphane Douailler, qui
attribue l’affectation systématique des soixante-huitards en lycée dès la sortie des concours
– même pour le normalien qu’il est et à qui il reste une année de scolarité – à une volonté
punitive. Aucun des plus jeunes membres de la revue ne s’inscrit en thèse ; la recherche se fait
pour eux en marge de l’université.
17 - Alain Faure et Jacques Rancière, La parole ouvrière, UGE, coll. « 10/18 », 1976.
La forme du collectif - 57

d’une théorie surplombante, s’inscrit donc dans une opposition ouverte à


l’althussérisme.
Le collectif et la revue s’inscrivent donc dans la lignée des expériences et
des luttes de l’après 68 ; elles en déplacent néanmoins les terrains, et ces dépla-
cements peuvent s’analyser sur deux niveaux interdépendants : celui des trans-
formations des mouvements de l’après 68 et celui des biographies des
contributeurs.

Recompositions militantes

Le collectif se crée donc dans un milieu déterminé : en marge du Centre


universitaire expérimental de Vincennes – auquel est rattaché le Centre de
recherche sur les idéologies de la révolte (CRIR) dont Les Révoltes logiques sont
officiellement les cahiers – et dans des cercles à la fois ouverts, puisque les
contributeurs occasionnels sont fréquents, et homogènes, puisque ces ouver-
tures fonctionnent par interconnaissance – ces contributeurs occasionnels sont
des amis, des conjoints, des camarades des membres du collectif de rédaction
de la revue. Ses fondateurs ont des formations similaires – ils ont fait des études
de philosophie qui ont le plus souvent débouché sur l’enseignement – et leurs
options politiques dans les années qui ont précédé sont assez homogènes –
qu’ils soient anciens de la GP, du Secours rouge 18 ou simples « compagnons
de route », la référence politique et militante commune est le maoïsme. La
plupart, au début de leur travail commun, prennent part à d’autres groupes
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aux visées à la fois militantes et théoriques qui prennent forme dans ce moment
du milieu des années 1970 – le Groupe d’études féministes de l’Université
Paris VII, des mouvements d’enseignants, ou encore le Comité d’action pri-
sons-justice, dans le sillage du Groupe d’information sur les prisons 19. Les
Révoltes logiques sont pour leur part adossées à un arrière-plan militant, mais
en sont distinctes.
L’évolution du groupe et de son fonctionnement nous renseigne donc, par
contraste, sur l’évolution de cette conjoncture de départ, et du rapport singulier
qui s’y noue entre recherche et militantisme. Si l’on observe cette évolution à
partir des engagements militants qui accompagnent ou portent le travail des
Révoltes logiques, on assiste à tout une série de dynamiques qui ne sont pas
propres au collectif, mais qui y trouvent une résonance, et se retrouvent tout
particulièrement dans les recrutements et les ouvertures de la revue à de nou-
veaux contributeurs.

18 - Le Secours rouge est créé en 1970 à la suite de la dissolution de la Gauche prolétarienne,


en réaction à la répression politique qui touche les militants maoïstes et afin d’assurer leur
défense.
19 - Le Groupe d’information sur les prisons (GIP) se constitue en 1970 ; il a pour but de ras-
sembler et de rendre public la parole des prisonniers sur leur détention. Le collectif est composé
en grande partie de militants ou de sympathisants maoïstes. Voir Le Groupe d’Information sur
les Prisons : archives d’une lutte, 1970-1972, documents réunis et présentés par Philippe
Artières, Laurent Quéro et Michelle Zancarini-Fournel, postface de Daniel Defert, Paris, IMEC,
2003.
58 - Ariane Revel

Deux recrutements au sein du collectif de rédaction, le noyau dur du


groupe, sont symptomatiques de ces transformations : ceux d’Arlette Farge et
de Serge Cosseron.
Arlette Farge commence à participer au collectif en 1977. Née en 1941, elle
est de la même génération que Jacques Rancière et Jean Borreil, mais c’est par
Geneviève Fraisse qu’elle arrive aux Révoltes logiques, ce qui l’assimile plutôt
aux plus jeunes pour ce qui est de sa position au sein du collectif. Elle est,
selon elle, recrutée à deux titres : parce que femme et parce qu’historienne ;
ses liens avec Geneviève Fraisse tiennent à leur participation commune au
Groupe d’études féministe de Paris VII.

Ce qui les intéressait, c’était le fait que je sois une femme d’une part, ça c’était sûr
parce qu’ils voulaient vraiment faire rentrer des femmes, je me souviens vraiment
de ça (...) et que par ailleurs je n’étais pas philosophe, parce que tous les autres
étaient philosophes. Donc je suis rentrée comme historienne, et historienne du
peuple 20.

Alors que les groupes maoïstes se sont défaits, le féminisme continue à


représenter un lieu de militantisme bien vivant. La volonté explicite de faire
participer à ce moment-là des féministes à la revue – alors même que le versant
« femmes » du projet est explicite dès le programme du CRIR élaboré à
l’automne 1974 – peut donc être analysée comme une manière de rattacher le
travail de recherche du collectif à des mouvements qui prolongent dans l’actua-
lité l’exigence de transformation du monde qui constitue le point de départ
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politique du travail mené. Geneviève Fraisse évoque pour sa part le fait que
vers 1976, comme ses camarades anciens maos, et en particulier Pierre Saint-
Germain, en ont une conscience aigüe, le féminisme est le seul des mouvement
nés dans l’après 68 à avoir survécu :

Je vois une discussion que j’ai un jour, en 76, avec Pierre Saint-Germain (...). Nous
on est encore à fond dans le mouvement des femmes. (...) On est encore extrême-
ment échauffées, ça marche très bien. Et je le vois me dire dans une réunion : « Oui
mais toi tu ne te rends pas compte parce que comme féministe tu es encore sur la
brèche, et nous on n’a plus rien 21. »

Dans le même temps, Arlette Farge se souvient de cette participation aux


Révoltes logiques comme d’une activité bien distincte du militantisme qui est
le sien, par ailleurs, à la même époque : si la revue cherche à rester en lien avec
l’actualité militante, elle n’est plus perçue par sa nouvelle participante comme
un lieu militant.
Serge Cosseron arrive pour sa part d’une tradition militante complètement
différente de celle des fondateurs : il est passé par Pouvoir ouvrier, branche
militante de Socialisme ou barbarie, puis par la Gauche marxiste qui prend sa

20 - Entretien avec Arlette Farge du 2 avril 2010.


21 - Entretien avec Geneviève Fraisse du 20 mai 2010.
La forme du collectif - 59

suite en 1971 ; il se rapproche en 1972 de l’autonomie italienne à travers Yann


Moulier-Boutang et la revue Camarades puis participe aux collectifs autonomes
qui se créent à Paris vers 1976. Dans la première partie de sa carrière militante,
le maoïsme constitue à peine un interlocuteur ; bien qu’opposés aux trots-
kystes, les militants de Pouvoir ouvrier reconnaissent en revanche leur capacité
à élaborer un discours politique structuré, par opposition à « l’absence de dis-
cours » des maos. Si Serge Cosseron connaît la revue depuis ses débuts, et
l’identifie à « un groupe de maos qui travaill[e] avec Foucault », le rapproche-
ment n’a lieu qu’après le numéro spécial consacré aux dix ans de Mai 68, « Les
Lauriers de Mai ». C’est ce numéro, qui propose des analyses extrêmement
violentes de l’institutionnalisation de l’héritage de 68 22, qui semble ouvrir un
dialogue avec la mouvance autonome. Serge Cosseron, alors directeur de publi-
cation de Camarades, propose une rencontre entre le collectif d’un côté et Yann
Moulier-Boutang, Toni Negri et des membres de différents collectifs auto-
nomes de l’autre ; l’article « Visages de l’autonomie » qui paraît dans le
numéro 7 des Révoltes logiques en rend compte. La discussion s’arrête là, mais
Serge Cosseron continue à participer à la revue.
Plusieurs remarques s’imposent ici. La première a trait à l’évolution de la
scène militante dans cette seconde moitié des années 1970 : un possibilité de
dialogue s’ouvre entre des groupes que leur première identification militante
rendait incompatibles ; plus encore, en 1978, la décomposition non seulement
du maoïsme, mais plus généralement d’oppositions militantes qui structuraient
jusque là les rapports interpersonnels permet d’expliquer ce déplacement : le
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lien se fait autour d’une posture de critique radicale des institutions, qui
s’exprime dans « Les lauriers de Mai », et que la revue continue de revendiquer.
La question du nouage du discours politique théorique et de la pratique mili-
tante est rejouée, une fois encore, et produit un déplacement des affinités.
Tandis que le maoïsme avait été une expérience politique, que le fémi-
nisme l’était encore, le rapport à l’autonomie est toutefois plutôt de l’ordre
d’un simple intérêt. Geneviève Fraisse évoque le sentiment d’un mouvement
radical, mais détaché d’un réel mouvement social, et par conséquent impuis-
sant. Serge Cosseron fait la même analyse : les fondateurs des Révoltes logi-
ques « ne considéraient pas que c’était quelque chose de nouveau. C’était
quelque chose qu’ils avaient déjà vécu. (...) Ça correspondait à des choses
qu’ils avaient fait ou pas fait ou pas voulu faire avec la GP 23. » Il y a donc
un intérêt pour ce qui se passe de nouveau sur la scène politique, mais sans
perspective révolutionnaire, en simple position d’observateur. Mais d’un
autre côté, c’est également une prise de distance par rapport au militantisme
qui amène Serge Cosseron à participer aux Révoltes logiques. La diversité et
l’ouverture du collectif sont évoquées parmi les raisons de son intérêt, ainsi
que l’élaboration d’un discours différent, et très éloigné de la « logorrhée

22 - L’article de Jacques et Danielle Rancière, « La légende des philosophes (les intellectuels


et la traversée du gauchisme) » est ainsi jugé si critique de Sartre et de la position des « intel-
lectuels de gauche » que le numéro, initialement prévu pour Les Temps modernes, est refusé.
23 - Entretien avec Serge Cosseron du 21 juillet 2010.
60 - Ariane Revel

militante ». La période correspond en effet pour lui à plusieurs remises en


causes : d’une part, Serge. Cosseron s’éloigne de Yann Moulier-Boutang,
même s’il continue de collaborer de loin à Camarades, de l’autre, il se pose
la question de son statut de « garanti », de salarié, au sein du mouvement
autonome. L’investissement croissant dans le collectif est donc expliqué en
partie par une prise de distance par rapport au groupe de travail autonome
auquel il participait, et presque comme une échappatoire vis-à-vis de la sphère
militante, au sein de laquelle il continue pourtant d’être actif. Les Révoltes
logiques apparaissent comme un lieu plus ouvert intellectuellement, et qui
l’intéresse d’un point de vue théorique.
Sur fond de décomposition du monde militant, et c’est là la seconde
remarque qu’on peut faire, la revue apparaît de plus en plus comme un cercle
intellectuel au sein duquel la question de l’appartenance à un groupe politique
particulier ne se pose pas comme une question cruciale. Le groupe de départ
était d’une sensibilité politique homogène, qui allait de pair avec des question-
nements intellectuels. En 1978, les deux enjeux semblent s’être découplés, et
l’horizon militant des fondateurs semble s’être, à l’exception du féminisme,
effacé : si l’autonomie représente une nouvelle radicalité qu’il est bon d’inter-
roger, si le contact avec l’actualité du militantisme est toujours recherché, le
collectif ne s’attarde pas sur ce type de luttes, et ses intérêts de recherche
mobilisent, en dehors de leur sphère militante, de nouveaux venus.
D’une façon plus générale, 1978 semble marquer la fin d’un long après-68.
« Les Lauriers de Mai » en font le diagnostic ; mais la défaite de la gauche aux
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élections législatives en est, paradoxalement puisque la gauche de gouverne-
ment avait été abondamment critiquée, un autre jalon. Dans une lettre adressée
vraisemblablement à l’ensemble du collectif et conservée dans ses archives du
CRIR par Geneviève Fraisse, Jacques Rancière souligne la difficulté à trouver
une position critique adéquate après la défaite de la gauche aux législatives de
1978. L’argumentaire est le suivant : tant que la gauche de gouvernement sem-
blait promise à la victoire, il était possible et nécessaire de mener une critique
radicale de son institutionnalisation. Mais son échec a rendu cette critique
moins facile, dans la mesure où le maintien de la droite au pouvoir correspond
au maintien de l’atmosphère étouffante qui caractérise le giscardisme. Il n’est
évidemment pas question d’un ralliement aux idées ou aux pratiques de la
gauche parlementaire, mais Jacques Rancière fait le constat que les élections
de 1978 en France, en marquant une régression des grands partis de la gauche
dont on attendait pourtant la victoire, ont constitué une rupture dans la
conjoncture politique nationale, et dans son appréhension par le collectif. En
cela, 1978 clôt réellement la période ouverte par 1968, dans la mesure où cette
date constitue un moment de fermeture, à partir duquel les conséquences poli-
tiques de Mai ne sont plus interprétables de la même façon. Mais elle dissout
surtout certains paramètres du contexte de création du collectif : la signature
du Programme commun et la remontée des partis de la gauche parlementaire,
au détriment des groupes gauchistes, faisaient partie du contexte de fondation
du CRIR. Tout se passe dans ce texte comme si la défaite de la gauche avait
rendu plus difficile de maintenir la position de critique radicale qui était celle
La forme du collectif - 61

des Révoltes logiques. Jacques Rancière met donc en évidence la nécessité, si le


collectif doit continuer, de renouveler les analyses et de retrouver un souffle
perdu.
1981 marquera à son tour un tournant : si l’enjeu de l’élection présidentielle
semble ne pas avoir été un sujet de discussion dans le cadre des réunions du
collectif, mais plutôt dans celui d’échanges privés entre membres, l’arrivée de
la gauche au pouvoir change la donne. D’anciens gauchistes ou sympathisants
arrivent à des postes de décision ; des créations institutionnelles, des postes,
des moyens bénéficient à ceux qui avaient passé la décennie précédente dans
une opposition radicale au pouvoir. Stéphane Douailler résume ainsi la trans-
formation apportée par le changement de majorité :

On ne pensait pas du tout qu’il allait se passer des choses extraordinaires avec ce
pouvoir, on craignait bien tout ce qui est arrivé d’une certaine façon, mais bon
c’était pas grave, on pouvait quand même en profiter, d’une certaine façon, se dire
qu’il y aurait des libertés, des possibilités, qui n’existaient pas. (...) Comme tous les
intellectuels n’en pouvaient plus du pouvoir d’avant, ils étaient malgré tout beau-
coup plus proches de ce pouvoir qui venait, et qui leur faisait des promesses, qui
leur disait : « bon, qu’est-ce que vous voulez ? ». À ce moment là, Michel Serres a
commencé le Corpus de la philosophie en langue française, Derrida, Châtelet et les
autres ont fondé le Collège international de philosophie. Donc on peut dire qu’il y
avait un pouvoir qui disait, au fond : « avant vous étiez dans la militance, dans la
lutte, maintenant on est dans la construction positive, qu’est-ce que vous voulez 24 ? »

Mais ces transformations concernent un autre aspect des Révoltes logiques,


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qui nous ramène au statut de la recherche menée et à la place qu’elle prend
par rapport aux différentes institutions. Il convient alors de questionner à nou-
veau le nœud formé par la recherche et le militantisme, et de se demander
comment la scène de la recherche se transforme entre 1975 et 1985.

Des archives à l’université

Si l’ouverture et les intérêts militants du collectif nous renseignent sur l’évo-


lution du paysage politique de la période, on a vu qu’à travers ces déplacements
se posait la question des rapports entre activité politique et recherche. Au
commencement du collectif, l’activité théorique apparaît, on l’a vu, à la fois
comme un prolongement de l’activité militante sur d’autres terrains et comme
une façon de sortir de la période précédente. Par ailleurs, la manière dont sa
pratique évolue au sein du groupe, à la fois dans ses intérêts et dans ses moda-
lités institutionnelles, jusqu’à la dissolution de cette forme de travail qu’est le
collectif de recherche, nous permet d’observer comment le champ de la
recherche se transforme entre 1975 et 1985. Du point de vue des Révoltes
logiques cette transformation a lieu sur deux plans : d’une part le déplacement
d’une contre-histoire à une critique de la sociologie est le symptôme d’un

24 - Entretien avec Stéphane Douailler du 26 mars 2010.


62 - Ariane Revel

changement d’équilibre au sein des sciences humaines ; d’autre part l’institu-


tionnalisation et le recentrement disciplinaire qui a lieu dans les dernières
années du collectif a des conséquences sur les formes de travail que ses mem-
bres adoptent.
Le texte manifeste de la revue, diffusé à travers son premier prospectus et
repris dans le premier numéro, ancre son projet dans la production d’une autre
histoire, qui ne soit, pour en rester aux grandes lignes, ni celle de la vulgate
marxiste, ni celles des Annales. Le choix du biais historique, et la revendication
d’un travail aux archives en particulier, par un groupe de philosophes de for-
mation est à la fois étonnant et en réalité tout à fait compréhensible dans le
contexte qui est celui de la création de la revue. L’histoire est dans l’après-Mai
68 à la fois un champ disciplinaire constitué, doté d’institutions fortes, et un
domaine investi bien au delà des historiens de métier.
Si la décennie 1965-1975 est faste pour la diffusion des sciences humaines,
la discipline historique, et tout particulièrement l’histoire qui se fait autour de
l’École des Annales, connaît une fortune médiatique et publique particulière-
ment importante – un exemple, parmi d’autres : Montaillou, village occitan
d’Emmanuel Leroy-Ladurie, qui paraît en 1975, est vendu à 300 000 exem-
plaires. Le Nouvel observateur ainsi que la rubrique « Histoire » du Monde
constituent des relais importants de cette production historique. Les années
qui suivent 68 sont par ailleurs le moment d’un débat qui, sans désavouer les
formes institutionnelles de la discipline, porte sur le type d’histoire, et en par-
ticulier d’histoire sociale, qu’il convient désormais d’enseigner et de faire 25 ;
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c’est de ce débat que témoignent par exemple Les Cahiers du Forum-Histoire
de Jean Chesnaux, qui paraissent à partir de 1976. Mais on assiste plus géné-
ralement à une inflexion partielle des domaines d’enquête. François Dosse
relève ainsi dans les nouvelles formes que prend l’histoire des préoccupations
qui correspondent à l’héritage de Mai 68 : l’intérêt pour l’archive brute et pour
la parole des individus, avec des collections comme « Archives », dirigée par
Pierre Nora, dès 1965 chez Julliard puis Gallimard, ou encore « Témoins » au
Seuil, mais aussi l’essor de l’histoire des mentalités, avec un intérêt pour la
culture matérielle. L’histoire des mentalités ferait ainsi écho à un intérêt pour
le peuple, non plus comme sujet du changement politique, mais comme sujet
culturel, au sens large du terme, en parallèle des questionnements contempo-
rains sur les modes de vie, la transformation des conduites, et la « crise du
progrès ». L’histoire sociale renouvelée prend aussi en charge un certain nombre
des objets de l’après-Mai, comme l’histoire des femmes 26.
Dans le même temps, des non-historiens se mettent à utiliser l’histoire :
c’est depuis le début des années 1960 le cas de Michel Foucault, référence
importante pour les Révoltes logiques. Et de nouveau, c’est le lien entre

25 - Cf. Michael Pollak « Signes de crise, signes de changement », in François Bédarida et


Michael Pollak, Mai 68 et les sciences sociales, Cahiers de l’IHTP, no 11, avril 1989, p. 9-20.
26 - François Dosse, « Mai 68 : les effets de l’histoire sur l’histoire », in François Bédarida et
Michael Pollak, Mai 68 et les sciences sociales, op. cit., p. 75-84.
La forme du collectif - 63

recherche et politique qui entretient la proximité : avec Foucault, les liens sont
en effet militants, à travers le GIP auquel a participé Danielle Rancière, et
théoriques ; même si Surveiller et punir est lu de façon critique, l’utilisation
que fait Foucault de l’histoire, et la portée éminemment politique de la généa-
logie des institutions qu’il propose à partir des années 1970, fonctionnent
comme un point de repère pour le collectif.
L’histoire est donc un des lieux majeurs du débat intellectuel, au-delà même
des frontières disciplinaires ; elle est investie d’une portée politique : à travers
la question de la manière dont on fait de l’histoire, c’est la manière dont on
fait l’histoire – et dont il convient d’en rendre compte – qui est centrale. Le
recrutement d’Arlette Farge au sein du collectif – féministe donc, mais aussi
historienne, et à la fois proche des Annales et de Foucault – est donc également
une des marques du fait que l’histoire est considérée comme le domaine de
recherche adéquat pour élaborer une pensée politique qui rende compte des
dynamiques de transformation possible.
La discipline historique opère donc à la fois comme un point d’appel et
comme un repoussoir : le travail du collectif cherche à déterminer un usage de
l’histoire qui permette de rendre compte de la spécificité des révoltes singu-
lières, et il le fait par différence avec les formes d’histoire existantes 27.
Or, dans les dernières années d’existence du collectif, c’est vers la sociologie,
et plus spécifiquement la sociologie bourdieusienne que la critique se tourne.
Le recrutement de Patrick Cingolani en 1980, à l’occasion du travail de DEA
en sociologie qu’il mène sur les marginaux, puis le livre collectif L’Empire du
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sociologue, publié à La Découverte en 1983, montrent cet infléchissement.
L’argument principal est que la sociologie de Bourdieu s’appuie sur l’idée que
les acteurs sont ignorants : le sociologue serait celui qui a le pouvoir de dire
ce que font les individus à leur insu. C’est le point de départ d’une critique de
la position de savoir du sociologue, qui, Jacques Rancière en développera la
thèse dans un livre contemporain de L’Empire du sociologue, Le Philosophe et
ses pauvres, s’arrogerait la position qui était jadis revendiquée par le philosophe
platonicien : celle de révéler le caché. L’analyse de la sociologie de Bourdieu
rejoue d’une certaine manière la critique par Rancière d’Althusser : l’idéologie,
comme instrument théorique, devient le moyen d’une domination du savant
– mais là où elle en faisait le guide de la révolution avec Althusser, elle lui
assure simplement un pouvoir d’assignation sociale des « dominés » avec Bour-
dieu 28. Elle rejoue aussi la critique de l’histoire du temps long, gommant la
possibilité de l’agir singulier au profit des régularités statistiques, qui était au
cœur de la critique des Annales et de celle de l’histoire sociale en général. Au

27 - Le texte du collectif paru dans le numéro 100 du Mouvement social permet de comprendre
les logiques d’opposition qui animent ce travail et le définissent. Collectif Révoltes logiques,
« Deux ou trois choses que l’historien social ne veut pas savoir », Le Mouvement social, no 100,
juillet-septembre 1977, p. 21-30.
28 - Sur ce point, on peut se référer aux analyses de Charlotte Nordmann, Bourdieu/Rancière.
La politique entre sociologie et philosophie, Paris, Éditions Amsterdam, 2006 ; voire en particulier
la section consacrée à la critique de Bourdieu par Jacques Rancière, p. 131-177.
64 - Ariane Revel

début des années 1980, le point de tension semble s’être déplacé. La critique
féconde n’est plus celle de l’histoire mais celle d’une certaine sociologie. Si
l’histoire occupait une place centrale dans les années 1970, c’est certes qu’elle
proposait des outils adéquats ; mais elle était aussi au centre de débats articu-
lant, dans la postérité du marxisme et de la philosophie de l’histoire qui
l’appuie, savoir et politique. Dans les années 1980, c’est la sociologie qui semble
avoir repris ce rôle pour le collectif que nous étudions. C’est dans la discussion
du discours de savoir qu’elle produit qu’une critique politique de la connais-
sance semble désormais possible. Le travail des Révoltes logiques passe par le
démontage de discours savants qui sont analysés comme des discours de maî-
trise : de l’histoire à la sociologie, c’est du langage adéquat pour penser l’éman-
cipation qu’il est question, en regard d’un discours perçu comme dominateur 29.
Il reste que ce travail dans les marges d’un discours constitué ne produit
pas les mêmes effets. Alors que la critique de l’histoire a donné lieu à un travail
sur les archives, la critique de la sociologie ne donne que très peu lieu à des
travaux se réclamant de la sociologie. En effet, entre le début et la fin de la
revue, c’est non seulement le lieu du débat qui change, mais ce sont aussi les
modalités du discours critique qui se transforment.
En 1975, la question des frontières entre activités se pose peu : la limite
entre l’histoire et la philosophie, comme celle qui sépare activité de recherche
et pratique politique, sont assez labiles, même si elles ne sont jamais complè-
tement levées. Non seulement le collectif, bien que formé majoritairement de
philosophes de formation, compte également parmi ses contributeurs des his-
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toriens, des sociologues, et occasionnellement des économistes ou des litté-
raires, mais les recherches publiées n’appartiennent pas à un champ
disciplinaire bien défini 30. Elles sont généralement bâties à partir d’archives,
écrites ou plus rarement orales, tout en se démarquant des canons de la dis-
cipline historique. Elles sont le plus souvent effectuées par des philosophes,
sans jamais aborder de textes de la tradition philosophique. Enfin, elles sont,
toujours, douées d’un enjeu politique puisqu’il s’agit de mettre en évidence
des cas particuliers de subversion, d’émancipation, d’agencements collectifs.
Le début des années 1980 correspond au contraire à un moment d’entrée
dans les institutions et à un recentrement disciplinaire.

29 - Il faudrait s’interroger ici plus avant sur les raisons pour lesquelles l’histoire cesse d’être
la pratique savante privilégiée de ces débats – mais c’est une autre étude, qui nécessiterait une
analyse plus précise tout à la fois des pratiques professionnelles et non professionnelles de
l’histoire, de leurs canaux de diffusion, et de la manière dont l’histoire est convoquée dans des
controverses politiques pendant cette période du début des années 1980.
30 - Parmi les contributeurs, outre les membres du collectif de rédaction déjà mentionnés, on
trouve ainsi des sociologues (Christiane Dufrancatel, Bernard Conein, Patrick Cingolani, Nadja
Ringart), des politistes (Olivier Roy, Daniel Lindenberg), des littéraires (Jean Ruffet), des histo-
riens (Lydia Elhadad, Yves Cohen, Henriette Asséo, Dominique Vanoli, Mohamed Harbi), des
économistes (François Partant), mais aussi des journalistes (Philippe Hoyau), des comédiens
(Georges Bonnaud), et bien sûr des philosophes (Maria Ivens). Leur degré de professionnalisation
et d’inscription disciplinaire est cependant extrêmement variable, et leurs carrières profession-
nelles ultérieures assez diverses, même si une grande partie passe par l’enseignement.
La forme du collectif - 65

En effet, si le travail du collectif prenait sens pendant tout le début de son


existence par rapport au militantisme, dans les dernières années, qui corres-
pondent aux derniers numéros de la revue et aux quatre années qui suivent
son arrêt en 1981, ce travail prend une coloration plus universitaire. Ce nou-
veau cadre se déploie sur plusieurs niveaux. Le premier tient au changement
de statut de la revue. De plus en plus d’universitaires participent aux numéros
– et la tendance se confirmera pour les deux livres signés par le collectif en
1984 et 1985, L’empire du sociologue et Esthétiques du peuple. Si le monde
universitaire avait toujours été un interlocuteur pour le collectif, si des cher-
cheurs de profession y participaient, les Révoltes logiques s’affirmaient à sa
marge. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les controverses
menées au sein de la revue ont lieu sur un terrain plus universitaire ; c’est
notamment le cas de la discussion avec Bourdieu – tandis que la discussion
avec Foucault par exemple se faisait sur un terrain indissociablement théorique
et militant. La revue, qui a gagné une certaine notoriété, se voit proposer
davantage d’articles par des auteurs qui ne participent pas au collectif ; et
celui-ci attire des membres sur la base d’une reconnaissance universitaire 31.
Plusieurs paramètres entrent ici en jeu. Le premier est évidemment l’effri-
tement des sphères militantes ; non plus seulement la nécessité d’en renouveler
le discours mais le sentiment d’une perte de sens d’une lutte générale – qu’on
a vu avec le regard porté par le collectif sur l’autonomie. Serge Cosseron for-
mule ainsi une des raisons de la fin de la revue : « Il n’y avait plus de sollici-
tation extérieure qui permettait de régénérer la discussion. (...) C’est la période
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qui n’interpellait plus la revue et la revue qui n’interpellait plus la période 32. »
Mais cet essoufflement se double d’un changement de rapport aux institutions.
L’arrivée de la gauche au pouvoir se traduit en effet, on l’a dit, par des moyens
de recherche accrus proposés à des groupes qui fonctionnaient auparavant
quasiment sans support institutionnel. Le CRIR se transforme en 1981 en une
unité CNRS, le Groupe d’études sur les représentations du social (GERS), doté
d’un poste d’ingénieur qui profite à Patrick Cingolani, qui achève ses études.
Cette transformation est elle-même possible sur la base de lien préexistants :
c’est Yves Duroux, ancien camarade de Jacques Rancière à l’ENS, proche poli-
tiquement du collectif et qui vient d’entrer dans les instances directrices du
CNRS, qui en propose l’idée 33. De la même manière, dans ce début des années

31 - En 1981, Daniel Lindenberg rentre ainsi dans le collectif de rédaction. Patrice Vermeren,
revenant sur le changement de statut de la revue, analyse cette arrivée comme le symptôme
d’une évolution vers une forme de reconnaissance plus institutionnelle qu’auparavant : « À un
moment, dans le paysage, il y a l’idée que ça peut légitimer quelqu’un de passer un article dans
la revue. Et ce n’était pas le sens du travail. (...) Quand des gens comme Daniel Lindenberg
rentrent, c’est sur des formes d’équivoque, et il y a des désaccords, par exemple entre Linden-
berg et Rancière, ils ne pensent pas la même chose. Je pense que c’est aussi ça que Rancière
ne veut pas continuer, Rancière ne veut pas devenir un mandarin ». Entretien avec Patrice Ver-
meren du 26 mars 2010.
32 - Entretien avec Serge Cosseron du 21 juillet 2010.
33 - Cette unité CNRS durera jusqu’en 1986. En 1987, le GERS devient une équipe d’accueil de
Paris VIII ; les mêmes initiales désignent alors le Groupe Esthétiques Représentations Savoirs,
et la postérité explicite du CRIR est liquidée.
66 - Ariane Revel

1980, beaucoup des philosophes de formation qui enseignaient encore dans le


secondaire, ou travaillaient dans des structures liées à la pédagogie, entrent au
CNRS. Cette entrée est rendue possible tout à la fois par la création de postes,
et par le fait que le recrutement s’ouvre. Le témoignage de Geneviève Fraisse,
qui travaillait depuis 1976 au CNDP, est instructif : elle passe en 1983 l’audition
du CNRS en amenant les travaux menés au sein des Révoltes logiques. Ce geste
apparaît rétrospectivement à la fois comme une prise de risque et comme
problématique du point de vue du statut de ces travaux : presque comme une
trahison de ce qu’a été le travail du collectif, en dehors de l’université.

On avait une audition devant la commission, et j’arrive avec les numéros des Révoltes
logiques, entre autres, et puis j’avais pas mal de publications, à côté, et pour moi,
c’est comme l’histoire de voter au deuxième tour [de l’éléction présidentielle de
1981]. Je me dis : « tu vas rentrer dans l’institution en mettant Les Révoltes logiques
sur la table ». (...) C’est aussi une des grandes, pas trahisons, mais passages à l’acte
de mon existence. Parce que je risque gros de montrer Les Révoltes logiques à ces
gens-là, même s’il y a des copains quand même, il y a Buci-Glucksman, qui jouera
un rôle important pour me faire rentrer, et puis un autre, mais c’est quand même
des vieux... – je risque gros, et je risque gros par rapport à mon unité personnelle,
parce que bien sûr on a fait ça en dehors de l’université. (...) Mais donc quand moi
je mets Les Révoltes logiques sur la table, j’ai l’impression de faire quelque chose
d’extrêmement grave, d’un double point de vue. Du point de vue de la trahison et
du point de vue de la bravade. Et donc c’est ça que ça veut dire Les Révoltes logiques.
On est en 83 34.

Cette attitude, dans son ambiguïté, n’est elle-même possible que parce que
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des « copains » figurent dans la commission, à côté des « vieux » de l’institu-
tion. Les membres du collectif entrent au CNRS parce que le CNRS lui-même
change – mais même si cette entrée se fait dans la continuité des travaux
précédents, elle n’en constitue pas moins une rupture importante en terme de
cadre de recherche.
Surtout, cette période correspond à la dissolution progressive du collectif.
La revue s’arrête à l’été 1981, en partie pour des raisons financières. La forme
« revue », florissante au milieu des années 1970, ne se vend plus aussi bien ;
son éditeur, Solin, qui la soutenait y compris à perte, est contraint d’arrêter.
La Découverte, qui prend le relais, est davantage intéressé par des livres col-
lectifs thématiques, portant sur des enjeux polémiques, que par la publication
de varia au gré des travaux des uns et des autres. Par ailleurs, le passage,
contemporain de l’arrêt de la revue, du CRIR au GERS, est marqué par l’accrois-
sement du nombre de ses membres : d’une quinzaine de membres réguliers
du collectif on arrive à une petite trentaine de chercheurs qui travaillent moins
ensemble. Les réunions semblent s’espacer, et la dimension collective du travail
s’efface pour laisser la place à une activité plus individuelle.
Parallèlement, les membres des Révoltes logiques s’orientent vers d’autres
travaux, et le groupe des philosophes en particulier retourne à des approches

34 - Entretien avec Geneviève Fraisse du 20 mai 2010.


La forme du collectif - 67

plus disciplinaires, même si elles restent ouvertes. La création du Collège inter-


national de philosophie en 1983 en attire une partie importante ; or si ceux-ci
y deviennent directeurs de programme, sur la base de leurs travaux de la
décennie précédente, les textes de la tradition philosophique, et notamment de
la philosophie ancienne, sont plus volontiers retravaillés. Les objets de travail
peuvent rester les mêmes (le peuple, les femmes, etc.), mais les outils se modi-
fient en partie 35. Ce recentrement sur des institutions et des sources philoso-
phiques a pour conséquence une séparation du groupe, majoritaire et
fondateur, entre les philosophes, et les autres. Arlette Farge et Serge Cosseron
ne font ainsi pas partie du groupe qui part vers le CIPh. Pierre Saint-Germain
ne semble pas non plus participer à sa mise en œuvre. Michel Souletie, hormis
une participation ponctuelle au séminaire de Jacques Rancière dans les pre-
mières années, cesse le travail de recherche commencé en 1975, et se tourne
davantage vers l’écriture et la photographie. Si des liens individuels perdurent,
voire si des travaux communs prennent place dans les années qui suivent, le
mode de production des membres s’est transformé radicalement au moment
même où le collectif se dissout définitivement, au milieu des années 1980.

La forme de travail constituée entre le milieu des années 1970 et le milieu


des années 1980 par le collectif apparaît donc comme un effet de conjoncture.
Distincte des groupes militants au sens propre, elle ne perdure que tant qu’une
sphère militante l’alimente et l’interpelle. Horizontale et nécessitant un inves-
tissement en temps conséquent, elle ne continue que tant que le mode de vie
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et de travail de ses membres met la dimension collective au centre de toute
activité. Jouant sur le passage entre disciplines, elle s’épanouit dans un contexte
peu structuré du point de vue institutionnel. Les Révoltes logiques témoignent
ainsi d’un moment de passage : de la conversion de l’après 68 en un travail
qui prolonge l’action politique sur d’autres terrains, à l’épuisement d’un mode
de travail et de relations qui s’y était formé. Il nous semble que c’est ici le
premier bénéfice de cette enquête : mettre au jour les modalités de fonction-
nement de cette forme singulière de travail qu’est, dans cette période, le collectif
de recherche, ses mutations, et les raisons de sa disparition.
Étudier les Révoltes logiques non pas en partant de la production intellec-
tuelle qui a été la leur, mais de la forme de travail collectif qu’elles ont consti-
tuée nous permet ainsi, et c’est le second bénéfice de l’étude, d’éclairer les
conditions de possibilité de cette production intellectuelle, et de sa transfor-
mation. Les partis-pris théoriques et politiques dont elles sont le témoin, la
radicalité qu’elles revendiquent, les interlocuteurs qu’elles interpellent ne peu-
vent se comprendre que dans la double dimension d’un contexte plus général,
politique et intellectuel, et des carrières, militantes et professionnelles, de ses
membres. On se condamne à une compréhension partielle des idées publiées

35 - On peut remarquer que l’évolution excède le seul cas des Révoltes logiques : les cours de
Michel Foucault au Collège de France témoignent également au début des années 1980 d’une
réinjection des textes classiques de la philosophie dans un questionnement qui s’appuyait
jusqu’alors sur des textes non philosophiques.
68 - Ariane Revel

dans la revue si on les lit, trop rapidement, comme une des multiples suites
de 68, ou encore si on en fait une lecture purement philosophique, sans
s’attarder sur les recompositions de rapports au sein de l’extrême-gauche et au
sein de la recherche dont elles émergent. Les Révoltes logiques sont le témoin
d’une pratique intellectuelle, dont l’horizon est resté jusqu’au bout politique,
et ne peuvent se comprendre qu’en tant qu’on étudie l’expérience collective
qu’elles ont constituée.

AUTEUR
Ariane Revel est doctorante à l’Université Paris-Est Créteil. Ses recherches portent sur
les modalités d’écriture de la philosophie politique et sur les rapports entre théorie, lecture
et action politique. Elle a co-dirigé plusieurs ouvrages, parmi lesquels Le travail de la
littérature (PUR, 2012, avec Daniele Lorenzini), Michel Foucault. Éthique et vérité (Vrin,
2013, avec Daniele Lorenzini et Arianna Sforzini) et Foucault(s) (Publications de la Sor-
bonne, 2017, avec Jean-François Braunstein, Daniele Lorenzini, Judith Revel et Arianna
Sforzini).

AUTHOR
Ariane Revel is a PhD student at Paris-Est Créteil University. Her research focuses on
how philosophers write about politics and the relationship between theory, reading and
political action. She has co-edited several books, including Le travail de la littérature (PUR,
2012, with Daniele Lorenzini), Michel Foucault. Éthique et vérité (Vrin, 2013, with Daniele
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Lorenzini and Arianna Sforzini) and Foucault(s) (Publications de la Sorbonne, 2017, with
Jean-François Braunstein, Daniele Lorenzini, Judith Revel and Arianna Sforzini).

RÉSUMÉ
La forme du collectif. Les Révoltes logiques, un cas de recomposition intellectuelle
et militante dans l’après-68
Cet article s’intéresse à une forme de travail intellectuel typique des années 1970, le
collectif de recherche, à travers le cas des Révoltes logiques, collectif formé autour de
Jacques Rancière et Jean Borreil entre 1975 et 1985, et de la revue qui en est issue. En
travaillant à partir des numéros de la revue, mais aussi d’entretiens avec certains anciens
membres du collectif de rédaction et d’archives liées à la vie du groupe, la recherche vise
à montrer la manière dont les conjonctures militante et universitaire, et leur évolution,
permettent de comprendre tout à la fois les trajectoires singulières des membres du
collectif et la manière dont cette forme de travail émerge après 1968, se transforme dans
les années 1970 et le début des années 1980, et finalement s’épuise. Les prises de position
théoriques radicales qui sont celle des Révoltes logiques gagnent alors à être étudiées
dans le cadre d’une histoire sociale des idées politiques qui prend en compte les positions
des acteurs dans les différents champs auxquels ils appartiennent, et les effets de recom-
position, tant sur le plan intellectuel que sur le plan militant, dont les recherches menées
au sein du collectif sont tributaires.
La forme du collectif - 69

ABSTRACT
Working as a Collective. Les Révoltes logiques: a Case of Intellectual and Militant
Recomposition After 68
This article investigates a form of intellectual work typical of the 1970s, the “research
collective”, studying the case of “Les Révoltes logiques”, a collective rallied around the
philosophers Jacques Rancière and Jean Borreil between 1975 and 1985, and the journal
that stemmed from it. Based on the content of the journal, on interviews with former
members of the collective, and archives related to the life of the group, this research aims
to show how changing militant and academic conjunctures make it possible to understand
the singular trajectories of the contributors, on the one hand, and, on the other, how this
form of work emerged after 1968, transformed during the 1970s and at the beginning of
the 1980s, and ended finally exhausted. The radical theoretical positions assumed by the
collective deserve therefore to be studied in terms of a social history of political ideas,
which takes into account the positions of the actors in the different fields they belonged
to, as well as the effects of the militant and intellectual recomposition on which the
research carried out within the group depended.
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