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MANUEL

FRÉDÉRIC POULON

Économie
générale

6e édition
Économie
générale
Collection Éco Sup

Manuels et exercices B. Guillochon, A. Kawecki


corrigés Économie internationale
P. Médan, T. Warin
R. Bourbonnais Économie industrielle
Économétrie (Une perspective européenne)
R. Bourbonnais, M. Terraza A. Planche
Analyse des séries temporelles Mathématiques pour économistes.
Y. Dodge Algèbre
Analyse de régression appliquée Analyse
B. Goldfarb, C. Pardoux F. Poulon
Introduction à la méthode statistique Économie générale
(Gestion. Économie) B. et D. Saby
N. Hayek, J.-P. Leca Les grandes théories économiques
Mathématiques pour l’économie A. de Servigny, I. Zelenko
(Analyse. Algèbre) Économie financière
O. Jokung-Nguéna L. Stoléru
Microéconomie de l’incertain L’économie
(Risques et décisions) (Comprendre l’avenir)
J.-P. Lecoutre
Statistique et probabilités Travaux dirigés
T. de Montbrial, E. Fauchart avec rappels de cours
Introduction à l’économie (Microéco- S. Brana, M.-C. Bergouignan
nomie. Macroéconomie)
Macroéconomie
P. Petauton
S. Brana, M.-C. Bergouignan
Théorie de l’assurance dommages
Comptabilité nationale
Théorie et pratique de l’assurance vie
S. Brana, M. Cazals, P. Kauffmann
M. Yildizoglu Économie monétaire et financière
Introduction à la théorie des jeux
M. Dupuy, J.-M. Cardebat, Y. Jegourel,
Finance internationale
Manuels J. Héricourt, J. Reynaud,
M. Bardos Économétrie
Analyse discriminante K. Jouaber Snoussi, M.-J. Rigobert,
(Application au risque et scoring Finance d’entreprise
financier) J.-P. Lecoutre
B. Bernier, Y. Simon Statistique et probabilités
Initiation à la macroéconomie J.-P. Lecoutre, P. Pilibossian
B. Bernier, H.-L. Védie Algèbre
Initiation à la microéconomie Analyse
M. Delaplace P. Médan
Monnaie et financement de l’économie Microéconomie
G. Deleplace J.-L. Monino, J.-M. Kosianski, F. Le Cornu
Histoire de la pensée économique Statistique descriptive
MANUEL

FRÉDÉRIC POULON
Professeur
à l’Université Montesquieu - Bordeaux-IV

Économie
générale

6e édition
Frédéric Poulon
Professeur agrégé de sciences économiques à l’Université Montesquieu
(Bordeaux IV), Frédéric Poulon est également diplômé de mathématiques, de
statistique (ISUP), de lettres classiques et de science politique (IEP de Paris).
Auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages destinés en général
à un public spécialisé ou à des étudiants avancés, il a néanmoins toujours aimé
s’adresser aux étudiants débutants.
Ce manuel d’Économie générale, fruit d’une longue expérience d’enseigne-
ment en premier cycle, a été couronné, dès sa première édition, par l’Acadé-
mie des sciences morales et politiques.

© Dunod, Paris, 2008


ISBN 978-2-10-053631-3
À Jean Marchal
Avant-propos
pour la sixième édition
Ce manuel d’Économie générale est un cours d’introduction à l’économie. Il
est destiné en priorité aux étudiants de première année de la licence Économie-
Gestion, mais aussi aux étudiants débutants d’autres filières (AES, IEP, Droit,
CPGE, etc.). Beaucoup d’entre eux n’ont jamais fait d’économie auparavant, et
même ceux issus de la série ES des Lycées ressentent le besoin de recadrer leurs
connaissances avant de prendre un nouveau départ en économie dans l’ensei-
gnement supérieur. Aussi ce manuel reprend-il la matière à son début, sans
connaissance préalable requise.
Le premier des six semestres de la licence d’Économie-Gestion est un
semestre d’orientation. Ce livre a donc également pour mission d’ouvrir à l’étu-
diant débutant des perspectives sur ce qu’il sera invité à approfondir au-delà du
premier semestre de ses études : la microéconomie et la macroéconomie (c’est-
à-dire les deux grandes méthodes de l’analyse économique), l’économie d’en-
treprise, les questions monétaires, les relations économiques internationales –
tout cela, bien sûr, sans nullement prétendre empiéter sur les programmes des
cours correspondants.
Au fil des éditions successives a été renforcée, comme cela est indispensable
aujourd’hui, l’ouverture sur le reste du monde. Même si le grand cours d’Éco-
nomie internationale reste attaché à la troisième année, il convient dès la pre-
mière de ne pas se limiter au cadre d’économie fermée. Cela s’est d’ailleurs tou-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

jours fait avec la comptabilité nationale, traditionnel gros morceau de la pre-


mière année. Très lié à la comptabilité nationale, le circuit keynésien est lui-
même ici présenté d’entrée en économie ouverte alors que Keynes, on le sait,
l’avait présenté en économie fermée.
La monnaie est traditionnellement au cœur des cours d’économie de
deuxième année. Elle occupe néanmoins ici une place notable. Dès la première
édition nous avions voulu justifier ce qui était alors une innovation, heureuse-
ment largement imitée depuis. Ignorer la monnaie en première année, comme on
le faisait couramment autrefois, mettait souvent en porte-à-faux le professeur
tenu de parler à ses étudiants de revenu, de prix, d’épargne, de capital, d’inves-
tissement, toutes notions qui renvoient à la monnaie. C’est pourquoi, de plus en
plus, on la voit poindre dès la première année.

Avant-propos  VII
C’était fatal. Dans nos économies modernes, la monnaie est, pourrait-on dire,
l’alpha et l’oméga ou, si l’on préfère, le point de départ et le point d’arrivée. Dans
le fonctionnement de nos économies, le point de départ, c’est le crédit des banques
aux entreprises, autrement dit la création monétaire des premières en faveur des
secondes. Le point d’arrivée, c’est le retour de la monnaie aux banques à travers
l’épargne des ménages. Entre le départ et l’arrivée, c’est toute la circulation moné-
taire, irriguant l’ensemble des opérations économiques, qui se déroule sous nos
yeux. Expliquer le fonctionnement de nos économies – ce qui est notre objet –
c’est donc suivre la monnaie tout au long de son parcours, de son circuit.
Avant de nous lancer, essayons d’étouffer une vieille crainte de l’étudiant qui
aborde l’économie à l’Université : la crainte des mathématiques. Disons qu’ici il sera
fait usage des mathématiques, spécialement dans les développements microécono-
miques, mais un usage modéré. Notre souci constant a été de ne jamais utiliser de
mathématiques hors de la portée d’un bachelier de la série ES.
Je voudrais adresser un remerciement à tous les étudiants qui, génération
après génération, ont accueilli mon enseignement et aux collègues, connus ou
anonymes, qui m’ont fait l’honneur d’utiliser ce livre et qui, parfois, par leur
remarques judicieuses, ont infléchi son cours 1. Je n’oublie pas, bien sûr, ma
chère et regrettée épouse Nicole qui m’a tant apporté par son assistance affec-
tueuse et précieuse. Que l’on me permette enfin de saluer la mémoire de ce
grand professeur que fut Jean Marchal dont j’ai été le disciple, le collaborateur,
l’ami et qui reste pour moi à jamais un modèle.

1. Je remercie tout particulièrement, à cet égard, MM. Didier Burgin, Jean-Marie Harribey, Joseph
Vespa.

VIII  ÉCONOMIE GÉNÉRALE


Table des matières

Introduction 1

Première partie

La méthode : deux voies


Chapitre 1. La méthode ensembliste 9
I. L’élaboration progressive de la conception ensembliste
de l’économie 9
A. La valeur-utilité à la source de la conception ensembliste
de l’économie 10
B. L’utilité marginale et la cohérence
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

de la conception ensembliste 11
C. L’aboutissement de la conception ensembliste dans la théorie
de l’équilibre 16
II. Les concepts de la méthode ensembliste de l’économie 18
A. Les ensembles 19
B. Les relations binaires définies sur les ensembles 20
C. Les fonctions 24
III. Les propriétés de l’équilibre général 31
A. L’optimalité 32
B. La stabilité et le cœur de l’économie 34
C. L’existence 36

Table des matières  IX


Chapitre 2. La méthode systémique 45
I. La formation de la conception systémique jusqu’à F. Quesnay 46
A. Les sources de la conception systémique de l’économie 46
B. La conception systémique de F. Quesnay 47
C. La représentation concrète du circuit dans le Tableau 49
II. Le système capitaliste dans la conception marxiste 51
A. L’héritage conceptuel de Marx 52
B. L’analyse d’ensemble de la crise capitaliste 60
III. La conception keynésienne du système économique 65
A. Les agents 66
B. Les flux 68
C. L’articulation d’ensemble du circuit keynésien 71
IV. Le circuit comme outil d’analyse 72
A. Le mécanisme de l’équilibre des flux : le multiplicateur keynésien 72
B. Le mécanisme de la crise économique 77

Deuxième partie

Le système actuel de comptabilité nationale


Une représentation détaillée du circuit économique national

Chapitre 3. Description du circuit économique national 95


I. Les opérations et les agents 95
A. Les opérations 95
B. Les agents 105
II. Les comptes de secteur et leur articulation 109
A. L’articulation des flux dans les comptes de secteur 109
B. Le compte simplifié des sociétés non financières 112
C. Le compte du reste du monde 114
III. Le Tableau Économique d’Ensemble
et la représentation complète du circuit 115
A. Les conventions de représentation 115
B. Le Tableau de l’économie française 120

Chapitre 4. Les lois du circuit économique national 129


I. Les relations entre agrégats 129
A. Les agrégats 130
B. Les relations agrégées 132
II. La méso-analyse de la production 137
A. Le Tableau Entrées-Sorties 137
B. Le modèle de Léontief 145

X  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
Troisième partie

Crédit et investissement
Des intermédiaires financiers aux entreprises

Chapitre 5. La monnaie et le crédit 155


I. La monnaie 155
A. L’utilisation de la monnaie 155
B. La création monétaire 161
II. Le crédit 165
A. Le marché des crédits ou le financement intermédié 165
B. Le refinancement des crédits 169
C. Le financement direct ou désintermédié 174
III. L’équilibre de la monnaie et du crédit 181
A. L’équilibre comptable 182
B. La politique de la monnaie et du crédit 186

Chapitre 6. L’investissement 193


I. Investissement et capital 193
A. L’investissement en tant qu’il procède du capital 193
B. L’investissement en tant qu’il précède le capital 198
II. La décision d’investissement 204
A. L’incitation à investir 204
B. Le choix des investissements 209

Quatrième partie

Production et revenu
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Des entreprises aux ménages

Chapitre 7. L’équilibre de la firme 219


I. L’équilibre de court terme à technologie fixée 220
A. La production à un facteur 220
B. L’équilibre de la production à un facteur en concurrence pure 225
II. L’équilibre de long terme à technologie choisie 232
A. La production à facteurs substituables 232
B. Le choix d’une combinaison productive optimale 238

Table des matières  XI


Chapitre 8. Croissance et répartition 245
I. La croissance et ses facteurs 246
A. L’évaluation de la croissance économique 246
B. L’évaluation des facteurs primaires de la croissance 247
C. L’évaluation des facteurs techniques de la croissance 252
II. La répartition et son inégalité 255
A. Les revenus 255
B. La répartition des revenus 259
C. La mesure de l’inégalité de la répartition 262

Cinquième partie

Consommation et épargne
Des ménages aux intermédiaires financiers

Chapitre 9. La dépense des ménages 271


I. Analyse microéconomique de la dépense du consommateur 272
A. Analyse microéconomique de la demande marchande 272
B. Analyse microéconomique de la demande non marchande 280
II. La fonction de consommation 283
A. L’analyse keynésienne de courte période 283
B. La fonction friedmanienne de longue période 288

Chapitre 10. L’épargne 293


I. Les fondements microéconomiques de l’épargne 294
A. L’analyse de l’épargne sous l’angle du patrimoine 294
B. L’analyse de l’épargne sous l’angle du revenu 297
II. Le rôle macroéconomique de l’épargne 301
A. L’épargne et la circulation monétaire 301
B. L’épargne et l’inflation 309

Conclusion générale 321

Bibliographie 323

Index 329

XII  ÉCONOMIE GÉNÉRALE


Introduction
Les quelque trente années de l’après-guerre nous laissent le souvenir d’une
glorieuse prospérité rompue par le premier choc pétrolier de 1973-1974. De
cette rupture on n’a cependant point immédiatement pris conscience. Comme au
début des années trente, lors de l’apparition de la première grande crise du XXe
siècle, on croyait la reprise « au tournant de la rue ». On se figurait que, pour la
faire venir, il suffisait d’injecter aux économies anémiées un sang neuf, par un
gigantesque recyclage des capitaux absorbés par les pays exportateurs de pétrole.
Ainsi s’est mis en place, à l’échelle planétaire, le recyclage des « pétro-dollars »
qui a entraîné les pays non producteurs de pétrole, et parmi eux l’immense majo-
rité des pays en développement, dans une colossale spirale d’endettement, sans
pour autant faire revenir la croissance. Ce n’est qu’après le « second choc pétro-
lier », en 1979, et l’éclatement consécutif de la grande crise internationale d’en-
dettement, en 1982, que les mentalités ont changé. Avant on incriminait surtout
les pays pétroliers, les syndicats, les États improductifs et impécunieux, etc.,
boucs émissaires chargés de tous les maux. À présent, on comprenait que les
causes étaient plus profondes et plus lointaines. En France, par exemple, il appa-
raissait que la situation avait commencé à se dégrader en fait vers le milieu des
années soixante, c’est-à-dire à une époque où la concurrence internationale
s’était mise à frapper de plein fouet notre économie et, d’ailleurs, beaucoup
d’autres. Ainsi l’internationalisation – appelée plus tard mondialisation ou glo-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

balisation – passait-elle sur le banc des accusés.


L’internationalisation de la production et des échanges, provoquée par l’abais-
sement général des barrières douanières, est un phénomène majeur qui se mani-
feste notamment dans la part croissante de la production des différents pays affec-
tée à leurs exportations et, symétriquement, dans la part croissante de leurs res-
sources provenant de leurs importations. Les économies se soudent ainsi, bon gré
mal gré, les unes aux autres pour former un vaste marché international superposé
à leurs marchés intérieurs. Mais, derrière le développement et la consolidation de
ce marché international, un phénomène plus fondamental encore se révèle : celui
de la place primordiale prise par la monnaie et la finance. Il n’est pas exagéré de
dire que notre époque est avant tout celle de l’avènement du règne absolu de l’ar-
gent sur le monde.

Introduction  1
La « monétisation » des économies est pourtant un phénomène ancien dont
l’origine remonte au XVIe siècle, aux premiers temps du capitalisme commercial.
La monnaie, auparavant, était surtout une réserve de richesse, vouée plus à la
thésaurisation qu’à la dépense. Avec le nouvel essor du commerce, elle tend à
être de plus en plus un instrument de transaction. La sphère des échanges mar-
chands se développe, tandis que la quantité de monnaie s’accroît par la décou-
verte de nouvelles mines d’or et d’argent et, plus tard, par l’invention d’autres
formes de monnaie telles que la monnaie fiduciaire ou la monnaie scripturale.
Mais ce développement ne se fait que très progressivement. Il appelle en réalité
des bouleversements politiques et sociaux qui prendront forme, en France par
exemple, dans la révolution de 1789 puis dans les conquêtes successives du libé-
ralisme tout au long du XIXe siècle.
La liberté, et d’abord la liberté de chacun de disposer de sa propre personne,
est en effet la condition première du développement des échanges. Si l’abolition
du servage est déjà en grande partie chose faite à la veille de la révolution fran-
çaise, la suppression des corporations dans les villes enlève les dernières
entraves à la libre utilisation de la main-d’œuvre par tous ceux qui ont les
moyens de l’acheter. La disparition des réglementations corporatives, la disso-
lution des liens personnels qui unissaient le maître à ses compagnons, le sei-
gneur à ses serfs, le monarque à ses sujets et, au lieu de cela, l’instauration de la
liberté, notamment celle des échanges, signifie, pour qui a de l’argent à investir,
l’espoir d’une appropriation illimitée du travail d’autrui et par suite une accu-
mulation infinie de richesses. Le jeu n’est cependant point sans risque puisqu’il
implique la libre concurrence, c’est-à-dire finalement la liberté pour le plus fort
de « dévorer » le plus faible. Telle est la règle du capitalisme industriel qui a sur-
tout pris son essor au XIXe siècle en n’hésitant d’ailleurs pas à substituer à l’as-
servissement individuel, qu’il avait juridiquement aboli au-dedans, celui de
contrées lointaines à la conquête desquelles il s’est lancé au-dehors, mettant
ainsi en lumière ce paradoxe du capitalisme de toujours vouloir à la fois libérer
et asservir.
À peine la colonisation était-elle achevée qu’apparaissait son contraire. Le
grand mouvement de décolonisation, qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale,
ne fut pas seulement une victoire de mouvements nationalistes sur la résistance
parfois opiniâtre des métropoles. Il fut dû également à la pression de nouvelles
puissances capitalistes, privées de colonies parce que formées plus tardivement,
mais devenues prépondérantes dans le monde de l’après-guerre. En supprimant
la sujétion des colonies à leur métropole, le capitalisme financier contemporain
a pour ainsi dire répété, mais à l’échelle des nations, le processus de libération
qui, jadis, à l’aube de la révolution industrielle et à l’échelle des individus, avait
ouvert un espace immense à l’expansion de la sphère des échanges marchands.
Nous en sommes au début de cette ère nouvelle. On ne peut prédire quelles
crises dans l’avenir présideront à la répartition du pouvoir inévitablement lié à
la création et à la maîtrise de la monnaie nécessaire à l’immense développement
attendu des échanges. Mais, d’ores et déjà, il est sûr qu’il faut avant tout s’atta-

2  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
cher à la logique du fonctionnement de l’économie monétaire pour comprendre
le monde où nous vivons.
La place de la monnaie est d’ailleurs, depuis longtemps, l’objet d’une contro-
verse ardente entre les économistes. La discussion n’est pas seulement acadé-
mique. Elle cache en fait une radicale opposition de croyance en l’aptitude de
l’économie libérale à bien fonctionner ou non. Les uns, pour qui la monnaie au
fond n’est qu’un « voile » qu’il suffit de soulever pour percevoir la réalité des
phénomènes, croient l’équilibre accessible par le libre jeu des mécanismes du
marché entre les entreprises, qui offrent les produits, et les travailleurs, qui les
acquièrent en échange de leur travail. Les autres, pour qui la monnaie est, beau-
coup plus qu’une sorte de bon d’achat, la faculté même d’acheter ou de ne point
acheter, pensent que son intervention dans l’économie est de nature à engendrer
le déséquilibre. La première conception des choses a longtemps prévalu. Elle a
été mise en défaut, de façon flagrante, par la grande crise des années trente qui
a révélé l’inexistence d’un équilibre automatique et suscité alors un renouvelle-
ment de la théorie d’où est issu le rejet, de nos jours, de la classique « dichoto-
mie » entre les questions monétaires et les questions dites réelles.
Renoncer à cette dichotomie suppose que l’on fasse entrer en scène, à côté
des acteurs habituels que sont les entreprises et les ménages, les agents dont la
fonction principale est d’émettre, voire de contrôler, la monnaie ainsi réhabili-
tée. Ces agents sont les intermédiaires financiers et, plus particulièrement, les
banques. L’économie monétaire, par opposition à l’économie classique qui ne
nous présentait que deux catégories d’agents, est une économie à trois catégo-
ries d’agents : les banques, les entreprises, les ménages. Chacune de ces catégo-
ries a un rôle bien déterminé. Les banques prêtent de l’argent aux entreprises
pour leur permettre justement d’entreprendre leur activité de production. Les
entreprises utilisent l’argent à divers achats et notamment au paiement de
salaires aux ménages dont elles achètent la force de travail. Les ménages dépen-
sent leurs revenus monétaires en consommation auprès des entreprises jusqu’au
moment où ils préfèrent les laisser en épargne auprès des banques. La monnaie,
alors, fait retour aux banques au terme d’un parcours constituant son circuit. Le
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

circuit de la monnaie se résume dans le « principe fondamental des économies


monétaires » : une première catégorie d’agents prête à une deuxième catégorie
qui achète pour vendre à une troisième qui vend pour acheter.
Analyser l’économie monétaire – c’est-à-dire l’économie où nous vivons –
consiste à partir de ce principe et à en développer toutes les conséquences. Tel
sera l’essentiel de notre tâche dans les cinq parties de ce livre.
La première partie, consacrée à la méthode économique et particulièrement
à l’examen de ces deux tentations de la science économique que sont l’équilibre
et le déséquilibre, est destinée à servir de plus ample justification à notre choix
de privilégier la logique du circuit pour présenter l’économie générale à un étu-
diant débutant.

Introduction  3
La deuxième partie rend compte de la représentation détaillée du circuit éco-
nomique national fournie par la comptabilité nationale, que nous étudierons à
travers notre système actuel de comptabilité nationale.
Les trois dernières parties entraîneront alors le lecteur dans une exploration
de toutes les grandes fonctions économiques dans l’ordre imposé par le sens
même de la circulation monétaire. Ainsi étudierons-nous successivement : le
crédit et l’investissement, ce qui nous fera passer des intermédiaires financiers
aux entreprises (troisième partie) ; la production et les revenus, avec le passage
des entreprises aux ménages (quatrième partie) ; la consommation et l’épargne,
avec le retour de la monnaie des ménages aux intermédiaires financiers (cin-
quième partie).

4  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
Première partie

La méthode :
deux voies
Sommaire

Chapitre 1 La méthode ensembliste 9


Chapitre 2 La méthode systémique 45

6  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
L’ économie est une science. Par
opposition à la philosophie, que
P. Valéry qualifiait d’« exercice de la pensée sur elle-même », la science
peut être définie comme un exercice de la pensée sur les objets. La science
économique a pour objet l’être humain. Elle est une science humaine, au
même titre que la sociologie, la psychologie, la linguistique, etc.
Selon la célèbre définition de Robbins, I’économie est « la science qui
étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des
moyens rares qui ont des usages alternatifs ». Cette définition ne prête
guère à controverse, et l’on s’accorde également pour reconnaître que les
fins de l’homme convergent toutes vers la réalisation de son bonheur, tan-
dis que les moyens dont il dispose le ramènent tous à la dure réalité du
labeur. Les questions qui divisent les économistes sont plutôt celles-ci :
cette quête du bonheur est-elle affaire individuelle ou collective ? Les
hommes, à l’origine, sont-ils des êtres solitaires ou des êtres solidaires ?
Les uns, proches ou lointains disciples de Kant, pensent que la conscience
individuelle constitue le fondement du lien social : I’homme ne vit en
société que parce qu’il a conscience de pouvoir ainsi accroître son bonheur.
Les autres, proches de Marx, déclarent au contraire comme H. Marcuse :
« Pour pouvoir être doués de conscience, les hommes doivent d’abord vivre
en société. » Le fait social est alors posé comme donnée première, et c’est
l’expérience sociale des hommes qui permet, pense-t-on, le développement
de leur conscience. Ce débat philosophique sur l’antériorité du conscient
ou du social se projette dans l’opposition des deux méthodes fondamen-
tales de la science économique : la méthode microéconomique et la
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

méthode macroéconomique.
La méthode microéconomique correspond à une lointaine conception
individualiste qui était déjà celle d’Aristote. Celui-ci opposait l’« écono-
mique », définie comme science de l’homme vivant en famille, à la « poli-
tique » ou science de l’homme vivant dans sa cité, c’est-à-dire, aux yeux des
Grecs de l’Antiquité, dans sa nation. L’économie, beaucoup plus tard,
deviendra politique au sens précis du terme, mais la conception individua-
liste se maintiendra, et même se développera jusqu’à nos jours. Selon cette
conception, c’est dans la conscience individuelle d’agents supposés libres et
rationnels que doit être cherché le fondement des lois sociales de l’échange
et de la production : chacun n’échange que dans la mesure où il le juge

La méthode : deux voies  7


utile pour lui-même, et cela suffit à assurer l’équilibre social. Tout repose
ainsi sur l’étude du comportement d’un agent type, I’« homo economicus »,
élément irréductible et fondamental. L’économie n’est autre que l’en-
semble constitué de tels éléments. C’est d’ailleurs dans la théorie mathé-
matique des ensembles que la méthode microéconomique trouvera, à
l’époque contemporaine, le modèle le plus rigoureux de sa propre
démarche. C’est pourquoi on peut la qualifier finalement de méthode
ensembliste.
La méthode macroéconomique, elle, correspond à une conception plus
récente que l’on peut faire remonter aux philosophes matérialistes du
XVIIIe siècle et, en tout cas, à K. Marx qui l’a clairement exposée. La science
économique y est avant tout une science sociale qui cherche à établir des
lois macroéconomiques spécifiques, indépendantes des individus. Ceux-ci
n’ont d’importance que par la place qu’ils occupent les uns par rapport
aux autres. L’économie est ainsi considérée comme une sorte d’organisme
dont tous les organes interdépendants apparaissent voués à des tâches
parfaitement ordonnées. L’économie est donc ce que, dans un vocabu-
laire moderne, on appellerait un système, et la méthode macroécono-
mique mérite le nom de méthode systémique.
L’économie est soumise à cette double attraction de la micro-analyse
et de la macro-analyse qui, sans être totalement exclusives l’une de
l’autre, se tolèrent mal entre elles. Bien que cet ouvrage soit destiné à pri-
vilégier la méthode systémique relativement à la méthode ensembliste,
nous nous efforcerons, dans cette première partie en tout cas, de respec-
ter l’équité dans la présentation de l’une et de l’autre.

8  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
1. La méthode
ensembliste

E
n économie, le développement de la méthode ensembliste est
contemporain. Il s’est d’ailleurs effectué à peu près en parallèle
avec l’ascension de la théorie des ensembles en mathématique. Le
point de départ de ces constructions ensemblistes fut, chaque fois, un
effort pour résoudre certains paradoxes, c’est-à-dire des propositions
apparemment acceptables, mais conduisant à des contradictions.
L’économie s’est acheminée vers une construction ensembliste à par-
tir de certaines propositions paradoxales telles que le paradoxe de l’eau
et du diamant, soulevé par A. Smith : comment se fait-il, si l’on admet
que la valeur des choses repose sur leur utilité, que l’eau, très utile, n’ait
aucune valeur et que le diamant, peu utile, ait une grande valeur ? En
fait, de longues années ont été nécessaires avant que l’on sache bien
définir les ensembles et poser les axiomes donnant la solution d’un tel
paradoxe. L’élaboration de la théorie ensembliste de l’économie a enre-
gistré des progrès notables jusque vers 1950 avec, à cette époque, les tra-
vaux de K.J. Arrow et G. Debreu. Il ne s’agit pas de présenter ni même
de résumer ces travaux mathématiques. Il nous faut plutôt souligner la
lenteur de l’élaboration au cours des siècles de cette conception ensem-
bliste de l’économie, qui est autant un héritage du passé qu’une création
de notre temps. Cette vue rétrospective permettra alors un meilleur exa-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

men des concepts, puis des propriétés de cette théorie ensembliste.

I. L’élaboration progressive de
la conception ensembliste de l’économie
La conception ensembliste prend sa source dans une définition subjective de la
valeur : la valeur-utilité. Elle devient cohérente, toutefois, par l’invention du
concept d’utilité marginale. Enfin, elle prend corps dans la théorie de l’équilibre.

La méthode ensembliste  9
A. La valeur-utilité à la source de la conception
ensembliste de l’économie
Au XVIIIe siècle, l’une des questions les plus controversées parmi les écono-
mistes est la question de la valeur : qu’est-ce qui fait que les choses ont une
valeur, c’est-à-dire que leur propriétaire n’accepte pas de s’en défaire sauf
contrepartie ? La question de la valeur sous-tend l’explication des prix, qui sont
les rapports d’échange entre les objets. L’enjeu est donc important.
Deux hypothèses s’affrontent : l’hypothèse de l’utilité et l’hypothèse des
coûts de production, assimilés au coût en travail. Les théories de la valeur fon-
dées sur la première hypothèse sont dites théories de la valeur-utilité tandis que
les autres sont appelées, globalement, théories de la valeur-travail.
Les théories de la valeur-travail sont les plus récentes, formulées dès le XVIIe
siècle dans les pays de religion réformée, spécialement en Angleterre, avec Petty
ou Locke. Selon la thèse célèbre de Max Weber, l’éthique puritaine des protes-
tants loue l’abstinence et le travail, conçus comme une glorification de Dieu.
Mais l’abstinence de consommation jointe à un travail soutenu conduit inévita-
blement à une accumulation de richesses dont le juste prix apparaît alors comme
étant le coût en travail.
Les théories de la valeur-utilité remontent, elles, à l’Antiquité grecque et plus
particulièrement à Aristote. Pour celui-ci, la finalité de l’homme est le bonheur,
qui peut être atteint non seulement par la pensée, donnant la forme suprême du
bonheur, mais aussi par les honneurs ou le plaisir. Dès lors, Aristote admet que
les objets matériels concourent au bonheur des hommes, et l’utilité qu’ils ont de
ces objets donne la mesure de leur satisfaction, donc de la valeur qu’ils accor-
dent à ces objets. Ainsi l’utilité est le fondement de la valeur.
La pensée aristotélicienne, après une éclipse pendant le Haut Moyen-Âge,
retrouve, à partir du XIIIe siècle, une influence considérable par Saint Thomas
d’Aquin qui définit la doctrine économique et sociale de l’Église catholique
comme prolongement de la pensée d’Aristote, nonobstant quelques aménage-
ments pour préserver l’enseignement chrétien de la primauté du surnaturel. Mais
la théorie de la valeur-utilité, elle, au travers de la doctrine thomiste, se répand
dans les esprits. Jusqu’au XVIIIe siècle, elle se développe surtout dans les pays
latins soumis à l’influence de l’Église catholique. Galiani, dans son Traité de la
monnaie de 1751, est l’un des plus brillants représentants de cette théorie : à
côté du principe d’utilité il pose celui de rareté pour expliquer la valeur des
objets. Condillac, dans son ouvrage de 1776 intitulé Le commerce et le gouver-
nement considérés relativement l’un à l’autre, lance l’offensive de la valeur-uti-
lité contre la valeur-travail des Anglo-Saxons : les coûts ne déterminent pas la
valeur, explique-t-il, car c’est la valeur qui détermine les coûts eux-mêmes.
En réalité, ces deux théories de la valeur reflètent deux conceptions très dif-
férentes de l’économie et de la société.

10  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


En fondant la valeur sur le travail incorporé dans les marchandises, la théo-
rie de la valeur-travail met l’accent sur les processus de production associant le
travail des hommes au fonctionnement des machines. Et ce qui est mesuré dans
un objet, ce n’est pas l’addition de travaux individuels bien identifiés, mais une
sorte de substance homogène que l’on peut appeler du « travail social », selon
une expression marxiste. Ainsi la théorie de la valeur-travail requiert d’emblée
une vision globale de la société. À l’examen des individus eux-mêmes, elle pré-
fère l’examen des relations entre eux. Elle fonde une analyse structurelle par
opposition à une analyse individuelle.
Au contraire, la théorie de la valeur-utilité révèle une conception beaucoup
plus individualiste de l’économie. Puisque la valeur des choses se fonde sur
l’utilité qu’en ont les individus, c’est à ces individus qu’il convient de se référer
en priorité, pour connaître leurs goûts. Chaque individu, dûment repéré, consti-
tue un élément irréductible de l’économie, elle-même définie tout simplement
comme l’ensemble de tous ces éléments. C’est en ce sens que l’on peut dire que
la valeur-utilité est à la base d’une conception ensembliste de l’économie.
Cependant, à la fin du XVIIIe siècle, cette théorie de la valeur-utilité est encore
trop incomplète pour assurer la cohésion de la conception de l’économie qu’elle
sous-tend.

B. L’utilité marginale et la cohérence


de la conception ensembliste
C’est par l’invention de l’utilité marginale que la conception ensembliste de
l’économie va se donner des fondements logiques rigoureux.

1) La lente émergence de l’utilité marginale


E. Kauder a retracé dans un petit livre la lente émergence au XIXe siècle de
ce concept clé.
À la fin du XVIIIe siècle, la théorie de l’utilité est controversée car elle ne
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

donne pas d’explication toujours convaincante de la valeur des choses. Pourquoi


l’eau, si utile, a-t-elle si peu de valeur ? Grâce à la jonction – opérée par Galiani
puis Turgot – des principes d’utilité et de rareté, on peut répondre : l’eau a peu
de valeur parce qu’elle n’est pas à la fois utile et rare. Mais subsiste la question :
pourquoi le diamant, rare mais au fond peu utile, a-t-il une si grande valeur ? Et
puis cette autre question : comment expliquer que certains biens utiles et rares
n’aient cependant pas de valeur (un cheval borgne, par exemple, aura peu de
valeur alors qu’il est aussi utile comme bête de somme qu’un autre cheval et, de
surcroît, beaucoup plus rare) ? Ainsi, malgré l’apport du concept de rareté, la
théorie de la valeur-utilité se heurte à des barrières semble-t-il infranchissables.
Dès lors, les théories de la valeur-travail, déjà en vogue en Angleterre, sont de
plus en plus en faveur. Dès avant le début du XIXe siècle, beaucoup d’auteurs fran-

La méthode ensembliste  11
çais et italiens, se laissant entraîner dans l’orbite de la pensée anglaise, s’effor-
cent du moins de faire une synthèse des théories de la valeur-utilité et de la
valeur-travail. L’offensive de Condillac, en 1776, contre la valeur-travail fait déjà
figure de combat d’arrière-garde. D’ailleurs, la même année, la publication par
A. Smith de ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations
va porter un coup décisif à la valeur-utilité. Apparemment A. Smith fait une syn-
thèse entre la valeur-utilité, qu’il appelle la valeur en usage, et la valeur-travail
constituant la valeur en échange, définie précisément comme « la quantité de tra-
vail que le bien permet d’acheter ou de commander ». Mais la valeur en usage est
largement subordonnée à la valeur en échange qui seule fonde le prix des biens.
Ainsi est résolu par A. Smith le paradoxe qu’il avait soulevé : le prix de l’eau est
nul parce que l’eau est obtenue presque sans travail, tandis que le diamant, néces-
sitant de longues recherches, a un prix élevé. En même temps, est fournie par
A. Smith une unité précise de mesure des valeurs : l’unité de quantité de travail.
Le triomphe des idées de Smith va rejeter dans l’ombre les travaux fondés sur la
valeur-utilité, dont les adeptes ne désarment point : Bentham ou Lloyd en
Angleterre, Mangoldt en Allemagne, les mathématiciens Dupuit ou Cournot en
France, travaillent plus ou moins obscurément et cernent peu à peu le concept de
l’utilité marginale. Mais c’est l’Allemand Gossen qui le présentera, pour la pre-
mière fois en 1854, de manière complète et cohérente dans ses Lois des relations
humaines.
Pourtant Gossen restera méconnu pendant encore une vingtaine d’années et
il sera même alors éclipsé par le succès de ceux que l’on considère aujourd’hui
comme les principaux fondateurs du marginalisme : Menger à Vienne, Jevons à
Cambridge et Walras à Lausanne. C’est qu’en 1854, l’ère de l’école classique
anglaise ouverte en 1776 par Adam Smith, portée à son apogée en 1817 par
David Ricardo et close, conventionnellement, avec John Stuart Mill en 1848,
n’était point en réalité achevée. Keynes, plus tard, comparera l’influence de
Ricardo sur l’Angleterre au XIXe siècle à celle de l’Inquisition sur l’Espagne au
XVIe siècle ! C’est dire le prestige de cette école qui rayonnait non seulement sur
l’Angleterre, mais sur l’Europe entière. L’ouvrage d’un obscur écrivain alle-
mand, si génial fût-il, ne pouvait à lui seul renverser un si glorieux enseignement
bâti tout entier sur l’hypothèse de la valeur-travail.
Il faudra, en fait, attendre Marx, dont le Livre I du Capital paraît en 1867,
pour voir trembler sur ses bases le savant édifice ricardien. Marx toutefois, loin
de prétendre ériger une théorie de la valeur-utilité en rivale de la théorie de la
valeur-travail adoptée par les classiques anglais, s’en tient au contraire stricte-
ment à l’hypothèse ricardienne de la valeur-travail. Mais, à partir de là, il montre
à quelles contradictions l’école classique anglaise a abouti faute d’avoir accep-
té toutes les implications de la valeur-travail, au premier rang desquelles l’idée
que le profit des capitalistes ne serait que du travail volé aux ouvriers. Dire que
les auteurs libéraux ou « bourgeois », selon l’anathème de Marx, sont à cause de
cela revenus à la valeur-utilité, peut être tentant pour expliquer le succès du mar-
ginalisme et la formation de l’école néo-classique à partir des années 1870-

12  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


1880. Mais E. Kauder récuse cette thèse. Tout d’abord Marx n’a pas été vrai-
ment connu, sauf en Allemagne ou en Autriche, avant 1880, et Jevons, Walras ni
même Menger ne l’avaient lu, semble-t-il, lorsqu’ils publièrent leurs principaux
travaux entre 1871 et 1874. Ensuite, les marginalistes n’étaient point, en majo-
rité, des conservateurs soucieux d’ordre et de maintien de la théorie établie :
Menger à Vienne était un « libéral », très critique de la monarchie des
Habsbourg ; Walras, qui était un économiste français, avait été rejeté par les
Facultés de Droit en France, puis avait failli ne pas être nommé professeur à
l’Université de Lausanne parce qu’on lui prêtait des idées « communistes ».
Dans ces conditions, E. Kauder pense tout simplement que si la valeur-utilité l’a
finalement emporté sur la valeur-travail dans l’esprit de la plupart des écono-
mistes, après 1880, c’est par la seule vertu enfin reconnue du concept d’utilité
marginale. La valeur-travail, malgré ses mérites, était elle-même trop sujette à
controverse. La valeur-utilité, complétée par l’utilité marginale, fournit désor-
mais au raisonnement économique des bases d’une cohérence indiscutable.

2) Les règles de l’utilité marginale


L’utilité marginale est le supplément d’utilité, ou de satisfaction, qu’apporte
à un individu donné une unité supplémentaire du bien qu’il consomme. Par
exemple, si un cigare supplémentaire fait passer le fumeur, sur l’échelle de ses
satisfactions, du niveau 100 au niveau 110, on dira que l’utilité marginale de ce
fumeur, attachée à ce cigare supplémentaire, est égale à 10.
Il est supposé que l’utilité des individus est mesurable. Cette hypothèse appa-
remment simple a pourtant alimenté de vives controverses, pendant des décen-
nies, pour savoir s’il s’agissait d’une mesure cardinale ou seulement ordinale.
Les économistes autrichiens, Menger et son disciple Böhm-Bawerk, ainsi que le
grand économiste anglais du début du XXe siècle, Alfred Marshall, pensent que
l’on doit pouvoir définir une unité interpersonnelle de satisfaction pour évaluer
objectivement l’utilité de chaque individu. Les nombres obtenus donneront alors
la quantité exacte de satisfaction éprouvée par chaque individu. Ainsi, grâce à
cette mesure cardinale, non seulement il sera possible d’effectuer des comparai-
sons entre les individus de leur utilité respective, mais encore on obtiendra, en
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

additionnant toutes les utilités individuelles, une mesure de l’utilité sociale.


Seulement, nul ne put jamais déterminer cette fameuse unité de mesure de l’uti-
lité des individus, pas même Marshall, pourtant le plus habile au calcul, et il fal-
lut, bon gré mal gré, renoncer au vieux rêve d’évaluer les utilités par des
nombres caractéristiques.
Cette issue paraissait d’ailleurs fatale à d’autres économistes qui, pour avoir
reçu une formation scientifique, avaient déjà été confrontés à des problèmes de
mesure. Le premier grand économiste qui s’opposa nettement à la thèse de l’uti-
lité cardinale fut Vilfredo Pareto qui, après avoir fait des études d’ingénieur,
s’intéressa à l’économie politique et succéda à Walras, en 1893, à l’Université
de Lausanne. Pareto comprit que l’utilité n’était pas une grandeur, mais reflétait

La méthode ensembliste  13
un état, tout comme, en physique, la température d’un gaz reflète un état des
molécules de ce gaz. On peut toujours mesurer l’état d’un système, mais sur une
échelle dont on a fixé arbitrairement l’origine et l’unité, comme sur un thermo-
mètre. Il en est de même avec l’utilité : on peut toujours mesurer l’utilité d’un
individu à partir d’une origine, l’utilité nulle, et d’une unité choisies arbitraire-
ment. Les nombres obtenus n’ont alors aucune signification en soi ; seul compte
leur ordre : si l’utilité de l’individu dans un premier état est supérieure à son uti-
lité dans un second état, on dira que cet individu préfère être dans le premier état
que dans le second. Cette mesure de l’utilité est dite, par conséquent, ordinale.
Mais chaque individu pouvant choisir arbitrairement l’échelle de mesure de son
utilité, les comparaisons interpersonnelles ainsi que les tentatives de construc-
tion de fonctions d’utilité sociale sont vouées à l’échec.
À partir de Pareto la théorie de l’utilité s’est donc surtout développée dans le
cadre de l’utilité ordinale. Les contributions majeures en ce domaine furent, à
l’époque contemporaine, celles de von Neumann et Morgenstern d’une part, de
G. Debreu d’autre part. Celui-ci a déterminé en outre les conditions sous les-
quelles on peut définir, pour tout individu, une fonction d’utilité continue.
L’idée de l’utilité marginale, rétrospectivement, paraît simple. Elle tient en
deux propositions relatives à un individu quelconque. D’abord, il est dit que la
satisfaction totale apportée à cet individu par la possession d’un bien augmente
avec la quantité totale de ce bien. Ensuite, il est admis que toute unité supplé-
mentaire de ce bien ajoutée à l’ensemble déjà possédé apporte chaque fois un sup-
plément d’utilité, c’est-à-dire une utilité marginale, de plus en plus faible, comme
si l’individu se rapprochait asymptotiquement d’un seuil de saturation du besoin
du bien en question. En d’autres termes, la première proposition énonce que l’uti-
lité marginale est positive, et la seconde proposition que l’utilité marginale est
décroissante. Cela est assez naturel : un premier voyage peut être un enchante-
ment ; chaque nouveau voyage apporte ensuite un plaisir supplémentaire, mais de
plus en plus faible au fur et à mesure que le voyageur devient « blasé ».
Ces deux propositions s’expriment sous forme mathématique et graphique.
Pour cela on définit au préalable la quantité totale de bien en la possession de
l’individu par la variable x, et la fonction d’utilité de cet individu par U . On assi-
mile x à une variable réelle positive, en supposant que le bien est parfaitement
divisible en toutes petites unités. La fonction U associe à toute valeur de x la
valeur réelle U(x) ; U est supposée continue et même plusieurs fois dérivable.
Puisque la fonction U n’a de signification qu’ordinale, elle pourrait être rem-
placée par toute fonction V , soumise aux mêmes hypothèses et respectant
l’ordre entre les U(x) pour toutes les valeurs possibles de la variable x. Nous
dirons donc que U est définie à une transformation croissante près.
Mathématiquement, les deux propositions de l’utilité marginale s’expriment
alors ainsi :

lre proposition : ∀x  0 U(x + 1) − U(x) > 0 (1)


2e proposition : ∀x  0 U(x + 2) − U(x + 1) < U(x + 1) − U(x) (2)

14  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Si l’on admet que l’unité de bien désigne une toute petite quantité par rap-
port à la quantité totale possédée, on peut faire les approximations suivantes :

U(x + 1) − U(x) U(x + 2) − U(x + 1)


= U (x) ; = U (x + 1) ;
(x + 1) − x (x + 2) − (x + 1)

U (x + 1) − U (x)
= U (x) ;
(x + 1) − x

où U et U désignent les dérivées, première et seconde respectivement, de la


fonction U. En outre, comme on a l’identité :

U(x + 1) − U(x)
U(x + 1) − U(x) ≡ ,
(x + 1) − x

il apparaît que la dérivée première U de la fonction U représente l’utilité mar-


ginale. Finalement, les deux propositions de l’utilité marginale s’expriment plus
simplement par les deux conditions U > 0 et U < 0 .
Graphiquement, ces deux conditions peuvent se résumer dans la figure 1.1
ci-après où l’on suppose que l’utilité est nulle pour une quantité nulle.
La courbe représentative de la fonction U est croissante (U > 0 ) et a sa
concavité tournée vers le bas (U < 0 ). On pourrait d’ailleurs substituer à U des
fonctions telles que V ou W, représentées sur la figure 1.1.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Figure 1.1. Fonctions d’utilité

La méthode ensembliste  15
On voit comment la théorie de l’utilité marginale garantit désormais la cohé-
rence de la valeur-utilité et, par conséquent, de la conception ensembliste de
l’économie. Supposons, en effet, que ce soit l’utilité marginale d’un bien qui
détermine sa valeur aux yeux de l’individu qui le possède. Il est alors clair, à
cause de l’utilité marginale décroissante, que plus ce bien est détenu en abon-
dance, moins il a de valeur. Le paradoxe de l’eau et du diamant est ainsi défini-
tivement résolu dans le champ de l’analyse des comportements individuels.
Établie sur un fondement solide, l’analyse ensembliste doit maintenant pas-
ser des éléments que sont les individus à l’ensemble de ceux-ci. Elle va alors
prendre corps, en une ultime étape, dans une théorie de l’équilibre général.

C. L’aboutissement de la conception ensembliste


dans la théorie de l’équilibre
Le concept d’équilibre économique n’est pas une invention des margina-
listes. Il existait bien avant eux. Mais dans l’esprit des auteurs pré-marginalistes
l’équilibre désignait souvent un état lointain, quoique fatal, et pas toujours vrai-
ment souhaitable. Avec la révolution marginaliste, la notion d’équilibre va chan-
ger du tout au tout pour désigner désormais une condition indispensable à la
cohérence présente de l’économie : le système économique n’a de sens, dans la
conception ensembliste, qu’à l’équilibre. Heureusement l’équilibre reflète aussi
un état de bonheur parfait, comme en témoigne le mot anglais de « bliss » (béa-
titude) par lequel F. Ramsey avait choisi de le nommer.

1) L’équilibre de long terme dans les conceptions pré-marginalistes


Dans la variété des conceptions pré-marginalistes, qu’il s’agisse de celles
liées à la valeur-utilité ou de celles liées à la valeur-travail, il se dégage néan-
moins une vision commune de l’équilibre économique : celle d’un état devant
être atteint à long terme. Telle était déjà la vision de Galiani, par exemple, qui
ne s’intéressa d’ailleurs que fort peu à cet état éloigné.
Beaucoup plus riches sont les analyses de l’équilibre des adeptes de la
valeur-travail et, plus spécialement, de l’école classique anglaise. Déjà
A. Smith, préfigurant une analyse reprise un siècle plus tard par A. Marshall,
distinguait entre un équilibre de court terme déterminant le « prix de marché »
et un équilibre de long terme déterminant le « prix naturel » des marchandises.
Comme le prix de marché est supposé osciller autour du prix naturel, c’est à
l’équilibre de long terme que A. Smith attache le plus d’importance.
Les successeurs de A. Smith mettront encore plus d’application que lui à
l’étude de l’état à long terme du système économique. L’équilibre supposé
devoir être atteint est un « état stationnaire », c’est-à-dire un état se reproduisant

16  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


à l’identique, indéfiniment. Ricardo et Malthus, son contemporain, auront
d’ailleurs une vision fort pessimiste de cet état stationnaire ; ils dépeindront, à
côté de myriades d’hommes affamés surpeuplant une terre trop chiche, une
industrie affaiblie par le coût de plus en plus élevé des produits du sol : les entre-
prises, n’ayant plus de profits, ne pourront plus augmenter leur capacité de pro-
duction. J.S. Mill, quant à lui, adhère à la thèse de l’état stationnaire, mais avec
un peu moins d’inquiétude : une fois l’état d’équilibre atteint, le monde se
contentera de vivre indéfiniment dans la même médiocrité dorée.
Cette vision de l’état futur de l’économie n’est pas sans conséquence pour le
présent. Ricardo, par exemple, recommande à ses compatriotes anglais d’adop-
ter le libre-échange afin de faire baisser le prix du blé en Angleterre par la libre
entrée des blés étrangers à prix moins élevés ; une baisse des salaires s’ensuivra
et la décadence de l’industrie en sera retardée d’autant, pense-t-il. Malgré tout,
l’équilibre, relégué dans le long terme par les classiques anglais, reste un
concept très extérieur à leur analyse des conditions économiques présentes. Il
n’en ira pas de même pour les néo-classiques.

2) L’équilibre général dans la conception néo-classique

Il est d’usage de qualifier de néo-classique tout le courant de pensée issu de


la révolution marginaliste. Mais, d’après J. Schumpeter (p. 919), « il n’y a pas
plus de raison d’appeler néo-classique la théorie de Jevons-Menger-Walras que
d’appeler néo-newtonienne la théorie d’Einstein ». De fait, le marginalisme est
une véritable révolution, en rupture complète avec la pensée classique anglaise.
De cela, le signe le plus évident est la transformation du concept d’équilibre.
D’état stationnaire reporté à un avenir lointain, l’équilibre va devenir la condi-
tion présente de validité de toute la construction marginaliste. Pour celle-ci, hors
de l’équilibre point de salut !
Par définition, l’ensemble des individus est en état d’équilibre si, pour une
répartition donnée de l’ensemble des biens entre eux, aucun individu ne souhaite
procéder, aux prix considérés, à un quelconque échange de bien avec un autre
individu. Comme cette définition concerne l’ensemble des individus et l’en-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

semble des biens, et que le lieu où se réalisent des échanges autour d’un même
bien est appelé marché, on parle plus précisément d’équilibre général des mar-
chés. Chez Menger et Jevons il n’y a de théorie d’équilibre général qu’à l’état
« embryonnaire », selon le jugement de J. Schumpeter. Le véritable inventeur de
l’équilibre général est, en 1874, Léon Walras dont Schumpeter (p. 827) n’hé-
site pas à dire qu’il est « dans le domaine de la théorie pure, le plus grand de tous
les économistes ».
L’équilibre, au moins dans sa définition, semble faire peu de cas de l’utilité
marginale. De fait, le principe d’utilité marginale apparaît de plus en plus secon-
daire dans les formulations contemporaines de la théorie de l’équilibre général.
Ce principe fut toutefois, selon J. Schumpeter (p. 918), « l’échelle qui aida
Walras à se hisser au niveau de son système d’équilibre général ». L’utilité mar-

La méthode ensembliste  17
ginale, dans la solution qu’elle donne du paradoxe de l’eau et du diamant, ne fait
que rendre compte de la valeur subjective des biens pour chaque individu.
Walras conçut alors l’équilibre général en se demandant si l’utilité marginale
pouvait aussi rendre compte d’une valeur objective, commune à tous les indivi-
dus, sur la base de laquelle pourraient se faire les échanges.
La difficulté vient de l’impossibilité de comparer directement les utilités
marginales entre elles, puisque chaque individu évalue, comme nous savons, son
utilité selon une échelle qui lui est propre. Il en résulte que les comparaisons
interpersonnelles d’utilités ne sont pas homogènes. On ne peut comparer que
des grandeurs ayant même dimension : longueur, vitesse, masse, temps, etc. Le
seul moyen de comparer les utilités marginales de deux individus est alors de
ramener ces utilités à une dimension commune, qui sera précisément l’absence
de dimension de part et d’autre. Pour cela on comparera, non pas directement
des utilités marginales, mais des rapports d’utilités marginales. Par exemple, on
comparera le rapport de l’utilité marginale du pain à l’utilité marginale du cho-
colat de l’individu Jean, avec le rapport homologue de l’individu Jacques. La
comparaison a un sens puisque l’on compare deux rapports homogènes : chaque
rapport, obtenu par la division de deux utilités marginales évaluées par un indi-
vidu donné dans la même unité, est un nombre sans dimension. C’est cette
méthode qui permettra aux marginalistes, et principalement à Walras, de fournir
une explication cohérente de la valeur d’échange des marchandises.
Ainsi, on voit comment la conception ensembliste de l’économie, fondée sur
l’hypothèse de la valeur-utilité et le concept d’utilité marginale, a pris corps, dès
avant la fin du XIXe siècle, dans la théorie de l’équilibre général. Cette théorie
n’a cessé de se développer jusqu’à nos jours et constitue aujourd’hui la référence
centrale de toute l’économie dite néo-classique. Les progrès les plus importants
au XXe siècle ont été réalisés vers 1954 par K. J. Arrow et G. Debreu. Ces auteurs
se sont efforcés d’« apurer » la théorie de l’équilibre général en montrant
qu’elle pouvait être tout entière construite sur un petit nombre d’axiomes,
comme la théorie des ensembles en mathématique, à laquelle d’ailleurs elle
s’apparente.
C’est en fait grâce à ce travail contemporain de « mise en forme » que l’on
peut présenter simplement les définitions et concepts de la méthode ensem-
bliste de l’économie.

II. Les concepts de la méthode ensembliste


de l’économie
Tout comme la théorie mathématique des ensembles, la méthode ensembliste
en économie définit des ensembles, des relations entre leurs éléments ainsi que
des applications sur ces ensembles.

18  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


A. Les ensembles
On définit deux grands ensembles de base : l’ensemble des biens et l’en-
semble des agents.

1) L’ensemble des biens


Quatre paramètres concourent à l’identification d’un bien :
– La nature du bien, c’est-à-dire l’ensemble de ses caractéristiques phy-
siques. Ce sera, par exemple, de la laine brute de mouton d’Écosse.
– La quantité du bien, c’est-à-dire le nombre d’unités de ce bien, une fois
définie l’unité de mesure. Si, pour l’ensemble des agents, le bien est disponible
en quantité limitée, on dit qu’il s’agit d’un bien rare, ce dont s’occupe surtout la
science économique.
– La position géographique, c’est-à-dire l’endroit, repéré lui-même par ses
coordonnées, où le bien est disponible. C’est ainsi que 100 kg de laine écossaise
à Glasgow n’est pas le même bien que 100 kg de laine écossaise à Bordeaux, car
ce dernier incorpore en outre un transport de Glasgow à Bordeaux.
– La date à laquelle le bien est disponible : un bien disponible aujourd’hui
est un autre bien s’il est disponible dans un an. Cela est net avec ce bien parti-
culier mais important qu’est la monnaie, au point qu’on utilise un autre sub-
stantif pour désigner de la monnaie disponible dans le futur : on dit qu’il s’agit
d’une créance. Ainsi, 100 € disponibles à la fin de l’année 2007 seront 103,50 €
disponibles à la fin de 2008, s’ils sont déposés à la Caisse d’Épargne. On dit
aussi que le dépôt de 100 € confère au déposant une créance sur la Caisse
d’Épargne de 103,50 € à terme d’un an.
Il arrive que la théorie, faisant abstraction de l’espace et du temps, néglige
les deux derniers paramètres. Elle peut même aller jusqu’à négliger la différen-
ciation des biens selon leur nature lorsque, pour simplifier, elle assimile, dans
une représentation complètement agrégée de l’économie, tous les biens à un seul
et même bien. Seule importe alors la quantité de ce bien abstrait. Il s’agit de
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

formes extrêmes de simplification, très critiquées quoique très utilisées par la


méthode ensembliste.

2) L’ensemble des agents


Par définition, les agents économiques sont les personnes, physiques ou
morales, qui constituent des centres de décision économique.
Aux trois grands types de décisions économiques que sont le prêt, l’investis-
sement et la consommation, correspondent respectivement trois grandes catégo-
ries d’agents économiques : les intermédiaires financiers, les entreprises, les
ménages.

La méthode ensembliste  19
Dans la pratique, cette typologie des agents économiques est affinée, voire
complétée pour mieux refléter la réalité économique. Les grandes catégories
citées donnent lieu en fait à de multiples subdivisions : parmi les intermédiaires
financiers une place à part est faite aux banques, qui ont le pouvoir de mettre en
circulation de la monnaie supplémentaire ; les entreprises sont subdivisées en
entreprises individuelles et en entreprises sociétaires, en sociétés privées ou
publiques, etc. ; les ménages, enfin, sont répartis en diverses catégories socio-
professionnelles. Par ailleurs, à toutes ces catégories d’agents économiques s’en
ajoutent quelques autres, tel l’État, qui remplissent des fonctions distinctes.
C’est à la comptabilité nationale qu’il revient de décrire le mieux possible l’en-
semble des agents économiques tel qu’il existe en réalité.
Dans la théorie, et plus particulièrement dans l’analyse ensembliste, la des-
cription de l’ensemble des agents est le plus souvent très simplifiée. D’ordinaire,
des agents tels que les sociétés d’assurance ou les collectivités publiques sont
négligés, sauf s’il s’agit d’études spécifiques les concernant. Mais, même parmi
les trois catégories fondamentales d’agents économiques, la théorie ensembliste
fait très souvent abstraction des intermédiaires financiers. Ainsi, jusque dans les
présentations prétendues générales, la théorie ensembliste ne considère le plus
souvent que deux catégories d’agents, les consommateurs et les entreprises.
Dans des versions simplifiées, la théorie ne juge pas indigne de réduire encore,
de diverses façons, cet ensemble d’agents : tantôt la catégorie des consomma-
teurs et la catégorie des entreprises sont réduites chacune à un seul agent ; tan-
tôt il est fait abstraction des entreprises pour ne plus considérer que des consom-
mateurs dont le nombre, dans les cas extrêmes, peut être réduit à deux. La pre-
mière simplification est surtout utilisée lorsque la théorie ensembliste, fonda-
mentalement microéconomique, prétend néanmoins faire de l’analyse macroé-
conomique. La seconde simplification est faite lorsque la théorie juge suffisant
de se situer dans le cadre d’une économie d’échange, ne comportant que des
consommateurs, par opposition à l’économie de production comportant en outre
des firmes. Cette simplification est si souvent admise que l’économie d’échan-
ge est le cadre dans lequel on se place normalement pour définir les relations
binaires de base de la méthode ensembliste.

B. Les relations binaires définies sur les ensembles


Une relation binaire sur un ensemble est une relation de comparaison entre
les éléments, pris deux à deux, de cet ensemble. En théorie des ensembles, les
relations binaires, qu’il s’agisse de relations d’équivalence, de relations d’ordre,
etc., jouent un rôle important. Dans la méthode ensembliste de l’économie, deux
grands types de relations binaires sont définis : la relation de préférence, sur
l’ensemble des biens ; la relation d’échange, sur l’ensemble des agents.

20  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


1) La relation de préférence définie sur l’ensemble des biens
Étant donné deux biens quelconques x et y parfaitement identifiés, il est sup-
posé que tout agent a compare x et y par une relation notée Ra . La comparai-
son s’écrit ainsi :
xRa y si x est préférable ou équivalent à y aux yeux de a
ou
yRa x si y est préférable ou équivalent à x aux yeux de a .
Cette relation a pour propriété fondamentale d’être transitive, ce qui signifie
que tout individu préférant x à y , et y à z , doit alors préférer x à z . Il s’agit
d’une exigence de rationalité des individus. Celui qui, préférant la montagne à
la mer, et la mer à la ville, préférerait néanmoins la ville à la montagne, serait
jugé irrationnel et écarté du champ de l’analyse économique.
Cette relation de préférence, définie, pour chaque consommateur, sur l’en-
semble des biens auxquels il peut prétendre, fonde la célèbre analyse dite des
courbes d’indifférence.
Étant donné un agent a , on définit d’abord, à partir de la relation Ra , une nou-
velle relation binaire Ia , dite relation d’indifférence. L’individu a est indifférent
entre x et y si, et seulement si, on a simultanément xRa y et yRa x . On écrit alors :
xIa y. La relation d’indifférence Ia ainsi définie est une relation d’équivalence qui
permet, en tant que telle, une partition de l’ensemble des biens en classes d’équi-
valence, dites aussi classes d’indifférence. Il est aisé de voir que ces classes d’in-
différence sont nécessairement disjointes, c’est-à-dire sans élément commun : si
un même bien appartenait à deux classes d’indifférence, tous les éléments de ces
deux classes seraient équivalents entre eux, aux yeux de l’individu a , et les deux
classes n’en formeraient, en réalité, qu’une seule.
Étant donné que tout bien est au moins équivalent à lui-même aux yeux de
a , ce qui s’écrit xIa x pour tout x, il résulte que tout bien x appartient à une classe
d’indifférence, éventuellement réduite à ce bien si x n’admet point d’autre équi-
valent que lui-même. Ce cas est d’autant plus fréquent que le nombre de biens
de nature différente est plus faible. Si l’ensemble des biens ne comporte qu’une
seule sorte de bien, le pain par exemple, chaque classe est une quantité précise
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

de pain : l’individu a ne saurait être indifférent entre deux quantités différentes


de pain, mais préférera toujours la plus grande quantité.
Mais chaque classe est beaucoup plus nombreuse, même dans le cas d’un
nombre réduit de biens de nature différente, si l’on admet la définition de biens
composites. Un bien composite est un « panier » de biens de nature différente.
Par exemple, s’il existe deux biens de nature différente, le pain et le vin, un bien
composite u est alors défini comme un couple u = (x,y) où x est une certaine
quantité de pain et y une certaine quantité de vin. Les biens x et y eux-mêmes
sont définis comme des biens composites particuliers, notés respectivement
(x,0) et (0,y) . On admet que les relations Ra et Ia permettent à l’individu a de
comparer les biens composites.

La méthode ensembliste  21
Imaginons, en conservant l’exemple « évangélique » du pain et du vin, que
l’individu a soit indifférent entre les biens suivants décrits dans les colonnes
successives du tableau ci-dessous, où le pain est évalué en kilogrammes et le vin
en litres :

Pain 1 3/4 1/2 1/4 0


Vin 0 1/7 1/3 3/5 1

Ce tableau indique que l’individu est indifférent entre, non seulement 1 kg


de pain et 1 l de vin, mais aussi entre chacun de ces biens et les biens compo-
sites (750 g pain, 14,3 cl vin), (500 g pain, 33,3 cl vin) ou (250 g pain, 60 cl vin).
Tous ces biens équivalents entre eux peuvent être représentés par des points
sur une courbe tracée dans un repère plan où le pain est mesuré en abscisse et le
vin en ordonnée, comme sur la figure 1.2 ci-après.
Si l’on admet que tous les points de la courbe sont en fait des biens compo-
sites équivalents entre eux, alors la figure 1.2 donne l’image d’une courbe d’in-
différence de l’agent a .

Figure 1.2. Courbe d’indifférence entre deux biens

2) La relation d’échange définie sur l’ensemble des agents

L’échange est défini comme une relation binaire sur l’ensemble des agents.
Il s’agit d’une relation mathématiquement beaucoup plus pauvre que la relation
de préférence étudiée précédemment. Mais elle est surtout utile par le classe-
ment qu’elle fournit de l’ensemble des opérations, et par la définition des prix à
laquelle elle aboutit.

22  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


L’échange proprement dit est un échange double, en ce sens qu’il se décom-
pose en deux échanges simples. C’est l’échange simple qui est défini, relative-
ment à un bien x quelconque, comme une relation binaire, notée Rx , sur l’en-
semble des agents. Si a et b sont deux agents liés par l’échange, la relation
s’écrit, selon le cas, aRx b ou bRx a . Dans le premier cas, c’est l’agent a qui four-
nit le bien x à l’agent b , et dans le second cas c’est le contraire. L’échange simple
n’est donc qu’un transfert, c’est-à-dire la fourniture d’un bien sans contrepartie.
La relation Rx n’est point nécessairement transitive : la fourniture de x par a à
b , puis par b à c , n’implique pas l’obligation pour a de fournir x à c .
L’échange simple sert surtout à la définition de l’échange double, c’est-à-dire
de l’échange proprement dit. Par définition, il y a échange entre les deux agents
a et b si, et seulement si, il existe simultanément deux échanges simples symé-
triques entre a et b , et relatifs à deux biens x et y distincts. Mathématiquement,
cela peut s’exprimer ainsi :
∃x tel que aRx b ⇔ ∃y tel que bR y a .
Cette définition de l’échange double, à son tour, sert à d’autres définitions :
elle fournit une typologie des différentes opérations existant dans l’économie ;
elle permet de définir des rapports d’échange, que l’on appelle des prix.
Si aucun des deux biens x ou y intervenant dans l’échange n’est de la mon-
naie, il s’agit d’un troc. Si l’un des deux biens est de la monnaie, il s’agit d’un
échange monétaire. Supposons que, dans la relation double de l’échange écrite
ci-dessus, le bien y soit en fait une quantité m de monnaie. On écrira alors cette
relation ainsi :
∃x tel que aRx b ⇔ ∃m tel que bRm a .
On dit que a est le vendeur, b l’acheteur et que a vend x à b .
À partir de la définition de l’échange, on définit les notions de rapport
d’échange ou de prix. Dans l’échange de x contre y entre les deux agents a et
b , le prix ou rapport d’échange du bien x relativement au bien y est le rapport :
y
px/y =
x
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Ce rapport, prix relatif de x, indique le nombre d’unités de y à fournir pour


obtenir une unité de x . Ce prix, défini sur une relation d’échange concernant
deux individus a et b , apparaît comme étant propre à ces deux échangistes.
Mais si, quels que soient les échangistes, le rapport d’échange est le même,
on dit qu’il s’agit du prix de marché. Si l’on se réfère en outre à la relation
d’échange monétaire, l’un des deux biens m étant de la monnaie, le prix du bien
x, qui n’est pas de la monnaie, est appelé prix monétaire. Par simplification, au
lieu de px/m on note px = m/x . Lorsqu’on ne considère que des prix monétaires
de marché, on parle plus brièvement de prix. On voit alors que le rapport des
prix de x et de y n’est autre que le prix relatif de x en y , px/y ; soit :
px
px/y =
py

La méthode ensembliste  23
C. Les fonctions
Suivant une démarche classique en théorie des ensembles, la méthode
ensembliste de l’économie procède, à partir des relations binaires précédemment
définies, à la présentation de fonctions qui constitueront ses véritables outils.
C’est surtout à partir de la relation de préférence, la mieux dotée en propriétés
mathématiques, que seront construites les principales fonctions de la méthode
ensembliste : la fonction d’utilité d’abord, la fonction de demande ensuite.

1) La fonction d’utilité
Nous avons déjà présenté (p. 14) la fonction d’utilité d’un agent soumis aux
règles de l’utilité marginale. Mais cet agent ne détenait qu’une seule sorte de
bien.
Lorsque, dans le cas général, l’ensemble des biens comporte des biens de
nature différente, l’existence d’une fonction d’utilité est plus problématique. La
construction se fait alors à partir de la relation de préférence sur l’ensemble des
biens.
Nous considérerons, par simplification, un ensemble constitué de biens de
deux natures différentes, par exemple le pain X et le vin Y. Un élément de cet
ensemble est alors un bien composite z = (x,y) où x et y désignent des quan-
tités positives, ou nulles, quelconques, de X et de Y respectivement. Étant donné
un individu a , on définit alors une fonction d’utilité Ua de cet individu, comme
une fonction qui, à tout élément z de l’ensemble des biens, associe le nombre
réel Ua (z) . En l’occurrence, Ua est une fonction à deux variables x et y . On note
d’ailleurs aussi bien Ua (x,y) la valeur de cette fonction au point z .
La spécification de Ua repose sur la relation de préférence Ra et la relation
d’indifférence associée Ia que nous avons déjà vues. La relation Ia permet, nous
le savons, d’opérer une partition de l’ensemble des biens en classes d’indiffé-
rence ayant d’ailleurs l’allure de courbes d’indifférence. Puisqu’il s’agit d’une
partition, ces classes d’indifférence sont disjointes, c’est-à-dire sans intersection
entre elles, et leur réunion recouvre l’ensemble des biens, tout bien appartenant
à une classe d’indifférence éventuellement réduite à ce bien. Sur la figure 1.3, le
quadrant (OX, OY) représente l’ensemble des biens, dans lequel quelques
courbes d’indifférence de l’agent considéré ont été dessinées.
Les courbes d’indifférence (1), (2) et (3) figurées ci-après représentent cha-
cune un ensemble de biens qui, aux yeux de l’individu a , sont supposés équiva-
lents respectivement à 1, 2 et 3 unités de X. Chacune de ces trois courbes divise
en deux régions l’ensemble des biens : une région supérieure et une région infé-
rieure, ayant pour frontière commune la courbe d’indifférence elle-même.
Le problème que l’on veut résoudre consiste en la spécification d’une fonc-
tion d’utilité Ua associée à la relation Ra de l’individu a . On désire cette fonc-
tion d’utilité croissante et, si possible, continue. La continuité est une exigence
assez naturelle dans la mesure où l’intuition nous conduit à souhaiter qu’à de

24  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Figure 1.3. Réseau de courbes d’indifférence

petites variations de notre consommation ne soient associées que de petites


variations de notre satisfaction. Or on montre qu’une hypothèse cruciale pour la
continuité de la fonction Ua est que, dans le quadrant (OX, OY), tous les biens
préférés ou équivalents à ceux d’une même courbe d’indifférence coïncident
avec l’une des deux régions délimitées par la courbe d’indifférence en question.
Cette région est dite alors « ensemble des préférés ».
La croissance de la fonction d’utilité signifie que Ua prend des valeurs crois-
santes lorsque a détient des quantités de plus en plus grandes de biens. Pour cela
il faut que l’ensemble des préférés soit toujours la région supérieure. Notons
Ua (1), Ua (2), Ua (3) l’utilité de a sur les courbes d’indifférence (1), (2), (3) res-
pectivement. On a alors :
Ua (1) < Ua (2) < Ua (3)
Cette série d’inégalités exprime une utilité croissante de a lorsque ses pos-
sessions passent, par exemple, de 1 à 2, puis à 3 unités de X.
De manière analytique (et non plus graphique), la croissance de la fonction
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

d’utilité Ua , par rapport à chacune de ses variables x et y , s’exprime ainsi :


∀x,y > 0 : Ua (x + 1,y) − Ua (x,y) > 0
∀x,y > 0 : Ua (x,y + 1) − Ua (x,y) > 0
Si, à la propriété de continuité de Ua , s’ajoute celle de dérivabilité, alors les
deux inégalités précédentes (où l’unité de chaque bien, symbolisée par le chiffre 1,
est supposée très petite par rapport aux quantités x et y ) peuvent s’exprimer à
l’aide des dérivées partielles premières de Ua . Soit :
∂Ua
∀x,y > 0 : (x,y) > 0
∂x

La méthode ensembliste  25
∂Ua
∀x,y > 0 : (x,y) > 0
∂y
Ces deux inégalités généralisent, dans le cas d’une fonction à deux variables
telle que Ua , ce que nous avons appelé (p. 14) la première proposition de l’uti-
lité marginale. De fait, les grandeurs :
∂Ua ∂Ua
(x,y) et (x,y)
∂x ∂y
sont appelées utilités marginales de l’agent a , en bien X et en bien Y respecti-
vement, au point (x,y) .

À titre d’exemple, considérons la fonction Ua (x,y) = x y . Elle est conti-
nue et croissante. On a (sachant que x > 0 et y > 0 ) :
 
∂Ua 1 y ∂Ua 1 x
(x,y) = > 0 et (x,y) = >0
∂x 2 x ∂y 2 y

Les courbes d’indifférence correspondantes ont des branches asymptotiques,


comme sur la figure 1.4. La courbe d’indifférence de plus bas niveau se confond
avec les axes OX et OY ; elle correspond à un niveau d’utilité nulle.

Figure 1.4. Courbes d’indifférence asymptotiques

Sur la figure 1.4, on a tracé les courbes d’indifférence (1) et (2) correspon-
dant, respectivement, aux niveaux d’utilité Ua (1) = 1 et Ua (2) = 2 . Les axes
(OX, OY) constituent eux-mêmes une courbe d’indifférence correspondant à un
niveau d’utilité Ua (0) = 0 .

26  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


2) La fonction de demande
On distingue la fonction de demande individuelle et la fonction de demande
collective, dite aussi fonction de demande du marché.

a) La fonction de demande individuelle


On dit qu’un agent demande un bien s’il souhaite l’acquérir, et qu’il offre un
bien si, le possédant déjà, il souhaite s’en défaire dans une relation d’échange.
Il est supposé qu’il n’y a de relations d’échange possibles qu’à prix de marché.
L’agent en question est supposé détenir, avant l’échange, une certaine quan-
tité x du bien en question. On note  x la quantité qu’il souhaite en détenir après
l’échange. On appelle demande nette de l’individu la différence  x − x . Si cette
différence est positive, l’agent est demandeur à proprement parler ; si elle est
négative, il est offreur de la quantité opposée x − x . On définit alors la fonction
de demande individuelle comme l’expression de la demande nette d’un individu
en fonction du système de prix présidant aux relations d’échange.
On montre que, pour un agent rationnel, sa demande nette d’un bien est une
fonction décroissante du prix de ce bien.
Pour cela, nous suivrons la démarche la plus simple qui est celle de la théo-
rie dite de la préférence révélée, dont on trouvera une présentation très claire
chez J. Lecaillon et, pour quelques approfondissements, chez M. Robine.
Supposons que a , doté au départ d’une quantité (x,y) de biens X et Y, décide
de faire un échange lui laissant finalement la quantité ( x ,
y) de biens X et Y.
L’agent a envisage cet échange parce qu’il est réalisable, compte tenu des prix
px et p y des deux biens. Notons A et B les points de coordonnées (x,y) et (
x ,
y)
respectivement, sur la figure 1.5.
Dans ce cas de figure, on voit que l’agent a demande du bien X, la demande
x − x étant positive, et offre du bien Y, la demande nette 
nette  y − y étant néga-
tive. L’échange étant réalisable, le rapport ( y − y)/( x − x) , qui est aussi la
pente de la droite AB, correspond, au signe près, au rapport px /p y des prix des
deux biens. On dit que AB est la droite d’échange de a . Tout point de cette droite,
y compris les points des segments AH ou BK, est accessible par l’échange à
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

l’agent a . Notons aussi que tout point intérieur au triangle OHK est, a fortiori,
accessible à partir de A à l’agent a . Néanmoins si, à partir de A, l’agent a sou-
haite réaliser un échange qui le place en B, c’est que, eu égard à la rationalité de
cet agent, le point B est préféré à tout autre point du triangle OHK : tout se passe
comme si, par cet échange, a révélait sa préférence pour B.
Si les prix viennent à changer, il se peut que a trouve un point C préféré
à B. Supposons, en effet, une hausse du prix relatif de X ou, ce qui revient au
même, une baisse du prix relatif de Y. Le rapport px /p y s’élevant, la droite
d’échange de a pivote autour de B de manière à « prendre un peu plus de pente ».
Sa nouvelle position, représentée sur la figure 1.5, est LM. Le point C ne sau-
rait, en tout cas, être sur le segment BM, situé à l’intérieur du triangle OHK, et

La méthode ensembliste  27
Figure 1.5. Préférence révélée et variation de la demande d’un bien
en fonction de son prix relatif

constitué, par conséquent, de points non préférés à B. Le point C est donc sur le
segment BL et correspond à une demande nette x ∗ − x en bien X inférieure à la
demande nette  x − x , en B.
La hausse du prix de X a induit, comme prévu, une baisse de la demande
nette de X, de même que la baisse du prix de Y a induit une augmentation de la
demande nette (négative) de Y ou, si l’on préfère, une diminution de l’offre nette
(positive) de Y.
Mais si le sens de variation de la demande nette peut se comprendre ainsi,
l’intensité de cette variation n’est encore point expliquée. Qu’est-ce qui déter-
mine, finalement, l’agent a à choisir tantôt le point B, tantôt le point C, plutôt
que tout autre point réalisable ? Pour répondre à cette question, on s’appuie sur
la fonction d’utilité de l’agent a .
Le critère retenu est celui de l’utilité maximale : l’agent a s’efforce, compte
tenu de ses possibilités d’échange, de rendre maximale son utilité. Ainsi, pour la
dotation initiale A = (x,y) et pour les possibilités d’échange représentées par le
triangle OHK, l’agent a recherchera les points de ce triangle correspondant à un
niveau maximal de satisfaction.
Mathématiquement, ce problème s’écrit ainsi :
Max Ua (x,y)
(x,y)∈OHK

On énonce : rechercher les couples (x,y) rendant maximale la fonction Ua


et appartenant au triangle OHK. L’idéal est d’être assuré non seulement de

28  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


l’existence, mais, si possible, de l’unicité de la solution de ce problème, afin de
supprimer toute indétermination du choix. Ces conditions idéales sont réunies si,
aux propriétés connues de la fonction d’utilité, s’ajoutent deux hypothèses. La
première, dite hypothèse de non-saturation des préférences, est l’absence, dans
l’ensemble des biens, d’un bien qui serait préféré à tout autre. La seconde hypo-
thèse, très célèbre en dépit de son caractère abstrait, est la convexité des
ensembles de préférés.
Un ensemble est convexe s’il contient tout segment joignant deux points
quelconques lui appartenant. En d’autres termes, un ensemble est convexe s’il
ne présente aucune anfractuosité. Admettre qu’un ensemble de préférés puisse
ne pas être convexe reviendrait à admettre l’existence de courbes d’indifférence
« ondulées » comme sur la figure 1.6 ci-dessous :

Figure 1.6. Non-convexité d’un ensemble de préférés

L’ensemble des préférés est la région supérieure hachurée. Les deux points
A et B appartiennent à cet ensemble. Le segment AB est partiellement en
dehors. L’ensemble des préférés n’est donc point convexe.
Finalement, l’hypothèse de convexité, jointe aux autres hypothèses faites sur
la fonction d’utilité, a pour effet de fournir des courbes d’indifférence telles que
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

celles que nous avions tracées d’emblée sur les figures 1.3 ou 1.4.
Si les courbes d’indifférence ont cette forme idéale, le problème de la déter-
mination de la demande nette individuelle par la maximisation de l’utilité reçoit
une solution, unique en principe, dont on peut donner une représentation gra-
phique simple, comme sur la figure 1.7 ci-après.
Nous nous replaçons, sur la figure 1.7, dans les conditions de la figure 1.5 :
la position initiale de l’agent a est le point A de coordonnées (x,y) ; la droite
d’échange est HK et l’ensemble des points accessibles par l’échange est le tri-
angle OHK. Pour rendre son utilité maximale, l’agent a va simplement recher-
cher les points de ce triangle appartenant aussi à la courbe d’indifférence ayant
le niveau le plus élevé possible. Il est clair qu’une telle courbe d’indifférence est

La méthode ensembliste  29
Figure 1. 7. Détermination du point d’utilité maximale

tangente à HK et que le point de contact, B, est le point cherché d’utilité maxi-


male. La solution est unique, étant donné toutes les hypothèses entourant Ua et
x − x, 
les courbes d’indifférence. Le couple ( y − y) , qui est la demande nette
de a en chaque bien, ne dépend que de l’inclinaison de la droite d’échange. En
d’autres termes, on dit que la demande nette des individus, étant donné leurs
courbes d’indifférence, ne dépend que des prix relatifs des biens.

b) La fonction de demande du marché


Un marché étant l’ensemble de toutes les relations d’échange relatives à un
bien donné, la demande nette du marché est la demande nette de ce bien par tous
les agents. Il s’agit tout simplement de la somme algébrique de toutes les
demandes nettes individuelles, qui peuvent être positives pour les uns, négatives
pour les autres. La demande nette du marché peut donc, elle aussi, être positive
ou négative. Dans le premier cas, on dit qu’il y a un excès de demande sur le
marché et, dans le second cas, un excès d’offre.
Chaque demande nette individuelle étant fonction des prix, il en est de même
de leur somme. La fonction de demande du marché est simplement l’expression
de la demande nette du marché en fonction du système de prix. Comme pour les
demandes individuelles, la demande nette du marché est une fonction décrois-
sante du prix du bien correspondant.

30  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


III. Les propriétés de l’équilibre général
L’ensemble des individus est en équilibre, avons-nous dit (p. 17), si, pour une
répartition donnée de l’ensemble des biens entre eux, aucun individu ne sou-
haite procéder, aux prix considérés, à un quelconque échange de bien avec un
autre individu. Un tel état est appelé équilibre général. L’étude de l’équilibre
général est aujourd’hui le cœur de la théorie néo-classique, c’est-à-dire le point
d’achèvement de toute la construction ensembliste de l’économie.
Il a fallu toutefois de longues années, après Walras, pour que l’équilibre
général devienne, par un large consensus, le centre de la théorie néo-classique.
Walras resta longtemps ignoré en France, sauf par quelques auteurs mineurs. Ses
idées furent reprises cependant dans quelques autres pays : en Suisse, bien sûr,
à Lausanne, sous l’influence de Pareto qui avait succédé à Walras lui-même ; en
Italie, avec Barone qui fit, en 1908, du système walrasien une théorie de l’éco-
nomie socialiste planifiée ; en Suède aussi, avec Cassel qui s’était efforcé, dès
1899, de reconstruire le système walrasien sans recours à la notion d’utilité.
Mais en Angleterre, le seul pays d’où l’on pouvait, à la fin du XIXe siècle, nor-
malement accéder à l’audience internationale, Walras fut très peu divulgué,
même par ceux qui utilisèrent et voulurent enrichir l’équilibre général.
Edgeworth, professeur à Oxford et auteur, en 1881, d’un ouvrage intitulé
Mathematical Psychics, fut à cet égard le plus important d’entre eux. Mais,
contemporain de Marshall, il fut largement éclipsé par celui-ci qui développa,
contre l’analyse d’équilibre général, ce qu’il appelait l’« analyse partielle ».
C’est beaucoup plus tard que l’équilibre général acquit vraiment droit de cité
dans les pays anglo-saxons : Hicks leur révéla Walras et Pareto, en 1939, dans un
ouvrage intitulé Value and Capital. Après la dernière guerre mondiale, dans les
années cinquante, la théorie de l’équilibre général prit son essor grâce, en France,
à M. Allais et, aux États-Unis, à G. Debreu et K.J. Arrow. Ce n’est donc finalement
qu’à une époque assez récente que l’équilibre général s’est constitué en corpus de
la théorie néo-classique.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Mais plus qu’à la conquête des pays anglo-saxons, qui ne fut qu’une cause
immédiate, c’est, au fond, à ses propriétés mêmes que l’équilibre général doit
son succès universel. L’équilibre général est établi sur trois propriétés qui sont
en fait les trois piliers de sa puissance. Il est d’abord un état théoriquement réa-
lisable. Ensuite, il est un état durable. Enfin, il est un état souhaitable. En termes
plus techniques ces propriétés sont aussi celles, respectivement, de l’existence,
de la stabilité et, enfin, de l’optimalité de l’équilibre général. Ce sont ces trois
propriétés que nous allons examiner, non point dans l’ordre de leur évocation ci-
dessus, mais dans un ordre inverse qui nous montrera comment, à partir de l’en-
semble des états optimaux de l’économie, on peut, par un rétrécissement gra-
duel, obtenir les quelques états voire l’état unique qui, doté des trois propriétés,
sera un équilibre général.

La méthode ensembliste  31
A. L’optimalité
La notion d’optimum, généralement attribuée à Pareto, désigne un état de
l’économie, c’est-à-dire une certaine répartition de l’ensemble des biens entre
tous les agents. Un optimum est un état de l’économie à partir duquel il n’est
pas possible d’augmenter l’utilité d’un agent sans diminuer celle d’un autre, au
moins.
Pour illustrer cette notion d’état optimal, nous prendrons l’exemple d’une
économie d’échange (p. 20) simplifiée, à deux agents, a et b , et deux biens, X
et Y . Les deux individus a et b ont des fonctions d’utilité, Ua et Ub respecti-
vement, dotées de toutes les bonnes propriétés (p. 24-26) qui garantissent, pour
chaque agent, des courbes d’indifférence telles que celles représentées sur la
figure 1.7. En outre, chaque agent est pourvu en dotations initiales de bien X et
de bien Y, selon le tableau ci-dessous :
Agent
Bien a b
X xa xb
Y ya yb
On note x = x a + x b et y = y a + y b la quantité totale de bien X et de bien
Y existant dans cette économie.
Pour la représentation graphique des dotations initiales et des courbes d’in-
différence de chacun des deux agents, nous adopterons la présentation imaginée
jadis par Edgeworth. Au lieu d’utiliser un seul repère (OX, OY) pour les deux
agents, ce qui n’eût point été clair, ou d’utiliser deux repères indépendants, ce
qui n’eût point facilité les comparaisons, Edgeworth imagina deux repères,
(O a X, O a Y) et (Ob X, Ob Y), disposés tête-bêche et formant une sorte de
« boîte » rectangulaire de longueurs x et y , comme sur la figure 1.8.

Figure 1.8. Boîte d’Edgeworth : courbe de contrat

32  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Sur la figure 1.8, le point M est l’image commune des ressources initiales de
chacun des deux agents : vu dans le repère de a , M a pour coordonnées (x a ,y a ) ,
tandis que, vu dans le repère renversé de b , M a pour coordonnées (x b ,y b ) . Le
point M est donc à lui seul l’image de la répartition initiale des biens entre les deux
individus. De façon générale, un point quelconque de la boîte d’Edgeworth est
l’image d’une certaine répartition entre a et b des quantités x et y des deux biens.
Dans ce cadre, comment peut-on déterminer une répartition optimale ? Telle
est la question fondamentale à laquelle nous allons donner une réponse gra-
phique.
Choisissons une courbe d’indifférence quelconque de a , et imaginons-la
fixe, désormais, dans la boîte d’Edgeworth (figure 1.8). Puis considérons une
suite de courbes d’indifférence de b , correspondant à des niveaux de satisfaction
de plus en plus élevés. En s’éloignant de leur origine Ob , ces courbes se rappro-
chent de la courbe d’indifférence de a , l’intersectent et, juste avant de la dépas-
ser, la touchent en un point de tangence, noté T sur la figure 1.8. Arrêtons-nous
précisément en ce point. Le point T, comme tout point de la boîte d’Edgeworth,
reflète une certaine répartition de x et de y entre les deux agents ; mais cette
répartition est optimale, au sens de Pareto. On voit en effet, sur la figure 1.8, que
tout déplacement à partir de T, si petit soit-il, se fait nécessairement dans l’une
des quatre régions de la boîte, numérotées de 1 à 4. La région 1 est l’ensemble
des préférés de a , mais est incluse dans l’ensemble des non-préférés de b : si de
T on se déplace vers la région 1, l’utilité de a est donc augmentée, tandis que
celle de b est diminuée. Le cas est symétrique si de T on se déplace vers la
région 2 : l’utilité de b est augmentée, tandis que celle de a est diminuée. Enfin,
si de T on se déplace vers les régions 3 ou 4, qui sont l’une et l’autre dans l’en-
semble des non-préférés de a et de b , l’utilité de a et l’utilité de b sont l’une et
l’autre diminuées. Il apparaît donc que, à partir de T, l’utilité d’un agent ne peut
être augmentée sans que l’utilité de l’autre agent soit diminuée : T est optimal.
Puisque la courbe d’indifférence de a choisie initialement était quelconque,
il apparaît que sur toute courbe d’indifférence de a il existe un point optimal.
On pourrait donc déplacer la courbe initiale et refaire, chaque fois, la même
construction. On obtiendrait alors une ligne continue de points optimaux, pas-
sant par T, et joignant O a à Ob , qui sont aussi des optimums (sachant qu’une
répartition parfaitement inégalitaire, où un agent possède tout et l’autre rien,
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

répond elle aussi à la définition de l’optimum de Pareto). Cette courbe, repré-


sentée sur la figure 1.8, est donc un ensemble d’optimums de Pareto. Montrons
qu’elle est, dans la boîte, l’ensemble de tous les optimums de Pareto.
Considérons, en dehors de cette courbe, un point Q quelconque dans la boîte
(figure 1.8). Ce point Q appartient à une courbe d’indifférence de a (par
exemple, la courbe choisie initialement) et à une courbe d’indifférence de b .
Point d’intersection de ces deux courbes d’indifférence, Q est une répartition
non optimale puisqu’un déplacement à partir de Q vers le point P (qui appartient
à l’ensemble des préférés à Q par a et par b ) montre que l’on peut, à partir de
Q, augmenter l’utilité des deux agents à la fois. Comme Q a été choisi
quelconque, il est établi qu’il n’existe pas d’optimum de Pareto en dehors de la
courbe en question.

La méthode ensembliste  33
Cette courbe a été appelée par Edgeworth courbe de contrat : les deux
agents, qui partent en fait de M et cherchent à procéder à un échange de biens X
et Y, seraient irrationnels s’ils concluaient un contrat d’échange les amenant en
un point (Q, par exemple) extérieur à la courbe car, en ce point, il leur serait
possible, par un échange supplémentaire, d’augmenter l’utilité de chacun
d’entre eux (comme on l’a vu ci-dessus dans le passage de Q à P). Leur contrat
d’échange doit donc les conduire sur la courbe, pour cette raison appelée
courbe de contrat.
Toutefois, ce n’est pas n’importe quel point de la courbe qui peut leur don-
ner pleine satisfaction : parmi tous les états optimaux, certains ne sont que tran-
sitoires, très vite délaissés par les deux agents qui, d’un commun accord,
gagnent sur la courbe de contrat une zone de stabilité, que l’on appelle le cœur
de l’économie.

B. La stabilité et le cœur de l’économie


L’étude de la stabilité est d’abord la recherche d’un ensemble stable d’états,
c’est-à-dire un ensemble d’états pouvant a priori constituer chacun un résultat
durable de l’échange. Ensuite vient la question de la convergence vers l’un de
ces états ; mais c’est une question qui se confond en réalité avec celle de l’exis-
tence de l’équilibre dont il sera traité ultérieurement.
Nous ne nous occuperons donc ici que de la détermination d’un ensemble
stable d’états que l’on appelle le noyau (ou le cœur) de l’économie.
Le noyau de l’économie est une transposition en économie d’échange d’un
concept inventé pour la théorie des jeux vers les années cinquante. En économie,
l’adaptation de la théorie des jeux à l’équilibre général a été opérée, par G.
Debreu et H. Scarf notamment, vers les années soixante.
Le concept de noyau repose sur les notions de coalition et de domination
préalablement définies.
Une coalition est un sous-ensemble quelconque, sauf l’ensemble vide, de
l’ensemble des agents. Un agent isolé est, par extension, supposé constituer une
coalition à lui tout seul. Dans le cas général d’une économie à n agents, on peut
montrer qu’il y a 2n − 1 coalitions possibles. Dans le cas d’une économie à deux
agents a et b , il y aura donc trois coalitions possibles, notées (a, b) , (a) et (b) .
On définit alors une relation de domination entre les différents états de répar-
tition des biens. On dit, de façon générale, qu’un état de la répartition des biens
en domine un autre dès qu’une coalition quelconque des agents préfère le pre-
mier état au second tout en étant en mesure d’assurer à chacun de ses membres
une distribution de biens au moins aussi importante que dans ce premier état. Il
est clair que le second état ne pourrait se réaliser parce qu’il serait bloqué par la
coalition en question.

34  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Le noyau ou cœur de l’économie est l’ensemble des états qui ne sont point domi-
nés. En d’autres termes, ce sont les états qui ne sont bloqués par aucune coalition.
On peut présenter graphiquement, dans la boîte d’Edgeworth, le noyau de
l’économie à deux agents et deux biens. Reprenons, sur la figure 1.9 ci-après,
les données de la figure 1.8 : le point M de la répartition initiale et la courbe de
contrat entre les deux agents a et b . Traçons aussi, par le point M, d’une part la
courbe d’indifférence de a qui coupe en A la courbe de contrat, et d’autre part
la courbe d’indifférence de b qui la coupe en B.
Le noyau de cette économie est la portion AB de la courbe de contrat. En
effet : d’abord, toute répartition non optimale est dominée par une répartition
optimale que les deux agents peuvent s’assurer en se coalisant, ce que l’on voit
sur la figure 1.9 où le point M, non optimal, est dominé par n’importe quel point
du segment AB ; ensuite, toute répartition optimale appartenant aux segments
AOa et BOb est bloquée par la coalition (a) et (b) respectivement, qui préférera
s’en tenir à la répartition initiale M ; enfin, aucun des points du segment AB
n’est dominé, parce que les coalitions individuelles ne sont pas en mesure de
s’assurer une répartition meilleure, tandis que la coalition (a, b) ne peut avoir
de préférence entre des optimums de Pareto.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Figure 1.9. Boîte d’Edgeworth : le cœur de l’économie

On voit donc que le noyau est non seulement inclus dans l’ensemble des opti-
mums de Pareto, mais qu’en outre il constitue un sous-ensemble stable : toute
tentative d’en sortir, c’est-à-dire d’instaurer une répartition qui n’appartienne
pas au noyau, soulèverait aussitôt une coalition qui s’y opposerait. Par consé-
quent, l’équilibre, s’il existe, ne peut être que dans le noyau, qui tend d’ailleurs,
selon un théorème célèbre de G. Debreu et H. Scarf, à se réduire jusqu’à se
confondre avec les points d’équilibre lorsque le nombre des agents croît indéfi-
niment, quel que soit le nombre de biens.

La méthode ensembliste  35
C. L’existence
Hormis les cas singuliers d’économies dont le noyau est vide et qui n’ont
donc point d’équilibre, l’existence de celui-ci peut être établie de diverses
manières : itérativement, par la procédure du tâtonnement ; graphiquement, dans
le cas d’une économie d’échange simple à deux biens et deux agents ; mathé-
matiquement, en écrivant les équations de l’équilibre général.

1) Le tâtonnement
Il s’agit là du nom donné par Walras lui-même au processus de réalisation de
l’équilibre. Ce processus repose sur la loi dite de l’offre et de la demande.
La loi de l’offre et de la demande régit, selon Walras, l’ensemble des marchés
de la même façon qu’elle régit ces marchés modèles que sont les marchés bour-
siers ou les marchés d’enchères publiques. On peut donc imaginer l’ensemble
des marchés dirigé par une sorte de commissaire-priseur ayant pour fonction, à
chaque période, d’annoncer les prix et de recueillir toutes les demandes et offres
nettes des individus. De période en période, et jusqu’à ce que l’équilibre général
soit atteint, le commissaire-priseur révise les prix selon la loi de l’offre et de la
demande : il augmente le prix sur les marchés dont la demande s’est révélée
excédentaire dans la période précédente, et il baisse le prix dans le cas contrai-
re. Cette loi trouve son fondement dans les comportements individuels des
échangistes eux-mêmes.
Supposons, par exemple, un excès de demande sur un marché : la demande
nette du marché, qui dépend (p. 30) du système de prix en vigueur, est positive.
Cela signifie que la somme des demandes individuelles dépasse la somme des
offres sur ce marché. Il y a donc au moins un agent, demandeur du bien corres-
pondant, dont la demande ne peut être intégralement satisfaite. Un tel agent est
dit rationné : il souhaiterait, lui, procéder à un échange, mais il n’y parvient pas.
L’économie reste dans cet état qui n’est pas l’équilibre aussi longtemps que le
système de prix n’est pas modifié de manière à inciter les autres agents à révi-
ser leurs plans. Or, justement, le demandeur rationné fait annoncer par le com-
missaire-priseur à tous les autres agents qu’il est prêt à acheter le bien en ques-
tion à un prix un peu plus élevé que le prix de marché. Tous les offreurs se pré-
cipitent vers lui, sauf si les autres demandeurs acceptent aussi, ce qu’ils sont
obligés de faire, le prix annoncé qui devient le nouveau prix de marché.
À ce prix plus élevé, les demandeurs diminuent (p. 28) leur demande nette,
tandis que les offreurs augmentent leur offre. L’excès global de demande a alors
tendance à se résorber. Des réactions symétriques ont lieu sur les marchés à
excès d’offre où les offreurs rationnés font annoncer des baisses de prix. À
terme, la demande nette s’étant annulée sur chaque marché, aucun agent ne subit
plus de rationnement. Chacun peut alors réaliser ses échanges souhaités et,
ceux-ci étant faits, aucun agent ne souhaite procéder à d’autres échanges. Walras
pensait que le tâtonnement ainsi décrit devait inévitablement conduire à l’équi-
libre général.

36  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


2) Détermination graphique de l’équilibre général
Dans l’hypothèse d’une économie d’échange à deux agents et deux biens,
nous pouvons utiliser, comme précédemment, la boîte d’Edgeworth, mais,
désormais, en vue de la détermination graphique de l’équilibre général lui-
même.
Dans ce cas simple, l’équilibre existe et est unique comme nous allons voir.
Par la loi de l’offre et de la demande, nous avons en fait caractérisé l’équi-
libre général comme un état tel que la demande nette de chaque marché soit
nulle. Or nous savons (p. 30) que les demandes nettes individuelles et par suite
la demande nette du marché dépendent du système de prix. Dans le cas présent,
le système de prix se résume par le prix relatif px/y = px /p y . Étant donné un sys-
tème de prix non nuls, il en résulte une demande nette de chaque agent en
chaque bien, que nous indiquons dans le tableau ci-dessous en utilisant des nota-
tions déjà expliquées (p. 28 et 32) :

Agent
Bien a b

X 
xa − x a 
xb − x b
Y 
ya − y a 
yb − y b

Pour chaque agent, les demandes nettes en chaque bien sont dans un rapport
égal, au signe près, au prix relatif ; soit (p. 27) :
px 
ya − y a 
yb − y b 
ya − y a + 
yb − y b
− = = = (3)
py 
xa − x a 
xb − x b 
xa − x a + 
xb − x b
Cette série d’égalités permet de mettre en évidence ce que l’on appelle la loi
de Walras qui s’énonce, de façon générale, ainsi : s’il apparaît que la demande
nette est nulle sur tous les marchés sauf un, alors elle l’est aussi sur celui-ci. On
voit bien, en effet, d’après la relation (3), que si la demande nette de Y est nulle,
soit ya − y a + yb − y b = 0, alors il en est de même de la demande nette de X,
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

sachant que px et p y sont positifs. La conséquence de cette loi de Walras est qu’il
suffit de déterminer le système de prix qui annule la demande nette sur l’un des
deux marchés seulement, pour obtenir l’équilibre général.
Reprenons la boîte d’Edgeworth de la figure 1.9 à laquelle nous avons ajouté,
sur la figure 1.10, la tangente en M à chacune des deux courbes d’indifférence.
L’équilibre général, nous le savons, doit être recherché sur le segment AB de la
courbe de contrat, parmi les optimums du coeur.
Considérons alors deux états extrêmes :
• L’état I, où le système de prix correspond à la pente de la tangente en M à
la courbe d’indifférence initiale de a . Cette tangente est la droite d’échange de
chacun des deux échangistes qui y détermine son point d’utilité maximale

La méthode ensembliste  37
Figure 1.10. Boîte d’Edgeworth : l’équilibre général

(p. 30). Par construction, le point M est aussi, pour l’agent a , le point d’utilité
maximale correspondant à une demande nette nulle de a en chaque bien. Le
point d’utilité maximale de l’agent b est fourni, comme cela avait été fait précé-
demment sur la figure 1.7, en déplaçant les courbes d’indifférence de b jusqu’à
l’obtention d’un point de contact unique B1 avec la droite d’échange : il apparaît
alors, dans le repère (Ob X, Ob Y), que b est offreur de X et demandeur de Y.
• L’état II, où le système de prix correspond à la pente de la tangente en M à
la courbe d’indifférence initiale de b . Cette tangente étant utilisée comme droite
d’échange, la construction graphique montre que M est désormais un point
d’utilité maximale pour b dont la demande nette en chaque bien est nulle, tan-
dis que le point A2 est le point d’utilité maximale de a qui est demandeur de X
et offreur de Y.
Toutes ces situations peuvent encore se résumer dans un tableau :

Agent
État a b


xa − x a = 0 
xb − x b < 0
I

ya − y a = 0 
yb − y b > 0


xa − x a > 0 
xb − x b = 0
II

ya − y a < 0 
yb − y b = 0

On voit ainsi sur ce tableau, par addition membre à membre des expressions
d’une même ligne, que sur le marché du bien X il y a excès d’offre dans l’état I
et excès de demande dans l’état II, l’inverse se vérifiant sur le marché du bien Y.

38  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Par la loi de l’offre et de la demande on peut donc dire qu’il existe, entre I et
II, un état intermédiaire du système de prix pour lequel la demande nette sur le
marché de X est nulle, ce qui implique également, par la loi de Walras, la nullité
de la demande nette sur le marché de Y. Soit E, sur la figure 1.10, le point d’in-
tersection avec la courbe de contrat de la droite d’échange, intermédiaire entre
MB1 et MA2 , correspondant à ce système de prix d’équilibre général. Ce point E
est l’état de la répartition à l’équilibre général. La répartition d’équilibre, en
effet, parce qu’elle est aussi optimale, ne peut appartenir qu’à la courbe de
contrat (p. 34), lieu géométrique des optimums de Pareto. On sait même
(p. 35) que E est sur le segment AB, noyau de cette économie d’échange. L’unicité
de E, bien qu’intuitive dans ce cas, est confirmée par le calcul.

3) Détermination algébrique de l’équilibre général


La détermination algébrique de l’équilibre général ne fait qu’apporter, à la
détermination de E, la précision que ne pouvait donner l’analyse graphique. Du
calcul de l’équilibre nous donnerons successivement la méthode, puis un
exemple, sans sortir toutefois du cadre de cette simple économie d’échange.

a) Méthode
La méthode de calcul repose sur l’identification des inconnues du problème
et des relations qui permettent de les obtenir.
L’équilibre général est déterminé dès que sont connues les demandes nettes
individuelles de chaque agent en chaque bien, ce qui représente, dans ce cas,
quatre inconnues :  xa − x a , 
ya − y a , 
xb − x b , 
yb − y b . Comme chacune de ces
expressions dépend du système de prix, en l’occurrence le prix relatif d’un bien
en l’autre bien, on aura aussi à déterminer la valeur de px/y . Sachant que les
dotations initiales de chaque agent en chaque bien sont connues, les cinq véri-
tables inconnues du problème sont donc :  xa , ya , 
xb , 
yb , px/y .
Ces cinq variables sont déterminées par un nombre égal de relations indé-
pendantes. Soit : deux équations budgétaires ; une contrainte d’annulation de la
demande nette sur l’un des deux marchés ; deux conditions d’optimalité, enfin,
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

qui mettront en lumière le lien entre l’équilibre général et l’utilité marginale.


Les équations budgétaires sont constituées par les deux premières égalités de
la relation (3), la troisième égalité étant laissée de côté parce que redondante. Par
exemple, l’équation budgétaire de l’agent b est l’égalité :

px 
yb − y b
− = ,
py 
xb − x b

équivalente elle-même à l’égalité suivante :

px 
xb + p y 
yb = px x b + p y y b (4)

La méthode ensembliste  39
qui exprime l’égalité entre la valeur des actifs désirés et celle des actifs possé-
dés par l’agent b .
De même, l’équation budgétaire de l’agent a s’écrit :

px 
xa + p y 
ya = px x a + p y y a (5)

Les contraintes d’annulation de la demande nette de chaque marché se


réduisent, par la loi de Walras (p. 37) résultant de la relation (3), à une seule rela-
tion indépendante, qui sera par exemple celle du marché de X :


xa − x a + 
xb − x b = 0 (6)

Il reste enfin les deux conditions d’optimalité, ainsi appelées parce qu’elles
expriment que l’équilibre général est un optimum de Pareto accessible par
l’échange aux deux agents. C’est par ces deux conditions qu’est établi le lien
entre l’équilibre général et l’utilité marginale.
On se rappelle en effet qu’une question en suspens (p. 18) concernait la pos-
sibilité pour l’utilité marginale de rendre compte d’une valeur objective, base
des échanges commune à tous les individus. La difficulté, avions-nous reconnu,
était d’établir des comparaisons inter-personnelles d’utilités marginales du fait
du caractère subjectif de celles-ci. Mais les marginalistes ont justement proposé,
dans la loi dite de proportionnalité des utilités marginales, de comparer des rap-
ports d’utilités marginales. Ces rapports, constituant des grandeurs homogènes
(p. 18), sont effectivement comparables. La loi de proportionnalité est constituée
par nos deux conditions d’optimalité.
La première condition d’optimalité exige la vérification, à l’optimum, de
l’égalité suivante entre rapports d’utilités marginales :
u ax u bx
=
u ay u by
où :
∂Ua ∂Ua
u ax = (xa , ya ) , u ay = (xa , ya ) , etc.
∂x ∂y

Il s’agit bien là d’une condition nécessaire à l’optimalité de la répartition des


deux biens entre les deux agents. Supposons en effet une répartition
((xa , ya ), (xb , yb )) telle que :
u ax u bx
y >
ua u by

L’utilité marginale de X, relativement à celle de Y, est plus forte pour a que


pour b , tandis que pour ce dernier c’est l’utilité marginale de Y, relativement à
celle de X, qui est plus forte que pour a . Dès lors, chaque agent trouvera une uti-
lité globale plus grande à faire un échange avec l’autre agent : a se départira

40  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


volontiers du bien Y pour acquérir une quantité ε > 0 de bien X, tandis que b lui
laissera volontiers du bien X contre une quantité η > 0 de bien Y. Il s’instaurera
une nouvelle répartition ((xa + ε, ya − η), (xb − ε, yb + η)) , préférée par les
deux agents, prouvant que la répartition précédente n’était point optimale.
L’échange continue aussi longtemps que l’inégalité persiste dans un sens ou dans
l’autre. L’optimum ne peut donc correspondre qu’à l’égalité des deux rapports.
En outre, et c’est la seconde condition d’optimalité, pour que cet optimum
soit réalisable, il faut que la valeur commune des deux rapports soit égale au prix
relatif de X en Y. Supposons, en effet, que :

u ax u bx px
y = y >
ua ub py

Cela implique les deux inégalités suivantes :

u ax uy u bx uy
> a et > b ,
px py px py

qui signifient que, pour chaque agent, l’utilité d’une unité de monnaie est supé-
rieure lorsqu’elle est affectée à l’achat d’une unité supplémentaire de X que lors-
qu’elle est affectée à l’achat d’une unité supplémentaire de Y. Ainsi, à partir de
l’optimum où ils étaient parvenus, les deux agents voudront l’un et l’autre
acquérir du bien X contre du bien Y, ce qui est impossible s’ils sont les deux
seuls agents de l’économie et ce qui prouve, en tout cas, que cet optimum n’était
point un équilibre. Pour que l’optimum soit aussi un équilibre il faut avoir la
série d’égalités suivante :
u ax u bx px
y = y = (7)
ua ub py

Cette relation illustre, on le voit, la façon dont l’utilité marginale peut servir
à définir ces valeurs objectives que sont les prix.
La relation (7) a en outre une interprétation graphique que nous donnons
d’après la figure 1.11. La droite ME, qui est la droite d’échange d’équilibre
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

commune aux deux agents, est aussi la tangente en E commune aux deux
courbes d’indifférence sises « dos à dos » et se touchant en ce point E où se défi-
nissent les demandes nettes d’équilibre (p. 30).
La droite ME, en tant que droite d’échange, a pour pente −px /p y . Mais en
tant que tangente en E, commune aux deux courbes d’indifférence de la figure
1.11, elle a aussi pour pente l’opposé de la valeur qui est commune, d’une part
au rapport des utilités marginales de a au point ( xa , 
ya ) , d’autre part au rapport
des utilités marginales de b en (xb , 
yb ) . Cela, le lecteur entraîné aux mathéma-
tiques pourra s’exercer à l’établir en recherchant la valeur de la pente de la tan-
gente en un point quelconque d’une courbe d’indifférence. En tout cas, la rela-
tion (7) ne fait qu’exprimer cette double propriété de la droite ME.

La méthode ensembliste  41
Figure 1.11. Équilibre : échange optimal

Au total, si l’on rassemble les relations (4), (5), (6), et (7), on voit, sachant
que (7) contient deux équations, que l’on a cinq équations indépendantes pour
déterminer les cinq inconnues  xa , 
ya , 
xb , 
yb , px /p y . Dans les cas favorables,
dont nous donnons un exemple ci-après, cette méthode conduit à la détermina-
tion d’un équilibre unique.

b) Exemple
L’exemple que nous prenons à présent considère que les deux agents a et b
sont dotés de fonctions d’utilité identiques à la fonction déjà étudiée p. 26.
Soit : √
Ua (x,y) = Ub (x,y) = x y

Il résulte aussitôt de (7) et des résultats des calculs présentés p. 26 que le prix
relatif px/y vaut :

px 
ya 
yb ya + 
 yb
= = = (8)
py 
xa 
xb 
xa + 
xb

Appelons 
R le dernier rapport de la relation (8), et notons :

ya + yb
R=
xa + xb

Sous les contraintes (6) d’annulation à l’équilibre de la demande nette de


marché, on peut voir immédiatement que :

R=R (9)

42  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


De (8), il résulte alors la valeur d’une première inconnue :

px/y = R

De (8) et (9) il résulte aussi que :

ya = R. 
 xa (10)


yb = R. 
xb (11)

Des relations (4), (5), (6) et (7) déterminant en principe l’équilibre général,
les équations budgétaires (4) et (5) sont les seules non encore utilisées. Or on
peut voir, après division par p y des deux membres de chacune d’elles, que l’on
obtient, en tenant compte de la valeur R du prix relatif :
R. 
xb + 
yb = R. x b + y b

R. 
xa + 
ya = R. x a + y a

Ou encore, d’après (10) et (11) :


yb = R. x b + y b
2 (12)

ya = R. x a + y a
2 (13)

De (10), (11), (12) et (13) on tire l’expression finale des quatre inconnues
restantes en fonction des données initiales :

xa y R. x a + y a

xa = + a 
ya =
2 2R 2
xb y R. x b + y b

xb = + b 
yb =
2 2R 2
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

On peut vérifier sur ces résultats la propriété générale établie p. 28 indiquant


que la demande d’un bien est une fonction décroissante du prix relatif de ce
bien : 
xa et 
xb sont bien fonction décroissante de R qui est la valeur d’équilibre
du prix de X relativement à Y ; de même  ya et 
yb sont fonction décroissante de
1/R = p y /px = p y/x , prix de Y relativement à X. Cet exemple permet ainsi de
mieux apprécier la cohérence globale de la théorie de l’équilibre général, point
d’aboutissement de toute la démarche ensembliste.
Toutefois, si cohérente soit-elle, la construction ensembliste, où la monnaie
(nous l’avons remarqué chemin faisant) brille par son absence, correspond à un
univers idéal peut-être, mais assez éloigné de la réalité. Aussi, pour qui voudrait
passer du virtuel au réel, c’est vers la seconde méthode, sans doute, qu’il lui
faudrait se tourner.

La méthode ensembliste  43
2. La méthode
systémique

L’
économie n’est plus désormais considérée comme une collec-
tion d’individus et de biens, mais comme un tout, un système
dont les parties apparaissent vouées à des fonctions spéci-
fiques. L’économie est conçue comme une sorte d’organisme dont les
différents organes remplissent des fonctions rigoureusement ordonnées.
Le point de départ de la méthode systémique est donc l’analyse des
grandes fonctions économiques et non pas celle des comportements
individuels comme dans la méthode ensembliste.
La comparaison de l’économie tout entière avec un organisme, et
particulièrement un organisme vivant, est fréquente jusqu’au XVIIIe siècle.
Cette image de l’économie, trop naïve, est alors abandonnée pour le
schéma, moins métaphorique, du circuit économique. Le circuit est dans
l’analyse systémique ce que l’équilibre général est dans l’analyse ensem-
bliste : une représentation abstraite de l’économie. Mais, à l’image figée
de l’équilibre dans la conception ensembliste s’oppose, dans la concep-
tion systémique, le mouvement de la circulation de la valeur.
Trois auteurs constituent les principaux jalons de l’élaboration de la
conception systémique de l’économie. François Quesnay, le fondateur, a
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

imaginé le circuit d’une économie pré-capitaliste agricole analogue à


celle de la France rurale du XVIIIe siècle. Karl Marx, au XIXe siècle, a surtout
donné une représentation du système capitaliste industriel. John
Maynard Keynes, enfin, au XXe siècle, a décrit, dans son circuit de la mon-
naie, les règles du jeu du capitalisme financier moderne. Depuis Keynes,
par conséquent, le circuit est devenu un outil perfectionné de l’analyse
macroéconomique.

La méthode systémique  45
I. La formation de la conception
systémique jusqu’à F. Quesnay

Née en partie dans les philosophies scientifiques du XVIIe siècle, la concep-


tion systémique aboutit chez F. Quesnay à une schématisation circulaire de
l’économie.

A. Les sources de la conception systémique


de l’économie
La conception systémique de l’économie prend sa source dans la philosophie
de Descartes, au XVIIe siècle. Elle prend forme toutefois dans la philosophie
sociale de Hobbes, son contemporain.
Descartes place, au début de toute science, un principe mécanique selon
lequel tout objet de la nature est comparable à une machine. La science est la
connaissance des lois du fonctionnement de cette machine. Descartes s’oppose
ainsi à la très officielle philosophie aristotélicienne qui, si rationnelle fût-elle,
rejetait le principe mécanique. L’opposition est flagrante lorsque Descartes pré-
tend appliquer aussi ce principe à la science humaine, qu’il appelle la morale.
Celle-ci, avec la médecine et la mécanique proprement dite, est supposée sortir
d’un « tronc » unique, la physique, qui est la science générale de la nature, mère
de toutes les sciences et fille de la métaphysique.
La morale, toutefois, désigne la science de l’homme individuel. Descartes
ignore, semble-t-il, la science de l’homme en société, c’est-à-dire la science
sociale. C’est aux philosophes naturalistes anglais, Hobbes en particulier, enga-
gés dans la voie ouverte par Descartes, qu’il reviendra d’orienter la science
humaine vers la science sociale, par l’adjonction au principe mécanique de ce
que l’on pourrait appeler un principe organique.
Thomas Hobbes invente une conception de l’ordre social bâtie sur ces prin-
cipes mécanique et organique. Dans son ouvrage majeur, Le Léviathan, publié
en 1651, Hobbes compare la société à un « animal artificiel », c’est-à-dire à une
machine vivante dont les rouages sont tous les individus. À travers la référence
biblique au Léviathan, animal monstrueux évoqué notamment dans le Livre de
Job, Hobbes veut donner du « corps » social l’image d’un gigantesque animal
protégeant et surveillant tous ses membres que sont les individus. Ceux-ci, en
contrepartie de l’ordre et de la sécurité qui leur sont ainsi garantis, doivent tra-
vailler pour produire la richesse sociale. John Locke, ultérieurement, reprendra
plus systématiquement ces conclusions, en proclamant notamment le droit de
chacun à bénéficier des fruits de son travail.

46  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Finalement, par le biais de la philosophie naturaliste, la théorie de la valeur-
travail semble préparer son avènement en Angleterre. Mais elle n’est point encore
éclose lorsque F. Quesnay, en France, produit ce qui se révélera plus tard comme
la première grande conception systémique de l’économie.

B. La conception systémique de F. Quesnay


La théorie de la valeur, sous-jacente au système de Quesnay, n’est point
encore une théorie de la valeur-travail. Elle n’est cependant plus une théorie de
la valeur-utilité, trop liée à la philosophie aristotélicienne, elle-même supplantée
par le cartésianisme et le naturalisme. En fait, il s’agit d’une théorie que l’on
pourrait appeler théorie de la valeur foncière, plus proche toutefois de la valeur-
travail que de la valeur-utilité et correspondant bien à l’économie agricole dans
laquelle Quesnay va ancrer son système économique. Ce système, nouveau,
réalise en fait la synthèse de deux courants de pensée en train de s’affirmer dans
l’Europe du XVIIIe siècle. Ces deux courants de la réflexion économique et
sociale peuvent être qualifiés de courant organique et de courant circuitiste.
Quesnay hérite de la conception organique de la société léguée par Hobbes.
La philosophie naturaliste sous-jacente prend cependant chez Quesnay une
dimension nouvelle, eu égard au climat intellectuel nouveau dans la France de
la seconde moitié du XVIIIe siècle et à la personnalité de François Quesnay.
Au XVIIIe siècle, « Siècle des Lumières », les idées matérialistes tendent à se
former et à se répandre, notamment en France, en dépit de la censure religieuse
et royale. Les philosophes matérialistes vont pousser le cartésianisme dans ses
conséquences extrêmes. Ainsi en va-t-il de La Mettrie, médecin et philosophe,
qui écrit en 1746 un pamphlet célèbre L’Homme-Machine, où, plus cartésien que
Descartes, non seulement il « animalise » l’homme, mais encore il réduit l’ani-
mal à une machine pure et simple.
Quesnay, lui, médecin du roi à la cour de Louis XV, et l’un des plus brillants
esprits de son temps, n’adhère pas à des idées aussi radicales que celles de son
confrère La Mettrie. Sa philosophie est un mélange, assez ambigu, de matéria-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

lisme et de déisme. Matérialiste, il l’est parce qu’il pense que toute connaissance,
y compris la connaissance de Dieu, passe par la perception physique que nous
avons des choses : Quesnay élabore sur ce principe une théorie de la sensation
dérivée, en fait, de la doctrine de penseurs anglais tels que Hobbes ou Locke au
XVIIe siècle, Hume au XVIIIe siècle, qui fondaient toute connaissance sur l’expé-
rience individuelle. Quesnay, toutefois, pense que la perception des choses est
une « cause occasionnelle » révélant la « cause motrice » qui est, selon son
expression, l’«Intelligence Suprême», c’est-à-dire Dieu. Par cette théorie des
causes, apparentée à la doctrine de Malebranche, Quesnay rejoint aussi la tradi-
tion scolastique du Moyen Âge, au point que Schumpeter a pu dire que « les
théories de Quesnay sur l’État et la Société ne sont qu’une transcription de la
doctrine scolastique ».

La méthode systémique  47
La foi en l’existence d’un « ordre naturel » des choses, accessible à la raison
humaine quoique d’essence divine, caractérise finalement cette philosophie, mi-
déiste, mi-matérialiste, de Quesnay et de ses disciples, les « physiocrates », que
l’on appelait aussi, au XVIIIe siècle, les « Économistes », parce que c’était à la
science sociale que leur doctrine était surtout appliquée. Comme, selon cette
doctrine, l’économie n’est que le reflet social de l’ordre naturel, il est recom-
mandé aux gouvernants, au nom du « Laissez-faire, laissez-passer », de laisser
les choses se faire selon cet ordre parfait, et de ne pas intervenir. La richesse est
donnée tout entière par la nature, c’est-à-dire par la terre, seule source de valeur,
et il est inutile, voire nuisible, d’intervenir pour modifier le flux de cette riches-
se, contrairement à ce que pensaient, dans les deux siècles précédents, les éco-
nomistes que l’on appelait les mercantilistes.
Ainsi, pour Quesnay comme pour les penseurs naturalistes, la société et
l’économie fonctionnent, tel un organisme vivant, selon des règles naturelles.
Mais Quesnay, en homme de science, veut donner une représentation précise de
cette idée philosophique. C’est dans l’image du circuit économique qu’il trou-
vera la possibilité d’une telle représentation.
La représentation de l’économie sous forme de circuit a pu, dit-on, être sug-
gérée à Quesnay, qui était médecin, par l’analogie avec la circulation du sang
découverte par W. Harvey plus d’un siècle auparavant. En réalité, par le choix
de cette représentation, Quesnay se situe surtout dans une tradition de pensée
économique et sociale formée également au XVIIe siècle.
Il y a, dans la seconde moitié du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe
siècle, une lignée d’auteurs comprenant l’Anglais Petty, les Français
Boisguilbert et Cantillon, que J. Wolff appelle respectivement le « créateur », le
« continuateur » et le « finisseur » du circuit économique. Schumpeter, quant à
lui, juge que la ligne de force qui relie Petty, Cantillon et Quesnay est l’une des
plus importantes de toute l’histoire de l’analyse économique. Cette ligne, qui se
poursuivra dans les siècles suivants à travers Marx puis Keynes, brille d’un
grand éclat au XVIIIe siècle avec Quesnay et les physiocrates.
L’influence des physiocrates en France fut considérable pendant toute la
seconde moitié de ce siècle. Elle était forte encore sous la révolution : les
grandes lois libérales de l’assemblée constituante (1789-1791) ont été inspirées
directement par la doctrine des physiocrates au point que l’historien Blanqui, au
siècle suivant, pourra écrire qu’« à quelques maximes près, la révolution fran-
çaise n’a été que leur théorie en action ».
Il reste que, passée la révolution et tout au long du XIXe siècle, les physio-
crates sont tombés dans un quasi-oubli sauf, nous le verrons, auprès de Marx.
Les économistes libéraux, c’est-à-dire la grande majorité des économistes, les
ont à peu près ignorés. Il y a une explication à cela.
Pour les physiocrates, avons-nous dit, la terre est l’unique source de richesse
et l’agriculture par conséquent la seule activité créatrice de valeur ; le travail est
jugé au mieux comme transformant une valeur en une autre valeur égale sans
aucune valeur ajoutée. Une thèse aussi radicale n’a, il faut le dire, guère dépassé

48  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


les frontières de la France. Mais pourquoi un tel succès en France ? Pour le com-
prendre, il faut remonter quelques décennies en arrière.
Il y avait eu, entre 1715 et 1720, un engouement extraordinaire pour les idées
de John Law, banquier écossais venu en France, après la mort de Louis XIV, pour
lancer et développer, avec l’appui du Régent, le billet de banque, qui était alors
un billet convertible au gré du porteur en métal précieux. Le « Système de
Law », fondé sur l’émission à grande échelle de valeurs mobilières alléchantes
mais hasardeuses, entraîna des achats massifs de ces valeurs avant de sombrer
(en 1720) dans la banqueroute lorsque la panique s’empara des porteurs de
billets devant les difficultés qu’ils rencontraient pour se faire rembourser leur
papier en or ou en argent. Cette expérience désastreuse causa une méfiance
durable en France à l’encontre du billet de banque. Mais elle avait conduit
nombre de grands féodaux, enflammés par la spéculation, à morceler et liquider
une grande partie de leurs propriétés foncières pour acquérir des valeurs mobi-
lières. Le morcellement de la propriété foncière, et les mutations immobilières
qui s’ensuivirent, donnèrent un coup de fouet à l’agriculture, la sortant pour la
première fois de l’état de torpeur où l’avait maintenue le système féodal ; puis
la faillite de Law fit que tout le monde s’attacha à la terre comme à la plus sûre
des valeurs. C’est pourquoi, selon Blanqui, les physiocrates ont pu, quelques
années après, si facilement accréditer, en France, leur théorie de la valeur fon-
cière posant la terre comme unique source de valeur.
Cette hypothèse, cependant, allait être assez vite frappée d’obsolescence après
la parution en 1776 des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
nations, le chef-d’œuvre d’Adam Smith, grand admirateur au demeurant de
Quesnay et des physiocrates. Mais Smith, contemporain de la révolution indus-
trielle qui commence en Angleterre, pose que c’est le travail et non la terre qui est
source de toute valeur. Cette hypothèse, dite de la valeur-travail (p. 11-12), va
devenir la pierre d’angle de l’école classique anglaise, dont Smith est le fondateur
et qui culminera dans la première moitié du XIXe siècle avec Ricardo ; Marx lui-
même dans la seconde moitié de ce siècle, la fera sienne. C’est elle, bien mieux
adaptée à l’économie industrielle naissante, qui va finalement jeter le discrédit sur
la doctrine physiocratique et la plonger pour de longues années dans l’oubli.
En attendant, l’adhésion des physiocrates à leur hypothèse de la valeur fon-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

cière confère au circuit de Quesnay une physionomie particulière : la valeur


n’étant créée que dans l’agriculture, le circuit est la représentation schématique
des flux concourant à la formation d’un produit agricole au cours d’une période
qui est naturellement l’année. C’est cela que F. Quesnay expose, concrètement,
dans un opuscule de 1758 intitulé Le Tableau Économique.

C. La représentation concrète du circuit dans le Tableau


Dans son Tableau Economique, Quesnay décrit la circulation du produit net
entre les classes sociales. Il considère trois classes : les fermiers (F), les pro-

La méthode systémique  49
priétaires fonciers (P), les artisans (A). Le produit net, obtenu par les fermiers
(seule classe productive), est versé par ceux-ci aux propriétaires au titre des fer-
mages dus. Les propriétaires le dépensent alors tant auprès des fermiers (pour
l’achat de produits alimentaires) qu’auprès des artisans (pour l’achat de produits
manufacturés). Les artisans, à leur tour, achètent aux fermiers de quoi fabriquer
ces produits et de quoi se nourrir dans la période. Le produit net fait ainsi retour
tout entier aux fermiers après avoir accompli un circuit dit circuit du produit net.
Cependant, Quesnay entend aller au-delà et expliquer le mécanisme même
de la production ou, selon son propre terme, de la reproduction. Cela le conduit
au circuit de la reproduction dit aussi circuit du produit brut.
La reproduction requiert, selon Quesnay, trois sortes d’avances :
– les avances foncières, à savoir la terre et les bâtiments mis à la disposition
des fermiers par les propriétaires ;
– les avances primitives, correspondant aux achats d’outils et de biens
d’équipement par les fermiers ;
– les avances annuelles, consistant en un prélèvement opéré par les fermiers
sur le produit brut de l’année pour pourvoir à leur propre nourriture dans la
même année et à l’ensemencement des champs l’année suivante.
Les fermiers doivent en outre opérer, sur le produit brut de l’année, un second
prélèvement que Quesnay nomme les intérêts des avances primitives. Pour com-
penser l’usure de leur capital (outils et machines) et reconstituer leurs avances
primitives, les fermiers, en début d’année, avancent aux artisans les matières pre-
mières qui serviront à ceux-ci à fabriquer, au cours de l’année, les outils et
machines que les fermiers leur achèteront en fin d’année pour remplacer ceux mis
au rebut dans la période. Ces achats de remplacement par les fermiers aux arti-
sans sont ce que Quesnay appelle les intérêts des avances primitives.
Pour illustrer tout cela, il imagine un exemple avec un produit net égal à 2,
des intérêts des avances primitives égaux à 1 et des avances annuelles égales à
2 ; le produit net, versé par les fermiers aux propriétaires, est reversé par ceux-
ci pour moitié aux fermiers (pour l’achat de produits alimentaires) et pour moi-
tié aux artisans (pour l’achat de produits manufacturés). Quesnay représentait
ces flux dans un tableau, ce qui explique le titre de son opuscule. Une représen-
tation équivalente, et aussi plus simple, est celle d’un circuit à trois pôles cor-
respondant aux trois classes sociales, comme sur la figure 2.1.
La figure 2.1 indique à la fois le circuit du produit net (flèches en trait plein)
et le circuit du produit brut (ensemble de la figure). Ce dernier, on le voit, se
déduit du circuit du produit net en ajoutant trois flux : les achats de matières pre-
mières, en début d’année, par A à F (grâce à l’avance de F à A) ; les intérêts des
avances primitives, c’est-à-dire les achats de remplacement, en fin d’année, par
F à A ; les avances annuelles, correspondant à une dépense interne à la classe
des fermiers et figurées ici par une boucle autour du pôle F.
On vérifie qu’en chaque pôle la somme des flux sortants est égale à la somme
des flux entrants : pour chaque classe le total des dépenses égale le total des

50  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


2

1 2
1
1 1

A 1 P

Figure 2.1. Schéma de la reproduction du produit net selon Quesnay

recettes. En ce sens, le circuit est en équilibre. Mais il s’agit d’un équilibre


comptable seulement, bien différent du savant concept d’équilibre de la méthode
ensembliste.
En particulier, au pôle F du circuit du produit brut, la somme des flux
entrants (1 + 1+ 1+ 2), qui est la recette totale de la classe productive, indique la
valeur (ici égale à 5) du produit brut ou de la reproduction. La somme des flux
sortants (2 + 1+ 2) correspond au coût total de production (aussi égal à 5) décom-
posé en coût des loyers et fermages (le produit net : 2), coût de remplacement
du capital (les intérêts des avances primitives : 1), coûts intermédiaires (les
avances annuelles : 2). L’égalité des deux sommes signifie égalité des recettes et
des coûts et, par suite, profit nul de la classe productive.
L’absence de profit est sans doute le principal défaut du Tableau de Quesnay,
qui décrit ainsi une économie stationnaire, ne pouvant que se reproduire à
l’identique de période en période, sans croissance ni crise.
Malgré cela, la méthode de Quesnay, si dédaignée par les héritiers de Smith,
sera reconnue un siècle plus tard comme extrêmement riche et originale par Karl
Marx qui s’en proclamera le continuateur et rendra hommage à son inventeur en
disant que « le système physiocrate est la première conception systématique de
la production capitaliste ».
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

II. Le système capitaliste


dans la conception marxiste
La révolution industrielle avait engendré une misère ouvrière qui ne laissait
pas insensible un grand nombre de contemporains, comme en témoigne par
exemple le célèbre Rapport Villermé de 1840 sur les conditions de vie des
ouvriers dans les villes.

La méthode systémique  51
Une réaction apparaît dans les milieux politico-intellectuels avec notamment
les diverses doctrines socialistes. Mais il s’agit, dans la première moitié du XIXe
siècle, d’un socialisme utopique dont les auteurs (Fourier, Owen, Cabet,
Proudhon, etc.) critiquent le système existant à partir d’un système idéal qui n’a
guère d’existence possible que dans leur imagination.
Avec Marx apparaît le socialisme scientifique, car la critique du mode de
production existant, ainsi que de la science économique existante, est conduite
à partir d’une analyse historique, statistique et logique destinée à dégager les lois
du système capitaliste.
Cependant, dans la conception systémique de l’économie de K. Marx, il y a,
à parts à peu près égales, un héritage et un apport fondamental, ce dernier
consistant en la première analyse d’ensemble de la crise capitaliste.

A. L’héritage conceptuel de Marx


L’œuvre de Marx est celle d’un philosophe autant que celle d’un économiste.
Elle s’est construite sur un triple héritage : l’héritage d’une philosophie de l’his-
toire, celle de Hegel ; l’héritage d’une théorie de la valeur, celle de Ricardo ;
l’héritage d’un instrument d’analyse, celui de Quesnay. Marx, cependant, n’a
pas tout repris de chacun de ses prédécesseurs : il s’agit chaque fois d’un héri-
tage sous réserve d’inventaire. Et ce qu’il a repris, il l’a transformé et souvent
enrichi.

1) La philosophie de l’histoire : l’héritage hégélien

Marx, en 1836 et 1837, est étudiant en droit à l’Université de Berlin, mais il


suit aussi des cours d’histoire et de philosophie. Au premier abord, la philoso-
phie de Hegel lui déplaît fortement. Et même plus tard, lorsqu’il reviendra par-
tiellement à Hegel, ce sera à regret, toujours avec une sorte de rancune contre ce
philosophe qui l’influence malgré lui.
Hegel, contre la logique aristotélicienne régnante fondée sur le principe
qu’une chose et son contraire ne peuvent coexister, prône une logique dialec-
tique d’inspiration platonicienne. Cette logique est celle du dialogue, comme
l’explique F. Châtelet (p. 23-24) : « Dans le dialogue deux dires s’affrontent,
deux opinions, deux passions. Mais il suffit que l’un des interlocuteurs com-
prenne que l’affrontement est sans issue s’il ne tourne pas en confrontation pour
qu’un nouveau type de parole surgisse. » De façon générale, dans la logique dia-
lectique, une chose étant posée, la thèse, elle appelle inévitablement son con-
traire, l’antithèse, et cette lutte des contraires se résout en une synthèse. Pour
Hegel, la logique de l’histoire est dialectique : le progrès de l’histoire se fait à
travers la lutte de forces opposées.
Mais Hegel est idéaliste : l’Esprit est posé comme réalité première, et l’anti-
thèse est l’ensemble de tous les individus agissant chacun en fonction de son

52  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


intérêt propre. C’est alors à l’État qu’il revient d’opérer une synthèse en créant
des institutions rationnelles résolvant les contradictions issues de la lutte des
hommes contre l’Esprit. Par exemple, Hegel constate que l’industrie accroît le
bien-être de la nation, mais en même temps accroît la misère des ouvriers ; il
pense alors que cette contradiction doit être résolue par des réformes sociales
conduites par l’État. Ainsi la philosophie de Hegel l’amène-t-elle à un réformisme
social. Ce n’est toutefois point la principale raison pour laquelle Marx entend
rejeter Hegel.
C’est à partir de 1842, après avoir lu le philosophe matérialiste Feuerbach,
que Marx décide de se séparer de Hegel. Il fait sien, désormais, le principe de
Feuerbach selon lequel c’est l’homme et les faits humains qui constituent la réa-
lité première. Ce matérialisme auquel adhère Marx à travers Feuerbach reste
toutefois à « visage humain », et c’est en cela surtout qu’il se distingue du
« matérialisme mécaniste » du XVIIIe siècle, comme le souligne H. Denis (p. 11).
Cependant, Marx ne trouve pas chez Feuerbach une explication satisfaisante
de la logique de l’histoire. En 1845, dans ses Thèses sur Feuerbach, et surtout
en 1846, dans L’Idéologie allemande, il reproche à Feuerbach de n’être précisé-
ment qu’un philosophe. Se laissant alors reprendre par son vieux démon hégé-
lien, il élabore sa propre conception matérialiste de l’histoire, le matérialisme
historique. Mais celui-ci est plus qu’une synthèse de Hegel et de Feuerbach.
Marx prend chez Feuerbach le principe que la réalité première est l’homme
tel qu’il est donné par l’histoire, c’est-à-dire un être qui apparaît comme dépos-
sédé d’une partie de lui-même. Feuerbach pense, en effet, que l’homme est un
être « aliéné » en d’autres êtres, notamment en des êtres surnaturels que lui pré-
sentent les religions. À cette aliénation de l’homme en Dieu, Marx ajoute l’alié-
nation de l’homme en l’homme, constitutive du rapport social fondamental qui
s’établit entre les hommes. C’est d’ailleurs, aux yeux de Marx, cette aliénation
qui est essentielle, l’aliénation religieuse n’en étant que la conséquence.
Revenant à la logique dialectique de Hegel, Marx voit dans l’opposition des
classes sociales l’expression même du rapport social en question, avec ses deux
termes que sont la classe dominante et la classe dominée. Leur « contradiction »,
ajoute Marx (contre Hegel), ne saurait être résolue par l’État, qui n’est lui-même
que le reflet de cette contradiction, une « superstructure juridique et politique »
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

s’élevant sur la « structure économique » de la société. La solution est en fait


apportée, selon Marx, par la victoire de la classe dominée ou classe sociale révo-
lutionnaire sur la classe dominante.
Ainsi, dans le mode de production capitaliste, la donnée de fait est le capital,
et son antithèse est le prolétariat aliéné dans le rapport social instauré par le
capital. La contradiction doit se résoudre, dans le passage au mode de produc-
tion socialiste, par la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie, qui est la classe
sociale détentrice du capital, de même que dans le passé le mode de production
capitaliste a succédé au mode de production féodal par la victoire de la bour-
geoisie, alors classe révolutionnaire, sur les féodaux.

La méthode systémique  53
Marx, toutefois, ne se veut pas prophète. Il appuie sa philosophie du maté-
rialisme historique sur une analyse du système économique et de la science éco-
nomique de son temps.

2) La théorie de la valeur-travail : l’héritage ricardien

Le rapport social instauré par le capital n’est pas un rapport humain, mais un
rapport d’argent. L’argent étant la valeur en soi, la question de la valeur est ainsi
immédiatement posée. Marx adhère à la théorie de la valeur-travail de Ricardo
vers 1846, à peu près en même temps qu’il s’éloigne de Feuerbach, jugé trop
théorique. Les thèses de Ricardo, au contraire, outre le prestige qui les entoure,
ont le mérite, aux yeux de Marx, de l’empirisme. La valeur-travail mesurée par
le temps de travail est, semble-t-il, d’une évaluation immédiate et peut alors être
prise comme le fondement empirique cherché du matérialisme historique.
Cette adhésion de Marx à la théorie ricardienne se révèle pourtant assez vite
problématique. Marx se rend compte que le travail dont il est question, étant
donné l’hétérogénéité de fait des différents travaux concrets, ne peut être qu’un
travail abstrait. Il élabore en fait une théorie qui lui permet une transposition
dans le domaine économique des deux principales idées de sa philosophie maté-
rialiste : aux concepts d’aliénation et de dialectique capitaliste vont corres-
pondre, dans l’économie politique de Marx, ceux d’exploitation et de circuit du
capital.

a) Exploitation

L’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste est la transposition économique


de l’idée philosophique de l’aliénation du prolétaire dans le rapport capitaliste.
Cependant, comme il s’agit d’une notion économique, Marx la veut précise et
même mesurable. La théorie ricardienne de la valeur-travail lui fournit un point
de départ utile.
Ricardo se pose la question de la valeur à propos de l’évaluation de la répar-
tition des revenus entre salaires et profits. Sa recherche est donc tout à fait prag-
matique : il s’agit de déterminer une mesure convenable des valeurs avant de
procéder à l’évaluation de la répartition. Ce problème préliminaire a, en réalité,
beaucoup préoccupé Ricardo qui ne pouvait se satisfaire de la théorie de la
valeur léguée par A. Smith. Celui-ci, en définissant la « valeur en échange »
d’un bien par « la quantité de travail que le bien permet d’acheter », qui dépend
de la valeur du travail, définissait en fait une valeur par une valeur et s’enfer-
mait ainsi dans un cercle vicieux. C’est pour en sortir que Ricardo propose une
définition plus précise, selon laquelle « c’est la quantité de travail fixée dans
une chose qui règle sa valeur échangeable ». Le cercle vicieux de Smith est
brisé puisque désormais la valeur d’un bien est supposée déterminée par la
quantité de travail et non par la valeur de la quantité de travail incorporé dans
ce bien.

54  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Dès le début du Livre I du Capital, Marx écrit : « La substance de la valeur
est le travail ; la mesure de sa quantité est la durée du travail. » C’est dire que la
valeur d’échange d’une marchandise est rigoureusement égale au nombre
d’heures de travail incorporées directement ou indirectement dans cette mar-
chandise.
La marchandise elle-même se définit dans l’échange, où apparaît simultané-
ment ce que Marx appelle, à la suite de Smith et Ricardo, la valeur d’usage et
la valeur d’échange, cette dernière étant la valeur proprement dite de la mar-
chandise.
La finalité de l’échange est la consommation des valeurs d’usage, c’est-à-
dire la disparition plus ou moins lente de la valeur d’usage au profit de celui qui
acquiert la marchandise. Il y a, toutefois, deux formes de consommation : la
consommation finale et la consommation productive. La première est une dispa-
rition pure et simple de la valeur d’usage, tandis que la seconde est une dispari-
tion de la valeur d’usage compensée par l’apparition d’une nouvelle valeur
d’échange. Dans la consommation finale, l’individu recherche la destruction de
la valeur d’usage pour la seule utilité ainsi obtenue, comme le gourmet qui
achète des mets savoureux. Dans la consommation productive en revanche, l’in-
dividu recherche la destruction de la valeur d’usage en vue de la valeur d’échange
attendue dans la nouvelle marchandise produite.
Deux types de marchandises peuvent faire l’objet d’une consommation pro-
ductive : les moyens de production et la force de travail. Les moyens de produc-
tion correspondent aux machines et matières premières, que Ricardo appelait les
capitaux fixes et circulants. La force de travail est une marchandise décrite, au
Livre I du Capital, comme « l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles
qui existent dans le corps d’un homme et qu’il doit mettre en mouvement pour
produire des choses utiles ». La différence essentielle entre ces deux types de
marchandises est celle-ci : la consommation des moyens de production crée une
valeur d’échange rigoureusement égale à celle de ces marchandises, tandis que
la consommation de la force de travail crée une valeur d’échange supérieure. La
différence entre la valeur créée et la valeur de la force de travail, elle-même défi-
nie comme la valeur des marchandises nécessaires à la reproduction de cette
force de travail, est appelée par Marx la plus-value.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

L’existence de la plus-value est possible parce qu’il existe une classe d’indivi-
dus, les capitalistes, seuls propriétaires des moyens de production, obligeant de ce
fait les autres individus, les prolétaires, qui n’ont que leurs bras pour travailler, à
vendre leur force de travail. La plus-value est la mesure exacte, selon Marx, de l’ex-
ploitation de la force de travail par les capitalistes. Cette exploitation n’est évi-
demment que le reflet de l’aliénation, dans le capital, du prolétaire : celui-ci, dépos-
sédé des moyens de production qui sont un prolongement nécessaire de sa force de
travail, est comme aliéné dans le capital, qui détient ces moyens de production.
La plus-value est caractéristique du mode de production capitaliste. Le pro-
cessus de sa réalisation est le circuit du capital.

La méthode systémique  55
b) Circuit du capital

Le circuit du capital est, dans l’économie politique de Marx, le reflet de la


dialectique capitaliste telle qu’il l’expose dans sa philosophie du matérialisme
historique.
La production capitaliste a pour effet la circulation de la valeur, nommée
alors capital, entre différents états correspondant à différentes formes de la
valeur. Il y a, selon Marx, trois formes de la valeur : la forme-argent, notée A ;
la forme-marchandise, notée M ; la forme-capital productif, notée P.
La monnaie est posée comme étant la première forme de la valeur ou le pre-
mier état du capital. La forme-argent A constitue donc, dans cette dialectique, la
thèse : ce qui est posé au départ.
L’antithèse est alors constituée par la forme P qui est l’état du capital lorsqu’il
prend la forme de marchandises devant faire l’objet d’une consommation pro-
ductive. S’il s’agit de moyens de production, le capital est dit alors capital
constant parce que sa consommation productive n’en modifie point la grandeur :
le capital productif, par cette consommation, sera transformé, c’est-à-dire changé
qualitativement mais point quantitativement. S’il s’agit au contraire de force de
travail, le capital est dit capital variable parce que sa consommation productive,
tout en le transformant, l’augmente quantitativement de la plus-value. Du rap-
port social instauré par le capital-argent, le capital productif reflète alors la sépa-
ration de l’ouvrier et de ses moyens de production. L’ouvrier dépossédé de ses
instruments de travail s’oppose au capitaliste détenteur du capital-argent. La
forme P du capital est finalement l’antithèse de la forme A.
La synthèse est évidemment le résultat correspondant à la nouvelle mar-
chandise produite et prête à être vendue, c’est-à-dire le capital dans la forme M.
À ces trois formes correspondent les trois « métamorphoses » principales de
la valeur, qui décrivent le passage d’une forme à la suivante à partir de chacune
de ces trois formes. Ainsi, à partir des formes A, P, M, on aura trois métamor-
phoses notées par Marx, respectivement : A – P, P – M, M – A. La première,
A – P, qui consiste en l’achat de moyens de production et de force de travail, est
l’investissement du capital. La seconde, P – M, appelée par Marx
« métamorphose réelle du capital », est l’opération de production proprement
dite. La troisième, M – A, qui est le retour de la marchandise à la forme-argent,
est, en d’autres termes, la vente de la marchandise ; on dit aussi dans la termi-
nologie marxiste qu’il s’agit de la réalisation de la valeur. La réunion de ces trois
métamorphoses, qui peut être représentée symboliquement par : A – P – M – A,
est le circuit du capital.
De ce circuit du capital on peut aussi donner une représentation graphique. La
figure 2.2 qui le représente est un graphe valué, c’est-à-dire un schéma constitué de
pôles et de flèches supposées transférer une certaine valeur d’un pôle à un autre.
Nous utilisons les notations suivantes, qui sont d’ailleurs celles de Marx lui-même :
c , pour le capital constant ; v , pour le capital variable ; p , pour la plus-value.

56  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Figure 2.2. Le circuit du capital de Marx

Ce circuit du capital constitue le point extrême de l’avance de Marx dans la


voie ouverte par Ricardo. Ce circuit peut très bien être utilisé comme représen-
tation de la circulation du capital social tout entier. Marx, toutefois, s’en sert sur-
tout pour représenter le circuit du capital d’un capitaliste individuel. Pour la
représentation de la circulation du capital social, il développera un autre instru-
ment d’analyse, hérité de Quesnay : le schéma de la reproduction.

3) Le schéma de la reproduction : l’héritage « quesnaysien »


Marx décrit la circulation globale de la valeur dans un circuit qu’il appelle le
circuit des marchandises et qui est un schéma de la reproduction inspiré du
Tableau de Quesnay.
Dans le circuit du capital, aucune distinction n’est faite entre les marchan-
dises selon leur nature. Or, s’il est vrai que pour l’ouvrier toutes les marchan-
dises qu’il consomme sont, en un sens, de même nature parce que toutes desti-
nées à la reconstitution de sa force de travail, il n’en est pas de même pour le
capitaliste. Deux sortes de marchandises sont, en effet, achetées par celui-ci avec
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

son revenu tiré de la réalisation de la plus-value : les unes, destinées à sa


consommation finale, sont payées sur le fonds de consommation, les autres, des-
tinées à la consommation productive, sont payées sur le fonds d’accumulation.
La répartition du revenu des capitalistes entre ces deux fonds est une donnée
de base pour l’étude de la reproduction de la valeur. Deux hypothèses sont à
considérer : les capitalistes affectent la totalité de la plus-value réalisée au fonds
de consommation ; ou bien les capitalistes affectent une proportion non nulle s ,
avec 0 < s  1 , de la plus-value réalisée à leur fonds d’accumulation. Puisque
s est la fraction de leur revenu que les capitalistes ne dépensent pas en consom-
mation finale, on l’appellera, suivant une terminologie plus keynésienne que
marxiste d’ailleurs, propension à épargner des capitalistes.

La méthode systémique  57
La première hypothèse énoncée ci-dessus est le cas où s = 0 . Cette situation
correspond, selon l’expression de Marx, à une reproduction simple de la valeur.
Cela veut dire que la valeur investie par les capitalistes est rigoureusement iden-
tique de période en période. Considérons, en effet, la figure 2.3 ci-dessus : après
avoir investi la valeur c + v au début d’une période, les capitalistes réalisent à
la fin de cette période, c’est-à-dire au terme du circuit du capital, la valeur
c + v + p ; s’ils dépensent p pour leur consommation finale, ils n’auront donc
de nouveau que c + v à investir au début de la période suivante. Cette hypothèse
d’évolution stationnaire de la valeur produite était en fait l’hypothèse implicite
de Quesnay dans son Tableau. Marx lui rend hommage en tant qu’inventeur de
la méthode, mais il se penche surtout sur la seconde hypothèse, correspondant
mieux à la réalité capitaliste.
La seconde hypothèse, correspondant à 0 < s  1 , est dite hypothèse de la
reproduction élargie. La raison en est que les capitalistes, grâce à leur fonds
d’accumulation, peuvent, à chaque période, investir une valeur « élargie », c’est-
à-dire plus importante que celle investie à la période précédente. Cette hypothèse
est l’hypothèse capitaliste par excellence parce que l’accumulation est, selon
Marx, l’essence même du capitalisme : « Accumuler, écrit Marx, c’est conqué-
rir le monde de la richesse sociale, étendre sa domination personnelle, augmen-
ter le nombre de ses sujets, c’est sacrifier à une ambition insatiable. »
Sous l’hypothèse de la reproduction élargie, nous représenterons le circuit des
marchandises par un graphe, selon la même méthode que celle de la figure 2.1
correspondant au Tableau de Quesnay.
Dans le cas présent, la production capitaliste est divisée en deux sections : la
section des moyens de production, dite section 1, et la section des marchandises
destinées à la consommation finale, dite section des moyens de consommation
ou section 2.
Les notations suivantes sont utilisées :

Ki (i = 1,2) : ensemble des capitalistes de la section i ;


H : ensemble des ouvriers ;
ci + vi (i = 1,2) : capital total (constant et variable) investi par les capita-
listes de la section i au cours de la période de temps consi-
dérée ;
pi (i = 1,2) : plus-value correspondant à la consommation d’une force
de travail de valeur vi dans la section i ;
si (0 < si  1) : propension à épargner de Ki (i = 1,2) .

À ces notations sont jointes quelques hypothèses :


1 - Toute plus-value créée est réalisée.
2 - Le capital constant ci est tout entier investi au début de la période.

58  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


3 - Le capital variable vi est investi progressivement au cours de la période,
proportionnellement au temps qui s’écoule.
4 - La plus-value est proportionnelle au capital variable, selon un rapport de
proportionnalité e = pi /vi dit taux de plus-value ou taux d’exploitation de la
force de travail, qui est le même pour les deux sections et qui est constant dans
la période.
5 - La période de temps considérée, appelée temps de rotation du capital, est
le temps nécessaire à la réalisation de tout le capital constant investi.
6 - La valeur reçue par les ouvriers en paiement de leur force de travail est
intégralement affectée à l’achat de moyens de consommation (hypothèse du
salaire de subsistance déjà formulée par les auteurs classiques anglais et reprise
par Marx).
Dans ces conditions, le circuit des marchandises est représentable par la fi-
gure 2.3 ci-après :

Figure 2.3. Schéma de la reproduction dans le circuit


© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

des marchandises selon Marx

Dans la période de temps considérée, toute valeur est supposée réalisée. En


d’autres termes, pour chaque capitaliste la valeur de ses ventes égale la valeur
de ses achats. Cela s’exprime, au pôle K1 comme au pôle K2 , par l’égalité de la
somme des flux entrants (ventes) et de la somme des flux sortants (achats). Soit,
en K1 et K2 respectivement :

c1 + c2 + s1 p1 + s2 p2 = c1 + v1 + p1 (1)

v1 + v2 + (1 − s1 ) p1 + (1 − s2 ) p2 = c2 + v2 + p2 (2)

La méthode systémique  59
Par addition membre à membre de (1) et (2) on obtient une identité. Il en
résulte que ces deux égalités sont équivalentes entre elles. On voit d’ailleurs,
après simplification, qu’elles sont l’une et l’autre équivalentes à l’égalité :
c 2 + s1 p 1 + s2 p 2 = v 1 + p 1 .
La vérification de ces conditions d’« équilibre » (1) et (2) est toutefois sus-
pendue à l’hypothèse que toute valeur peut se réaliser dans la période de temps
considérée, ce qui implique le bon fonctionnement du circuit du capital tout au
long de cette période. Mais imaginons qu’il y ait dans cette période une inter-
ruption du circuit du capital. Il peut alors apparaître une situation de crise dont
Marx, sur les bases qu’il a posées à partir de Hegel, Ricardo et Quesnay, va four-
nir une analyse d’ensemble.

B. L’analyse d’ensemble de la crise capitaliste


La rotation du capital ne contient que la possibilité de la crise. L’inélucta-
bilité de celle-ci se trouve dans une loi fondamentale appelée, par Marx, loi de
l’accumulation capitaliste. Il y a cependant, face à la crise, une réaction des capi-
talistes constituant la régulation du système.

1) La rotation du capital et la condition de crise


Du circuit du capital on extrait une condition caractéristique de la crise capi-
taliste. Cette condition, si elle est réalisée, implique alors un certain déséquilibre
du circuit des marchandises.
Selon les termes de Marx (repris de Ricardo), le capital constant se divise en
capital circulant et capital fixe. Le premier est le capital investi en moyens de
production qui sont des matières premières ou, plus généralement, des biens
intermédiaires ; le second est la partie du capital constant investie en moyens de
production qui sont des machines ou, de façon générale, des biens d’équipe-
ment. Le temps de rotation du capital, défini précédemment comme le temps
nécessaire à la réalisation de tout le capital constant investi, se trouve être égal,
constate Marx, à la durée de vie physique de l’élément fixe du capital constant.
Pour bien comprendre pourquoi c’est le capital fixe qui détermine le temps
de rotation de tout le capital, considérons que, dans une métamorphose P − M
(« métamorphose réelle de la production »), tout le capital circulant engagé est
consommé, c’est-à-dire transformé en marchandises, alors qu’une fraction seu-
lement du capital fixe l’est. Ainsi, dans la fabrication de la fonte, tout le coke et
tout le minerai (capital circulant) jetés dans le haut fourneau sont transformés en
fonte, tandis qu’une fraction seulement de la valeur du haut fourneau lui-même
(capital fixe) est transférée, au cours d’un seul processus de production, à la
marchandise-fonte. Cette fraction est déterminée par la durée de vie physique du
haut fourneau : si celui-ci a une durée de vie de 10 ans et si la durée du proces-
sus de fabrication de la fonte est de 1 mois = 1/12 an, alors la valeur du haut

60  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


fourneau transférée à la fonte, à chaque processus de production, est de 1/120 de
la valeur totale du haut fourneau. Au bout de 120 mois ou 10 ans, le capital total
aura accompli sa rotation : ce temps de rotation, on le voit, est bien égal à la
durée de vie physique du capital fixe.
Imaginons, cependant, qu’à partir de la huitième année de son fonctionne-
ment le haut fourneau soit en fait rendu inutilisable parce que des progrès tech-
niques importants, intervenus entre-temps dans la fabrication des hauts four-
neaux, ont permis d’abaisser le prix de la fonte à un niveau qui rendrait désor-
mais invendable la fonte fabriquée selon l’ancien procédé. On dit que le haut
fourneau en question est atteint par l’obsolescence. C’est ce phénomène d’ob-
solescence qui détermine ce que Marx appelle la durée de vie morale du capital
fixe, pour l’opposer à la durée de vie physique.
Si la durée de vie morale du capital fixe est strictement inférieure à sa durée
de vie physique, alors le circuit du capital est interrompu avant la pleine réali-
sation de sa valeur. Les capitalistes qui ont fait l’avance de ce capital ne seront
toutefois en difficulté que s’ils ne peuvent pas récupérer au moins l’équivalent de
leur investissement. Or le temps de récupération du capital est en principe infé-
rieur à son temps de rotation à cause de la plus-value réalisée : si le capital a une
rotation de 10 ans et si la plus-value est égale à 10 % du capital, il suffit d’une
10
rotation pendant à peine plus de 9 ans (exactement : = 9,1 ans) pour
1 + 0,1
récupérer tout le capital investi. En somme, le système capitaliste n’est vérita-
blement en crise que si la durée de vie morale du capital fixe est strictement
inférieure au temps de récupération du capital, qui est lui-même inférieur (au
mieux égal si la plus-value est nulle) à la durée de vie physique du capital fixe.
Cette condition, caractéristique de la crise capitaliste, implique alors un désé-
quilibre du circuit des marchandises.
Notons t la fraction réalisée du capital au moment de l’interruption du circuit
du capital : t est le rapport de la durée de vie morale à la durée de vie physique
de la composante fixe de ce capital. On a donc a priori : 0 < t  1 . Mais si la
condition de crise est remplie on aura nécessairement, d’après ce qui précède,
l’inégalité stricte : t < 1 . Supposons vérifiée cette inégalité qui est une condition
nécessaire mais (nous le verrons) non suffisante de la crise capitaliste.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

D’après les quatre premières hypothèses énoncées précédemment


(p. 58-59), on peut représenter, au terme de la rotation effective du capital, la
valeur réalisée des ventes et des achats des deux catégories de capitalistes dans
le tableau ci-dessous :

Ventes Achats

K1 c1 + c2 + t (s1 p1 + s2 p2 ) c1 + t (v1 + p1 )
K2 t [v1 + v2 + (1 − s1 ) p1 + (1 − s2 ) p2 ] c2 + t (v2 + p2 )

La méthode systémique  61
On voit alors, compte tenu de (1) et (2), que, pour les capitalistes K1 , la dimi-
nution de la valeur de leurs achats est relativement plus forte que celle de leurs
ventes, tandis que l’on a l’observation inverse pour les capitaliste K2 . On a donc
les inégalités suivantes aux pôles K1 et K2 respectivement :

c1 + c2 + t (s1 p1 + s2 p2 ) > c1 + t (v1 + p1 ) (3)

t [v1 + v2 + (1 − s1 ) p1 + (1 − s2 ) p2 ] < c2 + t (v2 + p2 ) (4)

L’inégalité (3), exprimant un excès de la demande totale de moyens de pro-


duction adressée aux capitalistes K1 , reflète une suraccumulation de moyens de
production. L’inégalité (4), elle, reflète une sous-consommation parce qu’elle
exprime un défaut de demande en moyens de consommation relativement à la
valeur produite. On peut voir, là encore, par addition membre à membre de ces
deux inégalités, que l’on obtient une identité. Il en résulte l’équivalence de (3) et
de (4) : suraccumulation et sous-consommation sont équivalentes. Elles appa-
raissent de surcroît comme étant l’une et l’autre une implication, c’est-à-dire une
condition nécessaire, de la crise capitaliste. Elles n’en sont cependant nullement
une condition suffisante : le système capitaliste peut être dans un déséquilibre de
suraccumulation et, donc, de sous-consommation, sans pour autant être en état de
crise. Un exemple suffit à le prouver : supposons t = 0,9 , ce qui veut dire que la
durée de vie morale est égale à 90 % de la durée de vie physique du capital fixe et
que, par conséquent, l’économie est en déséquilibre de suraccumulation/
sous-consommation ; supposons aussi une plus-value de 25 % du capital ou, ce qui
est la même chose, un temps de récupération du capital égal à 80 % du temps de
rotation (qui est aussi la durée de vie physique du capital fixe) ; il apparaît alors
que la durée de vie morale est supérieure de 90 %/80 % , soit de 12,5 % au temps
de récupération et, donc, que l’économie n’est pas en crise.
Au total, on a établi que la crise capitaliste implique le déséquilibre de
suraccumulation/sous-consommation, mais que la réciproque est fausse.

2) La loi de l’accumulation capitaliste et l’inéluctabilité de la crise


La crise capitaliste est caractérisée, nous l’avons vu, par une inégalité.
Cependant, on ne sait nullement si la survenue de cette inégalité est le fait du
hasard ou, au contraire, d’une fatalité. Or, selon Marx, il existe une loi fonda-
mentale du capitalisme, la loi de l’accumulation capitaliste, qui conduit inéluc-
tablement le système à la crise.
Cette loi, Marx l’énonce comme « l’accroissement progressif de la partie
constante du capital aux dépens de sa partie variable ». Si l’on note g = c/v le
rapport du capital constant au capital variable investis dans le circuit du capital,
la loi de l’accumulation capitaliste indique que ce rapport, appelé composition
organique du capital, doit croître indéfiniment et sans limite supérieure au cours
de périodes successives. Marx en indique la raison et les conséquences.

62  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


La loi de l’ accumulation capitaliste, Marx la fonde sur la concurrence, c’est-
à-dire la lutte entre tous les capitalistes pour l’appropriation de la plus grande
part possible de la plus-value. La concurrence oblige chaque capitaliste enga-
geant son argent dans un circuit du capital à en rechercher la réalisation la plus
rapide possible. Plus court est le temps de récupération de son capital par le
capitaliste, plus vite celui-ci peut remplacer ses machines par d’autres plus pro-
ductives. L’augmentation de la productivité, qui est l’augmentation de la quan-
tité de marchandises obtenues dans un même temps de travail, permet au capita-
liste de baisser le prix de ses marchandises et de renforcer ainsi sa position vis-
à-vis de ses concurrents.
La hausse indéfinie de la composition organique du capital résulte de cette
course perpétuelle aux gains de productivité obligeant les capitalistes à recher-
cher des machines plus productives, c’est-à-dire des machines qui, à valeur c
égale et à même quantité de marchandises fournies, requièrent une moindre
valeur v de force de travail, correspondant ainsi à une composition organique c/v
plus élevée. Il y a donc une véritable « substitution de capital fixe au travail » qui
tend à accroître sans cesse ce que Marx appelle l’« armée industrielle de réserve »
ou, si l’on préfère, le nombre de chômeurs.
Les gains de productivité étant obtenus, le capital ancien, devenu obsolète,
est interrompu dans son circuit avant même de s’être pleinement réalisé, ce qui
provoque encore une augmentation de sa composition organique : au capital
constant c investi au début de la période correspond un capital variable v0 infé-
rieur à la valeur v qui aurait dû être investie au cours du temps de rotation s’il
avait pu se dérouler complètement, et la composition organique finale c/v0 est
alors supérieure à la composition organique c/v prévue initialement.
De cette hausse indéfinie de la composition organique du capital résulte, fata-
lement, la crise capitaliste : il tend, en effet, à se créer une situation où la durée
de vie morale D du capital fixe est inférieure au temps de récupération τ du capi-
tal, soit D< τ , ce qui est l’ inégalité caractéristique de la crise (p. 61) Pour éta-
blir cela, il suffit de montrer, en notant T le temps de rotation du capital, que
D< T et que τ → T lorsque c/v croît indéfiniment, en tendant vers l’infini.
On peut noter d’abord que la relation D< T est vérifiée en permanence. Elle
signifie en effet une interruption du circuit du capital avant la fin du temps de
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

rotation à cause de l’obsolescence du capital ancien. Or cette obsolescence, qui


est liée, nous l’avons vu, à la hausse indéfinie de la composition organique, est
engendrée par la concurrence capitaliste qui est elle-même permanente.
La croissance indéfinie de la composition organique du capital provoque un
allongement du temps de récupération du capital τ , qui tend à la limite vers le
temps de rotation T. En effet, un investissement c + v crée, s’il est pleinement
réalisé, une valeur c + v + p = v(g + 1 + e) . Mais le capital initialement en-
gagé est récupéré dès que le capital variable investi atteint le niveau v ∗ tel que :
v ∗ (g + 1 + e) = c + v ∗ . Sachant que le capital variable est investi progressive-
ment, proportionnellement au temps qui s’écoule (p. 59, hypothèse 3), on a :
v∗ τ
=
v T

La méthode systémique  63
et par suite :
τ g e
= =1−
T g+e g+e

Il résulte alors clairement que, si g → ∞ , alors τ → T , à condition toute-


fois que le taux d’exploitation e ne soit pas modifié.
Une autre forme, plus célèbre, de cette convergence est ce que Marx appelle
la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Le taux de profit r est défini
comme le rapport de la plus-value p réalisée et du capital total investi c + v .
p e
Soit : r = = . On voit alors clairement que r → 0 si g → ∞ ,
c+v g+1
sous réserve, là encore, que le taux de plus-value e reste inchangé. C’est préci-
sément par une action sur e que les capitalistes vont s’efforcer de réagir contre
la crise qui les menace.

3) La régulation capitaliste
La régulation est le mécanisme mis en œuvre par les capitalistes face à la
crise. Si le terme de régulation est d’invention contemporaine, la description du
mécanisme figure déjà, quoique éparse, dans l’œuvre de Marx. Cependant,
l’analyse de la régulation capitaliste est sans doute la partie de l’œuvre de Marx
qui a le plus subi l’injure du temps.
Pour rendre compte de la régulation capitaliste, Marx s’est naturellement
référé à ce qu’il observait. Il avait sous les yeux un capitalisme composé surtout
de petites unités : des consommateurs et des travailleurs individuels non coali-
sés dans des associations ou des syndicats ; des entreprises, petites et nom-
breuses, indépendantes les unes des autres ; un État présent mais passif, confor-
mément d’ailleurs aux doctrines libérales dominantes de l’époque.
Dans cet univers atomisé, la concurrence se fait, comme l’a écrit Marx lui-
même, « à coups de bas prix ». Nous avons d’ailleurs déjà noté (p. 63) que c’est
une baisse de prix que recherchent, à travers les gains de productivité, les capi-
talistes soumis à la concurrence : tout capitaliste qui améliore sa productivité
obtient alors dans un même temps de travail davantage de marchandises, dont il
peut baisser le prix unitaire sans nuire à sa recette totale. Les concurrents sont
obligés à leur tour de baisser leurs prix et, pour cela, de remplacer aussi leurs
machines anciennes par des machines nouvelles plus productives, sous peine de
disparaître. Du reste, certains disparaîtront parmi ceux qui, au moment de l’in-
terruption du circuit de leur capital, n’auront pas même récupéré la valeur de leur
investissement : ils ne seront pas en mesure d’acquérir les nouvelles machines.
La disparition de ces capitalistes entraîne un accroissement du chômage par la
mise à pied de leurs ouvriers. Il y a ainsi un double phénomène de concentration
du capital et d’augmentation du chômage, parallèlement à la baisse des prix, dans
la régulation concurrentielle du capitalisme selon Marx.

64  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


La baisse des prix se poursuivant, les capitalistes dans leur ensemble pren-
nent acte de la diminution du prix des biens de consommation et diminuent aussi
le salaire des ouvriers : cette « dévalorisation » de la force de travail équivaut à
une augmentation de la plus-value et, par suite, à une augmentation du taux e de
plus-value. Cette augmentation se poursuit jusqu’à ce que l’inégalité favorable
τ  D , entre le temps de récupération τ et la durée de vie morale D du capital,
soit rétablie. À ce moment, le dénouement de la crise, par baisse des prix et
concentration du capital, est achevé et une nouvelle période commence.
Quant à l’avenir à long terme du capitalisme, il n’a pas été, à vrai dire, clai-
rement dessiné par Marx. Mais la proposition selon laquelle la crise reflèterait à
long terme l’état permanent du capitalisme peut, semble-t-il, être étayée par l’ar-
gument suivant : de crise en crise, il se produit une concentration du capital et
simultanément une concentration de la force de travail ; l’exploitation de celle-
ci devient de plus en plus difficile, au point qu’il finit par ne plus être possible
aux capitalistes restants de renverser l’inégalité caractéristique de la crise. Le
système capitaliste, ne pouvant plus alors se reproduire, ce qui est le sens exact
de l’inégalité de crise, disparaît pour ainsi dire de lui-même.
Avec la concentration croissante du capital, Marx pressentait l’avènement
d’un capitalisme de grandes unités. Mais il n’a pas vu que cette transformation
irait de pair avec un poids et un rôle grandissants de l’État (il prédisait au
contraire le dépérissement de l’État en même temps que celui du capitalisme).
Il était en somme loin de se douter de l’importance qu’allait prendre, au siècle
suivant, la politique économique dans la régulation du capitalisme et d’imaginer
qu’elle amènerait un ajournement peut-être indéfini de la disparition de ce sys-
tème. C’est en ce point certainement que Marx cède le pas à celui qui va faire
du circuit l’instrument d’analyse par excellence du capitalisme financier
contemporain, John Maynard Keynes.

III. La conception keynésienne


© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

du système économique

La conception systémique moderne de l’économie date des années trente du


XXe siècle et prend sa source dans les deux ouvrages majeurs de John Maynard
Keynes : A Treatise on Money (Traité de la monnaie), publié en 1930 ;
The General Theory of Employment, Interest and Money (Théorie générale de
l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie), 1936. Dans le titre même de ces
ouvrages est soulignée l’importance de la monnaie. De fait, l’apport de Keynes
consiste, pour l’essentiel, en l’intégration totale dans le circuit économique des
fonctions monétaire et financière.

La méthode systémique  65
Marx, nous l’avons vu, avait donné à la monnaie une place fondamentale
dans le circuit du capital. Mais, dans ses schémas de la reproduction, il avait
ensuite omis cette catégorie essentielle d’agents qui créent la monnaie dont les
entreprises ont besoin pour mettre en œuvre leurs processus de production.
Keynes, lui, réhabilite les banques en les plaçant au cœur du circuit.
Les éléments du circuit sont épars dans l’œuvre de Keynes et nulle part, en
fait, ils ne se trouvent clairement rassemblés. C’est peut-être pourquoi la théorie
keynésienne n’a pas toujours été perçue comme une authentique analyse de cir-
cuit et a pu donner lieu à de nombreuses interprétations très différentes, y com-
pris certaines interprétations en termes d’équilibre général des marchés. Keynes
lui-même, il est vrai, est souvent pour le moins ambigu : on peut trouver dans
son œuvre beaucoup de concepts et de raisonnements propres à la méthode
ensembliste de l’économie. Il reste que les idées les plus originales et les plus
profondes de Keynes sont très différentes de la pensée classique et néo-
classique.
Où donc alors la pensée de Keynes prend-elle racine ? Certainement pas, en
dépit d’une certaine continuité de fait, chez Quesnay ou Marx qu’il connaissait
peu ou n’appréciait guère, curieusement. Au-delà d’une dette, reconnue
d’ailleurs par Keynes, envers des collègues de Cambridge tels que Hawtrey,
Kahn, Harrod, Robertson, Joan Robinson, etc., il y eut aussi l’influence, plus
obscure, des économistes suédois et plus particulièrement celle de Wicksell.
Mais tout cela est peu de chose au regard de la dimension propre de l’analyse
keynésienne. Celle-ci, en fin de compte, tire vraisemblablement l’essentiel de sa
substance de l’observation et de la volonté de comprendre un monde industriel
en complet bouleversement dans la grande crise des années trente.
Ainsi, conformément à ce qui fut peut-être la genèse même de la pensée de
Keynes, nous reconstituerons le circuit keynésien théorique à partir de l’obser-
vation, dans l’économie concrète, des agents, des flux et de leur articulation
d’ensemble.

A. Les agents
Les intermédiaires financiers, les entreprises et les ménages sont les trois
catégories fondamentales d’agents économiques dans le circuit keynésien,
comme dans le principe fondamental des économies monétaires énoncé dans
l’introduction générale de cet ouvrage. Le circuit keynésien est d’ailleurs l’illus-
tration la plus directe de ce principe.
En réalité, la division de l’économie opérée par Keynes est moins une divi-
sion sociale qu’une division fonctionnelle. Les trois catégories d’agents nom-
mées désignent moins des collections d’individus que les trois grandes fonctions
de base d’un système de production capitaliste : la fonction de financement, la
fonction de production, la fonction de dépense.

66  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


La fonction de financement consiste, pour l’essentiel, à mettre de l’argent à
la disposition de personnes entreprenant une activité de production. C’est la
fonction principale des intermédiaires financiers qui n’en ont point toutefois
l’exercice exclusif puisqu’il peut exister aussi, hormis un « autofinancement »
possible des entreprises, un financement « direct » des entreprises par les
ménages sur le marché financier.
La fonction de production consiste à acheter des moyens de production et de
la force de travail en vue d’obtenir un produit et de le vendre. C’est la fonction
principale des entreprises, qui sont aussi, parmi tous les agents, les principaux
producteurs.
La fonction de dépense consiste à dépenser, en totalité ou en partie, l’argent
obtenu comme prix d’une participation à une activité de production. Le plus
souvent cet argent rémunère comme salaire une participation directe, mais il
peut être aussi, comme prestation sociale, une rémunération indirecte ou même,
comme crédit, anticiper une rémunération future. En tous cas, la dépense est la
fonction principale des ménages, qui sont en même temps les principaux agents
dépensiers.
Il n’y a pas de correspondance exacte entre les trois fonctions de base et les
trois catégories d’agents. Chaque fonction peut concerner plusieurs catégories
d’agents : c’est le cas de la fonction de financement, même s’il est vrai qu’une
seule catégorie d’agents, les intermédiaires financiers en l’occurrence, l’exerce
à titre principal. Symétriquement, chaque catégorie d’agents, repérée par sa
fonction principale, peut relever aussi, pour une part de son activité, d’une autre
catégorie. C’est le cas des ménages artisans ou commerçants qui, par leurs
dépenses de consommation, sont analogues aux ménages proprement dits, mais
par leurs investissements sont de véritables entrepreneurs individuels. C’est
encore le cas des intermédiaires financiers qui, en mettant de l’argent à la dis-
position des entreprises, remplissent la fonction de financement, mais qui, en
employant un certain nombre de personnes et de machines pour rendre ces ser-
vices qu’ils se font d’ailleurs rémunérer par des intérêts ou commissions, rem-
plissent une fonction de production.
L’État lui-même est un agent économique dont l’activité se décompose sui-
vant les trois fonctions de base évoquées : par le Trésor public, l’État prend part
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

à la fonction de financement ; il remplit aussi la fonction de production de biens


publics ou de services collectifs ; il est concerné enfin, quoique de manière assez
fictive, par la fonction de dépense à travers la consommation publique des
citoyens. En pratique, l’État ainsi que toutes les collectivités publiques sont
constitués en une catégorie à part. Mais en théorie, on voit que l’État et les col-
lectivités publiques sont intégrés dans les trois catégories fondamentales
d’agents du circuit keynésien.
Toute activité économique est en fait décomposable en une combinaison de
ces fonctions de base. Dans la schématisation ultérieure du circuit keynésien,
nous désignerons chacune d’elles par l’initiale du nom des agents qui la com-
posent principalement et dont elle constitue l’activité principale. Soit : B,
comme « banques », désignera la fonction de financement ; E, comme « entre-

La méthode systémique  67
preneurs », désignera la fonction de production ; M, comme « ménages », dési-
gnera la fonction de dépense. Il est entendu que chacun de ces pôles B, E ou M
ne représente point une collection de personnes physiques ou morales, mais une
fonction économique à laquelle se rattachent ces personnes pour tout ou partie
de leur activité. C’est ainsi qu’un entrepreneur individuel appartient simultané-
ment à E et à M, une banque à B et à E, etc. C’est par simplification que nous
pourrons être conduits à identifier B aux banques, E aux entreprises et M aux
ménages.

B. Les flux
Les flux sont des transferts de monnaie d’un agent vers un autre agent éco-
nomique : par exemple, l’achat d’une automobile est un flux, et le crédit obtenu
pour l’acheter en est un autre.
Le circuit keynésien est une suite de flux hiérarchisée, entendons ordonnée
à partir d’une origine. Celle-ci ne peut être que l’origine même de la monnaie,
non point bien sûr l’origine historique, mais l’origine logique, à savoir le flux de
financement correspondant à la mise en circulation de la monnaie par les inter-
médiaires financiers. L’ordre des flux est alors commandé par l’ordre même de
la circulation de la monnaie entre les agents, conformément au principe fonda-
mental des économies monétaires.

1) Flux issus des intermédiaires financiers

Il s’agit du flux de financement externe (par opposition au financement in-


terne ou autofinancement, déjà évoqué). Le financement externe est procuré par
les intermédiaires financiers aux entreprises. Il se dédouble en un financement
direct et un financement indirect.
Le financement direct consiste en un apport direct d’argent des ménages aux
entreprises sur un marché de titres : là, les ménages achètent les titres émis par
les entreprises. Ces achats passent en réalité par des intermédiaires financiers,
qui se cantonnent alors à un rôle de simple intermédiaire consistant à mettre en
présence le vendeur et l’acheteur des titres. Parmi les titres les plus caractéris-
tiques de l’économie capitaliste, figurent les actions, qui sont des droits de pro-
priété sur les entreprises émettrices, chaque action correspondant à une petite
part de leur patrimoine total.
Le financement indirect consiste en l’octroi de crédits aux entreprises par les
intermédiaires financiers. Ceux-ci font désormais véritablement écran entre les
ménages, dont ils reçoivent des fonds, et les entreprises, auxquelles ils en four-

68  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


nissent : c’est pourquoi on parle de financement indirect. Parmi ces intermé-
diaires financiers, les banques jouent un rôle fondamental.
Si le financement direct l’emporte sur le financement indirect, on dit, à la suite
de Hicks (1974), que l’économie est une économie de marché, ce qui sous-entend
que les marchés de titres y jouent un rôle prépondérant dans le financement des
entreprises. Dans le cas contraire de marchés de titres ayant un rôle réduit par rap-
port au marché des crédits, l’économie est dite économie d’endettement.
Toutefois, cette opposition entre économie de marché et économie d’endet-
tement s’estompe à partir d’un certain degré d’abstraction de l’analyse. À un tel
degré, en effet, une seule chose subsiste : le flux de monnaie F est tout entier un
apport des intermédiaires financiers aux entreprises, au début du circuit, pour
répondre au besoin de financement de celles-ci. Ce flux correspond, du point de
vue des intermédiaires, à une offre de monnaie et, du point de vue des entre-
prises, à une demande de monnaie.

2) Flux issus des entrepreneurs


Les flux issus du pôle E sont a priori de trois sortes : les remboursements effec-
tués, dans la période considérée, par les entreprises aux intermédiaires financiers ;
les achats des entreprises les unes aux autres (achats inter-entreprises) ; les ver-
sements de revenus par les entreprises aux ménages.

a) Les remboursements des entreprises aux intermédiaires financiers


Le financement que les intermédiaires financiers apportent aux entreprises
est pour ces dernières une ressource, mais une ressource à caractère temporaire
en ce sens qu’elle est assortie d’une contrainte de restitution. Ainsi les crédits
consentis par les banques aux entreprises doivent-ils être remboursés au bout
d’un certain temps, contractuellement déterminé. Dans une période de temps
donnée, on observe donc à la fois un flux de financement (dirigé de B vers E) et
un flux de remboursement de financements antérieurs (dirigé de E vers B). Le
premier flux, que nous noterons F et appellerons financement brut, est norma-
lement toujours supérieur au second, noté F , étant donné que les entreprises ont
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

en principe, dans chaque période, un besoin de financement net.


Le financement net, défini comme la différence F − F , exprime la quantité
nette de monnaie injectée dans le circuit au cours de la période. C’est cette quan-
tité qui joue, à vrai dire, le rôle décisif. C’est pourquoi on convient générale-
ment, dans la présentation des flux du circuit keynésien, d’accorder au flux F,
précédemment défini, non point la signification d’un flux de financement brut
(F ), mais celle d’un flux de financement net (F − F ). Tel est le parti que nous
prenons ici, en posant : F = F − F .
Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de faire apparaître de flux de rembour-
sement. Dans la représentation d’ensemble, que nous donnerons ultérieurement,
du circuit keynésien, il n’y aura aucun flux allant de E vers B.

La méthode systémique  69
b) Les achats inter-entreprises
Les achats inter-entreprises portent à la fois sur des biens intermédiaires et
des biens d’équipement.
Les achats de biens intermédiaires (matières premières, par exemple) consti-
tuent la consommation intermédiaire.
Les achats de biens d’équipement (machines, par exemple) se subdivisent en
deux parts : les achats de « machines » affectées au remplacement de celles usa-
gées au cours de la période ; les achats de « machines » venant accroître la capa-
cité de production des entreprises. Les achats de remplacement sont appelés
amortissement ou consommation de capital. Les autres constituent ce qu’on
appelle couramment l’investissement net des entreprises, que l’on note I.
La somme de l’investissement net et de la consommation de capital, autre-
ment dit tous les achats de biens d’équipement effectués par les entreprises,
constitue leur investissement brut de la période.
La somme de la consommation intermédiaire et de la consommation de capi-
tal forme ce que, à la suite de Keynes, on appelle le coût d’usage de la produc-
tion, noté U.
On peut donc écrire, au total, les flux inter-entreprises comme la somme U + I.

c) Revenus versés aux ménages


Les revenus versés aux ménages par les entreprises constituent une masse Y
décomposée essentiellement en salaires W et profits distribués P. Les ménages
contribuent à la production non seulement par leur travail, rémunéré par le
salaire, mais aussi par l’argent qu’ils apportent aux entreprises en souscrivant à
leurs émissions de titres, ce dont les entreprises les récompensent en leur distri-
buant chaque année une part de leurs profits (sous forme de dividendes dans le
cas d’actions). On a : Y = W + P .

3) Flux issus des ménages


Les ménages dépensent ou épargnent leur revenu.

a) La dépense
La dépense ou consommation consiste en l’achat de biens par les ménages
aux entreprises. Dépense et consommation, identiques dans la théorie keyné-
sienne, sont notées C . Dans la pratique comptable toutefois, la dépense des
ménages est scindée en consommation et investissement, selon la durabilité des
biens correspondants. Les biens d’investissement acquis par les ménages sont
les biens à longue durée de vie, c’est-à-dire, principalement, les logements.
Nous suivrons ici la théorie keynésienne en assimilant, pour les ménages, l’in-
vestissement à la consommation.

70  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


b) L’épargne
L’épargne des ménages, notée S (initiale de « saving »), est la partie de leur
revenu qu’ils ne consomment pas. L’épargne ne peut ainsi qu’être un flux des
ménages vers le pôle financier. On distingue alors l’épargne placée et l’épargne
thésaurisée. La première est apportée par les ménages sur un marché de titres.
La seconde est déposée auprès des intermédiaires financiers. Dans le premier
cas, les ménages échangent leur monnaie contre des titres. Dans le second cas,
les ménages gardent l’entière disponibilité de leur monnaie.

C. L’articulation d’ensemble du circuit keynésien


En reprenant toutes les notations présentées dans cette section, on peut
donner du circuit keynésien une représentation d’ensemble dans la figure 2.4 ci-
dessous :

Figure 2.4. Le circuit keynésien


© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Les flèches de ce graphe indiquent l’orientation des flux. Sous réserve de


considérer le pôle B comme point de départ de la circulation monétaire, le
graphe de la figure 2.4 rend bien compte, on le voit, de la hiérarchie des flux.
Nous avons désormais, pour le circuit keynésien, une représentation analogue
à celle que nous avions fournie pour le Tableau de Quesnay sur la figure 2.1,
et pour le circuit des marchandises de Marx sur la figure 2.3. Comme dans ces
deux cas précédents, on peut exprimer ici l’équilibre du circuit keynésien par
l’égalité en chaque pôle de la somme des flux entrants et de la somme des flux
sortants. Pour que cet équilibre soit assuré, il est nécessaire et suffisant de véri-
fier en tous les pôles, sauf un quelconque, la condition d’égalité des flux entrants
et des flux sortants. C’est ce que J. Ullmo appelle le « théorème du circuit éco-
nomique », qui est une transposition dans le circuit de la loi de Walras.

La méthode systémique  71
Dans le cas présent, deux conditions suffisent donc à caractériser l’équilibre
du circuit keynésien en ses trois pôles. Ce sera, par exemple, aux pôles M et B :

Y=C+S
S=F

Ces relations, qui sont de pures égalités comptables, n’ont qu’une portée ana-
lytique limitée. Il nous faudra donc aller bien au-delà de ces égalités pour faire
apparaître le circuit comme outil d’analyse de l’économie monétaire.

IV. Le circuit comme outil d’analyse


Le circuit de Keynes est à la fois une image simplifiée de la réalité et un ins-
trument d’analyse de cette réalité.
Deux mécanismes fondamentaux de l’économie monétaire sont expliqués
par le circuit keynésien : le mécanisme de l’équilibre des flux et le mécanisme
de la crise économique.

A. Le mécanisme de l’équilibre des flux :


le multiplicateur keynésien

Le multiplicateur keynésien, par définition, résume la structure des flux du


circuit supposé en équilibre. Il sert surtout, comme outil d’analyse, à rendre
compte du retour à l’équilibre après une perturbation. Il justifie enfin, mais non
sans controverses, les politiques de relance économique à la recherche d’un
meilleur équilibre.

1) Le multiplicateur, ratio comptable d’équilibre


L’équilibre des flux du circuit keynésien n’est point comparable à l’équilibre
général walrasien, qui est le point d’aboutissement de toute une théorie micro-
économique. L’équilibre du circuit n’est, quant à lui, qu’un simple équilibre
comptable servant de point de départ à toute l’analyse keynésienne.
On peut en effet donner du circuit keynésien de la figure 2.4 une image
comptable en dressant, sur deux colonnes, le compte de chaque catégorie
d’agents : la colonne gauche intitulée « emplois » contient les flux sortant du
pôle correspondant ; la colonne droite, intitulée « ressources », contient les flux
entrants.

72  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Emplois B Ressources Emplois E Ressources
F S U U
I I
Y C
F
Emplois M Ressources
C Y
S

Chaque compte est nécessairement équilibré dès lors que les flux considérés
représentent tous les flux de l’économie au cours d’une période de temps don-
née, quelconque. Si un compte n’était pas équilibré, les ressources excédant par
exemple les emplois, cela voudrait dire qu’une assignation inconnue a été affec-
tée à une partie des ressources de l’agent correspondant, ce que nous excluons
par hypothèse.
Étant donné l’équilibre des comptes, on définit le multiplicateur keynésien,
noté k , comme le nombre d’unités de revenu distribué aux ménages pour chaque
unité monétaire injectée dans la circulation, au cours de la période considérée.
Soit :
Y
k=
F
Sachant que F = S (équilibre comptable au pôle B), et posant c = C/Y (pro-
pension à consommer) et s = 1 − c = S/Y (propension des ménages à épar-
gner), on peut aussi écrire :
Y 1 1
k= = =
S s 1−c
Les nombres c et s sont positifs et strictement inférieurs à l’unité. Si, par
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

exemple, c = 0,8 , le multiplicateur k vaut 5. Cela signifie que toute unité moné-
taire, une fois créée, sert cinq fois en moyenne au versement de revenus aux
ménages avant d’être épargnée par ceux-ci.
Sous cet angle comptable, le multiplicateur paraît statique. Il prend une allure
dynamique si l’on imagine une perturbation du flux F .

2) La dynamique du multiplicateur

Dans le circuit keynésien, tous les flux étant enchaînés les uns aux autres,
sauf le flux F, il n’y a que celui-ci qui puisse recevoir une perturbation exogène.

La méthode systémique  73
Imaginons donc une augmentation soudaine
F du flux F. Cela signifie que les
banques accroissent leur offre de monnaie à la suite d’un accroissement de la
demande des entreprises, consécutif lui-même à une amélioration des anticipa-
tions de celles-ci.
La nécessaire égalité S = F est-elle alors rompue ? Non, en réalité, puisque
à la variation
F correspond instantanément une égale variation
E de
l’épargne des entreprises, à la disposition desquelles est mise la monnaie
F
créée par les banques. Seulement
E est un flux d’un type nouveau, voué
d’ailleurs à une existence éphémère : les entreprises, en effet, n’ont point
demandé de la monnaie aux banques pour la conserver en épargne, mais pour
l’investir dans leur activité de production.
Or toute somme investie par une entreprise finit par échoir en revenu entre
les mains des ménages. Supposons, par exemple, que toute entreprise affecte la
moitié de ses ressources au paiement de revenus aux ménages et l’autre moitié
à l’achat de moyens de production à d’autres entreprises ; celles-ci feront alors
de même et ainsi, de proche en proche, toute la somme initialement investie aura
été versée en revenus aux ménages.
On peut donc supposer immédiatement que le flux
E investi par les entre-
prises est entièrement versé aux ménages. Ceux-ci en épargneront alors s
E et
en dépenseront c
E, apportant ainsi des recettes d’un égal montant aux entre-
prises, qui, en les investissant, créeront une deuxième vague de revenus pour les
ménages. Ceux-ci, dans ce deuxième temps, épargneront alors sc
E et dépen-
seront c2
E . Le processus se poursuit jusqu’à épuisement des vagues succes-
sives de revenus.
Au bout du compte, le revenu total créé pour les ménages s’écrit :


Y =
E + c
E + c2
E + · · · = (1 + c + c2 + · · ·)
E

1
Soit, compte tenu de
E =
F et de 1 + c + c2 + · · · = =k:
1−c

Y
=k

F

Quant au supplément d’épargne des ménages, il est :

s

S = s
E + sc
E + sc2
E + · · · =
E =
E =
F
1−c

L’épargne initiale
E des entreprises s’est tout simplement transformée peu
à peu en une épargne finale
S des ménages, et l’équilibre comptable au pôle
B, après avoir temporairement pris la forme S +
E = F +
F , a pris, dans la
situation finale, la forme normale S +
S = F +
F. Par rapport à l’équilibre
S = F , qui prévalait avant l’injection monétaire supplémentaire
F , le nouvel
équilibre s’établit, on le voit, à un niveau plus élevé.

74  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Le revenu des ménages, quant à lui, s’est haussé de Y à Y +
Y . Cette
valeur est, avec la valeur F +
F de l’injection monétaire, dans le rapport
inchangé k . Tel est l’aboutissement de la dynamique du multiplicateur, sur
laquelle se fondent les politiques économiques dites keynésiennes.

3) Le multiplicateur et la politique économique

La politique économique est l’ensemble des instruments utilisés par les pou-
voirs publics en vue d’atteindre certains objectifs économiques.
Supposons que les pouvoirs publics, soucieux de réduire le chômage, se
fixent comme objectif une augmentation du revenu des ménages. Il y a, en effet,
un lien direct entre la diminution du chômage et l’augmentation du revenu glo-
bal des ménages, à taux de salaire inchangé. Pour atteindre leur objectif, les pou-
voirs publics ont deux sortes de moyens.
Les uns, indirects, consistent à inciter les entreprises à accroître leurs inves-
tissements et, ainsi, à embaucher davantage de personnel. L’incitation sera une
baisse du coût de l’investissement obtenue par une baisse du taux de l’intérêt.
Cette mesure relève de ce que l’on appelle la politique monétaire. Elle est d’une
efficacité aléatoire car il n’est jamais sûr que la baisse du taux d’intérêt suffise
à entraîner une augmentation de l’investissement : si les entreprises font des
anticipations de ventes médiocres, elles n’investiront pas davantage, même à
coût réduit.
Les moyens directs consistent en une intervention directe de l’État sur l’in-
vestissement ou même sur l’emploi : il réalise des investissements publics sup-
plémentaires (construction de routes, d’hôpitaux, d’universités, etc.) et passe
alors commande à des entreprises, qui embaucheront de nouvelles personnes ;
ou bien il embauche lui-même des agents supplémentaires (fonctionnaires ou
contractuels). Toutes ces mesures, qui évidemment pèsent sur le budget de
l’État, relèvent de ce que l’on nomme la politique budgétaire.
Qu’il use de moyens indirects ou directs, l’État s’appuie sur le mécanisme du
multiplicateur. Pour préciser cela dans le cadre du circuit keynésien, il convient
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

d’ajouter au circuit de base à trois pôles (B, E, M) un quatrième pôle, celui de l’É-
tat, que nous noterons A (« Administration »). Au pôle A sont associés de nou-
veaux flux : Z, salaires et traitements versés par A aux ménages ; J, investissement
public, correspondant aux achats de biens d’équipement et de biens intermédiaires
effectués par A auprès des entreprises ; T, recettes fiscales de
l’État, au sujet desquelles nous supposerons, par simplification, qu’elles sont les
seules recettes de l’État et qu’elles proviennent intégralement du pôle M. À ces
trois flux (Z, J, T) s’en ajoute un quatrième si l’on suppose, en conformité avec
une observation courante aujourd’hui dans tous les pays, que les dépenses (Z + J)
de l’État excèdent ses recettes (T). La différence positive D = Z + J – T, appelée
déficit public (ou déficit budgétaire quand elle a un caractère prévisionnel), est
alors financée par un prêt (également noté D) du pôle financier B au pôle A.

La méthode systémique  75
Au total, le circuit keynésien élargi à quatre pôles (B, E, M, A) se repré-
sente, sous forme comptable, de la façon suivante (en inscrivant, dans chaque
compte, les emplois à gauche, et les ressources à droite) :

B E M A
F S U U C Y Z T
D I I S Z J D
Y J T
C
F

Sous forme graphique, ce circuit keynésien se présente ainsi :

Figure 2.5. Le circuit keynésien avec l’État

Sur ces deux formes équivalentes, l’équilibre (obligatoirement réalisé dès


lors que le recensement des flux est exhaustif et que leur mesure est sans erreur,
ce que nous supposons) se traduit, comme on sait, par l’égalité, en chaque pôle,
de la somme des emplois (ou flux sortants ) et de la somme des ressources (ou
flux entrants ).
Le revenu distribué aux ménages, dans la période, s’élève à Y + Z ; dans la
même période, l’injection monétaire est F + D ; par conséquent, le multipli-
cateur keynésien est, conformément à sa définition précédente, le coefficient k
suivant :
Y+Z
k=
F+D

76  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Étant donné le revenu disponible des ménages pour la consommation et
l’épargne, à savoir la grandeur Y + Z − T , la propension à consommer c des
ménages et leur propension à épargner s s’expriment par les ratios :
c = C/(Y + Z − T) et s = S/(Y + Z − T) , avec c + s = 1 en raison de l’équi-
libre comptable C + S + T = Y + Z au pôle M. Dès lors, sachant que
F + D = S (équilibre comptable en B ), le multiplicateur keynésien k s’exprime
ici par :

Y+Z Y+Z−T Y+Z 1


k= = × =
S S Y+Z−T s(1 − t)

où t = T/(Y + Z) est le taux de la pression fiscale pesant sur les ménages.


Imaginons à présent que l’objectif de la politique économique s’exprime par

(Y + Z) = 100 . Si l’on suppose t = 0,2 et c = 0,75 (c’est-à-dire s = 0,25 ),
on voit que k = 5 . Par suite, pour atteindre l’objectif visé, les pouvoirs publics
doivent assurer une injection monétaire supplémentaire
(F + D) = 100 : 5
= 20 . Or
(F + D) =
F +
D . Il en résulte que les pouvoirs publics, pour
atteindre leur objectif, peuvent mettre en œuvre à la fois une politique moné-
taire et une politique budgétaire. Par la politique monétaire (baisse du taux d’in-
térêt), ils inciteront les entreprises à accroître leur endettement de
F en vue
d’accroître leurs investissements. Par la politique budgétaire de déficit public, ils
augmenteront leur propre endettement de
D à travers soit une augmentation

Z des revenus versés aux agents de l’État (notamment par une politique d’em-
bauche dans le secteur public), soit une augmentation
J de l’investissement
public, soit une réduction –
T des impôts (politique fiscale), soit toute combi-
naison de ces trois politiques telle que
Z +
J −
T =
D .
On voit ainsi que la politique économique fondée sur le multiplicateur peut
donner lieu aux dosages les plus divers des instruments, monétaires et budgé-
taires, à la disposition des pouvoirs publics. Aussi cette politique (dite, en
anglais, « policy mix ») a-t-elle été très en faveur auprès de tous les pays indus-
trialisés jusqu’au début des années soixante-dix. On attribuait volontiers au
mécanisme du multiplicateur le mérite du maintien de hauts niveaux du revenu
global associés à de hauts niveaux de l’emploi. Mais on se contentait en fait
d’une théorie keynésienne assez superficielle, parce que les années fastes qui
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

s’écoulaient n’incitaient guère à une réflexion plus approfondie. Avec, toutefois,


la survenue d’une grande crise vers le milieu des années soixante-dix, la
réflexion sur le circuit keynésien s’est développée et orientée vers la recherche
d’une explication du mécanisme de la crise économique nouvelle.

B. Le mécanisme de la crise économique


Keynes présente, dans la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la
monnaie, une analyse de la crise capitaliste. Sur la base d’un principe qu’il
appelle « Principle of Effective Demand », il établit que l’emploi total est fixé par

La méthode systémique  77
les entrepreneurs à un niveau tel que les coûts de production, marges bénéfi-
ciaires comprises, soient exactement couverts par les recettes attendues. Ce sont
ces recettes attendues, issues des dépenses de consommation des ménages et des
dépenses d’investissement des entreprises, qui constituent ce que J.M. Keynes
appelle la « demande effective » et qui est, en d’autres termes, la demande glo-
bale anticipée par les entrepreneurs. Dès lors, tout repose sur les anticipations :
si elles sont pessimistes, le niveau de l’emploi mis en œuvre est faible et le
revenu global d’équilibre, déterminé par le multiplicateur, correspond à un
sous-emploi, c’est-à-dire à une situation de chômage.
Par souci d’être mieux compris, après l’échec de son Traité de la monnaie,
Keynes avait décidé de simplifier son cadre d’analyse en s’en tenant, pour la
Théorie générale, à l’hypothèse d’économie fermée (sans relations avec l’exté-
rieur). Cette hypothèse, acceptable à un certain niveau d’abstraction, ne l’est
plus dès que l’on aborde la question de la genèse de la crise capitaliste, avec le
rôle qui échoit aux facteurs internationaux. C’est pourquoi il convient au préa-
lable d’« ouvrir » le circuit keynésien sur le reste du monde.
Pour cela, nous nous en tiendrons à un schéma simple en supposant qu’entre
le pays et le reste du monde les flux de la période sont de trois sortes seulement :
un flux d’exportations, c’est-à-dire un flux de recettes, pour le pôle E du pays,
provenant de la vente de biens et services à des agents résidant dans le reste du
monde ; un flux d’importations, c’est-à-dire un flux de sens inverse, correspon-
dant à des achats par E de biens et de services au reste du monde ; enfin un flux
financier, reliant le pôle B au reste du monde, et correspondant aux variations
de créances ou de dettes du pays sur le reste du monde induites par le solde com-
mercial, c’est-à-dire la différence entre les exportations et les importations de ce
pays. Si le solde est excédentaire (les exportations excédant les importations ),
cela signifie que, dans la période, les recettes issues du commerce extérieur ont
dépassé les achats et que, par suite, le pôle financier du pays a vu augmenter,
d’un montant correspondant, ses créances sur le reste du monde. Si le solde
commercial est déficitaire (les importations dépassant les exportations ), le pôle
B a dû au contraire s’endetter auprès du reste du monde d’un montant égal au
déficit commercial.
Bien sûr, les relations financières extérieures du pays sont compliquées par
le fait que les dettes ou créances de ce pays vis-à-vis du reste du monde sont
libellées dans une monnaie qui peut n’être pas la sienne propre. Aux problèmes
posés par les variations, d’une période à l’autre, du solde commercial s’ajoutent
alors les problèmes posés par les variations du cours du change, c’est-à-dire de
la valeur de la monnaie du pays par rapport à celle de la (ou des) monnaie(s )
utilisée(s ) pour libeller ses créances ou dettes extérieures. Les difficiles pro-
blèmes de change, toutefois, sont des problèmes spécifiques, relevant du cours
d’économie internationale (de troisième année de licence) et ne seront pas pris
en compte ici. Nous présenterons donc le circuit keynésien « ouvert » sous l’hy-
pothèse de changes fixes, ce qui revient à supposer une monnaie unique.
Aux quatre pôles (B, E, M, A ) du circuit keynésien précédent, il nous faut à
présent en ajouter un cinquième, que nous noterons RdM (« Reste du monde »).

78  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Nous présentons ci-après les comptes de ce circuit à cinq pôles (B, E, M, A, RdM)
en notant X les exportations, H les importations et en supposant le solde commer-
cial X − H positif (excédentaire). Il en résulte que le pôle B acquiert dans la pério-
de un supplément de créances sur le reste du monde d’un montant L = X − H. Il
revient au même de dire que le pôle RdM s’est, dans la même période, endetté de
L vis-à-vis du pays. Le circuit keynésien ouvert est alors, sous forme comptable,
le suivant (où, comme toujours, les flux sortants sont inscrits à gauche, les flux
entrants à droite) :

B E M A RdM
F S U U C Y Z T X H
D I I S Z J D L
L Y J T
H C
X
F

Sous l’hypothèse, toujours valide, d’un recensement exhaustif des flux et


d’une mesure exacte de ceux-ci, le circuit est équilibré en chacun des pôles.
Nous nous abstiendrons, dans ce cas, de présenter le circuit keynésien sous
forme graphique, comme il est d’usage lorsque le trop grand nombre de pôles et
de flux entraînerait un entrecroisement de flèches et rendrait le graphique ines-
thétique et peu lisible.
Tel est donc notre cadre pour l’analyse keynésienne de la crise. Nous procé-
derons en trois étapes, comme pour Marx, en dégageant d’abord une condition
de crise, en recherchant ensuite les causes de la crise, c’est-à-dire le mécanisme
conduisant à la réalisation de la condition précédente, en évoquant enfin la régu-
lation de l’économie capitaliste selon le système keynésien.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

1) La condition keynésienne de crise


La condition de crise, chez Keynes, se déduit de sa définition du revenu glo-
bal ou revenu de la communauté.
Dans le circuit keynésien à cinq pôles (B, E, M, A, RdM), deux d’entre eux
contribuent à la formation du revenu global : l’État (A) et les entreprises (E). Si
l’on note R le revenu global, RA la contribution de A, RE celle de E, on peut
écrire : R = RA + RE .
La contribution RA de l’État se mesure simplement par la somme des reve-
nus versés par l’État aux ménages. Soit, avec les notations précédentes :
RA = Z .

La méthode systémique  79
La contribution RE des entreprises est plus complexe car, au revenu Y distri-
bué par les entreprises aux ménages, s’ajoute ce que Keynes appelle le « revenu
des entrepreneurs », c’est-à-dire la partie de RE que les entreprises ne distribuent
pas mais conservent pour elles-mêmes. Pour la déterminer, il convient donc de
partir de la définition de RE tout entier.
Par définition, RE est la somme, nette du coût d’usage de la production, des
recettes perçues par les entreprises au cours de la période et issues de la vente
de biens et services produits par elles.
Les recettes perçues par E au cours de la période se lisent au compte de E,
dans la colonne droite (flux entrants ou ressources). Tous les flux entrants sont
des recettes de E à l’exception d’un seul : F, qui est une ressource d’emprunt,
donc restituable, à la différence d’une recette, qui est une ressource à caractère
définitif. Les recettes de E sont donc la somme : U + I + J + C + X .
De ces recettes, toutefois, il convient de ne considérer que celles issues de la
vente de biens et services produits par E . Or, dans le total précédent, figurent
des recettes issues non de la production de E, mais de la revente de biens ou ser-
vices importés par les entreprises et revendus par elles soit directement, soit
indirectement après incorporation dans leurs propres produits. C’est ainsi que,
dans la somme U + I + J + C + X , figure la valeur H des importations, qu’il
convient donc de déduire de la somme en question pour obtenir « les recettes
issues de la vente de biens et services produits par E ». On aboutit alors à la
somme algébrique : U + I + J + C + X − H .
Pour obtenir RE , il faut enfin déduire de cette somme le coût d’usage de la
production de E, à savoir le flux U. D’où :

RE = I + J + C + X − H (5)

Le coût d’usage de la production est un coût que l’entreprise doit supporter


seulement pour maintenir en activité son outil de production, sans que cela
entraîne une quelconque valeur ajoutée, c’est-à-dire un quelconque revenu. En
effet, même si la production n’aboutissait à la création d’aucun revenu, il fau-
drait, pour maintenir en marche l’appareil de production, lui fournir du com-
bustible et remplacer les pièces usagées, autrement dit supporter les coûts de
consommation intermédiaire (première composante du coût d’usage) et de
consommation de capital fixe (deuxième composante). Ainsi le coût d’usage –
parce que non générateur de revenu – doit-il bien être retranché des recettes des
entreprises pour évaluer leur contribution au revenu global selon la formule (5).
Cette formule s’écrit aussi sous la forme équivalente suivante obtenue en
considérant l’équilibre comptable en E :

RE = Y + I − F (6)

Et le revenu global R s’écrit, par conséquent, à partir de (5) et de (6), sous


les deux formes équivalentes suivantes :

80  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


R=Z+I+J+C+X−H (7)

R=Y+Z+I−F (8)

Arrêtons-nous un instant sur la forme (7). Elle montre en fait l’identité entre
le revenu global keynésien et le produit intérieur net (PIN) de la comptabilité
nationale, comme nous le préciserons au Chap. 4.
Cependant, ce qui nous importe ici, c’est la forme (8) : elle donne la décom-
position du revenu global R en deux parts. La première (Y + Z) est le revenu
total des ménages, c’est-à-dire la partie distribuée du revenu global ou encore, si
l’on préfère, le revenu distribué. La seconde (I − F) est donc la partie non dis-
tribuée du revenu global, dite aussi revenu non distribué. C’est elle, précisément,
comme l’indique la relation (6), qui constitue ce que Keynes appelle, dans la
Théorie générale, le revenu des entrepreneurs et que, dans son Traité de la mon-
naie, il appelait le profit – nom que nous pouvons lui conserver à condition
d’avoir bien présent à l’esprit qu’il s’agit de profit net non distribué.
Nous pouvons également reconnaître, dans cette grandeur I − F , l’autofi-
nancement de l’investissement net I des entreprises : I − F est en effet la partie
de I non financée par recours au financement externe F, autrement dit la partie
de I autofinancée.
Ajoutons enfin que I − F est aussi l’épargne des entreprises, étant donné
que, pour les entreprises (qui n’ont pas de consommation finale, toute leur
consommation – intermédiaire ou de capital fixe – étant une consommation pro-
ductive), l’épargne, définie en toute généralité comme non-consommation fina-
le du revenu, se confond avec leur revenu.
C’est précisément cette grandeur I − F , si riche de sens, qui se trouve au
cœur de la condition keynésienne de crise.
Remarquons que I − F , profit net non distribué des entreprises, peut prendre
trois sortes de valeurs : une valeur positive, une valeur nulle, une valeur négative.
Si I − F > 0 , ou I > F , cela signifie que l’investissement net accumulé par
les entreprises dans la période est supérieur à leur endettement net contracté
auprès du pôle financier dans la même période. Or l’investissement net I, qui est
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

l’accroissement du capital donc du patrimoine des entreprises, exprime leur


enrichissement dans la période. En somme, l’enrichissement I des entreprises est
supérieur à leur endettement net F : dans ces conditions, les entreprises appa-
raissent en mesure d’offrir à leur prêteur un gage plus que suffisant pour le rem-
boursement des dettes contractées. En effet, si le remboursement de F était exigé
au terme de la période, il suffirait aux entreprises de se tourner vers les ménages
(qui ont constitué dans la période une épargne S d’un montant au moins égal à
F puisque S = F + L avec L  0 ) et d’émettre à leur intention des titres, par
exemple des actions, à concurrence d’une valeur égale à F. Ces titres seraient
aussitôt souscrits étant assurés d’une plus-value sachant qu’ils donnent, pour le
prix de F, un droit de propriété sur un capital de valeur I > F . Le remboursement
de F, ainsi fait avec l’épargne S des ménages, partie intégrante du revenu de la

La méthode systémique  81
période, serait donc effectué sur la base du revenu courant. En réalité, notons-
le, les créanciers de E, constatant que leurs débiteurs savent si bien faire fructi-
fier l’argent qu’ils empruntent, inviteront les entreprises non à rembourser F
mais au contraire à s’endetter davantage. Et celles-ci, voyant elles-mêmes leur
endettement F déboucher sur un profit I − F > 0 , seront incitées à accroître leur
endettement dans l’espoir d’augmenter leur profit. Au total, lorsque l’inégalité
I − F > 0 est vérifiée, l’économie se trouve dans un état de croissance et de
prospérité.
Si I − F = 0 , ou I = F , l’enrichissement I des entreprises constitue désor-
mais un gage juste suffisant en vue du remboursement des dettes F . On peut
admettre que le banquier consentira à un renouvellement des crédits, mais ne
poussera pas les entreprises à emprunter davantage. L’économie est alors dans
une sorte d’équilibre d’un nouveau type, que l’on peut qualifier d’équilibre fort,
par différence avec l’équilibre strictement comptable du circuit, que l’on quali-
fiera d’équilibre faible. Ce dernier est, en effet, obligatoirement toujours réalisé,
contrairement à la condition I − F = 0 .
Si, enfin, I − F < 0 , ou I < F , ou encore I / F < 1 , l’enrichissement I des
entreprises est un gage insuffisant pour le remboursement des dettes F . À sup-
poser que les entreprises vendent, à sa valeur I, le capital accumulé dans la
période et remboursent avec le produit de cette vente la plus grande partie pos-
sible des dettes contractées dans la même période, il resterait un montant F − I
de dettes non remboursées et, surtout, non remboursables sur la base du revenu
de la période. Si néanmoins les créanciers de E exigeaient ce remboursement (et
ils seront en effet à présent plus exigeants devant la menace d’insolvabilité de
leurs débiteurs), les entreprises ne pourraient envisager le remboursement que
sur la base de leur patrimoine. Pour cela, elles devraient mettre en vente une
partie, voire la totalité de leur patrimoine accumulé dans les périodes anté-
rieures. Ce faisant, elles s’appauvriraient et, à la limite, si elles liquidaient la
totalité de leurs actifs, elles disparaîtraient. L’inégalité I − F < 0 , dès lors
qu’elle est répandue dans une grande part de l’économie, traduit donc un état
général de crise économique. Et cette crise est d’autant plus forte que la diffé-
rence F − I est plus grande.
On constate l’analogie formelle entre la condition keynésienne de crise
(I < F ) et la condition marxiste (D < τ ) . Il s’agit dans les deux cas d’une
inégalité : chez Keynes, entre deux flux et, chez Marx, entre deux temps (la
durée de vie morale, D, et le temps de récupération, τ , du capital). On pourrait
cependant montrer que la condition keynésienne de crise peut également se
ramener à une inégalité entre deux temps. Cela dépasse notre propos ici. Il
importe davantage, à présent, de voir comment on peut remonter de la condition
de crise aux causes de la crise.

2) Les facteurs de la crise dans le circuit keynésien

Identifier les facteurs de la crise, c’est mettre à jour les forces de nature à
faire passer I − F d’une valeur positive (ou nulle) à une valeur négative. Pour

82  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


cela, on part de l’égalité suivante, tirée de l’équilibre du compte des entreprises :
U + Y + (I − F) = (U + I) + C + J + (X − H)

On obtient une égalité identique en remplaçant J par son équivalent


D + T − Z tiré de l’équilibre comptable au pôle A, puis en déplaçant T − Z dans
le membre gauche de l’égalité de manière à faire apparaître le revenu disponible,
Y + Z − T , des ménages. Soit, finalement :
U + (Y + Z − T) + (I − F) = (U + I) + C + D + (X − H) (9)

(I − F) étant la variable à expliquer, il apparaît, sur l’égalité (9), que toute


variation de (I − F) suppose la variation de l’une au moins des six « variables
explicatives » suivantes :
C : consommation finale des ménages ;
Y + Z − T : revenu disponible des ménages ;
U+I : dépenses inter-entreprises ;
U : coût d’usage de la production des entreprises ;
D : déficit public ;
X−H : solde commercial.
Parmi ces six variables, deux ont un statut particulier : le déficit public D et le
solde commercial X − H . Ce sont des variables autonomes (ou exogènes ), en ce
sens que leur évolution est largement indépendante de celle des quatre autres. Le
déficit public D dépend essentiellement de l’État et de sa politique budgétaire. Le
solde commercial X − H dépend, outre la politique commerciale, d’un si grand
nombre de facteurs qu’il revient au même de le considérer comme une variable
autonome. Notons toutefois, d’après (9), qu’une amélioration du solde commer-
cial a un effet favorable sur I − F . Il en va de même d’une augmentation du défi-
cit public, toutes autres choses restant égales. Inversement, une contraction du
déficit public ou une détérioration du solde commercial ont un effet défavorable
sur I − F et pourraient même, en certaines circonstances, être des facteurs de
crise. Mais il s’agirait alors de facteurs tout à fait circonstanciels puisqu’un
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

retournement de la politique, budgétaire ou commerciale, serait à même de les


annihiler. C’est donc vers les quatre autres variables qu’il nous faut nous tourner
pour rechercher les causes profondes de la crise selon le circuit keynésien.
Or, entre ces variables, il y a des liens étroits de sorte que le nombre de
variables effectives est beaucoup plus réduit qu’il n’y paraît. Ces liens consis-
tent en quatre relations caractérisées chacune par un coefficient stable à court ou
moyen terme.
La première relation, déjà rencontrée, met en jeu la propension à consommer
c (0 < c < 1 ) ou la propension à épargner s = 1 − c des ménages. Soit :

C = c(Y + Z − T) (10)

La méthode systémique  83
ou :
S = s(Y + Z − T) (11)

La deuxième relation, également rencontrée, est celle définissant le taux de


pression fiscale t (0 < t < 1 ) :
T = t(Y + Z) (12)
La troisième relation est une relation « technologique » : elle repose sur
l’hypothèse que, dans le coût total de production de E, le coût salarial est une
proportion stable à court terme, commandée par les techniques en vigueur, qui
ne changent qu’avec le renouvellement du capital fixe, c’est-à-dire à moyen ou
long terme. Dans le cas présent, le coût salarial est figuré par Y, tandis que le
coût total de production (somme du coût salarial, des coûts intermédiaires et du
coût d’amortissement du capital fixe) est figuré par U + Y . On écrira donc :
Y = y(U + Y) ou, ce qui est la même chose :
y
Y= ·U (13)
1−y
sachant que y (0 < y < 1 ) est un coefficient constant au moins à court terme.
La quatrième relation, enfin, relève simplement de l’observation que, dans
un pays donné, il y a une grande stabilité, au moins à court terme, de la réparti-
tion des revenus, en particulier de la part des salariés de l’État et de la part des
salariés des entreprises, ce que nous traduirons ici par :

Y = π(Y + Z) (14)

où π (0 < π < 1 ), qui est la part des salariés des entreprises dans le revenu glo-
bal des ménages, est un coefficient stable au moins à court terme.
De (12), (13) et (14) on tire l’expression suivante du revenu disponible des
ménages :
y(1 − t)
Y+Z−T= ·U (15)
π(1 − y)

De (10), (11) et (15) on donne alors à (9) la forme équivalente suivante :

sy(1 − t)
U+ · U + (I − F) = U + I + D + (X − H)
π(1 − y)

soit encore :

I
I−F=U − a + D + (X − H) (16)
U
où a = sy(1 − t)/π(1 − y) est une constante positive.

84  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


La relation (16), équivalente à (9), montre que les variables, à l’exclusion des
deux « exogènes » D et X − H , susceptibles de conduire I − F à une valeur
négative, se réduisent finalement à la seule variable I/U . Si, en effet, on consi-
dère (provisoirement) D et X − H comme donnés, il apparaît que I − F dépend
des seules variables I et U et, singulièrement, du ratio I/U. En particulier, si
l’équilibre budgétaire (D = 0 ) et l’équilibre commercial (X − H = 0) sont réa-
lisés, I − F rentre dans la zone des valeurs critiques, c’est-à-dire négatives, dès
que I/U tombe en dessous de a . Il est certes possible de retarder ce moment en
réalisant un excédent commercial (X − H > 0) et un déficit budgétaire (D > 0) .
Mais cette politique a ses limites, car un déficit budgétaire élevé stimule la
demande y compris la demande d’importations et favorise plus le déficit com-
mercial que l’excédent. Dans un pays donné, il existe donc, correspondant au
solde commercial habituel de ce pays et au déficit budgétaire maximum compa-
tible avec ce solde, un seuil minimum pour I/U , en dessous duquel on aura
I − F < 0 , c’est-à-dire une situation de crise économique.
Puisque la survenue de la crise se trouve ainsi liée à l’évolution du ratio I/U ,
c’est cette évolution qu’il convient d’examiner en recherchant ce qui peut entraî-
ner ce ratio à la baisse. Déterminer les causes de la crise, dans le circuit keynésien,
c’est finalement comprendre les raisons qui conduisent U à croître plus vite que I.
Il y a, tout d’abord, des raisons accidentelles. Par exemple, la hausse brutale
des prix pétroliers en 1973 et 1979 ou la flambée des taux d’intérêt à partir de
1980 ont soudain alourdi le poids des consommations intermédiaires dans les
charges totales des entreprises qui, par contrecoup, ont ralenti leurs investisse-
ments. Ces circonstances ont certainement leur part dans l’explication de la
grande crise des années soixante-dix. Si, toutefois, le circuit keynésien veut,
comme l’analyse marxiste, expliquer le caractère récurrent, voire inéluctable des
crises capitalistes en général, il doit mettre à jour des facteurs plus permanents.
À cet égard, la rotation du capital joue un rôle crucial. Une accélération de
celle-ci signifie une durée de vie économique plus courte et, par conséquent, un
coût de remplacement du capital à répartir sur un plus petit nombre d’années.
L’accroissement de la charge annuelle de consommation de capital qui en résulte
réduit d’autant, dans un montant d’investissement brut donné, la part constituant
l’investissement net. Ainsi, dans le ratio I/U , la composante U (qui englobe la
consommation de capital) est-elle amenée à croître plus vite que la composante
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

I (l’investissement net). Si l’accélération de la rotation du capital est suffisam-


ment importante, la condition de crise apparaîtra. Il importe donc d’identifier la
cause d’une éventuelle accélération de la rotation du capital.
Cette rotation est déterminée par le progrès technique. Plus le rythme de celui-
ci est élevé, plus rapide est la rotation du capital. Mais le progrès technique lui-
même « ne tombe pas du ciel ». Il dépend de l’intensité de la concurrence que se
font les entreprises. La volonté de se dépasser les unes les autres les amène à
rechercher constamment la mise en œuvre de techniques nouvelles. Le progrès
technique est ainsi d’autant plus important que la concurrence est plus intense.
En somme, pour résumer tout cela, plus la concurrence est vive, plus l’éco-
nomie tend rapidement vers la crise. L’économie capitaliste, qui est par nature

La méthode systémique  85
une économie de concurrence, est donc en permanence en crise ou sous la me-
nace d’une crise.
Cette conclusion ne signifie pas qu’il faille abhorrer la concurrence. Celle-ci
a incontestablement du bon par l’émulation qu’elle crée parmi les entreprises et
le souci qu’elle leur donne de fabriquer de bons produits et de toujours en
rechercher de nouveaux. Cependant, l’analyse que nous avons menée met en
garde contre les graves conséquences de la concurrence effrénée et du libéra-
lisme littéralement aveugle que l’on entend souvent nous faire accepter. Comme
l’écrit N. Poulon-Lafaye, l’idéal serait « un libéralisme éclairé qui consisterait à
contrôler la concurrence dans une société organisée de telle sorte que cette
concurrence favoriserait non l’écrasement des libertés individuelles, mais leur
épanouissement ».
Telle est l’analyse à laquelle conduit le circuit keynésien, proche en cela des
conclusions de Marx qui, lui aussi, lisait dans la concurrence capitaliste la fata-
lité de la crise et, de là, prédisait l’autodestruction du capitalisme qu’il appelait
d’ailleurs de ses vœux. Keynes ne croyait pas que cette autodestruction irait à
son terme, et surtout il ne le souhaitait pas. Le capitalisme, pensait-il, pouvait
mettre en œuvre des forces de sauvegarde qui contrebalanceraient les forces de
destruction. Il militait, en somme, pour une nouvelle régulation du capitalisme.

3) La régulation capitaliste selon le circuit keynésien


Avec Marx, l’analyse de la régulation s’était bornée à celle des mécanismes :
baisse des prix et des salaires, chômage, concentration du capital. Avec Keynes,
à l’analyse des mécanismes régulateurs (au demeurant fort différente de celle de
Marx, les temps ayant changé), s’ajoute celle de la politique de l’État face à la
crise. La régulation est désormais un diptyque avec le volet des mécanismes
régulateurs et celui de la politique régulatrice.

a) Les mécanismes régulateurs


Chez Keynes comme chez Marx, les mécanismes régulateurs sont les
moyens mis en œuvre par les entreprises pour remédier à la crise. Ces moyens
visent à redresser les profits. Chez Marx, ils conduisent à l’aggravation du chô-
mage en même temps qu’à la baisse des prix et des salaires. Chez Keynes, le
chômage (par lequel les entreprises cherchent à réduire leurs coûts de produc-
tion à travers le coût salarial) est certes toujours présent, mais la baisse des prix
et des salaires n’est plus de mise : au XXe siècle, les salariés, constitués en syn-
dicats puissants, sont en mesure de s’opposer à toute baisse nominale des
salaires et même d’obtenir, en cas de hausse des prix, une hausse correspondante
des salaires. Dès lors, face à la crise, les entreprises cherchent à redresser leurs
profits non seulement par un allégement de leurs coûts salariaux (ce qui conduit
au chômage) mais aussi par une augmentation de leurs recettes obtenue par la
hausse des prix (ce qui signifie inflation). Ainsi dans la régulation keynésienne,
les deux mécanismes utilisés conjointement par les entreprises sont-ils le chô-

86  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


mage et l’inflation, ce qui constitue ce qu’on appelle la stagflation (coexistence
de chômage et d’inflation). Renvoyant l’inflation à la fin du livre (Chap. 10),
nous ne traiterons ici que du chômage tel que l’analyse le circuit keynésien en
distinguant, selon la perspective prise, un chômage conjoncturel et un chômage
structurel.
Le chômage conjoncturel s’analyse dans une perspective de court terme (la
courte période keynésienne). Dans cette perspective, bornée par la révision des
anticipations des entrepreneurs en fin de période, l’explication du chômage est
dominée par les anticipations. Au début de la période, les entreprises anticipent
leur profit pour cette période et, sur cette base, déterminent le niveau d’emploi
qu’elles mettent en œuvre : élevé si les anticipations sont optimistes, bas si elles
sont pessimistes. À la fin de la période, les entreprises, comparant leur profit
anticipé à leur profit I − F réalisé, sont amenées à réviser en hausse ou en baisse
leurs anticipations. Si I − F est en deçà de sa valeur anticipée, il y aura une révi-
sion en baisse des anticipations et donc des investissements : au début de la
période suivante, les entreprises diminuent leur endettement F d’un montant

F < 0 . Dès lors, par le multiplicateur jouant en sens inverse du cas examiné
précédemment (p. 74), les revenus Y distribués par les entreprises aux ménages
diminuent aussi d’un montant
Y < 0 tel que
Y = k ·
F , où k est le multi-
plicateur keynésien. A cette réduction
Y des revenus versés aux ménages cor-
respond naturellement une augmentation du sous-emploi qualifiée de chômage
conjoncturel parce que lié à une mauvaise conjoncture des anticipations.
Cependant si, de période en période autrement dit à long terme, la situation
se répète, a fortiori si elle s’aggrave, les créanciers de E (le pôle B du circuit) en
viendront à exiger le remboursement de F, dont nous avons vu, lorsque
I − F < 0 , qu’il ne pourrait être effectué intégralement que sur la base du patri-
moine des entreprises déficitaires, c’est-à-dire par mise en faillite et liquidation
de celles-ci. La liquidation des entreprises défaillantes est suivie d’une concen-
tration du capital avec mise à pied d’un certain nombre de salariés venant gros-
sir ce qu’on appelle le chômage structurel puisque lié à une restructuration du
capital.
Telle est l’explication, selon le circuit keynésien, du développement du chô-
mage, auquel est associé, comme nous l’avons dit et l’analyserons au chapitre
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

10, celui de l’inflation. Face à cette situation, l’État loin de rester passif (comme
chez Marx), va agir pour aider les entreprises à redresser leurs profits, autrement
dit pour aider l’économie à sortir de la crise. On aborde alors le second volet de
la régulation keynésienne, celui de la politique économique.

b) La politique régulatrice de l’État


Pendant longtemps (jusqu’au seuil des années 1970), la politique écono-
mique keynésienne a été réduite en pratique à un « mixage » (policy mix en
anglais) de politique monétaire et de politique budgétaire dont les effets atten-
dus reposaient sur le multiplicateur, ainsi que nous l’avons expliqué ci-dessus
(p. 75). L’échec final de ces politiques à courte vue devant l’arrivée de la

La méthode systémique  87
seconde grande crise du XXe siècle au début des années 1970 a conduit à recher-
cher les fondements véritables de la politique keynésienne.
La politique keynésienne est fondamentalement un refus du laissez-faire.
Dès 1926, Keynes avait publié un opuscule intitulé La Fin du Laissez-faire. Il ne
croit pas à ce que Smith appelle la « main invisible » désignant par là le marché
censé n’apporter que des bienfaits dès lors qu’il fonctionne sans entraves et est
abandonné à la libre volonté des individus. Pour Keynes, le marché ne doit
certes pas être supprimé, mais il doit être encadré, surveillé, régulé. Et c’est bien
sûr à l’État que revient ce rôle. L’intervention de l’État préconisée par Keynes
ne signifie nullement suppression de la liberté individuelle. En revanche, la pas-
sivité de l’État signifierait liberté individuelle illimitée et, très vite, excès de
liberté.
Keynes était un libéral. Toute sa vie, il est resté fidèle au vieux parti libéral
anglais alors même que ce parti cessait, dans les années vingt, d’être l’un des
deux premiers et ainsi perdait l’espoir, dans le système bipartiste anglais, de diri-
ger à nouveau le pays comme il l’avait souvent fait par le passé. Si Keynes est
resté attaché à ce parti, ce n’est donc sûrement point par souci de carrière, mais
par des racines philosophiques profondes. Le fond de la philosophie de Keynes,
de son libéralisme en somme, est que l’excès de liberté est éminemment des-
tructeur : il détruit tout y compris sans doute la liberté elle-même. C’est sur ce
principe que repose toute la politique keynésienne de régulation de l’économie
face à la crise.
Dès avant la parution de sa Théorie générale (1936), Keynes avait déduit de
son analyse de circuit que le refus du « laissez-faire » allait de pair avec un refus
du « laissez-passer », autrement dit qu’à l’intervention de l’État dans les affaires
économiques intérieures, il fallait ajouter l’intervention de l’État dans les rela-
tions économiques extérieures du pays. Or, en incriminant la concurrence capi-
taliste comme premier facteur de crise, le circuit keynésien nous renvoie ipso
facto à la concurrence extérieure. C’est elle en effet qui, relativement à la
concurrence que se font les entreprises d’un pays donné à l’intérieur des fron-
tières nationales, est la plus forte, la plus destructrice de capital et donc la plus
génératrice de crise. Marx avait atteint une conclusion semblable, et c’est pour-
quoi il s’était, dans un discours célèbre, prononcé en faveur du libre-échange,
conscient que par l’ouverture des frontières la concurrence serait renforcée et
par suite la fin du système capitaliste hâtée. Mais Keynes, lui, attaché à ce sys-
tème, en était logiquement venu à montrer la plus grande méfiance envers le
libre-échange. Dès 1930, il écrivait : « Je ne suis plus libre-échangiste au vieux
sens du terme consistant à vouloir laisser tomber toute industrie incapable de se
passer de soutien. » Il en arrivera bientôt à défendre, non plus comme palliatif
mais comme politique raisonnée, établie sur un fondement scientifique solide, le
protectionnisme. De celui-ci il précise ce que devrait être son champ d’applica-
tion, dans un article de 1933 du New Statesman and Nation, l’organe du parti
libéral : « Les idées, le savoir, l’art, voilà des choses qui par nature devraient être
internationales. Mais il faut que les marchandises soient de fabrication nationale
chaque fois que cela est possible et raisonnable. Quant à la finance et à la mon-
naie, elles doivent être prioritairement nationales. »

88  LA MÉTHODE : DEUX VOIES


Toute la doctrine de Keynes est, au fond, résumée là. Aux deux extrémités de
ce texte crucial, on retrouve : d’un côté, l’esthète lettré hostile à toute barrière
dans le domaine de l’art et de la pensée ; de l’autre, le financier convaincu que
les monnaies nationales ne peuvent être traitées comme des « articles d’expor-
tation » (B. Schmitt), doivent être confinées aux paiements nationaux tandis que,
pour les règlements internationaux, une monnaie doit être créée à cet effet par la
communauté internationale ; et, au cœur du texte, on découvre l’économiste
plaidant, à propos du vaste domaine des échanges internationaux de biens et ser-
vices, pour une préférence nationale (qui pourrait d’ailleurs être, s’agissant
aujourd’hui de la France et des pays de l’Union européenne, une préférence
européenne).
Qu’un libéral, fût-il Keynes, puisse arriver à une telle conclusion est scanda-
leux aux yeux des nombreux libéraux fidèles à l’enseignement de Smith et de
Ricardo. On touche là, sans doute, à l’hostilité de fond que rencontre aujour-
d’hui encore la pensée de Keynes auprès de ces libéraux.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

La méthode systémique  89
Deuxième partie

Le système
actuel de
comptabilité
nationale
Une représentation détaillée
du circuit économique national
Sommaire

Chapitre 3 Description du circuit économique national 95


Chapitre 4 Les lois du circuit économique national 129

92  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
L
a comptabilité nationale est une
représentation concrète du circuit
économique national. Issue directement de la réalité observée, elle en
donne une description beaucoup plus détaillée que le circuit keynésien
théorique examiné au chapitre précédent. De celui-ci elle supprime cer-
taines simplifications, admissibles du point de vue de la logique, mais abu-
sives du point de vue des faits. Par exemple, c’est un fait que les banques
distribuent des crédits non seulement aux entreprises, mais aussi aux
ménages ; cela doit désormais être clairement comptabilisé.
Bien que procédant de l’analyse théorique du circuit, la comptabilité
nationale se présente comme une simple technique comptable donnant,
sans parti pris, une représentation chiffrée, aussi complète que possible,
de l’économie nationale. Sans allégeance à la théorie keynésienne, les
comptables nationaux sont surtout animés d’un souci d ‘exhaustivité et de
neutralité. C’est à l’économiste, pensent-ils, qu’il convient, s’il le désire, de
restituer à l’ensemble des données de la comptabilité nationale la hiérar-
chie propre au circuit keynésien.
Cependant, ce n’est pas une masse informe de données que nous four-
nit la comptabilité nationale, dont l’évolution, au contraire, a toujours été
orientée vers la recherche d’une cohérence meilleure.
En Grande-Bretagne, pays pionnier en la matière, une comptabilité est
élaborée dès les premières années de la guerre, en 1941. Le « White
Paper » de Meade et Stone préparé pour le Chancelier de l’Échiquier est
considéré comme le premier exemple de comptes nationaux, nonobstant
toutes les esquisses antérieures qui appartiennent à la « préhistoire » de la
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

comptabilité nationale, selon l’expression de E. Archambault.


En France, c’est en 1945 que commence la construction d’une véritable
comptabilité nationale, mais c’est à partir de 1950, sous l’impulsion de
C. Gruson, que la comptabilité nationale, allant au-delà de sa vocation à
collectionner des statistiques, tend à devenir une science autonome,
logique et rigoureuse. C’est d’ailleurs à cette époque que la comptabilité
nationale française s’éloigne des systèmes de comptes normalisés d’inspi-
ration anglo-saxonne.
Dans les institutions internationales nouvelles de l’après-guerre on
étudie des systèmes normalisés de comptes nationaux, en vue de faciliter
de futures comparaisons internationales. Dans ces institutions, les Anglo-

Le système actuel de comptabilité nationale  93


Saxons, en raison peut-être de leur avance en matière de comptabilité
nationale, ont un rôle prépondérant. La France n’y pourra jamais faire
prévaloir son point de vue. Elle finira au contraire par choisir, de conserve
avec les autres pays de l’Union européenne, la voie de la normalisation,
c’est-à-dire de l’alignement sur les règles internationales de comptabilité
nationale édictées au sein de l’Organisation des Nations Unies (ONU ).
C’est de 1953 que date le premier système normalisé de comptabilité
nationale de l’ONU, système dit SCN 53. Mais c’est seulement avec le
second (SCN 68), quinze ans plus tard, que se met vraiment en marche un
processus général d’alignement dans lequel se laisse entraîner la
Communauté Économique Européenne (la CEE publie en 1970 son
Système Européen de Comptes Intégrés, dit SEC 70) et, avec elle, la France
qui adopte en 1976 un nouveau système de comptabilité nationale, dit
Système Élargi de Comptabilité Nationale ou SECN 76, harmonisé avec le
SEC 70, lui-même aligné sur le SCN 68.
Les quelques spécificités qui subsistent dans la comptabilité nationale
française du SECN 76 seront à peu près toutes gommées à l’issue
d’une nouvelle étape entreprise à la suite de la publication, en 1993, du
troisième grand système de comptes normalisés de l’ONU (SCN 93),
adopté cette fois en commun par l’ONU et d’autres grandes institutions
internationales : le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque
Mondiale, l’Organisation de Coopération et de Développement Écono-
miques (OCDE) et la Commission des Communautés Européennes. Aussi le
nouveau Système Européen de Comptes nationaux et régionaux (SEC 95),
publié deux ans plus tard et révisé périodiquement depuis, n’est-il qu’un
simple décalque du SCN 93. Quant à la France, elle prend encore quelques
années pour achever son harmonisation. C’est chose faite en 1999. C’est
pourquoi aujourd’hui, en étudiant – comme nous nous proposons de le
faire – la comptabilité nationale française, on étudie en fait la comptabi-
lité nationale européenne et même le système universel de comptabilité
nationale, tout en restant ancré dans une économie concrète, la nôtre.
Cette étude, c’est d’abord, bien sûr, la description du circuit écono-
mique national selon la comptabilité nationale. Mais c’est aussi, sachant
que la comptabilité nationale se veut autonome, examiner dans son cadre
propre les lois du circuit économique national.

94  ÉCONOMIE GÉNÉRALE
3. Description du circuit
économique national

D
ans l’analyse théorique du chapitre 2, nous avons plusieurs fois
utilisé une double représentation du circuit keynésien, gra-
phique et comptable. Mais lorsqu’il s’agit du circuit économique
national tel que prétend le décrire la comptabilité nationale, la repré-
sentation graphique est abandonnée : l’entrecroisement des multiples
flèches rendrait le schéma illisible. Aussi, la comptabilité nationale
décrit-elle le circuit économique national d’abord par une définition
minutieuse des opérations et des agents, ensuite par l’étude méthodique
des comptes et de leur articulation, enfin par une représentation syn-
thétique du circuit dans un Tableau Économique d’Ensemble.

I. Les opérations et les agents


La comptabilité nationale définit les agents d’après les principales opérations
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

qu’ils effectuent. C’est donc à une description de ces opérations qu’il convient
de procéder au préalable.

A. Les opérations
La comptabilité nationale fait de l’ensemble des opérations économiques une
division tripartite en opérations sur produits, opérations de répartition et opéra-
tions financières.
Avec les opérations sur produits, il s’agit de toutes les opérations portant sur
des biens et services produits.

Description du circuit économique national  95


Les opérations de répartition sont les opérations relatives non à des produits
mais à des services producteurs normalement rémunérés par un revenu.
Opérations sur produits et opérations de répartition forment les « opérations
non financières », s’opposant en bloc à la troisième catégorie : les opérations
financières, c’est-à-dire toutes celles qui portent sur des actifs ou des passifs
financiers.
Ces catégories d’opérations ne sont pas d’importance égale. Les opérations
sur produits sont les opérations fondamentales avec, notamment, la production,
puis la consommation, que nous présenterons en tête avant toutes les autres opé-
rations.

1) La production
Parmi toutes les activités humaines, « la production désigne celles qui se tra-
duisent par la création de biens ou de services, propres à satisfaire les besoins
individuels ou collectifs ». Cette définition de E. Malinvaud, rappelée par
B. Brunhes, souligne bien le caractère fondamental de la production, qui est la
première des opérations sur produits. L’indication est cependant trop générale et
englobe certaines activités, par exemple les innombrables services rendus par les
mères de famille dans leur foyer, qui ne sont considérées comme productives
dans presque aucune conception officielle de la production.
Si E. Malinvaud définit la production par sa finalité, le SEC 95 choisit une
définition plus « technique » : « La production est l’activité qui combine des res-
sources en main-d’œuvre, en capital, en biens ou services pour fabriquer des
biens ou fournir des services. » Il précise que la production désigne aussi le
résultat de cette activité et qu’à ce titre on compte dans la production :
– tous les biens ou services fournis ou destinés à être fournis à d’autres que ceux
qui les ont produits ;
– la production pour usage final propre (biens ou services fournis à eux-mêmes
par ceux qui les produisent), notamment l’auto-consommation des agricul-
teurs, la production de services de logement par les propriétaires occupant leur
propre logement, la production de services domestiques (supposée obtenue et
auto-consommée) par les personnes employant des domestiques rémunérés ;
– les activités bénévoles qui débouchent sur la production de biens (telle la
construction d’une maison), à l’exclusion des activités bénévoles consistant en
services rendus (par exemple, la garde bénévole d’une personne âgée).
On distingue une production marchande et une production non marchande.
Le critère est l’existence ou non d’un marché. En théorie, la production mar-
chande est celle qui est vendue à un prix de marché, la production non mar-
chande celle qui est cédée hors marché. Seulement le « marché » n’est pas tou-
jours aisément repérable dans la réalité. Aussi la distinction entre production
marchande et production non marchande se fait-elle, en pratique, par la descrip-
tion de leur contenu respectif.

96  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


La production marchande comprend ainsi tous les « produits vendus à des
prix économiquement significatifs », ce qui sous-entend tous les biens, dès lors
qu’ils sont vendus ou susceptibles de l’être, et seulement les services vendus à
un prix au moins égal à la moitié de leur coût de production. S’y ajoutent les
produits non vendus contre monnaie mais échangés dans le cadre d’un troc, ainsi
que les produits utilisés pour des paiements en nature.
La production non marchande recouvre deux types de produits bien dis-
tincts : les produits pour usage final propre, issus de la production pour usage
final propre définie ci-dessus, et les autres produits non marchands, qui sont en
grande majorité des services fournis gratuitement ou à un prix inférieur à la moi-
tié de leur coût de production (il s’agit, pour l’essentiel, de services collectifs,
tels les services d’administration générale, de défense nationale, de police, de
protection de l’environnement, etc., et de services individuels, tels les services
d’éducation nationale, de santé et de sécurité sociale, de sports, loisirs et cultu-
re, etc., rendus par l’État ou d’autres administrations publiques à la population).
L’évaluation de la production diffère, naturellement, selon qu’il s’agit de
produits marchands, de produits pour usage final propre ou d’autres produits
non marchands.
Pour les produits marchands, l’évaluation se fait selon le « produit des
ventes » au prix de marché. Celui-ci est appelé, en l’espèce, prix de base. Il est
défini comme le prix facturé par le producteur moins les impôts sur les produits
(principalement la taxe à la valeur ajoutée ou TVA) plus les subventions sur les
produits. Ces subventions ont pour but (et pour effet) d’abaisser le prix de vente
du produit en dessous du prix du marché ; c’est pourquoi on les rajoute dans le
prix de base qui vise à refléter le prix du marché. Inversement, les impôts sur les
produits élèvent le prix de vente au-dessus du prix du marché ; c’est pourquoi,
dans le prix de base, ils sont retranchés. En somme, le prix de base correspond
au prix de marché du point de vue du producteur, ce qu’on appelle aussi un prix
de production.
Les produits pour usage final propre – tels les produits agricoles auto-
consommés par les agriculteurs – ne font pas l’objet de vente sur un marché (à
cet égard, il sont bien non marchands), mais pour leur évaluation, il est possible
de se référer – et c’est ce que l’on fait – au prix de marché (c’est-à-dire au prix
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

de base) de produits marchands équivalents (les services de logement produits


et auto-consommés par le propriétaire du logement qu’il occupe sont ainsi éva-
lués d’après le loyer, sur le marché de l’immobilier, d’un logement équivalent) ;
sous cet angle, les produits pour usage final propre pourraient être rattachés à la
production marchande ; en fait, leur production est intermédiaire entre la pro-
duction marchande et la production non marchande, et c’est pourquoi elle est
distinguée de l’une et l’autre.
Pour les autres produits non marchands aucune référence à un quelconque
prix de marché n’est possible. Aussi leur évaluation est-elle faite d’après leur
coût de production, c’est-à-dire la somme du coût salarial (« rémunération des
salariés »), des coûts intermédiaires (« consommation intermédiaire ») et des
coûts d’amortissement des équipements (« consommation de capital fixe »),

Description du circuit économique national  97


auxquels s’ajoutent, le cas échéant (lorsqu’il s’agit de produits non marchands
fournis par un agent autre qu’une collectivité publique), les impôts sur les pro-
duits nets des subventions à la production.

2) La consommation
Consommer est un verbe ayant la même racine que consumer. La consom-
mation est la disparition, lente ou instantanée, par destruction ou par transfor-
mation, de biens ou services utilisés. En comptabilité nationale, il n’y a de
consommation que de biens produits. La comptabilité nationale exclut donc la
consommation de facteurs de production, tels la terre ou le travail, qui ne sont
point à la fois produisants et produits, mais seulement produisants. Il y a néan-
moins, à côté de la consommation finale, une consommation productive, elle-
même subdivisée en consommation intermédiaire et consommation de capital
fixe.

a) La consommation finale
La consommation finale est la valeur des biens et services produits et utili-
sés pour la satisfaction directe des besoins humains, individuels et collectifs. On
est ainsi conduit à distinguer une consommation individuelle et une consomma-
tion collective.
La consommation individuelle recouvre les biens et services dont la consom-
mation peut être attribuée à tel ménage ou tel groupe de ménages. Elle se
décompose, pour l’essentiel, en consommation individuelle des ménages et
consommation individuelle des administrations.
La consommation individuelle des ménages comporte les achats de biens
(sauf les achats de logements) et les achats de services par les ménages. On y
inclut aussi la production pour usage final propre de biens (à l’exception des
logements) et de services auto-consommés par les ménages (auto-consomma-
tion de services de logement par les ménages propriétaires du logement qu’ils
occupent, auto-consommation des agriculteurs, consommation de services
domestiques par les ménages employant du personnel domestique, etc.). On
exclut de la consommation individuelle des ménages les dépenses de santé rem-
boursées par les administrations de sécurité sociale : de telles dépenses sont
comptées dans la consommation individuelle des administrations.
La consommation individuelle des administrations se compose pour l’essen-
tiel de ce qu’on appelle les transferts sociaux en nature, à savoir les biens et sur-
tout les services, non marchands, à caractère individuel, fournis par les admi-
nistrations aux ménages. Les plus importants de ces « transferts » sont les pres-
tations sociales en nature, principalement les soins de santé fournis directement
ou remboursés aux ménages par les administrations compétentes (hôpitaux
publics, organismes de sécurité sociale, etc.). Dans le reste des transferts sociaux
en nature, intitulé transferts de biens et services non marchands individuels,
figurent tous les autres services rendus aux ménages par les administrations, dès

98  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


lors que ces services sont individualisables (service public d’enseignement, ser-
vices sociaux fournis par les crèches municipales, services culturels des « mai-
sons de jeunes et de la culture », etc.). Toute cette consommation de services non
marchands par les ménages est néanmoins portée au compte des administrations
(et s’intitule, par conséquent, « consommation individuelle des administra-
tions ») parce que, tout en étant le fait de ménages pris individuellement, elle ne
peut pas être aisément répartie entre eux : l’attribution, par exemple, à un ména-
ge donné d’un certain montant du « service d’éducation nationale » serait for-
cément très entachée d’arbitraire.
Cela est bien plus flagrant encore avec ce que l’on appelle la consommation
collective, qui est la consommation, par les ménages mais attribuée en compta-
bilité aux administrations, de services collectifs, c’est-à-dire de services tout à
fait indivisibles (non individualisables), tel le service de défense nationale.
Toutes ces distinctions se résument dans le tableau suivant :

La consommation finale

Agents
Ménages Administrations Total
Consommation
Consommation
Consommation individuelle des Consommation
Individuelle individuelle administrations effective
des ménages (transferts sociaux individuelle
en nature)
Consommation Consommation
Collective
collective effective collective

Consommation
Dépense
Dépense effective totale
de consommation
Total de consommation ou Dépense de
finale des
finale des ménages consommation
administrations
finale totale
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Dans le tableau ci-dessus, la totalisation en colonne donne la dépense de


consommation finale des ménages et la dépense de consommation finale des
administrations. La totalisation en ligne donne ce qu’on appelle la consomma-
tion effective individuelle et la consommation effective collective (ou consom-
mation effective des administrations). La totalisation en ligne et en colonne
aboutit à une même grandeur appelée, au choix, consommation effective totale
ou dépense de consommation finale totale ou, plus simplement, consommation
finale totale.
L’évaluation de la consommation finale diffère sensiblement de celle de la
production. À la différence de la production marchande évaluée, avons-nous dit,

Description du circuit économique national  99


au prix de base, qui est un prix de marché du point de vue du producteur, la
dépense de consommation finale des ménages est évaluée au prix de marché du
point de vue de l’acquéreur, appelé prix d’acquisition. Celui-ci s’obtient en ajou-
tant au prix de base les impôts sur les produits nets des subventions à la produc-
tion, ainsi que le coût du transport sur le lieu de consommation et les marges
commerciales de la distribution. Dans le cas de la dépense de consommation
finale des administrations, l’évaluation est identique à celle de la production non
marchande correspondante. Précisons que, s’agissant des « prestations sociales
en nature » sujettes à remboursement par les organismes de sécurité sociale, n’est
comptée dans la dépense de consommation finale des administrations que la par-
tie remboursée, c’est-à-dire prise en charge par l’administration ; la partie non
remboursée (notamment les dépassements d’honoraires du médecin) est comp-
tée, comme il se doit, dans la dépense de consommation finale des ménages.

b) La consommation intermédiaire

La consommation intermédiaire est la valeur des biens (autres que les biens
de capital fixe) et des services consommés ou transformés au cours du proces-
sus de production. De tels biens ou services s’appellent biens ou services inter-
médiaires.
Par extension, on inclut dans les biens intermédiaires le petit outillage, c’est-
à-dire des biens de production durables mais de faible valeur (outils à main, cal-
culatrices de poche, etc.), que l’on ne croit pas devoir traiter comme du capital
fixe.
Sont également inclus dans la consommation intermédiaire les travaux d’en-
tretien et de réparation des machines et, de façon générale, de tout le capital fixe
utilisé pour la production.
Sont exclus de la consommation intermédiaire les services collectifs fournis
par les administrations. Ces services, en raison de leur indivisibilité, sont, nous
l’avons dit, comptabilisés intégralement en dépense de consommation finale des
administrations. Ils ne sauraient donc figurer également en consommation
intermédiaire.
Excluant les produits non marchands (sauf une très petite fraction de la pro-
duction pour usage final propre et des autres produits non marchands corres-
pondant à des services individuels), la consommation intermédiaire peut être
évaluée au prix de marché. Comme la consommation finale, elle est évaluée au
prix d’acquisition. Elle est enregistrée non à la date de l’achat, mais à celle de
l’entrée dans le processus de production.

c) La consommation de capital fixe

La consommation de capital fixe est la dépréciation subie, au cours de la


période considérée, par le capital fixe par suite d’usure normale et d’obsoles-
cence prévisible ou encore à la suite de dommages accidentels assurables, c’est-
à-dire relevant d’un futur probabilisable (dégâts d’incendie, d’eaux, etc.).

100  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


La comptabilité nationale, on le voit, renonce à incorporer dans la consom-
mation de capital fixe les pertes en capital dues à des événements relevant d’un
futur non probabilisable, comme les crises économiques. De fait, une entreprises
ne saurait être assurée contre le risque de crise et donc de faillite. La perte de
capital due aux faillites d’entreprises est pourtant réelle et importante. Elle est
comptée dans le coût d’usage de la production de la théorie keynésienne, c’est-
à-dire dans la notion théorique de consommation de capital fixe, mais non dans
la notion concrète utilisée par la comptabilité nationale. C’est là une différence
importante, qu’il convient de noter, entre la théorie économique et la comptabi-
lité nationale.
Cependant, même limitée, la notion de consommation de capital fixe utilisée
par la comptabilité nationale est de mesure délicate et donc très imparfaite. Pour
évaluer exactement la dépréciation subie chaque année par l’équipement en ser-
vice, il faudrait connaître : le rythme d’usure de cet équipement ; sa durée de vie
probable, qui fixe le nombre d’années sur lesquelles on doit répartir le coût de
remplacement de cet équipement ; le prix de celui-ci à sa date de remplacement.
Or il s’agit dans chaque cas d’une inconnue à laquelle il faut suppléer par des
hypothèses plus ou moins arbitraires.
Les comptables nationaux procèdent en fait de la façon suivante. Ils ont au
départ une évaluation du parc des biens d’équipement qu’ils mettent à jour
chaque année selon une méthode automatique dite de l’inventaire permanent
(p. 252). Chaque bien d’équipement est évalué à un prix qui est non son prix
d’origine, mais le prix d’un bien similaire dans la période courante. Il est affecté
d’une durée de vie fixée selon des règles conventionnelles. À l’ensemble, enfin,
est appliqué un taux d’amortissement constant (principe dit de l’amortissement
linéaire), qui suppose une équirépartition par classes d’âge des biens d’équipe-
ment du parc. Tout cela conduit à une évaluation très approximative, fortement
entachée d’erreur. On le sait, mais on s’en contente faute de mieux.
Le comptable national est conscient de la médiocre qualité de sa mesure.
C’est pourquoi il préfère en général la laisser soudée aux grandeurs qui la
contiennent et qui sont dites alors grandeurs brutes. Elles deviennent grandeurs
nettes par soustraction de la consommation de capital fixe.
La consommation de capital fixe est une opération de consommation au
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

même titre que les autres. Ajoutée à la consommation intermédiaire, elle forme
ce qu’on appelle communément la consommation productive, que l’on oppose à
la consommation finale. Tout cela justifie donc que l’on ne sépare point les trois
types de consommation dans la présentation que l’on en fait. Il convient cepen-
dant de dire que, contrairement aux deux autres types, la consommation de capi-
tal fixe n’est pas à proprement parler une opération sur produits puisqu’elle
mesure en principe non une acquisition de produits mais une dépréciation de
produits déjà existants. On pourrait arguer, certes, qu’elle mesure en fait l’ac-
quisition, dans la période, des biens de capital fixe appelés à remplacer ceux qui,
dans la même période, ont été mis hors d’usage par suite d’usure physique,
d’obsolescence ou d’accidents divers. Toujours est-il que le comptable national,
du moins dans le SEC 95 (non dans le SECN 76 précédent), ne la considère pas

Description du circuit économique national  101


comme opération sur produits. Il ne la considère pas davantage comme apparte-
nant à l’une des deux autres catégories d’opérations. Il la range dans une petite
catégorie à part, intitulée « autres flux ».

3) Les autres opérations

a) Les autres opérations sur produits


Elles sont de deux sortes essentiellement : d’une part, les opérations dites (en
langage courant) d’investissement et, d’autre part, les opérations constitutives de
la balance commerciale.
Le terme d’« investissement », bien que très parlant, n’appartient pas au
vocabulaire de la comptabilité nationale à cause de son ambiguïté : ne parle-t-
on pas, en effet, d’investissement en biens d’équipement ou d’investissement
financier, alors qu’il s’agit d’opérations économiques de nature très différente ?
L’investissement en tant qu’opération sur produits s’appelle, en comptabilité
nationale, formation brute de capital (FBC).
La FBC comprend trois types d’opérations : la formation brute de capital fixe ;
la variation des stocks ; les acquisitions moins les cessions d’objets de valeur.
La formation brute de capital fixe (FBCF) recouvre les acquisitions moins
les cessions d’actifs fixes réalisées par les unités productrices résidentes au cours
de la période. Les actifs fixes peuvent être corporels (machines, logements, etc.)
ou incorporels (par exemple l’achat de logiciels par une entreprise). Dans tous
les cas, ils doivent avoir été produits ; c’est pourquoi l’acquisition de terrains
n’entre pas dans la FBCF ; y entrent, en revanche, les travaux effectués sur des
terrains (travaux d’assèchement des sols par exemple). Si l’on soustrait de la
FBCF la consommation de capital fixe, on obtient la formation nette de capital
fixe (FNCF).
La variation des stocks est la différence entre les entrées en stocks et les sor-
ties de stocks auxquelles s’ajoutent les éventuelles pertes courantes sur les
stocks. Sont comptés en stocks tous les biens, sauf les biens de capital fixe, déte-
nus par une unité productrice : produits bruts, produits semi-finis, produits finis.
Les acquisitions moins les cessions d’objets de valeur concernent les biens
utilisés ni à la production ni à la consommation, ne se détériorant pas avec le
temps et acquis pour servir de réserve de valeur : pierres et métaux précieux,
antiquités, objets d’art et de collection, etc.
L’évaluation de la FBC est faite au prix d’acquisition pour la FBCF et les
objets de valeur, au prix de base ou au prix d’acquisition, selon la nature du pro-
duit, pour les variations de stocks (par exemple les produits finis prêts à être ven-
dus sont évalués au prix de base, les matières premières achetées et stockées en
attendant d’être utilisées sont évaluées au prix d’acquisition).
Les opérations constitutives de la balance commerciale sont les exportations
et les importations. Les exportations sont les transferts définitifs de biens et ser-

102  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


vices de la France vers le reste du monde. Les importations sont les transferts en
sens inverse. La différence entre la valeur des exportations et celle des importa-
tions est couramment appelée solde de la balance commerciale : si la différence
est positive on parle d’excédent commercial ou de balance commerciale excé-
dentaire, sinon on parle de déficit commercial ou de balance commerciale défi-
citaire. Toutefois la comparaison des exportations et des importations pose un
problème classique d’homogénéisation préalable : les statistiques en ce domaine
sont fournies par les Douanes françaises, soucieuses surtout de contrôler les
valeurs qui rentrent en France ou qui sortent de France, et non d’établir des
séries statistiques homogènes entre les importations et les exportations, ce qui
est le souci des comptables nationaux de l’INSEE.
Lorsqu’un bien importé arrive à la douane française, sa valeur d’importation
comporte non seulement le prix de départ dans le pays de provenance, mais
aussi les frais de transport, d’assurance, etc. On dit que la valeur de l’importa-
tion est une valeur CAF (coût, assurance, fret).
En revanche, lorsqu’une marchandise exportée passe la douane française, sa
valeur déclarée est simplement le prix de la marchandise au départ de la France,
nette de tous frais de transport et d’assurance complémentaires. On dit que la
valeur de l’exportation est une valeur FAB (« franco à bord »).
Les exportations sont en principe évaluées FAB, et les importations CAF.
Toutefois, comme les frais d’assurance ou de transport représentent le prix de ser-
vices distincts du bien auquel ils s’attachent, il est possible de passer à une éva-
luation FAB des importations, ce qui fournit des grandeurs directement compa-
rables aux exportations. Les comptables nationaux font la correction et procèdent
à une évaluation FAB / FAB des importations et des exportations.
Il convient de signaler une dernière catégorie d’opérations sur produits : les
opérations sur biens existants, c’est-à-dire les transactions sur marchandises
d’occasion. Ces opérations, enregistrées comme dépense négative du vendeur et
comme dépense positive de l’acheteur, ne laissent souvent aucune trace dans la
comptabilité nationale.
En ce qui concerne les acquisitions de terrains, qui n’entrent ni dans la FBCF
(avons-nous dit) ni même dans la catégorie des opérations sur produits, elles sont
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

classées, comme la consommation de capital fixe, dans la catégorie « autres flux »


sous la rubrique acquisitions moins cessions d’actifs non financiers non produits,
où figurent également les acquisitions (moins les cessions) d’« actifs incorporels
non financiers non produits » tels que brevets, fonds de commerce, etc.

b) Les opérations de répartition


Les facteurs de production sont tous les éléments nécessaires à l’activité de
production : les matières premières, les biens d’équipement, la terre, le travail,
le financement, et même des éléments tels que l’ordre public, la bonne santé des
travailleurs ou de leurs entreprises, etc. Tout cela a un prix qui est précisément
la valeur ou le coût de la production.

Description du circuit économique national  103


Certains facteurs de production, outre leur fonction produisante, ont la qua-
lité de produits : c’est le cas des matières premières après qu’elles ont été ex-
traites du sol, ou des biens d’équipement utilisés dans la production. Le prix de
ces facteurs constitue la consommation intermédiaire et la consommation de
capital fixe.
Mais les autres facteurs de production, privés de la qualité de produits, n’ont
que leur seule fonction produisante. Leur prix constitue alors le revenu des titu-
laires de ces facteurs. Le revenu est donc la contrepartie exacte de la production,
déduction faite de la consommation intermédiaire et de la consommation de
capital fixe. Ce revenu, qui est la rémunération directe des facteurs de produc-
tion, est qualifié de primaire. C’est la répartition du revenu primaire entre les
titulaires de facteurs de production que décrivent, en premier lieu, les opérations
de répartition.
Le plus important de ces facteurs de production étant le travail salarié, la
principale des opérations de répartition est la rémunération des salariés : elle
représente, dans le coût total de la production, le coût du facteur travail.
Cependant, dans la production capitaliste, le travail des salariés est combiné
avec l’utilisation d’un capital qui, en général, ne leur appartient pas. C’est donc
le plus souvent à d’autres personnes qu’est versé le prix des services du capital.
Il s’agit essentiellement d’intérêts ou dividendes, correspondant au prix des ser-
vices du capital financier, et, dans une moindre mesure, de loyers de terrains,
correspondant au prix des services du capital foncier. L’ensemble constitue les
revenus de la propriété.
Sont liées à la répartition primaire du revenu deux autres catégories d’opéra-
tions de répartition. La première est intitulée impôts sur la production et les
importations, la taxe à la valeur ajoutée ou TVA en constituant la plus grande
part. La seconde est constituée par les subventions. Une entreprise bénéficiaire
de subventions à la production rémunère mieux ses facteurs de production ;
inversement, assujettie à un impôt sur ses produits accru, elle les rémunère
moins bien. On peut aussi considérer les impôts sur la production comme la
« rémunération » de l’État qui fournit en contrepartie ce facteur particulier mais
essentiel à la production des entreprises qu’est l’ordre public. De même les sub-
ventions sont le « prix » versé aux entreprises pour ce facteur de production pri-
mordial qu’est leur maintien en « bonne santé » économique. Il y a donc bien un
lien direct entre ces deux catégories d’opérations et la répartition primaire du
revenu.
Les opérations de répartition décrivent aussi, en second lieu, la répartition
secondaire du revenu, c’est-à-dire la redistribution du revenu primaire entre les
personnes par le canal de divers transferts ou prélèvements. Trois catégories
d’opérations de répartition rendent compte de cette redistribution : les impôts
courants sur le revenu et le patrimoine (impôt sur le revenu des personnes phy-
siques, impôt sur les bénéfices des sociétés, impôt sur les grandes fortunes,
etc.) ; les cotisations et prestations sociales ; les autres transferts courants
(primes et indemnités d’assurance-dommages, transferts liés à la coopération
internationale, loteries et paris, amendes et pénalités, etc.). Toutes ces opérations

104  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


sont censées corriger la répartition des revenus primaires et aboutir à une nou-
velle répartition, en principe moins inégalitaire, des revenus secondaires ou
revenus disponibles.
Une dernière catégorie d’opérations de répartition, intitulée transferts en
capital, ne concerne pas la répartition des revenus mais celle des patrimoines.
Elle contient, entre autres, les impôts en capital (droits de succession par
exemple) et les aides à l’investissement.

c) Les opérations financières


Ce sont les opérations qui portent, avons-nous dit, sur des actifs et passifs
financiers ou, ce qui est équivalent, sur des créances et dettes. La comptabilité
nationale distingue sept catégories d’opérations financières. Deux d’entre elles
portent sur des actifs qui, pour leurs titulaires, constituent des moyens de paie-
ment ou, à la limite, d’épargne à court terme. Deux autres portent sur des titres
(actions ou autres), c’est-à-dire, du point de vue des titulaires, des actifs repré-
sentatifs de placements le plus souvent à moyen ou long terme. Deux autres
encore sont relatives à des opérations de crédits ou d’avances. Une septième,
intitulée « provisions techniques d’assurance » comptabilise des créances spéci-
fiques sur les organismes gérant des contrats d’assurance : en contrepartie des
primes encaissées, ces organismes s’attendent à devoir effectuer des versements
dont le montant et la destination sont par nature aléatoire ; dès lors, ces orga-
nismes d’assurance sont tenus de constituer, en fonction du montant estimé des
sommes à verser, des « réserves techniques » dont sont considérés comme créan-
ciers les bénéficiaires fortuits.

B. Les agents
Les opérations sont faites entre des agents qui, précisément, tirent leur iden-
tité de la nature des opérations qu’ils font le plus souvent. La définition des
agents suit donc, logiquement, celle des opérations. Le SEC 95 définit l’en-
semble des agents, en caractérise les éléments, appelés unités institutionnelles,
et procède enfin à des regroupements en sous-ensembles appelés secteurs insti-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

tutionnels.

1) Délimitation de l’ensemble des agents


La comptabilité nationale française s’applique à des agents résidents, c’est-
à-dire des agents ayant un centre d’intérêt sur le territoire économique de la
France. Le « centre d’intérêt » est établi dès que l’agent en question a effectué
des opérations économiques pendant au moins un an sur le territoire économique
de la France. Celui-ci comprend : le territoire géographique (France continentale,
Corse, Monaco, départements d’outre-mer) ; les enclaves territoriales de la
France à l’étranger, par exemple les ambassades françaises, les bases militaires

Description du circuit économique national  105


ou scientifiques à l’étranger ; les eaux territoriales ; l’espace aérien. Il ne com-
prend pas les enclaves extraterritoriales en France, telles que les ambassades
étrangères en France. Toute opération avec un agent non résident est considérée
comme étant faite avec le reste du monde.
D’autres critères auraient pu être utilisés pour délimiter le champ de la comp-
tabilité nationale : par exemple le critère juridique de la nationalité française des
agents, ou bien le critère purement circonstanciel de leur présence sur le terri-
toire au moment de leurs opérations. Mais à travers le critère de la résidence,
c’est un critère d’un caractère plus économique qui a été retenu.

2) Définition de l’agent économique : l’unité institutionnelle


Le parti pris de donner le pas aux critères économiques sur les critères juri-
diques se révèle encore dans la définition de l’agent économique, appelé unité
institutionnelle. Par définition, l’unité institutionnelle est « un centre élémentai-
re de décision économique caractérisé par une unicité de comportement et une
autonomie de décision dans l’exercice de sa fonction principale ». C’est donc
l’autonomie de décision qui caractérise l’unité institutionnelle et non la person-
nalité juridique dont elle n’est d’ailleurs point nécessairement dotée. Les unités
institutionnelles ne se confondent point, en effet, avec les personnes physiques
ou morales. Par exemple, les enfants vivant en famille avec leurs parents ne
constituent pas des unités institutionnelles : ils n’ont pas d’autonomie de déci-
sion, le centre élémentaire de décision économique étant la famille. En revanche,
les sociétés filiales d’une société mère, dès qu’elles sont dotées de la personna-
lité juridique, constituent des unités institutionnelles distinctes de la société
mère : la personnalité juridique, en ce cas, implique une présomption d’autono-
mie de décision. Toutefois, cette présomption peut exister en l’absence de per-
sonnalité juridique ; d’autres critères sont alors pris en compte, comme l’exis-
tence d’une comptabilité complète.
La définition générale de l’unité institutionnelle permet aussi de résoudre de
façon satisfaisante le problème classique des « entrepreneurs individuels ».
Ceux-ci sont, pour l’essentiel, des commerçants, des artisans, des membres de
professions libérales. La question est de savoir si l’entrepreneur individuel
considéré dans son activité professionnelle constitue une unité institutionnelle
distincte de la famille de l’entrepreneur. Pour répondre à cette question, il suffit
de voir s’il y a un ou deux centres de décision économique. Or le comptable
national constate que très souvent, chez les entrepreneurs individuels, il y a
confusion du patrimoine de l’entreprise et du patrimoine familial : l’artisan
chauffeur de taxi utilise la même voiture pour transporter ses clients la semaine
ou pour promener sa famille le dimanche ; le médecin utilise la même pièce de
son appartement pour faire attendre ses patients dans la journée ou pour recevoir
ses amis dans la soirée ; etc. Cette confusion de patrimoine atteste, selon le
comptable national, l’existence d’un unique centre de décision. Chaque entre-
preneur individuel forme donc une seule unité institutionnelle pour l’ensemble
de son activité. Les entrepreneurs individuels sont toutefois rattachés aux
ménages et non aux entreprises dans le regroupement des unités institutionnelles.

106  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


3) Le regroupement des unités en secteurs institutionnels
Ce regroupement ne concerne que les unités institutionnelles résidentes. Les
unités non résidentes, dans la mesure seulement où elles effectuent des opéra-
tions avec des unités résidentes, sont reléguées, pêle-mêle, dans le reste du
monde. Les unités résidentes sont regroupées en secteurs institutionnels.
Par définition, un secteur institutionnel est un ensemble d’unités institution-
nelles ayant un comportement économique analogue. Pour cela on se réfère sur-
tout à la fonction économique principale des différentes unités institutionnelles.
Lorsque cette fonction consiste à produire des biens et services, on se réfère en
outre à la catégorie de producteurs. Le SEC 95 distingue trois catégories : les
producteurs marchands privés et publics ; les producteurs privés pour usage final
propre ; les autres producteurs non marchands privés et publics. Cela étant, les
unités institutionnelles résidentes sont réparties entre cinq grands secteurs insti-
tutionnels selon le tableau page suivante.
Les secteurs sont divisés en sous-secteurs sur la base de critères propres à
chaque secteur.
Les sociétés non financières (SNF) sont divisées en trois sous-secteurs : SNF
publiques, SNF privées nationales, SNF sous contrôle étranger. Chacun de ces
sous-secteurs est susceptible de contenir, à côté de sociétés proprement dites
(c’est-à-dire d’unités dotées de la personnalité juridique), des quasi-sociétés, qui
ont pour caractéristique d’être des unités institutionnelles sans personnalité juri-
dique mais dotées d’une comptabilité complète et ayant un comportement éco-
nomique distinct de celui de leur propriétaire. Ce peut être le cas d’un chantier
de longue durée installé en France par une société non résidente.
Les sociétés financières (SF) sont divisées en cinq sous-secteurs : « banque
centrale », « autres institutions financières monétaires » (banques, caisses
d’épargne, etc.), « autres intermédiaires financiers » (par exemple les intermé-
diaires financiers spécialisés dans une forme de crédit : crédit-bail, crédit à la
consommation, etc.), « auxiliaires financiers » (sociétés de courtage, bourse de
valeurs mobilières, etc.), « sociétés d’assurance et fonds de pension ». Ces sous-
secteurs, à l’exclusion de la banque centrale, peuvent à leur tour, comme les
SNF, être subdivisés en SF publiques, SF privées nationales, SF sous contrôle
étranger et comprendre, à côtés des sociétés proprement dites, des quasi-socié-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

tés financières.
Les administrations publiques (APU) comprennent trois sous-secteurs :
« administration centrale » (État et organes administratifs centraux), « adminis-
trations locales » (toutes les collectivités publiques locales et les différents orga-
nismes administratifs qui en dépendent), « administrations de sécurité sociale ».
Toutes les APU ont ceci en commun que leurs ressources principales doivent
provenir de prélèvements obligatoires (impôts, cotisations sociales, etc.). C’est
pourquoi les mutuelles, dont la vocation est d’apporter un complément aux
indemnités versées par les organismes de sécurité sociale, mais dont les res-
sources principales sont des cotisations volontaires des ménages, n’appartien-
nent point aux APU ; elles sont rattachées au sous-secteur « sociétés d’assurance
et fonds de pension » des SF.

Description du circuit économique national  107


Secteur Producteurs Fonction principale

Sociétés Producteurs Production de biens et


non financières marchands de services non financiers
marchands

Sociétés financières Producteurs Intermédiation financière :


marchands opérations de banque ainsi
que les opérations de
mutualisation des risques
(assurance et fonds
de pension)
Activités financières
auxiliaires (courtage, bourse,
etc.)

Administrations Autres producteurs Production et fourniture


publiques non marchands d’autres biens et services
publics non marchands destinés à la
consommation individuelle
et collective
Réalisation d’opérations
de redistribution du revenu et
de la richesse nationale
Ménages
– en leur qualité Consommation
de consommateurs
– en leur qualité Producteurs Production de biens et
d’entrepreneurs marchands ou services marchands et de
individuels Producteurs privés biens et services pour usage
pour usage final final propre
propre

Institutions sans but Autres producteurs Production et fourniture


lucratif au service non marchands d’autres biens et services non
des ménages privés marchands destinés à la
consommation individuelle

108  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


Les ménages sont des groupes de personnes (réduits, le cas échéant, à une
seule) vivant en commun sous un même toit. Ils sont saisis en leur qualité soit
de consommateurs, soit d’entrepreneurs individuels (ce qui n’empêche pas, bien
sûr, un entrepreneur individuel d’être aussi consommateur). Ils sont répartis
dans six sous-secteurs, où domine le critère socio-professionnel :
« employeurs » (en fait, les entrepreneurs individuels), « salariés », « bénéfi-
ciaires de revenus de la propriété », « bénéficiaires de pensions » (les retraités
principalement), « bénéficiaires d’autres revenus de transfert » (par exemple les
ménages vivant d’allocations-chômage), « autres ménages » (c’est-à-dire la
« population des institutions » ou, si l’on préfère, les personnes vivant en per-
manence en collectivité, celle-ci – couvent, caserne, résidence universitaire,
maison d’arrêt, etc. – constituant alors le ménage).
Les institutions sans but lucratif au service des ménages (ISBLSM) ne sont
pas distribuées en sous-secteurs mais sont néanmoins de deux sortes bien dis-
tinctes : d’une part, les syndicats, partis politiques, clubs sportifs, associations
diverses ; d’autre part, les organismes de charité et de bienfaisance. Toutes les
ISBLSM ont en commun d’être dotées de la personnalité juridique en tant que
personnes morales (ce qui interdit la confusion avec les ménages eux-mêmes),
d’avoir vocation à fournir aux ménages des biens ou services non marchands en
ne leur vendant qu’occasionnellement des produits marchands (ce qui les dis-
tingue des SNF) et, enfin, d’avoir pour ressources, principalement, des contri-
butions volontaires des ménages en tant que consommateurs ou des revenus de
la propriété et, accessoirement, des subventions publiques (ce qui les distingue
des APU, secteur dans lequel elles basculent si les versements d’APU viennent
à être leurs ressources principales).

II. Les comptes de secteur et leur articulation


Pour retracer les opérations effectuées dans une année donnée par un secteur
institutionnel donné, le SEC 95 suit en fait une méthode traditionnelle. Nous
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

examinerons d’abord les règles générales d’articulation des flux d’un secteur
quelconque. Puis nous illustrerons cela par la présentation du compte simplifié
en 2006 des sociétés non financières. Nous indiquerons enfin les particularités
du compte du reste du monde.

A. L’articulation des flux dans les comptes de secteur


On appelle compte de secteur le regroupement ordonné de toutes les opéra-
tions ayant concerné ce secteur dans une période de temps donnée. Ces opéra-
tions sont globalement équilibrées. Elles sont réparties, selon leur nature, en dif-

Description du circuit économique national  109


férents sous-comptes. Ces comptes sont reliés entre eux, dans un certain ordre,
par leurs soldes.
L’équilibre global des opérations d’un même secteur est analogue à l’égalité,
en chaque pôle du circuit keynésien, de la somme des flux entrants et de la
somme des flux sortants. Tout comme cette égalité, l’équilibre global d’un
compte de secteur est nécessairement vérifié. Le contraire signifierait, en effet,
que certains flux monétaires reçus sont sans affectation ou bien que certains flux
monétaires versés sont sans provenance, ce qui est absurde.
Un compte de secteur est établi sur deux colonnes : la colonne gauche enre-
gistre les opérations correspondant à des flux sortants (flux de monnaie versée
par le secteur institutionnel) ; la colonne droite enregistre les flux entrants (flux
de monnaie reçue). L’ensemble des opérations du compte de secteur est réparti
dans sept sous-comptes. Les cinq premiers sont dits comptes d’opérations cou-
rantes ; dans ces comptes les flux sortants sont appelés emplois, et les flux
entrants ressources. Les deux derniers sous-comptes sont dits comptes d’accu-
mulation ; les flux sortants y sont appelés variations d’actifs, et les flux entrants
variations de passifs.
Les comptes d’opérations courantes retracent toutes les opérations du secteur
depuis sa production (s’il s’agit d’un secteur d’unités productrices) jusqu’à son
épargne. On trouve successivement : le compte de production, décrivant les opé-
rations sur produits conduisant à la formation d’une valeur ajoutée ; le compte
d’exploitation, décrivant la répartition de la valeur ajoutée à l’occasion de la pro-
duction ; le compte d’affectation des revenus primaires, retraçant la répartition des
revenus liés à la production (les revenus primaires) entre les différents facteurs de
production ; le compte de distribution secondaire du revenu, regroupant les opé-
rations de redistribution et indiquant le passage du revenu primaire au revenu dis-
ponible ; le compte d’utilisation du revenu, montrant le partage du revenu dispo-
nible entre consommation finale et épargne.
Les comptes d’accumulation retracent les opérations du secteur ayant entraî-
né une variation de son patrimoine, aussi bien à l’actif qu’au passif. La pre-
mière de ces opérations est l’épargne, que le compte de capital met en balance
avec la formation brute de capital (FBC) du secteur de manière à pouvoir juger
si cette épargne couvre la FBC ou si, au contraire, ne la couvrant pas, le secteur
a besoin d’un financement externe. C’est le rôle du compte financier, dernier
sous-compte du secteur, de relever les opérations financières de celui-ci au cours
de la période, en montrant comment ce secteur a satisfait son besoin de finance-
ment ou comment, au contraire, il a employé son excédent d’épargne au profit
d’autres secteurs.
Le compte global du secteur (sauf erreurs de mesure ou lacunes dans l’in-
formation) est équilibré par construction même. Il n’en va pas de même de ses
subdivisions en sous-comptes. Ceux-ci sont cependant présentés en équilibre
par le moyen de leur solde. Pour chaque sous-compte, sauf le dernier (le comp-
te financier), le solde est calculé selon la règle : solde = flux entrants – flux sor-
tants, puis il est inscrit du côté des flux sortants, de sorte que le compte se trou-
ve équilibré selon le schéma suivant :

110  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


Sous-compte de secteur
(sauf compte financier)

Flux sortants
Flux entrants
(Emplois ou
Variations d’actifs) (Ressources ou
Variations de passifs)

Solde : flux entrants – flux sortants

Pour le compte financier le principe est le même, mais le mode de calcul et


le côté pour l’inscription du solde sont inversés, selon le schéma ci-après :

Compte financier

Solde : flux sortants – flux entrants


Flux sortants
(Variations d’actifs) Flux entrants
(Variations de passifs)

Les soldes ne servent pas seulement à présenter les sous-comptes chacun en


équilibre. Ils servent aussi de point d’articulation entre ces sous-comptes par le
report du solde (sauf pour le solde du compte de capital, qui ne donne pas lieu
à report mais à confrontation avec le solde du compte financier) : le solde, figu-
rant du côté des flux sortants, est reporté, du côté des flux entrants, dans le
compte suivant. Par ce moyen, les sous-comptes se trouvent rattachés les uns
aux autres et susceptibles de redonner, par simple agrégation, le compte général
consolidé de tout le secteur.
Les soldes des comptes d’opérations courantes portent les noms et les abré-
viations indiqués dans le tableau page suivante.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Chacun de ces sous-comptes incorpore (comme l’indique l’adjectif « brut »


dans sa dénomination) la consommation de capital fixe du secteur. En sous-
trayant celle-ci, on obtient le solde « net » : valeur ajoutée nette (VAN), excé-
dent net d’exploitation (ENE), etc.
Les soldes des comptes d’accumulation ont, par rapport aux précédents, deux
particularités. La première est qu’il n’est plus question de solde brut ni de solde
net parce que la consommation de capital fixe y est, par construction, éliminée.
La deuxième est que, du fait du mode de calcul spécifique du solde du compte
financier, les deux comptes d’accumulation ont un solde théoriquement iden-
tique, qui s’appelle capacité de financement, s’il est positif, et besoin de finan-
cement, s’il est négatif. En pratique (du fait des erreurs de mesure et des lacunes

Description du circuit économique national  111


Compte Solde Abréviation
Production Valeur ajoutée brute VAB
Exploitation Excédent brut EBE
d’exploitation
Affectation des revenus Solde des revenus RPB
primaires primaires bruts
Distribution secondaire Revenu disponible brut RDB
du revenu
Utilisation du revenu Épargne brute EB

dans l’information), les deux soldes diffèrent souvent quelque peu ; aussi une
ligne supplémentaire, dite ajustement des comptes non financiers et financiers,
vient-elle supprimer l’écart, théoriquement nul.
Illustrons et éclairons tout cela par la présentation du compte (simplifié) du
secteur des SNF de la comptabilité nationale française en 2006.

B. Le compte simplifié des sociétés non financières


Il s’agit d’une présentation simplifiée du compte des sociétés non financières
en 2006. Le compte détaillé est dans Les comptes nationaux 2006, publiés par
l’INSEE, et peut être retrouvé également dans les colonnes « Sociétés non finan-
cières » du Tableau Économique d’Ensemble et des comptes financiers qui figu-
rent à la fin de ce chapitre. Les chiffres sont en milliards d’euros.
Quelques commentaires peuvent être faits sur ces comptes :
1. La rémunération des salariés inclut les cotisations sociales à la charge des
employeurs. Celles-ci, en vertu d’une fiction comptable (car la réalité est
autre), sont supposées être versées aux salariés eux-mêmes qui les reversent
ensuite aux organismes de sécurité sociale.
2. Les impôts liés à la production n’incluent pas ici la TVA, payée en fait par les
ménages et comptée avec la dépense de consommation finale de ceux-ci.
3. Les soldes des comptes d’exploitation (EBE), d’affectation des revenus pri-
maires (RPB) et de distribution secondaire du revenu (RDB) correspondent à
trois définitions différentes du profit brut des SNF : l’EBE représente leur
profit brut total, le RPB leur profit brut non distribué avant impôt, le RDB
leur profit brut non distribué après impôt et transferts divers.
4. Comme on le savait déjà (d’après le circuit keynésien), le profit non distribué
(ici le RDB) des entreprises (ici les SNF) est identique à leur épargne (EB).

112  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


Emplois Production Ressources

Consommation intermédiaire 1358 Production 2253


Valeur ajoutée brute 895
Emplois Exploitation Ressources

Rémunération des salariés 589 Valeur ajoutée brute 895


Impôts liés à la production 32
Excédent brut d’exploitation 274
Emplois Affectation des revenus primaires Ressources
Revenus de la propriété Excédent brut d’exploitation 274
(versés) 285 Revenus de la propriété
Solde des revenus primaires (reçus) 183
bruts 172
Emplois Distribution secondaire du revenu Ressources

Impôts courants sur le revenu Solde des revenus primaires bruts 172
et sur le patrimoine 43 Indemnités d’assurance et
Primes d’assurance et transferts transferts divers reçus 19
divers versés 43
Revenu disponible brut 105
Emplois Utilisation du revenu Ressources

Dépense de consommation Revenu disponible brut 105


finale 0
Épargne brute 105

Variations d’actifs Capital Variations de passifs


© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

FBCF 175 Épargne brute 105


Variations de stocks 11 Transferts en capital 7
Acquisition de terrains –1
Besoin de financement – 73
Variations d’actifs Financier Variations de passifs

Monnaie, dépôts 19 Besoin de financement – 73


Titres (souscrits) 160 Titres (émis) 189
Prêts et créances 118 Prêts et dettes 181

Description du circuit économique national  113


5. Comme annoncé, la consommation de capital fixe est absente du solde du
compte de capital. On en voit maintenant la raison : elle figure, dans ce
compte, à gauche (dans la FBCF) et à droite (dans l’EB) ; donc elle s’éli-
mine automatiquement dans le solde.
6. Le compte de capital fait apparaître un besoin de financement de 73 mil-
liards €, dont le compte financier révèle comment il a été satisfait. Sur ce
compte, les variations d’actifs et de passifs font apparaître le secteur des SNF
comme étant à la fois prêteur (à d’autres sociétés, à leur clientèle, etc.) et
emprunteur (à d’autres sociétés, aux banques, etc.), à la fois souscripteur de
titres (par exemple en prenant des participations dans d’autres sociétés) et
émetteur de titres (pour se financer). L’examen des chiffes montre que les
SNF satisfont leur besoin de financement par émission de titres relativement
plus que par recours au crédit, ce qui revient à constater, en France aujour-
d’hui, l’importance du financement direct par rapport au financement indirect.
7. On voit bien à présent la conséquence de l’inversion du mode de calcul du
solde pour le compte financier : son solde est, de ce fait, rigoureusement égal
au solde du compte de capital, alors qu’il aurait été de signe opposé si l’on
n’avait pas fait cette inversion.

C. Le compte du reste du monde


Le reste du monde est, au même titre que les secteurs institutionnels rési-
dents, un pôle du circuit économique national. Mais il n’est pas un secteur ins-
titutionnel à proprement parler. Son compte n’est donc pas soumis exactement
aux mêmes règles que ceux des secteurs résidents. En particulier, ses « opéra-
tions courantes » n’ont pas à être réparties dans les mêmes cinq sous-comptes
que ceux définis pour les résidents.
Une autre particularité du compte du reste du monde est qu’il est tenu du
point de vue du reste du monde lui-même et non du point de vue des unités rési-
dentes en relation avec lui. Ainsi une exportation, qui est une ressource pour
l’entreprise exportatrice résidente, sera-t-elle comptabilisée en emplois dans le
compte du reste du monde, et inversement pour une importation, comptabilisée
au compte du reste du monde en ressources. Il en résulte que les soldes du
compte du reste du monde, calculés selon les mêmes règles que les soldes des
comptes de secteurs résidents, seront également à interpréter du point de vue du
reste du monde.
Cela étant, le compte global du reste du monde dans une période donnée est divi-
sé en quatre sous-comptes : deux d’opérations courantes et deux d’accumulation.
Les comptes d’opérations courantes s’appellent le compte extérieur des opé-
rations sur biens et services et le compte extérieur des revenus primaires et des
transferts courants. Le premier reprend en emplois les exportations, en res-
sources les importations et, par la différence ressources moins emplois, c’est-à-
dire importations moins exportations, il aboutit à un solde, inscrit en emplois,
intitulé solde extérieur de biens et services, qui est l’opposé de la balance com-

114  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


merciale du pays. Le second reprend en ressources le solde précédent ainsi que,
en ressources et emplois, toutes les autres opérations courantes avec le reste du
monde et aboutit à un solde, inscrit en emplois, appelé solde extérieur courant,
qui joue le même rôle que l’épargne des secteurs institutionnels résidents. Le
solde extérieur courant est en quelque sorte l’épargne (si le solde est positif) ou
la « désépargne » (s’il est négatif) du reste du monde vis-à-vis de l’économie
résidente. Ce solde est alors reporté en ressources du compte suivant, premier
des comptes d’accumulation.
Les comptes d’accumulation du reste du monde sont, comme pour les sec-
teurs résidents, le compte de capital et le compte financier. Le premier, partant
du solde extérieur courant, enregistre les transferts de capital entre l’économie
résidente et le reste du monde, et aboutit à un solde qui est le besoin (si ce solde
est négatif) ou la capacité (s’il est positif) de financement du reste du monde vis-
à-vis de l’économie résidente. Ce solde est l’opposé de la somme algébrique des
besoins et capacités de financement des secteurs résidents. Quant au compte
financier, il décrit les opérations financières entre l’économie résidente et le
reste du monde, et aboutit à un solde des variations d’actifs et des variations de
passifs en principe strictement égal (à l’ajustement près) au besoin ou à la capa-
cité de financement du reste du monde.
On peut lire le compte général du reste du monde, décomposé selon ses
quatre sous-comptes articulés, dans le Tableau Économique d’Ensemble de
l’économie française, auquel nous arrivons à présent.

III. Le Tableau Économique d’Ensemble


et la représentation complète du circuit
Le Tableau Économique d’Ensemble (TEE) a longtemps été une exclusivité
de la comptabilité nationale française. Le SEC 95 l’a adopté mais sous un autre
nom, celui de Comptes Économiques Intégrés (CEI). La comptabilité nationale
française a préféré, à juste titre, lui conserver son nom traditionnel qui est aussi
un hommage à Quesnay et à son célèbre Tableau Économique.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Le TEE est la représentation synthétique du circuit économique national au


cours d’une année. Étant donné le grand nombre d’opérations en cause, le TEE
est nécessairement soumis à des conventions de représentation destinées à en
faciliter l’examen, que nous ferons avec le TEE de l’économie française en 2006.

A. Les conventions de représentation


Le TEE est une juxtaposition de tous les comptes de secteurs y compris le
compte du reste du monde. Cette juxtaposition est organisée de façon à donner
de chaque opération une représentation équilibrée et, de l’ensemble des opéra-
tions, une représentation croisée.

Description du circuit économique national  115


1) L’équilibre des comptes d’opération

Un compte de secteur concentre toutes les opérations relatives à un même


groupe d’agents économiques. Inversement, un compte d’opération concentre
tous les agents ou groupes d’agents concernés par une opération donnée.
Chaque opération étant toujours simultanément un emploi et une ressource, ou
bien un actif et un passif, un compte d’opération est nécessairement équilibré.
Une représentation simple de cet équilibre nécessite toutefois quelques conven-
tions : une convention générale, dite principe du compte écran, et une conven-
tion propre aux opérations sur produits, que nous appellerons convention d’un
marché fictif.

a) Le principe du compte écran


Considérons une opération quelconque, par exemple l’opération de réparti-
tion « intérêts » (D41). Il y a cinq secteurs institutionnels faisant, avec le reste
du monde, six pôles économiques. Cette opération peut très bien mettre en rela-
tion, dans un sens ou dans l’autre, n’importe quel pôle avec n’importe quel autre
y compris lui-même : les ménages paient des intérêts aux sociétés financières,
qui leur en versent aussi sur leurs dépôts d’épargne ; les SNF paient, pour les
obligations qu’elles ont émises, des intérêts à n’importe quel autre secteur
détenteur de ces obligations ; les administrations publiques paient des intérêts
sur leurs emprunts à quiconque y a souscrit ; etc. Au total, le compte de l’opé-
ration « intérêts » devrait être décrit par la liste de 36 (soit 6 × 6 ) flux différents.
De façon générale, pour un nombre n de pôles économiques, ce sont n 2 flux qui
devraient composer le compte de chaque opération.
Pour éviter une telle lourdeur et parce que l’information est souvent insuffi-
sante, la comptabilité nationale donne à chaque compte d’opération la forme
simplifiée d’un compte écran qui n’exprime, pour chaque pôle économique, que
le total des flux reçus ou versés, quelle qu’en soit la provenance ou la destina-
tion. Pour chaque pôle, deux flux au plus seront donc inscrits, ce qui limite à 12
(2 × 6 ) la liste des flux du compte d’opération, qui peut alors être tout entier
présenté sur une seule ligne.
Par exemple, le compte de l’opération « intérêts » en 2006 se présente ainsi :

Milliards €

EMPLOIS RESSOURCES
Opération
SNF SF APU MEN ISBL* RdM Total Total RdM ISBL* MEN APU SF SNF

76 194 47,8 22,8 0,4 89 430 Intérêts 430 105 1,3 34,5 5 235 49,2

SNF : Sociétés non financières ; SF : sociétés financières ; APU : administrations publiques ;


MEN : ménages ; ISBL* ou ISBLSM : institutions sans but lucratif au service des ménages ;
RdM : reste du monde.

116  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


On voit notamment que le total des emplois est égal au total des ressources.
L’équilibre est ainsi naturellement vérifié lorsqu’il s’agit d’opérations de répartition
ou même d’opérations financières. Pour les opérations sur produits, l’équilibre ne
peut être figuré ligne par ligne qu’au prix d’une convention supplémentaire.
b) La convention d’un marché fictif
Les opérations sur produits ont ceci de particulier qu’on leur donne des noms
différents selon qu’elles sont vues comme emploi ou comme ressource. La
dépense de consommation finale, par exemple, est un emploi des ménages, mais
constitue, pour les entreprises de biens de consommation, une ressource appe-
lée production. Dans les opérations sur produits, l’équilibre des emplois et des
ressources n’apparaît donc que sur l’ensemble de ces opérations.
Cependant, pour préserver l’apparence d’un équilibre ligne par ligne, ou opé-
ration par opération, les comptables nationaux ont inventé un secteur supplé-
mentaire, fictif, supposé représenter le « marché » et qui est doté d’un compte
appelé compte biens et services (marchands ou non marchands).
On suppose – pure fiction – que le marché achète ce qui est produit ou im-
porté et le revend pour la consommation, l’investissement, l’exportation. Cet
intermédiaire fictif permet alors de donner une présentation équilibrée, ligne par
ligne, des opérations sur produits elles-mêmes.
Le compte d’une opération sur produits telle que la dépense de consomma-
tion finale peut alors être ainsi représenté (d’après les données de 2006) :

Milliards €

EMPLOIS RESSOURCES
Opération
SNF SF APU MEN ISBL* RdM B&S Total Total B&S RdM ISBL* MEN APU SF SNF

Dépense de
424 993 23 1440 consom- 1440 1440
mation finale
* ou ISBLSM
B&S : Biens et services
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Du côté des emplois on lit successivement : la dépense de consommation


finale des administrations publiques (424 milliards €), décomposable (comme
on pourra le retrouver sur le TEE ci-après) en « transferts sociaux en nature »
(276 milliards €) et « consommation collective » (148 milliards €) ; la dépense
de consommation finale des ménages (993 milliards €) qui regroupe (c’est l’es-
sentiel de la somme) tous les achats de biens (hors logements) et services mar-
chands effectués par les ménages, à quoi s’ajoute leur autoconsommation de
biens et services produits pour usage final propre ; la dépense de consommation
finale des ISBLSM (23 milliards €), dont il n’a pas été question précédemment
en raison de son caractère (on le voit) très secondaire, mais tout entière consti-
tuée de « transferts sociaux en nature », à savoir des biens et services non mar-

Description du circuit économique national  117


chands produits par les ISBLSM pour les ménages, ou bien des produits mar-
chands achetés par ces institutions et fournis aux ménages gratuitement ou à des
prix « économiquement non significatifs » (par exemple des repas gratuits ser-
vis par une institution charitable à des personnes en difficulté). Le total des trois
postes donne la dépense de consommation finale totale (1440 milliards € en
France, en 2006).
Ce total se lit également du côté des ressources grâce à l’intervention du
« compte biens et services », qui est le compte de cet agent fictif évoqué ci-des-
sus, supposé intervenir ici pour céder au « prix » de 1440 milliards € la totali-
té des biens et services faisant l’objet de consommation finale. Une telle inter-
vention a lieu à chaque opération sur produits de sorte que le TEE peut par ce
moyen être présenté en équilibre ligne par ligne.

2) Le croisement des comptes d’opération et des comptes de secteur


Le Tableau Économique d’Ensemble est une représentation croisée des
comptes d’opération et des comptes de secteur : les comptes d’opération sont
figurés en ligne et les comptes de secteur en colonne. Pour illustrer ce principe
de croisement des comptes d’opération et des comptes de secteur, nous dresse-
rons le Tableau Économique d’Ensemble du circuit keynésien à cinq pôles :
E (entreprises), B (pôle financier), A (État), M (ménages), RdM (reste du
monde). Dans une année donnée, les opérations effectuées par ces pôles ont été
enregistrées dans les comptes suivants (les emplois ou variations d’actifs figu-
rant dans la colonne gauche des flux sortants, les ressources ou variations de
passifs dans la colonne droite des flux entrants) :

B E A

F 20 S 100 CIE 900 CI 990 CIA 90 T 350


D 50 CCFE 120 CCF 160 CCFA 40 D 50
L 30 IE 60 I 80 IA 20
W 1 000 C 850 Z 250
P 50 X 400
H 370 F 20
100 100 2 500 2 500 400 400

M RdM

C 850 W 1 000 X 400 H 370


S 100 P 50 L 30
T 350 Z 250

1 300 1 300 400 400

118  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


Avec :
X, H :
exportation et importations (respectivement) de E ;
CIE , CIA :
consommation intermédiaire de E et A (resp.) ;
CCFE , CCFA :
consommation de capital fixe de E et A (resp.) ;
IE , IA :
formation nette de capital fixe de E et A (resp.) ;
W, Z :
salaires des ménages distribués par E et A (resp.) ;
P :
intérêts et dividendes versés par E à M ;
C, S :
consommation et épargne (resp.) de M ;
T :
impôts, supposés payés par M exclusivement ;
F :
financement externe de E ;
D déficit public ; :
L :
financement par B du déficit commercial de RdM vis-
à-vis de l’économie résidente ;
CI = CIE + CIA : recettes de E provenant de la vente de biens intermé-
diaires à E lui-même et à A ;
CCF = CCFE + CCFA : recettes de E provenant de la vente d’équipements de
remplacement à E et à A ;
I = IE + IA : recettes de E provenant de la vente d’équipements
supplémentaires à E et à A.
Les comptes, équilibrés comme il se doit, sont reportés dans le TEE :
TEE du circuit keynésien
EMPLOIS RESSOURCES
COMPTE OPERATIONS COMPTE
E B A M RdM B& S Total Total B& S RdM M A B E

400 400 Exportations 400 400


370 370 Importations 370 370
Prod uction
Prod u ction 2490 2490 Production 2490 380 2110
900 90 990 Cons. interm. 990 990
1210 290 1500 VAB Exploi tati on 1500 290 1210
Rémunération des
1000 250 1250 1250 1250
Exploi tati on salariés Affectati on
210 40 250 EBE des reven us 250 40 210
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Revenus de la p ri m aires
Affectati on 50 50 50 50
des reven us propriété
p ri m aires 160 40 1300 1500 RPB Distrib u ti on 1500 1300 40 160
secon dai re
Distrib u ti on 350 350 Impôts du revenu 350 350
secon dai re
du revenu 160 390 950 1500 RDB 1500 950 390 160
Dépense de Utili sati on
Utili sati on 380 850 1230 du revenu 1230 1230
consommation finale
du revenu
160 10 100 270 Epargne brute

VARIATIONS D'ACTI FS VARIATIONS DE PASSIFS


Epargne brute 270 100 10 160
Cap ital
180 60 240 FBCF 240 240
Cap ital Capacité (+) ou
-20 0 -50 +100 -30 0 besoin (-) de fin. 0 -30 +100 -50 0 -20
100 100 Monnaies, titres Fin an cier 100 100
Fin an cier
100 100 Crédits 100 30 50 20

VAB : valeur ajoutée brute ; EBE : excédent brut d’exploitation ; RPB : solde des revenus
primaires bruts ; RDB : revenu disponible brut.

Description du circuit économique national  119


Remarques sur le TEE du circuit keynésien :
1. La production du pôle E est une production marchande, définie comme le
total des recettes perçues par E au cours de la période et issues de la vente de
biens et services produits par E. Pour obtenir la production QE de E, il faut
donc déduire du total des recettes de E (soit : CI + CCF + I + G + X ) la
valeur des importations (H), qui correspond à des marchandises non produites
mais revendues par E (directement ou indirectement) et qui se trouvent donc
comptées indûment dans le total des recettes. D’où :
QE = CI + CCF + I + C + X − H = 2 110 .
2. La production de A (pôle non marchand) est le total QA des coûts de produc-
tion de A (coût salarial, coûts intermédiaires, coûts de consommation de capi-
tal fixe). Soit : QA = Z + CIA + CCFA = 380 .
3. La FBCF (de E ou de A) est obtenue par addition de la FNCF (IE ou IA ) et
de la consommation de capital fixe (CCFE ou CCFA ).
4. La consommation de capital fixe peut être soustraite des grandeurs brutes
pour donner les grandes nettes correspondantes. Cela n’est pas fait ici, mais
on peut voir, au pôle E, que l’épargne brute (160) donne, après soustraction
de la consommation de capital fixe de E (120), l’épargne nette de E, soit 40.
Cette valeur, positive, est celle (nous le savons) de IE − F, indicateur de crise
selon le circuit keynésien. L’économie, dans ce cas de figure, n’est pas en
crise (puisque IE − F est positif).
5. À la ligne dépense de consommation finale, côté emplois, la valeur 380 (qui
est en fait celle de la production non marchande) correspond ici à la dépense
de consommation finale des administrations.
6. En ce qui concerne le compte du reste du monde, nous n’avons pas fait figu-
rer ici tous ses soldes, mais seulement le solde commun des comptes capital
et financier, qui est dans le cas présent un besoin de financement égal à −30 .
7. Le besoin de financement du reste du monde équivaut à une capacité de finan-
cement de la nation (de même montant et de signe opposé), que l’on obtient
directement par la somme algébrique des capacités et besoins de financement
de tous les secteur résidents, soit ici : −20 + (−50) + (+100) = +30 .
8. La somme algébrique nulle de tous les besoins et capacités de financement
(des secteurs résidents et du reste du monde) traduit l’équilibre comptable au
pôle B, soit l’égalité : −F − D − L + S = 0 .
9. Dans cet exemple, il y a coïncidence parfaite entre les soldes des comptes capi-
tal et financier. Il n’y a donc pas lieu, dans ce TEE, d’ajouter une ligne ajuste-
ments. Il n’en va pas de même dans le Tableau réel de l’économie française.

B. Le Tableau de l’économie française


Du Tableau Économique d’Ensemble (TEE) de l’économie française, on
détache souvent le compte financier, très volumineux dans la pratique, pour for-
mer avec celui-ci un autre tableau, annexe du TEE, que l’on appelle encore
(même si l’appellation est moins usitée qu’autrefois) le Tableau des Opérations
Financières (TOF).

120  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


1) Le TEE de l’économie française

Nous donnons (p. 122-123) le TEE 2006 tel qu’il est publié par l’INSEE. Sa
lecture, compte tenu de ce qui précède, devrait être claire.

2) Le TOF de l’économie française


Le Tableau des Opérations Financières (TOF) n’est au fond qu’un appen-
dice du TEE puisqu’il représente le compte financier normalement annexé au
TEE. Mais c’est un fait qu’il en est souvent détaché et présenté à part.
D’ailleurs, en France, historiquement (et même géographiquement), le TOF est
indépendant du TEE puisque celui-ci est élaboré par les comptables nationaux à
l’INSEE, tandis que le TOF est élaboré à la Banque de France, qui dispose de
l’information financière nécessaire. Cette division des tâches persiste en dépit de
l’intégration voulue du TOF dans la comptabilité nationale.
Le TOF est établi à plusieurs niveaux d’agrégation. Au niveau le plus
détaillé, chaque secteur et chaque catégorie d’opérations sont subdivisés en de
nombreux sous-secteurs et sous-catégories. Au niveau le plus agrégé, le TOF ne
reprend, en colonne, que les six pôles de la comptabilité nationale (les cinq sec-
teurs et le reste du monde) et, en ligne, les grandes catégories d’opérations finan-
cières. C’est à ce niveau qu’il est susceptible de s’articuler sur le TEE dont il est
le compte financier. Nous le présentons (p. 124-125) dans une version semi-
désagrégée, avec ses deux volets « flux nets d’actifs » et « flux nets de passifs ».
À côté des TOF traditionnels qui sont, comme le TEE, des tableaux de flux,
il existe des tableaux d’encours, que nous présentons également (p. 126-127)
dans leur version 2006.
Les tableaux d’encours (comptes de patrimoine) sont à vrai dire plus précieux
que les tableaux de flux pour l’analyse économique. Dans le domaine monétaire
et financier, les comportements des agents se fondent davantage sur les patri-
moines que sur les flux (les variations de patrimoine). Les flux monétaires et
financiers sont souvent instables et peu significatifs à court terme d’une tendance
quelconque. Les tableaux d’encours, en revanche, donnent beaucoup de rensei-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

gnements solides. Ils renseignent très bien, par exemple, sur les caractéristiques
du financement de l’économie. Ainsi, pour s’en tenir à une observation, le tableau
2006 d’« encours de passifs et valeur financière nette », colonne « sociétés non
financières », montre bien, par seule comparaison, d’un côté, de la ligne AF4
(crédits) et, de l’autre, des lignes AF3 + AF5 (titres hors actions + actions et titres
d’OPC), l’importance primordiale aujourd’hui, dans le financement des entre-
prises, des marchés des titres (financement direct ou désintermédié) par rapport
au marché des crédits (financement indirect ou intermédié). Cette simple obser-
vation illustre l’un des phénomènes économiques les plus marquants de notre
époque, depuis les années 1980, que l’on appelle la désintermédiation financière,
sur laquelle nous reviendrons au chapitre 5.

Description du circuit économique national  121


Tableau Economique d'Ensemble : comptes courants de l'année 2006 base 2000
S1 S11 S12 S13 S14 S15 S2

Administra- Institutions
Économie Sociétés non Sociétés Reste du Biens et
Emplois nationale financières financières
tions Ménages sans but
Monde Services
Total
publiques lucratif
Compte de production
P6 Exportations de biens et services 481,1 481,1
P7 Importations de biens et services 507,0 507,0
P1 Production 3 234,2 3 234,2
P11 Production marchande 2 684,5 2 684,5
P12 Production pour emploi final propre 193,2 193,2
P13 Autre production non marchande 356,4 356,4
P2 Consommation intermédiaire 1 634,1 1 357,6 85,8 94,0 85,1 11,7 1 634,1
D21N Impôts moins subventions sur les produits (1) 191,9 191,9

B1 Valeur ajoutée brute 1 600,0 895,6 76,4 284,6 325,1 18,2 1 600,0
PIB Produit intérieur brut 1 792,0 1 792,0
K1 Consommation de capital fixe 237,1 136,3 10,0 45,3 44,5 0,9 237,1
B1n Valeur ajoutée nette 1 363,0 759,3 66,4 239,3 280,7 17,4 1 363,0
PIN Produit intérieur net 1 554,9 1 554,9
B11 Solde extérieur de biens et services 25,8 25,8
Compte d'exploitation
D1 Rémunération des salariés 930,7 588,9 46,7 234,7 43,4 17,0 9,0 939,7
D11 Salaires et traitements 683,2 442,9 32,7 160,5 33,7 13,4 6,7 689,8
D12 Cotisations sociales employeurs 247,5 146,0 14,0 74,2 9,7 3,6 2,3 249,8
D2 Impôts sur la production et les importations (1) 280,5 49,0 5,5 7,6 13,6 0,8 280,5
D21 Impôts sur les produits (1) 204,1 204,1
D29 Impôts sur la production 76,5 49,0 5,5 7,6 13,6 0,8 76,5
D3 Subventions (1) -36,1 -16,8 -0,5 -2,9 -3,3 -0,4 -36,1
D31 Subventions sur les produits (1) -12,2 -12,2
D39 Subventions d'exploitation -23,9 -16,8 -0,5 -2,9 -3,3 -0,4 -23,9

B2 Excédent brut d'exploitation 497,4 274,5 24,8 45,2 152,1 0,9 497,4
B3 Revenu mixte brut 119,4 119,4 119,4
B2n Excédent net d'exploitation 276,2 138,2 14,8 -0,2 123,4 276,2
B3n Revenu mixte net 103,6 103,6 103,6
Compte d'affectation des revenus primaires
D4 Revenus de la propriété 629,4 285,8 271,3 47,9 24,0 0,4 135,7 765,1
D41 Intérêts 340,9 76,1 193,7 47,9 22,9 0,4 89,1 429,9
D42 Revenus distribués des sociétés 231,2 197,5 33,6 26,0 257,2
D43 Bénéfices réinvestis d'invest. directs étrangers 11,6 9,7 1,8 20,6 32,1
D44 Revenus de la propriété attribués aux assurés 42,1 42,1 42,1
D45 Revenus des terrains et gisements 3,7 2,5 0,0 1,2 3,7

B5 Solde des revenus primaires bruts/RNB 1 805,8 172,0 43,4 260,2 1 328,5 1,8 1 805,8
B5n Solde des revenus primaires nets/RNN 1 568,8 35,7 33,4 214,8 1 284,0 0,9 1 568,8
Compte de distribution secondaire du revenu
D5 Impôts courants sur le revenu et le patrimoine 209,3 42,5 9,9 0,1 156,8 2,6 211,8
D61 Cotisations sociales 367,2 367,2 0,4 367,5
D611 Cotisations sociales effectives 321,7 321,7 0,4 322,0
D612 Cotisations sociales imputées 45,5 45,5 45,5
D62 Prest. soc. autres que transf. sociaux en nature 355,8 12,1 24,0 318,5 1,3 1,3 357,1
D7 Autres transferts courants 518,6 31,0 33,7 396,5 54,9 2,5 10,1 528,7
D71 Primes nettes d'assurance dommage 29,6 5,7 0,2 0,8 22,9 0,0 1,8 31,3
D72 Indemnités d'assurance dommage 29,7 29,7 0,3 30,0
D73 Transferts courants entre administrations publiques 345,3 345,3 345,3
D74 Coopération internationale courante 6,6 6,6 1,4 8,1
D75 Transferts courants divers 107,3 25,3 3,8 43,7 32,1 2,5 6,7 114,0

B6 Revenu disponible brut 1 779,2 105,2 29,8 444,1 1 175,3 24,9 1 779,2
B6n Revenu disponible net 1 542,2 -31,2 19,8 398,8 1 130,8 24,0 1 542,2
Compte d'utilisation du revenu
P3 Dépense de consommation finale 1 440,2 423,7 993,2 23,3 1 440,2
P31 Dépense de consommation finale individuelle 1 292,5 276,0 993,2 23,3 1 292,5
P32 Dépense de consommation finale collective 147,7 147,7 147,7

Ou : redistributiondurevenuennature
D631 Prestations sociales ennature 159,6 159,6 159,6
D632 Transf. debiens et serv. nonmarch. individuels 139,7 116,4 23,3 139,7
B7 1 779,2 105,2 29,8 168,1 1 474,5 1,6 1 779,2
B7n 1 542,2 -31,2 19,8 122,8 1 430,0 0,7 1 542,2
P4 Consommationfinale effective 1 440,2 147,7 1 292,5 1 440,2

B8 Epargne brute 339,0 105,2 29,8 20,4 182,1 1,6 339,0


B8n Epargne nette 102,0 -31,2 19,8 -24,9 137,6 0,7 102,0
B12 Solde extérieur courant 38,5 38,5

S1 S11 S12 S13 S14 S15 S2


Administra- Institutions
Économie Sociétés non Sociétés Reste du Biens et
Variation d'actifs / Actifs nationale financières financières
tions Ménages sans but
Monde Services
Total
publiques lucratif

Compte de capital
B8 Epargne brute 339,0 105,2 29,8 20,4 182,1 1,6 339,0
B12 Solde extérieur courant 38,5 38,5
D9C Transferts en capital à recevoir
D9D Transferts en capital à payer
P51 Formation brute de capital fixe 366,4 174,9 13,4 60,1 115,7 2,3 366,4
P511 Acquisitions nettes d'actifs fixes corporels 334,9 150,3 10,5 56,5 115,4 2,3 334,9
P512 Acquisitions nettes d'actifs fixes incorporels 31,6 24,6 3,0 3,6 0,3 31,6
K1 Consommation de capital fixe -237,1 -136,3 -10,0 -45,3 -44,5 -0,9 -237,1
P52 Variations des stocks 10,3 11,3 0,5 -1,5 10,3
P53 Acquisitions nettes d'objets de valeur 0,8 0,8 0,8
K2 Acquisitions nettes d'actifs non produits 0,4 -1,0 0,2 2,2 -1,0 -0,4
K21 Acquisitions nettes de terrains et gisements -1,3 0,2 2,1 -1,0
K22 Acquisitions nettes d'actifs incorp. non produits 0,4 0,3 0,1 -0,4

B9A Capacité (+) ou besoin (-) de financement -37,8 -73,4 17,5 -46,2 63,3 0,9 37,8
B0 Ajust. comptes non financiers et financiers 4,4 0,9 -2,7 -0,2 5,7 0,8 -4,4

122  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


En milliards d'Euros
S2 S15 S14 S13 S12 S11 S1

Institutions Administra-
Biens et Reste du Sociétés Sociétés non Économie
Total
Services Monde
sans but Ménages tions
financières financières nationale Ressources
lucratif publiques
Compte de production
481,1 481,1 P6 Exportations de biens et services
507,0 507,0 P7 Importations de biens et services
3 234,2 30,0 410,2 378,7 162,2 2 253,1 3 234,2 P1 Production
2 684,5 2,5 244,9 48,2 160,6 2 228,4 2 684,5 P11 Production marchande
193,2 165,3 1,6 1,5 24,8 193,2 P12 Production pour emploi final propre
356,4 27,5 328,9 356,4 P13 Autre production non marchande
1 634,1 1 634,1 P2 Consommation intermédiaire
191,9 191,9 D21N Impôts moins subventions sur les produits (1)
Compte d'exploitation
1 600,0 18,2 325,1 284,6 76,4 895,6 1 600,0 B1 Valeur ajoutée brute
1 792,0 1 792,0 PIB Produit intérieur brut
237,1 237,1 K1 Consommation de capital fixe
1 363,0 17,4 280,7 239,3 66,4 759,3 1 363,0 B1n Valeur ajoutée nette
1 554,9 1 554,9 PIN Produit intérieur net
25,8 25,8 B11 Solde extérieur de biens et services
Compte d'affectation des revenus primaires
939,7 1,0 938,7 938,7 D1 Rémunération des salariés
689,8 0,7 689,1 689,1 D11 Salaires et traitements
249,8 0,3 249,6 249,6 D12 Cotisations sociales employeurs
280,5 4,7 275,9 275,9 D2 Impôts sur la production et les importations (1)
204,1 4,7 199,4 199,4 D21 Impôts sur les produits (1)
76,5 76,5 76,5 D29 Impôts sur la production
-36,1 -9,4 -26,6 -26,6 D3 Subventions (1)
-12,2 -2,9 -9,2 -9,2 D31 Subventions sur les produits (1)
-23,9 -6,5 -17,4 -17,4 D39 Subventions d'exploitation

497,4 0,9 152,1 45,2 24,8 274,5 497,4 B2 Excédent brut d'exploitation
119,4 119,4 119,4 B3 Revenu mixte brut
276,2 123,4 -0,2 14,8 138,2 276,2 B2n Excédent net d'exploitation
103,6 103,6 103,6 B3n Revenu mixte net

765,1 134,6 1,3 142,4 13,7 289,9 183,3 630,5 D4 Revenus de la propriété
429,9 105,0 1,3 34,4 4,5 235,5 49,2 324,9 D41 Intérêts
257,2 17,9 64,3 7,5 46,1 121,5 239,3 D42 Revenus distribués des sociétés
32,1 11,6 8,3 12,3 20,6 D43 Bénéfices réinvestis d'invest. directs étrangers
42,1 0,1 0,0 41,7 0,0 0,0 0,3 42,0 D44 Revenus de la propriété attribués aux assurés
3,7 1,9 1,7 0,0 3,7 D45 Revenus des terrains et gisements
Compte de distribution secondaire du revenu
1 805,8 1,8 1 328,5 260,2 43,4 172,0 1 805,8 B5 Solde des revenus primaires bruts/RNB
1 568,8 0,9 1 284,0 214,8 33,4 35,7 1 568,8 B5n Solde des revenus primaires nets/RNN

211,8 211,8 211,8 D5 Impôts courants sur le revenu et le patrimoine


367,5 3,2 328,1 24,0 12,3 364,3 D61 Cotisations sociales
322,0 3,2 294,9 23,1 0,8 318,8 D611 Cotisations sociales effectives
45,5 33,1 0,9 11,5 45,5 D612 Cotisations sociales imputées
357,1 5,1 352,0 352,0 D62 Prest. soc. autres que transf. sociaux en nature
528,7 32,6 26,8 73,7 359,0 30,0 6,6 496,1 D7 Autres transferts courants
31,3 1,6 29,7 29,7 D71 Primes nettes d'assurance dommage
30,0 1,2 0,0 26,0 0,2 0,2 2,3 28,8 D72 Indemnités d'assurance dommage
345,3 345,3 345,3 D73 Transferts courants entre administrations publiques
8,1 6,6 1,4 1,4 D74 Coopération internationale courante
114,0 23,1 26,8 47,7 12,1 0,1 4,3 90,9 D75 Transferts courants divers
Compte d'utilisation du revenu
1 779,2 24,9 1 175,3 444,1 29,8 105,2 1 779,2 B6 Revenu disponible brut
1 542,2 24,0 1 130,8 398,8 19,8 -31,2 1 542,2 B6n Revenu disponible net

1 440,2 1 440,2 P3 Dépense de consommation finale


1 292,5 1 292,5 P31 Dépense de consommation finale individuelle
147,7 147,7 P32 Dépense de consommation finale collective

Ou : redistributiondurevenuennature
159,6 159,6 159,6 D631 Prestations sociales ennature
139,7 139,7 139,7 D632 Transf. debiens et serv. nonmarch. individuels
1 779,2 1,6 1 474,5 168,1 29,8 105,2 1 779,2 B7
1 542,2 0,7 1 430,0 122,8 19,8 -31,2 1 542,2 B7n
1 440,2 1 440,2 P4 Consommation finale effective

S2 S15 S14 S13 S12 S11 S1


Institutions Administra-
Biens et Reste du Sociétés Sociétés non Économie
Total
Services Monde
sans but Ménages tions
financières financières nationale Variation de passifs / Passifs
lucratif publiques

Compte de capital
339,0 1,6 182,1 20,4 29,8 105,2 339,0 B8 Epargne brute
38,5 38,5 B12 Solde extérieur courant
67,0 0,8 1,6 5,5 43,8 3,6 11,8 66,3 D9C Transferts en capital à recevoir
-67,0 -1,9 -10,1 -47,6 -2,3 -5,2 -65,1 D9D Transferts en capital à payer
366,4 366,4 P51 Formation brute de capital fixe
334,9 334,9 P511 Acquisitions nettes d'actifs fixes corporels
31,6 31,6 P512 Acquisitions nettes d'actifs fixes incorporels
-237,1 -237,1 K1 Consommation de capital fixe
10,3 10,3 P52 Variations des stocks
0,8 0,8 P53 Acquisitions nettes d'objets de valeur
K2 Acquisitions nettes d'actifs non produits
K21 Acquisitions nettes de terrains et gisements
K22 Acquisitions nettes d'actifs incorp. non produits

Description du circuit économique national  123


124  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE
Description du circuit économique national  125
126  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE
Description du circuit économique national  127
4. Les lois du circuit
économique national

L
a comptabilité nationale ne fait pas que décrire le circuit écono-
mique national. Elle permet d’en étudier les lois, c’est-à-dire les
relations fondamentales qui président à l’écoulement des flux.
Tirées des observations passées, ces relations, stables, peuvent être pro-
jetées dans l’avenir. Ainsi, au-delà d’une simple description du présent,
la comptabilité nationale fournit-elle une analyse du passé pour une
meilleure prévision du futur. C’est à cette fin surtout qu’elle est utilisée
par les gouvernements pour leur politique économique.
On peut distinguer différents niveaux d’utilisation de la comptabili-
té nationale pour l’étude des lois du circuit. Au niveau le plus simple, qui
est aussi le plus global, la comptabilité nationale permet d’établir des
relations entre agrégats. À un niveau intermédiaire, la comptabilité
nationale fonde ce que l’on appelle une méso-analyse de la production.
Au niveau le plus détaillé, enfin, la comptabilité nationale sert à des
opérations complexes de simulation de l’activité économique générale.
Nous nous limiterons ici à l’examen seulement des deux premiers degrés
d’utilisation de la comptabilité nationale, le troisième relevant d’ensei-
gnements plus techniques et spécialisés dits de « modélisation macro-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

économique ».

I. Les relations entre agrégats


Les comptables nationaux définissent des grandeurs globales appelées agré-
gats sur la base desquels sont établies des relations agrégées.

Les lois du circuit économique national  129


A. Les agrégats
Les agrégats sont définis par les comptables nationaux comme « des gran-
deurs synthétiques qui mesurent le résultat de l’activité de l’ensemble de l’éco-
nomie ». Ils servent surtout à comparer les performances d’un pays donné au
cours du temps ou bien celles de plusieurs pays à une même époque. Les agré-
gats les plus importants sont les agrégats de production, d’une part, les agrégats
de revenu, d’autre part.

1) Les agrégats de production


Il faut évoquer la méthode d’agrégation de la production, avant de présenter
le produit intérieur brut, qui est aujourd’hui le principal agrégat de production,
et le produit national brut, encore utilisé dans les comparaisons internationales.

a) La méthode d’agrégation de la production


Pour une unité productrice considérée isolément, par exemple une entreprise,
sa production, telle qu’elle figure à son compte de production, est évaluée
d’après son chiffre d’affaires. Cette méthode ne peut toutefois s’étendre à
l’ensemble des entreprises sans entraîner des problèmes dits de double compta-
bilisation que nous allons présenter sur un exemple.
Supposons ceci : une fabrique de meubles réalise au cours d’une année un
chiffre d’affaires de 10 millions d’euros, qui est la production de cette entre-
prise au cours de l’année considérée. Supposons aussi que la fabrique de
meubles achète sa matière première, le bois, à une scierie pour 2 millions d’eu-
ros, constituant la production de la scierie. La valeur de la production de la scie-
rie et de la fabrique de meubles prises ensemble est alors, si l’on procède par
simple sommation des chiffres d’affaires, de 12 millions d’euros. Mais on note
que la valeur des planches de bois fournies par la scierie est comptée deux fois :
une première fois dans la production de la scierie, une deuxième fois dans celle
de la fabrique de meubles. On remarque aussi que, si la fabrique de meubles pos-
sédait ses propres ateliers de scierie, la production totale serait de 10 millions
d’euros pour une même quantité de meubles. Ainsi, en définissant la valeur de
la production par le chiffre d’affaires, on aboutit au paradoxe que cette valeur
varie en fonction du degré d’intégration des entreprises, à quantité totale de
biens inchangée.
Pour éviter le paradoxe et la double comptabilisation, la comptabilité natio-
nale s’intéresse moins au chiffre d’affaires, qui mesure la production d’une unité
prise isolément, qu’à la contribution propre de cette unité à la production totale
de l’ensemble consolidé des unités de production. Cette contribution propre de
chaque unité de production est sa valeur ajoutée brute, différence entre son
chiffre d’affaires et sa consommation intermédiaire. En toute rigueur, il faudrait
retenir la valeur ajoutée nette, mais, à cause des incertitudes entourant l’évalua-

130  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


tion de la consommation de capital fixe, les comptables nationaux retiennent,
pour chaque unité productrice, sa valeur ajoutée brute.

b) Le produit intérieur brut


Le produit intérieur brut (PIB) est le principal agrégat de la comptabilité
nationale. Il constitue une évaluation du résultat global de l’activité de produc-
tion de toutes les unités productrices résidentes y compris les commerçants (pro-
ducteurs de services commerciaux), les unités non marchandes (productrices de
biens et services non marchands), etc.
L’évaluation du PIB, du moins pour ce qui est de la contribution des unités
productrices marchandes, est faite au prix d’acquisition (prix de marché du
point de vue de l’acheteur). Or l’activité de production d’une telle unité est éva-
luée, avons-nous vu, selon sa valeur ajoutée brute, elle-même déduite de la pro-
duction de l’unité évaluée au prix de base (prix de marché du point de vue du
producteur). Compte tenu de la règle de passage du prix de base au prix d’ac-
quisition (p. 100), on obtient le PIB en ajoutant à la somme des valeurs ajoutées
brutes (VAB ) de toutes les unités productrices résidentes les impôts sur les
produits nets des subventions sur les produits. Soit :
PIB = VAB + Impôts sur les produits − Subventions sur les produits (1)
On doit noter que, lorsqu’il s’agit d’unités de production non marchandes,
seule intervient dans la définition (1) ci-dessus du PIB la somme de leurs valeurs
ajoutées brutes, elles-mêmes dérivées, comme on sait, de leur production éva-
luée selon les coûts.
Le PIB est estimé, en France, en 2006, à 1792 milliards € (environ 12 000
milliards F).
Si l’on déduit du PIB la consommation de capital fixe des unités productrices
résidentes (c’est-à-dire la consommation de capital fixe globale), on obtient le
produit intérieur net (PIN).

c) Le produit national brut


Le produit national brut ou PNB mesure la production nationale, c’est-à-dire
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

toute celle qui est réalisée, au-dedans ou au-dehors du territoire économique, au


moyen de facteurs de production fournis par des agents résidents. Ainsi la pro-
duction de travailleurs étrangers, résidents en France mais facteurs supposés
fournis par un État étranger (agent non résident), est-elle à retrancher du PIB
pour passer au PNB. Inversement, la production de la filiale à l’étranger (socié-
té non résidente) d’une société française est, pour la partie imputable au capital
avancé par la société mère, à ajouter au PIB pour passer au PNB. Dans le pre-
mier cas, la production nette des travailleurs étrangers, au-delà de ce qui est
nécessaire à leur subsistance, est évaluée par les revenus qu’ils versent à leur
famille restée à l’étranger. Dans le second cas, la production nette de la filiale
imputable aux capitaux de la société mère est évaluée d’après les dividendes
versés à celle-ci par sa filiale.

Les lois du circuit économique national  131


De façon générale, on passe du PIB au PNB en ajoutant au PIB les revenus
primaires reçus du reste du monde et en retranchant les revenus primaires ver-
sés au reste du monde. Le PNB est déjà – on le voit à travers l’évocation des
revenus primaires – un agrégat de revenu, ce que confirme le SEC 95 qui a pré-
féré lui donner l’appellation de revenu national brut (RNB).

2) Les agrégats de revenu


Il n’est pas défini de revenu intérieur mais seulement un revenu national. En
contrepartie, il y a deux concepts différents de revenu national.

a) Le revenu national aux prix du marché


Le revenu national aux prix du marché n’est autre que le produit national
net, c’est-à-dire le PNB diminué de la consommation de capital fixe. Celle-ci,
bien qu’étant le prix de facteurs de production tels que les biens d’équipement
consommés dans le processus de production, n’est point un revenu et doit, par
conséquent, être retranchée. Cette déduction étant opérée, tout le reste du pro-
duit national net est versé à des titulaires de revenus primaires. À ce titre, le pro-
duit national net mérite d’être appelé revenu national. Il est dit en outre revenu
national aux prix du marché puisqu’il dérive, par l’intermédiaire du PNB, du
PIB, évalué aux prix de marché.

b) Le revenu national brut disponible


Le revenu national brut disponible (RNBD) est défini comme la somme des
revenus disponibles bruts (soldes des comptes de distribution secondaire du
revenu) des différents secteurs institutionnels résidents. Il est donc immédiate-
ment décomposable en consommation finale et épargne brute nationale.
On peut vérifier, sur le TEE du chapitre 3, que le RNBD (1 779,2 milliards
€ en 2006) est d’un montant très proche de celui du PIB (1 792 milliards €).
Leur différence est d’un autre ordre : le RNBD est défini dans une perspective
d’utilisation du revenu ou de dépense, tandis que le PIB est solidaire de l’op-
tique de la production.

B. Les relations agrégées


Les relations agrégées sont des relations ayant le plus souvent la forme de
simples rapports ou ratios entre agrégats. Certaines de ces relations peuvent n’ex-
primer qu’une identité comptable. Dans beaucoup de cas, toutefois, elles ont une
signification économique supérieure : certaines traduisent des relations stables de
comportement ; d’autres, plus variables, indiquent, selon la valeur prise, un état
plus ou moins critique de l’économie. Négligeant les relations comptables, nous
distinguerons les ratios de comportement et les ratios critiques.

132  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


1) Les ratios de comportement
Les ratios de comportement sont inévitablement attachés à un secteur insti-
tutionnel précis, puisque les secteurs sont des ensembles d’unités ayant un com-
portement analogue. Aux ménages et aux entreprises on fait ainsi souvent cor-
respondre des ratios supposés résumer leur comportement en matière, respecti-
vement, de consommation et d’investissement.

a) Ratio de consommation
L’étude du circuit keynésien théorique a montré que le comportement des
ménages pouvait être caractérisé par un coefficient appelé propension à
consommer et défini comme rapport de leur consommation à leur revenu.
Le compte d’utilisation du revenu des ménages permet une évaluation précise
de ce coefficient, comme rapport de la dépense de consommation finale des
ménages à leur revenu disponible brut. La propension à consommer ainsi calcu-
lée a été celle-ci de 1999 à 2007 :

Année Propension des ménages


à consommer

1999 0,85
2000 0,85
2001 0,84
2002 0,83
2003 0,84
2004 0,84
2005 0,85
2006 0,85
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

2007 0,84

Le tableau ci-dessus révèle, comme on s’y attendait, une grande stabilité à


moyen et même long terme de la propension à consommer des ménages.

b) Ratio d’investissement
On définit le taux d’investissement des SNF comme le quotient de leur FBCF
par leur valeur ajoutée brute ; c’est donc la part de leur investissement brut dans
leur contribution à la production globale. Ce taux a évolué comme ceci depuis
1999 :

Les lois du circuit économique national  133


Année Taux d’investissement
des SNF

1999 0,19
2000 0,20
2001 0,20
2002 0,19
2003 0,18
2004 0,19
2005 0,19
2006 0,20
2007 0,21

Comme la propension à consommer pour les ménages, le taux d’investisse-


ment révèle, pour les entreprises, une stabilité de comportement. Cette stabilité
s’observe ici aussi à moyen et long terme.

2) Les ratios critiques


Certaines relations entre agrégats reflètent moins un comportement de telle
ou telle catégorie d’agents qu’un état de l’économie, variable suivant la conjonc-
ture. Lorsque la conjoncture est mauvaise, ces relations peuvent prendre des
valeurs critiques. On appelle donc ratios critiques les rapports susceptibles d’in-
diquer, par la valeur prise, un état critique de l’économie.
De nombreux ratios critiques peuvent être définis. Ici, nous en indiquerons
seulement deux, relatifs l’un au commerce extérieur, l’autre à l’autofinancement
des entreprises.

a) Les ratios de commerce extérieur


Les opérations commerciales étant les plus importantes parmi les opérations
avec le reste du monde, le solde commercial revêt un intérêt particulier. Défini
comme différence entre la valeur des exportations et celle des importations, il
est souvent présenté aussi sous forme de rapport entre les exportations et les
importations, et alors appelé taux de couverture des importations par les expor-
tations ou, plus brièvement, taux de couverture du commerce extérieur.
Si la mesure des exportations et des importations est homogène (FAB / FAB ou
CAF / CAF), la valeur critique de ce ratio est évidemment l’unité : en deçà les
exportations n’assurent plus la couverture des importations.

134  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


En France, importations et exportations étant évaluées FAB, on a un taux
homogène FAB/FAB. Pendant longtemps, de 1979 à 1991, ce taux est resté en-
dessous de son seuil critique. De 1992 à 2004, il a été constamment au-dessus
de 1 et, de 2005 à 2007, de nouveau inférieur à 1.

b) Les ratios d’autofinancement

En comptabilité nationale, l’autofinancement brut d’un secteur productif est


assimilé à son épargne brute (EB) qui est aussi, lorsqu’il s’agit du secteur des
sociétés non financières (SNF), son revenu disponible brut. Le taux brut d’au-
tofinancement est alors défini comme le ratio EB/FBCF de l’épargne brute et de
la formation brute de capital fixe du secteur considéré. On définit de même un
taux net d’autofinancement par le ratio EN/FNCF de l’épargne nette et de la for-
mation nette de capital fixe (EN constituant alors l’autofinancement net du sec-
teur, c’est-à-dire le financement interne de son investissement net).
L’autofinancement (brut ou net) et le taux (brut ou net) d’autofinancement
des SNF sont de bons indicateurs de leur rentabilité, sachant que l’épargne des
entreprises est leur profit (brut ou net) non distribué, c’est-à-dire le revenu
conservé pour elles-mêmes et venant, par conséquent, en renforcement de leur
valeur. C’est d’ailleurs à travers l’évolution du taux (brut) d’autofinancement
des SNF françaises que les statisticiens de l’INSEE, dans leur célèbre Fresque
historique du système productif couvrant la période 1959-1972, avaient décelé
la préparation, depuis le milieu des années soixante en France, d’une crise capi-
taliste majeure qui a effectivement éclaté en 1973.
C’est également, on le sait, à l’autofinancement (net) des entreprises que se
réfère le circuit keynésien pour définir la condition de crise capitaliste : l’inéga-
lité I − F < 0 ou, de façon équivalente, I/F < 1 s’appuie en effet sur l’épargne
nette I − F du pôle E, c’est-à-dire sur son autofinancement net. La comptabilité
nationale permet de suivre l’évolution à long terme du ratio I/F , où I correspond
à la FNCF des SNF, et F à (la valeur absolue de) leur besoin de financement. Le
tableau suivant retrace cette évolution, en France, de 1968 à 2006.
Cette évolution de la condition keynésienne de crise en France, de 1968 à
2006, appelle plusieurs remarques :
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

1. On mesure la durée de crise (qui fut la seconde grande crise du XXe siècle)
d’après le nombre d’années où le ratio reste en-dessous de sa valeur cri-
tique 1, soit treize années en tout, de 1973 à 1985.
2. Les années de pré-crise (1968-1972) révèlent une tendance à la baisse du
ratio, ce qui confirme l’observation de la Fresque signalée ci-dessus.
3. La période de crise 1973-1985 se subdivise en deux sous-périodes. La pre-
mière (1973-1978) puis la deuxième (1979-1985) montrent chacune une évo-
lution en U du ratio I/F , avec chaque fois une phase de descente rapide (briè-
vement interrompue, pour la première, en 1975, par un audacieux « plan de
relance keynésien ») suivie d’une phase de remontée sous l’effet, en partie,
des politiques de redressement mises en œuvre.

Les lois du circuit économique national  135


Le ratio critique keynésien I/F en France (1968-2006)1
Année I/F Année I/F Année I/F Année I/F
1968 1,84 1978 0,78 1988 2,56 1998 ∞
1969 1,43 1979 0,65 1989 1,49 1999 ∞
1970 1,23 1980 0,55 1990 1,31 2000 1,36
1971 1,39 1981 0,53 1991 1,48 2001 1,73
1972 1,26 1982 0,44 1992 6,32 2002 1,47
1973 0,94 1983 0,42 1993 ∞ 2003 1,55
1974 0,63 1984 0,49 1994 31,7 2004 1,29
1975 0,94 1985 0,57 1995 1,69 2005 0,68
1976 0,58 1986 1,66 1996 ∞ 2006 0,53
1977 0,65 1987 1,66 1997 ∞
I : FNCF des SNF ; F : besoin de financement (en valeur absolue) des SNF.
1. Les valeurs du ratio I/F sont issues, à partir de 1978, de la comptabilité nationale en base 2000
et, jusqu’en 1977 (faute de rétropolation effectuée par l’INSEE avant 1978), de la comptabilité
nationale en base 1995.

4. Les années 1982-83 méritent une attention particulière, à un double titre.


Correspondant au niveau le plus bas atteint par I/F au long de ces années de
crise, elles montrent qu’il y a eu un approfondissement de la crise après le
deuxième choc pétrolier, plus durement ressenti que le premier. Mais elles
sont aussi le point de départ d’un relèvement qui va s’opérer graduellement
jusqu’en 1986, l’économie française sortant, cette année-là, radicalement de
la crise, au regard du moins de la profitabilité de ses entreprises.
5. Cinq années (1993, 1996, 1997, 1998, 1999) présentent une valeur « infinie »
pour le ratio I/F . Notons, tout d’abord, que ce ratio, par construction, tend vers
l’infini lorsque le besoin de financement des SNF tombe au voisinage de zéro.
C’est le cas de l’année 1994 (I/F = 31,7). Mais les cinq années en question
offrent une particularité supplémentaire ; en effet, ces années-là, les SNF non
seulement n’ont pas eu de besoin de financement, mais au contraire ont déga-
gé une capacité de financement, le solde de leur compte de capital habituelle-
ment négatif étant exceptionnellement positif, de sorte que leur profit net non
distribué ne s’exprimait plus (dans les notations du circuit) par I − F mais par
I + F (F étant, dans les deux cas, évalué positivement). Dès lors le ratio I/F ,
se trouvant dans une situation plus favorable encore que lorsque F était un véri-
table besoin de financement mais tendant vers zéro avec un ratio I/F tendant
par conséquent vers l’infini, il était a fortiori justifié d’affecter à I/F la valeur
∞ dans chacune de ces cinq années. La situation de ces années reste cepen-
dant problématique puisqu’on y voit nos chefs d’entreprise se comporter non
en entrepreneurs mais en ménages rentiers plaçant leurs profits sur les marchés

136  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


financiers extérieurs plutôt que d’utiliser ces profits à l’investissement produc-
tif et, partant, à la réduction du chômage, ce qui est la justification normale des
profits en économie capitaliste. L’analyse de cette anomalie est imputable sans
doute à la mondialisation à l’œuvre dès cette époque – mondialisation qui est
allée de pair avec une globalisation des marchés financiers et une excessive
hégémonie de ceux-ci sur l’économie réelle.
6. En 2005, les entreprises françaises passent à nouveau « dans le rouge » : cette
année-là, le ratio I/F tombe en effet sous sa valeur critique 1. C’est la première
fois que cela se produit depuis les longues années de crise 1973-1985. On
remarque aussi, comme pour les quelques années qui avaient précédé 1973,
une période de pré-crise correspondant ici aux années 2001-2004, où le ratio
I/F, tout en restant au-dessus de sa valeur critique, connaît une baisse tendan-
cielle. Il est probable (mais un peu plus de recul serait nécessaire pour l’affir-
mer) qu’il faille mettre l’évolution du ratio I/F sur la période 2001-2006 en
relation avec les effets destructeurs, enfin perceptibles sur l’économie fran-
çaise, de la mondialisation. Le retour de I/F dans la zone critique est peut-être
aussi une annonce d’inflation, conformément aux prédictions de l’analyse de
la régulation keynésienne d’une économie en crise (p. 86).

II. La méso-analyse de la production


La méso-analyse, dont le nom est construit sur l’adjectif grec mésos signi-
fiant « intermédiaire », est une analyse située à mi-chemin entre l’analyse tota-
lement agrégée et l’analyse détaillée : intermédiaire entre la macro-analyse et la
micro-analyse, elle est nommée pour cela méso-analyse.
En fait, la méso-analyse est essentiellement une analyse désagrégée de la
production fondée sur le Tableau Entrées-Sorties de la comptabilité nationale.
Au cœur de cette analyse, également nommée analyse entrées-sorties (en an-
glais : « input-output analysis »), il y a le modèle de Léontief.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

A. Le Tableau Entrées-Sorties
Depuis son origine, ou presque, la comptabilité nationale élabore des tableaux
d’échanges interindustriels aujourd’hui dénommés tableaux entrées-sorties
(TES).
Dans les comptes de secteur et, par suite, dans le TEE, la production est éva-
luée globalement, sans que la nature des produits soit prise en considération. À
l’origine des tableaux d’échanges interindustriels, il y a la volonté de désagréger
selon la nature des produits cette opération la plus importante de toutes, la pro-
duction. Il faut donc, au préalable, diviser l’ensemble des produits et l’ensemble

Les lois du circuit économique national  137


des unités de production chacun en grandes catégories homogènes qui se cor-
respondent une à une. Un tableau croisé des comptes de production par produits
est ensuite établi. Telles sont les deux étapes de la construction du TES.

1) Définition de catégories homogènes de produits et d’unités de production

Il est hors de question, pour les comptables nationaux, de décrire la produc-


tion des milliers de produits distincts de l’économie. On effectue des regroupe-
ments en catégories homogènes de produits, selon une nomenclature. À l’an-
cienne nomenclature d’activités et de produits, dite NAP 73 parce qu’elle datait
de 1973, ont succédé en 1998 deux nomenclatures séparées et reliées chacune à
une nomenclature européenne : la nomenclature d’activités française (NAF), ver-
sion française de la nomenclature des activités dans la Communauté européenne
(NACE), et la classification de produits française (CPF), correspondant, dans la
Communauté, à la classification de produits associés aux activités (CPA).
Chacune de ces nomenclatures peut être utilisée à un niveau de détail plus ou
moins élevé. Ainsi la CPF comporte-t-elle cinq niveaux, notés D, E, F, G, H. Au
niveau D, le plus agrégé, l’ensemble des produits est divisé en cinq catégories
seulement. Au niveau H, le plus désagrégé, on distingue 472 « postes » de pro-
duits. Les niveaux opérationnels à l’INSEE sont G (118 produits) ou F (41 pro-
duits), tandis que E (16 produits) est utilisé pour les publications à l’extérieur.
Il y a en outre une correspondance assez étroite, à l’échelle communautaire
comme à l’échelle de la France, entre la nomenclature de produits et la nomen-
clature d’activités. Cela résulte de la relation même entre les deux notions d’ac-
tivité et de produit. « Une activité (…) conduit à la création de produits déter-
minés », trouve-t-on textuellement dans le SEC 95. En somme, une « activité »
est un processus particulier affecté à la production de biens ou services particu-
liers. Une activité, cependant, peut, le cas échéant, englober plusieurs produits.
Ainsi, à l’activité « travail du cuir » fait-on correspondre différents produits :
vêtements, chaussures, objets de maroquinerie, etc. C’est pourquoi les nomen-
clatures de produits, dans leurs ramifications ultimes, sont plus fines que les
nomenclatures d’activités et l’emportent en importance sur celles-ci.
Aux nomenclatures de produits correspond un découpage des unités institu-
tionnelles productrices en unités de production homogène (UPH). Les UPH sont
regroupées en branches homogènes, une branche rassemblant toutes les UPH
fabriquant un produit donné de la classification.

2) Le tableau croisé des comptes de branches et de produits

Le Tableau Entrées-Sorties est construit sur la base d’une présentation croi-


sée des comptes de production des différentes branches. Il exprime en outre sous
forme détaillée l’équilibre des ressources et emplois de biens et services.

138  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


a) L’architecture du TES

Schématiquement (voir p. 140), le TES se présente comme un ensemble arti-


culé de cinq tableaux :
• Le tableau des entrées intermédiaires (ou TEI) est le cœur du TES. Il
indique, pour la période, la consommation intermédiaire de chaque branche en
chaque produit. Il y a un nombre égal de branches et de produits. Supposons
donc un nombre n de produits et un nombre n de branches. Les produits sont
répertoriés dans les lignes du TEI, et les branches dans les colonnes. À la ligne
du produit i sont inscrites les consommations intermédiaires en produit i des
différentes branches : par exemple, CIi,n−2 indique la consommation intermé-
diaire en produit i de la branche n − 2 ; au bout de la ligne i du TEI, CIi. est le
total de la consommation intermédiaire en produit i, toutes branches réunies. De
même, dans la colonne de la branche i, on inscrit les consommations intermé-
diaires de la branche i en chacun des produits : par exemple, CIn−2,i indique la
consommation intermédiaire en produit n − 2 de la branche i ; en bas de la
colonne, CI.i donne la consommation intermédiaire totale de la branche i.
Notons bien que, dans l’écriture CIi, j (consommation intermédiaire en produit i
par la branche j ), le premier indice (ici i ) est toujours l’indice de produit et le
deuxième indice (ici j ) est toujours l’indice de branche. Notons aussi que, si
l’on fait la somme, d’une part, de tous les CIi. et, d’autre part, de tous les CI.i ,
on trouve le même résultat CI , qui est la consommation intermédiaire totale,
enregistrée dans le coin inférieur droit du TEI.
Parmi les n produits, il en existe trois jouant un rôle particulier dans le TES.
Nous les plaçons ici, dans la structure considérée du TES (p. 140), aux trois der-
niers rangs.
Il y a d’abord le produit commerce (rang n − 2 ). Les services rendus par les
commerçants ont pour prix essentiellement les marges commerciales sur les pro-
duits. Or, aux autres lignes du TEI, les consommations intermédiaires sont éva-
luées, nous le savons, au prix d’acquisition, c’est-à-dire marges commerciales
comprises. Ces marges, déjà comptées au-dessus et au-dessous de la ligne
n − 2 , ne sont bien sûr pas reprises à cette ligne, qui ne contient donc que le prix
de services commerciaux qui ne sont pas des marges sur produits ; ce sont, par
exemple, des services de réparation (d’automobiles notamment) payés aux com-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

merçants par les diverses branches au titre de leur consommation intermédiaire.


Cela constitue un montant assez faible au regard de la masse des marges com-
merciales sur les produits.
La ligne n − 1 , sous le libellé éducation, santé, action sociale, reprend les
produits non marchands individualisables fournis par les administrations
publiques et consommés à titre intermédiaire par les différentes branches. Il
s’agit, là encore, de valeurs faibles (mais non nulles), car l’essentiel de ces pro-
duits est l’objet d’une consommation finale, à savoir la « consommation indivi-
duelle des administrations » recouvrant les « transferts sociaux en nature ».
La ligne n , enfin, de notre TEI (p. 140), intitulée administration, correspond
aux services collectifs des administrations publiques. Nous savons que ces ser-

Les lois du circuit économique national  139


Structure du Tableau Entrées-Sorties

140  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


Légende pour la structure du Tableau Entrées-Sorties

CI1,i : consommation intermédiaire CI : consommation


en produit 1 par la branche i intermédiaire totale
CIi,1 : consommation intermédiaire C : consommation finale
en produit i par la branche 1 totale
SA : production de « services
CI.i : consommation intermédiaire administratifs » ou
totale de la branche i consommation collective
CIi. : consommation intermédiaire des administrations
totale de produit i FBC : formation brute de capital
totale
Ci : consommation finale en X : exportations totales
produit i
M : importations totales
FBCi : formation brute de capital TVA : total des impôts grevant
en produit i les produits nets des sub-
Xi : exportations de produit i ventions sur les produits
MC : production totale de
Mi : importations de produit i
 services du commerces
TVAi : impôts sur le produit i nets MCi : total des marges commer-
des subventions sur i=n−2
/ ciales sur les produits
le produit i VAB : valeur ajoutée brute
MCi : marges commerciales sur totale
le produit i W : rémunération des
salariés totale
VABi : valeur ajoutée brute de la EBE : excédent brut
branche i d’exploitation total
Wi : rémunération des salariés Y : production totale
de la branche i E : total des emplois
EBEi : excédent brut d’exploita- R : total des ressources
tion de la branche i 0 : opération inexistante ou
 de montant nécessairement
Yi : production de la branche i nul
Ti : transferts de la branche i « blanc » : les cases laissées en blanc
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

contiennent en fait des


Yi : production en produit i valeurs en principe non
Ei : total des emplois de nulles mais non symboli-
produit i sées ici
Ri : total des ressources de
produit i

Les lois du circuit économique national  141


vices, en raison de leur indivisibilité, sont imputés en totalité à la consommation
finale. Par suite, dans le TEI, la ligne ne comporte que des zéros.
• Le tableau des emplois finals, à droite du TEI, indique les emplois finals
(consommation, FBC, exportations) en chaque produit ainsi que, dans une der-
nière colonne, le total des emplois (finals et intermédiaires) du produit. Pour les
produits marchands, l’évaluation est faite, pour les emplois finals comme pour
les emplois intermédiaires, au prix d’acquisition, c’est-à-dire en incluant marges
commerciales et impôts sur les produits nets des subventions sur les produits.
On note, à la ligne n , colonne consommation finale, la valeur SA de la produc-
tion non marchande de services collectifs par les administrations publiques :
comme rappelé ci-dessus, cette production est inscrite tout entière en consom-
mation finale.
• Le compte de production par branche, placé juste sous le TEI, indique,
pour chaque branche, son compte de production avec sa production (au prix de
base), sa consommation intermédiaire et sa VAB.
Est placé immédiatement sous ce compte, en annexe de celui-ci, un compte
de passage de la production de la branche à celle du produit correspondant. Il y
a, en effet, un léger écart entre ces deux productions tenant notamment à l’exis-
tence de produits fatals dans la production de certaines branches. Un « produit
fatal » est un produit qui se forme au moment même de la fabrication d’un pro-
duit principal (par exemple le gaz qui se forme dans les hauts fourneaux lors de
la fabrication de la fonte) ; sa valeur, comptée dans la production de la branche
principale, doit être « transférée » de celle-ci à la branche appropriée pour obte-
nir la production véritable du produit principal. Les transferts portent également
sur les ventes résiduelles de la branche « administration », c’est-à-dire les ventes
de services marchands produits par cette branche en marge de sa production non
marchande principale (par exemple, le produit de séances de cinéma payantes
organisées par le ministère de la culture serait transféré de la branche « admi-
nistration » à la branche « services aux particuliers »). Au total, les transferts
sont de somme algébrique nulle (ce qu’une branche perd une autre le reçoit) et
n’affectent donc pas la production globale, mais seulement la production indivi-
duelle des branches qui ne coïncide plus avec la production des produits.
• Le compte d’exploitation par branche complète le compte de production et
est placé sous celui-ci, après le compte de passage. Il reprend la VAB par
branche et en donne la décomposition selon, notamment, la rémunération des
salariés et l’excédent brut d’exploitation (EBE), c’est-à-dire selon les salaires et
les profits.
• Le tableau des ressources en produits, enfin, apparaît à gauche du TEI.
Dans sa première colonne, il reprend les productions en chacun des n produits.
À quoi s’ajoutent, dans les trois colonnes suivantes : les importations (évaluées
FAB comme les exportations) ; les marges commerciales sur les produits ; les
impôts sur les produits (principalement la TVA) desquels sont déduites les sub-
ventions sur les produits. Dès lors, dans le total des ressources de la dernière
colonne, la production en chaque produit est évaluée au prix d’acquisition et, par

142  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


suite, le total des ressources en un produit donné apparaît strictement égal au
total des emplois de ce même produit, conformément à l’objectif du TES qui est
de mettre en évidence l’égalité des ressources et des emplois produit par produit.
Cette égalité, s’agissant du produit « commerce », s’obtient, notons-le, de
façon particulière avec l’inscription dans la colonne « marges commerciales »
du tableau des ressources en produits, à la ligne « commerce », de la valeur

− MCi , correspondant à l’opposé de la somme des marges commerciales
i=n−2
/

sur tous les produits (en dehors, bien sûr, du produit « commerce » lui-même).
Cette indispensable soustraction évite, comme on le comprendra en suivant la
mécanique du TES, la double comptabilisation dans les ressources des marges
sur les produits et, par suite, le déséquilibre des ressources et des emplois au
niveau du « commerce » et du total. Par la même occasion, on comprend qu’à la
ligne « commerce » l’égalité ressources-emplois ne concerne pas toute la pro-
duction de services commerciaux, mais seulement la production (secondaire à
vrai dire) de services commerciaux qui ne sont pas des marges commerciales.

b) L’équilibre des ressources et des emplois

L’équilibre des ressources et des emplois est envisagé produit par produit
puis globalement.
À l’échelle du produit i, tout d’abord, le TES (voir p. 140) donne l’égalité :

Ri = Ei (2)

soit, sous forme développée :

CI.i + VABi + Ti + Mi + MCi + TVAi = CIi . + Ci + FBCi + Xi (3)

où la somme des trois premiers termes du membre gauche de cette égalité (3)
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

remplace la production Yi de produit i, comme on le voit sur le compte de pro-


duction de la branche i et le compte de passage à la production de produit i.
De l’égalité (3 ), vraie pour tout i = 1,2,. . . ,n , on tire une nouvelle égalité
par sommation sur i = 1,2,. . . ,n de tous les termes de (3). On arrive alors à
ceci :
VAB + M + TVA = C + FBC + X (4)

après avoir éliminé successivement :


n n
CI.i = CIi . : même valeur CI de part et d’autre de « = »
i =1 i =1

Les lois du circuit économique national  143



n
Ti = 0 : somme algébrique nulle des transferts
i =1


n
MCi = 0 : voir la colonne « marges » du TES
i =1

L’égalité (4) s’écrit aussi :

VAB + TVA = C + FBC + X − M

soit encore, d’après (1) et sachant que TVA (voir tableau p. 141) représente ici
le total des impôts sur les produits nets des subventions sur les produits :

PIB = C + FBC + X − M (5)

où PIB est le produit intérieur brut.


La relation (5) nous donne, après (1), une seconde décomposition du PIB.
Celle de la relation (1) correspond à ce que l’on appelle l’optique de la produc-
tion, et celle-ci à l’optique de la demande (ou de la dépense) étant donné
qu’elle décompose le PIB en demande de consommation finale, demande d’in-
vestissement (brut) et demande extérieure nette.
Une troisième décomposition du PIB, selon l’optique du revenu, s’obtient à
partir de (1) et de l’équilibre du compte d’exploitation qui s’exprime par :
VAB = W + EBE . D’où :
PIB = W + EBE + TVA (6)

Signalons enfin la relation étroite entre le PIB de la comptabilité nationale et


le revenu global keynésien R, décomposé selon l’expression (7) du chapitre 2 en :
R=Z+I+J+C+X−H (7)
où Z est la rémunération des salariés de l’État, I la FNC des entreprises, J l’in-
vestissement public, C la consommation finale des ménages, X − H le solde
commercial.
Si l’on décompose J (conformément à sa définition p. 75) selon la relation
J = CIA +CCFA + IA (où CIA , CCFA , IA sont respectivement la consommation
intermédiaire, la consommation de capital fixe et la FNC de l’État) et si l’on
remarque que Z + CIA + CCFA , somme des coûts de production de l’État, est la
production non marchande, identique à la « consommation finale des adminis-
trations » (notée CA ), alors (7) devient :

R = (I + IA ) + (C + CA ) + (X − H) (7')

où I + IA est la FNC totale, C + CA la consommation finale totale et X − H le


solde commercial, de sorte que, en comparant (7') et (5), il apparaît que le reve-

144  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


nu global keynésien s’identifie au produit intérieur net (PIN) de la comptabilité
nationale.
On arriverait à la même conclusion en comparant (6) et la décomposition de R
selon l’expression (8) du chapitre (2), à savoir : R = Y + Z + I − F , sachant que,
là, il n’y avait pas d’impôts sur les produits et qu’il conviendrait donc de négliger
la grandeur TVA pour effectuer l’identification de R et du PIN par cette voie.

B. Le modèle de Léontief
Le modèle de Léontief pose et résout le problème de la détermination des
productions à réaliser dans chaque branche, compte tenu des emplois finals pré-
vus pour chaque produit. Le modèle est donc orienté en grande partie vers la
planification de la production. D’ailleurs, Wassily Léontief, qui terminait en
1925 ses études d’économie à Léningrad, s’était imprégné des méthodes de pro-
grammation abondamment discutées dans les milieux scientifiques d’URSS
quelques années avant la mise en place du Premier Plan quinquennal, en 1928.
Cependant, c’est une méthode originale que Léontief, émigré aux États-Unis dès
le début des années trente, a développée à propos d’une étude sur l’économie
américaine. Pour cette étude, Léontief a élaboré le premier tableau d’échanges
interindustriels, constituant la base de l’analyse entrées-sorties (« input-output
analysis ») dans laquelle de nombreux auteurs, après Léontief, se sont engagés.
En ce qui concerne la comptabilité nationale, s’il est vrai que le TEE s’inscrit
dans la lignée de la pensée de Quesnay, il est encore plus vrai que le TES pro-
longe celle de Léontief.
Replaçant le modèle de Léontief dans le cadre de nos tableaux entrées-sor-
ties, nous présenterons d’abord les hypothèses de ce modèle, puis nous expose-
rons la solution du problème qu’il propose.

1) Les hypothèses
Pour exposer les hypothèses du modèle de Léontief, nous nous placerons
dans le cadre d’un TES simplifié, emprunté à B. Brunhes. Il faut donc distinguer
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

les hypothèses propres de l’exemple, des hypothèses spécifiques du modèle de


Léontief.

a) L’exemple simplifié
Nous considérons une économie sans production non marchande, à trois
branches : l’agriculture (A), l’industrie (I), les services (S). Toute consommation
intermédiaire est parfaitement ventilée entre ces trois branches. La production est
évaluée aux prix d’acquisition (ce qui fait disparaître la branche commerce) et
TVA incluse. Les emplois finals sont confondus en un seul poste.
On vérifie que cet exemple respecte bien la condition d’égalité des res-
sources et des emplois, globalement (R = E = 278 ) et par produit.

Les lois du circuit économique national  145


TOTAL Branche TOTAL
Produc- Impor- des A I S C.I. des Emplois des
tion tations ressources Produit produits finals emplois

58 10 68 A 8 18 2 28 40 68
154 10 164 I 15 64 15 94 70 164
41 5 46 S 5 5 6 16 30 46
253 25 278 C.I. de 28 87 23 138 140 278
la branche
V.A.B. 30 67 18 115
Production 58 154 41 253

b) Hypothèses spécifiques du modèle de Léontief


Destiné principalement à la prévision économique, le modèle de Léontief
repose tout d’abord sur l’hypothèse générale que l’avenir n’est pas entièrement
aléatoire mais est en partie déterminé par les structures existantes. Or la struc-
ture productive d’une économie donnée peut être supposée dotée d’une assez
bonne stabilité. Les prévisions de production, dans le cadre du modèle de
Léontief, consistent alors à estimer la production future en supposant stable la
structure de production et en supposant donnés, par d’autres procédures d’esti-
mation, les emplois finals futurs. Telles sont les deux hypothèses spécifiques du
modèle de Léontief : stabilité de la structure productive et exogénéité des
emplois finals.
L’hypothèse de stabilité de la structure productive consiste à définir des
coefficients techniques de production et à les supposer constants pendant une
période au moins égale à l’horizon de la prévision.
Pour chaque branche, on définit une série de coefficients techniques qui sont,
chacun, le rapport de la consommation intermédiaire de la branche en un produit
déterminé à la production totale de la branche. Il y a donc, par branche, autant de
coefficients techniques qu’il y a de produits, certains coefficients pouvant être
nuls si le produit correspondant n’est pas consommé par la branche. Par exemple,
avec le TES considéré, on voit que le coefficient technique de consommation de
produits de l’agriculture par la branche de l’agriculture est égal à 8/58 ou 0,14.
Cela signifie que, au moins dans la période considérée, il faut 0,14 unité de pro-
duit agricole (fourrage, semence, engrais, etc.) pour fabriquer une unité de pro-
duit agricole (bovin, céréale, etc.). Pour la branche agriculture, la série des coef-
ficients techniques correspondant aux consommations intermédiaires des diffé-
rents produits peut être représentée par le vecteur-colonne suivant :
   
1 8 0,14
15 = 0,26
58 5 0,09

146  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


De même, pour l’ensemble des branches, on peut donner de leurs coefficients
techniques une présentation matricielle, qui est la juxtaposition des séries de
coefficients techniques relatives à chaque branche. Dans le cas présent, la ma-
trice Q des coefficients techniques est celle-ci :
 
0,14 0,12 0,05
Q = 0,26 0,42 0,37
0,09 0,03 0,15
La matrice Q, supposée refléter les techniques de production (qui ne se modi-
fient que lentement), est supposée constante à court terme, c’est-à-dire pour
toute la période de prévision si celle-ci ne dépasse pas quelques années. (En fait,
la matrice des coefficients techniques dépend aussi des prix relatifs des consom-
mations intermédiaires, qui peuvent subir des variations beaucoup plus rapides.)
L’hypothèse d’exogénéité des emplois finals consiste à supposer pour ceux-
ci, dans les années suivantes, une évolution exogène, c’est-à-dire une évolution
mue par une conjoncture extérieure prévisible. Il s’agit d’assigner une valeur
probable, dans l’année suivante, à la consommation finale, à l’investissement, à
la balance commerciale. Pour cela, on procède par enquêtes (enquêtes auprès
des ménages, enquêtes auprès des chefs d’entreprise sur leurs carnets de com-
mande, etc.) et par extrapolations des tendances actuelles. On est alors en mesu-
re de fixer, avec plus ou moins d’incertitude, pour chaque branche i, le montant
d’emplois finals du produit i attendus au cours de la période suivante.
Sur la base de ces hypothèses, le problème de prévision de la production
future de chaque branche peut être résolu.

2) Résolution du problème de prévision des productions par branche


La méthode consiste à faire apparaître un système, de n équations linéaires
indépendantes à n inconnues, qui en général a une solution unique.

a) Méthode
Considérons la production de la branche agriculture Y A = 58. La condition
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

d’égalité des ressources et des emplois du produit de cette branche s’exprime de


façon détaillée, au vu du TES, par :

Y A = 58 = 8 + 18 + 2 + 40 − 10
où, dans le second membre de l’égalité, 40 − 10 représente les emplois finals
(excédent ou déficit commercial inclus) de la branche A et les valeurs 8, 18, 2,
sont les emplois intermédiaires, en produit A, des branches A, I, S, respective-
ment. En faisant apparaître les coefficients techniques précédemment définis et,
plus précisément, en utilisant la première ligne de la matrice Q ci-dessus, on
peut écrire :
8 = 0,14.Y A , 18 = 0,12.Y I , 2 = 0,05.YS

Les lois du circuit économique national  147


où Y I = 154 et YS = 41 sont les productions de l’industrie et des services res-
pectivement.
On obtient alors :

Y A = 0,14.Y A + 0,12.Y I + 0,05.YS + 30 (8)

En faisant la même opération pour les branches I et S et en utilisant les


deuxième et troisième lignes de Q, on obtient, en se référant toujours au TES :

Y I = 0,26.Y A + 0,42.Y I + 0,37.YS + 60 (9)

YS = 0,09.Y A + 0,03.Y I + 0,15.YS + 25 (10)

Si nous ignorions les valeurs Y A , Y I , YS , de la période et ne connaissions


que les coefficients techniques et les emplois finals, la résolution du système
linéaire des trois équations (8), (9) et (10) nous donnerait exactement les valeurs
des productions des différentes branches. Ces valeurs sont en fait connues pour
la période présente. Mais la méthode peut être appliquée à la détermination des
productions par branche au cours d’une période future. Pour cela, supposant,
comme il a été dit, les coefficients techniques constants, nous prévoyons, pour
la période future, des taux de croissance des emplois finals (nets des importa-
tions) en produits A, I, S, de 10 %,15 % et 20 % respectivement. Tel est le pro-
blème dont nous allons chercher la solution.

b) Solution
Compte tenu des prévisions d’emplois finals (net d’importations), les pro-
ductions des différentes branches vérifieront, dans la période suivante, les trois
relations ci-dessous :

Y A = 0,14.Y A + 0,12.Y I + 0,05.YS + 33

Y I = 0,26.Y A + 0,42.Y I + 0,37.Y S + 69

Y S = 0,09.Y A + 0,03.Y I + 0,15.Y S + 30

Tout calcul fait, les prévisions de production par branche sont (en chiffres
arrondis) :
Y A∗ = 67 ; Y I∗ = 182 ; YS∗ = 49

On en déduit, pour chaque branche i = A, I, S , le taux de croissance prévu


de la production. Par exemple, pour la branche A, il s’agit de :
(67 − 58)/58 = +16 %. On peut présenter les taux de croissance de la produc-
tion comparés au taux de croissance des emplois finals, dans le tableau ci-
après :

148  LE SYSTÈME ACTUEL DE COMPTABILITÉ NATIONALE


Taux de croissance Production Emplois finals
Branche
A + 16 % + 10 %
I + 18 % + 15 %
S + 20 % + 20 %

L’expression de la solution du modèle de Léontief peut recevoir une forme


plus générale, dans le cas d’un nombre n quelconque de branches, où Y désigne
le vecteur-colonne des productions par branche, Z celui des emplois finals et Q
la matrice carrée, de format n × n , des coefficients techniques de production. Le
système d’équations linéaires, correspondant aux équations (8), (9) et (10),
s’écrit :
Y = Q.Y + Z (11)

Q et Z sont supposés connus et Y inconnu : la résolution de (11) relève désor-


mais du calcul matriciel au seuil duquel nous nous arrêterons ici.
D’autres généralisations du modèle de Léontief existent. C’est un modèle de
base qui bien souvent se trouve au cœur des grands modèles de simulation de
l’activité économique générale construits sur la comptabilité nationale.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Les lois du circuit économique national  149


Troisième partie

Crédit et
investissement
Des intermédiaires financiers
aux entreprises
Sommaire

Chapitre 5 La monnaie et le crédit 155


Chapitre 6 L’investissement 193

152  ÉCONOMIE GÉNÉRALE


D ans l'ordre logique des opéra-
tions fondamentales du circuit éco-
nomique, le crédit puis l’investissement sont les deux premières opéra-
tions. Par le crédit, les institutions financières mettent de la monnaie à la
disposition des entreprises pour leur permettre d’investir. Crédit et inves-
tissement sont donc étroitement reliés entre eux, en même temps qu’ils
établissent une relation fondamentale entre les intermédiaires financiers
et les entreprises.
Certes, le crédit des intermédiaires financiers n’est point exclusivement
destiné aux entreprises : il y a aussi une quantité importante de crédits aux
ménages, ainsi que des crédits entre intermédiaires financiers. De même
les investissements des entreprises ne sont point exclusivement financés
par le crédit des intermédiaires financiers : les entreprises ont aussi recours
à des émissions de titres sur le marché financier, sans compter l’autofi-
nancement. Cependant, du point de vue de la logique, le crédit des inter-
médiaires financiers aux entreprises reste, quoi qu’il arrive, primordial : il
répond au besoin de financement des entreprises dont la production, sans
lui, se verrait privée du financement nécessaire à son expansion, seuls les
intermédiaires financiers, simplement parce qu’ils ont l’exclusivité de la
création monétaire, pouvant fournir à la sphère productive des moyens de
financement supplémentaires. Le marché financier ne pourrait y pourvoir
car ce marché ne fait que recycler vers les agents qui en ont besoin une
épargne préexistante. Sans création monétaire, la production serait vouée
à une sorte d’état stationnaire, un peu comme chez Quesnay. Tout repose
en somme sur cette relation de base entre institutions financières et entre-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

prises par laquelle les premières, par le crédit, mettent de la monnaie à la


disposition des secondes pour leur permettre d’investir.
C’est cette relation fondamentale liant les banques aux entreprises qui
constituera l’axe de cette troisième partie où, suivant l’ordre naturel des
choses, nous présenterons d’abord la monnaie et le crédit (Chap. 5) puis
l’investissement (Chap. 6).

Crédit et investissement  153


5. La monnaie et le crédit

P
ar le crédit, qui est l’opération originelle du circuit, de la monnaie
est mise par les institutions financières à la disposition d’autres
agents économiques. Le circuit est ainsi, d’emblée, monétaire. En
principe, la monnaie et le crédit ne s’identifient point l’un à l’autre : la
monnaie peut exister sans crédit, de même que le crédit peut exister sans
monnaie. En pratique, toutefois, la monnaie et le crédit sont quasiment
le reflet l’un de l’autre. C’est pourquoi, après une analyse séparée de la
monnaie, puis du crédit, nous en viendrons à l’étude synthétique de
l’équilibre de la monnaie et du crédit.

I. La monnaie
« Tous les échecs de l’économie ordinaire sont là », écrit le philosophe
Michel Serres. Comprendre la monnaie est en effet la chose la plus délicate qui
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

soit en économie. Chacun pourtant a l’expérience de la monnaie. C’est de cette


expérience que nous partirons pour présenter les principaux aspects techniques
de la monnaie auxquels nous nous limiterons ici : l’utilisation de la monnaie et
la création monétaire.

A. L’utilisation de la monnaie
Du point de vue de celui qui la détient, la monnaie est un actif ayant ceci de
commun avec les autres biens d’être utile et, de fait, utilisé. La monnaie est uti-
lisée pour remplir certaines fonctions. Elle est utilisée sous des formes diverses.

La monnaie et le crédit  155


1) Les fonctions de la monnaie

Chacun sait bien à quoi sert la monnaie : elle sert à payer un fournisseur,
pour l’acquisition d’un bien matériel ou d’un service, ou un créancier, pour l’ex-
tinction d’une dette ou, ce qui revient au même, l’acquisition de la créance déte-
nue par ce créancier. La monnaie sert à acquérir ou, plus précisément, à acheter.
C’est là sa fonction caractéristique. Elle a aussi des fonctions annexes qu’elle
peut toutefois partager avec d’autres biens.

a) La fonction de paiement, principale fonction de la monnaie

En permettant l’achat d’un bien ou d’une créance, la monnaie est utilisée


comme moyen de paiement. C’est sa principale fonction. Deux propriétés sont
attachées à cette fonction : la monnaie est un moyen de paiement universel ; la
monnaie est un moyen de paiement instantané.
L’universalité signifie que la monnaie est un instrument de paiement utili-
sable partout à l’intérieur d’une zone géographique déterminée, appelée zone
monétaire.
Si la zone monétaire est un territoire soumis à une même autorité, on parle
de monnaie nationale, ce qui est particulièrement net lorsque l’autorité est un
État unique, mais reste valable lorsqu’il s’agit d’une union d’États, telle l’Union
monétaire européenne actuelle. Ainsi dit-on du franc français qu’il était la mon-
naie nationale de la France jusqu’au 1er janvier 1999, et de l’euro qu’il est depuis
cette date la monnaie nationale de l’Europe, du moins d’une partie de celle-ci, à
savoir les treize pays, dont la France, qui l’ont adopté et constituent, au sein de
l’Union européenne, ce qu’on appelle la zone euro. La monnaie nationale a, en
principe, cours légal dans sa zone, ce qui signifie obligation pour les résidents
de l’accepter en paiement. Deux monnaies nationales distinctes sont, l’une par
rapport à l’autre, des monnaies étrangères ou devises : dans la zone euro, le dol-
lar des États-Unis est une devise.
Si la zone monétaire dépasse le cadre du territoire soumis à une même auto-
rité, on parle de monnaie internationale. Comme il n’y a pas d’autorité unique
sur toute la zone géographique en question, la monnaie internationale ne saurait
avoir cours légal. Son existence est en général une existence de fait, liée à un
usage qui s’est imposé au cours du temps. Ainsi à l’échelle mondiale, le dollar
des États-Unis tend-il aujourd’hui à s’imposer comme monnaie internationale
quasi unique. Il n’en fut pas toujours ainsi : tout au long du XIXe siècle, jusque
vers 1930 environ, la livre sterling, concurremment avec l’or, tint le rôle de mon-
naie internationale ; c’est vers les années trente que la livre commença à être
supplantée par le dollar, l’or restant cependant monnaie internationale jusque
vers les années soixante-dix.
La monnaie est aussi un moyen de paiement instantané. On dit pour cela que
la monnaie est la liquidité par excellence. Un actif quelconque est d’autant plus
liquide qu’il se « rapproche » de l’actif monétaire. Cette proximité par rapport à

156  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


la monnaie, constituant le degré de liquidité de l’actif en question, dépend du
délai et du coût de conversion de l’actif en monnaie. Tout actif dont le délai et
le coût de conversion en monnaie sont nuls, ou quasiment nuls, est assimilé à la
monnaie, et est parfois appelé quasi-monnaie.

b) Les fonctions annexes de la monnaie

À côté de la fonction de paiement de la monnaie, deux fonctions annexes


doivent aussi être considérées : une fonction de mesure des valeurs, qui fait de
la monnaie une unité de compte ; une fonction de réserve des valeurs, qui fait
de la monnaie un « pouvoir d’achat » permanent.
La monnaie comme unité de compte mesure les valeurs. Elle est ce que
K. Marx appelait l’« équivalent général ». Cette fonction de la monnaie est très
liée à celle de moyen de paiement : c’est parce que la monnaie est la contre-
valeur dans la quasi-totalité des échanges qu’elle sert en même temps de mesure
générale des valeurs. On peut cependant trouver des cas, rares il est vrai, où
l’unité de compte est distincte du moyen de paiement : ainsi, en France, sous
l’Ancien Régime, les moyens de paiement étaient des pièces d’or et d’argent,
mais l’unité de compte était la livre tournois qui n’était elle-même matérialisée
par aucune pièce.
La monnaie est aussi une réserve de valeur : elle peut être conservée et n’être
échangée contre un autre actif qu’après un certain temps. La plupart des actifs
remplissent en fait, mais plus ou moins bien, la fonction de réserve de valeur. La
monnaie, à cet égard, n’est pas le meilleur actif qui soit. Un actif est considéré
comme une réserve de valeur d’autant meilleure que sa diminution de valeur,
dans une période de temps donnée, est plus faible : un actif dont la valeur finale
est égale à la valeur initiale est réputé être à pouvoir d’achat constant. La mon-
naie, notamment en période de hausse des prix, n’est qu’un médiocre instrument
de réserve des valeurs.
Au total, on peut donner de la monnaie une définition « fonctionnelle » en
ces termes : la monnaie est un moyen de paiement utilisable immédiatement à
l’intérieur d’une zone monétaire déterminée, et qui remplit accessoirement les
fonctions d’unité de compte et de réserve des valeurs.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

2) Les formes de la monnaie

Il y a eu, dans le passé, trois stades d’évolution des formes de la monnaie :


l’économie de troc, où les marchandises s’échangeaient directement contre les
marchandises sans cet intermédiaire des échanges qu’est la monnaie ; l’écono-
mie à monnaie marchandise, comme dans l’Antiquité méditerranéenne, où le
bétail (latin : « pecus ») constitua assez longtemps, en tant que moyen d’échan-
ge, la richesse pécuniaire par excellence ; l’économie à monnaie métallique, qui
fut un stade assez vite atteint de l’économie à monnaie marchandise : les métaux
précieux, notamment l’or et l’argent, parce que rares, inaltérables et facilement

La monnaie et le crédit  157


divisibles en petites quantités, finirent par supplanter toute autre marchandise
comme forme de monnaie. Les pièces métalliques firent leur apparition dans la
Grèce archaïque. Plus tard, ces pièces furent frappées, c’est-à-dire revêtues de
la marque d’une autorité émettrice qui garantissait en même temps la valeur des
pièces, c’est-à-dire leur poids en métal précieux. La monnaie métallique fut la
forme essentielle de la monnaie jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et tint même une
place importante encore au XIXe siècle. En France, par exemple, la loi dite de
Germinal an XI institutionnalisa un système monétaire bi-métalliste fondé sur la
définition d’un rapport d’échange légal entre l’or et l’argent. Ce système fut
remplacé à partir de 1876 par un système monométalliste-or qui fonctionna
tant bien que mal jusque dans l’entre-deux-guerres.
Aujourd’hui, on distingue deux formes principales de la monnaie : la mon-
naie manuelle et la monnaie scripturale.

a) La monnaie manuelle

La monnaie manuelle est celle qui, au sens propre, peut être manipulée. Elle
comporte les billets de banque et les pièces métalliques.
Les billets de banque, à l’origine, c’est-à-dire aux XVIIe et XVIIIe siècles, cir-
culaient au lieu des quantités de métaux précieux qu’ils représentaient et qui res-
taient immobilisés dans les coffres des banques. Le billet était donc une créance
sur une banque, payable en métal précieux. Mais les métaux étaient de fait si
bien immobilisés que les banques se risquèrent assez vite à émettre des billets
pour une valeur supérieure à celle détenue en métal précieux dans leurs coffres.
Dès lors, les billets furent appelés, et sont encore appelés par tradition, monnaie
fiduciaire, parce que le billet pouvait circuler grâce à la confiance (latin : « fidu-
cia ») du porteur du billet en la capacité de la banque à le lui rembourser en
métal.
En France, l’histoire du billet de banque est marquée par trois événements.
Le premier est le monopole de l’émission des billets conféré à la Banque de
France sur tout le territoire en 1848 (jusqu’à cette date, et depuis sa création en
1800 sous le Consulat, elle n’avait de « privilège » d’émission que dans la
région parisienne, le reste du pays étant partagé entre neuf « banques départe-
mentales d’émission » ). Le second est l’instauration du cours forcé, définitive-
ment établi en 1936, qui supprime la possibilité pour les résidents français, por-
teurs de billets de la Banque de France, de demander à celle-ci le rembourse-
ment de leurs billets en or. Le troisième a été, à compter du 1er janvier 2002, le
remplacement massif des billets en francs par de nouveaux billets en euros dont
l’aire de circulation est étendue à toute la zone euro et dont l’émission revient,
pour un certain quota, à la Banque de France mais sous le contrôle de la Banque
Centrale Européenne (BCE).
La substitution des espèces en euros aux espèces en francs, le 1er janvier
2002, concerne aussi les espèces métalliques, destinées aux petits paiements,
que l’on appelait en France les monnaies divisionnaires. Ce nom leur avait été
donné en 1795, lors de la création du franc par la Convention, parce qu’elles

158  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


représentaient alors des « divisions » du franc. Par la suite, le nom s’était conser-
vé alors même que les pièces étaient devenues aussi des multiples du franc. Avec
le passage à l’euro, il est tombé en désuétude et, aujourd’hui, on parle tout bon-
nement de « pièces métalliques ». Leur valeur est faible relativement à celle des
billets. Dans l’ensemble de la zone euro (il n’y a pas en ce domaine de statis-
tiques spécifiques précises pour la France), sur une circulation fiduciaire totale
de 605 milliards € (juillet 2007), les billets représentent près de 95 %.

b) La monnaie scripturale
La monnaie scripturale n’est point tangible. Elle n’existe qu’en vertu d’écri-
tures passées dans les comptes des banques au nom des titulaires de cette mon-
naie. Son utilisation pour les paiements nécessite des techniques appropriées.
Décrivons la nature de la monnaie scripturale par un exemple : un individu,
M. Rouget, dépose le 1er mars 1000 € de billets à la Société Générale qui lui
ouvre un compte au crédit duquel elle inscrit la somme déposée. Pour
M. Rouget, son compte créditeur de 1 000 € est un substitut parfait des 1 000 €
de billets qu’il a déposés à la banque : il peut retirer ces billets, en totalité ou en
partie, quand il le veut. Le 15 mars, par exemple, il décide de retirer 200 € qui
sont alors inscrits au débit de son compte dont le solde apparaît désormais cré-
diteur de 800 €. Toutes ces écritures se présentent ainsi dans la comptabilité de
la Société Générale :

Compte de M. Rouget

Date Nature de l’opération Débit Crédit

1er mars Dépôt d’espèces 1000,00


15 mars Retrait d’espèces 200,00
15 mars Solde 800,00
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Le solde n’est inscrit, en général, que lorsque le compte est arrêté, par
exemple pour envoi d’un relevé au client. Un solde créditeur est alors inscrit
dans la colonne débit, à gauche, pour équilibrer le compte. Si d’aventure le solde
est débiteur, les débits excédant les crédits, le solde est inscrit dans la colonne
crédit, à droite. Bien sûr, la banque prend garde à ce que les soldes de ses clients
ne deviennent point débiteurs sans son accord préalable.
Après arrêt d’un compte à une certaine date, le solde est reporté : à la date
suivante, un report est inscrit dans la colonne opposée à celle du solde de la date
précédente. Le report d’un solde créditeur est ainsi inscrit dans la colonne cré-
dit. Le second relevé de compte, reçu à la fin du mois par M. Rouget qui aura
entre-temps prélevé 500 € le 20 mars, se présentera donc comme ceci :

La monnaie et le crédit  159


Compte de M. Rouget

Date Nature de l’opération Débit Crédit

16 mars Report 800,00


20 mars Retrait d’espèces 500,00
20 mars Solde 300,00

À chaque retrait, le solde créditeur s’amenuise mais constitue toujours un


substitut parfait du reliquat de la somme initialement déposée. Il suffit à
M. Rouget de se présenter au guichet de sa banque pour transformer son solde
créditeur en billets. Le dépôt est, pour cette raison, appelé dépôt à vue. À chaque
retrait le dépôt diminue mais reste un dépôt à vue.
Pour être considéré comme monnaie scripturale, un dépôt à vue auprès d’un
intermédiaire financier doit, toutefois, être assorti de moyens qui en permettent
l’utilisation directe et immédiate à des fins de paiement, conformément à ce qui est
la caractéristique de la monnaie. Les principaux instruments de mobilisation des
dépôts à vue par leurs titulaires sont le chèque, le virement et la carte bancaire.
Le chèque est un ordre écrit, adressé par le titulaire (le tireur) d’un dépôt à
vue à l’intermédiaire financier (le tiré) qui garde le dépôt en compte, de payer
au porteur du chèque (le tiers) la somme inscrite sur le chèque. Les dépôts en
compte de chèque sont donc bien de la monnaie scripturale : grâce au chèque ils
peuvent être utilisés comme moyen de paiement. Le chèque en lui-même n’est
pas de la monnaie, mais un instrument de mobilisation d’un dépôt, qui est la
véritable monnaie scripturale ; d’ailleurs un chèque « sans provision » condui-
rait à une annulation de tous les paiements qu’il a permis de faire.
Le virement est un ordre un peu plus compliqué que le chèque, quoique d’uti-
lisation parfois plus pratique : le tireur ordonne à sa banque de virer une certaine
somme au nom d’un tiers titulaire lui-même d’un compte en banque. Le vire-
ment fait intervenir en principe quatre personnes : le tireur, le tiers et la banque
de chacun d’entre eux.
La carte bancaire est la plus moderne des techniques de mobilisation de
dépôt. Elle donne la possibilité non seulement d’effectuer des retraits dans les
distributeurs automatiques de billets (DAB) ou auprès des guichets automa-
tiques bancaires (GAB), mais aussi de payer des dépenses auprès des nombreux
commerçants affiliés au réseau de la carte bancaire. Le client est simplement
tenu de composer son code confidentiel sur un clavier spécial. L’utilisation de la
carte est en plein essor, dépassant d’ores et déjà, par le nombre d’opérations
effectuées, l’usage du chèque ou du virement. Il n’en va toutefois pas de même
pour ce qui est du montant des paiements, car le chèque et encore plus le vire-

160  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


ment sont utilisés en moyenne pour de beaucoup plus gros paiements que
la carte, qui a donc atteint le but que lui avaient dès l’origine assigné les ban-
quiers : les soulager de la gestion, extrêmement coûteuse pour eux, des chèques
de faible montant que les particuliers émettaient en trop grand nombre avant
l’expansion de la carte bancaire.

B. La création monétaire
Les exemples précédents n’ont fait qu’indiquer comment de la monnaie
scripturale et de la monnaie fiduciaire pouvaient être substituées l’une à l’autre
dans le patrimoine d’un même agent, ou bien comment de la monnaie (scriptu-
rale) pouvait être transférée du patrimoine d’un agent à celui d’un autre. Tout
cela ne nous apprend pas l’origine absolue de la monnaie, quelle qu’en soit la
forme. Or, à l’origine, la monnaie est créée par les banques. Celles-ci sont nom-
breuses et variées. Mais deux types de monnaie seulement méritent d’être dis-
tingués : la monnaie créée par les banques ordinaires ou banques de second rang
et la monnaie créée par la banque centrale, c’est-à-dire, en France, la Banque de
France sous le contrôle de la BCE. L’une est dite monnaie de banque et l’autre
monnaie centrale.

1) La création de monnaie de banque

La monnaie de banque est toujours de la monnaie scripturale, puisque le pri-


vilège d’émission de billets appartient à la banque centrale. La monnaie de
banque ne peut donc apparaître que par crédit du compte à vue d’un agent non
financier. Il n’y aura toutefois de création monétaire nette que si cette apparition
de monnaie de banque n’est point compensée par une disparition équivalente de
monnaie (quelle qu’en soit la forme), comme dans l’exemple précédent où la
Société Générale créditait de 1000 € le compte de M. Rouget en contrepartie
d’un dépôt équivalent de billets de banque. Il y avait simplement, entre les mains
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

de M. Rouget, substitution de monnaie de banque à de la monnaie centrale préa-


lablement détenue par lui. Pour qu’il y eût une création monétaire nette, il eût
fallu que la Société Générale fît un crédit, au sens propre du terme, à son client,
en n’acquérant sur lui comme contrepartie qu’un titre de créance.
La « monétisation des créances », selon l’expression de J. Denizet, est l’ac-
tivité caractéristique des banques : elles créent de la monnaie en faisant crédit
aux agents non financiers. Deux situations classiques sont celles-ci : ou bien le
crédit est directement consenti par la banque à l’agent non financier, selon une
procédure dite d’avance en compte ; ou bien le crédit bancaire prend le « relais »
d’un crédit déjà consenti entre agents non financiers, selon la pratique de l’es-
compte du crédit commercial inter-entreprises.

La monnaie et le crédit  161


a) L’avance en compte

L’avance en compte, également appelée facilité de caisse ou découvert, est


destinée à permettre aux entreprises d’équilibrer leur trésorerie, c’est-à-dire de
combler l’écart éventuel entre les décaissements et les encaissements journa-
liers. L’avance en compte est très appréciée des entreprises en raison de sa sou-
plesse : il suffit d’un simple accord, écrit ou même verbal, entre le banquier et
l’entreprise.
L’avance en compte n’est comptabilisée par la banque qu’au fur et à mesure
de son utilisation par le bénéficiaire pour effectuer ses paiements. C’est à ce
moment seulement qu’a lieu la création monétaire. Imaginons, par exemple, une
avance de 20 000 € consentie par la banque à son client, imprimeur, pour lui
permettre de payer une fourniture à une papeterie que nous supposerons, pour
simplifier, cliente de la même banque. Au moment du règlement, supposé effec-
tué par virement, la banque passe les écritures suivantes dans ses livres :

Débit Compte de l’imprimeur Crédit

20 000,00

Débit Compte de la papeterie Crédit

20 000,00

La comptabilité de la banque reste, comme il se doit, équilibrée. La monnaie


créée au moment de l’utilisation de l’avance apparaît au compte du bénéficiaire
du paiement (la papeterie) et non à celui du bénéficiaire de l’avance (l’impri-
meur) : le débit du compte de celui-ci, représentant sa dette envers la banque, est
en quelque sorte la contrepartie de la monnaie créée. Le résultat serait le même
si la papeterie était cliente d’une autre banque.

b) L’escompte
Dans l’exemple précédent, on peut imaginer que l’imprimeur, au lieu de
demander une avance à sa banque, demande à son fournisseur, la papeterie, de lui
faire crédit : un crédit commercial, entre agents non financiers, apparaît. Ce crédit
commercial est souvent matérialisé par un effet de commerce constituant ici le titre
de créance de la papeterie sur l’imprimerie. Il peut cependant arriver que la pape-
terie ait besoin d’argent, par exemple pour payer les salaires de ses ouvriers, sans
pouvoir attendre l’échéance de sa créance sur l’imprimeur. La papeterie peut alors
mobiliser sa créance auprès de sa banque qui la lui escompte.

162  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


L’effet de commerce le plus utilisé est la lettre de change ou traite. Celle-ci
met en cause trois personnes : un tiré, un tireur, un tiers. Le tiers est créancier du
tireur qui est créancier du tiré. Dans la lettre de change, le tireur donne l’ordre au
tiré, qui accepte, de payer, à l’échéance, le montant de sa dette au tiers ou
« à son ordre ». Puis la lettre est remise par le tireur, en règlement de sa propre
dette, au tiers, son créancier. La mention « à son ordre » signifie que le tiré peut
être tenu, à l’échéance, de payer sa dette à toute personne porteuse de la lettre de
change. La transmission, de main en main, de la lettre de change peut en effet se
faire par endossements successifs : il suffit par exemple au tiers, premier porteur
de la lettre de change, d’inscrire, au dos de la lettre, avec la date et sa signature,
l’ordre de payer la somme à une personne nommément désignée ou « à son
ordre », ce qui permet à la lettre de change de pouvoir continuer à circuler jus-
qu’à l’échéance. À l’échéance précisément, le porteur de la lettre demande rem-
boursement au tiré, mais il peut aussi, en cas de défaillance de celui-ci, se retour-
ner contre toute autre personne, y compris le tireur, qui aurait apposé sa signa-
ture sur la lettre de change.
Les effets de commerce peuvent être mobilisés, avant leur échéance, auprès
d’une banque qui les escompte. Pour décrire ce mécanisme, nous imaginerons
au départ la situation suivante : la papeterie a tiré une traite de 20 000 € sur son
client l’imprimeur ; une lettre de change est établie à l’ordre de la banque, en
vue justement de l’escompte. On peut en outre supposer que la papeterie a déjà
un fort découvert en banque et que la banque souhaite voir ce découvert réduit.
La papeterie apporte alors sa traite à l’escompte de la banque.
En échange de la traite, la banque rembourse aussitôt à la papeterie le mon-
tant de sa créance sur l’imprimeur, déduction faite toutefois d’une petite somme
constituant l’escompte proprement dit. Si, par exemple, le taux d’escompte de la
banque est de 5 % l’an et que la lettre de change est à trois mois d’échéance (un
quart d’année entière), alors, sachant que la créance est d’une valeur de
20 000 €, l’escompte sera de :

20 000 € ×0,05 × 0,25 = 250 €

Le compte de la papeterie sera crédité, par conséquent, de 19 750 € par la


banque qui est désormais titulaire du titre de créance en contrepartie duquel elle
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

a accepté de créer de la monnaie scripturale d’une valeur de 19 750 €. Au fond,


par cette opération, tout se passe comme si le crédit commercial de la papeterie
à l’imprimerie était relayé par un crédit bancaire.
Après escompte de traites commerciales, la banque peut « nourrir » les
créances jusqu’à l’échéance. Elle peut aussi, sous certaines conditions, les appor-
ter à la Banque de France, provoquant alors une création de monnaie centrale.

2) La création de monnaie centrale


La monnaie centrale est la monnaie créée par la banque centrale, soit, dans
notre perspective, la Banque de France (sous le contrôle de la BCE). Celle-ci

La monnaie et le crédit  163


peut, comme toute autre banque, créer de la monnaie scripturale, mais elle peut
aussi, par privilège, créer de la monnaie fiduciaire, c’est-à-dire des billets de
banque.
Pour les billets, monnaie manuelle, la création suppose une fabrication préa-
lable. La fabrication des billets est une opération purement industrielle conduite
par la Banque de France elle-même dans ses usines de Vic-le-Comte, pour la
fabrication du papier, de Chamalières, pour l’impression des billets. La création,
elle, est une opération purement financière consistant à émettre la monnaie, ce
qui signifie la mettre pour la première fois à la disposition d’autres agents. Une
distinction est également à faire entre émission et circulation monétaire. La
monnaie émise est dite en circulation seulement quand elle est entre les mains
d’agents non financiers. Ainsi des billets émis par la banque centrale et remis à
des banques qui les gardent momentanément en caisse ne sont-ils pas encore en
circulation. Cette distinction vaut aussi pour la monnaie scripturale émise par la
banque centrale.
Pour la monnaie scripturale émise par la Banque de France, la plus grande
partie n’est point en circulation, contrairement aux billets. C’est que ceux-ci,
justement, sont émis pour les agents non financiers, les ménages notamment,
tandis que la monnaie scripturale centrale est émise principalement pour les
banques et autres institutions financières, qui règlent leurs opérations mutuelles
en monnaie centrale. Comme toute monnaie scripturale, celle de la Banque de
France est évaluée d’après les soldes créditeurs des comptes à vue de sa clien-
tèle. Celle-ci ne comporte que relativement peu d’agents non financiers,
ménages ou entreprises, mais surtout des institutions financières : le Trésor
public, qui a un compte courant à la Banque de France ; les banques, françaises
ou étrangères, et notamment les banques centrales étrangères ; certaines institu-
tions internationales ; etc.
Il n’y a pas de différence fondamentale entre la monnaie centrale et la mon-
naie de banque quant au mécanisme de leur création : dans l’un ou l’autre cas,
la monnaie est émise en contrepartie de créances sur des agents le plus souvent
résidents. Il peut aussi y avoir, à l’occasion d’opérations extérieures, création
d’euros contre créances sur des non-résidents de la zone euro. Imaginons un
exportateur français qui, après avoir été payé en dollars par son client américain,
demande à sa banque de lui changer ces dollars en euros. La banque crédite le
compte de l’exportateur de la contre-valeur en euros des dollars. À ce moment-
là, a lieu une création d’euros dont la contrepartie est une créance à vue en dol-
lars détenue par la banque française sur une banque américaine. Si la banque
française cède les dollars à sa banque centrale, la contrepartie des euros créés
devient alors une créance à vue en dollars de la Banque de France sur la banque
américaine.

164  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


II. Le crédit
L’analyse de circuit présentée au chapitre 2 nous invitait à donner au flux de
financement F, qui est le premier flux du circuit, un sens extensif, celui d’un
financement en général, avec ou sans intermédiaire. Allant encore plus loin à
présent, nous dirons que le flux en question recouvre les trois grands types de
financement qui se rencontrent dans l’économie moderne : le financement inter-
médié ou crédit stricto sensu ; son corollaire, le refinancement ; le financement
direct ou désintermédié.

A. Le marché des crédits ou le financement intermédié


Une opération de financement peut être décrite, de manière abstraite, comme
la rencontre entre un agent à besoin de financement et un agent à capacité de
financement. Dans l’opération de crédit, toutefois, un intermédiaire surgit et fait
écran entre les deux agents. L’agent à capacité de financement confie son
épargne à l’intermédiaire, qui consent un prêt à l’agent à besoin de financement.
Les deux opérations sont indépendantes : l’épargne collectée n’est pas automa-
tiquement prêtée, tandis que le prêt peut, en certains cas, avoir lieu sans que l’in-
termédiaire n’ait reçu d’épargne préalable. Cette indépendance fait de l’inter-
médiaire le partenaire véritable de l’emprunteur dans l’opération de crédit, qua-
lifiée pour cette raison de financement intermédié. Le demandeur de crédit est
l’agent à besoin de financement, mais l’offreur est l’intermédiaire et non l’agent
à capacité de financement, simple offreur d’épargne. Ainsi se forme ce que l’on
appelle, d’un terme parfois abusif mais consacré par l’usage, le marché des cré-
dits, avec ses deux composantes : les établissements de crédit et les opérations
de crédit.

1) Les établissements de crédit


© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

La loi du 24 janvier 1984 définit les établissements de crédit comme des per-
sonnes morales qui effectuent à titre de profession habituelle des opérations de
banque. Les opérations de banque elles-mêmes sont définies comme compre-
nant : la réception de fonds du public, la distribution du crédit, la mise à la dis-
position de la clientèle de moyens de paiement ainsi que la gestion de ces
moyens de paiement.
La Banque de France et le Trésor public, qui sont nos deux institutions
suprêmes en matière financière, sont écartées du champ d’application de la loi
et n’appartiennent donc pas à la catégorie des établissements de crédit. Il en est
de même de la très puissante Caisse des Dépôts et Consignations, la plus impor-
tante de nos institutions de crédit. Certains ont vu, dans cette aptitude de la

La monnaie et le crédit  165


Caisse des Dépôts à s’affranchir de la loi commune, la preuve qu’elle est une
sorte d’État dans l’État.
La loi définit cinq grandes catégories d’établissements de crédit : les banques
proprement dites, les banques mutualistes ou coopératives, les caisses de crédit
municipal, les sociétés financières, les institutions financières spécialisées. Les
trois premières sont des catégories d’établissements habilités à traiter toutes les
opérations de banque, les deux dernières seulement quelques-unes. Passant
outre à l’anomalie qui exclut la Caisse des Dépôts de l’ensemble des établisse-
ments de crédit, nous l’ajouterons ici aux cinq catégories précédentes, juste
après les institutions financières spécialisées, catégorie dont elle est le plus
proche.
Fin mars 2008, on recensait 677 établissements de crédit agréés en France.
Dix ans auparavant, il y en avait le double. Cette forte réduction provient essen-
tiellement de multiples regroupements (celui de la BNP et de Paribas est le plus
éclatant) opérés pour mieux résister à la concurrence extérieure et même passer
à l’offensive dans un contexte de mondialisation de plus en plus affirmée.

a) Les banques
Au nombre de 225 (fin mars 2008), elles constituent la catégorie sinon la
plus nombreuse, du moins la plus caractéristique ainsi que la plus importante par
la distribution du crédit et par l’implantation sur le territoire.
La loi de 1984, contrairement à la législation antérieure, n’a pas défini, à l’in-
térieur de la catégorie des banques, de sous-ensembles particuliers. Il y a pour-
tant des différences importantes notamment de taille avec, d’un côté, de grandes
banques à vocation générale (BNP-Paribas, Société Générale, Le Crédit
Lyonnais, etc.) et, de l’autre côté, des établissements plus nombreux mais plus
petits en raison soit d’une implantation seulement régionale ou locale, soit d’une
activité limitée de fait à certains types de financement (immobilier notamment).

b) Les banques mutualistes ou coopératives


Les banques mutualistes ou coopératives forment une catégorie distincte des
banques proprement dites, en raison de leur vocation spécifique qui est, non pas la
recherche du profit, mais la coopération et l’entraide sociale entre personnes d’une
même région ou d’une même profession. Dès l’origine, les pouvoirs publics ont
encouragé le crédit mutualiste ou coopératif au moyen notamment de privilèges
fiscaux. Par la suite, l’esprit mutualiste s’est souvent affaibli, tandis que les privi-
lèges étaient maintenus. Cela a été une source de dispute avec les banques ordi-
naires, qui n’avaient pas ces privilèges, aujourd’hui d’ailleurs très atténués.
Au nombre de 110 (fin mars 2008), les banques mutualistes ou coopératives
sont, pour les banques ordinaires, de redoutables concurrents qui se taillent une
grosse part du marché. Elles se composent de quatre grands réseaux d’impor-
tance comparable : le Crédit Agricole, le Crédit Mutuel, les Banques Populaires,
les Caisses d’Épargne et de Prévoyance.

166  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


c) Les caisses de crédit municipal
Au nombre de 18, spécialisées dans les prêts personnels aux ménages et béné-
ficiaires d’un monopole de l’octroi des prêts sur gages, elles sont historiquement
les héritières des anciens monts-de-piété. Quoique très modernisées, elles occu-
pent une place tout à fait secondaire dans la distribution générale du crédit.

d) Les sociétés financières


C’est la catégorie la plus nombreuse : 317 établissements (près de la moitié
de l’effectif total des établissements de crédit), fin mars 2008. Ce sont généra-
lement de petits établissements limités, en vertu de l’agrément dont ils bénéfi-
cient, à une activité strictement définie. À cet égard, il y a deux groupes de
sociétés financières : d’un côté, celles dont la fonction est d’apporter une cau-
tion ou une garantie à des opérations financières spécifiques ; de l’autre côté,
celles qui participent elles-mêmes au financement, chacune dans son domaine
propre (crédit à la consommation, financement immobilier, crédit-bail, etc.).

e) Les institutions financières spécialisées


Les institutions financières spécialisées (IFS) sont un groupe très restreint
(7 IFS en 2008) d’établissements de crédit, mais qui a joué et pourrait encore
jouer un rôle crucial dans le financement de l’économie. Ce sont, en vertu de la
loi, des établissements auxquels l’État a confié une mission permanente d’inté-
rêt public. Ils ne peuvent effectuer que les opérations de banque afférentes à
cette mission.

f) La Caisse des Dépôts et Consignations


Établissement public fondé en 1816, non soumis à la loi de 1984, la « vieille
dame de la rue de Lille » tire sa colossale puissance financière de sa fonction de
caisse centrale pour les caisses d’épargne et de prévoyance ainsi que pour le
réseau de la Caisse Nationale d’Épargne. Directement ou par l’intermédiaire de
ses filiales, elle joue le rôle de banquier des collectivités locales et d’organisme
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

de financement du logement social. Elle apparaît ainsi comme remplissant une


mission générale d’intérêt public, ce qui l’apparente aux IFS.

2) Les opérations de crédit

Dans la multitude des opérations de crédit, il existe plusieurs types de


regroupements possibles. Selon le bénéficiaire, on distingue les crédits aux
sociétés non financières (41 % de l’encours en France, fin août 2007), les cré-
dits aux ménages (50 %) et les crédits aux autres agents (9 %), au premier rang
desquels figurent les administrations publiques. Selon l’objet, on distingue les
crédits de trésorerie (21 %), les crédits à l’investissement (18 %), à l’habitat

La monnaie et le crédit  167


(41 %), et les autres crédits (20 %). Un troisième regroupement, plus classique,
consiste à présenter les opérations de crédit selon leur durée, en considérant,
d’une part, les crédits à court terme et, d’autre part, les crédits à moyen et long
terme.

a) Les crédits à court terme


Les crédits à court terme, c’est-à-dire de durée inférieure à un an, s’adressent
essentiellement aux ménages ou aux entreprises. En ce qui concerne les
ménages (pour lesquels ils représentent environ 20 % des crédits à ce secteur),
ils ont la nature de crédits à la consommation, prenant la forme soit de crédits
de financement d’achats à tempérament (c’est-à-dire d’achats comportant livrai-
son immédiate et paiements échelonnés), soit de prêts personnels, soit de décou-
verts bancaires. En ce qui concerne les entreprises, ils servent essentiellement à
financer leurs besoins d’exploitation.
Au cours de son exploitation, une entreprise est amenée à payer des salaires,
à constituer des stocks (de matières premières ou de produits transformés), etc.
Pour cela, elle doit engager des ressources qui, en attendant les recettes, ne peu-
vent être que des ressources d’emprunt. L’emprunt est normalement à court
terme, étant donné le délai en principe assez court entre l’engagement des
dépenses et la perception des recettes, mais il peut devenir permanent (c’est-à-
dire constamment renouvelé) si les bénéfices réalisés ne permettent pas un auto-
financement intégral des dépenses.

b) Les crédits à moyen et long terme


Le capital fixe (immeubles, machines, etc.) a une « rotation » beaucoup plus
lente que le capital circulant (matières premières, salaires, etc.) ; aussi doit-il
être financé par un crédit plus long. Les crédits à moyen ou long terme sont les
crédits de durée supérieure à un an (comprise entre un et sept ans pour le crédit
à moyen terme, supérieure à sept ans pour le crédit à long terme). Ils représen-
tent, en France, 80 % de l’encours total des crédits, et ils bénéficient en premier
aux ménages (50 %), puis aux entreprises (40 %), le reste (10 %) étant destiné
principalement aux administrations. Ils financent, dans le cas des ménages,
essentiellement l’achat de logements et, dans le cas des entreprises ou des admi-
nistrations, l’achat d’équipements.
Pour une banque, dont les ressources sont généralement en grande partie des
dépôts à vue, il y a un risque à immobiliser dans des prêts à moyen ou long terme
des fonds que les déposants peuvent prétendre lui retirer à tout instant. Pour ne
pas encourir ce risque d’illiquidité, une banque ordinaire ne s’engagera donc
dans des prêts à moyen ou long terme que si elle a une garantie de mobilisation
de ses créances, autrement dit si elle a la certitude de pouvoir à tout moment
céder ses créances à une autre institution financière disposant de liquidités.
Divers mécanismes institutionnels donnent aux banques cette garantie pour cer-
taines catégories de créances à moyen ou long terme. Ce fut longtemps le cas du
crédit à moyen terme mobilisable, qui a joué un rôle très important en France

168  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


dans la période de reconstruction d’après-guerre en permettant aux banques de
financer l’équipement des entreprises tout en bénéficiant pour leurs créances de
conditions de mobilisation auprès de la Banque de France équivalentes à celles
accordées jusque-là aux seuls crédits à court terme. C’est toujours le cas des
créances hypothécaires, c’est-à-dire des créances représentatives de crédits au
logement assortis d’une hypothèque, pour lesquelles il existe un marché, le mar-
ché hypothécaire, sur lequel les établissements sont assurés de pouvoir mobili-
ser leurs créances. Dans presque tous les autres cas, les banques n’ont aucune
assurance de pouvoir mobiliser leurs créances à moyen ou long terme. C’est
pourquoi, en dehors du crédit au logement, elles ne se lancent guère dans le cré-
dit à moyen ou long terme, laissant cette tâche aux établissements spécialisés
disposant de ressources stables.

B. Le refinancement des crédits


Aussi longtemps qu’un établissement a la charge d’un crédit, il finance ou
« nourrit » ce crédit. La plupart des crédits sont financés jusqu’à l’échéance par
les établissements mêmes qui les ont distribués. Il peut naître toutefois un besoin
de refinancement qui amène l’établissement à vouloir transférer la charge du
financement à une autre institution. Ce besoin de refinancement se fait sentir
lorsque l’établissement vient à encourir un risque d’illiquidité trop important en
raison d’un rapport devenu défavorable entre le degré de liquidité de ses
créances et le degré d’exigibilité de ses dettes : des créances recouvrables à
terme éloigné adossées à des dettes exigibles à vue peuvent conduire l’établis-
sement à vouloir substituer soit des ressources plus stables à ses exigibilités à
vue, soit des disponibilités à vue à ses créances peu liquides. La première voie,
qui est celle du recours par les établissements de crédit pour leur propre compte
aux marchés de financement direct, sera examinée au paragraphe suivant. La
deuxième voie, suivie ici, est celle du refinancement. L’établissement qui for-
mule une demande de refinancement souhaite obtenir des liquidités en échange
de créances détenues par lui. Pour cela, il s’adresse soit à un autre établissement
de crédit, sur un marché de refinancement, soit à la banque centrale elle-même,
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

prêteur en dernier ressort.

1) Les marchés de refinancement


Il existe deux marchés de refinancement, l’un en principe pour le long terme,
l’autre essentiellement pour le court et le moyen terme. Le premier est en outre
un marché spécialisé, relativement étroit ; il s’agit du marché hypothécaire. Le
second est un marché destiné à toutes sortes de créances et connaissant une
importante activité ; il s’agit de ce qui fut longtemps le marché monétaire tout
entier mais qui n’en est plus, depuis l’élargissement de ce marché à d’autres
types d’opérations (p. 178), qu’un compartiment appelé marché interbancaire.

La monnaie et le crédit  169


a) Le marché hypothécaire
Le marché hypothécaire, créé en 1966 et placé sous la tutelle du Crédit
Foncier (dont il n’a été affranchi qu’en 1999), sert au refinancement des prêts au
logement consentis à des particuliers. Pour être éligibles au marché hypothé-
caire, ces prêts doivent être assortis d’une hypothèque et être d’une durée
initiale comprise entre dix et vingt ans. Le marché hypothécaire a donc bien
vocation à offrir un refinancement à la fois spécialisé (dans le crédit au loge-
ment) et à long terme.
Un établissement, détenant des créances éligibles au marché hypothécaire et
éprouvant un besoin de refinancement, ne cède pas, sur ce marché, les créances
elles-mêmes, mais des billets de mobilisation représentatifs de ces créances, les-
quelles sont conservées « sous dossier », par l’établissement émetteur des
billets, au nom de l’établissement souscripteur de ceux-ci. Les billets ont en
principe une échéance voisine de celles des créances qu’ils représentent. En fait,
pour accéder au vœu des souscripteurs (souvent à la recherche de placements de
courte durée), les établissements emprunteurs ont de plus en plus émis des
billets de mobilisation à échéance brève, faisant ainsi tendre le marché hypothé-
caire vers un marché de refinancement à court terme, contrairement à sa voca-
tion.
La réforme qui s’imposait est intervenue en 1985. Un nouveau marché est
superposé à l’ancien, qui ne disparaît pas mais devient en quelque sorte le dépar-
tement à court terme de l’ensemble. La nouveauté essentielle consiste en la créa-
tion d’une Caisse de refinancement hypothécaire qui émet dans le public des
emprunts à long terme avec le produit desquels elle souscrit les billets hypothé-
caires, de même durée, émis par les établissements détenteurs de créances éli-
gibles et éprouvant un besoin de refinancement. Ainsi le marché hypothécaire a-
t-il bien retrouvé sa vocation qui est d’être un marché de refinancement à long
terme pour le crédit au logement. Cependant, la réforme n’a pas véritablement
réussi à relancer l’activité du marché hypothécaire qui continue à faire figure
d’annexe du marché interbancaire.

b) Le marché interbancaire
Le marché interbancaire, comme le précédent, est réservé aux établissements
de crédit, auxquels s’ajoutent la Caisse des Dépôts et Consignations, le Trésor
public et la Banque de France. Cette dernière a un rôle si particulier qu’il
convient d’étudier à part ses opérations sur le marché interbancaire. Ce marché
a longtemps, en France, constitué à lui seul tout le marché monétaire ; il n’en est
plus, aujourd’hui, qu’un compartiment, mais un compartiment central, le cœur
pour ainsi dire.
La vocation du marché interbancaire est le refinancement à court et moyen
terme, encore qu’il y ait sur ce marché un compartiment à long terme, mais peu
actif et tendant d’ailleurs à se confondre avec le marché hypothécaire. Le com-
partiment de loin le plus important (il représente environ 80 % du total des opé-
rations du marché) est celui des opérations au jour le jour, c’est-à-dire à 24 ou

170  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


48 heures d’échéance. Des opérations aussi brèves sont en effet nécessitées par
l’évolution quotidienne très fluctuante de la trésorerie de nombreux établisse-
ments de crédit. Si, tel jour, une banque enregistre davantage de dépôts que de
retraits, elle aura, ce jour-là, un excédent de liquidités qu’elle sera disposée à
prêter à un autre établissement qui éprouverait, le même jour, un déficit ; la
situation pouvant se renverser du jour au lendemain, le prêt sera donc à
24 heures.
Malgré tout, il existe, sur le marché interbancaire, des agents dits structurel-
lement prêteurs parce qu’ils ont en permanence un excédent de liquidités. Ce
sont les établissements qui, pourvus d’un grand nombre de guichets, collectent
des liquidités en abondance : la Caisse des Dépôts (qui a derrière elle tout le
réseau des caisses d’épargne), la Caisse Nationale de Crédit Agricole, les
grandes banques de dépôts (telle la BNP-Paribas), etc. Inversement, il y a des
agents structurellement emprunteurs : le Trésor public (toujours à la recherche
de liquidités, du fait du déficit budgétaire), des sociétés financières (parce que
ne recevant pas de dépôts du public), etc. Tous les établissements dont la tréso-
rerie n’est pas sujette à d’amples variations erratiques sont, bien sûr, portés à se
lancer dans des opérations à terme relativement long. Mais, au total, les opéra-
tions du marché interbancaire ne dépassent guère l’échéance d’une année.
Quelques prêts sont dits en blanc parce qu’ils s’appuient seulement sur la pro-
messe (matérialisée ou non par un billet à ordre) du débiteur de rembourser son
créancier à l’échéance. Mais, dans leur grande majorité, les refinancements s’ap-
puient sur un transfert de titres de l’emprunteur vers le prêteur : ventes fermes ou
bien, le plus souvent, mises en pension d’effets. La mise en pension s’analyse, en
droit, comme une vente à réméré, c’est-à-dire une vente avec promesse de rachat :
l’établissement emprunteur livre, ou bien met « sous dossier » au nom du prêteur,
un certain nombre d’effets publics (bons du Trésor, etc.) ou privés (lettres de
change, etc.) ; les effets sortent ou ne sortent pas de chez l’emprunteur, mais celui-
ci ne peut les utiliser à d’autres emprunts, car ils sont considérés comme la pro-
priété du prêteur jusqu’au remboursement, qui opère en même temps le rachat des
titres.
Afin de permettre aux établissements d’agir dans la plus grande discrétion, les
opérations du marché interbancaire passent par des intermédiaires, qui sont de
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

deux types. Il y a, d’une part, des entreprises d’investissement, qui sont de


simples intermédiaires se contentant de rapprocher offreurs et demandeurs. Il y
a, d’autre part, des banques ou autres établissements de crédit agréés en quali-
té de contrepartie par la banque centrale. Seuls ces derniers peuvent se porter
« ducroire », c’est-à-dire conclure des opérations pour leur propre compte sur le
marché interbancaire ; ils sont en outre les interlocuteurs exclusifs de la banque
centrale pour les opérations de refinancement auprès de celle-ci.
En centralisant offres et demandes de refinancement, les intermédiaires per-
mettent au marché d’atteindre au plus vite son taux d’intérêt d’équilibre. Ce
taux, d’ailleurs, fluctue passablement dans une même séance de marché, en
fonction des arrivées incessantes d’offres et de demandes. Ce que l’on appelle,
un jour donné, le taux du marché interbancaire est un taux moyen pondéré,

La monnaie et le crédit  171


appelé Eonia (« Euro Overnight Index Average »), calculé par la BCE à partir
des indications fournies par un échantillon de grands établissements de crédit
parmi les plus actifs de la zone euro. C’est donc un taux européen tout comme
le marché interbancaire lui-même, car il n’y a pas de frontières, à l’intérieur de
la zone euro, pour le refinancement des intermédiaires financiers. Tout au plus
peut-on distinguer, sur ce marché européen, des « segments » nationaux (en par-
ticulier un segment français) sur lesquels portent, par délégation et pour le
compte de la BCE, les interventions des banques centrales nationales (notam-
ment celles de la Banque de France).

2) Le refinancement auprès de la banque centrale


De toutes les fonctions que remplit une banque centrale, l’une des plus carac-
téristiques est celle de prêteur en dernier ressort. Cela signifie que la banque
centrale se présente comme l’ultime recours des établissements de crédit lors-
qu’ils ont épuisé leurs possibilités de refinancement sur le marché interbancaire
sans avoir satisfait tous leurs besoins de refinancement. Aujourd’hui, dans
l’Union Monétaire Européenne, le rôle est tenu par la Banque Centrale
Européenne (BCE) dont les banques centrales nationales, en particulier la
Banque de France, sont les relais dans les divers États membres.
C’est la BCE, en effet, qui détermine la quantité de monnaie centrale à four-
nir aux demandeurs (les « contreparties », selon le nom qu’elle leur donne) ou,
le cas échéant, la quantité de monnaie centrale à leur reprendre si elle juge le
marché trop « liquide ». Quand il s’agit d’alimenter le marché en liquidités (cas
le plus fréquent), les interventions de la BCE sont, le plus souvent, des « opéra-
tions de cession temporaire de liquidités » (dans le cadre d’accords de prise en
pension d’ « actifs éligibles » ou de prêt garanti par des actifs éligibles) et, plus
rarement, des opérations fermes d’achat d’actifs éligibles. Les pensions sont, en
règle générale, d’une durée d’une semaine, mais dans certains cas, pour
répondre à des besoins de refinancement à plus long terme, d’une durée de trois
mois. Les actifs éligibles sont classés en deux catégories : les « actifs de
niveau 1 », qui répondent à des critères d’éligibilité uniforme pour toute la zone
euro, ne comprennent que des titres négociables, au premier rang desquels figu-
rent les effets publics (bons du Trésor) ; les « actifs de niveau 2», qui peuvent
comprendre des titres de créances non négociables, répondent à des critères plus
nationaux, définis par les banques centrales nationales mais agréés par la BCE.
Pour procéder à l’alimentation du marché interbancaire en monnaie centrale, la
BCE a recours principalement aux appels d’offres, avec d’ailleurs plusieurs pro-
cédures possibles. Celle qu’elle emploie le plus (pour les trois-quarts environ des
refinancements) a une périodicité hebdomadaire, en harmonie avec les pensions à
sept jours qui en sont la base. Chaque semaine, la BCE, par le canal des banques
centrales nationales, lance un appel aux places financières de la zone euro. L’appel
porte mention de la quantité globale de monnaie centrale que la BCE est disposée
à fournir et du taux d’intérêt minimum, appelé communément taux refi, qu’elle
exige. Ce taux est toujours situé dans le bas de la zone de fluctuation du taux Eonia
du marché au jour le jour afin d’attirer les candidats au refinancement vers les offres

172  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


de la BCE et, ce faisant, de lester le taux du marché pour le cas où celui-ci tendrait
à s’élever un peu trop. Dès le lendemain de l’appel, les banques centrales nationales
(dont la Banque de France) ont recueilli et retransmis à la BCE les « offres » des
contreparties. Ces offres portent sur la quantité de monnaie centrale désirée et sur
le taux d’intérêt que les contreparties sont disposées à payer. La BCE classe les
offres qui lui sont soumises selon l’ordre décroissant des taux proposés et répond
aussitôt (il ne s’est pas écoulé plus de 24 heures entre le lancement de l’appel
d’offres et la notification des résultats aux intéressés) en servant les demandes dans
cet ordre jusqu’à concurrence de la somme globale annoncée. Si, au dernier taux
retenu (qui est souvent le taux refi), il reste plusieurs demandes en lice, elles sont
servies au prorata de leur montant. Chaque élu paie le taux qu’il a proposé (adju-
dication « à l’américaine ») et non, comme cela se pratique ailleurs, le taux mini-
mal payé par la dernière personne servie (adjudication « à la hollandaise »). Chaque
bénéficiaire de l’appel d’offres met en pension auprès de la BCE les actifs éligibles
retenus par celle-ci en garantie de la « cession temporaire » de liquidités pour la
durée d’une semaine.
À côté des appels d’offres, la BCE emploie aussi le système dit des facilités
permanentes. La différence est que, dans ce cas, ce n’est plus la BCE qui prend
l’initiative des opérations, mais les établissements de crédit eux-mêmes s’ils
jugent que les différentes procédures d’appels d’offres mises en œuvre ne leur ont
pas apporté toute la monnaie centrale dont ils avaient besoin ou si, au contraire,
ils ont un excédent de liquidités qu’ils ne trouvent pas à placer sur un marché
interbancaire en état de « surliquidité ». Il existe donc, pour répondre à ces deux
éventualités, deux « facilités » : l’une, dite facilité de prêt marginal, procure aux
contreparties un prêt au jour le jour (à 24 heures) à un taux qui apparaît comme
le taux plafond du marché puisque les établissements n’ont recours à cette facili-
té qu’en dernier ressort ; l’autre, dite facilité de reprise de dépôt, leur permet de
bénéficier d’un placement au jour le jour pour leurs excédents de liquidités à un
taux qui, pour des raisons similaires, apparaît comme le taux plancher du marché
interbancaire. Ces deux taux et le taux refi forment les trois taux directeurs du
marché interbancaire de la zone euro, en ce sens que les deux premiers détermi-
nent le « corridor » à l’intérieur duquel le taux au jour le jour Eonia peut fluctuer,
tandis que le troisième (taux minimum de refinancement) accompagne ces fluc-
tuations en s’efforçant de les contenir dans les limites du corridor.
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

L’expression de « taux directeur » laisse entendre que la BCE dirige le taux


Eonia. C’est en partie illusoire. Certes, la banque centrale cherche à exercer son
emprise sur le taux du marché qui, lui, est un taux réellement directeur pour le
financement de toute l’économie européenne. Mais diverses circonstances peuvent
contrarier le projet de la Banque. En effet, celle-ci ne peut espérer exercer de
contrôle sur le taux du marché que si les établissements de crédit ont besoin du refi-
nancement qu’elle leur propose. Cela n’arrive que si le marché est à court de liqui-
dités. On dit alors qu’il est en banque, pour signifier qu’il est sous la dépendance
de la banque centrale. Mais si le marché, indépendamment de la BCE et même
contre sa volonté, est abondamment pourvu en liquidités – ce qui arrive lorsque les
Etats doivent, pour financer des déficits publics élevés, obtenir l’injection d’une
grande quantité de monnaie supplémentaire dans l’économie ou encore lorsque des

La monnaie et le crédit  173


excédents commerciaux importants amènent dans l’Union une grande quantité de
devises converties en autant d’euros supplémentaires – , alors il devient difficile à
la banque centrale de diriger un marché devenu hors banque. Elle n’est cependant
pas dépourvue de moyens pour le ramener en banque. Nous le verrons (p. 192) avec
la politique monétaire, dont le marché du refinancement que nous venons d’exa-
miner est le point d’application privilégié.

C. Le financement direct ou désintermédié


À côté du financement intermédié (ou indirect) prend place un financement
direct ou désintermédié. Ce n’est pas que les intermédiaires financiers n’aient
plus rien à faire dans ce nouveau compartiment du financement ; au contraire,
ils y sont très actifs, mais leur fonction change de nature. Au lieu de faire écran
entre l’agent à besoin de financement et celui à capacité de financement, ils met-
tent désormais en présence l’un et l’autre. Leur rôle est celui d’un intermédiaire
au sens strict, qui se contente de rapprocher le demandeur (d’emprunt) et l’of-
freur (d’épargne). Ils n’encourent ni le risque de l’insolvabilité de l’emprunteur
ni le risque d’illiquidité qu’implique la liberté de l’épargnant de retirer, quand il
le veut, ses fonds de l’opération où ils ont été engagés. (L’intermédiaire au sens
strict peut toutefois prendre à sa charge une partie du risque d’illiquidité –
jamais du risque d’insolvabilité – en se portant garant, vis-à-vis de l’emprunteur,
de la bonne fin de l’opération. Cet engagement, qui n’est que de seconde ligne,
appartient, au même titre que les avals, cautions, etc., à la catégorie des engage-
ments dits hors bilan.) Pour ses divers services, l’intermédiaire est rémunéré par
une commission, dont le taux est d’autant plus élevé que les risques acceptés par
lui sont plus grands. La rémunération à la commission, caractéristique du finan-
cement désintermédié, se distingue de la rémunération à la marge, caractéris-
tique du financement intermédié, où le prix que reçoit l’intermédiaire se mesure
par la différence entre la somme des intérêts débiteurs perçus, au cours d’une
période donnée, sur les emprunteurs et la somme des intérêts créditeurs versés
dans la même période aux déposants.
S’agissant du financement désintermédié, il convient de considérer successi-
vement le marché du long terme ou marché financier, d’existence ancienne, puis
le marché du court et moyen terme ou marché monétaire élargi, de création plus
récente, avant d’examiner en lui-même le phénomène de désintermédiation
financière.

1) Le marché financier
Le marché financier est apparu au XIXe siècle, en même temps que le capita-
lisme industriel, dont il est l’un des principaux supports. C’est le lieu où s’émet-
tent puis s’échangent des titres à long terme, c’est-à-dire d’échéance en principe
au moins égale à trois ans. Les titres en question s’appellent des valeurs mobi-
lières. L’ensemble des émissions de valeurs mobilières constitue le marché pri-

174  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


maire. Après la clôture des émissions, les échanges de valeurs mobilières se
déroulent sur un marché secondaire dit marché boursier.

a) Les valeurs mobilières

Les valeurs mobilières sont des titres négociables représentatifs de droits


d’associés ou de prêts à long terme. On distingue trois grands types de valeurs
mobilières : les actions, les obligations et les valeurs composées.
Les actions sont des titres représentatifs de droits d’associés sur une société
émettrice ; en d’autres termes, ce sont des titres de propriété sur une part du
patrimoine de la société. Leur caractéristique principale est que l’actionnaire,
autrement dit le titulaire de l’action, ne peut être poursuivi sur son patrimoine
personnel pour des dettes contractées par la société : son risque se limite donc à
la perte de valeur de son action. En outre, l’action confère à l’actionnaire un
droit de vote lors des assemblées générales, où se décident les grandes orienta-
tions de la société. L’une des prérogatives importantes de l’assemblée générale
consiste à voter chaque année le dividende, c’est-à-dire le revenu à verser aux
actionnaires. Ce revenu dépend en principe des bénéfices réalisés par la société
dans l’année écoulée. Il est normalement versé en espèces, mais, depuis une loi
du 3 janvier 1983, il peut aussi être payé en actions supplémentaires, ce qui per-
met à la société de rémunérer ses actionnaires tout en conservant ses bénéfices
pour accroître son capital.
Les obligations sont des titres de créances à long terme sur un agent émet-
teur, qui peut être une entreprise industrielle et commerciale, une institution
financière ou une collectivité publique. Le créancier obligataire perçoit chaque
année un intérêt qui, dans le cas d’obligations ordinaires, est un intérêt fixe. Il
existe toutefois des obligations à taux variable, dont le taux d’intérêt est indexé
soit sur le taux moyen de rendement des autres obligations, soit sur le taux du
marché interbancaire.
Les valeurs mobilières composées sont des titres de caractère mixte, emprun-
tant leurs caractéristiques à la fois aux actions et aux obligations. La loi déjà
citée du 3 janvier 1983 en a défini plusieurs types : l’obligation avec bon de
souscription (d’action ou d’obligation), dite aussi obligation à warrant ; l’action
à dividende prioritaire sans droit de vote ; le certificat d’investissement (qui est
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

également une sorte d’action sans droit de vote) ; le titre participatif (qui, telle
une obligation, a la nature d’une créance remboursable, mais, telle une action,
confère au titulaire un revenu en fonction des résultats de l’émetteur) ; etc. La
loi pose en outre le principe de la liberté d’invention de valeurs mobilières com-
posées.

b) Le marché primaire
Le marché primaire est le lieu du financement direct à long terme. Lorsqu’une
entreprise ou une collectivité publique souhaite obtenir un tel financement, elle
s’adresse cependant à un intermédiaire financier, qui est en principe une banque.
Celle-ci prend en charge les préparatifs de l’émission, à savoir les diverses for-

La monnaie et le crédit  175


malités légales, la détermination du moment opportun pour l’émission et aussi,
bien sûr, le choix du type de valeurs mobilières qu’il convient d’émettre.
L’émission d’actions peut être une introduction en bourse ou bien, pour une
société déjà présente sur le marché financier, une augmentation de capital. Une
introduction en bourse est toujours une affaire délicate : le prix de cession des
actions doit être fixé de manière à attirer les souscripteurs sans les pousser à la spé-
culation. L’augmentation de capital, qui est une opération plus courante, présente
l’avantage d’apporter à l’émetteur des capitaux neufs à bon marché, mais entraîne
une dilution du capital entre un plus grand nombre d’actionnaires et fait courir le
risque aux dirigeants en place d’une perte de pouvoir ; pour diminuer ce risque (et
favoriser, par conséquent, les augmentations de capital), la loi confère aux action-
naires déjà en place un droit préférentiel de souscription aux actions nouvelles.
Les émissions obligataires, en raison de la concurrence entre les émetteurs
potentiels pour l’accès au marché, sont soumises à une procédure stricte. Un
comité des émissions fixe le calendrier des émissions. Ce comité, présidé par un
représentant de l’État, donne naturellement toujours la priorité aux emprunts
d’État. Les institutions financières sont également, pour leur propre compte, de
gros émetteurs sur le marché obligataire. Cette collecte importante des institu-
tions financières correspond, comme nous l’avions annoncé (p. 169), à leur
souci d’adosser les prêts qu’elles consentent à leur clientèle à des ressources
plus stables que de simples exigibilités à vue, afin de réduire leur risque d’illi-
quidité et donc leur coût de refinancement.

c) Le marché boursier
Le marché boursier est le lieu des transactions de seconde main, une fois
close la période de souscription des titres. Par le volume des transactions, le
marché boursier est beaucoup plus important que le marché primaire. C’est un
complément indispensable de celui-ci : sans la facilité de liquider leurs titres à
tout moment, beaucoup d’épargnants refuseraient de souscrire aux valeurs
mobilières proposées par les différents émetteurs, et le marché primaire ne pour-
rait fonctionner.
Jusqu’en 1991, le marché boursier français s’est tenu en sept places diffé-
rentes : la Bourse de Paris et six bourses régionales (Lyon, Lille, Nancy,
Marseille, Bordeaux, Nantes). Ces dernières ont été supprimées, en janvier l991,
en tant que places de cotation. Un marché national a été créé, centré en fait sur
la Bourse de Paris. Puis, le mouvement de concentration des places boursières
se poursuivant dans l’espace européen, on a vu, le 22 septembre 2000, les
Bourses de Paris, d’Amsterdam et de Bruxelles fusionner sous le nom
d’Euronext qui devient alors un embryon de bourse paneuropéenne. L’année sui-
vante, le 12 décembre 2001, Euronext s’est adjoint également la Bourse de
Lisbonne. Puis Euronext a pour ainsi dire traversé l’Atlantique : en avril 2007,
cette bourse européenne fusionne avec le plus grand marché boursier américain,
le New York Stock Exchange (NYSE), pour donner naissance à une entité
unique, NYSE-Euronext, qui est bien sûr aujourd’hui et de loin la première
place boursière du monde. C’est en fait une place multipolaire dont les

176  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


anciennes bourses qui la composent (telle la place de Paris) sont en quelque
sorte les filiales (telle la société Euronext-Paris).
Sur le marché boursier, toute transaction passe par un intermédiaire agréé,
appelé en France depuis la loi du 2 juillet 1996 prestataire de services d’inves-
tissement (PSI). Le plus souvent, c’est un établissement de crédit agréé en tant
que PSI.
La tutelle du marché boursier ainsi que son organisation relèvent en France
de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF). Celle-ci a reçu la double mission
de veiller, d’une part, à la protection des épargnants (et notamment à la sincéri-
té de l’information qui leur est délivrée par les organismes faisant appel publi-
quement à l’épargne) et, d’autre part, au bon fonctionnement du marché finan-
cier (ce qui implique non seulement la définition de ses règles de fonctionne-
ment, mais aussi la surveillance des professionnels du marché avec pouvoir
d’enquête et, le cas échéant, de sanction, en cas de faute de leur part, ou même
de poursuite devant les tribunaux correctionnels en cas de délit).
L’efficacité du marché boursier est liée aussi à sa compartimentation, bien
adaptée à la diversité des émetteurs. Ainsi le marché européen Euronext est-il
découpé en trois marchés : Eurolist, le plus réglementé et aussi le plus presti-
gieux parce que réservé aux échanges de titres des plus gros émetteurs ;
Alternext, moins réglementé, destiné aux entreprises européennes de taille
moyenne et promises à un brillant avenir ; le marché libre dit OTC (« ouvert à
toute cession »), non réglementé, où s’échangent les titres des entreprises non
admises aux marchés réglementés. C’est un peu le parent pauvre de la famille.
Il est d’ailleurs piquant de constater qu’au cœur de ce système libéral par excel-
lence qu’est le capitalisme, c’est le marché le plus libre le moins prestigieux.
Les opérations boursières, si elles n’ont pas pour but le financement de l’éco-
nomie, ont néanmoins une grande utilité. Pour une entreprise, elles sont un
moyen de s’assurer le contrôle d’une autre entreprise, soit par un discret ramas-
sage boursier, soit par une offre publique d’achat (OPA) ou d’échange (OPE)
des actions de la société convoitée. Pour un ménage, elles sont une occasion de
placer son épargne en actifs plus ou moins risqués. Pour l’individu ayant le goût
du risque et porté à la spéculation, il y a la possibilité de se lancer dans des opé-
rations à terme, c’est-à-dire des opérations dont les conditions (notamment le
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

prix des titres) sont fixées le jour de la négociation, mais dont l’exécution (ver-
sement du prix et livraison des titres) est repoussée à une date ultérieure contrac-
tuellement fixée. Les opérations à terme, qui permettent ainsi d’acheter sans
avoir l’argent ou de vendre sans avoir les titres, sont des plus risquées. Elles se
pratiquent soit directement sur le marché boursier (opérations dites OSRD ou
« ordres avec service de règlement-livraison différés »), soit sur des marchés
dérivés, tels le MATIF (marché à terme international de France), lancé en février
1986, ou le MONEP (marché des options négociables de Paris), créé en sep-
tembre 1987.

La monnaie et le crédit  177


2) Le marché monétaire élargi
Depuis un célèbre rapport, paru en 1969 sous la signature de MM. Wormser,
Marjolin et Sadrin, le marché monétaire n’a cessé de préoccuper les réforma-
teurs. Traditionnellement défini comme le marché des capitaux à court et moyen
terme, le marché monétaire se signalait en France, jusqu’à cette date, par son
exiguïté. Discret, pour ne pas dire secret, le marché monétaire français se rédui-
sait à un marché interbancaire, où n’étaient admis que des agents financiers, en
nombre restreint. Et encore, beaucoup de transferts de capitaux à court et moyen
terme entre agents financiers s’effectuaient-ils en dehors du marché. C’était le
cas des capitaux apportés au Trésor public par ses « correspondants » (la Caisse
des Dépôts et Consignations, le service des chèques postaux, etc.) à des condi-
tions très inférieures à celles du marché ; c’était aussi le cas des concours de la
Banque de France aux banques, par la voie du réescompte, à des conditions éga-
lement inférieures à celles du marché. Deux ans après le « rapport WMS », en
1971, une première réforme importante (la fixation du taux d’escompte de la
banque centrale au-dessus du taux du marché monétaire) eut pour effet de sou-
mettre la plus grande partie des concours de la Banque de France aux banques
aux conditions du marché.
Cependant, le marché monétaire restait un marché interbancaire. Or
l’exemple américain invitait à l’ouvrir également aux agents non financiers. Ce
fut l’objet de la deuxième grande réforme, en 1985 et 1986. Cette deuxième
vague de réformes est celle de l’ouverture du marché monétaire à tous les
agents, non seulement les agents du marché interbancaire, mais aussi les agents
financiers non admis au marché interbancaire (sociétés d’assurances, orga-
nismes de prévoyance et de retraite, etc.) et surtout les agents non financiers
(entreprises et ménages).
Sur le marché interbancaire, les titres servant de supports aux opérations de
prêts et d’emprunts existent et sont répertoriés depuis longtemps.
L’élargissement du marché supposait des titres nouveaux susceptibles de servir
de supports aux négociations entre tous les agents, financiers ou non. De nou-
velles catégories de titres sont effectivement créées à partir de 1985-1986.
Tous ces titres sont appelés titres de créances négociables (TCN) parce que,
dès leur souscription, ils sont revendables sur le marché monétaire. On distingue
trois sortes de TCN : les titres à court terme, les titres à moyen terme et, à part,
les bons du Trésor négociables, qui peuvent être à court ou moyen terme.
Les TCN à court terme sont à échéance comprise, à l’émission, entre un jour
et un an, au gré de l’émetteur. Leur montant minimum est de 150 000 euros. Le
titre le plus caractéristique est le billet de trésorerie (BT) : créé en 1985 sur le
modèle du « papier commercial » américain, c’est un titre émis par une entre-
prise industrielle et commerciale et souscrit par toute sorte d’agents. Le titre le
plus important, par le volume émis, est le certificat de dépôt (CD) : créé égale-
ment en 1985 et souscrit par toute sorte d’agents, il est émis par les banques et
autres établissements de crédit. Pour ces deux types de TCN, l’encours, c’est-à-
dire la masse émise non encore échue (en cours de remboursement), est, fin sep-
tembre 2007, de 71 milliards € pour les BT et 345 milliards € pour les CD.

178  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


Les TCN à moyen terme sont représentés par le bon à moyen terme négo-
ciable (BMTN), créé en 1992 par imitation du « medium term note » américain.
D’une durée minimum d’un an, sans durée maximum, d’une valeur d’au moins
150 000 euros, le BMTN peut être souscrit par toute sorte d’agents et émis par
toute personne morale dont la situation financière a été examinée et notée par
une agence de notation agréée par le ministre de l’Économie et des Finances.
L’encours (fin septembre 2007) des BMTN est de 70 milliards €.
Les bons du Trésor négociables ont été créés en 1986 à la suite d’une déci-
sion du Trésor d’ouvrir ses bons en compte courant, jusque-là réservés aux ins-
titutions financières, à toute catégorie de souscripteurs, financiers ou non. Ces
« bons ouverts au public » sont les uns à court terme, les autres à moyen terme.
Les premiers sont appelés bons à taux fixe (BTF) parce qu’ils comportent un
intérêt fixe et d’ailleurs précompté (ils sont donc émis au-dessous du pair) ; ils
sont généralement d’une durée de 13, 26 ou 52 semaines. Les bons à moyen
terme sont appelés bons à taux annuel normalisé (BTAN) : ce sont des bons à 2
ou 5 ans, comportant un intérêt fixe payable à terme échu. L’encours total des
bons du Trésor négociables s’élève (fin septembre 2007) à 286 milliards d’eu-
ros, ce qui conduit à un encours total (à la même date) pour l’ensemble des TCN
de 772 milliards €.
Les souscripteurs de TCN sont à 95 % des résidents et, pour environ 10 %,
des agents non financiers. La grande masse des souscripteurs de TCN est donc
constituée d’agents financiers qui sont, pour une moitié, des établissements de
crédit et, pour l’autre moitié, des organismes de placement collectif en valeurs
mobilières (OPCVM), à savoir des organismes qui se chargent de gérer
l’épargne d’une collectivité de personnes.

3) Le phénomène de désintermédiation financière


La désintermédiation financière est le passage d’un mode de financement
intermédié à un mode désintermédié. Ainsi le recul du marché des crédits (mar-
ché intermédié) au profit du marché financier (marché désintermédié) est le signe
le plus manifeste de ce phénomène. On parle souvent, pour caractériser ce recul
observé (en France notamment) dans les années quatre-vingt, de passage d’une
économie d’endettement (où le financement bancaire est prépondérant) à une
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

économie de marché (c’est-à-dire une économie à marché financier dominant).


La désintermédiation financière touche aussi le marché monétaire. Jusqu’aux
réformes de 1985-1986, celui-ci était un marché interbancaire exclusivement, et le
marché des capitaux à court ou moyen terme était totalement intermédié. Cette
intermédiation avait pour conséquence de renchérir, pour les entreprises, le coût
d’accès au financement à court ou moyen terme. En effet, les banques, qui se refi-
nançaient elles-mêmes au taux du marché monétaire, ne pouvaient prêter aux
entreprises qu’à un taux supérieur à celui de ce marché. Symétriquement, elles ne
pouvaient rémunérer l’épargne qu’à un taux inférieur. C’est le souci d’abaisser le
coût du financement à court ou moyen terme tout en améliorant la rémunération
de l’épargne qui a amené la réforme, déjà examinée, de 1985-1986 avec son objec-
tif de désintermédiation du marché monétaire.

La monnaie et le crédit  179


Deux phénomènes accompagnent de façon générale la désintermédiation
financière : la « marchéisation » des dettes et la « titrisation » des créances dans
les bilans des intermédiaires financiers. La marchéisation se traduit par la place
de plus en plus importante prise par les titres négociables parmi les différentes
ressources des intermédiaires financiers. Ainsi l’essor des certificats de dépôt
est-il un aspect typique de la marchéisation ; de même en est-il de la tendance
croissante des établissements de crédit à se procurer des ressources par emprunt
sur le marché financier. La titrisation (parfois aussi appelée mobiliérisation)
consiste en la substitution aux créances bancaires de titres ayant la nature de
valeurs mobilières. La titrisation des créances a été institutionnalisée, en France,
par la loi du 23 décembre 1988, créant les fonds communs de créances (FCC).
Ces fonds ont pour objet exclusif l’acquisition de créances détenues par les éta-
blissements de crédit. Cette acquisition se fait grâce au produit de parts émises
par les fonds auprès du public. Les parts de FCC sont juridiquement des valeurs
mobilières. Elles ressemblent à la fois aux actions (elles sont des titres de pro-
priété, en fait de copropriété du fonds) et aux obligations (rapportant comme
celles-ci un intérêt qui est précisément l’intérêt, net des frais de gestion, des
créances bancaires achetées).
On voit à travers l’exemple des FCC (limité certes à la France mais répandu
sous d’autres dénominations dans le monde entier) l’avantage et le danger de la
titrisation des créances bancaires. Là où une banque supportait seule le risque
d’insolvabilité du débiteur est substituée une multitude d’épargnants supportant
donc chacun, en théorie, une toute petite fraction du risque. La banque, se
voyant délivrée d’un gros poids, peut se lancer plus hardiment dans de nouveaux
prêts, tandis que les épargnants, chargés chacun en principe d’un faible poids,
négligent le risque d’insolvabilité des créances bancaires auxquelles sont
adossés leurs titres pour ne voir que le rendement financier de ceux-ci. Il y a
pourtant un danger, qui est le danger classique de panique financière, présent
chaque fois qu’un grand nombre d’épargnants ont leur sort dépendant d’une
même issue : la moindre menace d’obstruction de cette unique porte de sortie
provoque une ruée. Il est donc à craindre que, au moindre signe de faiblesse de
la banque dont les créances ont été titrisées, on se précipite pour se défausser des
titres menacés. Il est facile d’imaginer l’ampleur du désastre si la méfiance ne
touche pas une banque isolée mais toute une partie du secteur bancaire. La chute
des titres non seulement est plus massive, mais aussi gagne par contagion
d’autres titres qui, eux, sont pourtant adossés à des situations économiques et
financières saines. On voit ainsi entraînées dans la chute des cours boursiers les
actions de sociétés bien gérées et ayant réalisé jusque-là des profits substantiels.
Tel est le schéma de la crise boursière mondiale dite des subprimes qui a éclaté
à l’été 2007 à partir de doutes qui se sont élevés sur la solvabilité d’une clien-
tèle américaine à revenus modestes bénéficiaire de crédits immobiliers distri-
bués généreusement par des banques enhardies précisément par la facile titrisa-
tion de leurs créances sur cette clientèle. Cette crise qui a sévi au long des
années 2007 et 2008 sur les places financières du monde entier pourrait bien
marquer un coup d’arrêt de la titrisation et, donc, du processus de désintermé-
diation financière.

180  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


Globalement, le phénomène de désintermédiation financière s’apprécie à tra-
vers la baisse du taux d’intermédiation financière de l’économie. Ce taux lui-
même se mesure par le ratio A/A + B où A et B représentent respectivement le
financement intermédié et le financement désintermédié. Ce taux se calcule
aisément à partir du TOF comme on l’a esquissé précédemment (p. 121). Si l’on
se reporte aux tableaux d’encours (p. 126-127), on mesure A (financement inter-
médié de toute l’économie) par la valeur lue dans le tableau encours de passifs
(p. 127), colonne « Économie nationale » et ligne AF4 (crédits) : 2 486,5
milliards €. De même, on mesure B (financement désintermédié) par la somme
des valeurs lues, dans le même tableau et la même colonne, aux lignes AF3
(titres hors actions : 2 868,8 milliards €) et AF5 (actions et titres d’OPC :
6 737,8 milliards €). Le calcul conduit alors à un taux d’intermédiation finan-
cière (en terme d’encours et pour l’économie nationale) de 20,5 % à la fin de
l’année 2006.
Le même calcul, opéré à partir des tableaux de flux (p. 124-125), spéciale-
ment le tableau des flux nets de passifs (p. 125), donne un taux d’intermédiation
financière (en terme de flux) de 16 %. Inférieur au ratio en termes d’encours, il
indique une orientation à la baisse de ce dernier et donc une progression toujours
en marche en 2006 de la désintermédiation financière.
Ce phénomène a commencé à se manifester en France et dans le monde,
comme nous l’avons déjà signalé (p. 121), au début des années 1980. Il s’est
poursuivi presque sans relâche depuis, faisant passer, si l’on se réfère à la
France, le taux d’intermédiation financière en termes d’encours (le plus signifi-
catif de l’état de désintermédiation de l’économie) d’une valeur proche de 80 %
en 1981 à quelque 20 % vingt-cinq ans plus tard. En un quart de siècle (et même
moins), l’économie française, d’économie d’endettement quelle était, est deve-
nue pleinement économie de marché (de titres). Mais peut-être, comme nous y
avons fait allusion ci-dessus, cette évolution pourrait-elle s’arrêter, voire s’in-
verser, avec la grave crise des subprimes qui a submergé le monde de la finance
en 2007-2008.

III. L’équilibre de la monnaie et du crédit


© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Dans les deux sections précédentes, nous avons étudié la monnaie et le cré-
dit comme deux réalités séparées. En fait, monnaie et crédit sont étroitement
liés. Leur lien est d’une double nature, à la fois comptable et politique. Il y a tout
d’abord un équilibre comptable, qui présente la monnaie et le crédit comme
l’avers et le revers d’une même médaille. Il y a ensuite un équilibre que l’on peut
qualifier de politique, étant donné qu’il revient à la politique de la monnaie et
du crédit d’amener l’équilibre comptable à un niveau compatible avec l’équi-
libre économique général.

La monnaie et le crédit  181


A. L’équilibre comptable
Nous examinerons, sous l’angle de l’équilibre comptable de la monnaie et du
crédit, les agrégats monétaires, puis le multiplicateur de crédit.

1) Les agrégats monétaires


Les agrégats monétaires mesurent la quantité de monnaie existant dans l’éco-
nomie à une date donnée. Ce sont des grandeurs ayant la dimension d’un stock.
L’analyse monétaire privilégie en effet les variables stocks, par différence avec
la comptabilité nationale qui privilégie les variables flux.
Les agrégats monétaires ont ceci de particulier qu’ils sont toujours associés
à d’autres agrégats qu’on appelle leurs contreparties. Lorsqu’une banque crée
de la monnaie, elle acquiert en contrepartie une créance. Cette créance est la
contrepartie de la monnaie créée. Elle figure à l’actif du bilan de la banque. La
monnaie créée, c’est-à-dire le dépôt dont est crédité le bénéficiaire de la mon-
naie en question, figure au passif. L’égalité du passif et de l’actif du bilan
recouvre celle de la monnaie et de ses contreparties.
Il y a deux grandes familles d’agrégats monétaires : les agrégats de masse
monétaire et les agrégats de monnaie centrale.

a) Les agrégats de masse monétaire


On définit la masse monétaire, de manière générale, comme la quantité de
monnaie en circulation à l’intérieur d’une zone déterminée.
La « zone » à laquelle il est fait référence dans la définition de la masse moné-
taire est la zone monétaire dans laquelle la monnaie a cours légal. Ainsi, dans la
masse monétaire de la zone euro, compte-t-on les euros des résidents mais non ceux
détenus par les non-résidents puisque, pour eux, l’euro n’a pas cours légal dans le
pays où ils se trouvent et ne saurait donc servir directement aux paiements.
Cela étant, il existe plusieurs façons de mesurer la masse monétaire, selon les
actifs que l’on décide d’y inclure ou non. Dans une définition étroite, on n’in-
clura que les actifs qui sont indiscutablement de la monnaie. Dans une défini-
tion plus large, on inclura en outre des actifs qui, sans être tout à fait de la mon-
naie au sens classique du terme, sont de la « quasi-monnaie ». En pratique, la
BCE définit trois agrégats de masse monétaire, notés, du plus étroit vers le plus
large : M1, M2, M3 (avec, en utilisant le symbole d’inclusion de la théorie des
ensembles : M1 ⊂ M2 ⊂ M3 ).
L’agrégat M1 (masse monétaire au sens strict) comprend la monnaie fidu-
ciaire (billets et pièces) et les dépôts à vue mobilisables par chèque ou par carte.
L’agrégat M2 inclut, outre M1, les dépôts à vue non mobilisables par chèque
ou par carte (par exemple les comptes sur livret, tels les livrets A et B des caisses

182  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


d’épargne, les livrets bleus du Crédit Mutuel, les livrets de développement
durable dans les banques, etc.) ainsi que les dépôts en compte bloqué mais dis-
ponibles sous préavis inférieur à trois mois et les dépôts à terme de moins de deux
ans. Ce sont ces dépôts ajoutés à M1 que l’on appelle parfois la quasi-monnaie.
L’agrégat M3, enfin, inclut, outre M2, des titres à court terme (d’une durée
initiale inférieure à deux ans) jugés, parce que négociables sur le marché moné-
taire, suffisamment liquides pour être inclus dans une mesure élargie de la masse
monétaire. On y trouve notamment tous les différents TCN à court terme du
marché monétaire détenus par les agents non financiers.
Fin décembre 2006, M1, M2 et M3 s’élevaient, dans toute la zone euro, res-
pectivement à : 3677, 6630 et 7732 milliards d’euros. C’est M3 qui tient lieu de
masse monétaire officielle.

b) Les agrégats de monnaie centrale


Ces agrégats mesurent la monnaie centrale existant dans l’économie à une
date donnée. Toute la monnaie centrale n’est pas en circulation. Aussi les agré-
gats de monnaie centrale, en principe, ne sont-ils pas tout entiers inclus dans les
agrégats de masse monétaire (qui mesurent seulement de la monnaie en circula-
tion). Les deux principaux agrégats de monnaie centrale s’appellent liquidité
bancaire et base monétaire.
La liquidité bancaire résulte de l’addition de la liquidité des différents éta-
blissements de crédit. La liquidité d’un établissement de crédit est constituée
des éléments suivants : réserves en monnaie centrale (billets en caisse et solde
créditeur du compte courant de l’établissement auprès de la banque centrale) ;
avoirs monétaires nets de l’établissement auprès des autres établissements de
crédit (somme des soldes créditeurs, diminuée de la somme des soldes débiteurs
de l’établissement auprès de ses confrères). Dans l’addition générale de la liqui-
dité des différents établissements de crédit, les avoirs nets des établissements les
uns auprès des autres s’annulent forcément. La liquidité bancaire (l’agrégat)
apparaît donc comme la somme des billets en caisse dans les établissements de
crédit et des soldes créditeurs de ces établissements auprès de la banque cen-
trale, c’est-à-dire ce qu’on appelle les réserves de ces établissements.
Du bilan de la banque centrale on tire le tableau de la liquidité bancaire et de
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

ses contreparties, appelées facteurs de la liquidité bancaire. Ce bilan et par suite


le tableau peuvent être représentés schématiquement ainsi :

La liquidité bancaire et ses facteurs

Créances nettes sur l’extérieur L Liquidité bancaire R


Créances nettes sur le Trésor T Billets en circulation B
Concours à l’économie (créances
provenant de refinancements) C

La monnaie et le crédit  183


De l’équilibre du bilan découle l’égalité de la liquidité bancaire et de ses fac-
teurs. Soit : R = L + T + C − B . Cette égalité met en évidence le caractère par-
ticulier des billets en circulation (B), qui sont un facteur ayant une influence
négative sur la liquidité bancaire, tandis que les trois autres facteurs (L, T, C) ont
une influence positive. Un autre regroupement fait la distinction entre facteurs
autonomes (L, T, B) et facteur non autonome (C). Les facteurs autonomes sont
ceux dont la banque centrale n’a pas la maîtrise : c’est le cas des créances nettes
sur l’extérieur (commandées essentiellement par le solde des opérations entre
résidents et non-résidents), des créances nettes sur le Trésor (déterminées sur-
tout par la politique financière de l’État) et des billets en circulation (dont le
montant dépend principalement du comportement des ménages en matière de
détention d’encaisses).
Dans le tableau ci-dessus, la somme R + B représente le total, à la date
considérée, de la monnaie centrale émise (à l’exception de celle émise pour le
compte du Trésor). Ce total constitue la base monétaire, qui se définit donc
comme la somme des billets émis et des soldes créditeurs des comptes des éta-
blissements de crédit auprès de la banque centrale.
L’agrégat de base monétaire contient, on le voit, celui de liquidité bancaire.
Il se combine avec l’agrégat de masse monétaire, comme on va le voir, pour don-
ner le multiplicateur de crédit.

2) Le multiplicateur de crédit
Le multiplicateur de crédit est un simple ratio comptable entre la masse
monétaire et la base monétaire. Si l’on note M la masse monétaire, BM la base
monétaire et m le multiplicateur de crédit, on a par définition :
M
m=
BM
Cette définition montre que le multiplicateur de crédit n’est autre que le
nombre moyen d’unités de monnaie mises en circulation pour chaque unité
créée par la banque centrale. Elle montre aussi qu’une appellation plus juste,
pour le coefficient m, serait celle de multiplicateur de base monétaire, appella-
tion effectivement employée parfois.
Partant de la définition, on aboutit, par diverses transformations, à d’autres
expressions du multiplicateur de crédit. L’une d’entre elles permettra de com-
prendre, sinon de justifier, l’appellation de « multiplicateur de crédit ».
Une série de transformations conduit tout d’abord à une expression de m en
fonction de deux coefficients caractéristiques. Le premier, noté b, est la propor-
tion des billets en circulation B dans la masse monétaire M. Le second, noté r,
exprime le rapport entre les réserves R des établissements de crédit en monnaie
centrale (la liquidité bancaire) et les dépôts monétaires D détenus auprès de ces
établissements par les agents non financiers. On a donc :

184  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


B
b=
M
R
r=
D
Les dépôts monétaires D forment avec les billets en circulation B la masse
monétaire M. Soit : M = B + D . On rappelle en outre que la base monétaire
BM se définit par : BM = B + R . D’où :

M 1 1 1
m= = = =
B+R B R B R M−B b + r (1 − b)
+ + ×
M M M D M

On obtient ainsi, pour le multiplicateur de crédit, la très classique expression :


1
m=
b + r − rb
L’observation montre que le coefficient b tend à décroître, mais lentement,
de sorte qu’il peut être considéré comme constant à court terme (les ménages ne
modifiant pas à court terme leur comportement dans la détention d’encaisses en
billets). Dès lors, si rien ne vient modifier à brève échéance le taux de réserves
r, le multiplicateur de crédit m peut être considéré, étant donné son expression
ci-dessus, comme stable à court terme. Et si m est stable à court terme, sa valeur
est la même lorsque l’on rapporte entre elles les variables stocks M et BM ou les
variables flux M et BM exprimant la variation dans la période de la masse
monétaire et de la base monétaire respectivement. Ainsi on peut écrire, sous
l’hypothèse de stabilité à court terme du multiplicateur de crédit :
M
m=
BM
Supposons que M soit dû à une variation F de l’encours des crédits
octroyés par les établissements de crédit aux agents non financiers de l’écono-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

mie. Soit : M = F.
Supposons de même que BM soit provoqué par une variation RF des refi-
nancements accordés par la banque centrale aux établissements de crédit. Soit :
BM = RF .
Sous toutes ces hypothèses, on obtient une nouvelle expression du multipli-
cateur de crédit :
F
m=
RF
Si, à partir de là, on écrit : F = m RF , on a une expression dans laquelle m
apparaît comme un multiplicateur non du crédit F, mais du refinancement RF :
chaque unité de refinancement octroyée par la banque centrale aux banques per-

La monnaie et le crédit  185


met un crédit, de celles-ci aux agents non financiers, qui est un multiple m de
l’unité en question.
1
Si, au contraire, on écrit : RF = F , on obtient une expression dans
m
laquelle m joue un rôle non de multiplicateur, mais de diviseur. L’appellation qui
lui convient alors est celle de diviseur de crédit, formule due à J. Le Bourva et
reprise par L. et V. Lévy-Garboua.
L’expression du diviseur de crédit, équivalente arithmétiquement à celle du
multiplicateur, a cependant une signification économique quelque peu différente.
Dans l’optique du multiplicateur, les banques calculent le montant F de crédit à
partir du montant RF de refinancement qu’elles savent pouvoir obtenir de la
banque centrale. Dans l’optique du diviseur, au contraire, elles calculent le mon-
tant de refinancement à solliciter auprès de la banque centrale à partir du mon-
tant de crédit qu’elles ont décidé, au préalable, de distribuer à l’économie. Le
comportement des banques est donc, selon l’optique retenue, quelque peu diffé-
rent. Mais le choix ne dépend pas des banques elles-mêmes. Il dépend de la
banque centrale, autrement dit de la politique de la monnaie et du crédit.

B. La politique de la monnaie et du crédit


La politique de la monnaie et du crédit est l’affaire des autorités monétaires.
Celles-ci déterminent les objectifs et choisissent les instruments de cette poli-
tique.

1) Les autorités monétaires


Les autorités monétaires, c’est-à-dire les personnes investies du pouvoir
monétaire, forment un ensemble complexe. Il convient de distinguer, dans cet
ensemble, pour un pays tel que la France membre de l’Union monétaire euro-
péenne, les autorités suprêmes, à l’échelle européenne, et les autorités délé-
guées, à l’échelle des pays.

a) Les autorités suprêmes


Dans l’Union européenne, jusqu’au 1er janvier 1999, le pouvoir monétaire
était encore exercé, pour l’essentiel, dans les différents États membres. En
France, en particulier, il était partagé entre la Banque de France et le Trésor
public, « le pape et l’empereur » disait-on par boutade en évoquant la vieille
querelle médiévale qui avait jadis opposé l’autorité spirituelle à l’autorité tem-
porelle (l’autorité morale étant à présent supposée être la Banque, et l’autorité
temporelle l’État). Au terme d’une longue histoire, où la Banque de France avait
connu des périodes tantôt de relative indépendance, tantôt de quasi-sujétion à
l’État (spécialement de 1945 à 1973), un équilibre s’était finalement établi, en
1993, où la Banque se voyait attribuer à elle seule, par la loi, la mission de

186  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


« définir et mettre en œuvre » la politique monétaire. Mais cette autonomie,
enfin conquise vis-à-vis de l’État, allait être de courte durée et bientôt perdue au
profit d’une instance européenne dans laquelle la Banque de France ne serait
que participante : le Système Européen de Banques Centrales (SEBC).
Ce « système » est né le 1er juin 1998 avec la création à cette date de la
Banque Centrale Européenne (BCE). Il est alors constitué de la BCE et des
banques centrales nationales (BCN) des quinze États membres de l’Union euro-
péenne. Au sein du SEBC, on appelle Eurosystème le sous-ensemble constitué
par la BCE et les BCN des onze États (sur quinze) réunissant les conditions pour
passer, le 1er janvier 1999, à la phase suivante de l’Union monétaire qui doit être
l’adoption d’une monnaie unique, l’euro. Cette date marque le début du fonc-
tionnement de l’Eurosystème avec le transfert à celui-ci de leur souveraineté
monétaire par les onze États en question (Allemagne, Autriche, Belgique,
Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal),
qui seront rejoints par la Grèce le 1er janvier 2001 et la Slovénie le 1er janvier
2007, en attendant (peut-être) le ralliement des trois « anciens » (Danemark,
Suède, Royaume-Uni) et des neuf « nouveaux » restants (République tchèque,
Estonie, Chypre, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Malte, Pologne, Slovaquie), sans
parler des « futurs nouveaux » si notre Europe, que François Perroux dès 1954
avait appelée « l’Europe sans rivages », laisse un jour loin derrière elle
« l’Europe aux anciens parapets ».
Depuis le 1er janvier 1999, la BCE, à la tête de l’Eurosystème, « conduit »
(c’est-à-dire conçoit et met en œuvre) la politique monétaire unique dans la zone
euro. Elle seule également gère les réserves publiques de change des États
membres et décide de l’émission de billets de banque. Les États membres et les
banques centrales nationales, il est vrai, prennent part à ces décisions à travers
leurs représentants dans les organes principaux de la BCE. Il y a un organe exé-
cutif, le Directoire, et un organe délibératif, le Conseil des Gouverneurs. Ce der-
nier, composé des six membres du Directoire, dont le président de la Banque,
tous nommés d’un commun accord par les États membres, et des gouverneurs
(au nombre de treize actuellement) des banques centrales nationales de
l’Eurosystème, est l’organe suprême. Ses décisions, prises à la majorité simple,
s’imposent au Directoire, chargé du suivi de leur exécution, ainsi qu’aux États
membres et aux BCN. Ces dernières toutefois ne sont pas de passifs agents
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

d’exécution. Elles se voient investies d’une autorité en quelque sorte déléguée


dans le ressort de leurs frontières nationales.

b) Les autorités déléguées


Ce sont les banques centrales nationales, auxquelles, selon les statuts du
SEBC, la BCE peut recourir « pour l’exécution des opérations faisant partie des
missions du SEBC ». De fait, la BCE coordonne les opérations mais en laisse la
réalisation aux BCN, de sorte que l’on peut dire, du pouvoir monétaire dans la
zone euro, qu’il reste relativement décentralisé. En particulier, la BCE ne s’im-
misce pas dans les rapports entre les BCN et les États membres respectifs. En
France, par exemple, le SEBC ne voit nul inconvénient à ce que la banque cen-

La monnaie et le crédit  187


trale reste nationalisée, c’est-à-dire propriété de l’État, ce qu’elle est depuis
1945. Entre la Banque de France et le Trésor public, les prérogatives, l’équilibre
des pouvoirs, continuent d’être régis par les mêmes règles que par le passé, avec
d’autant plus de facilité, d’ailleurs, que l’enjeu de la répartition du pouvoir entre
le « pape » et l’« empereur » est aujourd’hui bien amoindri.

2) Les objectifs de la politique monétaire


La politique de la monnaie et du crédit, souvent appelée plus brièvement poli-
tique monétaire, se définit, comme toute politique économique, d’abord par ses
objectifs. En l’occurrence, on distingue l’objectif final et l’objectif intermédiaire.
L’objectif final de la politique monétaire est la stabilité monétaire, c’est-à-
dire la stabilité de la valeur aussi bien interne qu’externe de la monnaie natio-
nale. La stabilité externe est celle du taux de change. La stabilité interne est celle
des prix intérieurs. Étant donné que l’instabilité du change n’est en général que
la conséquence de celle des prix intérieurs, l’objectif final de la politique moné-
taire se ramène à la stabilité des prix intérieurs, autrement dit à une lutte contre
l’inflation. À cet égard, l’objectif final de la BCE est clairement affiché : main-
tenir la progression annuelle de l’IPCH (indice des prix à la consommation har-
monisé) sous la barre des 2 %, considérée comme limite supérieure de la défi-
nition de la stabilité des prix. Il a été l’objectif constant de la BCE, de 1998 à
2003. Cette année-là, il a été légèrement assoupli en ce sens que la BCE a décla-
ré viser désormais une progression annuelle de l’indice « proche de 2 % à
moyen terme ».
L’inflation, dans l’acception courante du terme, est une hausse du niveau
général des prix. Toutefois, le sens littéral du mot « inflation » est « gonflement
excessif des signes monétaires en circulation ». Si ce mot a pu prendre son sens
actuel, c’est en raison d’une relation (communément admise) entre la quantité
de signes monétaires en circulation (la masse monétaire) et le niveau général des
prix. Cette relation est appelée théorie quantitative de la monnaie.
Cette théorie, de très lointaine origine, a reçu, au début du XIXe siècle, une
formulation algébrique simple dans la très célèbre équation des échanges de
I. Fisher. Cette « équation » relie quatre grandeurs :

M : masse monétaire ;
V : vitesse de circulation de la monnaie, à savoir le nombre moyen de
transactions unitaires financées par une même unité de monnaie au cours
d’une période de temps donnée ;
P : niveau général (ou moyen) des prix ;
Q : volume des transactions effectuées dans la période.

On constate alors que PQ est la valeur des transactions de la période, tandis


que M V est le total des transactions financées dans la période par toutes les uni-

188  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


tés monétaires en circulation. Il est clair que PQ et MV désignent la même
chose, et que l’on a donc l’identité :

PQ = MV

C’est cette identité que l’on appelle, de manière un peu abusive, équation des
échanges. De cette « équation », en tout cas, on passe à la théorie quantitative,
c’est-à-dire à l’explication monétaire de la hausse des prix, en supposant,
comme Fisher et beaucoup d’autres après lui, que les deux grandeurs V et Q sont
stables au moins à court terme. Sous cette hypothèse, il est manifeste que toute
augmentation de la masse monétaire M se traduit par une augmentation propor-
tionnelle du niveau des prix P.
Telle est l’essence de la théorie quantitative. Elle est le cœur de l’analyse des
monétaristes qui a été illustrée par M. Friedman. Les monétaristes jugent qu’un
accroissement excessif de la masse monétaire est la cause principale sinon
unique de l’inflation. La politique monétariste est ainsi devenue la plus affirmée
des politiques monétaires « quantitativistes », c’est-à-dire celles qui s’appuient
sur la théorie quantitative de la monnaie.
Selon ces politiques de lutte contre l’inflation, l’objectif intermédiaire qui
s’impose porte sur la masse monétaire : il s’agit de limiter la progression de
celle-ci à un taux compatible avec la hausse maximale des prix souhaitée. Lutter
contre l’inflation, c’est en somme, dans l’optique quantitativiste, réguler les
agrégats monétaires.
Cela a longtemps été la politique de prédilection des banques centrales. Ainsi
la politique monétaire française se fixait-elle chaque année, jusqu’en 1998, un
objectif de croissance maximum de l’agrégat retenu (M2 ou M3 selon les
périodes). Le relais ayant été pris à la fin de cette année-là par la BCE, celle-ci,
adepte au début d’une telle politique, se fixait pour objectif une progression
annuelle maximum de M3 de 4,5 %. Elle a conservé cet objectif jusqu’en
2003. Elle y a renoncé cette année-là sous l’argument que cette « valeur de réfé-
rence » n’avait d’intérêt qu’à long terme, étant sous-entendu qu’à court terme on
pouvait s’en affranchir. En fait, elle suivait, avec retard, l’exemple de la banque
centrale des États-Unis d’Amérique (la Fed ou Système Fédéral de Réserve).
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Celle-ci, dans les années 80, avait en effet aboli toute référence aux agrégats
monétaires dans la conduite de la politique monétaire parce que, affirmait
A. Greenspan (qui en fut le président de 1987 à 2006), « il n’y a pas de propor-
tionnalité entre monnaie et inflation dans un environnement caractérisé par une
faible inflation », ce qui était le cas, aux États-Unis et dans le monde, depuis le
milieu des années 80. La stabilité des prix perdurant, la BCE finit par suivre
l’exemple, sans toutefois aller aussi loin que la Fed : elle cessait de se fixer un
objectif de progression de M3 mais continuait à garder un œil sur cet agrégat
tandis que la Fed allait jusqu’à décider, en 2006, de ne même plus le publier.
De nos jours, il n’y a plus nulle part de référence à un objectif intermédiaire.
Les politiques monétaires sont toutes directement orientées vers leur objectif
final de stabilité des prix. Les banques centrales avec force et clarté affichent

La monnaie et le crédit  189


leur résolution de l’atteindre, dans le sentiment que cela, joint à leur indépen-
dance vis-à-vis du pouvoir central, suffira à asseoir leur « crédibilité » auprès du
public et partant à réduire à néant les « anticipations inflationnistes » et donc
l’inflation elle-même.
Un tel comportement ne signifie pourtant nullement un abandon de la théo-
rie quantitative. Il s’explique, comme l’a dit A. Greenspan, par un contexte peu
inflationniste qui porte à ne plus utiliser des instruments aussi lourds que la
régulation des agrégats monétaires. Mais l’inflation, malgré un long sommeil,
pouvant se réveiller, il est à prévoir qu’une telle régulation n’est point définiti-
vement abolie. C’est pourquoi il est prudent, dans la présentation des instru-
ments de la politique monétaire, de ne pas s’en tenir à ceux seulement utilisés
aujourd’hui, mais d’en montrer la panoplie.

3) La panoplie des instruments de politique monétaire


La politique monétaire, même si elle n’en dit rien, juge au fond indispensable
une croissance mesurée de la masse monétaire. C’est la base même de la théo-
rie quantitative, qui reste malgré tout la référence des banques centrales. C’est
donc en fonction de l’impact, direct ou non, qu’ils peuvent avoir sur la masse
monétaire que les instruments de politique monétaire doivent être classés.
Pour ce classement, nous partons de la définition du multiplicateur de crédit
(p. 184) que nous écrivons M = m · BM . Sous cette forme apparaissent,
pour atteindre la masse monétaire, trois voies possibles, qui sont les trois canaux
de la politique monétaire : une action directe sur la masse monétaire M elle-
même ; une action sur la base monétaire BM ; une action, enfin, sur le multipli-
cateur de crédit m.
• Agir directement sur la masse monétaire revient, pour la banque centrale, à
exercer un contrôle direct sur la seule des contreparties de M qui lui soit acces-
sible, à savoir le crédit des banques aux entreprises ou aux ménages. La poli-
tique menée par cette voie porte le nom d’encadrement du crédit. Elle consiste
tout simplement, pour la banque centrale, à interdire aux banques de laisser leur
encours de crédit dépasser un taux de progression indiqué, et fixé naturellement
assez bas. Les sanctions en cas de dépassement sont sévères et, par conséquent,
dissuasives. Cette politique coercitive est impopulaire tant auprès des banques
que de leur clientèle. Elle peut néanmoins être utile dans les périodes de tensions
inflationnistes fortes. En France, on y a eu recours à plusieurs reprises après
1945, d’abord sous des formes brutales mais pendant de brèves durées, puis sous
une forme atténuée mais continue de 1972 à 1984, pendant les années de forte
inflation induites en partie par les hausses élevées des prix des matières pre-
mières à partir de 1971 et notamment du pétrole en 1973-74 et 1979-80. Tout au
long de ces treize années, l’encadrement du crédit a été au centre de la politique
monétaire de la France.
• L’action sur la base monétaire équivaut, pour la banque centrale, à réduire
son refinancement aux banques. Atteindre BM, en effet, signifie atteindre la
liquidité bancaire, étant donné (p. 184) que BM = R + B , où R est la liquidité

190  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


bancaire et B les billets de banque, et que la banque centrale ne saurait modifier
en quoi que ce soit le goût du public pour les billets et ses habitudes de paiement
avec cette forme de monnaie ; or atteindre la liquidité bancaire, la banque cen-
trale ne peut espérer le faire, nous le savons, qu’à travers le refinancement, seul
facteur non autonome de la liquidité bancaire. Cela étant, la politique du refi-
nancement peut revêtir deux formes opposées, l’une assez brutale, l’autre beau-
coup plus souple.
La forme brutale est la politique dite du contingentement de la base moné-
taire. Elle consiste, pour la banque centrale, à faire savoir à l’avance aux banques
que, quoi qu’il arrive, son offre de refinancement ne dépassera pas un certain
montant fixé. Cette politique est bien sûr destinée à amener les banques, en vertu
de la formule (p. 186) du diviseur de crédit, à adapter leur offre de crédit (aux
entreprises et aux ménages) au refinancement maximum annoncé. Cette poli-
tique, chère aux monétaristes, est simple en théorie, mais souvent difficile à
maintenir en pratique. En effet, la Banque n’est en mesure de refuser son
concours aux banques que si celles-ci viennent quérir son refinancement avant de
se lancer dans la distribution de crédit correspondante : dans ce cas, le refus de
refinancement entraîne la renonciation des banques à distribuer le crédit en ques-
tion. Mais si, comme il arrive souvent, elles viennent après, la banque centrale ne
peut refuser d’octroyer le refinancement demandé sans faire courir aux banques
un sérieux risque d’illiquidité ou, tout au moins, sans provoquer une forte hausse
des taux d’intérêt sur le marché interbancaire. Or le souci de maintenir les taux
dans des limites acceptables peut conduire les autorités monétaires à préférer, à
cette brutale politique de quantité, une plus souple politique de taux.
La banque centrale peut en effet préférer ne pas fixer de limite quantitative trop
stricte à son offre de refinancement afin de garder une meilleure marge de
manoeuvre pour le contrôle du taux au jour le jour du marché inter-
bancaire, qui est un taux capital pour l’ensemble de l’économie puisque, étant la
base du coût de refinancement des banques, c’est sur lui que les banques calculent
les taux appliqués à leur clientèle d’entreprises et de ménages. Dès lors, la banque
centrale s’efforce, par des interventions souples et multiples sur le marché inter-
bancaire, de concilier un objectif de croissance modérée de la base monétaire et
un objectif de bon encadrement du taux du marché. L’ensemble des interventions
effectuées dans ce but par la banque centrale sur le marché interbancaire, et que
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

nous avons en fait déjà décrites (p. 172-173) lors de l’examen du fonctionnement
actuel de ce marché dans le cadre de l’Eurosystème, porte le nom traditionnel de
politique d’« open market». Cette politique est d’ailleurs en principe menée de
pair avec celle correspondant à la troisième voie possible pour atteindre la masse
monétaire, celle qui passe par le coefficient m .
• L’action par le multiplicateur de crédit m consiste en une action sur r, taux
de réserves des banques. Des deux coefficients, b et r, dont dépend, nous
l’avons vu (p. 185), le multiplicateur m , le taux r est le seul sur lequel puisse
agir la banque centrale. Le sens de son action est indiqué par les relations
M = m · BM et m = 1/[b + r (1 − b)] , qui montrent que, pour ralentir la pro-
gression de la masse monétaire M, une voie possible (BM étant supposé fixé) est

La monnaie et le crédit  191


de réduire m et, pour cela, d’augmenter r = R/D , ce qui veut dire augmenter les
réserves R des banques (leurs avoirs en monnaie centrale) relativement au mon-
tant D des dépôts qu’elles reçoivent du public. Or nous savons que ces réserves,
c’est-à-dire la liquidité bancaire, sont soumises à divers facteurs dont plusieurs
échappent au contrôle de la banque centrale (ce sont les facteurs « autonomes » :
créances sur l’extérieur, créances sur le Trésor, billets en circulation) et dont un
seul relève de sa décision (le refinancement).
Le problème est que, si les facteurs autonomes apportent une liquidité abon-
dante aux banques, celles-ci n’auront nul besoin des concours de la banque cen-
trale (cas du marché interbancaire « hors banque »). Dès lors, puisque les
banques ne demandent pas de refinancement à la banque centrale, celle-ci ne
peut pas amener au niveau souhaité par elle le taux de réserves r.
La solution, inventée par la Fed en 1913, adoptée plus tard par de nombreux
pays, dont la France en 1967, consiste à faire de r un taux de réserves obliga-
toires et à remettre sa fixation entre les mains de la banque centrale. Celle-ci a
désormais le moyen, en élevant r, d’obliger les banques à lui demander un refi-
nancement supplémentaire, même si leur liquidité est par ailleurs abondante ;
elle a la possibilité, par conséquent, si le marché interbancaire est « hors
banque», de le faire revenir « en banque ». Cette politique, dite politique de
réserves obligatoires, est normalement jumelée avec la politique d’« open mar-
ket » dont elle est le complément efficace. Ensemble, elles constituent ce qu’on
appelle la politique de taux, qui est la politique monétaire libérale par excel-
lence, celle adoptée par le SEBC depuis sa création, celle qui est suivie à peu
près partout aujourd’hui et qui s’appuie, on le voit, sur la théorie quantitative
alors même qu’elle affecte le plus grand mépris pour le contrôle des agrégats
monétaires et, à la limite, pour les agrégats eux-mêmes.
Ainsi les politiques monétaires continuent-elles de se référer, implicitement
au moins, à la théorie quantitative de la monnaie et donc à croire en l’existence
d’une relation de causalité entre la quantité de monnaie et la variation des prix,
la première étant censée être la cause de la seconde.
Cette prétendue causalité est prouvée, aux yeux de nombreux économistes
quantitativistes (monétaristes en tête), par l’observation indéniable d’une très
forte corrélation statistique entre la monnaie et les prix.
Ce faisant, en prétendant déduire d’une corrélation statistique une relation de
causalité, on commet une erreur grave. Causalité implique certes corrélation,
mais l’inverse n’est pas vrai. Deux phénomènes liés entre eux (ici la monnaie et
les prix) peuvent très bien n’être nullement la cause l’un de l’autre mais
dépendre tous deux d’un troisième, ignoré, et qui serait alors en l’espèce la véri-
table cause de l’inflation. Les monétaristes n’ont jamais jugé bon de chercher
l’existence éventuelle de ce « tiers exclu ». Nous verrons (Chap. 10) que les key-
nésiens, à partir du circuit de Keynes, l’ont mis à jour et opposent donc de ce
fait à la théorie quantitative de l’inflation une théorie radicalement différente,
qui devrait logiquement conduire à une politique également très différente de
celles évoquées dans ce chapitre et découlant toutes, quelle qu’en soit l’appa-
rence, de la formule de Fisher.

192  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


6. L’investissement

L
a monnaie est créée pour être mise à la disposition des entreprises
et leur permettre de financer leurs investissements. Nous savons
que cette proposition doit être nuancée puisque, en réalité, l’in-
vestissement peut être financé sans création monétaire tandis que la
monnaie peut être créée pour d’autres opérations que l’investissement,
effectuées par d’autres agents que les entreprises. Cependant, aucune de
ces opérations ne serait concevable si, à l’origine, de la monnaie n’avait
été créée par une banque au profit d’une entreprise pour être investie
dans un « processus » de production. Dans la logique d’une économie de
production, l’investissement suit donc immédiatement le crédit.
Nous examinerons l’investissement dans sa relation avec le capital
avant d’analyser la décision d’investissement elle-même.

I. Investissement et capital
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Pour comprendre l’investissement il faut d’abord le considérer dans sa rela-


tion avec le capital, qui est d’ailleurs l’un des concepts les plus importants, et
aussi les plus controversés, de toute l’analyse économique. La relation de l’in-
vestissement avec le capital peut être envisagée d’un double point de vue, selon
que l’on voit l’investissement procédant du capital ou bien l’investissement pré-
cédant le capital.

A. L’investissement en tant qu’il procède du capital


Le capital d’une entreprise est une valeur possédée par cette entreprise au
début de son activité de production, et destinée à lui permettre précisément d’en-

L’investissement  193
treprendre cette activité. À ce stade, le capital est le plus souvent sous forme
monétaire, et il se définit indépendamment des biens ou services que l’entreprise
acquiert pour exercer son activité de production. Cette acquisition constitue
justement l’investissement, défini comme l’engagement du capital dans un pro-
cessus de production. L’investissement apparaît ainsi comme la phase initiale
d’un cycle productif au cours duquel le capital ne disparaît pas, mais se trans-
forme.

1) Les différentes formes d’investissement

Si l’on considère que le capital, à l’origine, est détenu sous forme monétaire,
l’investissement consiste alors en la dépense du capital en biens de production.
Cela exclut de l’investissement toute dépense du capital en biens de consomma-
tion et, a fortiori, toute dépense somptuaire du capital : une telle dépense,
indigne d’un véritable capitaliste, ne peut être considérée comme investisse-
ment, car il n’y a d’investissement qu’associé à une activité de production. Il
reste que l’on peut distinguer différentes formes d’investissement selon le carac-
tère plus ou moins productif de celui-ci ou selon la nature des biens d’investis-
sement intégrés dans le processus de production. Dans le premier cas, on oppo-
sera les investissements productifs aux investissements dits improductifs. Dans
le second cas, on distinguera l’investissement en capital circulant et l’investis-
sement en capital fixe.

a) Investissements productifs et investissements improductifs

Tout agent ayant peu ou prou une activité de production est susceptible d’in-
vestir. La comptabilité nationale, qui adopte une vision très large de la produc-
tion, reconnaît à tout secteur institutionnel une part plus ou moins importante
dans l’investissement total. Cependant, en souvenir peut-être du temps où l’on
avait une conception plus étroite de la production, on distingue encore des inves-
tissements dits improductifs et des investissements dits productifs.
Sont considérés comme investissements improductifs ceux qui correspondent
à la production de services non marchands ou bien même à une production mar-
chande effectuée en dehors du cadre d’entreprises industrielles, commerciales
ou artisanales. Sont donc généralement considérés comme improductifs, outre
les investissements des administrations publiques, ceux des ménages (et notam-
ment leurs investissements en logement), ceux même des entrepreneurs indivi-
duels lorsqu’il s’agit de professions libérales. Les investissements des autres
entreprises peuvent d’ailleurs n’être pas tous productifs. C’est le cas des inves-
tissements « à fonds perdus », correspondant plus à l’intérêt général qu’à l’inté-
rêt propre de la firme : il peut s’agir d’investissements plus ou moins librement
consentis (comme les investissements de lutte contre la pollution), d’investisse-
ments à caractère social (comme le paiement de bourses d’études ou de voyage
à des personnes totalement étrangères à l’entreprise), d’investissements relevant

194  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


du mécénat pur et simple, etc. De façon générale sont réputés improductifs,
parmi les investissements des entreprises, ceux qui sont trop indirectement liés
à l’activité productive de ces entreprises.
Par opposition, sont considérés comme productifs les investissements direc-
tement liés à l’activité de production d’entreprises industrielles, commerciales
ou artisanales. Il s’agit d’investissements supposés avoir une incidence certaine
sur la production des entreprises et, par suite, sur l’emploi qu’elles mettent en
œuvre. Il n’est cependant pas toujours aisé de distinguer, parmi les investisse-
ments des entreprises, ceux qui sont productifs de ceux qui ne le sont point :
telle dépense de prestige peut en réalité servir à la publicité de l’entreprise et être
de ce fait un investissement productif ; telle autre dépense, consistant en une
amélioration du confort dans les bureaux ou les ateliers, peut, malgré l’appa-
rence d’une dépense purement sociale, se révéler productive si elle améliore la
productivité du personnel.

b) Investissements en capital fixe et en capital circulant


Par l’investissement, des biens sont intégrés dans un processus de produc-
tion, défini précisément comme l’ensemble ordonné des activités d’une unité de
production, depuis l’investissement initial jusqu’à la vente finale du produit.
Certains des biens d’investissement utilisés disparaissent totalement dans le pro-
cessus par incorporation totale dans le produit, tandis que d’autres ne disparais-
sent que partiellement. Selon une ancienne terminologie remontant à A. Smith,
on appelle capitaux circulants les biens de la première catégorie, et capitaux
fixes ceux de la seconde.
L’investissement en capital circulant est l’achat de biens intermédiaires,
c’est-à-dire de biens incorporés totalement dans un même processus de produc-
tion. Il s’agit, pour l’essentiel, de biens voués à ce que la comptabilité natio-
nale appelle la consommation intermédiaire. L’investissement en capital circu-
lant, dès lors, apparaît d’une grande variété : il comporte l’achat des matières
premières nécessaires à la production, mais aussi l’achat de services divers, de
transport, de télécommunication, de publicité. La question cependant se pose de
savoir si l’achat de ce bien intermédiaire particulier qu’est la force de travail,
autrement dit le paiement de salaires, doit être considéré également comme
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

investissement en capital circulant. Pour A. Smith, la réponse était, semble-t-il,


négative. Mais pour Ricardo, le capital circulant comporte la valeur des biens
nécessaires à l’entretien de l’ouvrier, et cette valeur, en vertu de l’hypothèse du
salaire de subsistance, est justement le salaire. Ce point de vue est aussi celui de
Marx pour qui précisément « les parties de valeur allouées à la force de travail
s’opposent au capital fixe comme capital circulant ». Mais K. Marx réserve en
principe le terme de capital circulant à la seule consommation intermédiaire, et
celui de capital variable à la force de travail.
L’investissement en capital fixe consiste en l’achat de biens ne disparaissant
que partiellement dans un même processus de production. Les biens en question
sont des biens d’équipement : machines, immeubles, etc. À chaque processus de

L’investissement  195
production tout se passe comme si une partie de ces biens s’effritait, par usure
physique ou par obsolescence. Dans une période de temps fixée, comportant
éventuellement plusieurs processus de production successifs, la valeur des biens
d’équipement ainsi perdue est la consommation de capital fixe.

2) L’évaluation du capital d’une entreprise

Le capital d’une entreprise est amené, au cours du cycle productif dont la


première phase est l’investissement, à prendre diverses formes. À un instant
donné, quelconque, le capital se partage donc entre différents états correspon-
dant à peu près aux trois formes de la valeur dans le circuit du capital selon
K. Marx : le capital se présente pour partie dans la forme monétaire ou, de façon
plus générale, dans la forme financière, qui est la forme initiale et finale de son
circuit ; il se présente aussi, pour une autre partie, dans la forme de marchan-
dises produites et stockées en attendant d’être vendues ; il se présente enfin,
pour la plus grande partie, dans la forme de biens de capital productif qui peu-
vent être des biens de capital fixe ou des biens stockables de capital circulant,
tels que des matières premières ou des produits semi-finis. L’évaluation globale
du capital apparaît donc comme la sommation d’éléments assez hétérogènes.
Cette opération complexe peut s’effectuer de deux manières distinctes : par
l’analyse financière, à partir de la comptabilité de l’entreprise ; ou bien aussi,
pour certaines entreprises importantes, par le marché financier, qui donne une
évaluation boursière de leur capital à un instant donné.

a) L’évaluation comptable
Le capital se mesure à un instant donné : il s’agit d’un stock, par opposition
à un flux, qui est la variation, dans une période de temps, d’un stock. Par consé-
quent, c’est d’après le bilan, qui décrit à un instant donné la situation de l’en-
treprise, que peut s’effectuer la mesure de son capital.
Nous imaginerons une entreprise à deux dates successives : au début de son
existence, puis à une date ultérieure, après une certaine période d’activité que
nous supposerons prospère.
Au début de son existence, l’entreprise ne dispose que de son capital détenu
par exemple sous forme monétaire, en dépôt bancaire. Le bilan de l’entreprise
est extrêmement simple : au passif est inscrit le capital constituant une ressource
pour l’entreprise ; à l’actif est inscrit, en contrepartie, le montant du compte en
banque, constituant un avoir de l’entreprise. L’évaluation du capital est, dans ce
cas, immédiate.
À une date ultérieure, après plusieurs années prospères, l’entreprise aura réa-
lisé des bénéfices qui lui auront permis éventuellement d’augmenter son capital
et de constituer des réserves, également inscrites au passif du bilan. L’évaluation
comptable du capital de l’entreprise doit alors se faire en prenant en compte
l’ensemble de ses capitaux propres qui, outre le capital proprement dit et les
réserves, comprennent certains autres postes du passif du bilan : provisions
réglementées, subventions d’investissement, etc. Les capitaux propres reflètent

196  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


la situation nette de l’entreprise, c’est-à-dire la valeur comptable de son patri-
moine. La situation nette est le résultat de l’enrichissement de l’entreprise par
son activité de production.
Il peut exister aussi une sorte d’« enrichissement sans cause » des entre-
prises, provenant de plus-values ayant affecté certains éléments d’actif depuis
leur acquisition : il peut s’agir, par exemple, d’un immeuble dont la valeur a
considérablement augmenté depuis son achat, sous le double effet de la hausse
générale des prix et de la hausse particulière du prix des terrains due à une spé-
culation foncière intense ; il peut s’agir encore de plus-values financières ou
même seulement du prix, sur le marché de l’occasion, de machines dont la
valeur comptable dans l’entreprise est nulle parce qu’elles ont été complètement
amorties, mais qui ont encore une valeur d’échange. Toutes ces plus-values doi-
vent être prises en compte dans une évaluation comptable exacte du capital,
reflétant ce que F. Aftalion, B. Dubois et J. Malkin appellent la situation nette
intrinsèque de l’entreprise. Ces plus-values peuvent n’être pas comptabilisées
par les entreprises, dont le bilan, très souvent, reflète les acquisitions passées,
comptabilisées à leur valeur « historique » et non à leur valeur présente. Si la
réévaluation des actifs n’est point inscrite au bilan, c’est à l’analyste financier
qu’il revient de l’estimer au mieux pour l’ajouter à la situation nette comptable
et obtenir ainsi la situation nette intrinsèque de l’entreprise.

b) L’évaluation boursière
D’un point de vue juridique, on peut, comme J. Ibanès, diviser les entreprises
privées en trois catégories : les entreprises coopératives, dans lesquelles les
moyens de production appartiennent soit aux producteurs (coopératives de pro-
duction), soit aux consommateurs (coopératives de consommation) ; les entre-
prises à propriété personnelle, qui sont essentiellement des entreprises indivi-
duelles, mais qui peuvent être aussi des sociétés en nom collectif regroupant plu-
sieurs personnes solidairement responsables comme autant d’entrepreneurs
individuels, sur toute l’étendue de leur patrimoine, des dettes de l’entreprise ; les
sociétés de capitaux, enfin, dans lesquelles la responsabilité des associés est
limitée au montant des capitaux qu’ils apportent, sachant que la société, consi-
dérée du point de vue du droit comme une personne morale, a un patrimoine dis-
tinct de celui des associés, qui peuvent être des personnes physiques ou d’autres
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

personnes morales.
Les sociétés de capitaux sont les entreprises par excellence du système capi-
taliste. Elles se subdivisent en sociétés de personnes, telle la SARL ou société à
responsabilité limitée (constituée par un petit groupe d’associés se connaissant
bien), et en sociétés par actions, telle la SA ou société anonyme. La SA est le
cadre juridique idéal de la grande entreprise, et constitue en fait la structure de
base du système capitaliste contemporain.
Dans la société anonyme, le capital est constitué par émission d’actions
auprès d’un assez grand nombre de personnes. Chaque action représente une
part égale du capital de la société. L’action est donc un titre de propriété sur une
partie du patrimoine de l’entreprise, et non une simple créance sur cette entre-

L’investissement  197
prise. Chaque action est souvent d’un montant assez faible pour que de petits
épargnants puissent les acheter et devenir ainsi actionnaires, c’est-à-dire asso-
ciés dans la société.
C’est le rôle des bourses de valeurs mobilières d’offrir un lieu d’échange des
actions cotées à la bourse en question. Sur le marché boursier, le cours ou la
valeur des actions évolue en principe selon la loi de l’offre et de la demande. En
fait, l’évolution des cours reflète surtout les variations enregistrées ou anticipées
de la valeur du patrimoine des entreprises. C’est évidemment l’influence des
anticipations, pas toujours raisonnées, qui donne parfois au cours des actions des
mouvements erratiques. En tout cas, on obtient l’estimation boursière de la
valeur d’une entreprise en multipliant le cours de l’action par le nombre d’ac-
tions émises. C’est ce que l’on appelle la valeur capitalisée en bourse ou capita-
lisation boursière de la société.
Le plus souvent, la capitalisation boursière diffère de l’évaluation comptable
des capitaux propres de l’entreprise. On peut penser que la capitalisation bour-
sière d’une société constitue une meilleure évaluation de son capital que l’esti-
mation solitaire d’un analyste financier : le cours boursier d’une action résulte
en effet de l’opinion moyenne, exprimée sur le marché, de tous ceux qui veulent
opérer des transactions sur le titre. De plus, la capitalisation boursière s’appuie
sur des éléments importants pour la détermination de la valeur réelle des entre-
prises et cependant absents de l’évaluation comptable parce que, en fait, impal-
pables. En premier lieu, la capitalisation boursière repose sur l’estimation des
gains futurs de l’entreprise plutôt que sur une évaluation, comme le fait le comp-
table, de ses gains accumulés dans le passé ; c’est là, sans doute, une supériori-
té de l’évaluation boursière sachant que la valeur présente d’un capital dépend
effectivement des gains futurs qu’il peut engendrer. En second lieu, la bourse,
contrairement à l’analyste financier, prend en compte ce qu’on appelle les actifs
intangibles, à savoir la fidélité d’une clientèle, la réputation de l’entreprise, la
marque de ses produits, ses secrets de fabrication, son « logo », toutes choses
qui ont une valeur de plus en plus grande, ce qui explique, comme le souligne
P. Dembinski, l’écart croissant entre capitalisation boursière et valeur comp-
table. Conscients de cela, les analystes financiers tentent de réduire l’écart par
l’emploi d’une comptabilité plus « créative » (« creative accounting ») ; mais
cette méthode a des limites car elle peut aisément prêter le flanc aux accusations
de falsification comptable.

B. L’investissement en tant qu’il précède le capital


Nous avons évoqué l’augmentation, de cycle productif en cycle productif, du
capital de l’entreprise. Mais cela n’exige pas que, au début de chaque cycle, l’in-
vestissement soit issu d’un capital possédé par l’entreprise : toute valeur moné-
taire, quelle qu’en soit l’origine, ainsi engagée dans le cycle du capital est de

198  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


nature à fournir, au terme de ce cycle, un supplément de valeur constituant une
accumulation de capital. Il y a donc un avantage important, pour un capitaliste
qui désire accumuler un montant maximum de capital, à investir une valeur
dépassant le capital qu’il possède lui-même au départ. Pour ce faire, le capita-
liste va chercher à s’endetter, c’est-à-dire à emprunter des capitaux supplémen-
taires qui vont d’emblée modifier la structure du bilan de l’entreprise, avant
d’induire une accumulation supplémentaire.

1) Endettement et structure du bilan de l’entreprise

Il existe différentes formes d’endettement dont l’importance relative, pour


chaque entreprise, se reflète dans la structure de son bilan.

a) Les différentes formes d’endettement des entreprises


Qu’elles soient à court ou à long terme, les dettes des entreprises peuvent être
regroupées en trois grandes catégories selon la nature des créanciers dominants
dans chaque catégorie : le crédit inter-entreprises, consenti par d’autres entre-
prises ; l’emprunt obligataire, généralement souscrit par les ménages ; le crédit
des différents intermédiaires financiers, parmi lesquels les banques ont la pre-
mière place.
Le crédit commercial inter-entreprises (CCI) correspond aux crédits entre
clients et fournisseurs, dont les supports sont souvent des traites commerciales ;
il peut consister aussi en simples délais de paiement accordés par les fournis-
seurs à leurs clients. Le CCI net d’une entreprise donnée est la différence entre
le total des crédits consentis aux clients et le total des crédits obtenus des four-
nisseurs. Ces crédits, en principe à court terme, ne comportent pas de transfert
de monnaie du créancier au débiteur. Ils peuvent être cependant à l’origine d’une
création monétaire si, étant matérialisés par un effet commercial mobilisable, ils
sont apportés à l’escompte d’une banque.
L’emprunt obligataire consiste en l’émission d’obligations sur le marché
financier. Les obligations constituent pour le souscripteur, qui est souvent, mais
pas exclusivement, un ménage, un titre de créance à long terme, rapportant un
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

revenu annuel fixe ou variable, l’intérêt obligataire.


Le crédit bancaire, enfin, constitue le recours le plus important pour les capi-
talistes désireux d’investir au-delà de leurs capitaux propres. Le crédit bancaire est
en quelque sorte un supplément de capital avancé par la banque à l’entreprise.
Toutes ces formes d’endettement des entreprises se reflètent dans la structure
de leur bilan.

b) La structure du bilan d’une entreprise


Le passif du bilan totalise les ressources d’une entreprise à un instant donné,
qu’il s’agisse des ressources propres ou des ressources d’emprunt. Les emprunts
à long terme (emprunts obligataires, crédits à long terme) forment avec les capi-

L’investissement  199
taux propres ce que l’on appelle les capitaux permanents de l’entreprise. Les
autres ressources d’emprunt forment le passif à court terme, constitué des dettes
à court terme de l’entreprise envers ses fournisseurs ou envers sa banque.
À l’actif du bilan est inscrite la valeur des biens et autres actifs acquis en
emploi de toutes les ressources de l’entreprise. L’actif du bilan décrit donc, à
l’instant considéré, la répartition, entre les différents états possibles, de tout le
capital investi par l’entreprise, même s’il s’agit pour partie de capitaux d’em-
prunt. On distingue l’actif immobilisé de l’actif circulant. Le premier recense la
valeur, à l’instant considéré, des immobilisations. Celles-ci peuvent être corpo-
relles (terrains, équipements), incorporelles (brevets, fonds de commerce, logi-
ciels) ou financières (participations dans le capital d’autres entreprises). Quant
à l’actif circulant, il regroupe les stocks, les créances sur la clientèle, l’encaisse
et les actifs financiers liquides. Ces deux derniers postes constituent, à l’inté-
rieur de l’actif circulant, ce qu’on appelle l’actif de trésorerie.
Nous présentons, page suivante, le schéma du bilan d’une entreprise, les
bénéfices de l’exercice étant supposés déjà répartis.
On voit, sur ce schéma, que la valeur des capitaux propres peut ne pas suf-
fire à couvrir même les seules immobilisations : une partie de celles-ci est cou-
verte par l’endettement à long terme qui finance aussi, on le voit, une partie des
stocks de l’entreprise. Il se pose alors la question de savoir s’il convient, dans
l’évaluation du capital de l’entreprise, de ne retenir que la valeur de l’actif cou-
verte par les capitaux propres, ou bien, plus largement, de retenir tous les actifs
couverts par les capitaux permanents. La première solution est celle de la stricte
évaluation comptable que nous avons évoquée. La seconde solution correspond
à la valeur totale de la firme dans l’optique de la théorie financière. Tenir
compte de l’endettement à long terme dans l’évaluation de la firme ne se justi-
fie en fait que si l’on se place dans la perspective des gains futurs de l’entre-
prise : on suppose que l’entreprise, grâce à son endettement, aura accumulé une
richesse d’un montant au moins égal à celui de sa dette à long terme au moment
du remboursement.
La différence entre les capitaux permanents et les immobilisations définit ce
que l’on appelle le fonds de roulement (FDR) de l’entreprise. Il apparaît, d’après
le schéma de bilan, que :

FDR = capitaux permanents − immobilisations


= actif circulant − passif à court terme
Dans le cas de figure présenté, on voit que le fonds de roulement sert au
financement d’une partie des stocks. De façon générale, le FDR est considéré
par les créanciers à court terme de l’entreprise, et notamment ses banquiers,
comme une marge de sécurité : le FDR constitue un reliquat une fois que l’on a
affecté tous les actifs liquides y compris les stocks de l’entreprise à la couvertu-
re de ses dettes à court terme. Une règle classique de gestion des entreprises est
d’avoir un fonds de roulement positif : les banquiers sont souvent très attentifs
au respect de cette règle par les entreprises auxquelles ils font crédit.

200  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


Schéma de bilan d’entreprise

La règle du fonds de roulement relève toutefois de ce que l’on peut appeler


une gestion traditionnelle dont certains, comme J. Guillou, pensent qu’elle est
aujourd’hui inefficace. Cette règle correspond en effet à une séparation entre
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

dettes à long terme et dettes à court terme qui est trop formelle. J. Guillou
recommande aux banquiers de ne plus se référer en priorité au fonds de roule-
ment des entreprises pour l’octroi de crédits. Sous peine de mettre injustement
un grand nombre d’entreprises dans l’impossibilité de continuer leur activité, il
faut que les banquiers apprennent à considérer, non plus le seul FDR, mais ce
que J. Guillou appelle le besoin de financement de l’exploitation et que l’on
appelle aussi le besoin en fonds de roulement, défini comme la somme du FDR
et des crédits bancaires. Le critère proposé par J. Guillou consiste alors en la
comparaison de la variation du besoin de financement de l’exploitation avec la
variation du résultat brut d’exploitation : il suffit au banquier de s’assurer que
l’augmentation des résultats bruts de l’entreprise est au moins égale à son besoin
supplémentaire de financement, quel que soit le fonds de roulement lui-même.

L’investissement  201
Il peut être intéressant de remarquer que J. Guillou aboutit, à l’échelle microé-
conomique, à une inégalité qui ne semble pas sans parenté avec l’inégalité key-
nésienne de crise macroéconomique, que nous avons appliquée en comptabilité
nationale à l’ensemble des sociétés non financières françaises (p. 136).
Finalement, la thèse de J. Guillou est qu’il importe peu de savoir si l’argent
investi découle ou non des capitaux propres de l’entreprise ; il importe beaucoup
plus que cet investissement, quelle qu’en soit la source, soit apte à engendrer un
capital propre supplémentaire. Selon un principe que rappelle J. Guillou, la puis-
sance de l’argent dû est aussi grande que celle de l’argent possédé. Tout comme
les capitaux propres, les capitaux empruntés peuvent engendrer d’autres capi-
taux propres, c’est-à-dire réaliser une accumulation de capital.

2) Endettement et accumulation : l’effet de levier


L’analyse économique appelle effet de levier l’effet de l’endettement des
entreprises sur leur accumulation de capital propre. L’endettement, quelle qu’en
soit la forme (bancaire ou non), peut accroître le taux d’accumulation de capital
propre des entreprises. Pour l’établir, nous nous référerons, comme on le fait
d’ordinaire, au cadre de la comptabilité nationale et considérerons le secteur des
sociétés non financières (SNF).
Représentons schématiquement les comptes d’affectation des revenus pri-
maires, de distribution secondaire du revenu et d’utilisation du revenu de ce sec-
teur :

Emplois Affectations des revenus primaires Ressources

Revenus de la propriété versés PV Excédent brut d’exploitation EBE


Revenu primaire brut RPB Revenus de la propriété reçus PR

Emplois Distribution secondaire du revenu Ressources

Impôts courants IS Revenu primaire brut RPB


Primes d’assurance A Indemnités d’assurance A
Transferts effectués T Transferts reçus T
Revenu disponible brut RDB

Emplois Utilisation du revenu Ressources

Dépense de consommation finale 0 Revenu disponible brut RDB


Épargne brute EB

202  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


On a supposé, pour simplifier, l’égalité entre les transferts reçus et les trans-
ferts effectués, ainsi que l’égalité entre les indemnités d’assurance et les primes
d’assurance : cela est d’ailleurs approximativement vérifié en réalité.
La différence entre les revenus de la propriété versés PV et les revenus de la
propriété reçus PR représente les frais financiers nets que l’on notera FF. Soit :
FF = PV − PR (1)

De l’identité pour les SNF du revenu disponible brut et de l’épargne brute,


de la nécessaire égalité des emplois et des ressources dans chaque compte, des
hypothèses faites et de la relation (1) il résulte l’égalité suivante :
EBE = FF + IS + EB (2)

La relation (2) exprime la répartition du profit brut (EBE) des SNF en profit
net distribué (FF + IS ) aux créanciers, aux actionnaires ou à l’État, et en profit
brut non distribué (EB) constituant l’autofinancement brut ou encore l’accumu-
lation de capital propre des SNF.
Le taux de profit ρ est défini, de façon générale, comme le rapport du profit
brut total à la totalité des capitaux investis, c’est-à-dire le total du bilan des SNF.
Ces capitaux sont eux-mêmes subdivisés en capitaux propres (CP) et capitaux
empruntés (CE). On a donc, par définition :
EBE
ρ= (3)
CP + CE
On définit en outre le taux d’intérêt apparent i, représentant le coût net
moyen des capitaux empruntés, et le levier d’endettement λ , comme ceci :
FF
i= (4)
CE
CE
λ= (5)
CP
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Le levier d’endettement est un ratio directement issu du passif du bilan : il


exprime le poids des capitaux empruntés relativement aux capitaux propres des
SNF.
On définit enfin le taux d’accumulation de capital propre comme le rapport
de l’épargne brute EB au capital propre CP des SNF. Compte tenu de la
relation (2) on peut exprimer ainsi le taux d’accumulation de capital propre :
EB EBE FF IS
= − −
CP CP CP CP

EBE CP + CE FF CE IS
= × − × −
CP + CE CP CE CP CP

L’investissement  203
Il résulte alors, de (3), (4), (5), en supposant IS/CP égal à une constante a,
que :
EB
= ρ + (ρ − i) λ − a (6)
CP
La relation (6) exprime précisément ce que l’on appelle l’effet de levier de
l’endettement : à condition que le taux de profit soit supérieur au taux d’intérêt
apparent (ρ − i > 0 ), le taux d’accumulation de capital propre des entreprises
est d’autant plus élevé que le levier d’endettement est lui-même plus élevé. On
voit ainsi pourquoi les entreprises dont la finalité est l’accumulation de capital,
c’est-à-dire toutes les entreprises capitalistes, ont une incitation à s’endetter.
De nombreuses études empiriques confirment l’importance, dans la réalité
économique, de l’effet de levier. Citons celle effectuée par D. Durant à la
Banque de France. C’est une étude comparée de la France, de l’Allemagne, du
Royaume-Uni, des États-Unis et du Japon sur la période 1987-2002. La conclu-
sion majeure est que, dans ces cinq grands pays industriels, l’effet de levier a
toujours été positif, même si son intensité (c’est-à-dire l’écart entre la rentabili-
té financière, ou taux d’accumulation de capital propre EB/CP, et la rentabilité
économique, ou taux de profit ρ ) varie selon les pays et selon la conjoncture. À
cet égard, l’intensité de l’effet de levier a été, en Europe, plus forte en
Allemagne et au Royaume-Uni qu’en France et, hors d’Europe, plus forte aux
États-Unis qu’au Japon.

II. La décision d’investissement


La décision d’investissement est prise par les entrepreneurs : elle détermine, au
début de chaque cycle du capital, la quantité de monnaie à investir. L’investissement
global repose sur le comportement de chaque entrepreneur. Ce sont ces compor-
tements individuels surtout que nous examinerons à présent sous l’angle de l’inci-
tation à investir, puis du choix entre différents projets d’investissement.

A. L’incitation à investir
Le profit espéré constitue normalement l’incitation à investir de l’entrepre-
neur qui engage son capital dans un cycle productif. Ce profit espéré est d’au-
tant plus élevé que les anticipations de ventes sont meilleures et que le coût du
capital est plus faible.

1) Les anticipations des entrepreneurs


Les entrepreneurs forment des anticipations sur la base desquelles se déter-
mine leur fonction d’investissement.

204  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


a) La formation des anticipations
Le chiffre d’affaires anticipé de l’entreprise, au cours du cycle du capital,
dépend du prix des marchandises vendues et de leur quantité. Le prix est fixé
par l’entreprise ou imposé à l’entreprise (par le « marché », par l’État, etc.) dès
le début du cycle du capital. Dès lors, l’anticipation ne porte que sur la quantité
de marchandises qui seront vendues : c’est en fonction de la quantité de mar-
chandises qu’il espère vendre que l’entrepreneur détermine le montant présent
de son investissement. Il faut cependant examiner comment les anticipations
elles-mêmes sont déterminées.
La « fonction d’anticipation » des entrepreneurs est fondamentale puisque
c’est elle qui commande l’investissement. Mais vouloir la connaître avec préci-
sion est une gageure, parce qu’elle nous plonge au plus profond de l’incertitude
qui pèse en réalité sur les entrepreneurs quand ils choisissent leurs investisse-
ments en s’aidant finalement moins de la raison que de ce que Keynes appelait
leurs « animal spirits », c’est-à-dire tout simplement leur « flair ». La formation
des anticipations est donc, par nature, secrète, ancrée dans la subjectivité des
entrepreneurs ; elle dépend du tempérament propre de chacun : un entrepreneur
ayant le goût du risque ne fera point la même anticipation qu’un entrepreneur
ayant peur du risque.
La théorie économique cependant, soucieuse de soumettre à la rationalité
tout le comportement des agents, admet que les entrepreneurs, « en moyenne »,
font des anticipations à partir de ce qu’ils ont observé dans le passé récent, en
supposant que les tendances récentes vont se poursuivre en s’infléchissant plus
ou moins selon la conjoncture.
Notons Y∗t les ventes anticipées par un entrepreneur au début d’une période t
correspondant à la durée d’un cycle de son capital commençant à la date t. On
note aussi Yt les ventes réalisées au cours de la période précédente s’achevant
à la date t. De façon générale, on peut exprimer la fonction d’anticipation de
l’entrepreneur par une expression telle que :

Y∗t = f (Yt , Yt−1 , Yt−2 , . . .) (7)

Nous nous contenterons ici d’une spécification très simple de la relation (7),
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

dans laquelle les ventes Y∗t anticipées au début de la période t ne dépendent que
des ventes Yt réalisées à la fin de la période précédente, par la relation :

Y∗t = (1 + g) Yt (8)

où g > 0 est le taux de croissance, supposé régulier, des ventes réalisées dans
le passé de période en période.
Sur la base de la fonction d’anticipation (8) de l’entrepreneur, on peut alors
construire sa fonction d’investissement.

L’investissement  205
b) La fonction d’investissement
La fonction d’investissement est supposée traduire le comportement d’inves-
tissement de l’entrepreneur compte tenu de ses anticipations. Notant At le capi-
tal engagé par l’entrepreneur au début de la période t, nous admettrons, par
exemple, la relation suivante :
At = α Y∗t (9)
où α > 0.
La relation (9) est la fonction d’investissement au sens propre, sachant que
At , en tant que capital engagé dans un circuit du capital, est l’investissement
proprement dit.
On peut aussi, d’après (9), exprimer une fonction donnant l’investissement
supplémentaire It de la période t par rapport à la période précédente t − 1 . On
a donc :
It = At − At−1 (10)

De (9) et (10) il résulte :

It = α (Y∗t − Y∗t−1 ) (11)

On peut alors, compte tenu de la fonction d’anticipation (8), donner de la


fonction d’investissement, dans la forme (9) ou (11), l’expression (12) ou (13)
ci-après :
At = νYt (12)

It = ν(Yt − Yt−1 ) (13)

où ν = α(1 + g) > 0 .
La fonction d’investissement ainsi définie concerne en principe un entrepre-
neur individuel, mais elle est souvent étendue telle quelle à l’ensemble des
entrepreneurs. Elle devient alors fonction d’investissement macroéconomique.
Dans cette optique toutefois, on assimile fréquemment, et abusivement, la gran-
deur que nous avons notée At au capital fixe noté Kt en place au début de la
période qui est d’ailleurs, en général, arbitrairement définie comme l’année. En
outre, le flux Yt est interprété comme étant l’agrégat usuel de la production en
comptabilité nationale, c’est-à-dire le PIB.
Des relations (10) et (12) qui s’écrivent à présent :
It = Kt − Kt−1 (14)

Kt = νYt (15)

on donne alors une autre interprétation. Le flux It dans la relation (14) est l’in-
vestissement net en capital fixe, identifié à la FNCF de la comptabilité natio-
nale. Le coefficient ν , dans la relation (15), est appelé coefficient de capital,

206  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


défini comme le quotient du stock de capital Kt et de la production Yt . Dans la
relation (13) toutefois, le coefficient ν est plutôt appelé coefficient d’accélé-
ration de l’investissement, et la relation (13) elle-même est dite relation d’accé-
lération de l’investissement. Cette appellation trouve sa justification dans une
analogie avec la mécanique où l’« accélération » se définit comme une variation
par unité de temps de la « vitesse », dont le rôle est ici tenu par le PIB Yt qui est
un flux de valeur ajoutée par période de temps tout comme la « vitesse » en
mécanique est un « flux » de longueur parcourue par unité de temps.
Les fonctions d’investissement de type « accélérateur » sont parmi les plus
simples mais aussi les plus importantes. Beaucoup d’autres en fait s’y ramènent,
après quelques détours destinés en général à mieux expliciter le coût du capital.

2) Le coût du capital
Le coût du capital est un élément essentiel de la décision d’investissement
des entrepreneurs. Il a été implicitement pris en compte à travers le coefficient
α des relations (9) et (11) précédentes ; il s’agit à présent de l’expliciter.
On définit parfois le coût du capital comme le seuil minimum de rentabilité
d’un projet donné d’investissement. Certes, mais cela ne nous dit pas en quoi
consiste ce coût. C’est ce que nous allons découvrir en examinant succes-
sivement le coût d’accès au capital et, notion plus générale, le coût d’usage du
capital.

a) Le coût d’accès au capital

Le coût d’accès au capital est le coût que doit supporter le capitaliste pour
accéder au contrôle d’un capital qu’il ne possède pas. Le coût d’accès à un capi-
tal déjà possédé est évidemment nul. Dans le cas où le capital n’est pas possédé
par le capitaliste, le coût d’accès est en général positif. Il diffère cependant selon
qu’il s’agit de capital emprunté ou d’acquisition de capital propre.
Dans le cas d’un capital emprunté, le coût d’accès est fonction du taux d’in-
térêt du marché sur lequel le capital est effectivement emprunté : le taux des
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

emprunts obligataires est en principe différent des taux des crédits bancaires, qui
diffèrent entre eux selon le terme des crédits. Si le capital est emprunté sur
divers marchés, le coût d’accès est une moyenne pondérée des taux de ces mar-
chés. Il faut tenir compte aussi, dans le calcul, des commissions, taxes ou boni-
fications, ainsi que des modalités d’échelonnement des remboursements des
emprunts : tout cela affecte le coût réel d’accès au capital. Pour simplifier nous
identifierons au taux d’intérêt r, supposé unique, le coût annuel d’accès à 1 € de
capital emprunté.
S’il s’agit d’acquérir un capital en fonds propres, par exemple en émettant
des actions nouvelles sur le marché financier, le coût d’accès, même si l’on
néglige les frais d’émission de ces actions, est en général strictement positif,
voisin d’ailleurs du coût d’accès au capital emprunté : l’entreprise ne peut en

L’investissement  207
effet émettre des actions sans prévoir de verser des dividendes aux futurs action-
naires. Dans la mesure où le rendement des actions est comparable à celui des
obligations, le coût d’accès au capital en fonds propres est proche du coût d’ac-
cès au capital emprunté. Nous continuerons donc à noter r le coût d’accès géné-
ral au capital.
Le coût d’accès au capital se rapporte au capital seulement acquis et non
encore investi. Or l’investissement puis la rotation du capital engendrent des
coûts supplémentaires.

b) Le coût d’usage du capital


L’usage de capital fixe dans la production entraîne un coût supplémentaire,
le coût d’amortissement, dû à la nécessité de pourvoir au remplacement des
machines au terme de leur utilisation. Pour un capital investi en biens d’équipe-
ment, il existe donc un coût d’usage qui est la somme du coût d’accès et du coût
d’amortissement.
Notons : q le prix d’achat d’une machine ;
q le prix de remplacement de cette machine au terme de sa période
d’utilisation ;
r le taux d’intérêt annuel ;
δ le taux d’amortissement de la machine, c’est-à-dire la proportion
de sa valeur perdue par dépréciation physique ou « morale »
chaque année depuis l’instant de sa mise en service jusqu’à celui
de sa mise hors service ;
c le coût d’usage de la machine par année.
Supposons emprunté le capital nécessaire à l’achat de la machine : le coût
annuel d’accès à ce capital est égal à rq . Quant au coût annuel d’amortissement,
sachant que la machine devra être renouvelée à son prix de remplacement q , il
est égal à δ q . D’où :
c = δ q + rq (16)

Après transformation, la relation (16) s’écrit aussi :

c = q (δ + r) − δ (q − q) (17)

L’expression (17) est formellement analogue aux expressions du coût d’usage


généralement utilisées dans les études classiques sur la fonction d’investisse-
ment, telles que les études célèbres de D. Jorgenson.
Le coût du capital est un élément important de la décision d’investissement :
l’incitation à investir pour l’entrepreneur est d’autant plus forte que son coût du
capital est plus faible. L’expression (17) montre alors, en négligeant le terme
résiduel δ(q − q) , que l’investissement devrait être stimulé par une baisse du
prix d’achat des machines (q), par une baisse du taux de l’intérêt (r) ou par un

208  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


allongement de la durée de vie économique (1/δ ) du capital fixe. L’expérience
montre que l’efficacité des deux premiers facteurs est loin d’être toujours garan-
tie. Quant à la durée de vie économique du capital fixe, sa relation avec l’inves-
tissement est ambiguë puisque le progrès technique incite les entrepreneurs à
investir, pour ne pas se laisser dépasser par leurs concurrents, en même temps
qu’il entraîne un raccourcissement de la durée de vie 1/δ du capital et, par suite,
une augmentation de δ , une augmentation du coût d’usage du capital et, en fin
de compte, une diminution de l’incitation à investir. Cette ambiguité souligne les
limites d’une analyse de l’investissement à partir du seul coût du capital. C’est
quand même à l’intérieur de ces limites que se situe encore l’analyse du choix
des investissements.

B. Le choix des investissements


C’est lors d’un investissement en capital fixe que l’entrepreneur est le plus
soumis à l’incertitude du futur, puisqu’il s’agit d’une dépense dont les consé-
quences se feront sentir pendant longtemps. On imagine donc le soin tout parti-
culier avec lequel l’entrepreneur doit choisir son investissement.
Nous supposerons que le montant global de l’investissement a déjà été déter-
miné d’après la capacité de production souhaitée par l’entreprise. La théorie
classique, c’est-à-dire celle qui aboutit aux travaux contemporains de Jorgenson
par exemple, fait résulter cette « capacité souhaitée » d’un choix optimal de
l’entrepreneur qui cherche à rendre constamment maximum la valeur de sa firme
ou le profit de celle-ci : cette approche, théorique, conduit à des fonctions d’in-
vestissement du type « accélérateur » comme celle que nous avons précédem-
ment analysée (p. 207).
Il existe d’autres approches, plus pragmatiques : l’approche directoriale (en
anglais : « managerial ») ou l’approche dite « behavioriste » en référence au
titre donné en 1963 par R. Cyert et J. March à leur ouvrage sur le processus de
décision dans l’entreprise (A Behavioral Theory of the Firm). Ces analyses, sou-
cieuses surtout de réalisme, considèrent la grande entreprise comme une orga-
nisation complexe dans laquelle les décisions résultent moins de la volonté d’un
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

seul individu rationnel, l’entrepreneur, que de la confrontation d’objectifs mul-


tiples et souvent contradictoires, liés aux intérêts propres de coalitions opposées
au sein de la même entreprise. Dans ce contexte, l’analyse de la décision d’in-
vestissement prend une tout autre tournure, comme le montre bien la comparai-
son faite par M. Nussenbaum entre la décision de type « classique » et celle de
type « organisationnel ».
Il reste malgré tout, à mi-chemin entre la rationalité totale de la théorie clas-
sique et la rationalité limitée de la théorie « organisationnelle », une sorte d’en-
tente sur la traditionnelle question du choix entre projets d’investissement
concurrents. C’est que, peut-être, la réponse à cette question satisfait à la fois
l’exigence de rationalité de la théorie classique et l’exigence de réalisme de la
théorie « behavioriste ».

L’investissement  209
1) Les éléments du choix
Choisir entre deux projets d’investissement implique une comparaison entre
des flux de revenus anticipés échelonnés dans le temps. Le choix repose donc en
général, d’une part, sur un échéancier de recettes nettes associé à tout projet
d’investissement et, d’autre part, sur l’opération d’actualisation, qui permet la
comparaison de valeurs disponibles à des dates différentes.

a) L’échéancier de recettes nettes


« Le choix entre deux investissements, comme le souligne P. Massé, est le
choix entre deux échéanciers de revenus. » Un échéancier associé à un projet
d’investissement en capital fixe est fait à la fois de grandeurs bien déterminées
et de grandeurs anticipées.
En ce qui concerne les premières, il s’agit des dépenses d’acquisition du bien
d’équipement, que l’on supposera tout entier acheté au prix K à un instant ini-
tial, noté t = 0 , représentant le début de la première année. Hormis cette gran-
deur K, l’échéancier est surtout fait d’anticipations.
Au premier rang des grandeurs anticipées, il y a la durée de vie économique T
du bien d’équipement. La durée de vie physique d’une machine est de toute
façon toujours incertaine, soumise aux aléas des pannes futures. Mais à ces aléas
s’ajoutent ceux de la concurrence, du progrès technique et, finalement, de l’ob-
solescence qui guette la machine. La grandeur T, à la date de l’investissement,
ne peut donc résulter que d’une estimation entachée d’incertitude.
L’échéancier comporte aussi une suite de valeurs anticipées, notées Rt ,
avec t variant de 1 à T : il s’agit de la suite des recettes nettes attendues de l’in-
vestissement à la fin de chaque année pendant T années. Chaque flux annuel de
recettes nettes Rt est lui-même évalué comme différence Bt − Ct où, pour toute
année t, Bt représente les ventes anticipées et Ct les coûts anticipés liés à l’uti-
lisation des biens d’équipement achetés : coûts en travail, coûts en matières pre-
mières, coûts d’entretien, etc.
L’échéancier de recettes nettes se représente finalement par la série de
valeurs suivante :
−K, R1 , R2 , . . . , RT
Le signe − affectant la valeur K indique une sortie nette de fonds au début
de la première année. Ensuite, les grandeurs étant normalement positives, il ne
s’agit plus que de recettes nettes véritables.

b) L’actualisation
Nous savons (p. 19) que deux biens, identiques en tout point sauf en ce qui
concerne la date à laquelle ils sont disponibles, ne sont point en réalité le même
bien. Le bien disponible ultérieurement a une valeur moindre que le bien sem-
blable disponible immédiatement. C’est en effet une règle universelle que l’éloi-
gnement dans le temps entraîne une diminution de la valeur d’un bien, toutes

210  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


autres choses étant égales par ailleurs. Cette règle trouve son fondement dans la
préférence générale chez les êtres humains pour le présent sur le futur, comme le
dit le proverbe « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».
La règle de la préférence pour le présent sur le futur peut être précisée lors-
qu’elle s’applique à l’économie monétaire. Dans ce cas, il est possible, par com-
paraison de deux sommes d’argent disponibles à deux dates différentes, d’éva-
luer un taux de préférence pour le présent sur le futur que l’on appelle aussi taux
d’actualisation.
Imaginons qu’un individu tienne pour équivalentes les deux sommes sui-
vantes : A0 = 100 € disponible aujourd’hui ou A1 = 110 € disponible dans un
an. Le taux d’actualisation i de cet individu, défini comme le rapport
i = (A1 − A0 )/A0 , est ici égal à 10 % l’an. Il résulte de cette définition que
A1 = (1 + i) A0 ou A0 = A1 /(1 + i) , ce qui montre que le taux d’actualisation
joue, selon l’optique prise, le rôle d’un taux d’intérêt transformant une valeur
présente en une valeur future équivalente ou, inversement, le rôle d’un taux d’es-
compte transformant une valeur future en sa valeur actuelle ou valeur actualisée.
Plus généralement, si An est la valeur disponible au bout de n années, équi-
valente à la valeur A0 disponible immédiatement, et si i est le taux annuel d’ac-
tualisation, on peut écrire la relation :

An = (1 + i)n A0
ou :
An
A0 =
(1 + i)n

Le taux d’actualisation, bien que défini d’abord par référence aux préfé-
rences d’un individu, peut être également défini pour la collectivité tout entière.
On admet, sous certaines réserves, que le taux d’intérêt dans l’économie reflète
la préférence moyenne de la collectivité pour le présent sur le futur. Ainsi, pour
un taux d’intérêt sur le marché des capitaux de 5 % l’an, les individus dont le
taux de préférence pour le présent sur le futur est inférieur à 5 % seront enclins
à prêter, tandis que les autres seront enclins à emprunter. L’équilibre sur le mar-
ché des capitaux signifie que le taux d’intérêt marque la préférence moyenne du
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

public pour le présent sur le futur.


Dans la pratique, on peut avoir recours à des taux d’actualisation autres que
le taux d’intérêt, comme nous allons le voir avec les critères de choix d’inves-
tissement.

2) Les critères de choix d’investissement


Presque tous les critères de choix d’investissement s’appuient sur un échéan-
cier de recettes nettes et sur le principe de l’actualisation. Parmi les nombreux
critères existants, nous en évoquerons deux fondamentaux : le critère de la
valeur actualisée nette et le critère du taux de rendement interne.

L’investissement  211
a) La valeur actualisée nette (VAN)
Dans le critère de la VAN, le taux d’actualisation utilisé est le coût du capi-
tal. Il faudrait ici, en principe, se référer à ce qu’on appelle (d’une mauvaise tra-
duction de l’expression anglaise « opportunity cost ») le coût d’opportunité du
capital. Ce coût traduit le manque à gagner d’un entrepreneur qui laisserait son
capital inemployé au lieu de le faire fructifier. Si ce capital est sous forme moné-
taire, le coût d’opportunité et le taux d’intérêt (auquel pourrait être prêté ce capi-
tal) ne font qu’un. Par analogie avec le taux d’intérêt, nous noterons donc i le
taux d’actualisation ainsi déterminé.
On définit alors la valeur actualisée nette, appelée aussi bénéfice actualisé,
comme la somme de toutes les recettes nettes futures actualisées, déduction faite
du coût présent d’acquisition des biens d’équipement en question. À l’échéan-
cier de recettes nettes présenté ci-dessus correspond donc le bénéfice actualisé
ci-dessous :
R1 R2 RT
VAN = −K + + + ... + (18)
1+i (1 + i)2 (1 + i)T
On voit sur la relation (18) que le bénéfice actualisé est une fonction décrois-
sante du taux d’actualisation. Au niveau déterminé pour celui-ci, il faut que le
bénéfice actualisé soit positif : sinon, cela signifie que l’entreprise peut trouver un
meilleur emploi de ses fonds et ne doit pas faire cet investissement non valable.
Le critère de la VAN consiste alors, entre deux projets concurrents, à choisir
celui qui a le bénéfice le plus élevé. Il faut naturellement que les deux projets
soient comparables, c’est-à-dire qu’ils impliquent une même dépense initiale.
Sinon, on comparera plutôt les bénéfices actualisés par euro de capital investi
en effectuant le quotient VAN/K.
Le principal inconvénient de ce critère est sa très grande sensibilité à la qua-
lité de l’estimation du coût des capitaux. Le critère du taux de rendement interne
échappe à cet inconvénient.

b) Le taux de rendement interne (TRI)


Par définition, le taux de rendement interne (TRI) d’un projet d’investisse-
ment est le taux d’actualisation tel que la VAN de l’échéancier de recettes nettes
associé à ce projet soit nulle avec ce taux. En d’autres termes, le TRI du projet
dont nous avons donné précédemment l’échéancier de recettes nettes est le taux
i tel que :
R1 R2 RT
VAN = −K + + + ... + =0 (19)
1+i (1 + i) 2 (1 + i)T

Une condition de viabilité d’un projet d’investissement est que son TRI soit
au moins égal au coût du capital finançant l’investissement en question.
Le critère du TRI consiste précisément, entre deux projets concurrents, à choi-
sir celui qui a le taux de rendement interne le plus élevé. C’est un critère très clas-

212  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


sique. On rencontre également le TRI dans la théorie, et notamment dans la théo-
rie keynésienne, sous le nom d’efficacité marginale du capital ; il est alors com-
paré au taux d’intérêt du marché financier. Dans la pratique, les entreprises,
tenant compte des aléas parfois importants qui affectent les composantes de
l’échéancier, exigent d’un projet d’investissement qu’il ait un TRI largement
supérieur au coût du capital.
Bien qu’il n’ait pas l’inconvénient de requérir une estimation préalable du
coût du capital, le critère du TRI n’est pas sans défaut. Comme le montre la rela-
tion (19), le TRI est obtenu par résolution d’une équation de degré T qui peut
avoir, en certains cas, plusieurs solutions positives, sans qu’il soit alors toujours
assuré que la plus élevée soit la plus significative de la rentabilité véritable du
projet. Dans beaucoup de cas cependant, il existe un unique TRI, comme dans
l’exemple simple suivant :
K = 10 millions d’euros
T = 2 années
R1 = 3 millions d’euros
R2 = 9 millions d’euros

Le TRI est obtenu par résolution de :

3 9
−10 + + =0
1+i (1 + i)2
ce qui conduit à :
10 i 2 + 17 i − 2 = 0

Cette équation du second degré admet deux racines, l’une négative, l’autre
positive égale approximativement à 0,11 ou 11 %, représentant le TRI du projet
d’investissement.
De nombreux autres critères de choix d’investissement, plus ou moins déri-
vés d’ailleurs de ceux qui ont été examinés, pourraient être présentés. Mais cette
multitude de critères de choix ne fait que mieux souligner l’absence d’une règle
de choix des critères. À ce stade on retrouve la subjectivité souveraine des entre-
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

preneurs qui, bien souvent, veulent trouver dans l’utilisation des critères de
choix d’investissement une confirmation de leur intuition première : dès lors, à
leurs yeux, le « bon » critère est celui qui leur donne raison.
À cela s’ajoute, pour des raisons macroéconomiques, un déclin général de
nos jours de l’utilisation des critères traditionnels. Comme le souligne
P. Dembinski, la désintermédiation financière a causé, surtout dans les grandes
entreprises, un quasi-abandon de ces critères au profit d’un nouveau, désigné par
ses initiales anglaises ROE (« Return On Equity »), qui est le taux de rendement
des actions de la société. Soumises à ce que H. Bourguinat appelle la « tyrannie
des marchés financiers », les grandes sociétés sont souvent moins attentives aux
projets justifiés par un bon TRI qu’à ceux susceptibles d’améliorer leur ROE,

L’investissement  213
condition importante pour bénéficier d’une bonne note de la part des agences de
notation et, de là, avoir un accès facilité aux marchés de titres. Or ces investis-
sements ne sont pas de ceux qui fondent la croissance interne des entreprises ;
ils conduisent en fait à une croissance externe obtenue par des prises de partici-
pation dans d’autres entreprises en vue, bien sûr, de les contrôler voire de se les
approprier. De tels « investissements » tiennent en réalité plus du placement
financier que de l’investissement proprement dit et apparentent les entreprises
elles-mêmes à des ménages rentiers. Cessant de s’intéresser à l’investissement
productif, de telles entreprises voient leur traditionnel besoin de financement
diminuer et même parfois se transformer en capacité de financement, comme on
l’a vu en France dans les années 1996-1999 notamment (p. 136). L’économie
tout entière semble alors aspirer à devenir une économie de rentiers, abandon-
nant besoin de financement et charge de l’investissement créateur d’emplois à
l’État qui, d’ailleurs, rechigne de plus en plus devant le fardeau.

214  CRÉDIT ET INVESTISSEMENT


Quatrième partie

Production et
revenu
Des entreprises aux ménages
Sommaire

Chapitre 7 L’équilibre de la firme 219


Chapitre 8 Croissance et répartition 245

216  ÉCONOMIE GÉNÉRALE


Après l’investissement qui mar-
quait le début du processus de pro-
duction des entreprises, avant l’étude de la consommation qui décrira
l’utilisation par les ménages de leurs revenus, l’analyse de la production et
du revenu nous conduit au cœur du circuit monétaire. Les entreprises et
aussi, pour une part de leur activité, beaucoup d’autres agents achètent
des facteurs de production dont le prix constitue à la fois le coût de pro-
duction des entreprises acheteuses et le revenu des titulaires de ces fac-
teurs, qui sont le plus souvent des ménages. Des entreprises aux ménages
il y a ainsi une relation fondamentale. Production et revenu, étroitement
liés, ne sauraient alors être séparés en deux analyses successives sans
risque de ne montrer qu’une même réalité sous deux jours différents.
Nous conduirons l’étude de la production et des revenus simultané-
ment mais sur deux plans distincts. Sur le plan microéconomique d’abord,
en suivant la démarche de la méthode ensembliste, nous présenterons
l’équilibre de la firme (Chap. 7). Sur le plan macroéconomique ensuite,
nous retrouverons l’analyse systémique, pour étudier la croissance et la
répartition (Chap. 8).
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

Production et revenu  217


7. L’équilibre
de la firme

D
ans l’analyse classique, qui s’inspire de la méthode ensembliste,
l’entrepreneur est supposé mû par la recherche d’un profit maxi-
mum, tout comme l’individu imaginaire que nous considérions
au chapitre 1 était supposé rechercher une satisfaction maximale par
l’échange des biens qu’il possédait. À présent l’entrepreneur, identifié
d’ailleurs à l’entreprise ou à la firme qu’il dirige, se livre à des échanges
d’un autre type : il achète des facteurs de production ou inputs et vend
des produits ou outputs. La prise en compte des entreprises et des
échanges productifs auxquels elles se livrent fait passer l’analyse ensem-
bliste du stade de l’économie d’échange où nous l’avions laissée au cha-
pitre 1 à celui de l’économie de production où nous la reprenons main-
tenant. Nous nous en tiendrons toutefois à l’étude du comportement
d’une firme unique, supposée représentative de toutes les autres.
Pour obtenir la production qui, si elle est vendue, assurera le profit
maximum attendu, l’entreprise doit mettre en œuvre au préalable des
facteurs de production. Mais une double question se pose alors à
l’entrepreneur : dans quelle quantité absolue et dans quelle propor-
tion relative faut-il utiliser les différents facteurs de production ? La
première question est celle de l’utilisation extensive des facteurs, tandis
© Dunod. La photocopie non autorisée est un délit.

que la seconde est celle de leur utilisation intensive.


La détermination de l’utilisation intensive des facteurs équivaut à
choisir une technique de production. Il pourra ainsi exister un choix
entre des techniques à forte intensité de capital fixe et des techniques
à forte intensité de travail. Mais on place généralement ce choix dans
une perspective à long terme parce qu’à court terme les équipements
existants imposent l’utilisation d’une technique donnée.
À court terme, par conséquent, la technologie est fixée et l’action de
l’entrepreneur se réduit à la seule détermination de l’utilisation
extensive des facteurs : il s’agit de déterminer les quantités de facteurs

L’équilibre de la firme  219


à utiliser, dans des limites correspondant aux capacités de production
des équipements en place et dans des proportions fixées par les tech-
niques en vigueur liées à ces équipements. Les choix de court terme sont
donc plus restreints que ceux de long terme. Dès lors, l’équilibre de
court terme à technologie fixée, que nous examinerons en premier, est
de détermination plus simple que l’équilibre de long terme à technolo-
gie choisie, que nous examinerons ensuite.

I. L’équilibre de court terme


à technologie fixée
Si l’on admet qu’à court terme il existe un rapport fixe entre les facteurs uti-
lisés, il ne reste plus à l’entrepreneur qu’à déterminer la quantité d’un seul de
ces facteurs. Autant supposer que la production requiert un seul facteur, ce que
nous ferons ici. Après quoi, nous déterminerons le niveau d’équilibre de la pro-
duction de la firme dans une situation de concurrence pure.

A. La production à un facteur
Nous supposerons que la terre est le seul facteur nécessaire à la production
de blé, en imaginant que le blé se produit sans engrais, ni machines, ni travail,
le seul « travail » étant, dans cette vision idéale des choses, le « geste auguste du
semeur ». Dans le cadre de cet exemple, nous définirons la productivité du fac-
teur et le rendement de la production.

1) Productivité
Le facteur est ici mesuré en hectares (ha) de terre, et la production en quin-
taux (qx) de blé. L’entrepreneur, qui est un agriculteur, cultive en blé T hectares
qui lui fournissent, à chaque récolte, Q quintaux de blé. On définit la producti-
vité de la terre cultivée comme le rapport Q/T. De façon générale, un coefficient
de productivité est un rapport entre une production et un facteur permettant
d’obtenir cette production : c’est pourquoi on parle de productivité d’un facteur
bien déterminé. D