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Paradoxe _ - - - - - - Paradoxe ...

GILLES DELEUZE
DEUX RÉGIMES DE FOUS GlUES DELEUZE

« Le vieux fascisme si actuel et puissant qu'il soit dans


beaucoup de pays n'e t pas le nouveau problème actuel. On
nous prépare d'autres fascismes. Tout un néo-fascisme ~

s'installe par rapport auquel l'ancien fascisme fait figure de


folklore (...). Au lieu d'être une politique et une économie de DEUX REGIMES
guerre, le néo-fa cisme est une entente mondiale pour la
sécurité, pour la gestion d'une « paix» non moins terrible,
avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de
DE FOUS
toutes les petites angoi es qui font de nous autant de micro- n:xn:s ET ENTRETIENS 1975-1995
fascistes chargés d'étouffer chaque chose, chaque visage,
chaque parole un peu forte, dans a rue, on quartier, sa salle ÉIHTION PRÉPARÉE PAR DAVID LAPOUJADE
de cinéma. »
Gilles Deleuze février 1977.

Du même auteur, chez le même éditeur


L'ILE D ERTE
Textes et entretiens 195.3-1974

AUX ÉDITIONS DE La Central: Madrid (24)

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7, rue Bernard·Palissy, 7
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PR{:SENTATJON DE SACIlER-MASOCJl, 1967
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SPINOZA ET LE PROBLÈME DE L'EXPRESSION, 1968

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LOGIQUE DU SENS, 1969

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L'ANTI-CEDIPE (avec Félix Guattari), 1972
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RHIZOME (avec Félix Guattari), 1976 (repris dans Mille plateaux)

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SUPERPOSITIONS (avec Carmelo Bene), 1979
DE FOUS
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MILLE PLATEAUX (avec Félix Guattari), 1980


SPINOZA - PHILOSOPHIE PRATIQUE, 1981
CINÉMA 1 - L'IMAGE MOUVEMENT, 1983
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CINÉMA 2 - L'IMAGE-TEMPS, 1985


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Textes et entretiens

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PÉRICÜ:S ET VERDI. La philosophie de François Châtelet, 1988
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LE PLI. Leibniz et le baroque, 1988

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POURPARLERS, 1990
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QlfEST-CE QUE LA PHILOSOPHIE? (avec Félix Guattari), 1991


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L'EpUISÉ (in Samuel Beckett, Quad) , 1992
CRITIQUE ET CLINIQUE, 1993
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édition préparée par David Lapoujade

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L'ÎLE DÉSERTE ET AUTRES TEXTES. Textes et entretiens 1953-1974


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(édition préparée par David Lapoujade), 2002


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EMPIRISME ET SUBJECTIVITÉ, 1953


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NIETZSCHE ET LA pFIILOSOpHIE, 1962


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LA PHILOSOPHIE DE KANT, 1963
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PROUST ET LES SIGNES, 1964 - éd. augmentée, 1970


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NIETZSCHE, 1965
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LE BERGSONISME, 1966
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Aux É'ditions Flammarion


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DIALOGUES (en collaboration avec Claire Parnet),


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Aux Éditions du Seuil


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FRA:'>.1CIS BACON: LOGIQUE DE LA SENSATION, (981), 2002


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PRÉSENTATION

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Ce second volume fait suite à LJÎle déserte et autres textes.

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Il regroupe l'ensemble des textes rédigés entre 1975 à 1995.
La plupart d'entre eux suivent le double rythme de l'actualité

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(les terrorismes italien et allemand, la question palestinienne,
le pacifisme, etc.) et de la parution des ouvrages (Mille Pla-

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teaux, LJImage-mouvement et LJimage-temps, Qu est-ce que la

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philosophie ?, etc.). Ce recueil comprend des conférences, des

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préfaces, des articles, des entretiens, publiés tantôt en France,

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tantôt à l'étranger.

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Comme pour le premier volume, nous n'avons pas voulu

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imposer un parti pris au sens ou à l'orientation des textes, si
bien que nous avons adopté un ordre de présentation stric-
tement chronologique. Il ne s'agit pas de reconstituer un

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quelconque livre « de» Deleuze ou dont Deleuze aurait eu

*i*figÉiE
le projet. Ce recueil vise à rendre disponible des textes sou-

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vent peu accessibles, dispersés dans des revues, des quoti-

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diens, des ouvrages collectifs, des publications à l'étranger,
etc.

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Conformément aux exigences formulées par Deleuze, on ne

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trouvera ici aucune publication posthume, ni aucun inédit.

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Toutefois, ce recueil comporte un nombre important de textes
connus des lecteurs anglo-saxons, italiens ou japonais, mais

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inconnus du lecteur français. À l'exception des textes n° 5

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© 20m by LES f~DITI()NS DE MINUIT

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(<< Note pour l'édition italienne de Logique du sens ») et 20


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7, rue Bernard- Palissy, 75006 Paris


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(<< Lettre ouverte aux juges de Negri »), nous disposions cha-
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que fois des textes originaux français dont Deleuze avait


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En application de la loi du Il Illars 1957, il est interdit de reproduire


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conservé une copie dactylographiée ou manuscrite 1. C'est évi-


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intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l'éditeur


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ou du Centre français d'exploitation du droit de copie,


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20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris


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1. Pour le texte n° 39 (<< Foucault et les prisons »), nous avons retranscrit l'entre-

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PRÉSENTATION

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demment cette version qui est présentée. Nous indiquons

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conservé certaines caractéristiques propres à son écriture


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cependant en note la date de parution de l'édition américaine, (ponctuation, usage des majuscules, etc.).
japonaise, anglaise ou italienne.

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Pour l'essentiel, nous avons adopté les mêmes principes que Pour ne pas alourdir le texte de notes, nous nous sommes

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pour le premier volume. On se permet d'en rappeler certains bornés à donner quelques indications avant chaque texte
ici. Ne figurent pas dans le présent recueil : quand elles pouvaient éclairer les circonstances de sa rédaction

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ou d'une collaboration. Faute de précision, nous avons parfois
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- les textes pour lesquels Deleuze n'avait pas donné son
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accord; donné un titre à des articles qui n'en avaient pas, en le spéci-
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- les cours sous quelque forme que ce soit (qu'ils aient été fiant chaque fois. Nous avons également complété certaines

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références, parfois imprécises, fourni par Deleuze. Les notes
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publiés d'après des retranscriptions de matériaux sonores ou


audiovisuels, ou résumés par Deleuze lui-même) ; de l'éditeur sont appelées par des lettres.

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On trouvera, en fin de volume, une bibliographie complète

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- les articles que Deleuze a repris dans ses autres livres
des articles de la période 1975-1998, ainsi qu'un index des
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(dont une grande partie a été reprise dans Pourparlers et Cri-


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noms.

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tique et Clinique). Les modifications apportées ne justifiaient
pas la réédition de l'article sous sa forme originale;
Je tiens avant tout à remercier profondément Fanny Deleuze

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- les extraits de textes (passages de lettres, retranscriptions
de paroles, mots de remerciements, etc.) ;
áI íát pour l'aide qu'elle m'a apportée et la confiance qu'elle m'a
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témoignée tout au long de ce travail. Sans elle, il est évident
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- les textes collectifs (pétitions, questionnaires, communi-


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que ce recueil n'aurait pu voir le jour. Je veux aussi remercier

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qués, etc.) ;
Emilie et Julien Deleuze pour leurs encouragements et leur
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ÉjÉg$iEÉE
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- les correspondances (à l'exception notable de certaines

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soutien.
lettres dont Deleuze avait accepté la parution, ainsi le texte

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Ensuite, je tiens à remercier Jean-Paul Manganaro, Giorgio

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n° 55 (<< Lettre-préface à Jean-Clet Martin »), ou de lettres du Passerone, Jean-Pierre Bamberger et Elias Sanbar pour leur
texte n° 47 (<< Correspondance avec Dionys Mascolo ») dont aide précieuse et leur soutien amical; Daniel Defert pour ses
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Fanny Deleuze a accepté la publication). conseils ainsi que Toni Negri et Claire Parnet pour leurs éclair-
À la différence du premier volume, nous n'avons pas tou-

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cissements. Que soient également remerciés Paul Rabinow,
jours suivi les dates de parution car elles présentaient parfois
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Raymond Bellour, François Aubral, Kunichii Uno, Jun Fujita

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un écart trop important avec les dates de rédaction. Ainsi un

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lii€?3ffÉ,

et Philippe Artières, responsable du Centre Michel-Foucault,


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texte pouvait annoncer le projet de Qu est-ce que la philoso- pour leurs contributions.
phie? bien après que l'ouvrage fut paru. Aussi, pour éviter

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Enfin, ce recueil doit beaucoup à l'indispensable travail

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ces confusions, nous avons pris le parti, chaque fois que cela bibliographique conduit par Timothy S. Murphy. Je tiens à le
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était possible, de suivre l'ordre de rédaction, grandement aidé remercier pour son aide importante.
en cela par le fait que la plupart des textes manuscrits ou
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dactylographiés de Deleuze était datée avec précision. Si l'on David Lapoujade


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veut suivre l'ordre de publication, on peut se reporter à la


bibliographie complète des articles de la période en fin de
volume.
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Nous avons chaque fois reproduit le texte dans sa version


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initiale, en y apportant les corrections d'usage. Dans la mesure


où Deleuze rédigeait la plupart de ses entretiens, nous avons
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1. Nous demandons aujourd'hui non pas quelle est la nature

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du pouvoir, mais plutôt, comme Foucault, comment il
s'exerce, en quel lieu il se forme, et pourquoi il y en a partout.

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Commençons par un tout petit exemple, le montreur de

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marionnettes. Il a un certain pouvoir d'agir sur les marionnet-

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tes et qui s'exerce sur les enfants. Kleist a écrit là-dessus un

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texte admirable a. On pourrait dire qu'il y a trois lignes. Le
montreur de marionnettes n'agit pas suivant des mouvements

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qui représenteraient déjà les figures à obtenir. Il fait mouvoir

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sa marionnette suivant une ligne verticale où se déplace le
centre de gravité, ou plutôt de légèreté de la marionnette. C'est

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une ligne parfaitement abstraite, non figurative, et pas plus

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symbolique que figurative. Elle est mutante, parce qu'elle

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comporte autant de singularités que de positions d'arrêt qui
ne découpent pourtant pas la ligne. Il n'y a jamais de rapport

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binaire, ni de relations biunivoques entre cette ligne verticale


abstraite, mais d'autant plus réelle, et les mouvements concrets

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de la marionnette.

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En second lieu, il y a des mouvements, d'un tout autre type:

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courbes, sensibles, représentatifs, un bras qui s'arrondit, une

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tête qui se penche. Cette ligne n'est plus marquée de singula-

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rités mais plutôt de segments très souples - un geste, puis un


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autre geste. Enfin troisième ligne, d'une segmentarité beau-

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sous la direction d'Armando Verdiglione. L'intervention de Deleuze succède direc-

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logies asignifiantes ». Les discussions, où Deleuze intervient à peine, qui suivent

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entre elles deux. Mais le pouvoir du montreur de marionnettes,

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devenir quelque chose qui n'est pas plus réjouissant, soit

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guerre limitée, soit guerre totale, etc. (deuxième ligne, cette

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fois segmentarisable). Et ces guerres prennent telle ou telle

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lignes de segmentarité.
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Un banquier, le pouvoir bancaire dans le capitalisme, c'est qui les mènent et leur imposent leurs buts et leurs limites

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&ée - EiE
un peu la même chose. Il est bien connu qu'il y a deux formes
Ef;gsE

(troisième ligne segmentarisée). Là encore, ce qu'on appelle

Hss*¡g;::si r igtEigÉ
de l'argent mais on les situe parfois mal. Il y a l'argent comme
Eqsig{;É+
pouvoir de la guerre est dans la conversion de ces lignes.

EsE$t3É;FÉ
structure de financement, ou même création et destruction

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Il faudrait multiplier les exemples. Les trois lignes n'ont pas

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Éiáü
monétaires : quantité non réalisable, ligne abstraite ou la même marche, ni les mêmes vitesses, ni les mêmes territo-

Eg$t

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tÉEt
mutante, avec ses singularités. Et puis une seconde ligne tout rialités, ni les mêmes déterritorialisations. Un des buts princi-
lEt
à fait différente, concrète, faite de courbes sensibles : l'argent paux de la schizo-analyse serait de chercher en chacun de nous

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comme moyen de paiement, segmentarisable, affecté à des

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quelles lignes le traversent qui sont celles du désir lui-même:
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salaires, profit, intérêt, etc. Et cet argent comme moyen de

ÉF€fi lignes non figuratives abstraites, de fuite, ou de déterritoriali-


iEI:iÉÉÉÉá
paiement va impliquer à son tour une troisième ligne segmen-
Ee+*€ sation; lignes de segmentarités, souples ou dures, dans les-

Fit
tarisée, l'ensemble des biens produits à une époque donnée, quelles il s'empêtre ou se meut sous l'horizon de sa ligne
d'équipement et de consommation (études de Bernard
It¡*|t[[¡

abstraite; et comment se font les conversions d'une ligne aux

;tÉgel
:

Schmitt, Suzanne de Brunhoff b, etc.). Le pouvoir bancaire est autres.


!Ef[ T*€tÉsáÉ

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au niveau de conversion entre la ligne abstraite, structure de 2. Guattari est en train de tracer un tableau de régimes sémio-

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financement, et les lignes concrètes, moyens de paiement-biens tiques; je voudrais donner un exemple qui peut être qualifié

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produits. La conversion s'opère au niveau des banques cen-

;
aussi bien de pathologique que d'historique. Un cas important
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trales, l'étalon or, le rôle actuel du dollar, etc. de deux régimes de signes s'est présenté dans la psychiatrie à

5
Encore un exemple. Clausewitz parle d'une espèce de flux la fin du XIXe siècle, mais aussi bien déborde la psychiatrie
p.f.gtryüi

Él
qu'il appelle guerre absolue, qui n'aurait jamais existé à l'état

íiiEjit
pour concerner toute la sémiotique. On conçoit un premier

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pur, mais qui n'en traverserait pas moins l'histoire, indécom- régime de signes qui fonctionne de manière très complexe

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posable, singulier, mutant, abstrait c. Peut-être, en fait, ce flux
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mais facile à comprendre : un signe renvoie à d'autres signes,

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de guerre a existé, comme l'invention propre des nomades, ces autres à d'autres, à l'infini (irradiation, circularité toujours
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machine guerrière indépendante des Etats. En effet, c'est frap- en extension). Quelqu'un sort dans la rue, il trouve que son

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pant que les grands Etats, les grands appareils despotiques concierge le regarde d'un air méchant, il glisse, un petit enfant

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semblent ne pas avoir instauré leur pouvoir sur une machine lui tire la langue, etc. Finalement, c'est la même chose de dire

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de guerre, mais plutôt sur la bureaucratie et la police. La


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que chaque signe est doublement articulé, qu'un signe renvoie

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machine de guerre, c'est toujours quelque chose qui vient du

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toujours à un autre signe indéfiniment et que l'ensemble sup-

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dehors et d'origine nomade: grande ligne abstraite de muta- posé infini des signes renvoie lui-même à un signifiant majeur. [$íg
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Tel est le régime paranoïaque du signe, mais on pourrait l'appe-

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b. Bernard Schmitt, Monnaie, salaireJ" et profit.f, Paris, PUF, 1966. Suzanne de
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Brunhoff, L'Offre de monnaie (critique d'un concept), Paris, Maspero, 1971 et La


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Et puis il y a un régime tout à fait différent. Cette fois, un


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Monnaie chez Marx, Paris, Ed. Sociales, 1973.


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c. De la guerre, Paris, Editions de Minuit, 1955, livre VIII, chapitre II. signe ou un petit groupe, un petit paquet de signes, se met à
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14 DEUX RÉGIMES DE FOUS DEUX RÉGIMES DE FOUS 15

filer, à suivre une ligne. Il n'y a plus du tout formation d'une signifié: prêtres, bureaucrates, messagers, etc. C'est le couple
vaste formation circulaire en extension perpétuelle, mais d'un de la signifiance et de l'interprétation. Enfin il y a encore autre
réseau linéaire. Au lieu de signes qui se renvoient les uns aux chose : il faut encore qu'il y ait des sujets qui reçoivent le
autres, il y a un signe qui renvoie à un sujet : le délire se message, écoutent l'interprétation, obéissent à la corvée
construit de façon localisée, c'est un délire d'action plutôt que - comme dit Kafka, cf. La Muraille de Chine) le Message de
d'idée, une ligne doit être menée jusqu'au bout avant qu'on "?-l tEmpereur e. Et on dirait chaque fois que, arrivé à sa limite,
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entame une autre ligne (le délire procédurier, ce que les Alle- le signifié redonne de la signifiance, permettant toujours au
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Il se peut qu'une des grandes raisons de la crise de la psy- ne fonctionne pas. Et pourtant il y a toujours un côté par
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chiatrie ait été ce croisement entre ce régime de signes tout à lequel ça se fuit et ça se défait. Le messager, on ne sait jamais

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fait différents. L'homme du délire paranoïaque, on peut tou- s'il va arriver. Et plus on s'approche de la périphérie du sys-
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jours l'enfermer, il présente tous les signes de la folie, mais ggigiIgtiÍt tème, plus les sujets se trouvent pris dans une espèce de ten-
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d'une autre façon, il n'est pas du tout fou, son raisonnement tation : ou bien se soumettre aux signifiants, obéir aux ordres
est impeccable. L'homme du désir passionnel ne présente du bureaucrate et suivre l'interprétation du grand prêtre - ou
aucun signe de folie, sauf sur tel ou tel point difficilement bien être entraîné ailleurs, au-delà, vecteur fou, tangente de
T E ;¡ ; - g ! F
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décelable, et pourtant il est fou, sa folie se manifeste en brus- déterritorialisation - suivre une ligne de fuite, se mettre à
ques passages à l'acte (par exemple, l'assassinat). Là encore, nomadiser, émettre ce que Guattari tout à l'heure appelait des
üjÉt=

9 ;q; ig¡EEs ¡re3E+ Eie


Foucault a profondément défini cette différence et cette particules a-signifiantes. Soit un exemple tardif comme celui
complémentarité des deux cas. Je les cite pour donner une de l'empire romain: les Germains sont bien pris dans la double
idée de la pluralité des sémiotiques, c'est-à-dire des ensembles tentation de s'enfoncer dans l'empire, de s'y intégrer - mais
É*É;'$?fEÉEiá
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où les signes n'ont ni le même régime ni le même fonctionne- aussi pressés par les Huns qui forment une ligne de fuite
ment. nomade, une machine de guerre nouveau genre, marginale et
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3. Il importe peu qu'un régime de signes reçoive un nom non intégrable.


siFÉ!*É*Eig;
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clinique ou historique. Non pas que ce soit la même chose, Nous considérons un tout autre régime de signes, le capi-
mais les régimes de signes traversent des « stratifications» très talisme. Lui aussi a l'air de fonctionner très bien, il n'y a pas
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différentes. Je parlais tout à l'heure du régime paranoïaque et de raisons pour que ça ne marche pas. Il correspondrait plutôt
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du régime passionnel en termes cliniques. Parlons maintenant à ce qu'on appelait tout à l'heure délire passionnel. Contrai-
des formations sociales. Il ne s'agit pas de dire que les empe- rement à ce qui se passe dans les formations impériales para-
reurs sont des paranoïaques, pas plus que l'inverse. Mais dans noïaques, de petits paquets de signes, de gros paquets de signes
q
r$9t

les grandes formations impériales, archaïques, ou même anti- se mettent à suivre des lignes, et sur ces lignes toutes sortes
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Si :en sÉ

ques, il yale grand signifiant comme signifiant du despote; de choses arrivent : mouvement du capital-argent; érection
et là-dessous, le réseau infini des signes qui se renvoient les des sujets en agents du capital et du travail; distribution iné-
uns aux autres. Mais il faut aussi toutes sortes de catégories gale de biens et moyens de paiement à ces agents. On explique
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de gens spécialisés qui ont pour tâche de répandre ces signes, au sujet que plus il obéit, plus il commande, puisqu'il n'obéit
de dire ce qu'ils veulent dire, de les interpréter, d'en fixer le qu'à lui-même. Il y aura perpétuellement rabattement du sujet
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É=

d. In Œuvres psychiatriques, Paris, rééd. PUF, 1942, [rééd., Paris, Frénésie, c. In La Muraille de Chine, Paris, Gallimard, 1950, coll. « Du monde entier »,
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1987),2 vol. p. 110-115.


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16 DEUX RÉGIMES DE FOUS

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de commandement sur le sujet d'obéissance au nom de la loi

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du capital. Et sans doute ce système de signes est très différent

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du système impérial: il a même l'avantage d'en colmater les


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brèches, en ramenant toujours vers le centre le sujet périphé-

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rique et en stoppant le nomadisme. Par exemple, dans l'his-
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perpétuellement au signe, au stade de la subjectivité comme
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délire proprement passionnel qui rabattait toujours le sujet sur

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le sujet. Et pourtant là encore, mieux ça fonctionne, mieux


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aussi ça fuit par tous les bouts. Les lignes de subjectivation
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du capital-argent ne cessent d'émettre des embranchements,


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des obliques, des transversales, des subjectivités marginales, Les deux pôles de la schizophrénie

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des lignes de territorialisation qui menacent leurs plans. Un


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nomadisme interne, un nouveau type de flux déterritorialisés, Les machines-organes

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de particules a-signifiantes viennent compromettre tel détail, Et


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et l'ensemble lui-même. Affaire de Watergate, inflation mon-

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Le thème de la machine, ce n'est pas que le schizophrène
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diale. se vive comme une machine, globalement. Mais il se vit tra-
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versé de machines, dans des machines et des machines en lui,

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ou bien adjacent à des machines. Ce ne sont pas ses organes

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qui sont des machines qualifiées. Mais ses organes ne fonc-
tionnent qu'à titre d'éléments quelconques de machines, de

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pièces en connexion avec d'autres pièces extérieures (un arbre,

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une étoile, une ampoule, un moteur). Les organes connectés

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à des sources, branchés sur des flux entrent eux-mêmes dans

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des machines complexes. Il ne s'agit pas de mécanisme, mais
de toute une machinerie très disparate. Avec le schizophrène,


l'inconscient apparaît pour ce qu'il est : une usine. Bruno

Ét


Bettelheim fait le tableau du petit Joey, l'enfant-machine qui

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ne vit, ne mange, ne défèque, ne respire ou ne dort qu'en se


branchant sur des moteurs, des carburateurs, des volants, des

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lampes et des circuits réels, factices ou même imaginaires: « Il

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devait établir ces raccordements électriques imaginaires avant
iEÉ
de pouvoir manger, car seul le courant faisait fonctionner son

il
appareil digestif. Il exécutait ce rituel avec une telle dextérité

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qu'on devait regarder à deux fois pour s'assurer qu'il n'y avait
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,', Encyclopœdia Universalis, vol. 14, Paris, Encyclopœdia Universalis, 1975,
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p. 692-694. Les références ont été renvoyées en note et complétées.
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ni fil ni prise... » 1. Même la promenade ou le voyage schizo-

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;gÉ*: Telles les séquences des personnages de Beckett : cailloux-

:.,
phrénique forme un circuit le long duquel le schizophrène ne

i
t poche-bouche; une chaussure-un fourneau de pipe-un petit

*
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cesse de fuir, suivant des lignes machiniques. Même les énon-
É€* paquet mou non déterminé-un couvercle de timbre de bicy-

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n
cés du schizophrène apparaissent, non plus comme des combi-

;i;?¡t;íiÉgJiBáEtÉ
clette-une moitié de béquille. Une machine infernale se pré-

É
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naisons de signes, mais comme le produit d'agencements de
uEr E € , 9 ü ü , * i . g S

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pare. Un film de W.C. Fields présente le héros en train d'exé-

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1€Ps;r j "€; €s f t l g t + fg; E


machines. Connect-I-Cut! crie le petit Joey. Louis Wolfson
cuter une recette de cuisine d'après une émission de

H
i¡{n í sfls?ti:sEii
explique la machine à langage qu'il a inventée (un doigt dans
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gíxígjgl;eg;
gymnastique : court-circuit entre deux machines, établisse-

¡3i* !gg
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;;*

rۃ= "s
une oreille, un écouteur-radio dans l'autre, un livre étranger
l:sEe-
ment d'une liaison non localisable entre éléments qui vont

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i
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aE?E
dans la main, des grognements dans la gorge, etc.) pour fuir

:;[tÉ j r € ;ú: ü¡1€É€+iH


EE€
*il;FEnt:É€tE,iu$Ér{É=É
EÉü

animer une machine explosive, une fuite généralisée, non-sens

s
i[ ;E+f
:
et faire fuir la langue maternelle anglaise, et pouvoir traduire
proprement schizophrénique.

3
chaque phrase en un mélange de sons et de mots qui lui
t+;

* H E '-H; i €$ t ; ; g Eg* *ü +u ;Eá


ressemblent, mais empruntés à toutes sortes de langues étran- E
E EÉt$
H€

Le corps sans organes

*
gères à la fois.

,ilE
r
;É!

A3*€
Le caractère spécial des machines schizophréniques vient
E#,
gjits{
i?$E+gÉit

; [ j ü ai É
*

,+:#€l3i¡
Mais, dans la description nécessaire de la schizophrénie, il

:
5 T H ó E K = . H t s , 'U9 : H

8 Í ;3 l?4":#
de ce qu'elles mettent en jeu des éléments tout à fait disparates,
E{
y a autre chose que les machines-organes avec leurs sources et

s
iÉiéEgíEE

i ; g t * 3 Hi ;; ig E3+gí;á *i E
étrangers les uns aux autres. Ce sont des machines-agrégats.
Et pourtant elles fonctionnent. Mais justement leur fonction É*:E leurs flux, leurs vrombissements, leurs détraquements. Il y a
13ggE
EE

l'autre thème, celui d'un corps sans organes, qui serait privé

1.1i
est de faire fuir quelque chose et quelqu'un. On ne peut même
E[HjÉrs d'organes, yeux bouchés, narines pincées, anus fermé, estomac

asEi$*.'eT:
pas dire que la machine schizophrénique est faite de pièces et
*H

ulcéré, larynx mangé, « pas de bouche, pas de langue, pas de


EH*HE3*Hl:#€i
d'éléments venus de différentes machines préexistantes. A la
q€ÉÉit€ÉÉÉ

É1É
dents, pas de larynx, pas d' œsophage, pas d'estomac, pas de
ÉÉÉ:it

l r; E - sE=
limite, le schizophrène fait une machine fonctionnelle avec des
éléments derniers, qui n'ont plus rien à voir avec leur contexte, ventre, pas d'anus» 3 : rien qu'un corps plein comme une
liÍ
i

molécule géante ou un œuf indifférencié. On a souvent décrit

f ; É g * Éüi E

iéegEHjFIff3
et qui vont entrer en rapport les uns avec les autres à force de

2g+
:
f rt;gEEEt E

cette stupeur catatonique où toutes les machines semblent

irl*i€itt3sraE
d ' : - . Q -nc € E : Z i E ' ¡ - r ' i
ne pas avoir de rapport : comme si la distinction réelle, la

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¡t
SüHügÉJ

arrêtées, et où le schizophrène se fige dans de longues attitudes

gÉllÉE
iE

disparité des différentes pièces devenait une raison pour les


iEÍifiEÉ3

rigides qu'il peut conserver des jours ou des années. Et ce ne

HqE: € É2 ¿ É
mettre ensemble, les faire fonctionner ensemble, conformé-
3?t
l

sont pas seulement les périodes de temps qui distinguent les

íü€
ment à ce que les chimistes appellent des liaisons non locali-
E
E#I
!fl€;,E

poussées dites processuelles et les moments de catatonie, c'est

qE Ee b ñ € ; e ú
rIEEÉ

sables. Le psychanalyste Serge Leclaire dit qu'on n'a pas atteint

É
ù chaque instant qu'une lutte semble se produire entre le fonc-

€i 9g E tÉ: t;

[
les éléments ultimes de l'inconscient tant qu'on n'a pas ren-
g;+
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tionnement exacerbé des machines et la stase catatonique du

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HÉ,i¡Et
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j j?EÉé;!E
contré de pures singularités, soudées ou collées ensemble
1gl!It*

corps sans organes, comme entre deux pôles de la schizophré-

Eif
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« précisément par l'absence de lien », termes disparates irré-
usEif
f i i Íf i* =
? €E' s ¡

ductibles qui ne sont joints que par une liaison non localisable nie : l'angoisse spécifiquement schizophrénique traduit tous
'$t

i; $E€
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I~s aspects. de cette lutte. Toujours une excitation, une impul-


gÉ*$
s

comme « force même du désir» 2. Ce qui implique une remise

lii;
sIon. se glIssent au sein de la stupeur catatonique, toujours
i*E

en question de tous les présupposés psychanalytiques sur


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A;E

aUSSI de la stupeur et des stases rigides dans le fourmillement

HH '
€i :l + É s
l'association des idées, les relations et les structures. Tel est
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des machines, comme si le corps sans organes n'avait jamais
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l'inconscient schizophrénique: celui des derniers éléments qui


fini de se rabattre sur les connexions machiniques, comme si

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1. La Forteresse vide, Paris, Gallimard, 1969, coll. «Connaissance de l'incons-


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cient », p. 304.
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2. Serge Leclaire, «La Réalité du désir» in Sexualité humaine, Paris, Aubier,


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3. Antonin Artaud, in 84, n 5-6, 1948.


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1970.
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21

fr*tÉcÉÉ*Ei
SCHIZOPHRÉNIE ET SOCIÉTÉ

aqgffiffiruffiffiffiffiÉ
DEUX RÉGIMES DE FOUS
20

ÉÉt
;fÉgÉ¡?É;g
gfiles explosions d'organes-machines n'avaient jamais fini de se organes) ne sont jamais séparés, mais engendrent à eux deux
des formes où tantôt la répulsion l'emporte, tantôt l'attraction:
produire sur le corps sans organes.
On ne croira pas toutefois que le véritable ennemi du corps forme paranoïde, et forme miraculante ou fantastique de la
schizophrénie. Si l'on considère le corps sans organes comme

igrgɀɡiE
sans organes soit les organes eux-mêmes. L'ennemi, c'est
*fft#lgi:;ffiEÉtÉff
un,~uf~plein, il faut,dire que, sous l'organisation qu'il prendra,
l'organisme, c'est-à-dire l'organisation qui impose aux organes
un régime de totalisation, de collaboration, de synergie, d'inté- qu il .developpera, 1 œuf ne se présente pas comme un milieu
indifférenci~ : il est traversé d'axes et de gradients, de pôles
gration, d'inhibition et de disjonction. En ce sens, oui, les
organes sont bien l'ennemi du corps sans organes qui exerce et de potentlels, de seuils et de zones destinées à produire plus
sur eux une action répulsive et dénonce en eux des appareils tard telle ou telle partie organique, mais dont le seul agence-
ment est pour le moment intensif. Comme si l'œuf était par-

'=g+EÉgÉÉÉ
de persécution. Mais aussi bien, le corps sans organes attire
couru d'un flux d'intensité variable. C'est bien en ce sens que

i,áffÉiiitiÉitiEg
les organes, se les approprie et les fait fonctionner dans un
~e ~or~s san~ o~ganes ignore et répudie l'organisme, c'est-

$€,iiEÉiÉ+r€i
autre régime que celui de l'organisme, dans des conditions où
chaque organe est d'autant plus tout le corps qu'il s'exerce a-due 1organisatlon des organes en extension, mais forme une
matri~e ~ntensive qui s'approprie tous les organes en intensité.

pE
pour lui-même et inclut les fonctions des autres. Les organes
alors sont comme «miraculés» par le corps sans organes, ()n dIraIt que les proportions d'attraction et de répulsion sur
le, ~ corp.s san~ organes schizophréniques produisent autant

;É:
suivant ce régime machinique qui ne se confond ni avec des
mécanismes organiques ni avec l'organisation de l'organisme. d e~ats Int~n.sIfs par lesquels passe le schizophrène. Le voyage
Exemple: la bouche-anus-poumon de l'anorexique. Ou cer- SChIzophrenIque peut être immobile; et, même en mouve-
ment, il se fait sur le corps sans organes, en intensité. Le corps

it
a*
tains états schizoïdes provoqués par la drogue, tels que Wil-
sans organes est l'intensité égale à zéro, enveloppée dans toute

i€Esili]ÉIÉ
liam Burroughs les décrit en fonction d'un corps sans orga-
!)rodu~t~ion de quantités intensives, et à partir de laquelle ces

íE
nes : « L'organisme humain est d'une inefficacité scandaleuse.
lI1~en,sltes so~t effectivement produites comme ce qui va rem-

ÉffEgEiE
Au lieu d'une bouche et d'un anus qui risquent tous deux de
pltr l espace a tel ou tel degré. Les machines-organes sont donc

E
se détraquer, pourquoi n'aurait-on pas un seul orifice poly-
comme les puissances directes du corps sans organes. Le corps

liÉi*ÉtiÉ
valent pour l'alimentation et la défécation? On pourrait
murer la bouche et le nez, combler l'estomac et creuser un sans organes est la pure matière intensive, ou le moteur immo-
trou d'aération directement dans les poumons - ce qui aurait hil.e, dont les machines-organes vont constituer les pièces tra-
dû être fait dès l'origine» 4. Artaud décrit la lutte vivante du vaIlleuses et les puissances propres. Et c'est bien ce que montre
corps sans organes contre l'organisme, et contre Dieu, maître le délire schizophrénique : sous les hallucinations des sens
des organismes et de l'organisation. Le président Schreber sou~ le délire même de la pensée, il y a quelque chose de plu~
décrit les alternances de répulsion et d'attraction, suivant que profond, un sentiment d'intensité, c'est-à-dire un devenir ou
1111 passage. Un gradient est franchi, un seuil dépassé ou rétro-

áÉiiff
le corps sans organes répudie l'organisation des organes ou,
ffi

au contraire, s'approprie les organes sous un régime anorga- gradé, une migration s'opère: je sens que je deviens femme,
Il' s~ns que je d~viens dieu, que je deviens voyant, que je
nIque.
,

dev~ens p~re ~atlère ... Le dé.lire schizophrénique ne peut être


Un rapport en intensité attemt qu au nIveau de ce « Je sens », qui enregistre à chaque
Illstant le rapport en intensité du corps sans organes et des
{)rganes-machines.
n,a;
[ág
C'est dire que les deux pôles de la schizophrénie (catatonie
Ég

gii
EÍÉ
C'est pourquoi nous croyons que la pharmacologie au sens

;+*
du corps sans organes, exercice anorganique des machines-
le plus général a une extrême importance dans les recherches
théoriques et pratiques sur la schizophrénie. L'étude du
u

4. William S. Burroughs, Le Festin nu, Paris, Gallimard, 1964, p. 146.


23

;tgtiÉÉecfi EÉ:ÉÉifigtE

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SCHIZOPHRÉNIE ET SOCIÉTÉ

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DEUX RÉGIMES DE FOUS
^€tt*ÉeiffÉ?
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i pp;€f
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le tout d'une personnalité troublée que chaque symptôme

!€3filsÉ;€
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ráE€r€ÉÉ;s

EssFáÉsEtf¡
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métabolisme des schizophrènes ouvre un vaste champ de


i*É3iÉE*ra

fg;t :iÉ:üg
recherche auquel participe la biologie moléculaire. Toute une exprime à sa manière. Ou mieux encore, selon Eugène Min-

Is

t r€*
chimie intensive et vécue semble capable de dépasser les kowski et surtout Ludwig Binswanger, dans les formes psy-

A;
dualités traditionnelles entre l'organique et le psychique, chotiques de 1'« être-dans-le-monde », de sa spatialisation et

ü;;;É
dans deux directions au moins : l'expérimentation des états Je sa temporalisation (<< saut », «tourbillon », «ratatine-

E
EE€EüÉ ment », « marécagisation »). Ou bien dans l'image du corps,

i ;:irü*;Eü
schizoïdes induits par la mescaline, la bulbocapnine, le LSD,

$$i;ÉEÉr

ffa€I
Ée¿
etc. ; la tentative thérapeutique de calmer l'angoisse du schi- suivant les conceptions de Gisela Pankow, qui utilise une

iÉe+;Fri;i;:e¡iE;;iíEÉ
zophrène, et pourtant de rompre la cuirasse catat~nique P?ur méthode pratique de restructuration spatiale et temporelle
faire repartir, remettre en mouvement les machmes schIzo- pour conjurer les phénomènes de dissociation schizophréni-

tj t::jÉÉá3
phréniques (emploi de «neuroleptiques incisifs », ou même ques et les rendre accessibles à la psychanalyse (<< réparer les

+€jEg€

ÉeÉglessi*;¡iEgj
zones de destruction dans l'image du corps et trouver un accès

E¡,:í€g'riéÉ¡$
!
de LSD).
à la structure familiale») a.

i;ü:Eár;ii
Toutefois, la difficulté est de rendre compte de la schizo-


phrénie dans sa positivité même, et comme positivité, sans la
i

iffiÉg;ii3Bltf
s ¡;eÉ€;É.ic'*

HgsuÉ
La schizophrénie comme processus
s;¡fi€€i€gtiÉÉ
s
réduire aux caractères de déficit ou de destruction qu'elle

=I;$ceeüi,iieü
;s;sEEgrH;.H
TiÉi;f engendre dans la personne, ni aux lacunes et dissociations
É
t ÉirtÉ¡ÉÉÉi
La psychanalyse et la famille « schizogène »

ücÉEÉÉÉfÉ
j

+;e
qu'elle fait apparaître dans une structure supposée. On ne
Le problème est à la fois celui de l'extension indé;erminé~ peut pas dire que la psychanalyse nous sorte d'un point de
tiie¡HtéEE€
;*t?q;É€+i

de la schizophrénie et celui de la nature des symptomes qUI vue négatif. C'est qu'elle a avec la psychose un rapport essen-

:ÉÉig+¡ÉÉ

t
en constituent l'ensemble. Car c'est en vertu de leur nature tiellement ambigu. D'une part, elle sent bien que tout son

¡É¡ÉÉÉIüEÉÉf
Ég#
même que ces symptômes apparaissent émiettés,. difficile.s à matériel clinique lui vient de la psychose (c'est déjà vrai de
totaliser à unifier dans une entité cohérente et bIen localIsa- l'école de Zurich pour Freud, c'est encore vrai pour Melanie
ble : pa~tout un syndrome discordant, toujours en f~ite sur Klein et pour Jacques Lacan : toutefois, la psychanalyse est

:á{ráj
lui-même. Emil Kraepelin avait formé son concept de demence sollicitée par la paranoïa plus que par la schizophrénie).

i9É
précoce en fonction de deux pôles principa~x : l',hébéphr~nie D'autre part, la méthode psychanalytique, entièrement taillée

H$É€
comme psychose postpubertalre avec ses phenomenes de desa- ~ur les phénomènes de névrose, éprouve les plus grandes dif-
grégation, et la catatonie comme forme de stupeur a~ec ses ticultés à trouver pour son compte un accès aux psychoses (ne

fíHÉ!{Ej,E;i
ít
!EEÉE
ii i fiii;tEÉ
serait-ce qu'en vertu de la dislocation des associations). Freud

tEfiátE;
; 3{i:€s€i€
troubles de l'activité musculaire. Quand Eugen Bleuler mvente

Éf1É:1{js
en 1911 le terme de schizophrénie, il insiste sur une fragmen- proposait entre névrose et psychose une distinction simple,

Ef
'.iÉÉ;iii€

gl
tation ou dislocation fonctionnelle des associations, qui fait de J'après laquelle le principe de réalité est sauvé dans la névrose

i srj i.sÉ
l'absence de lien le trouble essentiel. Mais ces associations au prix d'un refoulement du « complexe », tandis que, dans

it
fragmentées sont aussi l'envers d'une dissociation de la per- la psychose, le complexe apparaît dans la conscience au prix

g;i
*É€
sonne et d'une scission avec la réalité qui donnent une sorte d'une destruction de réalité qui vient de ce que la libido se
détourne du monde extérieur. Les recherches de Lacan fon-

sÉst
de prépondérance ou d'autonomie à une vie intérieure ri?ide
et fermée sur elle-même (1'« autisme », que Bleuler soulIgne dent la distinction du refoulement névrotique, qui porte sur

l il;
+g
de plus en plus : «Je dirais presque que le trouble primitif le «signifié », et de la forclusion psychotique, qui s'exerce
*:
s'étend surtout à la vie des instincts»). Il semble qu'en fonc- dans l'ordre symbolique lui-même au niveau originel du

i
l
tion de l'état actuel de la psychiatrie la détermination d'une
á$r

unité compréhensive de la schizophrénie n'ait pu être cherchée


-s ¿;
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a. Gisela Pankow, L'Homme et sa psychose, Paris, Aubier-Montaigne, 1969, coll.
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dans l'ordre des causes ni des symptômes, mais seulement dans « La chair et l'esprit », IV, A., p. 240.
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SCHIZOPHRÉNIE ET SOCIÉTÉ 25

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DEUX RÉGIMES DE FOUS

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fonction ~uquelle schizophrène se définit négativement, par

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« signifiant », sorte de trou dans la structure, place vide qui
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Ér Ei a s=H *H: €
; = - úE €a ¿E =ü Hl E = K Hl " e¡ ; á : c n F
la forclusIon supposée du signifiant.
fait que ce qui est forclos dans le symbolique va réapparaître

a-E
e;
dans le réel sous forme hallucinatoire. Le schizophrène appa-
Une percée vers « plus de réalité»

¿e+
raît alors comme celui qui ne peut plus reconnaître ou poser

+
,;tE:
son propre désir. Le point de vue négatif se trouv~ renforc~

Esr
áiÉi;i,a
C' e~t curie~x, comme l'on ramène le schizophrène à des

i33E
dans la mesure où la psychanalyse demande : qu est-ce qUI
problemes qUI ne sont pas les siens, de toute évidence :

;
manque au schizophrène pour que le mécanisme psychanaly-
père, mère, loi, signifiant; le schizophrène est ailleurs et ce
tique « prenne» sur lui? .,' n'est ~ertes pas une raison pour conclure qu'il man~ue de

EifiigÉÉt
€:ii?Eárlii
t
Se peut-il que ce qui manque au schlzophrene SOIt quel- Es;;i.:
i
íütÉÉ€
ce qUl ne le concerne pas. Sur ce point Beckett et Artaud
que chose en Œdipe? Une défiguration du rôl~ mate~nel

1É!i$
l
ont tout dit: résignons-nous à l'idée que certains artistes ou

üÉiiÉÉ$fi
s
jointe à une annihilation du père, dès le plus Jeune age,
écrivains ~mt eu sur la schizophrénie plus de révélations que
toutes deux expliquant l'existence d'une lacune dans l~
¡
ÉEíiÉ+

l.es psychIatres et les psychanalystes. C'est la même erreur


structure œdipienne? A la suite de Lacan, Maud MannonI
t!r:alement, qui fait définir la schizophrénie en termes néga~
i
sú , 3 E

invoque « une forclusion initiale du signifiant du p~re », telle


;

t.lfs ou. de manq~e (dissociation, perte de réalité, autisme,


ۃ

que «les personnages œdipiens sont en place, malS, dans le


[i:ilit€¡{g€i\t
;
HElriigt'H3+E

t,orcluslOn) et qUI mesure la schizophrénie à une structure


jeu des permutations qui s'effectue, il y a comme une pl.ace
*

lamiliale dans laquelle ce manque est repéré. En fait le


vide. Cette place demeure énigmatique, ouverte à l'angOIsse
s¡E
s:G:F
n

phénomène du délire n'est jamais la reproduction même


que suscite le désir» 5. Toutefois, il n'est pas sûr qu'une
íÉ;ÉáÉ3i il~:aginaire d'un~ histoire familiale autour d'un manque.
áH
üi t : E

structure malgré tout familiale soit une bonne unité de


,

(, est au contraIre un trop-plein de l'histoire, une vaste


¡{gÉtg*1;it€
mesure de la schizophrénie, même si l'on étend cette struc- i
!
i ;rE;; ¡;E¡Éi€
c:i:u

g::É.E dérive de l'histoire universelle. Ce que le délire brasse, ce


ture à trois générations en y enveloppant les grands-parents.
á
,*;!

sont les races, les civilisations, les cultures, les continents,


La tentative d'étudier des familles «schizogènes », ou des
k~s roy.aumes, les pouvoirs, les guerres, les classes et les
É

mécanismes schizogènes dans la famille, semble un lien


i
E; E H

revolutlons. Et il n'y a nul besoin d'être cultivé pour délirer


commun de la psychiatrie traditionnelle, de la psychologie,
r

l'n c~ sens. Il y a toujours un Nègre, un Juif, un Chinois,


Éf$

de la psychanalyse et même de l'antipsychiatrie. Le car~ctère


;ÉtIE=
e
- e*

llll Grand Mogol, un Aryen dans le délire; tout délire est


:EEEE€€
Eg
décevant de ces tentatives vient de ce que les mécanIsmes

d,e l.a politique et de l'économie. Et l'on ne croira pas qu'il


invoqués (par exemple, le double bind de Gregory Bateson,
E$ ""'i
iti5€t;
s* x:üt

s agit seulement de l'expression manifeste du délire : le


s

HÉÉi*

c'est-à-dire l'émission simultanée de deux ordres de messa-


: EE

délire exprime plutôt lui-même la manière dont la libido


ges dont l'un contre~it l'autre: «~ais ceci: mais su~t~ut ne
;€
EFÉE

Il1vestit . tout un champ social historique, et dont le désir


le fais pas... ») appartlennent effectlvement a la banalIte ~u~­
II1COnSclent ~pouse ses ultimes objets. Même lorsque le délire
tidienne de chaque famille, et ne nous font nullement pene-
s€Er

semble man.ler les thèmes familiaux, les trous, les coupures,


trer dans le mode de production d'un schizophrène. Même
*€r fre

les flux qUl traversent la famille et la constituent comme


iliE

si l'on élève les coordonnées familiales à une puissance pro-



e*r¡

schizogène sont de nature extra-familiale et font intervenir


prement symbolique en faisant du père une métaphor~, ou
fi É.
[:f

"l'nsemble du champ social dans ses déterminations incons-


du nom-du-père un signifiant coexistensif au langage.,.11 ne
'€

cientes. Comme dit très bien Marcel J aeger, «n'en déplaise


E

semble pas qu'on sorte d'un discours étroitement famIlIal en


;lllX grands prêtres de la psychiatrie, les propos tenus par
les fous n'ont pas seulement l'épaisseur de leurs désordres
psychiques individuels : le discours de la folie s'articule sur
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5. Maud Mannoni, Le Psychiatre, son fou et la psychanalyse, Paris, Seuil, 1970,


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llll autre discours, celui de l'histoire, politique, sociale, reli-


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-
-.
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-

p.104.
ea¡¡€jÉÉi€gitl€¿i¡?
EiÉitff¡

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SCHIZOPHRÉNIE ET SOCIÉTÉ 27

EÍiti:Í{i,gtilg€*qiEi{l
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DEUX RÉGIMES DE FOUS

ñ 1:É€€
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iiiriiáiiig€jI$jíliÉÉiE
{?!
organ,isme et esprit. C'est cela qui se joue entre les organes-

;€:Éái
i F:É
€: ' * 9t:ffi
gieuse, qui parle en chacun d'eux» 6, Le délire ne se

ÉE
:; s€¡js;
~~chln~s "schizophréniques, le corps sans organes et les flux
* á í :E
construit pas autour du nom-du-père, mais sur les noms de d mtensIte sur ce corps, opérant tout un branchement de
l'histoire. Noms propres: on dirait que les zones, les seuils machines et toute une dérive de l'histoire.

rrE€:
ou les gradients d'intensité que le schizophrène traverse sur
,ÉBt:¡ I~ est f~c~le à cet égard de distinguer la paranoïa et la

!iÉlutgi;i!¿Eg€:E
le corps sans organes (je sens que je deviens.. ,) sont désignés schIzophrenIe (même les formes dites paranoïdes de la schi-
par de tels noms de races, de continents, de classes ou de

ÉÉ
zoph,rénie) : le «~aisse~-moi tranquille» du schizophrène et
personnes, Le schizophrène ne s'identifie pas à des person-
le «J~ ne ~ous lals~eral pas tranquille» du paranoïaque; la
, i ir , i a g c tÉi i3i EE*:E

agg*,li3gÉE{i
nes, il identifie sur le corps sans organes des domaines et

$1$
comb,m,atOIre des SIgnes dans la paranoïa, les agencements
á j É¡ qE:i :*¡
qíff¡gql
des régions désignés par des noms propres.

á-EIE
si?r.E
m~,chmlques de la sc?izophrénie ; les grands ensembles para-

ÉE!ÉE1isEE€itfitÉ
C'est pourquoi nous avons tenté de décrire la schizophrénie g 110laques et les petItes multiplicités schizophréniques' les
gran?s plans d'~ntégr~tion réactionnelle dans la paranoYa et
en termes positifs. Dissociation, autisme, perte de réalité sont

3Ü;-$;
É
;€€$

des termes commodes avant tout pour ne pas écouter les schi-
=ir
les lIgnes de fuIte actIves dans la schizophrénie, Si la schi-
zophrènes. Dissociation est un mauvais mot pour désigner
zop~rénie apparaît ~omme la maladie de l'époque actuelle,
l'état des éléments qui entrent dans ces machines spéciales, les
IEgl[+
táE;

ce n est pas en fonctIon de généralités concernant notre mode


machines schizophrènes positivement déterminables - nous
e
de vie,,, mais p,ar rapp~rt à des mécanismes très précis de
Es€

avons vu à cet égard le rôle machinique de l'absence de lien,


F
I~ature economlque, SOCIale et politique. Nos sociétés ne fonc-
« Autisme» est un très mauvais mot pour désigner le corps
i;üiii€Éi3t
EqsÉE
iiltetigg
E í g ; ; : i i E iEgE

t lOnnent plus à base de codes et de territorialités mais au


sans organes, et tout ce qui se passe sur lui, qui n'a rien à voir contraire sur fond d'un décodage et d'une déterrito~ialisation
É,g;r;r
AÉE.áÉEi

avec une vie intérieure coupée de la réalité. Perte de réalité,


mass.ive, ,Contrairement au paranoïaque dont le délire

EtrÉ
comment dire cela de quelqu'un qui vit proche du réel à un
iÉ.Et;

conSIste a restaurer des codes, à réinventer des territorialités

¡cjiE
le schizophrène ne cesse d'aller plus loin dans le mouvemen~
point insupportable (<< cette émotion qui rend à l'esprit le son
bouleversant de la matière », écrit Artaud dans Le Pèse-
áÉ:

de se décoder lui-même, de se déterritorialiser (la percée, le


Nerfs) 7 ? Au lieu de comprendre la schizophrénie en fonction
voyage ou le l?r~cessus schizophrénique). Le schizophrène

üi*;t€i
1iÉE
des destructions qu'elle introduit dans la personne, ou des
íEg€

l'st ~o~me Ja ~Imlte de notre société, mais la lin1ite toujours


trous et lacunes qu'elle fait apparaître dans la structure, il faut
E!_t
g:

c~mJuree, ,repnmé"e, abhor~ée. Le problème de la schizophré-


Er

la saisir comme processus. Lorsque Kraepelin tentait de fonder

liffÉÉEÉ
ÉiillÉil

Ille ~st bIen pose par LaIng : comment faire pour que la
son concept de démence précoce, il ne le définissait ni par des
iÉE

percee (breakthrough) ne devienne pas effondrement (break-


;HÉg€

ílÉliE

causes ni par des symptômes, mais par un processus, par une


iE$;
íEEE9gáü;

joum) ? b Comn:ent"f~ire pour que le corps sans organes ne


rqsE

i;i€;€:;
€ i i gl;FÉ

évolution et un état terminal. Seulement, cet état terminal,


sc. referme pas, ImbeClI~ et catatonique ? Pour que l'état aigu
É€

Kraepelin le concevait comme une désagrégation complète et


E€!g1

t 110ml?he de so~ angOIsse, mais sans faire place à un état

griliiÉ
définitive, justifiant l'enfermement du malade en attendant sa chromque abrutI, et même à un état final d'effondrement
1E

mort. C'est d'une tout autre façon que Karl Jaspers, puis
iEÉi*€
EE

généralisé, comme on le voit à l'hôpital? Il faut bien dire


Éi i:5;
.É:É

aujourd'hui Ronald D, Laing comprennent la riche notion de


que .1~s conditions de l'hôpital, non moins que les conditions
áEáE
[i!E

processus : une rupture, une irruption, une percée qui brise


li*
F'sü

1 amIlI:les, so~t p~u s~tisf,aisantes à cet égard; et les grands


e,

la continuité d'une personnalité, l'entraînant dans un~ sorte


FÉ,s
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symptomes negatIfs d autIsme, de perte de réalité sont sou-


de voyage à travers un « plus de réalité» intense et effrayant,
\'e~t des prod~its de .la familialisation comme de 'l'hospitali-
)cÉ E t
É

suivant des lignes de fuite où s'engouffrent nature et histoire,


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satIon. Sera-t-Il pOSSIble de conjuguer la puissance d'une


6. Marcel Jeager, ~~ L'Underground de la folie» ln Partisans, février 1972.
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7. Antonin Artaud, Le Pèse-nerfs ln Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, 1956,


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h. Ronald D. Laing, La Politique de l'expérience, Paris, Stock, 1969, p. 93.
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rééd. 1970, p. 112.


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contenterai de marquer ce qui, à mon sens, devrait être le

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caractère paradoxal de tout colloque sur Proust : Proust ne

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peut être l'objet que d'un colloque infini: colloque infini parce

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que plus qu'aucun autre auteur, il est celui dont il y aura

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infiniment à dire. Ce n'est pas un auteur éternel, mais c'est,

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je crois, un auteur perpétuel, comme on dit d'un calendrier

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qu'il est perpétuel. Et je ne crois pas que cela tienne, disons,

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à la richesse de Proust, qui est peut-être une notion encore

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trop qualitative, mais plutôt à une certaine déstructuration de

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son discours. C'est un discours non seulement digressé, comme

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on l'a dit, mais c'est, de plus, un discours troué et déconstruit :

:+Éflrüj
une sorte de galaxie qui est infiniment explorable parce que

3 i H r Hnf*iEi EEEgÜn!
gu
les particules en changent de place et permutent entre elles.
Ceci fait que je lis Proust, qui est l'un des très rares auteurs

€+ ; E
que je relise, comme une sorte de paysage illusoire, éclairé

¡;!*a+?*Ét
successivement par des lumières qui obéiraient à une sorte de
rhéostat variable et feraient passer graduellement, et inlassa-

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blement aussi, le décor par différents volumes, par différents
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i ; t * . E " E .AE - ? E * ;. *

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niveaux de perception, par différentes intelligibilités. C'est un

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matériau inépuisable, non pas en ce qu'il est toujours nouveau,

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ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais en ce qu'il revient

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toujours déplacé. Par là même, c'est une œuvre qui constitue
un véritable « mobile », c'est peut-être la véritable incarnation 5.F;

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du Livre rêvé par Mallarmé. A mon avis, la Recherche du temps
perdu (et tout ce qu'on peut y agglomérer d'autres textes) ne
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,', Dirigée par Serge Doubrovsky. Sont présents Roland Barthes, Gérard Genette,
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Jean Ricardou, Jean-Pierre Richard. Cahiers Marcel Proust, nouvelle série, n° 7,

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Paris, Gallimard, 1975, p. 87-116. Le texte a été revu et mis au point par Jacques
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Bersani, avec l'accord des participants.


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TABLE RONDE SUR PROUST 31

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30
tians, ~l ~'a ri~? C'est u~e esp~ce de ~or?s nu, .de gros corps

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peut provoquer que des idées de recherche et non pas des
no? differencie. Q~elqu un qUI ne vOlt nen, qUl ne sent rien,
recherches. Dans ce sens-là, le texte proustien est une subs-
qUl ne comprend nen, quelle peut bien être son activité? Je
tance superbe pour le désir critique. C'est un véritable objet
crois que quelqu'un qui est dans cet état-là ne peut que répon-

i*'ei*Éti
de désir pour le critique, car tout s'épuise dans le fantasme de
dre à des signes, à des signaux. En d'autres termes, le narra-

$sEÉr;i€i
la recherche, dans l'idée de chercher quelque chose chez
teur, c'est une .araignée. Une araignée, ça n'est bon à rien, ça
Proust, et, par là même, aussi, tout rend illusoire l'i~ée d'~?
ne comprend nen, on peut mettre sous ses yeux une mouche
résultat de cette recherche. La singularité de Proust c est qu 11
elle ne réagit pas. Mais dès qu'un petit coin de sa toile se me~
ne nous laisse rien d'autre à faire que ceci: le réécrire, qui est
à vibrer, la. voilà qui bouge, a.vec son gros corps. Elle n'a pas

íaEEE;É¡{
rrtm*ffiffi*ffi
le contraire même de l'épuiser. de pe~cept,lOns, pas de sensaUons. Elle répond à des signaux,
Gilles Deleuze. - Je me bornerai, en ce qui me concerne, à

?€it?it€Égi
poser un problème qui est pour moi relative~ent récent. J' ~i
un pomt c est tout. De même le narrateur. Lui aussi tisse une
acciá!

toile, qui est son œuvre, et aux vibrations de laquelle il répond,

iÉÉ,E:;iggÉEÉff
l'impression d'une espèce de présence très Important~, tres
~a~s le .même temps qu'il la tisse. Araignée-folie, narrateur-
inquiétante, une présence, dans cette œuvre, de la fohe. Ce
tohe,.qu~ ne cO,ml?ren~ rien" qui ne veut rien comprendre, qui

igisflif
qui ne veut pas dire du tout, n'est-ce pas, que Proust est fou,
I:e s mteresse a nen, s1l10n a ce petit signe, là-bas au fond. La
mais que dans la Recherche même, il y a une présence très
t~lie, ce~taine~ de Cha~lus~ tout ~omme la folie, possible,
vive, très grande de la folie. A commencer déjà par deu~ des
d Albert1l1e, c est de lUl-meme qu elles émanent. Partout il
personnages clés. Cette présence ~e l~ f~lie, comme to.uJou:s
atrá!É;l;¡cEeá

p,roje:te .son espèce de présence opaque, aveugle; partout,

FÉE:
chez Proust, est très habilement dIstnbuee. Il est certam, des
c ~st.-a-dire. aux quatre coins de cette toile, sa toile, qu'il fait,
le début, que Charlus est fou. A peine aperçoit-on C~arlus,
defalt, refait sans cesse. Métamorphose plus radicale encore
que l'on se dit: tiens, il est fou. Et c'est le narrate~r qu~ nous
É*
que chez Kafka, puisque le narrateur est déjà métamorphosé
le dit. Pour Albertine, c'est l'inverse, ça se passe a la fm ; ce
FfiiEi#1É
avant que l'histoire commence.
EiÉitri
n'est plus une conviction immédiate, c'est un doute, une pos-

i¡tg:EEÉ€
5áfE;jÉiig
t
_ Mais que voit-on quand on ne voit rien? Ce qui me paraît
sibilité. Peut-être était-elle folle, peut-être l'a-t-elle toujours
1rappant, dans la Recherche, c'est que c'est toujours la même

'rj
été. Et c'est ce que suggère Andrée à la fin. Qui donc est fou?
chose, c'est toujours la même chose mais c'est en même temps
Charlus, sûrement. Albertine, peut-être. Mais n'y aurait-il pa~

Eei*
extraordinairement varié. Si l'on essayait de transcrire la vision
quelqu'un d'encore plus fou? Qui serait caché partout ~t .qu~
d.u. narrateur à la façon dont les biologistes transcrivent la

s+E
manierait la certitude que Charlus est fou et la posslblhte
VISion de la mouche, cela donnerait une nébuleuse avec ici ou
qu'Albertine ait pu l'êtr.e ? Est-ce qu'il n'y a pas u~ m~neur
lù, de petits points brillants. Exemple, la nébuleuse Charlus:
du jeu? Ce meneur du Jeu, tout le monde le connalt, c est le
que voit le narrateur, ce narrateur qui, n'est-ce pas, n'est pas

¡
;
narrateur. En quel sens ce narrateur est-il fou? Il est très
1)roust ? Il voit deux yeux, clignotants, inégaux, et il entend

li
rs^*ii:[
ÉiÉ;ft

bizarre, ce narrateur. Tout à fait bizarre. Comment se pré-


\'~guement,une voix. Deux. singularités dans cette espèce de
sente-t-il? Il n'a pas d'organes, il ne voit rien, il ne comprend
gáilÉ
I1cbuleuse a gros ventre qUI est Charlus. Dans le cas d'Alber-

ÉtiI{trü
rien, il n'observe rien, il ne sait rien; on lui montre quelque
eéc

t ine, il ne s'agit pas d'une nébuleuse individuelle mais d'une


chose, il regarde : il ne voit pas; on lui fa~t sentir quelqu,e
ififigi

Ilébuleuse collective, distinction qui n'a du reste aucune


chose, on lui dit : voyez comme c'est beau, 11 regarde et p.UlS

ji33
importance. C'est la nébuleuse les «jeunes filles» avec des
au moment où on lui dit: mais voyez, regardez un peu, - 11 y
E?;E

singularités, et l'une de ces singularités, c'est Albertine. Il en


a quelque chose qui résonne dans sa tête, il pense à autre
va toujo~rs ainsi chez Proust. La première vision globale, c'est
chose, à quelque chose qui l'intéresse, et qui n'est pas de
1ll1e espece de nuage avec des petits points. Il y a un deuxième
l'ordre de la perception, qui n'est pas de l'ordre de l'intellec-
moment mais qui n'est pas rassurant non plus. En fonction
E
tion. Il n'a pas d'organes, pas de sensations, pas de percep-
:
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l'ABLE RONDE SUR PROUST 33

i¡iÉ,s
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DEUX RÉGIMES DE FOUS

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s;Eg€
32
plus aucune odeur, et sans connaî tre pour cela davantage le

é${Éit
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des singularités que contient la nébuleuse, s'organise une

ÉÉ;iÉ*ttÉfi*s€
; l ;iieiEFq+
itiE
espèce de série, la série, par exemple des discours de Charlus,
trois grands discours construits sur le même type et qui ont
goût du rose désiré, j'appris, à ces détestables signes, qu'enfi n
j'étais en train d'embr asser la joue d'Albe rtine ».

*Éti€iéÉtÉfr1ffÉg
Voilà ce qui m'intéresse mainte nant dans la Recher che: la

sÉ:
gii;iiÉlÉ
tellement le même rythme que dans les trois cas Charlus
comme nce par une opérati on que l'on appellerait aujour d'hui présence, l'imma nence de la folie dans une œuvre qui n'est

rissr
g;¡ti**;g
E*
de dénéga tion: «Non, vous ne m'intéressez pas », dit-il au pas une robe, qui n'est pas une cathédrale, mais une toile
narrate ur. Deuxiè me temps, l'oppos ition : de vous à moi, il y d'araig née en train de se tisser sous nos yeux.

á€íiÉili
E€;É?iiÉÉ€ÉEi:Eiái!

Gérard Genett e. - Ce que je vais dire m'est inspiré à la fois

;gÉÉi€siÉirÉt*
a tellement de différence qu'elle est infranchissable, et vous
êtes un rien du tout par rappor t à moi. Et troisième temps, la par les travaux de ce colloque, et par un regard rétrosp ectif
folie : dans le discours de Charlus, parfaitement domin é jus- sur mon propre travail, passé ou récent, concer nant Proust . Il

;r¡EB?j
que-là, voici que quelqu e chose déraille. Phéno mène étonna nt me semble que l'œuvre de Proust , du fait de son ampleu r et
et qui se produi t dans les trois discours. Il faudrait montre r de sa complexité, et aussi du fait de son caractère évolutif, de
:Eí;fi,E;i;¡s*aÉ;;:rÉ
cette succession ininter rompu e d'états divers d'un même texte,

EiÉátijEtsiisi
de la même manièr e comme nt il y a une série et même de
multiples séries Albertine, qui se dégagent de la nébule use des depuis Les Plaisirs et les jours jusqu'au Temps retrouvé, pré-
sente à la critique une difficulté qui est aussi, à mes yeux, une

íiEáÉiÉ;Éi;s
jeunes filles. Ces séries sont marqu ées par des éruptio ns
;

sadico-masochistes ; ce sont des séries abominables, jalonnées chance : c'est d'impo ser le passage de l'herm éneutiq ue classi-
tg

par des profanations, des séques tration s; ce sont, nées de la que, qui était une hermén eutiqu e paradig matiqu e (ou méta-

iÉÉ;E,3igi¡
Ee{i:ÉáÉff€
vision myope, les grandes séries cruelles. Et ça ne s'arrête pas phorique), à une hermén eutiqu e nouvelle, qui serait syntag-
là. Il y a un momen t où, au terme de ces séries et comme dans m~~ique, ou si l'on veut métonymique. Je veux dire qu'il ne
É

un ultime troisième temps, tout se dissout, tout se disperse, suffit plus avec Proust de noter des récurrences de motifs et
tIfi

tout éclate - et se referme - dans une foule de petites boîtes. d'établ ir à partir de ces répétitions, par empile ment et homo-
Il n'y a plus d'Albe rtine. Il y a cent petites boîtes Albertine, logation, des objets thématiques dont on dressera ensuite le
qui sont là, étalées, qui n'arriv ent plus à commu niquer les unes réseau idéal, selon une métho de dont Charles Mauro n a donné
avec les autres, suivant une dimension très curieuse qui est la version la plus explicite, mais qui est au fond de toute
l

une dimension transversale. Et je crois que c'est là, dans ce LTitique thématique. Il faut aussi tenir compt e des effets de
;€gH;i

dernier momen t, qu'app araît véritablement le thème de la distance ou de proximité, bref de place dans le texte, entre les
divers éléments du contenu.
folie. Avec une espèce d'innoc ence végétale, au sein d'un cloi-
Bien entend u, ces faits de disposition ont toujours retenu

ÉglÉii€
EÉEs$
sonnem ent qui est celui-là même des végétaux. Le texte le plus
Eic*-

typique, à cet égard, celui qui montre le mieux la triple orga- l'attent ion des analystes de la techniq ue narrative ou stylisti-
nisation de la vision du narrateur-araignée, c'est le premie r que; Jean Rousset par exemp le nous a parlé du caractère
gl;ÉÉÉ

baiser à Albertine (Pléiade, II, p. 363-365). On y distingue '[Joradique de la présen tation du person nage dans la Recherche
d Leo Bersani de ce qu'il appelle la « force centrif
uge », ou
très bien les trois momen ts essentiels (mais on en pourra it
iiitÉH

« transce ndance horizo ntale» du style de


la Recher che, et qui
trouve r beauco up d'autre s). La nébuleuse du visage, tout
Eáx
ÉÉ;iÉE

le distingue de celui de Jean Santeuil. Mais ce qui est pertine nt


d'abor d, avec un petit point brillant, balade ur. Puis le narra- et spécial ement et
pour l'analyse formelle l'est aussi, je crois,

íiÉig
teur se rappro che: «Dans ce court trajet de mes lèvres vers pour l'analy se thé-
sa joue, c'est dix Albertines que je vis. » Vient enfin le grand surtou t plus manifestement chez Proust ,
e***i

matique et l'interp rétatio n. Pour ne prendr e que deux ou trois


dernie r momen t, quand sa bouche a atteint la joue et qu'il
E-ir
exemples rencon trés dans mon travail, il n'est pas sans impor-

a$E
n'est plus qu'un corps aveugle, aux prises avec l'éclatement,
H

la dispersion d'Albe rtine : « [.. .J tout d'un coup, mes yeux tance d'obse rver que dès les premières pages de Combray le
ii

cessèrent de voir, à son tour mon nez, s'écrasant, ne perçut thème de l'alcool et celui de la sexualité apparaissent en conti-
É
s
TABLE RONDE SUR PROUST 35

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¡iÉÉHÉEgE#ÉÉÉ
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DEUX RÉGIMES DE FOUS

x:a€i$iii;€É4E
xiÉ{Ei€É¡É€
34
y a cierge» ; je dirai aussi fineme nt: dans contexte il y a texte,

tÉj
ijÉiEjjE?jÉÉ
¡t:s.i;?ÉÉtEi
guïté, ce qui favorise (au moins) leur relation ultérieure

¡iia:rtl
É ;*:ft$ff
d'équivalence métaph orique . Inversement, je trouve signifi-
€+*l;
catif l'effet de déplacement, ou de retarde ment, appliq ué aux
amours entre Marcel et sa mystérieuse petite cousine, qui ont
ct l'on ne peut évacuer le premie r sans balanc er le deuxiè
ave~, ce qui fait problè me en littérature. Il faudra it
restItuer au contex te sa capacité symbolique, en s'orien tant
me
plutôt

*'ÉE
lieu à Combr ay mais ne seront évoquées, rétrospectivement, ,:,ers une hermén eutique , ou une sémiotique, qui serait moins
que bien plus tard, au momen t de la vente du canapé de tante tondée sur l'invariance paradi gmatiq ue que sur les variances
syntagmatiques, et donc textuelles. Ce qui signifie - nous le

ÉH;á.;€istjgiÉgs
Léonie à la maison de passe de Rachel. Ou encore, un objet
savons au moins depuis Saussure - ce n'est pas la répétition,

¡Efii
thémat ique comme le donjon de Roussainville, qui apparaît
(deux fois) dans Combray comme témoin et confid ent des c'est la différence, la modulation, l'altération, ce que Dou-
EiÉffl;i€átE€g
exaltations érotiques solitaires du héros, revient dans Le Temps
retrouvé avec une nouvelle signification érotique, qui retentit
brovsky appelait hier soir la fausse note: c'est-à-dire la varia-
tion, même sous sa forme la plus élémentaire. Il serait assez

"="g#:áFÉHÉi
sur la premiè re et la modifie après coup, lorsqu 'on appren d agréable de penser que le rôle du critique, comme du musicien,
est d'interpréter des variations.

sÉ'Éii*
que ce donjon avait été le lieu des débauc hes de Gilber te avec
Serge Doubrovsky. - Je crois que ces trois discours que nous

;É;i{i€Ei
les gamins du village. Il y a là un effet de variation, une dif-

i'tft¡i
férence dans l'identi té qui est aussi import ante que l'identi té
ÉtÉí;sq{i¡i$i; venons d'enten dre et qui semble nt à premiè re vue n'avoir rien
elle-m ême; il ne suffit pas pour l'interp rétatio n de superp oser de commu n, sont pourta nt pris dans une seule et même toile

á3ff
;}ffi

les deux occurrences, il faut évidemment interpr éter aussi ce d'araignée, celle-là, très exacte ment que décrivait Deleuze.
qui résiste à la superposition. D'auta nt que nous savons bien N'est-c e pas là du reste le propre de Proust , à la fois cette
que la Recherche s'est engend rée le plus souvent par éclate- fragmentation, cet isolement comple t et puis, au bout du
compte, cette communication, cette réunio n?

lgÉifttiigii
E$€€j{EÉ
ment et dissociation de cellules initiales syncrétiques : c'est un
Roland Barthes. - Je voudrais simplement dire à Genett e

t€iÉÉ
univers en expansion, où des éléments au départ très proches
3{ {g*3fffi

ne cessent de s'écarter. On sait par exemple que Marcel et que si, en analysant les variations, on cherche un thème, on

irtiEi*¡i[€,i?
se situe complè tement dans une hermén eutique , car on suit

ÉÉÉiiEj
Swann, Charlus et Norpo is étaient initialement confondus, on
gffi

observe que ladite «Préfa ce au Contre Sainte- Beuve» juxta- une voie de remon tée verticale vers un objet central. Mais (et
isá€É?E
posait les expériences de la madeleine et du pavé Guerm antes, j~ crois q.ue là Genett e a raison) si l'on postule une descrip-
on voit dans un brouill on publié par Philipp e Kolb que la tIon ou SImplement une écritur e de la variation, une variation

EitEEg
révélation désabu sante sur les sources de la Vivonne était pri- des variations, alors à ce moment-là il ne s'agit plus du tout
mitivement acquise dès l'enfance, et toute l'archit ecture thé- d'une hermén eutique , il s'agit tout simplement d'une sémio-
matiqu e de la Recherche repose mainte nant sur le prodig ieux logie. C'est du moins ainsi que je définirai le mot « sémiolo-
[tEg;3i

écartem ent de ces retomb ées d'arches, sur l'énorm e attente de gie », en repren ant d'ailleurs une opposi tion qui avait été

áÉ
la révélation finale. posée par Foucau lt entre «herm éneuti que» et «sémio -
logie ».
riEÉÉ

Tout cela impose donc une extrêm e attenti on à la disposi-


FE3É

Jean-Pierre Richard. - Je voudrais ajouter quelques mots à

iriti€€
ÉE€E
Él;tib#
tion chrono -topolo gique des signifiants thématiques, et donc
à la puissance sémiotique du contexte. Roland Barthes a plu-
sieurs fois insisté sur le rôle antisymbolique du contexte, qui
est toujours traité comme un instrum ent de réduct ion du sens.
*iÉlIiS
ce qu'a dit tout à l'heure Gérard Genett e. Je suis certes
d'acco rd avec la concep tion qu'il a développée du thème
comme somme, ou comme série de ses modul ations; d'acco rd
Éက
*H

Il me semble qu'une pratiqu e inverse peut être imaginée, à aussi pour souhai ter l'ouver ture d'une thémat ique contex-
ngt
i€sÉ

partir d'obser vations de cet ordre. Le contexte, c'est-à-dire tuelle. Mais c'est sur la définition même, donnée ou suggérée,
l'espace du texte, et les effets de place qu'il détermine, est aussi du thème que je voudrais marqu er une légère différence. Il
Eg

généra teur de sens. Hugo disait, je crois: « Dans concierge il me semble, par exemple, que le donjon de Roussainville, à
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DEUX RÉGIMES DE FOUS 1.\ 1)1,1: lN DE SUR PROUST

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37

i¡ÉEi$ÉÉtí+
É;;isgE€iÉr
travers l'analyse qu'il en apporte, ne peut pas véritablement

IrruÉ
€É$tEr intégrité, identique ou variée, à divers lieux, rapprochés

lÉÉiÉtitt
ItÉÉit
S( III
apparaître comme un thème... (li 1 écartés, du texte, que son aptitude à spontanément se divi-
Gérard Genette. - Je l'ai nommé « objet thén1atique ». Sl'r, à se distribuer abstraitement, catégoriellement vers tous
Jean-Pierre Richard. - ... je le verrais plutôt, disons, comme les autres objets de la fiction, de manière à établir avec eux
un mott/, c'est-à-dire un objet dont Proust utilise de façon très lll1 réseau de solidarités implicites : ou si l'on préfère et pour
consciente la récurrence textuelle pour créer certains effets, reprendre une métaphore ce soir décidément bien obsédante,

E,;:E: :estit s;-tE*É


ggg¡;;
s{ÉgtE*gtt
importants, j'en suis d'accord avec Genette, de sens retardé

ilÉ
pour tisser avec eux dans l'espace anticipatif et mémoriel de
ÉgliáÉ$:s!iliÉEE:
i,iÉÉ:ri$
ou déplacé. la lecture, une sorte de vaste toile d'araignée signifiante. Les

s:t*Ét
Mais ce qui m'apparaît comme proprement thématique, thèmes se lisent alors comme les lignes directrices de cette

giá;Egliiigg:iáÉ

É$s:E
dans le donjon de Roussainville, c'est autre chose : c'est la redistribution infinie: séries, oui, mais séries toujours éclatées,

iü$ÉÉ?ffiEiEij+
possibilité qu'il nous offre de l'ouvrir, presque de l'éclater, monnayées en d'autres séries, continuellement recroisées ou
d'opérer en tout cas une mobilisation et comme une libération traversées.

fEEiiíiÉ
disséminante de ses différents traits constitutifs (qualités ou

EÉ¡¿f
Et cette notion de traverse m'amène à désirer interroger

:ti€iiisÉgE;
fonctions), de le dissocier en somme, pour le relier à d'autres maintenant Gilles Deleuze qui a si bien évoqué, à la fin de son

ii€rÉfi
objets présents et actifs dans l'étendue de la fiction prous- livre sur Proust, l'importance dans cette œuvre des transver-

ás;
tienne. Parmi ces traits définitifs - je veux dire qu'ils définis- l'ales. Il se peut d'ailleurs que le donjon de Roussainville nous
Éi¡Éi

sent l'objet, mais c'est sans jamais le finir, bien sûr, sans le en fournisse encore, un exemple excellent: je pense au per-
E:;ۃ;

qsgt
clore, en l'ouvrant au contraire de toutes parts vers son sonnage de Théodore. Vous vous souvenez que ce jeune gar-
iitÉtii€iE*áa
dehors -, parmi donc ces traits spécifiques, il y aurait par
exemple la rousseur (suggérée par le signifiant Roussainville) :
cette rousseur qui renvoie le donjon à la libido de toutes les
~on fait visiter la crypte de Combray, où se trouve la petite
fille assassinée dont nous parlait hier Doubrovsky, mais qu'il
est aussi l'un des acteurs des jeux érotiques pratiqués dans le

gt$ÉEiá*g
ájiáEÉffÉi€

Éi
petites filles rousses. Ou encore la verticalité (vous la disiez donjon, jeux auxquels participe Gilberte. Voilà, confirmée par

írt+=t;;¡
tout à l'heure très justement phallique) qui apparente le don- le relais d'un personnage clef, une liaison nettement établie
a{EE

ffiti¡É
jon à tous les objets dressés; et aussi, pourrait-on dire, l'infé- entre deux modalités du souterrain proustien, deux de nos
iiaáÉ€3g[E

riorité : car tout ce qui advient d'érotique dans ce donjon s'y séries spatio-libidinales. Je demande donc à Deleuze, à ce pro-

gtEgtr
passe toujours dans son étage souterrain. Grâce à cette carac- pos, comment il conçoit exactement le sens de cette notion de

ri
téristique le donjon va pouvoir se moduler souterrainement transversalité chez Proust. Pourquoi est-elle privilégiée par lui
isrEÉrE

vers tous les autres lieux profonds et clandestins de la Recher-

É;if i; ¡¡j€fÉ
par rapport à toutes les autres relations structurantes de
che, en particulier vers la crypte de l'église de Combray, vers l'espace proustien, telles que focalité, symétrie, latéralité? Et
le petit pavillon anal des Champs-Elysées, dont nous parlait comment se lie-t-elle spécifiquement à une expérience de la
us
l'autre jour Doubrovsky, vers les métros de Paris pendant la folie?

EffÉif
ÉEiÍlf
E*€+i
guerre, où Charlus fait d'étranges randonnées. La modulation Gilles Deleuze. - Je pense que l'on peut appeler transversale

s
rirÉi
du thème peut même apparaître ici comme très authentique- une dimension qui n'est ni horizontale ni verticale, à supposer,
rrt
ig;Éf

ment freudienne puisque à côté d'un état infantile et auto- bien entendu, qu'il s'agisse d'un plan. Je ne me demande pas
lÉrcÉ

érotique du souterrain (Roussainville), nous rencontrons un si une telle dimension apparaît dans l' œuvre de Proust. Te me
souterrain anal, qui est celui des Champs-Elysées, puis un demande à quoi elle sert. Et, si Proust en a besoin, po~rquoi
á:
souterrain homosexuel, qui est celui du métro parisien. C'est il en a besoin. Il me semble qu'après tout il n'a pas le choix.
ETi=

is:
en cela que consiste, selon moi, la modulation d'un thème. Ce Il y a une chose qu'il aime beaucoup, c'est l'idée que les choses
Ú;f
áti

qu'il y a de thématique dans un objet, c'est, il me semble, ou les gens ou les groupes, ça ne communique pas. Charlus
tlloillS l'Il l'ffl't sa capacité de se répéter, de se reproduire dans est une boîte; les jeunes filles, c'est une boîte qui contient des
.
l'ABLE RONDE SUR PROUST 39

i jgiti€¡is$isiÉÉi
sÉi?fliff
nEiü€É*
DEUX RÉGIMES DE FOUS

xlttliÉgt
RÉás¡aü+
38
Rien ne commu nique: c'est une espèce de grand monde éclaté.

{;jÉ+ü
tBi¡*€Éi
s i t i i ; :ir$ t i ¡ I i E j ; *i :gTE;t É
boîtes plus petites. Et je ne crois pas que ce soit une méta-

gi;;;E:i
* r É r H €art :s * ; : E j C *t ;g; ja€i*t É € É ü t * E
9gE?
á€
íicriE
Íi
phore, du moins au sens couran t du terme. Boîtes closes, ~u L'unité n'est pas dans ce qui est vu. La seule unité possible,
bien vases non commu nicant s: nous tenons là, me semble-t-l1, c'est dans le narrate ur qu'il faut la chercher, dans son compor-

?taÉtg

deux possessions de Proust , au sens où l'on dit d'un homm e te~ent d'araignée qui tisse sa toile, d'une fenêtre à l'autre. Je
ztu
qu'il a des propriétés, des possessions. Eh bien ces propriétés,
g?gl}€+ crOIs que tous les critiques ont dit la même chose: la Recher-
ces possessions que Proust manipu le tout au long de la Recher- che, en tant qu'œuvre, se fait tout entière dans cette dimension
che, - par lui, bizarre ment, ça commu nique. Or une commu- hantée par le seul narrate ur. Les autres personnages, tous le~

H;EHsÉrá;siÉÉÉ3
laÉE€EÉg
É3rrrri$
r
nication qui ne se fait pas d'après une dimension comprise autres personnages, ne sont que des boîtes, médiocres ou

[i$rjififij
És
;T
splendides.
dans les dimensions de ce qui commu nique, on peut l'appel er

íBü:iffir;;ggt
E*t Serge Doubrovsky. - Puis-je alors vous poser la questi on:

}'¡*iE;:E,p
une commu nicatio n aberrante. Exemp le fameux de ce type de

áeuiÉeÉig€¡:
¡,Etl€¡t-
EÉiFÉÉ€ÍigE?*tE;

commu nicatio n: le bourdo n et l'orchidée. Tout est cloisonné. qu'est-ce que Le Temps retrouvé dans cette perspe ctive?
Et c'est en cela, non pas du tout que Proust est fou, mais qu'il Gilles Deleuze. - Je crois que Le Temps retrouvé c'est, non
?;i;€gffiggi
a;tr;t
s'agit d'une vision folle, la vision folle étant beauco up plus pas le momen t où le narrate ur a compris, non pas le momen t
une vision à base de végétal que d'animal. Ce qui fait que pour où il sait (j'emploie de très mauvais mots, mais c'est pour être
Proust la sexualité humain e est une affaire de fleurs, c'est que plus rapide), c'est le momen t où il sait ce qu'il faisait depuis

gg
EjÉlEiátü!
chacun est bisexué. Chacu n est herma phrodi te mais incapable le début. Il ne le savait pas. C'est le momen t où il sait qu'il
de se fécond er lui-même puisqu e ses deux sexes sont séparés. est une araignée, c'est le momen t où il sait que la folie était

gÉg$iÉÉ{$
La série amoureuse, ou sexuelle, sera donc une série particu-
gg!Éi€¡gig présen te depuis le début, c'est le momen t où il sait que son
gtÉ
iÉ5

lièrement riche. Si l'on parle d'un homme, il y a la partie mâle œuvre est une toile et à ce momen t-là il s'affirme pleinement.
et la partie femelle de cet homme. Pour cette partie mâle, deux Le Temps retrouvé c'est par excellence la dimension transver-

[tsÉÉ+jÉs
¡+:t*tiüEi€*i;ilÉfE
cas ou plutôt quatre : elle peut entrer en rappor t avec la partie sale. Dans cette espèce d'éclatement, de triomp he de la fin,
g€ii
;Eiff

mâle d'une femme ou avec la partie femme d'une femme, mais on dirait que cette araignée a tout compris. Qu'elle a compris

ieۃii
aussi bien avec la partie femme d'un autre homm e ou avec la qu'elle faisait une toile, et qu'elle a compris que c'était prodi-
ilÉlt
partie homm e d'un autre homme. Il y a communication, mais gieux de le compr endre.
Éiígiggl
!i!l6!iii
Serge Doubrovsky. - Que faites-vous des grandes lois psy-

ÉiiEÉgÉÉÉ
elle se fait toujours entre vases non commu nicant s; il y a
üs[É
í1g

ouverture, mais elle s'opère toujours entre boîtes closes. On chologiques que le narrate ur fait intervenir tout au long de
E;gEÉ;ÉÉ
iE

sait que l'orchi dée présente, dessinée sur sa fleur, l'image de son récit et dont il émaille son texte? Est-ce que vous les voyez
l'insecte, avec ses antennes, et c'est cette image que l'insecte plutôt comme des symptômes de sa folie ou comme des ana-
gt¿il*
¡i{
ffii

vient féconder, assurant ainsi la fécondation de la fleur femelle lyses du compo rtemen t humai n?
EE{

Gilles Deleuze. - Assuré ment pas. Je crois du reste qu'elles

?€
par la fleur mâle : pour indiqu er cette espèce de croisement,
sont très localisées: comme disait Genett e, il y a des problè mes

j;TtÉs
de convergence entre l'évolution de l'orchi dée et celle de

F ÉH,Fn
[g{ffi*
giEE'

l'insecte, un biologiste a contem porain a pu parler d'une évo- de ~opologie très import ants. Les lois psychologiques, ce sont

iétEii€
iIji$E

lution aparallèle, ce qui est très exacte ment ce que j'enten ds toujours des lois de séries. Et les séries, dans l' œuvre de Proust ,
par commu nicatio n aberrante. ne sont jamais le dernier mot. Il y a toujours quelqu e chose
,lÉg
l¡iE

La scène du train, où le narrate ur court d'une fenêtre à de plus profon d que ces séries organisées suivant la verticale,
!l;

l'autre, passant du paysage de gauche au paysage de droite et ou en profon deur de plus en plus grande. La série des plans
+

inversement, offre un autre exemp le du même phénom ène. que l'on voit traversés par le visage d'Albe rtine débouc he sur
E

autre chose qui est beauco up plus import ant et qui est le
derni~r mot. Il en va de même pour les séries marquées par
U
E

Chauvin,
a. Sur cette question, Deleuze cite le plus souvent le travail de Rémy
.c)

-
-
=0 . ) Añ

E
!
ó i

ord

les lOIS du mensonge ou les lois de la jalousie. C'est pourqu oi,


6 t

..;
! ;
(" 7)i-
F i
t \

^\
-
c.¡ Ñ
l

0):¡

-
. \

Entretien sur la sexualité, Paris, Plon, p. 205.


\
f i l

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+
41

l ÉÉiiÉiÉá
aÉ¡tt¡;l€
TABLE RONDE SUR PROUST

ÉeÉ¡;;rÉÉi:;Éii
DEUX RÉGIMES DE FOUS
40

i,e;€i¡'
iiiÉaÉi*
fou, mais - que l'on me passe l'expression - qu'il est un peu

iiiilfifiilt*;3¡

iiffttfj
tiÉtÉcff+t
dès que Proust manie les lois, intervient une dimension
iiiÉffi
d'humour qui me paraît essentielle et qui pose un problème « dingue ». Pour s'en tenir à ce seul niveau, il y a des phrases
d'interprétation, un vrai problème. Interpréter un texte, cela qui sont en apparence d'une logique parfaite, mais qui, si l'on
revient toujours, me semble-t-il, à évaluer son humour. Un y regarde d'un peu plus près, ne tiennent pas debout. Si
grand auteur, c'est quelqu'un qui rit beaucoup. Dans l'une de j'employais hier le langage de la psychanalyse pour décrire ce
ses premières apparitions, Charlus dit à peu près au narrateur: type de phénomène, c'est parce que la psychanalyse, c'est le
tu t'en fiches bien de ta grand-mère, petite canaille. On peut langage idéal du fou, c'est la folie codifiée. Jerne suis donc
penser que Charlus fait une plaisanterie vulgaire. Mais peut- servi d'un système commode, mais peut-être était-ce seulement
fffiiá:ng*
pour me rassurer.

lggÉt+ÉÉIii:
être Charlus lance-t-illà en réalité une prédiction, à savoir que

s:iÉEE
gÉg!€;+ÉE;
¡iq;g*
Éig*É;€á
l'amour pour la grand-mère, l'amour pour la mère, toute la Jean Ricardou. - Les divers propos qui s'échangent ici s'arti-
série, ce n'est pas du tout le dernier mot, le dernier mot étant: culent certes plus ou moins facilement. Par exemple, ce que
tu t'en fiches bien, etc. Et là, en effet, je crois que toutes les j'aimerais formuler s'articulera plus aisément avec ce qu'a pro-
méthodes qui ont été précédemment invoquées se retrouvent noncé Gérard Genette. Je demanderai donc à Genette s'il
devant cette nécessité de prendre en compte non seulement considère comme spécifique de Proust cet écartement, cette
une rhétorique, mais aussi une humoristique. dispersion qui excitent actuellement son désir critique. Pour
ma part, j'ai l'impression que ce phénomène (je le nommerais

áÉÉlÉ*

ÉiÉÉÉ$3ÉfgFÉ;*.
Question dans la salle. - Monsieur Barthes, vous avez sug-
et:
géré un rapport entre la Recherche et le Livre mallarméen. volontiers le « dispositif osiriaque ») est caractéristique de tout
texte. Je songe en particulier à un contemporain de Proust
i

il€iEg*É€
Est-ce que vous pourriez expliciter ce rapport ou est-ce seu-
1ement une idée? (mais dont on parle tout de même hélas beaucoup moins),
Roussel. Celui-ci pratique d'une façon peut-être comparable,
}iíffiffffiÉlg
i[icÉÉ€i,fiÉ

¡$E*tÉ+iui
Roland Barthes. - C'est un projet de rapprochement, une
la*fi

métaphore, si vous voulez. Le Livre mallarméen est un espac~ en ce sens que certains de ses textes, comme Nouvelles impres-

ír€ÉÉglff
sions dJAfrique, se composent par une prolifération lisible de

itig¿iE;íg
de permutation entre un texte qui est lu et les spectateurs qUI
changent de place à chaque instant. Je suggérais simplement parenthèses les unes dans les autres écartant les thèmes, les
que le livre proustien, l'espace de lecture de ce livre proustien, dispersant toujours davantage. Mais cela est sensible dans la
composition des autres textes de Roussel. Par ailleurs, ce qui

iSttɡEEj
tout au long de l'histoire, serait peut-être ce Livre mallarméen,
ce livre qui n'existe que dans une sorte de théâtralité non m'inquiète un peu, c'est que le phénomène de dispersion pour-
igl*il*gt

hystérique, purement permutative, fondée sur des permuta- rait laisser entendre, peut-être, qu'il y a d'abord la présence
tions de places; c'est tout ce que je voulais dire. d'une unité et que cette unité est ensuite dispersée. En d'autres
termes : le dispositif osiriaque suppose, avant dislocation, la

á€ÉiÉ
Serge Doubrovsky. - Je voudrais profiter du bref silence qui
s'est établi pour répondre à Genette. Je serai tout à fait
d'accord avec ce qu'il a dit tout à l'heure. Toutes les scènes
de la Recherche sont revécues, mais chaque fois avec une dif-
iÉ;éÉi
présence d'un corps premier, celui d'Osiris. Pour ma part, je
crois opportun de corriger ce dispositif par une autre notion:
celle du « puzzle impossible ». Ainsi, il y a bien un ensemble
férence qualitative qui tient à l'évolution du livre, du texte de pièces séparées les unes des autres par une activité de mises
entre parenthèses toujours renouvelées, mais en même temps
comme tel. Et c'est pourquoi, pour éviter tout malentendu, je

itá}li;
si l'on tente à partir des morceaux ainsi éparpillés la compo-

i*¿i
n'ai pas présenté mon propre commentaire comme l'état final
wÉl

d'une recherche mais comme un effort pour déterminer dans sition d'une unité supposée scindée, on se rendrait compte,
l'œuvre des points de repère qui permettent ensuite d'établir par cet effet de puzzle impossible, que les morceaux ne
s'imbriquent pas bien les uns dans les autres, n'auraient pas

Ir¡
le réseau des différences. Quant à ce qu'a dit tout à l'heure
Deleuze, je ne l'aurais peut-être pas dit avec les mêmes mots. de géométrie compatible. Ce qui m'intéresse, en somme, c'est
ig

Mais plus je relis Proust et plus je suis sûr, non pas qu'il est d'aggraver le cas de l'unité: non seulement (comme vous le
43

E
TABLE RONDE SUR PROUST

É
Ei ÉEE€€ÉEtii;fii€{
DEUX RÉGIMES DE FOUS
42

giiiÉt*iiÉisiillitiiiiiiii
É,il;ii
de la métaphore est détruite; c'est une métaphore, mais sans

üi¿i*;É
:
IilÉf$ffi
montrez) espacement et dispersion, mais encore réunion
é?s
impossible: pas d'unité originelle. origine. Je crois que c'est cela qu'il faut dire.
Autre question dans la salle. - Je voudrais poser une question

ti€ÉÉt1fillalgii
Gérard Genette. - La relation entre Proust et Roussel est
évidemment trop difficile pour qu'on la traite comme ça, il y qui sera un petit peu comme un caillou dans la mare. C'est-
€ÉsÉ
a quand même un élément assez massif qu'on peut ~ention­ ù-dire que j'attends des réponses diverses et qui me donneront
ner, c'est que, autant que je sache, Roussel a une certalt~e faç?? une meilleure idée de ce que vous cherchez, les uns et les
de maîtriser son dispositif, et la caractéristique du dispOSltlf autres, dans Proust. Cette question est la suivante: le narrateur
proustien, c'est que son auteur ne l'a jamais tout à fait maîtrisé; a-t-il une méthode?
n:É1

iiTÉtÉiiiÉi
Gilles Deleuze. - Pour moi, je crois que le narrateur a une

i{
on peut dire qu'il ne l'a pas maîtrisé parce qu'il est mort trop
tôt mais naturellement c'est une plaisanterie. Même s'il était méthode, qu'il ne le sait pas au début, qu'ill'apprend suivant
encore vivant, je suis sûr qu'il ne l'aurait toujours pas maîtrisé, des rythmes différents, dans des occasions très différentes, et
#Éiifu
parce qu'il est infini. L'autre question est: est-ce qu'il s'~git que cette méthode, à la lettre, c'est la stratégie de l'araignée.
d'un phénomène spécifique de l' œuvre de Proust ou d un Serge Doubrovsky. - La méthode du narrateur? Eh bien, il
phénomène général? Je crois qu'en fait c'est un faux problème y en a plusieurs. Le narrateur est à la fois quelqu'un qui pré-
parce que, pour moi en tout cas, je suis sensible. à un phén~­ tend vivre et quelqu'un qui écrit. Ce qui pose toutes sortes de
lifi#st€Hitt3H

mène qui est caractéristique de Proust, et à partlr de ce phe- problèmes. Et ce qui me ramène à l'origine de la métaphore:
nomène, je suis tenté de relire tous les autres textes dar: s cette rapport originel, rapport avec la mère, rapport avec le corps,
lumière-là. Mais, d'un autre point de vue, on peut dIre que rapport avec ce « je » qui est un autre et qu'on cherche éter-
ces phénomènes de distance, d'écartement, etc., sont la défi- n~llement à reconstituer - mais peut-on réellement y parve-
mr ? - grâce à diverses méthodes d'écriture.
nition même de tout texte.

jIliÉ;iÉi
Gérard Genette. - Quand on se réfère au narrateur de la
fiffifiiiÉÉÉ

ÉE*EE?¡E
Roland Barthes. - Je vois qu'on tourne toujours autour de
ÉÉáÉEÉg
cette forme du thème et de la variation. En musique, il y a Recherche, il faut préciser si l'on emploie ce terme dans le sens
une forme ~cadémique et canonique du thème et de la varia- strict ou dans le sens large qui est ambigu, c'est-à-dire si l'on
tion' par exemple les variations de Brahms sur un thè~e.de désigne celui qui raconte, ou si l'on désigne le héros. En ce
Haydn; il y a un thème qui est donné d'abord, et ensuIte I~ y qui concerne la méthode du héros, je ne puis que répéter ce
a dix, douze ou quinze variations. Mais il ne faut pas oubhe~ que Deleuze a écrit: il fait l'apprentissage d'une méthode de
que dans l'histoire de la musique, il y a une ~ra?de œuvr~ qUI déchiffrement, etc. Ça, c'est la méthode du héros, dont on
feint de prendre la structure « thème et vanatlons » mals en peut dire qu'elle se constitue peu à peu. Quant à la méthode
réalité la défait; ce sont les variations de Beethoven sur une du narrateur comme tel, elle est évidemment hors du champ
valse de Diabelli, telles du moins qu'elles sont admirablement de la question posée.

€áEÉ
expliquées et décrites par Stockhausen, dans le petit livre de Même interlocuteur. - Si vous dites que la méthode du héros,
Boucourechliev sur Beethoven. On s'aperçoit que là on a c'est-à-dire du narrateur au sens large, se constitue peu à peu,
est-ce que vous n'êtes pas en désaccord à ce moment-là avec
É

affaire à trente-trois variations sans thème. Et il y a un thème


€ggt

qui est donné au début, qui est un thème très bête, mais qui ~illes Deleuze? Parce que, si je vous ai bien compris, mon-
iÉÉE

est donné justement, un peu, à titre de dérision. Je dirais que SIeur Deleuze, votre idée est que cette méthode ne se décou-
ces variations de Beethoven fonctionnent un peu comme vrirait qu'à la fin. Il y aurait eu en quelque sorte une démarche
l' œuvre de Proust. Le thème se diffracte entièrement dans les instinctive, une démarche qui ne se comprend, ne se revoit,
Íiit

variations et il n'y a plus de traitement varié d'un thème. Ce ne s'analyse que dans Le Temps retrouvé.

É
qui veut dire qu'en un sens la métaphore (car l'idée de v.a~ia­ Gérard Genette. - Je viens de dire en quoi j'étais d'accord
avec Deleuze.
É

tion est paradigmatique) est détruite. Ou, en tout cas, l' ongme
45

\f,
TABLE RONDE SUR PROUST

I
J

-z

a
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F
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-
D
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f t .
a
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DEUX RÉGIMES DE FOUS

D
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s
s
44

s;Es.¡
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3g
ffgl{lÉEi
tt,iíÉ
Gilles Deleuze. - Mais rien n'est posé. La méthode non plus.

tlEtÉ$ÉtÉesiEI
Gilles Deleuze. Oui, je ne vois pas où vous voyez une oppo-

iF+;
sÉslgs

i iu I
í=

Z E
sition dans ce que nous avons dit. Non seulement le but de la méthode n'est pas posé, mais la

+si méthode elle-même n'est pas posée.

; i € g € i i € : s i l Ei ;i;rái
Même interlocuteur. - Je vois une opposition entre l'idée

aE:íi€i{tt
l.t;
Même interlocuteur. - Elle est peut-être, sinon posée, du

g
que la méthode se constituerait petit à petit et l'idée, par
moins évoquée.

E
Il13¡:
ailleurs, qu'elle se révélerait seulement à la fin.

sEEtEEg

ÉI;It;ÉitggEgsti€
Gilles Deleuze. - Pardonnez-moi, mais ça me paraît la même Gilles Deleuze. - Est-ce qu'elle est évoquée? Je prends un

EiEt+;iEÉEEÉ;gt
l¡tE
exemple précis: la madeleine. Elle donne lieu, de la part du

1í=
chose. Dire que cette méthode se constitue localement, c'est
igíl

fff.g?
souligner qu'il y a d'abord, de-ci de-là, tel fragment de contenu narrateur, à un effort qui est explicitement présenté comme
qui est pris dans tel fragment de méthode. Que le narrateur un effort méthodique. C'est là vraiment un petit lambeau de
méthode en exercice. Or nous apprendrons, des centaines de

l¡gÉi€,,sii¡¡
se dise à la fin : mais c'est ça, ne veut pas dire que, brusque-
ligg pages plus loin, que ce qui avait été trouvé à ce moment-là

1t
ment, tout se réunit; les lambeaux restent des lambeaux, les
,gI
Éill;t

boîtes restent des boîtes. Mais ce qui est saisi à la fin, c'est était radicalement insuffisant et qu'il faut trouver autre chose,

ÉÉi€j
fgÉlíit
chercher plus avant. Alors je ne crois pas du tout - et il me

íEE$l
que ce sont précisément ces lambeaux qui, sans aucune réfé-
li:T
l
rence à une unité supérieure, constituaient l' œuvre en tant que semble que vous êtes à votre tour en train de vous contredire -
e*E€
íÉtti*$
giftÉEiÉs,tÉ
telle. Je ne vois donc aucune opposition entre cette constitu- 9ue la méthode soit posée d'abord. Elle n'est pas posée, elle
tion locale des fragments de méthode et la révélation finale. fonctionne ici et là, avec des ratés qui font partie intégrante
Même interlocuteur. - Te voudrais revenir sur un mot que Je l' œuvre, et même lorsqu'elle a marché, il faut la reprendre
ÉÉiB
sgt

fug**
vous avez prononcé dans ~otre première communication. Vous sur un autre mode. Et cela jusqu'à la fin, où intervient une... ,

IfE:i
g¡i
avez dit à un moment: mais le narrateur, qu'est-ce qu'il fait? une espèce... comment dire? .. une espèce de révélation. C'est

EÉt
il ne voit rien, il ne comprend rien; et vous avez ajouté: il ne à la fin que le narrateur laisse entrevoir ce qu'est sa méthode:
:ls¡ssgÉiit

veut rien comprendre. s'ouvrir à ce qui lui fait contrainte, s'ouvrir à ce qui lui fait
v~ol~nce. C'est une méthode. On peut en tout cas l'appeler

€es
{É5
i
g
Gilles Deleuze. - Ça ne l'intéresse pas, voilà ce que j'aurais
i
dû dire. Soit. amsl.

te[E$iEÉi
ria;Ers;u;
iFiit
Autre question dans la salle. - Gilles Deleuze, je voudrais
É
ÉÉ1

tEl¡iii
43Í

Même interlocuteur. - Eh bien je me demande si la volonté


É¡a' rl u

en revenir à votre image de l'araignée, qui est très frappante,

il!¡gIIís,1!
de ne pas comprendre ne fait pas partie de la méthode. L'idée
de rejeter : je rejette telle ou telle chose parce que ça ne pour vous poser une question : que faites-vous alors de la
íEit
1i1.EEI

m'intéresse pas. Par instinct, je sais que ça ne m'intéresse pas. notion de croyance, que l'on retrouve si souvent chez Proust?
ítÉ,
Eg;iÍE+

Donc il y a bien dès le départ une méthode, qui serait de se Vous avez dit que l'araignée ne voyait rien; or Proust dit très
souvent .que tel ou tel spectacle baigne dans une croyance,
i

1fg
fier à un certain instinct. Ce qui se découvre à la fin, c'est que
c'est-à-dIre dans une certaine impression antérieure à ce spec-
e

cette méthode était la bonne.


tacle même, par exemple, pour les aubépines, l'impression
f i; , g . l f i i ;
EEIEt
ssif:sc€

Gilles Deleuze. - Ce n'est pas que cette méthode était la


r¡ iii
ílg*

bonne, c'est que cette méthode a bien fonctionné. Mais elle éprouvée le matin à la messe.
lgÉtt

slt3g
Gilles Deleuze. - Encore une fois, cela ne s'oppose pas. Ce

tgÍ?'i
n'est pas universelle. Il ne faut donc pas dire: c'était la bonne
méthode; il faut dire : c'était la seule méthode capable de qui s'oppose, si vous voulez, c'est le monde de la perception
fonctionner de telle façon que cette œuvre-là soit produite. ou de l'intellection, d'une part, et, d'autre part, le monde des
íg

signaux. Chaque fois qu'il y a croyance, cela veut dire qu'il y


+i5gü
Même interlocuteur. - Mais l'ambiguïté ne vient-elle pas de
ce que, précisément, si le narrateur a une méthode au départ, a réception d'un signal et réaction à ce signal. En ce sens,
gti
lái

c'est une méthode qui ne postule pas le but vers lequel on l'araignée croit, mais elle ne croit qu'aux vibrations de sa toile.
1t

tend? Le but n'est pas posé, c'est à la fin seulement qu'il se Le signal, c'est ce qui fait vibrer la toile. Tant que la mouche
n'est pas dans la toile, l'araignée ne croit absolument pas à

-
dessine.
TABLE RONDE SUR PROUST 47

F'ii EE$iEÉiij€'éiÉÉiE¡
n{ÉÉ;,3*EiÉ
EEEE
DEUX RÉGIMES DE FOUS

"*t:EÉÉiifir: i€gi sEá€á


_¡¡EÉ$*siE
46

EÉ*i
gigj
Quant à savoir ce qu'est cette folie et en quoi elle consiste,

áiiE**;ee3
lriéitááir¡r
l'existence d'une mouche. Elle n'y croit pas. Elle ne croit pas

+;='r*s*u
aux mouches. En revanche, elle croit à tout mouvement de la
toile, si minuscule soit-il, et elle y croit comme à une mouche.
Même si c'est autre chose.
je crois pour ma part que l'on pourrait parler de schizophrénie.
Cet univers de boîtes closes que j'ai tenté de décrire, avec ses
communications aberrantes, c'est un univers fondamentale-
ment schizoïde.

iÉi:áii
Même interlocuteur. - Autrement dit, un objet n'existe que

ÉíÉ¡ffÉi;ÉÉ
iiiÉt?g
s'il est pris dans la toile... Serge Doubrovsky. - Si j'ai employé le mot « dingue », c'est
Gilles Deleuze. - ... Que s'il émet un signal qui fait bouger qu'à mon sens il ne s'agit pas exactement de folie. Je ne crois
la toile, qui la fait bouger dans l'état où elle se trouve ~ ce pas que le narrateur soit tout à fait fou, bien que l'on puisse
moment-là. Parce que c'est une toile qui se fait, qUl se ajouter aux textes cités par Deleuze celui dans lequel il est dit
construit, comme chez les araignées, et qui n'attend pas d'être que Vinteuil était mort fou. Le narrateur essaie de lutter contre
*ii*liiÉÉl
Egé€s

sa folie, sinon, soyons-en sûrs, il n'écrirait pas son livre. J'ai

íÉiÉ
toute faite pour qu'il y ait déjà des proies. La seule croyance
de Proust, c'est la croyance à une proie, c'est-à-dire à ce qui donc voulu introduire, par l'emploi d'un terme argotique, cet
élément d'humour que réclamait Deleuze.
fait bouger la toile.

;gsEssgiÉ;g
Je ne répéterai pas ce que j'ai dit hier, sur la névrose. Ce

g;.i
É,EÉ,l
;n3EeT
Même interlocuteur. - Mais c'est lui qui la sécrète, cette
qui me frappe, pour m'en tenir au seul plan de l'écriture, c'est

iÉE:$EÉtiEj
proie, qui la fait devenir proie. . '
isEÉ$rsss$=€?iE

Gilles Deleuze. - Non, il sécrète la toile. Il y a blen un objet que ce sont toujours les mêmes histoires, les mêmes person-
nages, les mêmes situations qui reparaissent sans cesse avec

s;ltrÉiÉíi+jj
extérieur, mais qui n'intervient pas comme objet, qui intervient
comme émetteur de signaux. chaque fois une légère variation. Ce phénomène, auquel
Genette se référait tout à l'heure, a été fort bien analysé par
sécréter.
; EiiiHHiiffi
Même interlocuteur. - Pris dans la toile qu'il est en train de
Leo Bersani dans son livre sur Proust. Les choses se répètent
obsessionnellement, les coïncidences sont trop grandes; tout
ilÍ$áffitÍliif

jTj:ÉÉ

Gilles Deleuze. - C'est cela.


sc passe comme si le récit devenait de plus en plus fantasma-

['i:iiFs€$
Même interlocuteur. - Et il n'existe qu'à ce moment-là.
Gilles Deleuze. - C'est cela. tique. On n'est plus du tout dans un réalisme narratif quel-
.+á+É

Autre question dans la salle. - J'aimerais poser une question conque, mais dans un délire qui se donne comme une narra-
à MM. Deleuze et Doubrovsky. Monsieur Deleuze, vous avez tion. Il faudrait le montrer par toute une série d'exemples,
mais à ne s'en tenir qu'aux grandes maximes proustiennes,

ítsi
employé plusieurs fois le mot folie : pouvez-vous préciser ce
mot? D'autre part, monsieur Doubrovsky, vous avez déclaré dont on a pu faire un recueil, l'effet, lorsqu'on les lit à la suite,
iiÉ+gÉti+

que le narrateur n'est pas fou, mais qu'il est « dingue» : cela est proprement extraordinaire: le narrateur déploie des trésors
í

demande une explication. d'ingéniosité pour justifier des conduites qui sont fondamen-
talement aberrantes.
+$Éá=
tti-fuec

Gilles Deleuze. - Je suis parti de l'emploi que Proust fait

{iiiiÉjg
Égi¡É
lui-même du mot folie. Il y a une page admirable dans La Autre question dans la salle. - Roland Barthes, j'aimerais
poser une question que j'aurai du mal à formuler puisqu'elle
Prisonnière sur le thème: ce qui inquiète les gens, ce n'est pas
ÉiÉ€ss
le crime, ce n'est pas la faute, c'est quelque chose de pire, c'est évoque un texte que j'ai du mal à comprendre, c'est-à-dire la
la folie. Et cela est dit, comme par hasard, à propos de Charlus préface de votre Sade) Fourier) Loyola. Il y est question de
et d'une mère de famille qui a découvert, ou pressenti - il se <~ plaisir du texte », en des termes qui évoquent Proust de
trouve par ailleurs qu'elle est très bête - que Charlus était fou; façon assez claire, et d'autre part d'une espèce d'activité cri-
E3;iÉ
{*É;

tique conçue comme une subversion ou un détournement et


íÉE
et que, quand il caressait la joue de ses grands garçons et qu'il
leur tirait l'oreille, il y avait là bien plus que de l'homosexua- qui n'est pas sans rappeler l'interprétation des variations d~nt
u

lité: quelque chose d'incroyable qui était de l'ordre de la folie. parlait Genette. Cela me semble assez ambigu dans la mesure
Et Proust nous dit : c'est cela qui inquiète. où dans l'interprétation des variations, on n'est pas tellement
,
49

$
EÉI ÉEÉi€AÉrEÉgIT
1/\1)1,1: I{( lNDE SlJR PI{OUST

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i i . Y *g; tE i E : :
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DEUX RÉGIMES DE FOUS
e;isrs

=¿-E
48

lisst
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qui va exécuter des variations qui sont effectivement dans le

É} EG
€i*igárigÍtEitgÉiátÉ
loin d'une certaine forme de pastiche qui risque de conduire

EE¡

+
aux pires errements critiques. t L'xtC, mais c'est plutôt l'opérateur d'une partition, comme il

Roland Barthes. - Je ne vois pas très bien l'ambiguïté du ~'en trouve dans la musique postsérielle. C'est la même diffé-
rence qu'il y aurait entre l'interprète d'un concerto romantique

í!!i;;iiii;íiijÉii'i
pastiche.

+;r
d le musicien, l'opérateur d'une formation (on ne dit même

t i lÉiiEÉ"iÉÉ;ii¡iif:ÉE:q¡
$f;g¡t*t;ffi¡ÉtE
Même interlocuteur. - Je veux parler de l'interprétation des

ig¡e'iiBÉÉi:
itiÉi
variations à laquelle vous avez semblé souscrire comme activité plus un orchestre) apte à jouer de la musique tout à fait
¡át$jÉi;iÉEÉÉE
critique, et que je mets en rapport avec ce plaisir du texte que contemporaine, selon un canevas d'écriture qui n'a plus rien

É;JÉ'
:1 voir avec la notation ancienne. A ce moment-là, le texte

e€isstil:itp*
vous décriviez. Je voudrais savoir comment cela se situe.
Roland Barthes. - Le plaisir du texte, cela n'a pas de rapport proustien deviendrait peu à peu, par l'espèce d'héraclitéisme
direct avec l'objet de ce colloque, bien que personnellement qui saisit la critique, une espèce de partition pleine de trous
Proust soit pour moi un très grand objet de plaisir; j'ai même sur laquelle effectivement on pourra non pas exécuter, mais

íÉÉiÉgggiglsi
parlé tout à l'heure d'un désir critique. Le plaisir du texte, ()pérer des variations. On rejoindrait alors le problème qui a
c'est une sorte de revendication que j'ai lancée, mais elle doit L,té posé dans un débat beaucoup plus concret, et en un sens
être honorée maintenant sur un plan plus théorique. Je dirai heaucoup plus sérieux, qui a eu lieu cet après-midi, par ceux
simplement, d'un seul mot, qu'il est peut-être temps mainte- d'entre nous qui ont évoqué les problèmes du texte proustien,
nant, vu l'évolution de la théorie du texte, de s'interroger sur dans l'acception matérielle du mot «texte» : peut-être qu'à
l'économie ou les économies de plaisir du texte. En quoi est-ce ce moment-là on aura besoin de ces papiers proustiens, pas

ftÉgÉ,*
qu'un texte fait plaisir? quel est le « plus-à-jouir » d'un texte, seulement pour la littéralité des phrases qu'ils nous livreront,
où se situe-t-il, est-ce qu'il est le même pour tout le monde? mais pour l'espèce, je dirais, de configuration graphique,
certainement pas; où donc est-ce que cela nous entraîne d'explosion graphique qu'ils représentent. C'est un peu
eÉglii+
e€

méthodologiquement? On pourrait par exemple partir de l'omme cela que je vois une sorte d'avenir, non de la critique

iiÉ*
cette constatation que pendant des millénaires il y a eu incon- proustienne (cela n'a aucun intérêt: la critique restera toujours
E€iÉáE'i

testablement un plaisir de la narration, de l'anecdote, de l'his- une institution, on peut toujours se porter en dehors ou au-
toire, du récit. Si maintenant nous produisons des textes qui delà), mais de la lecture et donc du plaisir.

sii!ietr

Jean-Pierre Richard. - A la suite de cette intervention de

€l*;tlr;i+É
ne sont plus narratifs, dans quelle économie de substitution le
plaisir est-il saisi? Il faut qu'il y ait un déplacement du plaisir, Roland Barthes, je voudrais dire qu'il me semble exister entre
un déplacement du « plus-à-jouir », et à ce moment-là, c'est

iiÉ
tous les occupants de cette table un accord assez fondamental
uijri+*[+ÉFt*':

une sorte de prolongement de la théorie du texte qui est à ou du moins une convergence : la pratique de l'écriture de
chercher. C'est une question, je n'ai pas d'éléments supplé- Proust nous est par tous décrite dans une perspective d'écla-
iliiÉigti
*s=-*

mentaires à donner pour le moment; c'est une chose à laquelle ?ÉÉÉg


tement, de fragmentation et de discontinuité. Il me semble
¡3t;.aiá

on pourrait imaginer de travailler collectivement, dans un pourtant évident, à lire le texte de Proust, qu'il y a une idéo-
séminaire de recherche, par exemple. logie proustienne de l' œuvre qui va à l'encontre de toutes ces

gÉrü
ÉffI
xEn€f

Pour la seconde question, celle de l'interprétation des varia- descriptions, idéologie très explicite, très insistante, un peu
tions, je préciserai ceci: le critique n'est pas du tout comme lourde même, qui valorise au contraire les échos, les lignes de
Eói4

un pianiste qui va simplement interpréter, exécuter des varia- ressemblance, les rappels, les retentissements, la division en
tions qui sont écrites. En réalité, le critique accède du moins côtés, les symétries, les points de vue, les «étoiles », et qui
provisoirement à une déstructuration du texte proustien, il
gi
s'achève, dans les passages bien connus du Temps retrouvé,
[3;

i{É
avec l'apparition d'un personnage renouant tous les fils jus-

gij
réagit contre la structuration rhétorique (le «plan») qui a
e=z

i
prévalu jusqu'ici dans les études sur Proust. A ce moment-là, que-là épars. Il semble donc qu'il y ait ici disparité entre l'idéo-
logie proustienne explicite du texte et la description que vous
:

1c critiqllc n'l'st pas dll tout 1111 pi;lllistl' d't"poque traditionnelle


i

i
50 DEUX RÉGIMES DE FOUS l'ABLE RONDE SUR PROUST 51
en donnez. Je vous demande donc simplement ceci: si cette
disparité existe, quelle place faites-vous à l'idéologie prous-
tienne dans la pratique de son texte? Comment expliquez-
1 une opposition. Non une métaphore, mais une antithèse. En
ce cas, il pourrait s'agir d'une stratégie du leurre. L'idéologie
Je l' œuvre attirerait d'autant plus l'attention sur l'unification,
vous cette contradiction entre le dit de Proust et son dire? le rassemblement, parce que la meilleure manière de saisir une
Roland Barthes. - Personnellement je vois l'idéologie que dispersion, c'est le désir même du rassemblement. Il pourrait
vous décrivez, et qui s'énonce d'ailleurs plutôt à la fin ... s'agir aussi de l'indice d'un fonctionnement double. J'ai sou-
Jean-Pierre Richard. - Oh, tout du long? ligné dans mon exposé le rapprochement par analogie, mais
Roland Barthes. - ... plutôt comme un imaginaire proustien, celui-ci n'est possible que si l'on sépare, écarte, distingue :
un peu au sens lacanien; cet imaginaire est dans le texte, il s'y c'est sur ce fonctionnement complémentaire qu'ont insisté
place comme dans une boîte mais, j'ajouterai, une boîte japo- Deleuze et Genette. A partir de cette insistance, on pourrait
naise : une boîte dans laquelle il n'y a jamais qu'une autre peut-être trouver une idéologie contradictoire, dans la Recher-
boîte, et ainsi de suite; et de la sorte la méconnaissance que che : non plus l'autre qui devient le même (le côté de chez
le texte a de lui-même, finit par figurer dans le texte lui-même. Swann qui fusionne avec le côté de Guermantes), mais le
Voilà comment je verrais à peu près cette théorie de l'écriture, même qui devient autre: les morts, les séparations, les exclu-
plutôt que cette idéologie, qui est dans le texte proustien. sions, les transformations (toute chose tendant à devenir son
Jean-Pierre Richard. - Cette théorie est aussi et pourtant contraire). Il y aurait alors autoreprésentation du fonctionne-
structurante du texte; elle ressemble bien parfois à une pra- ment conflictuel du texte par un conflit des idéologies du
tique. Deleuze citait par exemple, tout à l'heure, et fort juste- texte.
ment, l'exemple de la madeleine, disant que le héros n'en avait Gérard Genette. - Un mot à propos de ce que disait à
compris le sens que beaucoup plus tard. Mais lors de la pre- l'instant Jean-Pierre Richard: je crois qu'il y a chez Proust,
mière expérience, Proust dit déjà: je devais remettre à beau- comme chez bien d'autres écrivains, un certain retard de la
coup plus tard de comprendre le sens de ce qui m'arrivait ce théorie sur la pratique. De façon très grossière, on peut dire
jour-là. Il y a donc bien ici présupposition théorique et certi- qu'il est un auteur du xxe siècle avec une idéologie esthétique
tude de ce qu'est la valeur, la valeur de l'expérience plus tard ct littéraire du XIXe • Mais nous, nous sommes et nous devons
interprétée. Il me semble difficile ici de dire que c'est seule- être des critiques du xxe siècle, et nous avons à le lire en tant
ment à la fin, par un effet d'après coup, que la toile se tisse, que tels, et non comme il se lisait lui-même. Mais d'autre part,
ou se détisse. sa théorie littéraire est tout de même un peu plus subtile que
Jean Ricardou. - Je ne partagerais pas tout à fait la formule la grande synthèse achevante et clôturante du Temps retrouvé.
d'idéologie proustienne de l' œuvre, je dirais plutôt: l'idéologie Il y a dans sa théorie de la lecture, et de la lecture de son
de l'œuvre de Proust. Cette idéologie, intérieure en somme, a propre livre, lorsqu'il dit par exemple que son lecteur devra
deux fonctions, selon qu'elle est en conformité ou non avec être le propre lecteur de soi-même, quelque chose qui subvertit
le fonctionnement du texte. Dans le premier cas, on aurait un cn partie l'idée de la clôture finale de l'œuvre, et par consé-
des effets de cette autoreprésentation dont j'ai parlé dans mon quent l'idée (classico-romantique) d' œuvre elle-même. Et puis
exposé et sur laquelle je n'insisterai pas. Mais ce n'est pas dire il y a un troisième élément, c'est que le texte de Proust n'est
(et c'est une façon de nuancer certains de mes propos précé- plus aujourd'hui ce qu'il était, disons en 1939, où l'on connais-
dents) que toute idéologie intérieure au texte est forcément sait essentiellement la Recherche, plus deux ou trois œuvres
en accord avec le fonctionnement du texte. Il peut très bien considérées comme mineures. A mon avis, l'événement capital
arriver qu'elle s'y oppose. Avec cette autoreprésentation dans la critique proustienne de ces dernières années, ce n'est
inverse, le rapport de la fiction à la narration n'y serait plus pas ce que nous pouvons écrire ou avoir écrit sur Proust, c'est
une similitude, comme dans l'autoreprésentation droite, mais ce qu'il a continué, si j'ose dire, d'écrire lui-même: c'est la
52 DEUX RÉGIMES DE FOUS 1\/)L1'~ I{ONDE SUR PROUST 53

mise au jour de cette masse d'avant-textes et para-textes qui Serge Doubrovsky. - Personnellement, je crois qu'il y a une
font la Recherche plus ouverte aujourd'hui qu'elle ne l'était ,,{ ratégie du narrateur - j'entends l'écrivain qui écrit le livre -
hier, lorsqu'on la lisait comme une œuvre isolée. Je veux dire ,pli consiste à attribuer l'homosexualité aux autrcs, Ù ail rihul'r
que non seulement elle s'ouvre, comme on l'a toujours su, par LI folie précisément à Charlus ou à Albcrtinc. (:c qu'il Sl'
la fin, en ce sens que sa circularité l'empêche de se clore en Il'serve pour lui, c'est le « nervosisme », dans lequel î1cst lacilL'
s'arrêtant; elle s'ouvre aussi par le début, en ce sens que non (IL' reconnaître tous les traits d'une maladie psychosomatiquc.
seulement elle ne finit pas, mais que d'une certaine manière Ce que je veux dire, c'est que l' œuvre entière apparaît
elle n'a jamais commencé, parce que Proust a toujours déjà dH11me une sorte de jeu par lequel un écrivain essaie de bâtir
travaillé à cette œuvre. Et en un sens il y travaille encore : 1111 univers, de raconter une histoire que l'on peut lire, que

nous n'avons pas encore tout le texte proustien; tout ce que l'on a pu lire comme une histoire. Jean-Pierre Richard avait
nous en disons aujourd'hui sera en partie périmé quand nous laison, tout à l'heure, de souligner la présence d'une idéologie
l'aurons dans son entier; mais heureusement, pour lui et pour structurante dans l'œuvre. Proust, homme du XIXe siècle. Mais
nous, nous ne l'aurons jamais dans son entier. plus on lit la Recherche et plus l'on s'aperçoit que l'on est dans
Autre question dans la salle. - Je trouve que parmi les choses llll univers mental, psychique, si l'on préfère, ou mieux encore

qui ont été dites, il y en avait deux qui étaient assez inquié- inconscient, je ne sais, mais textuel en tout cas, ce qui joue
tantes. L'une par Deleuze, et l'autre par Doubrovsky. Et qui sur deux tableaux tout à fait opposés: une histoire se raconte,
ont trait toutes deux à la folie. C'est une chose de dire avec mais dans le même temps qu'elle se raconte, elle se détruit.
Deleuze que le thème de la folie est partout dans l' œuvre de Même interlocuteur. - Voulez-vous dire qu'à partir du
Proust, c'est une autre chose que de tendre la main et de dire: moment où le récit n'est plus « réaliste» on est dans la folie?
regardez, Charlus est fou, Albertine est folle. Autant dire à ce Serge Doubrovsky. - Je crois qu'un certain sentiment de
compte, que n'importe qui est fou: Sade, Lautréamont ou déréalisation du texte conduit à s'interroger sur la folie. Mais
Maldoror. Pourquoi Charlus est-il fou? L'ncore une fois je n'aime pas ce mot. J'ajouterai simplement
Gilles Deleuze. - Ecoutez, ce n'est pas moi qui le dis, c'est LIue la perte du principe de réalité me paraît une des grandes
Proust. C'est Proust qui le dit dès le début: Charlus est fou. découvertes de l'écriture moderne.
C'est Proust qui fait écrire à Andrée: peut-être bien qu'Alber- Autre question dans la salle. - Je voudrais poser deux ques-
tine était folle. C'est dans le texte. Quant à la question de tions, l'une à Barthes et l'autre à Deleuze.
savoir si Proust est fou ou pas, accordez-moi que je ne l'ai pas Lorsque vous dites, Roland Barthes, qu'il faut réintroduire
du tout posée. Je suis comme vous, ça ne m'intéresse pas. Je dans la théorie du texte, telle qu'elle a été faite jusqu'ici, une
me suis simplement demandé s'il y avait une présence de la économie, vous choisissez comme pivot de cette nouvelle
folie dans cette œuvre et quelle était la fonction de cette pré- dimension le plaisir. Mais le plaisir de qui? Vous dites : le
sence. plaisir du lecteur, le plaisir du critique. Mais est-il possible de
Même interlocuteur. - Soit. Mais alors Doubrovsky enchaîne prendre plaisir à quelqu'un comme Proust, qui écrit au-delà
en disant que la folie, qui est cette fois-ci celle de l'écrivain du principe de plaisir? Et, d'une manière plus générale, ne
lui-même, transparaît dans le récit à partir du moment où, vers serait-il pas temps enfin, ce que presque aucune critique n'a
la fin, les coïncidences s'accumulent. Est-ce bien compatible encore su faire, de situer les investissements économiques du
avec une vision non psychologique de l' œuvre de Proust? Ce côté de celui qui écrit plutôt que de celui qui lit ?
qui se passe à ce moment-là, n'est-ce pas tout simplement une Roland Barthes. - Peut-être qu'en cherchant autour de ce
accélération dans la récurrence des thèmes? Est-ce une preuve thème du plaisir, je le pose d'une façon en quelque sorte
de folie ces coïncidences, ce que vous appelez des coïnci- naïve, aliénée au départ. Un jour peut-être, effectivement, cela
dences? me conduira à l'assertion que vous posez. Vous posez une
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54

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DEUX RÉGIMES DE FOUS

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i;\BLE RONDE SUR PROUST

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question, mais en réalité vous donnez une réponse que peut-

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taÉi¡iig Même interlocuteur. - Oui, mais à un prelnier niveau; elle

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être, moi, je ne trouverai que dans des mois; c'est-à-dire que l..'st aussi inscrite autre part.

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cette notion de plaisir du texte ne va peut-être pas tenir. Mais

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¡.d ?.:.9 9*9
Gilles Deleuze. - Mais de quel type d'inscription s'agit-il ?

á x " ó Y , : - r c o '

o -,!
c E
a U -trl
ñ ) ' t "' ' Y

2 , ; ? ( ns
U

5
je voudrais, au moins une fois, me la poser au départ, sim- 1_a phrase que vous citez sur les deux sexes, c'est une prédic-

ya
!- i LrE ' aA S ' JÁ\ - '.t/ =
5
-:

:
plement et naïvement, même si le trajet que je fais doit me t ion, c'est le langage des prophètes, ce n'est pas le « logos ».

Kt e + i 3 =
t r -€- - j
n, B H.:
?
détruire, me dissoudre en tant que sujet du plaisir, et dissou-

*:
1 _es prophètes émettent des signes, ou des signaux. Et il leur

I .jE._ = E
t-

'= 8 = E.c.r
dre en moi le plaisir; peut-être n'y aurait-il plus le plaisir,

C'6
1aut en outre un signe qui garantisse leur parole. Il n'y a là

ü t á=:
F"ñ
=
peut-être n'y aura-t-il plus que le désir, qui est le plaisir du ;Illcune rhétorique, aucune logique. Le monde des signaux

ÚÉ I

E Ü
I E
=--
;ÉS
fantasme.

g :e H u

*
Il 'est donc pas du tout un monde rassurant, ni un monde

r,5
F Ei

tr :-1
o1;:F

tr:
iáá
Même interlocuteur. - Oui, bien sûr, on appelle ça le fan-

ÉEe

.Y c)
fiis';.EtiÉ ;Iscxué. C'est au contraire le monde de l'hermaphrodite, d'un
l:s'+$ÉiÉ
qi:tÉ;

q-/ sJ

9
í.

,,
tasme, mais il y a aussi autre chose : une sorte de jouissance

E
hermaphrodite qui ne communique pas avec lui-même: c'est

t-

I)
u
t
5l;sH$

E
qui serait prise à un désir mort. Et c'est peut-être là, justement, le monde de la violence.

I
cJ
ce qui définirait le regard du critique.
Roland Barthes. Le plaisir que j'ai pris à Proust, vous n'avez

:i
ii 3É;i
pas tardé à le culpabiliser, en tout cas. Je ne l'aurai pas eu
longtemps, je le sens.
;i¿É
Même interlocuteur. - J'en viens maintenant à la question
+i;i
que je voulais poser à Deleuze. Vous avez dit que Proust
ü;€$s

s'ouvrait à ce qui lui fait violence. Mais qu'est-ce qui fait


violence à Proust, qu'est-ce qu'il découvre, à la fin, qui lui fait
violence?
Eli€fi:;Et{g
Gilles Deleuze. - Le monde de la violence, Proust le définit
itEi;i;*Égá¡
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itáÉtsgItE

toujours, me semble-t-il, comme ne faisant qu'un avec le


3ÍssÉ;;E

monde des signaux et des signes. Ce qui fait violence, c'est


tout signal, quel qu'il soit.
Même interlocuteur. - Mais n'y a-t-il pas une autre lecture
EÉetÉii
possible de Proust? Je pense à un texte de Blanchot où il ne
s'agit pas de signes mais d'inscriptions. L'araignée tisse sa toile
sans méthode et sans but. Soit. Mais il y a malgré tout un
certain nombre de textes qui sont inscrits quelque part : je
songe à la phrase célèbre qui dit que les deux sexes mourront
g;iÉEs

chacun de leur côté. Il y a ici quelque chose qui ne se réfère


pas uniquement au monde des signes, mais à une série beau-
coup plus secrète et beaucoup moins rassurante, une série qui
i'gi;=r

aurait rapport, entre autres, à la sexualité.


llEfiE

3-iE

Gilles Deleuze. - Peut-être le monde des signes est-il pour


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vous un monde rassurant. Il ne l'est pas pour Proust. Et je ne


Eá;E

vois pas pourquoi faire une distinction entre ce monde et celui


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de la sexualité, alors que chez Proust la sexualité est prise tout


entière dans le monde des signes.
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fi. PROPOS DU DÉPARTEMENT DE PSYCHANALYSE 57

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faire pro~éd~r souverainement à une réorganisation compor-

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ta~t de~tItutlOns / et nominations de personnel enseignant.

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Meme SI tout le departement de psychanalyse était consentant
cela ne changerait rien à l'affaire, et aux menaces qu'elle recèle:

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4 L'~cole freudienne de Paris n'est pas seulement un groupe

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q~I a ,un chef, c'est une association très centralisée qui a une

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À PROPOS DU DÉPARTEMENT
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chentele, en tous les sens de ce mot. Il est difficile de concevoir
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DE PSYCHANALYSE À VINCENNES ,',


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grÉ¡IÉ;e
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qu'un département universitaire se subordonne à une organi-

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sation de ce genre.

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Ce que la psychanalyse présence comme son savoir s'accom-

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II'
~ pagne d'une sorte de terrorisme, intellectuel et sentimental

€HiÁ;#
Ce qui s'est passé récemment à la faculté de Vincennes, dans prop.r/e à briser des résistances dites maladives. C'est déjà

ÉÉürsÉ
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r 8f ! ; _!us ; E* É G
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mquIetant lorsque cette opération s'exerce entre psychana-

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le département de psychanalyse, est très simple en apparence:

If a;F*gügiiFIEe
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l:st~s: ou ~ntre p~ychanaly~tes,et patients, dans un but qu'on

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exclusion d'un certain nombre de chargés de cours, pour des
raisons de réorganisation administrative et pédagogique. Dans certIfIe therapeutIque. MalS c est beaucoup plus inquiétant
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+ EE+t €s g : g[!
quand la même opération vise à briser des résistances d'une

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un article du Monde, Roger-Pol Droit demande pourtant s'il
*:jÉ¡it ili $iÉf
EE * - E

ne s'agit pas d'une épuration style Vichy. La procédure tout a~tre na,ture., dans un~ section d'enseignement qui déclare
1;EÉiElrfi¡
Y€:

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d'exclusion, le choix des exclus, le traitement des opposants, elle-meme n aV01r aucun Intention de « soigner» ni de « for-

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lti;33Él
la nomination immédiate de remplaçants feraient aussi bien n;er »des psychanalystes. Un véritable chantage à l'inconscient
e+;;"É:ilieáüs*!;E
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penser, toutes proportions gardées, à une opération stali- s exerce sur les opposants, sous le prestige et en présence du

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i : Ei . qiEliE:F::

íf;€N;É
nienne. Le stalinisme n'est pas seulement la chose des partis docteur Lacan, pour imposer ses décisions sans discussion
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possible (c'est à prendre ou à laisser et si on laissait «la

aEEi: *sr$ür
communistes, il passa aussi dans des groupes gauchistes, il n'a

Éi 8 ' N
disp~rit~on du ~épartement s'imposer~it, du point de v~e de

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pas moins essaimé dans les associations psychanalytiques. Que
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les exclus eux-mêmes ou leurs alliés n'aient pas tous manifesté la theone analytIque comme du point de vue universitaire... »
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une grande résistance, le confirmerait. Ils n'ont pas collaboré (~isparition décidée par qui? au nom de qui ?). Tout terrorism~
E f r g E É ¡i j; ¡ ü

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s accompagne de lavage: le lavage d'inconscient ne semble

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activement à leur propre accusation, mais on peut penser
[.;á*;ii,sint
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qu'une seconde vague de purges entraînerait ce progrès. pas moins terrible et autoritaire que le lavage de cerveau.

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*€;s
íiiÍÉE$

La question n'est pas de doctrine, mais d'organisation de


gfg3E;

pouvoir. Les responsables du département de psychanalyse,


qui ont mené ces exclusions, déclarent dans des textes officiels
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qu'ils agissent sur les instructions du docteur Lacan. C'est lui


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qui inspire les nouveaux statuts, c'est même à lui qu'on sou-
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mettra le cas échéant les projets de candidature. C'est lui qui


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réclame une remise en ordre, au nom d'un mystérieux


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« mathème » de la psychanalyse. C'est la première fois qu'une


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personne privée, quelle que soit sa compétence, s'arroge le


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droit d'intervenir dans une université pour y procéder ou y


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,~ Avec Jean-François Lyotard. In Les Temps modernes, n° 342, janvier, p. 862-


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,\( ll'l: )UR L'ÉDITION ITALIENNE DE LOGIQUE DU SENS 59

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.Iinsi art des surfaces, arpentage de plans. Avec Sylvie et Bruno,

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C'l'st encore autre chose (peut-être préfiguré par Humpty

ug ; ; ' E
1 )umpty dans Le Miroir) : deux surfaces coexistent avec deux

histoires contiguës - et l'on dirait que ces deux surfaces

8
5 ,,'enroulent de telle sorte qu'on passe d'une histoire à l'autre,

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r;ni¡ Q**
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1 andis qu'elles disparaissent d'un côté pour réapparaître de

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l'autre, comme si le jeu d'échecs était devenu sphérique. C'est

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NOTE POUR L'ÉDITION ITALIENNE

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l'n ces termes que Eisenstein parle des peintures cylindriques

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DE LOGIQUE DU SENS-k
laponaises, dans lesquelles il voyait la première apparition du

1Ígf


montage cinématographique: « Le ruban du rouleau s'enroule

É
l'n rectangle! Seulement il ne s)enroule pas lui-même (comme

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ff{jÉruggít
Il' ruban s'enroule en rouleau), mais sur sa surface (dans le plan

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q - c r . . ' : E E 4 t E P " Hn¡tSstaeuH; €r $


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Il est difficile pour l'auteur de réfléchir sur un livre écrit

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i3s;ifi$íi¿g'i
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du tableau), s'enroule la représentation de l'image» a.

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quelques années plus tôt. Il existe une tendance à faire le malin

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ou à jouer l'indifférent ou, pire encore, à devenir son propre Dans Logique du sens, j'essaie de dire comment la pensée

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s'organise selon des axes et des directions semblables : par
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commentateur. Non pas qu'un livre soit nécessairement

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l'xemple, le platonisme et la hauteur qui orienteront l'image

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rrij?Érgi'iáÍÉg1
dépassé; mais, même s'il reste présent, c'est un présent
g

« déplacé ». Un lecteur bienveillant est nécessaire pour lui traditionnelle de la philosophie; les présocratiques et la pro-

€i!iÉt!gl$É
londeur (le retour aux présocratiques comme retour au sou-
€?E
5

láji! ij FÉ
rendre son actualité et lui donner un prolongement. J'aime

iltiEg
terrain, aux cavernes préhistoriques) ; les stoïciens ct lellr art
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cette Logique du sens parce qu'elle marque encore pour moi í;E

:i:
lrlgg{
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une rupture : c'était la première fois que je cherchais un peu nouveau des surfaces... Y a-t-il d'autres directions pour l'ave-
nir? Nous avançons ou nous reculons tous, nous hésitons
sÉE
une forme qui ne soit pas celle de la philosophie traditionnelle;

;EEE=j
:ti'€i Eai t ¡ f u : r : ? ;

parmi toutes ces directions, nous construisons notre topologie,


iijIsigs

:iÉg{.]l
et puis c'était un livre gai, à plusieurs endroits; et, en outre,
af:$t
carte céleste, terrier souterrain, arpentages de plans et de sur-

ÉgÉ$É$j
'**ü;€j
je l'écrivais dans une période de maladie. Je n'ai rien à changer.
I aces, d'autres choses encore. Selon les directions, on ne parle

Il serait mieux de se demander pourquoi j'avais autant


l{fEer;1riÉ

ÍHf
pas de la même manière, on ne rencontre pas les mêmes matiè-
És;t*t

besoin de Lewis Carroll et de ses trois grands livres, Alice) Le


res : en effet, c'est aussi une affaire de langage ou de style.

HF gg ÉEHI ee¿*
Miroir) Sylvie et Bruno. Le fait est que Lewis Carroll a le don
Même si, pour mon compte, je n'étais plus satisfait par

tifiÉii;irá: É
EiEi:3gFu

;É3:
de se renouveler selon des dimensions spatiales, des axes topo-

íÉ¡t-g'[Á
logiques. C'est un explorateur, un expérimentateur. Dans l'histoire de la philosophie, mon livre Dzfférence et répétition
iiB

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aspirait cependant encore à une sorte de hauteur classique et
Alice, les choses se passent en profondeur et en hauteur: les
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g iáÉs*:€

3$€
€fji{É
même à une profondeur archaïque. L'esquisse d'une théorie

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souterrains, les terriers, les galeries, les explosions, les chutes,
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les monstres, les nourritures, mais aussi ce qui vient du haut que je faisais de l'intensité était marquée d'une profondeur,
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vraie ou fausse: l'intensité était présentée comme surgissant

EíÍ
ou est aspiré vers le haut comme le chat du Cheschire. Dans

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des profondeurs (et ce n'est pas pour autant que je n'aime pas
Le Miroir, il y a au contraire une étonnante conquête des
Eiá{

certaines pages de ce livre, en particulier celles sur la fatigue


l=i'r=

surfaces (sans Joute préparée par le rôle des cartes sans épais-
seur ~l la fin d'Alice) : on ne s'enfonce plus, on glisse, surface et sur la contemplation). Dans Logique du sens, la nouveauté

{igii
consistait pour moi à apprendre quelque chose des surfaces.

plane du miroir ou du jeu J'échecs, même les monstres devien-
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::,iiÉ
11:t
I il

Les notions restaient les mêmes: « multiplicité », singularité »,


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nent latéraux. Pour la première fois, la littérature se déclare
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« intensité », « événement », « infini », « problèmes », « para-


s
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:

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,', Traduit de l'italien. «Nota dell'autore pel' l'cdizionc italiana» in Gilles


Deleuze, Logica del sema, Milan Feltrinelli, 1976, p. 293-295. Trad. it. de la note:
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a. Cf. Eisenstein, La Non-indifférence Nature, Paris, UGE, 10/18, 197X, p.


Armando Verdiglione. ¡ (iX.
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DEUX RÉGIMES DE FOUS

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doxes» et «proportions» - mais réorganisées selon cette
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dimension. Les notions changeaient donc, ainsi que la

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méthode, une sorte de méthode sérielle propre aux surfaces;
et le langage changeait aussi, un langage que j'aurais souhaité

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de plus en plus intenszf, procédant par petites rafales. . 6

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Qu'est-ce qui n'allait pas dans cette Logique du sens? EV1-
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AVENIR DE LINGUISTIQUE ;',

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demment elle témoignait encore d'une complaisance ingénue

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et coupable envers la psychanalyse. Ma seule excuse serait la

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suivante : j'essayais pourtant, très timidement, de rendre la


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psychanalyse inoffensive, en la présentant comme un art des

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Ex ; t : ü t ' :
i + ; sEi ; r E

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;Éi;Rtgt;rig,iti;É
is€¡*:E
t \ ü : EBi É E s E ; -i 9l! * * : q p o f iá á ?
=
1) Henri Gobard distingue ici quatre sortes de langues :

E d F : \: e f - €

t;JJ;stiE
gaÉ;
surfaces, qui s'occupe des événements comme d'entités super-

i € :EE ;n !+ $É; ; #;*E ¡É; : g i ij


aE

g \H € Spsi EEH l € E
É ? i , : + : sE E
E$
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ri?€

ficielles (Œdipe n'est pas méchant, Œdipe n'a que de bonnes vernaculaire, maternelle ou territoriale, d'origine rurale; véhi-

ss;

I E E EE Ég * , s ü I €i : S s
iÉÉ t=Ei ¡;!ü{E


culaire, d'échange, de commerce et de circulation, par excel-

E3;E+u:¡
intentions... ).
Es

E
Éi lence urbaine; référentiaire, nationale et culturelle, opérant
iÉÉ
Mais de toute manière, les concepts psychanalytiques restent 3; uip
EeelfuiiE;3:Ég

intacts et respectés, Melanie Klein et Freud. Et maintenant une recollection ou une reconstruction du passé; mythique,

EieEr

+Fu*:Hr
g
;
'x3€5

alors? Heureusement, il m'est désormais presque impossible qui renvoie à une terr~ spirituelle, religieuse ou magique. Il se
1gEaI

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de parler en mon nom, parce que ce qui s'est passé pour rr;~i, peut que certaines de ces langues soient simplement des patois,

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après Logique du sens, dépend d~ ma rencontre avec ~ehx des dialectes ou même des jargons. C'est que Gobard ne pro-
, i ; i t s : É + áI iai €Éi igEi*

fiie:Ef€t;É
$*g

Guattari, de mon travail avec lU1, de ce que nous fa1sons cède pas du tout comme un comparatiste. Il procède comme

Ei É ;

+;ü
ensemble. Je crois que nous avons cherché d'autres directions un polém