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Économie
générale

Cours
Frédéric Poulon

8e édition
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Frédéric Poulon
Professeur agrégé de sciences économiques à l’université de Bordeaux,
Frédéric Poulon est également diplômé de mathématiques, de statistique
(ISUP), de lettres classiques et de science politique (IEP de Paris).
Auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages destinés en général
à un public spécialisé ou à des étudiants avancés, il a néanmoins toujours
aimé s’adresser aux étudiants débutants.
Ce manuel d’Économie générale, fruit d’une longue expérience d’ensei-
gnement en premier cycle, a été couronné, dès sa première édition, par
l’Académie des sciences morales et politiques.

© Dunod, 2015
5, rue Laromiguière, 75005 Paris
www.dunod.com
ISBN 978-2-10-074081-9
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À Jean Marchal
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Avant-propos
pour la huitième édition
Ce manuel d’Économie générale est une introduction à l’économie. Il est
destiné en priorité aux étudiants de première année de la licence Économie-
Gestion, mais aussi aux étudiants débutants d’autres filières (AES, IEP, Droit,
CPGE, etc.). Beaucoup d’entre eux n’ont jamais fait d’économie auparavant.
Aussi ce manuel reprend-il la matière à son début, sans connaissance préalable
requise.
Le livre ne s’en tient pas pour autant à une simple initiation. Il a aussi pour
ambition d’ouvrir à l’étudiant débutant des perspectives sur les grands domaines
qu’il approfondira dans ses trois années de licence et au-delà : la microécono-
mie et la macroéconomie (c’est-à-dire les deux grandes méthodes de l’analyse
économique), les questions monétaires, les relations économiques internatio-
nales, etc. De tout cela, ce manuel traitera sans empiéter sur les programmes des
cours à venir, ce qui appelle quelques précisions sur la place que nous donnons
ici à l'international, à la monnaie, à l'analyse macroéconomique et microécono-
mique.
Au fil des éditions successives a été renforcée l’ouverture sur le reste du
monde. Même si le grand cours d’économie internationale reste attaché à la troi-
sième année, il convient dès la première de ne pas se limiter au cadre d’écono-
mie fermée. Cela s’est toujours fait avec la comptabilité nationale, traditionnel
gros morceau de la première année. Très lié à la comptabilité nationale, le cir-
cuit keynésien sera ici étendu à l’économie ouverte alors que Keynes, on le sait,
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

l’avait présenté en économie fermée. Ainsi l’analyse keynésienne des causes des
crises économiques et financières pourra être conduite, comme il est devenu
indispensable, en lien direct avec la mondialisation.
La monnaie est traditionnellement au cœur des cours d’économie de
deuxième année. Elle occupe néanmoins ici une place notable. Dès la première
édition nous avions justifié ce qui était alors une innovation, heureusement lar-
gement imitée depuis. Ignorer la monnaie en première année, comme on le fai-
sait habituellement autrefois, mettait en porte-à-faux le professeur au moment
de parler à ses étudiants de revenu, de prix, d’épargne, de capital, d’investisse-
ment, toutes notions qui renvoient à la monnaie. C’est pourquoi, de plus en plus,
on la voit poindre dès la première année.
C’était fatal. Dans nos économies modernes, la monnaie est l’alpha et l’omé-
ga ou, si l’on préfère, le point de départ et le point d’arrivée. Le point de départ est

Avant-propos  V
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Table des matières

Introduction 1

Première partie

La méthode : deux voies


Chapitre 1. La méthode ensembliste 9
I. L’élaboration de la conception ensembliste de l’économie 9
A. La valeur-utilité à la source de la conception ensembliste
de l’économie 10
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B. L’utilité marginale et la cohérence


de la conception ensembliste 11
C. L’aboutissement de la conception ensembliste dans la théorie
de l’équilibre 16
II. Les concepts de la méthode ensembliste de l’économie 18
A. Les ensembles 19
B. Les relations binaires définies sur les ensembles 20
C. Les fonctions 24
III. Les propriétés de l’équilibre général 31
A. L’optimalité 32
B. La stabilité et le cœur de l’économie 34
C. L’existence 36

Table des matières  VII


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Chapitre 2. La méthode systémique 45


I. La formation de la conception systémique jusqu’à F. Quesnay 46
A. Les sources de la conception systémique de l’économie 46
B. La conception systémique de F. Quesnay 47
C. La représentation concrète du circuit dans le Tableau 50
II. Le système capitaliste dans la conception marxiste 53
A. L’héritage conceptuel de Marx 53
B. L’analyse d’ensemble de la crise capitaliste 61
III. La conception keynésienne du système économique 66
A. Les agents 67
B. Les flux 69
C. L’articulation d’ensemble du circuit keynésien 72
IV. Le circuit comme outil d’analyse 73
A. Le mécanisme de l’équilibre des flux : le multiplicateur keynésien 73
B. Le mécanisme de la crise économique 78

Deuxième partie

Le système actuel de comptabilité nationale


Une représentation détaillée du circuit économique national

Chapitre 3. Description du circuit économique national 95


I. Les opérations et les agents 95
A. Les opérations 95
B. Les agents 105
II. Les comptes de secteur et leur articulation 110
A. L’articulation des flux dans les comptes de secteur 110
B. Le compte simplifié des sociétés non financières 113
C. Le compte du reste du monde 115
III. Le Tableau Économique d’Ensemble
et la représentation complète du circuit 116
A. Les conventions de représentation 116
B. Le Tableau de l’économie française 121

Chapitre 4. Les lois du circuit économique national 127


I. Les relations entre agrégats 127
A. Les agrégats 128
B. Les relations agrégées 130
II. La méso-analyse de la production 135
A. Le Tableau Entrées-Sorties 136
B. Le modèle de Léontief 143

VIII  ÉCONOMIE GÉNÉRALE


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Troisième partie

Crédit et investissement
Des intermédiaires financiers aux entreprises

Chapitre 5. La monnaie et le crédit 151


I. La monnaie 151
A. L’utilisation de la monnaie 151
B. La création monétaire 157
II. Le crédit 161
A. Le marché des crédits ou le financement intermédié 161
B. Le refinancement des crédits 165
C. Le financement direct ou désintermédié 170
III. L’équilibre de la monnaie et du crédit 177
A. L’équilibre comptable 177
B. La politique de la monnaie et du crédit 181

Chapitre 6. L’investissement 189


I. Investissement et capital 189
A. L’investissement en tant qu’il procède du capital 189
B. L’investissement en tant qu’il précède le capital 194
II. La décision d’investissement 200
A. L’incitation à investir 200
B. Le choix des investissements 205

Quatrième partie
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Production et revenu
Des entreprises aux ménages

Chapitre 7. L’équilibre de la firme 213


I. L’équilibre de court terme à technologie fixée 214
A. La production à un facteur 214
B. L’équilibre de la production à un facteur en concurrence pure 219
II. L’équilibre de long terme à technologie choisie 225
A. La production à facteurs substituables 226
B. Le choix d’une combinaison productive optimale 232

Table des matières  IX


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Chapitre 8. Croissance et répartition 239


I. La croissance et ses facteurs 240
A. L’évaluation de la croissance économique 240
B. L’évaluation des facteurs primaires de la croissance 241
C. L’évaluation des facteurs techniques de la croissance 246
II. La répartition et son inégalité 249
A. Les revenus 249
B. La répartition des revenus 253
C. La mesure de l’inégalité de la répartition 255

Cinquième partie

Consommation et épargne
Des ménages aux intermédiaires financiers

Chapitre 9. La dépense des ménages 263


I. Analyse microéconomique de la dépense du consommateur 264
A. Analyse microéconomique de la demande marchande 264
B. Analyse microéconomique de la demande non marchande 272
II. La fonction de consommation 275
A. L’analyse keynésienne de courte période 275
B. La fonction friedmanienne de longue période 280

Chapitre 10. L’épargne 285


I. Les fondements microéconomiques de l’épargne 286
A. L’analyse de l’épargne sous l’angle du patrimoine 286
B. L’analyse de l’épargne sous l’angle du revenu 289
II. Le rôle macroéconomique de l’épargne 292
A. L’épargne et la circulation monétaire 293
B. L’épargne et l’inflation 301

Conclusion générale 313

Annexes 315
I. Fondements axiomatiques du circuit keynésien 315
II. L’invariance de la condition keynésienne de crise 323

Bibliographie 327

Index 333

X  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
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Introduction
Les sept décennies qui nous séparent aujourd’hui de la fin de la Seconde
Guerre mondiale recouvrent trois périodes contrastées. La première, dite des
« Trente glorieuses », nous laisse le souvenir d’une grande prospérité. Le choc
pétrolier de 1973-1974, en ouvrant la deuxième grande crise du XXe siècle (après
celle de 1929), mit un terme à cette période faste. Elle fut suivie de trois autres
décennies appelées, par opposition avec les trois précédentes et pour pasticher
la célèbre expression de Jean Fourastié, les « Trente piteuses ». Elles ont débou-
ché en 2007 sur une crise de grande ampleur qu’on a comparée à celle de 1929.
Cette troisième grande crise en l’espace d’un siècle ouvre une nouvelle période
qui durera peut-être elle aussi le temps d’une génération et qu’il serait donc pré-
maturé de vouloir dépeindre. Mais il n’est pas trop tôt pour tenter de saisir le fil
de ce vaste mouvement qui depuis un siècle, et en réalité bien au-delà, semble
conduire le capitalisme.
Ce mouvement, dont la phase actuelle est nommée « mondialisation », est
une gigantesque dynamique de flux et de reflux à travers le temps et l’espace.
Fernand Braudel a magistralement décrit les flux et reflux géographiques du
capitalisme autour de ses « villes-mondes » successives : Florence et Bruges à
la fin du Moyen Âge, Venise et Anvers à la Renaissance, puis au XVIIe siècle
Amsterdam, ville-monde à laquelle succède Londres aux XVIIIe et XIXe siècles
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

avant que, traversant l’Atlantique, le centre du capitalisme n’élise domicile, aux


XXe et XXIe siècles, dans la cité de New York. Ce balancement géographique du
capitalisme au cours du temps se double d’une marche séculaire où alternent de
longues phases de mondialisation et de « démondialisation ».
La mondialisation actuelle serait en fait déjà la troisième. La première, com-
mencée avec les Grandes Découvertes, couvre les XVe et XVIe siècles ; elle cor-
respond à l’essor du capitalisme commercial, premier stade du capitalisme. Elle
est venue buter, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur la montée en Europe des États-
nations et les remparts dont ceux-ci se sont entourés. La seconde mondialisa-
tion, au XIXe siècle, est contemporaine de la révolution industrielle, et corres-
pond au capitalisme industriel, second stade du capitalisme ; elle atteint son
apogée dans les années 1860-1880 marquées, comme l’a souligné P. Bairoch,
par l’extension maximum du libre-échange et le lancement des puissances euro-

Introduction  1
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péennes dans l’aventure coloniale ; elle vient échouer sur la Première puis la
Seconde Guerre mondiale et, dans l’entre-deux, la Grande crise des années 1930
et la vague consécutive de protectionnisme. Avec l’avènement du capitalisme
financier, troisième stade du capitalisme, qui prend son envol dans les années
1970 après que le dollar se fut libéré de la contrainte de l’or et que les chocs
pétroliers eurent amené une internationalisation de la finance, apparaît la troi-
sième mondialisation qui, selon toute vraisemblance, pourrait à son tour, comme
les deux précédentes, être suivie de « démondialisation ».
Il y a toute raison de penser que cette succession, liée à l’histoire même du
capitalisme, se poursuivra aussi longtemps que perdurera celui-ci, c’est-à-dire
un temps dont on ne voit pas le terme. C’est bien l’avis de Braudel pour qui le
capitalisme n’aura pas de fin sauf par un cataclysme qu’il vaut mieux ne pas
souhaiter. Du reste, après New York, les villes-mondes candidates à sa succes-
sion sont d’ores et déjà légion : Shanghaï, Delhi, Séoul... Et Braudel de con-
clure son œuvre magnifique, Civilisation matérielle, économie et capitalisme,
par cet acte de foi en l’avenir : « Je pense, quitte à me tromper du tout au tout,
que le capitalisme ne peut s’effondrer de lui-même, par une détérioration qui
serait “endogène” ; il faudrait pour un tel effondrement un choc extérieur d’une
extrême violence » 1.
La hauteur de vue que nous invite à prendre ce grand historien du capita-
lisme est plus que recommandable. Elle est nécessaire à quiconque prétend for-
muler un jugement sur l’économie de son temps. Faute de quoi on est voué à
regarder avec des œillères le monde qui nous entoure. De ce demi-aveuglement,
bien des exemples nous sont hélas donnés jusque dans l’histoire contemporaine.
Lorsqu’apparut la crise de 1929, les esprits mal préparés crurent, malgré
l’ampleur, à la répétition d’une crise semblable à celles qui à un rythme décen-
nal avaient scandé au siècle précédent l’histoire du capitalisme. En bref, on crut
la crise conjoncturelle. « La reprise est au tournant de la rue » proclamait avec
optimisme le chef de l’exécutif américain d’alors, le président Hoover. Il fallut
plusieurs années pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une crise conjonctu-
relle, mais d’une crise profonde, durable, structurelle en somme. Et il ne fallut
pas moins que la Seconde Guerre mondiale et l’immense chantier qui s’ensuivit
pour relancer le capitalisme mondial.
Lorsque survint la rupture de 1974 causée par le quadruplement brutal du
prix du pétrole, on commit la même erreur. On crut que pour remédier à l’ané-
mie que le choc pétrolier avait infligée à l’économie mondiale, il suffisait d’in-
jecter dans celle-ci un sang neuf par un gigantesque recyclage des capitaux
absorbés par les pays exportateurs de pétrole. Ainsi s’est mis en place, à l’échelle
planétaire, le recyclage des « pétrodollars » qui a entraîné les pays non produc-
teurs de pétrole, et parmi eux l’immense majorité des pays en développement,
dans une colossale spirale d’endettement, sans pour autant faire revenir la crois-

1. Op. cit., t. III ; p. 543.

2  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
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sance. Ce n’est qu’après le second choc pétrolier, en 1979, et l’éclatement


consécutif de la grande crise internationale d’endettement, en 1982, que les
mentalités ont changé. On cessa d’incriminer exclusivement les pays pétroliers.
L’idée commença à se répandre que la rupture de 1974 avait des racines plus
profondes, plus lointaines. En France une étude clairvoyante et en avance sur
son temps, publiée dès 1974 par l’INSEE sous le titre Fresque historique du sys-
tème productif, avait montré que la situation n’avait pas attendu le premier choc
pétrolier pour se dégrader : la dégradation, notamment des profits des entre-
prises, avait commencé en fait vers le milieu des années 1960, c’est-à-dire à un
moment où la concurrence internationale s’était mise à frapper de plein fouet
notre économie et beaucoup d’autres avec elle. Ainsi l’internationalisation
– appelée plus tard globalisation ou mondialisation – s’apprêtait au seuil des
années 1980 à passer sur le banc des accusés.
L’internationalisation de la production et des échanges, provoquée par l’abais-
sement général des barrières douanières, est un phénomène majeur de notre
temps. Mais, sous-jacent, un phénomène plus fondamental encore apparaît : la
primauté de la monnaie et de la finance. Cette primauté est aujourd’hui si mani-
feste, si éclatante qu’il n’est pas exagéré de dire de notre époque qu’elle est
avant tout celle de l’avènement du règne absolu de l’argent sur le monde.
La « monétisation » des économies est pourtant un phénomène ancien dont
l’origine remonte au XVIe siècle, aux premiers temps du capitalisme commercial.
La monnaie, auparavant, était surtout une réserve de richesse, vouée plus à la
thésaurisation qu’à la dépense. Avec le nouvel essor du commerce, elle tend à
être de plus en plus un instrument de transaction. La sphère des échanges mar-
chands se développe, tandis que la quantité de monnaie s’accroît par la décou-
verte de nouvelles mines d’or et d’argent et, plus tard, par l’invention d’autres
formes de monnaie telles que la monnaie fiduciaire ou la monnaie scripturale.
Mais ce développement ne se fait que très progressivement. Il appelle en réalité
des bouleversements politiques et sociaux qui prendront forme, en France par
exemple, dans la révolution de 1789 puis dans les conquêtes successives du libé-
ralisme tout au long du XIXe siècle.
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La liberté, et d’abord la liberté de chacun de disposer de sa propre personne,


est en effet la condition première du développement des échanges. Si l’abolition
du servage est déjà en grande partie chose faite à la veille de la révolution fran-
çaise, la suppression des corporations dans les villes enlève les dernières
entraves à la libre utilisation de la main-d’œuvre par tous ceux qui ont les
moyens de l’acheter. La disparition des réglementations corporatives, la disso-
lution des liens personnels qui unissaient le maître à ses compagnons, le sei-
gneur à ses serfs, le monarque à ses sujets et, au lieu de cela, l’instauration de la
liberté, notamment celle des échanges, signifie, pour qui a de l’argent à investir,
l’espoir d’une appropriation illimitée du travail d’autrui et par suite une accu-
mulation infinie de richesses. Le jeu n’est cependant point sans risque puisqu’il
implique la libre concurrence, c’est-à-dire finalement la liberté pour le plus fort

Introduction  3
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de « dévorer » le plus faible. Telle est la règle du capitalisme industriel qui a sur-
tout pris son essor au XIXe siècle en n’hésitant d’ailleurs pas à substituer à l’as-
servissement individuel, qu’il avait juridiquement aboli au-dedans, celui de
contrées lointaines à la conquête desquelles il s’est lancé au-dehors, mettant
ainsi en lumière ce paradoxe du capitalisme de toujours vouloir à la fois libérer
et asservir.
À peine la colonisation était-elle achevée qu’apparaissait son contraire. Le
grand mouvement de décolonisation, qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, ne
fut pas seulement une victoire de mouvements nationalistes sur la résistance par-
fois opiniâtre des métropoles. Il fut dû également à la pression de nouvelles
puissances capitalistes, privées de colonies parce que formées plus tardivement,
mais devenues prépondérantes dans le monde de l’après-guerre. En supprimant
la sujétion des colonies à leur métropole, le capitalisme financier contemporain a
pour ainsi dire répété, mais à l’échelle des nations, le processus de libération qui,
jadis, à l’aube de la révolution industrielle et à l’échelle des individus, avait
ouvert un espace immense à l’expansion de la sphère des échanges marchands.
L’histoire économique du monde depuis la deuxième moitié du XXe siècle est
au fond celle de la mise en place par séismes successifs de ce capitalisme finan-
cier transnational. La crise de l’or, dans les années 1960, supplanté par le dollar
américain au début des années 1970, la grande crise internationale d’endette-
ment des années 1980 consécutive aux deux chocs pétroliers, la crise financière
internationale de la première décennie du XXIe siècle, en ont été jusqu’à ce jour
les principaux épisodes. Le processus est loin encore, semble-t-il, de son achè-
vement. On ne peut prédire quelles crises dans l’avenir présideront à la réparti-
tion du pouvoir inévitablement lié à la création et à la maîtrise de la monnaie
nécessaire à l’immense développement attendu des échanges et investissements
internationaux. Mais d’ores et déjà, il est sûr qu’il faut en priorité s’attacher à la
logique du fonctionnement de l’économie monétaire pour comprendre le monde
où nous vivons.
La place de la monnaie est d’ailleurs, depuis longtemps, l’objet d’une contro-
verse ardente entre les économistes. La discussion n’est pas seulement acadé-
mique. Elle cache une radicale opposition de croyance en l’aptitude de l’écono-
mie libérale à bien fonctionner ou non. Les uns, pour qui la monnaie au fond
n’est qu’un « voile » qu’il suffit de soulever pour percevoir la réalité des phéno-
mènes, croient l’équilibre accessible par le libre jeu du marché entre les entre-
prises, qui offrent les produits, et les travailleurs, qui les acquièrent en échange
de leur travail. Les autres, pour qui la monnaie est, bien plus qu’une sorte de bon
d’achat, la faculté même d’acheter ou de ne point acheter, pensent que son inter-
vention dans l’économie est de nature à engendrer le déséquilibre. La première
conception des choses a longtemps prévalu. Elle a été mise en défaut, de façon
flagrante, par la grande crise des années trente qui a révélé l’inexistence d’un
équilibre automatique et suscité alors un renouvellement de la théorie d’où est
issu le rejet, de nos jours, de la classique « dichotomie » entre les questions
monétaires et les questions dites réelles.

4  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
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Renoncer à cette dichotomie exige que l’on fasse entrer en scène, à côté des
acteurs habituels que sont les entreprises et les ménages, les agents dont la fonc-
tion principale est d’émettre et de réguler la monnaie ainsi réhabilitée. Ces
agents sont les intermédiaires financiers et, plus particulièrement, les banques.
L’économie monétaire, par opposition à l’économie classique qui ne nous pré-
sentait que deux catégories d’agents, est une économie à trois catégories
d’agents : les banques, les entreprises, les ménages. Chacune de ces catégories
a un rôle spécifique. Les banques prêtent de l’argent aux entreprises pour leur
permettre justement d’entreprendre leur activité de production. Les entreprises
utilisent l’argent à divers achats et notamment au paiement de salaires aux
ménages dont elles acquièrent la force de travail. Les ménages dépensent leurs
revenus monétaires en consommation auprès des entreprises jusqu’au moment
où ils préfèrent les conserver en épargne. La monnaie, alors, fait pour ainsi dire
retour aux banques au terme d’un parcours constituant son circuit. Le circuit de
la monnaie se résume tout entier dans le « principe fondamental des économies
monétaires » qui s’énonce ainsi : une première catégorie d’agents prête à une
deuxième catégorie qui achète pour vendre à une troisième qui vend pour ache-
ter.
Analyser l’économie monétaire – c’est-à-dire l’économie où nous vivons –
consiste à partir de ce principe et à l’examiner dans tous ses développements.
Tel sera l’essentiel de notre tâche dans les cinq parties de ce livre.
La première partie, consacrée à la méthode économique et particulièrement
à ces deux tentations de la science économique que sont l’équilibre et le désé-
quilibre, servira de plus ample justification à notre choix de privilégier la
logique du circuit pour présenter l’économie générale à un étudiant débutant.
La deuxième partie rendra compte de la représentation détaillée du circuit
économique national fournie par la comptabilité nationale, que nous étudierons
à travers notre système actuel de comptabilité nationale.
Les trois dernières parties entraîneront alors le lecteur dans une exploration
de toutes les grandes fonctions économiques dans l’ordre imposé par le sens
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

même de la circulation monétaire. Nous verrons ainsi successivement : le crédit


et l’investissement, ce qui nous fera passer des intermédiaires financiers aux
entreprises (troisième partie) ; la production et les revenus, avec le passage des
entreprises aux ménages (quatrième partie) ; la consommation et l’épargne, avec
le retour de la monnaie des ménages aux intermédiaires financiers (cinquième
partie).

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Première partie

La méthode :
deux voies
L’économie est une science. Par opposition à la philosophie, que
Paul Valéry qualifiait d’« exercice de la pensée sur elle-même », la science peut
être définie comme un exercice de la pensée sur les objets. La science écono-
mique a pour objet l’être humain. Elle est une science humaine, au même titre
que la sociologie, la psychologie, la linguistique, etc.
Selon la célèbre définition de Robbins, I’économie est « la science qui étu-
die le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens
rares à usages multiples ». Cette définition ne prête guère à controverse, et l’on
s’accorde également pour reconnaître que les fins de l’homme convergent toutes
vers la réalisation de son bonheur, tandis que les moyens dont il dispose le
ramènent tous à la dure réalité du labeur. Les questions qui divisent les écono-
mistes sont plutôt celles-ci : cette quête du bonheur est-elle affaire individuelle
ou collective ? Les hommes, à l’origine, sont-ils des êtres solitaires ou des êtres
solidaires ?
Les uns, proches ou lointains disciples de Kant, pensent que la conscience
individuelle constitue le fondement du lien social : l’homme ne vit en société
que parce qu’il a conscience de pouvoir ainsi accroître son bonheur. Les autres,
proches de Marx, déclarent au contraire comme H. Marcuse :
« Pour pouvoir être doués de conscience, les hommes doivent d’abord vivre en
société. » Le fait social est alors posé comme donnée première, et c’est l’expé-
rience sociale des hommes qui permet, pense-t-on, le développement de leur
conscience. Ce débat philosophique sur l’antériorité du conscient ou du social
se projette dans l’opposition des deux méthodes fondamentales de la science
économique : la méthode microéconomique et la méthode macroéconomique.

La méthode : deux voies  7


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La méthode microéconomique correspond à une lointaine conception indivi-


dualiste qui était déjà celle d’Aristote. Celui-ci opposait l’« économique », défi-
nie comme science de l’homme vivant en famille, à la « politique » ou science
de l’homme vivant dans sa cité, c’est-à-dire, aux yeux des Grecs de l’Antiquité,
dans sa nation. L’économie, beaucoup plus tard, deviendra politique au sens pré-
cis du terme, mais la conception individualiste se maintiendra, et même se déve-
loppera jusqu’à nos jours. Selon cette conception, c’est dans la conscience indi-
viduelle d’agents supposés libres et rationnels que doit être cherché le fondement
des lois sociales de l’échange et de la production : chacun n’échange que dans la
mesure où il le juge utile pour lui-même, et cela suffit à assurer l’équilibre social.
Tout repose ainsi sur l’étude du comportement d’un agent type, l’« homo eco-
nomicus », élément irréductible et fondamental. L’économie n’est autre que l’en-
semble constitué de tels éléments. C’est d’ailleurs dans la théorie mathématique
des ensembles que la méthode microéconomique trouvera, à l’époque contem-
poraine, le modèle le plus rigoureux de sa propre démarche. C’est pourquoi on
peut la qualifier finalement de méthode ensembliste.
La méthode macroéconomique, elle, correspond à une conception plus ré-
cente que l’on peut faire remonter aux philosophes matérialistes du XVIIIe siècle
et, en tout cas, à K. Marx qui l’a clairement exposée. La science économique y
est avant tout une science sociale qui cherche à établir des lois macroécono-
miques spécifiques, indépendantes des individus. Ceux-ci n’ont d’importance
que par la place qu’ils occupent les uns par rapport aux autres. L’économie est
ainsi considérée comme une sorte d’organisme dont tous les organes interdépen-
dants apparaissent voués à des tâches parfaitement ordonnées. L’économie est
donc ce que, dans un vocabulaire moderne, on appellerait un système, et la
méthode macroéconomique une méthode systémique.
La science économique est soumise à cette double attraction de la micro-ana-
lyse et de la macro-analyse qui, sans être totalement exclusives l’une de l’autre,
se tolèrent mal entre elles. Bien que cet ouvrage soit destiné à privilégier la
méthode systémique relativement à la méthode ensembliste, nous nous efforce-
rons, dans cette première partie en tout cas, de respecter l’équité dans la présen-
tation de l’une et de l’autre.

8  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
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1. La méthode
ensembliste

E
n économie, le développement de la méthode ensembliste est
contemporain. Il s’est d’ailleurs effectué à peu près en parallèle
avec l’ascension de la théorie des ensembles (ou topologie) en
mathématique. Le point de départ de ces constructions ensemblistes fut,
chaque fois, un effort pour résoudre certains paradoxes, c’est-à-dire des
propositions apparemment acceptables, mais conduisant à des contra-
dictions.
L’économie s’est acheminée vers une construction ensembliste à par-
tir de certaines propositions paradoxales tel le paradoxe de l’eau et du
diamant, soulevé par A. Smith : comment se fait-il, si l’on admet que la
valeur des choses repose sur leur utilité, que l’eau, très utile, n’ait au-
cune valeur et que le diamant, peu utile, ait une grande valeur ? En fait,
de longues années ont été nécessaires avant que l’on sache bien définir
les ensembles et poser les axiomes donnant la solution d’un tel para-
doxe. L’élaboration de la théorie ensembliste de l’économie a enregistré
des progrès notables jusque vers 1950 avec, à cette époque, les travaux
de K.J. Arrow et G. Debreu. Il ne s’agit pas de présenter ni même de résu-
mer ces travaux mathématiques. Il nous faut plutôt souligner la lenteur
de l’élaboration au cours des siècles de cette conception ensembliste de
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

l’économie, qui est autant un héritage du passé qu’une création de notre


temps. Cette vue rétrospective permettra alors un meilleur examen des
concepts, puis des propriétés de cette théorie ensembliste.

I. L’élaboration de la conception
ensembliste de l’économie
La conception ensembliste prend sa source dans une définition subjective de la
valeur : la valeur-utilité. Elle devient cohérente, toutefois, par l’invention du
concept d’utilité marginale. Enfin, elle prend corps dans la théorie de l’équilibre.

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A. La valeur-utilité à la source de la conception


ensembliste de l’économie
Au XVIIIe siècle, l’une des questions les plus controversées parmi les écono-
mistes est la question de la valeur : qu’est-ce qui fait que les choses ont une
valeur, c’est-à-dire que leur propriétaire n’accepte pas de s’en défaire sauf
contrepartie ? La question de la valeur sous-tend l’explication des prix, qui sont
les rapports d’échange entre les objets. L’enjeu est donc important.
Deux hypothèses s’affrontent : l’hypothèse de l’utilité et l’hypothèse des
coûts de production, assimilés au coût en travail. Les théories de la valeur fon-
dées sur la première hypothèse sont dites théories de la valeur-utilité tandis que
les autres sont appelées, globalement, théories de la valeur-travail.
Les théories de la valeur-travail sont les plus récentes, formulées dès le XVIIe
siècle dans les pays de religion réformée, spécialement en Angleterre, avec Petty
ou Locke. Selon la thèse célèbre de Max Weber, l’éthique puritaine des protes-
tants loue l’abstinence et le travail, conçus comme une glorification de Dieu. Or
l’abstinence de consommation jointe à un travail soutenu conduit à une accu-
mulation de richesses dont le juste prix apparaît alors comme étant le coût en
travail.
Les théories de la valeur-utilité remontent, elles, à l’Antiquité grecque et plus
particulièrement à Aristote. Pour celui-ci, la finalité de l’homme est le bonheur,
qui peut être atteint non seulement par la pensée, donnant la forme suprême du
bonheur, mais aussi par les honneurs ou le plaisir. Dès lors, Aristote admet que
les objets matériels concourent au bonheur des hommes, et l’utilité qu’ils ont de
ces objets donne la mesure de leur satisfaction, donc de la valeur qu’ils accor-
dent à ces objets. Ainsi l’utilité est le fondement de la valeur.
La pensée aristotélicienne, après une éclipse pendant le Haut Moyen Âge,
retrouve, à partir du XIIIe siècle, une influence considérable par Saint Thomas
d’Aquin qui définit la doctrine économique et sociale de l’Église catholique
comme prolongement de la pensée d’Aristote, nonobstant quelques aménage-
ments pour faire place à l’enseignement chrétien de la primauté du surnaturel.
Mais la théorie de la valeur-utilité, elle, au travers de la doctrine thomiste, se
répand dans les esprits. Jusqu’au XVIIIe siècle, elle se développe surtout dans les
pays latins soumis à l’influence de l’Église catholique. Galiani, dans son Traité
de la monnaie de 1751, est l’un des plus brillants représentants de cette théorie :
à côté du principe d’utilité il pose celui de rareté pour expliquer la valeur des
objets. Condillac, dans son ouvrage de 1776 intitulé Le Commerce et le gouver-
nement considérés relativement l’un à l’autre, lance l’offensive de la valeur-uti-
lité contre la valeur-travail des Anglo-Saxons : les coûts ne déterminent pas la
valeur, explique-t-il, car c’est la valeur qui détermine les coûts eux-mêmes.
En réalité, ces deux théories de la valeur reflètent deux conceptions très dif-
férentes de l’économie et de la société.

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En fondant la valeur sur le travail incorporé dans les marchandises, la théo-


rie de la valeur-travail met l’accent sur les processus de production associant le
travail des hommes au fonctionnement des machines. Et ce qui est mesuré dans
un objet, ce n’est pas l’addition de travaux individuels bien identifiés, mais une
sorte de substance homogène que l’on peut appeler du « travail social », selon
une expression marxiste. Ainsi la théorie de la valeur-travail requiert d’emblée
une vision globale de la société. À l’examen des individus eux-mêmes, elle pré-
fère l’examen des relations entre eux. Elle renvoie à une analyse structurelle plu-
tôt qu’à une analyse individuelle.
Au contraire, la théorie de la valeur-utilité révèle une conception beaucoup
plus individualiste de l’économie. Puisque la valeur des choses se fonde sur
l’utilité qu’en ont les individus, c’est à ces individus qu’il convient de se référer
en priorité, pour connaître leurs goûts. Chaque individu, dûment repéré, consti-
tue un élément irréductible de l’économie, elle-même définie tout simplement
comme l’ensemble de tous ces éléments. En ce sens on peut dire que la valeur-
utilité est à la base d’une conception ensembliste de l’économie.
Cependant, à la fin du XVIIIe siècle, cette théorie de la valeur-utilité est encore
trop incomplète pour assurer la cohésion de la conception de l’économie qu’elle
sous-tend.

B. L’utilité marginale et la cohérence


de la conception ensembliste
C’est par l’invention de l’utilité marginale que la conception ensembliste de
l’économie va se donner des fondements logiques rigoureux.

1) La lente émergence de l’utilité marginale


E. Kauder a retracé dans un petit livre la lente émergence au XIXe siècle de
ce concept clé.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

À la fin du XVIIIe siècle, la théorie de l’utilité est controversée car elle ne


donne pas d’explication bien convaincante de la valeur des choses. Pourquoi
l’eau, si utile, a-t-elle si peu de valeur ? Grâce à la jonction – opérée par Galiani
puis Turgot – des principes d’utilité et de rareté, on peut répondre : l’eau a peu
de valeur parce qu’elle n’est pas à la fois utile et rare. Mais subsiste la question :
pourquoi le diamant, rare mais au fond peu utile, a-t-il une si grande valeur ? Et
puis cette autre question : comment expliquer que certains biens utiles et rares
n’aient cependant pas de valeur (un cheval borgne, par exemple, aura peu de
valeur alors qu’il est aussi utile comme bête de somme qu’un autre cheval et, de
surcroît, beaucoup plus rare) ? Ainsi, malgré l’apport du concept de rareté, la
théorie de la valeur-utilité se heurte à des barrières semble-t-il infranchissables.
Dès lors, les théories de la valeur-travail, déjà en vogue en Angleterre, sont de
plus en plus en faveur. Dès avant le début du XIXe siècle, beaucoup d’auteurs fran-

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çais et italiens, se laissant entraîner dans l’orbite de la pensée anglaise, s’effor-


cent du moins de faire une synthèse des théories de la valeur-utilité et de la
valeur-travail. L’offensive de Condillac, en 1776, contre la valeur-travail fait déjà
figure de combat d’arrière-garde. D’ailleurs, la même année, la publication par
A. Smith de ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations
va porter un coup décisif à la valeur-utilité. Apparemment A. Smith fait une syn-
thèse entre la valeur-utilité, qu’il appelle la valeur en usage, et la valeur-travail
constituant la valeur en échange, définie précisément comme « la quantité de tra-
vail que le bien permet d’acheter ou de commander ». Mais la valeur en usage est
largement subordonnée à la valeur en échange qui seule fonde le prix des biens.
Ainsi est résolu par A. Smith le paradoxe qu’il avait soulevé : le prix de l’eau est
nul parce que l’eau est obtenue presque sans travail, tandis que le diamant, néces-
sitant de longues recherches, a un prix élevé. En même temps, est fournie par
A. Smith une unité précise de mesure des valeurs : l’unité de quantité de travail.
Le triomphe des idées de Smith va rejeter dans l’ombre les travaux fondés sur la
valeur-utilité, dont les adeptes ne désarment point : Bentham ou Lloyd en
Angleterre, Mangoldt en Allemagne, les mathématiciens Dupuit ou Cournot en
France, travaillent plus ou moins obscurément et cernent peu à peu le concept de
l’utilité marginale. Mais c’est l’Allemand Gossen qui le présentera, pour la pre-
mière fois en 1854, de manière complète et cohérente dans ses Lois des relations
humaines.
Pourtant Gossen restera méconnu pendant encore une vingtaine d’années et
il sera même alors éclipsé par le succès de ceux que l’on considère aujourd’hui
comme les principaux fondateurs du marginalisme : Menger à Vienne, Jevons à
Cambridge et Walras à Lausanne. C’est qu’en 1854, l’ère de l’école classique
anglaise ouverte en 1776 par Adam Smith, portée à son apogée en 1817 par
David Ricardo et close, conventionnellement, avec John Stuart Mill en 1848,
n’était point en réalité achevée. Keynes, plus tard, comparera l’influence de
Ricardo sur l’Angleterre au XIXe siècle à celle de l’Inquisition sur l’Espagne au
XVIe siècle ! C’est dire la force de cette école qui rayonnait non seulement sur
l’Angleterre, mais sur l’Europe entière. L’ouvrage d’un obscur écrivain alle-
mand, si génial fût-il, ne pouvait à lui seul renverser un si glorieux enseignement
bâti tout entier sur l’hypothèse de la valeur-travail.
Il faudra, en fait, attendre Marx, dont le Livre I du Capital paraît en 1867,
pour voir trembler sur ses bases le savant édifice ricardien. Marx toutefois, loin
de prétendre ériger une théorie de la valeur-utilité en rivale de la théorie de la
valeur-travail adoptée par les classiques anglais, s’en tient au contraire stricte-
ment à l’hypothèse ricardienne de la valeur-travail. Mais, à partir de là, il montre
à quelles contradictions l’école classique anglaise a abouti faute d’avoir accep-
té toutes les implications de la valeur-travail, au premier rang desquelles l’idée
que le profit des capitalistes ne serait que du travail volé aux ouvriers. Dire que
les auteurs libéraux ou « bourgeois », selon l’anathème de Marx, sont à cause de
cela revenus à la valeur-utilité, peut être tentant pour expliquer le succès du mar-
ginalisme et la formation de l’école néo-classique à partir des années 1870-

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1880. Mais E. Kauder récuse cette thèse. Tout d’abord Marx n’a pas été vrai-
ment connu, sauf en Allemagne ou en Autriche, avant 1880, et Jevons, Walras ni
même Menger ne l’avaient lu, semble-t-il, lorsqu’ils publièrent leurs principaux
travaux entre 1871 et 1874. Ensuite, les marginalistes n’étaient point, en majo-
rité, des conservateurs soucieux d’ordre et de maintien de la théorie établie :
Menger à Vienne était un « libéral », très critique de la monarchie des
Habsbourg ; Walras, qui était un économiste français, avait été rejeté par les
Facultés de Droit en France, puis avait failli ne pas être nommé professeur à
l’Université de Lausanne parce qu’on lui prêtait des idées « communistes ».
Dans ces conditions, E. Kauder pense tout simplement que si la valeur-utilité l’a
finalement emporté sur la valeur-travail dans l’esprit de la plupart des écono-
mistes, après 1880, c’est par la seule vertu enfin reconnue du concept d’utilité
marginale. La valeur-travail, malgré ses mérites, était elle-même trop sujette à
controverse. La valeur-utilité, complétée par l’utilité marginale, fournit désor-
mais au raisonnement économique des bases d’une cohérence indiscutable.

2) Les règles de l’utilité marginale


L’utilité marginale est le supplément d’utilité, ou de satisfaction, qu’apporte
à un individu donné une unité supplémentaire du bien qu’il consomme. Par
exemple, si un cigare supplémentaire fait passer le fumeur, sur l’échelle de ses
satisfactions, du niveau 100 au niveau 110, on dira que l’utilité marginale de ce
fumeur, attachée à ce cigare supplémentaire, est égale à 10.
Il est supposé que l’utilité des individus est mesurable. Cette hypothèse appa-
remment simple a pourtant alimenté de vives controverses, pendant des décen-
nies, pour savoir s’il s’agissait d’une mesure cardinale ou seulement ordinale.
Les économistes autrichiens, Menger et son disciple Böhm-Bawerk, ainsi que le
grand économiste anglais du début du XXe siècle, Alfred Marshall, pensent que
l’on doit pouvoir définir une unité interpersonnelle de satisfaction pour évaluer
objectivement l’utilité de chaque individu. Les nombres obtenus donneront alors
la quantité exacte de satisfaction éprouvée par chaque individu. Ainsi, grâce à
cette mesure cardinale, non seulement il sera possible d’effectuer des comparai-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

sons entre les individus de leur utilité respective, mais encore on obtiendra, en
additionnant toutes les utilités individuelles, une mesure de l’utilité sociale.
Seulement, nul ne put jamais déterminer cette fameuse unité de mesure de l’uti-
lité des individus, pas même Marshall, pourtant le plus habile au calcul, et il fal-
lut, bon gré mal gré, renoncer au vieux rêve d’évaluer les utilités par des
nombres caractéristiques.
Cette issue paraissait d’ailleurs fatale à d’autres économistes qui, pour avoir
reçu une formation scientifique, avaient déjà été confrontés à des problèmes de
mesure. Le premier grand économiste qui s’opposa nettement à la thèse de l’uti-
lité cardinale fut Vilfredo Pareto qui, après avoir fait des études d’ingénieur,
s’intéressa à l’économie politique et succéda à Walras, en 1893, à l’Université
de Lausanne. Pareto comprit que l’utilité n’était pas une grandeur, mais reflétait

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un état, tout comme, en physique, la température d’un gaz reflète un état des
molécules de ce gaz. On peut toujours mesurer l’état d’un système, mais sur une
échelle dont on a fixé arbitrairement l’origine et l’unité, comme sur un thermo-
mètre. Il en est de même avec l’utilité : on peut toujours mesurer l’utilité d’un
individu à partir d’une origine, l’utilité nulle, et d’une unité choisies arbitraire-
ment. Les nombres obtenus n’ont alors aucune signification en soi ; seul compte
leur ordre : si l’utilité de l’individu dans un premier état est supérieure à son uti-
lité dans un second état, on dira que cet individu préfère être dans le premier état
que dans le second. Cette mesure de l’utilité est dite, par conséquent, ordinale.
Mais chaque individu pouvant choisir arbitrairement l’échelle de mesure de son
utilité, les comparaisons interpersonnelles ainsi que les tentatives de construc-
tion de fonctions d’utilité sociale sont vouées à l’échec. À partir de Pareto la
théorie de l’utilité s’est donc surtout développée dans le cadre de l’utilité ordi-
nale. Les contributions majeures en ce domaine furent, à l’époque contemporai-
ne, celles de von Neumann et Morgenstern d’une part, de G. Debreu d’autre
part.
L’idée de l’utilité marginale, rétrospectivement, paraît simple. Elle tient en
deux propositions relatives à un individu quelconque. D’abord, il est dit que la
satisfaction totale apportée à cet individu par la possession d’un bien augmente
avec la quantité totale de ce bien. Ensuite, il est admis que toute unité supplé-
mentaire de ce bien apporte un supplément d’utilité (une utilité marginale) de plus
en plus faible, comme si l’individu se rapprochait asymptotiquement d’un seuil
de saturation du besoin du bien en question. En d’autres termes, la première pro-
position énonce que l’utilité marginale est positive, et la seconde proposition que
l’utilité marginale est décroissante. Cela est assez naturel : un premier voyage
peut être un enchantement ; chaque nouveau voyage apporte ensuite un plaisir
supplémentaire, mais de plus en plus faible au fur et à mesure que le voyageur
devient « blasé ».
Ces deux propositions s’expriment sous forme mathématique et graphique.
Pour cela on exprime au préalable la quantité totale de bien en la possession de
l’individu par la variable x, et la fonction d’utilité de cet individu par U . On assi-
mile x à une variable réelle positive, en supposant que le bien est parfaitement
divisible en toutes petites unités. La fonction U associe à toute valeur de x la
valeur réelle U(x) ; U est supposée continue et même plusieurs fois dérivable.
Puisque la fonction U n’a de signification qu’ordinale, elle pourrait être rem-
placée par toute fonction V , soumise aux mêmes hypothèses et respectant
l’ordre entre les U(x) pour toutes les valeurs possibles de la variable x. Nous
dirons donc que U est définie à une transformation croissante près.
Mathématiquement, les deux propositions de l’utilité marginale s’expriment
alors ainsi :

lre proposition : ∀x  0 U(x + 1) − U(x) > 0 (1)


2e proposition : ∀x  0 U(x + 2) − U(x + 1) < U(x + 1) − U(x) (2)

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Si l’on admet que l’unité de bien désigne une toute petite quantité par rap-
port à la quantité totale possédée, on peut faire les approximations suivantes :

U(x + 1) − U(x) U(x + 2) − U(x + 1)


= U (x) ; = U (x + 1) ;
(x + 1) − x (x + 2) − (x + 1)

U (x + 1) − U (x)
= U (x) ;
(x + 1) − x

où U et U désignent les dérivées, première et seconde respectivement, de la


fonction U. En outre, comme on a l’identité :

U(x + 1) − U(x)
U(x + 1) − U(x) ≡ ,
(x + 1) − x

il apparaît que la dérivée première U de la fonction U représente l’utilité mar-


ginale. Finalement, les deux propositions de l’utilité marginale s’expriment plus
simplement par les deux conditions U > 0 et U < 0 .
Graphiquement, ces deux conditions peuvent se résumer dans la figure 1.1
ci-après où l’on suppose que l’utilité est nulle pour une quantité nulle.
La courbe représentative de la fonction U est croissante (U > 0 ) et a sa
concavité tournée vers le bas (U < 0 ). On pourrait d’ailleurs substituer à U des
fonctions telles que V ou W, représentées sur la figure 1.1.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Figure 1.1 – Fonctions d’utilité

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On voit alors comment la théorie de l’utilité marginale garantit la cohérence


de la valeur-utilité et, par conséquent, de la conception ensembliste de l’écono-
mie. Supposons, en effet, que ce soit l’utilité marginale d’un bien qui détermine
sa valeur aux yeux de l’individu qui le possède. Il est alors clair, à cause de l’uti-
lité marginale décroissante, que plus ce bien est détenu en abondance, moins il
a de valeur. Le paradoxe de l’eau et du diamant est ainsi définitivement résolu
dans le champ de l’analyse des comportements individuels.
Établie sur un fondement solide, l’analyse ensembliste doit maintenant pas-
ser des éléments que sont les individus à l’ensemble de ceux-ci. Elle va alors
prendre corps, en une ultime étape, dans une théorie de l’équilibre général.

C. L’aboutissement de la conception ensembliste


dans la théorie de l’équilibre
Le concept d’équilibre économique n’est pas une invention des margina-
listes. Il existait bien avant eux. Mais dans l’esprit des auteurs pré-marginalistes
l’équilibre désignait souvent un état lointain, et pas toujours vraiment souhai-
table. Avec la révolution marginaliste, la notion d’équilibre va changer du tout
au tout pour constituer désormais une condition indispensable à la cohérence
présente de l’économie : le système économique n’a de sens, dans la conception
ensembliste, qu’à l’équilibre. Heureusement l’équilibre reflète aussi un état de
bonheur parfait, comme en témoigne le mot anglais « bliss » (béatitude) par
lequel F. Ramsey avait choisi de le nommer.

1) L’équilibre de long terme dans les conceptions pré-marginalistes


Dans la variété des conceptions pré-marginalistes, qu’il s’agisse de celles
liées à la valeur-utilité ou de celles liées à la valeur-travail, il se dégage néan-
moins une vision commune de l’équilibre économique : celle d’un état devant
être atteint à long terme. Telle était déjà la vision de Galiani, par exemple, qui
ne s’intéressa d’ailleurs que fort peu à cet état éloigné.
Beaucoup plus riches sont les analyses de l’équilibre des adeptes de la
valeur-travail et, plus spécialement, de l’école classique anglaise. Déjà
A. Smith, préfigurant une analyse reprise un siècle plus tard par A. Marshall,
distingue entre un équilibre de court terme déterminant le « prix de marché » et
un équilibre de long terme déterminant le « prix naturel » des marchandises.
Comme le prix de marché est supposé osciller autour du prix naturel, c’est à
l’équilibre de long terme que Smith attache le plus d’importance.
Les successeurs de Smith mettront encore plus d’application que lui à l’é-
tude de l’état à long terme du système économique. L’équilibre supposé devoir
être atteint est un « état stationnaire », c’est-à-dire un état se reproduisant à

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l’identique, indéfiniment. Ricardo et Malthus, son contemporain, auront


d’ailleurs une vision fort pessimiste de cet état stationnaire ; ils dépeindront, à
côté de myriades d’hommes affamés surpeuplant une terre trop chiche, une
industrie affaiblie par le coût excessif des produits du sol : les entreprises,
n’ayant plus de profits, ne pourront plus augmenter leur capacité de production.
J.S. Mill, quant à lui, adhère à la thèse de l’état stationnaire, mais avec un peu
moins d’inquiétude : une fois l’état d’équilibre atteint, le monde se contentera
de vivre indéfiniment dans la même médiocrité dorée.
Cette vision de l’état futur de l’économie n’est pas sans conséquence pour le
présent. Ricardo, par exemple, recommande à ses compatriotes anglais d’adop-
ter le libre-échange afin de faire baisser le prix du blé en Angleterre par la libre
entrée des blés étrangers à prix moins élevés ; une baisse des salaires s’ensuivra
et la décadence de l’industrie en sera retardée d’autant, pense-t-il. Malgré cela,
l’équilibre, relégué dans le long terme par les classiques anglais, reste un
concept très extérieur à leur analyse des conditions économiques présentes. Il
n’en ira pas de même pour les néo-classiques.

2) L’équilibre général dans la conception néo-classique

Il est d’usage de qualifier de néo-classique tout le courant de pensée issu de


la révolution marginaliste. Mais, d’après J. Schumpeter (p. 919), « il n’y a pas
plus de raison d’appeler néo-classique la théorie de Jevons-Menger-Walras que
d’appeler néo-newtonienne la théorie d’Einstein ». De fait, le marginalisme est
une véritable révolution, en rupture complète avec la pensée classique anglaise.
De cela, le signe le plus évident est la transformation du concept d’équilibre.
D’état stationnaire reporté à un avenir lointain, l’équilibre va devenir la condi-
tion présente de validité de toute la construction marginaliste. Pour celle-ci, hors
de l’équilibre point de salut !
Par définition, l’ensemble des individus est en état d’équilibre si, pour une
répartition donnée de l’ensemble des biens entre eux, aucun individu ne souhaite
procéder, aux prix considérés, à un quelconque échange de bien avec un autre
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

individu. Comme cette définition concerne l’ensemble des individus et l’en-


semble des biens, et que le lieu où se réalisent les échanges autour d’un même
bien est appelé marché, on parle plus précisément d’équilibre général des mar-
chés. Chez Menger et Jevons il n’y a de théorie de l’équilibre général qu’à l’état
« embryonnaire », selon le jugement de J. Schumpeter. Le véritable inventeur de
l’équilibre général est, en 1874, Léon Walras dont Schumpeter (p. 827) n’hé-
site pas à dire qu’il est « dans le domaine de la théorie pure, le plus grand de tous
les économistes ».
L’équilibre, au moins dans sa définition, semble faire peu de cas de l’utilité
marginale. De fait, le principe d’utilité marginale apparaît de plus en plus secon-
daire dans les formulations contemporaines de la théorie de l’équilibre général.
Ce principe fut toutefois, selon J. Schumpeter (p. 918), « l’échelle qui aida
Walras à se hisser au niveau de son système d’équilibre général ». L’utilité mar-

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ginale, dans la solution qu’elle donne du paradoxe de l’eau et du diamant, ne fait


que rendre compte de la valeur subjective des biens pour chaque individu.
Walras conçut alors l’équilibre général en se demandant si l’utilité marginale
pouvait aussi rendre compte d’une valeur objective, commune à tous les indivi-
dus, sur la base de laquelle pourraient se faire les échanges.
La difficulté vient de l’impossibilité de comparer directement les utilités
marginales entre elles, puisque chaque individu évalue, comme nous savons, son
utilité selon une échelle qui lui est propre. Il en résulte que les comparaisons
interpersonnelles d’utilités ne seraient pas homogènes. On ne peut comparer que
des grandeurs ayant même dimension, par exemple des longueurs entre elles,
des vitesses entre elles, mais pas des longueurs avec des vitesses. Le seul moyen
de comparer les utilités marginales de deux individus est alors de ramener ces
utilités à une dimension commune, qui sera précisément l’absence de dimension
de part et d’autre. Pour cela on comparera, non pas directement des utilités mar-
ginales, mais des rapports d’utilités marginales. Par exemple, on comparera le
rapport de l’utilité marginale du pain à l’utilité marginale du chocolat de l’indi-
vidu Jean, avec le rapport homologue de l’individu Jacques. La comparaison est
possible puisque l’on compare deux rapports homogènes : chaque rapport, obte-
nu par la division de deux utilités marginales évaluées par un individu donné
dans la même unité, est un nombre sans dimension. C’est cette méthode qui per-
mettra aux marginalistes, et principalement à Walras, de fournir une explication
cohérente de la valeur d’échange des marchandises.
Ainsi, on voit comment la conception ensembliste de l’économie, fondée sur
l’hypothèse de la valeur-utilité et le concept d’utilité marginale, a pris corps, dès
avant la fin du XIXe siècle, dans la théorie de l’équilibre général. Cette théorie
n’a cessé de se développer jusqu’à nos jours et constitue aujourd’hui la référence
centrale de toute l’économie dite néo-classique. Les progrès les plus importants
au XXe siècle ont été réalisés vers 1954 par K. J. Arrow et G. Debreu. Ces auteurs
se sont efforcés d’« épurer » la théorie de l’équilibre général en montrant
qu’elle pouvait être tout entière construite sur un petit nombre d’axiomes,
comme la théorie des ensembles en mathématique, à laquelle d’ailleurs elle
s’apparente.
C’est en fait grâce à ce travail contemporain de « mise en forme » que l’on
peut présenter simplement les définitions et concepts de la méthode ensem-
bliste de l’économie.

II. Les concepts de la méthode ensembliste


de l’économie
Tout comme la théorie mathématique des ensembles, la méthode ensembliste
en économie définit des ensembles, des relations entre leurs éléments ainsi que
des applications sur ces ensembles.

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A. Les ensembles
On définit deux grands ensembles de base : l’ensemble des biens et l’en-
semble des agents.

1) L’ensemble des biens


Quatre paramètres concourent à l’identification d’un bien :
– La nature du bien, c’est-à-dire l’ensemble de ses caractéristiques phy-
siques. Ce sera, par exemple, de la laine brute de mouton d’Écosse.
– La quantité du bien, c’est-à-dire le nombre d’unités de ce bien, une fois
définie l’unité de mesure. Si, pour l’ensemble des agents, le bien est disponible
en quantité limitée, on dit qu’il s’agit d’un bien rare, ce dont s’occupe surtout la
science économique.
– La position géographique, c’est-à-dire l’endroit, repéré lui-même par ses
coordonnées, où le bien est disponible. C’est ainsi que 100 kg de laine écossaise
à Glasgow n’est pas le même bien que 100 kg de laine écossaise à Bordeaux, car
ce dernier incorpore en outre un transport de Glasgow à Bordeaux.
– La date à laquelle le bien est disponible : un bien disponible aujourd’hui
est un autre bien s’il est disponible dans un an. Cela est net avec ce bien parti-
culier mais important qu’est la monnaie, au point qu’on utilise un autre sub-
stantif pour désigner de la monnaie disponible dans le futur : on dit qu’il s’agit
d’une créance. Ainsi, 100 € disponibles à la fin de l’année 2015 seront 101 €
disponibles à la fin de 2016, s’ils sont déposés à la Caisse d’Épargne. On dit
aussi que le dépôt de 100 € confère au déposant une créance sur la Caisse
d’Épargne de 101 € à terme d’un an.
Il arrive que la théorie, faisant abstraction de l’espace et du temps, néglige
les deux derniers paramètres. Elle peut même aller jusqu’à négliger la différen-
ciation des biens selon leur nature lorsque, pour simplifier, elle assimile, dans
une représentation complètement agrégée de l’économie, tous les biens à un seul
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

et même bien. Seule importe alors la quantité de ce bien abstrait. Il s’agit de


formes extrêmes de simplification, très critiquées quoique très utilisées par la
méthode ensembliste.

2) L’ensemble des agents


Par définition, les agents économiques sont les personnes, physiques ou
morales, qui constituent des centres de décision économique.
Aux trois grands types de décisions économiques que sont le prêt, l’investis-
sement et la consommation, correspondent respectivement trois grandes catégo-
ries d’agents économiques : les intermédiaires financiers, les entreprises, les
ménages.

La méthode ensembliste  19
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Dans la pratique, cette typologie des agents économiques est affinée, voire
complétée pour mieux refléter la réalité économique. Les grandes catégories
citées donnent lieu en fait à de multiples subdivisions : parmi les intermédiaires
financiers une place à part est faite aux banques, qui ont le pouvoir de mettre en
circulation de la monnaie supplémentaire ; les entreprises sont subdivisées en
entreprises individuelles et en entreprises sociétaires, en sociétés privées ou
publiques, etc. ; les ménages, enfin, sont répartis en diverses catégories socio-
professionnelles. Par ailleurs, à toutes ces catégories d’agents économiques s’en
ajoutent quelques autres, tel l’État, qui remplissent des fonctions distinctes.
C’est à la comptabilité nationale qu’il revient de décrire le mieux possible l’en-
semble des agents économiques tel qu’il existe en réalité.
Dans la théorie, et plus particulièrement dans l’analyse ensembliste, la des-
cription de l’ensemble des agents est le plus souvent très simplifiée. D’ordinaire,
des agents tels que les sociétés d’assurance ou les collectivités publiques sont
négligés, sauf s’il s’agit d’études spécifiques les concernant. Mais, même parmi
les trois catégories fondamentales d’agents économiques, la théorie ensembliste
fait très souvent abstraction des intermédiaires financiers. Ainsi, jusque dans les
présentations prétendues générales, la théorie ensembliste ne considère le plus
souvent que deux catégories d’agents, les consommateurs et les entreprises.
Dans des versions simplifiées, la théorie ne juge pas indigne de réduire encore,
de diverses façons, cet ensemble d’agents : tantôt la catégorie des consomma-
teurs et la catégorie des entreprises sont réduites chacune à un seul agent ; tan-
tôt il est fait abstraction des entreprises pour ne plus considérer que des consom-
mateurs dont le nombre, dans les cas extrêmes, peut être réduit à deux. La pre-
mière simplification est surtout utilisée lorsque la théorie ensembliste, fonda-
mentalement microéconomique, prétend néanmoins faire de l’analyse macroé-
conomique. La seconde simplification est faite lorsque la théorie juge suffisant
de se situer dans le cadre d’une économie d’échange, ne comportant que des
consommateurs, par opposition à l’économie de production comportant en outre
des firmes. Cette simplification est si souvent admise que l’économie d’échan-
ge est le cadre dans lequel on se place normalement pour définir les relations
binaires de base de la méthode ensembliste.

B. Les relations binaires définies sur les ensembles


Une relation binaire sur un ensemble est une relation de comparaison entre
les éléments, pris deux à deux, de cet ensemble. En théorie des ensembles, les
relations binaires, qu’il s’agisse de relations d’équivalence, de relations d’ordre,
etc., jouent un rôle important. Dans la méthode ensembliste de l’économie, deux
relations binaires sont définies : la relation de préférence, sur l’ensemble des
biens ; la relation d’échange, sur l’ensemble des agents.

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1) La relation de préférence définie sur l’ensemble des biens


Étant donné deux biens quelconques x et y parfaitement identifiés, il est sup-
posé que tout agent a compare x et y par une relation notée Ra . La comparai-
son s’écrit ainsi :
xRa y si x est préférable ou équivalent à y aux yeux de a
ou
yRa x si y est préférable ou équivalent à x aux yeux de a .
Cette relation a pour propriété fondamentale d’être transitive, ce qui signifie
que tout individu préférant x à y , et y à z , doit alors préférer x à z . Il s’agit
d’une exigence de rationalité des individus. Celui qui, préférant la montagne à
la mer, et la mer à la ville, préférerait néanmoins la ville à la montagne, serait
jugé irrationnel et écarté du champ de l’analyse économique.
Cette relation de préférence, définie, pour chaque consommateur, sur l’en-
semble des biens auxquels il peut prétendre, fonde la célèbre analyse dite des
courbes d’indifférence.
Étant donné un agent a , on définit d’abord, à partir de la relation Ra , une nou-
velle relation binaire Ia , dite relation d’indifférence. L’individu a est indifférent
entre x et y si, et seulement si, on a simultanément xRa y et yRa x . On écrit alors :
xIa y. La relation d’indifférence Ia ainsi définie est une relation d’équivalence qui
permet, en tant que telle, une partition de l’ensemble des biens en classes d’équi-
valence, dites aussi classes d’indifférence. Il est aisé de voir que ces classes d’in-
différence sont nécessairement disjointes, c’est-à-dire sans élément commun : si
un même bien appartenait à deux classes d’indifférence, tous les éléments de ces
deux classes seraient équivalents entre eux, aux yeux de l’individu a , et les deux
classes n’en formeraient, en réalité, qu’une seule.
Étant donné que tout bien est équivalent à lui-même aux yeux de a , ce qui
s’écrit xIa x pour tout x, il résulte que tout bien x appartient à une classe d’indiffé-
rence, éventuellement réduite à ce bien si x n’admet point d’autre équivalent que
lui-même. Ce cas est d’autant plus fréquent que le nombre de biens de nature
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

différente est plus faible. Si l’ensemble des biens ne comporte qu’une seule sorte
de bien, le pain par exemple, chaque classe est une quantité précise de pain :
l’individu a ne saurait être indifférent entre deux quantités différentes de pain,
mais préférera toujours la plus grande quantité.
Chaque classe est beaucoup plus nombreuse, même dans le cas d’un nombre
réduit de biens de nature différente, si l’on admet la définition de biens compo-
sites. Un bien composite est un « panier » de biens de nature différente. Par
exemple, s’il existe deux biens de nature différente, le pain et le vin, un bien
composite u est alors défini comme un couple u = (x,y) où x est une certaine
quantité de pain et y une certaine quantité de vin. Les biens x et y eux-mêmes
sont définis comme des biens composites particuliers, notés respectivement
(x,0) et (0,y) . On admet que les relations Ra et Ia permettent à l’individu a de
comparer les biens composites.

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Imaginons, en conservant l’exemple « évangélique » du pain et du vin, que


l’individu a soit indifférent entre les biens suivants décrits dans les colonnes
successives du tableau ci-dessous, où le pain est évalué en kilogrammes et le vin
en litres :

Pain 1 3/4 1/2 1/4 0


Vin 0 1/7 1/3 3/5 1

Ce tableau indique que l’individu est indifférent entre, non seulement 1 kg


de pain et 1 l de vin, mais aussi entre chacun de ces biens et les biens compo-
sites (750 g pain, 14,3 cl vin), (500 g pain, 33,3 cl vin) ou (250 g pain, 60 cl vin).
Tous ces biens équivalents entre eux peuvent être représentés par des points
sur une courbe tracée dans un repère plan où le pain est mesuré en abscisse et le
vin en ordonnée, comme sur la figure 1.2 ci-après.
Si l’on admet que tous les points de la courbe sont en fait des biens compo-
sites équivalents entre eux, alors la figure 1.2 donne l’image d’une courbe d’in-
différence de l’agent a . (Le calcul montre que cette courbe a pour équation
y = (1 − x)/(1 + x) , avec x représentant le pain, y le vin, et x et y compris
entre 0 et 1.)

Figure 1.2 – Courbe d’indifférence entre deux biens

2) La relation d’échange définie sur l’ensemble des agents

L’échange relie deux agents a et b. Il porte sur une quantité x de bien X et y


de bien Y. On note R(x,y) la relation d’échange de ces quantités entre a et b. On
écrit :
a R(x,y) b

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pour dire que a fournit x à b qui, en échange, fournit y à a. Notons qu’il y a équi-
valence entre a R(x,y) b et b R(y,x) a , mais non entre a R(x,y) b et b R(x,y) a . Ces
deux derniers échanges sont inverses l’un de l’autre, en ce sens que leur combi-
naison (leur succession) ramène chaque agent à son point de départ.
La relation d’échange est mathématiquement assez pauvre. Elle est dépour-
vue notamment de la propriété de transitivité, si riche de conséquences pour la
relation de préférence. Elle sert essentiellement à définir la notion de prix. Ainsi,
sachant a R(x,y) b , on pose :
y
px/y =
x
qui est, dans cet échange entre a et b, le prix relatif du bien X en bien Y, à savoir
la quantité de Y que b doit fournir à a pour une unité de X.
De même, on définit le prix relatif de Y en X :
x
p y/x =
y
comme la quantité de X que a fournit à b par unité de Y.
L’un des deux biens, par exemple Y, peut être la monnaie M. Si, entre a et b,
la quantité x de X s’échange contre la quantité m de monnaie et que l’on écrive
:
a R(x,m) b
on lira alors que a cède x à b contre la quantité m de monnaie. Dans ce cas, a est
dit le vendeur et b l’acheteur. Quant au prix de X en M, il s’écrit :
m
px/m =
x
qui indique la quantité de monnaie délivrée par b à a par unité de X. Le prix
s’appelle alors prix monétaire. On écrit simplement px .
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

De même p y = m/y désigne le prix monétaire de Y lorsque a, après avoir


vendu x à b contre m, lui achète y contre m(bR(y,m) a) . On voit ainsi apparaître
une relation entre prix relatif px/y et prix monétaires px et p y . En effet :
y y m 1 px
px/y = = × = × px = .
x m x py py

Les prix sont des rapports d’échange. Ils peuvent être propres aux deux
agents a et b et résulter d’une négociation entre eux pour des quantités détermi-
nées de X et Y. Mais s’ils sont identiques pour tous les agents et quel que soit le
niveau de l’échange (petites ou grosses quantités), on dit que ce sont des prix de
marché.

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C. Les fonctions
Suivant une démarche classique en théorie des ensembles, la méthode ensem-
bliste de l’économie procède, à partir des relations binaires précédemment défi-
nies, à la présentation de fonctions qui constitueront ses véritables outils. C’est
surtout à partir de la relation de préférence, la mieux dotée en propriétés mathé-
matiques, que seront construites les principales fonctions de la méthode ensem-
bliste : la fonction d’utilité d’abord, la fonction de demande ensuite.

1) La fonction d’utilité
Nous avons déjà présenté (p. 14) la fonction d’utilité d’un agent soumis aux
règles de l’utilité marginale. Mais cet agent ne détenait qu’une seule sorte de
bien.
Lorsque, dans le cas général, l’ensemble des biens comporte des biens de
nature différente, la fonction d’utilité est plus problématique. La construction se
fait alors à partir de la relation de préférence sur l’ensemble des biens.
Nous considérerons, par simplification, un ensemble constitué de biens de
deux natures différentes, par exemple le pain X et le vin Y. Un élément de cet
ensemble est alors un bien composite z = (x,y) où x et y désignent des quan-
tités positives, ou nulles, quelconques, de X et de Y respectivement. Étant donné
un individu a , on définit alors une fonction d’utilité Ua de cet individu, comme
une fonction qui, à tout élément z de l’ensemble des biens, associe le nombre
réel Ua (z) . En l’occurrence, Ua est une fonction à deux variables x et y . On note
d’ailleurs aussi bien Ua (x,y) la valeur de cette fonction au point z .
La spécification de Ua repose sur la relation de préférence Ra et la relation
d’indifférence associée Ia que nous avons déjà vues. La relation Ia permet, nous
le savons, d’opérer une partition de l’ensemble des biens en classes d’indiffé-
rence ayant d’ailleurs l’allure de courbes d’indifférence. Puisqu’il s’agit d’une
partition, ces classes d’indifférence sont disjointes, c’est-à-dire sans intersection
entre elles, et leur réunion recouvre l’ensemble des biens, tout bien appartenant
à une classe d’indifférence éventuellement réduite à ce bien. Sur la figure 1.3, le
quadrant (OX, OY) représente l’ensemble des biens, dans lequel quelques
courbes d’indifférence de l’agent considéré ont été dessinées.
Les courbes d’indifférence (1), (2) et (3) représentent chacune un ensemble de
biens qui, aux yeux de l’individu a , sont supposés équivalents respectivement à
1, 2 et 3 unités de X. Chacune de ces trois courbes divise en deux régions l’en-
semble des biens : une région supérieure et une région inférieure, ayant pour
frontière commune la courbe d’indifférence elle-même.
Le problème que l’on veut résoudre consiste en la spécification d’une fonc-
tion d’utilité Ua associée à la relation Ra de l’individu a . On désire cette fonc-
tion d’utilité croissante et, si possible, continue. La continuité est une exigence
assez naturelle dans la mesure où l’intuition nous conduit à souhaiter qu’à de
petites variations de notre consommation ne soient associées que de petites

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Figure 1.3 – Réseau de courbes d’indifférence

variations de notre satisfaction. Or on montre qu’une hypothèse cruciale pour la


continuité de la fonction Ua est que, dans le quadrant (OX, OY), tous les biens
préférés ou équivalents à ceux d’une même courbe d’indifférence coïncident
avec l’une des deux régions délimitées par la courbe d’indifférence en question.
Cette région est dite alors « ensemble des préférés ».
La croissance de la fonction d’utilité signifie que Ua prend des valeurs crois-
santes lorsque a détient des quantités de plus en plus grandes de biens. Pour cela
il faut que l’ensemble des préférés soit toujours la région supérieure. Notons
Ua (1), Ua (2), Ua (3) l’utilité de a sur les courbes d’indifférence (1), (2), (3) res-
pectivement. On a alors :
Ua (1) < Ua (2) < Ua (3)
Cette série d’inégalités exprime une utilité croissante de a lorsque ses pos-
sessions passent, par exemple, de 1 à 2, puis à 3 unités de X.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

De manière analytique (et non plus graphique), la croissance de la fonction


d’utilité Ua , par rapport à chacune de ses variables x et y , s’exprime ainsi :
∀x,y > 0 : Ua (x + 1,y) − Ua (x,y) > 0
∀x,y > 0 : Ua (x,y + 1) − Ua (x,y) > 0
Si, à la propriété de continuité de Ua , s’ajoute celle de dérivabilité, alors les
deux inégalités précédentes (où l’unité de chaque bien, symbolisée par le chiffre 1,
est supposée très petite par rapport aux quantités x et y ) peuvent s’exprimer à
l’aide des dérivées partielles premières de Ua . Soit :
∂Ua
∀x,y > 0 : (x,y) > 0
∂x

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∂Ua
∀x,y > 0 : (x,y) > 0
∂y
Ces deux inégalités généralisent, dans le cas d’une fonction à deux variables
telle que Ua , ce que nous avons appelé (p. 14) la première proposition de l’uti-
lité marginale. De fait, les grandeurs :
∂Ua ∂Ua
(x,y) et (x,y)
∂x ∂y
sont appelées utilités marginales de l’agent a , en bien X et en bien Y respecti-
vement, au point (x,y) .

À titre d’exemple, considérons la fonction Ua (x,y) = x y . Elle est conti-
nue et croissante. On a (sachant que x > 0 et y > 0 ) :
 
∂Ua 1 y ∂Ua 1 x
(x,y) = > 0 et (x,y) = >0
∂x 2 x ∂y 2 y

Les courbes d’indifférence correspondantes ont des branches asymptotiques,


comme sur la figure 1.4. La courbe d’indifférence de plus bas niveau se confond
avec les axes OX et OY ; elle correspond à un niveau d’utilité nulle.

Figure 1.4 – Courbes d’indifférence asymptotiques

Sur la figure 1.4, on a tracé les courbes d’indifférence (1) et (2) correspon-
dant, respectivement, aux niveaux d’utilité Ua (1) = 1 et Ua (2) = 2 . Les axes
(OX, OY) constituent eux-mêmes une courbe d’indifférence correspondant à un
niveau d’utilité Ua (0) = 0 .

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2) La fonction de demande
On distingue la fonction de demande individuelle et la fonction de demande
collective, dite aussi fonction de demande du marché.

a) La fonction de demande individuelle


On dit qu’un agent demande un bien s’il souhaite l’acquérir, et qu’il offre un
bien si, le possédant déjà, il souhaite s’en défaire dans une relation d’échange.
Il est supposé qu’il n’y a de relations d’échange possibles qu’à prix de marché.
L’agent détient, avant l’échange, une certaine quantité x du bien en question.
On note  x la quantité qu’il souhaite en détenir après l’échange. On appelle
demande nette de l’individu la différence  x − x . Si cette différence est positive,
l’agent est demandeur à proprement parler ; si elle est négative, il est offreur de
la quantité opposée x −  x . On définit alors la fonction de demande indivi-
duelle comme l’expression de la demande nette d’un individu en fonction du
système de prix présidant aux relations d’échange.
On montre que, pour un agent rationnel, sa demande nette d’un bien est une
fonction décroissante du prix de ce bien.
Pour cela, nous suivrons la démarche la plus simple qui est celle de la théo-
rie dite de la préférence révélée, dont on trouvera une présentation très claire
chez J. Lecaillon.
Supposons que a , doté au départ d’une quantité (x,y) de biens X et Y, décide
de faire un échange lui laissant finalement la quantité ( x ,
y) de biens X et Y.
L’agent a envisage cet échange parce qu’il est réalisable, compte tenu des prix
px et p y des deux biens. Notons A et B les points de coordonnées (x,y) et (
x ,
y)
respectivement, sur la figure 1.5.
Dans ce cas de figure, on voit que l’agent a demande du bien X, la demande
x − x étant positive, et offre du bien Y, la demande nette 
nette  y − y étant néga-
tive. L’échange étant réalisable, le rapport ( y − y)/( x − x) , qui est aussi la
pente de la droite AB, correspond, au signe près, au rapport px /p y des prix des
deux biens. On dit que AB est la droite d’échange de a . Tout point de cette droite,
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

y compris les points des segments AH ou BK, est accessible par l’échange à
l’agent a . Notons aussi que tout point intérieur au triangle OHK est, a fortiori,
accessible à partir de A à l’agent a . Néanmoins si, à partir de A, l’agent a sou-
haite réaliser un échange qui le place en B, c’est que, eu égard à la rationalité de
cet agent, le point B est préféré à tout autre point du triangle OHK : tout se passe
comme si, par cet échange, a révélait sa préférence pour B.
Si les prix viennent à changer, il se peut que a trouve un point C préféré
à B. Supposons, en effet, une hausse du prix relatif de X ou, ce qui revient au
même, une baisse du prix relatif de Y. Le rapport px /p y s’élevant, la droite
d’échange de a pivote autour de B de manière à « prendre un peu plus de pente ».
Sa nouvelle position, représentée sur la figure 1.5, est LM. Le point C ne sau-
rait, en tout cas, être sur le segment BM, situé à l’intérieur du triangle OHK, et

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Figure 1.5 – Préférence révélée et variation de la demande d’un bien


en fonction de son prix relatif

constitué, par conséquent, de points non préférés à B. Le point C est donc sur le
segment BL et correspond à une demande nette x ∗ − x en bien X inférieure à la
demande nette  x − x , en B.
La hausse du prix de X a induit, comme prévu, une baisse de la demande
nette de X, de même que la baisse du prix de Y a induit une augmentation de la
demande nette (négative) de Y ou, si l’on préfère, une diminution de l’offre nette
(positive) de Y.
Mais si le sens de variation de la demande nette peut se comprendre ainsi,
l’intensité de cette variation n’est encore point expliquée. Qu’est-ce qui déter-
mine, finalement, l’agent a à choisir tantôt le point B, tantôt le point C, plutôt
que tout autre point réalisable ? Pour répondre à cette question, on s’appuie sur
la fonction d’utilité de l’agent a .
Le critère retenu est celui de l’utilité maximale : l’agent a s’efforce, compte
tenu de ses possibilités d’échange, de rendre maximale son utilité. Ainsi, pour la
dotation initiale A = (x,y) et pour les possibilités d’échange représentées par le
triangle OHK, l’agent a recherchera les points de ce triangle correspondant à un
niveau maximal de satisfaction.
Mathématiquement, ce problème s’écrit ainsi :
Max Ua (x,y)
(x,y)∈OHK

On énonce : rechercher les couples (x,y) rendant maximale la fonction Ua


et appartenant au triangle OHK. L’idéal est d’être assuré non seulement de

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l’existence, mais, si possible, de l’unicité de la solution de ce problème, afin de


supprimer toute indétermination du choix. Ces conditions idéales sont réunies si,
aux propriétés connues de la fonction d’utilité, s’ajoutent deux hypothèses. La
première, dite hypothèse de non-saturation des préférences, est l’absence, dans
l’ensemble des biens, d’un bien qui serait préféré à tout autre. La seconde hypo-
thèse, très célèbre en dépit de son caractère abstrait, est la convexité des
ensembles de préférés.
Un ensemble est convexe s’il contient tout segment joignant deux points
quelconques lui appartenant. En d’autres termes, un ensemble est convexe s’il
ne présente aucune anfractuosité. Admettre qu’un ensemble de préférés puisse
ne pas être convexe reviendrait à admettre l’existence de courbes d’indifférence
« ondulées » comme sur la figure 1.6 ci-dessous :

Figure 1.6 – Non-convexité d’un ensemble de préférés

L’ensemble des préférés est la région supérieure hachurée. Les deux points
A et B appartiennent à cet ensemble. Le segment AB est partiellement en
dehors. L’ensemble des préférés n’est donc point convexe.
Finalement, l’hypothèse de convexité, jointe aux autres hypothèses faites sur
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

la fonction d’utilité, a pour effet de fournir des courbes d’indifférence telles que
celles que nous avions tracées d’emblée sur les figures 1.3 ou 1.4.
Si les courbes d’indifférence ont cette forme idéale, le problème de la déter-
mination de la demande nette individuelle par la maximisation de l’utilité reçoit
une solution, unique en principe, dont on peut donner une représentation gra-
phique simple, comme sur la figure 1.7 ci-après.
Nous nous replaçons, sur la figure 1.7, dans les conditions de la figure 1.5 :
la position initiale de l’agent a est le point A de coordonnées (x,y) ; la droite
d’échange est HK et l’ensemble des points accessibles par l’échange est le tri-
angle OHK. Pour rendre son utilité maximale, l’agent a va simplement recher-
cher les points de ce triangle appartenant aussi à la courbe d’indifférence ayant
le niveau le plus élevé possible. Il est clair qu’une telle courbe d’indifférence est

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Figure 1. 7 – Détermination du point d’utilité maximale

tangente à HK et que le point de contact, B, est le point cherché d’utilité maxi-


male. La solution est unique, étant donné toutes les hypothèses entourant Ua et
x − x, 
les courbes d’indifférence. Le couple ( y − y) , qui est la demande nette
de a en chaque bien, ne dépend que de l’inclinaison de la droite d’échange. En
d’autres termes, on dit que la demande nette des individus, étant donné leurs
courbes d’indifférence, ne dépend que des prix relatifs des biens.

b) La fonction de demande du marché


Un marché étant l’ensemble de toutes les relations d’échange relatives à un
bien donné, la demande nette du marché est la demande nette de ce bien par tous
les agents. Il s’agit tout simplement de la somme algébrique de toutes les
demandes nettes individuelles, qui peuvent être positives pour les uns, négatives
pour les autres. La demande nette du marché peut donc, elle aussi, être positive
ou négative. Dans le premier cas, on dit qu’il y a un excès de demande sur le
marché et, dans le second cas, un excès d’offre.
Chaque demande nette individuelle étant fonction des prix, il en est de même
de leur somme. La fonction de demande du marché est simplement l’expression
de la demande nette du marché en fonction du système de prix. Comme pour les
demandes individuelles, la demande nette du marché est une fonction décrois-
sante du prix du bien correspondant.

30  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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III. Les propriétés de l’équilibre général


L’ensemble des individus est en équilibre, avons-nous dit (p. 17), si, pour une
répartition donnée de l’ensemble des biens entre eux, aucun individu ne sou-
haite procéder, aux prix considérés, à un quelconque échange de bien avec un
autre individu. Un tel état est appelé équilibre général. L’étude de l’équilibre
général est aujourd’hui le cœur de la théorie néo-classique, c’est-à-dire le point
d’achèvement de toute la construction ensembliste de l’économie.
Il a fallu toutefois de longues années, après Walras, pour que l’équilibre
général devienne, par un large consensus, le centre de la théorie néo-classique.
Walras resta longtemps ignoré en France, sauf par quelques auteurs mineurs. Ses
idées furent reprises cependant dans quelques autres pays : en Suisse, bien sûr,
à Lausanne, sous l’influence de Pareto qui avait succédé à Walras lui-même ; en
Italie, avec Barone qui fit, en 1908, du système walrasien une théorie de l’éco-
nomie socialiste planifiée ; en Suède aussi, avec Cassel qui s’était efforcé, dès
1899, de reconstruire le système walrasien sans recours à la notion d’utilité.
Mais en Angleterre, le seul pays d’où l’on pouvait, à la fin du XIXe siècle, nor-
malement accéder à l’audience internationale, Walras fut très peu divulgué,
même par ceux qui utilisèrent et voulurent enrichir l’équilibre général.
Edgeworth, professeur à Oxford et auteur, en 1881, d’un ouvrage intitulé
Mathematical Psychics, fut à cet égard le plus important d’entre eux. Mais,
contemporain de Marshall, il fut largement éclipsé par celui-ci qui développa,
contre l’analyse d’équilibre général, ce qu’il appelait l’« analyse partielle ».
C’est beaucoup plus tard que l’équilibre général acquit vraiment droit de cité
dans les pays anglo-saxons : Hicks y divulgua Walras et Pareto, en 1939, dans un
ouvrage intitulé Value and Capital. Après la dernière guerre mondiale, dans les
années cinquante, la théorie de l’équilibre général prit son essor grâce, en France,
à M. Allais et, aux États-Unis, à G. Debreu et K.J. Arrow. Ce n’est donc finalement
qu’à une époque assez récente que l’équilibre général s’est constitué en corpus de
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

la théorie néo-classique.
Mais plus qu’à la conquête des pays anglo-saxons, qui ne fut qu’une cause
immédiate, c’est, au fond, à ses propriétés mêmes que l’équilibre général doit
son succès universel. L’équilibre général est établi sur trois propriétés qui sont
les trois piliers de sa puissance. Il est d’abord un état théoriquement réalisable.
Ensuite, il est un état durable. Enfin, il est un état souhaitable. En termes plus
techniques ces propriétés sont aussi celles, respectivement, de l’existence, de la
stabilité et, enfin, de l’optimalité de l’équilibre général. Ce sont ces trois pro-
priétés que nous allons examiner, non point dans l’ordre de leur évocation ci-
dessus, mais dans un ordre inverse qui nous montrera comment, à partir de l’en-
semble des états optimaux de l’économie, on peut, par un rétrécissement gra-
duel, obtenir les quelques états voire l’état unique qui, doté des trois propriétés,
sera un équilibre général.

La méthode ensembliste  31
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A. L’optimalité
La notion d’optimum, attribuée à Pareto, désigne un état de l’économie,
c’est-à-dire une certaine répartition de l’ensemble des biens entre tous les
agents. Un optimum de Pareto est un état de l’économie à partir duquel il n’est
pas possible d’augmenter l’utilité d’un agent sans diminuer celle d’un autre, au
moins.
Pour illustrer cette notion d’état optimal, nous prendrons l’exemple d’une
économie d’échange (p. 20) simplifiée, à deux agents, a et b , et deux biens, X
et Y . Les deux individus a et b ont des fonctions d’utilité, Ua et Ub respecti-
vement, dotées de toutes les bonnes propriétés (p. 24-26) qui garantissent, pour
chaque agent, des courbes d’indifférence telles que celles représentées sur la
figure 1.7. En outre, chaque agent est pourvu en dotations initiales de bien X et
de bien Y, selon le tableau ci-dessous :
Agent
Bien a b
X xa xb
Y ya yb
On note x = x a + x b et y = y a + y b la quantité totale de bien X et de bien
Y existant dans cette économie.
Pour la représentation graphique des dotations initiales et des courbes d’indif-
férence de chacun des deux agents, nous adopterons la présentation imaginée jadis
par Edgeworth. Au lieu d’utiliser un seul repère (OX, OY) pour les deux agents,
ce qui eût entraîné des superpositions peu claires, ou d’utiliser deux repères indé-
pendants, ce qui n’eût point facilité les comparaisons, Edgeworth imagina deux
repères,(O a X, O a Y) et (Ob X, Ob Y), disposés tête-bêche et formant une sorte de
« boîte » rectangulaire de longueurs x et y , comme sur la figure 1.8.

Figure 1.8 – Boîte d’Edgeworth : courbe de contrat

32  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Sur la figure 1.8, le point M est l’image commune des ressources initiales de
chacun des deux agents : vu dans le repère de a , M a pour coordonnées (x a ,y a ) ,
tandis que, vu dans le repère renversé de b , M a pour coordonnées (x b ,y b ) . Le
point M est donc à lui seul l’image de la répartition initiale des biens entre les deux
individus. De façon générale, un point quelconque de la boîte d’Edgeworth est
l’image d’une certaine répartition entre a et b des quantités x et y des deux biens.
Dans ce cadre, comment peut-on déterminer une répartition optimale ? Telle
est la question fondamentale à laquelle nous allons donner une réponse gra-
phique.
Choisissons une courbe d’indifférence quelconque de a , et imaginons-la
fixe, désormais, dans la boîte d’Edgeworth (figure 1.8). Puis considérons une
suite de courbes d’indifférence de b , correspondant à des niveaux de satisfaction
de plus en plus élevés. En s’éloignant de leur origine Ob , ces courbes se rappro-
chent de la courbe d’indifférence de a , l’intersectent et, juste avant de la dépas-
ser, la touchent en un point de tangence, noté T sur la figure 1.8. Arrêtons-nous
précisément en ce point. Le point T, comme tout point de la boîte d’Edgeworth,
reflète une certaine répartition de x et de y entre les deux agents ; mais cette
répartition est optimale, au sens de Pareto. On voit en effet, sur la figure 1.8, que
tout déplacement à partir de T, si petit soit-il, se fait nécessairement dans l’une
des quatre régions de la boîte, numérotées de 1 à 4. La région 1 est l’ensemble
des préférés de a , mais est incluse dans l’ensemble des non-préférés de b : si de
T on se déplace vers la région 1, l’utilité de a est donc augmentée, tandis que
celle de b est diminuée. Le cas est symétrique si de T on se déplace vers la
région 2 : l’utilité de b est augmentée, tandis que celle de a est diminuée. Enfin,
si de T on se déplace vers les régions 3 ou 4, qui sont l’une et l’autre dans l’en-
semble des non-préférés de a et de b , l’utilité de a et l’utilité de b sont l’une et
l’autre diminuées. Il apparaît donc que, à partir de T, l’utilité d’un agent ne peut
être augmentée sans que l’utilité de l’autre agent soit diminuée : T est optimal.
Puisque la courbe d’indifférence de a choisie initialement était quelconque,
il apparaît que sur toute courbe d’indifférence de a il existe un point optimal.
On pourrait donc déplacer la courbe initiale et refaire, chaque fois, la même
construction. On obtiendrait alors une ligne continue de points optimaux, pas-
sant par T, et joignant O a à Ob , qui sont aussi des optimums (sachant qu’une
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

répartition parfaitement inégalitaire, où un agent possède tout et l’autre rien,


répond elle aussi à la définition de l’optimum de Pareto). Cette courbe, repré-
sentée sur la figure 1.8, est donc un ensemble d’optimums de Pareto. Montrons
qu’elle est, dans la boîte, l’ensemble de tous les optimums de Pareto.
Considérons, en dehors de cette courbe, un point Q quelconque dans la boîte
(figure 1.8). Ce point Q appartient à une courbe d’indifférence de a (par
exemple, la courbe choisie initialement) et à une courbe d’indifférence de b .
Point d’intersection de ces deux courbes d’indifférence, Q est une répartition
non optimale puisqu’un déplacement à partir de Q vers le point P (qui appartient
à l’ensemble des préférés à Q par a et par b ) montre que l’on peut, à partir de
Q, augmenter l’utilité des deux agents à la fois. Comme Q a été choisi
quelconque, il est établi qu’il n’existe pas d’optimum de Pareto en dehors de la
courbe en question, joignant O a à Ob .

La méthode ensembliste  33
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Cette courbe a été appelée par Edgeworth courbe de contrat : les deux
agents, qui partent de M et cherchent à procéder à un échange de biens X et Y,
seraient irrationnels s’ils concluaient un contrat d’échange les amenant en un
point (Q, par exemple) extérieur à la courbe car, en ce point, il leur serait
possible, par un échange supplémentaire, d’augmenter l’utilité de chacun
d’entre eux (comme on l’a vu ci-dessus dans le passage de Q à P). Leur contrat
d’échange doit donc les conduire sur la courbe, pour cette raison appelée
courbe de contrat.
Toutefois, ce n’est pas n’importe quel point de la courbe qui peut leur don-
ner pleine satisfaction : parmi tous les états optimaux, certains ne sont que tran-
sitoires, très vite délaissés par les deux agents qui, d’un commun accord,
gagnent sur la courbe de contrat une zone de stabilité, que l’on appelle le cœur
de l’économie.

B. La stabilité et le cœur de l’économie


L’étude de la stabilité est d’abord la recherche d’un ensemble stable d’états,
c’est-à-dire un ensemble d’états pouvant a priori constituer chacun un résultat
durable de l’échange. Ensuite vient la question de la convergence vers l’un de
ces états ; mais c’est une question qui se confond en réalité avec celle de l’exis-
tence de l’équilibre dont il sera traité ultérieurement.
Nous ne nous occuperons donc ici que de la détermination d’un ensemble
stable d’états que l’on appelle le noyau (ou le cœur) de l’économie.
Le noyau de l’économie est une transposition en économie d’échange d’un
concept inventé pour la théorie des jeux vers les années cinquante. En économie,
l’adaptation de la théorie des jeux à l’équilibre général a été opérée, par
G. Debreu et H. Scarf notamment, vers les années soixante.
Le concept de noyau repose sur les notions de coalition et de domination
préalablement définies.
Une coalition est un sous-ensemble quelconque, sauf l’ensemble vide, de
l’ensemble des agents. Un agent isolé est, par extension, supposé constituer une
coalition à lui tout seul. Dans le cas général d’une économie à n agents, on peut
montrer qu’il y a 2n − 1 coalitions possibles. Dans le cas d’une économie à deux
agents a et b , il y aura donc trois coalitions possibles, notées (a, b) , (a) et (b) .
On définit alors une relation de domination entre les différents états de répar-
tition des biens. On dit, de façon générale, qu’un état de la répartition des biens
en domine un autre dès qu’une coalition quelconque des agents préfère le pre-
mier état au second tout en étant en mesure d’assurer à chacun de ses membres
une distribution de biens au moins aussi importante que dans ce premier état. Il
est clair que le second état ne pourrait se réaliser parce qu’il serait bloqué par la
coalition en question.

34  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Le noyau ou cœur de l’économie est l’ensemble des états qui ne sont point domi-
nés. En d’autres termes, ce sont les états qui ne sont bloqués par aucune coalition.
On peut présenter graphiquement, dans la boîte d’Edgeworth, le noyau de
l’économie à deux agents et deux biens. Reprenons, sur la figure 1.9 ci-après,
les données de la figure 1.8 : le point M de la répartition initiale et la courbe de
contrat entre les deux agents a et b . Traçons aussi, par le point M, d’une part la
courbe d’indifférence de a , qui coupe en A la courbe de contrat et, d’autre part,
la courbe d’indifférence de b , qui la coupe en B.
Le noyau de cette économie est la portion AB de la courbe de contrat. En
effet : d’abord, toute répartition non optimale est dominée par une répartition
optimale que les deux agents peuvent s’assurer en se coalisant, ce que l’on voit
sur la figure 1.9 où le point M, non optimal, est dominé par n’importe quel point
du segment AB ; ensuite, toute répartition optimale appartenant aux segments
AOa et BOb est bloquée par la coalition (a) et (b) respectivement, qui préférera
s’en tenir à la répartition initiale M ; enfin, aucun des points du segment AB
n’est dominé, parce que les coalitions individuelles ne sont pas en mesure de
s’assurer une répartition meilleure, tandis que la coalition (a, b) ne peut avoir
de préférence entre des optimums de Pareto.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Figure 1.9 – Boîte d’Edgeworth : le cœur de l’économie

On voit donc que le noyau est non seulement inclus dans l’ensemble des opti-
mums de Pareto, mais qu’en outre il constitue un sous-ensemble stable : toute
tentative d’en sortir, c’est-à-dire d’instaurer une répartition qui n’appartienne
pas au noyau, soulèverait aussitôt une coalition qui s’y opposerait. Par consé-
quent, l’équilibre, s’il existe, ne peut être que dans le noyau, qui tend d’ailleurs,
selon un théorème célèbre de G. Debreu et H. Scarf, à se réduire jusqu’à se
confondre avec les points d’équilibre lorsque le nombre des agents croît indéfi-
niment, quel que soit le nombre de biens.

La méthode ensembliste  35
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C. L’existence
Hormis les cas singuliers d’économies dont le noyau est vide et qui n’ont
donc point d’équilibre, l’existence de celui-ci peut être établie de diverses
manières : itérativement, par la procédure du tâtonnement ; graphiquement, dans
le cas d’une économie d’échange simple à deux biens et deux agents ; mathé-
matiquement, en écrivant les équations de l’équilibre général.

1) Le tâtonnement
Il s’agit là du nom donné par Walras lui-même au processus de réalisation de
l’équilibre. Ce processus repose sur la loi dite de l’offre et de la demande.
La loi de l’offre et de la demande régit, selon Walras, l’ensemble des marchés
de la même façon qu’elle régit ces marchés modèles que sont les marchés bour-
siers ou les marchés d’enchères publiques. Il imagine ainsi l’ensemble des mar-
chés dirigé par une sorte de commissaire-priseur ayant pour fonction, à chaque
période, d’annoncer les prix et de recueillir toutes les demandes et offres nettes
des individus. De période en période, et jusqu’à ce que l’équilibre général soit
atteint, le commissaire-priseur révise les prix selon la loi de l’offre et de la
demande : il augmente le prix sur les marchés dont la demande s’est révélée
excédentaire dans la période précédente, et il baisse le prix dans le cas con-
traire. Cette loi trouve son fondement dans les comportements individuels des
échangistes eux-mêmes.
Supposons, par exemple, un excès de demande sur un marché : la demande
nette du marché, qui dépend (p. 30) du système de prix en vigueur, est positive.
Cela signifie que la somme des demandes individuelles dépasse la somme des
offres sur ce marché. Il y a donc au moins un agent, demandeur du bien corres-
pondant, dont la demande ne peut être intégralement satisfaite. Un tel agent est
dit rationné : il souhaiterait, lui, procéder à un échange, mais il n’y parvient pas.
L’économie reste dans cet état qui n’est pas l’équilibre aussi longtemps que le
système de prix n’est pas modifié de manière à inciter les autres agents à révi-
ser leurs plans. Or, justement, le demandeur rationné fait annoncer par le com-
missaire-priseur à tous les autres agents qu’il est prêt à acheter le bien en ques-
tion à un prix un peu plus élevé que le prix de marché. Tous les offreurs se pré-
cipitent vers lui, sauf si les autres demandeurs acceptent aussi, ce qu’ils sont
obligés de faire, le prix annoncé qui devient le nouveau prix de marché.
À ce prix plus élevé, les demandeurs diminuent (p. 28) leur demande nette,
tandis que les offreurs augmentent leur offre. L’excès global de demande a alors
tendance à se résorber. Des réactions symétriques ont lieu sur les marchés à
excès d’offre où les offreurs rationnés font annoncer des baisses de prix. À
terme, la demande nette s’étant annulée sur chaque marché, aucun agent ne subit
plus de rationnement. Chacun peut alors réaliser ses échanges souhaités et,
ceux-ci étant faits, aucun agent ne souhaite procéder à d’autres échanges. Walras
pensait que le tâtonnement ainsi décrit devait inévitablement conduire à l’équi-
libre général.

36  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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2) Détermination graphique de l’équilibre général


Dans l’hypothèse d’une économie d’échange à deux agents et deux biens,
nous pouvons utiliser, comme précédemment, la boîte d’Edgeworth, mais,
désormais, en vue de la détermination graphique de l’équilibre général lui-
même.
Dans ce cas simple, l’équilibre existe et est unique comme nous allons voir.
Par la loi de l’offre et de la demande, nous avons en fait caractérisé l’équi-
libre général comme un état tel que la demande nette de chaque marché soit
nulle. Or nous savons (p. 30) que les demandes nettes individuelles et par suite
la demande nette du marché dépendent du système de prix. Dans le cas présent,
le système de prix se résume par le prix relatif px/y = px /p y . Étant donné un sys-
tème de prix non nuls, il en résulte une demande nette de chaque agent en
chaque bien, que nous indiquons dans le tableau ci-dessous en utilisant des nota-
tions déjà expliquées (p. 30 et 32) :

Agent
Bien a b

X 
xa − x a 
xb − x b
Y 
ya − y a 
yb − y b

Pour chaque agent, les demandes nettes en chaque bien sont dans un rapport
égal, au signe près, au prix relatif ; soit (p. 27) :
px 
ya − y a 
yb − y b 
ya − y a + 
yb − y b
− = = = (3)
py 
xa − x a 
xb − x b xa − x a + 
 xb − x b
Cette série d’égalités permet de mettre en évidence ce que l’on appelle la loi
de Walras qui s’énonce, de façon générale, ainsi : s’il apparaît que la demande
nette est nulle sur tous les marchés sauf un, alors elle l’est aussi sur celui-ci. On
voit bien, en effet, d’après la relation (3), que si la demande nette de Y est nulle,
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

soit ya − y a + yb − y b = 0, alors il en est de même de la demande nette de X,


sachant que px et p y sont positifs. La conséquence de cette loi de Walras est qu’il
suffit de déterminer le système de prix qui annule la demande nette sur l’un des
deux marchés seulement, pour obtenir l’équilibre général.
Reprenons la boîte d’Edgeworth de la figure 1.9 à laquelle nous avons ajouté,
sur la figure 1.10, la tangente en M à chacune des deux courbes d’indifférence.
L’équilibre général, nous le savons, doit être recherché sur le segment AB de la
courbe de contrat, parmi les optimums du coeur.
Considérons alors deux états extrêmes :
• L’état I, où le système de prix correspond à la pente de la tangente en M à
la courbe d’indifférence initiale de a . Cette tangente est la droite d’échange de
chacun des deux échangistes qui y détermine son point d’utilité maximale

La méthode ensembliste  37
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Figure 1.10 – Boîte d’Edgeworth : l’équilibre général

(p. 30). Par construction, le point M est aussi, pour l’agent a , le point d’utilité
maximale correspondant à une demande nette nulle de a en chaque bien. Le
point d’utilité maximale de l’agent b est fourni, comme cela avait été fait précé-
demment sur la figure 1.7, en déplaçant les courbes d’indifférence de b jusqu’à
l’obtention d’un point de contact unique B1 avec la droite d’échange : il apparaît
alors, dans le repère (Ob X, Ob Y), que b est offreur de X et demandeur de Y.
• L’état II, où le système de prix correspond à la pente de la tangente en M à
la courbe d’indifférence initiale de b . Cette tangente étant utilisée comme droite
d’échange, la construction graphique montre que M est désormais un point
d’utilité maximale pour b dont la demande nette en chaque bien est nulle, tan-
dis que le point A2 est le point d’utilité maximale de a qui est demandeur de X
et offreur de Y.
Toutes ces situations peuvent encore se résumer dans un tableau :

Agent
État a b


xa − x a = 0 
xb − x b < 0
I

ya − y a = 0 
yb − y b > 0


xa − x a > 0 
xb − x b = 0
II

ya − y a < 0 
yb − y b = 0

On voit ainsi sur ce tableau, par addition membre à membre des expressions
d’une même ligne, que sur le marché du bien X il y a excès d’offre dans l’état I
et excès de demande dans l’état II, l’inverse se vérifiant sur le marché du bien Y.

38  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Par la loi de l’offre et de la demande on peut donc dire qu’il existe, entre I et
II, un état intermédiaire du système de prix pour lequel la demande nette sur le
marché de X est nulle, ce qui implique également, par la loi de Walras, la nullité
de la demande nette sur le marché de Y. Soit E, sur la figure 1.10, le point d’in-
tersection avec la courbe de contrat de la droite d’échange, intermédiaire entre
MB1 et MA2 , correspondant à ce système de prix d’équilibre général. Ce point E
est l’état de la répartition à l’équilibre général. La répartition d’équilibre, en
effet, parce qu’elle est aussi optimale, ne peut appartenir qu’à la courbe de
contrat (p. 34), lieu géométrique des optimums de Pareto. On sait même
(p. 35) que E est sur le segment AB, noyau de cette économie d’échange. L’unicité
de E, bien qu’intuitive dans ce cas, est confirmée par le calcul.

3) Détermination algébrique de l’équilibre général


La détermination algébrique de l’équilibre général ne fait qu’apporter, à la
détermination de E, la précision que ne pouvait donner l’analyse graphique. Du
calcul de l’équilibre nous donnerons successivement la méthode, puis un
exemple, sans sortir toutefois du cadre de cette simple économie d’échange.

a) Méthode
La méthode de calcul repose sur l’identification des inconnues du problème
et des relations qui permettent de résoudre celui-ci.
L’équilibre général est déterminé dès que sont connues les demandes nettes
individuelles de chaque agent en chaque bien, ce qui représente, dans ce cas,
quatre inconnues :  xa − x a , 
ya − y a , 
xb − x b , 
yb − y b . Comme chacune de ces
expressions dépend du système de prix, en l’occurrence le prix relatif d’un bien
en l’autre bien, on aura aussi à déterminer la valeur de px/y . Sachant que les
dotations initiales de chaque agent en chaque bien sont connues, les cinq véri-
tables inconnues du problème sont donc :  xa , ya , 
xb , 
yb , px/y .
Ces cinq variables sont déterminées par un nombre égal de relations indé-
pendantes. Soit : deux équations budgétaires ; une contrainte d’annulation de la
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

demande nette sur l’un des deux marchés ; deux conditions d’optimalité, enfin,
qui mettront en lumière le lien entre l’équilibre général et l’utilité marginale.
Les équations budgétaires sont constituées par les deux premières égalités de
la relation (3), la troisième égalité étant laissée de côté parce que redondante. Par
exemple, l’équation budgétaire de l’agent b est l’égalité :

px 
yb − y b
− = ,
py 
xb − x b

équivalente elle-même à l’égalité suivante :

px 
xb + p y 
yb = px x b + p y y b (4)

La méthode ensembliste  39
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qui exprime l’égalité entre la valeur des actifs désirés et celle des actifs possé-
dés par l’agent b .
De même, l’équation budgétaire de l’agent a s’écrit :

px 
xa + p y 
ya = px x a + p y y a (5)

Les contraintes d’annulation de la demande nette de chaque marché se rédui-


sent, par la loi de Walras (p. 37) résultant de la relation (3), à une seule relation
indépendante, qui sera par exemple celle du marché de X :


xa − x a + 
xb − x b = 0 (6)

Il reste enfin les deux conditions d’optimalité, ainsi appelées parce qu’elles
expriment que l’équilibre général est un optimum de Pareto accessible par
l’échange aux deux agents. C’est par ces deux conditions qu’est établi le lien
entre l’équilibre général et l’utilité marginale.
On se rappelle en effet qu’une question en suspens (p. 18) concernait la pos-
sibilité pour l’utilité marginale de rendre compte d’une valeur objective, base
des échanges commune à tous les individus. La difficulté, avions-nous reconnu,
était d’établir des comparaisons inter-personnelles d’utilités marginales du fait
du caractère subjectif de celles-ci. Mais les marginalistes ont justement proposé,
dans la loi dite de proportionnalité des utilités marginales, de comparer des rap-
ports d’utilités marginales. Ces rapports, constituant des grandeurs homogènes
(p. 18), sont effectivement comparables. La loi de proportionnalité est constituée
par nos deux conditions d’optimalité.
La première condition d’optimalité exige la vérification, à l’optimum, de
l’égalité suivante entre rapports d’utilités marginales :
u ax u bx
y =
ua u by
où :
∂Ua ∂Ua
u ax = (xa , ya ) ; u ay = (xa , ya ) ;
∂x ∂y
∂Ub ∂Ub
u bx = (x b , yb ) ; u by = (x b , yb ) .
∂x ∂y

Il s’agit bien là d’une condition nécessaire à l’optimalité de la répartition des


deux biens entre les deux agents. Supposons en effet une répartition
((xa , ya ), (xb , yb )) telle que :
u ax u bx
>
u ay u by
L’utilité marginale de X, relativement à celle de Y, est plus forte pour a que
pour b , tandis que pour ce dernier c’est l’utilité marginale de Y, relativement à
celle de X, qui est plus forte que pour a . Dès lors, chaque agent trouvera une uti-

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lité globale plus grande à faire un échange avec l’autre agent : a se départira
volontiers du bien Y pour acquérir une quantité ε > 0 de bien X, tandis que b lui
laissera volontiers du bien X contre une quantité η > 0 de bien Y. Il s’instaurera
une nouvelle répartition ((xa + ε, ya − η), (xb − ε, yb + η)) , préférée par les
deux agents, prouvant que la répartition précédente n’était point optimale.
L’échange continue aussi longtemps que l’inégalité persiste dans un sens ou dans
l’autre. L’optimum ne peut donc correspondre qu’à l’égalité des deux rapports.
En outre, et c’est la seconde condition d’optimalité, pour que cet optimum
soit réalisable, il faut que la valeur commune des deux rapports soit égale au prix
relatif de X en Y. Supposons, en effet, que :

u ax u bx px
y = >
ua u by py

Cela implique les deux inégalités suivantes :

u ax uy u bx uy
> a et > b ,
px py px py
qui signifient que, pour chaque agent, l’utilité d’une unité de monnaie est supé-
rieure lorsqu’elle est affectée à l’achat d’une unité supplémentaire de X que lors-
qu’elle est affectée à l’achat d’une unité supplémentaire de Y. Ainsi, à partir de
l’optimum où ils étaient parvenus, les deux agents voudront l’un et l’autre
acquérir du bien X contre du bien Y, ce qui est impossible s’ils sont les deux
seuls agents de l’économie et ce qui prouve, en tout cas, que cet optimum n’était
point un équilibre. Pour que l’optimum soit aussi un équilibre il faut avoir la
série d’égalités suivante :
u ax u bx px
y = y = (7)
ua ub py
Cette relation illustre, on le voit, la façon dont l’utilité marginale peut servir
à définir ces valeurs objectives que sont les prix.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

La relation (7) a en outre une interprétation graphique que nous donnons


d’après la figure 1.11. La droite ME, qui est la droite d’échange d’équilibre
commune aux deux agents, est aussi la tangente en E commune aux deux
courbes d’indifférence sises « dos à dos » et se touchant en ce point E où se défi-
nissent les demandes nettes d’équilibre (p. 30).
La droite ME, en tant que droite d’échange, a pour pente −px /p y . Mais en
tant que tangente en E, commune aux deux courbes d’indifférence de la figure
1.11, elle a aussi pour pente l’opposé de la valeur qui est commune, d’une part
au rapport des utilités marginales de a au point ( xa , 
ya ) , d’autre part au rapport
des utilités marginales de b en ( xb , 
yb ) . Cela, le lecteur entraîné aux mathéma-
tiques pourra s’exercer à l’établir en recherchant la valeur de la pente de la tan-
gente en un point quelconque d’une courbe d’indifférence. La relation (7) ne fait
qu’exprimer cette double propriété de la droite ME.

La méthode ensembliste  41
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Figure 1.11 – Équilibre : échange optimal

Au total, si l’on rassemble les relations (4), (5), (6), et (7), on voit, sachant
que (7) contient deux équations, que l’on a cinq équations indépendantes pour
déterminer les cinq inconnues  xa , 
ya , 
xb , 
yb , px /p y . Dans les cas favorables,
dont nous donnons un exemple ci-après, cette méthode conduit à la détermina-
tion d’un équilibre unique.

b) Exemple
L’exemple que nous prenons à présent considère que les deux agents a et b
sont dotés de fonctions d’utilité identiques à la fonction déjà étudiée p. 26.
Soit : √
Ua (x,y) = Ub (x,y) = x y

Il résulte aussitôt de (7) et des résultats des calculs présentés p. 26 que le prix
relatif px/y vaut :

px 
ya 
yb ya + 
 yb
= = = (8)
py 
xa 
xb xa + 
 xb

Appelons 
R le dernier rapport de la relation (8), et notons :

ya + yb
R=
xa + xb

Sous les contraintes (6) d’annulation à l’équilibre de la demande nette de


marché, on peut voir immédiatement que :

R=R (9)

42  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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De (8), il résulte alors la valeur d’une première inconnue :

px/y = R

De (8) et (9) il résulte aussi que :


ya = R. 
xa (10)

yb = R. 
 xb (11)

Des relations (4), (5), (6) et (7) déterminant en principe l’équilibre général,
les équations budgétaires (4) et (5) sont les seules non encore utilisées. Or on
peut voir, après division par p y des deux membres de chacune d’elles, que l’on
obtient, en tenant compte de la valeur R du prix relatif :
R. 
xb + 
yb = R. x b + y b

R. 
xa + 
ya = R. x a + y a

Ou encore, d’après (10) et (11) :


yb = R. x b + y b
2 (12)

ya = R. x a + y a
2 (13)

De (10), (11), (12) et (13) on tire l’expression finale des quatre inconnues
restantes en fonction des données initiales :

xa y R. x a + y a

xa = + a 
ya =
2 2R 2
xb y R. x b + y b

xb = + b 
yb =
2 2
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

2R

On peut vérifier sur ces résultats la propriété générale établie p. 28 indiquant


que la demande d’un bien est une fonction décroissante du prix relatif de ce
xa et 
bien :  xb sont bien fonction décroissante de R qui est la valeur d’équilibre
du prix de X relativement à Y ; de même  ya et 
yb sont fonction décroissante de
1/R = p y /px = p y/x , prix de Y relativement à X. Cet exemple permet ainsi de
mieux apprécier la cohérence globale de la théorie de l’équilibre général, point
d’aboutissement de toute la démarche ensembliste.
Toutefois, si cohérente soit-elle, la construction ensembliste, d’où la mon-
naie est quasiment absente, correspond à un univers idéal peut-être, mais assez
éloigné de la réalité. Aussi, pour qui voudrait passer du virtuel au réel, c’est vers
la méthode systémique, sans doute, qu’il lui faudrait tourner son regard.

La méthode ensembliste  43
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2. La méthode
systémique

L’
économie n’est plus désormais considérée comme une collec-
tion d’individus et de biens, mais comme un tout, un système
dont les parties apparaissent vouées à des fonctions spéci-
fiques. L’économie est conçue comme une sorte d’organisme dont les
différents organes remplissent des fonctions rigoureusement ordonnées.
Le point de départ de la méthode systémique est donc l’analyse des
grandes fonctions économiques et non pas celle des comportements
individuels comme dans la méthode ensembliste.
La comparaison de l’économie tout entière avec un organisme, et
particulièrement un organisme vivant, est fréquente jusqu’au XVIIIe siècle.
Cette image de l’économie, trop naïve, est alors abandonnée pour le
schéma, moins métaphorique, du circuit économique. Le circuit est dans
l’analyse systémique ce que l’équilibre général est dans l’analyse ensem-
bliste : une représentation abstraite de l’économie. Mais, à l’image figée
de l’équilibre dans la conception ensembliste s’oppose, dans la concep-
tion systémique, le mouvement de la circulation de la valeur.
Trois auteurs constituent les principaux jalons de l’élaboration de la
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

conception systémique de l’économie. François Quesnay, le fondateur, a


imaginé le circuit d’une économie pré-capitaliste agricole analogue à
celle de la France rurale du XVIIIe siècle. Karl Marx, au XIXe siècle, a surtout
donné une représentation du système capitaliste industriel. John
Maynard Keynes, enfin, au XXe siècle, a décrit, dans son circuit de la mon-
naie, les règles du jeu du capitalisme financier moderne. Depuis Keynes,
par conséquent, le circuit est devenu un outil perfectionné de l’analyse
macroéconomique.

La méthode systémique  45
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I. La formation de la conception
systémique jusqu’à F. Quesnay

Née en partie dans les philosophies scientifiques du XVIIe siècle, la concep-


tion systémique aboutit chez F. Quesnay à une schématisation circulaire de
l’économie.

A. Les sources de la conception systémique


de l’économie
La conception systémique de l’économie prend sa source dans la philosophie
de Descartes, au XVIIe siècle. Elle prend forme dans la philosophie sociale de
Hobbes, son contemporain.
Descartes place, au début de toute science, un principe mécanique selon
lequel tout objet de la nature est comparable à une machine. La science est la
connaissance des lois du fonctionnement de cette machine. Descartes s’oppose
ainsi à la très officielle philosophie aristotélicienne qui, si rationnelle fût-elle,
rejetait le principe mécanique. L’opposition est flagrante lorsque Descartes pré-
tend appliquer aussi ce principe à la science humaine, qu’il appelle la morale.
Celle-ci, avec la médecine et la mécanique proprement dite, est supposée sortir
d’un « tronc » unique, la physique, qui est la science générale de la nature, mère
de toutes les sciences et fille de la métaphysique.
La morale, toutefois, désigne la science de l’homme individuel. Descartes
ignore, semble-t-il, la science de l’homme en société, c’est-à-dire la science
sociale. C’est aux philosophes naturalistes anglais, Hobbes en particulier, enga-
gés dans la voie ouverte par Descartes, qu’il reviendra d’orienter la science
humaine vers la science sociale, par l’adjonction au principe mécanique de ce
que l’on pourrait appeler un principe organique.
Thomas Hobbes invente une conception de l’ordre social bâtie sur ces prin-
cipes mécanique et organique. Dans son ouvrage majeur, Le Léviathan, publié
en 1651, Hobbes compare la société à un « animal artificiel », c’est-à-dire à une
machine vivante dont les rouages sont tous les individus. À travers la référence
biblique au Léviathan, animal monstrueux évoqué notamment dans le Livre de
Job, Hobbes veut donner du « corps » social l’image d’un gigantesque animal
protégeant et surveillant tous ses membres que sont les individus. Ceux-ci, en
contrepartie de l’ordre et de la sécurité qui leur sont ainsi garantis, doivent tra-
vailler pour produire la richesse sociale. John Locke, ultérieurement, reprendra
plus systématiquement ces conclusions, en proclamant notamment le droit de
chacun à bénéficier des fruits de son travail.

46  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Finalement, par le biais de la philosophie naturaliste, la théorie de la valeur-


travail semble préparer son avènement en Angleterre. Mais elle n’est point encore
éclose lorsque F. Quesnay, en France, produit ce qui se révélera plus tard comme
la première grande conception systémique de l’économie.

B. La conception systémique de F. Quesnay


La théorie de la valeur, sous-jacente au système de Quesnay, n’est point
encore une théorie de la valeur-travail. Elle n’est cependant plus une théorie de
la valeur-utilité, trop liée à la philosophie aristotélicienne, elle-même supplantée
par le cartésianisme et le naturalisme. En fait, il s’agit d’une théorie que l’on
pourrait dire de la valeur foncière, plus proche toutefois de la valeur-travail que
de la valeur-utilité et correspondant bien à l’économie agricole dans laquelle
Quesnay va ancrer son système économique. Ce système, nouveau,
réalise la synthèse de deux courants de pensée en train de s’affirmer dans
l’Europe du XVIIIe siècle. Ces deux courants de la réflexion économique et
sociale peuvent être qualifiés de courant organique et de courant circuitiste.
Quesnay hérite de la conception organique de la société léguée par Hobbes.
La philosophie naturaliste sous-jacente prend cependant chez lui une dimension
nouvelle, eu égard au climat intellectuel nouveau dans la France de la seconde
moitié du XVIIIe siècle et à la personnalité de François Quesnay.
Au XVIIIe siècle, « Siècle des Lumières », les idées matérialistes tendent à se
former et à se répandre, notamment en France, en dépit de la censure religieuse
et royale. Les philosophes matérialistes vont pousser le cartésianisme dans ses
conséquences extrêmes. La Mettrie, médecin et philosophe, écrit en 1746 un
pamphlet célèbre, L’Homme-Machine, où, plus cartésien que Descartes, non
seulement il « animalise » l’homme, mais réduit encore l’animal à une machine
pure et simple.
Quesnay, lui, médecin du roi à la cour de Louis XV, et l’un des plus brillants
esprits de son temps, n’adhère pas à des idées aussi radicales que celles de son
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

confrère La Mettrie. Sa philosophie est un mélange, assez ambigu, de matéria-


lisme et de déisme. Matérialiste, il l’est parce qu’il pense que toute connaissance,
y compris la connaissance de Dieu, passe par la perception physique que nous
avons des choses : il élabore sur ce principe une théorie de la sensation dérivée,
en fait, de la doctrine de penseurs anglais tels que Hobbes ou Locke au
XVIIe siècle, Hume au XVIIIe siècle, qui fondaient toute connaissance sur l’expé-
rience individuelle. Quesnay, toutefois, pense que la perception des choses est
une « cause occasionnelle » révélant la « cause motrice » qui est, selon son
expression, l’« Intelligence Suprême », c’est-à-dire Dieu. Par cette théorie des
causes, apparentée à la doctrine de Malebranche, Quesnay rejoint aussi la tradi-
tion scolastique du Moyen Âge, au point que Schumpeter a pu dire que « les
théories de Quesnay sur l’État et la Société ne sont qu’une transcription de la
doctrine scolastique ».

La méthode systémique  47
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La foi en l’existence d’un « ordre naturel » des choses, accessible à la raison


humaine quoique d’essence divine, caractérise finalement cette philosophie, mi-
déiste, mi-matérialiste, de Quesnay et de ses disciples, les « physiocrates », que
l’on appelait aussi, au XVIIIe siècle, les « Économistes », parce que c’était à la
science sociale que leur doctrine était surtout appliquée. Comme, selon cette
doctrine, l’économie n’est que le reflet social de l’ordre naturel, il est recom-
mandé aux gouvernants, au nom du « laissez-faire, laissez-passer », de laisser
les choses se faire selon cet ordre parfait, et de ne pas intervenir. La richesse est
donnée tout entière par la nature, c’est-à-dire par la terre, seule source de valeur,
et il est inutile, voire nuisible, d’intervenir pour modifier le flux de cette ri-
chesse, contrairement à ce que pensaient, dans les deux siècles précédents, les
économistes que l’on appelait les mercantilistes.
Ainsi, pour Quesnay comme pour les penseurs naturalistes, la société et
l’économie fonctionnent, tel un organisme vivant, selon des règles naturelles.
Mais Quesnay, en homme de science, veut donner une représentation précise de
cette idée philosophique. C’est dans l’image du circuit économique qu’il trou-
vera la possibilité d’une telle représentation.
La représentation de l’économie sous forme de circuit a pu, dit-on, être sug-
gérée à Quesnay, qui était médecin, par l’analogie avec la circulation du sang
découverte par W. Harvey plus d’un siècle auparavant. En réalité, par le choix
de cette représentation, Quesnay se situe surtout dans une tradition de pensée
économique et sociale formée également au XVIIe siècle.
Il y a, dans la seconde moitié du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe,
une lignée d’auteurs comprenant l’Anglais Petty, les Français Boisguilbert et
Cantillon, que J. Wolff appelle respectivement le « créateur », le « continua-
teur » et le « finisseur » du circuit économique. Schumpeter, quant à lui, juge
(p. 218) que la ligne de force qui relie Petty, Cantillon et Quesnay est l’une des
plus importantes de toute l’histoire de l’analyse économique. Cette ligne, qui se
poursuivra dans les siècles suivants à travers Marx puis Keynes, brille d’un
grand éclat au XVIIIe siècle avec Quesnay et les physiocrates.
L’influence des physiocrates en France fut considérable pendant toute la
seconde moitié de ce siècle. Elle était forte encore sous la révolution : les grandes
lois libérales de l’assemblée constituante (1789-1791) ont été inspirées directe-
ment par la doctrine des physiocrates au point que l’historien Blanqui, au siècle
suivant, pourra écrire qu’« à quelques maximes près, la révolution française n’a
été que leur théorie en action ». Il reste que, passée la révolution et tout au long
du XIXe siècle, les physiocrates sont tombés dans un quasi-oubli sauf auprès de
Marx. Les économistes libéraux, c’est-à-dire la grande majorité des économistes,
les ont à peu près ignorés. Leur hypothèse de la valeur foncière y a une lage part.
Pour les physiocrates, avons-nous dit, la terre est l’unique source de richesse
et l’agriculture par conséquent la seule activité créatrice de valeur ; le travail est
jugé au mieux comme transformant une valeur en une autre valeur égale sans
aucune valeur ajoutée. Une thèse aussi radicale n’a, il faut le dire, guère dépassé
les frontières de la France. Mais pourquoi un tel succès en France ? Pour le com-
prendre, il faut remonter quelques décennies en arrière.

48  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Il y avait eu, entre 1715 et 1720, une spéculation effrénée autour du « sys-
tème de Law ». John Law, banquier écossais, était venu en France vers la fin du
règne de Louis XIV. Après la mort de celui-ci, il obtint du Régent que sa banque
fût déclarée « royale ». Fort de cette autorité, il se lança dans l’émission à grande
échelle de billets contre dépôts d’or ou d’argent, comme cela se faisait déjà en
Angleterre et en Écosse, et en plusieurs autres pays européens. Ces billets de
banque étaient, selon la règle d’alors, convertibles, au gré du porteur, en métal
précieux. L’entreprise de Law aurait fort bien pu réussir et favoriser en France,
avec l’augmentation de la circulation monétaire, le développement des affaires
et la prospérité économique du pays, comme en Angleterre et dans les
Provinces-Unies notamment. Mais Law eut la malencontreuse idée de lier les
opérations de sa « Banque Royale » à celles de la « Compagnie des Indes et du
Mississippi » également créée par lui et destinée à mettre en valeur le Nouveau
Monde. La Banque émettait des billets acceptés ensuite pour l’achat d’actions
de la Compagnie des Indes. Il y eut une véritable fièvre spéculative. Tous ceux
qui en avaient les moyens voulaient à tout prix acquérir « du Mississippi », tan-
dis que le Régent, profitant de l’engouement pour les billets et de son autorité
sur Law, se livrait à des prodigalités insensées en obligeant son banquier à « jeter
l’argent par les fenêtres », entendons à émettre des billets contre simple créance
sur le Trésor royal, sans dépôt préalable de métaux. Le duc de Saint-Simon note
dans ses Mémoires qu’« on se précipitait à changer terres et maisons en papier ».
Lui-même ami du Régent et de Law, il sut cependant se tenir à l’écart et obser-
ver lucidement ces gigantesques opérations financières qu’il comparait à un « jeu
de gobelets » ou à « un tour de passe-passe continuel ». Il n’y avait en effet nul
investissement véritable réalisé dans les Indes occidentales. Les actions, qui en
1719 avaient atteint des sommets (« la banque de Law et son Mississippi étaient
lors au plus haut », note Saint-Simon), n’étaient en réalité que vent et rêve. On
finit par en avoir quelque soupçon. Et comme Law avait été averti que le
Parlement de Paris le voulait pendre, il eut la suprême mauvaise idée de suggé-
rer au Régent de racheter en billets de banque, autrement dit en monnaie à pré-
sent dévaluée, les charges des parlementaires (en vue de s’assurer le contrôle
définitif du Parlement toujours enclin à fronder l’autorité royale). La révolte
éclata contre le système de Law en 1720. Celui-ci s’écroula littéralement, vic-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

time de son attaque inconsidérée contre le trop puissant Parlement de Paris, de


sa consanguinité avec les finances publiques et du lien, un moment profitable
mais fatal au bout du compte, entre le « réel de la banque » et la « chimère du
Mississippi », selon les mots de Saint-Simon. La rue Quincampoix, qui abritait
le siège de la banque, fut prise d’assaut. En vain ! Les porteurs de billets et d’ac-
tions en furent pour leur fortune et leurs illusions. Law, quant à lui, prit la fuite,
« gagna l’Allemagne où il alla offrir ses talents à quelques princes qui tous le
remercièrent et enfin se retira à Venise, où cette république n’en fit aucun usage »,
nous dit encore le cher petit duc. Mais en France, le système de Law eut plu-
sieurs conséquences, les unes négatives, d’autres positives. Outre la ruine des
multiples porteurs de billets et d’actions qui n’avaient pu les changer à temps, la
banqueroute de Law entraîna à l’encontre du billet de banque une méfiance
durable qui traversa tout le siècle, que n’arrangea point à la fin de celui-ci la

La méthode systémique  49
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désastreuse expérience de l’assignat révolutionnaire, et à laquelle commença


seulement à remédier au début du siècle suivant la Banque de France nouvelle-
ment créée. Cependant la fièvre, comme on l’a noté, s’était nourrie de mutations
immobilières et foncières. Nombre de grands féodaux, enflammés par la spécu-
lation, avaient morcelé et liquidé une grande partie de leurs domaines jusque-là
mal exploités et qui le furent désormais beaucoup mieux par les innombrables
laboureurs qui en firent l’acquisition. Cela donna un véritable coup de fouet à
l’agriculture qui pour la première fois sortit de l’état de torpeur où l’avait main-
tenue le système féodal. Et la faillite subséquente du système de Law fit que tout
le monde s’attacha à la terre comme à la plus sûre des valeurs. C’est pourquoi,
selon Blanqui, les physiocrates ont pu, quelques décennies plus tard, si aisément
accréditer, en France, leur théorie faisant de la terre l’unique source de valeur.
Cette hypothèse, cependant, allait être assez vite frappée d’obsolescence après
la parution en 1776 des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
nations, le chef-d’œuvre d’Adam Smith, grand admirateur au demeurant de
Quesnay et des physiocrates. Mais Smith, contemporain de la révolution indus-
trielle qui commence en Angleterre, pose que c’est le travail et non la terre qui est
source de toute valeur. Cette hypothèse, dite de la valeur-travail (p. 11-13), va
devenir la pierre d’angle de l’école classique anglaise, dont Smith est le fondateur
et qui culminera dans la première moitié du XIXe siècle avec Ricardo ; Marx lui-
même, dans la seconde moitié de ce siècle, la fera sienne. C’est elle, bien mieux
adaptée à l’économie industrielle naissante, qui va finalement jeter le discrédit sur
la doctrine physiocratique et la plonger pour de longues années dans l’oubli.
En attendant, l’adhésion des physiocrates à leur hypothèse de la valeur fon-
cière confère au circuit de Quesnay une physionomie particulière : la valeur
n’étant créée que dans l’agriculture, le circuit est la représentation schématique
des flux concourant à la formation d’un produit agricole au cours d’une période
qui est naturellement l’année. C’est cela que F. Quesnay expose, concrètement,
dans un opuscule de 1758 intitulé Le Tableau Économique.

C. La représentation concrète du circuit dans le Tableau


Dans son Tableau Economique, Quesnay décrit la circulation du produit net
entre les classes sociales. Il considère trois classes : les fermiers (F), les pro-
priétaires fonciers (P), les artisans (A). Le produit net, obtenu par les fermiers
(seule classe productive), est versé par ceux-ci aux propriétaires au titre des fer-
mages dus. Les propriétaires le dépensent alors tant auprès des fermiers (pour
l’achat de produits alimentaires) qu’auprès des artisans (pour l’achat de produits
manufacturés). Les artisans, à leur tour, achètent aux fermiers de quoi fabriquer
ces produits et de quoi se nourrir dans la période. Le produit net fait ainsi retour
tout entier aux fermiers après avoir accompli un circuit dit circuit du produit net.
Cependant, Quesnay entend aller au-delà et expliquer le mécanisme même
de la production ou, selon son propre terme, de la reproduction. Cela le conduit
au circuit de la reproduction dit aussi circuit du produit brut.

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La reproduction requiert, selon Quesnay, trois sortes d’avances :


– les avances foncières, à savoir la terre et les bâtiments mis à la disposition
des fermiers par les propriétaires ;
– les avances primitives, correspondant aux achats d’outils et de biens
d’équipement par les fermiers ;
– les avances annuelles, consistant en un prélèvement opéré par les fermiers
sur le produit brut de l’année pour pourvoir à leur propre nourriture dans la
même année et à l’ensemencement des champs l’année suivante.
Les fermiers doivent en outre opérer, sur le produit brut de l’année, un second
prélèvement que Quesnay nomme les intérêts des avances primitives. Pour com-
penser l’usure de leur capital (outils et machines) et reconstituer leurs avances
primitives, les fermiers, en début d’année, avancent aux artisans les matières pre-
mières qui serviront à ceux-ci à fabriquer, au cours de l’année, les outils et
machines que les fermiers leur achèteront en fin d’année pour remplacer ceux mis
au rebut dans la période. Ces achats de remplacement par les fermiers aux arti-
sans sont ce que Quesnay appelle les intérêts des avances primitives.
Le total des prélèvements (avances annuelles et intérêts des avances primitives)
opérés par la classe productive sur le produit brut de l’année est appelé par
Quesnay les reprises. Celles-ci préfigurent ce qui sera, au XXe siècle, en compta-
bilité nationale, la somme de la « consommation intermédiaire » et de la
« consommation de capital fixe », somme qui retranchée du « produit intérieur
brut » conduira à ce qui sera appelé produit intérieur net, équivalent du produit net
de Quesnay. La comptabilité nationale française saura du reste rendre elle aussi
hommage à Quesnay en qui elle verra, à juste titre, l’un de ses grands précurseurs.
Pour illustrer tout cela, Quesnay imagine un exemple avec un produit net
égal à 2, des intérêts des avances primitives égaux à 1 et des avances annuelles
égales à 2 ; le produit net, versé par les fermiers aux propriétaires, est reversé
par ceux-ci pour moitié aux fermiers (pour l’achat de produits alimentaires) et
pour moitié aux artisans (pour l’achat de produits manufacturés). Quesnay
représentait ces flux dans un tableau, ce qui explique le titre de son opuscule.
Une représentation équivalente, et aussi plus simple, est celle d’un circuit à trois
pôles correspondant aux trois classes sociales, comme sur la figure 2.1.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

1 2
1
1 1

A 1 P

Figure 2.1 – Schéma de la reproduction du produit net selon Quesnay

La méthode systémique  51
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La figure 2.1 indique à la fois le circuit du produit net (flèches en trait plein)
et le circuit du produit brut (ensemble de la figure). Ce dernier, on le voit, se
déduit du circuit du produit net en ajoutant trois flux : les achats de matières pre-
mières, en début d’année, par A à F (grâce à l’avance de F à A) ; les intérêts des
avances primitives, c’est-à-dire les achats de remplacement, en fin d’année, par F
à A ; les avances annuelles, correspondant à une dépense interne à la classe des
fermiers et figurées ici par une boucle autour du pôle F.
On vérifie qu’en chaque pôle la somme des flux sortants est égale à la somme
des flux entrants : pour chaque classe le total des dépenses égale le total des recettes.
En ce sens, le circuit est en équilibre. Mais il s’agit d’un équilibre comptable seu-
lement, bien différent du savant concept d’équilibre de la méthode ensembliste.
En particulier, au pôle F du circuit du produit brut, la somme des flux entrants
(1+ 1+ 1+ 2), qui est la recette totale de la classe productive, indique la valeur (ici
égale à 5) du produit brut ou de la reproduction. La somme des flux sortants
(2+ 1+ 2) correspond au coût total de production (aussi égal à 5) décomposé en
coût des loyers et fermages (le produit net : 2) et reprises, elles-mêmes décom-
posées en coût de remplacement du capital (les intérêts des avances primitives :
1) et coûts intermédiaires (les avances annuelles : 2). L’égalité des deux sommes
signifie égalité des recettes et des coûts et, par suite, profit nul de la classe pro-
ductive.
L’absence de profit est sans doute le principal défaut du Tableau de Quesnay,
qui décrit ainsi une économie stationnaire, ne pouvant que se reproduire à l’iden-
tique de période en période, sans croissance ni crise.
D’autres défauts ont été relevés. Walras, dans un chapitre de ses Éléments
d’économie politique pure (1874) où il se livre à un « examen critique de la doc-
trine des physiocrates », leur reproche d’avoir qualifié de stérile (au sens d’im-
productive) la classe des artisans sous prétexte que, dans le circuit du produit net,
elle consomme une valeur 1 rigoureusement égale à sa production, vendue aux
propriétaires pour la même valeur 1 : elle n’aurait donc fait que transformer une
valeur en une valeur égale. En réalité, note Walras, elle produit 2(= 1 + 1) si l’on
tient compte, dans le circuit du produit brut, de ce qu’elle produit et vend aux fer-
miers, à savoir les équipements de remplacement correspondant aux intérêts des
avances primitives, égaux à 1. Consommant 1 et produisant 2, la classe des arti-
sans apporte en fait un réel supplément à la production sociale : nullement « sté-
rile », elle est une classe productive dont la production (de valeur 2) devrait être
ajoutée à celle des fermiers (de valeur 5) dans une évaluation correcte de la repro-
duction (7 = 5 + 2). Le mépris de Quesnay pour les artisans tiendrait à ce que
ceux-ci sont censés transformer de la valeur en une autre valeur égale seulement
avec leur travail et des avances faites non par eux mais à eux par les fermiers.
C’est une hypothèse abusive, pense Walras : les artisans n’ont pas vocation à ne
transformer en capital neuf que le capital usagé des fermiers ; ils ont leur propre
capital, donc leurs propres « avances primitives ». Et Walras de demander : « Le
métier à tisser est-il moins indispensable à l’artisan que la charrue à l’agricul-
teur ? » (p. 389). Cela dit, il crédite les physiocrates d’« une économie politique
pure originale », où « au milieu de leurs erreurs apparaissent des vues d’une pro-
fondeur et d’une justesse extraordinaires » (p. 390).

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La méthode de Quesnay, dédaignée par les héritiers de Smith, sera cependant


reconnue un siècle plus tard (avant Walras) comme extrêmement riche et origi-
nale par Karl Marx qui s’en proclamera le continuateur et rendra hommage à son
inventeur en disant que « le système physiocrate est la première conception sys-
tématique de la production capitaliste ».

II. Le système capitaliste


dans la conception marxiste
La révolution industrielle avait enfanté une misère ouvrière qui ne laissait
pas insensibles de nombreux contemporains, comme en témoigne le célèbre
Rapport Villermé de 1840 sur les conditions de vie des ouvriers dans les villes.
Une réaction apparaît dans les milieux politico-intellectuels avec notamment
les diverses doctrines socialistes. Mais il s’agit, dans la première moitié du
XIXe siècle, d’un socialisme utopique dont les auteurs (Fourier, Owen, Cabet,
Proudhon, etc.) critiquent le système existant à partir d’un système idéal qui n’a
guère d’existence possible que dans leur imagination.
Avec Marx apparaît le socialisme scientifique, car la critique du mode de
production existant, ainsi que de la science économique existante, est conduite
à partir d’une analyse historique, statistique et logique destinée à dégager les lois
du système capitaliste.
Cependant, dans la conception systémique de l’économie de K. Marx, il y a,
à parts à peu près égales, un héritage et un apport fondamental, ce dernier
consistant en la première analyse d’ensemble de la crise capitaliste.

A. L’héritage conceptuel de Marx


L’œuvre de Marx est celle d’un philosophe autant que celle d’un économiste.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Elle s’est construite sur un triple héritage : l’héritage d’une philosophie de l’his-
toire, celle de Hegel ; l’héritage d’une théorie de la valeur, celle de Ricardo ; l’hé-
ritage d’un instrument d’analyse, celui de Quesnay. Marx, cependant, n’a pas tout
repris de chacun de ses prédécesseurs : il s’agit chaque fois d’un héritage sous
réserve d’inventaire. Et ce qu’il a repris, il l’a transformé et souvent enrichi.

1) La philosophie de l’histoire : l’héritage hégélien


Marx, en 1836 et 1837, est étudiant en droit à l’Université de Berlin, mais il
suit aussi des cours d’histoire et de philosophie. Au premier abord, la philoso-
phie de Hegel lui déplaît fortement. Et même plus tard, lorsqu’il reviendra par-
tiellement à Hegel, ce sera à regret, toujours avec une sorte de rancune contre ce
philosophe qui l’influence malgré lui.

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Hegel, contre la logique aristotélicienne régnante fondée sur le principe


qu’une chose et son contraire ne peuvent coexister, prône une logique dialec-
tique d’inspiration platonicienne. Cette logique est celle du dialogue, comme
l’explique F. Châtelet (p. 23-24) : « Dans le dialogue deux dires s’affrontent,
deux opinions, deux passions. Mais il suffit que l’un des interlocuteurs com-
prenne que l’affrontement est sans issue s’il ne tourne pas en confrontation pour
qu’un nouveau type de parole surgisse. » De façon générale, dans la logique dia-
lectique, une chose étant posée, la thèse, elle appelle inévitablement son con-
traire, l’antithèse, et cette lutte des contraires se résout en une synthèse. Pour
Hegel, la logique de l’histoire est dialectique : le progrès de l’histoire se fait à
travers la lutte de forces opposées.
Mais Hegel est idéaliste : l’Esprit est posé comme réalité première, et l’anti-
thèse est l’ensemble de tous les individus agissant chacun en fonction de son
intérêt propre. C’est alors à l’État qu’il revient d’opérer une synthèse en créant
des institutions rationnelles résolvant les contradictions issues de la lutte des
hommes contre l’Esprit. Par exemple, Hegel constate que l’industrie accroît le
bien-être de la nation, mais en même temps accroît la misère des ouvriers ; il
pense alors que cette contradiction doit être résolue par des réformes sociales
conduites par l’État. Ainsi la philosophie de Hegel l’amène à un réformisme
social. Ce n’est toutefois point la principale raison pour laquelle Marx entend
rejeter Hegel.
C’est à partir de 1842, après avoir lu le philosophe matérialiste Feuerbach,
que Marx décide de se séparer de Hegel. Il fait sien, désormais, le principe de
Feuerbach selon lequel c’est l’homme et les faits humains qui constituent la réa-
lité première. Ce matérialisme auquel adhère Marx à travers Feuerbach est à
« visage humain », et c’est en cela surtout qu’il se distingue du
« matérialisme mécaniste » du XVIIIe siècle, comme le souligne H. Denis (p. 11).
Cependant, Marx ne trouve pas chez Feuerbach une explication satisfaisante
de la logique de l’histoire. En 1845, dans ses Thèses sur Feuerbach, et surtout
en 1846, dans L’Idéologie allemande, il reproche à Feuerbach de n’être précisé-
ment qu’un philosophe. Se laissant alors reprendre par son vieux démon hégé-
lien, il élabore sa propre conception matérialiste de l’histoire, le matérialisme
historique. Mais celui-ci est plus qu’une synthèse de Hegel et de Feuerbach.
Marx prend chez Feuerbach le principe que la réalité première est l’homme
tel qu’il est donné par l’histoire : un être qui apparaît comme dépossédé d’une
partie de lui-même. Feuerbach pense, en effet, que l’homme est un être « alié-
né » en d’autres êtres, notamment en des êtres surnaturels que lui présentent les
religions. À cette aliénation de l’homme en Dieu, Marx ajoute l’aliénation de
l’homme en l’homme, constitutive du rapport social fondamental qui s’établit
entre les hommes. C’est d’ailleurs, aux yeux de Marx, cette aliénation qui est
essentielle, l’aliénation religieuse n’en étant que la conséquence.
Revenant à la logique dialectique de Hegel, Marx voit dans l’opposition des
classes sociales l’expression même du rapport social fondamental, avec ses deux
termes que sont la classe dominante et la classe dominée. Leur « contradiction »,
ajoute Marx (contre Hegel), ne saurait être résolue par l’État, qui n’est lui-même

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que le reflet de cette contradiction, une « superstructure juridique et politique »


s’élevant sur la « structure économique » de la société. La solution est en fait
apportée, selon Marx, par la victoire de la classe dominée ou classe sociale révo-
lutionnaire sur la classe dominante.
Ainsi, dans le mode de production capitaliste, la donnée de fait est le capital,
et son antithèse est le prolétariat aliéné dans le rapport social instauré par le
capital. La contradiction doit se résoudre, dans le passage au mode de produc-
tion socialiste, par la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie, qui est la classe
sociale détentrice du capital, de même que dans le passé le mode de production
capitaliste a succédé au mode de production féodal par la victoire de la bour-
geoisie, alors classe révolutionnaire, sur les féodaux.
Marx, toutefois, ne se veut pas prophète. Il appuie sa philosophie du maté-
rialisme historique sur une analyse du système économique et de la science éco-
nomique de son temps.

2) La théorie de la valeur-travail : l’héritage ricardien


Le rapport social instauré par le capital n’est pas un rapport humain, mais un
rapport d’argent. L’argent étant le reflet de la valeur, la question de la valeur est
ainsi immédiatement posée. Marx adhère à la théorie de la valeur-travail de
Ricardo vers 1846, à peu près en même temps qu’il s’éloigne de Feuerbach, jugé
trop théorique. Les thèses de Ricardo, au contraire, outre le prestige qui les
entoure, ont le mérite, aux yeux de Marx, de l’empirisme. La valeur-travail
mesurée par le temps de travail est, semble-t-il, d’une évaluation immédiate et
peut alors être prise comme le fondement empirique cherché du matérialisme
historique.
Cette adhésion de Marx à la théorie ricardienne se révèle pourtant assez vite
problématique. Marx se rend compte que le travail dont il est question, étant
donné l’hétérogénéité de fait des différents travaux concrets, ne peut être qu’un
travail abstrait. Il élabore une théorie qui lui permet une transposition dans le
domaine économique des deux principales idées de sa philosophie matérialiste :
aux concepts d’aliénation et de dialectique capitaliste vont correspondre, dans
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

l’économie politique de Marx, ceux d’exploitation et de circuit du capital.

a) Exploitation

L’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste est la transposition économique


de l’idée philosophique de l’aliénation du prolétaire dans le rapport capitaliste.
Cependant, comme il s’agit d’une notion économique, Marx la veut précise et
même mesurable. La théorie ricardienne de la valeur-travail lui fournit un point
de départ utile.
Ricardo se pose la question de la valeur à propos de l’évaluation de la répar-
tition des revenus entre salaires et profits. Sa recherche est donc tout à fait prag-
matique : il s’agit de déterminer une mesure convenable des valeurs avant de
procéder à l’évaluation de la répartition. Ce problème préliminaire a, en réalité,

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beaucoup préoccupé Ricardo qui ne pouvait se satisfaire de la théorie de la


valeur léguée par A. Smith. Celui-ci, en définissant la « valeur en échange »
d’un bien par « la quantité de travail que le bien permet d’acheter », qui dépend
de la valeur du travail, définissait en fait une valeur par une valeur et s’enfermait
ainsi dans un cercle vicieux. C’est pour en sortir que Ricardo propose une défi-
nition plus rigoureuse, selon laquelle « c’est la quantité de travail fixée dans une
chose qui règle sa valeur échangeable ». Le cercle vicieux de Smith est brisé
puisque désormais la valeur d’un bien est supposée déterminée par la quantité
de travail et non par la valeur de la quantité de travail incorporée dans ce bien.
Dès le début du Livre I du Capital, Marx écrit : « La substance de la valeur est
le travail ; la mesure de sa quantité est la durée du travail. » C’est dire que la valeur
d’échange d’une marchandise est rigoureusement égale au nombre d’heures de
travail incorporées directement ou indirectement dans cette marchandise.
La marchandise elle-même se définit dans l’échange, où apparaît simultané-
ment ce que Marx appelle, à la suite de Smith et Ricardo, la valeur d’usage et
la valeur d’échange, cette dernière étant la valeur proprement dite de la mar-
chandise.
La finalité de l’échange est la consommation des valeurs d’usage, c’est-à-
dire la disparition plus ou moins lente de la valeur d’usage au profit de celui qui
acquiert la marchandise. Il y a, toutefois, deux formes de consommation : la
consommation finale et la consommation productive. La première est une dispa-
rition pure et simple de la valeur d’usage, tandis que la seconde est une dispari-
tion de la valeur d’usage compensée par l’apparition d’une nouvelle valeur
d’échange. Dans la consommation finale, l’individu recherche la destruction de
la valeur d’usage pour la seule utilité ainsi obtenue, comme le gourmet qui
achète des mets savoureux. Dans la consommation productive en revanche, l’in-
dividu recherche la destruction de la valeur d’usage en vue de la valeur d’échange
attendue dans la nouvelle marchandise produite.
Deux types de marchandises peuvent faire l’objet d’une consommation pro-
ductive : les moyens de production et la force de travail. Les moyens de produc-
tion correspondent aux machines et aux matières premières, que Ricardo appe-
lait respectivement les capitaux fixes et les capitaux circulants. La force de tra-
vail est une marchandise décrite, au Livre I du Capital, comme « l’ensemble des
facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un homme et
qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles ». La différence
essentielle entre ces deux types de marchandises est celle-ci : la consommation
des moyens de production crée une valeur d’échange rigoureusement égale à
celle de ces marchandises, tandis que la consommation de la force de travail crée
une valeur d’échange supérieure. La différence entre la valeur créée et la valeur
de la force de travail, elle-même définie comme la valeur des marchandises
nécessaires à la reproduction de cette force de travail, est appelée par Marx la
plus-value.
L’existence de la plus-value est possible parce qu’il existe une classe d’indivi-
dus, les capitalistes, seuls propriétaires des moyens de production, obligeant de ce
fait les autres individus, les prolétaires, qui n’ont que leurs bras pour travailler, à

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vendre leur force de travail. La plus-value est la mesure exacte, selon Marx, de l’ex-
ploitation de la force de travail par les capitalistes. Cette exploitation n’est évi-
demment que le reflet de l’aliénation, dans le capital, du prolétaire : celui-ci, dépos-
sédé des moyens de production qui sont un prolongement nécessaire de sa force de
travail, est comme aliéné dans le capital, qui détient ces moyens de production.
La plus-value est caractéristique du mode de production capitaliste. Le pro-
cessus de sa réalisation est le circuit du capital.

b) Circuit du capital

Le circuit du capital est, dans l’économie politique de Marx, le reflet de la


dialectique capitaliste telle qu’il l’expose dans sa philosophie du matérialisme
historique.
La production capitaliste a pour effet la circulation de la valeur, nommée
alors capital, entre différents états correspondant à différentes formes de la
valeur. Il y a, selon Marx, trois formes de la valeur : la forme-argent, notée A ;
la forme-marchandise, notée M ; la forme-capital productif, notée P.
La monnaie est posée comme étant la première forme de la valeur ou le pre-
mier état du capital. La forme-argent A constitue donc, dans cette dialectique, la
thèse : ce qui est posé au départ.
L’antithèse est alors constituée par la forme P qui est l’état du capital lorsqu’il
prend la forme de marchandises devant faire l’objet d’une consommation pro-
ductive. S’il s’agit de moyens de production, le capital est dit capital constant
parce que sa consommation productive n’en modifie point la grandeur : le capi-
tal productif, par cette consommation, est transformé qualitativement mais point
quantitativement. S’il s’agit au contraire de force de travail, le capital est dit
capital variable parce que sa consommation productive, tout en le transformant,
l’augmente quantitativement de la plus-value. Du rapport social instauré par le
capital-argent, le capital productif reflète la séparation de l’ouvrier et de ses
moyens de production. L’ouvrier dépossédé de ses instruments de travail s’op-
pose au capitaliste détenteur du capital-argent. La forme P du capital est bien
l’antithèse de la forme A.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

La synthèse est évidemment le résultat correspondant à la nouvelle mar-


chandise produite et prête à être vendue, c’est-à-dire le capital dans la forme M.
À ces trois formes correspondent les trois « métamorphoses » principales de
la valeur, qui décrivent le passage d’une forme à la suivante. Ainsi, à partir des
formes A, P, M, on aura trois métamorphoses notées par Marx, respectivement :
A – P, P – M, M – A. La première, A – P, qui consiste en l’achat de moyens de
production et de force de travail, est l’investissement du capital. La seconde,
P – M, appelée par Marx « métamorphose réelle du capital », est l’opération de
production proprement dite. La troisième, M – A, qui est le retour de la mar-
chandise à la forme-argent, est, en d’autres termes, la vente de la marchandise ;
on dit aussi dans la terminologie marxiste qu’il s’agit de la réalisation de la
valeur. La réunion de ces trois métamorphoses, qui peut être représentée symbo-
liquement par : A – P – M – A, est le circuit du capital.

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De ce circuit du capital on peut aussi donner une représentation graphique. La


figure 2.2 qui le représente est un graphe valué, c’est-à-dire un schéma constitué de
pôles et de flèches supposées transférer une certaine valeur d’un pôle à un autre.
Nous utilisons les notations suivantes, qui sont d’ailleurs celles de Marx lui-même :
c , pour le capital constant ; v , pour le capital variable ; p , pour la plus-value.

Figure 2.2 – Le circuit du capital de Marx

Ce circuit du capital constitue le point extrême de l’avancée de Marx dans la


voie ouverte par Ricardo. Ce circuit peut être utilisé comme représentation de la
circulation du capital social tout entier. Marx, toutefois, s’en sert surtout pour
représenter le circuit du capital d’un capitaliste individuel. Pour la représentation
de la circulation du capital social, il développera un autre instrument d’analyse,
hérité de Quesnay : le schéma de la reproduction.

3) Le schéma de la reproduction : l’héritage « quesnaysien »


Marx décrit la circulation globale de la valeur dans un circuit qu’il appelle le
circuit des marchandises et qui est un schéma de la reproduction inspiré du
Tableau de Quesnay.
Dans le circuit du capital, aucune distinction n’est faite entre les marchan-
dises selon leur nature. Or, s’il est vrai que pour l’ouvrier toutes les marchan-
dises qu’il consomme sont, en un sens, de même nature parce que toutes desti-
nées à la reconstitution de sa force de travail, il n’en est pas de même pour le
capitaliste. Deux sortes de marchandises sont, en effet, achetées par celui-ci avec
son revenu tiré de la réalisation de la plus-value : les unes, destinées à sa
consommation finale, sont payées sur le fonds de consommation, les autres, des-
tinées à la consommation productive, sont payées sur le fonds d’accumulation.
La répartition du revenu des capitalistes entre ces deux fonds est une donnée
de base pour l’étude de la reproduction de la valeur. Deux hypothèses sont à
considérer : les capitalistes affectent la totalité de la plus-value réalisée au fonds
de consommation ; ou bien les capitalistes affectent une proportion non nulle s ,

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avec 0 < s  1 , de la plus-value réalisée à leur fonds d’accumulation. Puisque


s est la fraction de leur revenu que les capitalistes ne dépensent pas en consom-
mation finale, on l’appellera, suivant une terminologie plus keynésienne que
marxiste d’ailleurs, propension à épargner des capitalistes.
La première hypothèse énoncée ci-dessus est le cas où s = 0 . Cette situation
correspond, selon l’expression de Marx, à une reproduction simple de la valeur.
Cela veut dire que la valeur investie par les capitalistes est rigoureusement iden-
tique de période en période. Considérons, en effet, la figure 2.2 ci-dessus : après
avoir investi la valeur c + v au début d’une période, les capitalistes réalisent à
la fin de cette période, c’est-à-dire au terme du circuit du capital, la valeur
c + v + p ; s’ils dépensent p pour leur consommation finale, ils n’auront donc
de nouveau que c + v à investir au début de la période suivante. Cette hypothèse
d’évolution stationnaire de la valeur produite était en fait l’hypothèse implicite
de Quesnay dans son Tableau. Marx lui rend hommage en tant qu’inventeur de
la méthode, mais il se penche surtout sur la seconde hypothèse, correspondant
mieux à la réalité capitaliste.
La seconde hypothèse, cas 0 < s  1 , est dite hypothèse de la reproduction
élargie. La raison en est que les capitalistes, grâce à leur fonds d’accumulation,
peuvent, à chaque période, investir une valeur « élargie », c’est-à-dire plus
importante que celle investie à la période précédente. Cette hypothèse est l’hypo-
thèse capitaliste par excellence parce que l’accumulation est, selon Marx, l’es-
sence même du capitalisme : « Accumuler, écrit Marx, c’est conquérir le monde
de la richesse sociale, étendre sa domination personnelle, augmenter le nombre
de ses sujets, c’est sacrifier à une ambition insatiable. »
Sous l’hypothèse de la reproduction élargie, nous représenterons le circuit des
marchandises par un graphe, selon la même méthode que celle de la figure 2.1
correspondant au Tableau de Quesnay.
Dans le cas présent, la production capitaliste est divisée en deux sections : la
section des moyens de production, dite section 1, et la section des marchandises
destinées à la consommation finale, dite section des moyens de consommation
ou section 2.
Les notations suivantes sont utilisées :
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Ki (i = 1,2) : ensemble des capitalistes de la section i ;


H : ensemble des ouvriers ;
ci + vi (i = 1,2) : capital total (constant et variable) investi par les capita-
listes de la section i au cours de la période de temps consi-
dérée ;
pi (i = 1,2) : plus-value correspondant à la consommation d’une force
de travail de valeur vi dans la section i ;
si (0 < si  1) : propension à épargner de Ki (i = 1,2) .
À ces notations sont jointes quelques hypothèses :
1 - Toute plus-value créée est réalisée.
2 - Le capital constant ci est tout entier investi au début de la période.

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3 - Le capital variable vi est investi progressivement au cours de la période,


proportionnellement au temps qui s’écoule.
4 - La plus-value est proportionnelle au capital variable, selon un rapport de
proportionnalité e = pi /vi dit taux de plus-value ou taux d’exploitation de la
force de travail, qui est le même pour les deux sections et qui est constant dans
la période.
5 - La période de temps considérée, appelée temps de rotation du capital, est
le temps nécessaire à la réalisation de tout le capital constant investi.
6 - La valeur reçue par les ouvriers en paiement de leur force de travail est
intégralement affectée à l’achat de moyens de consommation (hypothèse du
salaire de subsistance déjà formulée par les auteurs classiques anglais et reprise
par Marx).
Dans ces conditions, le circuit des marchandises est représentable par la fi-
gure 2.3 ci-après :

Figure 2.3 – Schéma de la reproduction dans le circuit


des marchandises selon Marx

Dans la période de temps considérée, toute valeur est supposée réalisée. En


d’autres termes, pour chaque capitaliste la valeur de ses ventes égale la valeur
de ses achats. Cela s’exprime, au pôle K1 comme au pôle K2 , par l’égalité de la
somme des flux entrants (ventes) et de la somme des flux sortants (achats). Soit,
en K1 et K2 respectivement :
c1 + c2 + s1 p1 + s2 p2 = c1 + v1 + p1 (1)
v1 + v2 + (1 − s1 ) p1 + (1 − s2 ) p2 = c2 + v2 + p2 (2)
Par addition membre à membre de (1) et (2) on obtient une identité. Il en
résulte que ces deux égalités sont équivalentes entre elles. On voit d’ailleurs,

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après simplification, qu’elles sont l’une et l’autre équivalentes à l’égalité :


c2 + s1 p 1 + s2 p 2 = v1 + p 1 .
La vérification de ces conditions d’« équilibre » (1) et (2) est toutefois sus-
pendue à l’hypothèse que toute valeur se réalise dans la période de temps consi-
dérée, ce qui implique le bon fonctionnement du circuit du capital tout au long
de cette période. Mais imaginons qu’il y ait dans cette période une interruption
du circuit du capital. Il peut alors apparaître une situation de crise dont Marx,
sur les bases qu’il a posées à partir de Hegel, Ricardo et Quesnay, va fournir une
analyse d’ensemble.

B. L’analyse d’ensemble de la crise capitaliste


La rotation du capital ne contient que la possibilité de la crise. L’inélucta-
bilité de celle-ci se trouve dans une loi fondamentale appelée, par Marx, loi de
l’accumulation capitaliste. Il y a cependant, face à la crise, une réaction des capi-
talistes constituant la régulation du système.

1) La rotation du capital et la condition de crise


Du circuit du capital on extrait une condition caractéristique de la crise capi-
taliste. Cette condition, si elle est réalisée, implique alors un certain déséquilibre
du circuit des marchandises.
Selon les termes de Marx (repris de Ricardo), le capital constant se divise en
capital circulant et capital fixe. Le premier est le capital investi en moyens de
production qui sont des matières premières ou, plus généralement, des biens
intermédiaires ; le second est la partie du capital constant investie en moyens de
production qui sont des machines ou, de façon générale, des biens d’équipe-
ment. Le temps de rotation du capital, défini précédemment comme le temps
nécessaire à la réalisation de tout le capital constant investi, se trouve être égal,
constate Marx, à la durée de vie physique de l’élément fixe du capital constant.
Pour bien comprendre pourquoi c’est le capital fixe qui détermine le temps
de rotation de tout le capital, considérons que, dans une métamorphose P − M
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

(« métamorphose réelle de la production »), tout le capital circulant engagé est


consommé, c’est-à-dire transformé en marchandises, alors qu’une fraction seu-
lement du capital fixe l’est. Ainsi, dans la fabrication de la fonte, tout le coke et
tout le minerai (capital circulant) jetés dans le haut fourneau sont transformés en
fonte, tandis qu’une fraction seulement de la valeur du haut fourneau lui-même
(capital fixe) est transférée, au cours d’un seul processus de production, à la
marchandise-fonte. Cette fraction est déterminée par la durée de vie physique du
haut fourneau : si celui-ci a une durée de vie de 10 ans et si la durée du proces-
sus de fabrication de la fonte est de 1 mois = 1/12 an, alors la valeur du haut
fourneau transférée à la fonte, à chaque processus de production, est de 1/120 de
la valeur totale du haut fourneau. Au bout de 120 mois ou 10 ans, le capital total
aura accompli sa rotation : ce temps de rotation, on le voit, est bien égal à la
durée de vie physique du capital fixe.

La méthode systémique  61
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Imaginons, cependant, qu’après huit ans de fonctionnement le haut fourneau


soit en fait rendu inutilisable parce que des progrès techniques importants, inter-
venus entre-temps dans la fabrication des hauts fourneaux, ont permis d’abais-
ser le prix de la fonte à un niveau qui rendrait désormais invendable la fonte
fabriquée selon l’ancien procédé. On dit que le haut fourneau en question est
atteint par l’obsolescence. C’est ce phénomène d’obsolescence qui détermine ce
que Marx appelle la durée de vie morale (ici de 8 ans) du capital fixe, pour l’op-
poser à sa durée de vie physique (10 ans dans ce cas).
Si la durée de vie morale du capital fixe est strictement inférieure à sa durée
de vie physique, alors le circuit du capital est interrompu avant la pleine réali-
sation de sa valeur. Les capitalistes qui ont fait l’avance de ce capital ne seront
toutefois en difficulté que s’ils ne peuvent pas récupérer au moins l’équivalent
de leur investissement. Or le temps de récupération du capital est lui aussi en
principe inférieur à son temps de rotation à cause de la plus-value réalisée : si le
capital a une rotation de 10 ans et si la plus-value est égale à 20 % du capital, la
récupération annuelle sera égale à 12 % (= 10 % + 20 % × 10 %) du capital
investi, ce qui donne un temps de récupération (en mois) de 120/1,2 = 100 mois
ou 8 années et 4 mois, soit une durée certes inférieure au temps de rotation
(120 mois ou 10 ans), mais supérieure à la durée de vie morale (supposée ici de
8 ans). Dans ce cas, le temps imparti aux capitalistes par la durée de vie morale
est insuffisant pour leur permettre de récupérer toute leur mise ; n’en récupérant
qu’une partie, ils subissent un appauvrissement. Là est, dans cette « dévalorisa-
tion » du capital, l’essence de la crise capitaliste.
Durée de vie morale et temps de récupération du capital sont normalement
tous deux inférieurs au temps de rotation ou durée de vie physique du capital :
la durée de vie morale à cause de l’obsolescence, le temps de récupération à
cause de la plus-value. Là n’est donc pas l’inégalité critique. Celle-ci ne se ré-
vèle qu’entre la durée de vie morale et le temps de récupération. En somme, le
système capitaliste est en crise si (et seulement si) la durée de vie morale du
capital fixe est strictement inférieure au temps de récupération du capital. Cette
condition, caractéristique de la crise capitaliste, implique alors un déséquilibre
du circuit des marchandises.
Notons t la fraction réalisée du capital au moment de l’interruption du circuit
du capital : t est le rapport de la durée de vie morale à la durée de vie physique
de la composante fixe de ce capital. On a donc a priori : 0 < t  1 . Mais si la
condition de crise est remplie on aura nécessairement, d’après ce qui précède,
l’inégalité stricte : t < 1 . Supposons vérifiée cette inégalité qui est une condition
nécessaire mais (nous le verrons) non suffisante de la crise capitaliste.
D’après les quatre premières hypothèses énoncées précédemment
(p. 59-60), on peut représenter, au terme de la rotation effective du capital, la
valeur réalisée des ventes et des achats des deux catégories de capitalistes dans
le tableau ci-après :

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Ventes Achats

K1 c1 + c2 + t (s1 p1 + s2 p2 ) c1 + t (v1 + p1 )
K2 t [v1 + v2 + (1 − s1 ) p1 + (1 − s2 ) p2 ] c2 + t (v2 + p2 )

On voit alors, compte tenu de (1) et (2), que, pour les capitalistes K1 , la dimi-
nution de la valeur de leurs achats est relativement plus forte que celle de leurs
ventes, tandis que l’on a l’observation inverse pour les capitaliste K2 . On a donc
les inégalités suivantes aux pôles K1 et K2 respectivement :
c1 + c2 + t (s1 p1 + s2 p2 ) > c1 + t (v1 + p1 ) (3)
t [v1 + v2 + (1 − s1 ) p1 + (1 − s2 ) p2 ] < c2 + t (v2 + p2 ) (4)
L’inégalité (3), exprimant un excès de la demande totale de moyens de pro-
duction adressée aux capitalistes K1 , reflète une suraccumulation de moyens de
production. L’inégalité (4), elle, reflète une sous-consommation parce qu’elle
exprime un défaut de demande en moyens de consommation relativement à la
valeur produite. On peut voir, là encore, par addition membre à membre de ces
deux inégalités, que l’on obtient une identité. Il en résulte l’équivalence de (3) et
de (4) : suraccumulation et sous-consommation sont équivalentes. Elles appa-
raissent de surcroît comme étant l’une et l’autre une condition nécessaire de la
crise capitaliste. Elles n’en sont cependant nullement une condition suffisante : le
système capitaliste peut être dans un déséquilibre de suraccumulation et, donc, de
sous-consommation, sans pour autant être en état de crise. Un exemple suffit à le
prouver : supposons t = 0,9 , ce qui veut dire que la durée de vie morale est égale
à 90 % de la durée de vie physique du capital fixe et que, par conséquent, l’éco-
nomie est en déséquilibre de suraccumulation/sous-consommation ; supposons
une plus-value de 20 % du capital, ce qui signifie (en nous référant à l’exemple
page précédente) un temps de récupération dans un rapport, relativement au
temps de rotation, de 8 ans 4 mois à 10 ans, soit un rapport de 5/6 ou 83,3 %.
Comme la durée de vie morale est, relativement au temps de rotation, dans un
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rapport de 90 %, il apparaît que le temps de récupération est inférieur à la durée


de vie morale du capital : l’économie n’est pas en crise.
Au total, on a établi que la crise capitaliste implique le déséquilibre de
suraccumulation/sous-consommation, mais que la réciproque est fausse.

2) La loi de l’accumulation capitaliste et l’inéluctabilité de la crise


La crise capitaliste est caractérisée, nous l’avons vu, par une inégalité.
Cependant, on ne sait si la survenue de cette inégalité est le fait du hasard ou, au
contraire, d’une fatalité. Or, selon Marx, il existe une loi fondamentale du capita-
lisme, la loi de l’accumulation capitaliste, qui conduit inéluctablement le systè-
me à la crise.

La méthode systémique  63
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Cette loi, Marx l’énonce comme « l’accroissement progressif de la partie


constante du capital aux dépens de sa partie variable ». Si l’on note g = c/v le
rapport du capital constant au capital variable investis dans le circuit du capital,
la loi de l’accumulation capitaliste indique que ce rapport, appelé composition
organique du capital, doit croître indéfiniment et sans limite supérieure. Marx
en indique la raison et les conséquences.
La loi de l’ accumulation capitaliste, Marx la fonde sur la concurrence, c’est-
à-dire la lutte entre tous les capitalistes pour l’appropriation de la plus grande
part possible de la plus-value. La concurrence oblige chaque capitaliste enga-
geant son argent dans un circuit du capital à en rechercher la réalisation la plus
rapide possible. Plus court est le temps de récupération de son capital par le
capitaliste, plus vite celui-ci peut remplacer ses machines par d’autres plus pro-
ductives. L’augmentation de la productivité, qui est l’augmentation de la quan-
tité de marchandises obtenues dans un même temps de travail, permet au capita-
liste de baisser le prix de ses marchandises et de renforcer ainsi sa position vis-
à-vis de ses concurrents.
La hausse indéfinie de la composition organique du capital résulte de cette
course perpétuelle aux gains de productivité obligeant les capitalistes à recher-
cher des machines plus productives, c’est-à-dire des machines qui, à valeur c
égale et à même quantité de marchandises fournies, requièrent une moindre
valeur v de force de travail, correspondant ainsi à une composition organique c/v
plus élevée. Il y a donc une véritable « substitution de capital fixe au travail » qui
tend à accroître sans cesse ce que Marx appelle l’« armée industrielle de réserve »
ou, si l’on préfère, le nombre de chômeurs.
Les gains de productivité étant obtenus, le capital ancien, devenu obsolète,
est interrompu dans son circuit avant même de s’être pleinement réalisé, ce qui
provoque encore une augmentation de sa composition organique : au capital
constant c investi au début de la période correspond un capital variable v0 infé-
rieur à la valeur v qui aurait dû être investie au cours du temps de rotation s’il
avait pu se dérouler complètement, et la composition organique finale c/v0 est
alors supérieure à la composition organique c/v prévue initialement.
De cette hausse indéfinie de la composition organique du capital résulte, fata-
lement, la crise capitaliste : il tend, en effet, à se créer une situation où la durée
de vie morale D du capital fixe est inférieure au temps de récupération τ du capi-
tal, soit D< τ , ce qui est l’ inégalité caractéristique de la crise (p. 62) Pour éta-
blir cela, il suffit de montrer, en notant T le temps de rotation du capital, que
D< T et que τ → T lorsque c/v croît indéfiniment, en tendant vers l’infini.
On peut noter d’abord que la relation D< T est vérifiée en permanence. Elle
signifie en effet une interruption du circuit du capital avant la fin du temps de
rotation à cause de l’obsolescence du capital ancien. Or cette obsolescence, qui
est liée, nous l’avons vu, à la hausse indéfinie de la composition organique, est
engendrée par la concurrence capitaliste qui est elle-même permanente.
La croissance indéfinie de la composition organique du capital provoque un
allongement du temps de récupération du capital τ , qui tend à la limite vers le
temps de rotation T. En effet, un investissement c + v crée, s’il est pleinement

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réalisé, une valeur c + v + p = v(g + 1 + e) . Mais le capital initialement en-


gagé est récupéré dès que le capital variable investi atteint le niveau v ∗ tel que :
v ∗ (g + 1 + e) = c + v ∗ . Sachant que le capital variable est investi progressive-
ment, proportionnellement au temps qui s’écoule (p. 60, hypothèse 3), on a :
v∗ τ
=
v T
et par suite :
τ g e
= =1−
T g+e g+e
Il résulte alors clairement que, si g → ∞ , alors τ → T , à condition toute-
fois que le taux d’exploitation e ne soit pas modifié.
Une autre forme, plus célèbre, de cette convergence est ce que Marx appelle
la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Le taux de profit r est défini
comme le rapport de la plus-value p réalisée et du capital total investi c + v .
p e
Soit : r = = . On voit alors clairement que r → 0 si g → ∞ ,
c+v g+1
sous réserve, là encore, que le taux de plus-value e reste inchangé. C’est préci-
sément par une action sur e que les capitalistes vont s’efforcer de réagir contre
la crise qui les menace.

3) La régulation capitaliste
La régulation est le mécanisme mis en œuvre par les capitalistes face à la
crise. Si le terme de régulation est d’invention contemporaine, la description du
mécanisme figure déjà, quoique éparse, dans l’œuvre de Marx. Cependant,
l’analyse de la régulation capitaliste est sans doute la partie de l’œuvre de Marx
qui a le plus subi l’injure du temps.
Pour rendre compte de la régulation capitaliste, Marx s’est naturellement
référé à ce qu’il observait. Il avait sous les yeux un capitalisme composé surtout
de petites unités : des consommateurs et des travailleurs individuels non coali-
sés dans des associations ou des syndicats ; des entreprises, petites et nom-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

breuses, indépendantes les unes des autres ; un État présent mais passif, confor-
mément d’ailleurs aux doctrines libérales dominantes de l’époque.
Dans cet univers atomisé, la concurrence se fait, comme l’a écrit Marx lui-
même, « à coups de bas prix ». Nous avons d’ailleurs déjà noté (p. 64) que c’est
une baisse de prix que recherchent, à travers les gains de productivité, les capi-
talistes soumis à la concurrence : tout capitaliste qui améliore sa productivité
obtient alors dans un même temps de travail davantage de marchandises, dont il
peut baisser le prix unitaire sans nuire à sa recette totale. Les concurrents sont
obligés à leur tour de baisser leurs prix et, pour cela, de remplacer aussi leurs
machines anciennes par des machines nouvelles plus productives, sous peine de
disparaître. Du reste, certains disparaîtront parmi ceux qui, au moment de l’in-
terruption du circuit de leur capital, n’auront pas même récupéré la valeur de leur

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investissement : ils ne seront pas en mesure d’acquérir les nouvelles machines.


La disparition de ces capitalistes entraîne un accroissement du chômage par la
mise à pied de leurs ouvriers. Il y a ainsi un double phénomène de concentration
du capital et d’augmentation du chômage, parallèlement à la baisse des prix, dans
la régulation concurrentielle du capitalisme selon Marx.
La baisse des prix se poursuivant, les capitalistes dans leur ensemble pren-
nent acte de la diminution du prix des biens de consommation et diminuent aussi
le salaire des ouvriers : cette « dévalorisation » de la force de travail équivaut à
une augmentation de la plus-value et, par suite, à une augmentation du taux e de
plus-value. Cette augmentation se poursuit jusqu’à ce que l’inégalité favorable
τ  D , entre le temps de récupération τ et la durée de vie morale D du capital,
soit rétablie. À ce moment, le dénouement de la crise, par baisse des prix et
concentration du capital, est achevé et une nouvelle période commence.
Quant à l’avenir à long terme du capitalisme, il n’a pas été, à vrai dire, clai-
rement dessiné par Marx. Mais la proposition selon laquelle la crise reflèterait à
long terme l’état permanent du capitalisme peut, semble-t-il, être étayée par l’ar-
gument suivant : de crise en crise, il se produit une concentration du capital et
simultanément une concentration de la force de travail ; l’exploitation de celle-
ci devient de plus en plus difficile, au point qu’il finit par ne plus être possible
aux capitalistes restants de renverser l’inégalité de crise. Le système capitaliste,
ne pouvant plus alors se reproduire, ce qui est le sens exact de l’inégalité de
crise, disparaît pour ainsi dire de lui-même.
Avec la concentration croissante du capital, Marx pressentait l’avènement
d’un capitalisme de grandes unités. Mais il n’a pas vu que cette transformation
irait de pair avec un poids et un rôle grandissants de l’État (il prédisait au
contraire le dépérissement de l’État en même temps que celui du capitalisme).
Il était en somme loin de se douter de l’importance qu’allait prendre, au siècle
suivant, la politique économique dans la régulation du capitalisme et d’imaginer
qu’elle amènerait un ajournement peut-être indéfini de la disparition de ce sys-
tème. C’est en ce point certainement que Marx cède le pas à celui qui va faire
du circuit l’instrument d’analyse par excellence du capitalisme financier
contemporain, John Maynard Keynes.

III. La conception keynésienne


du système économique

La conception systémique moderne de l’économie date des années trente du


XXe siècle et prend sa source dans les deux ouvrages majeurs de John Maynard
Keynes : A Treatise on Money (Traité de la monnaie), publié en 1930 ;
The General Theory of Employment, Interest and Money (Théorie générale de
l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie), 1936. Dans le titre même de ces

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ouvrages est soulignée l’importance de la monnaie. De fait, l’apport de Keynes


consiste, pour l’essentiel, en l’intégration totale, dans le circuit économique, des
fonctions monétaire et financière.
Curieusement, Keynes ne doit rien à ses deux illustres prédécesseurs,
Quesnay et Marx, qu’il n’avait sans doute pas lus. C’est à la suite de circons-
tances particulières et par la seule force de sa pensée qu’il a découvert le circuit
et en a fait un outil d’une portée à ce jour indépassée pour l’analyse du capita-
lisme financier moderne.
L’année 1924 marque pour Keynes un tournant décisif. Il a alors atteint la
quarantaine (il est né en 1883) et, depuis son entrée en économie (1908), il est
un économiste classique, disciple d’A. Marshall. Cette année-là, deux événe-
ments l’amènent à rompre avec la pensée classique. Il y a tout d’abord, après
plusieurs années d’inflation, l’apparition en Grande-Bretagne d’un chômage
durable, véritable anomalie pour la pensée orthodoxe. Mais aussi et surtout, en
cette année 1924, après la défaite historique du parti libéral aux élections de
l’automne 1923, Keynes, membre très en vue de ce parti, est mis au défi de jus-
tifier, avec les armes de l’orthodoxie, le programme de grands travaux publics
préconisé par Lloyd George pour lutter contre le chômage. Il est personnelle-
ment convaincu du bien-fondé de ce programme mais il se voit dans l’impossi-
bilité d’apporter les preuves requises. Il constate que la théorie classique l’en-
ferme littéralement dans une impasse. Aussi décide-t-il de s’en affranchir et de
se lancer à la recherche d’une voie nouvelle.
Il lui faudra huit années pour découvrir la racine du problème. En 1932, lors
d’une controverse consécutive à la parution de son Traité de la monnaie, il com-
prend soudain que, contrairement au postulat classique subordonnant tout inves-
tissement (et notamment un programme de grands travaux) à une épargne préa-
lable, ce n’est pas l’épargne qui précède l’investissement, mais au contraire l’in-
vestissement (des entreprises) qui détermine l’épargne (des ménages). La ques-
tion s’ensuit : si l’épargne n’est pas la source de l’investissement, d’où vient le
financement de celui-ci ? Keynes fait alors surgir le pôle financier à côté de ces
deux pôles traditionnels de la théorie économique que sont les entreprises et les
ménages. Ainsi se dessine avec ses trois pôles fondamentaux le circuit keynésien
qui trouvera son expression dans la Théorie générale dès les premiers chapitres.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Conformément aux indications de cet ouvrage, nous reconstruisons ici le cir-


cuit keynésien théorique à partir de ses agents (ou pôles) et de ses flux jusqu’à
leur articulation d’ensemble constitutive du circuit à l’état final.

A. Les agents
Les agents financiers, les entreprises et les ménages sont les trois catégories
fondamentales d’agents économiques dans le circuit keynésien, comme dans le
principe fondamental des économies monétaires énoncé dans l’introduction
générale de cet ouvrage (p. 5). Le circuit keynésien est d’ailleurs l’illustration la
plus directe de ce principe.

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En réalité, la division de l’économie opérée par Keynes est moins une divi-
sion sociale qu’une division fonctionnelle. Les trois catégories d’agents nom-
mées désignent moins des collections d’individus que les trois grandes fonctions
de base d’un système de production capitaliste : la fonction de financement, la
fonction de production, la fonction de dépense.
La fonction de financement consiste, pour l’essentiel, à mettre de l’argent à la
disposition de personnes entreprenant une activité de production. C’est la fonction
principale des intermédiaires financiers qui n’en ont point toutefois l’exercice
exclusif puisqu’il peut exister aussi, hormis un « autofinancement » possible des
entreprises, un financement « direct » des entreprises par le marché financier.
La fonction de production consiste à acheter des moyens de production et de
la force de travail en vue de fournir un produit. C’est la fonction principale des
entreprises, qui sont aussi, parmi tous les agents, les principaux représentants de
cette fonction.
La fonction de dépense consiste à dépenser, en totalité ou en partie, l’argent
obtenu comme prix d’une participation à une activité de production. Le plus
souvent cet argent rémunère comme salaire une participation directe à cette acti-
vité, mais il peut être aussi, comme prestation sociale, une rémunération indi-
recte. En tous cas, la dépense est la fonction principale des ménages, qui sont en
même temps les principaux agents dépensiers.
Il n’y a pas de correspondance exacte entre les trois fonctions de base et les
trois catégories d’agents. À une même fonction peuvent être rattachées diffé-
rentes catégories : à la fonction financière notamment se rattache tout agent en
tant qu’il effectue des opérations financières. Inversement, un agent donné peut
relever de plusieurs fonctions. Ainsi les ménages commerçants ou artisans relè-
vent de la fonction de dépense pour leur consommation mais de la fonction de
production pour leurs opérations afférentes à leur activité d’entrepreneurs indi-
viduels. Les intermédiaires financiers eux-mêmes ne sont rattachés à la fonction
de financement que pour leur stricte activité financière (collecte de dépôts ou
octroi de financements) ; mais ils sont rattachés à la fonction de production pour
leurs opérations relevant de la production de services financiers (perception ou
versement d’intérêts, paiement de salaires, opérations d’investissement, etc.).
Cela explique que l’État n’apparaisse pas au premier abord dans le circuit
keynésien. En fait, il y est présent et même omniprésent en ce sens qu’il est rat-
taché, par ses différentes activités, à chacune des trois fonctions de base : à la
fonction de financement par les opérations financières du Trésor public ; à la
fonction de production à travers la production des innombrables services non
marchands rendus par l’État ; à la fonction de dépense, enfin, par la consomma-
tion publique des citoyens.
Toute activité économique est décomposable en une combinaison de ces
fonctions de base. Dans la schématisation ultérieure du circuit keynésien, nous
désignerons chacune d’elles par l’initiale du nom des agents qui la composent

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principalement et dont elle constitue l’activité principale. Soit : B, comme


« banques », désignera la fonction de financement ; E, comme « entrepre-
neurs », désignera la fonction de production ; M, comme « ménages », désigne-
ra la fonction de dépense. Il est entendu que chacun de ces pôles B, E ou M ne
représente point une collection de personnes physiques ou morales, mais une
fonction économique à laquelle se rattachent ces personnes pour tout ou partie
de leur activité. C’est ainsi qu’un entrepreneur individuel appartient simultané-
ment à E et à M, une banque à B et à E, etc. C’est par simplification que nous
pourrons être conduits à identifier B aux banques, E aux entreprises et M aux
ménages.

B. Les flux
Les flux sont des transferts de monnaie d’un agent vers un autre agent éco-
nomique : par exemple, l’achat d’une automobile est un flux, et le crédit obtenu
pour l’acheter en est un autre.
Le circuit keynésien est une suite de flux hiérarchisée, entendons ordonnée
à partir d’une origine. Celle-ci ne peut être que l’origine même de la monnaie,
non point bien sûr l’origine historique, mais l’origine logique, à savoir le flux de
financement correspondant à la mise en circulation de la monnaie par les inter-
médiaires financiers. L’ordre des flux est alors commandé par l’ordre même de
la circulation de la monnaie entre les agents, conformément au principe fonda-
mental des économies monétaires.

1) Flux issus des intermédiaires financiers

Il s’agit du flux de financement externe (par opposition au financement in-


terne ou autofinancement, déjà évoqué). Le financement externe est procuré par
les intermédiaires financiers aux entreprises. Il se dédouble en un financement
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

direct et un financement indirect.


Le financement direct consiste en un apport direct d’argent des ménages aux
entreprises sur un marché de titres : là, les ménages achètent les titres émis par
les entreprises. Ces achats passent en réalité par des intermédiaires financiers,
qui se cantonnent alors à un rôle de simple intermédiaire consistant à mettre en
présence le vendeur et l’acheteur des titres. Parmi les titres les plus caractéris-
tiques de l’économie capitaliste, figurent les actions, qui sont des droits de pro-
priété sur les entreprises émettrices, chaque action correspondant à une petite
part de leur patrimoine total.
Le financement indirect consiste en l’octroi de crédits aux entreprises par les
intermédiaires financiers. Ceux-ci font dans ce cas écran entre les ménages, dont
ils reçoivent des fonds, et les entreprises, auxquelles ils en fournissent : c’est

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pourquoi on parle de financement indirect. Parmi ces intermédiaires financiers,


les banques jouent un rôle fondamental.
Si le financement direct l’emporte sur le financement indirect, on dit, à la suite
de Hicks (1974), que l’économie est une économie de marché, ce qui sous-entend
que les marchés de titres y jouent un rôle prépondérant dans le financement des
entreprises. Dans le cas contraire de marchés de titres ayant un rôle réduit par rap-
port au marché des crédits, l’économie est dite économie d’endettement.
Toutefois, cette opposition entre économie de marché et économie d’endet-
tement s’estompe à partir d’un certain degré d’abstraction de l’analyse. À un tel
degré, en effet, une seule chose subsiste : le flux de monnaie F est tout entier un
apport des intermédiaires financiers aux entreprises, au début du circuit, pour
répondre au besoin de financement de celles-ci. Ce flux correspond, du point de
vue des intermédiaires, à une offre de monnaie et, du point de vue des entre-
prises, à une demande de monnaie.

2) Flux issus des entrepreneurs


Les flux issus du pôle E sont a priori de trois sortes : les remboursements effec-
tués, dans la période considérée, par les entreprises aux intermédiaires financiers ;
les achats des entreprises les unes aux autres (achats inter-entreprises) ; les ver-
sements de revenus par les entreprises aux ménages.

a) Les remboursements des entreprises aux intermédiaires financiers


Le financement que les intermédiaires financiers apportent aux entreprises
est pour ces dernières une ressource, mais une ressource à caractère temporaire
en ce sens qu’elle est assortie d’une contrainte de restitution. Ainsi les crédits
consentis par les banques aux entreprises doivent être remboursés au bout d’un
certain temps, contractuellement déterminé. Dans une période de temps donnée,
on observe donc à la fois un flux de financement (dirigé de B vers E) et un flux
de remboursement de financements antérieurs (dirigé de E vers B). Le premier
flux, que nous noterons F et appellerons financement brut, est normalement
toujours supérieur au second, noté F , étant donné que les entreprises ont en
principe, dans chaque période, un besoin de financement net.
Le financement net, défini comme la différence F − F , exprime la quantité
nette de monnaie injectée dans le circuit au cours de la période. C’est cette quan-
tité qui joue, à vrai dire, le rôle décisif. C’est pourquoi on convient générale-
ment, dans la présentation des flux du circuit keynésien, d’accorder au flux F,
précédemment défini, non point la signification d’un flux de financement brut
(F ), mais celle d’un flux de financement net (F − F ). Tel est le parti que nous
prenons ici, en posant : F = F − F .
Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de faire apparaître de flux de rembour-
sement. Dans la représentation d’ensemble, que nous donnerons ultérieurement,
du circuit keynésien, il n’y aura aucun flux allant de E vers B.

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b) Les achats inter-entreprises


Les achats inter-entreprises portent à la fois sur des biens intermédiaires et
sur des biens d’équipement.
Les achats de biens intermédiaires (matières premières, par exemple) consti-
tuent la consommation intermédiaire.
Les achats de biens d’équipement (machines, par exemple) se subdivisent en
deux parts : les achats de « machines » affectées au remplacement de celles usa-
gées au cours de la période ; les achats de « machines » venant accroître la capa-
cité de production des entreprises. Les achats de remplacement sont appelés
amortissement ou consommation de capital fixe. Les autres constituent ce qu’on
appelle couramment l’investissement net des entreprises, que l’on note I.
La somme de l’investissement net et de la consommation de capital fixe,
autrement dit tous les achats de biens d’équipement effectués par les entreprises,
constitue leur investissement brut de la période.
La somme de la consommation intermédiaire et de la consommation de capi-
tal fixe forme ce que, à la suite de Keynes, on appelle le coût d’usage de la pro-
duction, noté U.
On peut donc écrire, au total, les flux inter-entreprises comme la somme U + I.
c) Revenus versés aux ménages
Les revenus versés aux ménages par les entreprises constituent une masse Y
décomposée essentiellement en salaires W et profits distribués P. Les ménages
contribuent à la production non seulement par leur travail, rémunéré par le
salaire, mais aussi par l’argent qu’ils apportent aux entreprises en souscrivant à
leurs émissions de titres, ce dont les entreprises les récompensent en leur distri-
buant chaque année une part de leurs profits (sous forme de dividendes dans le
cas d’actions). On a : Y = W + P .

3) Flux issus des ménages


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Les ménages dépensent ou épargnent leur revenu.


a) La dépense
La dépense ou consommation consiste en l’achat de biens par les ménages
aux entreprises. Dépense et consommation, identiques dans la théorie keyné-
sienne, sont notées C . Dans la pratique comptable toutefois, la dépense des
ménages est scindée en consommation et investissement, selon la durabilité des
biens correspondants. Les biens d’investissement acquis par les ménages sont
les biens à longue durée de vie, c’est-à-dire, principalement, les logements.
Nous suivrons ici la théorie keynésienne en assimilant, pour les ménages, l’in-
vestissement à la consommation.

La méthode systémique  71
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b) L’épargne
L’épargne des ménages, notée S (initiale de « saving »), est la partie de leur
revenu qu’ils ne consomment pas. L’épargne ne peut ainsi qu’être un flux des
ménages vers le pôle financier. On distingue alors l’épargne placée et l’épargne
thésaurisée. La première est apportée par les ménages sur un marché de titres.
La seconde est déposée auprès des intermédiaires financiers. Dans le premier
cas, les ménages échangent leur monnaie contre des titres. Dans le second cas,
les ménages gardent l’entière disponibilité de leur monnaie.

C. L’articulation d’ensemble du circuit keynésien


En reprenant toutes les notations présentées dans cette section, on peut
donner du circuit keynésien une représentation d’ensemble dans la figure 2.4 ci-
dessous 1 :

Figure 2.4 – Le circuit keynésien

Les flèches de ce graphe indiquent l’orientation des flux. Sous réserve de


considérer le pôle B comme point de départ de la circulation monétaire, le
graphe de la figure 2.4 rend bien compte, on le voit, de la hiérarchie des flux.
Nous avons désormais, pour le circuit keynésien, une représentation analogue
à celle que nous avions fournie pour le Tableau de Quesnay, sur la figure 2.1,
et pour le circuit des marchandises de Marx sur la figure 2.3. Comme dans ces
deux cas précédents, on peut exprimer ici l’équilibre du circuit keynésien par
l’égalité en chaque pôle de la somme des flux entrants et de la somme des flux

1. Cette figure est le circuit keynésien de base. Elle n’apparaît pas dans la Théorie générale qui ne
présente qu’un circuit « brut ». Celui-ci suffisait, semble-t-il, à Keynes. Nous développons en
Annexe I, à partir du circuit brut, la construction axiomatique du circuit de base.

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sortants. Pour que cet équilibre soit assuré, il est nécessaire et suffisant de véri-
fier en tous les pôles, sauf un quelconque, la condition d’égalité des flux entrants
et des flux sortants. C’est ce que J. Ullmo appelle le « théorème du circuit éco-
nomique », qui est une transposition dans le circuit de la loi de Walras.
Dans le cas présent, deux conditions suffisent donc à caractériser l’équilibre
du circuit keynésien en ses trois pôles. Ce sera, par exemple, aux pôles M et B :
Y=C+S
S=F
Ces relations, qui sont de pures égalités comptables, n’ont qu’une portée ana-
lytique limitée. Il nous faudra donc aller bien au-delà de ces égalités pour faire
apparaître le circuit comme outil d’analyse de l’économie monétaire.

IV. Le circuit comme outil d’analyse


Le circuit de Keynes est à la fois une image simplifiée de la réalité et un ins-
trument d’analyse de cette réalité.
Deux mécanismes fondamentaux de l’économie monétaire sont expliqués
par le circuit keynésien : le mécanisme de l’équilibre des flux et celui de la crise
économique.

A. Le mécanisme de l’équilibre des flux :


le multiplicateur keynésien

Le multiplicateur keynésien, par définition, résume la structure des flux du cir-


cuit en équilibre. Il sert surtout, comme outil d’analyse, à rendre compte du retour
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

à l’équilibre après une perturbation. Il justifie enfin, mais non sans controverses,
les politiques de relance économique à la recherche d’un meilleur équilibre.

1) Le multiplicateur, ratio comptable d’équilibre


L’équilibre des flux du circuit keynésien n’est point comparable à l’équilibre
général walrasien, qui est le point d’aboutissement de toute une théorie micro-
économique. L’équilibre du circuit n’est, quant à lui, qu’un simple équilibre
comptable servant de point de départ à toute l’analyse keynésienne.
On peut en effet donner du circuit keynésien de la figure 2.4 une image
comptable en dressant, sur deux colonnes, le compte de chaque catégorie
d’agents : la colonne gauche intitulée « emplois » contient les flux sortant du

La méthode systémique  73
9782100722433-poulon-C02.qxd 1/07/15 12:24 Page 74

pôle correspondant ; la colonne droite, intitulée « ressources », contient les flux


entrants.

Emplois B Ressources Emplois E Ressources


F S U U
I I
Y C
F
Emplois M Ressources
C Y
S

Chaque compte est nécessairement équilibré dès lors que les flux considérés
représentent tous les flux de l’économie au cours d’une période de temps
donnée, quelconque. Si un compte n’était pas équilibré, les ressources excédant
par exemple les emplois, cela voudrait dire qu’une partie des ressources de
l’agent correspondant est sans affectation connue, ce que nous excluons par
hypothèse.
Étant donné l’équilibre des comptes, on définit le multiplicateur keynésien,
noté k , comme le nombre d’unités de revenu distribué aux ménages pour chaque
unité monétaire injectée dans la circulation, au cours de la période considérée.
Soit :
Y
k=
F
Sachant que F = S (équilibre comptable au pôle B), et posant c = C/Y (pro-
pension à consommer) et s = 1 − c = S/Y (propension des ménages à épar-
gner), on peut aussi écrire :
Y 1 1
k= = =
S s 1−c
Les nombres c et s sont positifs et strictement inférieurs à l’unité. Si, par
exemple, c = 0,8 , le multiplicateur k vaut 5. Cela signifie que toute unité moné-
taire, une fois créée, sert cinq fois en moyenne au versement de revenus aux
ménages avant d’être épargnée par ceux-ci.
Sous cet angle comptable, le multiplicateur paraît statique. Il prend une allure
dynamique si l’on imagine une perturbation du flux F .

2) La dynamique du multiplicateur

Dans le circuit keynésien, tous les flux étant enchaînés les uns aux autres,
sauf le flux F, il n’y a que celui-ci qui puisse recevoir une perturbation exogène.

74  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Imaginons donc une augmentation soudaine


F du flux F. Cela signifie que les
banques accroissent leur offre de monnaie à la suite d’un accroissement de la
demande des entreprises, consécutif lui-même à une amélioration des anticipa-
tions de celles-ci.
La nécessaire égalité S = F est-elle alors rompue ? Non, en réalité, puisque
à la variation
F correspond instantanément une égale variation
E de
l’épargne des entreprises. Seulement
E est un flux d’un type nouveau, voué
d’ailleurs à une existence éphémère : les entreprises, en effet, n’ont point
demandé de la monnaie aux banques pour la conserver en épargne, mais pour
l’investir dans leur activité de production.
Or toute somme investie par une entreprise finit par échoir en revenu entre
les mains des ménages. Supposons, par exemple, que toute entreprise affecte la
moitié de ses ressources au paiement de revenus aux ménages et l’autre moitié
à l’achat de moyens de production à d’autres entreprises ; celles-ci feront alors
de même et ainsi, de proche en proche, toute la somme initialement investie aura
été versée en revenus aux ménages.
On peut donc supposer immédiatement que le flux
E investi par les entre-
prises est entièrement versé aux ménages. Ceux-ci en épargneront alors s
E et
en dépenseront c
E, apportant ainsi des recettes supplémentaires c
E aux
entreprises qui, en les investissant, créeront une deuxième vague de revenus
pour les ménages. Ceux-ci, dans ce deuxième temps, épargneront alors sc
E et
dépenseront c2
E . Le processus se poursuit jusqu’à épuisement des vagues suc-
cessives de revenus.
Au bout du compte, le revenu total créé pour les ménages s’écrit :


Y =
E + c
E + c2
E + · · · = (1 + c + c2 + · · ·)
E

1
Soit, compte tenu de
E =
F et de 1 + c + c2 + · · · = =k:
1−c

Y
=k
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Quant au supplément d’épargne des ménages, il est :

s

S = s
E + sc
E + sc2
E + · · · =
E =
E =
F
1−c

L’épargne initiale
E des entreprises s’est tout simplement transformée peu
à peu en une épargne finale
S des ménages, et l’équilibre comptable au pôle
B, après avoir temporairement pris la forme S +
E = F +
F , a pris, dans la
situation finale, la forme normale S +
S = F +
F. Par rapport à l’équilibre
S = F , qui prévalait avant l’injection monétaire supplémentaire
F , le nouvel
équilibre s’établit, on le voit, à un niveau plus élevé.

La méthode systémique  75
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Le revenu des ménages, quant à lui, s’est haussé de Y à Y +


Y . Cette
valeur est, avec la valeur F +
F de l’injection monétaire, dans le rapport
inchangé k . Tel est l’aboutissement de la dynamique du multiplicateur, sur
laquelle se fondent les politiques économiques dites keynésiennes.

3) Le multiplicateur et la politique économique

La politique économique est l’ensemble des instruments utilisés par les pou-
voirs publics en vue d’atteindre certains objectifs économiques.
Supposons que les pouvoirs publics, soucieux de réduire le chômage, se
fixent comme objectif une augmentation du revenu des ménages. Il y a, en effet,
un lien direct entre la diminution du chômage et l’augmentation du revenu glo-
bal des ménages, à taux de salaire inchangé. Pour atteindre leur objectif, les pou-
voirs publics ont deux sortes de moyens.
Les uns, indirects, consistent à inciter les entreprises à accroître leurs inves-
tissements et, ainsi, à embaucher davantage de personnel. L’incitation sera une
baisse du coût de l’investissement obtenue par une baisse du taux de l’intérêt.
Cette mesure relève de ce que l’on appelle la politique monétaire. Elle est d’une
efficacité aléatoire car il n’est jamais sûr que la baisse du taux d’intérêt suffise
à entraîner une augmentation de l’investissement : si les entreprises font des
anticipations de ventes médiocres, elles n’investiront pas davantage, même à
coût réduit.
Les moyens directs consistent en une intervention directe de l’État sur l’in-
vestissement ou même sur l’emploi : il réalise des investissements publics sup-
plémentaires (construction de routes, d’hôpitaux, d’universités, etc.) et passe
alors commande à des entreprises, qui embaucheront de nouvelles personnes ;
ou bien il embauche lui-même des agents supplémentaires (fonctionnaires ou
contractuels). Toutes ces mesures, qui évidemment pèsent sur le budget de
l’État, relèvent de ce que l’on nomme la politique budgétaire.
Qu’il use de moyens indirects ou directs, l’État s’appuie sur le mécanisme du
multiplicateur. Pour préciser cela dans le cadre du circuit keynésien, il convient
d’ajouter au circuit de base à trois pôles (B, E, M) un quatrième pôle, celui de l’É-
tat, que nous noterons A (« Administration »). Au pôle A sont associés de nou-
veaux flux : Z, salaires et traitements versés par A aux ménages ; J, investissement
public, correspondant aux achats de biens d’équipement et de biens intermédiaires
effectués par A auprès des entreprises ; T, recettes fiscales de
l’État, au sujet desquelles nous supposerons, par simplification, qu’elles sont les
seules recettes de l’État et qu’elles proviennent intégralement du pôle M. À ces
trois flux (Z, J, T) s’en ajoute un quatrième si l’on suppose, en conformité avec
une observation courante aujourd’hui dans tous les pays, que les dépenses (Z + J)
de l’État excèdent ses recettes (T). La différence positive D = Z + J – T, appelée
déficit public (ou déficit budgétaire quand elle a un caractère prévisionnel), est
alors financée par un prêt (également noté D) du pôle financier B au pôle A.

76  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Au total, le circuit keynésien élargi à quatre pôles (B, E, M, A) se repré-


sente, sous forme comptable, de la façon suivante (en inscrivant, dans chaque
compte, les emplois à gauche, et les ressources à droite) :

B E M A
F S U U C Y Z T
D I I S Z J D
Y J T
C
F

Sous forme graphique, ce circuit keynésien se présente ainsi :

Figure 2.5 – Le circuit keynésien avec l’État


© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Sur ces deux formes équivalentes, l’équilibre (obligatoirement réalisé dès


lors que le recensement des flux est exhaustif et que leur mesure est sans erreur,
ce que nous supposons) se traduit, comme on sait, par l’égalité, en chaque pôle,
de la somme des emplois (ou flux sortants ) et de la somme des ressources (ou
flux entrants ).
Le revenu distribué aux ménages, dans la période, s’élève à Y + Z ; dans la
même période, l’injection monétaire est F + D ; par conséquent, le multipli-
cateur keynésien est, conformément à sa définition précédente, le coefficient k
suivant :
Y+Z
k=
F+D

La méthode systémique  77
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Étant donné le revenu disponible des ménages pour la consommation et


l’épargne, à savoir la grandeur Y + Z − T , la propension à consommer c des
ménages et leur propension à épargner s s’expriment par les ratios :
c = C/(Y + Z − T) et s = S/(Y + Z − T) , avec c + s = 1 en raison de l’équi-
libre comptable C + S + T = Y + Z au pôle M. Dès lors, sachant que
F + D = S (équilibre comptable en B ), le multiplicateur keynésien k s’exprime
ici par :

Y+Z Y+Z−T Y+Z 1


k= = × =
S S Y+Z−T s(1 − t)

où t = T/(Y + Z) est le taux de la pression fiscale pesant sur les ménages.


Imaginons à présent que l’objectif de la politique économique s’exprime par

(Y + Z) = 100 . Si l’on suppose t = 0,2 et c = 0,75 (c’est-à-dire s = 0,25 ),
on voit que k = 5 . Par suite, pour atteindre l’objectif visé, les pouvoirs publics
doivent assurer une injection monétaire supplémentaire
(F + D) = 100 : 5
= 20 . Or
(F + D) =
F +
D . Il en résulte que les pouvoirs publics, pour
atteindre leur objectif, peuvent mettre en œuvre à la fois une politique moné-
taire et une politique budgétaire. Par la politique monétaire (baisse du taux d’in-
térêt), ils inciteront les entreprises à accroître leur endettement de
F en vue
d’accroître leurs investissements. Par la politique budgétaire de déficit public, ils
augmenteront leur propre endettement de
D à travers soit une augmentation

Z des revenus versés aux agents de l’État (notamment par une politique d’em-
bauche dans le secteur public), soit une augmentation
J de l’investissement
public, soit une réduction –
T des impôts (politique fiscale), soit toute combi-
naison de ces trois politiques telle que
Z +
J −
T =
D .
On voit ainsi que la politique économique fondée sur le multiplicateur peut
donner lieu aux dosages les plus divers des instruments, monétaires et budgé-
taires, à la disposition des pouvoirs publics. Aussi cette politique (dite, en
anglais, « policy mix ») a-t-elle été très en faveur auprès de tous les pays indus-
trialisés jusqu’au début des années soixante-dix. On attribuait volontiers au
mécanisme du multiplicateur le mérite du maintien de hauts niveaux du revenu
global associés à de hauts niveaux de l’emploi. Mais on se contentait en fait
d’une théorie keynésienne assez superficielle, parce que les années fastes qui
s’écoulaient n’incitaient guère à une réflexion plus approfondie. Avec, toutefois,
la survenue d’une grande crise vers le milieu des années soixante-dix, la
réflexion sur le circuit keynésien s’est développée et orientée vers la recherche
d’une explication du mécanisme de la crise économique nouvelle.

B. Le mécanisme de la crise économique


Keynes présente, dans la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la
monnaie, une analyse de la crise capitaliste. Sur la base d’un principe qu’il
appelle « principe de la demande effective », il établit que l’emploi total est fixé

78  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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par les entrepreneurs à un niveau tel que les coûts de production, marges béné-
ficiaires comprises, soient exactement couverts par les recettes attendues. Ce
sont ces recettes attendues, issues des dépenses de consommation des ménages
et des dépenses d’investissement des entreprises, qui constituent ce que
J.M. Keynes appelle la « demande effective » et qui est, en d’autres termes, la
demande globale anticipée par les entrepreneurs. Dès lors, tout repose sur les
anticipations : si elles sont pessimistes, le niveau de l’emploi mis en œuvre est
faible et le revenu global d’équilibre, déterminé par le multiplicateur, corres-
pond à un sous-emploi, c’est-à-dire à une situation de chômage.
Par souci d’être mieux compris, après l’échec de son Traité de la monnaie,
Keynes avait décidé de simplifier son cadre d’analyse en s’en tenant, pour la
Théorie générale, à l’hypothèse d’économie fermée (sans relations avec l’exté-
rieur). Cette hypothèse, acceptable pour une simple caractérisation de la crise,
ne l’est plus dès que l’on aborde la question de ses causes, avec le rôle qui échoit
aux facteurs internationaux. C’est pourquoi il est préférable d’entrée
d’« ouvrir » le circuit keynésien sur le reste du monde.
Pour cela, nous nous en tiendrons à un schéma simple en supposant qu’entre
le pays et le reste du monde les flux de la période sont de trois sortes seulement :
un flux d’exportations, c’est-à-dire un flux de recettes, pour le pôle E du pays,
provenant de la vente de biens et services à des agents résidant dans le reste du
monde ; un flux d’importations, c’est-à-dire un flux de sens inverse, correspon-
dant à des achats par E de biens et de services au reste du monde ; enfin un flux
financier, reliant le pôle B au reste du monde, et correspondant aux variations
de créances ou de dettes du pays sur le reste du monde induites par le solde com-
mercial, c’est-à-dire la différence entre les exportations et les importations de ce
pays. Si le solde est excédentaire (les exportations excédant les importations ),
cela signifie que, dans la période, les recettes issues du commerce extérieur ont
dépassé les achats et que, par suite, le pôle financier du pays a vu augmenter,
d’un montant correspondant, ses créances sur le reste du monde. Si le solde
commercial est déficitaire (les importations dépassant les exportations ), le pôle
B a dû au contraire s’endetter auprès du reste du monde d’un montant égal au
déficit commercial.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Bien sûr, les relations financières extérieures du pays sont compliquées par
le fait que les dettes ou créances de ce pays vis-à-vis du reste du monde sont
libellées dans une monnaie qui peut n’être pas la sienne propre. Aux problèmes
posés par les variations, d’une période à l’autre, du solde commercial s’ajoutent
alors les problèmes posés par les variations du cours du change, c’est-à-dire de
la valeur de la monnaie du pays par rapport à celle de la (ou des) monnaie(s )
utilisée(s ) pour libeller ses créances ou dettes extérieures. Les difficiles pro-
blèmes de change, toutefois, sont des problèmes spécifiques, relevant du cours
d’économie internationale (de troisième année de licence) et ne seront pas pris
en compte ici. Nous présenterons donc le circuit keynésien « ouvert » sous l’hy-
pothèse de changes fixes, ce qui revient à supposer une monnaie unique.
Aux quatre pôles (B, E, M, A ) du circuit keynésien précédent, il nous faut à
présent en ajouter un cinquième, que nous noterons RdM (« Reste du monde »).

La méthode systémique  79
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Nous présentons ci-après les comptes de ce circuit à cinq pôles (B, E, M, A, RdM)
en notant X les exportations, H les importations et en supposant le solde commer-
cial X − H positif (excédentaire). Il en résulte que le pôle B acquiert dans la péri-
ode un supplément de créances sur le reste du monde d’un montant L = X − H.
Il revient au même de dire que le pôle RdM s’est, dans la même période, endetté
de L vis-à-vis du pays. Le circuit keynésien ouvert est alors, sous forme comp-
table, le suivant (où, comme toujours, les flux sortants sont inscrits à gauche, les
flux entrants à droite) :

B E M A RdM
F S U U C Y Z T X H
D I I S Z J D L
L Y J T
H C
X
F

Sous l’hypothèse, toujours valide, d’un recensement exhaustif des flux et


d’une mesure exacte de ceux-ci, le circuit est équilibré en chacun des pôles.
Nous nous abstiendrons, dans ce cas, de présenter le circuit keynésien sous
forme graphique, comme il est d’usage lorsque le trop grand nombre de pôles et
de flux entraînerait un entrecroisement de flèches et rendrait le graphique ines-
thétique et peu lisible.
Tel est donc notre cadre pour l’analyse keynésienne de la crise. Nous procé-
derons en trois étapes, comme pour Marx, en dégageant d’abord une condition
de crise, en recherchant ensuite les causes de la crise, c’est-à-dire le mécanisme
conduisant à la réalisation de la condition précédente, en évoquant enfin la régu-
lation de l’économie capitaliste selon le système keynésien.

1) La condition keynésienne de crise


La condition de crise, chez Keynes, se déduit de sa définition du revenu glo-
bal ou revenu de la communauté.
Dans le circuit keynésien à cinq pôles (B, E, M, A, RdM), deux d’entre eux
contribuent à la formation du revenu global : l’État (A) et les entreprises (E). Si
l’on note R le revenu global, RA la contribution de A, RE celle de E, on peut
écrire : R = RA + RE .
La contribution RA de l’État se mesure simplement par la somme des reve-
nus versés par l’État aux ménages. Soit, avec les notations précédentes :
RA = Z .

80  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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La contribution RE des entreprises est plus complexe car, au revenu Y distri-


bué par les entreprises aux ménages, s’ajoute ce que Keynes appelle le « revenu
des entrepreneurs », c’est-à-dire la partie de RE que les entreprises ne distribuent
pas mais conservent pour elles-mêmes. Pour la déterminer, il convient donc de
partir de la définition de RE tout entier.
Par définition, RE est la somme, nette du coût d’usage de la production, des
recettes perçues par les entreprises au cours de la période et issues de la vente
de biens et services produits par elles.
Les recettes perçues par E au cours de la période se lisent au compte de E,
dans la colonne droite (flux entrants ou ressources). Tous les flux entrants sont
des recettes de E à l’exception d’un seul : F, qui est une ressource d’emprunt,
donc restituable, à la différence d’une recette, qui est une ressource à caractère
définitif. Les recettes de E sont donc la somme : U + I + J + C + X .
De ces recettes, toutefois, il convient de ne considérer que celles issues de la
vente de biens et services produits par E . Or, dans le total précédent, figurent
des recettes issues non de la production de E, mais de la revente de biens ou ser-
vices importés par les entreprises et revendus par elles soit directement, soit
indirectement après incorporation dans leurs propres produits. C’est ainsi que,
dans la somme U + I + J + C + X , figure la valeur H des importations, qu’il
convient donc de déduire de la somme en question pour obtenir « les recettes
issues de la vente de biens et services produits par E ». On aboutit alors à la
somme algébrique : U + I + J + C + X − H .
Pour obtenir RE , il faut enfin déduire de cette somme le coût d’usage de la
production de E, à savoir le flux U. D’où :

RE = I + J + C + X − H (5)

Le coût d’usage de la production est un coût que l’entreprise doit supporter


seulement pour maintenir en activité son outil de production sans que cela
engendre une quelconque valeur ajoutée, c’est-à-dire un quelconque revenu. En
effet, même si la production n’aboutissait à la création d’aucun revenu, il fau-
drait, pour maintenir en marche l’appareil de production, lui fournir du com-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

bustible et remplacer les pièces usagées, autrement dit supporter les coûts de
consommation intermédiaire (première composante du coût d’usage) et de
consommation de capital fixe (deuxième composante). Ainsi le coût d’usage –
parce que non générateur de revenu – doit être retranché des recettes des entre-
prises pour évaluer leur contribution au revenu global selon la formule (5).
Cette formule s’écrit aussi sous la forme équivalente suivante obtenue en
considérant l’équilibre comptable en E :

RE = Y + I − F (6)

Et le revenu global R s’écrit, par conséquent, à partir de (5) et de (6), sous


les deux formes équivalentes suivantes :

La méthode systémique  81
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R=Z+I+J+C+X−H (7)

R=Y+Z+I−F (8)

Arrêtons-nous un instant sur la forme (7). Elle montre l’identité entre le reve-
nu global keynésien et le produit intérieur net (PIN) de la comptabilité natio-
nale, comme nous l’établirons au Chap. 4.
Cependant, ce qui nous importe ici, c’est la forme (8) : elle donne la décom-
position du revenu global R en deux parts. La première (Y + Z) est le revenu
total des ménages, c’est-à-dire la partie distribuée du revenu global ou encore, si
l’on préfère, le revenu distribué. La seconde (I − F) est donc la partie non dis-
tribuée du revenu global, dite aussi revenu non distribué. C’est elle, précisément,
comme l’indique la relation (6), qui constitue ce que Keynes appelle, dans la
Théorie générale, le revenu des entrepreneurs et que, dans son Traité de la mon-
naie, il appelait le profit – nom que nous pouvons lui conserver à condition
d’avoir bien présent à l’esprit qu’il s’agit de profit net non distribué.
Nous pouvons également reconnaître, dans cette grandeur I − F , l’autofi-
nancement de l’investissement net I des entreprises : I − F est en effet la partie
de I non financée par recours au financement externe F, autrement dit la partie
de I autofinancée.
Ajoutons enfin que I − F est aussi l’épargne des entreprises, étant donné
que, pour les entreprises (qui n’ont pas de consommation finale, toute leur
consommation – intermédiaire ou de capital fixe – étant une consommation pro-
ductive), l’épargne, définie en toute généralité comme non-consommation fina-
le du revenu, se confond avec leur revenu.
C’est précisément cette grandeur I − F , si riche de sens, qui se trouve au
cœur de la condition keynésienne de crise.
Remarquons que I − F , profit net non distribué des entreprises, peut prendre
trois sortes de valeurs : une valeur positive, une valeur nulle, une valeur négative.
Si I − F > 0 , ou I > F , cela signifie que l’investissement net accumulé par
les entreprises dans la période est supérieur à leur endettement net contracté
auprès du pôle financier dans la même période. Or l’investissement net I, qui est
l’accroissement du capital donc du patrimoine des entreprises, exprime leur
enrichissement dans la période. En somme, l’enrichissement I des entreprises est
supérieur à leur endettement net F : dans ces conditions, les entreprises appa-
raissent en mesure d’offrir à leur prêteur un gage plus que suffisant pour le rem-
boursement des dettes contractées. En effet, si le remboursement de F était exigé
au terme de la période, il suffirait aux entreprises de se tourner vers les ménages
(qui ont constitué dans la période une épargne S d’un montant au moins égal à
F puisque S = F + L avec L  0 ) et d’émettre à leur intention des titres, par
exemple des actions, à concurrence d’une valeur égale à F. Ces titres seraient
aussitôt souscrits étant assurés d’une plus-value sachant qu’ils donnent, pour le
prix de F, un droit de propriété sur un capital de valeur I > F . Le remboursement
de F, ainsi fait avec l’épargne S des ménages, partie intégrante du revenu de la

82  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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période, serait donc effectué sur la base du revenu courant. En réalité, notons-
le, les créanciers de E, constatant que leurs débiteurs savent si bien faire fructi-
fier l’argent qu’ils empruntent, inviteront les entreprises non à rembourser F
mais au contraire à s’endetter davantage. Et celles-ci, voyant elles-mêmes leur
endettement F déboucher sur un profit I − F > 0 , seront incitées à accroître leur
endettement dans l’espoir d’augmenter leur profit. Au total, lorsque l’inégalité
I − F > 0 est vérifiée, l’économie se trouve dans un état de croissance et de
prospérité.
Si I − F = 0 , ou I = F , l’enrichissement I des entreprises constitue désor-
mais un gage juste suffisant en vue du remboursement des dettes F . On peut
admettre que le banquier consentira un renouvellement des crédits, mais ne
poussera pas les entreprises à emprunter davantage. L’économie est alors dans
une sorte d’équilibre d’un nouveau type, que l’on peut qualifier d’équilibre fort,
par différence avec l’équilibre strictement comptable du circuit, que l’on quali-
fiera d’équilibre faible. Ce dernier est, en effet, obligatoirement toujours réalisé,
contrairement à la condition I − F = 0 .
Si, enfin, I − F < 0 , ou I < F , ou encore I / F < 1 , l’enrichissement I des
entreprises est un gage insuffisant pour le remboursement des dettes F . À sup-
poser que les entreprises vendent, à sa valeur I, le capital accumulé dans la
période et remboursent avec le produit de cette vente la plus grande partie pos-
sible des dettes contractées dans la même période, il resterait un montant F − I
de dettes non remboursées et, surtout, non remboursables sur la base du revenu
de la période. Si néanmoins les créanciers de E exigeaient ce remboursement (et
ils seront en effet à présent plus exigeants devant la menace d’insolvabilité de
leurs débiteurs), les entreprises ne pourraient envisager le remboursement que
sur la base de leur patrimoine. Pour cela, elles devraient mettre en vente une
partie, voire la totalité de leur patrimoine accumulé dans les périodes anté-
rieures. Ce faisant, elles s’appauvriraient et, à la limite, si elles liquidaient la
totalité de leurs actifs, elles disparaîtraient. L’inégalité I − F < 0 , dès lors
qu’elle est répandue dans une grande part de l’économie, traduit donc un état
général de crise économique. Et cette crise est d’autant plus forte que la diffé-
rence F − I est plus grande.
On constate l’analogie formelle entre la condition keynésienne de crise
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

(I < F ) et la condition marxiste (D < τ ) . Il s’agit dans les deux cas d’une
inégalité : chez Keynes, entre deux flux et, chez Marx, entre deux temps (la
durée de vie morale, D, et le temps de récupération, τ , du capital). On pourrait
cependant montrer que la condition keynésienne de crise peut également se
ramener à une inégalité entre deux temps. Cela dépasse notre propos ici. Il
importe davantage, à présent, de voir comment on peut remonter de la condition
de crise aux causes de la crise.

2) Les facteurs de la crise dans le circuit keynésien

Identifier les facteurs de la crise, c’est mettre à jour les forces de nature à
faire passer I − F d’une valeur positive (ou nulle) à une valeur négative. Pour

La méthode systémique  83
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cela, on part de l’égalité suivante, tirée de l’équilibre du compte des entreprises :


U + Y + (I − F) = (U + I) + C + J + (X − H)

On obtient une égalité identique en remplaçant J par son équivalent


D + T − Z tiré de l’équilibre comptable au pôle A, puis en déplaçant T − Z dans
le membre gauche de l’égalité de manière à faire apparaître le revenu disponible,
Y + Z − T , des ménages. Soit, finalement :
U + (Y + Z − T) + (I − F) = (U + I) + C + D + (X − H) (9)

(I − F) étant la variable à expliquer, il apparaît, sur l’égalité (9), que toute


variation de (I − F) suppose la variation de l’une au moins des six « variables
explicatives » suivantes :
C : consommation finale des ménages ;
Y + Z − T : revenu disponible des ménages ;
U+I : dépenses inter-entreprises ;
U : coût d’usage de la production des entreprises ;
D : déficit public ;
X−H : solde commercial.
Parmi ces six variables, deux ont un statut particulier : le déficit public D et le
solde commercial X − H . Ce sont des variables autonomes (ou exogènes ), en ce
sens que leur évolution est largement indépendante de celle des quatre autres. Le
déficit public D dépend essentiellement de l’État et de sa politique budgétaire. Le
solde commercial X − H dépend, outre la politique commerciale, d’un si grand
nombre de facteurs extérieurs que cela revient à le considérer comme une
variable exogène. Notons toutefois, d’après (9), qu’une amélioration du solde
commercial a un effet favorable sur I − F . Il en va de même d’une augmentation
du déficit public, toutes autres choses restant égales. Inversement, une contrac-
tion du déficit public ou une détérioration du solde commercial ont un effet défa-
vorable sur I − F et pourraient même, en certaines circonstances, être des fac-
teurs de crise. Mais il s’agirait alors de facteurs tout à fait circonstanciels puis-
qu’un retournement de la politique, budgétaire ou commerciale, serait à même de
les annihiler. C’est donc vers les quatre autres variables qu’il nous faut nous tour-
ner pour rechercher les causes profondes (endogènes ?) de la crise selon le circuit
keynésien.
Or, entre ces variables, il y a des liens étroits de sorte que le nombre de
variables effectives est beaucoup plus réduit qu’il n’y paraît. Ces liens consis-
tent en quatre relations caractérisées chacune par un coefficient stable à court ou
moyen terme.
La première relation, déjà rencontrée, met en jeu la propension à consommer
c (0 < c < 1 ) ou la propension à épargner s = 1 − c des ménages. Soit :

C = c(Y + Z − T) (10)

84  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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ou :
S = s(Y + Z − T) (11)

La deuxième relation, également rencontrée, est celle définissant le taux de


pression fiscale t (0 < t < 1 ) :
T = t(Y + Z) (12)
La troisième relation est une relation « technologique » : elle repose sur
l’hypothèse que, dans le coût total de production de E, le coût salarial est une
proportion stable à court terme, commandée par les techniques en vigueur, qui
ne changent qu’avec le renouvellement du capital fixe, c’est-à-dire à moyen ou
long terme. Dans le cas présent, le coût salarial est figuré par Y, tandis que le
coût total de production (somme du coût salarial, des coûts intermédiaires et du
coût d’amortissement du capital fixe) est figuré par U + Y . On écrira donc :
Y = y(U + Y) ou, ce qui est la même chose :
y
Y= ·U (13)
1−y
sachant que y (0 < y < 1 ) est un coefficient constant au moins à court terme.
La quatrième relation, enfin, relève simplement de l’observation que, dans
un pays donné, il y a une grande stabilité, au moins à court terme, de la réparti-
tion des revenus, en particulier de la part des salariés de l’État et de la part des
salariés des entreprises, ce que nous traduirons ici par :

Y = π(Y + Z) (14)

où π (0 < π < 1 ), qui est la part des salariés des entreprises dans le revenu glo-
bal des ménages, est un coefficient stable au moins à court terme.
De (12), (13) et (14) on tire l’expression suivante du revenu disponible des
ménages :
y(1 − t)
Y+Z−T= ·U (15)
π(1 − y)
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

De (10), (11) et (15) on donne alors à (9) la forme équivalente suivante :

sy(1 − t)
U+ · U + (I − F) = U + I + D + (X − H)
π(1 − y)

soit encore :

I
I−F=U − a + D + (X − H) (16)
U
où a = sy(1 − t)/π(1 − y) est une constante positive.

La méthode systémique  85
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La relation (16) permet de transformer la classique condition keynésienne de


crise I – F < 0 en l’expression équivalente suivante :
I D + (X − H)
<a− (17)
U U
Cette relation montre que les variables critiques, celles susceptibles de cau-
ser la crise, se limitent, si l’on excepte les deux « exogènes » D et X – H, aux
variables I et U et, singulièrement, au ratio I/U. Le second membre de l’inégali-
té (17) définit pour ce ratio un seuil critique dépendant de a et se réduisant même
à a dans le cas particulier de l’équilibre budgétaire (D = 0) et de l’équilibre com-
mercial (X – H = 0). Dans ce cas, I – F est négatif dès que le ratio I/U tombe sous
la valeur a. On peut certes retarder ce moment par un excédent commercial
(X - H > 0) et un déficit public (D > 0), mais cette politique rencontre des obs-
tacles car le déficit public contrarie la recherche d’un excédent commercial (il
favorise plutôt le déficit commercial). De toute façon, une telle politique n’éli-
mine pas, pour le ratio I/U, l’existence d’un seuil (fonction, en vertu de (17), de
a, de D et de X – H) en dessous duquel on a I – F < 0. Ainsi la crise capitaliste
apparaît liée, en dernière analyse, à une baisse de I/U sous ce seuil. Déterminer
les causes de la crise selon le circuit keynésien, c’est en fin de compte chercher
les raisons pouvant conduire U à croître plus vite que I.
Dans cette recherche, il faut ne pas perdre de vue, d’une part, que le coût
d’usage de la production (U) des entreprises est la somme de leur consommation
intermédiaire (CI) et de leur consommation de capital fixe (CCF) et, d’autre part,
que l’investissement brut (IB) des entreprises est la somme de leur consomma-
tion de capital fixe et de leur investissement net (I). Soit :
U = CI + CCF (18)
IB = CCF + I (19)
Des relations (18) et (19) il ressort que I/U (= I/(CI + CCF)) est majoré par
le ratio I/CCF, coefficient de partage de l’investissement brut entre investisse-
ment net et consommation de capital fixe.
Cela étant, on voit qu’à la baisse du ratio I/U, il peut y avoir, tout d’abord, des
causes accidentelles. Par exemple, la hausse brutale des prix pétroliers en 1973
et 1979 ou la flambée des taux d’intérêt à partir de 1980 ont soudain alourdi le
poids des consommations intermédiaires et, par suite, du coût d’usage dans les
charges totales des entreprises, causant une baisse soudaine du ratio I/U. Ces cir-
constances ont certainement leur part dans l’explication de la grande crise des
années soixante-dix. Si, toutefois, le circuit keynésien veut, comme l’analyse
marxiste, expliquer le caractère récurrent, voire inéluctable des crises capita-
listes en général, il doit mettre à jour des facteurs plus permanents.
À cet égard, la rotation du capital joue un rôle crucial. Une accélération de
celle-ci signifie une durée de vie économique plus courte et, par conséquent, un
coût de remplacement du capital à répartir sur un plus petit nombre d’années.
L’accroissement de la charge annuelle de consommation de capital fixe qui en
résulte réduit d’autant, dans un montant d’investissement brut donné, la part

86  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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constituant l’investissement net. Ainsi, à IB fixé, la part de CCF croît et celle de


I décroît, ce qui signifie décroissance du ratio I/CCF. Et même si IB croît, on
constate que sa partie CCF croît plus vite que la partie résiduelle I, ce qui signi-
fie encore décroissance de I/CCF. Et sachant que I/U < I/CCF, la décroissance de
I/CCF entraîne celle de I/U. Si l’accélération de la rotation du capital est suffi-
samment importante, la baisse induite de I/CCF sera de nature à entraîner une
chute de I/U sous son seuil critique. Il importe donc de connaître la cause d’une
éventuelle accélération de la rotation du capital.
Cette rotation est déterminée par le progrès technique. Plus le rythme de celui-
ci est élevé, plus rapide est la rotation du capital. Mais le progrès technique lui-
même dépend de l’intensité de la concurrence que se font les entreprises. La
volonté de se dépasser les unes les autres les amène à rechercher constamment la
mise en œuvre de techniques nouvelles. Le progrès technique est ainsi d’autant
plus important que la concurrence est plus intense.
En somme, pour résumer tout cela, plus la concurrence est vive, plus l’éco-
nomie tend rapidement vers la crise. L’économie capitaliste, qui est par nature
une économie de concurrence, est donc en permanence en crise ou sous la me-
nace d’une crise.
Cette conclusion ne doit pas nous conduire à rejeter la concurrence ni le pro-
grès technique, mais seulement leurs excès. Contre le progrès technique accélé-
ré, le philosophe Gustave Thibon nous a depuis longtemps mis en garde :
« L’accélération continue est le propre des chutes plutôt que des ascensions »,
écrit-il avec sagesse. Quant à la concurrence effrénée, qui en est à l’origine,
écoutons Nicole Poulon-Lafaye voulant nous « faire prendre conscience des
dangers des politiques inspirées par un libéralisme littéralement aveugle » ; elle
prône, quant à elle, « un libéralisme éclairé » qui sous-tendrait une saine concur-
rence favorisant « non l’écrasement des libertés, mais au contraire leur épa-
nouissement ».
Telle est l’analyse à laquelle conduit le circuit keynésien, proche en cela des
conclusions de Marx qui, lui aussi, lisait dans la concurrence capitaliste la fata-
lité de la crise et, de là, prédisait l’autodestruction du capitalisme qu’il appelait
d’ailleurs de ses vœux. Keynes ne croyait pas que cette autodestruction irait à
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

son terme, et surtout il ne le souhaitait pas. Le capitalisme, pensait-il, pouvait


mettre en œuvre des forces de sauvegarde qui contrebalanceraient les forces de
destruction. Il militait, en somme, pour une nouvelle régulation du capitalisme.

3) La régulation capitaliste selon le circuit keynésien


Avec Marx, l’analyse de la régulation s’était bornée à celle des mécanismes :
baisse des prix et des salaires, chômage, concentration du capital. Avec Keynes,
à l’analyse des mécanismes régulateurs (au demeurant fort différente de celle de
Marx, les temps ayant changé), s’ajoute celle de la politique de l’État face à la
crise. La régulation est désormais un diptyque avec le volet des mécanismes
régulateurs et celui de la politique régulatrice.

La méthode systémique  87
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a) Les mécanismes régulateurs


Chez Keynes comme chez Marx, les mécanismes régulateurs sont les moyens
mis en œuvre par les entreprises pour remédier à la crise. Ces moyens visent à
redresser les profits. Chez Marx, ils conduisent à l’aggravation du chômage en
même temps qu’à la baisse des prix et des salaires. Chez Keynes, le chômage (par
lequel les entreprises cherchent à réduire leurs coûts de production à travers le
coût salarial) est certes toujours présent, mais la baisse des prix et des salaires
n’est plus de mise : au XXe siècle, les salariés, constitués en syndicats puissants,
sont en mesure de s’opposer à toute baisse nominale des salaires et même d’ob-
tenir, en cas de hausse des prix, une hausse correspondante des salaires. Face à la
crise, les entreprises cherchent en effet à redresser leurs profits non seulement par
un allégement de leurs coûts salariaux (ce qui conduit au chômage) mais aussi par
une augmentation de leurs recettes obtenue par la hausse des prix (ce qui signifie
inflation). Ainsi dans la régulation keynésienne, les deux mécanismes utilisés
conjointement par les entreprises sont le chômage et l’inflation, ce qui constitue
ce qu’on appelle la stagflation (coexistence de chômage et d’inflation).
Renvoyant l’inflation à la fin du livre (Chap. 10), nous ne traiterons ici que du
chômage tel que l’analyse le circuit keynésien en distinguant, selon la perspec-
tive prise, un chômage conjoncturel et un chômage structurel.
Le chômage conjoncturel s’analyse dans une perspective de court terme (la
courte période keynésienne). Dans cette perspective, bornée par la révision des
anticipations des entrepreneurs en fin de période, l’explication du chômage est
dominée par les anticipations. Au début de la période, les entreprises anticipent
leur profit pour cette période et, sur cette base, déterminent le niveau d’emploi
à mettre en œuvre : élevé si les anticipations sont optimistes, bas si elles sont
pessimistes. À la fin de la période, les entreprises, comparant leur profit anticipé
à leur profit I − F réalisé, sont amenées à réviser en hausse ou en baisse leurs
anticipations. Si I − F est en deçà de sa valeur anticipée, il y aura une révision
en baisse des anticipations et donc des investissements : au début de la période
suivante, les entreprises diminuent leur endettement F d’un montant
F < 0 .
Dès lors, par le multiplicateur jouant en sens inverse du cas examiné précédem-
ment (p. 75), les revenus Y distribués par les entreprises aux ménages diminuent
aussi d’un montant
Y < 0 tel que
Y = k ·
F , où k est le multiplicateur key-
nésien. A cette réduction
Y des revenus versés aux ménages correspond natu-
rellement une augmentation du sous-emploi qualifiée de chômage conjoncturel
parce que lié à une mauvaise conjoncture des anticipations.
Si de période en période, autrement dit à long terme, la situation se répète, a
fortiori si elle s’aggrave, les créanciers de E (le pôle B du circuit) en viendront
à exiger le remboursement de F. Nous avons vu, lorsque I − F < 0 , qu’il ne
pourrait être effectué intégralement que sur la base du patrimoine des entreprises
déficitaires, c’est-à-dire par mise en faillite et liquidation de celles-ci. La liqui-
dation des entreprises défaillantes est suivie d’une concentration du capital avec
mise à pied d’un certain nombre de salariés venant grossir ce qu’on appelle le
chômage structurel puisque lié à une restructuration du capital.

88  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


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Telle est l’explication, selon le circuit keynésien, du développement du chô-


mage, auquel est associé, comme nous l’avons dit et l’analyserons au chapitre
10, celui de l’inflation. Face à cette situation, l’État va agir pour aider les entre-
prises à redresser leurs profits, autrement dit pour aider l’économie à sortir de la
crise. On aborde alors le second volet de la régulation keynésienne, celui de la
politique économique.

b) La politique régulatrice de l’État


Pendant longtemps (jusqu’au seuil des années 1970), la politique écono-
mique keynésienne a été réduite en pratique à un « mixage » (policy mix en
anglais) de politique monétaire et de politique budgétaire dont les effets atten-
dus reposaient sur le multiplicateur, ainsi que nous l’avons expliqué ci-dessus
(p. 76). L’échec final de ces politiques devant la seconde grande crise du XXe
siècle au début des années 1970 a conduit à rechercher les fondements véritables
de la politique keynésienne.
La politique keynésienne est fondamentalement un refus du laissez-faire.
Dès 1926, Keynes avait publié un opuscule intitulé La Fin du Laissez-faire où il
affirmait ne pas croire à ce que Smith appelait « la main invisible », à savoir le
marché censé n’apporter que des bienfaits dès lors qu’il fonctionne sans entraves
et est abandonné à la libre volonté des individus. Pour Keynes, le marché n’est
certes pas à supprimer, mais il doit être encadré, surveillé, régulé. Et c’est bien
sûr à l’État que revient ce rôle. L’intervention de l’État préconisée par Keynes
ne signifie nullement suppression de la liberté individuelle. En revanche, la pas-
sivité de l’État signifierait liberté individuelle illimitée et, très vite, excès de
liberté.
Keynes était un libéral. Toute sa vie, il est resté fidèle au vieux parti libéral
anglais alors même que ce parti cessait, dans les années vingt, d’être l’un des
deux premiers et ainsi perdait l’espoir, dans le système bipartiste anglais, de diri-
ger à nouveau le pays comme il l’avait souvent fait par le passé. Si Keynes est
resté attaché à ce parti, ce n’est donc point par souci de carrière, mais par des
racines philosophiques profondes. Le fond de la philosophie de Keynes, de son
libéralisme en somme, est que l’excès de liberté est éminemment destructeur : il
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

détruit tout y compris sans doute la liberté elle-même. C’est sur ce principe que
repose toute la politique keynésienne de régulation de l’économie face à la crise.
Dès avant la parution de sa Théorie générale (1936), Keynes avait déduit de
son analyse de circuit que le refus du « laissez-faire » allait de pair avec un refus
du « laissez-passer », autrement dit qu’à l’intervention de l’État dans les affaires
économiques intérieures, il fallait ajouter l’intervention de l’État dans les rela-
tions économiques extérieures du pays. Or, en incriminant la concurrence capi-
taliste comme premier facteur de crise, le circuit keynésien nous renvoie ipso
facto à la concurrence extérieure. C’est elle en effet qui, relativement à la
concurrence que se font les entreprises d’un pays donné à l’intérieur des fron-
tières nationales, est la plus forte, la plus destructrice de capital et donc la plus
génératrice de crise. Marx avait atteint une conclusion semblable. Aussi s’était-
il, dans un discours célèbre, paradoxalement prononcé en faveur du libre-

La méthode systémique  89
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échange, conscient que par l’ouverture des frontières la concurrence serait ren-
forcée et par suite la fin du système capitaliste hâtée. Mais Keynes, lui, attaché
à ce système, en était logiquement venu à montrer la plus grande méfiance
envers le libre-échange. Dès 1930, il écrivait : « Je ne suis plus libre-échangiste
au vieux sens du terme consistant à vouloir laisser tomber toute industrie inca-
pable de se passer de soutien. » Il en arrivera bientôt à défendre, non plus
comme palliatif mais comme politique raisonnée, établie sur un fondement
scientifique solide, le protectionnisme. De celui-ci il précise ce que devrait être
son champ d’application, dans un article de 1933 du New Statesman and Nation,
l’organe du parti libéral : « Les idées, le savoir, l’art, voilà des choses qui par
nature devraient être internationales. Mais il faut que les marchandises soient de
fabrication nationale chaque fois que cela est possible et raisonnable. Quant à la
finance et à la monnaie, elles doivent être prioritairement nationales. »
Toute la doctrine de Keynes est, au fond, résumée là. Aux deux extrémités de
ce texte crucial, on retrouve : d’un côté, l’esthète lettré hostile à toute barrière
dans le domaine de l’art et de la pensée ; de l’autre, le financier convaincu que
les monnaies nationales ne peuvent être traitées comme des « articles d’expor-
tation » (B. Schmitt) mais doivent être confinées aux paiements nationaux tan-
dis que, pour les règlements internationaux, une monnaie doit être créée à cet
effet par la communauté internationale. Et, au cœur du texte, on découvre l’éco-
nomiste plaidant, à propos du vaste domaine des échanges internationaux de
biens et services, pour une préférence nationale (qui pourrait d’ailleurs être,
s’agissant aujourd’hui de la France et des pays de l’Union européenne, une pré-
férence européenne).
Qu’un libéral, fût-il Keynes, puisse arriver à une telle conclusion est scanda-
leux aux yeux des nombreux libéraux fidèles à l’enseignement de Smith et de
Ricardo. On touche là, sans doute, à l’hostilité de fond que rencontre aujour-
d’hui encore la pensée de Keynes auprès de ces libéraux.
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Deuxième partie

Le système
actuel de
comptabilité
nationale
Une représentation détaillée
du circuit économique national
La comptabilité nationale est une représentation concrète du circuit écono-
mique national. Issue directement de la réalité observée, elle en donne une des-
cription beaucoup plus détaillée que le circuit keynésien théorique examiné au
chapitre précédent. De celui-ci elle supprime certaines simplifications, admis-
sibles du point de vue de la logique, mais abusives du point de vue des faits. Par
exemple, c’est un fait que les banques distribuent des crédits non seulement aux
entreprises, mais aussi aux ménages ; cela doit désormais être clairement comp-
tabilisé.
Bien que procédant de l’analyse théorique du circuit, la comptabilité natio-
nale se présente comme une simple technique comptable donnant, sans parti

Le système actuel de comptabilité nationale  91


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pris, une représentation chiffrée, aussi complète que possible, de l’économie


nationale. Sans allégeance à la théorie keynésienne, les comptables nationaux
sont surtout animés d’un souci d’exhaustivité et de neutralité. C’est à l’écono-
miste, pensent-ils, qu’il convient, s’il le désire, de restituer à l’ensemble des don-
nées de la comptabilité nationale la hiérarchie propre au circuit keynésien.
Cependant, ce n’est pas une masse informe de données que nous fournit la
comptabilité nationale, dont l’évolution, au contraire, a toujours tendu vers une
cohérence meilleure.
En Grande-Bretagne, pays pionnier en la matière, une comptabilité est éla-
borée dès les premières années de la guerre, en 1941. Le « White Paper » de
Meade et Stone préparé pour le Chancelier de l’Échiquier est considéré comme
le premier exemple de comptes nationaux, nonobstant toutes les esquisses anté-
rieures qui appartiennent à la « préhistoire » de la comptabilité nationale.
En France, c’est en 1945 que commence la construction d’une véritable
comptabilité nationale, mais c’est à partir de 1950, sous l’impulsion de
C. Gruson, que la comptabilité nationale, allant au-delà de sa vocation à collec-
tionner des statistiques, devient une science autonome, logique et rigoureuse.
Dans les institutions internationales nouvelles de l’après-guerre on
étudie des systèmes normalisés de comptes nationaux, en vue de faciliter de
futures comparaisons internationales. Dans ces institutions, les Anglo-Saxons,
en raison peut-être de leur avance en matière de comptabilité nationale, ont un
rôle prépondérant. La France n’y pourra jamais faire prévaloir son point de vue.
Elle finira par choisir, de conserve avec les autres pays de l’Union européenne,
la voie de la normalisation, c’est-à-dire de l’alignement sur les règles internatio-
nales de comptabilité nationale édictées au sein de l’Organisation des Nations
Unies (ONU ).
C’est de 1953 que date le premier système normalisé de comptabilité natio-
nale de l’ONU, système dit SCN 53. Mais c’est seulement avec le second
(SCN 68), quinze ans plus tard, que se met vraiment en marche un processus
général d’alignement dans lequel se laisse entraîner la Communauté Écono-
mique Européenne (la CEE publie en 1970 son Système Européen de Comptes
Intégrés, dit SEC 70) et, avec elle, la France qui adopte en 1976 un nouveau sys-
tème de comptabilité nationale, dit Système Élargi de Comptabilité Nationale ou
SECN 76, harmonisé avec le SEC 70, lui-même aligné sur le SCN 68.
Les quelques spécificités qui subsistent dans la comptabilité nationale fran-
çaise du SECN 76 seront à peu près toutes gommées à l’issue
d’une nouvelle étape entreprise à la suite de la publication, en 1993, du troisiè-
me grand système de comptes normalisés de l’ONU (SCN 93),
adopté cette fois en commun par l’ONU et d’autres grandes institutions interna-
tionales : le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque Mondiale,
l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) et
l’Offre Statistique des Communautés Européennes (Eurostat). Aussi le nouveau
Système Européen de Comptes nationaux et régionaux (SEC 95), publié deux
ans plus tard est-il un simple décalque du SCN 93.

92  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
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La normalisation, qui avec le SCN 93 était encore incomplète, s’est poursui-


vie et achevée en 2008 avec la parution d’un nouveau système de comptabilité
nationale des Nations Unies, dit SCN 2008, prolongeant le précédent. Sur le
modèle de celui-ci un nouveau Système Européen de Comptes a été élaboré et
achevé en 2010. Ce système, dit SEC 2010 ou plus brièvement SEC, a été homo-
logué par un règlement du Parlement européen et du Conseil de l’Union
Européenne du 21 mai 2013 comportant obligation pour tous les États membres
de l’Union Européenne de s’y conformer à compter de septembre 2014. La
France est naturellement soumise à cette obligation. C’est pourquoi, en étudiant
(comme nous nous proposons de le faire) la comptabilité nationale française, on
étudie en fait la comptabilité nationale européenne et même le système univer-
sel de comptabilité nationale, tout en restant ancré dans une économie concrète,
la nôtre.
Cette étude, c’est d’abord, bien sûr, la description du circuit économique
national selon la comptabilité nationale. Mais c’est aussi, sachant que la comp-
tabilité nationale se veut autonome, examiner dans son cadre propre les lois du
circuit économique national.
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Le système actuel de comptabilité nationale  93


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3. Description du circuit
économique national

D
ans l’analyse théorique du chapitre 2, nous avons plusieurs fois
utilisé une double représentation du circuit keynésien, gra-
phique et comptable. Mais lorsqu’il s’agit du circuit économique
national tel que prétend le décrire la comptabilité nationale, la repré-
sentation graphique est abandonnée : l’entrecroisement de multiples
flèches rendrait le schéma illisible. Aussi la comptabilité nationale décrit-
elle le circuit économique national d’abord par une définition minu-
tieuse des opérations et des agents, ensuite par l’étude méthodique des
comptes et de leur articulation, enfin par une représentation synthé-
tique du circuit dans un Tableau Économique d’Ensemble.

I. Les opérations et les agents


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La comptabilité nationale définit les agents d’après les principales opérations


qu’ils effectuent. C’est donc à une description de ces opérations qu’il convient
de procéder au préalable.

A. Les opérations
La comptabilité nationale fait de l’ensemble des opérations économiques une
division tripartite en opérations sur produits, opérations de répartition et opéra-
tions financières.
Avec les opérations sur produits, il s’agit de toutes les opérations portant sur
des biens et services produits.

Description du circuit économique national  95


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Les opérations de répartition sont les opérations relatives non à des produits
mais à des services producteurs normalement rémunérés par un revenu.
Opérations sur produits et opérations de répartition forment les « opérations
non financières », s’opposant en bloc à la troisième catégorie : les opérations
financières, c’est-à-dire toutes celles qui portent sur des actifs ou des passifs
financiers.
Ces catégories d’opérations ne sont pas d’importance égale. Les opérations
sur produits sont les opérations fondamentales avec, notamment, la production,
puis la consommation, que nous présenterons en tête avant toutes les autres opé-
rations.

1) La production
Parmi toutes les activités humaines, « la production désigne celles qui se tra-
duisent par la création de biens ou de services, propres à satisfaire les besoins
individuels ou collectifs ». Cette définition de E. Malinvaud souligne bien le
caractère fondamental de la production, qui est la première des opérations sur
produits. L’indication est cependant trop générale et englobe certaines activités,
par exemple les innombrables services rendus par les mères de famille dans leur
foyer, qui ne sont considérées comme productives dans presque aucune concep-
tion officielle de la production.
Si E. Malinvaud définit la production par sa finalité, le SEC choisit une défi-
nition plus « technique » : « La production est l’activité qui combine des res-
sources en main-d’œuvre, en capital, en biens ou services pour fabriquer des
biens ou fournir des services. » Il précise que la production désigne aussi le
résultat de cette activité et qu’à ce titre on compte dans la production :
– tous les biens ou services fournis ou destinés à être fournis à d’autres que ceux
qui les ont produits ;
– la production pour usage final propre (biens ou services fournis à eux-mêmes
par ceux qui les produisent), notamment l’auto-consommation des agricul-
teurs, la production de services de logement par les propriétaires occupant leur
propre logement, la production de services domestiques (supposée obtenue et
auto-consommée) par les personnes employant des domestiques rémunérés ;
– les activités bénévoles qui débouchent sur la production de biens (telle la
construction d’une maison), à l’exclusion des activités bénévoles consistant en
services rendus (par exemple, la garde bénévole d’une personne âgée).
On distingue une production marchande et une production non marchande.
Le critère est l’existence ou non d’un marché. En théorie, la production mar-
chande est celle qui est vendue à un prix de marché, la production non mar-
chande celle qui est cédée hors marché. Seulement le « marché » n’est pas tou-
jours aisément repérable dans la réalité. Aussi la distinction entre production
marchande et production non marchande se fait-elle, en pratique, par la descrip-
tion de leur contenu respectif.

96  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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La production marchande comprend ainsi tous les « produits vendus à des


prix économiquement significatifs », ce qui sous-entend tous les biens, dès lors
qu’ils sont vendus ou susceptibles de l’être, et seulement les services vendus à
un prix au moins égal à la moitié de leur coût de production. S’y ajoutent les
produits non vendus contre monnaie mais échangés dans le cadre d’un troc, ainsi
que les produits utilisés pour des paiements en nature.
La production non marchande est la production de biens ou, le plus souvent,
de services fournis gratuitement ou à un prix « économiquement non significa-
tif » (inférieur à la moitié du coût de production), ce qui conduit à distinguer, au
sein de la production non marchande, celle qualifiée de « résiduelle » recouvrant
la production fournie gratuitement (englobant entre autres les activités béné-
voles). Les services non marchands sont rendus essentiellement par des admi-
nistrations publiques (au premier rang desquelles figure l'État) et accessoirement
par des institutions privées sans but lucratif. Rendus par des administrations, ce
sont des services individuels, tels les services d'éducation nationale ou de santé
et sécurité sociale, ou des services collectifs (indivisibles par nature), tels les ser-
vices d'administration générale, de défense nationale, de police, de protection de
l'environnement, etc.
Au total, donc, le SEC distingue trois types de production : la production
marchande, la production pour usage final propre, la production non marchan-
de. L’évaluation de chaque type de produits suit un régime propre selon qu’il est
possible ou non de se référer à un prix de marché.
Pour les produits marchands, l’évaluation se fait selon le « produit des
ventes » au prix de marché. Celui-ci est appelé, en l’espèce, prix de base. Il est
défini comme le prix facturé par le producteur moins les impôts sur les produits
(principalement la taxe à la valeur ajoutée ou TVA) plus les subventions sur les
produits. Ces subventions ont pour but (et pour effet) d’abaisser le prix de vente
du produit en dessous du prix du marché ; c’est pourquoi on les rajoute dans le
prix de base, qui vise à refléter le prix du marché. Inversement, les impôts sur les
produits élèvent le prix de vente au-dessus du prix du marché ; aussi, dans le prix
de base, sont-ils retranchés. En somme, le prix de base correspond au prix de
marché du point de vue du producteur, ce qu’on appelle un prix de production.
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Les produits pour usage final propre – tels les produits agricoles auto-consom-
més par les agriculteurs – ne font pas l’objet de vente sur un marché, mais, pour
leur évaluation, il est possible de se référer – et c’est ce que l’on fait – au prix de
marché (c’est-à-dire au prix de base) de produits marchands équivalents (les ser-
vices de logement produits et auto-consommés par le propriétaire du logement
qu’il occupe sont ainsi évalués d’après le loyer, sur le marché de l’immobilier,
d’un logement équivalent) ; sous cet angle, les produits pour usage final propre
pourraient être rattachés à la production marchande ; en fait, leur production est
intermédiaire entre la production marchande et la production non marchande.
Pour les produits non marchands aucune référence à un quelconque prix de
marché n’est possible. Aussi leur évaluation est-elle faite d’après leur coût de
production, c’est-à-dire la somme du coût salarial (« rémunération des sala-
riés »), des coûts intermédiaires (« consommation intermédiaire ») et des coûts

Description du circuit économique national  97


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d’amortissement des équipements (« consommation de capital fixe »), auxquels


s’ajoutent, le cas échéant (lorsqu’il s’agit de produits non marchands fournis par
un agent autre qu’une collectivité publique), les impôts sur les produits nets des
subventions à la production.

2) La consommation
Consommer est un verbe ayant la même racine que consumer. La consomma-
tion est la disparition, lente ou instantanée, par destruction ou par transformation,
de biens ou services utilisés. En comptabilité nationale, il n’y a de consommation
que de biens produits. La comptabilité nationale exclut donc la consommation de
facteurs de production tels que la terre ou le travail, qui ne sont point à la fois pro-
duisants et produits, mais seulement produisants. Il y a néanmoins, à côté de la
consommation finale, une consommation productive, elle-même subdivisée en
consommation intermédiaire et consommation de capital fixe.

a) La consommation finale
La consommation finale est la valeur des biens et services produits et utili-
sés pour la satisfaction directe des besoins humains, individuels et collectifs. On
est ainsi conduit à distinguer une consommation individuelle et une consomma-
tion collective.
La consommation individuelle recouvre les biens et services dont la consom-
mation peut être attribuée à tel ménage ou tel groupe de ménages. Elle se
décompose, pour l’essentiel, en consommation individuelle des ménages et
consommation individuelle des administrations.
La consommation individuelle des ménages comporte les achats de biens
(sauf les achats de logements) et les achats de services par les ménages. On y
ajoute la production pour usage final propre de biens (à l’exception des loge-
ments) et de services auto-consommés par les ménages (auto-consommation de
services de logement par les ménages propriétaires du logement qu’ils occupent,
auto-consommation des agriculteurs, consommation de services domestiques
par les ménages employant du personnel domestique, etc.). Y figure aussi la par-
tie de la production non marchande payée par les ménages à un « prix écono-
miquement non significatif » (par exemple, le prix du billet d’entrée dans un
musée national ou les droits d’inscription d’un étudiant à l’Université). On
exclut de la consommation individuelle des ménages les dépenses de santé rem-
boursées par les administrations de sécurité sociale : de telles dépenses sont
comptées dans la consommation individuelle des administrations.
La consommation individuelle des administrations se compose pour l’essen-
tiel de ce qu’on appelle les transferts sociaux en nature, à savoir les biens et sur-
tout les services, non marchands, à caractère individuel, fournis par les admi-
nistrations aux ménages. Les plus importants de ces « transferts » sont les pres-
tations sociales en nature, principalement les soins de santé fournis directement
ou remboursés aux ménages par les administrations compétentes (hôpitaux

98  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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publics, organismes de sécurité sociale, etc.). Dans le reste des transferts sociaux
en nature, intitulé transferts de biens et services non marchands individuels,
figurent tous les autres services rendus aux ménages par les administrations, dès
lors que ces services sont individualisables (service public d’enseignement, ser-
vices sociaux fournis par les crèches municipales, services culturels des « mai-
sons de jeunes et de la culture », etc.). La consommation de services non mar-
chands par les ménages exclut naturellement la partie de la production non mar-
chande donnant lieu à paiement direct : cette partie est, comme on l’a dit, comp-
tée dans la consommation individuelle des ménages. Mais elle inclut, à titre
accessoire, celle des services rendus par les institutions sans but lucratif. Au
total, la consommation de services non marchands est portée non au compte des
ménages mais à celui des administrations (ou, pour une portion minime, à celui
des institutions sans but lucratif). En effet, tout en étant destinée aux ménages
individuellement, cette consommation non marchande ne saurait être aisément
répartie entre eux : l'attribution, par exemple, à un ménage donné d'un certain
montant du « service d'éducation nationale » ne pourrait qu'être entachée d'arbi-
traire.
Cela est bien plus flagrant encore avec ce que l’on appelle la consommation
collective, qui est la consommation, par les ménages mais attribuée en compta-
bilité aux administrations, de services collectifs, c’est-à-dire de services indivi-
sibles (non individualisables), tel le service de défense nationale.
Toutes ces distinctions sont rassemblées pour l'essentiel (en négligeant la
consommation individuelle de services non marchands des institutions sans but
lucratif) dans le tableau suivant :
La consommation finale
Agents
Ménages Administrations Total
Consommation
Consommation
Consommation individuelle des Consommation
Individuelle individuelle administrations effective
des ménages (transferts sociaux individuelle
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en nature)
Consommation Consommation
Collective
collective effective collective

Consommation
Dépense
Dépense effective totale
de consommation
Total de consommation ou Dépense de
finale des
finale des ménages consommation
administrations
finale totale

Dans le tableau ci-dessus, la totalisation en colonne donne la dépense de


consommation finale des ménages et la dépense de consommation finale des

Description du circuit économique national  99


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administrations. La totalisation en ligne donne ce qu’on appelle la consomma-


tion effective individuelle et la consommation effective collective (ou consom-
mation effective des administrations). La totalisation en ligne et en colonne
aboutit à une même grandeur appelée, au choix, consommation effective totale
ou dépense de consommation finale totale ou, plus simplement, consommation
finale totale.
L’évaluation de la consommation finale diffère sensiblement de celle de la
production. À la différence de la production marchande évaluée, avons-nous dit,
au prix de base, qui est un prix de marché du point de vue du producteur, la
dépense de consommation finale des ménages est évaluée au prix de marché du
point de vue de l’acquéreur, appelé prix d’acquisition. Celui-ci s’obtient en ajou-
tant au prix de base les impôts sur les produits nets des subventions à la produc-
tion, ainsi que le coût du transport sur le lieu de consommation et les marges
commerciales de la distribution. Dans le cas de la dépense de consommation
finale des administrations, l’évaluation est identique à celle de la production non
marchande correspondante. Précisons que, s’agissant des « prestations sociales
en nature » sujettes à remboursement par les organismes de sécurité sociale, n’est
comptée dans la dépense de consommation finale des administrations que la par-
tie remboursée, c’est-à-dire prise en charge par l’administration ; la partie non
remboursée (notamment les dépassements d’honoraires du médecin) est comp-
tée, comme il se doit, dans la dépense de consommation finale des ménages.

b) La consommation intermédiaire
La consommation intermédiaire est la valeur des biens (autres que les biens
de capital fixe) et des services consommés ou transformés au cours du proces-
sus de production. De tels biens ou services s’appellent biens ou services inter-
médiaires.
Par extension, on inclut dans les biens intermédiaires le petit outillage, c’est-à-
dire des biens de production durables mais de faible valeur (outils à main, calcu-
latrices de poche, etc.), que l’on croit ne pas devoir traiter comme du capital fixe.
Sont de même inclus dans la consommation intermédiaire les travaux d’en-
tretien et de réparation des machines et, de façon générale, de tout le capital fixe
utilisé pour la production.
Les intérêts et autres services d’intermédiation financière payés par les uni-
tés productrices entrent également dans leur consommation intermédiaire.
Lorsqu’il s’agit de services facturés par les intermédiaires, la saisie comptable
est simple et directe. C’est le cas notamment des commissions bancaires, factu-
rées aux utilisateurs des services bancaires correspondants. Mais, s’agissant de
la grande masse des intérêts perçus par les intermédiaires, il n’y a pas de factu-
ration : ces intérêts sont fondus avec le remboursement du principal dans le
« service de la dette » incombant au débiteur. Dès lors, la comptabilité natio-
nale doit procéder à une évaluation indirecte de ce qu’on appelle les « services
d’intermédiation financière indirectement mesurés » ou SIFIM. Les SIFIM
imputables à la consommation intermédiaire correspondent à la masse des inté-
rêts perçus par les intermédiaires au-delà d’un taux de référence. La répartition

100  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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de cette masse entre agents non financiers au titre de leur consommation inter-
médiaire est faite au prorata de leur recours au financement des intermédiaires
financiers. Le taux de référence est le taux auquel les intermédiaires se prêtent
mutuellement (taux dit interbancaire). Symétriquement, sont évalués des SIFIM
correspondant à l’écart entre le taux de référence et la masse des intérêts versés
par les intermédiaires à leurs déposants, à des taux naturellement inférieurs au
taux de référence : cette partie des SIFIM est imputable non à la consommation
intermédiaire mais à la consommation finale (en services bancaires) des dépo-
sants, qui sont en principe des ménages. Au total, donc, les SIFIM, correspon-
dant à la différence entre la somme des intérêts perçus d’agents non financiers
par les intermédiaires financiers et la somme d’intérêts versés par ceux-ci à
d’autres agents non financiers, se partagent entre la consommation intermé-
diaire des uns et la consommation finale des autres.
Sont exclus de la consommation intermédiaire les services collectifs fournis
par les administrations. Ces services, en raison de leur indivisibilité, sont, nous
l’avons dit, comptabilisés intégralement en dépense de consommation finale des
administrations. Ils ne sauraient donc figurer également en consommation
intermédiaire.
Excluant les produits non marchands (sauf une très petite fraction corres-
pondant à des services individuels), la consommation intermédiaire peut être
évaluée au prix de marché. Comme la consommation finale, elle est évaluée au
prix d’acquisition. Elle est enregistrée non à la date de l’achat, mais à celle de
l’entrée dans le processus de production.

c) La consommation de capital fixe


La consommation de capital fixe est la dépréciation subie, au cours de la
période considérée, par le capital fixe par suite d’usure normale et d’obso-
lescence prévisible ou encore à la suite de dommages accidentels assurables,
relevant d’un futur probabilisable (dégâts d’incendie, d’eaux, etc.).
La comptabilité nationale, on le voit, renonce à incorporer dans la consom-
mation de capital fixe les pertes en capital dues à des événements relevant d’un
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

futur non probabilisable, comme les crises économiques. De fait, une entreprises
ne saurait être assurée contre le risque de crise et donc de faillite. La perte de
capital due aux faillites d’entreprises est pourtant réelle et importante. Elle est
comptée dans le coût d’usage de la production de la théorie keynésienne, c’est-
à-dire dans la notion théorique de consommation de capital fixe, mais non dans
la notion concrète utilisée par la comptabilité nationale. C’est là une différence
importante, qu’il convient de noter, entre la théorie économique et la comptabi-
lité nationale.
Cependant, même limitée, la notion de consommation de capital fixe utilisée
par la comptabilité nationale est de mesure délicate et donc très imparfaite. Pour
évaluer exactement la dépréciation subie chaque année par l’équipement en ser-
vice, il faudrait connaître : le rythme d’usure de cet équipement ; sa durée de vie
probable, qui fixe le nombre d’années sur lesquelles on doit répartir le coût de

Description du circuit économique national  101


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remplacement de cet équipement ; le prix de celui-ci à sa date de remplacement.


Or il s’agit dans chaque cas d’une inconnue à laquelle il faut suppléer par des
hypothèses plus ou moins arbitraires.
Les comptables nationaux procèdent en fait de la façon suivante. Ils ont au
départ une évaluation du parc des biens d’équipement qu’ils mettent à jour
chaque année selon une méthode automatique dite de l’inventaire permanent
(p. 247). Chaque bien d’équipement est évalué à un prix qui est non son prix
d’origine, mais le prix d’un bien similaire dans la période courante. Il est affecté
d’une durée de vie fixée selon des règles conventionnelles. À l’ensemble, enfin,
est appliqué un taux d’amortissement constant (principe dit de l’amortissement
linéaire), qui suppose une équirépartition par classes d’âge des biens d’équipe-
ment du parc. Tout cela conduit à une évaluation très approximative, fortement
entachée d’erreur. On le sait, mais on s’en contente faute de mieux.
Le comptable national est conscient de la médiocre qualité de sa mesure.
C’est pourquoi il préfère en général la laisser soudée aux grandeurs qui la
contiennent et qui sont dites alors grandeurs brutes. Elles deviennent grandeurs
nettes par soustraction de la consommation de capital fixe.
La consommation de capital fixe est une opération de consommation au
même titre que les autres. Ajoutée à la consommation intermédiaire, elle forme
ce qu’on appelle communément la consommation productive, que l’on oppose à
la consommation finale.

3) Les autres opérations

a) Les autres opérations sur produits


Elles sont de deux sortes essentiellement : d’une part, les opérations dites (en
langage courant) d’investissement et, d’autre part, les opérations constitutives de
la balance commerciale.
Le terme d’« investissement », bien que très parlant, n’appartient pas au
vocabulaire de la comptabilité nationale à cause de son ambiguïté : ne parle-t-
on pas, en effet, d’investissement en biens d’équipement ou d’investissement
financier, alors qu’il s’agit d’opérations économiques de nature très différente ?
L’investissement en tant qu’opération sur produits s’appelle, en comptabilité
nationale, formation brute de capital (FBC).
La FBC comprend trois types d’opérations : la formation brute de capital fixe ;
la variation des stocks ; les acquisitions moins les cessions d’objets de valeur.
La formation brute de capital fixe (FBCF) recouvre les acquisitions moins
les cessions d’actifs fixes réalisées par les unités productrices résidentes au cours
de la période. Les actifs fixes peuvent être corporels (machines, logements, etc.)
ou incorporels (par exemple l’achat de logiciels par une entreprise). Dans tous
les cas, ils doivent avoir été produits ; c’est pourquoi l’acquisition de terrains
n’entre pas dans la FBCF ; y entrent, en revanche, les travaux effectués sur des

102  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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terrains (travaux d’assèchement des sols par exemple). Si l’on soustrait de la


FBCF la consommation de capital fixe, on obtient la formation nette de capital
fixe (FNCF).
La variation des stocks est la différence entre les entrées en stocks et les sor-
ties de stocks auxquelles s’ajoutent les éventuelles pertes courantes sur les
stocks. Sont comptés en stocks tous les biens, sauf les biens de capital fixe, déte-
nus par une unité productrice : produits bruts, produits semi-finis, produits finis.
Les acquisitions moins les cessions d’objets de valeur concernent les biens
utilisés ni à la production ni à la consommation, ne se détériorant pas avec le
temps et acquis pour servir de réserve de valeur : pierres et métaux précieux,
antiquités, objets d’art et de collection, etc.
L’évaluation de la FBC est faite au prix d’acquisition pour la FBCF et les
objets de valeur, au prix de base ou au prix d’acquisition, selon la nature du pro-
duit, pour les variations de stocks (par exemple les produits finis prêts à être ven-
dus sont évalués au prix de base, les matières premières achetées et stockées en
attendant d’être utilisées sont évaluées au prix d’acquisition).
Les opérations constitutives de la balance commerciale sont les exportations
et les importations. Les exportations sont les transferts définitifs de biens et ser-
vices de la France vers le reste du monde. Les importations sont les transferts en
sens inverse. La différence entre la valeur des exportations et celle des importa-
tions est couramment appelée solde de la balance commerciale : si la différence
est positive on parle d’excédent commercial ou de balance commerciale excé-
dentaire, sinon on parle de déficit commercial ou de balance commerciale défi-
citaire. Toutefois la comparaison des exportations et des importations pose un
problème classique d’homogénéisation préalable : les statistiques en ce domaine
sont fournies par les Douanes françaises, soucieuses surtout de contrôler les
valeurs qui rentrent en France ou qui sortent de France, et non d’établir des
séries statistiques homogènes entre les importations et les exportations, ce qui
est le souci des comptables nationaux de l’INSEE.
Lorsqu’un bien importé arrive à la douane française, sa valeur d’importation
comporte non seulement le prix de départ dans le pays de provenance, mais
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

aussi les frais de transport, d’assurance, etc. On dit que la valeur de l’importa-
tion est une valeur CAF (coût, assurance, fret).
En revanche, lorsqu’une marchandise exportée passe la douane française, sa
valeur déclarée est simplement le prix de la marchandise au départ de la France,
nette de tous frais de transport et d’assurance complémentaires. On dit que la
valeur de l’exportation est une valeur FAB (« franco à bord »).
Les exportations sont en principe évaluées FAB, et les importations CAF.
Toutefois, comme les frais d’assurance ou de transport représentent le prix de ser-
vices distincts du bien auquel ils s’attachent, il est possible de passer à une éva-
luation FAB des importations, ce qui fournit des grandeurs directement compa-
rables aux exportations. Les comptables nationaux font la correction et procèdent
à une évaluation FAB / FAB des importations et des exportations.

Description du circuit économique national  103


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Il convient de signaler une dernière catégorie d’opérations sur produits : les


opérations sur biens existants, c’est-à-dire les transactions sur marchandises
d’occasion. Ces opérations, enregistrées comme dépense négative du vendeur et
comme dépense positive de l’acheteur, ne laissent souvent aucune trace dans la
comptabilité nationale.
En ce qui concerne les acquisitions de terrains, qui n’entrent ni dans la FBCF
(avons-nous dit) ni même dans la catégorie des opérations sur produits, elles sont
classées dans la catégorie « autres flux » sous la rubrique acquisitions moins ces-
sions d’actifs non financiers non produits, où figurent également les acquisitions
(moins les cessions) d’« actifs incorporels non financiers non produits » tels que
brevets, fonds de commerce, etc.

b) Les opérations de répartition


Les facteurs de production sont tous les éléments nécessaires à l’activité de
production : les matières premières, les biens d’équipement, la terre, le travail,
le financement, et même des éléments tels que l’ordre public, la bonne santé des
travailleurs ou de leurs entreprises, etc. Tout cela a un prix qui est précisément
la valeur ou le coût de la production.
Certains facteurs de production, outre leur fonction produisante, ont la qualité
de produits : c’est le cas des matières premières après qu’elles ont été extraites du
sol, ou des biens d’équipement utilisés dans la production. Le prix de ces facteurs
constitue la consommation intermédiaire et la consommation de capital fixe.
Mais les autres facteurs de production, privés de la qualité de produits, n’ont
que leur seule fonction produisante. Leur prix constitue alors le revenu des titu-
laires de ces facteurs. Le revenu est donc la contrepartie exacte de la production,
déduction faite de la consommation intermédiaire et de la consommation de
capital fixe. Ce revenu, qui est la rémunération directe des facteurs de produc-
tion, est qualifié de primaire. C’est la répartition du revenu primaire entre les
titulaires de facteurs de production que décrivent, en premier lieu, les opérations
de répartition.
Le plus important de ces facteurs de production étant le travail salarié, la
principale des opérations de répartition est la rémunération des salariés : elle
représente, dans le coût total de la production, le coût du facteur travail.
Cependant, dans la production capitaliste, le travail des salariés est combiné
avec l’utilisation d’un capital qui, en général, ne leur appartient pas. C’est donc
le plus souvent à d’autres personnes qu’est versé le prix des services du capital.
Il s’agit essentiellement d’intérêts ou dividendes, correspondant au prix des ser-
vices du capital financier, et, dans une moindre mesure, de loyers de terrains,
correspondant au prix des services du capital foncier. L’ensemble constitue les
revenus de la propriété.
Sont liées à la répartition primaire du revenu deux autres catégories d’opéra-
tions de répartition. La première est intitulée impôts sur la production et les
importations, la taxe à la valeur ajoutée ou TVA en constituant la plus grande
part. La seconde est constituée par les subventions. On peut considérer les
impôts sur la production comme la « rémunération » de l’État qui fournit en

104  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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contrepartie ce facteur particulier mais essentiel à la production des entreprises


qu’est l’ordre public. De même les subventions sont le « prix » versé aux entre-
prises pour ce facteur de production primordial qu’est leur maintien en « bonne
santé » économique. Il y a donc un lien direct entre ces deux catégories d’opé-
rations et la répartition primaire du revenu.
Les opérations de répartition décrivent aussi, en second lieu, la répartition
secondaire du revenu, c’est-à-dire la redistribution du revenu primaire entre les
personnes par le canal de divers transferts ou prélèvements. Trois catégories
d’opérations de répartition rendent compte de cette redistribution : les impôts
courants sur le revenu et le patrimoine (impôt sur le revenu des personnes phy-
siques, impôt sur les bénéfices des sociétés, impôt sur les grandes fortunes, etc.) ;
les cotisations et prestations sociales ; les autres transferts courants (primes et
indemnités d’assurance-dommages, transferts liés à la coopération internatio-
nale, loteries et paris, amendes et pénalités, etc.). Toutes ces opérations sont cen-
sées corriger la répartition des revenus primaires et aboutir à une répartition en
principe moins inégalitaire des revenus secondaires ou revenus disponibles.
Une dernière catégorie d’opérations de répartition, intitulée transferts en
capital, ne concerne pas la répartition des revenus mais celle des patrimoines.
Elle contient, entre autres, les impôts en capital (droits de succession par
exemple) et les aides à l’investissement.

c) Les opérations financières


Ce sont les opérations qui portent, avons-nous dit, sur des actifs et passifs
financiers ou, ce qui est équivalent, sur des créances et dettes. La comptabilité
nationale distingue huit catégories d’opérations financières. Deux d’entre elles
portent sur des actifs qui, pour leurs titulaires, constituent des moyens de paie-
ment ou, à la limite, d’épargne à court terme. Trois autres portent sur des titres
(actions ou autres), c’est-à-dire, du point de vue des titulaires, des actifs repré-
sentatifs de placements le plus souvent à moyen ou long terme. Deux autres
encore sont relatives à des opérations de crédits ou d’avances. Une huitième,
intitulée « droits sur les provisions techniques d’assurance » comptabilise des
créances spécifiques sur les organismes gérant des contrats d’assurance : en
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contrepartie des primes encaissées, ces organismes s’attendent à devoir effectuer


des versements dont le montant et la destination sont par nature aléatoire ; dès
lors, ces organismes d’assurance sont tenus de constituer, en fonction du mon-
tant estimé des sommes à verser, des « réserves techniques » dont sont considé-
rés comme créanciers les bénéficiaires fortuits.

B. Les agents
Les opérations sont faites entre des agents qui, précisément, tirent leur iden-
tité de la nature des opérations qu’ils font le plus souvent. La définition des
agents suit donc, logiquement, celle des opérations. Le SEC définit l’ensemble

Description du circuit économique national  105


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des agents, en caractérise les éléments, appelés unités institutionnelles, et pro-


cède enfin à des regroupements en sous-ensembles appelés secteurs institution-
nels.

1) Délimitation de l’ensemble des agents


La comptabilité nationale française s’applique à des agents résidents, c’est-
à-dire des agents ayant un centre d’intérêt sur le territoire économique de la
France. Le « centre d’intérêt » est établi dès que l’agent en question a effectué
des opérations économiques pendant au moins un an sur le territoire économique
de la France. Celui-ci comprend : le territoire géographique (France continentale,
Corse, Monaco, départements d’outre-mer) ; les enclaves territoriales de la
France à l’étranger, par exemple les ambassades françaises, les bases militaires
ou scientifiques à l’étranger ; les eaux territoriales ; l’espace aérien. Il ne com-
prend pas les enclaves extraterritoriales en France, telles que les ambassades
étrangères en France. Toute opération avec un agent non résident est considérée
comme étant faite avec le reste du monde.
D’autres critères auraient pu être utilisés pour délimiter le champ de la comp-
tabilité nationale : par exemple le critère juridique de la nationalité française des
agents, ou bien le critère purement circonstanciel de leur présence sur le terri-
toire au moment de leurs opérations. Mais à travers le critère de la résidence,
c’est un critère d’un caractère plus économique qui a été retenu.

2) Définition de l’agent économique : l’unité institutionnelle


Le parti pris de donner le pas aux critères économiques sur les critères juri-
diques se révèle encore dans la définition de l’agent économique, appelé unité
institutionnelle. Par définition, l’unité institutionnelle est « un centre élémentai-
re de décision économique caractérisé par une unicité de comportement et une
autonomie de décision dans l’exercice de sa fonction principale ». C’est donc
l’autonomie de décision qui caractérise l’unité institutionnelle et non la person-
nalité juridique dont elle n’est d’ailleurs point nécessairement dotée. Les unités
institutionnelles ne se confondent point, en effet, avec les personnes physiques
ou morales. Par exemple, les enfants vivant en famille avec leurs parents ne
constituent pas des unités institutionnelles : ils n’ont pas d’autonomie de déci-
sion, le centre élémentaire de décision économique étant la famille. En revanche,
les sociétés filiales d’une société mère, dès qu’elles sont dotées de la personna-
lité juridique, constituent des unités institutionnelles distinctes de la société
mère : la personnalité juridique, en ce cas, implique une présomption d’autono-
mie de décision. Toutefois, cette présomption peut exister en l’absence de per-
sonnalité juridique ; d’autres critères sont alors pris en compte, comme l’exis-
tence d’une comptabilité complète.
La définition générale de l’unité institutionnelle permet aussi de résoudre de
façon satisfaisante le problème classique des « entrepreneurs individuels ».
Ceux-ci sont, pour l’essentiel, des commerçants, des artisans, des membres de

106  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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professions libérales. La question est de savoir si l’entrepreneur individuel


considéré dans son activité professionnelle constitue une unité institutionnelle
distincte de la famille de l’entrepreneur. Pour répondre à cette question, il suffit
de voir s’il y a un ou deux centres de décision économique. Or le comptable
national constate que très souvent, chez les entrepreneurs individuels, il y a
confusion du patrimoine de l’entreprise et du patrimoine familial : l’artisan
chauffeur de taxi utilise la même voiture pour transporter ses clients la semaine
ou pour promener sa famille le dimanche ; le médecin utilise la même pièce de
son appartement pour faire attendre ses patients dans la journée ou pour recevoir
ses amis dans la soirée ; etc. Cette confusion de patrimoine atteste, selon le
comptable national, l’existence d’un unique centre de décision. Chaque entre-
preneur individuel forme donc une seule unité institutionnelle pour l’ensemble
de son activité. Les entrepreneurs individuels sont toutefois rattachés aux
ménages et non aux entreprises dans le regroupement des unités institutionnelles.

3) Le regroupement des unités en secteurs institutionnels


Ce regroupement ne concerne que les unités institutionnelles résidentes. Les
unités non résidentes, dans la mesure seulement où elles effectuent des opéra-
tions avec des unités résidentes, sont reléguées, pêle-mêle, dans le reste du
monde. Les unités résidentes sont regroupées en secteurs institutionnels.
Par définition, un secteur institutionnel est un ensemble d’unités institution-
nelles ayant un comportement économique analogue. Pour cela on se réfère sur-
tout à la fonction économique principale des différentes unités institutionnelles.
Lorsque cette fonction consiste à produire des biens et services, on se réfère en
outre à la catégorie de producteurs. Le SEC distingue trois catégories : les pro-
ducteurs marchands ; les producteurs privés pour usage final propre ; les pro-
ducteurs non marchands, privés ou publics. Cela étant, les unités institution-
nelles résidentes sont réparties entre cinq grands secteurs institutionnels selon le
tableau page suivante.
Les secteurs sont divisés en sous-secteurs sur la base de critères propres à
chaque secteur.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Les sociétés non financières (SNF) sont divisées en trois sous-secteurs : SNF
publiques, SNF privées nationales, SNF sous contrôle étranger. Chacun de ces
sous-secteurs est susceptible de contenir, à côté de sociétés proprement dites
(c’est-à-dire d’unités dotées de la personnalité juridique), des quasi-sociétés, qui
ont pour caractéristique d’être des unités institutionnelles sans personnalité juri-
dique mais dotées d’une comptabilité complète et ayant un comportement éco-
nomique distinct de celui de leur propriétaire. Ce peut être le cas d’un chantier
de longue durée installé en France par une société non résidente.
Les sociétés financières (SF) sont divisées en neuf sous-secteurs, dont :
« banque centrale », « autres institutions financières monétaires » (banques
essentiellement), « autres intermédiaires financiers » (par exemple les intermé-
diaires financiers spécialisés dans une forme de crédit : crédit-bail, crédit à la
consommation, etc.), « auxiliaires financiers » (sociétés de courtage, sociétés de

Description du circuit économique national  107


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Secteur Producteurs Fonction principale

Sociétés Producteurs Production de biens et


non financières marchands de services non financiers
marchands

Sociétés financières Producteurs Intermédiation financière :


marchands opérations de banque ainsi
que les opérations de
mutualisation des risques
(assurance et fonds
de pension)
Activités financières
auxiliaires (courtage, bourse,
etc.)

Administrations Producteurs non Production et fourniture de


publiques marchands publics biens et services
non marchands destinés à la
consommation individuelle
et collective
Réalisation d’opérations
de redistribution du revenu et
de la richesse nationale
Ménages
– en leur qualité Consommation
de consommateurs
– en leur qualité Producteurs Production de biens et
d’entrepreneurs marchands ou services marchands et de
individuels Producteurs privés biens et services pour usage
pour usage final final propre
propre

Institutions sans but Producteurs non Production et fourniture de


lucratif au service marchands biens et services non mar-
des ménages privés chands destinés à la consom-
mation individuelle

108  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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bourse, etc.), « sociétés d’assurance », « fonds de pension ». Ces sous-secteurs,


à l’exclusion de la banque centrale, peuvent à leur tour, comme les SNF, être
subdivisés en SF publiques, SF privées nationales, SF sous contrôle étranger et
comprendre, à côtés des sociétés proprement dites, des quasi-sociétés finan-
cières.
Les administrations publiques (APU) comprennent trois sous-secteurs :
« administration centrale » (État et organes administratifs centraux), « adminis-
trations locales » (toutes les collectivités publiques locales et les différents orga-
nismes administratifs qui en dépendent), « administrations de sécurité sociale ».
Toutes les APU ont ceci en commun que leurs ressources principales doivent
provenir de prélèvements obligatoires (impôts, cotisations sociales, etc.). C’est
pourquoi les mutuelles, dont la vocation est d’apporter un complément aux
indemnités versées par les organismes de sécurité sociale, mais dont les res-
sources principales sont des cotisations volontaires des ménages, n’appartien-
nent point aux APU ; elles sont rattachées aux sous-secteurs « sociétés d’assu-
rance » ou « fonds de pension » des SF.
Les ménages sont des groupes de personnes (réduits, le cas échéant, à une
seule) vivant en commun sous un même toit. Ils sont saisis en leur qualité soit
de consommateurs, soit d’entrepreneurs individuels (ce qui n’empêche pas, bien
sûr, un entrepreneur individuel d’être aussi consommateur). Ils sont répartis
dans six sous-secteurs, où domine le critère socio-professionnel : « employeurs
et travailleurs indépendants » (en fait, les entrepreneurs individuels), « sala-
riés », « bénéficiaires de revenus de la propriété », « bénéficiaires de pensions »
(les retraités principalement), « bénéficiaires d’autres revenus de transfert » (par
exemple les ménages vivant d’allocations-chômage), « autres ménages » (c’est-
à-dire la population des institutions ou, si l’on préfère, les personnes vivant en
permanence en collectivité, celle-ci – couvent, caserne, maison de retraite, rési-
dence universitaire, maison d’arrêt, etc. – constituant alors un ménage).
Les institutions sans but lucratif au service des ménages (ISBLSM) ne sont
pas distribuées en sous-secteurs mais sont néanmoins de deux sortes bien dis-
tinctes : d’une part, les syndicats, partis politiques, clubs sportifs, associations
diverses ; d’autre part, les organismes de charité et de bienfaisance. Toutes ces
institutions ont en commun d’être dotées de la personnalité juridique en tant que
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

personnes morales (ce qui interdit la confusion avec les ménages eux-mêmes),
d’avoir vocation à fournir aux ménages des biens ou services non marchands en
ne leur vendant qu’occasionnellement des produits marchands (ce qui les dis-
tingue des SNF) et, enfin, d’avoir pour ressources, principalement, des contri-
butions volontaires des ménages en tant que consommateurs ou des revenus de
la propriété et, accessoirement, des subventions publiques (ce qui les rapproche
des APU, secteur dans lequel elles basculent si les versements d’APU viennent
à être leurs ressources principales).

Description du circuit économique national  109


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II. Les comptes de secteur et leur articulation


Pour retracer les opérations effectuées dans une année donnée par un secteur ins-
titutionnel donné, le SEC suit une méthode traditionnelle. Nous examinerons d’abord
les règles générales d’articulation des flux d’un secteur quelconque. Puis nous illus-
trerons cela par la présentation du compte simplifié en 2013 des sociétés non finan-
cières. Nous indiquerons enfin les particularités du compte du reste du monde.

A. L’articulation des flux dans les comptes de secteur


On appelle compte de secteur le regroupement ordonné de toutes les opéra-
tions ayant concerné ce secteur dans une période de temps donnée. Ces opéra-
tions sont globalement équilibrées. Elles sont réparties, selon leur nature, en dif-
férents sous-comptes. Ces comptes sont reliés entre eux, dans un certain ordre,
par leurs soldes.
L’équilibre global des opérations d’un même secteur est analogue à l’égalité,
en chaque pôle du circuit keynésien, de la somme des flux entrants et de la
somme des flux sortants. Tout comme cette égalité, l’équilibre global d’un
compte de secteur est nécessairement vérifié. Le contraire signifierait que cer-
tains flux reçus sont sans affectation ou bien que certains flux versés sont sans
provenance, ce qui est absurde.
Un compte de secteur est établi sur deux colonnes : la colonne gauche enre-
gistre les opérations correspondant à des flux sortants (flux de valeur versée par le
secteur institutionnel) ; la colonne droite enregistre les flux entrants (flux de valeur
reçue). L’ensemble des opérations du compte de secteur est réparti dans sept sous-
comptes. Les cinq premiers sont dits comptes d’opérations courantes ; dans ces
comptes les flux sortants sont appelés emplois, et les flux entrants ressources. Les
deux derniers sous-comptes sont dits comptes d’accumulation ; les flux sortants y
sont appelés variations d’actifs, et les flux entrants variations de passifs.
Les comptes d’opérations courantes retracent toutes les opérations du secteur
depuis sa production (s’il s’agit d’un secteur d’unités productrices) jusqu’à son
épargne. On trouve successivement : le compte de production, décrivant les opé-
rations sur produits conduisant à la formation d’une valeur ajoutée ; le compte
d’exploitation, décrivant la répartition de la valeur ajoutée à l’occasion de la pro-
duction ; le compte d’affectation des revenus primaires, retraçant la répartition des
revenus liés à la production (les revenus primaires) entre les différents facteurs de
production ; le compte de distribution secondaire du revenu, regroupant les opé-
rations de redistribution et indiquant le passage du revenu primaire au revenu dis-
ponible ; le compte d’utilisation du revenu, montrant le partage du revenu dispo-
nible entre consommation finale et épargne. Parallèlement à ces deux derniers
comptes, le SEC établit également un compte de redistribution du revenu en
nature suivi d’un compte d’utilisation du revenu disponible ajusté. La princi-
pale différence entre ces comptes et leurs homologues de la séquence ordinaire

110  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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ci-dessus consiste dans le report, du compte des administrations publiques vers


celui des ménages, des transferts sociaux en nature, ce qui entraîne un ajuste-
ment tant en empois qu’en ressources des comptes de ces deux secteurs. Nous
ne tiendrons pas davantage compte dans la suite de cette simple variante de la
comptabilité nationale dont on verra, du reste, la trace dans le Tableau Écono-
mique d’Ensemble de la France en 2013 (p. 122-123).
Les comptes d’accumulation retracent les opérations du secteur ayant entraî-
né une variation de son patrimoine, aussi bien à l’actif qu’au passif. La pre-
mière de ces opérations est l’épargne, que le compte de capital met en balance
avec la formation brute de capital (FBC) du secteur de manière à pouvoir juger
si cette épargne couvre la FBC ou si, au contraire, ne la couvrant pas, le secteur
a besoin d’un financement externe. C’est le rôle du compte financier, dernier
sous-compte du secteur, de relever les opérations financières de celui-ci au cours
de la période, en montrant comment ce secteur a satisfait son besoin de finan-
cement ou comment, au contraire, il a employé son excédent d’épargne, autre-
ment dit sa capacité de financement, au profit d’autres secteurs.
Le compte global du secteur (sauf erreurs de mesure ou lacunes dans l’in-
formation) est équilibré par construction même. Il n’en va pas de même de ses
subdivisions en sous-comptes. Ceux-ci sont cependant présentés en équilibre
par le moyen de leur solde. Pour chaque sous-compte, sauf le dernier (le comp-
te financier), le solde est calculé selon la règle solde = flux entrants – flux sor-
tants, puis il est inscrit du côté des flux sortants, de sorte que le compte se trou-
ve équilibré selon le schéma suivant :
Sous-compte de secteur
(sauf compte financier)

Flux sortants
Flux entrants
(Emplois ou
Variations d’actifs) (Ressources ou
Variations de passifs)

Solde : flux entrants – flux sortants


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Pour le compte financier le principe est le même, mais le mode de calcul et


le côté pour l’inscription du solde sont inversés, selon le schéma ci-après :
Compte financier

Solde : flux sortants – flux entrants


Flux sortants
(Variations d’actifs) Flux entrants
(Variations de passifs)

Description du circuit économique national  111


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Les soldes ne servent pas seulement à présenter les sous-comptes chacun en


équilibre. Ils servent aussi de point d’articulation entre ces sous-comptes par le
report du solde (sauf pour le solde du compte de capital, qui ne donne pas lieu
à report mais à confrontation avec le solde du compte financier) : le solde, figu-
rant du côté des flux sortants, est reporté, du côté des flux entrants, dans le
compte suivant. Par ce moyen, les sous-comptes se trouvent rattachés les uns
aux autres et susceptibles de redonner, par simple agrégation, le compte général
consolidé de tout le secteur.
Les soldes des comptes d’opérations courantes portent les noms et les abré-
viations indiqués dans le tableau suivant :

Compte Solde Abréviation


Production Valeur ajoutée brute VAB
Exploitation Excédent brut EBE
d’exploitation
Affectation des revenus Solde des revenus RPB
primaires primaires bruts
Distribution secondaire Revenu disponible brut RDB
du revenu
Utilisation du revenu Épargne brute EB

Chacun de ces sous-comptes incorpore (comme l’indique l’adjectif « brut »


dans leur dénomination) la consommation de capital fixe du secteur. En sous-
trayant celle-ci, on obtient le solde « net » : valeur ajoutée nette (VAN), excé-
dent net d’exploitation (ENE), etc.
Les soldes des comptes d’accumulation ont, par rapport aux précédents, deux
particularités. La première est qu’il n’est plus question de solde brut ni de solde
net parce que la consommation de capital fixe y est, par construction, éliminée.
La deuxième est que, du fait du mode de calcul spécifique du solde du compte
financier, les deux comptes d’accumulation ont un solde théoriquement iden-
tique, qui s’appelle capacité de financement, s’il est positif, et besoin de finan-
cement, s’il est négatif. En pratique (du fait des erreurs de mesure et des lacunes
dans l’information), les deux soldes diffèrent souvent quelque peu ; aussi une
ligne supplémentaire, dite ajustement des comptes non financiers et financiers,
vient-elle supprimer l’écart, théoriquement nul.
Illustrons et éclairons tout cela par la présentation du compte (simplifié) du
secteur des SNF de la comptabilité nationale française en 2013.

112  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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B. Le compte simplifié des sociétés non financières


Il s’agit d’une présentation simplifiée du compte des sociétés non financières
en 2013. Le compte détaillé est dans Les comptes nationaux 2013, publiés par
l’INSEE, et peut être retrouvé également dans les colonnes « Sociétés non finan-
cières » du Tableau Économique d’Ensemble qui figure à la fin de ce chapitre.
Les chiffres sont en milliards d’euros.
Quelques commentaires peuvent être faits sur ces comptes :
1. La rémunération des salariés inclut les cotisations sociales à la charge des
employeurs. Celles-ci, en vertu d’une fiction comptable (car la réalité est
autre), sont supposées être versées aux salariés eux-mêmes qui les reversent
ensuite aux organismes de sécurité sociale.
2. Les impôts sur la production et les importations n’incluent pas ici la TVA,
payée en fait par les ménages et comptée avec la dépense de consommation
finale de ceux-ci.
3. Les soldes des comptes d’exploitation (EBE), d’affectation des revenus pri-
maires (RPB) et de distribution secondaire du revenu (RDB) correspondent à
trois définitions différentes du profit brut des SNF : l’EBE représente leur
profit brut total, le RPB leur profit brut non distribué avant impôt, le RDB
leur profit brut non distribué après impôt et transferts divers.
4. Comme on le savait déjà (d’après le circuit keynésien), le profit non distribué
(ici le RDB) des entreprises (ici les SNF) est identique à leur épargne (EB).
5. Comme annoncé, la consommation de capital fixe est absente du solde du
compte de capital. On en voit maintenant la raison : elle figure, dans ce
compte, à gauche (dans la FBCF) et à droite (dans l’EB) ; donc elle s’éli-
mine automatiquement dans le solde.
6. Le compte de capital fait apparaître un besoin de financement de 35 mil-
liards €, dont le compte financier révèle comment il a été satisfait. Sur ce
compte, les variations d’actifs et de passifs font apparaître le secteur des SNF
comme étant à la fois prêteur (à d’autres sociétés, à leur clientèle, etc.) et
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

emprunteur (à d’autres sociétés, aux banques, etc.), à la fois souscripteur de


titres (par exemple en prenant des participations dans d’autres sociétés) et
émetteur de titres (pour se financer). L’examen des chiffes montre que les
SNF satisfont leur besoin de financement par émission de titres relativement
plus que par recours au crédit, ce qui revient à constater, en France aujour-
d’hui, l’importance du financement direct par rapport au financement indirect.
7. On voit bien à présent la conséquence de l’inversion du mode de calcul du
solde pour le compte financier : son solde est, de ce fait, rigoureusement égal
au solde du compte de capital, alors qu’il aurait été de signe opposé si l’on
n’avait pas fait cette inversion.

Description du circuit économique national  113


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Emplois Production Ressources

Consommation intermédiaire 1533 Production 2601


Valeur ajoutée brute 1068
Emplois Exploitation Ressources
Rémunération des salariés 708 Valeur ajoutée brute 1068
Impôts sur la production et les
importations nets de subventions 43
Excédent brut d’exploitation 317
Emplois Affectation des revenus primaires Ressources
Revenus de la propriété Excédent brut d’exploitation 317
(versés) 265 Revenus de la propriété
Solde des revenus primaires (reçus) 197
bruts 249
Emplois Distribution secondaire du revenu Ressources

Impôts courants sur le revenu Solde des revenus primaires bruts 249
et sur le patrimoine 41 Indemnités d’assurance et
Primes d’assurance et transferts transferts divers reçus 25
divers versés 51
Revenu disponible brut 182
Emplois Utilisation du revenu Ressources

Dépense de consommation Revenu disponible brut 182


finale 0
Épargne brute 182

Variations d’actifs Capital Variations de passifs

FBCF 241 Épargne brute 182


Variations de stocks –4 Transferts en capital 20
Acquisition de terrains 0
Besoin de financement – 35
Variations d’actifs Financier Variations de passifs

Monnaie, dépôts 46 Besoin de financement – 35


Titres (souscrits) 21 Titres (émis) 80
Prêts et créances 55 Prêts et dettes 77

114  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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C. Le compte du reste du monde


Le reste du monde est, au même titre que les secteurs institutionnels rési-
dents, un pôle du circuit économique national. Mais il n’est pas un secteur ins-
titutionnel à proprement parler. Son compte n’est donc pas soumis exactement
aux mêmes règles que ceux des secteurs résidents. En particulier, ses « opéra-
tions courantes » n’ont pas à être réparties dans les cinq sous-comptes définis
pour les résidents.
Une autre particularité du compte du reste du monde est qu’il est tenu du
point de vue du reste du monde lui-même et non du point de vue des unités rési-
dentes en relation avec lui. Ainsi une exportation, qui est une ressource pour
l’entreprise exportatrice résidente, sera comptabilisée en emplois dans le compte
du reste du monde, et inversement pour une importation, comptabilisée au
compte du reste du monde en ressources. Il en résulte que les soldes du compte
du reste du monde, calculés selon les mêmes règles que les soldes des comptes
de secteurs résidents, seront également à interpréter du point de vue du reste du
monde.
Cela étant, le compte global du reste du monde dans une période donnée est divi-
sé en quatre sous-comptes : deux d’opérations courantes et deux d’accumulation.
Les comptes d’opérations courantes s’appellent le compte extérieur des opé-
rations sur biens et services et le compte extérieur des revenus primaires et
secondaires. Le premier reprend en emplois les exportations, en ressources les
importations et, par la différence ressources moins emplois, c’est-à-dire impor-
tations moins exportations, il aboutit à un solde, inscrit en emplois, intitulé solde
extérieur des échanges de biens et services, qui est l’opposé de la balance com-
merciale du pays. Le second reprend en ressources le solde précédent ainsi que,
en ressources et emplois, toutes les autres opérations courantes avec le reste du
monde et aboutit à un solde, inscrit en emplois, appelé solde des opérations cou-
rantes avec l’extérieur, qui joue le même rôle que l’épargne des secteurs insti-
tutionnels résidents. Le solde extérieur courant est en quelque sorte l’épargne (si
le solde est positif) ou la « désépargne » (s’il est négatif) du reste du monde vis-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

à-vis de l’économie résidente. Ce solde est alors reporté en ressources du comp-


te suivant, premier des comptes d’accumulation.
Les comptes d’accumulation du reste du monde sont, comme pour les sec-
teurs résidents, le compte de capital et le compte financier. Le premier, partant
du solde extérieur courant, enregistre les transferts de capital entre l’économie
résidente et le reste du monde, et aboutit à un solde qui est le besoin (si ce solde
est négatif) ou la capacité (s’il est positif) de financement du reste du monde vis-
à-vis de l’économie résidente. Ce solde est l’opposé de la somme algébrique des
besoins et capacités de financement des secteurs résidents. Quant au compte
financier, il décrit les opérations financières entre l’économie résidente et le
reste du monde, et aboutit à un solde des variations d’actifs et des variations de
passifs en principe strictement égal (à l’ajustement près) au besoin ou à la capa-
cité de financement du reste du monde.

Description du circuit économique national  115


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On peut lire le compte général du reste du monde, décomposé selon ses


quatre sous-comptes articulés, dans le Tableau Économique d’Ensemble de
l’économie française, auquel nous arrivons à présent.

III. Le Tableau Économique d’Ensemble


et la représentation complète du circuit
Le Tableau Économique d’Ensemble (TEE) a longtemps été une exclusivité
de la comptabilité nationale française. Le SEC l’a adopté mais sous un autre
nom, celui de Comptes Économiques Intégrés (CEI). La comptabilité nationale
française a préféré, à juste titre, lui conserver son nom traditionnel qui est aussi
un hommage à Quesnay et à son célèbre Tableau Économique.
Le TEE est la représentation synthétique du circuit économique national au
cours d’une année. Étant donné le grand nombre d’opérations en cause, le TEE
est nécessairement soumis à des conventions de représentation destinées à en
faciliter l’examen, que nous ferons avec le TEE de l’économie française en 2013.

A. Les conventions de représentation


Le TEE est une juxtaposition de tous les comptes de secteur y compris le
compte du reste du monde. Cette juxtaposition est organisée de façon à donner
de chaque opération une représentation équilibrée et, de l’ensemble des
comptes d’opération et des comptes de secteur, une représentation croisée.

1) L’équilibre des comptes d’opération

Un compte de secteur concentre toutes les opérations relatives à un même


groupe d’agents économiques. Inversement, un compte d’opération concentre
tous les agents ou groupes d’agents concernés par une opération donnée.
Chaque opération étant toujours simultanément un emploi pour un agent et une
ressource pour un autre agent, ou bien un actif pour l’un et un passif pour l’autre,
un compte d’opération est nécessairement équilibré. Une représentation simple
de cet équilibre nécessite toutefois quelques conventions : une convention géné-
rale, dite principe du compte écran, et une convention propre aux opérations sur
produits, que nous appellerons convention d’un marché fictif.

a) Le principe du compte écran


Considérons une opération quelconque, par exemple l’opération de réparti-
tion « intérêts » (D41). Il y a cinq secteurs institutionnels faisant, avec le reste
du monde, six pôles économiques. Cette opération peut très bien mettre en rela-

116  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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tion, dans un sens ou dans l’autre, n’importe quel pôle avec n’importe quel autre
y compris lui-même : les ménages paient des intérêts aux sociétés financières,
qui leur en versent aussi sur leurs dépôts d’épargne ; les SNF paient, pour les
obligations qu’elles ont émises, des intérêts à n’importe quel autre secteur
détenteur de ces obligations ; les administrations publiques paient des intérêts
sur leurs emprunts à quiconque y a souscrit ; etc. Au total, le compte de l’opé-
ration « intérêts » devrait être décrit par la liste de 36 (soit 6 × 6 ) flux différents.
De façon générale, pour un nombre n de pôles économiques, ce sont n 2 flux qui
devraient composer le compte de chaque opération.
Pour éviter une telle lourdeur et parce que l’information est souvent insuffi-
sante, la comptabilité nationale donne à chaque compte d’opération la forme
simplifiée d’un compte écran où n’apparaît, pour chaque pôle économique, que
le total des flux reçus ou versés, quelle qu’en soit la provenance ou la destina-
tion. Pour chaque pôle, deux flux au plus seront donc inscrits, ce qui limite à 12
(2 × 6 ) la liste des flux du compte d’opération, qui peut alors être tout entier
présenté sur une seule ligne.
Par exemple, le compte de l’opération « intérêts » en 2013 se présente ainsi :

Milliards €

EMPLOIS RESSOURCES
Opération
SNF SF APU MEN ISBL RdM Total Total RdM ISBL MEN APU SF SNF

60 138 48 18,7 0,3 61 326 Intérêts 326 75,5 0,9 23 3 185 38,6

SNF : sociétés non financières ; SF : sociétés financières ; APU : administrations publiques ;


MEN : ménages ; ISBL ou ISBLSM : institutions sans but lucratif au service des ménages ;
RdM : reste du monde.

On voit notamment que le total des emplois est égal au total des ressources.
L’équilibre est ainsi naturellement vérifié lorsqu’il s’agit d’opérations de réparti-
tion ou même d’opérations financières. Pour les opérations sur produits, l’équilibre
ne peut être figuré ligne par ligne qu’au prix d’une convention supplémentaire.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

b) La convention d’un marché fictif


Les opérations sur produits ont ceci de particulier qu’on leur donne des noms
différents selon qu’elles sont vues comme emploi ou comme ressource. La
dépense de consommation finale, par exemple, est un emploi des ménages, mais
constitue, pour les entreprises de biens de consommation, une ressource appe-
lée production. Dans les opérations sur produits, l’équilibre des emplois et des
ressources n’apparaît donc que sur l’ensemble de ces opérations.
Cependant, pour préserver l’apparence d’un équilibre ligne par ligne, ou
opération par opération, les comptables nationaux ont inventé un secteur sup-
plémentaire, fictif, supposé représenter le « marché » et qui est doté d’un
compte appelé compte biens et services (marchands ou non marchands).

Description du circuit économique national  117


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On suppose – pure fiction – que le marché achète ce qui est produit ou im-
porté et le revend pour la consommation, l’investissement, l’exportation. Cet
intermédiaire fictif permet alors de donner une présentation équilibrée, ligne par
ligne, des opérations sur produits elles-mêmes.
Le compte d’une opération sur produits telle que la dépense de consomma-
tion finale peut alors être ainsi représenté (d’après les données de 2013) :

Milliards €

EMPLOIS RESSOURCES
Opération
SNF SF APU MEN ISBL* RdM B&S Total Total B&S RdM ISBL* MEN APU SF SNF

Dépense de
510 1127 43 1680 consom- 1680 1680
mation finale
* ou ISBLSM
B&S : Biens et services

Du côté des emplois on lit successivement : la dépense de consommation


finale des administrations publiques (510 milliards €), décomposable (comme
on pourra le retrouver sur le TEE ci-après) en « transferts sociaux en nature »
(329 milliards €) et « consommation collective » (181 milliards €) ; la dépense
de consommation finale des ménages (1127 milliards €) qui regroupe (c’est
l’essentiel de la somme) tous les achats de biens (hors logements) et services
marchands effectués par les ménages, à quoi s’ajoute leur autoconsommation de
biens et services produits pour usage final propre ; la dépense de consommation
finale des ISBLSM (43 milliards €), constituée de « transferts sociaux en
nature », à savoir des biens et services non marchands produits par les ISBLSM
pour les ménages, et de produits marchands achetés par ces institutions et four-
nis aux ménages gratuitement ou à des prix « économiquement non significa-
tifs » (par exemple des repas gratuits servis par une institution charitable à des
personnes en difficulté). Le total des trois postes donne la dépense de consom-
mation finale totale (1680 milliards € en France, en 2013).
Ce total se lit également du côté des ressources grâce à l’intervention du
« compte biens et services », qui est le compte de cet agent fictif évoqué ci-des-
sus, supposé intervenir ici pour céder au « prix » de 1680 milliards € la totalité
des biens et services faisant l’objet de consommation finale. Une telle interven-
tion a lieu à chaque opération sur produits de sorte que le TEE peut par ce
moyen être présenté en équilibre ligne par ligne.

2) Le croisement des comptes d’opération et des comptes de secteur


Le Tableau Économique d’Ensemble est une représentation croisée des
comptes d’opération et des comptes de secteur : les comptes d’opération sont
figurés en ligne et les comptes de secteur en colonne. Pour illustrer ce principe

118  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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de croisement des comptes d’opération et des comptes de secteur, nous dresse-


rons le Tableau Économique d’Ensemble du circuit keynésien à cinq pôles :
E (entreprises), B (pôle financier), A (État), M (ménages), RdM (reste du
monde). Dans une année donnée, les opérations effectuées par ces pôles ont été
enregistrées dans les comptes suivants (les emplois ou variations d’actifs dans
la colonne gauche des flux sortants, les ressources ou variations de passifs dans
la colonne droite des flux entrants) :
B E A

F 20 S 100 CIE 900 CI 990 CIA 90 T 350


D 50 CCFE 120 CCF 160 CCFA 40 D 50
L 30 IE 60 I 80 IA 20
W 1 000 C 850 Z 250
P 50 X 400
H 370 F 20
100 100 2 500 2 500 400 400

M RdM

C 850 W 1 000 X 400 H 370


S 100 P 50 L 30
T 350 Z 250

1 300 1 300 400 400


Avec :
X, H : exportation et importations (respectivement) de E ;
CIE , CIA : consommation intermédiaire de E et A (resp.) ;
CCFE , CCFA : consommation de capital fixe de E et A (resp.) ;
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

IE , IA : formation nette de capital fixe de E et A (resp.) ;


W, Z : salaires des ménages distribués par E et A (resp.) ;
P : intérêts et dividendes versés par E à M ;
C, S : consommation et épargne (resp.) de M ;
T : impôts, supposés payés par M exclusivement ;
F : financement externe de E ;
D : déficit public ;
L : financement par B du déficit commercial de RdM vis-
à-vis de l’économie résidente ;
CI = CIE + CIA : recettes de E provenant de la vente de biens intermé-
diaires à E lui-même et à A ;

Description du circuit économique national  119


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CCF = CCFE + CCFA : recettes de E provenant de la vente d’équipements de


remplacement à E et à A ;
I = IE + IA : recettes de E provenant de la vente d’équipements
supplémentaires à E et à A.
Les comptes, équilibrés comme il se doit, sont reportés dans le TEE :

TEE du circuit keynésien


EMPLOIS RESSOURCES
COMPTE OPERATIONS COMPTE
E B A M RdM B& S Total Total B& S RdM M A B E

400 400 Exportations 400 400


370 370 Importations 370 370
Prod uction
Prod u ction 2490 2490 Production 2490 380 2110
900 90 990 Cons. interm. 990 990
1210 290 1500 VAB Exploi tati on 1500 290 1210
Rémunération des
1000 250 1250 1250 1250
Exploi tati on salariés Affectati on
210 40 250 EBE des reven us 250 40 210
Revenus de la p ri m aires
Affectati on 50 50 50 50
des reven us propriété
p ri m aires 160 40 1300 1500 RPB Distrib u ti on 1500 1300 40 160
secon dai re
Distrib u ti on 350 350 Impôts du revenu 350 350
secon dai re
du revenu 160 390 950 1500 RDB 1500 950 390 160
Dépense de Utili sati on
Utili sati on 380 850 1230 du revenu 1230 1230
consommation finale
du revenu
160 10 100 270 Epargne brute

VARIATIONS D'ACTI FS VARIATIONS DE PASSIFS


Epargne brute 270 100 10 160
Cap ital
180 60 240 FBCF 240 240
Cap ital Capacité (+) ou
-20 0 -50 +100 -30 0 besoin (-) de fin. 0 -30 +100 -50 0 -20
100 100 Monnaie, titres Fin an cier 100 100
Fin an cier
100 100 Crédits 100 30 50 20

VAB : valeur ajoutée brute ; EBE : excédent brut d’exploitation ; RPB : solde des revenus
primaires bruts ; RDB : revenu disponible brut.

Remarques sur le TEE du circuit keynésien :


1. La production du pôle E est une production marchande, définie comme le
total des recettes perçues par E au cours de la période et issues de la vente de
biens et services produits par E. Pour obtenir la production QE de E, il faut
donc déduire du total des recettes de E (soit : CI + CCF + I + C + X ) la
valeur des importations (H), qui correspond à des marchandises non produites
mais revendues par E (directement ou indirectement) et qui se trouvent donc
comptées indûment dans le total des recettes. D’où :
QE = CI + CCF + I + C + X − H = 2 110 .
2. La production de A (pôle non marchand) est le total QA des coûts de produc-
tion de A (coût salarial, coûts intermédiaires, coûts de consommation de capi-
tal fixe). Soit : QA = Z + CIA + CCFA = 380 .
3. La FBCF (de E ou de A) est obtenue par addition de la FNCF (IE ou IA ) et
de la consommation de capital fixe (CCFE ou CCFA ).

120  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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4. La consommation de capital fixe peut être soustraite des grandeurs brutes


pour donner les grandes nettes correspondantes. Cela n’est pas fait ici, mais
on peut voir, au pôle E, que l’épargne brute (160) donne, après soustraction
de la consommation de capital fixe de E (120), l’épargne nette de E, soit 40.
Cette valeur, positive, est celle (nous le savons) de IE − F, indicateur de crise
selon le circuit keynésien. L’économie, dans ce cas de figure, n’est pas en
crise (puisque IE − F est positif).
5. À la ligne dépense de consommation finale, côté emplois, la valeur 380 (qui
est en fait celle de la production non marchande) correspond ici à la dépense
de consommation finale des administrations.
6. En ce qui concerne le compte du reste du monde, nous n’avons pas fait figu-
rer ici tous ses soldes, mais seulement le solde commun des comptes capital
et financier, qui est dans le cas présent un besoin de financement égal à −30 .
7. Le besoin de financement du reste du monde équivaut à une capacité de finan-
cement de la nation (de même montant et de signe opposé), que l’on obtient
directement par la somme algébrique des capacités et besoins de financement
de tous les secteur résidents, soit ici : −20 + (−50) + (+100) = +30 .
8. La somme algébrique nulle de tous les besoins et capacités de financement
(des secteurs résidents et du reste du monde) traduit l’équilibre comptable au
pôle B, soit l’égalité : −F − D − L + S = 0 .
9. Dans cet exemple, il y a coïncidence parfaite entre les soldes des comptes capi-
tal et financier. Il n’y a donc pas lieu, dans ce TEE, d’ajouter une ligne ajuste-
ments. Il n’en va pas de même dans le Tableau réel de l’économie française.

B. Le Tableau de l’économie française


Nous présentons ci-après le Tableau Économique d’Ensemble (TEE) de
l’économie française en 2013, tel qu’il est publié par les services de la compta-
bilité nationale à l’INSEE. Ces services publient le TEE sur deux pages en
regard : à gauche sont portés, comme il se doit, les flux sortants (emplois pour
les opérations courantes, variations d’actifs pour les opérations d’accumula-
tion) ; à droite figurent les flux entrants (ressources pour les opérations cou-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

rantes, variations de passifs pour les opérations d’accumulation). Étant donné la


taille importante du Tableau, nous l’avons ici, pour plus de lisibilité, scindé en
deux parties, en faisant figurer sur quatre pages (p. 122-125) au lieu de deux,
d’abord les comptes d’opérations courantes en emplois (p. 122) et en ressources
(p. 123), ensuite les comptes d’accumulation en variations d’actifs (p. 124) et en
variations de passifs (p. 125).

Description du circuit économique national  121


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Tableau Economique d'Ensemble : comptes courants de l'année 2013 base 2010 En milliards d'Euros
S1 S11 S12 S13 S14 S15 S2

Impôts -
Économie Sociétés non Sociétés Administra- Institutions Biens et
Emplois nationale financières financières tions publiques
Ménages
sans but lucratif
subventions sur Reste du Monde
Services
Total
produits

Compte de prod. et compte ext. de biens et services


P6 Exportations de biens et de services 597,8 597,8
P7 Importations de biens et de services 629,1 629,1
P1 Production 3 775,8 3 775,8
P11 Production marchande 3 065,5 3 065,5
P12 Production pour emploi final propre 270,3 270,3
P13 Production non marchande 440,0 440,0
P2 Consommation intermédiaire 1 879,0 1 532,8 127,8 110,6 92,4 15,3 1 879,0
D21N Impôts moins subventions sur les produits 216,8 216,8

B1g/PIB Valeur ajoutée brute/PIB 2 113,7 1 068,8 92,4 354,8 347,6 33,4 216,8 2 113,7
P51c Consommation de capital fixe 382,5 214,6 14,2 74,5 75,6 3,7 382,5
B1n/PIN Valeur ajoutée nette/PIN 1 731,2 854,2 78,2 280,3 271,9 29,7 216,8 1 731,2
B11 Solde ext. des échanges de biens et de services 31,3 31,3
Compte d'exploitation
D1 Rémunération des salariés 1 104,5 708,1 50,0 273,3 43,8 29,2 16,2 1 120,6
D11 Salaires et traitements bruts 806,3 534,0 35,5 181,5 33,5 21,9 12,0 818,3
D12 Cotisations sociales à la charge des employeurs 298,1 174,1 14,6 91,8 10,4 7,3 4,2 302,3
D2 Impôts sur la production et les importations 330,3 59,9 6,6 10,0 18,6 1,1 234,1 330,3
D21 Impôts sur les produits 234,1 234,1 234,1
D29 Autres impôts sur la production 96,2 59,9 6,6 10,0 18,6 1,1 96,2
D3 Subventions -45,1 -16,7 -0,3 -3,3 -7,0 -0,6 -17,3 -45,1
D31 Subventions sur les produits -17,3 -17,3 -17,3
D39 Autres subventions sur la production -27,8 -16,7 -0,3 -3,3 -7,0 -0,6 -27,8

B2g Excédent brut d'exploitation 602,5 317,4 36,0 74,8 170,6 3,7 602,5
B3g Revenu mixte brut 121,5 121,5 121,5
B2n Excédent net d'exploitation 233,2 102,9 21,8 0,4 108,2 0,0 233,2
B3n Revenu mixte net 108,3 108,3 108,3
Compte d'affectation des revenus primaires
D4 Revenus de la propriété 573,9 265,0 239,6 48,6 20,5 0,3 123,9 697,8
D41 Intérêts 264,7 59,6 137,5 48,5 18,8 0,3 61,4 326,1
D42 Revenus distribués des sociétés 228,2 201,2 26,9 54,2 282,4
D43 Bénéfices réinvestis d'invest. directs étrangers 0,8 0,7 0,1 6,2 7,0
D44 Autres revenus d'investissements 75,0 75,0 2,1 77,1
D45 Loyers des terrains et gisements 5,2 3,4 0,1 1,6 5,2

B5g/RNB Solde des revenus primaires bruts/RNB 2 150,4 249,0 42,4 332,4 1 522,0 4,6 2 150,4
B5n/RNN Solde des revenus primaires nets/RNN 1 767,8 34,4 28,2 258,0 1 446,4 0,9 1 767,8
Compte de distribution secondaire du revenu
D5 Impôts courants sur le revenu et le patrimoine 264,6 40,9 16,4 0,1 207,2 4,9 269,5
D61 Cotisations sociales nettes 446,5 446,5 0,3 446,8
D611 Cotisations soc. effectives à la charge des employeurs 247,3 247,3 0,2 247,5
D612 Cotisations soc. imputées à la charge des employeurs 54,8 54,8 54,8
D613 Cotisations soc. effectives à la charge des ménages 144,4 144,4 0,1 144,5
D62 Prestations sociales autres que transferts sociaux en nature 462,5 11,8 30,1 420,2 0,0 0,4 1,9 464,4
D7 Autres transferts courants 703,3 39,0 86,3 508,4 68,2 1,4 13,5 716,7
D71 Primes nettes d'assurance-dommages 61,3 7,7 20,9 0,9 31,6 0,1 4,1 65,3
D72 Indemnités d'assurance-dommages 64,0 64,0 0,4 64,4
D73 Transferts courants entre administrations publiques 433,9 433,9 433,9
D74 Coopération internationale courante 7,8 7,8 1,8 9,6
D75 Transferts courants divers 114,5 31,2 1,4 43,9 36,6 1,3 7,2 121,6
D76 Ress. propres de l'UE basées sur la TVA et le RNB 21,9 21,9 21,9

B6g Revenu disponible brut 2 103,1 181,9 24,0 525,4 1 326,3 45,5 2 103,1
B6n Revenu disponible net 1 720,6 -32,7 9,8 451,0 1 250,7 41,8 1 720,6
Compte d'utilisation du revenu
P3 Dépense de consommation finale 1 679,8 509,9 1 126,4 43,4 1 679,8
P31 Dépense de consommation individuelle 1 498,4 328,6 1 126,4 43,4 1 498,4
P32 Dépense de consommation collective 181,3 181,3 181,3

Ou : avec prise en compte des revenus en nature


D63 Transferts sociaux en nature 372,0 328,6 43,4 372,0
D631 Transferts sociaux en nature de produits non marchands 246,8 203,4 43,4 246,8
D632 Transferts sociaux en nature de produits marchands 125,2 125,2 125,2
B7g Revenu disponible ajusté brut 2 103,1 181,9 24,0 196,8 1 698,3 2,1 2 103,1
B7n Revenu disponible ajusté net 1 720,6 -32,7 9,8 122,4 1 622,7 -1,6 1 720,6
P4 Consommation finale effective 1 679,8 181,3 1 498,4 1 679,8

B8g Epargne brute 423,4 181,9 24,0 15,5 199,9 2,1 423,4
B8n Epargne nette 40,8 -32,7 9,8 -59,0 124,3 -1,6 40,8

B12 Solde des opérations courantes avec l'extérieur 41,9 41,9

122  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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Tableau Economique d'Ensemble : comptes courants de l'année 2013 base 2010 En milliards d'Euros
S2 S15 S14 S13 S12 S11 S1

Impôts -
Biens et Institutions Administra- Sociétés Sociétés non Économie
Total
Services
Reste du Monde subventions sur
sans but lucratif
Ménages
tions publiques financières financières nationale Ressources
produits

Compte de prod. et compte ext. de biens et services


597,8 597,8 P6 Exportations de biens et de services
629,1 629,1 P7 Importations de biens et de services
3 775,8 48,8 439,9 465,3 220,2 2 601,6 3 775,8 P1 Production
3 065,5 2,7 244,2 57,0 218,0 2 543,6 3 065,5 P11 Production marchande
270,3 195,7 14,5 2,2 58,0 270,3 P12 Production pour emploi final propre
440,0 46,1 393,9 440,0 P13 Production non marchande
1 879,0 1 879,0 P2 Consommation intermédiaire
216,8 216,8 216,8 D21N Impôts moins subventions sur les produits
Compte d'exploitation
2 113,7 216,8 33,4 347,6 354,8 92,4 1 068,8 2 113,7 B1g/PIB Valeur ajoutée brute/PIB
382,5 382,5 P51c Consommation de capital fixe
1 731,2 216,8 29,7 271,9 280,3 78,2 854,2 1 731,2 B1n/PIN Valeur ajoutée nette/PIN
31,3 31,3 B11 Solde ext. des échanges de biens et de services
Compte d'affectation des revenus primaires
1 120,6 0,9 1 119,8 1 119,8 D1 Rémunération des salariés
818,3 0,6 817,7 817,7 D11 Salaires et traitements bruts
302,3 0,2 302,1 302,1 D12 Cotisations sociales à la charge des employeurs
330,3 2,1 328,2 328,2 D2 Impôts sur la production et les importations
234,1 2,1 232,0 232,0 D21 Impôts sur les produits
96,2 96,2 96,2 D29 Autres impôts sur la production
-45,1 -8,7 -36,4 -36,4 D3 Subventions
-17,3 -1,2 -16,1 -16,1 D31 Subventions sur les produits
-27,8 -7,5 -20,3 -20,3 D39 Autres subventions sur la production

602,5 3,7 170,6 74,8 36,0 317,4 602,5 B2g Excédent brut d'exploitation
121,5 121,5 121,5 B3g Revenu mixte brut
233,2 0,0 108,2 0,4 21,8 102,9 233,2 B2n Excédent net d'exploitation
108,3 108,3 108,3 B3n Revenu mixte net

697,8 109,1 1,2 130,6 14,4 246,0 196,5 588,6 D4 Revenus de la propriété
326,1 75,8 0,9 23,0 2,9 184,9 38,6 250,3 D41 Intérêts
282,4 30,2 52,4 7,4 42,7 149,7 252,1 D42 Revenus distribués des sociétés
7,0 0,8 2,4 3,8 6,2 D43 Bénéfices réinvestis d'invest. directs étrangers
77,1 2,2 0,3 52,5 1,6 16,0 4,4 74,8 D44 Autres revenus d'investissements
5,2 2,7 2,6 5,2 D45 Loyers des terrains et gisements
Compte de distribution secondaire du revenu
2 150,4 4,6 1 522,0 332,4 42,4 249,0 2 150,4 B5g/RNB Solde des revenus primaires bruts/RNB
1 767,8 0,9 1 446,4 258,0 28,2 34,4 1 767,8 B5n/RNN Solde des revenus primaires nets/RNN

269,5 269,5 269,5 D5 Impôts courants sur le revenu et le patrimoine


446,8 5,9 0,0 398,9 30,1 12,0 440,9 D61 Cotisations sociales nettes
247,5 4,2 240,3 3,0 243,3 D611 Cotisations soc. effectives à la charge des employeurs
54,8 0,0 42,1 0,9 11,8 54,8 D612 Cotisations soc. imputées à la charge des employeurs
144,5 1,7 116,5 26,2 0,2 142,8 D613 Cotisations soc. effectives à la charge des ménages
464,4 6,8 457,6 457,6 D62 Prestations sociales autres que transferts sociaux en nature
716,7 55,1 42,7 68,6 453,4 84,3 12,6 661,7 D7 Autres transferts courants
65,3 2,5 62,9 62,9 D71 Primes nettes d'assurance-dommages
64,4 3,7 0,1 32,7 0,9 20,9 6,1 60,7 D72 Indemnités d'assurance-dommages
433,9 433,9 433,9 D73 Transferts courants entre administrations publiques
9,6 7,8 1,8 1,8 D74 Coopération internationale courante
121,6 19,2 42,6 35,9 16,8 0,5 6,6 102,4 D75 Transferts courants divers
21,9 21,9 D76 Ress. propres de l'UE basées sur la TVA et le RNB
Compte d'utilisation du revenu
2 103,1 45,5 1 326,3 525,4 24,0 181,9 2 103,1 B6g Revenu disponible brut
1 720,6 41,8 1 250,7 451,0 9,8 -32,7 1 720,6 B6n Revenu disponible net

1 679,8 1 679,8 P3 Dépense de consommation finale


1 498,4 1 498,4 P31 Dépense de consommation individuelle
181,3 181,3 P32 Dépense de consommation collective

Ou : avec prise en compte des revenus en nature


372,0 372,0 372,0 D63 Transferts sociaux en nature
246,8 246,8 246,8 D631 Transferts sociaux en nature de produits non marchands
125,2 125,2 125,2 D632 Transferts sociaux en nature de produits marchands
2 103,1 2,1 1 698,3 196,8 24,0 181,9 2 103,1 B7g Revenu disponible ajusté brut
1 720,6 -1,6 1 622,7 122,4 9,8 -32,7 1 720,6 B7n Revenu disponible ajusté net
1 679,8 1 679,8 P4 Consommation finale effective

Description du circuit économique national  123


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Tableau Economique d'Ensemble : comptes d'accumulation de l'année 2013 base 2010 En milliards d'Euros
S1 S11 S12 S13 S14 S15 S2

Économie Sociétés non Sociétés Administra- Institutions Biens et


Variations d'actifs nationale financières financières tions publiques
Ménages
sans but lucratif
Reste du Monde
Services
Total

Compte de capital

D9r Transferts en capital à recevoir


D9p Transferts en capital à payer

P51g Formation brute de capital fixe 466,9 241,0 17,9 85,6 118,1 4,4 466,9
P51c Consommation de capital fixe -382,5 -214,6 -14,2 -74,5 -75,6 -3,7 -382,5
P52 Variation des stocks -2,4 -3,7 -0,1 1,4 -2,4
P53 Acquisitions moins cessions d'objets de valeur 0,7 0,7 0,7
NP Acquisitions moins cessions d'actifs non produits -0,1 0,2 3,3 -3,4

B9NF Capacité (+) ou besoin (-) de financement -41,8 -35,7 6,9 -89,5 76,8 -0,3 41,8 0,0
B0 Ajust. comptes non financiers et financiers -0,1 0,8 1,5 -2,5 0,8 -0,6 0,1 0,0
Compte financier

F Total des flux nets d'actifs financiers 482,0 121,7 264,9 1,9 94,1 -0,5 -146,2 335,8
F1 Or monétaire et droits de tirages spéciaux 0,1 0,1 0,1
F2 Numéraire et dépôts -72,9 46,0 -136,8 -15,2 27,7 5,4 -61,1 -134,0
F3 Titres de créance -52,4 -9,8 -39,9 3,7 -4,5 -1,9 110,1 57,7
F4 Crédits 34,3 19,3 8,5 5,7 0,8 -11,0 23,3
F5 Actions et parts de fonds d'investissement 39,0 36,9 -5,3 -2,2 13,7 -4,0 43,6 82,6
F6 Droits sur prov. tech. d'assu r., fonds de pension, réserves 61,1 0,2 21,9 0,0 39,0 0,0 -10,6 50,5
F7 Prod. financiers dérivés et options sur titres des salariés 451,2 -6,0 457,9 -0,7 -198,5 252,6
F8 Autres comptes à recevoir 21,7 35,1 -41,3 10,5 17,3 -18,6 3,1

124  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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4. Les lois du circuit


économique national

L
a comptabilité nationale ne fait pas que décrire le circuit écono-
mique national. Elle permet d’en étudier les lois, c’est-à-dire les
relations fondamentales qui président à l’écoulement des flux.
Tirées des observations passées, ces relations, stables, peuvent être pro-
jetées dans l’avenir. Ainsi, au-delà d’une simple description du présent,
la comptabilité nationale fournit une analyse du passé pour une
meilleure prévision du futur. C’est à cette fin surtout qu’elle est utilisée
par les gouvernements pour leur politique économique.
On peut distinguer différents niveaux d’utilisation de la comptabili-
té nationale pour l’étude des lois du circuit. Au niveau le plus simple, qui
est aussi le plus global, la comptabilité nationale permet d’établir des
relations entre agrégats. À un niveau intermédiaire, la comptabilité
nationale fonde ce que l’on appelle une méso-analyse de la production.
Au niveau le plus détaillé, enfin, la comptabilité nationale sert à des
opérations complexes de simulation de l’activité économique générale.
Nous nous limiterons ici à l’examen seulement des deux premiers degrés
d’utilisation de la comptabilité nationale, le troisième relevant d’ensei-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

gnements plus techniques et spécialisés dits de « modélisation macro-


économique ».

I. Les relations entre agrégats


Les comptables nationaux définissent des grandeurs globales appelées agré-
gats sur la base desquels sont établies des relations agrégées.

Les lois du circuit économique national  127


9782100722433-poulon-C04.qxd 1/07/15 12:28 Page 128

A. Les agrégats
Les agrégats sont définis par les comptables nationaux comme « des gran-
deurs synthétiques qui mesurent le résultat de l’activité de l’ensemble de l’éco-
nomie ». Ils servent surtout à comparer les performances d’un pays donné au
cours du temps ou bien celles de plusieurs pays à une même époque. Les agré-
gats les plus importants sont les agrégats de production, d’une part, les agrégats
de revenu, d’autre part.

1) Les agrégats de production


Il faut évoquer la méthode d’agrégation de la production, avant de présenter
le produit intérieur brut, qui est aujourd’hui le principal agrégat de production,
et le produit national brut, encore utilisé dans les comparaisons internationales.

a) La méthode d’agrégation de la production


Pour une unité productrice considérée isolément, par exemple une entreprise,
sa production, telle qu’elle figure à son compte de production, est évaluée
d’après son chiffre d’affaires. Cette méthode ne peut toutefois s’étendre à
l’ensemble des entreprises sans entraîner des problèmes dits de double compta-
bilisation que nous allons présenter sur un exemple.
Supposons ceci : une fabrique de meubles réalise au cours d’une année un
chiffre d’affaires de 10 millions d’euros, qui est la production de cette entre-
prise au cours de l’année considérée. Supposons aussi que la fabrique de
meubles achète sa matière première, le bois, à une scierie pour 2 millions d’eu-
ros, constituant la production de la scierie. La valeur de la production de la scie-
rie et de la fabrique de meubles prises ensemble est alors, si l’on procède par
simple sommation des chiffres d’affaires, de 12 millions d’euros. Mais on note
que la valeur des planches de bois fournies par la scierie est comptée deux fois :
une première fois dans la production de la scierie, une deuxième fois dans celle
de la fabrique de meubles. On remarque aussi que, si la fabrique de meubles pos-
sédait ses propres ateliers de scierie, la production totale serait de 10 millions
d’euros pour une même quantité de meubles. Ainsi, en définissant la valeur de
la production par le chiffre d’affaires, on aboutit au paradoxe que cette valeur
varie en fonction du degré d’intégration des entreprises, à quantité totale de
biens inchangée.
Pour éviter le paradoxe et la double comptabilisation, la comptabilité natio-
nale s’intéresse moins au chiffre d’affaires, qui mesure la production d’une unité
prise isolément, qu’à la contribution propre de cette unité à la production totale
de l’ensemble consolidé des unités de production. Cette contribution propre de
chaque unité de production est sa valeur ajoutée brute, différence entre son
chiffre d’affaires et sa consommation intermédiaire. En toute rigueur, il faudrait
retenir la valeur ajoutée nette, mais, à cause des incertitudes entourant l’évalua-

128  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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tion de la consommation de capital fixe, les comptables nationaux retiennent,


pour chaque unité productrice, sa valeur ajoutée brute.

b) Le produit intérieur brut

Le produit intérieur brut (PIB) est le principal agrégat de la comptabilité


nationale. Il constitue une évaluation du résultat global de l’activité de produc-
tion de toutes les unités productrices résidentes y compris les commerçants (pro-
ducteurs de services commerciaux), les unités non marchandes (productrices de
biens et services non marchands), etc.
L’évaluation du PIB, du moins pour ce qui est de la contribution des unités
productrices marchandes, est faite au prix d’acquisition (prix de marché du
point de vue de l’acheteur). Or l’activité de production d’une telle unité est éva-
luée, avons-nous vu, selon sa valeur ajoutée brute, elle-même déduite de la pro-
duction de l’unité évaluée au prix de base (prix de marché du point de vue du
producteur). Compte tenu de la règle de passage du prix de base au prix d’ac-
quisition (p. 100), on obtient le PIB en ajoutant à la somme des valeurs ajoutées
brutes (VAB ) de toutes les unités productrices résidentes les impôts sur les
produits nets des subventions sur les produits. Soit :
PIB = VAB + Impôts sur les produits − Subventions sur les produits (1)
On doit noter que, lorsqu’il s’agit d’unités de production non marchandes,
seule intervient dans la définition (1) ci-dessus du PIB la somme de leurs valeurs
ajoutées brutes, elles-mêmes dérivées, comme on sait, de leur production éva-
luée selon les coûts.
Le PIB est estimé, en France, en 2013, à 2113,7 milliards €. Si l’on déduit
du PIB la consommation de capital fixe des unités productrices résidentes (c’est-
à-dire la consommation de capital fixe globale), on obtient le produit intérieur
net (PIN), soit 1731,2 milliards € en 2013.

c) Le produit national brut ou revenu national brut


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Le produit national brut ou PNB mesure la production nationale, c’est-à-dire


toute celle qui est réalisée, au-dedans ou au-dehors du territoire économique, au
moyen de facteurs de production fournis par des agents résidents. Ainsi la pro-
duction de travailleurs étrangers, résidents français mais facteurs supposés four-
nis par un État étranger (agent non résident), est à retrancher du PIB pour pas-
ser au PNB. Inversement, la production de la filiale à l’étranger (société non
résidente) d’une société française est, pour la partie imputable au capital avancé
par la société mère, à ajouter au PIB pour passer au PNB. Dans le premier cas,
la production nette des travailleurs étrangers, au-delà de ce qui est nécessaire à
leur subsistance, est évaluée par les revenus qu’ils versent à leur famille restée à
l’étranger. Dans le second cas, la production nette de la filiale imputable aux
capitaux de la société mère est évaluée d’après les dividendes versés à celle-ci
par sa filiale.

Les lois du circuit économique national  129


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De façon générale, on passe du PIB au PNB en ajoutant au PIB les revenus


primaires reçus du reste du monde et en retranchant les revenus primaires ver-
sés au reste du monde. Le PNB est déjà – on le voit à travers l’évocation des
revenus primaires – un agrégat de revenu, ce que confirme le SEC qui a préféré
lui donner l’appellation de revenu national brut (RNB) tout en l’évaluant
comme somme des soldes des revenus primaires bruts des différents secteurs
institutionnels. Il s’élève en 2013 à 2150,4 milliards €.

2) Les agrégats de revenu


Il n’est pas défini de revenu intérieur mais seulement un revenu national. En
contrepartie, il y a deux concepts différents de revenu national.

a) Le revenu national aux prix du marché


Le revenu national aux prix du marché n’est autre que le produit national net,
c’est-à-dire le PNB diminué de la consommation de capital fixe. Celle-ci, bien
qu’étant le prix de facteurs de production (les biens d’équipement consommés
dans le processus de production), n’est point un revenu et doit, par conséquent,
être retranchée. Cette déduction étant opérée, tout le reste du produit national net
est versé à des titulaires de revenus primaires. À ce titre, le produit national net
mérite d’être appelé revenu national. Il est dit en outre revenu national aux prix
du marché puisqu’il dérive, par l’intermédiaire du PNB, du PIB, évalué aux prix
de marché. Le SEC l’appelle également revenu national net (RNN).

b) Le revenu national brut disponible


Le revenu national brut disponible (RNBD) est défini comme la somme des
revenus disponibles bruts (soldes des comptes de distribution secondaire du
revenu) des différents secteurs institutionnels résidents. Il est donc immédiate-
ment décomposable en consommation finale et épargne brute nationale.
On peut vérifier, sur le TEE du chapitre 3, que le RNBD (2 103,1 milliards €
en 2013) est d’un montant très proche de celui du PIB (2 113,7 milliards €).
Leur différence est d’un autre ordre : le RNBD est défini dans une perspective
d’utilisation du revenu ou de dépense, tandis que le PIB est solidaire de l’op-
tique de la production.

B. Les relations agrégées


Les relations agrégées sont des relations ayant le plus souvent la forme de
simples rapports ou ratios entre agrégats. Certaines de ces relations traduisent des
relations stables de comportement ; d’autres, plus variables, indiquent, selon la
valeur prise, un état plus ou moins critique de l’économie.

130  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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1) Les ratios de comportement


Les ratios de comportement sont inévitablement attachés à un secteur insti-
tutionnel précis, puisque les secteurs sont des ensembles d’unités ayant un com-
portement analogue. Aux ménages et aux entreprises on fait ainsi souvent cor-
respondre des ratios supposés résumer leur comportement en matière, respecti-
vement, de consommation et d’investissement.

a) Ratio de consommation
L’étude du circuit keynésien théorique a montré que le comportement des
ménages pouvait être caractérisé par un coefficient appelé propension à
consommer et défini comme rapport de leur consommation à leur revenu.
Le compte d’utilisation du revenu des ménages permet une évaluation précise
de ce coefficient, comme rapport de la dépense de consommation finale des
ménages à leur revenu disponible brut. La propension à consommer ainsi calcu-
lée a été celle-ci de 2005 à 2013 :

Année Propension des ménages


à consommer

2005 0,86
2006 0,85
2007 0,85
2008 0,85
2009 0,84
2010 0,84
2011 0,84
2012 0,85
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2013 0,85

Le tableau ci-dessus révèle, comme on s’y attendait, une grande stabilité à


moyen et même long terme de la propension à consommer des ménages.

b) Ratio d’investissement
On définit le taux d’investissement des SNF comme le quotient de leur FBCF
par leur valeur ajoutée brute ; c’est donc la part de leur investissement brut dans
leur contribution à la production globale. Ce taux a évolué comme ceci depuis
2005 :

Les lois du circuit économique national  131


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Année Taux d’investissement


des SNF

2005 0,21
2006 0,22
2007 0,23
2008 0,23
2009 0,22
2010 0,22
2011 0,23
2012 0,23
2013 0,23

Comme la propension à consommer pour les ménages, le taux d’investisse-


ment révèle, pour les entreprises, une stabilité de comportement. Cette stabilité
s’observe ici aussi à moyen et long terme.

2) Les ratios critiques


Certaines relations entre agrégats reflètent moins un comportement de telle
ou telle catégorie d’agents qu’un état de l’économie, variable suivant la conjonc-
ture. Lorsque la conjoncture est mauvaise, ces relations peuvent prendre des
valeurs critiques. On appelle donc ratios critiques les rapports susceptibles d’in-
diquer, selon la valeur prise, un état critique de l’économie.
De nombreux ratios critiques peuvent être définis. Ici, nous en indiquerons
seulement deux, relatifs l’un au commerce extérieur, l’autre à l’autofinancement
des entreprises.

a) Les ratios de commerce extérieur


Les opérations commerciales étant les plus importantes parmi les opérations
avec le reste du monde, le solde commercial revêt un intérêt particulier. Défini
comme différence entre la valeur des exportations et celle des importations, il
est souvent présenté aussi sous forme de rapport entre les exportations et les
importations, et alors appelé taux de couverture des importations par les expor-
tations ou, plus brièvement, taux de couverture du commerce extérieur.
Si la mesure des exportations et des importations est homogène (FAB / FAB ou
CAF / CAF), la valeur critique de ce ratio est évidemment l’unité : en deçà les
exportations n’assurent plus la couverture des importations.
En France, importations et exportations étant évaluées FAB, on a un taux

132  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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homogène FAB/FAB. Pendant longtemps, de 1979 à 1991, ce taux est resté en-
dessous de son seuil critique. De 1992 à 2004, il a été constamment au-dessus
de 1. De 2005 à 2013, il est de nouveau inférieur à 1, en déclin régulier de 2005
à 2011, mais en voie de redressement de 2011 (0,92) à 2013 (0,95).

b) Les ratios d’autofinancement

En comptabilité nationale, l’autofinancement brut d’un secteur productif est


assimilé à son épargne brute (EB) qui est aussi, lorsqu’il s’agit du secteur des
sociétés non financières (SNF), son revenu disponible brut. Le taux brut d’au-
tofinancement est alors défini comme le ratio EB/FBCF de l’épargne brute et de
la formation brute de capital fixe du secteur considéré. On définit de même un
taux net d’autofinancement par le ratio EN/FNCF de l’épargne nette et de la for-
mation nette de capital fixe (EN constituant alors l’autofinancement net du sec-
teur, c’est-à-dire le financement interne de son investissement net).
L’autofinancement (brut ou net) et le taux (brut ou net) d’autofinancement
des SNF sont de bons indicateurs de leur rentabilité, sachant que l’épargne des
entreprises est leur profit (brut ou net) non distribué, c’est-à-dire le revenu
conservé pour elles-mêmes et venant, par conséquent, en renforcement de leur
valeur. C’est d’ailleurs à travers l’évolution du taux (brut) d’autofinancement
des SNF françaises que les statisticiens de l’INSEE, dans leur célèbre Fresque
historique du système productif couvrant la période 1959-1972, avaient décelé
la préparation, depuis le milieu des années soixante en France, d’une crise capi-
taliste majeure qui a effectivement éclaté en 1973.
C’est également, on le sait, à l’autofinancement (net) des entreprises que se
réfère le circuit keynésien pour définir la condition de crise capitaliste : l’inéga-
lité I − F < 0 ou, de façon équivalente, I/F < 1 s’appuie en effet sur l’épargne
nette I − F du pôle E, c’est-à-dire sur son autofinancement net. La comptabilité
nationale permet de suivre l’évolution à long terme du ratio I/F , où I correspond
à la FNCF des SNF, et F à (la valeur absolue de) leur besoin de financement. Le
tableau suivant retrace cette évolution, en France, de 1968 à 2013.
Cette évolution de la condition keynésienne de crise en France, de 1968 à
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

2013, appelle plusieurs remarques :


1. On mesure la durée de crise (la seconde grande crise du XXe siècle) d’après
le nombre d’années où le ratio reste en-dessous de sa valeur critique 1, soit
treize années en tout, de 1973 à 1985.
2. Les années de pré-crise (1968-1972) révèlent une tendance à la baisse du
ratio, ce qui confirme l’observation de la Fresque signalée ci-dessus.
3. La période de crise 1973-1985 se subdivise en deux sous-périodes. La pre-
mière (1973-1978) puis la deuxième (1979-1985) montrent chacune une évo-
lution en U du ratio I/F , avec chaque fois une phase de descente (brièvement
interrompue, pour la première, en 1975, par un audacieux « plan de relance
keynésien ») suivie d’une phase de remontée sous l’effet, en partie, des poli-
tiques de redressement mises en œuvre.

Les lois du circuit économique national  133


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Le ratio critique keynésien I/F en France (1968-2013)1


Année I/F Année I/F Année I/F Année I/F
1968 1,84 1980 0,47 1992 4,53 2004 3,12
1969 1,43 1981 0,45 1993 ∞ 2005 1,32
1970 1,23 1982 0,39 1994 6,41 2006 0,94
1971 1,39 1983 0,38 1995 1,42 2007 1,19
1972 1,26 1984 0,46 1996 ∞ 2008 0,85
1973 0,94 1985 0,54 1997 ∞ 2009 1,46
1974 0,63 1986 1,39 1998 ∞ 2010 2,24
1975 0,94 1987 1,26 1999 ∞ 2011 0,73
1976 0,58 1988 2,15 2000 1,62 2012 0,70
1977 0,65 1989 1,35 2001 2,09 2013 0,69
1978 0,62 1990 1,22 2002 2,14
1979 0,52 1991 1,31 2003 2,72
I : FNCF des SNF ; F : besoin de financement (en valeur absolue) des SNF.
1. Les valeurs du ratio I/F sont issues, à partir de 1978, de la comptabilité nationale en base 2010
et, jusqu’en 1977 (faute de rétropolation effectuée par l’INSEE avant 1978), de la comptabilité
nationale en base 1995.

4. Les années 1982-83 méritent une attention particulière, à un double titre.


Correspondant au niveau le plus bas atteint par I/F au long de ces années de
crise, elles montrent qu’il y a eu un approfondissement de la crise après le
deuxième choc pétrolier, plus durement ressenti que le premier. Mais elles
sont aussi le point de départ d’un relèvement qui va s’opérer graduellement
jusqu’en 1986, l’économie française sortant, cette année-là, radicalement de
la crise, au regard du moins de la profitabilité de ses entreprises.
5. Deux années (1992 et 1994) voient I/F s’élever à des valeurs inhabituelles :
4,53 en 1992 et 6,41 en 1994. Le besoin de financement des SNF, qui était en
moyenne de 22 milliards d’euros chaque année depuis 1978, s’effondre à 6,4
milliards en 1992 puis 2,7 milliards en 1994, ce qui fait « bondir » le ratio I/F.
Notons que si le besoin de financement tombe au voisinage de zéro, I/F méca-
niquement tend vers l’infini.
6. Cinq années (1993 puis 1996-1999) voient non un besoin mais une capacité
de financement des SNF françaises. Leur profit (net non distribué) ne s’ex-
prime plus, selon les notations du circuit keynésien (voir Annexe II, p. 325-
328), par I – F mais par I + F (F étant ici, dans l’un et l’autre cas, évalué posi-
tivement). La condition de crise, qui prend alors la forme I + F < 1, ne peut
plus se rendre par I/F < 1. Par convention, toutefois, nous attribuons dans ces
cinq années la valeur ∞ au ratio I/F. Cette convention a ici un double avan-
tage : elle signifie d’abord que ces cinq années atypiques ne sont pas des

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années de crise, comme il est très vraisemblable pour elles qui sont englobées
dans un ensemble d’années à ratio I/F calculable et nettement supérieur à
l’unité ; elle suggère ensuite que le passage des SNF d’un besoin à une capa-
cité de financement, en franchissant la valeur 0 après avoir entraîné le ratio
I/F vers l’infini, maintient cette valeur sachant que le passage de I – F à I + F
ne peut, à I donné, qu’améliorer le profit des SNF et donc l’indicateur de
crise. Cette convention ne doit cependant pas laisser croire que l’économie ne
saurait être en crise avec des SNF en capacité de financement. L’inégalité I +
F < 0 est en effet concevable, dans le cas notamment d’un investissement net
I négatif signifiant un désinvestissement net (c’est-à-dire une consommation
de capital fixe l’emportant sur la formation brute de capital). On peut du reste
dégager une commune inégalité de crise englobant tous les cas (SNF à besoin
ou à capacité de financement ; économie ouverte ou fermée ; etc.). Cette
inégalité reflétant l’invariance fondamentale de la condition keynésienne de
crise est exposée dans l’Annexe II précitée.
7. Les dix dernières années (2004-2013) marquent un déclin sensible du ratio
I/F, passant de 3,12 en 2004 à 0,69 en 2013, nonobstant un sursaut en 2009-
2010. Sur cinq de ces dix années, le ratio est « dans le rouge » (inférieur à 1),
ce qui ne s’était plus vu depuis 1985, c’est-à-dire depuis la fin de la seconde
grande crise du XXe siècle. Sans doute est-ce, là, la manifestation de l’impact
sur l’économie française de la troisième grande crise du XXe siècle (ou la pre-
mière du XXIe siècle), qui a éclaté en 2007 aux États-Unis et qu’on appelle
crise des subprimes parce que née dans le secteur très particulier du finance-
ment du logement à bon marché, dit des « subprimes ». Cette crise, qui s’est
propagée très vite au monde entier, a naturellement touché la France, comme
le montre le tableau de I/F page précédente. Ce tableau suggère aussi, si l’on
considère la décroissance du ratio depuis 2004, que la crise de 2007 réputée
crise financière « sui generis », c’est-à-dire crise financière née dans la sphè-
re financière, est en réalité une véritable crise économique, formée bien avant
2007 dans la sphère productive, ce dont témoigne, à travers le déclin de I/F
depuis 2004, la dégradation depuis cette date de la solvabilité du secteur pro-
ductif. Il y a là vraisemblablement la manifestation dans l’économie fran-
çaise des effets destructeurs enfin perceptibles de la mondialisation contem-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

poraine. Notons que les années 2004-2006, avec le déclin de I/F qui les
accompagne, sont comme une période de pré-crise rappelant celle des années
1968-1972 relevée ci-dessus (point 2).

II. La méso-analyse de la production


La méso-analyse, dont le nom est construit sur l’adjectif grec mésos signi-
fiant « intermédiaire », est une analyse située à mi-chemin entre l’analyse tota-
lement agrégée et l’analyse détaillée : intermédiaire entre la macro-analyse et la
micro-analyse, elle est nommée pour cela méso-analyse.

Les lois du circuit économique national  135


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En fait, la méso-analyse est essentiellement une analyse désagrégée de la


production fondée sur le Tableau Entrées-Sorties de la comptabilité nationale.
Au cœur de cette analyse, également nommée analyse entrées-sorties (en an-
glais : « input-output analysis »), il y a le modèle de Léontief.

A. Le Tableau Entrées-Sorties
Depuis son origine, ou presque, la comptabilité nationale élabore des tableaux
d’échanges interindustriels aujourd’hui dénommés tableaux entrées-sorties (TES).
Dans les comptes de secteur et, par suite, dans le TEE, la production est éva-
luée globalement, sans que la nature des produits soit prise en considération. À
l’origine des tableaux d’échanges interindustriels, il y a la volonté de désagréger
selon la nature des produits cette opération la plus importante de toutes, la pro-
duction. Il faut donc, au préalable, diviser l’ensemble des produits et l’ensemble
des unités de production chacun en grandes catégories homogènes qui se cor-
respondent une à une. Un tableau croisé des comptes de production par produits
est ensuite établi. Telles sont les deux étapes de la construction du TES.

1) Définition de catégories homogènes de produits et d’unités de production


Il est hors de question, pour les comptables nationaux, de décrire la produc-
tion des milliers de produits distincts de l’économie. On effectue des regroupe-
ments en catégories homogènes de produits, selon une nomenclature. À l’an-
cienne nomenclature d’activités et de produits, dite NAP 73 parce qu’elle datait
de 1973, ont succédé en 1998 deux nomenclatures séparées et reliées chacune à
une nomenclature européenne : la nomenclature d’activités française (NAF), ver-
sion française de la nomenclature des activités dans la Communauté européenne
(NACE), et la classification de produits française (CPF), correspondant, dans la
Communauté, à la classification de produits associés aux activités (CPA).
Chaque nomenclature est utilisable à un niveau plus ou moins détaillé. Ainsi
la CPF, dans sa version 2015, comporte six niveaux : le niveau 1 (le plus agré-
gé) comprend 21 sections de produits, le niveau 6 (le plus désagrégé) 3 218
sous-catégories ; aux échelons intermédiaires, figurent, selon le niveau, 88 divi-
sions de produits (niveau 2), 262 groupes (niveau 3), 576 classes (niveau 4),
1 357 catégories (niveau 5).
Il y a en outre une correspondance assez étroite, à l’échelle communautaire
comme à l’échelle de la France, entre la nomenclature de produits et la nomen-
clature d’activités. Cela résulte de la relation même entre les deux notions d’ac-
tivité et de produit. « Une activité (…) conduit à la création de produits déter-
minés », trouve-t-on textuellement dans le SEC . En somme, une « activité » est
un processus particulier affecté à la production de biens ou services particuliers.
Une activité, cependant, peut, le cas échéant, englober plusieurs produits. Ainsi,
à l’activité « travail du cuir » on fait correspondre différents produits : vête-
ments, chaussures, objets de maroquinerie, etc. C’est pourquoi les nomencla-
tures de produits, dans leurs ramifications ultimes, sont plus fines que les
nomenclatures d’activités et l’emportent en importance sur celles-ci.

136  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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Aux nomenclatures de produits correspond un découpage des unités institu-


tionnelles productrices en unités de production homogène (UPH). Les UPH sont
regroupées en branches homogènes, une branche rassemblant toutes les UPH
fabriquant un produit donné de la classification.

2) Le tableau croisé des comptes de branches et de produits

Le Tableau Entrées-Sorties est construit sur la base d’une présentation croi-


sée des comptes de production des différentes branches. Il exprime en outre sous
forme détaillée l’équilibre des ressources et emplois de biens et services.

a) L’architecture du TES
Schématiquement (voir p. 138), le TES se présente comme un ensemble arti-
culé de cinq tableaux :
• Le tableau des entrées intermédiaires (ou TEI) est le cœur du TES. Il
indique, pour la période, la consommation intermédiaire de chaque branche en
chaque produit. Il y a un nombre égal de branches et de produits. Supposons
donc un nombre n de produits et un nombre n de branches. Les produits sont
répertoriés dans les lignes du TEI, et les branches dans les colonnes. À la ligne
du produit i sont inscrites les consommations intermédiaires en produit i des
différentes branches : par exemple, CIi,n−2 indique la consommation intermé-
diaire en produit i de la branche n − 2 ; au bout de la ligne i du TEI, CIi. est le
total de la consommation intermédiaire en produit i, toutes branches réunies. De
même, dans la colonne de la branche i, on inscrit les consommations intermé-
diaires de la branche i en chacun des produits : par exemple, CIn−2,i indique la
consommation intermédiaire en produit n − 2 de la branche i ; en bas de la
colonne, CI.i donne la consommation intermédiaire totale de la branche i.
Notons bien que, dans l’écriture CIi, j (consommation intermédiaire en produit i
par la branche j ), le premier indice (ici i ) est toujours l’indice de produit et le
deuxième indice (ici j ) est toujours l’indice de branche. Notons aussi que, si
l’on fait la somme, d’une part, de tous les CIi. et, d’autre part, de tous les CI.i ,
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

on trouve le même résultat CI , qui est la consommation intermédiaire totale,


enregistrée dans le coin inférieur droit du TEI.
Parmi les n produits, il en existe trois jouant un rôle particulier dans le TES.
Nous les plaçons ici, dans la structure considérée du TES (p. 138), aux trois der-
niers rangs.
Il y a d’abord le produit commerce (rang n − 2 ). Les services rendus par les
commerçants ont pour prix essentiellement les marges commerciales sur les pro-
duits. Or, aux autres lignes du TEI, les consommations intermédiaires sont éva-
luées, nous le savons, au prix d’acquisition, c’est-à-dire marges commerciales
comprises. Ces marges, déjà comptées au-dessus et au-dessous de la ligne
n − 2 , ne sont bien sûr pas reprises à cette ligne, qui ne contient donc que le prix
de services commerciaux qui ne sont pas des marges sur produits ; ce sont, par

Les lois du circuit économique national  137


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Structure du Tableau Entrées-Sorties

138  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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Légende pour la structure du Tableau Entrées-Sorties

CI1,i : consommation intermédiaire CI : consommation


en produit 1 par la branche i intermédiaire totale
CIi,1 : consommation intermédiaire C : consommation finale
en produit i par la branche 1 totale
SA : production de « services
CI.i : consommation intermédiaire administratifs » ou
totale de la branche i consommation collective
CIi. : consommation intermédiaire des administrations
totale de produit i FBC : formation brute de capital
totale
Ci : consommation finale en X : exportations totales
produit i
M : importations totales
FBCi : formation brute de capital TVA : total des impôts grevant
en produit i les produits nets des sub-
Xi : exportations de produit i ventions sur les produits
MC : production totale de
Mi : importations de produit i
 services du commerces
TVAi : impôts sur le produit i nets MCi : total des marges commer-
des subventions sur i=n−2
/ ciales sur les produits
le produit i VAB : valeur ajoutée brute
totale
MCi : marges commerciales sur
le produit i W : rémunération des
salariés totale
VABi : valeur ajoutée brute de la EBE : excédent brut
branche i d’exploitation total
Wi : rémunération des salariés Y : production totale
de la branche i E : total des emplois
EBEi : excédent brut d’exploita- R : total des ressources
tion de la branche i 0 : opération inexistante ou
 de montant nécessairement
Yi : production de la branche i nul
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Ti : transferts de la branche i « blanc » : les cases laissées en blanc


contiennent en fait des
Yi : production en produit i valeurs en principe non
Ei : total des emplois de nulles mais non symboli-
produit i sées ici
Ri : total des ressources de
produit i

Les lois du circuit économique national  139


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exemple, des services de réparation (d’automobiles notamment) payés aux com-


merçants par les diverses branches au titre de leur consommation intermédiaire.
Cela constitue un montant assez faible au regard de la masse des marges com-
merciales sur les produits.
La ligne n − 1 , sous le libellé éducation, santé, action sociale, reprend les
produits non marchands individualisables fournis par les administrations
publiques et consommés à titre intermédiaire par les différentes branches. Il
s’agit, là encore, de valeurs faibles (mais non nulles), car l’essentiel de ces pro-
duits est l’objet d’une consommation finale, à savoir la « consommation indivi-
duelle des administrations » recouvrant les « transferts sociaux en nature ».
La ligne n , enfin, de notre TEI (p. 138), intitulée administration, correspond
aux services collectifs des administrations publiques. Nous savons que ces ser-
vices, en raison de leur indivisibilité, sont imputés en totalité à la consommation
finale. Par suite, dans le TEI, la ligne ne comporte que des zéros.
• Le tableau des emplois finals, à droite du TEI, indique les emplois finals
(consommation, FBC, exportations) en chaque produit ainsi que, dans une der-
nière colonne, le total des emplois (finals et intermédiaires) du produit. Pour les
produits marchands, l’évaluation est faite, pour les emplois finals comme pour
les emplois intermédiaires, au prix d’acquisition, c’est-à-dire en incluant marges
commerciales et impôts sur les produits, nets des subventions sur les produits.
On note, à la ligne n , colonne consommation finale, la valeur SA de la produc-
tion non marchande de services collectifs par les administrations publiques :
comme rappelé ci-dessus, cette production est inscrite tout entière en consom-
mation finale.
• Le compte de production par branche, placé juste sous le TEI, indique,
pour chaque branche, son compte de production avec sa production (au prix de
base), sa consommation intermédiaire et sa VAB.
Est placé immédiatement sous ce compte, en annexe de celui-ci, un compte
de passage de la production de la branche à celle du produit correspondant. Il y
a, en effet, un léger écart entre ces deux productions tenant notamment à l’exis-
tence de produits fatals dans la production de certaines branches. Un « produit
fatal » est un produit qui se forme au moment même de la fabrication d’un pro-
duit principal (par exemple le gaz qui se forme dans les hauts fourneaux lors de
la fabrication de la fonte) ; sa valeur, comptée dans la production de la branche
principale, doit être « transférée » de celle-ci à la branche appropriée pour obte-
nir la production véritable du produit principal. Les transferts portent également
sur les ventes résiduelles de la branche « administration », c’est-à-dire les ventes
de biens ou services marchands produits par cette branche en marge de sa pro-
duction non marchande principale (par exemple, le produit de séances de ciné-
ma payantes organisées par le ministère de la culture serait transféré de la
branche « administration » à la branche « services aux particuliers »). Au total,
les transferts sont de somme algébrique nulle (ce qu’une branche perd une autre
le reçoit) et n’affectent donc pas la production globale, mais seulement la pro-
duction individuelle des branches qui ne coïncide plus avec la production des
produits.

140  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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• Le compte d’exploitation par branche complète le compte de production et


est placé sous celui-ci, après le compte de passage. Il reprend la VAB par
branche et en donne la décomposition selon, notamment, la rémunération des
salariés et l’excédent brut d’exploitation (EBE), c’est-à-dire selon les salaires et
les profits.
• Le tableau des ressources en produits, enfin, apparaît à gauche du TEI.
Dans sa première colonne, il reprend les productions en chacun des n produits.
À quoi s’ajoutent, dans les trois colonnes suivantes : les importations (évaluées
FAB comme les exportations) ; les marges commerciales sur les produits ; les
impôts sur les produits (principalement la TVA) desquels sont déduites les sub-
ventions sur les produits. Dès lors, dans le total des ressources de la dernière
colonne, la production en chaque produit est évaluée au prix d’acquisition et, par
suite, le total des ressources en un produit donné apparaît strictement égal au
total des emplois de ce même produit, conformément à l’objectif du TES qui est
de mettre en évidence l’égalité des ressources et des emplois produit par produit.
Cette égalité, s’agissant du produit « commerce », s’obtient, notons-le, de
façon particulière avec l’inscription dans la colonne « marges commerciales »
du tableau des ressources en produits, à la ligne « commerce », de la valeur

− MCi , correspondant à l’opposé de la somme des marges commerciales
i=n−2
/
sur tous les produits (en dehors, bien sûr, du produit « commerce » lui-même).
Cette indispensable soustraction évite, comme on le comprendra en suivant la
mécanique du TES, la double comptabilisation dans les ressources des marges
sur les produits et, par suite, le déséquilibre des ressources et des emplois au
niveau du « commerce » et du total. Par la même occasion, on comprend qu’à la
ligne « commerce » l’égalité ressources-emplois ne concerne pas toute la pro-
duction de services commerciaux, mais seulement la production (secondaire à
vrai dire) de services commerciaux qui ne sont pas des marges commerciales.

b) L’équilibre des ressources et des emplois


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L’équilibre des ressources et des emplois est envisagé produit par produit
puis globalement.
À l’échelle du produit i, tout d’abord, le TES (voir p. 138) donne l’égalité :
Ri = Ei (2)
soit, sous forme développée :

CI.i + VABi + Ti + Mi + MCi + TVAi = CIi . + Ci + FBCi + Xi (3)

où la somme des trois premiers termes du membre gauche de cette égalité (3)
remplace la production Yi de produit i, comme on le voit sur le compte de pro-
duction de la branche i et le compte de passage à la production de produit i.

Les lois du circuit économique national  141


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De l’égalité (3 ), vraie pour tout i = 1,2,. . . ,n , on tire une nouvelle égalité


par sommation sur i = 1,2,. . . ,n de tous les termes de (3). On arrive alors à
ceci :
VAB + M + TVA = C + FBC + X (4)
après avoir éliminé successivement :
n n
CI.i = CIi . : même valeur CI de part et d’autre de « = »
i =1 i =1

 n
Ti = 0 : somme algébrique nulle des transferts
i =1


n
MCi = 0 : voir la colonne « marges » du TES
i =1

L’égalité (4) s’écrit aussi :

VAB + TVA = C + FBC + X − M

soit encore, d’après (1) et sachant que TVA (voir tableau p. 139) représente ici
le total des impôts sur les produits nets des subventions sur les produits :

PIB = C + FBC + X − M (5)

où PIB est le produit intérieur brut.


La relation (5) nous donne, après (1), une seconde décomposition du PIB.
Celle de la relation (1) correspond à ce que l’on appelle l’optique de la produc-
tion, et celle-ci à l’optique de la demande (ou de la dépense) étant donné
qu’elle décompose le PIB en demande de consommation finale, demande d’in-
vestissement (brut) et demande extérieure nette.
Une troisième décomposition du PIB, selon l’optique du revenu, s’obtient à
partir de (1) et de l’équilibre du compte d’exploitation qui s’exprime par :
VAB = W + EBE . D’où :
PIB = W + EBE + TVA (6)

Signalons enfin la relation étroite entre le PIB de la comptabilité nationale et


le revenu global keynésien R décomposé, selon l’expression (7) du chapitre 2, en :
R=Z+I+J+C+X−H (7)
où Z est la rémunération des salariés de l’État, I la FNC des entreprises, J l’in-
vestissement public, C la consommation finale des ménages, X − H le solde
commercial.
Si l’on décompose J (conformément à sa définition p. 76) selon la relation
J = CIA +CCFA + IA (où CIA , CCFA , IA sont respectivement la consommation

142  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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intermédiaire, la consommation de capital fixe et la FNC de l’État) et si l’on


remarque que Z + CIA + CCFA , somme des coûts de production de l’État, est la
production non marchande, identique à la « consommation finale des adminis-
trations » (notée CA ), alors (7) devient :

R = (I + IA ) + (C + CA ) + (X − H) (7')

où I + IA est la FNC totale, C + CA la consommation finale totale et X − H le


solde commercial, de sorte que, en comparant (7') et (5), il apparaît que le reve-
nu global keynésien s’identifie au produit intérieur net (PIN) de la comptabilité
nationale.
On arriverait à la même conclusion en comparant (6) et la décomposition de R
selon l’expression (8) du chapitre (2), à savoir : R = Y + Z + I − F , sachant que,
là, il n’y avait pas d’impôts sur les produits et qu’il conviendrait donc de négliger
la grandeur TVA pour effectuer l’identification de R et du PIN par cette voie.

B. Le modèle de Léontief
Le modèle de Léontief pose et résout le problème de la détermination des
productions à réaliser dans chaque branche, compte tenu des emplois finals pré-
vus pour chaque produit. Le modèle est donc orienté en grande partie vers la
planification de la production. D’ailleurs, Wassily Léontief, qui terminait en
1925 ses études d’économie à Léningrad, s’était imprégné des méthodes de pro-
grammation abondamment discutées dans les milieux scientifiques d’URSS
quelques années avant la mise en place du Premier Plan quinquennal, en 1928.
Cependant, c’est une méthode originale que Léontief, émigré aux États-Unis dès
le début des années trente, a développée à propos d’une étude sur l’économie
américaine. Pour cette étude, il a élaboré le premier tableau d’échanges interin-
dustriels, constituant la base de l’analyse entrées-sorties (« input-output analy-
sis ») dans laquelle de nombreux auteurs, après lui, se sont engagés. En ce qui
concerne la comptabilité nationale, s’il est vrai que le TEE s’inscrit dans la
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

lignée de la pensée de Quesnay, il est encore plus vrai que le TES prolonge celle
de Léontief.
Replaçant le modèle de Léontief dans le cadre de nos tableaux entrées-sor-
ties, nous présenterons d’abord les hypothèses de ce modèle, puis nous expose-
rons la solution du problème qu’il propose.

1) Les hypothèses
Pour exposer les hypothèses du modèle de Léontief, nous nous placerons
dans le cadre d’un TES simplifié, emprunté à B. Brunhes. Il faut donc distinguer
les hypothèses propres de l’exemple, des hypothèses spécifiques du modèle de
Léontief.

Les lois du circuit économique national  143


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a) L’exemple simplifié
Nous considérons une économie sans production non marchande, à trois
branches : l’agriculture (A), l’industrie (I), les services (S). Toute consommation
intermédiaire est parfaitement ventilée entre ces trois branches. La production est
évaluée au prix d’acquisition (ce qui fait disparaître la branche commerce) et
TVA incluse. Les emplois finals sont confondus en un seul poste.
On vérifie que cet exemple respecte bien la condition d’égalité des res-
sources et des emplois, globalement (R = E = 278 ) et par produit.

TOTAL Branche TOTAL


Produc- Impor- des A I S C.I. des Emplois des
tion tations ressources Produit produits finals emplois

58 10 68 A 8 18 2 28 40 68
154 10 164 I 15 64 15 94 70 164
41 5 46 S 5 5 6 16 30 46
253 25 278 C.I. de 28 87 23 138 140 278
la branche
V.A.B. 30 67 18 115
Production 58 154 41 253

b) Hypothèses spécifiques du modèle de Léontief


Destiné principalement à la prévision économique, le modèle de Léontief
repose tout d’abord sur l’hypothèse générale que l’avenir n’est pas entièrement
aléatoire mais est en partie déterminé par les structures existantes. Les prévi-
sions de production, dans le cadre du modèle de Léontief, consistent alors à esti-
mer la production future en supposant stable la structure de production et en
supposant donnés, par d’autres procédures d’estimation, les emplois finals
futurs. Telles sont les deux hypothèses spécifiques du modèle de Léontief : sta-
bilité de la structure productive et exogénéité des emplois finals.
L’hypothèse de stabilité de la structure productive consiste à définir des coef-
ficients techniques de production et à les supposer constants pendant une période
au moins égale à l’horizon de la prévision.
Pour chaque branche, on définit une série de coefficients techniques qui sont,
chacun, le rapport de la consommation intermédiaire de la branche en un produit
déterminé à la production totale de la branche. Il y a donc, par branche, autant de
coefficients techniques qu’il y a de produits, certains coefficients pouvant être
nuls si le produit correspondant n’est pas consommé par la branche. Par exemple,
avec le TES considéré, on voit que le coefficient technique de consommation de
produits de l’agriculture par la branche de l’agriculture est égal à 8/58 ou 0,14.
Cela signifie que, au moins dans la période considérée, il faut 0,14 unité de pro-
duit agricole (fourrage, semence, engrais, etc.) pour fabriquer une unité de pro-
duit agricole (bovin, céréale, etc.). Pour la branche agriculture, la série des coef-
ficients techniques correspondant aux consommations intermédiaires des diffé-
rents produits peut être représentée par le vecteur-colonne suivant :

144  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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1 8 0,14
15 = 0,26
58 5 0,09
De même, pour l’ensemble des branches, on peut donner de leurs coefficients
techniques une présentation matricielle, qui est la juxtaposition des séries de
coefficients techniques relatives à chaque branche. Dans le cas présent, la ma-
trice Q des coefficients techniques est celle-ci :
 
0,14 0,12 0,05
Q = 0,26 0,42 0,37
0,09 0,03 0,15
La matrice Q, censée refléter les techniques de production (qui ne se modi-
fient que lentement), est supposée constante à court terme, c’est-à-dire pour
toute la période de prévision si celle-ci ne dépasse pas quelques années. (En fait,
la matrice des coefficients techniques dépend aussi des prix relatifs des consom-
mations intermédiaires, qui peuvent subir des variations beaucoup plus rapides.)
L’hypothèse d’exogénéité des emplois finals consiste à supposer pour ceux-
ci, dans les années suivantes, une évolution exogène, c’est-à-dire une évolution
mue par une conjoncture extérieure prévisible. Il s’agit d’assigner une valeur
probable, dans l’année suivante, à la consommation finale, à l’investissement, à
la balance commerciale. Pour cela, on procède par enquêtes (enquêtes auprès
des ménages, enquêtes auprès des chefs d’entreprise sur leurs carnets de com-
mande, etc.) et par extrapolations des tendances actuelles. On est alors en me-
sure de fixer, avec plus ou moins d’incertitude, pour chaque branche i, le mon-
tant d’emplois finals du produit i attendus au cours de la période suivante.
Sur la base de ces hypothèses, le problème de prévision de la production
future de chaque branche peut être résolu.

2) Résolution du problème de prévision des productions par branche

La méthode consiste à faire apparaître un système, de n équations linéaires


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indépendantes à n inconnues, qui en général a une solution unique.

a) Méthode
Considérons la production de la branche agriculture Y A = 58. La condition
d’égalité des ressources et des emplois du produit de cette branche s’exprime de
façon détaillée, au vu du TES, par :

Y A = 58 = 8 + 18 + 2 + 40 − 10
où, dans le second membre de l’égalité, 40 − 10 représente les emplois finals
(excédent ou déficit commercial inclus) de la branche A, et les valeurs 8, 18, 2,
sont les emplois intermédiaires, en produit A, des branches A, I, S, respective-

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ment. En faisant apparaître les coefficients techniques précédemment définis et,


plus précisément, en utilisant la première ligne de la matrice Q ci-dessus, on
peut écrire :
8 = 0,14.Y A , 18 = 0,12.Y I , 2 = 0,05.YS

où Y I = 154 et YS = 41 sont les productions de l’industrie et des services res-


pectivement.
On obtient alors :

Y A = 0,14.Y A + 0,12.Y I + 0,05.YS + 30 (8)

En faisant la même opération pour les branches I et S et en utilisant les


deuxième et troisième lignes de Q, on obtient, en se référant toujours au TES :

Y I = 0,26.Y A + 0,42.Y I + 0,37.YS + 60 (9)

YS = 0,09.Y A + 0,03.Y I + 0,15.YS + 25 (10)

Si nous ignorions les valeurs Y A , Y I , YS , de la période et ne connaissions


que les coefficients techniques et les emplois finals, la résolution du système
linéaire des trois équations (8), (9) et (10) nous donnerait exactement les valeurs
des productions des différentes branches. Ces valeurs sont en fait connues pour
la période présente. Mais la méthode peut être appliquée à la détermination des
productions par branche au cours d’une période future. Pour cela, supposant,
comme il a été dit, les coefficients techniques constants, nous prévoyons, pour
la période future, des taux de croissance des emplois finals (nets des importa-
tions) en produits A, I, S, de 10 %,15 % et 20 % respectivement. Tel est le pro-
blème dont nous allons chercher la solution.

b) Solution
Compte tenu des prévisions d’emplois finals (nets d’importations), les pro-
ductions des différentes branches vérifieront, dans la période suivante, les trois
relations ci-dessous :

Y A = 0,14.Y A + 0,12.Y I + 0,05.YS + 33

Y I = 0,26.Y A + 0,42.Y I + 0,37.YS + 69

Y S = 0,09.Y A + 0,03.Y I + 0,15.Y S + 30

Tout calcul fait, les prévisions de production par branche sont (en chiffres
arrondis) :
Y A∗ = 67 ; Y I∗ = 182 ; YS∗ = 49

146  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


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On en déduit, pour chaque branche i = A, I, S , le taux de croissance prévu


de la production. Par exemple, pour la branche A, il s’agit de :
(67 − 58)/58 = +16 %. On peut présenter les taux de croissance de la produc-
tion, comparés au taux de croissance des emplois finals, dans le tableau ci-
après :

Taux de croissance Production Emplois finals


Branche
A + 16 % + 10 %
I + 18 % + 15 %
S + 20 % + 20 %

L’expression de la solution du modèle de Léontief peut recevoir une forme


plus générale, dans le cas d’un nombre n quelconque de branches, où Y désigne
le vecteur-colonne des productions par branche, Z celui des emplois finals et Q
la matrice carrée, de format n × n , des coefficients techniques de production. Le
système d’équations linéaires, correspondant aux équations (8), (9) et (10),
s’écrit :
Y = Q.Y + Z (11)

Q et Z sont supposés connus et Y inconnu : la résolution de (11) relève désor-


mais du calcul matriciel au seuil duquel nous nous arrêterons ici.
Il y a d’autres généralisations du modèle de Léontief. C’est un modèle de
base qui bien souvent se trouve au cœur des grands modèles de simulation de
l’activité économique générale construits sur la comptabilité nationale.
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Troisième partie

Crédit et
investissement
Des intermédiaires financiers
aux entreprises
Dans l'ordre logique des opérations fondamentales du circuit économique, le
crédit puis l’investissement sont les deux premières opérations. Par le crédit, les
institutions financières mettent de la monnaie à la disposition des entreprises
pour leur permettre d’investir. Crédit et investissement sont donc étroitement
reliés entre eux, en même temps qu’ils établissent une relation fondamentale
entre les intermédiaires financiers et les entreprises.
Certes, le crédit des intermédiaires financiers n’est point exclusivement des-
tiné aux entreprises : il y a aussi une quantité importante de crédits aux
ménages, ainsi que des crédits entre intermédiaires financiers. De même les
investissements des entreprises ne sont point exclusivement financés par le cré-
dit des intermédiaires financiers : les entreprises ont aussi recours à des émis-
sions de titres sur le marché financier, sans compter l’autofinancement.
Cependant, du point de vue de la logique, le crédit des intermédiaires financiers
aux entreprises reste primordial : il répond au besoin de financement des entre-
prises dont la production, sans lui, se verrait privée du financement nécessaire à
son expansion, seuls les intermédiaires financiers, simplement parce qu’ils ont

Crédit et investissement  149


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l’exclusivité de la création monétaire, pouvant fournir à la sphère productive des


moyens de financement supplémentaires. Le marché financier ne pourrait y
pourvoir car ce marché ne fait que recycler vers les agents qui en ont besoin une
épargne préexistante. Sans création monétaire, la production serait vouée à une
sorte d’état stationnaire, un peu comme chez Quesnay. Tout repose en somme sur
cette relation de base entre institutions financières et entreprises par laquelle les
premières, par le crédit, mettent de la monnaie à la disposition des secondes pour
leur permettre d’investir.
C’est cette relation fondamentale liant les banques aux entreprises qui consti-
tuera l’axe de cette troisième partie où, suivant l’ordre naturel des choses, nous
présenterons d’abord la monnaie et le crédit (Chap. 5) puis l’investissement
(Chap. 6).

150  ÉCONOMIE GÉNÉRALE


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5. La monnaie et le crédit

P
ar le crédit, qui est l’opération originelle du circuit, de la monnaie
est mise par les institutions financières à la disposition d’autres
agents économiques. Le circuit est ainsi, d’emblée, monétaire. En
principe, la monnaie et le crédit ne s’identifient point l’un à l’autre : la
monnaie peut exister sans crédit, de même que le crédit peut exister sans
monnaie. En pratique, toutefois, la monnaie et le crédit sont quasiment
le reflet l’un de l’autre. C’est pourquoi, après une analyse séparée de la
monnaie, puis du crédit, nous en viendrons à l’étude synthétique de
l’équilibre de la monnaie et du crédit.

I. La monnaie
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« Tous les échecs de l’économie ordinaire sont là », écrit le philosophe


Michel Serres. Comprendre la monnaie est en effet la chose la plus délicate qui
soit en économie. Chacun pourtant a l’expérience de la monnaie. C’est de cette
expérience que nous partirons pour présenter les principaux aspects techniques
de la monnaie auxquels nous nous limiterons ici : l’utilisation de la monnaie et
la création monétaire.

A. L’utilisation de la monnaie
Du point de vue de celui qui la détient, la monnaie est un actif ayant ceci de
commun avec les autres biens d’être utile et, de fait, utilisé. La monnaie est uti-
lisée pour remplir certaines fonctions. Elle est utilisée sous des formes diverses.

La monnaie et le crédit  151


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1) Les fonctions de la monnaie

Chacun sait bien à quoi sert la monnaie : elle sert à payer un fournisseur,
pour l’acquisition d’un bien matériel ou d’un service, ou un créancier, pour l’ex-
tinction d’une dette ou, ce qui revient au même, l’acquisition de la créance déte-
nue par ce créancier. La monnaie sert à acquérir ou, plus précisément, à acheter.
C’est là sa fonction caractéristique. Elle a aussi des fonctions annexes qu’elle
peut toutefois partager avec d’autres biens.

a) La fonction de paiement, principale fonction de la monnaie

En permettant l’achat d’un bien ou d’une créance, la monnaie est utilisée


comme moyen de paiement. C’est sa principale fonction. Deux propriétés sont
attachées à cette fonction : la monnaie est un moyen de paiement universel ; la
monnaie est un moyen de paiement instantané.
L’universalité signifie que la monnaie est un instrument de paiement utili-
sable partout à l’intérieur d’une zone géographique déterminée, appelée zone
monétaire.
Si la zone monétaire est un territoire soumis à une même autorité, on parle
de monnaie nationale, ce qui est particulièrement net lorsque l’autorité est un
État unique, mais reste valable lorsqu’il s’agit d’une union d’États, telle l’Union
monétaire européenne actuelle. Ainsi dit-on du franc français qu’il était la mon-
naie nationale de la France jusqu’au 1er janvier 1999, et de l’euro qu’il est depuis
cette date la monnaie nationale de l’Europe, du moins d’une partie de celle-ci, à
savoir les dix-neuf pays, dont la France, qui l’ont adopté et constituent, au sein
de l’Union européenne, ce qu’on appelle la zone euro. La monnaie nationale a,
en principe, cours légal dans sa zone, ce qui signifie obligation pour les rési-
dents de l’accepter en paiement. Deux monnaies nationales distinctes sont, l’une
par rapport à l’autre, des monnaies étrangères dites aussi devises si elles sont
échangeables l’une contre l’autre : dans la zone euro, le dollar des États-Unis est
une devise.
Si la zone monétaire dépasse le cadre du territoire soumis à une même auto-
rité, on parle de monnaie internationale. Comme il n’y a pas d’autorité unique
sur toute la zone géographique en question, la monnaie internationale ne saurait
avoir cours légal. Son existence est en général une existence de fait, liée à un
usage qui s’est imposé au cours du temps. Ainsi à l’échelle mondiale, le dollar
des États-Unis tend aujourd’hui à s’imposer comme monnaie internationale
quasi unique. Il n’en fut pas toujours ainsi : tout au long du XIXe siècle, jusque
vers 1930 environ, la livre sterling, concurremment avec l’or, tint le rôle de mon-
naie internationale ; c’est vers les années trente que la livre commença à être
supplantée par le dollar, l’or restant cependant monnaie internationale jusque
vers les années soixante-dix.
La monnaie est aussi un moyen de paiement instantané. On dit pour cela que
la monnaie est la liquidité par excellence. Un actif quelconque est d’autant plus

152  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


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liquide qu’il se « rapproche » de l’actif monétaire. Cette proximité par rapport à


la monnaie, constituant le degré de liquidité de l’actif en question, dépend du
délai et du coût de conversion de l’actif en monnaie. Tout actif dont le délai et
le coût de conversion en monnaie sont nuls, ou quasiment nuls, est assimilé à la
monnaie, et est parfois appelé quasi-monnaie.

b) Les fonctions annexes de la monnaie

À côté de la fonction de paiement de la monnaie, deux fonctions annexes


doivent aussi être considérées : une fonction de mesure des valeurs, qui fait de
la monnaie une unité de compte ; une fonction de réserve de valeur, qui fait de
la monnaie un « pouvoir d’achat » permanent.
La monnaie comme unité de compte mesure les valeurs. Elle est ce que
K. Marx appelait l’« équivalent général ». Cette fonction de la monnaie est très
liée à celle de moyen de paiement : c’est parce que la monnaie est la contre-
valeur dans la quasi-totalité des échanges qu’elle sert en même temps de mesure
générale des valeurs. On peut cependant trouver des cas où l’unité de compte est
distincte du moyen de paiement : ainsi, en France, sous l’Ancien Régime, les
moyens de paiement étaient des pièces d’or et d’argent, mais l’unité de compte
était la livre tournois qui n’était elle-même matérialisée par aucune pièce.
La monnaie est aussi une réserve de valeur : elle peut être conservée et n’être
échangée contre un autre actif qu’après un certain temps. La plupart des actifs
remplissent en fait, mais plus ou moins bien, la fonction de réserve de valeur. La
monnaie, à cet égard, n’est pas le meilleur actif qui soit. Un actif est considéré
comme une réserve de valeur d’autant meilleure que sa diminution de valeur,
dans une période de temps donnée, est plus faible : un actif dont la valeur finale
est égale à la valeur initiale est réputé être à pouvoir d’achat constant. La mon-
naie, notamment en période de hausse des prix, n’est qu’un médiocre instrument
de réserve de valeur.
Au total, on peut donner de la monnaie une définition « fonctionnelle » en
ces termes : la monnaie est un moyen de paiement utilisable immédiatement à
l’intérieur d’une zone monétaire déterminée, et qui remplit accessoirement les
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

fonctions d’unité de compte et de réserve de valeur.

2) Les formes de la monnaie

Il y a eu, dans le passé, trois stades d’évolution des formes de la monnaie :


l’économie de troc, où les marchandises s’échangeaient directement contre les
marchandises sans cet intermédiaire des échanges qu’est la monnaie ; l’écono-
mie à monnaie marchandise, comme dans l’Antiquité méditerranéenne, où le
bétail (latin : « pecus ») constitua longtemps, en tant que moyen d’échange, la
richesse pécuniaire par excellence ; l’économie à monnaie métallique, qui fut un
stade assez vite atteint de l’économie à monnaie marchandise : les métaux pré-
cieux, notamment l’or et l’argent, parce que rares, inaltérables et facilement

La monnaie et le crédit  153


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divisibles en petites quantités, finirent par supplanter toute autre marchandise


comme forme de monnaie. Les pièces métalliques firent leur apparition dans la
Grèce archaïque. Plus tard, ces pièces furent frappées, c’est-à-dire revêtues de
la marque d’une autorité émettrice qui garantissait en même temps la valeur des
pièces, c’est-à-dire leur poids en métal précieux. La monnaie métallique fut la
forme essentielle de la monnaie jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et tint même une
place importante encore au XIXe siècle. En France, par exemple, la loi dite de
Germinal an XI institutionnalisa un système monétaire bi-métalliste fondé sur la
définition d’un rapport d’échange légal entre l’or et l’argent. Ce système fut
remplacé à partir de 1876 par un système monométalliste-or qui fonctionna
tant bien que mal jusque dans l’entre-deux-guerres.
Aujourd’hui, on distingue deux formes principales de la monnaie : la mon-
naie manuelle et la monnaie scripturale.

a) La monnaie manuelle

La monnaie manuelle est celle qui, au sens propre, peut être manipulée. Elle
comporte les billets de banque et les pièces métalliques.
Les billets de banque, à l’origine, c’est-à-dire aux XVIIe et XVIIIe siècles, cir-
culaient au lieu des quantités de métaux précieux qu’ils représentaient et qui res-
taient immobilisés dans les coffres des banques. Le billet était donc une créance
sur une banque, payable en métal précieux. Mais les métaux étaient de fait si
bien immobilisés que les banques se risquèrent assez vite à émettre des billets
pour une valeur supérieure à celle détenue en métal précieux dans leurs coffres.
Dès lors, les billets furent appelés, et sont encore appelés par tradition, monnaie
fiduciaire, parce que le billet pouvait circuler grâce à la confiance (latin : « fidu-
cia ») du porteur du billet en la capacité de la banque à le lui rembourser en
métal.
En France, l’histoire du billet de banque est marquée par trois événements.
Le premier est le monopole de l’émission des billets conféré à la Banque de
France sur tout le territoire en 1848 (jusqu’à cette date, et depuis sa création en
1800 sous le Consulat, elle n’avait de « privilège » d’émission que dans la
région parisienne, le reste du pays étant partagé entre neuf « banques départe-
mentales d’émission » ). Le second est l’instauration du cours forcé, définitive-
ment établi en 1936, qui supprime la possibilité pour les résidents français, por-
teurs de billets de la Banque de France, de demander à celle-ci le rembourse-
ment de leurs billets en or. Le troisième a été, à compter du 1er janvier 2002, le
remplacement massif des billets en francs par de nouveaux billets en euros dont
l’aire de circulation est étendue à toute la zone euro et dont l’émission revient,
pour un certain quota, à la Banque de France mais sous le contrôle de la Banque
Centrale Européenne (BCE).
La substitution des espèces en euros aux espèces en francs, le 1er janvier
2002, concerne aussi les espèces métalliques, destinées aux petits paiements,
que l’on appelait en France les monnaies divisionnaires. Ce nom leur avait été
donné en 1795, lors de la légalisation du franc par la Convention, parce qu’elles

154  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


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représentaient alors des « divisions » du franc. Par la suite, le nom s’était conser-
vé alors même que les pièces étaient devenues aussi des multiples du franc. Avec
le passage à l’euro, il est tombé en désuétude et, aujourd’hui, on parle tout bon-
nement de « pièces métalliques ». Leur valeur est faible relativement à celle des
billets. Dans l’ensemble de la zone euro (il n’y a pas en ce domaine de statis-
tiques spécifiques précises pour la France), sur une circulation fiduciaire totale
de 950 milliards € (janvier 2015), les billets représentent près de 95 %.

b) La monnaie scripturale
La monnaie scripturale n’est point tangible. Elle n’existe qu’en vertu d’écri-
tures passées dans les comptes des banques au nom des titulaires de cette mon-
naie. Son utilisation pour les paiements nécessite des techniques appropriées.
Décrivons la nature de la monnaie scripturale par un exemple : un individu,
M. Rouget, dépose le 1er mars 1000 € de billets à la Société Générale qui lui
ouvre un compte au crédit duquel elle inscrit la somme déposée. Pour
M. Rouget, son compte créditeur de 1 000 € est un substitut parfait des 1 000 €
de billets qu’il a déposés à la banque : il peut retirer ces billets, en totalité ou en
partie, quand il le veut. Le 15 mars, par exemple, il décide de retirer 200 € qui
sont alors inscrits au débit de son compte dont le solde apparaît désormais cré-
diteur de 800 €. Toutes ces écritures se présentent ainsi dans la comptabilité de
la Société Générale :

Compte de M. Rouget

Date Nature de l’opération Débit Crédit

1er mars Dépôt d’espèces 1000,00


15 mars Retrait d’espèces 200,00
15 mars Solde 800,00
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Le solde n’est inscrit, en général, que lorsque le compte est arrêté, par
exemple pour envoi d’un relevé au client. Un solde créditeur est alors inscrit
dans la colonne débit, à gauche, pour équilibrer le compte. Si d’aventure le solde
est débiteur, les débits excédant les crédits, le solde est inscrit dans la colonne
crédit, à droite. Bien sûr, la banque prend garde à ce que les soldes de ses clients
ne deviennent point débiteurs sans son accord préalable.
Après arrêt d’un compte à une certaine date, le solde est reporté : à la date
suivante, un report est inscrit dans la colonne opposée à celle du solde de la date
précédente. Le report d’un solde créditeur est ainsi inscrit dans la colonne cré-
dit. Le second relevé de compte, reçu à la fin du mois par M. Rouget qui aura
entre-temps prélevé 500 € le 20 mars, se présentera donc comme ceci :

La monnaie et le crédit  155


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Compte de M. Rouget

Date Nature de l’opération Débit Crédit

16 mars Report 800,00


20 mars Retrait d’espèces 500,00
20 mars Solde 300,00

À chaque retrait, le solde créditeur s’amenuise mais constitue toujours un


substitut parfait du reliquat de la somme initialement déposée. À tout moment
M. Rouget peut se présenter au guichet de sa banque pour transformer son solde
créditeur en billets. Le dépôt est, pour cette raison, appelé dépôt à vue. À chaque
retrait le dépôt diminue mais reste un dépôt à vue.
Pour être considéré comme monnaie scripturale, un dépôt à vue auprès d’un
intermédiaire financier doit, toutefois, être assorti de moyens qui en permettent
l’utilisation directe et immédiate à des fins de paiement, conformément à ce qui est
la caractéristique de la monnaie. Les principaux instruments de mobilisation des
dépôts à vue par leurs titulaires sont le chèque, le virement et la carte bancaire.
Le chèque est un ordre écrit, adressé par le titulaire (le tireur) d’un dépôt à
vue à l’intermédiaire financier (le tiré) qui garde le dépôt en compte, de payer
au porteur du chèque (le tiers) la somme inscrite sur le chèque. Les dépôts en
compte de chèque sont donc bien de la monnaie scripturale : grâce au chèque ils
peuvent être utilisés comme moyen de paiement. Le chèque en lui-même n’est
pas de la monnaie, mais un instrument de mobilisation d’un dépôt, qui est la
véritable monnaie scripturale ; d’ailleurs un chèque « sans provision » condui-
rait à une annulation de tous les paiements qu’il a permis de faire.
Le virement est un ordre un peu plus compliqué que le chèque, quoique d’uti-
lisation parfois plus pratique : le tireur ordonne à sa banque de virer une certaine
somme au nom d’un tiers titulaire lui-même d’un compte en banque. Le vire-
ment fait intervenir en principe quatre personnes : le tireur, le tiers et la banque
de chacun d’entre eux.
La carte bancaire est la plus moderne des techniques de mobilisation de
dépôt. Elle donne la possibilité non seulement d’effectuer des retraits dans les
distributeurs automatiques de billets (DAB) ou auprès des guichets automa-
tiques bancaires (GAB), mais aussi de payer des dépenses auprès des nombreux
commerçants affiliés au réseau de la carte bancaire. Le client est simplement
tenu de composer son code confidentiel sur un clavier spécial. L’utilisation de la
carte est aujourd’hui très répandue, dépassant par le nombre d’opérations effec-
tuées, l’usage du chèque ou du virement. Il n’en va toutefois pas de même pour
ce qui est du montant des paiements, car le chèque et encore plus le virement
sont utilisés en moyenne pour de beaucoup plus gros paiements que

156  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


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la carte, qui a cependant atteint le but que lui avaient dès l’origine assigné les
banquiers : les soulager de la gestion, extrêmement coûteuse pour eux, des
chèques de faible montant que les particuliers émettaient en trop grand nombre
avant l’expansion de la carte bancaire.

B. La création monétaire
Les exemples précédents n’ont fait qu’indiquer comment de la monnaie
scripturale et de la monnaie fiduciaire pouvaient être substituées l’une à l’autre
dans le patrimoine d’un même agent, ou bien comment de la monnaie (scriptu-
rale) pouvait être transférée du patrimoine d’un agent à celui d’un autre. Tout
cela ne nous apprend pas l’origine absolue de la monnaie, quelle qu’en soit la
forme. Or, à l’origine, la monnaie est créée par les banques. Celles-ci sont nom-
breuses et variées. Mais deux types de monnaie seulement méritent d’être dis-
tingués : la monnaie créée par les banques ordinaires ou banques de second rang
et la monnaie créée par la banque centrale, c’est-à-dire, en France, la Banque de
France sous le contrôle de la BCE. L’une est dite monnaie de banque et l’autre
monnaie centrale.

1) La création de monnaie de banque

La monnaie de banque est toujours de la monnaie scripturale, puisque le pri-


vilège d’émission de billets appartient à la banque centrale. La monnaie de
banque ne peut donc apparaître que par crédit du compte à vue d’un agent non
financier. Il n’y aura toutefois de création monétaire nette que si cette appari-
tion de monnaie de banque n’est point compensée par une disparition équiva-
lente de monnaie (quelle qu’en soit la forme) des mains de l’agent non financier.
Ainsi, dans l’exemple précédent, la Société Générale créditait de 1000 €
le compte de M. Rouget en contrepartie d’un dépôt équivalent de billets de
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

banque : il y avait simplement, entre les mains de M. Rouget, substitution de


monnaie de banque à de la monnaie centrale préalablement détenue par lui. Pour
qu’il y eût une création monétaire nette, il eût fallu que la Société Générale fît
un crédit, au sens propre du terme, à son client, en n’acquérant sur lui comme
contrepartie qu’un titre de créance.
La « monétisation des créances », selon l’expression de J. Denizet, est l’ac-
tivité caractéristique des banques : elles créent de la monnaie en faisant crédit
aux agents non financiers. Deux situations classiques sont celles-ci : ou bien le
crédit est directement consenti par la banque à l’agent non financier, selon une
procédure dite d’avance en compte ; ou bien le crédit bancaire prend le « relais »
d’un crédit déjà consenti entre agents non financiers, relais effectué par l’es-
compte du crédit commercial inter-entreprises.

La monnaie et le crédit  157


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a) L’avance en compte

L’avance en compte, également appelée facilité de caisse ou découvert, est


destinée à permettre aux entreprises d’équilibrer leur trésorerie, c’est-à-dire de
combler l’écart éventuel entre les décaissements et les encaissements journa-
liers. L’avance en compte est très appréciée des entreprises en raison de sa sou-
plesse : il suffit d’un simple accord, écrit ou même verbal, entre le banquier et
l’entreprise.
L’avance en compte n’est comptabilisée par la banque qu’au fur et à mesure
de son utilisation par le bénéficiaire pour effectuer ses paiements. C’est à ce
moment seulement qu’a lieu la création monétaire. Imaginons, par exemple, une
avance de 20 000 € consentie par la banque à son client, imprimeur, pour lui
permettre de payer une fourniture à une papeterie que nous supposerons, pour
simplifier, cliente de la même banque. Au moment du règlement, supposé effec-
tué par virement, la banque passe les écritures suivantes dans ses livres :

Débit Compte de l’imprimeur Crédit

20 000,00

Débit Compte de la papeterie Crédit

20 000,00

La comptabilité de la banque reste, comme il se doit, équilibrée. La monnaie


créée au moment de l’utilisation de l’avance apparaît au compte du bénéficiaire
du paiement (la papeterie) et non à celui du bénéficiaire de l’avance (l’impri-
meur) : le débit du compte de celui-ci, représentant sa dette envers la banque, est
en quelque sorte la contrepartie de la monnaie créée. Le résultat serait le même
si la papeterie était cliente d’une autre banque.

b) L’escompte
Dans l’exemple précédent, on peut imaginer que l’imprimeur, au lieu de
demander une avance à sa banque, demande à son fournisseur, la papeterie, de lui
faire crédit : un crédit commercial, entre agents non financiers, apparaît. Ce crédit
commercial est souvent matérialisé par un effet de commerce constituant ici le titre
de créance de la papeterie sur l’imprimerie. Il peut cependant arriver que la pape-
terie ait besoin d’argent, par exemple pour payer les salaires de ses ouvriers, sans
pouvoir attendre l’échéance de sa créance sur l’imprimeur. La papeterie peut alors
mobiliser sa créance auprès de sa banque qui la lui escompte.

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L’effet de commerce le plus utilisé est la lettre de change ou traite. Celle-ci


met en cause trois personnes : un tiré, un tireur, un tiers. Le tiers est créancier du
tireur qui est créancier du tiré. Dans la lettre de change, le tireur donne l’ordre au
tiré, qui accepte, de payer, à l’échéance, le montant de sa dette au tiers ou
« à son ordre ». Puis la lettre est remise par le tireur, en règlement de sa propre
dette, au tiers, son créancier. La mention « à son ordre » signifie que le tiré peut
être tenu, à l’échéance, de payer sa dette à toute personne porteuse de la lettre de
change. La transmission, de main en main, de la lettre de change peut en effet se
faire par endossements successifs : il suffit par exemple au tiers, premier porteur
de la lettre de change, d’inscrire, au dos de la lettre, avec la date et sa signature,
l’ordre de payer la somme à une personne nommément désignée ou « à son
ordre », ce qui permet à la lettre de change de pouvoir continuer à circuler jus-
qu’à l’échéance. À l’échéance précisément, le porteur de la lettre demande rem-
boursement au tiré, mais il peut aussi, en cas de défaillance de celui-ci, se retour-
ner contre toute autre personne, y compris le tireur, qui aurait apposé sa signa-
ture sur la lettre de change.
Les effets de commerce peuvent être mobilisés, avant leur échéance, auprès
d’une banque qui les escompte. Pour décrire ce mécanisme, nous imaginerons
au départ la situation suivante : la papeterie a tiré une traite de 20 000 € sur son
client l’imprimeur ; une lettre de change est établie à l’ordre de la banque, en
vue justement de l’escompte. On peut en outre supposer que la papeterie a déjà
un fort découvert en banque et que la banque souhaite voir ce découvert réduit.
La papeterie apporte alors sa traite à l’escompte de la banque.
En échange de la traite, la banque rembourse aussitôt à la papeterie le mon-
tant de sa créance sur l’imprimeur, déduction faite toutefois d’une petite somme
constituant l’escompte proprement dit. Si, par exemple, le taux d’escompte de la
banque est de 5 % l’an et que la lettre de change est à trois mois d’échéance (un
quart d’année entière), alors, sachant que la créance est d’une valeur de
20 000 €, l’escompte sera de :

20 000 € ×0,05 × 0,25 = 250 €

Le compte de la papeterie sera crédité, par conséquent, de 19 750 € par la


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banque qui est désormais titulaire du titre de créance en contrepartie duquel elle
a accepté de créer de la monnaie scripturale d’une valeur de 19 750 €. Au fond,
par cette opération, tout se passe comme si le crédit commercial de 20 000 € de
la papeterie à l’imprimerie était relayé par un crédit de 19 750 € de la banque à
la papeterie.
Après escompte de traites commerciales, la banque peut « nourrir » les
créances jusqu’à l’échéance. Elle peut aussi, sous certaines conditions, les appor-
ter à la Banque de France, provoquant alors une création de monnaie centrale.

2) La création de monnaie centrale


La monnaie centrale est la monnaie créée par la banque centrale, soit, dans

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notre perspective, la Banque de France (sous le contrôle de la BCE). Celle-ci peut,


comme toute autre banque, créer de la monnaie scripturale, mais elle peut aussi,
par privilège, créer de la monnaie fiduciaire, c’est-à-dire des billets de banque.
Pour les billets, monnaie manuelle, la création suppose une fabrication préa-
lable. La fabrication des billets est une opération purement industrielle conduite
par la Banque de France elle-même dans ses usines de Vic-le-Comte, pour la
fabrication du papier, de Chamalières, pour l’impression des billets. La création,
elle, est une opération purement financière consistant à émettre la monnaie, ce
qui signifie la mettre pour la première fois à la disposition d’autres agents. Une
distinction est également à faire entre émission et circulation monétaire. La
monnaie émise est dite en circulation seulement quand elle est entre les mains
d’agents non financiers. Ainsi des billets émis par la banque centrale et remis à
des banques qui les gardent momentanément en caisse ne sont pas encore en cir-
culation. Cette distinction vaut aussi pour la monnaie scripturale émise par la
banque centrale.
Pour la monnaie scripturale émise par la Banque de France, la plus grande
partie n’est point en circulation, contrairement aux billets. C’est que ceux-ci,
justement, sont émis pour les agents non financiers, les ménages notamment,
tandis que la monnaie scripturale centrale est émise principalement pour les
banques et autres institutions financières, qui règlent leurs opérations mutuelles
en monnaie centrale. Comme toute monnaie scripturale, celle de la Banque de
France est évaluée d’après les soldes créditeurs des comptes à vue de sa clien-
tèle. Celle-ci ne comporte que relativement peu d’agents non financiers,
ménages ou entreprises, mais surtout des institutions financières parmi les-
quelles figurent : le Trésor public, qui a un compte courant à la Banque de
France ; les banques, françaises ou étrangères, et notamment les banques cen-
trales étrangères ; certaines institutions internationales ; etc.
Il n’y a pas de différence fondamentale entre la monnaie centrale et la mon-
naie de banque quant au mécanisme de leur création : dans l’un ou l’autre cas,
la monnaie est émise en contrepartie de créances sur des agents le plus souvent
résidents. Il peut aussi y avoir, à l’occasion d’opérations extérieures, création
d’euros contre créances sur des non-résidents de la zone euro. Imaginons un
exportateur français qui, après avoir été payé en dollars par son client américain,
demande à sa banque de lui changer ces dollars en euros. La banque crédite le
compte de l’exportateur de la contre-valeur en euros des dollars. À ce moment-
là, a lieu une création d’euros dont la contrepartie est une créance à vue en dol-
lars détenue par la banque française sur une banque américaine. Si la banque
française cède les dollars à sa banque centrale, la contrepartie des euros créés
devient alors une créance à vue en dollars de la Banque de France sur la banque
américaine.

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II. Le crédit
L’analyse de circuit présentée au chapitre 2 nous invitait à donner au flux de
financement F, qui est le premier flux du circuit, un sens extensif, celui d’un
financement en général, avec ou sans intermédiaire. Allant encore plus loin à
présent, nous dirons que le flux en question recouvre les trois grands types de
financement qui se rencontrent dans l’économie moderne : le financement inter-
médié ou crédit stricto sensu ; son corollaire, le refinancement ; le financement
direct ou désintermédié.

A. Le marché des crédits ou le financement intermédié


Une opération de financement peut être décrite, de manière abstraite, comme
la rencontre entre un agent à besoin de financement et un agent à capacité de
financement. Dans l’opération de crédit, toutefois, un intermédiaire surgit et fait
écran entre les deux agents. L’agent à capacité de financement confie son
épargne à l’intermédiaire, qui consent un prêt à l’agent à besoin de financement.
Les deux opérations sont indépendantes : l’épargne collectée n’est pas automa-
tiquement prêtée, tandis que le prêt peut avoir lieu sans que l’intermédiaire ait
reçu une épargne préalable. Cette indépendance fait de l’intermédiaire le parte-
naire véritable de l’emprunteur dans l’opération de crédit, qualifiée pour cette
raison de financement intermédié. Le demandeur de crédit est l’agent à besoin
de financement, mais l’offreur est l’intermédiaire et non l’agent à capacité de
financement, simple offreur d’épargne. Ainsi se forme ce que l’on appelle le
marché des crédits, avec ses deux composantes principales : les institutions dis-
tributrices de crédit et les opérations de crédit.

1) Les institutions distributrices de crédit


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Les institutions distributrices de crédit, ou « prestataires de services ban-


caires » selon le jargon du Code monétaire et financier qui constitue depuis
2005 en France le regroupement structuré des lois et règlements concernant
l’univers de la finance, ont en commun d’effectuer à titre de profession habi-
tuelle des opérations de banque. Celles-ci comprennent, aux termes de la loi,
« la réception de fonds remboursables du public, les opérations de crédit ainsi
que les services bancaires de paiement ». Un prestataire donné peut n’être pas
autorisé à faire toute opération de banque, mais être spécialisé dans telles ou
telles de ces opérations selon les dispositions réglementaires qui régissent son
activité ou les clauses contenues dans l’agrément lui permettant d’exercer cette
activité. La loi distingue ainsi deux grandes familles de prestataires de services
bancaires : les établissements de crédit et les sociétés de financement, à quoi
s’ajoute, à part, la Caisse des Dépôts et Consignations.

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a) Les établissements de crédit


Ce sont des personnes morales dont l’activité consiste à recevoir des fonds
remboursables du public et à octroyer des crédits, sans préjudice pour les ser-
vices de paiement (tenue de comptes de paiement, émission d’instruments de
paiement tels que carnets de chèques, cartes bancaires, etc.) liés à cette activité.
Au 1er janvier 2015, on compte 402 établissements de crédit agréés en France,
auxquels s’adjoignent 22 établissements agréés à Monaco et 650 établissements
de l’« espace économique européen » (englobant notamment la Suisse) exerçant
en France sous « passeport européen », soit en « libre établissement » (c’est-à-
dire à travers une simple succursale sans personnalité juridique), soit en « libre
prestation de services » (pour la fourniture exclusive de services bien spécifiés
dans le « passeport » qui leur est octroyé). S’agissant des 402 établissements de
crédit dont l’agrément leur donne pleine et entière existence sur le territoire
français, ils sont répartis en différentes catégories :
– banques (166), définies comme établissements pouvant faire toutes les
opérations de banque ; elles sont la catégorie la plus importante et la plus nom-
breuse tout en étant très variée, allant du très gros établissement à vocation géné-
rale et implanté sur tout le territoire (BNP-Paribas, Société Générale, Le Crédit
Lyonnais, etc.) aux banques à implantation régionale voire locale ou ayant une
activité de fait limitée à certains types de financement (immobilier, par
exemple) ;
– succursales de banques de pays tiers (21) agréées en France en tant qu’éta-
blissements de crédit à part entière ;
– banques mutualistes ou coopératives (91), distinctes des banques propre-
ment dites en raison de leur vocation originelle qui était non la recherche du pro-
fit mais la coopération et l’entraide sociale entre personnes d’une même région
ou d’une même profession, ce qui leur avait valu l’octroi par les pouvoirs
publics de privilèges (fiscaux notamment), source pendant longtemps de dis-
putes avec les banques ordinaires, qui n’avaient point ces privilèges aujourd’hui
du reste très atténués sans que cela ait pour autant fait disparaître la spécificité
de cette catégorie d’établissements de crédit ; les banques mutualistes ou coopé-
ratives forment quatre grands groupes, celui du Crédit Agricole, celui du Crédit
Mutuel, le réseau BPCE (Banques Populaires et Caisses d’Épargne), le Crédit
Coopératif ;
– caisses de crédit municipal (18), héritières historiquement des anciens
monts-de-piété, aujourd’hui très modernisées mais conservant de leur passé une
spécialité de prêts personnels aux ménages et un monopole des prêts sur gages ;
– établissements de crédit spécialisés (106), ainsi nommés parce que, du fait
de dispositions législatives ou réglementaires qui leur sont propres et de l’agré-
ment qui leur est donné, ils ne peuvent effectuer que certains types de finance-
ment (logement notamment, ce qui amène la présence parmi eux de nombreuses
sociétés de crédit foncier ou de financement de l’habitat).

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b) Les sociétés de financement


Ce sont des personnes morales, autres que les établissements de crédit, ne
collectant pas auprès du public de fonds remboursables et effectuant des opéra-
tions de crédit dans les limites définies par leur agrément. Elles sont de ce fait
cantonnées chacune dans une spécialité de financement, tout comme les établis-
sements de crédit spécialisés, la seule différence étant qu’elles ne reçoivent pas
de dépôts du public mais trouvent leurs ressources principalement sur les mar-
chés de financement ou de refinancement ; elles regroupent notamment des
entreprises de crédit-bail mobilier ou immobilier, des sociétés de crédit à la
consommation, les innombrables sociétés de caution mutuelle, etc.

c) La Caisse des Dépôts et Consignations


Vénérable établissement public fondé en 1816, parfois familièrement appe-
lée « la vieille dame de la rue de Lille », la Caisse des Dépôts et Consignations
tire sa colossale puissance financière de sa fonction de caisse centrale pour tout
le réseau des caisses d’épargne et de prévoyance ainsi que pour celui de la
Caisse Nationale d’Épargne. Elle se voit allouer par le Code monétaire et finan-
cier un chapitre à part la mettant d’un certain point de vue sur le même pied que
le Trésor public, la Banque de France ou la Poste. Ainsi soustraite à la loi com-
mune, elle justifie, aux yeux de ses détracteurs, la critique qu’elle serait une
sorte d’État dans l’État. Disons que le groupe de la Caisse des Dépôts et de ses
filiales est plutôt un puissant auxiliaire de l’État pour la politique de développe-
ment économique sur tout le territoire. La Caisse joue en effet le rôle de ban-
quier des collectivités locales et d’organisme de financement du logement
social, à quoi elle ajoute un rôle important dans le financement du « développe-
ment durable », le microcrédit aux très petites entreprises (TPE), l’aide au finan-
cement des petites et moyennes entreprises (PME) et de notables participations
au capital de grands groupes privés (Accor, Peugeot-Citroën, Michelin, Saint-
Gobain, etc.), sans parler du soutien qu’elle apporte au financement du déficit
de l’État par ses souscriptions aux émissions de titres publics. C’est à toutes ces
raisons qu’elle doit son statut « privilégié » qui la met à l’abri de toute menace
de privatisation : elle est pour les pouvoirs publics un auxiliaire bien trop pré-
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cieux pour qu’ils puissent un jour décider de s’en passer.

2) Les opérations de crédit

Dans la multitude des opérations de crédit, il existe plusieurs types de


regroupements possibles. Selon le bénéficiaire, on distingue les crédits aux
sociétés non financières (35 % de l’encours en France, début 2015), les crédits
aux ménages (49 %) et les crédits aux autres agents (16 %), au premier rang des-
quels figurent les administrations publiques. Selon l’objet, on distingue, parmi
les crédits des établissements de crédit au secteur privé, les crédits de trésorerie
(15 %), les crédits à l’investissement (27 %), à l’habitat (43 %), et les autres cré-
dits (15 %). Un troisième regroupement, plus classique, consiste à présenter les

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opérations de crédit selon leur durée, en considérant, d’une part, les crédits à
court terme et, d’autre part, les crédits à moyen et long terme.

a) Les crédits à court terme


Les crédits à court terme, c’est-à-dire de durée inférieure à un an, s’adressent
essentiellement aux ménages ou aux entreprises. En ce qui concerne les
ménages (pour lesquels ils représentent environ 20 % des crédits à ce secteur),
ils ont la nature de crédits à la consommation, prenant la forme soit de crédits
de financement d’achats à tempérament (c’est-à-dire d’achats comportant livrai-
son immédiate et paiements échelonnés), soit de prêts personnels, soit de décou-
verts bancaires. En ce qui concerne les entreprises, ils servent essentiellement à
financer leurs besoins d’exploitation.
Au cours de son exploitation, une entreprise est amenée à payer des salaires,
à constituer des stocks (de matières premières ou de produits transformés), etc.
Pour cela, elle doit engager des ressources qui, en attendant les recettes, ne peu-
vent être que des ressources d’emprunt. L’emprunt est normalement à court
terme, étant donné le délai en principe assez court entre l’engagement des
dépenses et la perception des recettes, mais il peut devenir permanent (c’est-à-
dire constamment renouvelé) si les bénéfices réalisés ne permettent pas un auto-
financement intégral des dépenses.

b) Les crédits à moyen et long terme


Le capital fixe (immeubles, machines, etc.) a une « rotation » beaucoup plus
lente que le capital circulant (matières premières, salaires, etc.) ; aussi doit-il
être financé par un crédit plus long. Les crédits à moyen ou long terme sont les
crédits de durée supérieure à un an (comprise entre un et sept ans pour le crédit
à moyen terme, supérieure à sept ans pour le crédit à long terme). Ils représen-
tent, en France, 80 % de l’encours total des crédits, et ils bénéficient en premier
aux ménages (54 %), puis aux entreprises (33 %), le reste (13 %) étant destiné
principalement aux administrations. Ils financent, dans le cas des ménages,
essentiellement l’achat de logements et, dans le cas des entreprises ou des admi-
nistrations, l’achat d’équipements.
Pour une banque, dont les ressources sont généralement en grande partie des
dépôts à vue, il y a un risque à immobiliser dans des prêts à moyen ou long terme
des fonds que les déposants peuvent prétendre lui retirer à tout instant. Pour ne
pas encourir ce risque d’illiquidité, une banque ordinaire ne s’engagera donc
dans des prêts à moyen ou long terme que si elle a une garantie de mobilisation
de ses créances, autrement dit si elle a la certitude de pouvoir à tout moment
céder ses créances à une autre institution financière disposant de liquidités.
Divers mécanismes institutionnels donnent aux banques cette garantie pour cer-
taines catégories de créances à moyen ou long terme. Ce fut longtemps le cas du
crédit à moyen terme mobilisable, qui a joué un rôle très important en France
dans la période de reconstruction d’après-guerre en permettant aux banques de
financer l’équipement des entreprises tout en bénéficiant pour leurs créances de

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conditions de mobilisation auprès de la Banque de France équivalentes à celles


accordées jusque-là aux seuls crédits à court terme. C’est toujours le cas des
créances hypothécaires, c’est-à-dire des créances représentatives de crédits au
logement assortis d’une hypothèque, pour lesquelles il existe un marché, le mar-
ché hypothécaire, sur lequel les établissements sont assurés de pouvoir mobili-
ser leurs créances. Dans presque tous les autres cas, les banques n’ont aucune
assurance de pouvoir mobiliser leurs créances à moyen ou long terme. C’est
pourquoi, en dehors du crédit au logement, elles ne se lancent guère dans le cré-
dit à moyen ou long terme, laissant cette tâche aux établissements spécialisés
disposant de ressources stables.

B. Le refinancement des crédits


Aussi longtemps qu’un établissement a la charge d’un crédit, il finance ou
« nourrit » ce crédit. La plupart des crédits sont financés jusqu’à l’échéance par
les établissements mêmes qui les ont distribués. Il peut naître toutefois un besoin
de refinancement qui amène l’établissement à vouloir transférer la charge du
financement à une autre institution. Ce besoin de refinancement se fait sentir
lorsque l’établissement vient à encourir un risque d’illiquidité trop important en
raison d’un rapport devenu défavorable entre le degré de liquidité de ses
créances et le degré d’exigibilité de ses dettes : des créances recouvrables à
terme éloigné adossées à des dettes exigibles à vue peuvent conduire l’établis-
sement à vouloir substituer soit des ressources plus stables à ses exigibilités à
vue, soit des disponibilités à vue à ses créances peu liquides. La première voie,
qui est celle du recours par les établissements de crédit pour leur propre compte
aux marchés de financement direct, sera examinée au paragraphe suivant. La
deuxième voie, suivie ici, est celle du refinancement. L’établissement qui for-
mule une demande de refinancement souhaite obtenir des liquidités en échange
de créances détenues par lui. Pour cela, il s’adresse soit à un autre établissement
de crédit, sur un marché de refinancement, soit à la banque centrale elle-même,
prêteur en dernier ressort.
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1) Les marchés de refinancement


Il existe deux marchés de refinancement, l’un en principe pour le long terme,
l’autre essentiellement pour le court et le moyen terme. Le premier est en outre
un marché spécialisé, relativement étroit ; il s’agit du marché hypothécaire. Le
second est un marché destiné à toutes sortes de créances et connaissant une
importante activité ; il s’agit de ce qui fut longtemps le marché monétaire tout
entier mais n’en est plus, depuis l’élargissement de ce marché à d’autres types
d’opérations (p. 174), qu’un compartiment appelé marché interbancaire.

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a) Le marché hypothécaire
Le marché hypothécaire, créé en 1966 et placé sous la tutelle du Crédit
Foncier (dont il n’a été affranchi qu’en 1999), sert au refinancement des prêts au
logement consentis à des particuliers. Pour être éligibles au marché hypothé-
caire, ces prêts doivent être assortis d’une hypothèque et être d’une durée
initiale comprise entre dix et vingt ans. Le marché hypothécaire a donc bien
vocation à offrir un refinancement à la fois spécialisé (dans le crédit au loge-
ment) et à long terme.
Un établissement, détenant des créances éligibles au marché hypothécaire et
éprouvant un besoin de refinancement, ne cède pas, sur ce marché, les créances
elles-mêmes, mais des billets de mobilisation représentatifs de ces créances, les-
quelles sont conservées « sous dossier », par l’établissement émetteur des billets,
au nom de l’établissement souscripteur de ceux-ci. Les billets avaient en principe
une échéance voisine de celles des créances qu’ils représentaient. En fait, pour
accéder au vœu des souscripteurs (souvent à la recherche de placements de cour-
te durée), les établissements emprunteurs avaient de plus en plus émis des billets
de mobilisation à échéance brève, faisant ainsi tendre le marché hypothécaire
vers un marché de refinancement à court terme, contrairement à sa vocation.
La réforme qui s’imposait est intervenue en 1985. Un nouveau marché est
superposé à l’ancien, qui ne disparaît pas mais devient en quelque sorte le dépar-
tement à court terme de l’ensemble. La nouveauté essentielle consiste en la créa-
tion d’une Caisse de refinancement hypothécaire qui deviendra par la suite
Caisse de refinancement de l’habitat (CRH dans les deux cas). La Caisse émet
dans le public des emprunts à long terme avec le produit desquels elle souscrit
les billets hypothécaires, de même durée, émis par les établissements détenteurs
de créances éligibles et éprouvant un besoin de refinancement. En somme, la
Caisse a pour mission d'adosser les crédits hypothécaires ainsi refinancés à des
titres émis par elle dans le public. Cette « titrisation » des crédits au logement,
imitée d'une pratique instituée aux États-Unis dès 1968 où elle avait connu un fort
développement, a certes permis au marché hypothécaire français de retrouver sa
vocation de marché de refinancement à long terme, mais n'a pas eu de dévelop-
pement comparable à celui du marché américain. C'est du reste cela – lorsque
s'est abattue la tourmente de 2007 sur le marché hypothécaire américain entière-
ment titrisé – qui a relativement préservé le marché hypothécaire français, lequel
continue donc à faire figure d'annexe du marché interbancaire.

b) Le marché interbancaire
Le marché interbancaire, comme le précédent, est réservé aux établissements
de crédit et sociétés de financement, auxquels s’ajoutent la Caisse des Dépôts et
Consignations, le Trésor public et la Banque de France. Cette dernière a un rôle
si particulier qu’il convient d’étudier à part ses opérations sur le marché inter-
bancaire. Ce marché a longtemps, en France, constitué à lui seul tout le marché
monétaire ; il n’en est plus, aujourd’hui, qu’un compartiment, mais un compar-
timent central, le cœur pour ainsi dire.

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La vocation du marché interbancaire est le refinancement à court et moyen


terme, encore qu’il y ait sur ce marché un compartiment à long terme, mais peu
actif et tendant d’ailleurs à se confondre avec le marché hypothécaire. Le com-
partiment de loin le plus important (il représente environ 80 % du total des opé-
rations du marché) est celui des opérations au jour le jour, c’est-à-dire à 24 ou
48 heures d’échéance. Des opérations aussi brèves sont en effet nécessitées par
l’évolution quotidienne très fluctuante de la trésorerie de nombreux établisse-
ments. Si, tel jour, une banque enregistre davantage de dépôts que de retraits,
elle aura, ce jour-là, un excédent de liquidités qu’elle sera disposée à prêter à un
autre établissement qui éprouverait, le même jour, un déficit ; la situation pou-
vant se renverser du jour au lendemain, le prêt sera donc à
24 heures.
Malgré tout, il existe, sur le marché interbancaire, des agents dits structurel-
lement prêteurs parce qu’ils ont en permanence un excédent de liquidités. Ce
sont les établissements qui, pourvus d’un grand nombre de guichets, collectent
des liquidités en abondance : la Caisse des Dépôts (qui a derrière elle tout le
réseau des caisses d’épargne), Crédit Agricole S.A. (organe central du groupe),
les grandes banques de dépôts (telle BNP-Paribas), etc. Inversement, il y a des
agents structurellement emprunteurs : le Trésor public (toujours à la recherche
de liquidités, du fait du déficit budgétaire), des sociétés de financement (parce
que ne recevant pas de dépôts du public), etc. Tous les établissements dont la tré-
sorerie n’est pas sujette à d’amples variations erratiques sont, bien sûr, portés à
se lancer dans des opérations à terme relativement long. Mais, au total, les opé-
rations du marché interbancaire ne dépassent guère l’échéance d’une année.
Quelques prêts sont dits en blanc parce qu’ils s’appuient seulement sur la pro-
messe (matérialisée ou non par un billet à ordre) du débiteur de rembourser son
créancier à l’échéance. Mais, dans leur grande majorité, les refinancements s’ap-
puient sur un transfert de titres de l’emprunteur vers le prêteur : ventes fermes ou
bien, le plus souvent, mises en pension d’effets. La mise en pension s’analyse, en
droit, comme une vente à réméré, c’est-à-dire une vente avec promesse de rachat :
l’établissement emprunteur livre, ou bien met « sous dossier » au nom du prêteur,
un certain nombre d’effets publics (bons du Trésor, etc.) ou privés (lettres de
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change, etc.) ; les effets sortent ou ne sortent pas de chez l’emprunteur, mais celui-
ci ne peut les utiliser à d’autres emprunts, car ils sont considérés comme la pro-
priété du prêteur jusqu’au remboursement, qui opère en même temps le rachat des
titres.
Afin de permettre aux établissements d’agir dans la plus grande discrétion, les
opérations du marché interbancaire passent par des intermédiaires, qui sont de
deux types. Il y a, d’une part, des entreprises d’investissement, qui sont de
simples intermédiaires se contentant de rapprocher offreurs et demandeurs. Il y
a, d’autre part, des banques ou autres prestataires de services bancaires agréés
en qualité de contrepartie par la banque centrale. Seuls ces derniers peuvent se
porter « ducroire », c’est-à-dire conclure des opérations pour leur propre
compte sur le marché interbancaire ; ils sont en outre les interlocuteurs exclusifs
de la banque centrale pour les opérations de refinancement auprès de celle-ci.

La monnaie et le crédit  167


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En centralisant offres et demandes de refinancement, les intermédiaires per-


mettent au marché d’atteindre au plus vite son taux d’intérêt d’équilibre. Ce taux,
d’ailleurs, fluctue dans une même séance de marché, en fonction des arrivées
incessantes d’offres et de demandes. Ce que l’on appelle, un jour donné, le taux
du marché interbancaire est un taux moyen pondéré, appelé Eonia (« Euro
Overnight Index Average »), calculé par la BCE à partir des indications fournies
par un échantillon de grands établissements parmi les plus actifs de la zone euro.
C’est donc un taux européen tout comme le marché interbancaire lui-même, car il
n’y a pas de frontières, à l’intérieur de la zone euro, pour le refinancement des
intermédiaires financiers. Tout au plus peut-on distinguer, sur ce marché européen,
des « segments » nationaux (en particulier un segment français) sur lesquels por-
tent, par délégation et pour le compte de la BCE, les interventions des banques
centrales nationales (notamment celles de la Banque de France).

2) Le refinancement auprès de la banque centrale


De toutes les fonctions que remplit une banque centrale, l’une des plus carac-
téristiques est celle de prêteur en dernier ressort. Cela signifie que la banque
centrale se présente comme l’ultime recours des établissements de crédit lors-
qu’ils ont épuisé leurs possibilités de refinancement sur le marché interbancaire
sans avoir satisfait tous leurs besoins de refinancement. Aujourd’hui, dans
l’Union Monétaire Européenne, le rôle est tenu par la Banque Centrale
Européenne (BCE) dont les banques centrales nationales, en particulier la
Banque de France, sont les relais dans les divers États membres.
C’est la BCE, en effet, qui détermine la quantité de monnaie centrale à four-
nir aux demandeurs (les « contreparties », selon le nom qu’elle leur donne) ou,
le cas échéant, la quantité de monnaie centrale à leur reprendre si elle juge le
marché trop « liquide ». Quand il s’agit d’alimenter le marché en liquidités (cas
le plus fréquent), les interventions de la BCE sont, le plus souvent, des « opéra-
tions de cession temporaire de liquidités » (dans le cadre d’accords de prêt
garanti par la prise en pension d’ « actifs éligibles ») et, plus rarement, des opé-
rations fermes d’achat d’actifs éligibles. Les pensions sont, en règle générale,
d’une durée d’une semaine, mais dans certains cas, pour répondre à des besoins
de refinancement à plus long terme, d’une durée de trois mois voire davantage.
Les actifs éligibles sont classés en deux catégories : les « actifs de niveau 1 »,
répondant à des critères d’éligibilité uniforme pour toute la zone euro, ne com-
prennent que des titres négociables, au premier rang desquels figurent les effets
publics (bons du Trésor) ; les « actifs de niveau 2 », pouvant comprendre des
titres de créances non négociables, répondent à des critères plus nationaux, défi-
nis par les banques centrales nationales mais agréés par la BCE.
Pour procéder à l’alimentation du marché interbancaire en monnaie centrale, la
BCE a recours principalement aux appels d’offres, avec d’ailleurs plusieurs pro-
cédures possibles. Celle qu’elle emploie le plus (pour les trois-quarts environ des
refinancements) a une périodicité hebdomadaire, en harmonie avec les pensions à
sept jours qui en sont la base. Chaque semaine, la BCE, par le canal des banques
centrales nationales, lance un appel aux places financières de la zone euro. L’appel

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porte mention de la quantité globale de monnaie centrale que la BCE est disposée
à fournir et du taux d’intérêt minimum, appelé communément taux refi, qu’elle
exige. Ce taux est toujours situé dans le bas de la zone de fluctuation du taux Eonia
du marché au jour le jour afin d’attirer les candidats au refinancement vers les offres
de la BCE et, ce faisant, de lester le taux du marché pour le cas où celui-ci tendrait
à s’élever un peu trop. Dès le lendemain de l’appel, les banques centrales nationales
(dont la Banque de France) ont recueilli et retransmis à la BCE les « offres » des
contreparties. Ces offres portent sur la quantité de monnaie centrale désirée et sur
le taux d’intérêt que les contreparties sont disposées à payer. La BCE classe les
offres qui lui sont soumises selon l’ordre décroissant des taux proposés et répond
aussitôt (il ne s’est pas écoulé plus de 24 heures depuis le lancement de l’appel
d’offres) en servant les demandes dans cet ordre jusqu’à concurrence de la somme
globale annoncée. Si, au dernier taux retenu (qui est souvent le taux refi), il reste
plusieurs demandes en lice, elles sont servies au prorata de leur montant. Chaque
élu paie le taux qu’il a proposé (adjudication « à l’américaine ») et non, comme
cela se pratique ailleurs, le taux minimal payé par la dernière personne servie (adju-
dication « à la hollandaise »). Chaque bénéficiaire de l’appel d’offres met en pen-
sion auprès de la BCE les actifs éligibles retenus par celle-ci en garantie de la « ces-
sion temporaire » de liquidités pour la durée d’une semaine.
À côté des appels d’offres, la BCE emploie aussi le système dit des facilités
permanentes. La différence est que, dans ce cas, ce n’est plus la BCE qui prend
l’initiative des opérations, mais les établissements de crédit eux-mêmes s’ils
jugent que les différentes procédures d’appels d’offres mises en œuvre ne leur ont
pas apporté toute la monnaie centrale dont ils avaient besoin ou si, au contraire,
ils ont un excédent de liquidités qu’ils ne trouvent pas à placer sur un marché
interbancaire en état de « surliquidité ». Il existe donc, pour répondre à ces deux
éventualités, deux « facilités » : l’une, dite facilité de prêt marginal, procure aux
contreparties un prêt au jour le jour (à 24 heures) à un taux qui apparaît comme
le taux plafond du marché puisque les établissements n’ont recours à cette facili-
té qu’en dernier ressort ; l’autre, dite facilité de dépôt, leur permet de bénéficier
d’un placement au jour le jour pour leurs excédents de liquidités à un taux qui,
pour des raisons similaires, apparaît comme le taux plancher du marché inter-
bancaire. Ces deux taux et le taux refi forment les trois taux directeurs du mar-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

ché interbancaire de la zone euro, en ce sens que les deux premiers déterminent
le « corridor » à l’intérieur duquel le taux au jour le jour Eonia peut fluctuer, tan-
dis que le troisième (taux minimum de refinancement) accompagne ces fluctua-
tions en s’efforçant de les contenir dans les limites du corridor.
L’expression de « taux directeur » laisse entendre que la BCE dirige le taux
Eonia. C’est en partie illusoire. Certes, la banque centrale cherche à exercer son
emprise sur le taux du marché qui, lui, est un taux réellement directeur pour le
financement de toute l’économie européenne. Mais diverses circonstances peuvent
contrarier le projet de la Banque. En effet, celle-ci ne peut espérer exercer de
contrôle sur le taux du marché que si les établissements de crédit ont besoin du refi-
nancement qu’elle leur propose. Cela n’arrive que si le marché est à court de liqui-
dités. On dit alors qu’il est en banque, pour signifier qu’il est sous la dépendance
de la banque centrale. Mais si le marché, indépendamment de la BCE et même

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contre sa volonté, est abondamment pourvu en liquidités – ce qui arrive lorsque les
Etats doivent, pour financer des déficits publics élevés, obtenir l’injection d’une
grande quantité de monnaie supplémentaire dans l’économie ou encore lorsque des
excédents commerciaux importants amènent dans l’Union une grande quantité de
devises converties en autant d’euros supplémentaires – , alors il devient difficile à
la banque centrale de diriger un marché devenu hors banque. Elle n’est cependant
pas dépourvue de moyens pour le ramener en banque. Nous le verrons (p. 185-188)
avec la politique monétaire, dont le marché du refinancement que nous venons
d’examiner est le point d’ancrage privilégié.

C. Le financement direct ou désintermédié


À côté du financement intermédié (ou indirect) prend place un financement
direct ou désintermédié. Ce n’est pas que les intermédiaires financiers n’aient
plus rien à faire dans ce nouveau compartiment du financement ; au contraire,
ils y sont très actifs, mais leur fonction change de nature. Au lieu de faire écran
entre l’agent à besoin de financement et celui à capacité de financement, ils met-
tent désormais en présence l’un et l’autre. Leur rôle est celui d’un intermédiaire
au sens strict, qui se contente de rapprocher le demandeur (d’emprunt) et l’of-
freur (d’épargne). Ils n’encourent ni le risque de l’insolvabilité de l’emprunteur
ni le risque d’illiquidité qu’implique la liberté de l’épargnant de retirer, quand il
le veut, ses fonds de l’opération où ils ont été engagés. (L’intermédiaire au sens
strict peut toutefois prendre à sa charge une partie du risque d’illiquidité –
jamais du risque d’insolvabilité – en se portant garant, vis-à-vis de l’emprunteur,
de la bonne fin de l’opération. Cet engagement, qui n’est que de seconde ligne,
appartient, au même titre que les avals, cautions, etc., à la catégorie des engage-
ments dits hors bilan.) Pour ses divers services, l’intermédiaire est rémunéré par
une commission, dont le taux est d’autant plus élevé que les risques acceptés par
lui sont plus grands. La rémunération à la commission, caractéristique du finan-
cement désintermédié, se distingue de la rémunération à la marge, caractéris-
tique du financement intermédié, où le prix que reçoit l’intermédiaire se mesure
par la différence entre la somme des intérêts débiteurs perçus, au cours d’une
période donnée, sur les emprunteurs et la somme des intérêts créditeurs versés
dans la même période aux déposants.
S’agissant du financement désintermédié, il convient de distinguer le marché
du long terme ou marché financier, d’existence ancienne, et le marché du court
et moyen terme ou marché monétaire élargi, de création plus récente, avant
d’examiner en lui-même le phénomène de désintermédiation financière.

1) Le marché financier
Le marché financier est apparu au XIXe siècle, en même temps que le capita-
lisme industriel, dont il est l’un des principaux supports. C’est le lieu où s’émet-
tent puis s’échangent des titres à long terme, c’est-à-dire d’échéance en principe

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au moins égale à trois ans. Les titres en question s’appellent des valeurs mobi-
lières. L’ensemble des émissions de valeurs mobilières constitue le marché pri-
maire. Après la clôture des émissions, les échanges de valeurs mobilières se
poursuivent sur un marché secondaire dit marché boursier.

a) Les valeurs mobilières

Les valeurs mobilières sont des titres négociables représentatifs de droits


d’associés ou de prêts à long terme. On distingue trois grands types de valeurs
mobilières : les actions, les obligations et les valeurs composées.
Les actions sont des titres représentatifs de droits d’associés sur une société
émettrice ; en d’autres termes, ce sont des titres de propriété sur une part du
patrimoine de la société. Leur caractéristique principale est que l’actionnaire,
autrement dit le titulaire de l’action, ne peut être poursuivi sur son patrimoine
personnel pour des dettes contractées par la société : son risque se limite donc à
la perte de valeur de son action. En outre, l’action confère à l’actionnaire un
droit de vote lors des assemblées générales, où se décident les grandes orienta-
tions de la société. L’une des prérogatives importantes de l’assemblée générale
consiste à voter chaque année le dividende, c’est-à-dire le revenu à verser aux
actionnaires. Ce revenu dépend en principe des bénéfices réalisés par la société
dans l’année écoulée. Il est normalement versé en monnaie, mais, depuis une loi
du 3 janvier 1983, il peut aussi être payé en actions supplémentaires, ce qui per-
met à la société de rémunérer ses actionnaires tout en conservant ses bénéfices
pour accroître son capital.
Les obligations sont des titres de créances à long terme sur un agent émet-
teur, qui peut être une entreprise industrielle et commerciale, une institution
financière ou une collectivité publique. Le créancier obligataire perçoit chaque
année un intérêt qui, dans le cas d’obligations ordinaires, est un intérêt fixe. Il
existe toutefois des obligations à taux variable, dont le taux d’intérêt est indexé
soit sur le taux moyen de rendement des autres obligations, soit sur le taux du
marché interbancaire.
Les valeurs mobilières composées sont des titres de caractère mixte, emprun-
tant leurs caractéristiques à la fois aux actions et aux obligations. La loi déjà citée
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

du 3 janvier 1983 en a défini plusieurs types : l’obligation avec bon de souscrip-


tion (d’action ou d’obligation), dite aussi obligation à warrant ; l’action à divi-
dende prioritaire sans droit de vote ; le certificat d’investissement (qui est égale-
ment une sorte d’action sans droit de vote) ; le titre participatif (qui, telle une
obligation, a la nature d’une créance remboursable, mais, telle une action, confè-
re au titulaire un revenu en fonction des résultats de l’émetteur) ; etc. La loi pose
en outre le principe de la liberté d’invention de valeurs mobilières composées.

b) Le marché primaire
Le marché primaire est le lieu du financement direct à long terme. Lorsqu’une
entreprise ou une collectivité publique souhaite obtenir un tel financement, elle
s’adresse cependant à un intermédiaire financier, qui est en principe une banque.

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Celle-ci prend en charge les préparatifs de l’émission, à savoir les diverses for-
malités légales, la détermination du moment opportun pour l’émission et aussi,
bien sûr, le choix du type de valeurs mobilières qu’il convient d’émettre.
L’émission d’actions peut être une introduction en bourse ou bien, pour une
société déjà présente sur le marché financier, une augmentation de capital. Une
introduction en bourse est toujours une affaire délicate : le prix de cession des
actions doit être fixé de manière à attirer les souscripteurs sans les pousser à la spé-
culation. L’augmentation de capital, qui est une opération plus courante, présente
l’avantage d’apporter à l’émetteur des capitaux neufs à bon marché, mais entraîne
une dilution du capital entre un plus grand nombre d’actionnaires et fait courir le
risque aux dirigeants en place d’une perte de pouvoir ; pour diminuer ce risque (et
favoriser, par conséquent, les augmentations de capital), la loi confère aux action-
naires déjà en place un droit préférentiel de souscription aux actions nouvelles.
Les émissions obligataires, en raison de la concurrence entre les émetteurs
potentiels pour l’accès au marché, sont soumises à une procédure stricte. Un
comité des émissions fixe le calendrier des émissions. Ce comité, présidé par un
représentant de l’État, donne naturellement toujours la priorité aux emprunts
d’État. Les institutions financières sont également, pour leur propre compte, de
gros émetteurs sur le marché obligataire. Cette collecte importante des institu-
tions financières répond à leur souci d’adosser les prêts qu’elles consentent à
leur clientèle à des ressources plus stables que de simples exigibilités à vue, afin
de réduire leur risque d’illiquidité et donc leur coût de refinancement.

c) Le marché boursier
Le marché boursier est le lieu des transactions de seconde main, une fois
close la période de souscription des titres. Par le volume des transactions, le
marché boursier est beaucoup plus important que le marché primaire. C’est un
complément indispensable de celui-ci : sans la facilité de liquider leurs titres à
tout moment, beaucoup d’épargnants refuseraient de souscrire aux valeurs
mobilières proposées par les différents émetteurs, et le marché primaire ne pour-
rait fonctionner.
Jusqu’en 1991, le marché boursier français s’est tenu en sept places diffé-
rentes : la Bourse de Paris et six bourses régionales (Lyon, Lille, Nancy,
Marseille, Bordeaux, Nantes). Ces dernières ont été supprimées, en janvier l991,
en tant que places de cotation. Un marché national a été créé, centré en fait sur
la Bourse de Paris. Puis, le mouvement de concentration des places boursières
se poursuivant dans l’espace européen, on a vu, le 22 septembre 2000, les
Bourses de Paris, d’Amsterdam et de Bruxelles fusionner sous le nom
d’Euronext qui devient alors un embryon de bourse paneuropéenne. L’année sui-
vante, le 12 décembre 2001, Euronext s’est adjoint également la Bourse de
Lisbonne. Puis Euronext a traversé l’Atlantique : en avril 2007, cette bourse
européenne fusionne avec le plus grand marché boursier américain, le New York
Stock Exchange (NYSE), pour donner naissance à une entité unique, NYSE-
Euronext, qui est bien sûr aujourd’hui et de loin la première place boursière du
monde. NYSE-Euronext est en fait une place multipolaire dont les anciennes

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bourses qui la composent (telle la place de Paris) sont les filiales (telle la socié-
té Euronext-Paris).
Sur le marché boursier, toute transaction passe par un intermédiaire agréé,
appelé en France depuis la loi du 2 juillet 1996 prestataire de services d’inves-
tissement (PSI). Le plus souvent, c’est un établissement de crédit agréé en tant
que PSI.
La tutelle du marché boursier ainsi que son organisation relèvent en France
de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF). Celle-ci a reçu la double mission
de veiller, d’une part, à la protection des épargnants (et notamment à la sincéri-
té de l’information qui leur est délivrée par les organismes faisant appel publi-
quement à l’épargne) et, d’autre part, au bon fonctionnement du marché finan-
cier (ce qui implique non seulement la définition de ses règles de fonctionne-
ment, mais aussi la surveillance des professionnels du marché avec pouvoir
d’enquête et, le cas échéant, de sanction, en cas de faute de leur part, ou même
de poursuite devant les tribunaux correctionnels en cas de délit).
L’efficacité du marché boursier est liée aussi à sa compartimentation, bien
adaptée à la diversité des émetteurs. Ainsi le marché européen Euronext est
découpé en trois marchés : Eurolist, le plus réglementé et aussi le plus presti-
gieux parce que réservé aux échanges de titres des plus gros émetteurs ;
Alternext, moins réglementé, destiné aux entreprises européennes de taille
moyenne et promises à un brillant avenir ; le marché libre dit OTC (« ouvert à
toute cession »), non réglementé, où s’échangent les titres des entreprises non
admises aux marchés réglementés. Compartiment à la fois le plus libre du mar-
ché boursier et le moins prestigieux, niché au cœur du capitalisme financier, il
est paradoxalement le parent pauvre de ce système libéral par excellence.
Les opérations boursières, si elles n’ont pas pour but le financement de l’éco-
nomie, ont néanmoins une grande utilité. Pour une entreprise, elles sont un
moyen de s’assurer le contrôle d’une autre entreprise, soit par un discret ramas-
sage boursier, soit par une offre publique d’achat (OPA) ou d’échange (OPE)
des actions de la société convoitée. Pour un ménage, elles sont une occasion de
placer son épargne en actifs plus ou moins risqués. Pour l’individu ayant le goût
du risque et porté à la spéculation, il y a la possibilité de se lancer dans des opé-
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

rations à terme, c’est-à-dire des opérations dont les conditions (notamment le


prix des titres) sont fixées le jour de la négociation, mais dont l’exécution (ver-
sement du prix et livraison des titres) est repoussée à une date ultérieure contrac-
tuellement fixée. Les opérations à terme, qui permettent ainsi d’acheter sans
avoir l’argent ou de vendre sans avoir les titres, sont des plus risquées. Elles se
pratiquent soit directement sur le marché boursier (opérations dites OSRD ou
« ordres avec service de règlement-livraison différés »), soit sur des marchés
dérivés, tels le MATIF (marché à terme international de France), lancé en février
1986, ou le MONEP (marché des options négociables de Paris), créé en sep-
tembre 1987.

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2) Le marché monétaire élargi


Depuis un célèbre rapport, paru en 1969 sous la signature de MM. Wormser,
Marjolin et Sadrin, le marché monétaire n’a cessé de préoccuper les réforma-
teurs. Traditionnellement défini comme le marché des capitaux à court et moyen
terme, le marché monétaire se signalait en France, jusqu’à cette date, par son
exiguïté. Discret, pour ne pas dire secret, le marché monétaire français se rédui-
sait à un marché interbancaire, où n’étaient admis que des agents financiers, en
nombre restreint. Et encore, beaucoup de transferts de capitaux à court et moyen
terme entre agents financiers s’effectuaient-ils en dehors du marché. C’était le
cas des capitaux apportés au Trésor public par ses « correspondants » (la Caisse
des Dépôts et Consignations, le service des chèques postaux, etc.) à des condi-
tions très inférieures à celles du marché ; c’était aussi le cas des concours de la
Banque de France aux banques, par la voie du réescompte, à des conditions éga-
lement inférieures à celles du marché. Deux ans après le « rapport WMS », en
1971, une première réforme importante (la fixation du taux d’escompte de la
banque centrale au-dessus du taux du marché monétaire) eut pour effet de sou-
mettre la plus grande partie des concours de la Banque de France aux banques
aux conditions du marché.
Cependant, le marché monétaire restait un marché interbancaire. Or
l’exemple américain invitait à l’ouvrir également aux agents non financiers. Ce
fut l’objet de la deuxième grande réforme, en 1985 et 1986. Cette deuxième
vague de réformes est celle de l’ouverture du marché monétaire à tous les
agents, non seulement les agents du marché interbancaire, mais aussi les agents
financiers non admis au marché interbancaire (sociétés d’assurances, orga-
nismes de prévoyance et de retraite, etc.) et surtout les agents non financiers
(entreprises et ménages).
Sur le marché interbancaire, les titres servant de supports aux opérations de
prêts et d’emprunts existent et sont répertoriés depuis longtemps.
L’élargissement du marché supposait des titres nouveaux susceptibles de servir
de supports aux négociations entre tous les agents, financiers ou non. De nou-
velles catégories de titres sont effectivement créées à partir de 1985-1986.
Tous ces titres sont appelés titres de créances négociables (TCN) parce que,
dès leur souscription, ils sont revendables sur le marché monétaire. On distingue
trois sortes de TCN : les titres à court terme, les titres à moyen terme et, à part,
les bons du Trésor négociables, qui peuvent être à court ou moyen terme.
Les TCN à court terme sont à échéance comprise, à l’émission, entre un jour
et un an, au gré de l’émetteur. Leur montant minimum est de 150 000 euros. Le
titre le plus caractéristique est le billet de trésorerie (BT) : créé en 1985 sur le
modèle du « papier commercial » américain, c’est un titre émis par une entre-
prise industrielle et commerciale et souscrit par toute sorte d’agents. Le titre le
plus important, par le volume émis, est le certificat de dépôt (CD) : créé égale-
ment en 1985 et souscrit par toute sorte d’agents, il est émis par les banques et
autres établissements de crédit. Pour ces deux types de TCN, l’encours, c’est-à-
dire la masse émise non encore échue (en cours de remboursement), est, fin
février 2015, de 59 milliards € pour les BT et 231 milliards € pour les CD.

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Les TCN à moyen terme sont représentés par le bon à moyen terme négo-
ciable (BMTN), créé en 1992 par imitation du « medium term note » américain.
D’une durée minimum d’un an, sans durée maximum, d’une valeur d’au moins
150 000 euros, le BMTN peut être souscrit par toute sorte d’agents et émis par
toute personne morale dont la situation financière a été examinée et notée par
une agence de notation agréée par le ministre de l’Économie et des Finances.
L’encours (fin février 2015) des BMTN est de 56 milliards €.
Les bons du Trésor négociables ont été créés en 1986 à la suite d’une déci-
sion du Trésor d’ouvrir ses bons en compte courant, jusque-là réservés aux ins-
titutions financières, à toute catégorie de souscripteurs, financiers ou non. Ces
« bons ouverts au public » sont les uns à court terme, les autres à moyen terme.
Les premiers sont appelés bons à taux fixe (BTF) parce qu’ils comportent un
intérêt fixe et d’ailleurs précompté (ils sont donc émis au-dessous du pair) ; ils
sont généralement d’une durée de 13, 26 ou 52 semaines. Les bons à moyen
terme sont appelés bons à taux annuel normalisé (BTAN) : ce sont des bons à 2
ou 5 ans, comportant un intérêt fixe payable à terme échu. L’encours total des
bons du Trésor négociables s’élève (fin février 2015) à 308 milliards d’euros, ce
qui conduit à un encours total (à la même date) pour l’ensemble des TCN de 654
milliards €.
Les souscripteurs de TCN sont très souvent des non-résidents (environ les
deux-tiers pour les bons du Trésor). Ce sont en outre en majorité des agents
financiers qui sont, pour une moitié, des établissements de crédit et, pour l’autre
moitié, des organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM),
à savoir des organismes qui se chargent de gérer l’épargne d’une collectivité de
personnes.

3) Le phénomène de désintermédiation financière


La désintermédiation financière est le passage d’un mode de financement
intermédié à un mode désintermédié. Ainsi le recul du marché des crédits (mar-
ché intermédié) au profit du marché financier (marché désintermédié) est le signe
le plus manifeste de ce phénomène. On parle souvent, pour caractériser ce recul
observé (en France notamment) dès les années 1980, de passage d’une économie
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

d’endettement (où le financement bancaire est prépondérant) à une économie de


marché (c’est-à-dire une économie à marché financier dominant).
La désintermédiation financière touche aussi le marché monétaire. Jusqu’aux
réformes de 1985-1986, celui-ci était un marché interbancaire exclusivement, et le
marché des capitaux à court ou moyen terme était totalement intermédié. Cette
intermédiation avait pour conséquence de renchérir, pour les entreprises, le coût
d’accès au financement à court ou moyen terme. En effet, les banques, qui se refi-
nançaient elles-mêmes au taux du marché monétaire, ne pouvaient prêter aux
entreprises qu’à un taux supérieur à celui de ce marché. Symétriquement, elles ne
pouvaient rémunérer l’épargne qu’à un taux inférieur. C’est le souci d’abaisser le
coût du financement à court ou moyen terme tout en améliorant la rémunération
de l’épargne qui a amené la réforme, déjà examinée, de 1985-1986 avec son objec-
tif de désintermédiation du marché monétaire.

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Deux phénomènes accompagnent de façon générale la désintermédiation


financière : la « marchéisation » des dettes et la « titrisation » des créances dans
les bilans des intermédiaires financiers. La marchéisation se traduit par la place
de plus en plus importante prise par les titres négociables parmi les différentes
ressources des intermédiaires financiers. Ainsi l’essor des certificats de dépôt est
un aspect typique de la marchéisation ; de même en est-il de la tendance crois-
sante des établissements de crédit à se procurer des ressources par emprunt sur le
marché financier. La titrisation consiste en la substitution aux créances bancaires
de titres ayant la nature de valeurs mobilières. La titrisation des créances a été
institutionnalisée, en France, par la loi du 23 décembre 1988, créant les fonds
communs de créances devenus par la suite (ordonnance du 13 juin 2008) orga-
nismes de titrisation revêtant la forme soit de fonds communs de titrisation, soit
de sociétés de titrisation. Ces organismes ont notamment pour objet l’acquisi-
tion de créances détenues par les établissements de crédit. Cette acquisition se
fait grâce au produit de parts émises par ces organismes auprès du public. Ces
parts sont juridiquement des valeurs mobilières.
On voit à travers l’exemple de ces organismes (limité certes à la France mais
répandu sous d’autres dénominations dans le monde entier) l’avantage et le dan-
ger de la titrisation des créances bancaires. À une banque supportant seule le
risque d’insolvabilité du débiteur est substituée une multitude d’épargnants sup-
portant chacun, en théorie, une toute petite fraction du risque. La banque, se
voyant délivrée d’un gros poids, peut se lancer plus hardiment dans de nouveaux
prêts, tandis que les épargnants, chargés chacun en principe d’un faible poids,
négligent le risque d’insolvabilité des créances bancaires auxquelles sont
adossés leurs titres pour ne voir que le rendement financier de ceux-ci. Il y a
pourtant un danger, qui est celui de panique financière : au moindre signe de fai-
blesse de la banque dont les créances ont été titrisées, il est à craindre qu’on se
précipite pour se défausser des titres menacés. Il est facile d’imaginer l’ampleur
du désastre si la méfiance ne touche pas une banque isolée mais toute une par-
tie du secteur bancaire. La chute des titres non seulement est plus massive, mais
aussi gagne par contagion d’autres titres qui, eux, sont adossés à des situations
économiques et financières saines. On voit ainsi entraînées dans la chute des
cours boursiers les actions de sociétés bien gérées et ayant réalisé jusque-là des
profits substantiels. Tel est le schéma de la crise boursière mondiale dite des sub-
primes qui a éclaté à l’été 2007 à partir de doutes qui se sont élevés sur la sol-
vabilité d’une clientèle américaine à revenus modestes bénéficiaire de crédits
immobiliers distribués généreusement par des banques enhardies précisément
par la facile titrisation de leurs créances sur cette clientèle. Cette crise qui a sévi
au long des années 2007 et 2008 sur les places financières du monde entier a
donc été une crise de la titrisation. Celle-ci s'est de fait arrêtée et même inversée
ces deux années. Mais, dès 2009, elle semble avoir repris son mouvement en
avant. Et avec elle, par conséquent, est repartie la désintermédiation financière.
La crise des subprimes ne l'aura finalement enrayée qu'un bref moment.

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III. L’équilibre de la monnaie et du crédit


Dans les deux sections précédentes, nous avons étudié la monnaie et le cré-
dit comme deux réalités séparées. En fait, monnaie et crédit sont étroitement
liés. Leur lien est d’une double nature, à la fois comptable et politique. Il y a tout
d’abord un équilibre comptable, qui présente la monnaie et le crédit comme
l’avers et le revers d’une même médaille. Il y a ensuite un équilibre que l’on peut
qualifier de politique, étant donné qu’il revient à la politique de la monnaie et
du crédit d’amener l’équilibre comptable à un niveau compatible avec l’équi-
libre économique général.

A. L’équilibre comptable
Nous examinerons, sous l’angle de l’équilibre comptable de la monnaie et du
crédit, les agrégats monétaires, puis le multiplicateur de crédit.

1) Les agrégats monétaires


Les agrégats monétaires mesurent la quantité de monnaie existant dans l’éco-
nomie à une date donnée. Ce sont des grandeurs ayant la dimension d’un stock.
L’analyse monétaire privilégie en effet les variables stocks (saisies à un instant),
par différence avec la comptabilité nationale qui privilégie les variables flux
(saisies sur une période de temps).
Les agrégats monétaires ont ceci de particulier qu’ils sont toujours associés
à d’autres agrégats qu’on appelle leurs contreparties. Lorsqu’une banque crée
de la monnaie, elle acquiert en contrepartie une créance. Cette créance est la
contrepartie de la monnaie créée. Elle figure à l’actif du bilan de la banque. La
monnaie créée, c’est-à-dire le dépôt dont est crédité le bénéficiaire de la mon-
naie en question, figure au passif. L’égalité du passif et de l’actif du bilan
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

recouvre celle de la monnaie et de ses contreparties.


Il y a deux grandes familles d’agrégats monétaires : les agrégats de masse
monétaire et les agrégats de monnaie centrale.

a) Les agrégats de masse monétaire


On définit la masse monétaire, de manière générale, comme la quantité de
monnaie en circulation à l’intérieur d’une zone déterminée.
La « zone » à laquelle il est fait référence dans la définition de la masse moné-
taire est la zone monétaire dans laquelle la monnaie a cours légal. Ainsi, dans la
masse monétaire de la zone euro, on compte les euros des résidents mais non ceux
détenus par les non-résidents puisque, pour eux, l’euro n’a pas cours légal dans le
pays où ils se trouvent et ne saurait donc servir directement aux paiements.

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Cela étant, il existe plusieurs façons de mesurer la masse monétaire, selon les
actifs que l’on décide d’y inclure ou non. Dans une définition étroite, on n’in-
clura que les actifs qui sont indiscutablement de la monnaie. Dans une défini-
tion plus large, on inclura en outre des actifs qui, sans être tout à fait de la mon-
naie au sens classique du terme, sont de la « quasi-monnaie ». En pratique, la
BCE définit trois agrégats de masse monétaire, notés, du plus étroit au plus
large : M1, M2, M3 (avec, en utilisant le symbole d’inclusion de la théorie des
ensembles : M1 ⊂ M2 ⊂ M3 ).
L’agrégat M1 (masse monétaire au sens strict) comprend la monnaie fidu-
ciaire (billets et pièces) et les dépôts à vue mobilisables par chèque ou par carte.
L’agrégat M2 inclut, outre M1, les dépôts à vue non mobilisables par chèque
ou par carte (les divers comptes sur livret) ainsi que les dépôts en compte bloqué
mais disponibles sous préavis inférieur à trois mois et les dépôts à terme de moins
de deux ans. Ce sont ces dépôts ajoutés à M1 que l’on appelle parfois la quasi-
monnaie.
L’agrégat M3, enfin, inclut, outre M2, des titres à court terme (d’une durée
initiale inférieure à deux ans) jugés, parce que négociables sur le marché moné-
taire, suffisamment liquides pour être inclus dans une mesure élargie de la masse
monétaire. On y trouve notamment les différents TCN à court terme du marché
monétaire détenus par les agents non financiers.
Fin novembre 2014, M1, M2 et M3 s’élevaient, dans toute la zone euro, res-
pectivement à : 5814, 9572 et 10207 milliards d’euros. C’est M3 qui tient lieu
de masse monétaire officielle.

b) Les agrégats de monnaie centrale


Ces agrégats mesurent la monnaie centrale existant dans l’économie à une
date donnée. Toute la monnaie centrale n’est pas en circulation. Aussi les agré-
gats de monnaie centrale, en principe, ne sont-ils pas tout entiers inclus dans les
agrégats de masse monétaire (qui mesurent seulement de la monnaie en circula-
tion). Les deux principaux agrégats de monnaie centrale s’appellent liquidité
bancaire et base monétaire.
La liquidité bancaire résulte de l’addition de la liquidité des différents éta-
blissements de crédit. La liquidité d’un établissement de crédit est constituée
des éléments suivants : réserves en monnaie centrale (billets en caisse et solde
créditeur du compte courant de l’établissement auprès de la banque centrale) ;
avoirs monétaires nets de l’établissement auprès des autres établissements de
crédit (somme des soldes créditeurs, diminuée de la somme des soldes débiteurs
de l’établissement auprès de ses confrères). Dans l’addition générale de la liqui-
dité des différents établissements de crédit, les avoirs nets des établissements les
uns auprès des autres s’annulent forcément. La liquidité bancaire (l’agrégat)
apparaît donc comme la somme des billets en caisse dans les établissements de
crédit et des soldes créditeurs de ces établissements auprès de la banque cen-
trale, c’est-à-dire ce qu’on appelle les réserves de ces établissements.

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Du bilan de la banque centrale on tire le tableau de la liquidité bancaire et de


ses contreparties, appelées facteurs de la liquidité bancaire. Ce bilan et par suite
le tableau peuvent être représentés schématiquement ainsi :
La liquidité bancaire et ses facteurs
Créances nettes sur l’extérieur L Liquidité bancaire R
Créances nettes sur le Trésor T Billets en circulation B
Concours à l’économie (créances
provenant de refinancements) C

De l’équilibre du bilan découle l’égalité de la liquidité bancaire et de ses fac-


teurs. Soit : R = L + T + C − B . Cette égalité met en évidence le caractère par-
ticulier des billets en circulation (B), qui sont un facteur ayant une influence
négative sur la liquidité bancaire, tandis que les trois autres facteurs (L, T, C) ont
une influence positive. Un autre regroupement fait la distinction entre facteurs
autonomes (L, T, B) et facteur non autonome (C). Les facteurs autonomes sont
ceux dont la banque centrale n’a pas la maîtrise : c’est le cas des créances nettes
sur l’extérieur (commandées essentiellement par le solde des opérations entre
résidents et non-résidents), des créances nettes sur le Trésor (déterminées sur-
tout par la politique financière de l’État) et des billets en circulation (dont le
montant dépend principalement du comportement des ménages en matière de
détention d’encaisses).
Dans le tableau ci-dessus, la somme R + B représente le total, à la date
considérée, de la monnaie centrale émise (y compris les pièces émises pour le
compte du Trésor). Ce total constitue la base monétaire, qui se définit donc
comme la somme des pièces et billets émis et des soldes créditeurs des comptes
des établissements de crédit auprès de la banque centrale.
L’agrégat de base monétaire contient, on le voit, celui de liquidité bancaire.
Il se combine avec l’agrégat de masse monétaire, comme on va le voir, pour don-
ner le multiplicateur de crédit.
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2) Le multiplicateur de crédit
Le multiplicateur de crédit est un simple ratio comptable entre la masse
monétaire et la base monétaire. Si l’on note M la masse monétaire, BM la base
monétaire et m le multiplicateur de crédit, on a par définition :
M
m=
BM
Cette définition montre que le multiplicateur de crédit n’est autre que le
nombre moyen d’unités de monnaie mises en circulation pour chaque unité
créée par la banque centrale. Elle montre aussi qu’une appellation plus juste,
pour le coefficient m, serait celle de multiplicateur de base monétaire, appella-
tion effectivement employée parfois.

La monnaie et le crédit  179


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Partant de la définition, on aboutit, par diverses transformations, à d’autres


expressions du multiplicateur de crédit. L’une d’entre elles permettra de com-
prendre d’où vient l’appellation de « multiplicateur de crédit ».
Une série de transformations conduit tout d’abord à une expression de m en
fonction de deux coefficients caractéristiques. Le premier, noté b, est la propor-
tion des billets (et pièces) en circulation B dans la masse monétaire M. Le
second, noté r, exprime le rapport entre les réserves R des établissements de cré-
dit en monnaie centrale (la liquidité bancaire) et les dépôts monétaires D déte-
nus auprès de ces établissements par les agents non financiers. On a donc :
B
b=
M
R
r=
D
Les dépôts monétaires D forment avec les billets et pièces en circulation B la
masse monétaire M. Soit : M = B + D . On rappelle en outre que la base moné-
taire BM se définit par : BM = B + R . D’où :

M 1 1 1
m= = = =
B+R B R B R M−B b + r (1 − b)
+ + ×
M M M D M

On obtient ainsi, pour le multiplicateur de crédit, la très classique expression :


1
m=
b + r − rb
L’observation montre que le coefficient b tend à décroître, mais lentement,
de sorte qu’il peut être considéré comme constant à court terme (les ménages ne
modifiant pas à court terme leur comportement dans la détention d’encaisses en
pièces et billets). Dès lors, si rien ne vient modifier à brève échéance le taux de
réserves r, le multiplicateur de crédit m peut être considéré, étant donné son
expression ci-dessus, comme stable à court terme. Et si m est stable à court
terme, sa valeur est la même lorsque l’on rapporte entre elles les variables stocks
M et BM ou les variables flux M et BM exprimant la variation dans la
période de la masse monétaire et de la base monétaire respectivement. Ainsi on
peut écrire, sous l’hypothèse de stabilité à court terme du multiplicateur de cré-
dit :
M
m=
BM
Supposons que M soit dû à une variation F de l’encours des crédits
octroyés par les établissements de crédit aux agents non financiers de l’écono-
mie. Soit : M = F.

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Supposons de même que BM soit provoqué par une variation RF des refi-
nancements accordés par la banque centrale aux établissements de crédit. Soit :
BM = RF .
Sous toutes ces hypothèses, on obtient une nouvelle expression du multipli-
cateur de crédit :
F
m=
RF
Si, à partir de là, on écrit : F = m RF , on a une expression dans laquelle m
apparaît comme un multiplicateur non du crédit F , mais du refinancement RF :
chaque unité de refinancement octroyée par la banque centrale aux banques per-
met un crédit, de celles-ci aux agents non financiers, qui est un multiple m de
l’unité en question.
1
Si, au contraire, on écrit : RF = F , on obtient une expression dans
m
laquelle m joue un rôle non de multiplicateur, mais de diviseur. L’appellation qui
lui convient alors est celle de diviseur de crédit, formule due à J. Le Bourva et
reprise par L. et V. Lévy-Garboua.
L’expression du diviseur de crédit, équivalente arithmétiquement à celle du
multiplicateur, a cependant une signification économique quelque peu différente.
Dans l’optique du multiplicateur, les banques calculent le montant F de crédit à
partir du montant RF de refinancement qu’elles savent pouvoir obtenir de la
banque centrale. Dans l’optique du diviseur, au contraire, elles calculent le mon-
tant de refinancement à solliciter auprès de la banque centrale à partir du mon-
tant de crédit qu’elles ont décidé, au préalable, de distribuer à l’économie. Le
comportement des banques est donc, selon l’optique retenue, quelque peu diffé-
rent. Mais le choix ne dépend pas des banques elles-mêmes. Il dépend de la
banque centrale, autrement dit de la politique de la monnaie et du crédit.

B. La politique de la monnaie et du crédit


© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

La politique de la monnaie et du crédit est l’affaire des autorités monétaires.


Celles-ci déterminent les objectifs et choisissent les instruments de cette poli-
tique.

1) Les autorités monétaires


Les autorités monétaires, c’est-à-dire les personnes investies du pouvoir
monétaire, forment un ensemble complexe. Il convient de distinguer, dans cet
ensemble, pour un pays tel que la France membre de l’Union monétaire euro-
péenne, les autorités suprêmes, à l’échelle européenne, et les autorités délé-
guées, à l’échelle du pays.

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a) Les autorités suprêmes


Dans l’Union européenne, jusqu’au 1er janvier 1999, le pouvoir monétaire
était encore localisé, pour l’essentiel, dans les différents États membres. En
France, en particulier, il était partagé entre la Banque de France et le Trésor
public : « le pape et l’empereur » disait-on par boutade en évoquant la vieille
querelle médiévale qui avait jadis opposé l’autorité spirituelle à l’autorité tem-
porelle (l’autorité morale étant à présent supposée être la Banque, et l’autorité
temporelle l’État). Au terme d’une longue histoire, où la Banque de France avait
connu des périodes tantôt de relative indépendance, tantôt de quasi-sujétion à
l’État (spécialement de 1945 à 1973), un équilibre s’était finalement établi, en
1993, où la Banque se voyait attribuer à elle seule, par la loi, la mission de
« définir et mettre en œuvre » la politique monétaire. Mais cette autonomie,
enfin conquise vis-à-vis de l’État, allait être de courte durée et bientôt perdue au
profit d’une instance européenne dans laquelle la Banque de France ne serait
que participante : le Système Européen de Banques Centrales (SEBC).
Ce « système » est né le 1er juin 1998 avec la création à cette date de la
Banque Centrale Européenne (BCE). Il est alors constitué de la BCE et des
banques centrales nationales (BCN) des quinze États membres de l’Union euro-
péenne. Au sein du SEBC, on appelle Eurosystème le sous-ensemble constitué
par la BCE et les BCN des onze États (sur quinze) réunissant les conditions pour
passer, le 1er janvier 1999, à la phase suivante de l’Union monétaire, à savoir
l’adoption d’une monnaie unique, l’euro. Cette date marque le début du fonc-
tionnement de l’Eurosystème avec le transfert à celui-ci de leur souveraineté
monétaire par les onze États en question (Allemagne, Autriche, Belgique,
Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal).
Les onze seront rejoints par la Grèce (2001), la Slovénie (2007), Chypre et
Malte (2008), la Slovaquie (2009), l’Estonie (2011), la Lettonie (2014) et, der-
nière entrée, la Lituanie (2015). L'Eurosystème comporte donc actuellement
dix-neuf États membres. Il a vocation à s'élargir encore par l'adhésion d'autres
membres de l'Union européenne qui elle-même n'a cessé de croître et comporte
neuf États non encore dans la « zone euro » : trois « anciens » (Danemark,
Suède, Royaume-Uni) et six « nouveaux » (République tchèque, Hongrie,
Pologne, Bulgarie, Roumanie, Croatie), sans parler des « futurs nouveaux »...
Jusqu'où cette Europe grandira-t-elle ? La verra-t-on un jour, tel le « bateau
ivre » de Rimbaud, loin de ses amarres dire adieu à l’« Europe aux anciens para-
pets » ? François Perroux, dès 1954, prophétisait une « Europe sans rivages ».
Depuis le 1er janvier 1999, la BCE, à la tête de l’Eurosystème, « conduit »
(c’est-à-dire conçoit et met en œuvre) la politique monétaire unique dans la zone
euro. Elle seule également gère les réserves publiques de change des États
membres et décide de l’émission de billets de banque. Les États membres et les
banques centrales nationales, il est vrai, prennent part à ces décisions à travers
leurs représentants dans les organes principaux de la BCE. Il y a un organe exé-
cutif, le Directoire, et un organe délibératif, le Conseil des Gouverneurs. Ce der-
nier, composé des six membres du Directoire, dont le président de la Banque,
tous nommés d’un commun accord par les États membres, et des gouverneurs

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(au nombre de dix-neuf actuellement) des banques centrales nationales de


l’Eurosystème, est l’organe suprême. Ses décisions, prises à la majorité simple,
s’imposent au Directoire, chargé du suivi de leur exécution, ainsi qu’aux États
membres et aux BCN. Ces dernières toutefois ne sont pas de passifs agents
d’exécution. Elles se voient investies d’une autorité en quelque sorte déléguée
dans le ressort de leurs frontières nationales.

b) Les autorités déléguées


Ce sont les banques centrales nationales, auxquelles, selon les statuts du
SEBC, la BCE peut recourir « pour l’exécution des opérations faisant partie des
missions du SEBC ». De fait, la BCE coordonne les opérations mais en laisse la
réalisation aux BCN, de sorte que l’on peut dire, du pouvoir monétaire dans la
zone euro, qu’il reste relativement décentralisé. En particulier, la BCE ne s’im-
misce pas dans les rapports entre les BCN et les États membres respectifs. En
France, par exemple, le SEBC ne voit nul inconvénient à ce que la banque cen-
trale reste nationalisée, c’est-à-dire propriété de l’État, ce qu’elle est depuis
1945. Entre la Banque de France et le Trésor public, les prérogatives, l’équilibre
des pouvoirs, continuent d’être régis par les mêmes règles que par le passé, avec
d’autant plus de facilité, d’ailleurs, que l’enjeu de la répartition du pouvoir entre
le « pape » et l’« empereur » est aujourd’hui bien amoindri.

2) Les objectifs de la politique monétaire


La politique de la monnaie et du crédit, souvent appelée plus brièvement poli-
tique monétaire, se définit, comme toute politique économique, d’abord par ses
objectifs. En l’occurrence, on distingue l’objectif final et l’objectif intermédiaire.
L’objectif final de la politique monétaire est la stabilité monétaire, c’est-à-dire
la stabilité de la valeur aussi bien interne qu’externe de la monnaie nationale. La
stabilité externe est celle du taux de change. La stabilité interne est celle des prix
intérieurs. Étant donné que l’instabilité du change n’est en général que la consé-
quence de celle des prix intérieurs, l’objectif final de la politique monétaire se
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

ramène à la stabilité des prix intérieurs, autrement dit à une lutte contre l’inflation.
À cet égard, l’objectif final de la BCE est clairement affiché : maintenir la pro-
gression annuelle de l’IPCH (indice des prix à la consommation harmonisé) sous
la barre des 2 %, considérée comme limite supérieure de la définition de la stabi-
lité des prix. Il a été l’objectif constant de la BCE, de 1998 à 2003. Cette année-
là, il a été légèrement assoupli en ce sens que la BCE a déclaré viser désormais
une progression annuelle de l’indice « proche de 2 % à moyen terme ».
L’inflation, dans l’acception courante du terme, est une hausse du niveau
général des prix. Toutefois, le sens littéral du mot « inflation » est « gonflement
excessif des signes monétaires en circulation ». Si ce mot a pu prendre son sens
courant, c’est en raison d’une relation (communément admise) entre la quantité
de signes monétaires en circulation (la masse monétaire) et le niveau général des
prix. Cette relation est appelée théorie quantitative de la monnaie.

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Cette théorie, de très lointaine origine, a reçu, au début du XXe siècle, une for-
mulation algébrique simple dans la très célèbre équation des échanges de
I. Fisher. Cette « équation » relie quatre grandeurs :
M : masse monétaire ;
V : vitesse de circulation de la monnaie, à savoir le nombre moyen de
transactions unitaires financées par une même unité de monnaie au cours
d’une période de temps donnée ;
P : niveau général (ou moyen) des prix ;
Q : volume des transactions effectuées dans la période.
On constate alors que PQ est la valeur des transactions de la période, tandis
que MV est le total des transactions financées dans la période par toutes les uni-
tés monétaires en circulation. Il est clair que PQ et MV désignent la même
chose, et que l’on a donc l’identité :
PQ ≡ MV
C’est cette identité que l’on appelle, de manière un peu abusive, équation des
échanges. De cette « équation », en tout cas, on passe à la théorie quantitative,
c’est-à-dire à l’explication monétaire de la hausse des prix, en supposant, comme
Fisher et beaucoup d’autres après lui, que les deux grandeurs V et Q sont stables
et, en tout état de cause, de variations beaucoup moins amples que celles de M.
Sous cette hypothèse, il est manifeste que toute augmentation de la masse moné-
taire M se traduit par une augmentation proportionnelle du niveau des prix P.
Telle est l’essence de la théorie quantitative. Elle est le cœur de l’analyse des
monétaristes qui a été illustrée par M. Friedman. Les monétaristes jugent qu’un
accroissement excessif de la masse monétaire est la cause principale sinon
unique de l’inflation. La politique monétariste est ainsi devenue la plus affirmée
des politiques monétaires « quantitativistes », c’est-à-dire celles qui s’appuient
sur la théorie quantitative de la monnaie.
Selon ces politiques de lutte contre l’inflation, l’objectif intermédiaire qui
s’impose porte sur la masse monétaire : il s’agit de limiter la progression de
celle-ci à un taux compatible avec la hausse maximale des prix souhaitée. Lutter
contre l’inflation, c’est en somme, dans l’optique quantitativiste, réguler les
agrégats monétaires.
Cela a longtemps été la politique de prédilection des banques centrales. Ainsi
la politique monétaire française se fixait chaque année, jusqu’en 1998, un objec-
tif de croissance maximum de l’agrégat retenu (M2 ou M3 selon les périodes).
Le relais ayant été pris à la fin de cette année-là par la BCE, celle-ci, adepte au
début d’une telle politique, se fixait pour objectif une progression annuelle
maximum de M3 de 4,5 %. Elle a conservé cet objectif jusqu’en 2003. Elle y a
renoncé cette année-là sous l’argument que cette « valeur de référence » n’avait
d’intérêt qu’à long terme, étant sous-entendu qu’à court terme on pouvait s’en
affranchir. En fait, elle suivait, avec retard, l’exemple de la banque centrale des
États-Unis d’Amérique (la Fed ou Système Fédéral de Réserve). Celle-ci, dans

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les années 80, avait en effet aboli toute référence aux agrégats monétaires dans
la conduite de la politique monétaire parce que, affirmait A. Greenspan (son pré-
sident de 1987 à 2006), « il n’y a pas de proportionnalité entre monnaie et infla-
tion dans un environnement caractérisé par une faible inflation », ce qui était le
cas, aux États-Unis et dans le monde, depuis le milieu des années 80. La stabi-
lité des prix perdurant, la BCE finit par suivre l’exemple, sans toutefois aller
aussi loin que la Fed : elle cessait de se fixer un objectif de progression de M3
mais continuait à garder un œil sur cet agrégat tandis que la Fed allait jusqu’à
décider, en 2006, de ne même plus le publier.
Aujourd’hui, l’objectif intermédiaire de masse monétaire est partout tombé
en désuétude. Les autorités, sans perdre de vue leur objectif final de stabilité des
prix, préfèrent s’en tenir à des objectifs opérationnels. Ainsi, au lieu de chercher
à régler la quantité de crédits distribués (objectif intermédiaire), elles surveille-
ront plutôt le coût d’accès au crédit, autrement dit le taux d’intérêt. Ce faisant,
à une politique fondée sur la théorie (en l’espèce la théorie quantitative), elles
substituent une politique plus pragmatique dont les objectifs dit opérationnels
ressortent en fait déjà de la catégorie des instruments.
Un tel comportement ne signifie pourtant nullement un abandon de la théo-
rie quantitative. Il s’explique, comme l’a dit A. Greenspan, par un contexte peu
inflationniste qui porte à ne plus se préoccuper de la régulation des agrégats
monétaires. Mais l’inflation, malgré un long sommeil, pouvant se réveiller, il est
à prévoir qu’une telle régulation n’est point définitivement abolie. C’est pour-
quoi il est prudent, dans la présentation des instruments de la politique moné-
taire, de ne pas s’en tenir à ceux seulement utilisés aujourd’hui, mais d’en mon-
trer la panoplie.

3) La panoplie des instruments de politique monétaire


La politique monétaire, même si elle n’en dit rien, juge au fond indispensable
une croissance mesurée de la masse monétaire. C’est donc en fonction de l’im-
pact, direct ou non, qu’ils peuvent avoir sur la masse monétaire que les instru-
ments de politique monétaire doivent être classés.
© Dunod. Toute reproduction non autorisée est un délit.

Pour ce classement, nous partons de la définition du multiplicateur de crédit


(p. 179) que nous écrivons M = m · BM . Sous cette forme apparaissent,
pour atteindre la masse monétaire, trois voies possibles, qui sont les trois canaux
de la politique monétaire : une action directe sur la masse monétaire M elle-
même ; une action sur la base monétaire BM ; une action, enfin, sur le multipli-
cateur de crédit m.
• Agir directement sur la masse monétaire revient, pour la banque centrale, à
exercer un contrôle direct sur la seule des contreparties de M qui lui soit acces-
sible, à savoir le crédit des banques aux entreprises ou aux ménages. La politique
menée par cette voie porte le nom d’encadrement du crédit. Elle consiste tout
simplement, pour la banque centrale, à interdire aux banques de laisser leur
encours de crédit dépasser un taux de progression indiqué, et fixé naturellement
assez bas. Les sanctions en cas de dépassement sont sévères et, par conséquent,

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dissuasives. Cette politique coercitive est impopulaire tant auprès des banques
que de leur clientèle. Elle peut néanmoins être utile dans les périodes de tensions
inflationnistes fortes. En France, on y a eu recours à plusieurs reprises après
1945, d’abord sous des formes brutales mais pendant de brèves durées, puis sous
une forme atténuée mais continue de 1972 à 1984, pendant les années de forte
inflation induites en partie par les hausses élevées des prix des matières premières
et notamment du pétrole. Tout au long de ces treize années, l’encadrement du cré-
dit a été au centre de la politique monétaire de la France.
• L’action sur la base monétaire équivaut, pour la banque centrale, à réduire
son refinancement aux banques. Atteindre BM, en effet, signifie atteindre la
liquidité bancaire, étant donné (p. 180) que BM = R + B , où R est la liquidité
bancaire et B les billets de banque, et que la banque centrale ne saurait modifier
en quoi que ce soit le goût du public pour les billets et ses habitudes de paiement
avec cette forme de monnaie ; or atteindre la liquidité bancaire, la banque cen-
trale ne peut espérer le faire, nous le savons, qu’à travers le refinancement, seul
facteur non autonome de la liquidité bancaire. Cela étant, la politique du refi-
nancement peut revêtir deux formes opposées, l’une assez brutale, l’autre beau-
coup plus souple.
La forme brutale est la politique dite du contingentement de la base moné-
taire. Elle consiste, pour la banque centrale, à faire savoir à l’avance aux banques
que, quoi qu’il arrive, son offre de refinancement ne dépassera pas un certain
montant fixé. Cette politique est bien sûr destinée à amener les banques, en vertu
de la formule (p. 181) du diviseur de crédit, à adapter leur offre de crédit (aux
entreprises et aux ménages) au refinancement maximum annoncé. Cette poli-
tique, chère aux monétaristes, est simple en théorie, mais souvent difficile à
maintenir en pratique. En effet, la Banque n’est en mesure de refuser son
concours aux banques que si celles-ci viennent quérir son refinancement avant de
se lancer dans la distribution de crédit correspondante : dans ce cas, le refus de
refinancement entraîne la renonciation des banques à distribuer le crédit en ques-
tion. Mais si, comme il arrive souvent, elles viennent après, la banque centrale ne
peut refuser d’octroyer le refinancement demandé sans faire courir aux banques
un sérieux risque d’illiquidité ou, tout au moins, sans provoquer une forte hausse
des taux d’intérêt sur le marché interbancaire. Or le souci de maintenir les taux
dans des limites acceptables peut conduire les autorités monétaires à préférer, à
cette brutale politique de quantité, une plus souple politique de taux.
La banque centrale peut en effet préférer ne pas fixer de limite quantitative trop
stricte à son offre de refinancement afin de garder une meilleure marge de
manoeuvre pour le contrôle du taux au jour le jour du marché inter-
bancaire, qui est un taux capital pour l’ensemble de l’économie puisque, étant la
base du coût de refinancement des banques, c’est sur lui que les banques calculent
les taux appliqués à leur clientèle d’entreprises et de ménages. Dès lors, la banque
centrale s’efforce, par des interventions souples et multiples sur le marché inter-
bancaire, de concilier un objectif de croissance modérée de la base monétaire et
un objectif de bon encadrement du taux du marché. L’ensemble des interventions
effectuées dans ce but par la banque centrale sur le marché interbancaire, et que

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nous avons en fait déjà décrites (p. 168-169) lors de l’examen du fonctionnement
actuel de ce marché dans le cadre de l’Eurosystème, porte le nom traditionnel de
politique d’« open market». Cette politique est d’ailleurs en principe menée de
pair avec celle correspondant à la troisième voie possible pour atteindre la masse
monétaire, celle qui passe par le coefficient m .
• L’action par le multiplicateur de crédit m consiste en une action sur r, taux
de réserves des banques. Des deux coefficients, b et r, dont dépend, nous
l’avons vu (p. 180), le multiplicateur m , le taux r est le seul sur lequel puisse
agir la banque centrale. Le sens de son action est indiqué par les relations
M = m · BM et m = 1/[b + r (1 − b)] , qui montrent que, pour ralentir la pro-
gression de la masse monétaire M, une voie possible (BM étant supposé fixé) est
de réduire m et, pour cela, d’augmenter r = R/D , ce qui veut dire augmenter les
réserves R des banques (leurs avoirs en monnaie centrale) relativement au mon-
tant D des dépôts qu’elles reçoivent du public. Or nous savons que ces réserves,
c’est-à-dire la liquidité bancaire, sont soumises à divers facteurs dont plusieurs
échappent au contrôle de la banque centrale (ce sont les facteurs « autonomes » :
créances sur l’extérieur, créances sur le Trésor, billets en circulation) et dont un
seul relève de sa décision (le refinancement).
Le problème est que, si les facteurs autonomes apportent une liquidité abon-
dante aux banques, celles-ci n’auront nul besoin des concours de la banque cen-
trale (cas du marché interbancaire « hors banque »). Et si les banques ne deman-
dent pas de refinancement à la banque centrale, celle-ci ne pourra pas amener au