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elle était une fois


collection dirigée par Marie-Josèphe Guers
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DU MÊME AUTEUR

LE TOUT-PARIS, Gallimard
NOUVEAUX PORTRAITS, Gallimard
LA NOUVELLE VAGUE, Gallimard
SI JE MENS..., Stock
UNE POIGNÉE D'EAU, Robert Laffont
LA COMÉDIE DU POUVOIR, Fayard
CE QUE JE CROIS, Grasset
UNE FEMME HONORABLE, Fayard
LE BON PLAISIR, Mazarine
DIOR, éditions du Regard
ALMA MAHLER, Robert Laffont
LEÇONS PARTICULIÈRES, Fayard
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Françoise Girond

Jenny Marx-ou-

la femme
du diable

ROBERT LAFFONT
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Couverture: page 1 : photo Jérémie Nassif;


page 4 : cf. Novosti/Sipa Icono.
Vignette : Marie-Pascale Legros.

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1992


ISBN 2-221-06808-4
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« La révolution viendra, mais


il n'y a pas lieu de se refuser
les joies de l'existence... »
STENDHAL.
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A la mémoire d'A. mon très cher A.


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Une idole fracassée


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E vieux monsieur élégant, de bonne taille,


c épaules fortes, barbe grise, monocle à l'œil
droit, qui musarde, solitaire, dans les jardins de
Monte-Carlo, caresse la tête d'un enfant, applau-
dit La Grande Duchesse de Gerolstein, lance un
jeton sur le tapis vert de la roulette, ce vieux mon-
sieur c'est Karl Marx. Le diable lui-même.
Il n'est pas très âgé, il a soixante-six ans. Mais
des maux chroniques l'affligent, furonculose, abcès
aux poumons, troubles du foie, insomnie incoer-
cible. Alors il va, de cure en villégiature, pour
essayer de trouver quelque soulagement.
En cet été 1882, il est sans illusions sur son état.
Le docteur Kuneman, qu'il a consulté à Monte-
Carlo sur la recommandation de son médecin trai-
tant, a formulé un diagnostic si pessimiste qu'il ne
l'a même pas communiqué à ses filles. Le docteur
Kuneman - un philistin, selon Marx qui pratique
volontiers cette injure - lui a recommandé de
« penser le moins possible ».
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De Monte-Carlo, Marx ira prendre les eaux à


Enghien près de Paris, puis en Suisse, avant de
rentrer chez lui, à Londres. Depuis la disparition
de sa femme, Jenny, quelques mois plus tôt, il est
touché au fond. Il erre. D'ailleurs, il ne travaille
plus, lui, si actif.
Quand Jenny est morte, Engels a dit : « Mainte-
nant, il est mort aussi. » Et qui le sait plus sûre-
ment que ce vieux complice ?
Bientôt il la rejoindra, pour toujours, dans la
paix du cimetière de Highgate. Ce jour-là, en mars
1883, pour suivre son enterrement il n'y aura pas
vingt personnes.
Si jamais gloire fut posthume, c'est la sienne.

Jenny et Karl Marx ont été mariés pendant


trente-huit ans. C'est long, et ce ne fut pas exacte-
ment un chemin de roses. Mais ce fut un amour, et
d'une terrible espèce, celle qui enchaîne une
femme à un homme de génie.
Aujourd'hui, l'idole s'est fracassée. Comme sub-
stitut à l'éternel besoin de croyance des hommes, le
marxisme a reflué. Comme méthode de gestion
d'une société, il s'est disqualifié. C'est peu de dire
qu'en soixante-quatorze ans d'application pra-
tique aucun de ses objectifs n'a été atteint, qu'il n'a
procuré à ceux qui l'ont enduré ni bien-être, ni
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dignité, ni liberté. Mais comme méthode d'investi-


gation, comme instrument d'analyse, l'œuvre
demeure, magistrale, où un esprit puissant, asso-
ciant une masse gigantesque de données, a dressé
une histoire scientifique de l'humanité. Ça fonc-
tionne comment, l'histoire, depuis le temps ? Marx
apporte la réponse. Pas moins.
Cette œuvre est nourrie du sang de Jenny.
Quelquefois, elle en a eu assez. Elle a hurlé :
« J'aimerais mieux être morte que de continuer à
vivre ainsi ! » Elle a éclaté en sanglots. Karl a dit :
« Tu as raison. J e te comprends; c'est toi qui sup-
portes tout... »
Il la respecte profondément même dans ses
éclats. Il s'efforce de rester calme bien que, selon
ses propres termes, il soit « de nature très peu
endurante ». Pour finir, elle recouvre son sang-
froid.
Elle ignore évidemment que Marx sera Marx,
que sa parole deviendra objet de culte et de révé-
rence sur les trois quarts de la planète. Jenny ne
peut même pas concevoir la nature de la gloire
dont son mari sera l'objet. Seuls les fondateurs des
grandes religions ont connu la même, avec cette
différence cependant : Marx ne prophétise pas au
nom de Dieu. Il proclame au contraire que seul
l'Homme fait l'Homme, génère l'Homme. Et, avec
un puissant optimisme fondamental, il promet le
Ciel sur la Terre. Après la Révolution.
Jenny ne peut imaginer qu'en son nom des sys-
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tèmes barbares seront édifiés dont il n'avait lui-


même aucune idée. Elle sait seulement que son
mari a une puissance intellectuelle hors du
commun et qu'il la met au service de la plus juste
cause à ses yeux : celle du prolétariat. Jenny et
Karl Marx se sont damnés ensemble.

Dans les circonstances les plus tragiques de leur


existence, elle ne lui fera jamais grief d'être inca-
pable de gagner la vie de sa famille, et acceptera,
fût-ce avec répugnance, de le voir entretenu par les
uns et les autres, tant il va de soi qu' « on » doit à
Marx ce dont il a besoin. « Le monde me doit ce
dont j'ai besoin », disait un autre monstre, son
contemporain, Wagner. Et ce n'est pas rien! Le
bougre aime ce qui est beau et bon, les bons
endroits, les bons vins, les bons cigares. Quoi qu'il
ait, il dépense davantage, ce sera une constante de
son comportement.
Il accepte même le fruit de collectes, faites à son
intention auprès de pauvres gens. Ce n'est pas un
socialiste sentimental dont la conscience saigne
devant les souffrances de la classe ouvrière. Il n'est
jamais entré dans un foyer ouvrier. D'une façon
générale, la compassion lui est étrangère. Et puis
c'est un pur intellectuel. Le socialisme sentimental
de quelques-uns de ses contemporains - le brave
Proudhon par exemple, si content de lui - le fait
ricaner. Lui considère la classe ouvrière globale-
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ment et sous un seul aspect : l'action révolution-


naire dont elle doit être capable pour s'emparer
des moyens de production.
En attendant ce jour, dont il voit partout les pré-
mices, sa vie sera une longue traque derrière un
gibier fuyant : l'argent. Quêté, emprunté, parfois
hérité, rarement gagné et toujours petitement avec
des articles et des livres, sollicité sans cesse, obtenu
ici, arraché là, l'argent, ou plutôt le défaut
d'argent est au centre de son existence et de sa
correspondance.
« Au lieu d'écrire Le Capital, il ferait mieux
d'en faire », disait sa mère tout en défendant éner-
giquement son magot - elle avait cinq filles à doter
- contre ce fils redoutable.
Souvent, Jenny a sangloté jusqu'à la crise de
nerfs. Souvent elle a maudit cette vie cruelle. Mais
elle n'en a jamais imputé la responsabilité à son
mari ou alors ce fut dans le plus secret de son
cœur. Ces deux-là, vraiment, se sont aimés.
Et puis il y a eu l'autre, le clou dans la chaus-
sure de Jenny, le dénommé Engels.

Qui donc était ce personnage dont le nom est


indissolublement lié à celui de Marx ? On imagine
un petit homme gris, effacé, écrasé par une grande
ombre, une sorte de « nègre » extasié. Pas du tout.
Friedrich Engels est un beau Prussien blond, élé-
gant, désinvolte, brillant, aigu, bégayant, quand il
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s'exalte, en vingt langues, amateur de bonne chère,


de bons vins, de belles filles. Un bon vivant.
Parce que son père, prussien rigide, possédait
des filatures à Manchester, il s'est retrouvé, à vingt
ans, dans la plus grande ville industrielle du
monde avec ses mille fabriques, où le tiers du per-
sonnel ouvrier est constitué par des enfants. Ce
que le jeune commis a vu là, dans cette Grande-
Bretagne qui, la première, accouche de la société
usinière, il ne l'oubliera jamais. Il déserte la firme
Engels and Ermen, se fait journaliste, à Londres et
dans la presse allemande, pour dénoncer les hor-
reurs du capitalisme. Il écrira un extraordinaire
reportage, du Zola non romancé, La Situation de
la classe laborieuse en Angleterre, publié en 1845,
qui sera le premier grand ouvrage du marxisme.
Mais il n'en est pas moins pragmatique. Quand
il s'aperçoit qu'il ne peut pas vivre de sa plume, il
rentre au bercail paternel où il se révélera
excellent commerçant.
L'objet de sa passion, c'est Marx. Il l'aime, sans
adjectif.

Plusieurs volumes de correspondance échangée


entre les deux hommes, qui ont à peine vingt-cinq
ans, vingt-six ans lorsqu'ils se rencontrent,
montrent quelle fut leur complicité intellectuelle,
l'intimité de leur relation, le besoin où ils furent
l'un de l'autre à travers les années. Heureusement,
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quand l'un se trouvait à Londres, l'autre travaillait


à Manchester, trois cents kilomètres les séparaient.
Sinon, Engels eût été là tous les matins pour le
petit déjeuner. Et peut-être, qui sait, Jenny aurait
fini par mettre de la mort-aux-rats dans son café.
Si elle eut un rival, ce fut celui qu'elle appellera
toujours cérémonieusement « monsieur Engels »
alors que Marx le tutoyait. Il l'horripile. Mais elle
sait que Marx ne peut se passer de lui. Alors elle
le tolère, tout en déplorant sa « mauvaise
influence », c'est-à-dire les soirées où les deux
hommes se saoulent ensemble.
Vont-ils au bordel avant ou après ? Shocking !
Cette idée-là ne peut même pas effleurer l'esprit
de Jenny Marx. Ou alors, elle la refoule aussitôt.
Mais il est temps de dire un peu d'où elle vient :
de la meilleure aristocratie prussienne.
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A m o u r e u x de la tête
aux pieds
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A.dix-huit ans, Jenny, baronne von West-


phalen, était sublime. La plus jolie fille de
Trêves, brune altière aux yeux verts, ovale parfait,
teint de tubéreuse. Drôle en même temps, mor-
dante, caustique...
Quand il la rencontrera à Paris, le poète Henri
Heine dira : « Elle est magique... » Et tout le petit
groupe qui fréquentait chez les Marx approuvera :
magique.
Elle est née en 1814, juste un an avant Water-
loo. L'année où la Prusse, grossie de la Saxe, de la
Rhénanie et de la Westphalie, est devenue la prin-
cipale puissance de la Confédération germanique,
et elle a grandi à Trèves, que les Allemands
appellent Trier.
On ne sait quelle école elle a fréquentée, la
meilleure assurément, son père y était attentif. Il
lui a, lui-même, enseigné l'anglais. A quatorze
ans, elle a fait sa confirmation dans la foi protes-
tante, celle de sa famille. Son verset de confirma-
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tion, celui que l'on choisit ce jour-là comme une


devise : « Je vis, mais pas seulement moi, Christ en
moi. » Mais elle sera tôt désertée par la foi reli-
gieuse. Son seul dieu sera son mari.
Trèves n'est pas une capitale. Juste une petite
ville rhénane de douze mille habitants à majorité
catholique, non encore touchée par l'industrialisa-
tion, tout ourlée de vignobles - les bons vins de
Moselle, sa richesse -, tapissée de jardins, lourde
d'une masse de ruines romaines et fortement mar-
quée par deux décennies d'administration fran-
çaise, celle de la Révolution puis celle de l'Empire.
Les rues sont étroites et mal pavées, encombrées
par les artisans qui travaillent devant leur maison,
mais la bourgeoisie trévoise se pique de culture et
d'ailleurs elle en a : l'opéra y est réputé, le théâtre
excellent, on y joue Goethe, Racine, Shakespeare,
on récite Homère.
La vie sociale est intense à travers la Casino
Gesellschaft sorte de club auquel appartiennent
toutes les notabilités de la ville, officiers, fonction-
naires, bourgeois huppés.
Là, on discute, parfois très sérieusement, mais
aussi on donne des bals, on organise des fêtes, on
ressuscite le plus ancien carnaval rhénan.
Ludwig von Westphalen, le père de Jenny,
conseiller du gouvernement (quelque chose comme
sous-préfet), est, cela va de soi, membre de la
Casino. Ce libéral tolérant, de grande allure, fait
partie de ces fonctionnaires allemands qui ont
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enduré les bouleversements politiques provoqués


par les armées victorieuses de Napoléon, puis par
leur retraite. Il a navigué du mieux qu'il a pu. Il
continue mais il est mal vu par sa hiérarchie parce
qu'il répugne à la politique ultraréactionnaire du
gouvernement. Et, bien sûr, cela se sait.
Resté veuf avec quatre enfants, il s'est remarié
avec une petite-bourgeoise énergique et affable,
Caroline Heubel, qui sera la mère de Jenny. Tout
de suite, Caroline tiendra son rang. Salon litté-
raire, dîners offerts aux personnalités de Berlin
qui passent par Trèves, elle reçoit avec bonne
grâce. La famille Westphalen, à Trèves, c'est le
gratin. Le gratin protestant. On n'a pas véritable-
ment de fortune, on vit du traitement confortable
du père, les fils entrent tôt dans le corps des cadets,
mais on est de bonne noblesse.
La grand-mère de Jenny, Jeanie Wishart of
Pittarow, descend d'une illustre famille écossaise,
celle des comtes d'Argyll. On ne sait trop s'il s'agit
du deuxième comte ou du huitième, qui fut exé-
cuté par le roi Jacques II, mais Marx s'était
annexé le huitième et ne dédaignait jamais l'occa-
sion de revendiquer pour sa femme cet ancêtre
supplicié.
Quant au grand-père de Jenny, Philip West-
phal, il a été anobli en 1763 en reconnaissance des
services rendus pendant la guerre de Sept Ans.
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Le père de Karl Marx est, lui aussi, membre de


la Casino. Cependant, il est né juif. Dès lors, com-
ment peut-il être avocat, conseiller de justice,
bâtonnier de l'Ordre ? C'est tout simple. Pour de
pures raisons pratiques, il s'est converti au protes-
tantisme. Ce que Henri Heine, converti lui-même
à la même époque, appelait : « Prendre sa carte
d'entrée dans la culture européenne. » De telles
conversions de convenance, nombreuses, ont été
fortement encouragées autour de 1810 par Frédé-
ric-Guillaume III de Prusse.
Heinrich Marx a d'abord sollicité le droit de
poursuivre son métier d'avocat sans abjurer. Sous
l'administration française, la question ne se serait
pas posée. Napoléon avait institué l'égalité des
droits et des devoirs entre les citoyens juifs et les
autres. Mais en 1812, Trèves est repassé sous
contrôle prussien et Berlin a édicté de nouveaux
interdits. Alors, malgré sa bonne réputation, Hein-
rich Marx est débouté.
Il est sans foi, il croit en Dieu mais il est agnos-
tique, sa formation philosophique, solide, il la doit
à Voltaire, à Rousseau, il a lu Locke, Lessing,
Leibniz... Pourquoi refuserait-il ce qu'en somme
on lui impose ? Il s'y résout et s'en trouvera bien.
Sa femme, une Hollandaise, commence par renâ-
cler. N'importe. Les sept enfants de Marx seront
protestants. Karl fera sa confirmation à seize ans.
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Le baron von Westphalen et Heinrich Marx


entretiennent les meilleures relations. Le premier
consulte souvent le second, il a, dans ses fonctions,
la surveillance des prisons et il y a beaucoup de
petits délinquants à Trèves, braconniers, voleurs
de bois, parce qu'il y a beaucoup de misère.
Les deux hommes ont sensiblement le même âge
et s'estiment. Également imprégnés par l'esprit des
Lumières, imbibés de culture française, ils se
trouvent dans la même position ambiguë vis-à-vis
de la monarchie prussienne à laquelle ils sont
dévoués tout en déplorant sa politique, et ils parti-
cipent, sans excès, d'un certain esprit frondeur
dans le cadre des activités de la Casino.
Leurs épouses respectives ont des relations de
pure forme. Mais, au sein de leur ribambelle
d'enfants, des amitiés se sont nouées. Entre Jenny
et Sophie, la sœur aînée de Karl. Entre Karl et
Edgar, le jeune frère de Jenny, son condisciple au
lycée. Les deux garçons ne se quittent pas.
Leurs maisons, cossues, voisinent. Chez les
Westphalen, il y a un grand jardin. D'abord, les
enfants joueront ensemble, puis ils parleront
ensemble interminablement.
Jenny a quatre ans de plus que les garçons. Et,
à douze, quinze ans, quatre ans ça compte. Mais
l'enfant Marx, avec son regard sombre, est déjà un
tyran aux boucles noires, sauvage, effronté. Edgar
lui obéit aveuglément - il continuera. D'ailleurs,
fût-ce à dix ans, Karl Marx ne supporte pas la
contradiction.
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Souvent, le père de Jenny, qui est un homme de


qualité attentif à sa progéniture, emmène ce petit
monde dans de grandes promenades et s'efforce de
lui ouvrir l'esprit.
Les questions du jeune Marx, leur intelligence,
leur acuité l'enchantent. Comme Edgar semble
pâle à côté de son camarade... Westphalen leur
récite de grands textes, il sait Homère et Shakes-
peare par cœur, ou bien il les entretient, par
exemple, de causes de la Révolution française, si
proche encore. Épisode regrettable, selon lui, non
parce qu'on a coupé la tête du roi mais parce qu'il
a conduit à la terreur et à la dictature de Napo-
léon. Saint-simonien convaincu, il explique aux
adolescents attentifs que la justice sociale doit être
impérativement établie mais par d'autres moyens
que la révolution : la société doit fournir à chacun
du travail et un minimum de ressources, fût-ce en
restreignant la propriété privée et le droit à l'héri-
tage, les oisifs doivent être punis... Jenny approuve
passionnément les propos, subversifs, en somme,
de son père, Karl est impressionné. Il a un profond
respect pour Westphalen, davantage, même... Cet
aristocrate aux idées avancées est manifestement
son père d'élection. Plus tard, c'est à lui qu'il
dédiera sa thèse de doctorat en ces termes : « Vous
êtes toujours pour moi, mon paternel ami,
l'exemple vivant que l'idéalisme n'est pas une
chimère mais une vérité. »
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Karl est un jeune garçon impérieux de douze,


treize ans, quand Jenny, qui a dix-sept ans est
déjà la coqueluche des salons de Trèves, la reine
des bals, l'héroïne des garden-parties. Délicieux
succès. Sa mère, femme brave et bonne, s'en
réjouit. Son père observe avec une indulgence
méfiante le ballet d'admirateurs qui se danse
autour de sa fille préférée. Et crac, voilà qu'elle
donne son cœur et sa main à un bel officier, Karl
von Pennewitz. Elle a valsé toute une nuit avec lui,
il a dit : « Je serais le plus heureux des hommes si
vous vouliez être ma femme... » Elle a dit oui, c'est
tout simple. Et elle annonce la bonne nouvelle à
ses parents. Sa mère est enchantée. Pannewitz a
belle allure et il est de bonne famille. Le père est
réticent : Jenny est bien jeune pour se marier...
Pannewitz est à peine engagé dans la carrière mili-
taire...
Pour des raisons obscures, le demi-frère aîné de
Jenny, Ferdinand, est également hostile à ce
mariage. Il n'aime pas Jenny, qui le lui rend bien.
Il est réactionnaire, bigot, infatué, il a épousé lui-
même une demoiselle de Florencourt qui est une
faiseuse d'embrouilles, en vérité, il se moque bien
du bonheur ou du malheur de Jenny, mais il est
dévoré d'ambition et souhaiterait un beau-frère
utile.
Il fait, d'ailleurs, dans l'administration prus-
sienne une carrière aussi brillante que celle de son
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Jenny von Westphalen a été pendant trente-deux ans


l'épouse du Diable, c'est-à-dire de Karl Marx. Étrange com-
binaison que celle d'une aristocrate prussienne et d'un
révolutionnaire impécunieux, ébloui d'avoir été choisi
pour mari.
Intelligente, belle, altière, étroitement associée au tra-
vail de son mari, Jenny a vécu avec lui une authentique
histoire d'amour, à travers les péripéties d'une existence
tumultueuse marquée par l'exil et, parfois, la misère.
C'est un beau visage de femme qui se profile derrière un
redoutable visage d'homme.
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