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La Distance de fuite

du même auteur

Chez le même éditeur

Retour, retour, roman, 1984


Comme avant Galilée, 1993
Le Pont aux Heures, roman, 1996
La Part du fleuve, nouvelles, MiniZoé, 1997
Au nord du Capitaine, 2002
La Tête de ma femme, nouvelles et poèmes, MiniZoé, 2003
Autour de ma mère, 2007
Zoé-Poche, 2011
Le Mineur et le Canari, 2012
Zoé-Poche, 2016

Chez d’autres éditeurs

La Part d’Esmé, roman, Bertil Galland, 1977


Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 1993
Catherine Safonoff

La Distance de fuite
Les Éditions Zoé remercient le Fonds de soutien à l’édition de la République
et Canton de Genève de son aide à la publication de ce livre.

© Éditions Zoé, 11 rue des Moraines


CH-1227 Carouge-Genève, 2017
www.editionszoe.ch
Maquette de couverture : Silvia Francia
Illustration : Gustave Courbet, La Vague (1869)
ISBN 978-2-88927-385-0

Les Éditions Zoé sont au bénéfice d’une convention


de subventionnement avec la Ville de Genève,
Département de la culture.
« La distance de fuite est plus vaste que la distance
­d’attaque qu’elle comprend entièrement. »
Pascal Quignard, Critique du jugement

« Si quelqu’un vous trompe ou vous dupe, il est de


ce fait votre maître pour toujours. Il ne vous reste plus
qu’à l’aimer ou à le tuer. Vous n’avez que ce choix,
mais pas du tout celui de vivre après comme avant. »
Jean Giono, Les grands chemins
Été

Aujourd’hui il est de nouveau question des visites


de Léon. Un temps, il s’annonçait par téléphone,
maintenant simplement il passe. Une semaine est
l’intervalle le plus court, une douzaine de jours, le
plus long. Longtemps je ne me suis rien demandé
sur les intentions de mon visiteur. Maintenant je suis
persuadée non seulement qu’il en a, mais qu’il va
me les dire. Monsieur Z. ne prend pas très au sérieux
le cas que je fais de ces visites. D’après lui, Léon n’a
pas de motif particulier de venir chez moi, sauf de
passer un moment en ma compagnie. C’est vrai que
si je le reçois, c’est que d’une manière ou d’une
autre je le veux bien – ou que je le dois. Je ne suis
pas une hôtesse très accueillante, mais j’ouvre ma
porte. D’ailleurs si je ne l’ouvre pas, Léon entre de
lui-même. Son jour varie mais l’heure est la même,
autour de seize heures, dans le creux de l’après-midi.
Quand je suis à la maison, je suis en train de lire. Il
ne pense pas me déranger, peut-être au contraire,
comme si la lecture était pour lui signe de désœuvre-
ment, de solitude. Je pousse les livres de côté et je
lui verse un verre de cognac, toujours dans le même

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verre à bord doré, puis nous parlons de la pluie et
du beau temps.
À mon sentiment, il y aurait d’autres choses à dire.
Je ne bois pas de cognac, Léon a sa bouteille person-
nelle dans le buffet, détail qui amuse ­Monsieur Z. et
me fait me voir en tenancière de bar, pas mécontente
qu’arrive son habitué de seize heures. Je ne tiens
aucun bar et j’aimerais que Léon me dise pourquoi
il continue de venir chez moi. Ces visites banales sont
étranges au fond. Mais le fond reste au fond. Léon
sait une chose, c’est que je crains le silence. Il peut
compter sur moi, je ne laisserai pas, je ne laisserai
plus jamais un lourd silence s’installer entre nous.
C’est comme ici, dis-je, nous parlons vous et moi.
Je regarde Z. dans les yeux. Mais pas que de la pluie
et du beau temps, j’espère. Il n’empêche qu’il y a
une symétrie, vous et moi dans ce bureau, Léon et
moi dans ma cuisine… Z. a des yeux couleur café,
variant du fauve au marron foncé. Léon avait les
yeux bleus, il les a toujours bleus, mais j’évite de le
regarder dans les yeux. De peur d’y lire – je m’inter-
romps. Le regard de Z. s’est fait aigu.
De peur d’y lire toujours les mêmes choses étouf-
fées. L’autre jour j’ai regardé une seconde les yeux de
Léon, il regardait ailleurs, et j’y ai vu une expression
de tristesse et de cruauté, les deux à la fois, c’était
frappant. La couleur bleue s’est diluée, autrefois
c’était un bleu dru. À la cuisine, dans l’ancienne cui-
sine, il y avait une grosse armoire campagnarde vert
sombre avec une frise rouge foncé, des roses, et une
inscription gothique en noir. Je revois Léon debout

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devant la masse de l’armoire, son regard fixe comme
deux pierres bleues. Il ne disait rien. Je parlais pour
deux, je parlais pour dix, je parlais toute seule. Puis
je me suis tue moi aussi. Mais Léon ne s’est pas mis à
parler. Alors je suis partie. Il vient chez moi pour me
dire qu’il n’y a jamais eu de querelle. Il ne le dit pas.
Les querelles, me dit Monsieur Z., ça vous inté-
resse tellement ? Sa question déclenche une tirade
sur la vérité, sur la morale, sur l’interaction à mon
avis entre sexe et morale. Une brève lueur jaune
passe dans l’œil de Z., il hausse légèrement les sour-
cils. L’usage fumeux de certains termes lui déplaît.
Il lui déplaît que je balance sans façons des notions
vagues comme sexe et morale. Ici le langage a une part
congrue à laquelle je me tiens quelques minutes puis
je dérive et, pour revenir à Léon, à propos de sexe et
de morale –
Je m’interromps, je m’excuse, j’ai semé la question
des querelles. Il semble que oui, elles m’intéressent.
La preuve, me revoilà dans le bureau de Monsieur Z.
à déposer ma plainte, toujours la même dont je lui
rebats les oreilles. Il n’aime pas le sujet Léon, je fais
baisser le niveau de notre échange depuis que je la
ramène avec Léon. Je radote, je me répète, des mots
vulgaires m’échappent. Et si Z. refusait d’entendre
mes médisances par solidarité masculine générale ?
Ou refusait que je déchoie, joignant le club des
jacasses, des jalouses, des mégères qui geignent sur
les hommes.
Dans l’espoir de rentrer en grâce, je pose une
question sur l’intelligence artificielle. Est-ce que les

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robots feront l’amour, c’était la question que j’avais
en tête, qu’heureusement je n’ai pas eu le temps de
poser.

Quand je me suis levée, Z. absorbé une seconde


dans son ordinateur, j’ai tapoté le siège de mon fau-
teuil. Geste furtif, inaperçu, qui ressemblait en plus
discret à la caresse qu’on fait à un cheval après la
randonnée. Ce n’est pas que je m’y connaisse en che-
vaux, mais quand même ça a dû m’arriver, de flatter
l’encolure d’un cheval, parce que je sens encore le
contact du poil ras dans la paume de ma main, sous
la crinière. En même temps, on dit quelques mots
gentils à sa monture : tu es brave, tu as bien couru,
merci.
Il y a trois fauteuils dans le bureau de Z., en cuir
rouge foncé, aux pieds métalliques, pas carrément
laids ni franchement inconfortables ; neutres, d’une
neutralité excessive si on peut dire. J’ai cru d’abord
qu’ils étaient en matière synthétique, mais c’est du
vrai cuir. Z. n’admettrait pas du simili autour de lui.
Un jour j’ai voulu avancer mon siège pour me rap-
procher de mon interlocuteur, mais le meuble est
beaucoup trop lourd pour mes forces.
(C’est, je crois, de cette impossible tentative de
rapprochement qu’est née la bizarre imagination
suivante : les trois lourds fauteuils rouge foncé ont
atterri dans un aéroport privé, très loin dans le désert ;
y sont assis trois magnats du pétrole barbus vêtus à
l’orientale. Il fait 50 degrés à l’extérieur, la bulle de
verre est climatisée. Ces messieurs boivent du thé ou

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du café. L’un d’entre eux fume un gros cigare. Il y a
deux avions sur la piste. Pas de femmes ; le service est
assuré par trois jeunes hommes silencieux, debout.
Et Z. ? Le voilà, il arrive, les trois magnats se lèvent,
l’accueillent, on se serre la main, se rassied, discute.
Est-ce une affaire de pétrole ? Je n’en ai aucune idée,
je n’ai que cette case de bande dessinée. Elle sort
visiblement d’un album de Hergé, une aventure de
Tintin. Être tintin, faire tintin : n’avoir rien. Ellipti-
quement tintin : rien du tout ! La peau !)

Je reviens à mon geste furtif. Avec le temps le cuir


a travaillé sous le poids et la chaleur des personnes.
Sur le coussin plat du dessous, il s’est formé quelques
rides. Ce cuir rouge avait été la peau d’un animal, je
sens cette peau quand je porte un pantalon mince
et qu’il fait chaud. J’ai remercié le fauteuil comme si
c’était un cheval ou un chameau ou un éléphant ou
un âne. En faisant mon tapotis, j’ai pensé un mot et
ce mot était âme.

Ici on présente le haut et le devant. On parle, on


mimique, on souligne de la main, assis sur son der-
rière et cette partie basse de la personne n’a rien à
dire. Les choses dites ou non, mal ou bien, s’effacent
au fur et à mesure. Il reste pourtant cette illisible
mémoire imprimée dans le cuir. Le mot âme, je l’ai
nettement pensé, si nettement que j’ai voulu l’effleu-
rer une seconde.

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Un an que la chatte grise est morte. Irrempla-
çable merveilleuse bête. Sur le moment je n’avais
manifesté aucun chagrin. Il est vrai qu’elle était
malade, très âgée, si âgée que je ne l’imaginais plus
mourir avant moi. Sans doute que ma tentative, dès
l’automne suivant, d’apprivoiser un renard a été
une manière de prolonger la vie de la chatte. Le
renard s’est avéré être une renarde, donc du même
genre que Titi, qui ne pouvait pas avoir de petits,
la renarde, si. Elle m’a présenté sa progéniture le
1er mai dernier, quatre jolis renardeaux qui se mor-
dillaient et jouaient dans le coin du pré. Puis elle a
disparu ; j’ai nourri les petits renards quelque temps,
puis ils n’étaient plus que trois, puis plus que deux
que j’entrevoyais la nuit. Soit on les a empoisonnés,
soit ils étaient malades, ou les deux. Trouvé le der-
nier renardeau mort dans la remise à outils. Moi
vivante, il n’y aura plus d’autre animal dans cette
maison, que le fantôme de la chatte grise, la marque
sombre contre le montant de la porte du corridor,
que je laissais entrebâillée pour qu’elle sorte tôt le
matin. Sa politesse parfaite, sa compréhension de
moi, sa méfiance, la distance qu’elle savait garder.
Ses yeux pailletés, quand dans le jardin je l’appelais
et qu’elle voulait bien s’approcher. Son pelage gris
bleu, ondulant au soleil, sur fond de haie vert foncé,
quand elle faisait le tour de son domaine.

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Je vais raconter ce rêve, parce que maintenant, je
l’ai traversé. Je l’ai fait vers vingt ans et je l’avais des-
siné à l’encre de Chine noire. Je dois avoir encore ce
dessin. C’est dans le désert. On emporte un cercueil
posé sur deux bâtons ; suivent des figures voilées de
noir. Je suis de profil, courbée, je tiens un bouquet de
plumes de paon. Je continue à ramasser des plumes,
semées sur le sable derrière le cercueil. Il y a un gros
soleil blanc. Le rêve ne m’avait pas causé de peur ;
pour avoir voulu le fixer, j’avais senti qu’il était parti-
culièrement significatif et beau. Le cercueil n’est pas
personnel, c’est la Mort.
C’est en noir et blanc très contrasté ; plume à
bec pointu, tracé très net, de l’écriture plus que de
l’image. Mais on voit le blanc du désert et les couleurs
vives des plumes de paon. Personne n’a de visage. Pas
de végétation. Le cercle du soleil, les ombres portées
des silhouettes noires. J’aimerais retrouver ce dessin.
C’est une vision. Ce qui est bien visible, c’est l’op-
position mais surtout le lien entre la mort et la récolte
des plumes de paon. À l’époque je n’avais pas vu de
paon et je ne verrai le désert qu’en photographie. Pas
non plus suivi de convoi mortuaire. La ramasseuse
de plumes n’a qu’un souci : cueillir les vives plumes.
Dans un lieu si aride, il ne pousse pas de fleurs.
On dit « s’orner des plumes du paon », mais je lis
dans le dictionnaire des symboles que cet oiseau est de
bon aloi ; sa roue chamarrée est un emblème solaire.

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Je n’ai vu de paons que des années plus tard, à
Égine, un soir d’hiver, sur un mur de cette étrange
église à moitié souterraine, nommée La Révélée.
Longue traîne de leur queue sur la crête du mur,
petites secousses de leur cou moiré, petite tête à
aigrette sur le ciel rose pâle, comme sur une minia-
ture. Et une autre fois dans les hauteurs de l’île,
dans la cour d’un monastère dont j’ai oublié le nom.
Le lieu, caché dans une combe, m’était apparu au
dernier moment. C’était très silencieux, sans doute
inhabité, sauf les deux paons picorant dans la cour.

Je reverrai Z. encore une fois cet été. Lydia est


loin pour quinze jours ; elle me manque, mais pas de
façon triste. Elle est à Karpathos (les rochers silen-
cieux, les aires où on bat le blé noir, le jeune homme
qui cascadait dans la pente en s’aidant d’une perche,
une chèvre sur le dos, les tapis de laine teinte pourpre,
et puis ce tout petit bruit dans le silence : sous une
treille, dans le village abandonné, une vieille femme
cousait à la machine à coudre à pédale. « Pou pas ? »
elle m’avait demandé, où vas-tu, et plus tard j’avais
lu dans Jacques Lacarrière que la question avait bien
quatre mille ans. La machine était une Singer ruti-
lante). Je n’irai plus à Karpathos. Mais je me réjouis
des récits que Lydia me fera.
Samedi dernier, invitation chez les E., maison
ancienne, compagnie très aimable, joyeux retour
sous l’orage à bicyclette – et puis, le lendemain, je

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crains de m’être attardée, d’avoir trop bavardé.
­Heureusement que je ne bois plus, une même invi-
tation finissait dans le fossé. Lydia m’a récemment
expliqué mon babil superflu : Tu en rajoutes parce
que tu cherches à plaire. Elle a raison. Je suis si
consternée d’être vieille.

Reçu une lettre d’une revue littéraire sollici-


tant ma participation à un projet d’écriture collec-
tif sur la ville de Genève. Le troisième paragraphe
dit : « Vous cherchez votre chemin dans les rues de
Genève et constatez que seule une personne sur trois
parle français, vous croisez des femmes portant des
diamants de chez Chopard, des tailleurs Chanel, et,
dans le même temps, vous vous prenez les pieds dans
la sébile d’un mendiant – contrastes visibles en bien
des points du globe, mais qui étaient jusqu’à hier
inconnus dans nos murs. »
Nos murs. Le possessif royal sous-entend un dedans
et un dehors, un bon côté et un mauvais côté. Et tant
les signataires de la lettre que les personnes convo-
quées seraient du bon côté. Gens d’écriture, gens
de bien. Je lis dans la lettre circulaire comme une
sourde provocation. La sébile par exemple. Ça fait
plus de deux ans qu’il est interdit aux mendiants de
tenir un gobelet de plastique. Ils ont le droit d’être
dans la rue pour autant qu’ils cachent l’emblème de
leur activité. Noter le libéralisme de nos décideurs.
Mais le gobelet supprimé est devenu sébile, et pas

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si ­imaginaire puisqu’on se prend les pieds dedans,
comme un lièvre dans un lacet. L’expression a dû
échapper aux auteurs de la lettre, ou est-elle iro-
nique  ? Mais même sans gobelet ni sébile reste
le mendiant, plus exactement la mendiante. Les
auteurs de la circulaire, qui sont des auteures, cer-
tainement sensibles aux questions de genre, n’ont
pas pu ne pas remarquer que les mendiants sont des
mendiantes. Il y a là une logique, c’est plus admis-
sible et pardonnable qu’une femme soit réduite à la
mendicité. Il y aurait une tradition de pitié naturelle
envers les femmes. D’autre part, la police ferme l’œil
sur le sexe faible, en principe moins dangereux.

Je sors de la banque ou du magasin ; tapie à


quelques mètres, voilà une de ces personnes au
regard éloquent, même sans gobelet. Je donne le
sou et je n’y pense plus (à l’occasion, je serre même
la main, et à ce jour je n’ai pas attrapé la gale). Don-
ner la pièce sans y penser, c’est en quelque sorte ma
manière de ne pas « me prendre les pieds » dans la
sébile : je me débarrasse de la question.
La question des langues (même paragraphe),
sûrement la plus intéressante, mériterait une enquête
minutieuse. Côté Chopard et Chanel, on parle en
cartes de crédit, côté mendiantes, les Roms répètent
les mêmes mots – manger, bébé, malade. Parfois, la
plainte s’agrémente d’un petit peu de français et j’ai
remarqué qu’alors je donne plus volontiers.
Donner le sou sans y penser. Récemment Rémy,
douze ans, m’a reproché ma désinvolture. Nous

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­ angions des frites au Mac Donald’s de la place de
m
Plainpalais quand arrive un garçon Rom de l’âge de
Rémy. Un peu gras, cheveux noirs brillantinés (je sais,
mais pas Rémy, que le surpoids et la brillantine sont un
signe pauvre). L’adolescent insiste avec une sorte d’in-
nocence qui me met mal à l’aise et que Rémy trouve
arrogante. Je me retiens de dire que l’erreur est pre-
mièrement nôtre – il ne fallait pas s’arrêter dans un
endroit aussi laid. Pourquoi fais-tu l’aumône, tu sais
que ça ne sert à rien, que ça les pousse à continuer à
ne rien faire – etc., Rémy ne m’a rien dit de la sorte,
il m’a seulement fait remarquer que du gel pour les
cheveux coûte autant qu’une portion de frites. Je me
suis expliquée. « Si tu crois que je donne parce que j’ai
mauvaise conscience, ai-je dit, tu te trompes complète-
ment. Je donne le sou comme ça, sans réfléchir, et je le
donnerai tant que je pourrai me payer des cigarettes
et le coiffeur, d’ailleurs pour le peu que je donne…
Et puis ces gens sont là, qu’est-ce que tu veux que j’y
fasse, toi tu feras comme tu veux quand tu auras de
l’argent. » Air dubitatif de Rémy. Je me suis juré de ne
plus émettre une opinion sur le sujet. J’avais menti,
pour la mauvaise conscience. J’en avais et elle avait
une odeur, la leur. Les gens sans logis sentent fort. Je
donnais le sou pour tenir cette odeur à distance.

Je devrais l’écrire, ce texte. Je vais à bicyclette


au parc des Bastions. Le type que je connaissais de
vue était là, en train de jouer aux échecs. Depuis

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des années, je m’arrête devant les grands échiquiers
et je regarde. Je ne comprends rien aux échecs, je
regarde les hommes jouer. J’aime les regarder, leur
gravité, leur concentration. Il n’y a pas de femmes,
on serait devant une spécificité masculine. La lettre
circulaire parle d’un tiers de français : ici c’est beau-
coup moins. Il y a peu de temps, je n’ai pas pu
m’empêcher d’adresser la parole à un des joueurs.
Je fais cela de plus en plus, adresser la parole à un
inconnu ou une inconnue dans la rue sous tel ou tel
prétexte. C’était au début de la coupe du monde de
foot, un jeune type ivre shootait les pièces d’échecs
à grands coups de pieds. Un des habitués a réussi à
calmer l’énervé et la partie a pu continuer. Après, je
me suis approchée et je lui ai dit qu’il avait été un
très bon arbitre. Réponse frappante, faite avec un
sourire : « Oh, je sais faire ça parce que moi aussi je
souffre… » Nous avons eu une conversation, debout.
Il était disert, courtois, accent indéfinissable, a dit
se prénommer Salvatore. Il venait ici tous les jours
ou presque. Par la force des choses, a-t-il dit, pour
passer le temps. Il a rectifié : pour aider le temps à
passer.

L’idée me paraît simple : Salvatore me parle des


grands échiquiers, me raconte ce qu’il lui plaît de
me raconter sur sa présence ici, absolument ce qu’il
veut, seulement si ça lui fait plaisir, et moi j’écris une
petite histoire. La proposition me paraît honnête. Le
texte est payé 500 francs ; si Salvatore accepte, c’est
pour lui.

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Deuxième acte, mercredi en fin de journée, à une
table de la terrasse du restaurant juste à côté. Salva-
tore boit du chocolat chaud, je bois du thé. Je n’ai
encore rien dit de mon projet. J’écoute ­Salvatore,
prénom choisi par lui, qui n’est pas italien, mais
albanais. Je sens assez vite que je m’embarque
dans une affaire délicate. Pour le coup, je risque
de me « prendre les pieds dans la sébile d’un men-
diant »… Mais ­Salvatore ne mendie pas, il ne m’a
rien demandé, c’est moi la demandeuse, et qui sait,
peut-être qu’il me donnera ce que je désire, une his-
toire. En tout cas il aime parler, je l’avais remarqué
lors de notre première conversation. Son français est
plein d’images, il parle aussi allemand et italien. Je
fais taire mes pressentiments négatifs, il est si affable.
Grand, une belle tête de monnaie romaine. Il me
vouvoie et j’entends ce vouvoiement comme un
égard, envers la langue et envers moi.
Le jour baisse, il a plu hier, il fait un peu froid. J’ai
payé les consommations. J’écoute encore un mor-
ceau de récit. La discontinuité s’accroît. Au début,
l’humour de part et d’autre permettait de donner
une ligne aux digressions ; maintenant, je peine à
les rassembler. Salvatore accumule anecdotes, noms,
dates, pays ; tout s’entasse en un seul présent emmêlé,
qui est cet homme en face de moi. J’ai oublié – quelle
inconscience – que le malheur est un affront, une
indignité. L’aisance de parole du joueur d’échec m’a
leurrée ; il est en train de la perdre, ses efforts d’auto-
dérision sonnent faux. J’ai froid. Je n’ai encore rien
dit. Il va prendre le tram 14 et rejoindre son terrier

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(petit rire amer). Sa tanière, son trou, sa cave. Même
petit rire. À cet instant, je pourrais encore me lever
et partir sans faux-pas. Malheureusement, il a men-
tionné le matelas et les petites bêtes. Comment, ai-je
dit, quelles petites bêtes ? Qu’est-ce que vous voulez
dire ? Il a répondu par un geste, en faisant courir sa
main et ses doigts sur la table. – Excusez-moi, ai-je
dit, vous voulez dire que là où vous habitez, il y a, il y
a (j’ai empêché le mot « vermine »), vous voulez dire
que là où vous dormez, il y a des insectes ?
— Oui, beaucoup, partout, qui… Il a de nouveau
agité les doigts comme des pattes. – Qui grouillent ?
ai-je soufflé. – Oui, qui grouillent. Le matelas est
posé par terre et le sol est humide. Beaucoup de
petites bêtes… Quand j’y pense… Il a pressé sa main
sur son estomac avec une grimace de dégoût et de
nouveau son espèce de ricanement désolé.
Il faisait nuit. Je n’avais plus le choix. Je devais
écrire cette histoire sur les contrastes genevois. J’ai
rapidement exposé mon affaire – s’il voulait, ren-
dez-vous demain, même endroit, je lui expliquerais.
Il pourrait me rendre un vrai service. J’ai mentionné
un peu d’argent à la clef, que le marché soit plau-
sible. Nous nous sommes serré la main.

Nous étions ce soir-là restés dehors, la distance


d’une petite table entre nous. Mais le temps était
humide, l’air immobile et malgré moi j’avais senti
l’odeur, reconnu l’odeur. Il est grand, bien bâti, fait
de la gym dehors chaque fois que le temps le permet
pour garder le moral. Quand il a parlé du matelas et

20
des insectes, je n’ai plus pu nier l’odeur. C’est une
odeur fade, grise, molle, collante. Pas besoin d’un
taudis pour la sentir : trois jours de maladie enfer-
mée dans ma chambre sans aérer et je sens cette
odeur autour de moi, sur moi.

Troisième acte, le lendemain jeudi après midi,


seize heures. Il fait très beau. On s’assoit dans
l’herbe, sous le grand platane dans la cour de l’uni-
versité. Salvatore a des papiers avec lui, documents
qu’il emmène partout dans son sac à dos, faute d’un
tiroir personnel. Il me les montre, je peux les lire si
je veux. Je lis surtout son visage au grand jour ; c’est
inquiétant, combien il change rapidement d’expres-
sion. Il plaisante, l’instant d’après se ferme, sombre,
et ses paroles ne suivent pas les différents visages.
J’explique ma demande, lettre circulaire en main,
puis la donne à lire à Salvatore. Il fronce les sourcils,
me la rend avec un air méfiant, sans poser de ques-
tions. Il a un blouson jaune, un col roulé gris, un
pantalon brun à grandes poches, un sac à dos noir.
Ma fréquentation de Z. m’a enseigné que le vête-
ment principal de quelqu’un, c’est son visage, son
regard. Je réexplique ma demande ; je suis écrivain,
je désire acheter une histoire à Salvatore, avec son
accord, je ne suis pas une voleuse.
Je me demande (encore maintenant) si ce n’est
pas la somme écrite, le chiffre qui a tout fichu par
terre. Le marchandage d’une histoire personnelle
pour 500 francs. Ce chiffre, j’ai cru qu’il ferait sens
pour Salvatore, cru que ça valoriserait le deal. La

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vraie inestimable valeur, bien sûr, dans les mots
recueillis.
Aucun des écrivains qui enverra ses 8000 signes
n’est en manque de 500 francs. Pomper un texte à
un Albanais au long cours, sans passeport ni travail
ni domicile, l’idée n’est pas mauvaise : elle est irréa-
liste. La citoyenne genevoise Safonoff et le migrant
qui dort sur une paillasse vermineuse sont séparés
par beaucoup plus que du contraste. Il y a entre eux
une radicale incommunicabilité, que le discours
facile m’a masquée. Salvatore n’aurait pas marché
pour 5000 francs. Il avait assez donné, son ultime
dignité était de refuser. Surtout les choses écrites. Je
crois que les papiers qu’il trimballait, il ne les com-
prenait pas. À vrai dire, déjà hier soir en rentrant
chez moi je savais que c’était mal barré. Erreur de
raisonnement, vénielle ; erreur sur la personne, plus
grave, et aujourd’hui j’ai emporté 500 francs dans
une enveloppe dans mon sac.
La partie est perdue, encore faut-il la jouer
jusqu’au bout. C’est cinq heures, sous le grand pla-
tane. Je ne cherche plus à relancer la conversation.
Lui aussi sait que tout ça, c’est du flan. À aucun
moment, ni hier ni maintenant, il n’a manifesté
la moindre curiosité pour moi. De notre rapport,
quelques minutes tiennent ; quand il pacifie le jeune
homme ivre qui donne des coups de pied dans les
pièces d’échecs, quand je m’approche de lui et qu’il
me dit : « Je sais arrêter les bagarres parce que je
connais la souffrance. » Il fallait laisser cette phrase
intacte, seule.

22
Je vais lui passer l’enveloppe. Faire très vite et
filer. Mais il y a un imprévu. Il enlève ses chaussures
et ses chaussettes, de vilaines chaussures noires ser-
rées. J’ai mal aux pieds, dit-il, et il se met à se frotter
et gratter les pieds avec les mains. Évidemment, de
dormir sur une paillasse à petites bêtes – mais son
grattage me dégoûte. Je tâte l’enveloppe dans mon
sac et demande : Est-ce que vous ne seriez pas mieux
en baskets ? – Ma chère dame, vous voulez que je les
vole ?
C’était maintenant – passer l’argent et partir vite.
Mais son air de moquerie, son insistant grattage
de pieds même en plein air, son obtus refus de ma
proposition – je n’ai pas résisté. J’ai dit d’une voix
doucereuse : « Je comprends bien. C’est dur, tout ce
qui vous est arrivé, vraiment très dur. Mais est-ce que
vous n’avez jamais pensé que c’était aussi un petit
peu de votre faute ? »
Soudain il était accroupi, le regard fixe : De ma
faute ? Vous dites que c’est de ma faute ? Il tenait la
tête en avant, le sang au visage, les yeux écarquillés.
Il a fourré rapidement ses affaires dans son sac à dos,
ramassant ses chaussures et ses chaussettes, reculant
à demi courbé sans me quitter des yeux, comme
une bête s’écartant d’une autre bête. À deux ou
trois mètres de moi, il s’est arrêté, toujours penché
en avant, une expression d’horreur sur le visage et
il a bredouillé frénétiquement – Vous ! Vous ! Que
jamais je ne vous revoie ! Ne vous trouvez plus jamais
devant moi ! Je ne vous connais pas ! Je ne vous ai
jamais vue ! Vous êtes, vous êtes – Son visage grima-

23
çait, se convulsait, puis il s’est mis à courir vers l’allée
en tenant ses souliers à la main.
Je n’ai pas bougé, assise les bras autour des genoux,
tête baissée entre les genoux. À une quinzaine de
mètres, trois garçons et une fille discutaient en écou-
tant de la techno, pas fort. Le départ de Salvatore
n’avait pas attiré leur attention. C’était comme s’il
ne s’était rien passé. Il ne s’était rien passé.
Je me suis couchée sur le dos et je suis restée long-
temps à regarder le platane par-dessous. L’arbre est
immense. Il y avait un peu de brise et des découpes
de ciel bleu tout en haut ; il y avait des oiseaux dans
les branches. Je n’osais pas bouger. Quelques fois
dans ma vie ça m’est arrivé, cette immobilité du
corps, pour que les choses se remettent en ordre.
Cet arbre me voyait et m’absolvait. Il avait vu des
centaines de milliers d’étudiants, peut-être même
qu’il avait mémoire de moi à vingt ans. Les feuilles
frémissaient, celles de la cime touchées de rose. Mon
lieu de naissance, c’était ici, maintenant, la surface
d’herbe occupée par mon corps sous le grand arbre.
Tout au début, quand j’ai fait la connaissance de Z.,
j’ai dû arrêter de prendre certaine substance, nocive
selon lui. J’avais quinze jours pour me sevrer. Que
ferez-vous, aux moments durs ? m’avait demandé Z.
– Je regarderai un arbre, avais-je répondu.
Je me rappelle le regard de Z., comme si j’avais dit
quelque chose de curieux. J’avais moi-même trouvé
ma réponse étrange. Je ne parlais pas d’un arbre
réel, ni du souvenir précis d’un arbre protecteur. Or
cet arbre sauveur était là maintenant, vaste au-dessus

24
de moi couchée. Sauf en amour, on n’a pas souvent
ce regard, du bas vers le haut. Et comme une très
fine ample rosée descendait de l’arbre sur moi et je
revenais à moi.
J’avais eu très peur. L’homme ne m’avait pas fait
de mal, ne m’avait pas menacée, c’était lui qui s’était
écarté de moi à reculons, comme s’il voyait une per-
sonne horrible. C’était moi la personne horrible,
comme on s’aperçoit rarement soi-même, comme
on s’efforce de ne jamais se laisser voir. Son bond
en arrière, comme devant un monstre, l’horreur
empreinte sur son visage : parce que j’avais parlé de
faute. Un mot que je ne crois pas avoir jamais osé
employer à l’encontre d’un proche. Plus la personne
m’était proche, moins je me l’étais permis.
Pourquoi avais-je eu tellement peur ? Peut-être
parce que le moment n’avait été que théâtral, et
d’autant plus puissant. Cette scène presque acci-
dentelle ne m’était pas si étrangère en vérité, et
l’affreuse personne que Salvatore avait vue en moi,
celle-là aussi ne lui était pas étrangère. La terre sous
moi absorbait les mauvais esprits, ils se dissipaient
dans les hauteurs. Des oiseaux traversaient le grand
platane à tire d’ailes sans biaiser leur vol, comme par
des couloirs libres entre les feuillages. D’en bas je
ne voyais pas ces tunnels aériens, je les devinais à la
flèche du vol des oiseaux.

Le jour finissait quand je me suis relevée. Engour-


die, comme si je laissais dix fois le poids de mon corps
dans l’herbe et la terre. Est-ce que ce n’est pas aussi

25
un peu de votre faute : je l’avais dit, ça ne gênait pas
le platane, d’autre part j’étais contente d’avoir gardé
mes 500 francs. Je suis allée récupérer ma bicyclette
près des grands échiquiers. Je n’irai plus regarder
les joueurs. J’ai remonté l’allée ; une longue cour-
roie était tendue entre deux troncs, bien vingt-cinq
ou trente mètres de slack line à plus de deux mètres
au-dessus de la pelouse. C’est plus difficile qu’à la
corde raide, parce que la slack line ondoie comme
avance l’acrobate, qui doit tenir compte des vagues
que son avance imprime à la passerelle. La fille en
short rouge et top noir était un as. Petite, menue,
solide, un papillon, une étoile, maintenant à plus
d’un tiers de la bande plastique qui montait et des-
cendait sous ses pieds nus, un peu comme l’écuyère
debout sur un cheval au galop, mais sans le large dos
du cheval. Elle a passé le milieu, où le ruban ondule
le plus, a fait trois mètres de plus et est tombée
comme un chat. Elle est retournée au point d’arri-
mage, a recommencé ; ce devait être plus difficile, il
n’y avait plus beaucoup de lumière. J’ai retenu mon
souffle – qu’elle y arrive, bon sang qu’elle y arrive.
Elle y est arrivée. Bravo, bravo ! J’ai applaudi. Repas-
sant près de moi : « Je l’ai fait pour vous, ça me sou-
tenait, comment vous me regardiez… C’est drôle,
il y a des gens, leur façon de regarder me décon-
centre et je tombe… Mais d’autres, au contraire…
Mais qu’est-ce que vous avez ? » J’avais les larmes aux
yeux, c’était la manne du grand platane, c’était la
danseuse sur la ligne.

26
Revu la doctoresse P. Elle lit l’auteur japonais,
Murakami. J’ai besoin de lectures de fantaisie, me
dit-elle. Je lui demande si ses collègues lisent des
romans. Non, ils n’ont plus le temps, je suis une des
dernières à croire que la littérature a encore beau-
coup à nous dire à nous autres médecins. Je suis
totalement dévouée à la doctoresse P. qui, une fois il
y a longtemps, m’a rescapée. Des médicaments, il y
en avait eu. Mais surtout, premièrement, je lui étais
tombée dans les bras, et elle m’avait tenue contre
elle un instant.

Dimanche. Soleil et gros vent d’ouest. À vélo à la


recherche des jardins familiaux où Franco et Lise
ont leur chalet. Finalement trouvé, et par chance
aperçu Franco qui sortait. Il est revenu pour moi à
leur maisonnette. C’est la plus jolie du lot, au fond,
près d’un bois de chênes. Il m’a fait les honneurs du
jardin, fleurs et potager. Avec son air de savant d’un
autre siècle, il sait bricoler et connaît les plantes. Je
lui raconte ma mésaventure avec l’Albanais. Tu as
été imprudente et beaucoup trop rapide, me dit-il,
tu aurais dû regarder le bonhomme jouer, plusieurs
fois, de loin, avant de bouger ton premier pion ; c’est
son langage aux échecs qu’il fallait essayer de mesu-
rer au tien, sa spécialité que tu aurais dû rapprocher

27
de la tienne… Il rit : Cela dit, console-toi, tu n’aurais
jamais pu !
Retour le vent en poupe. Il faut que je retrouve ce
poème de Borges, où deux hommes jouent paisible-
ment aux échecs dans une cour.

Pluie, froid. Léon est venu me dire au revoir avant


ses vacances. Take care of yourself, lui ai-je dit. Les for-
mules dans une autre langue nous soulagent de l’ex-
cès de sens dans la nôtre. Écrire love à la fin d’un
billet, ou baci ou abrazos, comme Franco à la fin de
ses immenses lettres à l’encre bleue. Immenses parce
que son écriture s’étire comme un élastique, trois ou
quatre mots par ligne, cinq feuillets qui tiendraient
en moins d’un. Ce long vivace fil de plume ne lui
prend pas plus de quelques minutes. Comme il ne
s’adresse pas particulièrement à moi, je me permets
de ne pas répondre.
Léon n’écrit pas. Des articles scientifiques, des notes
de cours, mais pas de mots personnels. Pourtant, dans
sa jeunesse, m’a-t-il dit, il avait tenu un abondant jour-
nal intime. Un jour il l’a relu et entièrement détruit.
Cela se passait avant notre rencontre, donc celui qui a
écrit, qui a relu, jugé et détruit, je ne peux que l’ima-
giner. Je l’imagine dans la mesure où il me manque.
Me manque cette part de Léon autrefois confiée à un
cahier secret. Pourquoi supprimer des traces ?
D’effacer les traces écrites ne supprime pas la
mémoire que l’on a des faits. J’ai détruit des quan-

28
tités de pages qui révélaient des aspects détestables,
honteux, ridicules de moi-même, je devrais donc
comprendre la démarche de Léon. L’autodafé de
son journal m’a longtemps été indifférent et ma pré-
sente curiosité m’encombre ; je n’en aurais aucune si
Léon ne revenait pas en personne, portant inscrits au
fond de lui les cahiers détruits. On dirait que l’aveu
écrit de fautes est plus blâmable que celles-ci, que
l’écriture comme signe est frappée d’interdit, que
cette expression humaine spécifique, la trace person-
nelle écrite, est condamnable. Barbe-Bleue égorge
ses épouses en raison de leur curiosité ; il garde les
dépouilles sous clé, il fait collection de ses trophées,
c’est un récidiviste qui tient à se faire prendre. Des
huit épouses, sept sont effectivement trop curieuses,
mais quelle est la faute de la première ? D’être la
femme de Barbe-Bleue ? D’être une femme ?

Téléphone d’O. Elle me dit qu’elle veut en finir,


que c’est pour ce soir. Elle a rangé ses affaires, elle
n’est pas ivre, elle a ce qu’il faut. Il est 19 heures 30,
je dis – ma voix est presque calme – que je vais chez
elle, je suis chez elle dans vingt minutes, je la prie
de me donner le code de la porte d’immeuble. Elle
refuse, j’insiste, je dis qu’elle a bien fait de m’appe-
ler, s’il te plaît donne-moi le code de la porte d’en
bas, attends-moi. « Attends-moi » la fait ricaner. Je
demande si elle a pris des médicaments, je demande
si elle souffre (autres ricanements), j’insiste de

29
­ ouveau pour le code, elle refuse, je dis que je viens
n
de toute manière, raccroche s’il te plaît, j’arrive.
Elle : Non, non, ne viens pas, d’ailleurs je ne t’ou-
vrirai pas, c’est des choses qu’on fait tout seul, je te
téléphone parce qu’il faudrait quand même que les
gens sachent, surtout des gens comme toi, il faudrait
que les gens sachent comment ça se passe. Ça, tu
entends, ce qui n’est pas dans les journaux (ricane-
ment), ni dans les romans, en tout cas pas dans les
tiens. C’est vrai que tu n’écris pas de romans. Au fait
je te dérange peut-être, tu étais peut-être en train de
fignoler un paragraphe. En ce cas je m’en voudrai
jusqu’à la fin de mes jours de faire avorter ton para-
graphe. La fin de mes jours ha ha. Je voulais dire ma
dernière heure. Tant pis pour ton paragraphe. Tu en
feras un autre demain. Et demain je ne te dérange
pas, promis juré. Je te le donne tout frais pondu ton
paragraphe, prends note !
Mais il m’est impossible de restituer ses paroles.
O. n’est pas une amie proche, cela rendait son appel
plus alarmant. Je l’écoutais debout, répétant que j’al-
lais appeler un taxi, que ce serait mieux de se parler
en face. J’avais peur. Je lui disais que j’avais envie de
la voir (ricanement – ah voilà comment te faire sortir
de ta tanière !). Son ironie pouvait être un effet de
réelle détresse. Je faisais très attention au peu que je
disais, je croyais à la véracité de son S.O.S. et même
quand elle est devenue crue : ... Tes petits récits hypo-
crites, tes chichis, ton écriture faux-cul, tes petits
ragots de mal baisée, tu devrais quand même une fois
appeler un con un con, une bite une bite. Mais est-ce

30
que tu sais ce que c’est d’avoir une bonne bite dans
le con ? Tu es une fausse pute, tu fais de la lèche…
Ça s’arrêterait tout seul, me suis-je dit. J’étais mon-
tée dans ma chambre sans allumer et je regardais les
arbres au fond du jardin. Ils sont lentement devenus
noirs sur le ciel pâle. J’étais un hasard au bout du
fil, O. avait sûrement dû essayer de retenir pas mal
d’autres personnes au cours de sa vie. Être rejeté est
si douloureux, écouter O. ne m’était pas douloureux,
mais passé le choc des premières minutes, maintenant
elle m’ennuyait. C’est elle qui a trouvé la fin, me par-
lant d’une connaissance commune, m’expliquant en
quoi j’avais agi, vis-à-vis de cette personne, de façon
indécente, malfaisante, impardonnable. J’ai eu un
brusque hoquet, une sorte de sanglot sec – Mainte-
nant j’arrête, ai-je dit, j’arrête ça, et j’ai coupé la ligne.
Je suis redescendue, tremblante, stupide. Le juge-
ment final d’O. m’accablait, sa méchanceté n’était
peut-être pas sans vérité. J’ai commencé à lui écrire
une lettre, je ne suis pas allée loin, tant ma main trem-
blait. J’ai jeté mon début de lettre. Le calme a été
lent à me revenir, le lendemain j’étais encore ébran-
lée. Ne plus passer de pont de peur que quelqu’un
ne se jette à l’eau ? Ne plus patienter au téléphone,
prétendument imperturbable.

Il faut chauffer un peu la maison tant il fait


humide et froid. La nappe sur la table du jardin est
trempée, je la suspends sur le fil au jardin. Dans un

31
pli, une araignée a tissé une sorte de sachet comme
de l’ouate et dans le cocon elle a pondu une grosse
perle d’œufs minuscules agglutinés. En secouant
la nappe, j’ai sans le vouloir détruit le nid, mais
l’araignée se cramponne toujours sur sa boule, plus
grosse qu’elle. Je laisse la nappe sur le fil en repliant
l’étoffe sur l’insecte. Quelques heures plus tard, elle
a retissé son coussinet, cinq centimètres sur cinq, en
soie blanche très fine. Elle est dessous, couvant tou-
jours sa perle.

Quatre photographies de la maison de Katerina,


prises par Cléa en octobre 2012. Le ciel était couvert
ce jour-là, et les couleurs et les contours de la maison
ressortent mieux. Cléa avait entendu des bruits de
voix dans le bungalow d’à côté, mais la grande mai-
son semblait vide. Je n’étais pas avec elle, le jour des
photographies. Elle a dû entrer par une des brèches
du mur qui longe la propriété. Année après année,
j’ai vu les brèches s’agrandir. Les gens balancent des
sacs de détritus par-dessus. La cour est envahie de
touffes d’herbe sèche, les volets entrouverts sont
attachés par du fil de fer, le grand balcon carré est
soutenu par un échafaudage de grosses barres rouil-
lées. Dans ce jour sans soleil, le crépi est d’un rouge
profond, vibrant. La grosse maison carrée est tout
au bord de la petite route que j’ai connue chemin
de terre, qui donnait un son feutré au trot des ânes.
Mais il ne passe plus d’ânes. On a bitumé le chemin ;

32
la première fois que j’ai marché vers la maison rouge
sur le dur, j’ai eu la sensation d’un affront personnel.
Toutefois il s’est passé quelque chose de curieux. Sur
une trentaine de mètres, il y a des traces de pas, non
gravées en creux, mais en relief. De gros pieds lourds
ont surélevé le goudron, qui peut-être a collé aux
bottes de l’ouvrier. J’aime voir ces marques, rappel
de l’ancien chemin de terre et des ânes. Souvenir
d’une paysanne assise en amazone sur une selle en
bois, ses couffins pleins quand elle descendait des
collines, le trot alors plus sourd, et au retour plus
léger.
Ce que Cléa a réussi à photographier, c’est l’aban-
don de la maison, son délaissement. Est-ce que
j’ai aimé sa maison plus qu’elle-même, Katerina
­Anghelaki ? Et toute l’île plus que mon amie ? Amie,
le mot ne suffit pas : elle était mon modèle, mon abso-
lue, un guide supérieur qu’elle ignorait être. Je la
surnomme la Propriétaire dans Au nord du Capitaine.
Le terme un peu ironique veut surtout dire que je lui
appartenais, comme appartiennent au seigneur les
âmes de son domaine. L’éditrice avait trouvé Au nord
« à crever de rire », j’en avais été consternée, croyant
avoir écrit une dramatique histoire d’amour. Et
maintenant le capitaine Rouge est mort, la Proprié-
taire dit qu’elle a perdu la mémoire, sa maison se
délabre, mes souvenirs s’effacent. Ce bonheur, lors
de mes retours dans l’île, sortie du bateau, longeant
le port, puis on monte vers l’ancienne prison, suit un
bout de la route, prend l’oblique petit chemin étroit,
ce bonheur le cœur battant dès que ­j’apercevais le

33
bouquet d’arbres autour de la maison, et je hâtais
le pas et soit Katerina m’accueillait, soit elle n’était
pas là mais je savais où était la clé et c’était la mai-
son seule qui me prenait dans son odeur, son esprit :
un bonheur sans pareil. K. et moi ne nous embras-
sions pas. Ce n’était pas la mode quand nous nous
sommes rencontrées. Elle avait, m’apercevant, une
expression très particulière de surprise, comme si
j’étais une apparition.

Lettre de Iasémi, à qui j’ai parlé des visites de


Léon. Elle écrit : « Tu me dis que tu le sens comme
hanté par une sourde demande de pardon, par
on ne sait quels remords. Je ne mets pas en doute
ton sentiment, ta méfiance, mais tant que Léon ne
­s’exprime pas, c’est toi qui es hantée, toi qui es vai-
nement obsédée ! Je le connais assez pour savoir que
jamais il ne parlera de certaines choses, ou même
seulement de l’ombre de certaines choses. Ce serait
donc à toi de t’expliquer – et autant te dire que la
partie est perdue d’avance ! Jamais je n’ai entendu
Léon reconnaître une erreur dans ses liens aux per-
sonnes, dire par exemple, dans la plus banale des
situations, « je m’excuse ». Il n’est pas tant taiseux
qu’habile à éluder une discussion qui le mettrait en
cause. J’ai vu des gens forts en gueule plier devant
Léon, et d’autres, intelligents et calmes, renon-
cer à soutenir leur opinion, par amitié, ou débou-
tés par deux ou trois propos de Léon décidément

34
trop s­ibyllins. Tu n’as pas une chance de te faire
entendre, et encore moins de l’entendre, lui, nom-
mer un chat un chat.
Alors montre-toi gaie, superficielle, détachée…
Conseil facile. Cela dit, la persistance des retours est
inquiétante. On dit qu’un coupable revient sur les
lieux de son crime. Peut-être pour que les lieux le
rassurent – il ne s’est rien passé, il n’y a eu ni crime
ni victime… »

Revu Z. Ce n’était pas très bon. Pas de tension,


mes reparties molles. Signe régressif, j’ai de nou-
veau inventorié mentalement son aspect, prise d’un
léger embonpoint, pousse d’un duvet sur le crâne
et d’une barbe naissante (qui lui va bien d’ailleurs).
Lui ai dit deux mots de ma rencontre avec l’Alba-
nais. Appris que Genève est la ville suisse la plus
généreuse vis-à-vis de ses marginaux de tout aca-
bit, lesquels marginaux, fréquemment, refusent les
offres qu’on leur fait. Appris que souvent ces mar-
ginaux, vrais ou faux persécutés, ont des délires
de grandeur. J’ai repensé aux grandiloquences de
­Salvatore, et à comment je me suis interdit de le
trouver incohérent. Les délires de grandeur, ai-je dit
à Z., c’est que la souffrance rend stupide. Est-ce que
les asiles pour personnes indésirables fournissent
l’intelligence ? – Et comment va votre écriture ? m’a-
t-il demandé. J’ai répondu que la grande difficulté
était que ce que j’emmagasine en peu d’instants, il

35
me faut des jours pour l’écrire, et qu’en cours de
rédaction, d’autres instants papillons apparaissent
et s’envolent.
Même jour, soleil frais, belle lumière, visite à la
boutique de la bijoutière pakistanaise, achat d’un
petit bracelet. Chaque fois que je sors de chez Z.,
séance vive ou plate, j’ai envie de m’offrir une récom-
pense, petit objet ou promenade. Place des Grottes,
maison de quartier. Un jeune Brésilien donne une
leçon de capoeira à une jeune Japonaise en pyjama
blanc. Je m’assieds à côté des petits enfants alignés
sur le seuil. C’est très beau à voir, à la fois danse et
lutte sans autre arme que le corps qui tournoie.
Je pousse ma bicyclette rue de la Fontaine, je
croise un jeune couple de routards. Ils viennent de
Poznan et vont vers le sud, visent la Méditerranée.
Ont dormi dehors, mais vu la pluie, ils espéraient
passer cette nuit à l’auberge de jeunesse, où il n’y
a plus de place. N’ont plus de sous. Je leur offre
l’hospitalité. Je leur fais confiance à vue, ce sont des
enfants et ils sont épuisés. Quelques heures aupara-
vant, j’ai cru sentir de la part de Z., et ce n’est pas la
première fois, de la moquerie pour mes sporadiques
élans charitables. Les gens viennent à lui, moi j’ai les
gens de la rue.
Nous parlons anglais et un peu d’allemand. J’ai
mis un casse-croûte sur la table de la cuisine ; thé
chaud et aspirine pour la petite, qui a une grosse
crève. Le garçon m’a demandé où nous étions. Il
a sorti son téléphone boussole et moi une carte de
géographie. Fantastique, cette mappemonde dans le

36
creux de la main, qui ajuste les échelles d’un clic !
Plus besoin du fatras de papier à déplier. La grande
surface de papier, c’était encore la terre et les pieds
sur terre. Mais ces puissants petits appareils, est-ce
qu’ils n’enlèvent pas une dimension au voyage, son
ampleur inconnue, sa marge d’erreur ? Ils ont quand
même apprécié de se repérer sur la carte. Ils sont
montés dormir et je n’ai plus entendu un bruit. Je
dormais quand ils sont partis. Sur la table, une très
jolie lettre en anglais, signée Marguerite et Lucas.
Moralité : à qui sait écrire une lettre pareille, on peut
donner l’hospitalité sans hésiter.

Mardi soir, invitée chez Iasémi pour voir Vol spé-


cial, de Fernand Melgar. Film documentaire sur le
camp de Frambois, près de Genève, où sont déte-
nus des hommes en attente d’être renvoyés dans
leur pays d’origine – (États africains ou Kosovo) ;
pourquoi sont-ils venus en Suisse, pourquoi en sont-
ils chassés : c’est toute la question que sans relâche
pose le film, sans y répondre, le cinéaste se bornant
à montrer partie de ce qu’il a vu, à faire entendre
partie de ce qu’il a entendu. Film exceptionnel, qui
ne cherche ni à horrifier ni à culpabiliser. C’est très
intelligent, très travaillé : c’est par son art que le film
a pu dépasser la censure. Pas de scène intolérable,
mais le film entier est sous-tendu d’une violence off,
constante, absurde. La faute ? Être né pauvre dans un
pays pauvre et en guerre. Les passages bouleversants,

37
dans la deuxième partie et qui éclairent la première,
sont des moments de récit. C’est la parole nue qui
est filmée, c’est toute la vie de celui qui raconte sa
vie qui se déroule, inscrite sur son visage, au fond
de ses yeux, au fond de sa voix. Des visages sobres,
presque impassibles, très beaux pour cela, chaque
visage devenant tout un pays, ses guerres, son his-
toire ; chaque personne devenant un immense héros
inconnu. Je repenserai à ces visages : la vérité dite
par soi-même sur soi-même est infiniment plus dra-
matique que les jeux d’expression d’un comédien.
Vol spécial est imprégné d’une sorte de grâce mysté-
rieuse, qui tient au lien qu’a entretenu le réalisateur
avec les prisonniers, lien d’amitié sans lequel il n’y
aurait pas eu de film. Je ne l’ai pas trouvé complè-
tement désespérant, aussi parce que je l’avais vu en
compagnie de Iasémi.

Il est presque deux heures du matin quand je sors


de chez elle, les rues sont désertes. À la place Bel-
Air, deux ouvriers travaillent sur les rails de tram. Ils
tiennent chacun un long chalumeau crachant du
feu, qu’ils glissent le long de la rainure du rail. Les
lances sont raccordées à un chariot. Ils ne portent
pas, comme les soudeurs, de lunettes de protection.
Je suis descendue de bicyclette, je voulais m’appro-
cher. Je n’en ai pas eu le temps.
Un véhicule s’approche à lente vitesse et s’arrête
à ma hauteur. La place Bel-Air prolonge un large
pont sur le Rhône ; c’est un carrefour qui d’habi-
tude fourmille de monde. Le silence cette nuit, sauf

38
le ­chuintement du gaz sous pression, l’absence de
­circulation et du moindre passant, la lumière blême
qui tombe des hauts réverbères, transforment la
place en plateau de théâtre. La machine bizarre
qui vient de s’arrêter semble être un accessoire du
décor. C’est beaucoup plus insolite que les pistolets à
feu des ouvriers. Une motocyclette surmontée d’une
sorte de toiture de branchages et de morceaux de
bâche ; à l’arrière de grosses sacoches luisent. Tout
l’engin est rafistolé de scotch de carrossier kaki.
Jusqu’à la dernière seconde j’ai cru que c’était une
farce, une moto maquillée en dragon, camouflée
en buisson. Puis le motard a dégagé sa béquille et
s’est extirpé de son habitacle ; il portait un casque
militaire en forme de cloche, de grosses bottes. Des
objets pendaient à son ceinturon. Il était très grand,
très large ; il a enlevé son casque et a marché sur moi.
Je tenais mon vélo entre lui et moi. Derrière moi,
les ouvriers n’étaient qu’à une vingtaine de mètres.
Il savait quel effet il faisait aux gens, il comptait sur
l’effet qu’il ferait à la femme seule sur le pont. Mais
le personnage est trop saugrenu pour que j’aie peur.
Puis il est à deux pas de moi et grogne, Toi, qu’est-ce
que tu fous là ? Fous le camp ! Fous le camp ! Tu
dégages ! Tu dé-ga-ges ! Il a un fort accent ­balkanique.
Son expression est terrifiante. Il a décroché une
matraque de sa ceinture et la balance à bout de bras.
Les ouvriers n’étaient pas loin et j’avais un vélo ; dans
l’instant, ma peur a viré en furie et je me suis mise
à hurler : C’est toi qui fous le camp ! C’est toi qui
dégages ! C’est toi qui fous le camp !

39
Le recul a été symétrique, moi du côté des
ouvriers, lui du côté de sa machine. Puis j’ai filé vers
la fontaine au bas de la rue de la Cité, que j’ai mon-
tée en poussant ma bicyclette le plus vite que j’ai pu.
Chez moi, j’ai griffonné quelques lignes d’une
main tremblante. Le lendemain je lis ces mots : Fous
le camp ou je te tue !

Il n’a pas dit ou je te tue. Le reste, oui, dégage, fous


le camp, mais pas je te tue. C’est moi qui ai écrit ça.
Le pont désert, la nuit, les gerbes d’étincelles, la
matraque balancée à bout de bras ; j’ai tenu tête
quatre bonnes minutes, mais en cours de retour je
me suis mise à trembler, pas que de peur, de haine
aussi. Je n’ai repris mon souffle qu’en haut de la route
de Florissant, et il m’est venu ce Toi, que tu meures ! à
haute voix. Consciente de ma déclamation ridicule,
je l’ai répétée. Grand-guignolesque, le verbe à l’im-
pératif, mais j’avais eu horriblement peur. C’était, je
crois, la première fois que je souhaitais la mort de
quelqu’un.

Les jours suivants j’apprendrai que le motard


camouflé est un réfugié Serbe. Son engin est flan-
qué de deux écriteaux que je n’ai pas vus, sdf army.
L’autre jour, le joueur d’échecs, maintenant, le
motard vengeur. Coïncidences hasardeuses ?

40
Chez le coiffeur. Serge me dit que lorsqu’il
traverse le quartier des Pâquis avec sa femme, il
­
porte ses lames. Je ne comprends pas. Il approche la
tête, baisse la voix : il a deux crans d’arrêt glissés sous
la manche à l’intérieur du poignet, qui jaillissent sur
un clic du doigt. Parce que, me dit-il tout bas, je ne
veux pas qu’après on puisse dire… (Il laisse la phrase
en suspens) Moi, bon… (Il hausse les épaules) Mais
c’est pour ma femme…

Sortie du salon, je remarque que sans le vouloir je


n’ai laissé qu’un maigre pourboire, beaucoup moins
que d’habitude. Ça ne me plaisait pas, les lames de
Serge, ni qu’il chuchote à demi-mot. Pourquoi était-il
si sûr que je comprenne ses allusions ? Le quartier
des Pâquis est une jungle, la femme de Serge attire
les regards, très bien, et lui, qui est un homme, un
vrai, sort ses lames.

« Si ça ne te fait rien, nous occupons ton jardin. »


C’est dit avec humour, on ne me demande rien, seu-
lement de faire acte de présence. Pourquoi y a-t-il
des moments et des endroits où c’est plus difficile
d’être, comme on dit, soi-même ? On est fille ou fils
de, frère ou sœur de, mère, père, cousin, cousine,
etc., on est toujours le quelqu’un de quelqu’un. Les
liens de sang directs, fille ou fils, mère ou père, pour
être directs, sont les plus énigmatiques. Mais c’est
l’été, il y a ce jardin, on va l’occuper.

41
Je ne suis plus la petite de quatre ou cinq ans
et pas encore la vieille en fauteuil. Il faut trouver
une posture entre les deux. Même si je n’ai pas de
courses à faire, pas de sauce à tourner, pas de crème
à fouetter, il va manquer des assiettes, des verres, des
chaises, la table sera trop petite, et toujours pas de
lumière au-dessus de l’escalier de bois.
Ils arrivent, ils sont là. Si c’était chez quelqu’un
d’autre, je me débrouillerais très bien. Avec les
enfants par exemple, j’ai du succès. Mais je ne suis
pas dans un autre jardin, je ne bois plus d’alcool, il
n’y a pas d’enfants avec qui aller jouer.
… Nous te dérangeons, c’est pour ton bien. Nous
aimons nous réunir et ton jardin est aussi le nôtre,
ne l’oublie pas. Il fait beau, nous t’aimons, nous
venons à toi chargés de boissons, de victuailles, de
bonne humeur. Joue le jeu, prends place parmi
nous, entre dans la pièce ! Nous avons besoin de toi,
montre ton besoin de nous, bois, parle, ris, pour-
quoi ne bois-tu plus ? Nous te voulons gaie, bavarde,
contente, reconnaissante. Notre pièce ne te plaît
pas ? Tu n’aimes pas les acteurs que nous sommes ?
C’est ta pièce aussi bien, nous sommes les tiens, tu
n’as personne d’autre que nous. Tu préférerais per-
sonne, tu préférerais rien ? Ce n’est pas bien. Mange,
bois, réjouis-toi avec nous. Nous sommes ensemble,
nous sommes venus les mains pleines. Prends, parle,
participe, ne fais pas ces drôles d’yeux étonnés, dis
ton mot, place ton mot, c’est une pièce facile, tu
as perdu ta langue ? Dis tes répliques, pourquoi ne
sais-tu pas tes répliques ? Une longue vieille pièce

42
que tout le monde sait par cœur – mais qu’est-ce que
tu as à nous regarder comme ça ?

Ils ont apporté un cadeau, deux nains de jar-


din posés dans l’herbe. Le soir venu, les deux
bonshommes se sont mis à luire, rose, rouge, vert,
bleu. L’un a un bonnet pointu, l’autre tient un
panier. Assis au bout du banc Jerry est absorbé
dans les jeux de son portable. Douze ans, comme
il doit s’ennuyer. Enfermé dans sa petite machine,
au moins il ignore le groupe d’adultes. Les convives
parlent fort, chacun s’adressant à son vis-à-vis de
l’autre côté de la table. Elle est ronde, chaque dia-
logue y fait une diagonale assourdissante. Je m’as-
sieds sur le banc près de Jerry. Le nain au bonnet
pointu porte une lanterne, l’autre louche vers la coc-
cinelle au bout de son nez. Jerry flippe du pouce ses
jeux vidéo. Les voix sont bruyantes, les rires grossis
par l’alcool. J’aimerais que le garçon m’aide à trou-
ver des noms aux deux nains. Ça ne l’intéresse pas.
J’en trouve quelques-uns, Pata et Tra, Cali et Gula,
Moby et Dick, Clopin et Clopant, Ambi et Valence,
Cata et Strophe – et cetera. Celui à la lanterne serait
l’homme, l’autre à la coccinelle, la femme. Ce sont
eux, le maître et la maîtresse de maison. Les invités
ont apporté ce qui manque ici, un couple.

Tout le monde s’en est allé sauf une femme. Son


ami est parti brusquement, on a offert de la raccom-
pagner, mais elle reste. Je ne veux plus voir ces nains.
Je déconnecte leur pile, demain, les remiser dans

43
la cabane à outils (faux, fourche, bêche au manche
fendu, sacs, tuyaux, cordes, toiles d’araignée, une
urne funéraire pleine de cendres, une paire de
chaussures d’homme en cuir noir cartonneux un
peu moisi. La porte a un petit pertuis en forme de
cœur). La femme pleure. Il n’y a pas de lumière sur
le perron ni de lune au ciel. En bas, deux bougies sur
la table, parmi la vaisselle et les restes de nourriture.
Elle s’assied à la cuisine, le dos secoué de sanglots.
C’est une nuit noire et douce. Je marche dans des
choses molles répandues dans le gravier, quelqu’un
a renversé un plat de petits pâtés ou de gâteaux. Elle
mouille son foulard et se tamponne les yeux. Elle
pleurerait aussi si elle était seule, elle se serait aussi
disputée, seule avec son compagnon. Je lui caresse la
tête. Elle peut dormir chez moi si elle veut. C’est elle
qui a désiré cette fête, c’est elle dont le compagnon
est parti brusquement, fâché, ivre, et maintenant elle
pleure. Elle me parle tout bas, des petits bouts de
phrases décousues. Je l’écoute, elle s’apaise peu à
peu. Les drames de famille se rejouent à perpétuité,
à perpétuité on ressoude l’endroit fracturé, qui casse
de nouveau. Une occupation à plein temps et puis la
vie finit et on n’aura rien fait qu’essayer de souder
les parties rompues.
Un grand papillon de nuit entre, il tournoie
autour de la lampe. Tu vois, il est comme moi, dit
l’invitée. Il va se brûler, je le cueille dans un verre et
nous le regardons, le verre renversé sur une feuille
de figuier. Il est intact, duveteux, brun et gris perle, le
bas des ailes orangé liseré de noir. Longues antennes

44
recourbées en crosse, les yeux deux gouttes brillantes
d’encre noire. Elle monte dormir, je pose la feuille
de figuier sur l’herbe.

Z. part en vacances. L’an dernier, à la séance de


rentrée, je lui avais demandé : « Avez-vous pensé à
moi ? » Question spontanée, naïve, mais Z. avait paru
pris de court une seconde. Il avait répondu par une
autre question : avais-je prémédité la mienne ? Non,
je n’avais rien prémédité. J’avais pensé à lui pen-
dant les vacances, et la possibilité d’une réciproque
m’était venue à l’idée. Plus tard, je m’étais demandé
pourquoi il n’avait pas pu répondre simplement par
oui ou par non. À vrai dire je me le demande tou-
jours. Il faut croire que ma question était trop « psy-
chologique », dans ce sens impertinente.

Énergie basse. Ruminer des pensées si accablantes


qu’elles finissent par m’éjecter du lit. Ce n’est pas cet
été de brouillard et de pluie qui me chagrine. Autant
qu’il fasse aussi mauvais dehors que dedans. Pas la
force d’aller en Grèce si personne ne m’y attend.
L’autre jour, en ramassant l’herbe mouillée, je me
réjouissais de l’hiver. Que le jardin et toute la ville et
toute la terre soient recouverts de neige immobile.

45
Les enfants vont partir en vacances, ils voudraient
la voiture. Un rétroviseur est cassé. Périphérie ouest
de la ville, zone industrielle que je ne reconnais
plus. Trop d’embranchements, trop d’entrepôts, il
pleut à torrents, vitres embuées, beaucoup de trafic,
je conduis mal. Je me rappelle une petite route qui
partait sur la droite vers le Jura, qui finissait en che-
min de terre dans un grand champ de blé. Au milieu
des blés, il y avait un immense chêne solitaire. C’était
un tableau. Une fois, seule, j’avais emporté une scie
et scié le lierre qui enserrait le tronc comme un boa.
Une autre fois, avec Iasémi, nous avions attendu
le lever de la lune, une grande lune d’été dorée.
Je m’arrête dans plusieurs démolitions. Plus rien à
voir avec les casses d’antan où fourrager dans la fer-
raille en vrac. Je trouve enfin le garage des vieilles
japonaises en morceaux. Tout est magnifiquement
rangé et classé. Il pleut toujours à verse. Trois types
se tournent les pouces dans un hangar sous de la
tôle ondulée. On va vous trouver ça. Ils plaisantent
ma Honda hors d’âge et je sens à mes répliques trop
robustes que c’est ma propre carcasse que je défends
et que je regrette mes quarante ans et même mes
cinquante ans, quand j’en faisais quinze de moins et
que toute drôlerie sur les carénages ne m’aurait pas
déplu. J’aimais bien l’argot de mon père. Il dosait
son argot, qui coïncidait avec des moments amu-
sés, heureux. Ses tournures n’étaient pas grossières,

46
plutôt elles marquaient une tendance, une velléité
d’appartenance mais à quelle classe ? Ni cultivé, ni
artisan, ni commerçant, ni ouvrier. Ni bourgeois ni
peuple. Monteur électricien en télécommunication
de l’époque, petit fonctionnaire à l’État (je crois que
son goût de l’argot lui est venu par certain jargon
de téléphoniste pendant la guerre). Il aimait les
expressions populaires et dialectales, prenait aisé-
ment les accents savoyards et valaisans. Sa classe ?
­Littéralement celle de son élévation par les courses
de ­montagne.
Le rétroviseur arrive. Ça va vous coûter un pont,
m’avertit le patron, primo c’est le seul qu’on a
trouvé, deuzio, on est forcé de pousser les prix, vu
que les gens trouvent tout par internet. Mais ce qui
fout vraiment le marché en l’air, ma pauvre dame,
c’est que les voitures ne sont plus bricolables.

Je trouve un meilleur trajet de retour. Je me per-


mets une cigarette. Je tâtonne vers mon briquet,
cligne de l’œil en ajustant la flamme, emboutis le
véhicule devant. Constat d’accident sous la pluie
au bord de la route, torrents de pluie toujours. Un
­Espagnol conciliant qui ouvre son parapluie. J’ai
aimé la voiture du temps où on voyait la route, pas
comme chenille processionnaire. D’autre part dès
que je rends service à contrecœur, il m’arrive un
pépin.

47
Même soir, dérangement rituel de mon ordina-
teur. Toujours entre deux et trois heures du matin,
quand je sais très bien que ce que j’écris ne tient plus
debout. Mais quand même j’insiste. Je ne crois plus
beaucoup à ma vie ces temps, j’écris faute de savoir
ou pouvoir faire autre chose. À partir de minuit, je
passe les limites, je force le vide, fanatisée. Je n’ai
rien mangé de la journée, je me verse une autre tasse
de thé noir sucré. Depuis deux ans, je vais d’impasse
en impasse alors pourquoi pas ces forages nocturnes,
je supprimerai tout ça demain – mais encore un peu,
encore un peu plus loin dans la nuit machinale…
Encore quelques minutes, encore cinq minutes et
j’arrête, encore vingt mots et j’arrête – ARRÊTE !
Trop tard. L’ordinateur ne suit plus. C’est-à-dire
que mes mains ne suivent plus. Le cerveau dicte
encore des mots mais les mains traînent sur les
touches. La page subitement se dilate à droite et à
gauche, c’est-à-dire que trois centimètres d’écriture
fuient de chaque côté et rien à faire pour retourner
à la position antérieure.
C’est la cinquième fois que ça m’arrive. Le lende-
main, portable dans le sac à dos, je pédale à la bou-
tique Sounds et encore une fois ces jeunes gens me
tirent d’affaire. On me remet le format en place. Je
lis la tête froide et supprime tout. Voilà un an que
j’avance au rythme de deux pages par jour dont je
garde, pas toujours, peut-être trois lignes.

48
Aujourd’hui, Victor de chez Sounds a fait deux
remarques : Votre ordinateur n’est pas détraqué, il
réagit normalement à une commande contradic-
toire, d’ailleurs trois heures du matin, c’est l’heure
d’aller se coucher… Il sourit, air sérieux, visage fin,
longs cils.

Vague grippe traînarde, La Doctoresse P. me pres-


crit un antibiotique. Aujourd’hui j’ai commencé à
ranger mes livres. Je n’en ai pas tant, mais depuis
deux ou trois ans, ils se sèment un peu partout et dès
que j’en cherche un, il est introuvable. Que je me
mette enfin à ce rangement, je le dois en partie au
regard critique de mes récents invités. Le regard cri-
tique est de mon invention, mais si quelqu’un vient,
je vois bien que des livres traînent partout.
Dans un roman de Paul Auster, le narrateur
débarque dans un vaste appartement vide, sauf des
cartons de livres. Il ne les ouvre pas, mais les dispose
en sièges et tables. J’ai oublié si des gens viennent
chez lui. J’ai revu le visage de mes derniers invités. Ils
s’étaient ennuyés, sauf à la fin, quand Mona avait fait
passer un film sur sa tablette. Le film nous avait tous
collés les uns à côté des autres, plus besoin de nous
parler, rivés sur l’image, falloir s’extasier sur le sur-
feur. Nous, avait dit quelqu’un, on a un écran qui fait
toute la paroi. Je vois ça d’ici, le grand L du canapé
en cuir noir, le bar à roulettes, une photo de New
York au mur et pas un seul livre.

49
D’aligner les miens dans l’été pourri ne me met pas
en joie. Dépêcher l’opération est impossible. Chaque
livre demande une consultation, on se retrouve assis
par terre, relisant. Comme on a changé.

Je sors Le Roi pêcheur. Je dois avoir, mais où,


d’autres livres de Julien Gracq qui s’appelait Louis
Poirier. Les gens à particule, les mettre à D ? À
F, je trouve Madame de La Fayette (Mémoires et la
fameuse ­Princesse de Clèves). Je lis à plat ventre par
terre. Invraisemblable petit monde coquet, figé. Au
dernier étage de cette étagère, couchés sous le pla-
fond, il y a de mes livres et des revues littéraires aux-
quelles j’ai participé. Textes bien léchés. Impression
que je suis aussi poseuse que la dame de cour.
Soir. Lecture de passages du Journal d’Amiel à la
radio. La voix du comédien est bien choisie, ronron-
nante, veloutée. Un monsieur ganté de gris perle, aux
guêtres gris perle, absent, qui s’écrit sans arrêt, les lignes
pleuvinent non-stop sur sa vitre froide. Jamais rien n’ar-
rive, n’est arrivé, n’arrivera que cet égouttement sans
fin, ce bêlement, ce chevrotement satisfait. Je prépare
mon repas du soir, impossible d’écouter ces litanies,
Henri Frédéric Amiel me coupe l’appétit, j’éteins la
radio. Œil rond de la radio : toi aussi tu t’éternises.

Troisième journée de rangement de livres. Tou-


jours cette espèce de grippe fantôme. Il y a un début
d’alignement contre les parois, mais par terre c’est de

50
plus en plus jonché de corps en attente. Il ­faudrait un
meuble spécial pour les inclassables et les non lus. Les
gros pesants bien reliés sont au bas de la bibliothèque
blanche de gauche. Le fouillis Nature et Musique au bas
de la blanche à droite. Garder la jolie étagère marron
de ma mère pour mes quelques très chers. Ai jeté un
gros paquet d’articles et de revues. Ne plus rien ache-
ter. Découvert un manquant irremplaçable, épuisé,
très précieux, auquel je tenais beaucoup. Je soupçonne
Elfie. Acte étrange, le vol entre amis prétendus. J’ai une
fois volé un objet à une amie. J’avais tenté une restitu-
tion, encore plus malheureuse que mon vol.

Les A sont à l’étage dans la chambre d’amis, les Z


sont au rez-de-chaussée. La ligne se brise à plusieurs
endroits. La maison est un crâne où l’alphabet spi-
rale. Un nain monte et descend l’escalier et visualise
une longue droite idéale, une seule planche, on cher-
cherait les livres en marchant. Heureusement qu’il y
a cet escalier en bois. Ses marches deviennent des
rayonnages. J’empile les livres couchés, une bonne
pile sur chaque marche côté mur, les épais dessous,
les minces dessus. Ce n’est pas laid, au contraire, et
dans un escalier on peut s’asseoir.

La chambre au rez-de-chaussée restera émaillée de


petits cairns de livres. Je ne terminerai pas mes range-
ments. Depuis le début, un nom s’est mis à me trotter
dans la tête. Un nom propre, un nom de personnage
de roman, nom inventé autrefois, qui maintenant me
demande raison. De quel d ­ ouble-fond dans le bas et

51
l’arrière de ma tête ai-je tiré ce nom-là ? Il s’agit du
nom du mari dans mon premier roman. Les autres
personnages ont des prénoms flatteurs, seul le mari
est affligé d’un drôle de nom. Que par ailleurs il soit
roi (l’auteur se base confusément sur des légendes
arthuriennes) rend le sobriquet de Canouille encore
plus absurde. Si encore cet assemblage de lettres
n’était qu’absurde… Le petit nom du roi est malheu-
reux, grotesque. Ça ne veut rien dire ? Ça veut si bien
ne rien dire que deux personnes de ma connaissance
ne manquent pas une occasion d’appeler perfide-
ment Léon par son vilain surnom, pas devant lui mais
devant moi, qui sursaute intérieurement.

Léon avait lu le texte dactylographié (par la suite


je ne soumettrais jamais plus rien à un proche). Être
publiée ou non m’était alors aussi indifférent que
l’avis d’un lecteur. Pourquoi en passer par Léon ?
Parce que. Parce que sourdement je savais que si
quelqu’un devait être heurté, c’était lui. Il n’avait
pas fait de commentaire, donc la chose passait. La
démarche est ambiguë, de soumettre un objet liti-
gieux au principal concerné. Que le roi lui-même
ne remarque pas le vent de fronde, c’est que le vent
ne souffle pas bien fort. Une brise romantique, à
l’époque je ne voulais rien d’autre. C’est bien plus
tard que j’ai interprété le regard de Léon : tu n’as pas
dépassé les bornes, tu as contourné les risques, tu as
gardé le secret. Bien sûr que je l’avais gardé ! Puisque
je l’ignorais ! Seules les neuf lettres de Canouille pour-
raient trahir, pourraient signifier. Mais à elles seules

52
elles ne peuvent rien, clé sans serrure, porte sans clé,
formule sans application. Le secret du roi est sauf,
la personne du roi, son image est intacte. Le petit
nom bête est oublié, les personnes qui le prononcent
encore ne savent pas ce que ça veut dire, ni le let-
triste qui décortique le mot et relance les osselets.

Je me dis à la fin qu’un vrai, un vital secret est celui


dont le détenteur n’a jamais dit un mot. La chose
existe, ses manifestations phénoménales existent,
mais jamais elle ne s’est traduite dans une phrase
entière construite à la première personne (je + verbe
+ complément). C’est comme si la personne, relati-
vement à son secret, demeurait un enfant sans lan-
gage. L’acte importe par sa contention, il n’importe
que dans la mesure grandissante où il est tu. Il est for-
midablement tu, il n’est même plus pensé. L’adulte
à secret maintient l’ancienne force de silence du
temps où il subissait son secret, dont maintenant il
tire son pouvoir. Quelques autres personnes savent,
mais savent isolément. Espions mineurs comme il y
a toujours dans les cours et dont les caquets n’enta-
ment pas la puissance du roi, au contraire. Il n’y aura
pas de révolution de son vivant.

Été : lu, écrit des notes de lecture, écrit des contes,


reçu et écrit des lettres, reçu qui voulait, fait du
­jardinage, fait des promenades, lu, lu et encore lu.
Écouté la radio, roulé à vélo, grappillé des causettes

53
à des inconnus dans la rue, ce que je sais de mieux
en mieux faire. Mais reconnaître que j’ai l’été triste.

Depuis quelques jours, quelque chose a un petit


peu changé. Ces deux derniers mois, vraiment le pot
au noir. Quelque chose du temps a changé, l’air a
fraîchi et retrouvé une transparence. Vu dans un jar-
din de grandes fleurs roses, pensé, Ah mais voilà ce
que je dois planter, et deux ou trois jours plus tard
j’ai constaté que ces fleurs sont aussi chez moi, plan-
tées par moi l’an dernier, oubliées, de grands phlox
rose clair au centre violet. J’ai désherbé tout autour.
Et les ciels ces derniers soirs, bleus mouchetés, gris
argent et rose. Deux mois à ne plus regarder en haut.
De marcher et de revoir le ciel, j’ai parlé à ma mère.
Si nos morts nous veillent ? Il y a des arrangements
à trouver avec eux. Malheureusement pas trouvé
moyen de revoir Lydia depuis son retour de Grèce.

Je lis le manuscrit de la jeune L. Je retrouve le


schéma de ma première tentative, les trois person-
nages : la jeune voyageuse, la ville étrangère, l’amant.
L. a des avantages que je n’avais pas (études universi-
taires, milieu lettré), ces privilèges culturels expliquant
la « prose poétique » et les démonstrations savantes.
Mais la quête de soi est juste, et je reconnais cette sorte
d’orgueil féminin à vif. Ne l’ai vue qu’une fois, à cette
grande invitation à la campagne, fin juin. Beaucoup de
monde, je me rappelle sa démarche et comment elle

54
était habillée, un débardeur turquoise, un pantalon en
coton imprimé à fleurs. Elle est extrêmement jolie et sa
beauté a le classique rayonnement, attirer et isoler. À un
moment je me retrouve coincée par ce type en chemise
mao, qui me canule avec Michel Foucault, ce que j’ai
bien cherché, et la jeune femme est très adroitement
venue à mon secours. Le vrai sujet de son roman est le
double, contradictoire magnétisme qui émane d’elle.
Elle réussit une sensualité diffuse, mais l’action risque
de fuir par la tangente. Je repense à mon premier
essai, trop écrit afin de ne pas dire les choses en clair.
Le problème littéraire en couvrait un autre, beaucoup
plus cru. Je n’ai pas trouvé la solution entre le voilé et
le révélé, c’est tout de suite trop, trop nappé ou trop
leste. Que fait, réveillée, la Belle au Bois dormant ? Elle
aime ou elle écrit ? Deux ravissements très différents
(ou bien elle se rendort comme dans les romans de
Marguerite Duras). Une question (au-delà des droits et
avantages sociaux acquis par les femmes) est celle de la
compatibilité du féminin et de l’écriture. Je crois à une
essentielle incompatibilité entre les deux, et que c’est
de là qu’une femme écrit, peut écrire, quelque chose
d’autre, d’autre que la guerre et la ­pornographie.

Serait-il possible qu’une très mauvaise période


s’achève ? De nouveau ma mère : au magasin, je
tombe en arrêt devant une vieille dame qui me rap-
pelle tant ma mère (pâleur, voussure des épaules
frêles, vêtements) que je le lui dis. J’ai les larmes aux
yeux, la dame me prend gentiment la main.

55
Enfin je téléphone à un réparateur de store (je
veux dire qu’enfin quelqu’un me répond aux heures
tardives où j’appelle). L’homme va venir le 18, donc
ce lundi, précise l’inconnu. Je me rends compte que
le 18, j’ai rendez-vous avec Z. Un coin de mon cer-
veau avait enregistré cette date, mais abstraitement.
Au cours de l’été, je n’ai guère pensé à lui. On dirait
que, extérieurement, je me suis détachée de sa per-
sonne. Mais un autre lien s’est créé, il y a un autre fil
rouge, plus subtil à suivre.

J’ai laissé passer les anniversaires de Fred et de


Chloé. Jusqu’ici je leur ai toujours fait signe, c’était
un repère affectif pour moi. Je n’ai pas carrément
oublié, c’est plutôt que cela m’a semblé égal, de faire
signe ou non. Et je n’appelle pas non plus Lydia. J’ai
fini quatre contes que peut-être Cléa illustrera. J’ai
envoyé deux pages de notes de lecture à la jeune
auteur, très arrondies (Colette avait dit à Simenon
débutant : Mon petit Sim, c’est trop écrit ! Et il avait
compris. Mais c’était Colette et c’était Simenon).
Mis des jours à concocter une lettre et trouver un
cadeau pour mon idole de France Culture. Trente
ans que je suis suspendue à Du jour au lendemain.
Alain Veinstein quitte son poste. Je ressens ce départ
comme celui d’un ami. Je n’ai plus mon repère de
minuit. Je préparais mon repas à côté de la radio, un
crayon et un bloc prêts sur la table. Ses entretiens,
le sel de mon quotidien, une conversation intime.

56
À force de temps et de fidélité, je connaissais ses
inflexions, je savais s’il aimait son invité (les derniers
temps il ne recevait plus que des amis). Je déchiffrais
ses allusions, l’émission était toujours trop courte.
Sans télévision, ne lisant pas les journaux, la radio est
mon seul lien avec le dehors. Veinstein guidait mes
lectures, chaque soir il me racontait une histoire, sa
voix, dont j’ai pourtant perçu les changements de
timbre au cours des années, me paraissait immor-
telle, elle ne s’éteindrait que bien après moi-même.
J’ai fait cinq ou six brouillons pathétiques, puis
d’autres plus modérés. Cet homme ne me connaît
pas, il n’a aucun besoin de ma sympathie. Mais
que jamais il ne sache les riches heures passées en
sa compagnie, jamais combien au fond de sa pro-
vince une inconnue captait ses ondes, combien dans
l’ombre elle était d’intelligence avec lui – enfin,
comme je retouchais mon dixième brouillon, mon
ordinateur a tranché. Mon index gauche a traîtreu-
sement glissé, le texte s’est disloqué, une moitié trop
à droite, l’autre trop à gauche. Impossible de rec-
tifier. J’ai imprimé en l’état. Lettre d’une personne
dérangée (et dans le paquet, le petit bibelot blanc,
qui s’il arrive arrivera sans doute cassé).

Dysfonctions continuelles de mon instrument.


Après une semaine de démarches affolées, je décide
de retourner à l’écriture à la main. Il semble que
je ne le puisse plus. Je ne sais plus transmettre ma

57
pensée de la tête jusqu’au papier par l’intermédiaire
de la main et du crayon. Je n’ai pas de rhumatisme
articulaire, j’aimais écrire à la main, j’aimais mon
écriture, qu’est-ce qui se passe ? Que la faculté cor-
rectrice du traitement de texte fluidifie le transit du
cerveau vers la notation lisible, c’est possible, mais
fluidifier ce n’est pas améliorer, en outre, que le
moyen modifie le processus à la source, change le
cours du voyage, cela me trouble.
Certes, la nécessité de neutraliser ma graphie a
coïncidé avec l’idée même lointaine de faire un livre :
falloir débarrasser les feuillets de l’intimité biogra-
phique de la main. J’ai d’abord martelé une petite
Helvétia grise, puis ma fidèle indestructible Lettera 22
vert d’eau, à l’autocollant de sorcière (yeux virides,
visage blafard, bouche rouge sang : l’écriture sor-
cière tapie au cœur de la gentille machine). Mais ces
machines ne corrigeaient pas, on transvasait la der-
nière bonne copie manuscrite, il fallait taper à peu
près juste tout de suite. L’agréable, c’était de com-
prendre comment c’était fait (démonter, remonter)
et de ne dépendre d’aucun courant électrique. Je
suis mon propre moteur de recherche.
Réécrire à la main, je l’ai fait une dizaine de jours.
Une dizaine de jours, j’ai biffé, déchiré, recom-
mencé, rebiffé. Porte-mine à mon goût, papier bleu
doux aux yeux, mais ce qui n’allait plus, que je ne
supportais plus, c’était de voir le déchet. De voir dix
fois sur une même page la même phrase entortillée
comme ceci, détortillée comme cela, de sentir les
épaisseurs de papier noirci, la r­ésistance des pages

58
quand on en déchire quatre à la fois, d’avoir six
pages numérotées de 1 à 6 portant chacune le même
embryon d’idée inaboutie, ça n’allait plus. Trop de
matière, trop d’encombrement, trop de désordre. Je
ne peux plus écrire à la main. De cette régression
impossible, je déduis que l’outil ordinateur, pour
l’élémentaire usage que j’en fais, est un progrès
– pas si vite. Le texte est traité, mais ma pensée n’est
pas plus vive, pas plus fine, plus spontanée ou effi-
cace. Et mon écriture, pour être interminablement
métamorphosée et trafiquée, n’est pas plus person-
nelle ou meilleure. Du fait que je peux éliminer plus,
et plus discrètement, j’écris davantage, davantage de
choses inutiles parce que l’aisance de la machine
permet de filer des longueurs que l’écriture manus-
crite empêcherait. D’autre part la netteté visuelle de
l’écran me manipule, me talonne ; le texte si bien
traité semble s’écrire tout seul, on ne sent pas l’ou-
vrage, on continue de rouler hors toute pensée, hors
sens, sans sentir la fatigue ; c’est seulement le lende-
main, après que le cerveau a dormi, que je vois que
fascinée par l’écran j’ai amassé du néant, enchaîné
des signes électriques, inconsciente qu’il n’y avait
plus d’étincelles dans ma tête.
Quand j’ai appris que Jean-Marc Lovay, de la
même maison que moi, s’était mis à l’ordinateur, j’ai
suivi.

59
Le grand Ben est venu sulfater les buis, de
nouveau ravagés par la pyrale du buis. Cette che-
nille ronge les bouts tendres des rameaux puis les
ensache dans d’affreux cocons brunâtres, gluants.
Un grand buis vigoureux et luisant est réduit en
squelette filandreux en une semaine. À mon retour
de la poste, Ben est encore là. Je lui offre une bière.
Il est grand, mince, épaules larges, visage fin, attentif
à ce qu’il dit, attentif à moi quand il me parle. Nous
faisons le tour du jardin, il parle botanique, qualité
de terre, élagage, hybridation. Le tilleul, il faudrait
le tailler à l’intérieur, il étouffe, trop dense ; le vieux
noyer au contraire est trop vaste et trop maigre, il
faut le ramasser. Le pesticide contre la pyrale tue les
abeilles, mais, me dit Ben, on hybridera bientôt une
nouvelle sorte de buis plus résistant. Il dit quelques
mots de sa bien-aimée et j’en ai les larmes aux yeux.
De ne plus voir grand monde, je suis vite émue. Il me
dit que depuis quelque temps, il lit. Avant, il ne lisait
jamais. Il comprend un petit peu mieux que ce soit si
difficile, entre les hommes et les femmes.
Excusez-moi si la question est indiscrète, mais
vous ne vous sentez pas seule dans cette maison iso-
lée ? Je fais un large geste vers les arbres – non, pas
avec le jardin. Il me demande quel est le sujet du
livre que j’écris. De nouveau je montre les arbres, le
ciel : sur la fin de la vie…
Je ne l’entendais pas de façon mélancolique. Il

60
a eu une expression désolée, j’ai un peu réarrangé
ma réponse. Le grand rosier en pot acheté en juin
a de nouvelles pousses drues et quatre boutons. Ben
propose de le planter en pleine terre à la place de la
glycine qui ne donne que des feuilles. Et d’ici trois
ans le mur serait couvert de roses.

Lundi 25 août 14
Cher Monsieur, lundi dernier, je suis sortie de
chez vous partagée, sans savoir pourquoi. La pous-
sée vers le haut quand je viens de vous quitter – ah
j’ai de nouveau passé l’oral ! –, je l’ai toujours. Je suis
de bonne humeur pendant deux bonnes heures,
surtout si je ne rentre pas chez moi tout de suite. Je
me suis acheté un jus de fruit, arrêtée sur un banc,
j’ai regardé les gens. J’ai parlé à l’homme assis sur le
même banc, dont le bébé pleurait. Il l’a pris dans les
bras et l’enfant s’est endormi. J’étais aussi heureuse
que possible, mais cette récréation allait finir, juste-
ment, nous venions parler de chiffres et de fin.
C’est-à-dire que vous avez parlé chiffres et fin. À
raison de deux pages par jour, en quatre mois de
travail on a deux cent quarante pages. Septembre,
octobre, novembre, décembre : fin décembre, le
tour est joué. Mais deux bonnes pages en entraînent
quatre de mauvaises, c’est donc six pages par jour
qu’il faut compter. Au reste, le travail le plus difficile
n’est pas d’accumuler mais de trier.
Je me rappelle avec émotion, Monsieur, la

61
­ remière fois que j’ai pleuré devant vous. Le drame
p
était, avant un voyage en Grèce, de trier les affaires de
ma mère décédée. Il y avait eu la caverne paternelle,
et maintenant ces cartons pleins dans la cave – au
moins les ouvrir avant de jeter. Devant les vestiges du
parent mort, l’enfant unique se sent vraiment seul.
Vous étiez, Monsieur, dans nos débuts, extrêmement
efficace. Sans doute vous présentais-je des problèmes
plus simples, que du moins je savais énoncer. Vous
m’aviez suggéré que les cartons pouvaient attendre
mon retour de vacances. Et puis, pour achever de
me consoler, vous aviez fait allusion au conte où une
malheureuse fille doit séparer des grains de blé de
petits cailloux. Il y en a une montagne, elle n’a qu’un
jour pour sa tâche. La reine des fourmis dépêche à
son secours toute la fourmilière.
Monsieur, aujourd’hui les objets à trier ne sont
plus des cartons, ils sont plus petits que des grains de
blé, et pas de reine des fourmis ni d’armée ouvrière.
C’est moi, les fourmis, et la montagne grossit, ivraie
et bon grain mêlés. Pardon, vous n’aimez pas les
métaphores. Ce sont des outres vides, ce sont des
pages utopiques dont vous faisiez tout à l’heure allé-
grement le compte.
Il y a deux ans, j’ai écrit un livre grâce à vous. Lui
dehors, j’ai enchaîné, vous tenant au courant de mes
essais, de mes impasses. Mais l’impasse dure et vous
me dites de me dépêcher, vous tracez des chiffres au
tableau noir, vous me pressez d’avancer et vous faites
bien. Il y a eu l’idée des Lettres à Monsieur. J’en ai une
vingtaine. Vous y étiez favorable. J’ai arrêté, ça ­sentait

62
trop le truc. Un truc dangereux, parce que nous
sommes deux personnes vivantes et que, d’inventer
un destinataire qui ne répond jamais détraquait le
rapport entre nous, le lien réel, qui ne se noue, mal
ou bien, qu’au moment de la séance, et quoi que je
fasse de ce nœud en dehors de nos ­rendez-vous.
Après, j’ai commencé L’Album, qui devait être
un album de photos verbales. Échec de nouveau,
pourtant c’est vraiment ce que je voudrais faire : une
collection de photos écrites, de papillons en mots,
une sorte d’herbier, bref, un cahier de souvenirs, un
cahier d’instants précieux. Ça ne paraît pas sorcier.
Je ne passe pas une journée sans que plusieurs de ces
flashes, éloignés ou plus récents, ne me traversent
l’esprit. Or étrangement ces moments ne se laissent
pas fixer ; la photo perd sa lumière, le papillon ses
couleurs. Au moment du flash dans la tête, l’image a
encore sa fraîcheur – flétrie à la seconde où j’écris.
Quand je vous parle, Monsieur, il arrive que parfois
vous saisissiez le cœur, le sens de mes paroles mieux
que ce que j’ai dit. Je n’ai lâché aucun oiseau, vous
attrapez quand même l’oiseau : mieux, le passage, le
vol de l’oiseau. Ce que vous avez attrapé, est-ce dans
ma mimique, dans ma voix ? C’est vous, Monsieur,
qui devriez écrire mon livre ! Ce livre des moments
insaisissables, ce rapport sur le rapport, le nôtre par
exemple. Pourquoi me gardez-vous, Monsieur ? Ma
dette à votre égard augmente, comme augmente le
tas de grains et de cailloux. Et plus vite va le temps,
plus lentes deviennent mes fourmis trieuses.
Vous avez raison, il y a urgence. Savez-vous ce que

63
j’ai cru ? J’ai cru qu’à la fin j’allais écrire pour ainsi
dire les yeux fermés, comme en rêve, sans effort, le
visible en un éclair traduit en lisible.

Cette lettre va rejoindre les autres, non envoyées.


J’ajoute un long, laborieux P.-S. sur Michel ­Foucault.
Un jour, j’ai vu au coin du bureau de Z. deux volumes
des cours du philosophe ; j’ai commandé de ses livres,
me suis mise pieusement à lire pour me rapprocher
de Z., dans l’espoir d’un échange d’idées peut-être.
Raisins deux fois trop verts : côté Foucault, j’ai dû
renoncer, son œuvre m’est impénétrable, je ne sau-
rai donc pas ce que Z. y cherche et lui trouve. D’autre
part ce n’était pas un bon plan, l’espoir d’échange
d’idées en m’appuyant sur un bloc d’idées, et quel
bloc. (Qu’est-ce qui marche avec Z. ? Le direct, l’im-
pro, l’idéale première prise.)

Visite de Vinca. Elle répare mes faux mouvements


à l’ordinateur. Elle a la gentillesse, l’intelligence de
ne rien m’expliquer. Elle a l’air surpris quand je lui
dis que je ne travaille que sur écran : c’est très mau-
vais pour les yeux, me dit-elle, et qu’il vaudrait mieux
imprimer et corriger sur papier. À mon tour d’être
étonnée, embêtée plutôt, parce que je ne peux faire
autrement qu’écrire-corriger en continu (mais c’est
vrai que j’ai mal aux yeux).
Fait des petites promenades. Nettoyé la maison.
Payé la moitié d’un nouveau vélo. Je n’ai pas ­vraiment

64
besoin d’un nouveau vélo. Cela s’est fait par hasard,
je passais devant chez Vifian, le patron m’a montré
l’objet, m’a invitée à l’essayer. Je me dis que je mérite
bien un petit cadeau. Cette machine-là, je fais corps
avec elle. Fluide, carbone noir, moins de quatorze
kilos. Il y a un rapport entre Z. et ce nouveau vélo.
Le retard que j’accumule à l’écriture, je vais le semer
en roulant. Monsieur P. a de très beaux yeux gris
bleu : Avec ça, vous ne pouvez pas vous permettre de
tomber… Quoique (sourire des yeux gris bleu)…
Quoiqu’un bon cycliste tombe fatalement, il s’agit
de savoir tomber…

Samedi cinq heures, je reviens de la ville, une voi-


ture grise est garée devant la maison. Crainte que ce
soit – mais peu importe qui, je file tout droit au bout
du chemin. Me trouve idiote, fais demi-tour. C’est L.,
que je regarde un instant, cachée derrière la haie. Elle
marche lentement dans le jardin, lève les yeux vers la
fenêtre de ma chambre. Son expression me semble
triste et sévère ; abrupt souvenir de ma mère en ce
jardin, quand elle arrivait les dimanches après-midi,
oh, tant et tant de ces dimanches de pieux devoir
réciproque, sans enthousiasme, à s’inquiéter l’une
l’autre sans se donner rien que de l’inquiétude. La
seule chose qui aurait pu la réjouir, le jardin, n’était
pas à la hauteur des potagers soignés et des plates-
bandes fleuries des souvenirs de son enfance. Elle
s’attristait que je n’aie pas de rosiers, c’est pourtant si

65
facile, les roses, me disait-elle. Quand il faisait beau,
elle s’asseyait sur un petit pliant et arrachait les mau-
vaises herbes, je la complimentais, et en fin de jour-
née, nous retrouvions les deux de la bonne humeur,
parce qu’encore un dimanche était traversé ; nous
étions presque gaies et affectueuses quand je la rac-
compagnais à l’arrêt de l’autobus.
Mon égoïsme. J’ai flâné en ville et maintenant je
voudrais lire, peut-être écrire. Mauvaise conscience,
tentative de rachat, mais L. me devine très bien. Elle
est restée longtemps ce soir-là. Solitude de la per-
sonne qui ne lit pas, solitude relative de qui ne sait
parler que de ses lectures.

Hier téléphone très exceptionnel de Jerry qui me


demande si je connais Liliane Doumer ou Daumer,
dont la prof de français a parlé. Quand je comprends
de quoi il retourne, je dis que je n’ai pas lu L’Iliade,
que je n’ai pas ce livre chez moi, que je vais me rat-
traper ces prochains jours et que nous pourrions
nous voir pour discuter. Puis découverte que j’ai
L’Iliade (traduction de 1949, payé 8 fr 50 le 1.XI.58),
non coupé, préface de Jean Giono. Merveilleuse
préface. Je coupe des pages. Très petits caractères,
trois cent quatre vingt pages fragiles jaune brun. Je
lis une ligne de loin en loin. Page 100, il y a une
petite photo grise, pâlichonne : Skyros, la ville haute
prise par Achille. À la regarder quelques minutes, la
mer reprend son bleu violent, le village accroché à la

66
pente redevient d’un blanc aveuglant. Ce qui aveu-
glait et assourdissait, c’était le vent. Partout, tout
le temps, à rendre fou, pas un coin où se réfugier
sauf dans la mer. Voyage avec AF, qui trimballait des
Céline dans la 2 CV, pour son mémoire de licence.
Ruelles blanches très étroites, couvertes de longs
tapis bigarrés devant les portes, peut-être contre le
vent et la poussière.

Premiers jours de septembre. La lumière vibre


dans l’immense peuplier tremble, au début de la
montée de Malagnou. Je pédale lentement, j’ai
tout le temps de voir. Sur fond bleu des milliers de
petites mains vert argent frémissent en milliers de
petits saluts. N. n’avait fait qu’une remarque sur ici :
l’abondance de grands arbres (ton neutre, je n’avais
entendu que son absolu manque de la mer). Souve-
nir que je promenais les enfants, toutes petites, cou-
chées dans leur poussette en passant sous des arbres.
Je les regardais regarder les branches et le ciel, la
forêt mouvante reflétée dans leurs yeux (et je pen-
sais, regardez, regardez, je n’aurais peut-être jamais
rien de plus beau à vous donner).

Un garçon marche le long de la route, chargé d’un


sac à dos étroit tout en hauteur. Affinité instinctive.
J’ai dû croiser son futur grand-père, lors de mon pre-
mier voyage en Crète. – Est-ce que vous êtes perdu ?
Bronzé, coiffé en dread, un visage rieur ; tout sauf
perdu, accueillant, confiant. Il vient de ­Nuremberg

67
et est en chemin pour Saint-Jacques-de-Compostelle.
On lui a donné l’adresse d’un gîte, il me montre un
billet avec une adresse. Nous marchons ensemble. Il
change de côté, marche côté chaussée, comme pour
me protéger des voitures. Nous parlons anglais et un
peu allemand. Et qu’est-ce qu’il pense de Genève ?
Ma foi, que c’est une ville où personne ne te regarde
dans les yeux et tout le monde serre son sac contre
soi. Il rit : on a dû penser que j’étais un grand voleur !
Et vous, vous êtes vraiment d’ici ? Prévenant : vous
ne voulez pas monter sur votre vélo ? Nous arrivons
au 154, qui existe vraiment, une vieille maison au
fond d’un parc. Étrange, ce n’est pas loin de chez
moi, c’est bel et bien une étape du pèlerinage vers
Compostelle et je ne l’ai jamais remarquée. Au por-
tail entrouvert un écriteau de guingois : Attention !
Chien débile ! J’explique la blague à ­Matthias. Un
gros berger allemand dort sur le perron, à côté de
deux chats. Nous nous disons au revoir. Je rentre bien
contente. J’aurai fait un petit bout du p ­ èlerinage.

Difficilement, je parle à Z. de mes difficultés


en matière d’expression écrite. Bafouillis, soupirs,
pause, puis :
Qu’est-ce que vous faites quand vous rencontrez
un ours ? me demande Z.
Je ne dis rien. Quelle bonne question, c’est un
plaisir de chercher une réponse. Je repense au livre
tant aimé dans l’enfance, lu et relu, qui se passait

68
dans le grand nord, avec épisode d’ours blanc. Je
revois l’image où le jeune bûcheron Thor s’évanouit
à côté de l’ours énorme qu’il vient de tuer à la hache.
Je regrettais la mort de l’ours, mais c’était ou lui ou
le garçon. La vision dure, et mon silence. Z. : Vous
voyez quelque chose, de l’autre côté de l’ours ? Moi :
Mais évidemment, bien sûr ! Il y a plein de choses
après l’ours ! Mais il me barre le chemin, il m’em-
pêche d’avancer !
Aujourd’hui, exceptionnellement, Z. me donne
un conseil : Écrivez quelques lignes sur l’ours, puis
vous laissez un blanc et vous poursuivez.

Bon conseil, poser l’ours dans le texte et pas-


ser. Dans mon dernier livre, Z. s’appelle Ursus, en
l’honneur du vieux routier Ursus de L’Homme qui rit,
provenance que je n’ai vue qu’après la publication.
Z. replace son ours, enfin, le mien ; il ne se rappelle
pas que je l’ai appelé Ursus, ça ne fait rien, la repro-
duction des ours tombe bien. On écrit toujours sur
un ours, c’est l’écriture, l’ours, et à peine un est
dépassé ou contourné que son cousin attend dix
lignes plus loin.

Peur. Peur que ce soit trop dur, peur de ne pas


pouvoir traverser les derniers temps. Certaines ren-
contres sont encore positives, je parviens encore à
faire un pas vers certaines personnes. Bonne prome-
nade avec May l’autre jour ; un autre jour, paisible

69
visite de Geneviève retour d’Afrique ; hier, téléphone
d’I. (qui me parle d’un projet si extravagant que
pourquoi ne pas accepter) ; et cadeau derrière la
porte de Fred, qui lui a plu ; et lettre à MV et envoi
d’un disque et de deux livres ; et trouvé la bonne pos-
ture chez le coiffeur, c’est-à-dire m’écraser muette
derrière un magazine comme il y en a dans les salons
de coiffure – et ne surtout pas regarder la vieille
peau en face de moi. Je sursaute à une toute petite
photo de Mick Jagger, squelettique, casquette de
base-ball rouge, cheveux teints acajou, visage creux
tout orbites et mâchoires, l’air si amer, plus amer que
haineux et justement cet air de désespoir le sauvait,
cette misère du corps le rendait beau. Je sentais son
enjambée, il traçait contre le froid, contre le vent.
Haine de personne sauf de mourir, maigre comme
un fil de fer, pas de prise au vent de la mort, siffler
encore.
Fellini Roma : quand les caméras pénètrent dans
le souterrain, les fresques s’effacent, comme brûlées
par le jet photoélectrique. C’est ma mémoire, le sou-
terrain plein d’images. Peur de perdre tout, avec ou
sans écriture, d’ailleurs. Hier pensé que je n’avais
même pas encore commencé à écrire. Je suis en
train d’écrire mon dernier livre et je n’ai pas encore
vraiment commencé.

KAR. Katerina Anghelaki Rooke : c’était elle, mon


ours, quand Z. m’a posé sa question. On trouve ce

70
nom sonore sur les réseaux, mais si on veut en savoir
plus sur cette femme, on peut lire mes livres. Maria,
Nora, Perpetua, etc., pour finir sous son vrai nom,
elle s’est mise partout dans mes pages, solide muse
à moi destinée, figure de ma chance. Rien d’ambigu
dans mon affection, ni de remarquable ; sa cour était
vaste, variée, interlope. Je l’ai aimée de la manière la
plus sûre, c’est-à-dire beaucoup plus que l’autre ne
vous aime. Ne demandant rien, presque rien, seule-
ment l’essentiel : que l’autre soit, soit en vie, éclaire la
route devant vous. Or voilà que même elle, elle aussi,
me fuit, me trompe, m’échappe, me fait le terrible
coup de perdre la mémoire. C’est presque mourir.
Comme ma mère l’a été, Katerina est accablée d’une
variation d’Alzheimer. Qui vous aimez est un miroir,
peu importe sa déformation et ses brisures, tant qu’il
vous reflète.

J’écris un texte pour La Galerie, une demi-heure


de lecture publique. Je réutilise mon ours ­Katerina.
Je relis les pages que je lui consacre dans mon der-
nier livre, je réfléchis aux dates, aux lieux, et je
constate que, l’immortalisant, j’ai faussé les faits. Qui
cela dérangerait-il ? Je n’ai pas écrit pour la justice et
la police. Mais à propos, justement, il apparaît que
cette femme, distributrice de tout mon Ailleurs, la
mer Méditerranée, ses ports et ses îles, je ne l’ai pas
du tout rencontrée comme j’ai écrit, dans un jardin
sous le signe de la musique et de la danse. La fête
grecque au parc des Bastions a eu lieu, mais l’origine
n’est pas là. Le lieu premier de notre rencontre est

71
au bas des marches du Tribunal, place du Bourg-de-
Four. Je m’y rendais comme demanderesse pour mon
premier divorce d’avec le sieur R. et Katerina avait
accepté de témoigner en tant que maîtresse du sus-
dit. La poésie de l’archipel, l’ouzo et le ­rembétiko ne
viendraient que des années plus tard. L’histoire com-
mence dans la présente ville et se noue autour d’un
drame ordinaire. Mais quand j’aperçois ­ Katerina
au bas des marches, quelque chose de mon destin
bascule, se remet entre ses mains. Sans doute qu’un
téléphone précède. Elle m’avait dit qu’elle boitait,
signe particulier à quoi je la reconnaîtrais.
Mon palimpseste d’elle est trop gratté pour que
je recommence. Et c’est trop tard dans ma vie pour
que je complète les parties manquantes. Un fait me
tourmentait : que le même homme, qu’elle avait
aimé passionnément, me soit devenu abominable.
R. m’avait manquée de peu, un verre d’alcool de
plus dans la chambre verrouillée, le couteau du fou
dérapait et je ne serais pas là à fouiller mes souve-
nirs. J’ai tenté de raconter la scène à Katerina, elle
ne me croyait pas, pour elle j’inventais ce monstre
qu’elle avait chéri, son amant. Je me taisais. J’avais
une telle foi en elle. C’était peut-être elle qui avait
raison, elle et son exubérance sexuelle, contre mon
énigme ­obscure.

Dans un roman que je relis, j’ai coché le passage


suivant :
« Finalement ils s’aimèrent. Ils ne s’aimèrent
pas sexuellement. Mais ils s’aimèrent vraiment. Ils

72
s­ ’aimèrent comme deux enfants de six ans se seraient
aimés.
Aimer aux yeux des enfants c’est veiller. Veiller le
sommeil, apaiser les craintes, consoler les pleurs, soi-
gner les maladies, caresser la peau, la laver, l’essuyer,
l’habiller.
Aimer comme on aime les enfants c’est sauver de
la mort.
Ne pas mourir c’est nourrir.
Sur ce dernier point il l’aima plus encore qu’elle
ne l’aima jamais. »
Villa Amalia, de Pascal Quignard.

Ils sont un homme et une femme approchant la


cinquantaine. Il n’importe pas que deux enfants de
six ans, sauf dans un conte, ne puissent réellement se
prodiguer ces bienfaits. Aimer comme on aime les enfants
c’est sauver de la mort. Ils ne s’aimèrent pas sexuelle-
ment mais ils s’aimèrent vraiment : je trouve ici une
légitimation poétique de mes tentatives d’aimer, qui
n’ont pu inclure avec bonheur ou indifférence ce
que plus haut je compare à, presque, un crime.

Elle avait eu la poliomyélite et subi, enfant et ado-


lescente, plusieurs opérations ; elle avait porté d’af-
freux supports de métal et de cuir, sa chair en restait
cruellement marquée. Je la trouvais belle, rayonnante
d’esprit et de gaieté, tour à tour tragique, comique,
ironique, toujours si expressive – ah mais sa figure
publique est connue. Ma lecture à La Galerie raconte
une anecdote afin de poser la question du rôle de la

73
mémoire dans un texte littéraire : pourquoi même
le plus simple récit biaise-t-il les faits ? Pourquoi la
langue écrite oblige-t-elle à une torsion quand juste-
ment elle tend à un peu de vérité ? (Propos sincère,
naïf, risque de pédanterie.)
Katerina n’avait pas peur du sexe. Ses visibles cica-
trices la purifiaient de ce que moi je portais comme
un stigmate secret, comme une étrangeté réfractaire.
Le sexe féminin symbole de blessure, de mystère, de
danger, la femme comme attirant abîme : elle pul-
vérisait cette mystique. C’était Circé sans la magie
noire et je crois que certains hommes ont apprécié
son entièreté, sa transparence. Autre revanche du
mal hasardeux qui l’avait frappée : le don de poésie.
Son témoignage est un singulier appui ; jeune
divorcée, je pars à Londres, amasse sans le savoir
ma première provision romanesque, après trois sai-
sons reviens chez ma mère et me réinscris en lettres.
La fête grecque, le petit podium, la danseuse boi-
teuse époustouflante, ce doit être alors, disons juin
1961. Katerina a terminé ses études à l’école d’inter-
prète, remporté un prix de poésie, Autre version du
­Minotaure, un ami d’amis lui donne l’hospitalité, un
type très bien, me dit-elle, tu penses, il a fini méde-
cine. Un jour je vais la trouver au 14 Grand-Rue dans
la vieille ville. Nous buvons du vin rouge, elle avait
une fameuse descente mais je ne l’ai jamais vue ivre.
Son dada de l’époque était le tarot divinatoire. Elle
me fait le grand jeu avec un tarot de Marseille. Nous
sommes assises par terre, dans une petite chambre
qui donne rue du Cheval-Blanc, au-dessus du caba-

74
ret du même nom, dont le bruit monte dans la rue
étroite. Nous aussi nous sommes bruyantes et nous
nous amusons beaucoup. Les cartes me promettent
la rencontre d’un gentilhomme grand et blond, puis
un voyage lointain dans un grand navire. Des coups
résonnent dans la cloison, Katerina appuie sa main
contre sa bouche, nous étouffons nos rires et nos
voix. C’est le futur médecin, qui travaille tôt le matin
et en a assez de notre raffut. Quelques jours plus
tard, je retourne au 14 Grand-Rue, 4e étage, frappe
à la porte du fond. Un immeuble ancien, l’escalier à
l’intérieur. Katerina n’y est pas, mais son hôte, oui,
qui m’offre d’attendre mon amie. Je ne reconnaî-
trais le grand homme blond aux yeux bleus prédit
par les cartes que des années plus tard. Je ne me sou-
viens plus de notre conversation, mais d’un agréable
sentiment de confiance, d’une sorte de douceur,
de la lumière d’une fin de journée d’été. Un vieil
appartement étroit, la cuisine et les deux chambres
en enfilade en forme de L, planchers usés, penchés,
fenêtres étroites, vue sur les toits. C’était meublé
de trois fois rien et singulièrement accueillant. Le
« type très bien », grand, mince, avenant, en chemise
bleu clair et pantalon foncé. Léon ne faisait pas de
charme, il en avait. Je crois que j’avais aimé sa voix et
son léger accent un peu chantant, pas germanique
du tout. Je crois aussi que j’avais aimé son odeur,
odeur d’été de la chemise de coton (prudents je crois,
afin de retenir la courtoisie, la timidité de cette pre-
mière heure). Je revois un couvre-lit bleu, un lampa-
daire à pied chromé, un tapis de coco rouge foncé ;

75
surtout je revois, j’aurais dû les mentionner tout de
suite, deux petites chattes noir et blanc maigrelettes,
farouches, émouvantes (je veux dire que le jeune
docteur en médecine avec chats était émouvant).
J’avais rendez-vous je ne sais où hors de ville,
Léon me passe les clés de sa 2 CV, générosité dont je
n’ai pas l’habitude. Il n’a pas besoin de son véhicule
avant deux ou trois jours. Je ramène la 2 CV, grise, au
capot ondulé. À l’époque on parquait librement sur
la promenade de la Treille. J’aurais pu poser les clés
dans la boîte aux lettres. Mais j’ai monté l’escalier,
et quelques mois plus tard, voir le navire des cartes,
Léon et moi nous embarquions sur le Queen ­Elizabeth
pour l’Amérique.

En l’espace d’un an ma marraine fée me délivre


du minotaure et me marie au gentilhomme qui
m’emmène outre océan. Je simplifie (un minotaure
et un gentilhomme ont en tout cas un point com-
mun) et schématisant plus loin, je note que c’est
à la même magicienne que je dois la rencontre de
mon dernier enchanteur, N., car les deux, elle et lui,
étaient assis l’un à côté de l’autre au petit kafénion
des pêcheurs, cet ancien matin de juillet 98. Ils devi-
saient ensemble, à l’époque très complices, rivalisant
de blagues locales incompréhensibles. Je n’ai pas
envie de vérifier, mais je crois que ma version roman-
cée dit que c’est lui qui m’appelle comme je passe
à vélo sur le quai. Peut-être bien que c’était elle.
Ou peut-être m’ont-ils appelée les deux ensemble,
criant mon nom de concert. J’ai répondu aux deux.

76
Et par la suite, de les contenter l’un et l’autre serait
un sacré dilemme. Je les aimais les deux, la grande
poète KAR et le voyou de l’île.
Automne

À propos de mémoire : que je laisse mon agenda


vide pendant une semaine, ou même seulement
quatre jours, je ne sais plus ce que j’ai fait. Accusa-
trices cases vides… Alors, après coup, je note ai écrit.
Gaétan, le vendeur de journaux, est venu repeindre
la cuisine. Ma confiance à vue a été récompensée, il
a expédié le travail en deux jours. Mais de vider la
pièce, quel chambardement ! Si Iasémi n’était pas
venue m’aider, je renonçais. J’ai réussi à jeter une
masse de choses, contre mon naturel conservateur.
Mes objets préférés sont des petits trucs sans valeur,
mais qui sait, peut-être utiles. Mon goût pour tout
lieu qui fait atelier, pour les outils, pour la papete-
rie, la mercerie (amas de stylos, de crayons, boîtes
pleines de bobines, de boutons, de rubans).

Visite de Milène et de la chienne Suzie. Il fait beau,


nous partons vers la rivière. Milène ­m’explique lon-
guement Suzie, provenance, race, caractéristiques.
C’est plus facile de parler de son chien que de soi-
même, l’animal est un fantastique sujet de conver-
sation, il devient un grand morceau de langage,

79
tout un champ psychologique. Suzie est une petite
chienne bouledogue à l’air à la fois ravi et sérieux.
Elle trottine, ronde saucisse caramel, face camuse,
courtes pattes torses, langue rose comme un pétale
de rose, yeux brillants (étrange comme les animaux
semblent savoir quand on parle d’eux). Elle ne sent
pas le chien, plutôt le bolet frais dont elle a les cou-
leurs. Avant que nous partions, je n’ai pas pu m’em-
pêcher de la rouler dans l’herbe et de pétrir son
dos dodu, sous le regard indulgent de sa maîtresse.
Milène me dit qu’elle et sa compagne ont chacune
une attitude fort différente vis-à-vis de la chienne,
Anne aimant à la bercer, bécoter et tripoter, comme
je viens de faire impulsivement, Milène plus distante,
plus éducatrice. Moi aussitôt de penser, ah, la tradi-
tion parentale, maman caresse, papa instruit, ne le
disant pas, ennuyée par ma répartition générique –
pourquoi toujours les deux rôles, pourquoi l’obliga-
toire masculin-féminin puisque Milène et Anne ne
sont pas dans cette tradition du couple ? Leur mode
autre, dont je ne sais rien, est-ce que peut-être je
l’envie ? Et très sournoisement le désapprouve parce
que je l’envie ?
Ne cherche pas trop loin, me disait le rond saucis-
son couleur miel clair et foncé, me disait son frétil-
lant spirituel popotin, ses yeux rieurs, sa trémulante
truffe noire. Ça t’agace que je sois leur gros bébé, tu
trouves que l’enfant chien, c’est trop facile et même
(rapide, perspicace coup d’œil de Suzie), et même
pas très convenable. Ne confonds pas tout. Aimer
c’est veiller, apaiser les craintes, consoler, s­oigner,

80
caresser, nourrir, et j’ajouterai, être de bonne
humeur. Ce que tu envies, c’est ce que tu crois être
une simplification. Une simplification du chagrin.
En ce cas…
Suzie trottinait de toutes ses petites pattes, nous
ralentissions nos pas pour qu’elle suive… En ce cas je
suis une simplification. J’ignore le mal. Toi tu tends
à le voir même où il n’est pas. C’est peut-être qu’on
ne t’a pas assez aimée. Moi je suis aimée et j’aime…
Viens jouer…
Nous étions au bord de l’eau, je lançais des bouts
de bois à Suzie, qui se montrait très entreprenante
et hardie. J’ai eu un peu peur pour elle, plus loin
le courant était fort, mais Milène m’a rassurée, la
petite chienne aimait l’eau, portée par sa rondeur.
Excuse-moi de t’avoir traitée de saucisson, ai-je dit
tout bas, tu nages drôlement bien. Babines rose et
noir, petites dents très blanches, yeux pétillants, son
museau plissé émergeait vaillamment. Elle a déposé
à mes pieds un bois flotté, éternué, attendu que je
le relance, et de nouveau. Un petit coin de paradis,
un retour à l’enfance. Puis Suzie s’est roulée dans les
feuilles sèches, toujours l’air ravi et sérieux.

Retour de la promenade, Suzie dort, Milène et


moi nous buvons de la limonade. Comme je lui parle
des visites régulières de Léon, elle me demande si la
maison m’appartient. Non, la maison lui appartient
à lui. Alors, me dit-elle, c’est normal qu’un proprié-
taire vienne se rendre compte sur place, il vient voir
si tout va bien. Elle parle sans ironie, elle ne me fait

81
pas la leçon, elle me donne son avis. C’est la cou-
tume, c’est raisonnable qu’un propriétaire fasse la
tournée de ses terres. Est-ce que je fais partie des
biens immeubles, est-on encore au temps des serfs
– je ne pose pas la question à Milène. Pour ce que
je sais d’elle, c’est une femme qui ne confond pas sa
personne physique et morale avec un objet inanimé
quelconque. Elle est très consciente et respectueuse
des limites entre le tien et le mien. Je me souviens
d’un livre qu’elle m’avait prêté, que j’avais taché et
remplacé par un exemplaire neuf, à la jaquette mal-
heureusement différente, ce qui l’avait navrée outre
mesure, avais-je pensé. Le livre était sa propriété et je
l’avais traité comme je traite mes propres livres, mal.
Ma liberté finit où commence celle d’autrui, le dic-
ton m’avait séduite autrefois. Quelle idéale règle de
conduite, ondulante, poreuse, plastique, infiniment
adaptable avec un minimum d’intelligence.
Suzie dort en rond sur le coussin de feu Titi la
chatte grise, elle ronflote et pousse de temps en
temps un gros soupir content. Je ne pourrais pas être
propriétaire de toi, lui dis-je, certains jours, tu m’en-
tendrais penser et ça ferait de toi une petite Suzie
pleine de doutes. Certains jours, je jouerais avec toi,
d’autres, je te négligerais. Le coussin de velours où
tu dors, Titi n’en a pas voulu. Elle était trop malade
quand je le lui ai acheté. Titi m’aimait sous ses
manières indifférentes, elle n’aimait que moi, que
moi et sa liberté.
Les oreilles de la petite chienne sont plus douces
que le velours du coussin. Tu comprends, quand Léon

82
vient, j’ai l’impression d’une violation de territoire.
Suzie ouvre un œil, grosse cerise noire. C’est ce que
j’essayais d’expliquer à ta maîtresse. Et Milène me
dit qu’un territoire, c’est un territoire, qu’il appar-
tient à Léon, qu’il a le droit de venir inspecter les
lieux quand ça lui chante, sans avertir, sans mandat
de perquisition. Mais moi là-dedans qu’est-ce que je
deviens, qui est-ce que je suis, dis-moi ? Suzie étire ses
courtes pattes et referme son œil.
Qu’est-ce que vous vous racontez, dit Milène. Au
fait, à la réflexion, à propos des visites de ce monsieur
Léon, tu te rappelles la chanson de Pierre ­Perret,
Lili ? Une blanche vaut deux noires. En musique,
c’est simple. Dans la vie, c’est plus complexe. Tu vis
seule. Une femme seule, d’après mon expérience,
c’est toujours une Black…

Marathon de lectures à La Galerie de quinze heures


à minuit, pour fêter les vingt ans des Lectures Publiques.
Je passais à la fin, donc j’ai écouté tous les textes,
auteurs mixtes. Chez les hommes, trace d’une sorte
d’ironie, ou de comique obligé, qui ne m’aurait pas
particulièrement frappée si, lors d’une pause, Willa
n’avait pas manifesté son exaspération. Elle aussi
écrit et déteste la moquerie sexiste. Influencée par sa
critique, j’ai constaté que les auteurs femmes invitées
ce jour-là ne pratiquaient pas ce type de persiflage.
J’avais oublié quelle épreuve c’est de lire en public
à haute voix son propre texte. Je l’avais retouché au

83
cours de la nuit précédente, sa conclusion ne tenait
toujours pas debout et moi plus qu’à peine. Exer-
cice dur, parce que théâtral, et que c’est soi-même
qu’on joue. Sylviane, Ilse, Loretta, Heike m’ont dit
après que c’était bon et cela m’a beaucoup réconfor-
tée. Pour les avis masculins, Claude m’a dit poliment
que j’avais l’air très fatiguée, et Vico que c’était dom-
mage que je n’aie toujours pas trouvé mon genre.
Minuit, je fouillais dans mon sac en quête de la clé
de mon cadenas de vélo. Vico marchait à côté de
moi. Genre littéraire, voulait-il dire bien sûr, oui, il
regrettait que j’oscille entre fiction et essai, entre
anecdote et morale, je suis selon lui une moraliste
mais je manque de structure, en outre un marathon
de lectures tout un dimanche n’est pas le lieu de
présenter une leçon. Excuse-moi de te parler fran-
chement, a-t-il poursuivi, mais tu étais assez pénible
à voir. Mon vélo était dans un coin d’ombre, j’avais
enfin mis la main sur la clé, maintenant falloir l’ajus-
ter dans le petit trou, puis clipper le feu arrière et
le feu avant. L’esprit de structure, a dit encore Vico,
c’est comme le sens des mathématiques, on l’a ou
on ne l’a pas. Pénible à voir, ne le prends pas mal, je
suis sûr que tu comprends, je te dis tout haut ce que
les autres auront pensé. L’autre jour, je regardais
Jeanne Moreau à la télévision, ce qui la sauve, elle,
mais je te sens pressée, je te le dirai une autre fois,
bonne route ma chère. Et rappelle-toi Cassandre…

À la maison, j’ai feuilleté Robert Graves. Des


pages cornées signalaient que j’avais déjà cherché

84
Cassandre. C’est une adolescente quand Apollon lui
promet le don de prophétie si elle couche avec lui.
Sitôt fait, le dieu lui crache dans la bouche et l’aban-
donne. Il s’avère qu’elle a le don, elle est oracle, elle
est voyante, elle dit le vrai, passé, présent et à venir,
mais – tel est le sort jeté par le dieu – personne ne la
croit. Et elle bredouille une langue insensée, on se
moque de ses transes, on la dit folle.

Aujourd’hui ma mère aurait cent ans. Est-ce que


nous nous sommes manquées elle et moi ? Retrou-
vées seulement une ou deux semaines avant sa mort,
quand je lui ai parlé, quand elle m’a entendue, de
part et d’autre des barreaux de son lit. Je pleurais,
elle pleurait mais son visage était si beau, si doux.
Cet ultime moment doit avoir eu des précédents. Il
est vrai que je l’ai terriblement déçue, que j’ai terri-
blement ajouté à ses propres déceptions. Elle a cru
si éperdument en moi. Comme j’ai peu de souve-
nirs d’elle, de nous deux, de nous deux calmes et
tranquilles et ensemble. L’autre jour une femme
m’a dit que de vivre en couple donnait une vie plus
tranquille. C’est la meilleure définition que j’aie
entendue de la vie à deux sous le même toit. La tran-
quillité, pas de curiosité, pas d’indiscrétion, plus de
silences que de mots. Il y a eu, je crois, une année
heureuse avec ma mère, 1961, le danger de R. le fou
écarté (comme aussi celui de mon père) ; je travail-
lais dans un bureau, ma mère faisait la classe à l’école

85
primaire. Idéalement pas d’hommes, quoique si,
sous forme des lettres fidèles de Londres, deux par
semaine, nourriture amplement suffisante. La vie
privée de ma mère, sa vie secrète ? Je ne m’en préoc-
cupais pas. Ma métaphore nourricière à propos de
lettres d’amour me rappelle cette étrangeté : je n’ai
pas le souvenir de repas pris en commun avec ma
mère, ni que cette absence ait été ressentie par elle
ou par moi comme un défaut. Je restais au bureau à
midi et le soir sans doute mangions-nous sur le pouce
à nos heures. Le face-à-face du repas aurait impli-
qué une conversation qui n’était pas indispensable
à notre couple tranquille. Je ne sortais pas, j’écrivais
de longues lettres à Jim, je lui tricotais des pull-overs,
activités qui devaient rassurer ma mère. La laine et
les aiguilles dans les mains, le stylo courant sur le
papier, c’était peut-être tout un. Je m’étonne d’avoir
pu écrire autant, avec autant d’abandon, et dans une
autre langue. Cela ne me gênait pas ; mon anglais
médiocre et l’inconscience de cette médiocrité faci-
litaient mes épanchements.

Téléphone et visite d’I. Elle me propose de par-


ticiper à des manifestations autour du 200e anniver-
saire de la mort de Sade. Sade, merci, non, mais le
projet inclut des ateliers d’écriture en prison. J’ac-
cepte impulsivement, à vrai dire au seul motif que
j’ai connu de près un repris de justice. Après le
départ d’I., je me mords les doigts de ma légèreté,
j’en suis malade la nuit et le lendemain. Je lis le
programme des événements culturels consacré au

86
marquis ; colloques, débats, conférences, exposition
de manuscrits originaux de Sade à la bibliothèque
de la Fondation B. Originale aussi, l’idée d’ateliers
d’écriture en milieu carcéral donnés par des écri-
vains, suivis d’une table ronde à la Fondation. Mon
petit motif personnel ne cadre pas avec ces festivités.
Mais I. était très persuasive. Et si j’y arrivais ? Je me
joue des scènes, je suis devant un groupe de détenus,
hommes ou femmes, et je parviens à les convaincre
de la haute, de l’essentielle valeur de l’écriture en la
circonstance. Devant eux, mon petit motif personnel
pourrait me donner du courage. La proposition d’I.,
les réflexions qu’elle déclenche me rappellent un
point singulier: je n’ai pas eu le coup de foudre pour
un pêcheur et bouzoukiste grec. J’ai eu le coup de
foudre pour l’homme marqué par la loi. Je viens de
sortir, je suis libre sur parole : premiers mots de N.,
un avertissement. Au lieu de reculer je me suis jetée
en avant. Je serais sa chance, je donnerais sa chance
au réprouvé. J’étais de son côté.

N. ne m’a que très peu parlé de ses prisons. Ne


s’est jamais plaint, n’a jamais tenté de se disculper,
ne m’a jamais servi de discours sur la justice ou l’in-
justice. Une fois, ici, dans cette cuisine, il a fait le
total de ses années de détention, en deux temps,
a nommé les lieux, nommé le chef d’accusation
(deal de haschich d’Amsterdam à Athènes) et il a
conclu : Voilà, tu sais tout. Je n’ai jamais rien su, sauf
quelques anecdotes dites sur le ton de la drôlerie
(pas vraiment drôles). Me frappait la disproportion

87
entre le délit, comparativement mince, et le châti-
ment, lourd, disproportion que N. ne commentait
pas. L’intervention d’une seule « bonne relation »
aurait empêché sa peine, mais cette relation-là, il
ne l’avait pas eue. Je me rappelle mon unique pres-
sante question, l’automne suivant notre rencontre :
« Est-ce que, après, ce n’est vraiment plus possible
d’être comme avant ? » Je me rappelle le lieu, une
chambre d’hôtel, je me rappelle son visage. Il n’avait
pas répondu, couché sur le lit, regard lointain, ma
question pas plus qu’un moucheron autour de la
lampe. Question idiote. Supposer qu’il ait connu un
avant, et un avant meilleur, c’était impliquer la faute,
la trahison de cet avant.
Ce moment-là, le silence de N., sa distance, c’est
peut-être une des images vraies de lui prisonnier. Un
homme couché sur un matelas et le seul acte possible
est de tenter de s’abstraire de son propre corps. Une
fois il m’avait montré un exercice qu’il pratiquait :
étendu, après quelques respirations lentes et pro-
fondes, s’arrêter de respirer. Il avait tenu en apnée
un temps qui m’avait paru incroyablement long.
C’était ma façon de m’isoler, d’oublier, de m’évader
– il n’avait rien dit de la sorte.
I am free on parole, je suis libre sur parole. Je ne
me suis pas interrogée sur le sens juridique exact de
l’expression (j’ignore l’équivalent grec). Il devait
chaque mois se présenter à la prison de Chania, en
Crète, et signer un papier. J’étais avec lui pour la der-
nière signature, j’ai attendu devant la porte, un bâti-
ment administratif comme un autre. Il n’avait pas

88
été long. Dans le bureau, on lui avait seulement dit,
Toi, qu’on ne te revoie plus. M’attendais-je à quelque
contentement ? Naïveté des gens libres ; il avait un
air renfrogné, soucieux, comme si à partir de cet
instant la vraie vie allait devoir recommencer, vraie,
libre et surtout dure, celle dont entre quatre murs
il était protégé (mes vaines déductions après-coup).
Dure vie mais je serais là, sauveteuse de l’homme
« tombé », étoile dans son ciel retrouvé.

Donatien-Alphonse-François, comte et marquis


de Sade. Obèse, goinfre, repoussant. Je le vois avec
une acuité gênante. Ses mains grasses aux doigts
pointus, son énorme postérieur, ses ongles de pieds
jaunes, cornus, ses gros seins sur sa grosse panse, son
odeur, ses lambeaux de dentelle au cou et aux poi-
gnets me font horreur. Il peine à s’accroupir sur le
seau, deux gardes l’aident, raillent ses monstrueuses
défécations – Marquis, vous en faites des montagnes !
Il veut du papier, de l’encre, des plumes. La Fonda-
tion B. exposera des manuscrits transportés à grands
frais et sous haute surveillance dans un camion
blindé depuis la Bibliothèque Nationale de France.
J’apprends cela par une connaissance qui travaille au
port franc. Je prends Sade en grippe parce que j’ai
la grippe et que le gros homme télécommande cette
invraisemblable affaire d’ateliers d’écriture en pri-
son. Je me terre chez moi, il faut que je sois malade
pour lire de la théorie sur Sade (Annie Le Brun,

89
Philippe Sollers, Chantal Thomas, Roland Barthes,
Simone de Beauvoir). Beauvoir est claire, les autres
trafiquent et raffinent à l’infini le produit brut. Ce
sont les chatouilleurs des os du marquis. À la radio,
échange entre Jean-Jacques Pauvert et Annie Le
Brun. Il a dans la voix un sourire potache, farceur,
elle s’écrie d’une voix gamine, aiguë, allumée, que
personne n’a saisi ! Personne ! Le boudoir ! C’est le
boudoir qu’il faut mettre dans la philosophie !

Léon frappe à la porte, il entre ; j’étais en haut


dans ma chambre, au lit ; il ne monte pas l’escalier.
Il revient, cette fois la porte est fermée à clé. Il laisse
un message sur mon répondeur (il faut que je le rap-
pelle. Je ne rappelle pas). Orgelet à une paupière.
La pharmacienne me dit qu’il s’agit d’un chalazion,
du mot grec qui veut dire grêlon. Je prends un bain
dans de l’eau teintée en rouge par de l’extrait de
raiponce, ou griffes-du-diable. Est-ce que Raiponce
n’est pas un des noms du diable déguisé ? Il promet
un superbe cadeau à condition que l’on se rappelle
son nom dans un an. Un an plus tard, on a oublié le
nom et le diable nous emporte. À moins d’un miracle
qui parfois survient. Lecture dans le bain d’un bout
de l’énorme polar donné par I. Le livre tombe dans
l’eau du bain, je le mets à cheval sur le crochet de la
douche, d’où il dégoutte poisseux et sanglant.

Mon anxiété grandit. La prison de Champ-Dollon


n’est pas très éloignée de la Fondation Bodmer, où
je suis entrée une fois. Architecture d’avant-garde

90
enfoncée dans le sol, genre caverne ou bunker, pour
la sécurité des très précieuses collections encavées
là. Je téléphone plusieurs fois à l’organisatrice, dit
à son répondeur qu’il est très important de me rap-
peler, elle ne rappelle pas, je lui écris une lettre : je
renonce aux ateliers d’écriture pour des raisons de
santé. I. est en vacances, ma lettre a dû s’égarer. Le
gros embastillé me poursuit. Le poussah suiffeux a
sûrement maigri à Charenton. Radio, André Bre-
ton lit les vœux d’inhumation de Sade ; ni pompes
ni suaire, à même la terre et les glands de futurs
chênes. Sade végétal, écologique. Et vous passerez
sur moi ignorant qui je fus, déclame Breton avec un
vibrato ému.

Je tire mes jours. Quelle parano lamentable. Être


angoissé rend méchant. Interview radio d’Annie
Ernaux. Vers la fin, la journaliste : Et de vieillir, cela
vous atteint ? Annie Ernaux : Non, plus maintenant,
plus du tout. La journaliste : Vous ne lâchez pas, vous
habitez toujours votre corps de femme… A.E. : Bien
sûr… Toujours… Et un corps de femme toujours
­érotisé…
Ce toujours érotisé m’ennuie, la voix délicate, le
participe passé adjectivé, précieux, pour dire exac-
tement quoi ? Parlait-elle d’hormones, de dessous
chics, d’un amant ? Où est passée l’écriture au couteau ?
Je l’ai tant admirée. J’achète son dernier livre, Le vrai
lieu. Une redite décevante ? Non, je me trompe. Elle
continue, elle ne lâche pas. Le couteau a toujours
son fil, elle le tient toujours par le manche. Elle ne

91
lâche pas son vrai sujet : la révolution, la seule qui
vaille, intemporelle, passe par le sexe. Je relis La
honte (à beaucoup de questions que me pose ce récit,
dans un an Mémoire de fille répondra).

Erri de Luca à la Maison de la Littérature. Plaisir


de revoir Brunella, qui me dit qu’en Italie, l’auteur
a un public populaire (elle rit : pas des bourgeois
comme nous ce soir !). Le professeur qui présente
l’invité le couvre d’éloges. De Luca réprime des
bâillements qui deviennent des sortes de rictus de
fatigue. Il redresse le dos et les épaules, lève les
mains pour freiner le modérateur. Grand, maigre,
calme pendant une bonne demi-heure. Il lit rapi-
dement les passages qu’on lui fait lire, puis refuse.
Impression d’un duel entre lui et le professeur. Ou
plutôt entre lui héros solitaire et lui donné en spec-
tacle sur l’estrade. Il résiste, ne replie pas les jambes
sous sa chaise, garde les genoux bien ouverts. Je me
sens voyeuse, ne regarde plus que ses chevilles et ses
pieds. Plus tard dans la nuit je lirai un passage dans
Pas ici, pas maintenant où De Luca dit qu’enfant et
adolescent, il portait des formes métalliques dans
ses chaussures, qui coûtaient cher, faisaient mal,
lui donnaient une démarche de canard. Mais après
les étés à pieds nus à Ischia, la démarche gauche
devient le pas de bateau, court, stable (N. avait cette
démarche). Il porte des mocassins en cuir souple.
Sa voix devient sèche, tendue, mais ses pieds restent

92
bien sur terre. ­Maintenant, systématiquement et
poliment, il contredit le professeur, puis répond aux
questions par fragments tout prêts. On lui pose tou-
jours les mêmes questions, dit-il, il y a déjà répondu
cent fois, oralement ou par écrit. En ce moment, à
l’oral en direct, c’est dur ; c’est pourquoi il a accepté
la confrontation, pour la peine physique, pour le
choc matériel.
Somme toute, l’admiration absolument sincère
du présentateur était la meilleure stratégie. L’autre
se défendant d’être ceci, se défendant d’être cela,
et devenant de plus en plus quelqu’un, mi-papillon,
mi-chamois grimpeur, plus loin, plus haut, droit sur
sa dernière arête de rocher. Sade et mon angoisse
réduits temporairement à une gouille d’eau crou-
pie. Le chamois papillon me disait Vas-y, vas-y, vas-y
même à quatre pattes.
J’ai commencé à relire les livres d’Erri De Luca.
C’est un héros, il se défendait d’en être un, mais ses
livres ne pouvaient pas s’empêcher de le dire. Tout le
monde a ses moments héroïques, solitaires, secrets,
quand la vie vous greffe un morceau vital à la place
du morceau arraché. Pour certains il est impossible
de ne pas se mettre à écrire.

Je vais chez Z. porteuse d’un seul message : mon


engagement à des ateliers d’écriture en prison. Je
m’imaginais lui en parler pendant toute l’heure,
mais en quelques minutes j’ai tout dit et je ­m’arrête

93
court. Devant moi, un vide, en moi, un trouble si
pénible que je vais me mettre à pleurer. Je me retiens,
sens mon visage rougir, gonfler, ce qui sûrement se
voit autant que si je me laissais aller. Je ne sais pas ce
qui s’est passé ensuite. Je sais seulement que dans ces
moments où mon visage chauffe et rougit, l’expres-
sion du visage de Z. devient étonnante, étonnam-
ment compatissante. Sa visible compassion est très
surprenante parce que je n’ai pas le souvenir d’avoir
touché aucun de mes proches par mes larmes ; j’ai
ainsi appris à les garder. Z. aura senti que le recours
aux larmes m’est rare, m’est précieux. Dix séances
pour presser quelques pleurs. Lui que je crois froid,
arrimé dans des schémas fonctionnels, est devant
mon désarroi le visage même de la consolation.
Un doute me vient. Ce que je prends pour de
l’empathie n’est que réflexe, que technique profes-
sionnelle. Et alors ? Peu importe le procédé, au résul-
tat je suis réconfortée. La séance est ce petit théâtre
où je peux jouer mon propre personnage. Dehors,
dans la grande scène commune, je ne suis plus per-
sonne ; et à qui est-ce que je me donne la peine d’ac-
corder la moindre attention ?
Recycler plus loin le gracieux échange, avoir envie
de le reproduire, de l’imiter, au moins j’essaye. Juste-
ment ce soir-là j’en ai eu l’occasion, chez un proche.
Note sur l’exercice psychanalytique : je sais mainte-
nant qu’il faut tenir la chose relativement secrète,
comme on tait une maladie ou des amours illicites ;
cet exercice est une prothèse familiale, p ­ ortée par un
seul membre – qui n’est pas le plus errant du groupe.

94
Il y aura eu l’éclaircie De Luca puis de nouveau
l’enfoncement. Inquiétude grandissante de cette
future, encore indécise affaire d’ateliers d’écriture
en prison. Je ne sais toujours pas de qui au juste
émane le projet, à vrai dire peu importe. Quelqu’un
a eu cette idée, mais c’est rarement la même per-
sonne, celle qui a l’idée et celle qui va au charbon.
Séance chez Z. oiseuse, raisonneuse, où j’ergote
à n’en plus finir, dont je ressors en me détestant.
Deux visites de Léon. – Mais pourquoi est-ce que tu
viens ! j’aboie. Lui : Parce que je n’ai pas envie de te
retrouver tombée au bas de l’escalier. Je m’apprête
à répliquer, Tombée morte ou dans un petit coma ?,
m’abstiens, ne lui dis pas non plus qu’il y a pas mal
d’autres endroit hors de cette maison où je pourrais
me casser la figure. Je pose sur la table le joli verre
bleu et or et la bouteille de cognac, verse, ajoute une
soucoupe de noix de cajou salées. Ce n’est pas du
cognac, c’est du rhum ; j’ai changé d’alcool dans ma
version pour Z. pour faire fiction. J’ai un peu honte
de mes aboiements de roquet et prudemment je
parle à Léon de sa mère, pour peut-être apprivoi-
ser un dialogue. C’est inépuisable, les mères, c’est
la première femme, sainte ou sorcière ou les deux.
Mais je n’obtiens que des réponses laconiques et
ennuyées, Léon a bouclé le dossier depuis long-
temps. Il a pourtant lu le conte La tête de ma femme,
que lui-même narre à la première personne et où

95
je fais de lui un ­assassin hanté par sa mère. C’est la
fiction la plus proche du réel que j’aie pu écrire. Le
conte est transparent – du moins pour qui sait, pour
qui a eu cette sorte de mère à l’appel mortifère. Le
fils aux oreilles bouchées, c’est Ulysse. Pourquoi
cette femme revient-elle me hanter ? Aujourd’hui,
c’est au point où je la vois elle assise de l’autre côté
de la table à la place de son grand vieux fils.
Il était terrorisé par elle, comme tous là-bas, sinon
par elle, par sa maladie. Elle souffrait d’asthme
chronique et ses crises étaient fréquentes et épou-
vantables. D’après les photos elle était belle, mince,
de port altier, rare brune aux cheveux noirs chez les
blonds aux yeux bleus. Ma présentation à elle avait
été éprouvante, cocasse, il fallait que la future passe
l’examen (mette une jupe, des bas, fasse mine de
s’intéresser à la cuisine, à la couture, à l’ameuble-
ment. Dans le train, Léon m’avait demandé de net-
toyer le crayon de mes paupières). Il était si tendu
quand nous allions voir sa famille ; j’aurai fait beau-
coup pour ne pas déplaire à sa mère. Mais sa voix,
sa voix rêche, cassante, ébréchée par l’asthme et
que le dialecte alémanique n’arrangeait pas, sa voix
me hérissait. Fait remarquable, elle avait eu, jeune
fille, un soprano ravissant mais les cours de chant
n’avaient pas été permis.
Léon ne dit rien. Prétendue cause de l’asthme, les
cigares du père et des oncles. Il ne dit rien et je vois
la flaque de sang sous le lit. L’accouchement a été
très long, très laborieux, le premier-né est un gros
garçon. La mère épuisée dort, le bébé dort, la sage-

96
femme redescend au salon (le père, la grand-mère,
un frère, une tante, une bonne). Café, thé, porto,
un cognac pour le jeune papa, plat de gâteaux et
de charcuteries, congratulations, soulagement. Un
matin de juin. Le toast se prolonge. Avant de par-
tir, la sage-femme vérifie sa trousse, a-t-elle oublié
quelque chose dans la chambre d’où ne vient aucun
son ? Elle remonte et sous le lit de l’accouchée très
profondément endormie, en effet elle est dans le
coma, il y a une flaque de sang. Transport à l’hôpital,
réanimation, transfusion, c’était une petite ville, une
autre époque. La mère de Léon a failli mourir en lui
donnant naissance et son père aurait dit, sa femme
entre la vie et la mort (j’ignore combien de temps),
que si elle mourait il quittait son entreprise, quittait
la ville, se désintéressait de l’enfant.

Cette histoire sans récit, sauf quelques allusions


tardives, après que j’ai eu moi-même des enfants,
revient silencieusement m’envahir. Le nouveau-né
qui dort dans son berceau est innocent. Comment,
par quels mots couverts, après la naissance sans péril
d’un frère et d’une sœur, le garçon a été mis au cou-
rant, je ne sais pas. Les terribles crises d’asthme sont
sans remède ni cause. La mère de Léon avait le fantas-
tique prénom de Libertà. La petite fille qu’on empê-
cherait de chanter est baptisée Libertà. Comme j’ai
été fascinée par ce prénom, combien il était étrange-
ment porté, Madame B. l’ordre ­bourgeois fait femme
et épouse, fée du foyer, impeccable ménagère et cui-
sinière… Ah mais, quand elle étouffait devant les

97
siens qui croyaient qu’elle mourait, n’était-ce pas un
déchirant appel, le cri rentré de son propre nom !
Liberté, rien que pour son nom, j’ai quand même
aimé cette femme.
À vrai dire, ce n’était pas tant elle qui m’éprou-
vait, mais la peur qu’en avait son fils aîné, l’oppres-
sion que cette opprimée exerçait sur lui. Récit de la
mère au petit garçon : encore à demi-inconsciente,
elle dit être transportée de bonheur et entendre les
anges du ciel chanter. Elle le raconte volontiers à ses
enfants, Léon me l’a raconté. Contrepartie abrupte
du chant des anges, la scène de la cuisine.
Je verrai cette cuisine, grande, carrée, lumineuse,
déjà hyper moderne, à droite quand on entre dans la
villa cossue de la Ringstrasse. L’étudiant Léon revient
à la maison natale certains week-ends. Un vendredi
en fin d’après-midi, sa mère est seule quand il arrive.
Elle a des questions agaçantes, possiblement à pro-
pos de linge sale, pourquoi ne l’a-t-il pas apporté,
qui va le laver, des propos maternels, intrusifs – tu
t’habilles comme un bohémien, qu’est-ce que c’est
que ces cheveux longs, tu dois aller chez le coiffeur,
et cetera. Dix, quinze minutes, le jeune homme ne
bronche pas, debout, appuyé au dos d’une chaise.
Peut-être est-elle déjà à ses fourneaux. Il traverse sou-
dain la pièce, ouvre sa braguette et pisse dans l’évier.
Je n’y étais pas, mais j’imagine que Léon avait déjà
son entière morphologie. Un évier en inox, vide de
vaisselle, reluisant de propreté, maintenant écla-
boussé de gouttelettes jaunes et sonores. Un garçon
de cet âge a de la pression. Je n’y étais pas et quand

98
Léon, sur le tard, m’a dit deux mots de la scène, ce
n’était pas beaucoup plus que deux mots. La mère
a-t-elle poussé un cri outragé ? Mais arrêter l’action
en cours, elle ne le pouvait pas. Le garçon sort. Au
dîner en famille, pas un mot sur l’incident, ni plus
tard. Avais-je demandé, et après, après ça, qu’est-ce
qui s’est passé ? Léger haussement d’épaules de
Léon, il n’épiloguait pas, ne commentait pas, une
évidence est une évidence, un fait est un fait, pas de
commentaire. Mais cette fois-là dans la cuisine, il n’y
avait pas eu de crise d’asthme.

Et après, que s’est-il passé ? Après, le lendemain,


quand tu t’es retrouvé seul avec elle ? T’es-tu excusé,
expliqué ? Quand ces questions me sont venues,
c’était trop tard pour les poser. L’anecdote de l’évier
urinoir n’est rien qu’une anecdote insignifiante.
Une case de bande dessinée sans parole, le per-
sonnage masculin vu de dos, la femme en retrait ; à
peine il est sorti elle se précipite pour nettoyer. Pas
de traces, il ne s’est rien passé. La trivialité, ce serait
d’en rajouter avec des mots.

Renvoyé une autre lettre de renonciation concer-


nant les ateliers d’écriture. Elle se sera perdue elle
aussi. Aléas du courrier sur papier ? C’est curieux,
mes autres lettres arrivent à destination.
Visite de Lucy, qui me fait penser à Irène Apos-
tolatos (Lewis et Irène) et à la Petite Sirène. Sa nuque

99
droite, ses yeux de fayoum, ses mains ravissantes. Pra-
tique le trail (course en terrain accidenté). Comme
elle me montre des photos, je me souviens des chèvres
sauvages qui bondissaient dans la pente au-dessus de
la mer, après le village de Tsoutsouros. Les guides
disent de Tsoutsouros, pas grand-chose à y faire, un
village de bout du monde… Ceci est juste, cela, faux.
Cinéma : Le sel de la terre. Merveilleux animaux,
l’ours blanc, les morses, la baleine joueuse, la main
de l’iguane, le regard du gorille, le visage de la tor-
tue qui peut-être a vu Darwin. Contre la guerre, la
violence, l’horreur : replanter la forêt. Les arbres et
les plantes, unique secours. Au commencement était
la forêt.
Conférence. Assise à côté de May, qui à un
moment se penche vers moi et me chuchote quelque
chose de si drôle sur le conférencier ; c’est très drôle
car sans méchanceté. Deux écolières se retiennent
de pouffer de rire. J’écoute mieux. Salle aux plafon-
niers jaunes qui donnent à tout le monde des cernes
bleuâtres.
Lettre de Iasémi : si une amitié est possible avec
un usager de drogue quand soi-même on n’en
prend pas ? Ne sachant de qui elle parle ni de quelle
drogue, je pense à Artaud hurlant, pense à Michaux
à cheval huit heures durant, à son poème sur le che-
val ou horse et je réserve ma plus franche opinion
– aucune amitié, aucun amour – mais que ces deux
substances-là sont aussi de la drogue.
Rencontre de Jean-Georges, rue des Eaux-Vives.
Pas eu le temps de dissimuler ma surprise à le voir

100
vieilli, blanchi, courbé ; je m’en veux d’avoir eu un
petit choc, d’autant que je connais bien cette réac-
tion dans le regard d’autrui quand c’est moi qui la
cause. Non seulement falloir faiblir, mais avoir gravé
sur la figure le délit de faciès de la vieillesse. C’est
douloureux, parce que l’esprit croît plutôt en fonc-
tion inverse de la ruine du corps. C’était le beau
patineur du quai, une guirlande de jeunes filles à ses
trousses, le bon Tarzan installateur des balançoires
dans les platanes de Baby-Plage. Les nuits d’été, il
dormait dans un hamac accroché dans les branches.
Une nuit, il est tombé et s’est fracassé un peu par-
tout. Des mois à l’hôpital à se faire rapetasser. J’ai
bredouillé, ne me rappelais plus son prénom. Lui :
« Je sais, maintenant je fais peur… Quand encore on
me reconnaît… » Quatre-vingt trois ans, faisant ses
courses. Pourquoi, comment tenir jusque-là ? Me suis
souvenue d’un après-midi à Baby-Plage, avec Rémy,
cinq ou six ans, Jean-Georges était là, maigre, solide,
bronzé, souriant, ses yeux bleu lagune, veillant sur
ses jeux et une foule d’enfants singes. C’était sous
son regard que je m’étais dit, c’est fini, je ne me mets
plus en caleçon de bain.

Promenade de l’Observatoire. D’après Marco,


on aurait de là-haut en regardant vers le lac l’illu-
sion d’apercevoir un estuaire et comme la mer. Je
ne connaissais pas l’endroit. La nuit tombait, en bas
les grands boulevards s’allumaient, c’est vrai qu’on
aurait pu se croire dans un port. J’étais venue à cause
des mûriers dont parlait Marco ; il y a de ces arbres

101
tout autour de la promenade ; larges feuilles drues
vert sombre profondément découpées. Les ruelles
de Myrtos sont bordées de mûriers aux troncs chau-
lés, ai revu une rangée de ces troncs droits, très
blancs sous le pinceau des phares, une des dernières
fois que je retrouvais N. Mûriers blancs dans la nuit,
stèles, et mon deuil n’est pas tant de cet homme que
des arbres blancs et noirs dans la nuit douce ; un chat
traverse la ruelle, le village dort, la mer est invisible,
pas de vent, l’odeur est la suave odeur de fin sep-
tembre en Crète. Perdu ma clé de cadenas de vélo, le
vélo cadenassé. Coup de fatigue brusque, avantage,
elle remplace le chagrin. Dans le bus 8, ma voisine
lit, une toute jeune fille blonde qui bientôt se tourne
vers moi en souriant : Vous connaissez ? C’est telle-
ment bien, tellement actuel… Elle lit Le Paradoxe du
comédien, que je me promets de lire un jour. Aimable
jeune fille qui est en train de susciter, chez moi, un
double de ma clé de cadenas ! Et que je trouve tout
de suite !

Quatre heures du matin. À propos de suicide, il


arrive que je réfléchisse à la détermination qu’exige
cet acte pour être totalement accompli. C’est-à-dire
être un effacement sans reste, afin de n’offenser per-
sonne. Mon père admirait une amie montagnarde,
qui par un froid rigoureux était montée au Salève
avec une bouteille de vodka et des somnifères, laissant
derrière elle un appartement en ordre et une lettre
rassurant ses proches. Mais reste la dépouille. Cela se
passe un demi-siècle avant les possibilités ­officielles

102
d’euthanasie. Les derniers temps de sa vie, mon
père me parlait souvent d’en finir ; il ouvrait le
tiroir de son secrétaire, me montrait son revolver.
Je m’étais habituée à ses propos et y répondais de
façon évasive. Il avait eu deux derniers amours, l’un
romantique, mais cette dame s’était détournée de
lui après son nez enfoncé lors d’une chute à vélo,
l’autre plus pratique avec Pilar, son aide ménagère.
Les deux étant mariées, socialement il en était pro-
tégé. Il me parlait d’elles avec égalité, mais j’avoue
une préférence pour la femme espagnole, qui buvait
un verre de vin avec lui et lui racontait des histoires
qui le faisaient rire. Parfois, au coin de la table de la
cuisine, un trognon de salami, des miettes de pain ;
Pilar est venue, me disait-il, mais pas pour nettoyer
les vitres… Le sous-entendu pas grossier, empreint
de fierté puérile. Il payait ses services à Pilar, une
somme que je trouvais dérisoire. Je crois qu’elle
l’aimait bien. Après la mort de mon père, comme
je débarrassais l’appartement, elle était venue cher-
cher la théière en étain et les gobelets promis. Il lui
parlait du grand départ, m’avait-elle dit, il plaisantait
là-dessus, c’était un bon vivant, et puis encore très
vaillant, vous voyez, et très propre, aussi. Elle avait
emporté un sac de vêtements. Il admirait sa robus-
tesse, née dans un petit village castillan, marchant
pieds nus, gardeuse de cochons. Mais elle ne savait
rien du revolver.

Je viens de relire les dernières pages de Galilée. C’est


surprenant, ce que j’ai écrit à chaud ne c­ orrespond

103
pas à mon présent souvenir ; ma mémoire n’a cessé
de transformer les faits. Au centre de ce que je vou-
drais éclaircir, il y a le revolver. Je revois mon père
étendu par terre et tenant l’arme. Ou s’il ne la tient
pas (il avait bu et pris des somnifères, en témoignent
la bouteille de Chivas et le flacon de comprimés,
vides), le 6.35 est sur le tapis juste à côté de sa main
droite. Mon livre ne mentionne aucun revolver.
Le vendredi et le samedi, je téléphone plusieurs
fois à mon père, sans réponse ; j’entre chez lui le
dimanche et je le trouve tombé sur le tapis. Mon livre
décrit bien ce passage, mais nulle part de 6.35, d’ail-
leurs mon père n’est pas visiblement blessé. J’appelle
son médecin, j’appelle aussi Léon. Je suis à genoux
à côté de mon père qui émet de faibles murmures et
n’a pas l’air de souffrir ; je lui ai mis un coussin sous
la tête, je lui caresse le front, je lui parle, je ne pleure
pas, trop bouleversée. Léon arrive avant le médecin
et son réflexe est immédiat : il saisit l’arme, vide le
chargeur, la glisse dans mon sac et me dit de n’en
rien dire. Puis vient le médecin, qui examine briève-
ment mon père et appelle une ambulance.
Il fait encore jour. Je suis assise à côté de la civière
dans l’ambulance en route vers l’hôpital, désespérée,
vraiment désespérée. Je ne reconnais plus les rues, je
ne sais absolument plus où je suis, seulement que
c’est le dernier voyage de mon père. On descend
dans un sous-sol, la civière disparaît derrière une
porte, on me dit d’attendre dans le couloir. Léon me
rejoint. Il attend avec moi. Nous allons attendre des
heures sur une banquette dans le couloir. ­Personne

104
ne vient m’avertir de quoi que ce soit. Temps sta-
gnant. Je dis à Léon que je peux attendre seule, mais
il reste.
Il se passe que la présence à côté de moi de Léon
se met à me peser. Je l’ai appelé à l’aide, c’est vrai,
pourtant maintenant j’aimerais mieux attendre
seule. J’ignore quel examen mon père subit et pour-
quoi tout dure si longtemps. Mon père vient d’es-
sayer de se tuer et l’homme que j’ai appelé à l’aide
n’est pas, ne peut être la bonne personne. J’ai fait
une grave erreur, tout est de ma faute, toutes sortes
de ruptures s’accumulent sur moi, le vieil homme
qui attente à ses jours, sa fille divorcée qui appelle
celui qu’il ne faut pas. Je me suis sentie trop seule
et terrorisée devant mon père couché sur le sol. Je
n’avais personne à appeler, aucun proche, aucun
ami, personne d’autre que Léon que je devais lais-
ser hors de ce drame. Je ne devais pas appeler, je ne
devais pas divorcer, mon père ne devait pas faire ça.
Autre étrangeté : Léon, qui est professeur au
Centre Médical Universitaire, est remarquablement
calme et patient. Il ne fait aucun usage de ses titres
pour qu’on nous renseigne. Seule, je m’agitais, cou-
rais dans ce couloir, frappais à ces portes (mais que
fait-on à mon père !) mais le flegme de Léon me fige,
ajoute à mon angoisse. Alors je me rappelle l’objet
qui est dans mon sac, l’objet dont il ne faut pas par-
ler. Dans une de ces salles à huis clos, on est en train
de rechercher sur ou dans mon père quelque indice
pas tout à fait naturel. Voilà pourquoi Léon est si
parfaitement zen.

105
Le réflexe de cacher le 6.35 est très raisonnable ;
ça évitait le constat de police que le médecin aurait
pu exiger. Sur le moment je n’en ai rien pensé. C’est
avec le temps que je me suis demandé exactement
quoi devait être dissimulé aux représentants de
la loi, médecins ou flics. On tait ce qui fait honte,
on cache un scandale. Le dernier acte de mon
père n’entraînait pas seulement des complications
d’ordre médical, il était déshonorant pour la famille,
c’est-à-dire moi, qui n’y voyais pas de mal, Léon, si.
Le dernier acte de mon père me paraissait, me paraît
toujours tout à fait en concordance avec sa vie, qu’il
avait vigoureusement aimée. Le vrai scandale pour
lui, la vraie obscénité était d’agoniser dans un hôpi-
tal. Il ne s’était raté qu’à sept jours près. Il est mort
un 11 mars, un jour après la date de naissance de
sa mère, ma grand-mère Marie, née un 10 mars, ce
que j’ai eu le temps de lui dire à l’oreille. Le che-
vauchement des dates laisse voir son entrée dans
la mort comme une sorte d’accouchement inversé.
Dernier acte manqué pour moi, je veux le croire,
pour épargner sa fille unique. Je voue à mon père
une gratitude infinie pour m’avoir épargné la vue de
sa défiguration. Je veux croire qu’il a pensé à moi. Il
était vieux, triste, n’avait plus envie de rien, mais il a
pensé à ce que je verrais, pensé à ne pas m’infliger
si horrible ultime vision de lui que je ne m’en serais
pas remise.
Réussissant son coup d’un coup, il supprimait ses
sept jours d’agonie. Il détruisait aussi mon imagi-
naire de lui et mes dernières velléités ou croyances

106
amoureuses. Il manquait deux balles dans le char-
geur du 6.35, la première pour un très vieux chat
malade, très aimé, mes parents encore ensemble, la
deuxième tirée je ne saurai jamais où ni quand.

J’ai gardé le revolver plusieurs années, ainsi


qu’une petite boîte contenant huit balles. J’ai tou-
jours la boîte mais plus le revolver, qu’un jour
Léon m’a emprunté sous prétexte de l’intérêt d’un
sien ami pour les armes à feu. Plus tard, quand je
demande que l’objet me soit rendu, Léon me dit ne
plus le retrouver, quelqu’un l’aurait peut-être volé
dans sa maison. Demande et réponse sont faites
légèrement, comme s’il s’agissait d’un objet anodin,
remplaçable, et je ne fais pas cas de cette perte, pas
encore.
Et puis, peu à peu, de plus en plus, la disparition
du 6.35 m’ennuie. Si peu possessive que je sois, je
prends conscience que je tiens à cet objet ; décou-
verte progressive, réfléchie, aucunement liée à des
penchants morbides. Le revolver m’appartient, il me
revient à moi seule, comme un blason. L’attache-
ment symbolique à l’objet paternel se trouve ren-
forcé du fait que je ne l’ai pas perdu par ma faute :
on m’a pris mon bien, on a détourné mon héritage.
On, pas n’importe qui. Je retourne mentalement au
moment de l’emprunt, quand Léon me parle de cet
ami qui s’intéresse aux petites armes belges. C’est
cousu de fil blanc mais je ne vois rien. Et quand des

107
années plus tard je réclame le revolver, il est introu-
vable, peut-être volé. Je n’y peux rien, me dit Léon,
je ne peux pas te le rendre, je ne l’ai plus. Et comme
j’insiste il me rappelle qu’il existe des armureries,
que ces choses-là, ça s’achète (ton plutôt agacé que
pince-sans-rire).

Quel fil blanc pas vu, pas dit, pas même pensé ? Un
vieil homme disparaît. Sa fille hérite de son nom, de
pas mal de ses traits de caractère, ainsi que de certain
objet délictueux, dangereux, pas pour les enfants. Il
faut protéger cette femme d’elle-même. On ne peut
pas lui laisser ça entre les mains. Elle est capable du
pire, d’ailleurs le pire, elle l’a déjà commis, désertant
le domicile conjugal sur un coup de tête, sans aucun
motif valable. Qu’en outre elle détienne une arme à
feu, c’est impensable. Les armes ne sont pas l’affaire
des femmes ; celle-ci en particulier serait capable de
tripoter son pistolet juste pour voir et pan, trop tard.
Tel père, telle fille. Donc, on confisque l’objet. Ce
n’est pas un jouet. Pour jouer, elle a l’écriture, eh
bien que l’écriture lui suffise. La désertion du logis
conjugal plus l’écriture, ça suffit comme gâchis. Pas
de pistolet par-dessus le marché. Donc on le met en
sûreté, pour son bien à elle et pour le bon ordre des
choses. Parce que si cette femme faisait une grosse
bêtise irréparable, une grosse bêtise contre elle-
même, ce serait très regrettable, très ennuyeux pour
l’ordre des choses. Elle écrit, on sait, on sait. Qu’elle

108
écrive ce qu’elle veut, on sait que ça n’ira jamais bien
loin, elle n’écrira jamais ce qui s’est vraiment passé.
Elle n’osera pas, la vérité est trop absurde, trop bête,
personne ne la croirait. Mais le corps, le corps seul
cette fois muet pour de bon, ça non, on n’en veut
pas.

Séance dispersée, éclatée, je verse dans un


bavardage irrécupérable. Grande fatigue. Gratuité
ennuyeuse des petites anecdotes quand elles sont
racontées pour faire de la conversation. Z. fait de son
mieux pour rameuter et canaliser le troupeau, sans
doute pour ne pas trop s’ennuyer lui-même, mais
je m’égare de plus en plus. Sa voix devient neutre
et son regard, surtout quand il porte ses lunettes à
grosse monture, cesse d’émettre l’espèce de lumière
pétillante que j’y vois quand je cherche vraiment à
me défausser.

Nouvelle étonnante par téléphone, de l’univer-


sité de Lausanne ; on m’attribue le Prix Charles
Ferdinand Ramuz. Quelques livres de Ramuz ont
survécu à mes déménagements. Ce soir-là, je lis
Aline. Je lis le livre d’un bout à l’autre sans ­m’arrêter.
Cette nuit-là je vais me coucher avec le village
d’Aline plein la tête. Ferme idée que je sais d’où je
viens : je viens du village d’Aline. Le lieu est encore

109
­ ossible, avec d’autres machines dans les hangars,
p
moissonneuses-batteuses-lieuses, tracteurs. Aline en
revanche, une même Aline, est plus difficilement
imaginable. Les Aline d’aujourd’hui vont en boîte
en groupe, elles vont jusqu’à trois ou quatre vodka-
orange et ont des préservatifs dans leur sac. Aline
l’authentique n’allait pas au bal du village. La petite
sauvage sautait par la fenêtre et attendait son aimé
dans le bois. Bois sacré : la description de la clairière
amoureuse est si belle. La coïncidence entre le Prix
R. et les ateliers en prison ? Peut-être miraculeuse.

Sensation d’émerger. Mon grêlon à l’œil gauche


dégonfle. Vu I., sonné chez elle sans prévenir, elle
a été extrêmement aimable, et le physiothérapeute
m’a débloqué le genou, et j’ai rencontré Lydia par
hasard. Exceptionnel moment avec elle au café de la
Terrassière. Fumé une cigarette sur le trottoir dans la
nuit, air d’automne doux, illusion grecque, port du
Pirée, qui s’accentue avec l’odeur de soute au fond
du parking. De la gentillesse, c’est presque rien, c’est
tout, le charme d’une personne, son sourire, les mots
justes, et je deviens intelligente. Être très attentive à
ce que me dit l’autre, par amitié ne pas laisser passer
ce que je n’aime pas.

Récolté une quantité de Ramuz, Charles Ferdi-


nand. Terriblement bel homme. Dans un livre sur
lui, photographie d’une terrasse à Chexbres. Peut-

110
être était-ce la même pension restaurant avec jeu de
boules ; j’avais cinq ou six ans, j’étais amoureuse de la
serveuse italienne, mon grand-père aussi. Je faisais des
petits cadeaux à Maria. Elle sentait très bon. Première
fois que j’ai compris que certains étaient au service
des autres. Cela m’avait consternée, même enfant.

De la gentillesse. Élasticité du terme. Dans Aline il


y a à plusieurs reprises l’expression Sois gentille. Dite
par Julien à la jeune fille, ou pensée par elle. Sois
bonne, sois gentille – l’impératif est bien sûr d’un
homme à une fille. Allons, allons, ne fais pas d’his-
toires et tout ira bien, est-ce que j’ai l’air de vouloir
te manger ? Sois gentille, veux-tu, fais-moi plaisir,
veux-tu. Veux-tu ! Et tu fais mieux de vouloir, parce
que c’est moi qui commande. Sois gentille, dit Julien,
j’ai un cadeau pour toi. Dans la préface de la réédi-
tion, Ramuz semble s’excuser d’une œuvrette ingé-
nue. Je trouve la bluette bouleversante. Le calcul
du garçon, les boucles d’oreilles contre le seul bien
de la fille pauvre, est annulé tout de suite, puisque
la mère de la petite lui interdit de les mettre. La
défloration est décrite quand Aline s’enfonce une
aiguille dans le lobe, mais le sang l’empêche de
bien faire le trou. Elle se mord les lèvres pour ne
pas crier. Ensuite les rencontres nocturnes des deux
jeunes gens sont parfaitement elliptiques. Mais le
décor est dessiné si finement qu’on voit très bien.
Les mousses, les ­noisetiers, le vent, la lune à travers
le bois, comment Aline file par la fenêtre, la boue à
ses souliers, les taches sur sa robe : la blondinette est

111
une passionnée tragique. Pas d’antique cité grecque,
pas de château, pas de prince, même pas de louche
braconnier, seulement Julien, le fils du plus riche
paysan du village. Julien pauvre, est-ce que le sort de
la jeune fille aurait été moins affreux ? Pas avec une
mère si méchante.

La vieille Henriette couvre de fleurs la tombe


de sa fille. Les dernières pages du livre sont pleines
de noms de fleurs. Peut-être que le cimetière existe
toujours, presque le même, plein de myosotis, bleus
du bleu des yeux d’Aline. Les myosotis de 1905 se
sont ressemés le long du mur du fond. Myosotis veut
dire en grec « oreilles de souris », à cause des feuilles
veloutées de cette fleur, douces comme les oreilles
d’Aline. En décembre 2008, j’avais semé des graines
sur une tombe dans le cimetière de Myrtos, des
graines de cosmos, de souci et de myosotis. Retour-
ner, un jour, voir si peut-être des fleurs ont poussé.

Lettre à Monsieur Z.
Je n’ai pas rappelé votre secrétaire. Pour tout vous
dire, j’étais contente que la séance soit renvoyée,
car je ne m’étais pas remise de la stupide dernière.
Maintenant je vais mieux et, pour la forme, je vous
présente des excuses. Mais je ne regrette pas d’être
sortie de mes gonds.
Dans nos commencements, je ne vous demandais
rien d’autre que de me garder. Ne m’abandonnez

112
pas, ne me laissez pas tomber. Et vous ne m’avez pas
laissée tomber, vous m’avez laissée revenir et cela
me contentait et me suffisait, de vous voir et vous
entendre. Toutes les trois semaines, vous assuriez
mon ravitaillement. Gratuitement ? Pendant un an
j’ai flotté, pas sûre de la monnaie que vous vouliez.
Cette monnaie, d’ailleurs la seule que j’aie, c’est
l’écriture. Le comment allez-vous par lequel vous m’ac-
cueillez signifie comment va l’écriture, écrivez-vous ?
Nous aurions presque pu transformer les séances en
ateliers d’écriture, où j’aurais tenté de vous expli-
quer sur quels passages je bute. Sauf que les passages
qui s’écrivent mal sont également ceux où je peine
dans ma pensée et dans ma vie : et ceux aussi que
peu à peu j’ai appris à renoncer à vous confier. Il y a
une quantité de choses que le psychiatre le plus large
d’esprit ou le plus désabusé ne tient pas à entendre.
Parallèlement, il y a une quantité de choses dont un
écrivain sait qu’elles resteront son strict lot secret,
dont il n’a pas à charger aucun lecteur, dont sa
propre écriture refuse de se charger.
Depuis quelques mois ma réponse (bien, merci,
j’écris) ne vous suffit pas ; vous voudriez que je ter-
mine, depuis le temps, je devrais avoir assez de pages.
Non, il n’y en a pas assez. Jamais je n’ai écrit autant,
mais jamais je n’ai autant supprimé. Donc l’avance
est faible. Mais vous avez raison, je dois finir. Sinon
achever, arrêter.
Loués soient les hasards de votre agenda qui
ont annulé ma dernière séance. Vous auriez agi
par calcul, le résultat serait le même : secouer la

113
­ ersonne, la gifler, qu’elle réagisse. Accepteriez-vous
p
de m’accompagner encore jusqu’à fin mai ? Pour
être au large, jusqu’en juin prochain. Et d’ici là, je
réfléchis à l’Affaire Prison et je continue à prendre
des notes (un jour, je passerai le tout au crible à
petits trous). Accepterez-vous ?

P.-S. À propos de mon visiteur, l’homme au rhum


ou cognac : il y a un an je lui ai dit que j’avais cessé
de vous voir. Une petite phrase dite en passant, qui
n’a pas été relevée, mais entendue, car c’est de ce
temps que les visites de Léon se sont rapprochées.
Un but de mon mensonge était de me camper aux
yeux de Léon comme une personne à peu près auto-
nome, sans dépendance trop identifiable. Mais il
semble qu’un individu femelle se débrouillant seul
est inconcevable par Léon, d’autant moins si cette
créature a eu porté son nom. Ma ruse est un peu
basse, mais le roseau résiste en pliant. L’autre jour
je croise Léon devant le portail comme je me ren-
dais chez vous. Invariablement je me réjouis de nos
rendez-vous, cela doit se voir sur mon visage. Lui :
mais où vas-tu, tu as l’air pressée, je te conduis en
voiture… Oh, non, personne ne me conduira chez
vous ! Au revoir, Monsieur.

114
Maison occupée depuis dix jours. Bonne résis-
tance au début, lecture de Ramuz, de temps en
temps un peu de Proust ; parlé à l’occupant, marché
une heure tous les soirs, travaillé à ma nouvelle ou
conte (La reine à la langue coupée). Impossibilité gran-
dissante d’écrire de la fiction. Tout est fiction.
Quand même écrire, écrire, écrire, pour la pos-
ture, pour fuir. Je ne peux pas tout le temps dormir ou
physiquement partir. Ils parlent de ce qu’ils mangent,
de leurs achats, de leur voiture, de ce qu’ils voient à
la télévision, d’acteurs, de politiciens. Me revient une
ruse que je pratiquais, enfant, pour m’isoler d’une
épreuve : on contracte un muscle à l’intérieur des
oreilles, ce qui cause une sorte d’étourdissement, de
bourdonnement, un peu comme si on nageait sous
l’eau. Je ne sais pas de quel muscle il s’agit, c’est impos-
sible à faire seulement d’un côté ; la tension, presque
douloureuse, ne se maintient que quelques secondes,
mais elle redresse la nuque et le dos et donne une
expression impassible, absente, comme les gardes
suisses devant les grands portails. Technique pure-
ment défensive, qui entoure d’une sorte de cocon de
brouillard, peut-être la conséquence d’otites à répéti-
tion dont je souffrais, enfant. J’exerçais mon truc iso-
lant l’autre soir à table quand je t’ai vue me regarder,
toi, oui toi, à qui j’ai enseigné des choses que je ne
savais pas, qui me sont venues en te les enseignant, et
que tu m’as rendues au centuple. Ma petite combine

115
empêche de parler, pas de penser. Et je me disais que
toi et moi de temps à autre nous parlons en poésie,
­légèrement à côté, et disant ceci au lieu de cela et il se
crée un gué. C’est ton esprit qui me donne les mots,
c’est le mien qui te donne tes mots. Encore un tour
de table sur la gastronomie, les autos, les maladies, les
vacances, facebook avec démonstration, easy jet, les
décalages horaires. Jacquot a voulu remplir ton verre
de vin, tu as posé ta paume dessus et dit doucement,
sans me regarder, J’en connais une qui est en per-
pétuel décalage horaire… Tu as passé ton manteau,
m’as posé un petit baiser sur la joue, a virevolté de la
main pour saluer la compagnie. Ton départ a jeté un
froid, il fallait que tu fasses ta trouble-fête a-t-on dit,
tu manquais de convivialité, tu étais une petite mal
élevée. Le savoir-vivre, a dit Jacquot, ça s’apprend en
famille (discussion là-dessus).
J’aime ranger la cuisine ensuite, mettre les bou-
teilles vides dans un cabas, balayer les miettes, faire
la vaisselle en écoutant la radio. J’ai pris mon petit
comprimé nocturne et je me suis souvenue du toit
de Madame Bouboulina. Dans un avion d’Athènes à
Rhodes, les deux messieurs à côté de moi devisaient. Il
y avait je ne sais plus quel problème technique (vents
contraires, atterrissage différé ?), certains passagers
se signaient éperdument et l’humour discret de mes
voisins était agréable. Je ne savais pas un mot de grec
à l’époque, mais tout de même je percevais que le
dialogue contigu était, pour du grec, exceptionnel-
lement calme et perlé. J’avais saisi deux expressions
françaises, l’une connue, l’autre n’existant peut-être

116
qu’en grec, peut-être même tout juste inventée ; à
trente ou quarante ans de là je reconstitue ce que j’ai
cru entendre : le savoir-vivre, c’est très bien, certes,
mais mieux encore est le savoir-mourir… J’étais
seule, j’allais à Rhodes y prendre le bateau pour l’île
de ­Karpathos, cette fois-là pas rejointe, parce que ma
valise était partie ailleurs, une jolie vieille petite valise
en cuir brun un peu gaufré. J’avais très peu d’argent
et, le temps de mon escale prolongée à Rhodes, j’avais
campé sur le toit du sosie de l’originale ­Bouboulina,
parmi ses plantes vertes ; une petite femme replète et
pâle à l’air étonné. Je ne dormais pas, le remède ami
était dans la valise égarée. Je ne sais plus quand dans
ma vie s’est installée en moi cette résistance au som-
meil, obtuse, sans angoisse particulière, désertique,
blanche, infatigable. J’allais tous les jours à l’aéroport
de Rhodes m’enquérir de mon bagage, je marchais
des heures, j’essayais des relaxations sur le mince
matelas mousse parmi les plantes vertes, j’aimerais
dire que je comptais les étoiles, que je nommais
deux ou trois constellations, mais l’insomnie chimi-
quement pure, son angoisse auto-distillée, rien ne la
distrait. Avant le lever du soleil, Madame B ­ ouboulina
paraissait en haut d’un petit escalier de métal, tirant
après elle un tuyau d’arrosage ; en peignoir, un fichu
sur ses boucles décolorées, son visage lunaire de plus
en plus étonné de me retrouver encore là, même
vaguement soucieux et ennuyé, croyais-je, par épui-
sement et persécution de l’insomnie. Abandonnant
la recherche de la valise perdue, je m’étais repliée
vers ma maternelle Égine (mol français pour le grec

117
pointu, Aiguina), où je suis allée tout droit dans la
seule pharmacie du village alors, plancher de bois
craquant, remèdes vétérinaires également, où la
pharmacienne avait bien vu à mon œil hagard et à
ma bouche tremblante que je méritais mon petit tube
de benzo. Une grande femme à bandeaux gris, très
sœur tourière. You’re saving my life – avais-je bégayé.
Son mince sourire : not your life, just your holidays…
On peut se sevrer des benzodiazépines, paraît-il ;
le sevrage nécessite un accompagnement, un sou-
tien, une présence humaine jour et nuit en un pre-
mier temps, car l’insomnie, pour avoir été trompée,
revient sous sa forme intolérable de cauchemar
éveillé, hérissé de monstres. Un premier temps
qui dure combien de temps ? Trois semaines, six
mois ? Et puis ? Admettant la guérison, la présence
humaine m’abandonnerait, moi et mon sommeil
du juste retrouvé. Je ne me risquerai pas à endurer
cette souffrance, même pour trois semaines, et pour
le très peu que je voyage encore, je garde sur moi
l’artifice chimique nécessaire.
Plus haut j’ai cité Pascal Quignard (...ils s’ai-
mèrent, ils ne s’aimèrent pas sexuellement, ils s’aimèrent
vraiment…) et je me souviens d’un lit étroit, où deux
innocents dormaient serrés l’un contre l’autre, son
ventre à elle contre son dos à lui, chastement, une
année entière. Mais la fille s’est mise à souffrir d’être
délaissée. Ils s’aimaient pourtant, ils s’aimaient vrai-
ment, mais pas sexuellement, comme des enfants. Et
la fille s’en va, laissant ses désirs intacts dans le lit
étroit ; elle va écrire son premier roman, l’engrenage

118
est enclenché, de l’écriture contre – ou pour – les
amours défaillantes.

Plongée dans Charles Ferdinand Ramuz. Lire


comme une fourmi se promènerait dans les plis
et rainures du cuir d’un grand éléphant mâle très
ancien, très irascible, aux colères rouge sombre bien
enfermées dans son manteau de cuir. Étoile frêle
d’Aline, pour le reste, l’idée maîtresse est la sépara-
tion des races, le formidable barrissement de la sépa-
ration des races. Je ne m’ennuie pas. À vingt ans, à
quarante ans, je n’aurais pas pu, j’aurais trouvé trop
suisse – mais maintenant aussi, je trouve Ramuz suisse
à l’extrême, follement, outrageusement suisse !

Recommencé une autre nouvelle. Vu l’occupant, je


n’ai pu écrire que de nuit, quand les autres dorment ;
mais même quand il n’y a personne dans la maison, je
n’écris vraiment que de nuit. Je suis passée à une sorte
d’inversion qui me fait un peu peur. Une sorte de fuite
dans la nuit. Que le monde appartienne à ceux qui se
lèvent tôt, je n’en doute pas. Folie que de m’être enga-
gée dans cette affaire d’ateliers d’écriture en prison
(pour le moment les transactions piétinent).

Aujourd’hui l’occupant est parti. Ai dormi tard


avec permission de moi-même ; ensuite, quel luxe,

119
plus de bruits, plus d’appels, plus de battements de
portes, bienheureusement siroté une tasse de café
en lisant par pincées Mourir de penser et par larges
prises The Alexandria quartet. Librement ne rien
faire, c’est faire quelque chose. Si quelqu’un me
surveille, mes gestes ne sont plus à moi. Il faudra
que j’ose demander aux prisonniers comment ils
survivent à la surveillance. Puis j’ai fait de l’ordre
dans la maison, allant et venant, cependant qu’une
quantité de pensées allaient et venaient dans ma
tête ; c’était si agréable, après cette quinzaine où
les plus petites choses, je ne les ai faites que selon
l’approbation ou la réprobation d’autrui, que les
gens soient là ou momentanément absents. Même
si les détenus ne comprennent qu’à moitié le
français, il faudra que je leur demande comment
on garde un peu son soi-même, si on y parvient,
quand on n’a pas cinq minutes de solitude (voir le
livre de Peter Handke sur le petit coin comme lieu
tranquille).
Revient la remarque que m’adressait V. : Mais tu
n’écris toujours et encore que sur toi ! J’avais éludé
(mais c’est pour parler des autres), au lieu de rétor-
quer, oui, et en quoi cela te dérange-t-il ? Et V. de
m’assurer que mon écriture à la première personne
ne le dérangeait pas, pas personnellement, mais
que tout de même, à force, mon champ n’était-il
pas un peu limité, un peu étroit, un peu répétitif,
n’avais-je pas envie de m’ouvrir vers le poème, vers
l’imaginaire, bref de m’intéresser à autre chose que
mon nombril. La remarque de V. m’en rappelle

120
une autre, d’un critique littéraire, plus nette : Les
femmes, quand elles écrivent, il faut qu’elles cassent
la baraque, sinon, pas la peine…
Ce monsieur parlait sans doute de déconstruc-
tion. Réponse de Franz Kafka : « Dans ton combat
contre le monde, seconde le monde. » Il est vrai que
Kafka n’était pas une femme, mais je me sens frater-
nellement incluse dans son très difficile conseil.

Bibliothèque de la Jonction, conférence du


­ rofesseur M. sur Ramuz. Me suis trompée d’heure,
P
suis venue trop tôt. À l’entrée de la salle de lecture,
il y a des livres sur un présentoir sous l’affichette
­Nouveautés. Je m’assieds.

« …mais se méfier avec elle, elle flaire tout avec


ses airs de ne pas y toucher. Ses petites remarques
aimables, elle se force, en fait je la gêne et je le sais,
elle aussi le sait, mais jamais elle ne dira rien en face.
Dire les choses en face, non, jamais, elle se retient,
elle se retient tellement que je l’entends penser. Mes
vêtements, mon air quand je rentre tard, les miettes
quand je mange debout, les fenêtres ouvertes, les
portes ouvertes. Je coule un bain, le laisse refroi-
dir, en coule un autre. Elle se douchera froid, ne se
plaindra pas. Je déteste un frigo vide, je le remplis,
elle ne touche à presque rien, je jette la nourriture et
je rachète. Elle pose des billets sur la table. Sa cuisine
n’est pas une cuisine, à tout casser deux casseroles,

121
quatre assiettes, des couverts dépareillés, pas un seul
bon couteau. Un vase ? Un vase à fleurs ? Je brandis
mon bouquet, elle ouvre des yeux ronds, déniche un
vieux bocal. La cuisinière électrique met des heures.
J’achète une bouilloire, un mixer, des couteaux,
une vase, un plat à gratin, une cafetière. Elle boit
du nescafé, utilise l’eau chaude au robinet. Elle me
dit que le four ne fonctionne pas bien. Je veux faire
un gratin de pommes de terre. Elle : mais nous ne
sommes que deux… Moi : j’attends de la visite, de
toute manière c’est bon, réchauffé. Puis je vais dans
ma chambre téléphoner. Quand je redescends le
four fume, le dessus du gratin est noir, le dedans pas
cuit. Elle est sortie faire un tour. Une de ses protesta-
tions, partir sans prévenir. De toute façon, Jean-Marc
n’est pas venu. Dommage, j’aurais voulu voir la tête
qu’elle aurait faite.
Elle remet discrètement de l’argent sur la table.
J’aime lancer des lessives, du fin, du gros, mes strings,
mes balconnets, laine, soie, ou je bourre le tambour
avec quatre draps et des serviettes. Elle est effarée
– mais tu aurais dû me dire, j’aurais fait la lingerie à
la main… Lingerie de mes fesses, je sais que mes des-
sous la choquent. En fait, la machine à laver est bel et
bien tombée en panne. En fait, l’expression la rend
mûre, je n’ai pas cessé de l’employer, au contraire,
mais je souligne : en matière de fait, en réalité, en
vérité, au vrai. Du reste, d’ailleurs, au demeurant,
croit-elle que je ne sais pas m’exprimer ? Sa machine
à laver, une antiquité, elle pourrait largement s’en
payer une neuve. J’ai dit que j’appellerais quelqu’un,

122
que je recevrais l’ouvrier. Les téléphones, les
­interventions, les liens avec l’extérieur, c’est ce qui
la démoralise, la communication, c’est de communi-
cation qu’elle est avare. Je lui explique que consom-
mer, c’est communiquer, je lui explique qu’elle ne
peut pas décider de se mettre hors marché, que le
régime d’une nonne, les horaires du couvent, elle
ne supporterait pas. Penses-tu que c’est de gaîté de
cœur que je me laisse entretenir par toi, lui dis-je,
penses-tu que je ne le sais pas, que ton vœu le plus
cher, c’est de me voir le dos, c’est que je te foute la
paix ? Ce n’est pas vrai, je ne dis pas foutre, ni rien
de si direct, j’adopte ses habitudes détournées, par
nécessité mais pas seulement. Pas seulement parce
que je n’ai ni feu ni lieu. Je veux savoir si elle me
déteste, je veux savoir pourquoi elle m’accepte, je
veux savoir de quoi est faite son indulgence, sa tolé-
rance, si c’est de l’indifférence. Une totale indiffé-
rence de sa part, voilà ce qui m’est intolérable. Je
refuse de la croire à ce point détachée, c’est pour-
quoi je continue de la harceler un peu. Un peu, une
autre expression qui l’embête, surtout quand je la
dis à côté d’un mot excessif. C’est un peu chiant, j’ai
vu Mona, elle est un peu trop cette fille, cet accident,
tous ces morts, c’est un peu trop tu ne trouves pas ?
Elle avale sa salive, me fait son petit regard un peu
froncé. Genre, elle n’aime pas non plus : j’ai failli
acheter un super manteau genre tu vois ? Non, elle
ne voit pas. Hallucinant. Les mots. Je ne parle pas
de conversation, seulement d’un mot après l’autre.
Impression qu’avec elle, c’est ce qui fait problème,

123
les mots. Je pense à mon ex-bande, pas besoin de
finesses avec eux (mais ceci est une autre histoire).
Je parle, bien sûr que je parle, d’autant qu’au début
elle me demandait ce que j’avais fait et je répondais
ceci ou cela, j’ai rencontré un tel ou une telle, qui
m’a dit ceci ou cela. Au début j’avais une profusion
de récits, j’aime raconter, j’aime inventer, et puis ma
provision a baissé, je suis devenue répétitive au fur
et à mesure que ses questions se sont réduites. Elle
oublie de saluer, elle omet les minimales formules
entre humains, comment ça va, au revoir, à bientôt,
bonne journée, merci. Elle n’a pas de poste de télé-
vision, prétend qu’elle n’en aurait pas l’usage, quelle
logique. Un poste dans ma chambre ne m’intéresse
pas, ce que je voudrais, c’est être assise confortable-
ment à côté d’elle et la voir regarder peu importe
quoi, admirer, rejeter, réagir, peut-être discuter. Ou
tout bêtement se pelotonner, s’assoupir. Mais pas
plus de canapé que de télé. Et de nouveau, ce n’est
pas faute d’argent. Elle ne va pas bien, elle ne va pas
bien du tout et j’en arrive à l’idée que ce n’est pas
moi qui dépends d’elle, mais elle de moi, elle qui a
besoin de moi, elle qui manque du plus capital juste
après le gîte et le couvert et que c’est à moi de le
lui donner. La tévé, on oublie, mais je pense sérieu-
sement à un chien. Pas un chat, un chat est beau-
coup trop impersonnel, à plusieurs endroits à la fois
et nulle part, comme elle est elle-même. Un chien,
un chien bien là, dont il faut s’occuper, qu’il faut
sortir, un chien qui sera heureux ou malheureux à
cause d’elle. Un problème de mots, j’ai dit, mais c’est

124
plus profond, c’est un problème de cause et d ­ ’effet.
Alors un chien. Parce que moi, c’est facile, oui j’uti-
lise son argent et je loge chez elle, mais autrement
je me débrouille seule. Un joli gentil chien ni trop
grand ni trop petit, un bâtard à bon caractère, poil
ras brun foncé ou noir. Elle qui aime marcher. Je
me suis renseignée, il y a des obligations pour les
propriétaires de chiens, médailles, vaccins, mais si
je la mets devant un fait accompli, si j’arrive avec la
bête toute frétillante, bon regard brun confiant, elle
n’osera pas refuser. Moi aussi je suis un fait accom-
pli, moi aussi j’ai débarqué à l’improviste, mais deux,
le deux que nous sommes elle et moi est tellement
incomplet, cent mille fois plus incomplet que cha-
cune seule de son côté. Je pense à des noms pour le
futur chien, j’allais dire notre, pas du tout, ce sera le
sien uniquement. Fox, Max, trop courts, pour finir je
retiens Shadow. Elle aime l’anglais, elle lit l’anglais.
Le mot est agréable à prononcer, je me suis exercée.
Reste à trouver l’animal qui corresponde. Je suis sur
une piste. Pas le refuge des chiens trouvés, l’animal
que j’ai repéré est à quelqu’un qui n’en veut plus »…

La salle se remplissait, j’ai reposé le roman, notant


mentalement le titre, Simulations. Je me suis assise à
la deuxième rangée, à cause de ma mauvaise ouïe,
me rappelant soudain une formule de mon père,
avoir les portugaises ensablées. J’étais venue autant,
si ce n’est davantage, pour le plaisir d’entendre et de
voir le conférencier que pour le sujet. Entre autres
choses, le Professeur M. a lu un passage du Journal de

125
Ramuz, un souvenir d’enfance. Une scène concrète
que pourtant je n’ai pas saisie tout de suite, ni entière-
ment ; Ramuz petit garçon dort parfois dans le même
lit que sa bonne ; un jour l’enfant a un ennui intes-
tinal et sa bonne l’aide, j’allais dire à accoucher, à
expulser l’hôte indésirable, sans doute après absorp-
tion d’une potion. Sur le moment, je ne comprends
pas bien de quoi il retourne ; j’ai peine à croire que
le grand auteur peintre des cimes et des abîmes ait
noté cette pauvre petite misère du corps. Et je suis
surprise par le choix de ce passage curieux, choisi
sans doute pour son incongruité, qui va dépoussié-
rer mes préjugés quant aux hauteurs et gouffres de
l’âme chez Ramuz. Le ton uniforme du lecteur sou-
ligne la simplicité de l’anecdote, pourtant je conti-
nue à ne pas comprendre. Si la désignation de ver
solitaire est dans le texte, je ne l’ai pas entendue. Ma
mère, quand elle me racontait ce même accident,
survenu quand elle était jeune femme, semblait peu
dégoûtée ; certes, la médication avait été amère, nau-
séeuse, à vomir, mais le parasite à évacuer, c’était
trivial, banal, comme sa cause, une viande ou un pois-
son pas frais. Petite fille, j’avais été très choquée. Ma
propre mère, le ventre de ma propre mère, infesté
par cette hideuse, affreuse créature ! Je me demande
si je n’étais pas dérangée, enfant, non seulement par
la chose, contenir un ver long comme un serpent,
mais par le naturel de ma mère me la contant. Une
éventuelle interprétation freudienne de mon dégoût
phobique est à radicaliser ; au-delà des pénis péné-
trant les ventres des femmes, ma mère avait, avant

126
de me porter, donné abri à la mort elle-même, celle
qui se montrait en grouillements d’asticots sur le
cadavre d’un chat, d’une souris, d’un oiseau.

(Plus tard, il me reviendrait une ligne lue par le


Professeur M., sur le contact par mégarde avec le
pubis poilu de la jeune bonne, comparé je crois à
une brosse, à une rondeur invisible fourrée et drue.
Matelas de crin bruissant, longue chemise de nuit
de finette bien boutonnée, pas de bougie dans la
chambre. Nuit d’hiver, on se rapproche, nuit d’été,
on remue, se découvre. Un mollet, un genou ou le
dos de la main du petit garçon effleurent dans la nuit
une toison, frôlent un petit buisson. Ramuz accorde
aux femmes passables, presque aimables, des che-
villes, des mains, une nuque droite, une démarche ;
les autres, celles qui couchent, sont flasques comme
des méduses, leur maquillage coule, une lourde
odeur traîne dans la chambre que l’homme quitte
au plus vite ; mais plus jamais le moindre petit buis-
son châtain ou blond, la moindre toison secrète, et
je comprends que le ­Professeur M. ait choisi ce rare
passage.)

Visite annoncée de Rémy et de son père. Comme


il n’a pas été précisé si c’était une visite en passant
ou davantage, j’ai préparé un grand goûter, petites
saucisses chaudes, ramequins, salade, dessert, et
mis une nappe (Rémy remarquerait la formalité

127
e­ xceptionnelle). Ils sont venus tôt, si bien que j’ai
proposé un tour à pied, pour aérer les grandes
déclamations idéologiques de F. Je reçois le père à
cause de l’enfant, qui sait que son père et moi nous
n’avons pas d’affinités particulières. Pas d’antipathie
non plus, mais notre conversation peine. Encore
heureux que nous marchions. De loin en loin, l’un
des deux adultes interpelle l’enfant ; mimique de
familiarité. Il se tait. J’évite de le regarder, trop prise
par l’effort d’échanger des balivernes. Ce petit gar-
çon à qui j’ai essayé d’apprendre à lire et à écrire !
Logique qu’il s’y soit montré rétif, si la langue devait
servir ce bavardage trompeur. Je fais la grand-mère
diplomate, F. joue les beaux-fils convenables, mais
le garçon ne se méprend pas. Déjà du temps des
leçons de français, il refusait le langage, et je com-
prends maintenant que les mots, déjà, lui étaient des
taches opaques, comme m’avaient été au même âge
l’arithmétique. La souffrance d’un enfant devant
un devoir qui lui est totalement impénétrable est
grande. Ce n’est pas idiotie, c’est révolte, et révolte
inexprimable, sauf à se fermer tout entier, à faire le
mort comme un animal agressé. Du moins, enfant,
les mots de la langue étaient ma revanche, ils avaient
une luminosité, séparément et ensemble, une lumi-
nosité secrète et par eux je couvrirais ma tare côté
chiffres. Les mots étaient à jamais inexacts, donc
infinis, comme leur lumière mystérieuse, celle que
le petit garçon refusait de voir – avec raison, car elle
n’y était pas. Ces deux adultes ne s’aimaient pas, leur
conversation était donc inintelligible. C’était elle qui

128
était bête, et non l’enfant muet. Il est resté muet tout
le temps du repas, chipotant un pli de la nappe, tirée
propre de l’armoire mais que je n’avais pas repas-
sée. C’était bientôt fini, nous nous sommes rabattus
sur ce sujet des sujets, la cuisine, la nourriture. C’est
une nappe grège à larges carreaux tissés de fil noir et
jaune, que je garde parce qu’elle est belle et provient
du trousseau de ma mère. La toile a encore l’apprêt
du neuf, autant dire qu’elle a peu servi. Pourtant j’y
ai revu une tarte aux fraises, pour un ancien 16 juin.
À l’époque il n’y avait de fraises qu’en juin. Je revois
sur la nappe grège la plaque à gâteau à rebord den-
telé, les fruits rouges enduits de gelée. Deux ou trois
camarades d’école était venues à mon goûter d’an-
niversaire. J’ai si peu de ces rétrospections. Neuf ou
dix ans ; je revois une fillette paralysée de timidité et
de la crainte que ses petites camarades ne trouvent
laid l’appartement de ses parents. Sans doute était-il
réellement sombre et triste, et aurait pu, sans frais,
être plus gai. Mais en ces années-là les gens modestes
ne se risquaient à aucune fantaisie. Peut-être ai-je
exagéré le malheur du garçon. Il a dévoré ses tarte-
lettes aux framboises. Maintenant il y a des fraises et
des framboises en toute saison.

Le soir, terminé La beauté sur la terre sans sauter


un mot. Puis suis remontée en arrière, me deman-
dant si peut-être ce n’était pas mieux, sur la terre,
avant l’arrivée de la scandaleuse créature. Mieux,

129
peut-être, mais vide. Pourtant, pas d’accord avec
le ­conférencier, l’autre soir, son idée de la femme
chez Ramuz comme figure plus franche et libre que
l’homme. La belle Juliette, par exemple, orpheline,
sauvage, mystérieuse, qui débarque des antipodes
ensachée dans un long imperméable informe. Per-
sonne ne l’aura. Mais elle sait bien qu’elle excite et
affole. Pas de roman, sinon. La course poursuite dans
la forêt, la fille avec aux trousses Ravinet, est abso-
lument fantastique, ou hyperréaliste ; Ravinet sue,
ahane, bête en rut, et elle, elle se moque de lui, elle
rit. Elle fuit et rit, chaussée d’espadrilles, grimpant à
toute allure une pente raide, pleine de broussailles
et d’aiguilles de sapin ! Elles ne sont pas décrites,
mais j’imagine les jambes de danseuse de Juliette.
Elle reste dans la tradition de la femme fatale catas-
trophique, mais au moins elle se sauve. Pas comme
l’autre, la petite de seize ou dix-sept ans, celle à la
nuque mince sous le chignon blond, menottes ger-
cées, yeux myosotis ; celle-ci ne survit pas à la chute.

Puisque je lis Ramuz, pourquoi ne pas essayer


Proust, ressayer encore une fois ? Françoise Sagan
recommande au lecteur réticent ou déçu de se
remettre à Proust en commençant par Albertine dispa-
rue. D’après elle le fil de La Recherche vient aisément
quand on commence par la pelote Albertine.

Décembre enrhumé, grippé ; Proust n’y change


rien. Souvenir d’un dimanche d’été, ma mère
dans le jardin ; je lui avais lu une page de Proust et

130
j’avais été enchantée d’entendre ma mère répliquer
sérieusement, Mais quel mépris pour les domes-
­
tiques, d’ailleurs je n’aime pas les gens qui se font
servir ! L’anecdote des rats en cage piqués d’épingles
à chapeau ne m’amuse pas, mieux cette autre :
Colette et Marcel Proust sont présentés l’un à l’autre
dans le salon d’une dame dont plus tard ils ne diront
pas des gracieusetés ; piano, lys, perles, queues-de-
pie, boas de duvet. C’est après le dîner, avant 1900,
elle a vingt ans, lui vingt-deux. Elle, yeux pers, taille
de guêpe, lui, pâle sur plastron blanc, ronds yeux
noirs cernés de brume. Il la trouve si charmante qu’il
lui tourne un compliment sur le contenu présumé
exquis de son âme, et elle de répondre que pour
l’heure son âme n’est pleine que de lardons et de
haricots rouges ; accent bourguignon de l’insolente,
les oreilles de Marcel rosissent, le laquais qui tient
le plateau de petits-fours va raconter ça dare-dare à
l’office.

Il faut que je file de chez moi à Noël. Aller à l’hô-


tel ou demander les clés de sa maison à Lydia, qui
sera loin. Le premier Noël dont je me souvienne
serait en 1945, j’ai six ans ; il y a ma grand-mère
Marie, mon père et ma mère dans le coin cosy de la
pièce dite « grande chambre », parfois salle à man-
ger, bien que nous n’y mangions pas. Une grande
pièce à trois fenêtres, inchauffable en hiver, où
mon père avait son bureau et son fauteuil Morris,

131
tapissé de faux velours picotant, au dos réglable par
une éclisse amovible, qui se crantait à l’arrière des
accoudoirs dans différentes encoches. Le placard à
vaisselle, plein de vaisselle à petites roses jamais utili-
sée, à l’intérieur peint en bleu pervenche pâle. Une
table ronde, où ma mère faisait de la couture sur
une Elna portative verte, où mon père réparait des
postes de radio qui crachotaient, sifflaient et vrom-
bissaient jusque tard dans la nuit. Je couchais dans la
pièce à côté ; certes les sons affreux m’empêchaient
de dormir, mais plus encore, je crois, que ma mère
se plaigne en passant par moi – la petite ne peut pas
dormir – quand c’était elle, peut-être, la première
ennuyée que son mari s’attarde avec les radios déran-
gées. Mais ceci viendrait plus tard, pour le moment
je n’ai que six ans, c’est mon premier Noël et nous
sommes les trois dans le coin cosy (nom du meuble
tout neuf, une grosse affaire lie-de-vin qui fait aussi
lit d’appoint, bibliothèque et petit buffet bar, que
les déménageurs d’Emmaüs n’ont pas accepté de
débarrasser – mais ceci viendrait beaucoup plus tard.
Choses d’antan, voudriez-vous bien me laisser mon
Noël ? Tout de même il est étrange que mon père qui
refusait le mot salon appelle le gros machin lie-de-vin
cosy. Il aimait l’Amérique, c’est vrai).
Ma mère a allumé le calorifère dès le matin,
maintenant il ronronne. Nous n’avons pas encore
les chats Popov (même nom pour les deux, l’un
plus noir, l’autre plus blanc). Air recueilli, presque
grave des trois adultes, leur recueillement sûrement
à cause de la fin de la guerre. Je ne vois pas de sapin

132
illuminé, même tout petit, posé sur un tabouret ou
une caisse. Mais je pense qu’il y en a un. Je n’ai pas
récité de poème, n’en sachant aucun, ni fait de des-
sin. On ne me demande que d’être là et sage. Pas
de cadeaux entre les grandes personnes (parcimo-
nie des précédentes années, et puis, entre proches
si proches, quel besoin de rien démontrer ?). Mais
comme enfant je reçois un cadeau ; c’est un poupon
de celluloïd rose vêtu de petits habits tricotés par
ma mère ; je me rappelle la laine gris perle et les
festons rouges au bord du bonnet et des chaussons.
J’ai deux autres poupées, héritées de mes cousines,
l’une à tête en porcelaine, bien habillée, bien coif-
fée, que je ne touche pas, l’autre en feutre bourré
de paille nommée Josette, vêtue d’une trop courte
robe en laine rouge et dont j’ai sadiquement gri-
bouillé le visage, signe que je l’aime un peu, que sa
laideur m’apitoie. De l’une et de l’autre j’ai autant
pitié que peur et ces petites mortes restent enfer-
mées au bas d’une armoire. Je ne joue pas à la pou-
pée parce que les poupées sont des enfants morts.
Josette n’a pas crié quand je l’ai défigurée, elle et
l’élégante n’étouffent pas au fond de l’armoire. Ma
mère n’a pas deviné ma répugnance, puisque voici
ce pauvre poupon aux jolis petits habits confection-
nés par elle, tendrement j’en suis sûre. Il s’appelle
François, me dit-elle. Je me dis maintenant que
le poupon rose était le cinquième invité, ce jésus
qui aurait dû naître après moi et se serait appelé
­François, comme moi-même j’ai presque été nom-
mée Françoise, je l’ai su plus tard. Pour l’heure je

133
ne sais rien des bébés désirés ou indésirables, ni que
Noël s’appelle aussi fête de la Nativité. Je ne jouerais
pas avec ce faux petit frère chauve à l’air niais, mais
l’expression de ma mère m’émeut profondément, et
les petits habits tricotés gris perle brodés de rouge,
et la gravité des visages. Je ne sais pas que la guerre
est finie, mais les trois visages disent que l’heure est
bénie. Si peu que nous soyons, nous sommes une
famille ; si discret soit ce Noël, il y a de son esprit,
de son mystère. Ma grand-mère Marie, maigre,
douce, auréolée de son chignon blanc, en ample
robe noire, est assise sans s’appuyer sur le cosy lie-
de-vin à mouchetures de petits trèfles beiges ; mon
père a son visage de fils, un air ouvert et calme que
je ne lui reverrais plus que rarement, quelques fois
en montagne. Ma mère, que Marie aimait, l’expres-
sion de ma mère ce soir de Noël 1945 ? Elle non plus
je ne la reverrai pas souvent, une expression si infi-
niment mêlée, mais, ce soir, d’une sorte de félicité
secrète ; ce soir elle croit encore à quelque bonheur,
elle aime mon père, sa belle-mère, sa petite enfant
à qui elle a fait le plus joli cadeau possible. Je revois
les petits habits gris perle brodés de rouge ; je me
rappelle que ma mère dissimulait son ouvrage, ce
serait une surprise… Le petit cabinet bar sur le côté
du meuble a une porte bombée, le dedans sent le
bois neuf et la forte odeur de l’alcool de fruits. Peut-
être que mon père sert trois petits verres, les fins
petits verres hauts sur tige très évasés. Les volets sont
fermés, contrairement à ma vision de mémoire, qui
montre des vitres transparentes, noires, b ­ rillantes

134
de nuit, par où voir la scène du dehors (c’est au
rez-de-chaussée). Ma mère a les cheveux relevés de
côté par deux peignes, elle porte une jaquette en
grosse laine écrue et peut-être a-t-elle gardé ses pan-
toufles, des pantoufles un peu montantes à talon dit
lifty (vous m’excuserez si je reste en pantoufles, et
vous, avez-vous assez chaud ? Les deux femmes se
vouvoyaient). La petite fille, deux couettes, debout,
bas de laine, est aussi en pantoufles, un classique de
l’époque en veloutine tachetée gris et noir, à bride
avec un bouton rouge. Dans le coin de la pièce,
le haut calorifère pipe ronfle. La manette de l’ou-
verture supérieure était d’une matière comme de
l’ivoire veiné, comme de la corne, une pendeloque
conique chaude qui tournait autour de sa vire, très
agréable à toucher. Mais si, bien sûr qu’il y a un
petit sapin et des bougies ! Je ne le vois toujours pas
mais sans la lueur des bougies, les visages n’auraient
pas cette clarté douce, ma mère n’aurait pas cette
expression ineffable, gracieuse, plus lumineuse de
son ombre de tristesse.

Noël d’origine, modèle unique, insurpassable. Il


n’est pas impossible que mon père ait menuisé un
petit berceau de bois pour le bébé François. Il aimait
bricoler non seulement les radios et les voitures, il
ressemelait les chaussures, collait, soudait, tirait des
lignes électriques. Il aimait se promener dans l’appar-
tement, un pot de peinture à la main, rafraîchissant
par-ci par-là, pas de la même couleur, sans grande
nécessité sauf de ne pas perdre un fond de bon

135
v­ ernis. Chaque printemps, il raclait la coque de son
snipe renversé sur l’herbe et la repeignait au copal.
C’est un petit dériveur, une voile, un foc. Mon père
avait un des derniers snipes à coque en bois. Noël
primitif, inimitable, gisant au fond de la mémoire,
que je ne peux pas avoir totalement inventé : il s’y
trouvait, au point que la vue du bateau me fait assez
croire au berceau.

Les ateliers en prison se précisent, les deux pre-


miers seront en janvier. Ma sourde panique revient.
Pas la moindre idée de ce que je vais faire, ma moti-
vation initiale (N.) ricane au loin. Je me répète des
ouvertures, des scènes, j’imagine des scénarios, des
acteurs. Huit ou dix, des hommes ou des femmes, je
ne sais pas, mais il faudra que je me présente. Eux,
je ne les crains pas plus que n’importe qui (plutôt
moins), mais soudain l’objet de ma présence devant
eux s’évanouit, un mirage, et du même coup mon
éventuel matériel. Un musicien sur scène qui aurait
oublié son violon, l’instrument qui reste n’est plus
que ma personne physique. C’est-à-dire personne.
D’où la nécessité de raconter une histoire. Insister sur
la vie ordinaire, milieu modeste, pas de grandes aven-
tures, pas de grands voyages. État civil, deux enfants,
même deux petits-enfants, pas de formation précise,
les petits boulots. Et s’ils ne voient que la vieille mamy
que je suis ? L’écriture. Bien sûr, l’écriture. Les livres,
bien sûr. Je viens en tant qu’écrivain, comme écrivain.

136
Le comme rempli à ras bord. Je ne me donne jamais ce
titre, dehors. Ces personnes n’auront peut-être pas
tenu un livre en main depuis des mois, depuis des
années, n’auront peut-être jamais lu un livre.
Je marche de long en large dans ma cuisine, j’es-
saie de penser à haute voix. Ateliers d’écriture, j’ai
toujours eu des doutes. Ateliers de menuiserie, de
poterie, de mécanique, de calligraphie, de reliure,
ça tombe sous le sens, mais d’écriture, je ne vois pas.
Surtout quand elle est dite créative (n’ayant jamais eu
pour ma part le sentiment de créer quoi que ce soit).
On m’a dit que j’aurais affaire à des personnes un
minimum alphabétisées.

J’arpente ma cuisine, m’adressant à un public


idéal. Est-ce qu’ils écoutent  ? Qui voient-ils ? Au
temps de ma jeunesse, je ne me demandais pas qui
l’autre voyait ; la jeunesse donne une insouciance,
une autosuffisance. Une vieille femme à la peau fri-
pée, dos bossu, veines saillantes sur le dos des mains.
Mais pas impossible que mon âge et mon sexe, deux
points faibles, soient ici inversés. Ma motivation ini-
tiale, ce qui m’a fait sortir mon oui au téléphone à
l’attachée culturelle, c’était N., c’est toujours lui.
Révéler ma motivation initiale ? Dans le but d’at-
tirer les sympathies, pour soutenir le masque de
l’écrivain, vous voyez, vous comprenez, je suis écri-
vain, c’est aussi vrai que faire des enfants, et je suis
également la compagne, enfin l’ex-compagne d’un
homme qui, comme vous, a fait de la prison (et cet
homme écrivait, il m’a écrit de très belles lettres. En

137
outre il me demandait de l’argent, mais n’a-t-on pas
toujours quelque chose à demander quand on est en
prison ? Dehors aussi d’ailleurs).

Je harangue des inconnus, des absents. Je repense


au cadeau, à la mère de N., de mon livre sur son diable
de fils. Elle m’avait demandé s’il était question de Dieu
dans Au nord du Capitaine. C’était dans sa minuscule
cuisine, nous étions tous encore vivants, elle, le Capi-
taine Rouge, ma croyance en lui. Parfois je me dis que
cet exemplaire est le seul qui soit arrivé à sa meilleure
destination, qu’il existe encore quelque part dans
l’île. Lu par personne, donc au plus juste de son texte,
pas une faribole romanesque, pas une sentimentalité
suisse romande pimentée de pêcheur rouge.

Et plusieurs soirs, sur fond de radio, je me fais


l’avouée de ma vie, me cherchant et me trouvant
une quantité de circonstances atténuantes. J’avance
une certitude : s’il est une chose que l’on possède,
sans doute la seule, c’est une histoire personnelle.
Certains soirs, mes huit ou dix auditeurs ont des
têtes qu’il vaudrait mieux ne pas rencontrer au coin
d’un bois, au fond d’un parking ou d’une impasse
sombre ; je deviens alors très convaincante. Prenez
ma bourse mais pas ma vie. Je m’égare dans les
anciens docks de Londres, dans la zone de Paris au
tournant du siècle, j’en arrive à voir des bagnards en
pyjamas rayés cassant des cailloux. Visages d’anges
ou faciès, je caricature, j’empire. Le réel sera tou-
jours autre.

138
Un jour Z. me dirait : la plupart d’entre nous,
par exemple vous et moi, nous avons peur de la pri-
son, normalement peur ; mais certaines personnes
sont indifférentes à cette peine. Cela m’est apparu
comme une évidence aussi flagrante que ma sou-
mission à la loi pour éviter le supérieur châtiment
de l’emprisonnement. Mais et les hôpitaux et autres
hospices ? Quelle irrégularité est imputable au
malade, à l’orphelin, au très âgé, au fou ? (Et de quoi
d’autre se préoccupe la littérature que de maladie,
de sépa­ration, de mort, de folie ?)

Je relis Les grands chemins, Jean Giono. Page 73,


édition de poche :
« Aimer, vivre ou craindre c’est une question de
mémoire. »

(Que Michel de Montaigne me pardonne, mais il me


semble user des dizaines de chapitres pour ne pas en
dire autant. Est magnifique en cela.) Les grands chemins
opposent un bon type et un sale type. Le premier est
une sorte de trimardeur sympathique, qui pense avec
raison grand bien de lui-même (comme Montaigne),
le second, surnommé l’artiste, est une vilaine petite
frappe, joli garçon sauf son regard faux, qui gagne sa
vie en trichant aux cartes. À ce jeu c’est un as, ses mains
font merveille. Il a appris ce qu’il sait en taule :
« Pour apprendre quoi que ce soit, il faut toujours
un endroit où on ait le temps. »

139
Le bon trimardeur tombe en amitié pour le tri-
cheur ; ils font route ensemble. Ça se passe en 46 ou
47, en Haute-Provence. Un soir d’hiver à l’auberge
du bourg, il y a de la « tablature » ; l’artiste en fait
trop, les maffieux du coin lui défoncent le visage, lui
écrabouillent les mains. Son grand frère l’emporte,
le soigne, peines perdues, l’autre n’a pas un merci, il
n’aimait que les cartes et ses mains broyées ne peuvent
plus rien. J’oublie de dire qu’il jouait aussi de la gui-
tare. Puis une quantité de pages de remplissage à la
Giono (tonnerre, éclairs, tempête monstrueuse), puis
on étrangle la vieille Sophie, crime fou sans l’ombre
d’un mobile mais utile à l’action. L’artiste s’enfuit
dans la montagne, battue des gendarmes, alors le bon
samaritain sauve pour de bon son mauvais double en
le tuant de deux coups de fusil :
« Si quelqu’un vous trompe ou vous dupe, il est
de ce fait votre maître pour toujours. Il ne vous reste
plus qu’à l’aimer ou à le tuer. Vous n’avez que ce
choix, mais pas du tout celui de vivre après comme
avant. »
Énormes descriptions naturelles de Giono, à
balayer du regard ; on vole au-dessus des ravins, des
hêtraies, des châtaigneraies, des prés, des clochers,
on plane au-dessus des mûriers, des moutons, des
noisetiers, des blaireaux et des renards, des carrés de
choux, des odeurs de soupe, des fumées bleues. Deux
types de femme : la tenancière d’auberge, ronde et
accorte ou sèche veuve, toujours bonne cuisinière,
et la curieuse baronne ou duchesse fada qui bat la
campagne autour de son château ruiné, à pied, à

140
cheval, même en automobile, toujours armée, grand
sabre ou pistolet dans les fontes, toujours très menue
(deux grains de poivre, pas cinquante kilos mouil-
lés). Et, de loin en loin, un bijou de vocabulaire si
spécialisé et tranchant que soudain on a le nez sur
l’objet et se prend à regretter le temps des objets
manipulables et nommables. Je vois l’auteur grave
et réjoui, les fesses calées dans son fauteuil, un plaid
sur les genoux, près de l’âtre qui grésille ; il disait :
« Je payerais pour pouvoir écrire ! » Sa plume crépite
sur le papier.
L’artiste, découvrant qu’il a perdu la main, se
jette dans le précipice et par malheur se retrouve
vivant. Mais le temps de tomber, imagine son seul
ami, c’était un bon moment : « ...après tout, il a bien
profité de la vie. Il a eu un bon moment de trente
secondes. Qui peut se flatter d’en avoir eu plus, ou
même autant ? Je parle de ce qu’un homme digne de
ce nom appelle un bon moment. »

Michel de Montaigne : je cherchais dans les Essais


un chapitre susceptible d’intéresser des gens en
mauvaise posture. Pascal Quignard relève, à l’inté-
rieur de L’Apologie de Raimond de Sebonde, un passage
où l’auteur recommanderait, une fois totalisée l’ab-
solue vanité qu’il y a à se faire une opinion un peu
sensée et durable de quoi que ce soit au monde, de
laisser tomber. Le bon sens, le sens tout court s’il
en reste, c’est de suspendre tout jugement : aban-
donner le dialogue, abandonner l’argumentation,
renoncer la philosophie, la vérité, tourner en bas le

141
pouce de la raison raisonneuse, décharger le corps
du bât du langage, laisser une place vide, nue, claire,
laisser carte blanche à l’âme. Reste le corps nu, écrit
Quignard, l’âme vide dans le corps nu, et, au cœur
de l’âme, une solitude sans cesse renouvelée comme
une plage sous la mer.
C’est fait, j’ai lu L’Apologie de Raimond Sebond, cha-
pitre XII du livre II. Le passage signalé par Pascal
Quignard n’y est pas. N’est pas dans le gargantuesque
traquenard des deux cent cinquante pages de ce
chapitre XII. Traquenard ou plutôt centrifugeuse
emballée dont je ressors comme un hanneton soûl,
paf sur le dos, battant des pattes, antennes brûlées.
Sous l’empire de quelle drogue était le sire de Mon-
taigne pour écrire si énorme sentencieuse répétitive
masse, quelle sorte de rage immobile l’aura saisi ? Il
dictait, l’écho de sa voix lui martelant le crâne. C’est
à croire que véritablement il est resté onze mois dans
le ventre de sa mère et que les deux derniers, étouf-
fant pratiquement, il s’est mis à cogner comme un
sourd contre la poche matricielle. À l’image de l’ami
lecteur qui après trente pages de L’Apologie peine et
s’essouffle vers la sortie.
L’heureuse ligne sur la carte blanche est peut-
être réellement dans le chapitre. Mais j’aime mieux
croire que Pascal Quignard l’a inventée, afin de
m’avertir. La forteresse Montaigne est solidement
gardée, les ponts-levis dressés, l’auteur barricadé
dedans, assiégé par lui-même et tel il se veut. Pascal
Quignard, choisissant le chapitre le plus dense, le
plus hérissé, fastidieux, assommant, me signale que

142
la forteresse tout entière est la carte blanche ! Je n’ai
rien vu parce que j’ai lu le pied de la lettre, le noir
sur blanc, les barreaux.

J’ai fini de leur raconter ma vie. Maintenant je leur


parle de fatigue, de liberté mais surtout de fatigue,
de la dernière porte à passer. Je déraille. Est-ce qu’ils
aiment encore quelqu’un à l’extérieur ? Est-ce qu’ils
ont droit à du papier et un crayon, est-ce qu’il y a
quelque chose comme un bout de table dans les cel-
lules ? Est-ce qu’ils sont parfois seuls ? Ou y a-t-il tout
le temps quelqu’un, des caméras dans tous les coins ?
Est-ce que la prison empêche vraiment complète-
ment de penser ? Et pensaient-ils, avant ? Je déraille,
pourquoi ne pas leur demander s’ils ont encore le
cœur à se masturber.
S’ils savent signer de leur nom, s’ils ont idée de
qui était leur mère, leur père, s’ils savent combien de
milliards d’êtres humains on va être sur la planète,
si, à propos de surpopulation, et cetera. Et la télé-
vision ? Vous êtes encore plus forcés de la regarder,
j’imagine, encore plus que dehors.

Je leur dis que quand on parle, on ment néces-


sairement, vous le savez bien. On ment pour cent
raisons, par politesse, par peur, pour sortir d’une
embrouille, parce qu’on ne sait pas ce qu’on dit
mais qu’il faut parler quand même. Résultat, au bout
d’une vie de trente ou quarante ans, on se retrouve
dans un énorme trou de mensonges d’ailleurs pas
différents de la vérité, et quelle importance, tout le

143
monde fait la même chose. Ça, c’est par oral, quand
on parle. Eh bien par écrit, quelque chose se passe.
On change d’élément. Mentir par écrit, c’est un peu
comme parler sous l’eau. Ou comme en haute alti-
tude, le souffle manque, il faut économiser sa salive.
Je voulais juste dire que parler et écrire, c’est deux
pays complètement différents. Est-ce que quelqu’un
ici a une fois dans sa vie lu un livre ? Ah, vous trouvez
ça inutile ? Et les casiers, le casier que chacun a ici ?
Il n’est pas plein de mots, votre casier ? Et vous n’y
comprenez rien, ou dites que vous n’y comprenez
rien. Vous me dites (non, personne ne dit rien) que
même si vous y compreniez quoi que ce soit, ça ne
changerait pas grand-chose à la situation. Au fait de
l’accusation, du délit, au fait que vous avez été pris.
Au fait, vous n’avez rien d’autre à dire que ce que
vous ne dites pas sur votre délit.
Vous avez entendu ce que je viens de dire ? Que
vous n’avez rien d’autre à dire que ce que vous ne
dites pas concernant votre accusation. Vous ne le
dites pas parce que vous ne le savez pas. Ou que ça
vous est parfaitement égal. Vous n’avez pas peur. Pas
peur de ce qui va vous arriver.
Non, ils n’ont pas peur. Plus maintenant. Avant,
quelques fois, peur d’y rester au sens absolu. Mainte-
nant, ils ont arrêté de fuir, ils sont arrêtés dans une
maison en dur – et dire que je risque de leur parler
d’évasion, quelle imbécillité, comme un mission-
naire chez les cannibales, et la tête qui dépasse de la
marmite babille sur l’évasion par l’écriture.

144
Z. me dit que les détenus à Champ-Dollon sont
en attente de leur procès et ignorent tout de leur
instruction. Arrêtés, en voie d’être jugés, ils ignorent
quand ils passeront en jugement et quelle en sera
l’issue. L’attente peut être très longue, plusieurs
mois. Dans cette incertitude, quelle idée peuvent-ils
avoir de leur faute ? De leur culpabilité, de leur vie,
d’eux-mêmes. Je n’ai jamais entendu N. se plaindre
de son passé, prisonnier ou libre, ni regretter aucun
de ses actes. Ce n’était pas quelqu’un à enchaîner
nécessairement telles causes à tels effets, en tout cas
pas dans la parole courante. À un moment de sa vie,
tôt dans sa vie, il avait dû cesser d’accomplir quoi
que ce soit en vue de quoi que ce soit. Pourtant il
avait laissé chez moi trois cahiers intitulés I lipotaxia
mou, Ma désertion. En grec le terme dit littérale-
ment manque de règle, manque de loi. C’est un récit
de vie interrompu (N. a quitté cette maison abrup-
tement), que j’ai traduit du mieux que j’ai pu, en
dépit de difficultés graphiques ou graphologiques,
et stylistiques. N. utilise un grec idiomatique fort
éloigné de mes petits manuels. Mais il n’y a pas de
plus infaillible autoportrait que des pages manus-
crites. D’autre part, les cahiers écrits chez moi,
­laissés chez moi, ne pouvaient manquer d’atteindre
leur unique destinataire. Après la mort de N., je me
suis demandé si je ne devais pas faire de ma traduc-
tion des cahiers une sorte de petit livret, de tiré à

145
part. J’ai aussi pensé recopier les lettres de N., pour
garder une trace. Quand je serai morte, qui se sou-
viendra de cet homme ? À qui je dois, parce que
c’était lui et parce que c’était moi, d’avoir vraiment
découvert, vraiment éprouvé cette sorte de lien que
Ramuz appelle séparation des races.
Les cahiers et les lettres, je n’ose plus les toucher
ni les regarder. Et il est un objet qui les surpasse
encore en tabou, c’est une cassette portant la voix
de N. Un téléphone, un long téléphone au cours
duquel, la distance le permettant, il s’était montré
sous un jour si inqualifiable, si outrageusement lui-
même que son appel exprimait toute la haine, toutes
les douleurs, tout le sarcasme, la colère, la misère,
la rancœur, toute la perte, bref tout le malheur pos-
siblement exprimable par quelqu’un. Ce n’était
pas un appel, plutôt une sorte de bouteille à la mer
vocale, de tirade vers un public absent qui tout de
même était moi. Sa voix ? Au naturel, elle m’enchan-
tait. Les sirènes ne sont pas toujours des femmes. Et
la voix de la cassette horrible et stupide est d’autant
plus envoûtante. Il avait bu et l’alcool ne lui était
rien qu’un très sinistre excitant, comparativement à
ce qu’il appelait ses bons parégoriques. Alors, j’étais
loin de penser qu’il mourrait si intempestivement
tôt. J’avais posé un enregistreur à côté du récepteur.
Geste irréfléchi, sans précédent ni récidive, peut-être
une manière de parade contre l’invraisemblable. Ou
avais-je projeté de me souvenir ? Un jour futur, de
me rafraîchir la mémoire ? J’ai réécouté une fois la
cassette, avant la mort de N., seulement quelques

146
minutes. Maintenant cela me ferait trop de peine.
Maintenant que la joie ne reviendra plus après la
peine.
Dans Le pont Mirabeau, Apollinaire écrit Faut-il
qu’il m’en souvienne/La joie venait toujours après la peine.
Fantastique, l’idée qu’il faut se souvenir. Plus préci-
sément qu’il est impossible de ne pas se souvenir.
Mémoire grâce à laquelle je sais ou crois qu’après la
peine toujours venait la joie.

Sortant de la librairie je croise Mme Johnson,


lui dis deux mots du projet écriture en prison, elle
pince les lèvres – quel gaspillage à son avis, quelle
philanthropie à rebours, c’est à l’hôpital aux soins
palliatifs qu’il faudrait proposer de la poésie, pas
à des gens qui surchargent la société et sont bien
contents d’être nourris et logés gratis. Est-ce que
je sais combien coûte par jour l’entretien d’un seul
détenu, vous ne lisez pas les journaux ? Bien sûr,
reconnaît-elle, j’aime mieux les savoir enfermés qu’à
traîner dans les rues à faire leurs saletés et entraî-
ner nos jeunes. De toute manière, à peine sortis ils
recommencent, c’est que les peines ne sont pas assez
dures, dedans ou dehors, c’est du pareil au même
pour eux, ces gens sont des… Elle pince de nouveau
la bouche, secoue la tête.
Des brutes, des bêtes, des monstres ? Des êtres
qui n’auraient pas dû naître, des inutiles au monde ?
Mme Johnson a seulement dit : des gens qui n’ont

147
rien à faire chez nous, mais que bon, si ça me ­faisait
plaisir, ce serait une expérience intéressante pour
moi.

Hier, épuisante journée normale à rassembler une


trentaine de factures et de rappels de factures, puis
banque, poste, et envoyé leurs cadeaux aux enfants
Franck, et lettre à Cléa, et rangements de papiers
divers. Perdu une enveloppe contenant mon reste
pour le mois, heureusement après les payements ;
quelqu’un l’a remise au guichet. La personne n’a
pas laissé de nom. Je récompense la buraliste et
note ma chance, une fois de plus, en matière d’ob-
jets perdus. C’est à croire que je suis si désordonnée
et inattentive qu’une sorte de petit poisson-pilote
reste vigilant pour moi. Téléphoné plusieurs fois à
la secrétaire de Z. pour demander un rendez-vous
d’urgence. Elle est absente, il est inatteignable. Tant
mieux. Qu’aurais-je dit – dû dire, pas pu dire : je suis
en train de crever, faites quelque chose. Cet appel
dans le vide me fait voir où la vis tourne sans fin
depuis des mois. Je me suis habituée à lui, habituée
aux longs intervalles ; je ne réagis plus à sa présence
que par courtoisie, par reconnaissance pour lui et
son travail. Je me pointe là-bas tous les vingt jours
en moyenne et ça doit suffire, se pointer à l’heure
doit suffire, la séance n’a plus besoin de contenu.
Oui ça va merci j’écris. Je ne peux plus le dire, ce n’est
plus vrai. J’avale mes comprimés de codéine et de

148
caféine, je mets du linge dans le lave-linge que j’ou-
blie d’enclencher, j’écris des lettres que je déchire, je
passe une heure à écrire et récrire un mot au facteur,
qu’il veuille bien, si c’est en son pouvoir, arrêter de
fourrer tous ces magazines dans la boîte – surtout,
surtout je sens, physiquement je sens les images fuir
ma tête, je sens comme une main qui les déterre, les
extirpe, comme aux mois de mai et juin quand j’ar-
rache les pissenlits à l’aide de ce long tranchoir (le
mot exact m’échappe). Il reste toujours un bout de
racine et la fleur jaune revient, je demeure mais mais
mes idées une à une s’en vont.
Hiver

Z. m’a reçue plus tôt que prévu. D’habitude je


reste au bord du fauteuil, aujourd’hui je me tasse
tout au fond et je ne sais plus parler. Z. me dit que
c’est un effet de tout état d’urgence, une fois rescapé,
épuisé, on ne dit rien. La prouesse, c’est d’appeler
et de se déplacer. A suivi une conversation à petit
bruit. Il me semble avoir dit que je n’avais pas, en
somme, de sérieuse prédisposition pour le malheur.
Que j’avais toujours aimé les petits bonheurs, qu’il y
en avait encore, mais que certains jours c’était triste
de sentir mes forces m’abandonner. Elles m’aban-
donnent, et au lieu d’écrire de l’avant, sur les tout
petits riens heureux, je m’obstine à racler le fond de
vieilles casseroles brûlées.
Fin. Il cherche dans son ordinateur. Je me lève, il
me tend mon petit carton, et j’ai ce cri du cœur : « Je
suis tellement contente quand je vous vois ! » En me
serrant la main, il me dit curieusement merci.

151
Invitation de décembre à la maison d’édition. Je
me réjouis d’y aller, pour voir des visages amis et dans
l’intention d’aborder la nouvelle éditrice. Je n’ai
cessé d’écrire depuis trois ans, mais n’ai pas noué de
liens avec elle et cela me pèse. Le problème est que
ma requête ne repose sur aucun texte achevé. Cela
ne m’est jamais arrivé, 1. d’essayer de placer un texte,
2. un texte fantôme. Pour l’heure je souris à droite
et à gauche parmi la petite foule et mon intention
faiblit. Je me sens diminuée, comme une prostituée
âgée qui racole encore. (Ma comparaison voudrait
seulement marquer combien l’identification est élé-
mentaire entre ce que j’écris et moi-même, combien,
avec l’âge, l’enveloppe de chair devient vulnérable).
Je dérive d’une personne à l’autre, de plus en plus
hésitante. L’éditrice est très entourée, moi gauche
et raide dans mon amour-propre et mes devoirs non-
faits. Merci à H., un jeune auteur de la maison, qui
me dit en passant qu’un éditeur, un bon éditeur,
c’est un dépanneur.
La cigarette, fumée dehors sur le trottoir devant
la maison d’édition : je ne le sais pas encore, mais
elle aura la même valeur symbolique que dans
quelques semaines en prison. L’interdiction de
fumer redouble le besoin, on pratique à la sauvette.
On sort dans le froid, on ne met pas son manteau.
Nous sommes d’abord quatre ou cinq à nous geler
devant la porte, puis l’éditrice s’écarte du groupe

152
avec moi. J’ignorais que C. fume parfois. Elle est en
robe, sans manteau. Passage du briquet, la si com-
mune petite flamme. Mon futur éventuel livre n’a
soudain plus qu’une importance très relative, tout
est dans l’échange à cet instant-là, dans l’instant phy-
sique, dans l’occasion saisie aux cheveux. Un seul
long cheveu qui ne casse pas malgré mon bredouillis
confus. Et toujours pas de châle ni de veste. Ni l’une
ni l’autre n’a interrompu l’aparté pour se couvrir.
C. n’a pas remis à plus tard un rendez-vous officiel.
Les quelques pas à l’écart du groupe, les cigarettes
dans le froid, c’était inespéré, aussi je lâche les mots
en vrac comme une poignée de billes, je cafouille,
m’entortille, m’éparpille, fuis dans plusieurs sens à
la fois sauf un, le regard en face de moi, qui ne juge
pas, plutôt soutient, encourage. Après cela, il fallait
rentrer chez moi tout de suite.

Je tarde, partout je tarde, m’attarde, depuis si


longtemps outrepasse mon temps. C’est comme si
d’un très ancien primitif effort je ne parvenais pas
à me remettre et devais sans cesse reprendre mon
souffle. Je suis rentrée dans les locaux des Éditions,
pour les visages, les sourires, la chaleur, pour une
petite récompense. Le perdeur de temps ne cesse
d’accroître sa perte. Tel le joueur, il rejoue, pour
oublier qu’il perd sans arrêt. Quoique de manière
très biaisée, je venais de promettre l’objet même de
la perte de mon temps. Sous le choc de ma prouesse,
je me suis offert le confort de la chaleur et des voix.

153
La soirée se termine, je sors en même temps que
J. Elle vient de me parler de l’élément polar dans
Ramuz, ainsi que de pages dans Proust qui traitent
de noms propres, lieux ou personnes. J’ai fait mine
de suivre, en réalité j’étais si bouleversée par mon
échange avec l’éditrice que j’étais ailleurs. Raccom-
pagnant J., je suis encore ailleurs. Les grands retarda-
taires n’en finissent pas de rattraper leur retard. C’est
malcommode de marcher aux côtés de quelqu’un
en poussant sa propre bicyclette. À peine tourné le
coin de la rue des Moraines que je me rends compte
que cet épisode a ses précédents presque identiques :
sur le même parcours, je marche avec J. et tente de
lui expliquer des choses que j’ignore. Je récidive.
Quelque chose en elle me pousse à m’expliquer,
à me justifier, c’est comme si mes paroles, admises
par elle, pouvaient gagner en crédibilité. Je connais
peu J., mais elle a sur moi en dépit de notre diffé-
rence d’âge un curieux ascendant. Elle doit l’avoir
sur d’autres d’ailleurs. Cette sagesse, cette droiture
qui émanent d’elle, son savoir, ses connaissances,
moi devenant par contraste une personne floue, ver-
satile, bécasse. C’est tard, il fait extrêmement froid.
À chaque pas je suis pour dire, Excuse-moi, j’ai trop
froid, et enfourcher ma bicyclette, au lieu de quoi je
m’entends confier mille choses à J. d’un ton drama-
tique, plaintif, malheureux, détestable.
C’est beaucoup plus tard que j’ai vu la ressem-
blance. Quand elle a passé son manteau et levé son
visage vers la lumière, la forme du visage, l’incroyable
noir de ses yeux : c’était le regard de ma mère. Je

154
parle des yeux noirs de ma mère bien avant ma nais-
sance, bien avant mon père, je parle d’une petite
photographie noir blanc où ma mère est mince
comme une chèvre sauvage et tout entière dans ses
yeux dont je n’ai malheureusement pas hérité, ses
yeux vietnamiens, si noirs, si graves et mélancoliques.
Faut-il qu’il m’en souvienne. L’asphalte luisait d’humi-
dité, et les rails du tram et les reflets glacés dans les
eaux noires de l’Arve. Maintenant nous avions passé
le pont, J. s’en allait de son côté, enfin je filais sur
mon vélo.

Le lendemain, mal de gorge et aux oreilles ;


surlendemain, fièvre ; quand même réussi à ranger
la maison pour l’arrivée de Cléa, le 21. Elle m’a parlé
de l’Hôtel du Rayon Vert, à la frontière espagnole,
où elle restaure une fresque. Belvédère étrange, un
paquebot échoué entre route, voie ferrée et mer.
Malade pendant la période des fêtes, mais c’était
presque agréable, avec Cléa comme ange gardien.
Je lui ai raconté ma récente sortie, disant que j’avais
fait le bouffon. Elle a refusé que je m’applique ce
terme. Je lui ai parlé des cours médiévales, des sei-
gneurs, des longs ennuis entre chasses et batailles,
des troubadours, des oubliettes, des dames, des
chansons de toile ; il fallait le bouffon ou fou, diseur
de vérités à ses risques et périls. Cléa : Toi qui es ton
propre seigneur et maître, pourquoi devrais-tu faire
le ­bouffon  ?

155
Biographie de Proust par George D. Painter
(première édition en 1959). Pavé de poche aux
minuscules caractères, truffé de citations 
­ ; c’est
anglais, pragmatique, véridique, profus, exact,
psychologique, innocent, rafraîchissant, immensé-
ment admiratif et démystificateur. Bonne lecture
pour une grippée qui ne trouve pas ses marques
dans Proust.
Cléa est repartie le 28 décembre. Les personnes
les plus aimées, on ne s’effondre pas quand elles
partent. Elle ne part pas pour me quitter, elle va
vers sa vie, son travail, son compagnon. Je pensais
aux huit heures de route, je pensais qu’aucun mal
ne pouvait lui arriver. Je ne le pensais même pas, je
n’étais pas dans la frénétique attente d’un téléphone
de bonne arrivée. Les quatre malheurs absolus qui
pourraient m’arriver sont inimaginables.

Fait le ménage. Fière de moi et de la maison.


Graines aux oiseaux. Ils se méfient de la mangeoire
neuve en bois verni, mais vident la vieille mangeoire
couverte de lichen. Vu un merle boire dans une
fente de glace au fond d’un pot.

Message sur le répondeur, que je rappelle la


secrétaire de Z. Il ne peut me recevoir, il est absent ;

156
elle précise : grippé. L’invulnérable que j’imaginais
dévalant les pistes noires !

Au téléphone : habileté de T. à questionner sans


poser de questions. Je ne donne pas les informations
voulues, je brode, je contourne, je noie le poisson
(au sens propre, le pêcheur promène sa truite hame-
çonnée tête hors de l’eau jusqu’à ce que le poisson
épuisé soit facile à lever). Au sens figuré, c’est noyer
le propos, comme font les langages mondains et
politiciens. L’interrogatoire de T. est long. Je n’ai
pas mouchardé, mais j’ai dû parler. Le bloc de temps
que l’autre m’a volé reste ce bloc de temps volé, plus
de deux heures jetées dans le trou du téléphone.
Avec Giorgia, pas de ces fourberies. Elle n’appelle
plus et je me demande si elle n’est pas morte. Ses
coups de téléphone étaient presque de vrais coups.
Elle-même me disait qu’elle me harcelait, que si
j’étais assez cloche pour me faire harceler par une
folle au téléphone, je ne devais m’en prendre qu’à
moi. Elle m’écrivait aussi, à l’encre bleue, une gra-
phie agitée qui cisaillait la page en obliques mon-
tantes, avec deux ou trois P.-S. dans les marges. Elle
croyait, elle singulièrement, à mon histoire d’amour
avec la Grèce et certain Grec. Cela me touchait,
comme aussi qu’elle me trouve un côté slave. Ce
piège à con, disait-elle du téléphone, cette combine
sado maso. Elle appelait et du même coup cassait le
lien, détestant que je me fasse bienveillante, com-
préhensive, sa voix alors virant, aigre, railleuse. Elle
me disait que mes livres auraient pu être ­intéressants

157
s’ils n’avaient pas été tellement bourrés de cachotte-
ries. Elle expliquait mon hypocrisie par la duplicité
de mon signe zodiacal, sa franchise par le sien ; au
moment où je la croyais presque amicale, presque
d’accord d’avoir une conversation banale, elle rac-
crochait abruptement sur un sarcasme, une i­ nvective
générale, ­parfois un dicton. Je me souviens de La
roche Tarpéienne est près du Capitole, que l’autre soir j’ai
fini par resservir à T. qui m’a répondu par un bâille-
ment appuyé, puis dit qu’il était tard et temps d’aller
se coucher, bonne nuit.

Prise de sang à jeun ce matin. Je me recouche.


L’énergie qu’il faut pour aller chez un médecin ne
vous est pas toujours rendue. Demain, rendez-vous
officiel à Curabilis.

Curabilis est le nom de la nouvelle annexe de la


prison cantonale. Haut béton gris pâle, rouleaux de
grillages barbelés, tout autour campagne plate ; la vue
porte loin, l’évadé ne courrait pas longtemps. Nous
sommes une délégation de trois, le professeur X.,
directeur de Fondation, Mme Y., attachée culturelle
de la Fondation, et moi (seule hélas, les trois autres
engagés sont excusés). À l’entrée nous revêtons des
gilets bleu clair numérotés. Des gardes nous accom-
pagnent au bureau du directeur, ­Monsieur W.,

158
entouré de ses adjoints. L’entrevue sera détermi-
nante, Mme Y. travaille depuis des mois à l’obtenir.
Elle me dit que ce matin elle a fait des longueurs en
piscine afin de poser son stress. J’ai envié son dyna-
misme. Menue, tailleur noir, attaché-case noir, che-
veux blonds relevés en chignon, elle est venue me
chercher en voiture et, croyant détecter de sa part un
coup d’œil légèrement critique, j’ai un peu regretté
mon pantalon de velours coquille d’œuf, mon pull
bicolore, ma doudoune tirant sur l’orange. C’est sur
ce coup d’œil qu’elle m’a demandé mon dernier
livre, comme « au cas où », et l’a mis dans sa sacoche.

Curabilis veut dire susceptible d’être soigné.


C’est-à-dire que le prisonnier admis ici est sous
contrôle psychiatrique et médicamenteux ; d’où son
nom de mesure ; le détenu mesure a été jugé ; son cas
s’oppose au détenu peine, qui attend son instruction.
Les peines forment le gros de la population carcérale
et logent dans le grand vieux bâtiment brun. Mais
je mettrai des semaines à saisir un tant soit peu les
nuances de ces catégories et les variations de leurs
diverses applications. Une chose à la fois. J’en suis
pour l’instant aux mots en able. Admirable, accep-
table, mémorable, malléable, pensable, explicable,
potable, portable, pendable, etc. – on comprend
cette forme sans savoir le latin. Malheureusement,
tout à l’heure en traversant la cour, j’ai fait tout haut
une bourde, reliant curabilis à courage. Le profes-
seur X. a rectifié aimablement, mais j’étais morti-
fiée. Lapsus éloquent : moi aussi je stressais, stressais

159
depuis des mois et donc avais besoin de courage. De
loin ma mère a tiqué, tss, tss, dans le doute, on s’abs-
tient. Mes habits moches, maintenant cette faute de
langue – ­honteux.
L’attachée culturelle ne fait certainement aucune
faute de langue. Son titre exact est coordinatrice des
événements culturels proposés par la Fondation.
Elle parle d’une voix fine et rapide sans consulter ses
notes ; sous-main de cuir noir, stylo d’argent ; elle a ce
timbre féminin que j’entends mal. Cela s’avère vite
pénible. Je sens confusément que ce type de discours
est requis par les circonstances, je sens qu’il leur est
parfaitement conforme, mais comment apprécier
cette qualité formelle si le contenu me fuit ? J’attrape
ici et là un bout de phrase, mais développement et
progression de l’exposé m’échappent ; je ne perçois
qu’une impalpable pluie lisse, grise, monotone. Ma
tension auditive me crispe douloureusement, inu-
tilement ; ce matin Mme Y. traçait ses sillons dans
le bassin, elle est maintenant dans cet état sportif
au-delà de l’effort qu’on appelle flow.
Les deux adjoints en face de moi semblent sortis
des dessins de Tardi d’après Le Voyage au bout de la
nuit, elle une longue mince ondine aux yeux cou-
leur d’étang, lui également grand et maigre, au teint
vineux étrange chez un maigre. Visages impassibles
l’un et l’autre. On dirait qu’ils dorment les yeux
ouverts ; ce doit être professionnel, invariable, pas
nécessairement l’effet d’une substance soporifique.
À ma gauche, une dame en bleu marine, très pâle, à
l’air extrêmement las, à vrai dire exténué. Sa fatigue

160
lui donne une présence qui me rassure. Je glisse vers
elle des regards, j’espère qu’elle parlera plus tard.
Intervention du Professeur X., par contraste laco-
nique et que, lui, j’entends. Il s’est assis en retrait
et parle avec une sorte de détachement, comme s’il
trouvait assez vain de rapprocher sa prestigieuse
bibliothèque d’un établissement pénitentiaire. Il
mentionne les manuscrits originaux exposés à la
Fondation. Objets exceptionnels, extrêmement pré-
cieux ; je ne saurai que plus tard leur valeur sur le
marché, virtuelle, gigantesque ; pour l’heure il n’y
est fait qu’allusion, tout de même je trouve curieux
le tour « trading » que prend l’opération ; je croyais
qu’on discuterait idées, culture, sinon acculturation.
Quelle naïveté. Il est bien entendu que le seul pou-
voir qui parlera ici est dans le coffre-fort. La coor-
dinatrice de la Fondation sait très bien quelle sorte
d’arme lourde a maintenant, grâce à sa persévé-
rance, un pied dans la porte. Pas d’effets de manche,
toujours la fine petite pluie imperturbable.
Allocution du directeur W., élégance robuste, dic-
tion sonore, syntaxe, courtoisie. Doit pratiquer un
art martial ou la boxe. Mme Y. est au-dessus des cour-
toisies, elle ne joue absolument pas de son charme.
Monsieur W. irait peut-être volontiers plus droit au
fait, celui des véritables intérêts de l’ambassade ver-
sus les profits de l’institution carcérale ; ceux-ci ne
seraient pas d’une évidence renversante, aussi, quand
elle poursuit, Mme Y. veille à garder l’argumenta-
tion fluide, presque insensible, appuyer serait trivial
quand il s’agit de la part de la Fondation d’une offre

161
quasi gracieuse, d’un beau geste ; sa nuque est droite
sous le chignon mi-Hitchcock mi-Lautrec, pas une
fois elle n’y touche, ses mains sans bagues reposent
calmes sur son bloc. Seule une petite veine pulse fort
sur le côté de son cou. Les deux adjoints à la Tardi
bâillent en contractant la mâchoire ; le P ­ rofesseur,
veston mi-saison ouvert, long S en biais sur sa chaise ;
le directeur W., cravaté, carré, cérémonieux  ; la
dame exténuée en bleu marine continue à se taire et
la malentendante à la fin s’exaspère. Ça va faire deux
tours d’horloge de palabres. Qu’est-ce qu’elle fait là,
et tant qu’à venir, pourquoi le pantalon mastic, le tri-
cot bariolé ? Pourquoi l’a-t-on recrutée ? C’était donc
faute de mieux, comme bouche-trou, pour jouer les
pannes, même pas, puisque la coordinatrice se garde
de lui passer la parole.
Je n’ai pas été longue, pas quatre minutes. Que
depuis des semaines je me faisais de plus en plus peur
dans mon coin avec cette affaire d’ateliers d’écriture
en prison, je ne l’ai pas dit. Ni que j’en avais marre
des fleurets mouchetés, des feintes dilatoires, des
tournures byzantines, encore moins que j’entendais
mal. J’ai dit que je venais pour le travail. On m’avait
parlé d’un travail, je m’étais portée volontaire, je
l’étais toujours. J’avais bien réfléchi, je me pensais
apte, j’en avais l’intime conviction. J’ai remercié la
Fondation, j’ai remercié d’avance la Prison. Que, si
je n’en plaçais pas une maintenant, alors pas la peine
de me présenter devant aucun détenu ou détenue,
jugé ou non, mesure ou peine, je ne l’ai pas dit non
plus.

162
Quelques minutes plus tard, on levait la séance,
c’était le brouhaha toujours bienvenu après le confi-
nement assis. La femme en bleu marine s’est tournée
vers moi, sa fatigue s’éclairant d’un sourire ; elle s’est
présentée, responsable du bloc M2, unité femmes.
Nous avons échangé quelques mots, elle m’a passé
un numéro de téléphone. Les officiels se sont salués,
les deux Tardi avaient filé, des gardiens nous ont
raccompagnés à la grande porte. Grosse artillerie, le
double portail en fer à jours armé d’alarmes et de
caméras ; dans un bref tunnel en béton, il y a la place
pour deux camions routiers de front.
De là, une petite route va jusqu’au parking. Je
me rappelle nos trois démarches, staccato rapide
de Mme Y., longues enjambées du Professeur X.,
moi réglant mon pas entre eux. Pâle, livide même,
ses yeux verts soudain très verts, Mme Y. m’a fixée :
« Mais qu’est-ce qui vous a pris ? Vous avez failli tout
saboter ! »
Le Professeur m’a jeté un regard plus intrigué
que désapprobateur. Je le reconnais, mes quatre
minutes avaient comporté un couac, un mot exces-
sif, idiot, que toutefois on ne pouvait pas suppri-
mer : il était aussi le fleuron de mes quatre minutes.
Tant pis. J’ai vu le Professeur dans un autre siècle,
en robe noire à grand col plat, blanc, debout devant
un lutrin ou déambulant dans une allée bordée de
buis, sophistiquant avec un confrère ou en solitaire.
Quant à l’accusation de Mme Y., elle était si étran-
gère à mes intentions qu’elle ne m’a pas atteinte.
Pas sur le moment. Sur le moment, à vrai dire, elle

163
m’a presque plu et je ne me suis défendue que très
modérément – et ce contact que la responsable de
M2 m’avait passé, c’était du flan ?

On se prend un camouflet et de deux choses


l’une : on le rend dans la demi-seconde (puis la fête
continue, œil pour œil, dent pour dent etc., pas vrai-
ment une fête), ou bien on manque de repartie et
dans l’après-coup on réfléchit, on se calme – bof,
much ado about nothing. Restent les mots tout seuls.
Saboter, à l’origine, c’est bloquer le travail en y four-
rant son sabot ; coincer son sabot dans la voie ferrée,
faire dérailler le chariot, voire le train, rater exprès
la pièce sur la chaîne de montage, bref, détériorer
volontairement la machine. Dans le dessein de nuire
au propriétaire de la machine et de l’usine, dans
l’idée qu’un jour on marchera avec autre chose que
des sabots. Sabotage veut premièrement dire fabrica-
tion des sabots. J’imagine que ceux qui les faisaient
et les portaient, à quelque moment historique, ont
été les premiers saboteurs. Le socque en bois a été
porté dans beaucoup de contrées, mais au second
sens de sabotage, c’est le mot français qui demeure,
adopté dans plusieurs langues et pays, jusqu’en
Chine, par exemple. Dans les années 70-80 (1900),
c’était une mode hippy, le sabot. J’en ai une paire de
bleus, achetés à Londres au temps où Back street girl
sortait en vinyle. En anglais, clog ; le mot clown vient
de clog. Le verbe to clog veut dire coller, comme la

164
boue aux semelles de bois, comme certains incidents
collent dans la mémoire.
Un pantalon en gros velours, un tricot bariolé,
une veste bibendum orange : le sabotage commence
là, l’éléphant est dans la cristallerie. Mais pourquoi
la coordinatrice avait-elle dit failli ? Vous avez failli tout
saboter ? Je n’avais rien failli faire, je l’avais fait. Il n’y
avait eu ni sabotage ni tentative de sabotage. La dame
s’était trompée d’accusation. Mais il y avait eu cet élé-
phant, c’est vrai. Restons-en à lui. L’expression avoir
une mémoire d’éléphant ne tient pas à l’énormité
de l’animal, mais à sa faculté, quand il est domesti-
qué, de se souvenir de tel ou tel cornac qui, une fois,
une seule fois suffit, l’a piqué au vif du bout de son
bambou taillé en biseau. Le gros mammifère au cuir
épais – pas partout, il a des endroits très tendres – est
capable de se souvenir jusqu’à l’obsession. Et mieux
vaut que l’évite le cornac en question.

Quatre-vingt-neuvième séance. J’arrive dans le


bureau de Z. essoufflée, vide (la montée de Fort-­
Barreau à vélo, la grippe qui perdure). Tout l’exploit
est d’être parvenue à me trouver devant lui. L’exploit
entier, c’est d’être là à l’heure. Me recroqueviller en
chien de fusil sur la banquette rouge, rabattre mon
foulard sur la figure, et ce serait suffisant. Le coup
du comédien qui reste sans bouger ni parler sur
scène. Personnellement, comme public, au bout de
sept minutes, je sors. Ici, pas de cette comédie, je dis

165
bonjour, je raconte quel exploit c’est de m’être pous-
sée jusqu’ici et voilà, le langage l’emporte, le masque
parle à ma place ou moi à la sienne et on est content.
On ne dit pas un très bon texte, mais c’est le seul et
passé quelques minutes, tout ce qui compte, c’est le
visage de l’autre, ses expressions, les mots en retour
et il faut dire que Z. a l’art de me rendre beaucoup
de monnaie pour ma pièce.
Par coïncidence, Léon est venu chez moi pendant
que j’étais chez Z. Il y a quelques jours, j’ai punaisé
un billet sur ma porte, trois lignes pour souhai-
ter bonne année à Léon, lui notifier mon absence
et que tout allait bien pour moi. Le billet n’y était
plus. Cher Léon, je suis loin quelques jours, je vais
bien, bonne année. (Il est absurde de s’adresser à un
proche de cette manière. Mais la traduction exten-
sive du vrai sens du billet a été faite des centaines de
fois, toujours en vain.)

Visite à Iasémi. Bonjour, lutin pétillant, ai-je dit


en entrant, et le prince des elfes lui-même savait que
je l’ai vu, cet aimable lutin frisé, parmi les champi-
gnons, les fougères et trois sémillants petits lapins.
Mais Oh, toujours tes comparaisons, soupire la
concernée. Elle me fait du thé, je lui fais un tortueux
récit de mes tortueux rapports avec la hiérarchie.
Tu n’es pas claire, me dit-elle. On en arrive à cher-
cher sur le téléphone de son fils des précisions sur
la mystérieuse Fondation dont je parle. Ça ne résout

166
rien. Iasémi veut de moi un récit posé, pas de jeux
de mots, pas de pédanteries, pas de mots grossiers,
ou que peu et bien placés. Deux remarques d’elle :
1. je fais des courbettes aux personnes que je n’aime
pas et 2., conséquence de 1., je n’écris ensuite que
des nullités. (Comment sait-elle, pour 2 ?) Il y a là du
vrai, le plus fâcheux dans le lien causal entre servi-
lité d’occasion et écriture bonne à jeter. Au bout de
la table à côté du grille-pain, il y a deux livres l’un
sur l’autre, le supérieur portant, bien centrée dans le
blanc semi-mat, l’empreinte d’un gros pouce, peut-
être du sang, plutôt de la sauce, le filigrane brun me
paraît gras. Je chausse mes lunettes. Iasémi coupe
une échalote en tranches fines et des carottes en
dés. Tout en remuant le contenu d’une casserole,
le dos tourné : Ce n’est pas moi, la marque, dit-elle,
c’est Paul, le livreur de chez Pizzicati. Il est très ama-
teur, il a lu tous les livres de ce (elle tourne la tête
vers moi) – comment tu prononces ? Tu connais ?
Elle couvre la casserole, réduit le gaz, se rince les
mains, les essuie, s’assied sur le rebord de la fenêtre
et allume une cigarette. Elle a bien l’air d’un lutin,
mais plus fatigué que pétillant. Du fond du couloir
parviennent des sons en boucle monotone, crisse-
ments, dérapages, détonations, déflagrations, gla-
pissements, miaulements, feulements, raclements,
rafales, rien une fraction de seconde puis de nou-
veau le staccato des sulfateuses. C’est le garçon de
la maison aux manettes de sa PS4. Je suis allée lui
dire bonjour, il ne m’a pas vue. Casque sur la tête, il
visait, ciblait, tirait dans le tas, guérillero allongé sur

167
le sofa. Ponctuation par onomatopées, ralliement
avec des acolytes dans le quartier, eux aussi gangs-
ters planqués en chambre. Revenant à la cuisine, je
ferme la porte. Iasémi entrouvre la fenêtre, souffle
un plumet de fumée dans la nuit puis murmure, un
souffle aussi : Pas de commentaire s’il te plaît, c’est
tous les soirs ce barouf, il y a des soirs où je pourrais
balancer tout le bazar par-dessus le balcon et avec un
peu de chance…
Quelqu’un passerait sur le trottoir au même ins-
tant ? Pas de commentaire, a-t-elle dit, donc rien sur le
meurtre du père d’ailleurs parti, d’ailleurs, au fond,
que je sache, PS4 à part, ce garçon est sage comme
une image. Je feuillette le roman à empreinte de
pouce, je le reconnais, il me reconnaît, je ne retiens
pas quelques petits gloussements de rire, tant c’est
drôle, grave, tant c’est loin de nos soucis – ou très
près. Le couvercle de la casserole se trémousse en
rythme, Iasémi cale dessous une spatule en bois,
elle ajoute de la ciboulette à sa préparation qui sent
très bon. Qui est-ce, ce Paul, voudrais-je savoir, mais
Iasémi : Lis-moi plutôt un passage à haute voix.

Je m’en vais. C’est tard, j’ai froid, je pédale fort.


Je suis restée trop longtemps. Des courbettes, a dit
Iasémi, des courbettes à ceux que je n’aime pas. Et
quoi faire d’autre si je ne les aime pas ? Non qu’il
y en ait tant, à peine deux ou trois, et pas souvent.
Contrariante, sa déduction que de lécher les bottes
(elle n’a pas dit ça) a pour effet d’écrire des conne-
ries. Elle n’a pas employé ce mot, mais j’habite loin, il

168
fait froid, je suis fatiguée. Il me vient une rage subite
contre ces personnes à courbettes. C’est l’âge, c’est
la rancœur de l’âge. Au temps de ma jeunesse, ces
personnes m’étaient totalement indifférentes, je ne
les voyais même pas. Une rage et même une haine.
Ça ne me ressemble pas, c’est la fatigue, l’âge, les
dernières dures pages. Je pédale, je trace. C’est tout
simplement la faim. Brutale et remédiable. Je pédale
furieusement. Dans mon sac, il y a le tupper­ware
donné par Iasémi, plein de lentilles aux carottes.
Dans quinze minutes, dans dix, dans sept je suis chez
moi au chaud. Haine, j’ai dit haine ? Une pointe de
persécution, l’hypoglycémie, c’est tout, la méchan-
ceté du ventre vide. Je ne dis pas, si je devais tour-
ner dehors toute la nuit par ce froid – affreuse mais
irréelle supposition, je pédale encore un bon coup
et j’arrive, j’arrive, j’arrive. Ranger le vélo, donner
de la lumière, allumer la plaque, la radio, trans­vaser
les lentilles, ajouter un rien de bouillon et des raisins
secs. En une minute, ils gonflent et c’est très bon.
La touche sucrée des raisins secs marie le tout, elle
ravive l’échalote, comme les carottes les lentilles.
Au dernier moment dans l’assiette, saupoudrer de
parmesan râpé.
Le livre ouvert est posé à main gauche sous la
lampe (un objet allongé, un peu pesant, agrafeuse
ou règle en métal, est commode pour maintenir
le livre ouvert). Que n’a-t-on pas dit sur la lecture
nourriture de l’âme : à voir cette personne qui lit en
mangeant, mange en lisant, on se dit que son âme
est très, très matérielle. Elle mange lentement, elle

169
fait durer le plaisir. Tu as les yeux plus gros que le ventre,
on a entendu ça dans l’enfance, avec aussi Qui trop
embrasse mal étreint. Du moins pour le premier dicton,
on s’est assagi, ajusté. Des métamorphoses s’opèrent,
le nez flaire, la langue palpe, la salive humidifie, la
mâchoire mâche, les nerfs bruissent, le sang court,
il galope sur ses petits chevaux rouges et bleus. La
grande poste centrale du cerveau distribue les mes-
sages. Le livre par-dessus le marché ? Le grand luxe,
la lumière, les images, les pénétrantes, innombrables
images qui parachèvent ce banquet. Et que n’a-t-on
pas dit sur la tristesse de manger seul. Essayez le
livre. Mais n’oubliez pas la faim, quitte à poliment
l’appeler appétit. Cette femme, il y a peu un paquet
de nerfs, la voilà maintenant en paix avec elle-même,
comblée. Pas un ennemi à l’horizon. Et, à ces heures,
personne ne va téléphoner ou frapper à la porte.

(Ne plus penser à cette affaire d’ateliers d’écri-


ture en prison.)

Mes récits de vie n’intéressaient pas N., toutefois


il m’a demandé deux ou trois fois si j’avais eu faim. Il
l’avait demandé avec sévérité et une touche de pro-
vocation, que je comprenne de quel bon côté j’étais.
Mes privilèges de bourgeoise, c’était bien simple : je
n’avais jamais souffert de la faim. Lui était né sous

170
une tout autre étoile. Il m’avait donné des exemples,
certaines navigations au long cours, quand il était
jeune marin pêcheur et que les vivres étaient venus
à manquer, et maintes autres aventures. Chasses au
trésor, typhons, tempêtes, naufrages, accostages dan-
gereux, havres douteux, N. était un grand barde de
lui-même, et moi, au début, un public naïf. Ses récits
épiques, j’en voulais bien, je voulais bien croire que
la faim à l’origine avait déterminé pas mal de choses,
le voyage, l’errance, l’usage de produits malsains, les
trafics, enfin la prison, seul lieu, à l’entendre, où il
avait été assuré d’un repas quotidien – mais, et moi
dans cette histoire ? Toi, la faim, impliquait-il, tu ne
connais pas, tu peux tranquillement lire tes livres,
tu ne sais pas ce que c’est de ne pas savoir ce que tu
mangeras ni demain ni aujourd’hui.
Que les privations qu’il avait endurées puissent
expliquer certaine mésentente entre nous, un rai-
sonnement si matérialiste m’offensait. L’amour éga-
lise les différences, voir les contes de bergères et de
princes, de troubadours et de gentilles dames. Je
n’étais pas l’idéale grande blonde néerlandaise dont
il avait pu tâter, mais je lui avais ouvert ma maison,
mon lit, ma bourse, bref donné le meilleur de mon
être comme dit la chanson. J’avoue toutefois qu’un
petit calcul s’était fait en moi, tout subconscient je
veux bien, mais calcul néanmoins : cet homme-là, je
pourrais le garder. Un type sans le sou, sans logis,
sans travail, sans famille, qui plus est ex-taulard, on
devait pouvoir le retenir. La perversité du petit calcul
est que justement il mise sur les différences de castes.

171
Si je n’étais pas, il s’en fallait de beaucoup, la touriste
blonde de ses meilleures années, j’avais de la com-
préhension, de la tolérance, de la ruse et puis enfin
je l’aimais. Mais le garder, le retenir, cela n’a pas été
dans mes moyens.
Souvenir d’un compliment (il en était avare et
tant mieux) ; nous marchons sur le quai d’Égine,
peut-être main dans la main, dans les commence-
ments, et N. remarque d’un ton sérieux, avec consi-
dération, que nous sommes bien assortis par la taille
et la couleur. Cela m’avait fait plaisir ; par delà cette
parité physique, il y aurait des affinités, une intelli-
gence. La mienne de lui n’a pas suffi à l’attacher. Sa
mort en revanche, pas un jour que je ne la déplore
(et qu’aussi je cherche à la fleurir). À propos de gar-
der auprès de soi l’aimé ou l’aimée : N. ne tenait pas
en place. Insaisissable, fuyant, par mer ou sur terre,
un authentique rouleur sous le soleil. Je pense à
toutes les belles qui ont arrêté son héroïque prédé-
cesseur. Qu’est-ce que Margot, dernier havre, der-
nière Calypso avait tellement de plus que moi ? Tout,
tout ce que je n’avais pas. Aussi, pas une seconde ne
l’ai-je jalousée. Elle était dans la ligne, une Doris Day
néerlandaise à l’image de la bergère sur les boîtes
de lait condensé grec, marque Nou-nou. Ce qu’elle a
fait, je n’aurais jamais pu. Et puis, elle a l’aura de la
dernière femme, il n’y en aura pas d’autre après elle,
ni d’autre cavale, N. est à bout de voyage, à bout de
souffle. Le repos du guerrier, les derniers soins, les
dernières veilles, c’est elle qui les prodigue. Le vrai
tombeau, le vrai travail, c’est elle.

172
J’ai vu l’affiche de justesse, le jour même : concert
de rembétiko, théâtre de Saint-Gervais. Salle pleine,
une place au premier rang. Une chanteuse et trois
musiciens, bouzouki, accordéon, guitare. Répertoire
traditionnel, qui bat toujours au fond du cœur. Lena
Kitsopoulou, blonde, robe mi-longue en jersey noir,
expression un peu distante, qui rend sa voix plus sen-
suelle encore. Pourquoi cette langue m’a tant bou-
leversée ? Je reconnais des paroles au passage. Des
complaintes, une liturgie, une liesse dans le pathos,
des complexités orientales dans le tempo. Une
chance d’être si près des musiciens, c’est comme si
je voyais le son. L’accordéoniste, petit, sec, un peu
chauve, au très gros accordéon à touches qui jette
des feux. Brillance de l’instrument, brillance du
jeu, des yeux noirs, des bottines lustrées. Lumière
blonde dans la chevelure de la chanteuse, son cou
et ses joues rosissent quand elle tient la note. Par-
fois, un balancement du buste, parfois, elle lève le
bras et sa main danse. Bientôt je ne regarde plus que
le poudroiement noir au fond de la scène. Où N.
m’apparaît. Phénomène étourdissant, j’ignorais que
la musique déclenche des visions. Ce qui se passe est
invraisemblable, mais l’image est nette, et en mou-
vement : N. soulève sa dalle dans le cimetière de
­Myrtos et y danse le zembékiko en grand style, l’air
aussi heureux que possible. Je suis bien sûr moi aussi
très heureuse de le voir en si grande forme. Autour

173
de lui et en arrière-plan, couleurs fraîches, collines
vertes, dégradés de bleus, la route, au loin le profil
des montagnes crétoises. Lui devant, ferme, précis,
rien de la bizarrerie fumeuse des rêves, c’est comme
si je tenais une caméra, comme si vraiment Nectarios
y arrivait, à repousser de l’épaule la plaque de béton,
à danser dessus, un diable surgi de sa boîte. Un beau
diable, comme deux ou trois fois je l’ai vu. Il sourit,
bronzé, ses cheveux en catogan, vêtu de la chemise
qu’il portait le soir de la fête à Aghia Marina, une
chemise imprimée dans les bleus, un tissu agréable
au toucher, de la viscose peut-être. Toucher pour le
moment comme par hasard, étant assis l’un près de
l’autre sur le mur, puis sur la moto. Moto, un grand
mot, c’est une de ces pétrolettes de location comme
il n’y en a plus, c’est dommage, ça roulait beaucoup
mieux que les scooters de maintenant, trop caré-
nés, aux trop petites roues. Comme c’est moi qui
l’ai louée, j’en prends hardiment la direction, peut-
être trop hardiment, car à peine sortis du village,
N. me souffle dans l’oreille, Hey, lady, be careful… Lui,
inquiet ? Je change volontiers de place.
Les musiciens jouent, la chanteuse chante,
N. danse toujours.
La traversée de l’île, je l’ai déjà écrite. J’ai déjà
écrit tout un livre sur N. de son vivant, pourtant, que
je sache, aucun lecteur n’a tenu compte de la réalité
de ma liaison, de la sincérité de mes attachements. Je
n’aurai pas été convaincante. Le livre sur ma mère a
relativement marché, le livre sur le psychiatre aussi,
je crois. Sujets en or, une mère, un ­psychanalyste,

174
tout le monde connaît. C’est moins universel, le
marin grec. Le lecteur masculin n’a pas envie de
s’identifier à ce petit malfrat minable, ni la lectrice
à l’auteur qui s’exprime à la première personne.
Qu’est-ce qu’elle lui trouve, on ne voit pas ce qu’elle
lui trouve, avait décrété une critique littéraire (elle
aussi décédée. Tout le monde s’en va, il faudrait que
je me dépêche). Le jugement de l’amie grecque avait
été plus carré : Personne n’est sympathique dans ton
livre. Ici comme là, le critère littéraire est curieux :
il faudrait, quand on écrit à la première personne,
que les personnages et soi-même soient sympa-
thiques. C’est-à-dire qu’il faudrait agréer au lecteur
comme Pinocchio repenti au Grillon parlant et à la
Fée bleue. Dès lors, le critère n’est pas littéraire mais
moral. Une personne plutôt rangée et modeste, du
sexe féminin, passe encore qu’elle couche avec un
Grec un peu pêcheur, un peu dealer, en vacances un
écart est permis ; passe même qu’elle écrive ses sou-
venirs intimes, mais les publier, quelle inconscience,
quel mauvais goût.
La traversée de l’île avait été un enchantement.
Les odeurs vertes et marines dans la nuit, le fin collier
de petites lumières tremblant sur les invisibles rivages
du Péloponnèse, la douceur de l’air, sa caresse sur la
peau quand on roule – un pur enchantement. La
route vire fort dans les collines à l’intérieur de l’île,
et pas de réverbères, mais la petite moto suit une
trajectoire fluide, régulière. Le motoriste n’est pas
ivre, du moins rien qui l’empêche de parfaitement
conduire. La passagère se tient d’abord à l’arrière de

175
la selle, puis, pour des raisons de centre de gravité,
au conducteur, pas de manière trop engageante,
pas collée, mettons, les mains sur ses hanches. Les
belles choses, odeurs, douceur, collier de perles
de l’autre côté du golfe, lui, né dans l’île, n’en est
pas ému. Mais il sent leur effet sur l’étrangère, il
sent, surtout, que le ravissement de cette femme ne
tient pas qu’aux beautés de la nature. Il y est pour
quelque chose. Il y a longtemps qu’une femme ne
l’a pas désiré (prison, pas d’argent, mauvaise répu-
tation, etc.) et quant à elle, il y a également long-
temps qu’elle n’a pas désiré un homme. Pour sa part
la femme roulerait bien toute la nuit, mais l’homme
a des intentions plus arrêtées. Il freine, arrête la
moto, on descend jusqu’au rivage. C’est une petite
crique en pente, bosselée de gros cailloux, impropre
à quelques ébats que ce soit. L’endroit malcommode
joue en faveur de la passagère, en faveur de son
enchantement qui voudrait bien durer encore un
peu. Et il ne se passe gracieusement rien sur la petite
plage de cailloux. Sans le vouloir, le type à la che-
mise bleue a bien choisi le coin, c’est comme si toute
l’île, son île native à lui, se mettait de son côté à elle.
(Par parenthèse, la question ne serait pas, pour ces
deux-là, celui du confort ou non du lit. Crique cail-
louteuse, plage de sable ou chambre, le sexe, entre
eux, toujours serait entre eux, aussi brut et intraitable
que par ailleurs ils se voulaient du bien.) La mer
clapote, noire, pas de lune, pas de vent, les petites
lumières tremblotent de l’autre côté du golfe Saro-
nique. On ne s’attarde pas. Même assis, on est trop

176
mal sur cette pente p ­ ierreuse, et on remonte vers la
route. Pas avant – quand même – qu’il ne lui plante
un gros baiser maladroit, comme s’il n’avait jamais
embrassé une femme sur la bouche de sa vie. Il était
bien, ce premier gros baiser volé, donné, affamé,
réciproque. Embrasser sur la bouche, quelle chose
tellement folle, tellement intime et vraie, combien il
faut vraiment aimer pour embrasser sur la bouche.
Le concert n’est pas terminé, N. danse toujours.
Quelques jours plus tard, comme les vacances
se terminent, l’acte différé a lieu. Sans méfiance la
visiteuse en touche un mot à l’amie grecque, son
hôtesse. Gros éclat de rire de K. : Was it at least a good
fuck ? Si au moins c’était un bon coup. In petto on
relève le au moins. Tant qu’à tomber socialement si
bas, au moins s’envoyer en l’air.
La faute n’est pas de faire ceci ou cela, la faute
est de parler. La faute n’est pas de faire ceci ou cela
de telle ou telle manière, la faute est d’en parler à
quelqu’un. Comme si on lui demandait son avis, son
conseil, son approbation ou non, son commentaire,
son intérêt. Et comme ça ne marche pas en parlant,
on écrit. On écrit, pour n’être pas confronté en
direct à cette personne qui n’aime pas ce que vous
dites, n’aime pas ce que vous faites, n’aime pas qui
vous êtes. Et l’écart ira s’accroissant entre le mode
oral et le mode écrit. Puis entre l’écrit et la pensée.
Puis vous consultez quelqu’un qui peut-être vous
entendra penser.
C’est le dernier morceau. Le petit accordéoniste
maigre flamboie. Le public tape des mains. Virevolte

177
et saut de N., il se cambre en arrière, sa chemise
bleue se soulève, une fraction de seconde j’aperçois
les poils de sa poitrine, frisottés, et le début de ceux,
lisses, qui dessinent une arête de dorade du nom-
bril vers le bas. Je ne lui ai jamais revu cette chemise.
Il perdait les objets. Et s’il existait encore quelque
part un lambeau de ce vêtement ? Un chiffon hui-
leux derrière la lampe d’une chapelle, un torchon
maculé sous des outils au fond d’un camion. Il sou-
rit, il me regarde, et maintenant me parle. Je vois le
mouvement de ses lèvres, il s’adresse à moi, aucun
doute, je suis la seule personne qu’il connaît dans
cette salle, et la seule à le voir. Mais je ne l’entends
pas. Non que ses paroles soient couvertes par la
musique, ma non-entente n’est pas d’ordre acous-
tique, c’est que ma vision ne peut pas me parler en
langage courant. Il m’était apparu, c’était déjà beau-
coup, c’était immense, extraordinaire, mais il était
de l’autre côté, il était sur l’autre rive. Je pouvais me
souvenir de lui, mais pas davantage.
J’ai quitté la salle au premier rappel. Pas envie
de rencontrer quelqu’un et de parler. La tombe
de N. est à Myrtos, un village au bord de la mer. À
peut-être deux heures de marche dans les collines,
il y a un village plus petit nommé Mythos. Mythos
est aussi le nom d’une marque de bière. Le sentier
longe d’abord des orangers, puis monte à travers des
oliveraies. Un hameau sans hôtel, quelques fermes
pressoirs pour les olives, un seul café à l’angle du
carrefour sous un très, très grand platane. Iasémi,
nous nous y étions arrêtées, tu avais aimé l’endroit.

178
Dix jours et pas une fausse note entre nous. Une fin
décembre douce, printanière. J’avais besoin d’un
témoin, que le geste devienne cérémonie. Tu te
rappelles le sac de cailloux transportés de la plage
jusque sur la tombe ? Je me demande si Margot les
a fait enlever. Mais nous n’avions pas semé que des
cailloux, des graines aussi, soucis, myosotis, cosmos.
Est-ce qu’elles auront germé ? Nous étions redescen-
dues le long du lit de la rivière. L’été elle est à sec,
mais il avait plu cet automne-là, il avait des gués, des
ajoncs, des zones spongieuses. La terre humide était
couleur brique, les roseaux verdoyants, la mer au
loin bleu pâle.

Anniversaire de Cléa. Elle a reçu mon grigri rouge,


me demande au téléphone de quel côté de minuit
elle est née. Je ne me rappelle plus, une dizaine de
minutes avant ou après, mais c’était un lundi. Donc,
donnés l’année, le mois et le quantième, on doit pou-
voir répondre à sa question. Ça m’ennuie de ne plus
savoir, comme si cette barre de minuit représentait
une haie à sauter – juste devant ou juste franchie ?
Fin de dimanche ou début de semaine ? Mais je me
souviens que la nuit, on sortait les nouveau-nés de
la chambre, pour que leurs pleurs ne dérangent pas
les accouchées. Qu’on emporte ma petite m’empê-
chait de dormir et vers quatre heures du matin j’al-
lais en tapinois au fond du couloir, écouter à la porte
vitrée. De l’autre côté dans la pénombre, il y avait

179
une p­ épinière de tout petits lits. Je n’osais pas entrer,
mais je tendais l’oreille, absolument certaine d’iden-
tifier la minuscule plainte de Cléa, certaine qu’elle
m’appelait. Elle qui connaissait ma voix depuis neuf
mois et qui soudain ne l’entendait plus, bien sûr
qu’elle m’appelait. Elle s’est avérée un nourrisson
des plus tranquilles, donc j’ai peut-être inventé, non
le minuscule appel, mais sa provenance. Comme il
est possible que c’était bien elle. La séparation n’est
pas une invention.

Abandon momentané de Ramuz. Relis Le ­Hussard


sur le toit, puis deux Colette, puis je pars dans
L’Afrique fantôme de Michel Leiris. Lecture crayon en
main. Expédition Dakar-Djibouti, dirigée par l’eth-
nographe Marcel Griaule, de 1931 à 1933. Leiris en
tient un méticuleux carnet de bord, c’est aussi près
des faits vrais que possible. Impression d’une honnê-
teté totale de la part du greffier, dépouillement de la
langue, mais sa richesse. Pas de flou, de l’utile. Et
de l’opinion, politique, morale. Pas de dérision ou
d’autodérision, pas plus que d’héroïsme, il y a trop
à faire, à voir – et relater chaque jour. Pas de style
visible, sinon le plus aigu français, hyper-objectif ou
hyper-subjectif, les deux se rejoignent. Voyage infai-
sable après la guerre et les décolonisations. J’ai pensé
à Henri Michaux, Leiris se tenant de l’autre côté de
la même pièce.

180
L’Afrique et ses fantômes : Michel Leiris est à la
poursuite des zars d’Abyssinie. Le zar est un démon
qui rattache le sujet à ses ancêtres, via des dieux ani-
maux. Il est dangereux mais protecteur, il ne faut pas
l’ignorer. Il faut lui offrir des poulets, des chèvres,
parfois tout un buffle. Et des cérémonies, danses
et transes, orchestrées par le sorcier ou la sorcière,
qui interprète. Le zar n’empêche pas les malheurs
et les maladies, il les surveille. Mieux vaut être pos-
sédé par son zar qu’abandonné par lui. Les malins
anthropologues blancs fourrent leur nez là-dedans,
ils inspectent, espionnent, interrogent les villageois,
ratissent les villages, s’en vont décidant que la magie
noire, c’est de la camelote pour singes – non sans
avoir raflé des wagons de masques et de fétiches. Je
reviens à C. F. Ramuz.
Il y a autant de zars dans Ramuz en Helvétie que
dans l’Abyssinie des années 30 de Leiris. On ne tran-
sige pas avec le zar ramuzien. Sacrifier trois moutons
ne va pas guérir le possédé, c’est-à-dire le dépos-
sédé, c’est-à-dire le séparé de sa race, ou séparé de sa
femme. Si le zar abyssin n’est pas précisément relié
au coït, encore moins à l’amour à l’européenne, le
zar ramuzien tient au sexe et à l’argent (serait-ce la
même chose ?). L’amour ? Il y en aurait, du moins les
femmes séduisent, puis elles séduisent trop. Passion,
possession, dépossession, persécution. Impression
que l’homme et l’écrivain Ramuz est possédé par un
sacré zar. Chaque jour son démon le cloue à table
dans la trésorerie au plafond bas, derrière la fenêtre
à barreaux. Montagnes, ravins, forêts, vignes, lac,

181
fleuve, ciel qui pend, les travaux et les jours – mais à
quoi bon piocher la terre du matin au soir sans une
femme ?

Entre la frêle Aline périe dans sa fleur et l’allu-


meuse de La beauté sur la terre, il y a deux ou trois
femmes pas bêtes, travailleuses et jolies. Christine,
par exemple, épouse de Jean-Luc. Pourquoi trompe-
t-elle son mari – quelle question. Pour le roman.
Parce qu’une femme est une femme, et donc a,
comme le suggère la redondance, au moins la double
nature de mère et de putain. On va me remettre le
prix Charles Ferdinand Ramuz, on ne me demande
pas de notes de lecture. Mais j’aime croire que c’est
lui qui me donne le prix, alors autant me faire une
idée de l’auteur. Ramasser mon enveloppe sans rien
comprendre à l’œuvre, sans aimer du tout, ça me
paraîtrait malhonnête, eu égard à Monsieur R.

Christine et tant d’autres, Jean-Luc et tant d’autres,


je les oublierai. J’aurai lu Ramuz trop vite, trop peu,
je confondrai les histoires, les titres. Jean-Luc persé-
cuté, j’oublierai les détails de l’intrigue, son enchaî-
nement, au mieux il me restera une fresque confuse.
Plus tard deux scènes me reviendront en mémoire,
inexactement, comme je les ai lues, reconnues, et les
reconnais encore. Ces deux, Christine et Jean-Luc, je
les connais, je connais l’histoire de leur couple. (Je
connais un homme qui suivait et surveillait sa femme
sans motif hors sa certitude de cocu. Lui-même la
trompait, la trompait en coulisses, respectablement,

182
surtout en vain, car il ne serait jamais l’amant de sa
femme. En conséquence de quoi l’épouse a fini par
le trouver, ce personnage de l’amant, et la malheu-
reuse s’étant éprise de lui, le vaudeville a basculé
dans la tragédie.)
La première scène contient l’acte, ni vu ni décrit,
qui peut-être vient de se passer dans un grenier à
foin hors du village. Il a neigé, des traces de pas
conduisent au mazot, une double trace, grands pieds
et petits pieds. Le suiveur des traces est le mari, les
petits pieds sont ceux de Christine, le chalet à l’écart
appartient à l’amant présumé, un nommé Augustin.
Ce qui s’est réellement passé cette fois-là ne compte
pas tant que ce qu’imagine le mari soupçonneux,
et qui soupçonne tant et si bien que ce qu’il craint
arrivera. Il n’interroge pas sa femme tout de suite, il
préfère laisser mijoter sa jalousie. Christine n’a rien
d’une cocotte, mais Augustin est revenu au village,
ce fat, ce garçon d’hôtel, pourquoi diable aller avec
lui voir le foin ?
Un moment de cette sorte, ni vu ni décrit mais qui
s’imprime dans la tête autant que les pas dans la neige,
cela s’appelle une scène primitive. Contrairement au
mari, je n’ai pas vu le mal, je n’ai pas déduit le mal
des traces de pas. Est-ce prise de parti pour la prome-
neuse contre le noir soupçonneux ? Possible. J’aime
cette scène. J’aime la première neige, son odeur,
les aiguilles de sapin au fond des marques de pas,
l’échauffement qui vient de la marche sous les habits
du temps, laine et drap un peu lourds, la grosse clé
cachée derrière la planche, la porte basse qui coince,

183
l’odeur à l’intérieur, foin sec, résine, poussière, toiles
d’araignée, la petite souris qui détale sur une poutre.
Toutes choses pas plus décrites que ce qu’ils ont fait.
À mon avis pas grand-chose. D’ailleurs, le pire qu’ils
ont réellement commis, le traqueur l’a déchiffré :
pour les derniers pas, il n’y a plus que les grandes
empreintes, plus profondément marquées. C’est
que la femme a été portée sur quelques mètres. Si
je me mets à la place du mari, c’est ce fait-là, inscrit
dans la neige, qui me tourne les sangs. L’éventuelle
suite dans le foin, Jean-Luc en est capable, il a fait un
enfant à Christine, mais soulever sa femme, hop, et
elle rit, et la porter les derniers mètres, cette joyeuse,
joueuse idée, on doute qu’il l’ait eue. Ramuz, oui.
En tout cas par écrit.

Deuxième scène. Le gros du roman est fait, tout


est allé de mal en pis. Dans le désordre : jambe cassée
en abattant un arbre, tentative de raccommodage,
aveu de trahison, épouse chassée, premier petit gar-
çon noyé, malédiction de l’effroyable mère du per-
sécuté, vente de la vache puis d’un champ, début de
la déréliction ivrogne du héros, deuxième enfant de
la femme adultère, père non spécifié – or, un instant,
la tragédie recule.
Mois de septembre. Une femme râtelle le regain.
Elle a posé son bébé de trois mois sur son foulard
au bord du champ. Pré en pente, soleil de fin d’été.
Le petit pleure, elle pose le grand râteau et allaite
l’enfant. Elle ne sait pas qu’elle est épiée. Chignon
noir, petits peignes de cuivre, nuque dorée au soleil,

184
le haut du caraco défait, le bébé serré contre sa
poitrine. Une autre femme monte le sentier, brève
conversation à propos de foin et de lait, puis la
femme est de nouveau seule. Naïve maternité buco-
lique. Mais le mari embusqué derrière la haie voit
tout autre chose. La scène, vue par lui, dévorée des
yeux par lui, le ravage. Ce n’est qu’une page, peut-
être une et demie, quelques touches, la nuque, les
peignes, le soleil sur les épaules, l’enfant dans les
bras. L’homme ne voit la femme que de dos, pas
de tout près, Ramuz condense la description. Il la
condense si bien que le lecteur en voit trop, autant
que le voyeur. Mais qu’est-ce qui se passe réellement
de si intolérable ? Petits peignes de cuivre, chignon
de cheveux noirs frisottés sur la nuque, petites
oreilles rondes, joues brunes, yeux baissés, un léger
sourire aux lèvres. Assise les genoux de côté sur le
grand mouchoir, large jupe rapiécée vert foncé ou
noir violacé, caraco bleu déteint. Sein rond, plein,
pressé en haut du corsage, pressé dans la bouche
du bébé, un garçon, par importante parenthèse.
Dans certains tableaux, la Vierge Marie tient son
sein entre l’index et le médius afin de diriger son
téton dans la bouche du nourrisson Jésus. Elle a son
sourire infini de Joconde, son geste est innocent,
innocenté par les beaux-arts. C’est comme la grappe
du petit Jésus, parfois très détaillée et accentuée sur
la robe bleue de la sainte mère de Dieu – on n’y
pense même pas, que cette zigoulette ne servira qu’à
faire pipi. Si Christine a ce geste, ce n’est pas pour
les beaux-arts mais par commodité, parce que son

185
sein est aussi rond et plein que l’enfant est joufflu
et goulu. Si son léger sourire rappelle la béatitude
des madones en peinture, c’est aussi bel et bien une
expression de bien-être. L’acte d’allaiter lui procure,
comme à beaucoup de femmes, une sensation pro-
fondément agréable. Le peintre est-il ou n’est-il pas
au fait de cette réalité physiologique – il n’empêche
qu’une lumière particulière imprègne le tableau.
Elle murmure quelques mots au petit, quelque
chose comme Bois, mon petit gros, bois, j’en ai assez
pour toi. Le planqué derrière la haie a saisi le ton
de voix. Puis elle se reboutonne et repart, le grand
râteau sur l’épaule, l’enfant dans l’autre bras. Vingt-
deux ans, bottines ferrées, jupe et tablier de semaine
à mi-mollet, avec râteau et bébé. Elle descend le
champ dans la lumière de septembre. Elle est très
belle. Elle se débrouille sans homme. Le détraqué
voit rouge. Le lendemain, quand elle rentre son foin,
il boute le feu au mazot, femme et enfant bouclés
dedans. Laisse la vie au petit ! elle hurle. Pas ques-
tion. Péché, fruit du péché, femme, c’est tout un, il
faut nettoyer ça, purifier la race, et, dernier acte, se
jeter dans le ravin.

L’autre scène restait à peu près imaginaire. Celle-ci


est concrète, plus cruelle d’être au grand jour. Jamais
le mari, ni tout petit ni devenu grand, n’a été tenu
dans les bras si tendrement, jamais il n’a vu sur un
visage de femme pareil contentement. Jamais il n’a
goûté les seins de sa femme comme maintenant le
fait l’affreuse sangsue humaine pas même sortie de

186
ses bourses ! Il n’a pas tué l’amant, il n’a pas tué la
femme adultère : c’est la présente scène qui l’excite à
mort, le couple mère-enfant, la conjugaison au fémi-
nin maternel comme si le plus haut crime était cet
amour, ce grain de bonheur qu’elle a dans les bras,
dans la peau. Elle est dans son pré, elle a travaillé,
l’herbe deviendra pain comme son lait devient sang
de vie. Cercle vertueux d’où le bûcheron noir est
exclu. Le séparé de sa race.

Il y a bien sûr des manières plus contournées.


Tout jaloux ne va pas jeter au feu femme et enfants
du jour au lendemain. Il y a des façons plus lentes,
plus civilisées d’exercer sa vengeance, sans bûcher,
sans traces de sang. On peut punir la coupable en lui
prenant ses enfants. Elle n’a pas d’argent, pas de mai-
son, pas de famille – on lui enlève ses enfants. Une
fois à la rue, l’hiver venu, on verra la danse qu’elle
dansera. Ce sera sans ses enfants. On verra si son
petit bonheur dans la peau suffit pour la réchauffer.
Les enfants séparés souffrent, tant mieux. Ils ratent à
l’école, ils ratent dans la vie, tant mieux, ça ajoute au
châtiment de la mère indigne.

Commencé Le conte de la reine à la langue coupée.


Le problème avec les contes, c’est qu’ils devraient
bien finir. J’avance allègrement, je ramifie l’action,

187
accroche des ajouts, ça semble tenir, on est assez
content puis s’infiltre un doute, tout ce qu’on fait,
c’est d’ajourner la fin, qui en vérité ne sera pas happy
à moins d’un miracle – mais puisque c’est un conte ?

Et la question du véhicule, qui veut aller loin, etc.


Mon ordinateur chauffant trop, j’ai acheté il y a peut-
être deux ans un petit tapis de ventilation, d’abord
très efficace, mais qui s’est fatigué et s’est mis à vrom-
bir comme un vélo Solex. Comme il se branche sur
le moteur principal, la climatisation ne risquait-elle
pas d’ajouter au chauffage ? Trouvé un autre petit
tapis magique, silencieux, avec deux hélices. Mais
l’ordinateur, quoique mieux refroidi, continue de
chauffer. Je n’ose plus demander de conseils à per-
sonne. D’ailleurs, j’aurais sous les doigts le plus up-to-
date des traitements de texte que j’aurais encore des
questions d’âne. Pas mal de personnes à qui j’ai pu
demander des conseils techniques ont eu l’air sur-
pris (elle écrit mais ne sait pas se servir d’un ordi-
nateur). Ou bien on se moque de mon vieux mac
désuet, ce qui me peine, je m’y suis attachée.
Comme à mon ancienne 2 CV. C’était il y a des
âges, sur une autoroute vers le sud, il me semble à la
hauteur de Valence, quand on passe une frontière
naturelle. Le roulement moyen beaucoup moins
puissant à l’époque, on voyait encore des 2 CV sur
une autoroute. Deux poids lourds se suivent. Je
suis en troisième position, sagement, pendant une
bonne cinquantaine de bornes. Puis, comme mon

188
devancier fend l’air pour moi, je profite d’un peu de
pente, je le dépasse et me rabats entre les deux. C’est
en dépassant que j’ai connu ma faute : si une 2 CV
4 suit aisément un poids lourd à 80 km/h., elle n’a
pas assez d’accélération pour doubler et semer deux
camions. Ils étaient de la même compagnie. Les
deux chauffeurs ont décidé de s’amuser un peu. La
petite dame en 2 CV verte, on allait lui montrer. Le
premier camion, à chacune de mes tentatives de le
passer, augmentait la vitesse, son copain serrant der-
rière. Je suis restée prise en tenaille entre ces deux
salopards sur une distance qui m’avait paru inferna-
lement longue, suant de peur. J’avais très bonne vue
à l’époque et les voyais se marrer dans les rétrovi-
seurs. Fanfare de klaxons quand je m’étais tirée par
une aire de service. Pourquoi l’anecdote ? La 2 CV
= le vieux mac = moi. La route = ce récit. Un jour
falloir arriver. Acheter une machine plus puissante
pour semer les camions ? Ou ne prendre que des
petites routes comme si j’avais tout le temps devant
moi ?

Conte de la reine à la langue coupée. Donc le roi,


la reine, le château, leurs deux filles, prénommées
­Première neige et Rosier rouge. La reine sait quelque
chose sur le roi qu’il ne veut pas qu’elle ébruite. À
vrai dire, arrivée au château très jeune et naïve, elle
ne devine peut-être rien, ou ne sait pas qu’elle sait,
mais le roi est méfiant. B a-ba de la domination, la

189
méfiance. Il se méfie des femmes en particulier.
Pour plus de sûreté, il fait couper la langue à la
reine. Elle n’est pas défigurée. Hormis son geste peu
qualifiable, le roi est plein d’égards pour son épouse,
cadeaux, perles, petit-gris. C’est un grand chasseur.
Il y a des fêtes, des lévriers, des sangliers rôtis, des
paons, un fou, un nain. Il va y avoir un troubadour,
peut-être un un vieil ermite. Les deux princesses ont
des chevaux, les deux sont des as au galop. Elles vont
loin dans la forêt. Il y aura une fée. (À suivre)

Trouvé enfin un sympathique salon de coiffure.


Samedi 24, il neige, Iasémi arrive dans l’après-midi,
elle est de bonne humeur et m’entraîne dans une
longue promenade au bord de l’Arve. Plus beau-
coup de souffle, je peine dans la montée après la
passerelle et m’aide d’un bâton, qui casse. Occa-
sion de placer l’expression parler à bâtons rompus et
cette autre, chère à ma mère, mener une vie de bâtons
de chaise, qui longtemps m’était restée aussi colorée
qu’obscure.

Vidé des tiroirs et des fonds d’armoire. Rempli


quatre sacs d’habits à donner. Gardé quelques sou-
venirs pas beaucoup plus volumineux que des photo-
graphies. Mon fétichisme du tissu, comme s’il restait
une présence dans ce qui a épousé la peau. Brève
promenade sur l’élan de la balade d’hier. Pièce radio-
phonique par baladeur, que je ne peux plus lâcher.
L’héroïne, une Algérienne de soixante-quinze ans,
analphabète, vit dans une cité de banlieue française.

190
Elle fait une escapade. En son absence, sa smala
d’enfants découvre d’anciennes cassettes audio et
un album de photographies. Zaïda avait un secret.
Action rapide, suspense, ton des « quartiers » sans
vulgarité, amitié moqueuse entre frères et sœurs,
finesse et humour de la vieille Zaïda.

Il neige toujours. J’essaye d’autres Michel Leiris,


mais j’aime mieux L’Afrique fantôme, que je recom-
mence. On frappe à la porte, c’est un petit homme
maigre qui tient un grand sac à lessive bleu. Je lui
achète un paillasson de coco. Il fait froid, comme
je lui dis d’entrer le temps que je cherche la mon-
naie, il a cette réponse : Par respect, ce serait mieux
que je reste dehors… Il repart avec des sacs d’habits,
un aspirateur, un pack de bière, trois pneus (il y a
une camionnette devant le portail). Son accent par-
ticulier m’évoque un personnage. On refrappe, sans
doute lui de nouveau, non, c’est Léon, que je reçois
très convenablement. Ce doit être la candeur de la
neige. Ou bien admettre que les convenances auront
gagné, couardise ou sagesse de ma part. Je sais que
c’est de moi que dépend l’armistice. Le regardant,
je vois qui est le chiffonnier de tout à l’heure : c’est
un des compagnons de François Villon. Curieux,
le passage de Léon à la bande à Villon – ou pas du
tout. Un temps le mystère de la disparition du poète
m’avait préoccupée, peut-être parce qu’il avait pour
amie une Catherine. Une fois banni hors les murs
de Paris, on ne sait plus rien de lui. Hiver 1453, les
loups, la faim, la neige.

191
Pendant la visite de Léon, téléphone de
Madame Y., qui me rappelle que demain nous avons
rendez-vous dans le bureau de M. C’est donc que les
ateliers d’écriture ne sont pas partis en quenouille.
Demain j’ai un rendez-vous avec Z., dont j’appelle
immédiatement la secrétaire. Dans la cuisine Léon,
debout devant la porte-fenêtre, contemple le jar-
din enneigé et me dit que les grands buissons de la
haie du fond ressemblent à des sénateurs. Ce sont
des buis et des lauriers alternés, hauts, arrondis, la
neige les coiffant de perruques poudrées. Il est raris-
sime que Léon fasse une image. C’est vrai qu’il y a
au fond du jardin une rangée de vieux sages. Je les
ai plantés tout petits et beaucoup arrosés en période
de ­sécheresse.

Arrangements, téléphones, d’où il ressort que


mon premier jour en prison sera le mercredi matin
4 février, non pas comparaissant devant dix bagnards
à la Hugo mais dans l’unité femmes. Un groupe petit
mais « très diversifié », me dit-on au téléphone. Que
je vienne à la leçon de formation de français pour me
donner une idée. Je lis à hautes doses des ouvrages
sur les prisons.

Hier, je cherchais les notes que j’ai prises sur un


livre de Jean-Marc Lovay. Je ne les retrouve pas, ça
m’ennuie, il y avait là une preuve que cet auteur
considéré comme très abscons, j’avais réussi à lire

192
entièrement un de ses livres. Encore que mes notes
perdues, ce serait peut-être la supérieure preuve
qu’aucun commun lecteur ne pénétrera dans les
terres lovaysiennes. Ou s’il les a traversées, au retour,
il ne peut ni ne doit rien en dire. Les livres de Jean-
Marc Lovay, je les ai regardés comme on regarde
parfois les caractères d’une autre langue. Mais je n’ai
pas lu au sens de comprendre, à l’exception de Chute
d’un bourdon, et cela pour la simpliste raison que j’ai
superposé la fable que raconte le livre à un accident
réel arrivé à l’auteur, dont il aurait pu ne pas reve-
nir. Chute d’un bourdon est un récit de voyage et la loi
du genre veut que si abîmé qu’arrive le héros, il est
quand même vivant, doublement vivant puisqu’il va
écrire son aventure. Il y a quelque chose de parti-
culier avec les fins, chez cet auteur. Dans le dernier
paragraphe ou la dernière page, on sort du cauche-
mar, on sort de la grotte, on remonte à l’air libre
après une longue apnée. On se tâte, on est vivant
après tout. La fin de l’histoire du bourdon à l’aile
cassée m’avait plu, la clairière, le loup, la fille, le
bourdon cassé mais vivant. J’avais relu le livre à cause
de cette respiration, à la fin.
Chute d’un bourdon, titre clair et net, le héros est
un bourdon à l’aile cassée. Dans le texte, il s’agit de
l’insecte (bourdon simple ou faux-bourdon, mâle de
l’abeille). Le mot a d’autres sens : le bâton de pèlerin
avec gourde et pommeau, un point de broderie, en
musique la basse continue de certains instruments
(vielle, cornemuse, orgue), la grosse cloche aussi
nommée glas, et puis l’humeur sombre, cafard ou

193
blues, et c’est en outre un terme de typographie qui
signifie l’omission d’un ou de plusieurs mots lors
de la composition (une bourde, un bourdon). Que
l’auteur connaisse ou non ces définitions, chacune
est à elle seule tout un roman, tout un long poème,
et toutes les six elles se combinent et vrombissent
dans Chute d’un bourdon. Et puis il y a eu aussi, à vrai
dire surtout le bourdon de Rimbaud, le bourdon
farouche de la quatrième strophe de Chanson de la
plus haute tour.

Ainsi la prairie
À l’oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D’encens et d’ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.

Des vers de jeune fille ? Un peu has been, Oisive


jeunesse ? Mai 1872, la jeune fille est Arthur ­Rimbaud
­dix-huit ans. Il a vidé pas mal de bocks et se couche
dans la prairie. Il fait chaud, il y a ces sales mouches
qui piquent à rendre fou. Il va falloir partir très
loin d’ici. Que ma quille éclate : c’est cette ligne, le
lien avec Lovay, qui comprendra. Ne lira pas mais
­comprendra.

Lecture à la Galerie. Visages amis, réconfort


(entre autres cette jeune femme blonde qui veut me

194
prêter son écharpe pour le retour à bicyclette parce
qu’il fait si froid. Comme j’oublie son prénom, je
l’appelle mon ange. Nommée ainsi, je m’aperçois
qu’elle en est vraiment un.)
Continuer le Conte de la reine à la langue cou-
pée. L’aînée des deux princesses, Première Neige,
découvre un coffret contenant l’organe tranché. Elle
montre sa trouvaille à sa petite sœur, Rosier rouge.
La langue, pas racornie, toujours très rouge et même
qui remue un peu, n’effraye pas les deux filles. Elles
ne savent pas à quel tout appartient cette partie.
Elles volent la langue, la couchent dans des feuilles
vertes imprégnées de rosée. Falloir maintenant trou-
ver l’ermite ou la fée ou les deux. Le roi leur père
est parti pour une longue chasse ou guerre. La reine
apprend la musique avec le troubadour.

Neige et froid. Expédition en ville pour des bottes


chaudes, deux pantalons en velours et ce que ma
mère appelait des grimpants, c’est-à-dire de longs col-
lants chauds. Fini, la laine qui gratte, il y a maintenant
des tricots élastiques très doux. Est-ce le froid, est-ce
ma tête dans un bonnet de laine – la même que pour-
tant je trouve épouvantable dans un miroir –, je ne
rencontre que des personnes obligeantes, aimables,
souriantes, dans les commerces ou dans la rue, gens
à qui j’adresse la parole pour absolument rien – à
moins que de signifier à un ou une inconnu/e que
nous existons deux minutes hors méchanceté, ce ne

195
soit pas rien. Soit même immense. Je prends le plus
grand soin du français que j’emploie. M’effleure
l’idée que ce qu’on appelle « la crise » aurait peut-
être de minuscules effets secondaires positifs.

Invitée par Iasémi à un spectacle de danses cré-


toises. Velours rouge de la salle Pitoëff chaude, pleine,
public enthousiaste qui tape des mains, les danseurs
et les musiciens s’envolent. Un soir d’octobre à Cha-
nia j’ai vu ces mêmes danses, entendu cette même
musique en plein air, sur des estrades tout le long
du bord de mer. Foule dans les rues, embouteillages,
hôtels pleins, les gens venus en famille de toutes
parts de l’île ; une grande fête annuelle qui célèbre
le retour des grosses barques de pêche. Je raccom-
pagne Iasémi à l’arrêt place Bel-Air (en juillet der-
nier, le motard fou). Il fait très froid. Promesse en
l’air de retourner avec elle à la Fête de la Sardine
(gêne passagère de mes vœux et promesses, signe du
trop tard).

La chance d’arriver à Chania ce soir de fête tenait


au fait que N. était encore en vie et que je le cher-
chais. Moi-même énergiquement en vie parce que
je le cherchais. Le petit copain de Villon, qui devait
passer chercher d’autres affaires, n’est pas venu.
Demain, quatre-vingt-dixième séance chez Z. Crainte
de n’avoir plus rien à lui dire. Sauf mon excessif trac
pour après-demain, la première visite en prison.

196
À la fin des Travailleurs de la mer, il y a un glos-
saire de termes techniques de navigation. Le roman
en fourmille, Victor Hugo jubile avec sa masse de
vocabulaire savant, mécanique, maritime, géogra-
­
phique. Ça ne freine pas l’action, au contraire ça
l’accélère. Une fois au bout, on peut relire des pas-
sages à partir du glossaire. Les Travailleurs de la mer,
polar formidable, je cingle à travers les grands fouil-
lis descriptifs, portée par les personnages, tellement
typés que je les ai rencontrés au cours de ma vie.

Lundi 2 février. J’ai retrouvé Z. Il ne m’a pas per-


due. Quelque chose de nouveau s’est passé. Ai-je
jamais dit à quelqu’un j’ai besoin de vous de manière
aussi nette, aussi grave, pathétique, sans me justifier ?
Besoin est très ennuyeux en français. Environ quinze
minutes avant la fin, je mentionne que Léon revient
chez moi. Léon revient, c’est un constat, c’est comme
ça, la lune tourne autour de la terre, la terre autour
du soleil. J’ai un petit soupir fataliste, peut-être un
peu comique, du moins les yeux de Z. pétillent der-
rière ses lunettes à monture noire et, d’un ton léger,
il donne suite à ma cosmogonie, suggérant que mon
visiteur passerait chez moi pour s’évader quelques
instants de son continent noir. Humour limite,
puisque l’épouse de Léon est africaine. Je ne relève

197
pas l’allusion, continent noir veut simplement dire
épouse, peu importe sa couleur. On oublie la drôle
de remarque de Freud sur les femmes-­ continent
noir. Reste la question, pourquoi un homme doit-il
s’évader de chez sa femme actuelle, retourner chez
l’ancienne, aller de l’une à l’autre ? Pourquoi cette
sorte de polygamie doucereuse ? La femme de Léon
est-elle au courant des visites que me fait son mari ?
Est-ce une question d’argent ? Je croyais avoir rendu
à Léon le dernier centime que je lui devais. Le
compte n’est pas encore bon. Il y aurait encore des
arriérés à rembourser.
Je me suis lancée dans une grande tirade sur l’im-
possibilité d’une justice en raison de la séparation
des races au sens que Ramuz donne à l’expression :
séparation des sexes et entre les riches et les pauvres.
La première Africaine pauvre de Léon, pas de doute,
c’était moi. Je m’arrête court.
Z. semble surpris : « Vous vous intéressez à la jus-
tice ? » Je ne réponds pas. Il cherche un livre dans sa
bibliothèque, ne le trouve pas, retourne derrière son
bureau, me note un titre. Pause d’une seconde puis,
de cette voix plus basse qu’il a rarement : « Ce qui est
juste ou injuste, c’est psychologique… »
J’emporte cette équation énigmatique. Plus tard,
le livre lu, je comprends que psychologique se réfère
à l’intime conviction d’un particulier, laquelle est si
variable et partiale qu’en aucun cas elle ne saurait
distinguer le juste de l’injuste. Malheureusement
– ou justement – l’ouvrage statistique qui exemplifie
la vanité du sentiment personnel est invraisembla-

198
blement plat et ennuyeux. Mais ce livre n’a pas de
cœur ! m’écrierai-je. Exactement, approuve Z.

Je repasse le grand portail de Champ-Dollon à


midi, je marche dans le petit chemin entre les murs
et le petit cours d’eau, je m’allume une cigarette, je
me prends pour quelqu’un. Philip Marlowe qui sort
du motel et marche vers sa vieille Chevrolet, sonné
mais debout. Champs gelés, froid cuisant que je ne
sens pas, j’ai passé la première épreuve. Z. avait eu ce
mot, au pire, ce sera une rencontre…
Elles s’appellent Martha, Éléonore, Zora, Ofelia,
Pauline. Mademoiselle L. donne une « formation de
français ». Aujourd’hui, je ne suis qu’une visiteuse
passive, quoique pas si passive parce que tôt accapa-
rée par Martha, anglophone, et pour qui je traduis
les exercices. L’étrangeté de la situation, combien
tous nous sommes étrangers les uns aux autres,
jamais je n’en prendrai toute la mesure, en revanche
ce manuel d’exercice est bizarre. Je veux dire que ce
que je savais en naissant – le, la, les, un, une, des –,
ici, on ne le sait pas. Premier exercice d’humilité.
Martha, du Nigeria, me capture vigoureusement.
Mais du coin de l’œil je vois qu’Éléonore et Pauline
savent écrire. Dans Fred Vargas (deuxième invo-
lontaire comparaison avec un flic), le commissaire
Adamsberg a un truc pour se rappeler les gens : au
nom, ajouter deux ou trois détails physiques. Donc,
Éléonore, blonde, florentine, graphie anglaise.

199
­ auline, petite, rousse, yeux violets, écriture scripte.
P
Zora, henné orange, air vague. Ofelia, Roumaine,
menue, grands yeux noirs, sur la défensive. Mlle L.,
mon guide en ces lieux, haute taille, regard droit,
mots simples, discret parfum de fleurs.

Salle claire, large baie. (Les différents blocs de


Curabilis sont récents. Cette annexe au plus gros
corps de la prison cantonale ne contient pas le même
type de détenus, ni, surtout, en la même densité. Ici,
comparativement à Champ-Dollon, fort peu de déte-
nus, car déjà jugés, mais sous surveillance médico­-
psychiatrique. À Champ-Dollon, il y a surpopulation
carcérale, les détenus y sont en préventive, donc
en attente d’un jugement. Les enquêtes peuvent
prendre des mois, voire des années. En outre, que
l’effectif femmes soit réduit à Curabilis, provient de
ce que moins que les hommes elles nécessitent des
« mesures » médicamenteuses. Pourquoi n’ai-je pas
été dirigée à Champ-Dollon, où j’aurais eu les dix ou
douze ouailles de mes prévisions : deux différentes
structures, deux différents directeurs. En dépit de
la frappante différence d’architecture – l’ancien, le
nouveau –, je n’ai que peu à peu saisi ces distinc-
tions, non grâce à une information claire donnée en
une fois, mais par des brèves remarques faites par
un gardien ou une gardienne, ou une détenue. Si
j’ai eu affaire à un groupe réduit, c’est qu’il y a peu
de monde à Curabilis. Autre étonnement : l’architec-
ture aérée des unités, la modernité des matériaux,
l’extrême propreté des locaux, en total contraste

200
avec mes images d’Épinal – fortin lugubre, gardiens
molosses. Curabilis n’est pas sans une élégance
froide. On aura voulu de l’ouvert, de l’espace. Vasti-
tude qui oblige, c’est logique, à un surplus de portes,
de sas, de caméras. Blindées ou vitrées, ouvertes par
le passe électronique d’un gardien, il y a sur mon
trajet bien vingt-cinq portes à passer. Entre elles de
longs corridors incurvés, le plan des bâtiments étant
plus circulaire qu’anguleux. La finalité de ces lignes
courbes est panoptique. Pas de coin où se cacher, tu
es vu de partout ; en outre, sensation de se perdre ou
de tourner en rond. On est effectivement en prison.)

Hier soir, j’ai imprimé des notes. Je distribue des


copies.

« Je suis contente de vous retrouver. La dernière


fois, j’ai surtout parlé en anglais à Martha, mais
aujourd’hui, j’aimerais parler à tout le monde.
Pauline et Éléonore sont de langue française et
­
écrivent, mais j’aimerais beaucoup que ­Martha
et Ofelia participent aussi, et Zora si elle veut.
Aujourd’hui, je vais parler en français, et de temps
en temps je traduirai en anglais pour Martha.

« Ce qui m’a frappée quand je suis sortie d’ici,


mercredi dernier, c’est vos prénoms. Je marchais
dans le petit chemin vers le parking, et je me rappe-
lais vos visages et vos prénoms. Vous avez chacune
un beau prénom. Peut-être que vous savez chacune
l’histoire de votre prénom. On pourra en parler si

201
vous avez envie. J’ai pris des notes sur chacun de vos
prénoms.

« Je suis là avec vous en principe pour des ateliers


d’écriture. Je n’ai jamais encore fait cela, donné
des ateliers d’écriture. Alors pourquoi j’ai répondu
oui, quand on m’a parlé du projet ? Premièrement
à cause d’un motif personnel ; j’ai eu un ami qui a
fait des années de prison ; nous avons beaucoup cor-
respondu par lettres. Et deuxièmement, parce que
pour écrire, même quand on est libre, on se met
dans un coin, tout seul, loin des autres. On écrit
pour se relier aux autres, mais dans la solitude, à dis-
tance. C’est une drôle d’activité, l’écriture, on fait
ça en silence, peut-être pour mieux écouter ses pen-
sées. On dit que c’est une évasion, l’écriture. Et c’est
vrai ; pour ma part cela m’a permis de sortir de cer-
tains problèmes qui me tourmentaient. D’écrire des
livres, cela m’a rendue un peu plus sûre de moi, ça
m’a rendue plus courageuse.
« On dit que l’écriture, c’est thérapeutique, que
cela peut guérir – au moins en partie. Je suis per-
suadée que oui, que c’est une consolation. Je ne
crois pas en Dieu, mais je me dis quand même que
quelqu’un va lire ce que j’écris, va me comprendre.

« Je ne vais pas vous faire un trop long discours.


Juste vous dire que d’écrire, ce n’est pas du tout
comme parler. Les pensées qu’on confie en silence
au papier, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on
raconte à un copain ou à une copine. Les paroles

202
orales, les paroles écrites : des deux côtés c’est des
mots, du langage, mais ce n’est pas du tout pareil.
Les mots écrits, on les sort de sa pensée, pas juste
de sa bouche. Pour moi l’écrit est plus intime, plus
mystérieux aussi. Quand on écrit, on a un certain
pouvoir au bout du stylo… Quand j’étais enfant et
adolescente, et même longtemps après, je me trou-
vais moins bien que les autres ; moins jolie, moins
adroite, et je trouvais que j’avais moins de chance…
Eh bien, en écrivant, petit à petit, je me suis fait un
chemin personnel. J’ai retrouvé de la confiance en
moi.

« Maintenant, je passe à des propositions pra-


tiques. Aujourd’hui, c’est la première de huit
séances. Qu’est-ce qu’on va faire, qu’est-ce que vous
allez faire ? J’ai réfléchi à des sujets possibles. À la
fin, il m’est venu une idée, l’idée que vous écriviez
des lettres. »

(À ce point je développe de manière insensée en


l’occurrence l’idée de lettres adressées à un destina-
taire imaginaire. Je tente de parler de ce que c’est,
s’adresser à quelqu’un, à une personne à la fois
idéale qui réunirait plusieurs personnes, y compris
soi-même. J’imagine que les femmes que j’ai devant
moi sont si isolées, si empêchées, que pas une n’écrit
la moindre lettre réelle, n’ayant personne à qui l’en-
voyer. Présomption stupide, qui vient du fait que
tout ce que j’écris depuis le début, que la critique
a classé comme autobiographique, est avant tout

203
une longue lettre au lecteur. Écrire, ce n’est pas dif-
ficile : en revanche, vraiment s’adresser à quelqu’un,
cela, c’est une opération très complexe. À la fois
­infiniment complexe et possible. Mais pas explicable,
pas enseignable. On enseigne la littérature, mais pas
l’écriture. En signaler certaines techniques comme
plus efficaces que d’autres, c’est comme l’éducation
sexuelle, peut-être pas inutile, mais ça n’a rien à voir
avec l’étrangeté de l’amour.)

… « et quel serait mon rôle dans un tel projet ?


Mon rôle, ce serait un peu celui de l’écrivain
public dans l’ancien temps. L’écrivain public, c’est
celui à qui on dit, Toi tu sais tenir une plume,
alors écris pour moi à ma fiancée, à mon fiancé, à
ma mère, à mon frère, écris ceci ou cela, moi je te
raconte l’histoire, toi tu la mets en écriture. Sauf que
c’est vous qui écrivez, moi je ne suis là que pour vous
donner un coup de main. Les fautes d’orthographe,
le style, ça n’a pas d’importance. Je ne suis pas la cen-
sure. Essayez seulement que ce soit compréhensible.
Même s’il n’y a que quelques lignes. »

(Je ne suis pas la censure, écrivez ce qui vous vient


comme ça vient – mais essayez je vous prie d’être
compréhensibles ! Écrivez librement, vous qui êtes
enfermées : tout mon discours éperdu tenant là.)

204
Soleil clair, retour de la lumière après une longue
absence. La prison se voit beaucoup mieux. Le métal
des grilles brille, les murs d’enceinte ont à l’inté-
rieur un fossé qui en accroît la hauteur du tiers.
L’écart entre les différents locaux multiplie les lon-
gueurs de rouleaux de barbelés, crêtes d’acier blanc
bleu comme l’éclair. Conduite par Mlle L., j’accède
à l’unité M2 par un tunnel souterrain en longue
courbe. Sur les côtés, des portes blindées marquées
d’une grande majuscule et d’un chiffre. La dispari-
tion du ciel et des repères sur terre, la courbe du
boyau me désorientent.
Je dois laisser mon foulard dans le bureau de
L. (plus tard je remarquerai que les détenues, qui
portent leurs propres vêtements, sont toutes habil-
lées près du corps, pas de flou, pas de poches, rien qui
dépasse). Dans la salle commune aux larges vitres, la
grande table est couverte de matériel de bricolage,
petites perles, paillettes, boules de sagex, aiguilles et
fil de nylon (ceux-ci me paraissant plus dangereux
qu’une écharpe de coton). Les deux jeunes femmes
sur lesquelles je comptais, de langue française et
sachant écrire, ne sont pas venues, ni la femme au
henné orange (les occupations étant facultatives).
Présentes  : Martha Nigériane, Ofelia, Roumaine,
et deux gardiennes. Nous débarrassons un coin de
la table, Martha s’assied à ma gauche, Ofelia à ma
droite.

205
La nuit passée, j’ai été bien inspirée de recopier
ma préparation à l’ordinateur et d’imprimer des
copies. Mon babil aurait au moins la consistance
de l’imprimé. Je distribue les feuilles, je lis lente-
ment à voix haute, sautant les passages embrouil-
lés. Toutes les trois ou quatre lignes, je traduis en
anglais approximatif, qu’Ofelia parle un peu, je
crois. Les deux ­ surveillantes en uniforme bleu
marine sont assises l’une au bout de la table, l’autre
plus près de nous. Pas des airs de cerbère, celle du
bout a une bronchite et tousse à fendre l’âme, la
plus jeune, mince, jolie, l’air d’un lutin, ressemble
à la petite Roumaine. Les deux ont ce sourire un
peu malicieux, mais celui d’Ofelia a une sorte de
dureté, de douleur. Elle a des dents magnifiques,
d’un blanc pur et brillant, qui donnent à son petit
visage pâle un éclat carnivore et triste. Ses yeux ne
sourient pas, un brun d’huile ou celui des billes
de mon enfance qu’on appelait œil de bœuf. Je
ne dévisage pas Martha autant que je le voudrais,
craignant qu’elle ne voie de ma part une curiosité
trop appuyée du seul fait qu’elle est noire. Je suis
sensible à l’attention qu’elle m’accorde, due à notre
anglais réciproque. Elle est loquace, je dois prendre
garde de ne pas exclure Ofelia. J’aimerais gagner
son intérêt, je m’imagine que je le pourrai en dépit
de sa méfiance. Elle est ailleurs, étrangère, retran-
chée dans son enclos défensif. Je lui suis tout aussi
étrangère. Quoique je fasse, je représenterai quand
même l’ordre et la loi. Relativement à cette petite,
les paroles que je dis ont de moins en moins de sens.

206
Je ne regarde plus la surveillante à frimousse d’elfe,
craignant qu’elle ne se moque sous cape.
La présence des deux agentes prévient toute
complicité que je tenterais de susciter. Il faut faire
comme si on continuait le bricolage, mais sans perles
ni paillettes, sans rien à garnir, avec pour tout maté-
riel seulement des mots. Et justement les mots font
problème. Au fur et à mesure que je lis mon papier,
je supprime, j’improvise au hasard comme je peux.
Au mur, derrière la surveillante qui tousse, il y a une
grande montre. Plus tard je repenserai à la séquence
où Harold Lloyd gigote dans le vide, accroché aux
aiguilles d’une immense horloge. Mes aiguilles en
ce moment sont les mots. Ils ont cessé de glisser, de
tourner, ils collent au fond du bidon.
En liberté les mots parviennent à dire tellement
de choses à la fois qu’on ne peut pas ne pas com-
prendre. Au moins saisir quelque chose de leur fuite,
de leur vitesse, de la trace qu’ils laissent, visuelle
sur la page, sonore dans l’oreille. L’obstacle en ce
moment tient aussi à la différence de langues, au fait
que nous cahotons en franglais. Mais ce handicap
met le doigt sur un autre, plus radical : il n’y a plus
de jeu autour de chaque mot, il n’y a plus d’huile
entre les pièces du moteur, qui cale à tout instant. Il
n’y a plus d’air autour des mots, ça ne bouge plus,
ne respire plus.
Martha m’arrête. Frapper, qu’est-ce que c’est ?
(Mon expression, cela m’a frappée que, etc.) Je tra-
duis, to strike. Ça ne va toujours pas. Ofelia se ferme
de plus en plus. Martha écoute, mais je parlerais

207
le yorouba ou le fulani que le fond du problème
resterait. Disparue, l’imagerie des mots, chacun
réduit à un exclusif sens premier. Frapper veut dire
donner des coups. Arrêter, c’est être arrêté par les
flics ; tomber, être par terre ; prendre, c’est voler ou
être pris ; marquer, marquer la personne, marquer
dans le dossier ; interroger, être interrogé. Les mots
sont eux aussi entre quatre murs, réduits à un sens
unique. Lequel, quand encore il y en a un, ne tient
plus debout tout seul. S’évader ? Évasion ? Oui, je l’ai
dit, j’ai même prémédité de le dire. Ma longue peur
au cours des mois précédents se heurte d’un coup à
son objet. Je me méfiais, mais de loin pas assez, main-
tenant je suis au pied du mur. Voilà : en liberté, les
mots sont sociables et joueurs. En liberté, il y a une
marge élastique entre ce qu’il faut et ne faut pas dire.
Dehors, ça n’a pas d’importance, si on est à côté du
sujet. On est toujours plus ou moins à côté du sujet
mais l’interlocuteur, qui est à la même enseigne,
rectifie, relativise, relie. Nous nous exprimons par
énigmes longuement assouplies. On est à côté mais
grosso modo du même côté, grosso modo dans le
relationnel du commun langage. Ici, j’ai changé de
côté, ici, l’enseigne n’est pas la même. La marge élas-
tique se raidit, se durcit, elle se resserre à un fil et
c’est moi qui suis dessus. C’est moi qui ai choisi de
venir, pas les détenues.

(Les jours suivants, me revient une bizarrerie de


mes primitifs rapports avec les livres. Quelques-uns,
que j’aimais particulièrement, je les ai crayonnés,

208
a­ bîmés, en partie déchirés, au grand dam de ma mère
quand elle avait découvert les méfaits, commis en
cachette. Enfant, je n’aurais pas écrasé une fourmi,
ainsi de maltraiter des livres que je chérissais est un
sacrilège étrange. Sans doute ­ m’apparaissaient-ils
comme des créatures véritables. Mais pourquoi
les faire souffrir, puisqu’ils me plaisaient tant  ?
­Précisément, je les aimais, j’ai donc abîmé et détruit
par sadisme infantile. Mes souffre-douleur ne criaient
pas. L’ironie est que c’est bien Sade, sinon lui son
cortège d’exégètes, qui de loin me conduit à cette
opération d’écriture en prison. Je revois l­ ’expression
de ma mère, soudain pâle, navrée, muette devant
la petite vandale. Quelle icône avais-je défigurée ?
Quelles premières pages avaient été saccagées, que
par la suite il faudrait refaire et récrire sans fin,
recommencer sans fin, comme si le visage stupéfait
de ma mère était la première page blanche ?)

La gardienne à l’air d’elfe est sortie. La grande


se remet à tousser, une toux sèche, râpeuse. Elle me
dira tout à l’heure que ses enfants ont fini leur bron-
chite mais la lui ont passée. Il y a une sorte d’accord
entre l’Africaine et la petite Roumaine, comme si
leurs différences sociale et géographique les rap-
prochaient. Il est possible aussi qu’il y ait entre elles
une connivence spéciale, dont la candide visiteuse
ne saura jamais le code. Martha, qui a deux fils, est
un peu maternelle envers la très jeune Ofelia, l’autre
point commun avéré étant leur foi en Dieu. J’éprouve
un réel soulagement quand j’apprends cela. Hors

209
les murs, le prosélytisme de Martha m’ennuierait,
dedans, c’est un souffle d’en haut. Elle raconte des
histoires miraculeuses, celle par exemple du crimi-
nel repenti, suite à une bible qui lui a servi de pare-
balles. Elle me regarde sans ciller : Jesus was crucified
to pay for my sins. Ton profond de prédicateur. Plus
tard je me demanderai si elle en sait autant sur les
pare-balles que sur les tireurs. Mais je ne suis pas
plus tard et mon présent miracle, c’est que je touche
bientôt au bout de ma leçon. Je prends un air pen-
ché et je confesse mon incroyance, Martha veut bien
sourire : You say you’re a writer and you don’t believe in
God ! It’s impossible !
J’ai proposé que pour la prochaine fois elles
écrivent leur journal. Martha a expliqué le mot diary
à Ofelia. J’ai donné des cahiers neufs et des stylos.
J’avais plein mon sac de cahiers, de stylos-feutres noirs
et de couleur, de pages de papier blanc (la pacotille
du missionnaire ?). J’avais apporté une grande carte
du monde pour qu’on fasse un peu de géographie,
mais à peine la carte dépliée que la surveillante est
intervenue. Les cartes, les plans, c’est interdit. (Que
le détenu ne sache pas où il est détenu ?) De fait,
j’apprendrais qu’elle faisait erreur, aucun règlement
n’interdisant l’usage momentané et scolaire d’une
carte de géographie, toutefois parler ici de voyage
ou plutôt de déplacement, de point de départ, de
pays natal, alors inévitablement de liens sociaux et
familiaux, parler de mouvement quand chaque pas
que vous faites est contrôlé, ce n’était pas la meil-
leure des idées. Question logement, il est possible

210
que Martha ou Ofelia n’en aient pas connu de si
propre, question nourriture, de si saine et suffi-
sante. La chose qui leur fait défaut fait défaut depuis
longtemps. J’avais apporté à Ofelia le dictionnaire
roumain–­français rapporté par Iasémi de Baia-Mare.
Elle n’en veut pas, son joli petit visage s’est plissé de
répugnance et quand, la carte encore ouverte, je lui
ai pointé Cluj, sa ville de naissance, elle s’est levée et
est allée attendre devant la porte.

Une vieille femme marche sur la petite route le


long de la Seymaz. Le soir tombe, il fait froid, la petite
rivière est basse, ses berges sont boueuses, C’est une
petite route étroite, au goudron troué, aux bords
défoncés par les camions. Elle mène au chantier
d’agrandissement de Champ-Dollon, grues jaunes
dans la fin du jour, barrières rouges autour du par-
king. C’est une moche petite route magnifique. La
vieille allume une cigarette. Quand elle passe sous la
planche du parking, son sac accroche, elle trébuche,
tombe assise par terre et rit. C’est l’étourdissement.
La liberté est étourdissante.

Lu beaucoup. Ma grippe voyageuse fait étape


dans un coin du corps qui me fait consulter un uro-
logue puis un gynécologue. Celui-ci a un toucher
très doux et rassurant, un physique d’athlète et un
visage étrangement innocent, jeune, fatigué (deux
cents bébés par an). Somme toute il ressemble à

211
ses nouveau-nés. L’autre est un petit homme sec,
rapide, précis. Ai appris qu’il allait, sur place, soi-
gner et recoudre des femmes qui, à la suite de trop
de couches, ont l’intérieur du ventre tout déchiré.
Intestin et vagin perforés, elles répandent une odeur
infecte et sont bannies du village. Et avant ? Viols,
brutalités jusqu’à être la bête puante qu’on chasse.
Les bourreaux courent toujours, courent derrière
leur pénis raide. Mais ces horreurs, c’est loin dans
la brousse africaine, ici les hommes ne sont pas des
sauvages, ici, on enferme les détraqués sexuels. Sade,
par exemple, le gras, suiffeux, fameux graphomane
grâce à qui j’ai accès en prison. Par parenthèse,
chaque fois que j’ai croisé Mlle L., j’ai pris grand soin
de me disculper de tout lien avec le marquis, parce
que le peu qu’elle a appris sur lui la dégoûte. Il y
aurait une visite à la Fondation et, devant les manus-
crits, quand le Professeur doucement prononcerait
les pharamineux chiffres, je verrai les Directeurs de
la prison retenir leur souffle. Je les verrai se consul-
ter du regard, époustouflés, ébranlés – avaient-ils
bien entendu ? L’attachée culturelle serait là, et les
deux adjoints à la Tardi, la nixe blonde et le long
maigre, la dame bleu marine et deux ou trois autres
que je revois en uniforme à épaulettes à torsades et
la poitrine barrée d’un cordon. J’invente sans doute
ces uniformes, c’est moi qui me sentais raide. Mais
je n’invente pas l’aparté à mi-voix du Professeur et
guide de la visite, quand il avait renchéri par une
atténuation assez potache, sa longue bouche mince
se retroussant aux coins – hé oui, c’est ce que valent

212
ces tas de petites cochonneries… Ce qui m’avait plu ;
Sade, c’était peut-être aussi une bonne grosse vieille
farce.

Ma mémoire fuit à toute vitesse constamment. Je


la sens filer. Accélération du temps quand il est peu
rempli, se brosser les dents le matin, c’est déjà se
brosser les dents le soir ; la pleine lune d’hier, c’est de
nouveau celle d’aujourd’hui. Je serais la proie d’une
sorte de déflocquement, mot remarquable trouvé dans
Colette, qui l’emprunte à Balzac.
« … ce que Balzac, dans un Conte drolatique,
nomme en vieux français le «  déflocquement  »,
le phénomène affreux qui semble fondre les os,
dénouer tous les ressorts de la volonté. S’agissait-il
des abdications que connaissent, devant l’effort,
beaucoup d’intoxiqués ?... » Le déflocqué en ques-
tion se trouve dans Mes apprentissages, il s’agit du
premier mari de Colette, Henri Gauthier-Villard, dit
Willy. Dans son essai sur Colette, Julia Kristeva écrit
que Mes apprentissages est un règlement de comptes
contre Willy. Il me semble que la sémiologue, psycho-
logue et critique fait à Colette un procès d’intention,
celui que perfidement je pourrais faire à l’épouse
Sollers. Colette n’en découd avec personne dans son
livre, trop occupée de justesse descriptive. S’il faut
viser l’auteur sous la ceinture, la chercher du côté
de ses rapports à sa fille. Mais je ne vois pas pour-
quoi une critique veut à tout crin appliquer à une

213
auteur une grille de lecture disons freudienne pour
faire court, ou telle que ladite écrivaine doive, ayant
écrit sur sa sainte famille, parents, enfants, maris,
amants, réexpli­ quer et retraduire son livre pour
ladite critique. Si, je vois pourquoi. Sainte famille,
liens de sang, alliances et mésalliances, le sujet banal
­comporte des risques, peut-être plus de risques pour
la femme écrivain. C’est une question de point de
vue, de prise de distance. Un éléphant vu au téléob-
jectif ne se fâchera pas. Mais que l’on s’approche,
qu’on le décrive pratiquement sous la trompe, l’ani-
mal peut s’en affecter. Le sujet banal est épineux, est
critique, donc la critique fonce droit là-dedans.

Z. était très beau la dernière fois, avec une


ombre de barbe. Comme je lui dis stupidement que
la peine de mort me paraît plus supportable que
l’emprisonnement, il me rappelle que la prison est
le lieu du mal, qui fait mal, où il faut connaître le
mal, avoir mal ; que certains individus, vous et moi,
normalement craignent la prison et s’arrangent
pour ne pas y aller. Il mentionne la notion d’hé-
térotopie (Foucault). Hétérotopos : le lieu autre.
Prison, hôpital, clinique, home pour âgés, caserne
militaire, cloître et même un train sont des hété-
rotopes. Il y a l’hétérotopie de déviance (on est et
restera déviant) et l’hétérotopie de crise, de transi-
tion, occasion peut-être de mue, de métamorphose.
Et la thérapie, en faire une, serait-ce une forme du

214
lieu autre ? Dans ce cas, songer à sortir du train. Et
à finir ce texte.
Nous parlons de L’Étranger, que j’ai l’intention
de faire lire en prison. Je dis des choses vagues sur
le châtiment, l’absurde, la révolte, le destin. Z. y
coupe court par une question et sa réponse : Pour-
quoi Meursault tue-t-il l’Arabe ? Parce que celui-ci le
dérange. C’est la fin de la séance, Z. a parlé tout en
consultant son agenda. Tuer quelqu’un parce qu’il
nous dérange ! Quelle idée ! Mais plus surprenante
a été la promptitude de réaction de Z., l’accent
donné au verbe. Déranger pas lâché par hasard ni
­distraitement.

Deuxième passage à Curabilis.


J’en ai tellement bavé la première fois que ça ne
sera pas pire. Pas de Martha, pas d’Ofelia, mais les
deux Françaises, Éléonore et Pauline. Par pur coup
de chance, quelques jours avant, errant à la fnac,
je tombe sur le Journal de prison de Grisélidis Réal.
J’ignorais l’existence de ce livre, qui n’a rien à voir
avec les carnets sexuels publiés par la suite. Mille
mercis à cette morte. J’entends sa voix gouailleuse,
je la vois là-haut, écartant un nuage et m’expliquant
la mathématique du pur coup de chance : il faut pas
mal d’angoisse, beaucoup de fatigue, ne plus savoir
vers qui se tourner – alors se bouger le train, mar-
cher, la décrocher, la chance. Seulement, si une
carte de géographie est interdite, comment faire

215
passer un livre quand même assez tranchant ? J’ai
fait confiance à une chose : il est trop bien écrit pour
semer le trouble. La clarté, la netteté de l’écriture
faisait du récit un objet en règle en tout cas gram-
maticale. Les portiques de détection à l’entrée ne
lisent pas les livres. Le personnel de la prison non
plus d’ailleurs (on me le dirait parfois au cours des
trajets internes, ah moi je ne lis pas de livres, une
simple remarque, ni excuse ni provocation). J’ai fait
des photocopies, distribué les feuilles, lu à haute
voix, elles suivant des yeux. Il y avait une autre gar-
dienne, une seule, jeune, à l’autre bout de la table,
qui a ouvert le journal pendant que je lisais celui de
Grisélidis.
Éléonore, visage ovale, yeux bruns en amande,
cheveux attachés en chignon haut, bruns au natu-
rel, blondis au tiers (mesure de son temps dedans ?).
Belle, un portrait de Modigliani, voix un peu sourde.
Pauline, yeux d’un incroyable bleu violet, cheveux
châtains en queue-de-cheval, visage fin, nez busqué,
menton vif. Dents abîmées, mais on ne voit que ses
yeux d’un bleu si rare. Agréable voix éraillée. Cosette,
plutôt Fantine, ou la petite vendeuse d’allumettes.
La grande affaire est d’accorder nos instruments.
C’est entendu, nous parlons les trois le français.
Mais ici, comme nulle part ailleurs je vais surveiller
le mien. Elles, si elles veulent, peuvent relâcher le
leur, moi pour le moment je tiens ma langue. C’est
comme les vêtements près du corps et très décents
qu’elles portent : pas d’effets, pas de tournures, pas
de fanfreluches, ni longues pauses ni précipitation.

216
Ce n’est pas si facile. Je peux me taire des jours, mais
qu’on m’en donne l’occasion, je suis bavarde. Pour-
tant la barrière de la dernière fois, la Roumaine blin-
dée dans son silence, l’Africaine dans sa religiosité,
s’assouplit un peu. Mon grand âge, mon sexe, le fait
d’être mère sont mes trois fortes cartes, pas besoin
d’en jouer. La quatrième est celle qui circule mainte-
nant, notre français commun, dont pour le moment
toutes trois nous polissons les angles.
(C’est plus tard que je comprendrai l’importance,
en ce lieu, de la bonne conduite, du bon comporte-
ment. Plus tard que je comprendrai que c’est aussi
en vertu de cette notation que j’ai eu quelques rares
élèves. La bonne conduite étant l’observation des
règles de base de tout internat – calme, ordre, profil
bas, filer doux et par exemple aller aux ateliers d’écri-
ture. Pourtant je crois aussi qu’elles sont venues pour
rien – pour le rien immense d’un échange se don-
nant des airs de liberté dans le lieu même de l’em-
pêchement. Autre remarque à propos d’occupations
intra-carcérales : les travaux de ménage, nettoyage,
repassage, aide en cuisine, sont facultatifs mais rétri-
bués. La détenue sans le sou qui choisit le paquet
de cigarettes plutôt que l’écriture, on la comprend.
Dedans comme dehors, apprendre est un luxe.)
Pas d’effets de manche parce qu’un faux pas de
ma part me ferait perdre la partie. Gagner ? Oui,
peu combative comme je suis, je voulais les gagner
à ma cause. Elles avaient enfreint la loi par des actes
contraires ignorés de moi et grâce auxquels je dési-
rais m’entendre passagèrement avec elles.

217
Je leur ai proposé des exercices pour la prochaine
fois (scène de repas, souvenir d’un endroit qui vous
a plu, d’une chambre où vous avez dormi). J’ai dit
que ça me ferait vraiment plaisir si elles revenaient
mardi prochain. Pauline dit écrire un journal intime
(entièrement secret), Éléonore écrira volontiers sur
un sujet donné. Elle écrit d’un jet, sans corrections,
Pauline au contraire reprend, corrige, biffe.

Ce sera chaque fois surprenant, cette architecture


claire, ouverte. On sent la volonté des concepteurs :
le lieu de l’enfermement sera ouvert, fluide, tour-
nant. Curabilis est un grand escargot cristallin, pas
de coins, pas d’ombre. Les agentes en bleu marine
y naviguent comme des hôtesses de l’air, sobres,
élégantes. On peut remplacer surveillante ou gar-
dienne par agente, cellule par chambre (et chambre
m’empêche de dire filles). Détenue convient, mais
prisonnière ne se dit plus ; enseignante se dit forma-
trice. Mademoiselle L., la jeune formatrice de fran-
çais de base évite le mot femme, elle parle de dames,
de messieurs ou de personnes. Ses précautions de
vocabulaire m’en imposent. C’est elle qui m’a intro-
duite ici et je lui dois beaucoup. Elle aura été la meil-
leure des passeuses. Grande, franche, jeune, belle :
en toute candeur elle me dirait qu’avec les dames,
c’est souvent problématique, elles s’opposent, se bra-
quent, se moquent, alors qu’avec les messieurs, ça va
tout seul (immuable logique sexuelle, ai-je pensé).

218
Une femme, jeune, belle, libre, enseigne un groupe
de prisonniers : apparition charmante, une fée, une
bouffée parfumée. Cette même jeune femme va chez
les prisonnières – ce n’est pas du tout la même ! C’est
la flic de français avec ses assommants exercices – on
va la chauffer, la prof, on va lui montrer…
Comme je sortais, un groupe de femmes attendait
dans les escaliers qui mènent aux cellules. Il y a entre
elles un trait commun, que je remarque par contraste
avec la carnation fraîche des surveillantes : si jeunes
soient-elles, les détenues ont le teint gris, terne. Les
grandes largeurs de vitres de Curabilis n’empêchent
pas qu’on y attrape un teint gris.

Souhaité bon anniversaire à Katerina Anghelaki.


Elle avait une bonne voix, même si elle commence
invariablement par sa curieuse plainte, Pourquoi
est-ce que nous nous sommes perdues… Elle le dit
en français et sans doute veut-elle dire perdues de vue
l’une l’autre. J’entends le verbe de façon étrange,
active, comme si chacune avait agi de manière à
perdre l’autre. Ou parle-t-elle de sa mémoire dispa-
rue ? Dont je serais un des éléments disparus ?

Trouvé encore six ou sept Ramuz à la librairie


Barone. Ces jours, je le trouve péniblement plaintif.
Les dernières pages du Journal sont désespérantes.
Je sais, il était malade. Heureusement que dans ses
romans, la tragédie éclate avec violence. Dans Adieu

219
à quelques personnages, il salue la petite Aline et Jean-
Luc le persécuté, deux que moi aussi j’ai d’emblée
préférés.
Ceci, dans Dernières pages : « Explication du lan-
gage. Le péché originel. » Sur une ligne, pas de verbe.
Août 42, il est en train d’écrire Innocence et observe
les débuts de la parole chez son petit-fils, deux ans et
trois mois. Comment ne pas inférer que le langage
naît du péché originel – et à l’inverse.
C’est bien en raison de l’explication du langage que
je vais voir mes prisonnières, en raison de leurs fautes
et des miennes, qui respectivement nous demeure-
ront aussi inconnues que l’explication du langage.

Je feuillette mon agenda. En haut du 17 février


(cystoscopie le matin, prison l’après-midi) j’ai noté :
« Si je traverse cette journée… » Ligne notée le soir
d’avant mais cette page et les suivantes sont vides.
Ce qui peut vouloir dire que le temps, lui, était très
plein. Laissé en rade le Conte de la reine à la langue
coupée, trop de digressions oiseuses, alors que tout le
monde a compris que la langue de la reine, c’est le
secret du roi, rien ne ressemblant plus à un appen-
dice qu’un autre appendice. Essayé des débuts de
fiction, laissé tomber, le temps passe, il fonce vers
le proche jour quand personne ne notera plus rien,
quand on ne pourra plus faire ses courses, plus
balayer la cuisine, plus se laver. Discussion avec Ada
sur la longévité, qui me soutient que le maintien

220
des vieillards, c’est l’avenir des jeunes. C’est vérifié
économiquement, dit-elle, et certains jeunes n’ont
rien contre, ils se découvrent des vocations pal-
liatives, c’est ça ou le chômage. Toi-même tu seras
bien contente que quelqu’un te change. Je me tais.
Pour que je sois bien contente qu’on me mette une
couche propre, il faudra d’abord que je ne sache
plus comment je m’appelle, les deux choses n’étant
peut-être pas incompatibles. Je me rappelle que mes
enfants, à quelques semaines déjà, ronchonnaient
dans des langes sales et souriaient d’aise, mises au
propre. Je relis Premier amour, de Samuel Beckett,
les pages sur le faitout. Je le relis deux fois de suite
– c’est à savoir par cœur – et dans la foulée je dois
absolument relire cet autre livre que je ne retrouve
pas. Cherchant, accusant sans scrupules Holly de me
l’avoir volé, je me fais la promesse, si je mets la main
sur l’objet, de m’en réjouir et de m’en tenir là. Dans
ma tête, l’ouvrage prend une place terrifiante (Les
Iks, de l’anthropologue Colin Turnbull). Par chance,
au bout d’une heure, je retrouve ce livre. De fait,
c’est épouvantable, mais beaucoup moins que dans
mon imagination. J’ai fait d’une pierre trois coups :
Holly n’est pas une voleuse, Samuel Beckett est un
fameux anthropologue et l’étude de ce Monsieur
Tourne-taureau un long poème pratique sur nous
autres.

221
Ennuis à l’entrée, on ne retrouve pas mon permis
de visite. Il y a cette sculpture devant le grand portail,
une sorte de menhir de trois mètres, immobilisé par
une chaîne aux maillons gros comme la cuisse. C’est
peut-être mieux que rien, ça fixe le rien qu’au mieux
on a dans la tête. Martha a été libérée (je saurai plus
tard qu’elle a donné des noms, ce qui n’est pas une
facilité, la balance risque gros dehors, et des mains
de son propre clan). La gracile Ofelia me sourit de
toutes ses dents éclatantes, de tout son grand sourire
féroce et si triste. Elle pousse un large balai dans le
couloir. Vous venez, Ofelia, dis-je, engageante, allez,
vous venez ?w Elle secoue la tête, elle est de ménage.
Restent Éléonore et Pauline, que deux, mais quelles
deux ! Elles écrivent, elles crochent, elles font leurs
tâches. Elles m’ont passé des pages, lues chez moi,
mais pas question que je les lise à haute voix : c’est
privé, adressé à moi seule. J’ai soigné mes commen-
taires, et attention, pas de préférences, elles pour-
raient se passer mes feuilles. Mardi dernier, elles
s’étaient disputées et ne s’adressaient la parole que
par mon intermédiaire, de façon très mordante. (Me
revient une réponse faite à une camarade, à dix-sept
ou dix-huit ans ; C., un peu plus âgée, faisait de la
politique, et beaucoup plus concrètement que je
n’avais compris ; je lui avais dit que mon but le plus
révolutionnaire, c’était d’être capable de partager la
même chambre qu’une autre personne. Bizarre qu’à

222
cet âge j’aie discerné une déterminante mienne inca-
pacité. À C., qui aidait au transport de valises dange-
reuses, j’avais parlé d’amour, et pas en manière de
boutade.) Aujourd’hui, comme j’allais les prier de
laisser les querelles hors leçon, elles m’ont annoncé
en avoir pris elles-mêmes la décision, par respect
pour moi, ont-elles dit.
Aimablement, la surveillante en charge – une
autre, cheveux bouclés, très jolie elle aussi – nous
laisse seules dans la salle. Les surveillances sont
allées decrescendo, deux gardiennes pour commen-
cer, puis une seule qui lisait le journal, puis une qui
est sortie à mi-leçon. Je rends les cahiers, elles me
passent leurs nouvelles pages (les trois thèmes au
choix). Je déchiffre directement à haute voix. Fasse
le ciel que ça se tienne assez pour que je puisse lire
en continu, peut-être même avec un peu de ton. Cela
arrive, miraculeusement. Bien sûr qu’elles écoutent
– s’entendre être lue, on écoute.
Éléonore – modèle de Modigliani – a une haute
anglaise à pente régulière, très lisible, qui ne creuse
pas les m et les n comme des u. Ses deux pages A 4
sont un drapé de soie d’autant plus remarquable
qu’il s’agit d’un premier jet. De plus elle ponctue,
utilise des incises, des parenthèses et des relatives
complexes. Quoi que les deux pages contiennent, je
ne peux qu’admirer leur calligraphie, qui ne peut
que raconter une belle histoire. De fait, tout est
parfait, la villa chic, le beau temps, le dîner domini-
cal, les parents, la grand-mère, la terrasse, le chien.
Un doberman très bien dressé nommé Khéops,

223
pendant la semaine enchaîné dans le garage mais
qui, le dimanche, a le droit de venir sur la terrasse.
­Éléonore ne met pas de malice dans son récit ; le
modèle de son dîner du dimanche, quelqu’un le
lui a mis dans la tête, elle y croit assez pour l’écrire,
l’écrire pour moi, dont elle espère que je vais y
croire autant qu’elle-même. Parce que pas grand
monde ici ne croit en son joli monde, ou du moins,
ici, on connaît l’envers des belles images. Cet envers,
en écrivant, elle a réussi à l’oublier. La pièce qu’elle
me donne est clairement fausse. La narratrice n’est
plus Éléonore mais le doberman bien dressé, attaché
dans le garage, à qui on permet d’assister au repas
du dimanche. Khéops n’est pas seulement le nom
du chien, c’est le nom de la prison familiale, qu’elle
dit tant regretter, d’où elle s’est sauvée pour arriver
dans une autre.
Mes compliments sont sincères. Elle a une petite
trentaine. Elle a su écrire de cette manière mou-
lée sans doute à l’adolescence. En la haute cursive
orgueilleuse, il me semble reconnaître quelque
chose de ma main vers cet âge. Je me souviendrai des
je me souviens d’Éléonore. Je me souviens, je me sou-
viens, réitéré mais pas calculé, ce type de je me sou-
viens à perte du vue qui veut dire jamais plus. Alors,
en somme, peu importe que l’on ait détesté ou aimé,
ce qui compte, c’est la précieuse perte et son souve-
nir. « Je m’en souviendrai toute ma vie », sa dernière
phrase.

224
Pauline – la fille à voix rauque et aux yeux vio-
lets – a une sorte de scripte bosselée, orthographe
et ponctuation aléatoires, beaucoup de ratures et de
bavures. Je comprends que les deux jeunes femmes
se disputent. Scène de repas familial également, un
pique-nique en plein air. Assez vite quelque chose
tourne mal, il fait froid, le pâturage est mouillé, les
enfants ne s’amusent pas, un cousin a des mots désa-
gréables au sujet des habitudes et fréquentations
de la narratrice. Les deux enfants sont les siens (je
ne lui donne pas vingt-cinq ans). Ce texte a tout ce
que l’autre n’a pas : mal écrit, vif, pas de mystifica-
tion. Les remarques en public sur ses habitudes et
fréquentations blessent l’auteur, déjà mal vue par sa
parentèle. Alors vivement la fin de la partie de cam-
pagne, et « se fourrer en boule au chaud les enfants
et moi sous la couette devant un dessin animé ».

Le diptyque vaut de l’or. Pour un début, j’ai une


chance invraisemblable. Je rapproche, compare,
valorise un texte par l’autre, elles écoutent, argu-
mentent, s’expliquent et c’est déjà la pause cigarette.
Fumer, voilà en tout cas une spécialité que nous avons
en commun. Toutes les détenues fument (je n’ai
pas vu l’exception). C’est un moment à part. Une
gardienne conduit les fumeuses sur le balcon puis
retourne à l’intérieur, verrouillant la porte. D’autres
se joignent, nous sommes parfois six ou sept sur
le balcon entièrement grillagé. On voit la cour, les
autres blocs. Nous sommes debout, sur pied d’égalité
dans le petit espace, avec jouissance de la cigarette

225
et de l’air du dehors, même en cage. Aujourd’hui
ciel bleu léger, soleil printanier, les grilles brillent,
les rouleaux de barbelés brillent. Nous avons dix
bonnes minutes. On respire un autre air, on se parle
sur un autre ton, moins gardé. Quelques minutes,
la personne quitte son uniforme, moi comme les
autres. Ce sera pendant ces récréations qu’il y aura
de brèves confidences sans prix. Mais moi, tout à
l’heure, je marcherai sur la petite route, pas elles.

Deuxième partie de la leçon ; Éléonore survole


des chambres d’hôtel assez luxueuses qu’elle a
connues pour revenir à sa chambre de jeune fille,
qu’elle regrette à l’instar des beaux dimanches.
Texte lisse, fixé sur l’invention d’un paradis. Pauline
décrit une rev party. Elle est beaucoup plus habile
que mes appréciations graphologiques ne m’ont
fait penser à première vue. Elle passe du je à une
troisième personne, Eva. Rev party normale, pas de
détails brusques sur les substances consommées. Plus
tard, seule sur la route, Eva fait du stop. Vers la fin,
le mot affinité au singulier. J’ai lu à haute voix, je relis
rapidement des yeux. Si je comprends bien, dis-je,
il ne s’est rien passé entre Eva et le camionneur, je
veux dire, rien de (hésitation), de physique ? Mais
non, réplique Pauline, bien sûr que non, rien de ce
genre, pas besoin de ça, puisqu’il y a affinité… Elle
souligne le point, sérieuse, désireuse de m’éclairer.
Éléonore est d’accord, elle appuie sa collègue, les
affinités suffisent, c’est un sentiment supérieur. Les
sentiments sont supérieurs.

226
Je repense à l’exclamation de la Nigériane. Vous
ne croyez pas en Dieu et vous écrivez des livres,
c’est impossible ! Son Jésus, les affinités de Pauline,
le sympathique camionneur, les beaux dimanches
et les belles chambres d’Éléonore : je crois à leurs
mythologies. Les sentiments supérieurs, tels qu’ils
exemptent de certain passage à l’acte, ce n’est pas ici
que je vais les mettre en doute (également, je chasse
l’idée insidieuse que l’administration ne m’aurait
fourni que l’élite de son contingent).
Les quittant, je leur dis que sur la petite route,
quand je sors, je pense à elles et que je fais le vœu
que bientôt elles aussi marchent sur une petite
route, loin d’ici. Pas de sourire moqueur. Vraiment,
vous pensez à nous dehors ?

Qui suis-je ? Il arrive qu’on se le demande, c’est-


à-dire qu’on se demande pour qui l’autre nous
prend. Écrivain, ça ne leur dit rien, femme écrivain
pas davantage. Que je sois mère et femme divorcée
semble plus parlant. J’avais une fois mentionné ma
motivation initiale, ma connaissance de N., ainsi
que les motifs de ses prisons, taisant toutefois qu’il
était mort. Elles n’avaient pas relevé et je m’étais
dit que j’avais été maladroite. De fait, elles avaient
bien entendu et, peu à peu, au travers d’allusions
discrètes de leur part, cette expérience de ma vie est
devenue assez vraie à leurs yeux pour que je puisse
dire que N. était mort, me hâtant de préciser qu’il

227
était dehors et libre depuis longtemps. Moi aussi
j’avais ma mythologie.

Mauvais quart d’heure chez Z. Les choses mau-


vaises ne sont ni en le psychiatre ni en le patient, qui
pourtant les transporte et les dépose chez celui-là.
Les choses mauvaises ne sont pas inventées. Ce n’est
pas le membre amputé qui fait mal, c’est le membre
mordu, et les crocs sont réels et la bête a un nom.
Mes métaphores ennuient Z. comme ses diagrammes
m’ennuient. Aujourd’hui je suis trop fatiguée pour
fabriquer des métaphores. Je raconte un fait acci-
dentel. Ceci est arrivé par accident. Il y a eu des
milliers de minuscules accidents de cette sorte. Je
nomme pour la centième fois la même personne.
Mais cette fois Z. manifeste de la surprise. S’il est
réellement surpris ou seulement en a l’air, ça revient
au même pour moi. Il prend ma défense. Je ne lui
ai raconté qu’une broutille pourtant. Quelqu’un
prend ma défense, me soutient ! D’émotion me voilà
qui pleure. Sur le moment je suis heureuse de le
pouvoir encore. Cela ne m’arrive plus que devant Z.
La dernière fois que j’ai failli pleurer devant Léon,
à cause de lui, il y a deux ou trois ans, j’ai réussi à
me retenir. Je n’allais pas lui donner mes larmes. Je
n’ai rien à donner à Léon. Il vient chercher confir-
mation de ce rien, tenacement, absurdement. Je me
mouche. Z. y va de nouveau de mon ambivalence. Un
mot bien doux pour ce qu’il veut réellement dire. Je

228
grommelle que quelqu’un qui veut pourrir la vie à
quelqu’un d’autre finit par y arriver. Z. sait des tas de
choses, mais jamais il n’a envoyé son poing dans la
gueule à personne, ni dit à quiconque Fous le camp,
dégage, tu me pourris la vie. Pas davantage ne l’a-t-il
entendu. On rentre sa phrase, on fait le poing dans
sa poche, on écrit, on pleure chez le psychiatre, c’est
le carrousel de l’ambivalence, encore un tour et puis
on meurt.

Sur le balcon, pause cigarette à quatre détenues,


dont la grande brune qui siffle du côté du bloc des
hommes. Soleil vif, je cligne des yeux. Ils sont bouf-
fis des larmes d’hier. Pauline grelotte et s’énerve,
elle frappe des deux poings contre la porte de verre
dépoli. Mon reflet me renvoie une tête de crapaud. Je
profite du tapage de Pauline pour confier à Éléonore
que j’ai pleuré, ça ne m’arrive plus mais hier, quand
même. Je ne dis pas à quelle occasion, je ne dis pas
que moi aussi je vais dans le bureau d’un juge. Com-
patissante, elle me dit que pleurer est une preuve de
sensibilité. La gardienne aux cheveux bouclés nous
ouvre. La fin de la leçon passe vite. J’ai apporté deux
copies de L’Herbe bleue, que désirait Éléonore. C’est
prétendument le journal intime d’une jeune toxico-
mane de seize ans (made in usa, seventies). Le livre
est anonyme. Je l’ai lu, c’est bourré de moralisme
imbécile. Je garde cet avis pour moi et demande,
pour la prochaine fois, leur opinion : si vous pensez

229
que c’est arrivé comme c’est écrit, à qui s’adresse le
livre, pourquoi n’est-il pas signé.
Je leur laisse aussi deux copies de L’Étranger.
­Pourraient-elles répondre par écrit à la question :
pourquoi Meursault a-t-il tué l’Arabe ? Si vous avez le
temps, ajouté-je, ce qui me vaut un long regard – oh
le temps, ce n’est pas ce qui manque… Ma remarque
bête, ou diplomatique, c’est que, repensant à l’oppo-
sition des détenues de Mlle L., le zèle des miennes
me paraît être une faveur exceptionnelle.

Semaine suivante. Raccompagnée par encore une


autre jeune charmante gardienne. Curabilis sert-il de
banc d’essai ? A-t-on calibré l’allure des surveillantes,
est-ce elle qui donne au lieu sa touche de légèreté ?
À remiser, ma caricature de la matonne carrée à
coupe en brosse. Les femmes sont belles quand
elles cessent de vouloir séduire. Mais que devien-
draient les hommes sans la séduction des femmes ?
Et Charles Ferdinand Ramuz, qui n’aurait plus que
le Rhône et la vigne à décrire. La jeune personne
d’aujourd’hui, teint clair, un peu de blush aux pom-
mettes, a les cheveux noués en petit palmier teint en
rose. Ça joue très bien avec l’uniforme marine strict
et bien coupé. Je le lui dis. Elle accepte le compli-
ment avec simplicité et me répond que « sûrement
ça les calme ».
Dehors. Je m’assieds sur le banc après l’arrêt du
bus. C’est désert, tranquille. Dans mon dos, la masse
brune de l’ancienne prison. On agrandit, prenant

230
sur les anciens champs maraîchers. À voir les tra-
vaux, trois grues très hautes, les murs d’enceinte
déjà dressés, ce sera au moins trois fois plus grand.
Passé cinq heures, le chantier est fermé. Une flot-
tille de canards passe, remontant la petite rivière.
Bientôt ses berges seront couvertes d’anémones, de
corydales, pour l’instant je vois la lumière, nouvelle,
frêle, qui brille entre les rameaux aux minuscules
bourgeons.

L’Étranger – pourquoi donner ce roman à lire à


mes élèves ? Parce qu’à la librairie il y avait en pile
quatre Étranger en Folio avec rabais pour les écoles,
parce que le livre n’est pas gros et que son français
est clair, à cause aussi, bien sûr, de la remarque de
Z. : Meursault aurait tué l’Arabe parce que celui-ci le
dérangeait. Z. avait parlé sans ironie, j’avais regretté
que nous n’ayons pas les deux dix-sept ou dix-huit
ans, à discuter philosophie absurde. En tout cas ce
livre, il l’avait lu.

Je relis L’Étranger. Je croyais avoir bien lu le livre,


jeune fille. Je vois que j’ai passablement oublié la
deuxième partie, qui requiert du lecteur une prise
de conscience, sinon de parti. Je vois aussi que j’ai
perdu la ferveur de ma jeunesse. (Plus tard, quand
paraîtra Meursault : contre-enquête, je trouverai que ce
livre manque largement sa cible, au point de réveiller
en moi deux ou trois idées pour défendre l’ouvrage

231
de Camus.) Mais pour le moment, je suis prof d’oc-
casion avec des élèves particulières. Je ne retrouve
pas mon émotion d’autrefois. Aujourd’hui la désin-
volture de Meursault me paraît artificielle, je ne le
vois plus comme le anti-héros injustement puni.
Je ne le plains plus et sa fausse passivité m’énerve,
comme lui-même s’énerve, une seule fois mais une
de trop, sans compter les quatre fameuses balles pour
rien. Toutefois le roman, comme théorème, demeure
indémontable (et la contre-enquête de Kamel Daoud
le sert plus qu’elle ne le sape), mais justement, en
admettant l’irréfutable géométrie de L’Étranger, est-il
possible qu’un type à qui presque tout est indiffé-
rent tire une balle sur le premier venu ? Sans raison
apparente ? Il faut qu’il soit détraqué, ou qu’un choc
extrême cause sa réaction extrême. Tuer pour cause
de dérangement – je trouve la piste de Z. de plus en
plus probante. Qu’a fait l’Arabe ? Rien, sauf qu’il est
là. L’Arabe dérange parce qu’il est là. Sa présence
est cent fois plus gênante et fautive du fait qu’il est
arabe, mais en deçà de l’argument politique, si le
type est si insupportablement étrange et étranger au
bonhomme Meursault, c’est qu’il, l’Arabe, se trouve
simplement là sur la plage. Il est là, en apparence
aussi indifférent que l’indifférent Meursault.

(Sur le dérangement : souvenir navrant d’avoir


autrefois dérangé celui-là même que j’aimais. Il ne
me le disait pas. Nous n’avions qu’une chambre où il
travaillait, écrivait. Je ne dérangeais pas activement,
j’étais simplement de trop. Je croyais que nous nous

232
aimions. J’avais comme on dit tout quitté pour lui. Je
ne comprenais pas que j’étais indésirable, au sens le
plus élémentaire, sexuel. Or je n’avais à cet âge-là,
vingt, vingt-et-un ans, strictement aucune autre défi-
nition ou sens de moi-même que mon désir pour cet
homme et celui que je croyais lui inspirer. C’est de
la distance infinie, et douloureuse, entre croyance
amoureuse et comblement du désir qu’est née la
décision, plutôt l’obligation d’écrire.)

(L’idée de Z., exterminer l’autre parce qu’il


dérange, parce qu’il pollue mon air, occupe mon sol
– ça ou vivre seul. Se chasser soi-même jusqu’au lieu
où plus personne ne viendra te chercher.)

Meursault tue parce qu’il a une arme qui tue à dis-


tance. À l’arme blanche, c’est un autre roman. Autre-
fois, je n’avais pas remarqué que Meursault rend un
curieux service à Raymond, son voisin de palier. Il
écrit, pour ce voisin, une lettre qui doit faire revenir
la maîtresse de celui-ci. Le plan de Raymond est de
coucher avec elle une dernière fois, de l’humilier,
la battre, lui cracher dessus puis la chasser. Passage
déterminant puisque la maîtresse en question est la
sœur de l’Arabe. Meursault le tuera avec le revolver
de Raymond. Noter les deux instruments, plume de
l’employé de bureau, revolver du magasinier proxé-
nète. La lettre écrite par Meursault ne figure pas
dans le roman. C’est en vertu de cette absence que
j’ai essayé de l’écrire. Or c’est impossible. Quelque
lettre que l’on fabrique, la plus naïve et rusée en

233
même temps, ce bout d’écriture détonne, trop réa-
liste, trop vulgaire. Il est plausible que Meursault fré-
quente son voisin de palier, boive un verre de vin
avec lui, mais la lettre dégueulasse dont il connaît
le but, Camus se garde de nous la faire lire. La para-
bole philosophique garde sa hauteur, Meursault ne
s’est pas sali les mains, pas que l’on sache. Cependant
la lettre est écrite, envoyée, reçue, la Mauresque est
effectivement attirée dans le piège et se fait traiter
comme prévu par le souteneur. J’ignore les innom-
brables commentaires suscités par L’Étranger, mais
la lettre me paraît être un facteur important de
­l’action, une pièce décisive, susceptible d’entraîner
une conséquence fatale. L’Arabe traîne dans ce coin
de plage avec un couteau dans la poche pour réparer
le déshonneur fait à sa sœur. Cette sœur n’a pas un
métier très respectable, il n’empêche qu’il faut ven-
ger l’affront, entre hommes. Les femmes de L’Étran-
ger : la mère morte, la jolie Marie, la petite femme
bizarre – et ne pas oublier la prostituée arabe, dite
la Mauresque. Je remets en bonne place la femme
arabe. On prête peu d’attention à ce personnage, à
croire que l’auteur lui-même aurait pu s’en passer.
Or sans la femme arabe, qui curieusement sait lire
puisqu’elle a lu la lettre, pas d’énervement meur-
trier sur la plage. Sans la pute arabe et sa lettre, le
théorème perd un rivet capital.

234
Équipe réduite à mes deux fidèles. Éléonore a
écrit deux pages et demi que je lis à haute voix dis-
tinctement, m’interrompant parfois pour relire ou
demander l’avis d’Pauline, qui n’a rien écrit mais lu.
Les deux sont d’accord : Meursault n’est pas sympa-
thique. Éléonore le trouve mauvais fils (il aurait dû
se repentir, ça lui aurait sauvé la vie), et lâche vis-à-
vis de Marie. L’indifférence de Meursault est arro-
gante, écrit-elle. Pauline, qui s’oppose en général à
Éléonore, trouve que Marie est une bécasse, que le
type est nul, mou et qu’il a un comportement idiot.
L’Arabe ne le cherchait pas, c’est lui, Meursault, qui
l’a cherché. Alors…
Elle hausse les épaules. Alors il l’a eu, son Arabe.
Comme polar, ajoute-t-elle, c’est pas mal, et le vrai
salaud de l’histoire, c’est cette ordure de Raymond.
C’est ce qu’elle aurait écrit si elle avait écrit. ­Éléonore :
Personne ne t’empêchait. Pauline : Mais personne
me forçait non plus. Y a un détail, poursuit-elle, je ne
sais pas si vous avez remarqué, tout d’abord le nom
du type, avec un nom pareil, ça devait forcément mal
finir. Moi j’ai pensé au saut à l’élastique. Le type, là,
comment déjà ?
Éléonore lui souffle le nom. Pauline : Autant dire
saut de la mort. Et l’autre chose, c’est qu’il n’aime pas
les flics. Sa collègue coupe qu’elle aussi a remarqué,
d’ailleurs le mot n’est pas flic mais agent, ­Meursault
n’aime pas les agents. Peu importe les flics ou les

235
keufs, poursuit Aline, j’ai remarqué ça parce que
c’est la seule chose qui est claire, là au moins c’est
clair, de quel côté il est, il aime mieux les salauds
que les flics… N’empêche que c’est Raymond le vrai
criminel, c’est lui qui passe le revolver… En fait, elle
est complètement injuste cette histoire. Elle rit. Bref,
c’est comme dans la vie. Vous l’aimez, vous, ce livre ?
Elle me fixe de ses yeux bleu violet. Je réponds
qu’en lisant ce livre avec elles, je commence un peu
à le comprendre. Nous continuons à discuter. Sur la
loi, sur la faute commise par Meursault, qui est peut-
être de dire qu’il n’aime pas la police. Ne pas aimer
les flics, qu’importe, mais le dire, ça peut c­oûter
cher. Nous n’arrivons ni à innocenter ni à accuser
Meursault. Il est malin, ce livre, constate Pauline,
et Éléonore, qu’en tout cas, L’Étranger, c’est un bon
titre. De proche en proche, nous ne trouvons plus
le héros si antipathique que ça. Le problème, dit
Éléonore, c’est que si tu n’aimes pas ta mère, il y a
des chances pour que ta vie tourne mal. Me regarde
pas comme ça, rétorque Pauline vertement, ne pas
aimer sa mère, ça peut arriver à tout le monde, mais
de là à tuer quelqu’un… Éléonore, posément : Le
problème dans ce livre, c’est que personne n’aime
personne. Faux, dit Pauline, le vieux et son chien
malade, ils s’aiment.
Pause cigarette, puis discussion du journal intime
de l’adolescente américaine. Elles ont bien vu qu’il
s’agit d’un faux. Quand on vit des choses pareilles,
expliquent-elles, on ne les écrit pas, pas comme
ça, pas de cette manière pleurnicharde. D’ailleurs
on ne les écrit pas du tout. La vraie défonce, com-
mence Pauline – elle regarde sa collègue avec pro-
vocation, puis me regarde, sans provocation, et je
ne sais plus laquelle des trois a eu à peu près cette
idée : que peut-être, au fond, tous les livres sont des
faux mais que certains sont réussis. Je n’ai pas eu le
temps de parler de la prostituée arabe. Le thème
de la prostitution surviendrait la fois suivante. Pau-
line était contre (j’aime mieux crever la dalle que
tomber là-dedans, et puis j’ai des enfants moi, ils
n’auront pas une mère qui fait le trottoir), Éléonore
plus souple, donnant à entendre que si une femme
a envie de beaux vêtements et de bons repas, elle
est libre de disposer de son corps. Nous n’avons rien
écrit, seulement parlé, Pauline fougueuse, cassante,
intempestive, Éléonore polie, sinueuse, glissante,
leur différence me donnant ma place. Par la suite,
je continuerais à faire des préparations écrites et de
leur proposer des sujets, mais nous ne ferions plus
que parler. Écrire est soumis à trop de règles. L’inté-
rêt réel qu’un individu prisonnier ou non peut trou-
ver à écrire ne s’enseigne pas. En revanche, entre
quatre murs, la parole immédiate, enfuie sitôt dite,
retrouve quelque valeur : justement parce qu’elle au
moins s’enfuit.

Le lendemain j’ai retrouvé mon vieil exemplaire


du Mythe de Sisyphe. J’ai dû lire des dizaines de fois la
première phrase, des dizaines de fois la détester, la
refuser, la réfuter, et la réfutant, la justifiant, elle et
toute la suite. Le livre tombe en morceaux, mâchuré,

237
souligné, annoté au bic baveux. J’y tiens beaucoup.
Je n’ai pas d’image de moi à vingt ou vingt-et-un ans.
Le vieux Poche dépenaillé est une sorte de photogra-
phie, je revois la jeune personne qui lit dans le train
de nuit Genève-Paris, puis vers l’Angleterre, avant le
tunnel sous la Manche. C’est dans ce train, les sou-
lignages, car ils tremblent. En route vers l’amour de
sa vie, la jeune personne lit un essai sur l’absurde.
Souvenir de l’odeur anglaise dans le bateau, odeur
de poussière et de désinfectant, et d’une banquette
tapissée de moquette. Souvenir, en gare de ­Victoria,
de la difficulté de porter une valise à deux. Les
bagages à roulettes n’existaient pas, mais même un
bagage à roulettes est malaisé à tirer, à deux. L’autre
est grand et fort, d’autre part c’est l’amour de votre
vie, pourquoi ne pas le laisser porter votre valise ?
On ne veut pas déranger et déjà on dérange, on
fourre sa main sur la poignée à côté de la main de
l’autre – s’il allait trouver votre valise trop lourde,
trop encombrante ? Trop excessivement pleine d’un
dérangeant amour.
Printemps

De nouveau Z. dénote mon ambivalence. J’ai


scrupule à prolonger cette affaire. Aller chez le psy-
chiatre, n’avoir que sa fatigue à exhiber, comme un
vrai blessé souffrant d’une vraie plaie. L’autre a sur
le visage son masque de chirurgien, aux mains ses
gants de latex. Cette métaphore, même Z. l’admet-
trait. L’opération s’est faite si délicatement et dérou-
lée sur un temps si long que le patient, quoique pas
sous anesthésie, n’a senti jusqu’ici que des picote-
ments d’ailleurs pas désagréables. Aujourd’hui sou-
dain je crie, je hurle que l’homme dont je parle, je
le hais et que je pourrais le tuer. Je le nomme une
fois de plus, je hurle que je le hais et que je pourrais
le tuer.
Sûrement que le fin du fin d’une psychanalyse
est atteint : le cri de haine et de mort adressé à la
fausse personne, et nul doute aussi que cet éclat soit
banal. Sûrement que pas mal de gens crient leur
secret dans le secret du bureau psychiatrique. Z. ne
bronche pas, je suis stupéfiée par ce que je viens de
m’entendre hurler. Fatigue mise à part, j’ai l’esprit
clair. Jusqu’ici le bateau de la parole analytique et le

239
bateau écriture ont navigué de conserve sans se cou-
per la route ; mon hurlement vient de court-circuiter
les deux courants. Hurlement monovalent, Z. doit
être content de m’avoir arraché un aveu si entier. Le
bateau pirate analyse saborde la goélette écriture. Ça
faisait plus de quarante ans que mon écriture s’éver-
tuait à gommer les accents, à estomper les angles,
quarante ans que je retouchais la réalité. Léon était
mon Arabe. Quarante ans que j’arrangeais mon
dérangement, que je ne voulais pas voir mon Arabe,
ne voulais rien savoir de mon Arabe, que je l’évitais,
le contournais, mon étranger à moi destiné, le type
silencieux, patient, qui m’attendait, debout dans
l’encoignure du rocher, qui m’attendait un couteau
dans la poche. Je n’avais pas de revolver. Crié, j’ai
seulement crié.

Dernière leçon à bout de souffle, les demoiselles


particulièrement aimables. Pauline me donne une
fleur qu’elle a confectionnée au crochet. Promesses
de s’écrire, que nous savons que nous ne tiendrons
pas. Mlle L. me dit que je n’aurais pas dû passer
mon adresse personnelle, c’est dangereux, je pour-
rais avoir de mauvaises surprises. Je la rassure. Je
comprends très bien que professionnellement on
doive avoir prêts des réflexes d’autodéfense. Mais
je ne suis venue ici qu’en amateur et ma seule
arme était de n’en pas avoir. Elle me demande si
je serais prête à poursuivre l’expérience l’automne

240
prochain. ­Certainement oui. Quand j’ai traversé la
première cour, je tremblais de fatigue mais aussi
d’autre chose, une sorte de joie. L’expérience a
été éprouvante, mais pas les détenues. La difficulté
était en quelque sorte d’ordre théâtral. En liberté
on fait tout le temps des entorses au code relation-
nel avec ses semblables, et ces vétilles passent. Les
mêmes petites infractions ne passent pas en prison.
Un mot pour un autre compte dix fois plus. Un
détenu, constamment sous surveillance, applique
le même regard critique au visiteur. Ce qu’il faut,
c’est de l’exactitude. Je pense à celle du trapéziste,
de l’acrobate. Précision que je n’ai ni par métier
ni par nature et que j’ai compensée par de l’émo-
tion, du désir, par mon étrange croyance qu’en
milieu fermé l’échange aurait lieu. C’était ça, la
sorte de joie, l’échange avait eu lieu dix fois plus
que dehors. On s’en était donné la peine. Il faisait
de nouveau très beau temps. Encore à l’intérieur,
devant la grande porte, la cour du bâtiment central
résonnait de cris. Pas des cris effrayants, j’ai cru à
un match de foot. Posé la question aux gardiens,
une jeune femme, deux hommes. Mais non, il n’y a
pas de sport à ces heures, c’est eux qui crient par les
fenêtres, ils s’appellent, ils s’engueulent, ils rient,
ils se communiquent des nouvelles. Devant mon
air interloqué, la gardienne m’a dit, Nous on les
aime mieux comme ça, c’est quand ça va bien qu’ils
crient de cette manière, quand il fait beau, quand
ils sont contents.
S’il y avait des cris d’une autre sorte, je ne me le

241
suis demandé que très fugitivement. Je ne me suis pas
arrêtée sur le banc solitaire. Les canards n’étaient
plus là.

Bureau de Z., séance suivant mon numéro hysté-


rique. Je me suis préparée par écrit, je tiens à recou-
vrir mes crottes, je m’excuse, ton léger, humour :
Vous voudrez bien passer l’éponge, dis-je, je me
suis montrée hystérique, j’étais un peu fatiguée. Z.,
ton mat, bref : Vous n’êtes pas hystérique, vous êtes
­ambivalente.
Je reste. J’encaisse. Je n’arrive pas à me lever, à sor-
tir, à quitter la pièce. Je reste, l’ambivalence en per-
sonne. Si je sortais, ce ne serait qu’à moitié, l’autre
moitié resterait dans le fauteuil rouge. Je donne au
trait dont Z. me charge une quantité de sens courants,
duplicité, lâcheté, mensonge, fausseté, évitement,
ignorant l’unique acception spécifique : caractère de
ce qui comporte deux composantes contraires. L’am-
bivalence affective est un état de conscience com-
portant deux composantes contraires. On sait que
l’histoire de sa vie contée par le patient au psychiatre
n’intéresse pas ce dernier. Le médecin de l’âme réduit
les histoires de vie en trois schémas concis, peut-être
quatre, commodes à échanger pendant les colloques.
Quand tout à coup le patient s’arrache de son piétine-
ment explicatif par une seule brève phrase nue, sèche,
congrue, inqualifiable, le médecin de l’âme se frotte
les mains. Pendant plus de quatre-vingt-dix séances, le

242
patient a parlé pour ne rien dire, mais soudain le voilà
coincé, acculé, forcé de vendre sa propre mèche. Je
le hais, je pourrais le tuer : sujet, verbe, complément,
la syntaxe est juste, la diction articulée. En sept mots,
voilà corroborés, justifiés les quatre schémas, voilà à
vif le noyau de la pathologie que présente la patiente
en question. Que les sept mots ne soient pas dirigés
à la bonne adresse, que les deux propositions soient
très excessives, la seconde carrément irréalisable, cela
vérifie logiquement la pathologie de la dame envahie
par sa multitude de démons contraires.
Pourquoi est-elle encore reçue ? Incurable comme
elle est ? Elle ne sait pas. Elle sait seulement que fois
après fois elle demande à être encore reçue. Reçue,
comprise, acceptée, acceptée en tant que personne
et non pour ce qu’elle dit. Reconnue pour l’effort
qu’elle fait de chercher ses mots, mais pas pour les
mots, qui ne sont plus que le tas de matériaux rejetés
quand on creuse un chantier.
Un prochain rendez-vous serait possible le
30 mars. Ce jour-là, la patiente est prise. – Alors je ne
peux pas vous recevoir avant cinq semaines. Dans la
rue, elle se rappelle le jeu de l’oie, quand on tombe
sur la case prison et qu’il faut attendre trois tours, en
punition.

Peu de jours plus tard. Léon oublie son blou-


son sur le dos de la chaise à la cuisine. Je l’ai reçu
aussi bien que possible. Est-ce pour ça qu’il a oublié
son blouson ? En tout cas il a bu un verre de plus
et est resté plus longtemps que d’habitude. C’est un

243
­ louson de cuir chamoisé gris noir, très usé, dont
b
tous les boutons pendouillent. Un instant, j’ai pensé
à les recoudre, mais le vêtement est élimé de partout,
doublure décousue, poches trouées, et le ravaudage
aurait demandé des heures de travail. Je l’ai ramené
devant la porte de la maison de Léon, avec un billet
dans une poche : La famille doit-elle se cotiser pour
l’achat d’un nouveau blouson ?
Rapporter le vêtement évitait une visite rappro-
chée, mais le billet était de trop. Il ne fallait aucun
billet, pour ça ne pas oublier ses vêtements chez
cette femme, qui n’aurait rien eu à rapporter ni de
billet faussement humoristique à écrire.

Z. va donner une conférence sur Subjectivité et


vérité. Une dernière fois je rouvre Histoire de la sexua-
lité, puis définitivement remise les livres de Michel
Foucault au bas de la bibliothèque. Son feu froid
n’est pas pour moi. Que j’aie essayé de lire Foucault,
c’était dans l’espoir de ne pas complètement perdre
le fil chez Z. Je sens qu’à son auberge espagnole, je
n’apporte plus mon casse-croûte.

Trouvé une kyrielle de Colette d’occasion à la


librairie Barone. Retour à Colette, saoulerie de
Colette. J’avais seize ou dix-sept ans, quand Liliane
B. m’a donné une dizaine de Colette en édition de

244
poche. Ma révélation d’alors dure à ce jour : par
instants, le bonheur était possible. Plus je connais
l’intrigue de chaque roman, moins elle compte,
mieux j’en distingue la façon, le tour de main. Ce
n’est pas la péripétie que je lis et relis, mais une
langue française qui à chaque relecture m’enseigne
nouvellement ma langue. Elle répétait à ses amis et
aux critiques littéraires qu’elle n’aimait pas écrire.
Qu’elle ait écrit avec une pareille acuité, c’est que
tant qu’elle l’a pu elle a opposé au poison d’écrire
de nécessaires, vivantes futilités. Le mal d’écrire ?
Rien de romantique, l’immobilité infernale à quoi
cette activité contraint. Colette à la fin de sa vie ne
peut plus marcher, souffrant d’arthrose : or le plus
remarquable de son écriture est justement l’articula-
tion de sa phrase, la surprenante souplesse des joints
de son phrasé.
Dans un entretien de 1935 – elle a soixante-quatre
ans –, elle dit : « Je n’aime pas écrire. Non seulement
je n’aime pas écrire, mais j’aime surtout ne pas
écrire. »
Trois fois les deux mêmes verbes, aimer et écrire.
La première proposition est simple. La deuxième
renforce l’affirmation négative, tout en amenant la
volte-face de la conclusion, mais j’aime surtout ne pas
écrire.
Merveilleux mais j’aime surtout ne pas, merveil-
leuse logique, qui relativise la chose pas aimée, ne la
repousse que pour la rendre plus inévitable.

245
Je relis Colette en contrepoint à Charles
­Ferdinand Ramuz. Où elle file, en apparence légère,
agile, aisée, lui insiste, arrête, pèse. Je ne m’arrête
pas. Sans doute lis-je trop vite mais c’est ce que je
peux ; lire talonnée par la masse et le volume, lire
en fuyant. Si je m’arrête, je m’enfonce. Lui aussi fuit
quelque chose. Figure de ma lecture : je colle mon
oreille contre la terre, qui tremble du passage d’un
troupeau de bisons. C’est Ramuz, la horde de bisons.
Ou bien je le vois en chevalier et sa monture, fon-
çant heaume baissé, écu serré, lance pointée contre
– mais contre quel ennemi réel puisque Ramuz a
tous ses démons à l’intérieur de lui-même ? Dans R.,
partout, suivre les petits cailloux d’Ève fatale, cher-
cher la femme. Elle est en gros plan partout. Je relis
La séparation des races, scandaleux titre, impubliable
aujourd’hui. Je ne lis pas, c’est du cinéma. Formi-
dable histoire : deux villages séparés par une haute
chaîne de montagnes, d’un côté le village pauvre,
race petite, noiraude, de l’autre le village riche,
des blonds costauds. Langue et religion différentes.
Nord et Sud. Un gars du village des noirauds enlève
une belle blonde. Il la descend de la montagne, la
portant à bout de bras levés, Titan porteur du tro-
phée. Il l’enferme un an, tombe amoureux d’elle.
La séquestrée finira par mettre le feu au village et se
sauver. Une brute tragédie sans les dieux. Séparation
des races : l’homme et la femme, deux races non seu-
lement séparées mais adversaires.

246
J’écris la quatrième version du Conte de la reine à
la langue coupée. Le roi n’en fait toujours qu’à sa tête.
Des oubliettes aux échauguettes, tout le château dit
qu’un mauvais roi vaut mieux que pas de roi du tout.
Les deux filles, Première Neige et Rosier rouge, pré-
sentent un prince après l’autre. Tous sont renvoyés.
La reine écrit. Mais personne au château ne lit, sur-
tout pas le roi, ainsi l’occupation de la reine ne porte
pas à conséquence.

Prix Ramuz. Je vais à Ouchy le jour avant et y passe


l’après-midi et la nuit. Relater honnêtement, c’est-à-dire
subjectivement mon court séjour m’est impossible. Sei
Shônagon était une dame d’honneur de l’ancien Japon
(XIe siècle) ; elle composait pour plaire aux princes
et princesses des historiettes et des poésies très bien-
séantes et guindées. Ses notes brèves sont tout autres.
Inventaires curieux, listes d’objets sans verbes, descrip-
tions lapidaires, très expressives car sans opinion.

Choses qui sont agréables : le beau temps, prendre le


train, trouver son chemin, se promener au bord d’un
lac, regarder les enfants jouer, s’asseoir au soleil,
boire du coca, entendre un nouvel accent dans sa
propre langue. Se sentir bien dans ses vêtements et
bien dans la foule paisible.

Choses à faire : chercher une chambre pour la


nuit. Les hôtels et pensions visités sont complets.

247
On ­pourrait se payer l’hôtel Beau-Rivage, puisque
demain on sera riche, mais le luxe ne ferait pas vrai-
ment plaisir. Quelqu’un nous donne une adresse,
rue de la Lyre.

Lieux où il est déconseillé d’habiter : au cinquième


étage, un appartement étroit et de couleurs sombres,
vert bouteille et lie de vin, qui contient trop de bibe-
lots et d’images. D’instinct, on sait qu’il faut décam-
per, mais l’hôte fait tant de ronds de jambe qu’on
se sent obligée de prendre la chambre. D’ailleurs
l’après-midi s’avance et le Léman n’est pas la Médi-
terranée, on n’a plus trente ans, on ne va pas dor-
mir dehors. On repart munie de clés et de conseils.
L’hôte obligeant prête une bicyclette.

Choses qui causent de la chaleur : pédaler par les rivages


montueux de la région, souvent devoir descendre de
bicyclette. Pousser jusqu’au cinéma City, comprendre
qu’il n’est pas question d’y retourner à vélo demain
matin, comme on en avait eu le projet fanfaron.

Scène déconcertante : deux cygnes sur le rivage. L’un


nage sur place dans l’eau basse, l’autre amasse en
tas des bouts de bois et des détritus. Il semble bâtir
un nid, mais dès qu’un monticule est formé, le gros
oiseau reprend ses morceaux et les rejette à l’entour.
Puis il recommence, amassant et défaisant. L’autre
cygne ne fait rien. On s’en va. Peut-être que les
regards trop curieux des passants ont embrouillé les
instincts des deux créatures.

248
Humeur incertaine : la nuit vient, il faudrait rentrer
à la maison, mais on hésite et s’attarde, comme si
on avait douze ans et qu’un parent inquiet et sévère
vous attendait.

Choses désagréables : on ne peut prendre de douche,


il n’y a plus d’eau chaude. L’hôte s’excuse abondam-
ment, il offre une deuxième couette. De la chambre
voisine provient un fort ronflement. La chambre
exiguë, couleur boudin, contient une énorme
armoire qui sent mauvais. On n’ose pas ressortir de
sa chambre pour fumer une cigarette dans l’allée.

Précaution heureuse et très importante : avoir dans son


sac un sandwich et une bouteille d’eau.

Choses déplaisantes et malpropres : des traces d’ex-


crément dans la cuvette des waters communs. Trois
heures du matin ; comme on est probablement la
dernière personne à avoir utilisé l’endroit pour uri-
ner, on nettoie les traces, par respect général de l’éti-
quette priant de laisser un lieu comme on voudrait
le trouver.

Objets dont il vaut mieux détourner le regard : la sta-


tuette en plâtre d’un homme nu dont les testicules
et les tétons sont percés d’anneaux reliés par une
chaîne. Un autre moulage représente un pâtre che-
vauchant un bouc aux pattes liées. Une p ­ hotographie
floutée montre trois hommes dont l’un est age-
nouillé devant celui du milieu.

249
Situation fausse : vous logez chez une personne
dont le décor de son appartement vous cause de la
gêne. Vous prétendez ne pas voir ce décor. Votre
hôte est offensé par votre apparente indifférence.
Situation comique vue de l’extérieur, mais fâcheuse
quand on est pris dedans.

Questions auxquelles on réfléchira une autre fois  :


comment on est représenté par le lieu où l’on vit.
Comment notre pensée se dépose dans les objets
familiers. Bien plus que notre pensée et nos paroles,
notre intimité profonde. Comment cette intimité se
dissimule et se révèle. Pourquoi, dans l’appartement
de Monsieur O., m’étais-je sentie si mal à l’aise, si
prisonnière – ou plutôt si vide, si nulle, soudain pri-
vée de ma seule définition de base, privée du seul
bien que j’aie de naissance, à savoir, les façons de
mon désir ? J’étais faite ainsi, c’était l’autre sexe que
j’avais désiré. L’homosexualité de mon hôte m’avait
exclue non seulement de mon genre mais étrange-
ment chassée de moi-même, m’avait dépersonnali-
sée, enlevé mon identité minimale. En exagérant,
­pouvait-on dire que Monsieur O. avait été sans le vou-
loir homophobe à mon égard ? Par coïncidence tem-
porelle, je devais faire beaucoup de cas de l’étrange
moment passé chez lui, relativement au Prix Ramuz.
Mon prix allait peser plus lourd, s’adjoindre une
valeur secrète et d’autant plus authentique.

250
Le samedi matin, il faisait gris autant qu’hier avait
été ensoleillé. Neuf heures, descendre la rue, boire
un café à la terrasse d’un café, marcher sur le quai,
fumer une cigarette : Petits plaisirs de haute importance,
aurait dit la dame d’honneur de la cour des Heian.
Le lac était calme, lisse, un long coup de pinceau
argenté. Le stand de taxis était au bord de la place.

Puis le cinéma City, rouge et noir, velouté, chaud


dans le samedi matin gris. Il y a plus de gens que je
n’aurais supposé, et c’est un réconfort, le nombre.
Quelques jours plus tard X me dirait que la réception
était décousue, les choses trop vite expédiées, que
j’aurais dû marquer plus sérieusement mon person-
nage de lauréate – bref que la cérémonie manquait
de cérémonial. À moi il me semble que tout se passe
au mieux ; la petite fête me plaît à proportion des
défauts relevés par X, qui me paraissent des qualités.
Ma critique se trompe ; j’ai si fort, si anxieusement
le sens des grandes occasions, elles me tracassent si
longtemps à l’avance que le jour venu je suis légère,
gaie, à vrai dire ailleurs. Toutefois la cérémonie,
la mienne, l’intime mienne a bel et bien eu lieu,
supervisée par le grand mort, mais personne n’en a
rien su, parce que cela s’est passé dans l’ombre. Sur
scène, Éléonore Sulser me présentait. Gorge serrée
de trac, j’avale deux aspirines à sec ; les comprimés
ne passent pas, je me sens étouffer, ça va être le long
accès de toux bruyant, le visage rouge, la voix rayée.
Je me penche vers mon voisin de gauche, je pose un
instant ma main sur sa manche tout en montrant la

251
bouteille d’eau sur l’avant de la scène. Je revois la
silhouette courbée comme un Sioux du chercheur
d’eau et toute l’heure qui va suivre se transforme
en grand verre d’eau fraîche, un très grand verre de
cristal bombé, lumineux, où se reflète toute la scène,
toute la salle, le parterre obscur, les tentures rouges,
les spots, la robe ondoyante de la lectrice, les chaus-
sures lustrées du Professeur, côté cour la musicienne
et son accordéon, côté jardin un petit arbre en pot
que je crois poussé là spontanément.
Le petit arbre en pot, un olivier, n’est pas un décor
de scène, mais un cadeau pour moi, de Mairi C. Je ne
le saurais qu’à la fin. Ce petit arbre et le don de l’eau
sont les portants de ma vraie cérémonie. Compte
tenu de mon insolite précédente nuitée, de poser la
main sur le bras de mon voisin me donnait des ailes
– je veux dire, me rendait mon corps et ma voix.

Le kitchen sink drama est un mode du théâtre


anglais des années soixante et l’expression est par-
lante. Le lieu de l’action est une cuisine, il s’agit
donc d’une scène de ménage. Sink veut dire évier,
mais le verbe signifie sombrer, s’effondrer : c’est dire
que le drame, vulgaire, comique, est aussi tragique.

Retour du prix R., dans ma cuisine, scène de la


claque. Pas forte, mais quand même une claque,
qu’un père flanque à sa deuxième fille. Pas sur le
visage, au bas de la nuque, dans l’espace nu ­au-­dessus

252
du pull. Elle est debout, c’est vrai, et la claque pour-
rait être vue comme une taloche sans méchanceté.
La même tape faite à un chien, bon, mais d’un père
à sa fille – et à ce moment-là dans ma cuisine –, le
geste est voyant. Jamais cet homme ne l’oserait sur
sa troisième fille. Un instant, j’espère que Iasémi se
fâche : – Eh là, ça ne va pas, qu’est-ce qui te prend !
Mais son visage est brouillé de pleurs, elle se frotte
la nuque : – Tu m’as fait mal ! Tu m’as fait mal ! Tu
m’as tapée ! Le père bougonne que ce n’était rien,
c’était juste comme ça, il n’a rien fait… Et il part l’air
dépité, comme si c’était lui qu’on avait bousculé – les
femmes, toujours à faire des histoires pour rien. Il
fait encore jour. Je mets des baskets et un gros pull,
j’entraîne Iasémi dehors. Elle ne pleure plus et me
parle. Nous marchons d’un bon pas.
J’avais un billet de train aller et retour, je ne comp-
tais pas que l’on me ramène. Léon était venu au
cinéma City en voiture, avec Iasémi. Je suis rentrée
avec eux. Par facilité, par fatigue, et puis mon olivier,
petit sur scène, gros à emporter dans le train. J’ai eu
tort, l’atmosphère est tendue pendant tout le trajet.
Je n’aurais absolument pas dû rentrer avec eux. Je
me sens coupable de reproduire une situation dont
je n’ai même pas le souvenir : le trio des parents et
de l’enfant dans le petit espace d’une voiture. Je
suis toujours la mère de l’enfant, mais plus, depuis
longtemps, la femme du conducteur. Je désirais
beaucoup que Iasémi soit présente à ma remise de
prix, j’étais contente et fière de lui envoyer un beau
carton d’invitation. Je n’ai pas envoyé d ­ ’invitation

253
à Léon. L’absence de signe ne se voulait pas indé-
licate, ni même dissuasive. Quand tous les signes se
fourvoient depuis plus de quarante ans, on se retient
d’en faire encore. Bien sûr, un non-signe est encore
un signe. Je ne devais pas entrer dans cette voiture.
Tout à l’heure, à l’apéritif, dans le foyer du cinéma,
j’ai consciemment, physiquement évité de m’appro-
cher de Léon. Comment le présenter ? Par son seul
nom, par ses fonctions ? Dire simplement « un ami » ?
Nous sommes des « ex-époux », mais je ne vois pas
que ce statut doive s’annoncer en public. À distance,
au besoin, la désignation d’ex-mari m’est possible,
mais à côté de lui et dans le cadre d’une monda-
nité, ça me paraît frivole. Léon et moi n’avons pas
la légèreté, peut-être accompagnée de complicité et
d’un sens partagé de l’humour, de nous dénommer
respectivement comme ex-mari ou ex-femme. D’ail-
leurs je ne nous réentends pas nous présenter l’un
l’autre comme « mon mari » et « ma femme », faute
d’occasions. Même au temps de notre mariage, Léon
et moi ne sortions pas en couple. Cinéma, prome-
nade, concert – pas de divertissement extérieur à
deux. Un kitchen sink drama classique inclut une allu-
sion ironique sur le divertissement intime à deux, en
avoir ou pas, et suit une gifle. C’est Iasémi qui prend
la gifle.
Dans la voiture, je prends garde d’en dire le moins
possible. Je voudrais me faire oublier. Aucun des
trois ne fait le moindre commentaire sur la récep-
tion. Pas d’échange d’impressions. Le père et la fille
ont une conversation étrange, elle parlant à un autre

254
père, lui à une autre fille. Je suis sûre qu’ils ont un
langage à eux, une entente hors ma présence, mais
en ce moment, c’est moi leur décalage. Devant ma
porte, Léon sort mon olivier du coffre et je les invite
à entrer un instant. Je fais du thé, je mets la bouteille
de cognac sur la table. Iasémi est nerveuse, c’est
comme si elle était le corps même de ce que je res-
sens, en son père, comme une longue, sourde désap-
probation. Je me tais. Leur dialogue devient de plus
en plus bizarre. Elle cherche son père, elle « cherche »
à quoi ça rime, les lauriers de sa mère, la présence de
son père, notre présence à trois dans cette cuisine.
Ce n’est pas la première fois que Iasémi est le révé-
lateur de nos mensonges. Elle se prend une claque.

Elle ne pleurait plus et nous marchions d’un bon


pas. Viens, viens avec moi je t’en prie, j’ai besoin
de marcher : elle aurait pu refuser, continuer de
pleurer. Au lieu de quoi elle m’a parlé : « C’est toi
qu’il avait envie de frapper, c’est toi qu’il a envie de
frapper depuis des années. Il n’ose pas. Il s’y prend
autrement avec toi. Et c’est moi qui ai pris. Toi et ton
prix littéraire ! Tu l’as invité ? Alors pourquoi est-ce
qu’il est venu ? Et moi qui joue mon rôle d’otage…
Ce n’est pas la première fois…»
Elle parlait sans amertume, sans se plaindre, sans
accuser, et même quand elle a dit (et ces paroles-là,
je suis sûre de les citer exactement) : « Toi tu t’es
sauvé la vie avec ton écriture, mais tu n’as pas sauvé
tes enfants. »

255
Le projet principal était de mettre au net ce
cahier, en couper la moitié superflue et corriger
l’autre. Au lieu de quoi, dispersion, glisser d’obéis-
sance en obéissance, voir des gens, lire en désordre,
prendre des notes en désordre. Corriger un texte ?
Autant corriger sa vie, dont les textes sont l’impos-
sible correction.

L’autre soir au restaurant : le visage franc de Silvio,


la rapidité de sa réaction quand je lui ai demandé de
m’accorder un instant, son adresse à intercaler les
cinq minutes en privé, sa bienveillance, sa compré-
hension immédiate de mes paroles qui aussitôt ont
cessé d’être confuses.
Retour dans la nuit douce. Un centime rouge bril-
lait sur la route sous le réverbère – si c’était une date
impaire… Je l’ai ramassé. Il faisait trop nuit pour
que je lise la date, d’ailleurs j’ai oublié mon vœu. On
avait volé les lumières de mon vélo, je roulais lente-
ment. Repensé aux tablées dehors, en été, en Grèce,
les premières années. Les néons pâles, le cuivre des
pichets de vin, les repas interminables, l’étrangeté
de trouver si belle une langue pourtant incomprise,
l’odeur de la mer. Comment s’appelait cette femme
au visage de korè, à la grosse tresse brune dans le
dos ? Je la revois en blouse brodée au petit point de
croix rouge sur du voile de coton blanc. Elle cueil-
lait, sur le plat des arêtes, les têtes des dorades et en

256
suçait les joues, une délicatesse, disait-elle. Un beau
prénom. Nausicaa ? Anastasia ? C’est plus difficile de
chercher un mot dans un autre alphabet.
Un autre soir, j’ai dû conclure une négociation
gênante par un gros billet. Je trouve mon geste dou-
teux (j’ai racheté une erreur, donc acheté à prix
temporel une chose spirituelle), mais l’autre a heu-
reusement accepté sans compliquer. Je vais liquider
mon prix Ramuz très vite et volontiers.

Revu le philosophe à la femme suicidée. Assise


dans un fauteuil, une femme se tire une balle dans
la tête devant son mari (trente ans de vie com-
mune, deux enfants adultes). Jan est incroyable-
ment raisonnable et posé quand il me parle d’elle,
confiant que je le comprenne, affable, atténuant
l’horreur. Nous sommes au petit café de la douane
de Fossard (plus tard je remarquerai que c’est dans
ce café que se termine Au nord du Capitaine, où un
personnage fictif aime aller boire une bière, ayant
compris qu’il ne se tuera pas pour Claire. Histoire
du revolver jeté dans le ravin. La vieille gérante du
café, qui vit toujours, c’était moi.). Jan me montre
des photos de sa femme, il est heureux et fier de sa
beauté comme si elle était toujours en vie. Elle est
très belle, mais sachant ce que je sais, je ne vois dans
ces deux photo­graphies que préfiguration de mort
violente. Idée que cette femme a commis une sorte
de sacrifice punitif. Idée que cet homme lui en est

257
r­econnaissant. Maintenant qu’elle a eu le dernier
mot, il parle d’elle sans arrêt. Comme nous mar-
chions dans le petit chemin à travers champs, je lui
ai effleuré le bras ­involontairement. Il s’est écarté
vivement. Seize heures, mai, les blés verts, la brise,
une lumière de toute beauté. Je lui ai demandé s’il
la voyait. Oui, d’autant mieux, a-t-il répondu, puis est
reparti dans son infini, imperturbable discours sur
sa terrible immortelle. Son français impeccable, son
érudition, son humour, sa gentillesse. Mais rigoureu-
sement clos dans son sujet absolu. La version que
l’on voudrait connaître, c’est la sienne à elle. Si tou-
tefois elle en avait une, si toutefois elle avait voix au
chapitre.

Hier soir chez Iasémi ; nous frôlons une conver-


sation à risques, sur la famille probablement, et sou-
dain nous nous retrouvons les deux saisies de fou
rire, debout, pliées en deux, les larmes aux yeux,
à nous montrer l’une l’autre de l’index, chacune
hilare de la bouille que fait l’autre. C’était bon.

Dimitra, la femme des années quatre-vingts, qui


aimait manger les joues des dorades grillées. Elle
s’appelait Dimitra. Ne retrouvant toujours pas ce
prénom, j’ai téléphoné à Katerina, qui s’est souve-
nue tout de suite. Relativité des mémoires perdues :
il me semble que celle de K. a commencé de s­ ’effriter
quand elle n’a plus voulu parler de son ­ dernier

258
amant. C’est à cette époque qu’elle s’est mise à se
vanter excessivement de ses succès de poète – invi-
tations, télévision, lectures. La renommée sociale
prenant la place des amours extra-conjugales. Il s’ap-
pelait Timothy, un grand Irlandais qui devait mourir
du sida. K. m’avait fait un récit détaillé du moment
précis où elle avait appris sa mort, de la bouche de
son propre mari, puis elle n’en avait plus dit un
mot. (Pourquoi est-ce que je parasite tellement cette
femme – la réponse est dans le verbe. Pour téter,
pour sucer, pour me nourrir.)

En première page de mon exemplaire du roman


de John Fowles, The French Lieutenant’s Woman, au
crayon, la signature de mon père. Bouleversant,
l’écriture d’un mort. C’est moi qui lui avais passé ce
livre. Il signe de son seul patronyme, avec pourtant
une volte décorative avant le S, comme s’il voulait
quand même rappeler la particule qu’en même
temps il détestait.

Roger Vaillant, dans 325.000 francs, à propos de


forme. Tenir la forme, pour un coureur cycliste, c’est
avoir du style. Gagner la course étant secondaire.
Il y a des mois, j’avais dit à Z. que je n’irais aux
séances que tant que je pourrais y aller à vélo. Je vou-
lais dire que le déplacement dans l’espace, l’effort
physique, c’est aussi important que la séance, que
mes paroles valent comme récit de voyage.

259
Il fait très beau. A. préfère que nous nous ins-
tallions dans le jardin. Elle prend des notes à la
main, beaucoup de notes rapides. Je collabore de
mon mieux, bien que dehors, j’aie de la peine à me
concentrer. Les arbres, le ciel, l’herbe, le vent dis-
sipent mes idées. Bientôt A. me pose la question de
« ma conscience d’écrire en tant que femme ». Une
seconde, j’ai envie de lui dire que si j’avais été aussi
belle qu’elle, eu son aisance physique (et, comme
je l’apprendrai, ses diplômes universitaires), je n’au-
rais pas écrit. Et que si mon premier amour avait
pris plaisir à l’amour, il n’y aurait pas eu de premier
roman, le vrai premier roman, l’impublié. Avouer
l’écriture comme issue de la déception amoureuse
n’est pas conforme à la question, et pourtant cela
la résoudrait. Question posée surtout, je crois, par
les critiques littéraires femmes à une auteur femme
et qui, par conséquent, contient un présupposé
sociopolitique : suis-je concernée par le mlf et com-
ment mon écriture véhicule-t-elle ce mouvement. Je
réponds à côté. Dans sa généralité, la question m’en-
nuie. Mes réponses s’éparpillent, je parle du jardin,
des pissenlits envahissants ; le fossé s’agrandit entre
le langage critique et le mien.

Le soir, j’écris à A. une lettre aussi sérieuse et


pesée que tout à l’heure j’ai été vague. En résumé,
pour ma part, la formule « conscience d’écrire en

260
tant que femme » ne prend du sens que si on rem-
place femme par mère ; une femme qui est également
mère, qu’elle soit célibataire, mariée ou divorcée,
va devoir, à moins d’abandonner ses enfants, s’ins-
crire dans le tissu économique et social ; son vécu
en sera modifié, ainsi que sa conscience en tant que
sujet, partant celle de son sexe, en général et le sien
propre. Je développe sur deux pages à l’ordinateur.
Mettant ma lettre à la boîte, je crains soudain que, si
A. n’a pas d’enfant, quelle qu’en soit la raison, ma
lettre ne la froisse.
Elle est revenue pour un autre entretien. Elle
n’est pas froissée, mais n’a pas relevé l’argument de
ma lettre. Il semble que mon distinguo ne lui ait rien
dit. Ma lettre zélée n’a pas porté. Qu’est-ce que je
cherchais à dire ? Peut-être à confronter deux actes
d’essentielle importance pour moi : avoir des enfants
et écrire. L’image d’accoucher d’un texte vaut pour
les deux sexes, mais seules les femmes le font littéra-
lement. Oui, je crois que je voulais rapprocher ces
deux faits incomparables, banals, inouïs : mettre au
monde un enfant, écrire un livre. Personnellement,
je n’ai pas pu cumuler. L’un et l’autre engagement
est à plein temps. C’est ou bien le livre, ou bien l’en-
fant. Mes rares livres ont été écrits loin des enfants
et, paradoxe notable, les deux premiers grâce à deux
congés accordés par Léon. Si écrire, gratuitement
écrire, écrire par pure hantise, sans ramasser un sou,
c’est du temps volé, volé au clan, volé aux proches,
alors l’auteur femme est certainement une plus
grande voleuse. Voilà ce que j’aurais dû dire à A. au

261
lieu de faire des effets de discours sociologique. Une
beaucoup plus grande voleuse, l’auteur-e, et c’est sa
conscience en tant que voleuse, en tant qu’auteur
d’un délit qu’on pourrait discuter dans le jardin.

Le vieux cerisier a encore quelques mouchets


de cerises. Une large déchirure fend son écorce du
haut en bas. Je mesure mon temps aux fruitiers du
jardin. Il y a quinze ans, le pommier du milieu don-
nait une dizaine de cageots de pommes et sa florai-
son était merveilleuse. Un grand bouquet blanc plus
éclatant de nuit, qui me faisait penser à N. L’autre
cerisier a été abattu, mais un surgeon sauvage a jailli
à la base du tronc. De nouveau j’essaye de détourner
la question d’A. ; en même temps je sais qu’elle me
la pose parce qu’elle me reconnaît comme auteur-e,
attend de moi que j’explicite ce e muet et le fasse en
ce langage critique que je ne maîtrise pas, langage
administratif, langue des maîtres que je devrais aussi
connaître, puisque j’écris – que je ne connais pas,
puisque j’écris.

Lecture bilingue à la Literaturhaus de Zurich.


Ce sera ma dernière performance à propos de mon
dernier livre et de fait, j’ai tellement hâte de l’ex-
pédier que je monte dans un train qui part quinze
minutes avant celui convenu avec M. Or mon mau-
vais train est aussi plus lent, ce qui fait que le rapide
parti plus tard le rejoint à Lausanne. J’y monte

262
de justesse. Il est bondé, je le parcours en quête
d’une place et soudain je sens le regard sur moi
de M. ­Surprise, explications. Le reste du voyage,
nous le faisons ensemble. Je ne sais pas, je ne sau-
rai pas ce qu’elle a pensé de ce train raté puis rat-
trapé. Pour ma part, indépendamment des denses
possibilités horaires des chemins de fer suisses, je
trouve la coïncidence remarquable, que ces deux
personnes-là se manquent mais se retrouvent. C’est
plus qu’un hasard, c’est une chance. Voyager sépa-
rément, arriver séparément à la bibliothèque m’au-
rait consternée. Cela aurait porté un mauvais coup
au rapport symbolique que j’ai avec M. J’y aurais
vu le désir inconscient de lui fausser compagnie.
Le coup de chance me rend euphorique. La biblio­
thécaire est une personne délicieuse, rayonnante,
et la lectrice met dans mes pages un allegro qui me
fait oublier la peine pour les écrire. En outre la salle
est pleine grâce à un article paru dans la NZZ. Mon
habituelle sensation de parler une langue toujours
un peu étrangère prend un aspect positif, puisque
tant les gens dans la salle que moi nous dépendons
de la traduction, écrite et orale. Cette situation de
bilinguisme déclaré, de nécessaire interprétation,
de nécessaire approximation nous rapproche tous.
Il faut dire que Gesa et Gisela sont admirables.
Vers la fin arrivent des questions directes, posées
avec humour : sur les rapports entre l’écriture et
la psycho­ thérapie, sur ce Docteur U., s’il existe
réellement, s’il a lu mon livre, s’il m’a donné son
avis ?

263
Je réponds au petit bonheur. Sourires dans la
salle, même des rires approbateurs (la réaction, j’y
penserai après coup, qu’un enfant est si heureux
d’obtenir de ses parents).

Retour de Zurich par train de nuit. Ralentisse-


ments et arrêts, informations nasillées concernant
les dérangements ferroviaires et les retards. M. est
de bonne humeur et très loquace. Je lui dis deux ou
trois fois que mon ouïe baisse, mais elle continue de
parler vite sur un timbre ténu. Je tends l’oreille, je
mets discrètement la main derrière l’une ou l’autre
oreille, mais M. continue sur le même ton précipité.
Je perçois un murmure, mais intense, comme sous
pression. Mais comment juger d’une voix quand on
entend mal ? J’ai remarqué que mon handicap ne
dépend pas tant du volume de la voix de l’autre que
de son articulation, et plus encore de son intention
ou non d’être compris. Je cesse de mettre la main
derrière le pavillon de l’oreille. Impression que M.
ne tient pas tellement à ce que je la comprenne dans
le détail. La difficulté, bien sûr, est de placer de loin
en loin une interlocution. Mais on peut le faire de
façon minimale en se basant sur les mimiques de
l’autre. Le visage de M. est très expressif. J’écoute
avec les yeux. Ses paroles m’échappent en leur conti-
nuité de sens, mais ça ne fait rien : l’importance du
message, c’est son désir d’être délivré.
Un haut-parleur continue à informer les passagers
des retards du train. M. semble ne pas le remarquer,
comme si plus le train prend du retard, plus elle

264
aura le temps de parler. Ce qui donne à son quasi-­
monologue une sorte de beauté, c’est qu’il est à la fois
unique et accidentel. Elle ressemble à une jeune fille
confiant des secrets à une camarade de chambre, au
pensionnat, la nuit, et moi je suis l’autre fille, hypno­
tisée par les secrets. À un moment, j’ai voulu me
secouer de ma passivité et j’ai parlé d’un livre que je
venais de lire. M. avait rencontré l’auteur. Curieuse,
j’aurais voulu entendre et j’ai rapproché mon visage.
Une minute elle a parlé à peine plus haut, puis a
repris son filet de voix confidentiel, serré. Vers la
fin du voyage, le compartiment est vide ; elle jette
un coup d’œil autour d’elle et constate, Mais il n’y
a personne, pourquoi est-ce que je te parle tout bas ?
Deux heures du matin. Je reprends mon vélo à
la gare, je traverse la ville. Bise froide, bonheur de
rentrer chez soi. Sentiment d’une boucle bouclée.
Des mois plus tard, je me rendrai compte que ce
voyage en train était le dernier que M. et moi ferions
ensemble.

Je dois quitter Z. Il ne peut plus rien pour moi


parce que je ne lui donne plus rien à faire. Mauvaise
dernière séance, d’abord je file doux, puis suis vul-
gaire, ridicule ; la courbe habituelle. Image insistante
de cette séance : je crache contre le vent et mon cra-
chat me revient en pleine figure. Z. est d’une abso-
lue étanchéité à propos de sexe. J’essaie encore une
fois d’aborder le sujet, mais que je mette des gants

265
ou sois un peu réaliste, ce n’est pas entendu. S’agit-il
d’une réticence personnelle de sa part ou de l’obser-
vation d’une règle méthodique ? Peut-être des deux
à la fois, la morale intime confondue avec l’éthique
professionnelle. Ou simplement je suis incompré-
hensible parce que je ne sais pas ce que je dis. Com-
bien ce sujet est infiniment trouble. Conclusion : si
je ne veux pas me reprendre mon crachat dans la
figure, il ne faut pas cracher. Et surtout, ne prendre
personne pour un crachoir. La parole entre gens
civilisés doit être purifiée d’humeurs malpropres. Et
la meilleure manière de ne pas nommer un chat un
chat, c’est de n’en pas avoir, ou de tuer le chat.

En sortant, je me suis souvenue de ce repas de


Noël, chez J. Une grande table, beaucoup de monde,
du brouhaha. Léon, venu sans son épouse, s’était
assis à côté de moi. Vers la fin du repas, Iasémi s’était
approchée de lui et lui avait demandé ce qu’il pen-
sait de mon dernier livre. Il avait eu l’air ennuyé et,
pas tout de suite, mentionné l’avis de Mme Rainer,
rencontrée récemment. Elle trouvait le livre très
inconvenant, d’aussi mauvais goût que le premier, et
avait été choquée. Mais je te demande ce que toi tu
penses ! avait insisté Iasémi. Léon avait un peu secoué
la tête, puis dit à mi-voix (je crois ne pas déformer sa
réponse) que « certaines choses, il n’est pas néces-
saire de les écrire, surtout quand on connaît les per-
sonnes… » Je revois son air contrarié, comme peiné
d’avoir à porter l’opinion de Mme Rainer. Cette
dame avait refusé de me saluer après la parution

266
d’Esmé, un refus marqué, méprisant, public, au café
Le Dorian, alors que je m’avançais en souriant vers
la table où elle dînait avec son mari et des amis. Puis
je ne l’avais jamais revue. Son avis m’indifférait, mal-
heureusement le même roman avait causé les ragots
d’une voisine d’immeuble de ma mère, qui avait eu
honte que sa fille en soit l’auteur. La blessure de ma
mère avait eu pour effet que le livre suivant, Retour,
retour, serait très austère (sauf à imaginer une amitié
particulière entre l’énigmatique barman, Pascual, et
Manuel, le jeune garagiste). Mme Rainer est morte,
depuis ce Noël il y a plus de deux ans, quand Léon
me transmet son jugement d’indécence.
Je me rappelle ma voix sèche : Tu penses ce que
tu veux. Rien si tu veux. Je ne te demande pas ce que
c’est, tes certaines choses-à-ne-pas-écrire-quand-on-
connaît-les-gens. Mais ne me ressers pas l’opinion de
Madame Rainer. Notre aparté exceptionnel, déclen-
ché par Iasémi, permis par le bruit des convives,
semble s’arrêter là. Toutefois, la même nuit, en
conduisant, sans me regarder, Léon dit, Ton roman
de Bethesda… tu l’as toujours ?... c’est comme ça
que tu aurais dû continuer d’écrire… C’est dit légè-
rement, en passant, sur fond des voix de la fille et du
garçon, treize ans, qui sur le siège arrière poursuivent
leur discussion à propos de Dieu. Déjà pendant le
repas ils avaient parlé des preuves de l’existence de
Dieu, évidentes pour Marie, absentes pour Rémy.

267
Bethesda est le nom d’une localité de l’État du
Maryland, Nouvelle Angleterre. J’aimais croire que
la Bethesda originelle en Judée était le nom d’une
piscine où s’accomplissaient des miracles. Feu le
professeur Rainer était le chef du département où
travaillait Léon. C’était grâce à lui que Léon avait
eu une bourse pour la recherche scientifique et
somme toute, c’est aussi grâce à cette bourse que
j’ai écrit mon premier roman. Pendant deux ans
je travaille très assidûment. Plus jamais ensuite je
n’écrirais de manière aussi acharnée. Devenant la
femme de Léon, je lui avais promis loyauté, fidélité
et constance – pourvu du moins, et je me rappelle
très précisément cette clause, que j’écrive. Chaque
semaine, je lui soumets quelques pages, qu’il
approuve. Nous logeons dans un immeuble isolé
réservé aux chercheurs. Bethesda est à l’intérieur
d’un nœud d’autoroutes, on ne se déplace qu’en
voiture, nous ne voyons pratiquement personne, je
ne parle qu’avec Léon. Mes échanges avec le dehors :
Full tank please au pompiste noir, Cash à la question
cash or card au supermarché Giant, ou préciser No
starch à la laverie où j’apporte les chemises de Léon.
Dieu merci j’entretiens une correspondance régu-
lière avec mon unique amie, Katerina (lettres per-
dues, où je pleurais la langue française, les cafés et les
rues d’une ville, les chemins d’une forêt). Du début
63 à décembre 64, j’écris six heures par jour tous

268
les jours de la semaine ; peut-être une sortie tous les
deux mois, cinéma à Georgetown, apéritif avec les
collègues de Léon. Lui-même t­ravaille beaucoup,
souvent retourne au laboratoire le soir. Nous nous
sommes rencontrés l’été 62, mariés en décembre et
ni l’un ni l’autre ne peut comparer son conjoint à
une précédente vie. Nous sommes l’un pour l’autre
ce modèle sévère, chacun soumis à une règle spar-
tiate. Enfin j’envoie mon manuscrit dactylographié
à un éditeur à Paris, inconsciente de ma naïveté (j’ai
toujours les reçus de la poste de Bethesda), bien sûr
n’obtiens aucune réponse et tombe bientôt dans
une fatigue noire. Le médecin du campus me pres-
crit des amphétamines, je pars seule à New York et
c’est une tout autre vie, New York, les amphétamines
et moi. Marcher sans fin dans Manhattan, écrire
mon journal, dessiner, prendre des photographies,
loger chez la charmante Doris M. en échange de
quelques heures de baby-sitting – je revis. Le manus-
crit de Bethesda est oublié, Londres et l’homme de
Londres ont fini de me hanter.

Ton premier roman, tu l’as toujours ? me demande


Léon dans la voiture, quand les enfants parlaient de
Dieu. Le manuscrit a suivi mes déménagements, il est
à la cave au fond d’un carton, et tout de suite Léon
enchaîne : C’est comme ça que tu aurais dû continuer
à écrire… (La phrase est peut-être légèrement autre,
tu aurais mieux fait de continuer comme ça…). C’est
dit amicalement, peut-être pour rattraper la critique
d’inconvenance. Comme ça comment, qu’est-ce que

269
tu veux dire ? Question impossible, ni cette nuit-là ni
jamais. D’ailleurs Léon n’escompte pas de réaction.
De loin en loin il me parle, un vrai mot lui échappe,
mais le sésame n’ouvre rien.

C’est des mois après ce Noël, un jour de visite ; le


verre de cognac, la conversation formatée. Je nous
trouve soudain bêtes, deux vieux chiens qui se dis-
putent le même os. Ces deux n’ont pas toujours
été vieux. En janvier 63, quand ils montent à bord
du Queen Elizabeth, ils sont jeunes, bien assortis, le
grand blond aux yeux bleus, la brune aux cheveux
courts ; ils ont confiance en la vie, confiance l’un
dans l’autre. Je voudrais te dire, ai-je commencé, je
voudrais quand même te dire que ces années-là, à
Bethesda, quand j’écrivais tellement, les deux pre-
mières années, avant New York et les amphétamines,
avant Boston, avant le Mexique, les deux premières
années dans l’immeuble de Pook’s Hill, je voulais
quand même une fois te dire –
J’hésitais, intimidée. Il fallait de la simplicité, de
la sincérité. J’y suis arrivée : « Ces deux premières
années, j’étais heureuse avec toi. » J’ai réussi à pré-
ciser. J’aimais dormir avec toi, je veux dire, faire
l’amour avec toi. Pour moi c’était des moments de
douceur. Sans cela, je ne n’aurais pas tenu je crois. Je
n’aurais pas pu écrire.

Une seconde Léon a eu l’air surpris. Puis il m’a


dit qu’il ne se rappelait rien. Il m’avait entendue, il
avait compris ce que j’avais dit. J’avais parlé au plus

270
près de mon souvenir, que je croyais fidèle aux faits.
Mais il a secoué la tête et dit qu’il ne se rappelait
rien, puis immédiatement il a enchaîné sur la peine
continuelle qu’avaient été pour lui les années amé-
ricaines ; il avait souffert du début à la fin, tout le
temps, de tout, trop d’heures de travail, tensions
dans le laboratoire, rivalités entre chercheurs, com-
pétitivité, mésentente avec son chef. Bref une vie
d’enfer, il n’avait pas eu un seul ami, il avait détesté
et détestait toujours tout des usa, mode de vie, façons
des gens, langue, tout.

Jamais Léon ne s’était exprimé avec cette véhé-


mence. Je ne m’étais doutée de rien. Dans le temps
même de ses tribulations, il ne m’en avait pas dit un
mot. C’était invraisemblable. Je ne parvenais pas à
le croire. Il venait de me dire que l’échange n’avait
pas été échangé. Il avait oublié que nous nous étions
aimés. Moi je me souvenais de ce temps de notre vie,
parce que cela avait été le seul.

La jeune critique littéraire est revenue pour un


dernier entretien. Jardin, beau temps. Je suis ail-
leurs, dans un état de distraction douloureux ; lut-
ter contre la distraction est douloureux. Souvenir
du petit Rémy, dix ans, quand je le tannais avec
mes leçons de grammaire et conjugaison ; je croyais
qu’il m’opposait de la mauvaise volonté, or simple-
ment il souffrait, de cette drôle de souffrance que

271
l’adulte bien dressé ne comprend pas. Il détournait
la tête, devenait pâle, se retenait de pleurer. Étrange
comme, dans l’enseignement de quoi que ce soit, ça
ne marche que si l’enseigné sait déjà les choses, en
est mystérieusement averti (phénomène de l’encre
sympathique). Je n’arrive plus à écouter A., je ne
vois plus que ses yeux très bleus dans la lumière de
l’après-midi. Pressent-elle que je ne la suis qu’avec
difficulté ? Je l’informe de ma mauvaise ouïe, elle
reconnaît qu’elle parle vite, on le lui a dit. Puis elle
repart au même train. Ce problème d’émission et de
réception n’est pas que technique. Une personne
qui désire se faire entendre sait se faire entendre.
L’articulation du sens commence dans deux esprits
à la fois, l’entente naît d’une source commune. La
conscience d’écrire en tant que femme revient sur le
tapis. Ce n’est pas une question insidieuse ou méta-
physique, et son allure politique est un leurre ; c’est
une question très intime et personnelle. Étant posé
que l’écriture, c’est de la sexualité détournée, que le
plus fantastique objet sexuel jamais inventé, ça reste
une femme, qu’est-ce qui se passe quand ledit objet
se fait roseau pensant. Je ne suis pas drôle, mes sot-
tises ne me tirent pas de ma fatigue, je vois un grand
roseau penché vers son reflet. Je pense à une prome-
nade vers les étangs du Rhône que je n’ai plus faite
depuis si longtemps. J’écris parce que je ne sais rien
faire d’autre, redis-je à A. sans ironie, cela rend cou-
pable. Et je retricote conscience de femme qui écrit
et culpabilité.

272
Elle partie, me suis écrasée sur mon lit. Inerte,
corps de plomb. Cela m’arrive très rarement en plein
jour. De s’abandonner ainsi à la pesanteur, alors se
lèvent une foule d’images qui ont mille fois plus de
liberté que celles que je pourrais écrire. Je pense
à mon vrai autre, là-bas au cimetière de ­Myrtos.
Octobre 2007, c’était hier. Visuellement, c’est facile
de lever la dalle de béton. Ce que je vois n’est pas
hideux. Ça ne sent plus rien, les pourritures ont
séché. Lambeaux de tissu, un crâne, peut-être des
cheveux. Il avait trouvé cette femme pour s’occuper
de lui à la fin. Je ne me serais pas occupée de lui.
Il s’est laissé aller dans des bras confortables, mater-
nels, et la mort est venue. La Hollandaise de Myrtos
est la veuve en chair et en os – moi je suis peut-être
un peu la veuve de son âme. S’il en avait une, c’est
autour de moi qu’elle erre.
Quelqu’un meurt, notre vrai, notre seul alter ego
meurt : la blessure, c’est de n’être plus imaginé par
lui ou elle. N. m’imaginait, il pensait à moi, il m’avait
dans la tête. En août 2007, il racontait à un Anglais de
passage, navigateur de plaisance rencontré en Crète,
qu’il avait aimé, aimait toujours une certaine femme.
Par hasard, un soir de fin septembre, je rencontre
l’Anglais dans un café d’Égine. Il y a du monde chez
Maridakis, je suis assise à une petite table à l’exté-
rieur, un inconnu s’y invite poliment. Il se présente,
il attend une pièce pour son voilier, commandée à

273
un atelier du Pirée. Il me parle. Il est tout à fait sobre
mais il y a une sorte d’urgence dans ses paroles. Il
faut dire que je l’écoute de plus en plus attentive-
ment, comme bientôt je me rends compte que c’est
de N. qu’il me parle. Une forte amitié est née entre
les deux hommes, N. s’est confié. John, la trentaine,
dit son admiration pour le Grec, pour sa vie aven-
tureuse, pour le courage avec lequel il supporte la
maladie. C’est incroyable, mais peu à peu ça ne fait
pas de doute, la femme inoubliable, c’est moi. Le
récit fait à la concernée par un messager de hasard,
la redite du récit original authentifie celui-ci. Je laisse
John parler longtemps sans me nommer, pour être
tout à fait sûre qu’il s’agit bien de moi, et de crainte
que ma présence réelle ne modifie ou n’empêche
le récit de se poursuivre. Mais John ne semble pas
surpris, je corresponds en effet à la femme évoquée
par N. Je me contrains à mentionner Margot, son
actuelle compagne. John reconnaît le fait avec sim-
plicité, mais celle qu’il aime toujours, c’est (il ne dit
pas c’est vous), c’est celle dont il me parlait.
Égine n’est pas loin du Pirée et l’atelier naval avait
été recommandé à John par N., mais N. ne pouvait
prévoir que je me trouverais dans cette île, précisé-
ment au café Maridakis ce soir-là, pour recueillir ma
propre histoire d’amour. Et John avait parlé à l’inté-
ressée sans savoir que c’était elle. Le récit de N. n’avait
pas plus d’utilité qu’un poème, qu’une chanson. Je
m’en trouvais être l’héroïne parce que j’étais loin.
Celui ou celle que l’on chante est toujours éloigné.
J’aurais pu ne jamais recevoir cet ultime ­message,
de la bouche d’un étranger que je ne reverrais plus.
N. mourrait deux semaines plus tard. La Crète est à
six heures d’Égine par mer. J’aurais pu aller lui dire
adieu. Mais au moment où John me parle, j’ai un tel
sentiment de miracle que je n’imagine pas que N. est
si près de la mort. He was very, very ill, he was in such
an awful state : même quand j’entends ces paroles,
l’amour l’emporte sur la mort. Le don immense du
récit, sa trajectoire entre deux îles, rend son dona-
teur immortel.

Quelques jours plus tard, il y aurait un autre évé-


nement, sous le même signe à la fois parfaitement
accidentel et parfaitement nécessaire. Si j’en suis
capable, si la dictée profonde de l’écriture me le
permet, je relaterai cet événement. Pour le moment
je suis toujours sur mon lit après le départ d’A.
­Sensation d’apesanteur ou d’extrême pesanteur ; je
vais traverser le lit, le sol, la terre jusqu’à rejoindre
N. dans son trou. Je me suis demandé si nous étions
couchés dans la même orientation. Voyage à vol d’oi-
seau entre mon lit et sa tombe. J’ai volé au-­dessus de
la Crète, repéré la baie de Myrtos, visualisé la route
qui part de la mer, l’entrée du cimetière. Il y avait des
orangers et des citronniers chargés de fruits au bord
de la route, le ciel bleu et doux d’hiver. Le soleil se
couche à droite de la baie quand on est face à elle.
L’ouest est-il le même partout ? J’ai la tête à l’est et les
pieds à l’ouest, et N. est dans le même axe, à quelques
degrés près. Maintenant qu’il ne peut plus racon-
ter d’histoires à aucun voyageur, quelles preuves

275
e­ xiste-t-il de lui et de moi ? Peut-être les fleurs. Peut-
être que les graines semées autour de la dalle ont
germé. Soucis, cosmos et myosotis. Tout à l’heure, la
critique littéraire a pris beaucoup de notes. Elle m’a
posé des questions biographiques qui m’ont décon-
tenancée, car sauf ma mère, je ne distingue aucun
bâti familial autour de moi. Et ma mère n’est pas un
lien à définir comme bien ou malfaisant, c’est une
atmosphère qui m’entoure de partout. Les hommes
que j’ai aimés ont été des tentatives de me détacher
d’elle, de ramer loin d’elle. À propos d’eux, pour
précises que soient les questions d’A., pas d’allusions
à l’homme grec. Elle fait partie des lecteurs qui ne
remarquent pas l’homme grec, comme s’il était une
incohérence dans ma vie comme dans l’écriture.
Alors que sans lui, mon radeau flottant continuait à
dériver.
Été

Robinson reçoit jusqu’à trois Vendredis à la fois,


plusieurs jours de suite ; toute l’île vibre et frémit ;
il se terre dans sa grotte ; à la lumière d’une mau-
vaise torche il regratte ses parchemins. Partout dans
l’île les Vendredis mènent leurs sarabandes qui
secouent le fond de la grotte ; sans cesse il pleut du
sable sur les parchemins, la plume crisse, Robinson
alternativement maudit son naturel bilieux ou les
joyeusetés des visiteurs. La clepsydre s’est arrêtée, la
torche fume, les parchemins s’entortillent, Robin-
son régresse. De temps en temps, un Vendredi sou-
lève la tenture, passe la tête et dit quelque chose,
comme : tu n’as pas de poivre noir ? Ni de sucre
glace ? Ton phare arrière gauche ne marche pas. La
grosse plante grimpante à l’angle défonce le mur, tu
as remarqué ? Ce soir nous allons chez les Martin,
il y aura Jules mais pas sa femme. Tu te rappelles la
femme de Jules, une petite à l’air de rien, eh bien,
elle est pilote de gros-­porteur. Tu as vu l’orage ? Tu
n’as pas vu l’orage, quel dommage, surtout l’arc-
en-ciel après. Le copain de Maguy m’a expliqué. La
diffraction de la lumière, le spectre, le prisme, ça

277
t’intéresserait. Tu ne vas quand même pas manger
ce vieux sandwich bourré de produits chimiques ? Tu
devrais marcher plus. Tu t’abîmes les yeux. L’ami de
Maguy s’appelle Alberto. Tu sais comment on dit arc-
en-ciel en italien ? Et nous avons discuté du mouton
noir. Chaque famille a le sien. Une famille n’est pas
une famille sans son mouton noir. Ça aussi ça t’inté­
resserait. Le mouton noir, la brebis galeuse. Il y a
aussi le bouc émissaire. Il a une toison très épaisse et
pouilleuse, pleine de secrets pouilleux. Ça le gratte,
alors il court dans le désert et se frotte aux buissons
d’épineux. Tu vois ?
Robinson attend la nuit. L’été passe à toute
vitesse. Voilà deux ans, peut-être trois, que n’appa-
raissent plus de bombyx autour des delphiniums. La
lanterne pâle de l’escalier éclairait leur vol fantasti-
quement immobile, soudain piquant dans une fleur
une fraction de seconde, leur menu vrombissement
comme un chatouillis dans le creux de la paume.
Le poids que je sens après le solstice d’été, la lour-
deur en quelques jours, le bleu du ciel trop intense,
la rouille déjà aux marronniers. Ma conscience du
temps qui passe : un été où les enfants étaient loin,
dans le couloir, je regarde les sandales de Iasémi,
déjà devenues trop petites. À cet instant tous les
étés autrefois démesurés se sont raccourcis, finis à
peine commencés. Je comprends qu’on parte, l’été ;
changer d’espace pour allonger le temps. Autres dis-
parus : les hérissons, eux depuis dix ans, et les vers
luisants (depuis la mort de N.).

278
Il y a quelques semaines, Lucien F. m’a écrit, me
proposant de me rendre deux anciennes lettres. Il
avait fait de l’ordre dans ses papiers après le décès
de son épouse et mes lettres m’intéresseraient peut-
être, écrivait-il. M’en envoyer copie était un peu
abrupt, une rencontre serait plus agréable. Char-
mée, je m’empresse de répondre, puis relis mieux
la lettre de Lucien. Trop stylée, trop beau, l’éloge
de l’épouse disparue. Et puis je n’ai pas le moindre
souvenir d’anciennes lettres. Je jette mon brouillon.
Mais je me rappelle une singulière séance au
cinéma avec un jeune homme blond. Un samedi
après-midi en été, souvenir de la chemise à manches
courtes du garçon. Le film était de Jacques Tati. Dès
les premières images je suis prise de fou rire. S’en-
chaînent, pendant tout le film, des baisers et des
caresses très audacieuses, comme si mon hilarité
avait libéré des transports autrement impensables.
Je ne sais pas si Lucien avait lui aussi trouvé le film
comique. Physio­logiquement, cela doit s’expliquer,
la conjugaison du rire et des folles caresses dans une
salle obscure. Ma gaîté nous innocentait. Jusqu’alors,
aucun lien de flirt entre nous. J’avais dix-sept ans, lui
trois ou quatre ans de plus. Nous nous étions ren-
contrés lors de sorties à ski en groupe. Sur le trottoir
devant le cinéma, souvenir de mes genoux trem-
blants, du visage pâle de Lucien, de nos regards qui
se fuient. On se dit au revoir et on ne se reverra plus ;

279
il part travailler à Rome. Avec le temps, la séance est
devenue ­précieuse ; plus jamais au cours de ma vie
caresses et gaîté ne devaient se mêler.

Dans sa lettre, Lucien ne fait bien sûr aucune allu-


sion au cinéma. Je ne sais pas pourquoi j’ai changé
d’idée, une sorte de mauvaise conscience, je crois.
J’ai téléphoné, m’excusant de le faire si tardivement,
m’excusant de ne pas avoir écrit. La voix au bout
du fil m’a glacée, une mince voix autoritaire, exac-
tement celle qu’appelaient ma mauvaise conscience
et mon mauvais pressentiment. Date et heures sont
fixées, Lucien viendra me chercher à la gare. Le jour
dit, soleil piquant et bise froide. J’ai les paupières
bouffies, rouges ; symptôme qui m’affectait autrefois
lors des invitations familiales dans mon ex-maison.

Comme je suis hideuse sitôt que je m’efforce de


sauver la face ! C’est ce que j’ai fait tout l’après-midi
chez Lucien. Nous n’avions rien à échanger. Pourquoi
vouloir à tout prix sauver la face ? Je n’ai pas appris
d’autre manière devant l’ennemi et j’étais piégée sur
son terrain. Ce que j’ai éprouvé quatre heures durant
est de l’ordre du viol. Je ne trouve pas d’autre mot,
sachant bien à quel point j’abuse de son sens littéral.
Mon hôte n’a bien sûr jamais forcé une fille ou une
femme sur un talus ou dans un lit, ni même regardé
les fesses de ses secrétaires. J’ai serré les miennes
pendant quatre heures. Mais la dérision ne marche
pas. Tout était odieux, tranquillement, doucettement
odieux. Sauver la face : parce qu’il n’y avait que ça à

280
sauver – peut-être aussi un petit m ­ orceau de mon âme
(j’allais dire de mon honneur). J’ai écouté mon hôte
me raconter précautionneusement sa vie. Sur un gué-
ridon, il y avait un portrait de la défunte parmi des
photographies de famille. Nous nous sommes regar-
dées. À sa manière sainte, à sa manière irréprochable
et terrible, elle avait quand même bel et bien foutu
le camp d’ici. Enfin le soleil a baissé. J’ai dit que j’y
allais. Je ne tenais pas cinq minutes de plus. Mais et
tes lettres, a dit Lucien, et qu’il avait une bouteille de
champagne et du foie gras au frigidaire. J’ai dit que
désolée, j’avais du travail ce soir ; j’ai mis les copies des
lettres dans mon sac et j’ai couru jusqu’à la gare.

J’ai bâclé la description de mes heures chez


Lucien. Je voudrais garder la suite, quand le mor-
ceau d’âme perdue revient dans le corps. Beaucoup
de choses se passent à la fois. Je monte dans le train
et je m’assieds à peine entrée. Cette partie à l’avant
du compartiment est spéciale, une case entre deux
portes sans les banquettes habituelles. J’ai tout de
suite vu la personne en fauteuil arrimé au sol, et c’est
ce que j’ai entraperçu qui m’a arrêtée là, sur un des
deux sièges de l’autre côté. Je ne m’assieds pas, plutôt
je m’écroule, m’effondre. D’abord je ne regarde pas
mon – j’allais dire compagnon de cellule ; ma tête est
trop pleine de grossièretés. Leur liste est répétitive ;
de salaud à pauvre con, de minable à pauvre type, de
sale facho à macho réac, je n’étais pas variée. Le flot

281
a tari avec pauvre petit chef à la con et petit bourge.
Mais les insultes faites dans le dos de la personne
sont inefficaces, au mieux, on se retrouve l’arroseur
arrosé. Quatre heures aux arrêts, maintenant c’était
fini, j’étais dehors, de retour parmi les miens. Par
exemple, le type dans le fauteuil, à peine entraperçu,
envoyé par le ciel. Bien sûr je me serais débrouillée
sans lui. Seulement d’être libre m’aurait suffi. Mais
quelqu’un se trouvait là, quelqu’un de particulier,
dont la présence coïncidait avec le retour du cœur
dans la poitrine. Choses qui font battre le cœur, aurait dit
la dame de cour japonaise.
J’ai posé mon bras sur la tablette sous la fenêtre,
mis ma tête dans mon coude et me suis mise à pleu-
rer. Pas fort, pas tant à pleurer qu’à renifler, pousser
des soupirs, faire des petits bruits pour signaler mon
état, celui d’une personne pas très vaillante, mais qui
reprenait pied. De temps en temps je relevais la tête.
C’était un jeune homme grand et mince, comme
trop grand et trop mince pour que le tout de lui
tienne solidement ensemble. Mon prochain, c’était
lui, mon égal, mon frère, mon petit frère. « Aimer
aux yeux des enfants c’est veiller. » Veille sur moi,
petit frère, console-moi de l’espèce avide, brutale,
lève ma peine, comme ceux qui ôtent le feu. Il faisait
encore jour, les arbres fuyaient sur le ciel du soir. Il
n’y avait plus de face à sauver. Dans mon coude, je
n’avais plus mal aux yeux. Je reconnais que la diffé-
rence sexuelle demeurait. Mais comme joint plutôt
que séparation.
Si grand et mince, le milieu de son corps évanoui,

282
télescopé. Ses longues jambes faisaient un Z lâche,
comme des cordages lâchés. Pas de lacets à ses bas-
kets, un t-shirt noir à logos, les grandes mains lisses
de quelqu’un qui n’empoigne ni ne porte d’objets
lourds. Un corps comme des branches de saule,
comme des osiers verts. Par contraste sa tête parais-
sait pesante, une grosse rose ployant au bout de sa
tige. Elle se renversait en arrière ou sur son torse, la
bouche touchant le t-shirt, la nuque courbée parais-
sant alors souffrir. Des cheveux bruns, courts. J’avais
envie de me lever, de lui caresser tout doucement la
nuque, de lui soutenir la tête. J’ai visualisé le geste
assez précisément pour me dire que j’aurais presque
pu le faire, mais il aurait fallu que ce soit imperson-
nel, que je ne sois plus qu’une main sous sa nuque et
l’autre main sur son front.
Visage ouvert, pommettes marquées, large
bouche fraîche, yeux très grands, écartés, marron
ou bleu très foncé. Il avait un fort strabisme diver-
gent. Même quand ses yeux allaient de mon côté, je
ne savais pas s’il me regardait. Il ne cillait pas. Son
défaut oculaire n’empêchait pas la beauté de son
visage. Sa beauté, c’était entre autres qu’il me laisse
le contempler même à la sauvette, comme s’il dor-
mait, comme une statue mystérieuse. Est-ce qu’il me
voyait ? Est-ce qu’il m’incluait comme être humain
proche de lui ? De tout mon cœur je souhaitais que
oui, et tant mieux si cela passait par une intelligence
inconnue de moi. À ce point, un aveu : j’ai cru que le
jeune handicapé était simple d’esprit. Je veux dire,
plus simple d’esprit que moi, plus ouvert d’esprit

283
que moi, plus t­ olérant, moins martelé d’idées toutes
faites. Durant mes quatre heures de cauchemar
chez Lucien, je m’étais rendu compte que j’avais
passé ma vie à fuir le cauchemar d’une vie pareille.
Aujourd’hui l’acte de fuir, je l’appelais accomplisse-
ment. Je n’avais pas sauvé que la face.
Une jeune fille en leggings et top à bretelles a tra-
versé le bout du compartiment. J’ai vu les yeux du
garçon la suivre, et quand elle est repassée. Il fallait
que je revienne à la réalité, aux mots courants. J’ai
commencé à me rappeler ce que je savais depuis le
début : le strabisme divergent n’affecte pas la vue,
le nerf optique rectifie le parallélisme. Le train est
entré en gare, s’est arrêté. Je me suis approchée du
jeune homme et je lui ai demandé s’il avait besoin
d’un coup de main. Il m’a répondu que ce n’était pas
nécessaire, quelqu’un l’attendait. Voix nette, adulte,
sonore. Il n’était pas le moins du monde simple d’es-
prit. Je suis descendue du train. De loin j’ai regardé
comment on ajustait un pont métallique aux marches
du wagon. Un homme est venu chercher le garçon
et a roulé sa chaise vers l’entrée de l’ascenseur. Ils
se connaissaient, se parlaient. Mon bon ange allait
disparaître, j’ai senti les larmes revenir et couru vers
eux. Je me suis adressée à l’aide en bredouillant :
— J’ai eu un malaise dans le train… J’ai eu des
ennuis, j’étais très mal et… Le jeune homme… J’ai-
merais lui dire… Je voudrais qu’il sache…
Le fauteuil était devant l’ascenseur. Il n’y avait
ni le temps ni la place pour que je me glisse devant
le garçon et lui parle en face. La voix parfaitement

284
s­ensée que je venais d’entendre dans le train me
recalait en vieille folle exhibitionniste, quoique pas
vraiment désolée de son numéro. Cela n’avait pas
été un numéro. La porte de l’ascenseur s’est ouverte.
— J’étais très malheureuse et sa présence m’a fait
du bien. Est-ce que vous pourriez le lui dire… Il m’a
fait beaucoup de bien, je lui suis très reconnaissante,
j’aimerais qu’il sache –
Regard de l’aide, celui qu’on a pour les allumés
dans les gares. La même voix nette, ronde, avec une
touche d’humour est intervenue :
— Mais je vous entends très bien ! Vous pouvez
me parler ! Vous auriez pu me parler, j’ai bien vu que
vous aviez du chagrin…

L’ascenseur les a emportés. J’ai descendu l’esca-


lier, la voix du jeune homme dans la tête. Sa voix,
son ton, ses paroles avaient été si agréables, si justes
que tout son corps était parfait, guéri, droit. Son
regard n’errait pas dans le vague, il m’avait très bien
vue. Il m’avait vue pleurer et, au fond, je l’avais su.
Je n’avais pas honte de l’avoir cru simple d’esprit :
seulement un innocent pouvait être témoin de la
vieille femme triste sans la juger. Marchant vers ma
bicyclette, je me suis demandé s’il y avait moyen de
le retrouver. Sans doute, mais je n’étais pas la bonne
personne. J’ai repensé à la jeune fille en leggings
et top à bretelles noir ; épaules solides, queue-de-­
cheval, soutien-gorge rouge. Celle-ci était la bonne
personne, mais elle n’avait pas regardé le garçon.

285
La canicule a commencé début juillet. Je corrige
lentement mon rouleau. Ly me dit que je couds et
découds une robe pour Peau d’Âne, qui en attendant
est nue sous la peau grise. La journée, garder tout
fermé. Le soir, j’arrose le jardin, j’ouvre les fenêtres.
La pelouse est jaune, les feuilles des arbres pendent.
Je n’imprime pas, il y a trop de corrections ; je tra-
vaille directement à l’écran. Vers minuit, il y a un
peu d’air. Le ciel bleuit vers cinq heures trente. Je
remplis les bacs d’eau pour les oiseaux. Avant le jour,
ils poussent quelques cris, de petits appels endormis,
puis ils se taisent quand l’est brasille, rouge clair. Je
ne sais pas quand ils vont dans les baignoires, mais j’y
trouve des plumes. Je vais me coucher. Jeu : essayer
de me rappeler le dernier paragraphe. Parfois je l’en-
trevois une seconde puis tout plonge (vision de mon
cerveau comme une éponge sèche remise à la mer).

Au bord de l’Arve avec Iasémi. Très chaud. Un


peu moins sous les arbres au bord de la rivière.
Reflets frémissants de l’eau dans les branches basses.
Retour par le parc du musée d’ethnographie. Les
champs de blé sont presque blancs. Puis à la table du
jardin dans la nuit. Iasémi a apporté une salade de
fruits. Au cours des années elle m’aura appris à me
taire, elle pèse mes paroles à l’aune de mes silences.

286
Ce n’est pas souvent, que je me laisse pénétrer par
les paroles de l’autre et que je ne réponde qu’à cette
résonance intérieure.

Je ne peux plus fermer la porte d’entrée à clé. La


porte ferme, mais je ne peux pas tourner la clé. Ce
n’est pas très important, je ne verrouille pas systéma-
tiquement ma porte et d’ailleurs ces nuits, je la laisse
ouverte pour un courant d’air. Mais j’aimerais voir
où le mécanisme bloque. Je monte sur une échelle.
La tige de métal n’entre plus dans son encoche dans
le haut du cadre. Je me rappelle que le serrurier venu
après un cambriolage m’avait dit, Je vous pose une
bonne serrure, mais votre porte ne vaut pas grand-
chose. Là-dessus Léon arrive. La porte est entrebâil-
lée, empêchée par l’échelle ; j’ai dans une main une
pince, dans l’autre un tournevis. Il a une chemise
à petits carreaux jaune et gris qui lui va bien, ne
semble pas affecté par la chaleur. Milieu de l’après-
midi, passé 33°. Nous partons en vacances, me dit-il,
j’ai fini de charger la voiture, je suis venu te dire…
Je tiens toujours ma pince, je n’enlève pas
l’échelle. Par l’entrebâillement je dis à Léon que
je ne peux pas le recevoir. Qu’est-ce que tu as ? me
dit-il, d’un air incrédule. Je répète que je ne peux
pas le recevoir. – Tu es malade ? – Non, je ne suis
pas malade, mais je ne peux pas te recevoir. Léon
ne bouge pas du seuil et dit : On se fait du souci. Je
ferme ma porte.

287
Plusieurs minutes, de surprise, je n’ai pas cru mon
geste, pas cru que j’avais réellement fait cela, accom-
pli cela, fermé ma porte au nez de Léon tout en pro-
nonçant une phrase nette. Je n’ai pas pu croire que
j’avais agi de manière aussi grossière, pas pu croire
que ce soit là ma seule manière de ­ m’exprimer.
J’étais bouleversée par mon acte ridicule, coura-
geux, du moins franc. C’était, enfin, la rupture. Du
moins est-ce écrit dans mon agenda, Rupture avec
(les vraies initiales).

J’ai laissé l’échelle ouverte devant la porte, posé


dessus pince et tournevis, me suis assise au bas de
l’escalier. Je n’avais rien fait, il n’y avait pas eu d’acte.
La chaleur et mon problème de porte avaient agi et
parlé pour moi qui ne serais jamais entendue. Je pou-
vais toujours ouvrir ou fermer ma porte, me claque-
murer derrière des livres, je ne serais personne, sauf
malade. Une ligne du dialogue sur le seuil dit : « Tu
es malade ? On se fait du souci ». Qui est ce on indé-
terminé, soucieux de quelle maladie ? Je ne connais-
sais pas les « on » qui se faisaient du souci, je ne
faisais partie d’aucune famille en tant que membre
malade. Si d’écrire était une espèce de maladie, une
sorte d’anomalie, ou si cela ressortait à l’usage d’un
privilège, je priais les « on » de reconnaître que je
n’étais pas contagieuse, pas gênante, pas intrigante,
n’intervenais pas dans leurs affaires, bref, que je ne
leur demandais rien. Léon avait chargé la voiture, il
partait en vacances avec sa femme, sa fille et leurs
chiens et il venait m’en informer ; cela se conçoit,

288
d’informer de ce genre de choses, par exemple un
voisin, pour qu’il vienne vider la boîte aux lettres ou
arroser le jardin. Mais aujourd’hui je ne le concevais
pas. Je ne concevais pas que cette information déta-
chée constituât un lien amical ou d’obligation avec le
groupe des on. Il faisait trop chaud, le pêne ne s’en-
gageait plus dans la gâche, et à vrai dire les vacances
en famille de Léon m’étaient indifférentes. Mon pro-
blème de serrure, je l’ai compris le jour où la tempé-
rature a baissé ; la chaleur avait dilaté le chambranle
et les parties métalliques ne s’emboîtaient plus.
Je n’ai pas pensé, écrivant le mot Rupture dans
mon agenda, que l’acte de rompre demande l’ac-
cord de deux personnes.

L’entame classique d’une séance est la question


de Z., Comment ça va, qu’il complète ensuite par
Vous écrivez ? Troisième temps de la question : Avez-
vous terminé votre livre ? Je réponds oui deux fois
et non au troisième point. Il y a quelques semaines,
j’ai demandé à Z. de me garder jusqu’à ce que je ter-
mine les présentes pages. Proposition sérieuse, dont
je n’ai pas perçu l’équivoque selon qu’on mette l’ac-
cent sur le verbe garder ou terminer.
Aujourd’hui je le devance : Oui ça va, oui j’écris, non
je n’ai pas terminé. Je ricane bêtement, le gamin qui
répète la phrase d’un adulte et se prend une claque.
Quand ai-je cessé de regarder Z. ? L ­ ongtemps j’ai été
fascinée par ses vêtements, ses couleurs, ses gestes.

289
Cette espèce de voyeurisme a cessé et je le regrette,
il déterminait des descriptions qui m’engageaient à
réfléchir sur les raisons d’une description. Je n’ai plus
fixé que ses yeux. La longe qui rattache la chèvre à son
piquet est devenue plus courte. Gardez-moi, je vous
prie, jusqu’à ce que je finisse d’écrire : le mot impor-
tant est la conjonction de temps. Cette borne, séance
après séance, je la repousse. Je tire sur la longe, Z. me
rappelle que nous avons un commerce, qu’il y a des
délais à tenir, sans quoi les stocks vont pourrir dans les
hangars, les pages moisir dans les tiroirs.
Je parle fébrilement. Je ne parle pas de la cha-
leur, je ne parle pas de la récupération de mes lettres
(très dignes, verbes au passé simple, pas d’allusion
à aucun cinéma), je ne dis pas que j’ai fermé ma
porte au nez de Léon, je ne parle pas de mes entre-
tiens avec une journaliste littéraire, à qui je n’ai pas
non plus parlé de Z. Je ne dis pas que je m’apprête à
remettre ces pages telles quelles, informes, pas finies,
à une éditrice. Pourtant je parle sans arrêt. Je n’ai
plus d’anecdotes, plus de sujet, de motif ou motiva-
tion ou problème ou but quelconque sauf faire du
bruit avec ma bouche. Je dribble. Je dribble sans bal-
lon, sans adversaire, sans arbitre, c’est ma manière
aujourd’hui de réitérer mon offre-­ demande : gar-
dez-moi et je finirai. Si vous me gardez je finis. Encore
un peu d’échange et je finirai bien par finir. Je ne sais
plus pourquoi j’ai parlé de monstre. Le mot monstre
est venu dans mon dribble. À propos de monstre, je
venais de relire cette nouvelle de Jorge Luis Borges
– est-ce que Z. connaissait Borges ?

290
Je me suis retournée vers la petite horloge. J’avais
encore quelques minutes. Une nouvelle absolument
étonnante, elle se trouvait dans le recueil Le livre de
sable. Pouvais-je le lui envoyer ? Il serait certainement
très intéressé, je lui enverrais volontiers le livre. La
nouvelle s’appelle – Z. a secoué la tête, non. J’ai
insisté, je suis sûre que cela vous plairait, d’ailleurs
ce n’est pas long, huit ou dix pages. Non, a-t-il redit,
il ne lirait pas, il n’avait pas le temps. Je n’ai pas le
temps de lire, a-t-il précisé.
Je me suis levée aussitôt. Il m’avait dit en début de
séance qu’il était pressé aujourd’hui. Lui aussi par-
tait en vacances. Il m’a fixé un rendez-vous en sep-
tembre, il m’a tendu mon carton et, en chemin vers
la porte, m’a dit, J’espère que vous êtes rassurée. Je
n’ai pas compris qu’il se référait à ma demande, n’en-
tendant que le nom du mois, septembre, et même
fin septembre. C’était à l’autre bout du monde. Et
j’ai bien entendu le refus de lire : « Je ne lirai pas, je
n’ai pas le temps. Je n’ai pas le temps de lire. »

Mes jambes se dérobaient sous moi en descen-


dant l’escalier. Ma main en sueur se cramponnait à la
rampe. Plus tard, je repenserai à la chatte Titi, jeune,
quand elle croquait beaucoup d’oiseaux. J’étais jeune
aussi ; une fois, irritée par ses carnages, je l’avais jetée
en bas l’escalier. Elle n’avait jamais oublié ma colère
imbécile, jamais compris mes excuses. Je venais de
me faire jeter de la plus belle manière, parfaitement
involontaire. J’ai poussé la porte du 70 C – pour la
dernière fois, ai-je à moitié dit, à moitié demandé :

291
porte, est-ce vraiment la dernière fois ? La dernière
fois que je te pousse du dedans vers le dehors ? Elle a
répondu à sa façon, comme le peut une très lourde
porte en verre très épais. J’ai vu l’impact d’une balle
dans le verre. Combien les objets usuels se donnent
de la peine pour que je comprenne la minuscule
partie de l’univers qui m’est allouée.
Dans la rue la chaleur était extraordinaire. Dix-
huit heures. J’ai acheté un jus de fruit à la Coopé-
rative de la rue de la Servette et me suis assise à une
table sur le trottoir. Trafic dense, cette artère va vers
l’aéroport. À peu de minutes de là, il y a un parc, mais
ce bout de trottoir me convenait. D’ailleurs, marcher
plus loin, je n’en avais pas la force. On ne pouvait
rêver de pire endroit, pourtant c’était le meilleur. Je
suis restée là un long moment. Ai passé mon briquet
à la dame à la table à côté, répondu au grincheux qui
grommelait contre les Roms, pensé, beaucoup pensé
à ma mère qui avait vécu soixante années à quelques
pas, juste après le carrefour, dans cette même rue et
ne s’en était jamais plainte, au contraire, aimait son
deux pièces-cuisine. J’ai regardé et regardé encore
les gens passer, ralentis par la chaleur qui faisait des
visages amollis, un peu égarés. C’était bon de regar-
der les passants, nous tous égalisés par la canicule.
J’étais dans une sorte de stupeur pas désagréable,
sonnée, étourdie, mais pas mal. J’avais lâché, quitté,
j’avais décroché, et cela s’était fait tout seul. Un sorte
d’accouchement dont j’étais le vieux bébé. Quand
même, j’avais dit Non. J’espère que vous êtes rassurée,
avait-il dit, et j’avais répondu, Non. Puis immédiate-

292
ment ajouté, Bonnes vacances, pour tempérer mon
non. Où avais-je lu récemment quelque chose de sai-
sissant sur la fuite ? Plus exactement sur la distance de
fuite. Je chercherai cette page. La distance de fuite est
une nécessité vitale pour l’animal sans crocs ni serres,
qui ne peut compter que sur la course. La distance de
fuite est une seconde peau. Cette phrase m’est reve-
nue : La distance de fuite est plus vaste que la distance d’at-
taque. L’animal qui n’a comme défense que la vitesse
de ses pattes doit garder constante la distance entre
lui et l’ennemi. Assise sur mon bout de trottoir, j’ai
vu des gazelles paissant dans la savane jaune. J’ai vu
le fauve tacheté sinuer dans les herbes. Disons sept
gazelles dans un espace découvert. Entre elles et le
léopard, mettons cent mètres. Alertées par un fré-
missement des herbes, par un fumet carnivore, sou-
dain les sept gazelles s’enfuient à grands bonds. Le
salut est dans les cent mètres d’avance. Le moment
où les gazelles sont presque rattrapées est aussi le
moment où la bête tachetée commence à perdre sa
vitesse, halète, lâche la chasse alors que les gracieuses
galopent toujours aussi vite. (Ma vision ne compte
pas la fois où une des sept gazelles court moins vite et
assure très certainement la vie sauve aux six autres.)
Je n’ai rien vu sur mon bout de trottoir. Je n’ai
pas compté de gazelles dans la savane. J’ai seulement
su que je venais de quitter, sans complément, de
m’arracher, de me déprendre. Cela n’arrive pas sou-
vent dans une vie, pas plus que de tomber vraiment
amoureux. J’étais plus stupéfaite qu’accablée. Est-ce
que, ma mère encore en vie et puisqu’elle habitait

293
tout près, je serais allée chez elle ? Peut-être. Mais
il aurait été hors de question que je manifeste une
quelconque émotion. Elle m’aurait ouvert la porte,
mais il aurait fallu qu’immédiatement je compose
un personnage tenu, poli, pour tout dire sans rai-
son de passer la voir. Pour tout dire ma seule appari-
tion devant sa porte aurait risqué de l’ébranler. J’ai
fait plaisir à ma mère jusqu’à dix-neuf ans, quand
le drame incommunicable de ma grossesse m’a à
jamais détachée d’elle. Elle était ma seule famille,
j’étais sa fierté. Nous vivions ensemble. Pourquoi
lui faire part d’un malheur dont la nouvelle l’aurait
ravagée de honte et, de ce fait, aurait redoublé mes
difficultés ? De septembre à décembre, le temps de
ma quête d’une certaine cure, je n’ai rien laissé devi-
ner de mon état. La proximité géographique entre
le bureau de Z. et l’ancien appartement de ma mère
m’avait parfois frappée comme une coïncidence si
hautement signifiante, logiquement, psychologique-
ment, qu’il n’y avait pas, cette signifiance, à lui faire
dire quoi que ce soit. Consulter Z. en lieu et place
de visites à ma mère, substituer au lien muet un lien
parlant ? Et en fin de compte substituer à l’oralité
fugitive la distance écrite.
J’ai allumé une dernière cigarette et fini mon jus
de fruit. Je ne rendais pas visite à ma mère, nous
n’échangions ni joie ni peine. Après ma première
dure initiation, je me suis éloignée d’elle, afin de
nous mettre à l’abri l’une de l’autre. Je me suis
éloignée physiquement, aimant ailleurs, aimant à
l’étranger, aimant loin de sa désapprobation, de sa

294
répugnance sexuelle, loin de sa formidable blessure
de femme. Elle était la divorcée, la victime d’une
insondable injustice. J’ai été la fille unique d’une
mère orgueilleuse, travailleuse, irréprochable, de
plus en plus retirée, de plus en plus seule, jusqu’à
ce que ce que sa variété d’Alzheimer me rapproche
d’elle. Mais alors elle ne me reconnaissait plus, ou
plus que comme facteur d’une déchéance dont
elle avait douloureusement conscience. Jusqu’à ce
moment de grâce, peu avant sa mort, quand une
infirmière me dit de lui parler, qu’il faut parler
maintenant, qu’elle m’entend. C’est le chapitre qui
manque à Autour de ma mère, quand je ne suis plus
autour ni devant elle, mais de retour en elle. Je suis
accroupie près du lit, je tiens sa main, je caresse sa
joue. Tout bas je nous raconte notre vie. Ses larmes,
mes larmes, tout l’amour tu entre nous, la chambre
noyée de soleil, une fin d’après-midi en mai, son
visage redevenu jeune, le visage de l’amour absolu,
quand elle me tenait toute petite dans ses bras.

Chez moi j’ai ouvert mon agenda et vu que cette


dernière entrevue était la quatre-vingt-dix-neuvième
du lot. Je notais le chiffre ordinal de mes séances,
sans doute pour me donner le sens d’une progres-
sion numérique, d’une réalité mesurable. Le 9
redoublé était un signe, la borne 99 dessinant un
double gros dos contre le chiffre suivant. On n’en-
trerait pas dans la centaine, la séance numéro 100
n’aurait pas lieu. Je n’ai pas regardé la date de mon
carton de septembre.

295
Une autre promenade avec Iasémi au bord de la
rivière. De nouveau les reflets de l’eau dans les feuil-
lages, un poudroiement de reflets vert doré. Elle me
demande si je ne trouve pas ennuyeux d’aller tou-
jours par les mêmes chemins. Est-ce que je deviens
trop taiseuse ? Est-ce que je lui pèse ? Je lui dis que si
j’avais connu un homme qui aime se promener avec
moi, je n’aurais pas écrit. J’ajoute, enfin, j’espère…
Elle sourit : Tu n’aurais pas pu t’en empêcher.
Le lendemain, un message d’elle sur mon répon-
deur : Je crois que tu es rentrée sans ton chapeau de
paille. Je ne suis pas sûre. Va voir. Peut-être que tu
l’as laissé sur la grosse pierre grise quand nous nous
sommes arrêtées la deuxième fois.
J’y vais à vélo, en effet mon chapeau est posé sur la
pierre grise, parsemé de graines de tilleul.

Soirée chez Ly. Un des derniers jours de canicule.


Ly me fait admirer la ligne de la forêt de l’autre côté
du grand champ. On dirait une géante verte couchée
sur le côté. Au fond, le paysage a des dégradés bleus
jusqu’aux montagnes de Haute-Savoie. Nous nous
asseyons sous l’arbre à kiwis, dans son odeur sèche,
dense, comme s’il tombait de lui une fine farine.
Sous lui, l’obscurité vient plus tôt. Ce n’est pas un
arbre mais une liane grimpante très vigoureuse qui

296
tisse serré une sorte de nacelle depuis la petite ter-
rasse jusqu’au balcon de la chambre à coucher de Ly.
Dans quelques semaines le kiwi (actinidia chinensis)
donnera des dizaines de kilos de fruits. Il fait décidé-
ment très noir sous le couvert du kiwi. Ly me parle,
sa diction toujours très nette, mais comme je ne dis-
tingue plus son visage ni sa silhouette, sa voix a un
son étrange, un peu prophétique, comme du fond
d’une voûte. Je n’ai plus suivi le sens de ses paroles.
C’était comme si personne n’avait été là et que la
nuit se soit mise à parler. Furtivement, le souvenir
de la peur du noir, enfant. J’ai eu besoin de lumière,
nous sommes rentrées. Plus tard sur la route, à bicy-
clette, un souffle d’air. Je me dis qu’en amitié, on est
aussi content au retour qu’à l’aller.

There are more things, titre de la nouvelle de Jorge


Luis Borges que je désirais envoyer à Z. C’est l’his-
toire d’une maison hantée. Elle a appartenu à
l’oncle défunt du narrateur qui revient sur les lieux,
près de Buenos-Aires. Description des alentours
effrayants de la demeure ; le narrateur ne résiste pas
à l’envie d’y pénétrer. Il entre ; autres descriptions
d’épouvante ; l’odeur est affreuse. Il n’y a aucun
doute qu’une créature monstrueuse gîte dans cet
antre. Dernières lignes : … « j’entendis que montait
par la rampe quelque chose de pesant, de lent et de
multiple. La curiosité l’emporta sur la peur et je ne
fermai pas les yeux. »
There are more things, le titre laissé en anglais. C’est
une citation de Hamlet : There are more things in heaven

297
and earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy.
Hamlet déclame : « Il y a plus de choses dans le ciel et la
terre que ta philosophie n’en rêve. » C’est au p ­ remier
acte, quand le fantôme du père apparaît. J’apprends
dans une nouvelle de Kipling, La marque de la bête, que
l’expression, There are more things…, se dit dans une
conversation anglaise pour signifier : c’est incroyable,
c’est irracontable, c’est fou, c’est trop.
Il y a plus de choses, il y a tellement plus de choses
que ce qu’on peut dire d’elles. Mais le plus de la
nouvelle de Borges n’est pas que quantitatif. Ce qui
déborde l’histoire, c’est ce que voit le héros à la fin,
c’est l’être horrible qui gravit la rampe, pesant, lent,
multiple, que l’auteur laisse à l’imagination du lec-
teur. Si abominable que soit la chose ou créature,
quelqu’un a réchappé, puisque je lis son récit. La
nouvelle a la progression mathématique fatale et
tranquille caractéristique de l’auteur ; ce qui épou-
vante, c’est de se rappeler que si son héros ouvre les
yeux, Borges à la fin de sa vie est devenu presque
totalement aveugle.
Qu’espérais-je ? Au moment où je propose à Z. de
lui envoyer Le livre de sable, je pense qu’il lit parfois de
la fiction. D’autre part je crois que cette nouvelle en
particulier en dit long sur les choses qui échappent,
échappent au statisticien, au scientifique, à l’enquê-
teur, mais un peu moins au poète. Je m’imagine
que la nouvelle plaira à Z. et même l’instruira sur
nombre des énergumènes qu’il reçoit, qu’il écoute
patiemment cependant que ces gens patiemment
s’évertuent, séance après séance, à inventorier le
­

298
contenu de leur maudit baluchon, à offrir ce qu’ils
n’ont pas à qui n’en veut pas. Le moment de mon
offre – canicule, dossiers à boucler, bagages à faire –
était aussi mal choisi que l’objet. Et aucun autre
moment ne conviendrait jamais ni aucun autre objet.
Sur le trottoir devant la Coopérative, j’avais eu en
somme un sentiment de satisfaction, de plénitude,
d’accomplissement même. Assez, il y avait eu assez
de choses.

Tours à vélo à Annemasse. Cafés autour de la gare,


bancs autour de la place du marché. Cinq kilomètres
et l’air est autre. Il y a des squares biscornus, des petits
jardins potagers, des impasses, des vieilles façades
aux volets écaillés. Il y a encore du moins, il y a une
toiture de tôle ondulée, une grille rouillée, une vitre
recollée et par une croisée ouverte des gammes au
piano, qui butent, qui reprennent. Je me suis arrêtée
dans le parc public à l’entrée du bourg. La maison
ancienne au centre est peut-être une bibliothèque.
Des garçons jouaient au foot. Soleil de fin d’après-
midi, sur les bancs des vieux messieurs de mon âge,
maigres, bruns, coiffés de la chéchia nord-africaine.
Les garçons jouaient bien, une équipe mêlée, âges
et couleurs de peau, donnant de la voix mais sans
crier de grossièretés. Ce que j’ai dit au gardien de
but : C’est magnifique, comme vous jouez sans dire
de gros mots ! Tout à fait comme les grands joueurs !
Merci madame, a dit le garçon, sauf que ceux des

299
équipes internationales, ils en disent tout le temps,
des gros mots.

Le chantier est à deux pas de chez moi. Deux


poids lourds sont arrivés rasant les haies. Le ciel
aujourd’hui est bleu léger. La grue blanche, très
haute, émet un ronronnement silencieux. Sa base
pivotante tiendrait presque dans cette chambre, son
bras télescopique monte à plus de quarante mètres.
Le chantier a la surface de mon jardin. Le travail de
la grue est précis, délicat. Cigogne au long cou, une
poulie au bout du bec, une quadruple chaîne aux
maillons énormes. Quatre ouvriers montent une mai-
son. La grue cueille des panneaux de bois compressé
dans les camions, les élève, les dépose au centimètre
près, guidé par deux hommes. Un p ­ anneau pèse trois
cents kilos. Les longs véhicules et leur chargement
viennent du nord de la ­Roumanie, me l’apprend la
femme blonde venue avec eux. Elle parle un peu le
français et l’allemand, nous fumons une cigarette. La
semaine prochaine, me dit-elle, on va en Grèce, les
deux camions, aussi avec du bois. On retourne char-
ger à Baïa Mare et on va à ­Corfou. Elle rit, montre les
panneaux, c’est la forêt de ­Roumanie !
De longs cheveux blonds, élancée, une forte poi-
trine, pas très jeune. Oui, elle est déjà allée en Grèce
et elle aime la mer. Ottilia ! appelle un des hommes,
et il fait le geste de boire. Elle sort d’une glacière de
l’eau et de la bière, me tend un gobelet de plastic.
La dernière fois que j’ai bu de la bière, c’était avec
N. Ottilia et moi le nez en l’air nous suivons le ballet

300
de la grue sur le bleu du ciel. Trois gorgées de bière
roumaine et l’imparfait des enfants me passe par
la tête : On disait que j’avais quarante-sept ans, que
j’étais une grande blonde à belle poitrine, la femme
d’un convoyeur de bois roumain, que je voyageais
avec lui, qu’on remontait charger et puis on descen-
dait au bord de la mer…
Le lendemain, personne dans la cabine de la
grue. L’élégante machine semble fonctionner toute
seule. Dès lors tout ce qu’elle fait – pivoter sur elle-
même, étirer son col, l’abaisser, cueillir les charges,
les déporter, les déposer comme un horloger ajuste
une vis microscopique – me paraît inconcevable. Je
n’aperçois le grutier nulle part. Mon cerveau com-
prend la flèche, l’arme à feu et même le mauvais sort
jeté à distance, mais la grue télécommandée sans
patron visible m’est irreprésentable. Curieusement,
ou pas, j’ai souvent eu la même sensation irréelle,
la même déconnexion pendant les séances avec Z.
En cette comparaison, Z. est le grutier fantôme ou la
grue sans grutier, et moi je divague, me jetant dans
trop de mots, le trop du pas assez.
Je pars faire des courses. Quand je reviens la dame
blanche a rétracté son long cou et le grutier est là, en
t-shirt blanc, bronzé, belle tête, pas du tout le profil
d’oiseau de proie que j’ai cru lui voir hier. Il a un
autre chantier demain matin à sept heures trente à
Yverdon. Une machine comme celle-ci est très cotée,
elle vous accroche un chalet en pleine pente. Il faut,
et l’information me rassure, six cents heures de pra-
tique pour avoir le permis.

301
De nouveau très beau et chaud. Visite à Ly qui
a fait une chute et s’est déplacé une vertèbre. Elle
n’a heureusement aucune lésion neurologique. Elle
peut s’asseoir et même faire quelques pas en me
tenant le bras. Nous marchons tout doucement sur
le trottoir. La clinique est en périphérie, une longue
case étroite à ras la route à quatre pistes. Je suis très
inutile avec une personne qui souffre. Elle s’allonge,
je lui masse les pieds comme si cela pouvait soula-
ger son ventre gonflé, douloureux. Je repense au
moment dans la nuit sous l’arbre à kiwis, quand la
voix de Ly m’était parvenue étrangement amplifiée,
comme du fond d’un puits, comme si cette voix avait
eu prescience de la chute. Quand je la quitte, le jour
finit. Le raccourcissement des jours en août me serre
le cœur bien plus qu’en novembre. Bruit de musique
rock assourdi. Concert live dans un préau d’école,
public clairsemé. Du vieux rock carré, le chanteur
au clavier en chapeau de cow-boy, un batteur, deux
guitares. Je dis au chanteur que j’ai vu Bob Dylan.
– With your own eyes ? Gee ! And now you see me ! Lucky
you ! Chanceuse en effet, parce que je rencontre
Delphine et les siens. Par eux je retrouve le je ne
sais quoi – le presque rien, le charme. Les enfants
et leur père rentrent, Delphine et moi nous parlons
jusqu’à minuit. Puis je ne sais plus où j’ai garé la voi-
ture. Cherchant, je découvre entre les immeubles un
petit chemin sombre qui tourne sous le viaduc de

302
l’autoroute. Vieilles petites villas, jardinets, peu de
lumière, volets mi-clos, portails en fer qui sûrement
grincent. Do si la. Et si j’essayais une fois d’écrire
un roman policier ? Je veux dire, de la fiction. Par
exemple : « Une silhouette furtive sortit du 7 chemin
du Croissant et se dirigea à pas rapides vers une voi-
ture à l’arrêt, dans l’obscurité, une cinquantaine de
mètres plus haut. Quelqu’un était assis à l’avant et
semblait dormir, affalé contre le volant. Si l’homme
dormait, ce devait être d’un très profond sommeil.
À y mieux regarder, sa nuque marquait un angle
bizarre, comme cassé. Le passant ouvrit la portière
et toucha l’épaule du conducteur. »
Et comment continuer à partir de là ? Le quidam
furtif allume son briquet et voit que le type affaissé
a les yeux grands ouverts. Je n’écrirai jamais de fic-
tion. Ce qui s’est vraiment passé, c’est que le che-
min du Croissant m’a fait penser à une ruelle du
Pirée. Or aucune ressemblance, sauf se sentir loin.
Loin d’où ? Loin de celui que je ne rejoindrai jamais
plus. Les trois gorgées de bière avec la Roumaine
des camions l’autre jour ont rouvert je ne dirais
pas une blessure : ont rouvert le manque de bles-
sure vivante, du vivant de N. Août, mois infini dans
l’enfance, est maintenant le mois du retrait de la
lumière. Avant, en août, je savais que je partais pour
Égine en septembre. N. et moi nous sommes quittés
une quantité de fois, il y a eu autant d’éclipses que
de réapparitions. Je ne lui demandais pas plus de
preuves d’amour que je ne suis capable d’en don-
ner. Je ne lui demandais, essentiellement, que de

303
rester en vie. Je me rappelle le coup de téléphone
d’octobre 2007 quand K ­ aterina m’annonce la mort
de N. Étrangement je suis debout au milieu du
jardin quand elle prononce la chose elle-même.
­
J’ai un appareil sans fil mais pas de portable. Est-ce
qu’elle m’avertit qu’elle va me dire quelque chose
de grave ? Et l’avertissement et son ton de voix me
font sortir ? Je revois le vert de l’herbe d’octobre,
drue, humide. La sensation est très précise, d’un
amas de sang qui plombe les jambes, du cœur
bloqué plusieurs secondes. Le vert de l’herbe
est devenu très sombre. Je me rappelle aussi que
Katerina, si grave qu’elle soit, n’a pas conscience
d’être la noire messagère qu’elle est. Elle ne sait pas
qu’elle m’annonce la mort de l’homme à qui et par
qui je tiens. On dit, faire son deuil. Le mien, c’est
plutôt lui qui me fait. La difficulté, c’est de garder
vivant à l’intérieur de soi celui qui n’appellera plus,
vers qui on ne courra plus.

Carte de Vico : L’autre jour, je t’ai croisée dans


la rue et tu n’as pas répondu à mon salut. Je crois
volontiers qu’une écrivaine soit perdue dans ses
pensées et je ne voudrais pas t’en distraire. Mais au
cas où ton impassibilité signifie que tu es brouillée
avec moi, j’en suis resté pour le moins perplexe.
En effet, il était un temps où, je crois, tu accordais
quelque valeur aux relations dites humaines. Je me
serai trompé. C’est trop te demander que de me

304
­ étromper, aussi je ne te le demande pas. Considère
d
le présent message comme nul et non avenu. Je te
salue à nouveau, cordialement d’ailleurs.
P. - S. La création féminine littéraire ne peut être
autre chose que ce qu’elle est pour nous autres
hommes, une prothèse, une quête du phallus idéal.
Toutefois, de celui-ci, nous avons le réel petit bout
qui vous manque. Vous ne faites que marquer et
remarquer votre défaut de nature. C’est pathétique,
pour ne pas dire péripatétique…

Je jette la carte à la poubelle. J’écoute les infor-


mations à la radio. Je n’ai pas la télévision, je ne lis
pas les journaux. La radio parle de trois camions
bloqués à une frontière dans les Balkans. Les chauf-
feurs, passeurs d’immigrants, se sont enfuis, laissant
les camions verrouillés. Quand on force les portes,
la cargaison humaine n’est plus que cadavres en
décomposition. Épicure a un remède mental contre
la mort, en résumé : Ne pas craindre la mort, puisque
tant qu’on existe, elle n’est pas ; elle ne nous concerne
que brièvement, dans un temps bref et sans douleur,
car si l’on souffre on n’est pas mort et si l’on meurt,
on ne souffre plus. Candide, frugal Épicure, content
de deux figues par jour, déambulant dans son jar-
din, ignorant les camions et les wagons cadenassés.
Je ressors la carte de Vico de la poubelle, barbouillée
de cendre et de tomate. Je prends un papier et c’est
d’une bonne intention que j’écris, Cher Vico, je ne
t’ai pas vu dans la rue. D’autre part comment peut-il
y avoir de brouille entre deux personnes quand il n’y

305
a pas de lien – Je m’arrête là, déchire mon papier et
la carte, reprends les corrections de mon texte, sup-
prime, remets la radio. C’est après minuit, il n’y aura
plus d’horreurs. Cinéma réaliste italien, musiques,
extraits de dialogues, voyage en Italie.

Septembre 2007, je passe à Égine une quinzaine


de jours. Dans mon agenda, les quinze jours sont en
blanc, mais une note en travers des pages dit Voir
cahier. J’ai oublié avoir tenu un journal. De fait je
revois maintenant la petite table devant la chambre à
l’hôtel Titania, un balcon sous les eucalyptus. C’était
la première fois que dans l’île je logeais dans un lieu
si chic. Je crains de fouiller dans mes papiers à la
recherche de ce cahier ; je crains autant de ne pas le
retrouver que de mettre la main dessus. Et dans ce
cas de lire noir sur blanc des choses qui ne sont plus,
des choses que je suis maintenant incapable de vivre
de nouveau !
Je peux me passer de l’archive écrite. La mémoire
continue de tourner, comme le grand milan que
je regardais tout à l’heure, qui semblait oublier de
repérer une proie tant il se plaisait à virer dans le
vent qui lui retroussait le bord des ailes.
Septembre 2007. C’est la dernière fois dans l’es-
pace terrestre réel que je suis proche de N. encore
en vie. Ma rencontre du marin anglais porteur
d’un message inouï se situe en début de séjour. Les
paroles de John sont fabuleuses en ce qu’elles me

306
font croire que, grâce à l’amour qu’il dit me por-
ter, N. vivra encore assez de temps. Assez pour que
ma propre vie ne s’éteigne pas de sitôt, assez pour
qu’une petite veilleuse en moi donne encore un
peu de lumière.
Une autre scène se passe à l’International ­Corner.
Un soir, il y a un gros orage. Je me réfugie à l’Inter­
national Corner. C’est un bar à l’intérieur du bourg,
dans le style pub anglais, boiseries sombres et bril-
lantes, miroirs, tableaux, appliques en forme de
fleurs. Le bar a ouvert dans les années soixante-dix,
quand le port a fait place à de riches yachts anglais
et américains. Je passais dans la rue, curieuse, mais
n’entrais pas, peut-être dissuadée par le genre de
clientèle, masculine et particulière. Je ne me rap-
pelle pas avoir vu son propriétaire jeune, comme
si de toujours il avait été cet homme âgé, de haute
taille, aux cheveux gris, sec, intimidant. À une table,
un jeune couple de vacanciers parlent espagnol, près
de la porte deux femmes de l’île en noir, surprises
comme moi par l’orage. Derrière le comptoir, rec-
tangle vert vif du match de foot à la télévision, que
Kirios Vassili ne regarde pas. Gilet gris, nœud papil-
lon, il époussette les bouteilles sur les rayonnages
miroitants. Dehors, la rue étroite, noire et luisante
sous l’averse ; en face, une épicerie chichement éclai-
rée. En 2007, je me risquais encore à dire quelques
mots en grec. Pourquoi est-ce que je me mets à par-
ler de N. ? ­Surtout, je crois, pour prononcer le nom
de l’homme qui me hante, pour m’entendre dire
son nom. C’est la première fois que je parle de N.

307
avec un habitant de l’île. Kirios Vassili et moi avons
un échange étonnant (je vais y revenir).
Bientôt la pluie s’arrête, tout à l’heure j’ai rendez-­
vous avec Katerina et de ses amis au restaurant
L’Hippocampe. Dans la ruelle, la boutique d’un
­
fleuriste, petite, touffue, odorante. Perché sur un
ovale d’osier, un perroquet rose, vert et jaune. Il me
regarde en penchant la tête. Il vient du Mexique, me
dit le fleuriste. L’oiseau ne dit rien ce soir. Il a une
petite toux rêche, une toux d’imitation, m’explique
son maître, non parce qu’il a pris froid mais pour
signaler que la température a baissé. Ne lui parlez
pas français, me dit l’homme en riant, cette langue
l’irrite, il y répond par des grossièretés en mexicain.
Dans la boutique, respirant ses arômes, j’oublie com-
plètement l’insanité qui vient de m’échapper dans
le bar. Je n’ai pas réellement parlé, j’ai émis un son,
comme le perroquet qui tousse pour annoncer que
c’est la fin de l’été, que bientôt il fera froid, les gens
auront le rhume et la grippe. J’achète quatre lys rose
foncé très parfumés. Air humide, odorant lui aussi,
flaques lumineuses dans les rues sombres. Katerina
et ses amis arrivent en même temps que moi devant
la terrasse de L’Hippocampe. Je lui tends les lys,
absolument certaine de lui faire plaisir. Elle a un fort
mouvement de recul et s’écrie avec colère que je suis
folle. Les autres ont un air très gêné, promptement
je dis d’un ton banal, Mais ce n’est rien, je passais
devant un fleuriste, c’est tout, cela se fait d’offrir
des fleurs, non ? Le garçon de L’Hippocampe met le
bouquet dans une carafe sur une autre table.

308
(Au cours de ce séjour, Katerina devait quelques
fois me manifester une aversion violente. À une occa-
sion, avec insultes en public. Elle buvait beaucoup
alors, mais l’alcool n’est ici qu’un déclencheur. K. ne
boit plus, elle a oublié ces épisodes. Qu’une personne
que l’on a déifiée s’enrage contre vous singulière-
ment, c’est encore une sorte de don, de privilège.
Égine aura été pour moi un théâtre dont K. était la
propriétaire, où elle jouait les grands rôles féminins,
m’acceptant comme habilleuse, comme confidente.
Je crois qu’elle sentait que sa mémoire, autant dire
son esprit, la quittait. Elle baissait, souffrait, éclatait
contre moi qui l’aimais et l’avais connue dans son
faste. À propos de ses colères, rappeler qu’il y a des
milliards d’années, bien avant que Platon ne ban-
quette dans l’île le jour où Socrate avalait la ciguë au
Pirée, Égine était une île volcanique.)

Je rentre à Genève le 30 septembre. N. meurt le


4 octo­bre 2007, le 15 octobre, Katerina m’annonce
son décès. Je reviens avant la maldonne des lys, quand
je m’abrite de l’orage à l’International Corner. Kirios
Vassili entame la conversation – si je fais du tourisme,
d’où je viens, etc. Je me récrie, je ne suis pas une tou-
riste, je suis une habituée d’Égine de longue date, j’y
ai des amis. Je renonce à mes vingt mots de grec, nous
parlons anglais. Des amis, parfaitement, par exemple
Nectarios Katsoulis. Je viens de marquer un fort point.
Monsieur Vassili me considère différemment. Debout,
il s’adosse contre le comptoir. Je ne sais pas écrire un
dialogue, mais voici à peu près ses paroles :

309
Et vous voudriez savoir comment va Nectarios
Katsoulis ? Vous le connaissez depuis quand ? Vous
le cherchez ? Oh, vous le reverrez. Il disparaît, bien
sûr, c’est sa nature, mais il réapparaît toujours. Je
l’ai connu petit garçon. Il habitait un peu plus haut
dans la rue, au 14 Aghios Nicolaos, sa mère venait
acheter son café à l’épicerie en face. Ah, vous avez
rencontré sa mère ? Vraiment, il vous a présentée à
sa mère ? Elle est décédée au début du mois d’août.
Il est venu la voir, mais ses frères ne l’ont pas laissé
entrer. C’est malheureux. Un mauvais homme, moi
je ne le pense pas. Je ne l’ai jamais pensé. La prison,
je sais, je sais. Les gens d’ici n’aiment pas ça. Ce n’est
pas la prison qu’on lui reproche, c’est d’être sans le
sou. C’est vrai que pour taper les gens, il est un peu
là. J’en sais quelque chose. Ça ne me dérange pas,
je l’aime bien. Je vais vous dire pourquoi il revient
toujours, c’est qu’il aura toujours besoin d’argent.
Moi je lui offre un verre et un billet. De quoi payer le
bateau pour repartir. Ce type-là ne tient pas en place.
Les frères aînés ont eu la barque du père, la sœur la
petite maison. Il a déserté l’armée tout de suite bien
sûr. Déjà enfant il fuguait. Et puis les petits trafics. Il
va, il vient. Mais il revient, il revient toujours, comme
la pluie et le beau temps. Rien que de parler de lui,
ça ne m’étonnerait pas de le voir arriver, là, main-
tenant, trempé comme un rat, et en avant les his-
toires à dormir debout ! Parce que lui, raconter, c’est
sa vie. Ça, il sait le faire. Vrai ou faux, il a fait vingt
fois le tour du monde. Et quand on l’écoute, c’est
bien égal, le vrai ou le faux. Dans l’ancien temps,

310
on l­ ’aurait nourri et logé gratis. Mais pourquoi est-ce
qu’il vous intéresse tellement ? Vous êtes vraiment
amis ? C’est vrai qu’il connaît une foule de gens. Des
étrangers, parce que dans l’île, comme je vous ai dit,
il a le mauvais œil. Il paraît qu’il est en Crète. On dit
aussi qu’il ne va pas bien. Il n’est pas passé dans le
bar en août. Mais on le reverra. Vous êtes vraiment
amis ? Amis proches ? Close friends ?

J’ai dit que oui. Puis j’ai dit que cette fois il ne
reviendrait pas. Quelle idée, a enchaîné Vassili, pour-
quoi pas ? J’ai secoué la tête. Non, pas cette fois. Mais
qu’est-ce que vous en savez ? Pourquoi pas ? Parce
qu’il est mort, ai-je dit, because he’s dead. J’ai posé
quatre euros sur la table, j’ai dit au revoir et je suis
sortie. La pluie avait cessé. Dans la ruelle sombre,
gemmes noires des flaques, odeur savoureuse de l’île
après la pluie, de nourriture par les portes des mai-
sons et, venant du port, de goudron, de gasoil, de
filets de pêche. Puis les lys chez le fleuriste au per-
roquet, puis la face de gorgone de Katerina qui crie
que je suis folle.

Je n’avais pas bu. Une dizaine de jours plus tôt, le


message du marin anglais m’avait rendue heureuse.
L’éloge exceptionnel et véridique fait par le pro-
priétaire du bar aurait dû ajouter à mon euphorie.
On le reverra, les gens comme lui réapparaissent
toujours, il reviendra : Monsieur Vassili croyait au
retour du héros. Un des motifs de ma réplique est
assez vil. À mon interlocuteur qui sait tout de N.,

311
je veux prouver que j’en sais plus ; je veux avoir le
dernier mot. Je sors mes trois mots, je pose mes
deux pièces, je sors de l’International Corner avec
raideur (une allégorie, ai-je pensé ensuite, et que
Vassili, une quinzaine plus tard, comparant les
­
dates, se souviendrait de la femme étrangère, peut-
être se dirait que la mort était entrée dans son bar).
Autre motif réel, ma rencontre de Sophia à quelque
point de mon séjour. Je ne la connais que de vue. Je
me souviens que N. avait fait des réparations dans
sa maison. Sophia ne parle pas l’anglais. Nous nous
saluons, elle reste devant moi plus que le temps d’un
simple salut. Elle me regarde et son visage exprime
une affliction muette, celle que l’on témoigne au
proche parent d’une personne décédée. Je ne com-
prends pas cette expression de sympathie. Or c’est
exactement cette signification incomprise, rejetée,
que je transmets à Vassili quand je dis, Il est mort.
Sophia n’a rien dit de la sorte, N. vit encore au
moment où je la rencontre, dans la ruelle qui longe
le petit jardin public, à côté d’Aghia Panaghitsa.
Sans doute l’a-t-elle vu, en août, quand il est venu
dans l’île, dans l’espoir de dire adieu à sa mère. Et
c’est celui que Sophia a vu, à peine pouvant mar-
cher, si toutefois il marchait seul, maigre, creux,
chauve, c’est la vision de cet homme qui se meurt
qu’elle porte sur le visage. Celui-ci, le mourant, je
ne l’ai pas vu, je ne veux pas le voir. Je l’écarte, je
l’efface, le biffe – he’s dead, il est mort.

312
Septembre 2007 est si loin, mais ma petite réplique
me revient. There are more things in heaven and earth,
Horatio, than are dreamt of in your philosophy, déclame
Hamlet devant les remparts d’Elsinore. There are more
things, titre de la nouvelle de Jorge Luis Borges que
je désirais offrir à Z. Il y a plus de choses, il y a par-
tout, tout le temps, plus de choses, il y a de plus en
plus de choses dans les cieux et sur terre. Il y avait,
il y a peut-être toujours mon cahier de cet ancien
septembre. Je ne le trouve plus. Un cahier au format
peu courant, un grand carnet plutôt, à la couverture
bleue. Quelques lignes sûrement mentionnent une
moto bleue elle aussi, et certaine miraculeuse chute
à moto. Cela m’a frappée sur le moment, la chute
était aussi miraculeuse que le fait de s’en ­relever.

Je vais chez Costa le lendemain de mon arrivée.


Il ne loue plus les Florett couleur kaki d’autrefois,
légers, maniables. Il me propose un scooter large,
lourd, à petites roues. C’est ce qui se fait maintenant,
me dit-il, c’est moins délicat et avec ça les touristes ne
vont pas n’importe où. Il y a moins de casse des deux
côtés, tu vois ce que je veux dire ? Je connais Costa
depuis des années. Il est albanais et a appris passable-
ment de français à l’école. Il semble ne pas voir que
je vieillis, ce qui me rend hardie. J’ai bien celle-ci, me
dit-il, la Honda bleue, mais attention, c’est une cross
125 cc, ça fonce. Presque neuve comme tu vois. Ne

313
me l’abîme pas… Tu es seule ? La question n’est pas
de ma solitude personnelle, mais que le véhicule réa-
git d’autant mieux qu’il est peu chargé. Je mentionne
l’éventuel port d’un casque. C’est comme tu veux, me
dit Costa, moi je ne suis pas obligé. Roule jusqu’au
bout de la rue, je regarde si tu vas bien. Je laisse mon
permis, je pars sur la Honda bleue. Je me sens bien.
Je ne ferais pas deux kilomètres sur cet engin dans
ma propre ville, même sur une petite route. Je n’ose-
rais pas. Chez moi, autre regard des autres, autre
conscience de moi-même, autre conscience de la loi,
plus pesante. L’air d’Égine me flatte, me porte, c’est
une sorte de lévitation. De fait la moto a beaucoup
d’accélération. Je roule prudemment. À l’intérieur de
l’île il y a des pistes forestières bosselées, pleines d’or-
nières, de pierres, d’aiguilles de pin glissantes. Un
jeu autrefois, comme passagère de N., aujourd’hui
je ne m’y risque pas. Le deuxième jour, j’ai envie de
traverser l’île vers Aghia Marina sur la côte est. Route
du col en lacets. Je suis très attentive, ne dépasse que
rarement, seulement les anciens Florett gris brun
portant ce couple inchangé, un homme et sa femme
corpulents, chargés de sacs, revenant d’un super-
marché du port. Leurs grands-parents allaient à âne,
flanqués de grandes corbeilles, pas de supermarchés
dans l’île alors. Passé le col, avant le village de Mesa-
gros, une petite route étroite part à droite vers les col-
lines. Je connais bien la montée à pied. En haut, il y a
une combe silencieuse et un monastère, où autrefois
des nonnes peignaient des icônes.

314
C’est le Monastère de la Vierge à la Lionne d’Or.
Une étrangeté du lieu est qu’il change d’aspect
selon le chemin qu’on prend pour l’atteindre, si
bien qu’au début j’ai cru à deux et même trois ermi-
tages différents. Les écriteaux sont discrets. Quand
j’ai commencé à déchiffrer les caractères grecs, j’ai
imaginé une mystérieuse Vierge lionne couverte
d’un manteau bleu et d’une éblouissante crinière en
or. Le cloître est dans une dépression boisée, afin
d’échapper à l’œil des bateaux pirates. Hors les fêtes
religieuses, c’est très calme et silencieux, le vent pas-
sant par-dessus les crêtes. Il y a un air d’abandon un
peu triste, agréable. Jadis une châsse très précieuse
avait été hissée dans les collines, détruite lors de pil-
lages ou d’incendies. Il y a cinq puits marqués dans
la roche comme par une grande main. Ce sont les
empreintes des doigts de la Vierge désignant l’en-
droit où poser son icône.
Je ne me suis pas arrêtée en bas de la petite route
pour observer la pente. L’aurais-je fait que peut-être
j’aurais renoncé. Mais ce n’est pas sûr. L’île n’est pas
pour moi le lieu de la peur et des renoncements, ni
de la pudeur et de la préservation. Sinon certaine
touriste ne se serait pas commise comme elle l’a fait
avec certain pêcheur, une nuit sur le sable. Derrière
une barque, parmi les chiens, ai-je écrit. Non pour
la chiennerie imagée, mais parce que réellement
deux chiens folâtraient tout près. Et les beuglants du
port, et le sable collé entre les fesses, et de retour
chez K., je m’étais nettoyée au vinaigre. Comment
ai-je pu. Comment ai-je pu l’écrire surtout. Il est vrai

315
que ce sont les actes qui me dépassent qui appellent
l’écriture. Longtemps j’avais été l’humble visiteuse
d’une sorte de paradis. Quand l’île finalement me
propose N., elle suit la tradition des tentations irré-
sistibles. Mais même alors, l’île m’avait épargnée. De
retour chez moi, cette fois vraiment misérable, j’étais
allée à l’hôpital faire un test anonyme de détection
du sida. Je n’avais rien. Ton reportage sur tes ébats
grecs, m’avait dit une lectrice, le coup de la baise
sur la plage, franchement… V. ne me reprochait pas
le passage, qu’elle trouvait peu excitant, mais que
j’aie couché sans préservatif. Ma virée à moto me fait
repenser à sa remarque. Je rapproche le couple dans
le sable et le couple femme-moto.
Montant à pied, je ne m’étais pas rendu compte
de la raideur de la pente. Ce n’est pas une route,
c’est une étroite bande d’asphalte pierreuse jetée
sur un ancien chemin muletier, les jeeps rempla-
çant les mules. Je me lance, comptant sur la vitesse
acquise. Le revêtement est fait de giclées de ciment
gravillonneux. La pente s’accentue, la deuxième
vitesse f­aiblit, je croche la première, la machine fait
un bond en avant et me jette en l’air. Je tombe en
arrière sur la tête.
Je me rappelle immédiatement la question : est-ce
que vous vous souvenez avoir perdu connaissance ?
Non, je pourrai dire que non. Un peu en contrebas,
il y a un muret, un tamaris et dessous la mince den-
telle de son ombre. Si je peux marcher jusqu’à elle,
si je m’assieds là, si je continue de respirer, de regar-
der, alors un miracle a eu lieu et ­continue d’avoir

316
lieu. Les collines sont désertes, il passe une brise
légère. Herbes gris jaune, lumière jaune pâle, soleil
pas fort, hauts fins nuages. Je suis assise contre le
muret sous le tamaris, tout est immense. Immense,
formidable, incompréhensible, pourtant je suis là.
Le choc était brutal, mais mes mains, mes bras, mes
jambes ne sont pas blessés. Tout aurait dû devenir
noir, or tout reste visible, sensible. La brise de sep-
tembre, le tamaris, le petit mur, le talus, des four-
mis qui passent. J’attends, j’attends que ce soit vrai,
que ma vie continue. Il n’y a personne. Les champs
jaunes, le vent qui passe dans les herbes, l’ombre
diaphane, tout est d’une douceur infinie. Environ
seize heures, le 17 ou le 18 septembre 2007. La
Honda gît un peu plus haut sur la route. Est-ce que
j’arrive à la relever ? J’y arrive, et à la caler sur sa
béquille le long du mur. Puis je me rassieds sous
le petit arbre. Ne pas bouger, rester là et attendre,
connaître ma grâce. Mais quelque chose a changé,
quelque chose s’est produit au cours des dix mètres
entre le point de chute et l’asile d’ombre mince :
le réservoir bleu métallisé est constellé de grosses
taches sombres, qui ne sèchent pas tout de suite,
gluantes, rouges entre les doigts, rouges sur mon
t-shirt bleu clair. C’est de moi que les gouttes
coulent, de l’arrière de ma tête. Je me touche, mes
cheveux sont empoissés de sang.
La vue et le toucher du sang me secouent plus
que le coup. Je me rappelle qu’une blessure au cuir
chevelu saigne beaucoup. Je ne peux pas rester
là, je dois faire quelque chose, retourner près des

317
gens, me soigner, me reposer. Je suis descendue sans
moteur jusqu’à la maison du carrefour. J’aimerais
dire combien cette maison solitaire a été bonne, sa
cour, les plantes en pots, le robinet, une cuvette, un
tuyau, l’eau un peu tiède, puis plus fraîche, coulant
en abondance. Pas un bruit, pas de chien. Je me suis
lavé le visage, rincé la tête. Je me rappelle le bon goût
de cette eau, minéral, végétal, et l’odeur louche du
sang. J’ai réussi à démarrer la Honda, j’ai réussi mon
retour, de nouveau soucieuse des apparences, t-shirt
et shorts maculés, cheveux collés, mais personne ne
m’a vue entrer à l’hôtel.

Je me suis tenue très tranquille les deux jours sui-


vants, pourtant je suis allée chez Costa prolonger la
location. Et il m’a fallu retourner inexplicablement
sur les lieux, laissant la moto en bas au carrefour. Je
suis montée tout doucement jusqu’à l’endroit de ma
chute. J’ai inspecté soigneusement ce bout de route,
en quête d’un indice, pierre protubérante, tache
d’huile, écailles de peinture bleue, gouttes de sang
séché – ou n’importe quoi qui fût un signe, un signe
que là où j’avais failli trépasser, là j’avais réchappé.
Mais je n’ai rien découvert. La nature entière était
signe de ma chance. C’était de nouveau calme et pai-
sible, le vieux petit mur, le tamaris à l’ombre frêle,
son tronc et le mur s’appuyant l’un contre l’autre.
J’ai ramassé un petit caillou. La pente raide m’a fait
comprendre le bond de la machine en avant, le corps
jeté en haut et tombant en arrière. Mais, simultané-
ment, j’ai vu autre chose. J’ai vu la route elle-même

318
se dresser comme une personne et me frapper par-
derrière, armée d’une matraque.

Je ne sais plus quand l’idée m’est venue. Je ne


peux plus me l’ôter de la tête depuis, sauf à essayer
de l’écrire. Elle est liée à l’horrible petite phrase dans
le bar – he’s dead, il est mort. Plus le temps a passé et
plus la petite phrase est devenue haïssable, empoi-
sonnée. Une femme, de son dernier amour, dit froi-
dement qu’il est mort. Oui, nous étions proches,
very close, très proches, mais maintenant il est mort.
À cet instant ce n’est pas vrai, ni littéralement ni au
figuré. Ma passion, la petite veilleuse à l’intérieur, je
la renie. On dit qu’il y a des mots qui tuent. L’image
a du vrai. Celui ou celle qui les prononce ou les écrit
est le premier à tomber.
Quelques minutes plus tard, les lys refusés, la
colère de K., son insulte de folle. Mon idée l’est peut-
être aussi. Quand je parle à Vassili, N. est encore
en vie ; quand je tombe à moto, il a une douzaine
de jours à vivre. Il pense une dernière fois à moi.
Une dernière fois il pense à moi en toute conscience. Il
s’adresse à moi : Je pars, je m’en vais, adieu.
Le coup sur la tête, c’est à cette fraction de
seconde. La route qui se redresse comme une personne,
le coup de matraque, c’est N. Ma combine télépa-
thique n’est pas tant mystique que magnétique,
­physique, géophysique. Chez moi, je n’aurais pas
loué de moto, en outre la distance était trop grande,
les montagnes trop hautes. Les ondes ne passaient
pas. Et puis je suis dans l’île, son île natale où cette

319
fois il ne reviendra pas, plus jamais. Le choc est
violent, l’adieu est le dernier, c’est la décharge sis-
mique de qui décroche. Je pars, toi tu restes. N. ne
voulait pas me tuer, il s’arrachait aux choses de sa
vie, dont j’étais. Il se rappelait à moi une ultime fois,
comme je montais vers le monastère de la Vierge
Lionne d’Or. Je m’en vais, toi tu restes, adieu : voilà
le signe que je cherchais sur le morceau de route,
inscrit dans le petit caillou que j’ai ramassé et perdu.

Près de dix ans ont passé depuis ma chute. La


route raide montait toujours dans les collines, en
bas la maison du carrefour était toujours là. Cette
fois, je prendrai l’autobus, et de l’eau et un goûter
dans mon sac à dos. Je prendrai l’autobus jusqu’au
carrefour, un bâton aussi, et je monterai jusqu’au
cloître. Dans la cour, il n’y a plus de paons depuis
longtemps, mais je verrai les coupoles bleues, l’em-
preinte des doigts de la Vierge dans la roche, j’enten-
drai le silence et le vent.
J’ai commencé à écrire mon retour. Mes souve-
nirs de l’île accouraient, l’île me reconnaissait, elle
me souhaitait la bienvenue. Mon récit anticipait le
voyage que je me promettais de faire bientôt, dès
que ce texte serait terminé.
C’est le bâton qui s’est mis en travers de ma route,
l’objet qui devait rendre mon pèlerinage plus véri-
dique. Le bâton avait existé, le propriétaire de l’hôtel
aux balcons bleus m’avait dit en souriant, Ce bâton,

320
c’est le vôtre, je le garde pour vous, il vous attendra.
Et il l’avait mis au coin de l’escalier, derrière les pots
de fleurs.
Ce n’était rien qu’un banal bâton de marche. Il
n’était plus au coin de l’escalier, on l’avait débar-
rassé, un promeneur l’avait pris. J’en trouverais un
autre, je pouvais aussi m’acheter une canne au bazar
d’Égine. Le bazar d’Égine, à l’intérieur du bourg,
est un beau vieux magasin un peu sombre, plein
de toutes sortes de choses tentantes. Je m’achèterai
également un chapeau de paille. Je suis entrée dans
le bazar. Il y avait un choix de cannes, par exemple
celle-ci, brun rouge à poignée jaune. Je me suis
attardée, j’ai regardé les objets, touché la canne à
poignée jaune, essayé un chapeau. Je ressemblais
à une aveugle avec mes lunettes noires. Je me suis
réveillée. Je n’étais pas dans le bazar, je n’étais pas
dans l’île, je n’avais pris aucun avion, aucun bateau,
je n’avais pas bu de café au Pirée à la terrasse près
des agences maritimes, je n’avais pas bougé de chez
moi, j’étais assise en train d’écrire. Le bazar était
probablement devenu un vidéo-shop, une pizzeria
ou un magasin chinois. Il n’y aurait pas de fin en
forme de retour.
Il me restait à jouer la carte du rêve, le rêve de
la page 13, fait à vingt ans et que j’avais dessiné. J’ai
retrouvé le dessin. La page cartonnée est un peu
jaunie, mais le noir de l’encre de Chine est toujours
très noir. Le désert, un gros soleil blanc, à gauche un
convoi mortuaire, à droite une femme courbée qui
ramasse des plumes. Elle tient un grand bouquet de

321
plumes à ocelles. Il n’y a pas de paon dans le dessin,
les plumes clairsemées tombent du ciel.
Le rêve n’a pas été inséré après coup. Il n’y en a
pas d’autre dans le texte. Quand, en fin d’écriture,
il m’est venu un titre, j’ai vu son rapport avec mon
dessin. Le rêve placé à l’orée du texte correspondait
au titre, ils s’éclairaient l’un l’autre. J’allais relever la
coïncidence, peut-être ajouter un paragraphe sur les
sources du titre et je tenais ma fin.

Puis il y a eu la nuit de l’orage. J’étais couchée


sur le divan de la chatte grise. Quand elle y dormait
en rond et que je m’allongeais près d’elle, elle fai-
sait toute une complication d’être deux sur l’étroit
divan. Elle savait que je m’étendais là quand j’étais
triste. Elle finissait par se mettre à côté de ma tête,
comme pour être près de mes pensées. J’ai éteint la
lumière. Mon texte s’arrêtait sur la route en pente, il
s’arrêtait à ma chute, à mon interprétation de l’acci-
dent. Je pensais différemment à N. depuis que j’avais
écrit ce passage. D’écrire ce que j’avais écrit l’avait
éloigné. Depuis l’écriture de cette page-là, comme
par contre-coup, N. s’était écarté de moi.
L’orage a éclaté brutalement. J’ai couru dehors
pour enrouler la tente de la terrasse et enlever la les-
sive du fil, puis quelqu’un m’appelait sur le seuil de
la porte ouverte, c’était Macha, trempée, hagarde,
marmonnant des bribes de phrases. Elle cherchait
la maison depuis des heures, était à la rue, dormait
dehors depuis une semaine, n’y voyait plus, ses

322
lunettes cassées, son argent volé. Elle a été libérée.
Macha est une des ouailles de ma deuxième session
en prison. Elle boite, a mal au genou. Je lui fais du
thé, lui donne une serviette-éponge, de l’aspirine,
lui montre la chambre d’ami. Elle dormira une quin-
zaine d’heures d’affilée.

Elle est là depuis cinq ou six jours. Le premier
ordre que je me suis donné était qu’elle n’entrerait
pas dans ce texte. Dans la maison, quelques jours,
mais pas à l’intérieur de mon domaine. Ordre tout
de suite enfreint. C’est au centre de ce dedans que
pénètre l’étranger. Je vais ne plus pouvoir respecter
aucune des menues règles qui guident mon quoti-
dien. Macha est russe, trente-cinq ou quarante ans,
blonde, yeux noirs en amande, visage tatare, pas
grande, un peu forte. Elle boite des suites d’une
fusillade.
Elle s’est d’abord montrée discrète. Mais même
sa discrétion m’inquiète. Il faudrait parler, il faut
parler, mais tout le problème alors éclate, déborde.
Qu’elle parle bas ou fort, son français croule sous la
masse de choses à dire, écrasé par l’accent et la syn-
taxe russes. Sa voix ronfle, vibre, trépide. Je l’écoute
un petit moment, puis je n’en peux plus. Plus elle
parle et moins je comprends, plus elle a à dire et
moins j’ai de temps pour elle.
La pièce commune est la cuisine. Je n’y fais plus
que de brèves escales. Elle me vouvoie et c’est heu-
reux que tienne ce bastion. Mais parle en russe ! ai-je
failli lui dire, dans l’espoir qu’elle-même au moins

323
se comprenne. C’est son enfance qu’elle voudrait
surtout raconter. Il y aurait un avant la terreur et un
après, irracontable. Mais quelle terreur ? Quand ?
Mon hypothèse d’un avant meilleur est idéaliste.
Quelque chose a toujours été détraqué et ma certi-
tude grandit, mortifiante, que la vie de cette femme
est un pur désastre, échoué chez moi non par hasard,
mais parce que je suis allée vanter les bienfaits de
l’écriture en prison.
Plus de dix jours qu’elle est là. Quelques heures
elle a arraché les mauvaises herbes. Je remplis le frigo
et l’armoire. L’écriture a été déclarée comme travail
réel, comme objet réel à livrer dans de brefs délais.
Je réussis la posture, je blinde la bulle autour de l’or-
dinateur. Je n’écris rien. Je relis éperdument Critique
du jugement à partir du chapitre 11 de la première
partie. Je relis d’autres essais de Pascal Quignard. La
distance de fuite est partout dans son œuvre, théorème
limpide (ou obscur, tout dépend du lecteur). En ce
moment, ma précieuse distance de fuite se resserre
en dangereuse distance critique, quand l’animal tra-
qué est cerné de tous côtés.
Elle devrait retourner dans un foyer pour réfu-
giés en Valais. L’enfer, me dit-elle, le visage ravagé
de larmes. Les drames qui précèdent (mari mort, fils
mort, vendetta maffieuse) appartiennent au roman
noir. La violence, je l’entends d’abord dans son fran-
çais torturé, incohérent, chargé du russe qu’elle
n’a plus l’occasion de parler. Je me raidis dans une
sorte de folie raisonnable : si elle avait jamais appris
à penser, alors, etc. (Suite moraliste absurde au

324
c­ onditionnel passé. Comme si, à tous, il était donné
d’apprendre à penser et que penser sauve.)

Nous recollons sa paire de sandales, nous ramas-


sons des pommes tombées, elle cuit des pâtes, se fait
des sandwiches au jambon, m’aide à étendre des
draps. Nous avons fait une promenade. Le grand
luxe, cette promenade, avec contes de forêt russe,
cueillette de champignons et son grand-père, moi en
vieille babouchka modèle. Mais ces instants à la sau-
vette sont des extras, je n’écris toujours pas.
Je lui montre le dessin de mon rêve. Elle l’inter-
prète sans hésiter : « La femme fuit la mort, elle fuit
le groupe, la mort, c’est le groupe. Moi : Mais pour-
quoi est-ce qu’elle ramasse des plumes au lieu de
courir ? Macha : Parce que les plumes de paon, c’est
belles, c’est beau, et parce que ces plumes-là, elles
ont des yeux, vous voyez, elles regardent la femme,
c’est le regard de la destinée. »
Le groupe c’est la mort, les plumes c’est le regard
de la destinée : je cite Macha. C’est la première per-
sonne à qui mon dessin plaît. Le regard de la des-
tinée dans les yeux des plumes de paon ! Peut-être
est-on très près de la vision de la rêveuse ?
Dimanche. Je lui ai donné de l’argent, elle est
allée aux Fêtes de Genève. J’aimerais qu’elle y fasse
une bêtise, que les flics me la ramènent et, je l’avoue,
me l’enlèvent. Mais elle rentre de bonne humeur.
Elle a repris du poil de la bête. Elle me donne une
chaînette de cou, pas de l’or vrai précise-t-elle, et
un petit pull étroit, rose pâle, qui gratte, tout neuf,

325
qu’elle portait quand elle pesait cinquante kilos, dit-
elle.
Mardi. Désherbage laissé en plan, je range les
outils. Elle arrose, mais tient la lance du jet ouvert
à fond tout près des plantes et les déracine. Elle lit
La fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch. Ce
matin, elle avait un rendez-vous à l’hôpital, est reve-
nue et dort. J’écris deux lignes. Le soir elle descend
et cette fois je la questionne. Une entrevue avec
qui, pourquoi ? Et combien de temps vas-tu rester
ici ? Mais toute explication ne fait que renforcer la
confusion. J’élève le ton, est-ce que tu comprends,
moi aussi, j’ai une vie, est-ce que tu comprends, pour
écrire il faut se concentrer, je n’ai plus que quatre
jours pour rendre mon travail. Tu ne me dis toujours
pas ce que tu comptes faire !
Le foyer en Valais : deux cents personnes en pro-
venance surtout de pays africains, des familles, des
enfants, trois ou quatre personnes par chambre, inti-
mité impossible, l’immeuble en bord de route entre
lac et montagne, à l’écart de la localité. Postes de
télévision dans la salle commune, ramdam jour et
nuit. Et qu’est-ce que vous faites ?
Macha me regarde avec commisération et déses-
poir. Rien, s’écrie-t-elle, rien ! Il n’y a rien à faire !
On est entassés là toute la journée, sans papiers,
sans argent, sans rien, personne ne parle le français,
Curabilis, ajoute-t-elle, c’était le paradis. Elle me dit
qu’elle partira de chez moi à la fin de la semaine.
Comme je vais, de soulagement, lui toucher l’épaule,
elle se recule.

326
Je lui dis d’être là demain à dix-sept heures. Il y
aura un ami qui pourra peut-être l’aider (j’ai appelé
A., qui parle le russe). Elle part tôt dans l’après-midi
et ne rentre qu’à dix-neuf heures passées. Regard
fuyant, voix sonnante, me dit qu’elle sera partie dans
deux ou trois jours. Je prends un air sévère, pour-
quoi n’est-elle pas venue, A. et moi l’avons attendue.
Debout, elle mange un pâté à la viande, je pousse
une assiette sur la table, lui rappelle que c’est moi qui
balaie. L’armée, pour la première fois elle me parle
de son service militaire, Afghanistan, ­ Kazakstan,
Tchétchénie, chassant les miettes par terre. Mais ce
n’est pas ça, ajoute-t-elle, haussant les épaules, ce
n’est pas ça. Pas ça quoi ? Pas ça le problème. Elle
avale un autre pâté, de nouveau chasse les miettes
d’un revers de main, allume une cigarette. Alors c’est
quoi, ton problème ? Le problème, c’est ma famille.
Ma mère surtout.
Elle est là, dans la chambre au-dessus de ma tête.
Nuit d’août, très noire, où le croissant de lune étin-
celle. Hier soir, déferlement horrifique sur sa famille
et sa mère. Macha gesticule, mimique, épatée par
les exploits qu’elle me narre. Manquant de person-
nages, elle fait mine d’empoigner le buffet de la cui-
sine. En vrac, les propriétés à la campagne, les caisses
de champagne, les bocaux de caviar, les meurtres sur
commande, l’oncle chef de police, le père chef méca-
nicien sur tankers, le bon grand-père, sa démence
précoce, les jets privés, les élevages de dobermans de
la mère, les tentatives de suicide, les coups et bles-
sures entre mère et fille, le petit frère qu’elle-même,

327
Macha, protège de la furie de la mère, et, dans la
tragédie qu’elle réussit à transformer en farce, les
noms de Marx et de Dostoïevski. Debout, elle mime
un cheval méchant qu’elle seule pouvait approcher.
Elle piaffe, ­vrombit des naseaux, jette sa crinière en
arrière, hennit de rire.
Vendredi. Autre don d’argent, qu’elle aille voir
demain les feux d’artifices au bord du lac (que je
sois libre d’elle quelques heures). Elle s’y attendait,
ou se serait débrouillée autrement. Cadeaux de
jupes et de chemisiers que je gardais par nostalgie.
Elle essaie tout, virevoltant dans la chambre devant
le miroir comme une petite fille avec sa première
belle robe. Un instant, la petite fille était émouvante.
De fait elle m’a émue tout le temps, même quand
je grinçais d’hostilité contenue. Mes dons matériels
n’ont que très peu de poids. Je les fais par facilité.
Elle le sait. À vrai dire je ne donne rien, ne fais que
poser des sacs de sable contre sa parole explosive,
me boucher les oreilles contre son histoire explosée.
Elle paye son gîte comme elle le peut. Elle n’a pas,
il n’existe pas d’autre manière de raconter sa propre
histoire quand c’est cette histoire-là.

Dimanche soir. Elle part demain matin, lundi. Je


ne la crois pas tout à fait. Mais il est certain que, sauf
accident, je rends ce texte terminé à l’éditeur à seize
heures demain après-midi. J’avais erré plus d’un mois
en vain en quête d’une fin : la porte était ouverte
pour Macha, Macha ou la destinée, le regard de la
destinée inscrit dans les ocelles des plumes de paon.

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Elle m’avait tendu une de mes dernières plumes.
À propos de l’absence de l’oiseau paon dans le des-
sin, quand ma visiteuse a tournoyé devant le miroir,
en ample jupe de soie bleu nuit, étroit corsage jaune,
lèvres roses, yeux brillants, cheveux blonds attachés
d’un velours noir, je crois qu’un Grand Paon-de-nuit
est entré un instant dans la chambre. Les papillons
se trompent parfois de fleur.
Achevé d’imprimer
en janvier deux mille dix-sept
sur les presses de L.E.G.O. à Lavis, Italie,
pour le compte des Éditions Zoé
Composition Joseph Maye, Genève

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