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FRAGMENTS D’UN ABÉCÉDAIRE GENETTIEN

Frank Wagner

Le Seuil | « Poétique »

2019/1 n° 185 | pages 31 à 46


ISSN 1245-1274
ISBN 9782021410549
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Frank Wagner
Fragments
d’un abécédaire genettien

« “Pour Untel” comporte toujours une part de “Par Untel”. »

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Gérard Genette 1
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« A » comme « admiration »

Ce collègue accuse réception, par courrier électronique, de l’article que je lui


ai transmis pour le compte du volume collectif dont il assure la direction scien-
tifique. Il me félicite, comme il se doit, de la tenue intellectuelle de ma contri-
bution, et me remercie en outre de lui avoir offert « le plaisir d’un savoureux
pastiche de Gérard Genette » (sic)… ce que mon texte ne prétendait évidemment
pas être. Comme le confie « H2 » à « H1 » dans la pièce de Nathalie Sarraute,
« Ça m’a donné à réfléchir 2… ».
S’il convient bien sûr de faire ici la part de l’humour ou de l’ironie, dont
l’auteur de « Morts de rire 3 » a bien montré que la différenciation n’est d’ailleurs
pas toujours aisée, dans « l’affaire » qui nous occupe, l’imputation de pastiche
genettien mérite malgré tout qu’on la scrute d’un peu près, tant elle recèle de
potentiels enseignements. En effet, il peut tout d’abord être tentant de lui attribuer
une valeur d’indice quant à la nature des relations interpersonnelles en milieu
universitaire, que l’on situera, sur cette base, quelque part entre la guerre en
dentelles et le duel à fleurets mouchetés. Ensuite, elle nous renseigne sur les

1.  Seuils, Paris, Seuil, « Poétique », 1987, p. 127. Toutes les références aux écrits de Gérard Genette
seront celles des éditions originales de ses ouvrages, que ce soit dans la collection « Poétique » ou dans
la collection « Fiction & Cie » (voir la bibliograpie, p. 3-4). De plus, afin de limiter le nombre
de notes de bas de page, lorsque ce sera possible, les indications de pagination seront données entre
parenthèses, dans le corps du texte.
2.  Pour un oui ou pour un non, Paris, Gallimard, 1982 ; 1999, « Folio Théâtre », p. 28 pour l’édition
citée.
3.  Gérard Genette, « Morts de rire », dans Figures V, Paris, Seuil, « Poétique », 2002, p. 134‑225.

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préjugés tenaces qui sévissent, aujourd’hui encore, dans le monde intellectuel


comme ailleurs, contre l’imitation – ce qui confirme le diagnostic formulé par
Maxime Decout dans Qui a peur de l’imitation ? 1 Il est toutefois heureusement
possible, comme l’auteur de ce brillant essai, de se jouer d’un tel dédain persistant,
fondé sur le culte de l’originalité, et ce sous l’égide d’une formule que, je crois,
Gérard Genette lui-même n’aurait pas désavouée : « Longtemps j’ai imité de bonne
humeur » (p. 7)… Enfin, si l’on se fie du moins à ma bonne foi, la « lecture »
de mon collègue fait émerger une stimulante hypothèse tératologique, absente
me semble-t‑il de Palimpsestes 2 : celle du pastiche involontaire. Configuration
monstrueuse, en effet, puisque, à suivre Genette, l’activité pastichielle présuppose
l’élaboration d’un modèle de compétence, nécessaire à la production ultérieure
d’un hypertexte par imitation stylistique – et ce, quel qu’en soit le régime. Pour
autant, son caractère anomique n’invalide pas a priori la possibilité qu’existe

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quelque chose comme un « mimotexte spontané 3 » : pour qu’un tel monstre (?)
voie le jour, il suffit que son auteur se soit intensément imprégné d’un style, qu’il
reproduit dès lors plus ou moins fidèlement, sans (toujours) le faire de propos
délibéré, voire (parfois) sans s’en aviser. Voilà qui, d’ailleurs, peut inciter à relati-
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viser l’anomie du phénomène : jadis, pour en rendre compte, on parlait, en termes


plus simples, d’influence de X sur Y…
Si l’on veut bien me passer cet aveu, qui donne en définitive (partiellement…)
raison à mon collègue contre moi-même, telle est bien la relation que j’entre-
tiens à l’œuvre de Genette : à force de l’avoir fréquentée, avec une fascination
et un plaisir sans cesse renouvelés, je la vois souvent revenir, à l’état de bribes,
sous ma plume. Je ne suis pas persuadé que cela suffise à faire un pastiche, mais
à la rigueur, peu importe. L’essentiel réside bien plutôt en l’occurrence dans les
motivations de ce mimétisme, qui tiennent en un mot : « admiration », c’est-
à-dire, d’après le Trésor de la langue française, un « sentiment complexe d’éton-
nement, le plus souvent mêlé de plaisir exalté et d’approbation devant ce qui est
estimé supérieurement bon, beau ou grand 4 ». Voilà identifiée l’origine de mon
mal… Dès lors, je ne pense guère avoir le choix qu’entre deux possibilités théra-
peutiques : sevrage ou mithridatisation. Sans doute aura-t‑on compris qu’entre
ces deux méthodes curatives j’ai déjà tranché en faveur de la seconde ; comme
l’atteste le choix modérément mimétique d’une « performance alphabêtisière 5 » sous
influence « bardadraque » (idem). Qu’on ne se méprenne pas, toutefois : au risque
de la faute de goût – ce dont il ne m’appartient pas de juger –, ce mimétisme
structurel de façade vise pour l’essentiel à favoriser l’analyse des causes d’une
admiration sincère et indéfectible, à des fins d’hommage.

1.  Paris, Minuit, « Paradoxe », 2017.


2.  Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, « Poétique », 1982.
3.  Même si le degré de « spontanéité » est évidemment, en la matière, des plus variables.
4.  Si la définition paraît quelque peu emphatique, c’est tout simplement que le sentiment qu’elle
désigne l’est aussi.
5.  Gérard Genette, Epilogue, Paris, Seuil, 2014, p. 9.

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« C » comme « cases blanches »

Aussi décevant ce constat soit-il, l’admiration que je viens d’évoquer n’est


– hélas… – pas unanimement partagée. Or, comme j’ai tenté de le montrer
ailleurs 1, il est fort probable que les préventions de nombreux lecteurs contre les
travaux de poétique de Genette tiennent notamment à la place qu’y occupent
les typologies, comme à leur fréquente présentation sous forme de tableaux à
double entrée. Encore importe-t‑il de distinguer ces deux aspects de l’entreprise
poétologique. En effet, les réticences face aux ambitions taxinomiques sont très
loin de ne concerner que le seul Genette, mais valent beaucoup plus généra-

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lement pour (c’est-à-dire contre) la poétique, qui, en tant que théorie générale
des formes littéraires, vouée à la quête d’invariants structurels, saurait pourtant
difficilement faire l’économie de semblables tentatives de mise en ordre… En
revanche, les réactions allergiques à la pratique du tableau synoptique, souvent
obtenu en croisant deux paramètres, respectivement figurés en abscisse et en
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ordonnée, visent plus particulièrement l’auteur de Figures III 2, qui en fit réguliè-


rement usage dans ses ouvrages des années 1970‑1980 – au point que d’aucuns
finirent, à tort ou à raison, par y voir sa « signature ». Il est aisé, je crois, d’iden-
tifier les raisons qui, en ces matières, valurent à Genette d’encourir le blâme de
ceux que, sans excès d’aménité, il nommait les « amateurs d’âme 3 ». En tant que
notation d’apparence scientifique, le tableau à double entrée contrevient, à l’évi-
dence, à la vision doxique (toxique ?) d’une critique littéraire fondée sur les notions
d’intuition, de sensibilité et de goût ; et plus généralement au stéréotype normatif
d’un clair partage disciplinaire – d’un côté les « scientifiques », de l’autre les « litté-
raires ». Confessons-le : rétif aux « idiotismes de métier » (Epilogue, p. 107) et plus
largement aux idées reçues, Genette s’ingénia, avec un sens certain de la provo-
cation, à multiplier dans ses écrits les « connotateurs » de scientificité, tant sur le
plan typologique que sur le plan terminologique 4 – les deux sont liés.
Toutefois, loin de pouvoir se réduire à une simple visée provocatrice, le recours
au tableau remplit selon moi un rôle fonctionnel de premier ordre dans la poétique
genettienne. Tout d’abord, chez lui un peu plus que chez d’autres, la représen-
tation tabulaire constitue un efficace adjuvant de la démonstration en cours,
dont elle synthétise utilement la progression à intervalle régulier – en attestent
exemplairement les premiers chapitres de Palimpsestes 5. Il n’y a d’ailleurs rien là
d’iconoclaste en soi, la sagesse des nations nous ayant de longue date enseigné

1.  Frank Wagner, « Aimez-vous “Genette” ? (Eloge de la poétique cum grano salis) », dans Fabula-LhT,
n° 10, « L’Aventure poétique », décembre 2012. URL : http://www.fabula.org/lht/10/wagner.html
2.  Paris, Seuil, « Poétique », 1972.
3.  Dans « Peut-on parler d’une critique immanente ? », Poétique, n° 126, avril 2001, p. 144.
4.  Sur la terminologie genettienne, également régie par une vive tension entre rigueur et fantaisie,
que l’on me permette de renvoyer de nouveau à mon « Aimez-vous “Genette” ? », art. cité, p. 4.
5.  En particulier le « Tableau général des pratiques hypertextuelles », p. 37.

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qu’« un petit dessin vaut mieux qu’un long discours ». En l’occurrence, le « dessin »


(le tableau) vient plutôt confirmer et clarifier le « discours » (les développements),
de sorte que l’hypothèse de son hermétisme présumé n’est guère tenable sur le
long terme – tant on s’avise au contraire de la convergence de ressources variées
dans un même but démonstratif. En outre, facilitant la saisie des données, le
tableau contribue par là même à stimuler la réflexion du lecteur ; pour peu, bien
sûr, que ce dernier accepte de réfléchir…
Mais la spécificité des tableaux genettiens est ailleurs. N’en déplaise à ses détrac-
teurs, elle réside notamment dans leur (relative) simplicité. Peut-être se souvient-on
ainsi de l’ironie avec laquelle Genette évoquait la « mirifique rosace » (Nouveau
Discours du récit, p. 79) élaborée par Franz K. Stanzel 1 pour tenter de synthétiser
la totalité des « situations narratives ». En effet, si l’objectif est de « dramatiser un
problème » (id., p. 108, note 2), donc d’inciter à réfléchir, une schématisation

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excessivement complexe risquerait de se révéler somme toute contre-productive.
En la matière, l’aspiration à l’exhaustivité apparaît en effet comme un fantasme
dangereux (« plus stérilisant que stimulant », id., p. 108), dans la mesure même
où il contrevient au dynamisme de la pensée, à sa relance. C’est pourquoi, dans
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la perspective propre à Genette, « une grille doit toujours rester ouverte » (id.).
Or, de cette volonté d’ouverture de la « grille » taxinomique, la meilleure illus-
tration, comme l’une des plus genettiennes, sans doute, consiste dans l’importance
qu’y revêt la case blanche – ou vide, c’est selon 2. A titre d’exemples, parmi bien
d’autres, citons, dans Nouveau Discours du récit, à l’enseigne des « situations narra-
tives » (p. 77 sq.), le cas de la narration homodiégétique en focalisation externe ou
« neutre » (p. 83), ou encore ceux de la narration intra-homodiégétique à focali-
sation zéro et de la narration intra-hétérodiégétique à focalisation externe (p. 88).
Ces quelques échantillons suffisent à nous renseigner quant à la fonction que
remplit le plus souvent 3 la case blanche dans les tableaux à double entrée genet-
tiens ; et que l’on dira d’assouplissement du geste taxinomique. Ce point est en
effet crucial pour qui souhaite saisir les propriétés de la pratique théoricienne de
Genette : comme l’a fort bien montré Christine Montalbetti 4, c’est notamment
ce parti pris qui permet de distinguer sa « poétique ouverte » et non normative des
poétiques fermées et prescriptives des Anciens – à commencer par celle d’Aristote,
bien sûr. Mais, en synchronie également, ses travaux se distinguent de ceux de
nombre de ses confrères, en raison de la défiance marquée qui s’y donne à lire
à l’encontre de la rigidité, assimilée, on s’en souvient peut-être, à la « rigueur des

1.  Theorie des Erzählens, Göttingen, Vandenhoeck et Ruprecht, 1979, p. 334.


2.  Si, pour ma part, je préfère parler de « case blanche », c’est, d’une part, parce que le tableau où
elle apparaît est reproduit sur la page d’un livre, espace à deux dimensions ; d’autre part, parce que ce
choix présente moins de risques de convoquer, dans l’esprit du lecteur malveillant, l’expression familière
« avoir une case de vide »…
3.  Mais pas toujours. Il advient en effet parfois, plus rarement, que la case blanche désigne une
aporie théorique. Par exemple à la page 33 de Fiction et diction (Paris, Seuil, « Poétique », 1991), où la
case laissée vacante correspond au cas des « fictions conditionnellement littéraires » (ibid., p. 35). Nous
y reviendrons un peu plus loin.
4.  Gérard Genette. Une poétique ouverte, Paris, Bertrand-Lacoste, « Référence », 1998, p. 16‑17 et
passim.

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cuistres » (Nouveau Discours du récit, p. 19). A contrario, sa narratologie comme sa


poétique dérogent de propos délibéré au modèle du catéchisme qui, pour chaque
réponse, dicterait une (et une seule) « bonne » réponse.
En outre, si la case blanche est chez lui si importante, c’est aussi parce qu’elle
permet de cerner, simultanément, l’objet et l’objectif qu’il paraît assigner à la
théorie littéraire : non pas seulement cadastrer le champ de la littérature actuelle,
en se contentant de répertorier et classer les cas de figure déjà attestés ; mais
explorer la « totalité » des possibles littéraires, y compris lorsqu’ils ne sont (encore ?)
que virtuels. Déjà présent à l’époque de Figures III, où la poétique était définie
comme « exploration des divers possibles du discours » (p. 11), ce dessein sera non
seulement rappelé, mais radicalisé et dépassé dans Nouveau Discours du récit ;
dont on voudra bien me pardonner de citer à mon tour, après tant d’autres, la
(trop) célèbre clausule :

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[…] la poétique en général, et la narratologie en particulier, ne doit pas se confi-
ner à rendre compte des formes ou des thèmes existants. Elle doit aussi explorer le
champ des possibles, voire des « impossibles », sans trop s’arrêter à cette frontière,
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qu’il ne lui revient pas de tracer. Les critiques n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter la
littérature, il s’agit maintenant de la transformer. Ce n’est certes pas l’affaire des
seuls poéticiens, leur part sans doute y est infime, mais que vaudrait la théorie,
si elle ne servait aussi à inventer la pratique ? (p. 109).

Sur ce point, je ne peux que renvoyer de nouveau à Christine Montalbetti qui,


sur la base de cette pétition de principe militante, non dénuée d’accents barthé-
siens, identifie bien sûr une « poétique des possibles » (Gérard Genette, p. 16), mais
repère aussi et surtout le principe actif des investigations théoriques genettiennes,
fondées sur la notion (évidemment laïcisée) de « transcendance » (p. 17), et dont
le corollaire consiste en une permanente « extension du champ » (p. 18) – « Du
texte à l’œuvre 1 », pour le dire dans les mots de l’auteur… Sans doute pourrait-on
débattre sans fin de l’intérêt esthétique des possibles littéraires ainsi répertoriés
par Genette, comme du bien-fondé de sa conception des rapports d’interaction
entre théorie et création. Mais, en l’occurrence, l’essentiel est de comprendre que
la case blanche n’est chez lui ni affèterie ni écho maladroit du théorème d’incom-
plétude de Gödel 2, mais bel et bien vecteur de son inscription spécifique dans
le champ de la réflexion théorique. En conséquence, on peut estimer que par ce
biais, parmi bien d’autres, Genette affirme sa singularité.

1.  Gérard Genette, « Du texte à l’œuvre », dans Figures IV, Paris, Seuil, « Poétique », 1999, p. 7‑45.
2.  Sur ce point, voir Alexandre Gefen, « Du bon usage des tableaux à double entrée : stratégies
taxinomiques et ambitions épistémologiques de la théorie littéraire », La Lecture littéraire, 2006, n° 8
(La Case blanche. Théorie littéraire et textes possibles). Je renvoie ici à la page 11 de la version en ligne :
URL : https://hal. archives-ouvertes.fr/hal-01624192

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« E » comme « ethos »

Entre autres acceptions, la notion originellement rhétorique d’ethos peut désigner


« l’image » que le locuteur donne de lui-même, dans/par la tenue de son discours 1.
En ce sens, elle se situe donc à la croisée de mécanismes intentionnels (X s’efforce
consciemment d’édifier sa propre image) et attentionnels (dans le cas d’un texte
écrit, les lecteurs [se] construisent une certaine image de l’auteur). Or, c’est préci-
sément selon moi l’ethos genettien qui lui vaut d’occuper une place à part dans
les rangs des théoriciens de la littérature, et explique les réactions contrastées des
lecteurs de ses travaux – entre admiration et détestation, pour ne mentionner

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que les deux extrémités du spectre.
Tenter de circonscrire le phénomène implique de prêter une attention parti-
culière à la construction textuelle de l’axiologie. L’assimilation déjà évoquée de la
« rigidité » à la « rigueur des cuistres » en fournissait un premier exemple probant.
Genette émaille ainsi régulièrement son propos de prises de position explicites
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à valeur de pétitions de principe, où il établit une échelle des valeurs dont la


subjectivité assumée ne nuit en rien à la force, au contraire. En témoigne de
façon tout particulièrement remarquable cet extrait de « Du texte à l’œuvre », qu’il
est tentant de lire comme une vigoureuse mise au point doublée d’une décisive
profession de foi :

On a parfois accusé la poétique telle que je la pratiquais avec d’autres de « dessé-


cher » les études littéraires – c’est-à-dire de les dé-spiritualiser –, et je suppose qu’on
pourrait aujourd’hui adresser le même reproche à ma conception de l’art. J’estime
ce reproche largement infondé, mais à tout prendre et s’il faut choisir, je préfère,
aujourd’hui comme hier, la sécheresse à la confusion, ou à l’imposture. (p. 44).

Cette formulation lapidaire permet à l’auteur d’invalider une critique récurrente,


qu’il récuse ainsi sans même daigner produire une contre-argumentation, avant
d’exposer, sous une forme graduée, les (contre-)valeurs qu’il rejette. On goûtera
d’ailleurs (ou non) la démonstration par l’absurde que recèlent ces lignes, puisque
un écrit porteur d’une telle charge affective, et qui confine à l’invective, n’a somme
toute pas grand-chose de « sec » ni de « desséchant »… Reste que l’axiologie articule
toujours pôles négatif et positif : chez Genette, et de son propre aveu, le « refus
de se payer de mots » (p. 43) constitue l’envers d’un « désir de rationalité » (idem).
Pour autant, loin de ne résider que dans de telles incidentes réflexives, l’ethos
genettien doit bien plutôt être déduit par le lecteur de l’ensemble des caractéris-
tiques de son discours. Or, dans cette perspective attentionnelle, ce qui frappe
est le caractère inusuel de la posture qu’il est tentant, sur la base de ses écrits,

1.  Sur cette notion, voir Ruth Amossy, La Présentation de soi. Ethos et identité verbale, Paris, PUF,
« Interrogation philosophique », 2010.

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d’attribuer à l’auteur. D’une part, en effet, ses ouvrages s’imposent/en imposent


par leur sérieux, leur rigueur, leur ambition théorique, voire leur apparence de
« scientificité »  : de Figures III à L’Œuvre de l’art 1, en passant par Fiction et diction,
leur lecture exige pour le moins une certaine contention d’esprit – induite par la
dimension abstraite inhérente à toute activité de théorisation. Mais, d’autre part, et
de façon beaucoup plus originale, les travaux genettiens recèlent divers traits que
l’on chercherait en vain chez la plupart des autres théoriciens. Passe encore pour
le recours à l’ironie polémique, dont il ne détient pas le monopole. On observera
toutefois que, chez lui, elle se distingue tout de même par sa fréquence et son
intensité, comme par ses implications « logiques ». Pour preuve, dans Nouveau
Discours du récit, la critique virulente de l’hypothèse du récit sans narrateur, due
à Ann Banfield 2, que Genette « réfute » à grand renfort d’affirmations péremp-
toires et de jeux sur les mots, jusqu’à cette conclusion provocatrice : « […] récit

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ou pas, quand j’ouvre un livre, c’est pour que l’auteur me parle. Et comme je
ne suis encore ni sourd ni muet, il m’arrive même de lui répondre » (Nouveau
Discours du récit, p. 68‑69). En lieu et place d’une réfutation pied à pied de la
théorie de Banfield, Genette choisit à la fois de la caricaturer et de l’ironiser
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– mettant ainsi les rieurs de son côté. Quelle que soit la position du lecteur dans
ce débat, pour peu qu’il en ait une, force lui est donc de convenir que le poéticien
glisse ici subrepticement d’une logique démonstrative à une logique persuasive.
Tout en comprenant parfaitement l’irritation que peut susciter chez certain(e)s
ce subterfuge rhétorique pour le moins désinvolte, je dois confesser qu’il fait mes
délices, en raison même de la façon dont l’humour (certes grinçant) s’y substitue
à l’argumentation attendue – et ce, en toute mauvaise foi 3.
On touche là, je crois, à la tension fondamentale de l’ethos genettien, où l’indé-
niable sérieux s’affronte en permanence à un rejet de l’esprit de sérieux. En effet,
dans ses travaux, l’extrême rigueur de la démarche est sans cesse tempérée par
un mixte, de prime abord déconcertant, d’ironie, d’humour et de désinvolture,
relevant de ce que l’on peut considérer comme un esprit de jeu. Prétendre forma-
liser cette tonalité, fût-ce en recourant à la notion de « régime », relèverait selon moi
de la gageure. Souvenons-nous à cet égard qu’un des chapitres de Palimpsestes est
intitulé « Distinction des régimes difficile en mimotexte » (p. 92). Or, si la diffi-
culté est indéniable dans le champ des écritures doubles ou hypertextuelles, elle
vaut également de façon beaucoup plus générale pour toute écriture, y compris
celle de Genette lui-même. Là comme ailleurs, la différenciation de l’ironique, du
satirique, du polémique, de l’humoristique, du ludique, voire du sérieux (p. 39)
est très loin d’aller de soi ; au point que l’on peut se demander si le « régime »
– que Genette, en quête de davantage de souplesse, substitue à la « fonction » – ne

1.  Immanence et transcendance, 1994 ; et La Relation esthétique, 1997 ; tous deux parus dans la
collection « Poétique » des éditions du Seuil.
2.  Unspeakable Sentences : Narration and Representation in the Language of Fiction, Routledge & Kegan
Paul, Boston-Londres-Melbourne-Henley, 1982 ; Phrases sans paroles. Théorie du récit et du style indirect
libre, Paris, Seuil, « Poétique » pour la trad. fr., 1995.
3.  Sur le potentiel de séduction de la mauvaise foi, voir Maxime Decout, En toute mauvaise foi. Sur
un paradoxe littéraire, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2015.

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constituerait pas en définitive un simple avatar techniciste du « ton » de la critique


académique. Pour autant, on devrait sans trop de peine parvenir à s’accommoder
de cette apparente aporie, notamment parce que le jusqu’auboutisme taxinomique
n’a rien d’une obligation, on l’a vu. En outre, il demeure toujours possible de déter-
miner au cas par cas le « régime » dominant dans tel ou tel passage de ces écrits.
Chemin faisant, nous avons ainsi déjà rencontré quelques exemples de prédomi-
nance marquée du polémique – qui, dans Nouveau Discours du récit, culmine lors
de la très violente réfutation de la critique de Figures III par Van Rees (p. 15 sq.),
tournant à l’attaque ad hominem. Mais, à d’autres moments, c’est plutôt l’humo-
ristique qui prime, comme lorsque le poéticien, au cours d’une réflexion sur les
formes minimales du récit, « précise pour les lecteurs soupçonneux que “Pierre est
venu” n’est pas un résumé du roman de Melville [Pierre ou les ambiguïtés], ni “Je
marche” un résumé des Rêveries du promeneur solitaire » (p. 14, note 1). A d’autres

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encore, l’interpolation de biographèmes ludiques génère des effets de désinvolture
– chacun sachant ce que la place occupée par La Recherche dans Figures III est
censée devoir à l’enneigement du « campus » américain où Genette résidait durant
l’écriture de cet ouvrage (Nouveau Discours du récit, p. 9)… Mais, plutôt que
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de procéder à un tel morcellement de l’œuvre, mieux vaut insister, en matière


de tonalité, sur son caractère composite, partant – comme on ne dit sans doute
déjà plus – « indécidable ». Cette évidente interpénétration des « régimes » dans
son œuvre pourrait dès lors nous inciter à voir en Genette un praticien tardif du
spoudogeloion (mixte de sérieux et d’humour 1) des Anciens (Lucien de Samosate,
Juvénal, Horace et al.), qui étaient tout sauf étrangers à sa culture.
Toutefois, que dans son œuvre, humour et théorie apparaissent ou non consubs-
tantiels, comme le suggère Marc Escola 2, ce qui importe en l’occurrence est que
leur alliance confère aux travaux de Genette une coloration éminemment parti-
culière, qui tranche sur la neutralité de ton d’ordinaire de mise dans les rangs des
théoriciens. Mais l’on se gardera bien de ne voir là qu’un pied-de-nez à la mode
potache adressé aux normes de la bienséance académique. A l’examen, cet ethos
spécifique constitue en effet aussi et surtout un mode privilégié d’affirmation du
subjectivisme relativiste et pragmatique qu’est la théorie selon Genette.
Pourtant, et quelle que soit sa lucidité autocritique, sans doute serait-il également
exagéré de considérer cette posture (d’esquive), oscillant entre sérieux et rigueur
d’une part, jeu et désinvolture de l’autre, comme la résultante d’un calcul straté-
gique. J’ignore si le style est « l’homme même », mais chacun peut constater que
l’ethos genettien ne connaît guère de variations, que ce soit dans ses travaux de
poétique (de Figures III à Métalepse 3), d’esthétique (les deux tomes de L’Œuvre
de l’art), ou dans les volumes d’« autodiction pré-posthume 4 » (de Bardadrac 5 à

1.  Originellement, mixte de sérieux et de comique. C’est moi qui remplace ce dernier terme par
« humour », dans l’espoir de mieux rendre compte ainsi de la tonalité spécifique des écrits genettiens.
2.  « L’humour la théorie », dans Fabula-LhT, n° 10, op. cit. URL : http://www.fabula.org/lht/10/
escola.html
3.  Métalepse. De la figure à la fiction, Paris, Seuil, « Poétique », 2004.
4.  « Du texte à l’œuvre », dans Figures IV, op. cit., p. 7.
5.  Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2006.

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Fragments d’un abécédaire genettien 39

Postscript 1) qui constituent ses derniers écrits publiés. De façon beaucoup plus
large, l’ambivalence du « régime » (si cette notion est maintenue) paraît ainsi
définitoire de son rapport à l’écriture. Sans doute voit-on où je veux en venir (il
faudrait être aveugle)…

« L » comme « littérarité »

Partons d’un peu loin : on se souvient que, dans Fiction et diction, Genette
distingue deux « régimes de littérarité », l’un « constitutif », l’autre « conditionnel » ;

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qu’il croise avec deux types de critères, respectivement thématique et rhématique
– le tout présenté (p. 32) sous forme d’un tableau à double entrée, dûment pourvu
de sa case blanche (vide supra). A titre de précision, un texte de fiction en prose
est ainsi, selon lui, pourvu d’une littérarité constitutive, pour des raisons théma-
tiques, liées au « contenu du texte » (p. 7), donc à la nature des représentations
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(pour le dire simplement, « imaginaires ») qu’il édifie. La poésie, en revanche, qui


sauf cas d’espèce ne relève pas de la fiction, n’en est pas moins elle aussi décrétée
constitutivement littéraire, mais cette fois sur la base d’un critère rhématique
(ou « formel »), c’est-à-dire « relatif au caractère du texte lui-même et au type de
discours qu’il exemplifie » (id.). Quant aux textes de prose non fictionnelle, leur
éventuelle littérarité est, dans la perspective genettienne, conditionnelle ; c’est-à-­dire
qu’elle dépend d’une décision du lecteur, fondée sur des critères rhématiques 2.
Par exemple, la forme des Confessions de Rousseau ou de La Sorcière de Michelet
peut inciter à considérer ces textes comme littéraires – cela se produit tous les
jours, je crois –, même si cette « qualité » ne leur est pas intrinsèque. Quant à
la case blanche, elle correspondrait (mode conditionnel de rigueur) au cas des
« fictions conditionnellement littéraires » (p. 35), que Genette écarte, l’estimant
« passablement contradictoire » (id.).
S’il possède le mérite de proposer une rigoureuse définition de la littérarité,
conformément à l’objectif originel de la poétique, ce modèle théorique risque
toutefois de provoquer une légitime perplexité – ce qu’il n’a pas manqué de faire.
Tout d’abord, ce qui y pose potentiellement problème est, au sein même du régime
constitutif de littérarité, la bipartition prose/poésie sur la base d’une distinction
des critères : thématique dans le premier cas, rhématique dans le second. En
effet, si l’on tend à considérer une fiction en prose (disons L’Education senti-
mentale) comme littéraire, ce n’est pas seulement en vertu des propriétés ontolo-
giques des entités qui y sont représentées (des personnages) ou de sa diégèse (un

1.  Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2016.


2.  Il est toutefois possible qu’un « verdict » de littérarité conditionnelle dépende de critères théma-
tiques ; Genette le signale à la page 37 de Fiction et diction (op. cit.). Mais, s’il est en effet plausible, ce
cas de figure paraît tout de même beaucoup plus rare.

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univers contrefactuel) ; mais aussi et peut-être surtout pour des raisons rhéma-
tiques, couvrant à la fois des phénomènes structurels (le rôle des ellipses) et
proprement stylistiques (l’usage spécifique de l’imparfait, la relégation des adverbes
en fin de phrase, etc.). Que la littérarité de la poésie soit définie à partir du
caractère rhématique de son « discours » va de soi, mais il semble donc également
tentant de ne pas totalement exclure ce critère de l’identification de la littérarité
de la fiction en prose. Sans doute Genette aurait-il, plus ou moins charitablement,
dissipé cette perplexité en expliquant que seul le critère thématique (« contenu »
fictionnel) était proprement définitoire de la littérarité (constitutive, donc) de la
prose, c’est-à-dire nécessaire et suffisant ; ce qui rendait alors le recours au critère
rhématique superflu. Une telle mise au point – hélas, par la force des choses,
allographe – paraît recevable, mais, en raison de l’opposition somme toute schéma-
tique de la prose et de la poésie qui l’informe, je ne suis pas certain qu’elle suffise

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à dissiper tout malaise.
Ensuite, si ce modèle théorique a suscité des réactions parfois virulentes, c’est
parce que s’y trouvent en apparence « relégués » dans le domaine de la litté-
rarité conditionnelle par diction des œuvres et/ou des genres dont les admira-
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teurs éprouvent dès lors l’impression que le poéticien entend ainsi les dévaloriser.
Emblématiques de cette attitude sont par exemple les critiques formulées par
Jacques Lecarme 1, notoire spécialiste de l’autobiographie et plus largement des
écritures personnelles. Cette fois, comme Genette l’a précisé lui-même, une telle
interprétation de ses définitions en termes axiologiques relève du malentendu.
Dans sa perspective théoricienne, qualifier la littérarité des Confessions de « condi-
tionnelle » ne revient en effet en rien à minimiser la valeur du texte de Rousseau,
qui s’en trouverait même plutôt accrue, puisqu’il acquiert ainsi, dans l’œil du
lecteur, une qualité (appartenir à la littérature) qu’il ne possède pas a priori.
Autrement dit, pour Genette, la littérarité conditionnelle n’est absolument pas
une littérarité au rabais, au contraire. Cette précision devrait donc permettre de
réconcilier spécialistes de l’autobiographie, de l’essai, du récit historiographique et
autres « factographies 2 » avec la dualité des régimes de littérarité genettiens – du
moins en droit…
Enfin, et ce point est évidemment étroitement lié au précédent, le principal
problème induit par ce modèle binaire de la littérarité y tient à l’occultation
partielle de la question de la valeur esthétique. Pour le dire un peu brutalement,
à suivre Genette, tel volume de la série « SAS » relève sans contredit d’un régime
de littérarité constitutif, puisqu’il s’agit indéniablement d’une fiction en prose ;
au lieu que les Mémoires d’outre-tombe possèdent une littérarité conditionnelle,
soumise à décision du lecteur. Soit dit en passant, on trouve là confirmation
de la réponse de Genette à Lecarme, l’auteur de Fiction et diction pouvant diffi-
cilement être soupçonné de nourrir une préférence marquée pour l’œuvre de

1.  « L’hydre anti-autobiographique », dans Philippe Lejeune (dir.), L’Autobiographie en procès, Université
Paris X-Nanterre, 1997, p. 36.
2.  Marie-Jeanne Zenetti, Factographies. L’enregistrement littéraire à l’ époque contemporaine, Paris,
Classiques Garnier, 2014.

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Fragments d’un abécédaire genettien 41

Gérard de Villiers au détriment de celle de François-René de Chateaubriand. Cela


précisé, aussi contre-intuitif soit-il, on peut estimer que le parti pris genettien de
ne pas prendre en considération la valeur des œuvres au moment de formuler
un diagnostic de littérarité fait précisément la force de son entreprise de théori-
sation. On le sait, en effet, considérée dans une perspective socio-historique, la
littérature ne constitue pas un domaine immuable, et, au fil du temps, certaines
œuvres peuvent fort bien en sortir, d’autres y effectuer leur entrée ; et ce en vertu
des normes d’appréciation mouvantes des diverses communautés interprétatives
inscrites dans l’Histoire. Or qui souhaite théoriser, c’est-à-dire généraliser, a tout
intérêt à s’affranchir de ces fluctuations impressionnistes, par essence rétives à la
formalisation. C’est, je crois, entre autres paramètres, ce qui conduit Genette à
ne pas définir la littérarité en termes évaluatifs : si « la plupart des poèmes sont
mauvais, ce sont des poèmes 1 » ; et l’on peut évidemment en dire autant des

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romans – quel contemporanéiste, en ces temps d’abondance, ne le confirmerait
pas ?… Autrement dit, ici, sur son versant constitutif du moins, l’appartenance
d’un texte à la littérature dépendrait de critères « internes » (thématiques et/ou
rhématiques), sans que se pose, à ce stade de la réflexion du moins, la question de
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la valeur que nous attribuons ou non aux œuvres. Toutefois, il paraît important
de préciser qu’en dépit des apparences il n’y a pas là indifférence à la question de
l’appréciation esthétique, simplement souci de ne pas laisser ce type de jugement
de goût (positif ou négatif ) compromettre l’exigence de rigueur inhérente à toute
entreprise de théorisation digne de ce nom. La précaution est louable, tant on
sait à quel point chacun tend, comme par réflexe, à hypostasier abusivement
en normes définitionnelles ses goûts et ses dégoûts intimes. Il s’ensuit que les
accusations de « subjectivisme radical » (Epilogue, p. 64), et plus encore de « relati-
visme absolu » (id.), formulées à l’encontre de Genette, demanderaient à être très
sérieusement nuancées. En effet, s’il écarte comme inopérant le paramètre de la
valeur de ses définitions de la littérarité, il est très loin par ailleurs de se faire le
chantre d’une indifférenciation généralisée. Qui en douterait pourra par exemple
se reporter, dans Epilogue (p. 158‑160), à la divulgation de son « Panthéon » litté-
raire personnel : Montaigne, Chateaubriand, Stendhal, Proust et, bien sûr, Borges
– excusez du peu… En outre, les deux premiers items de cette liste l’attestent assez
clairement, la mise à l’écart de l’appréciation esthétique ne concerne en bonne
logique que le régime constitutif de la littérarité, tandis qu’elle est centrale dans
son régime conditionnel. C’est bien alors au nom de son évaluation positive de
certaines « qualités » du texte, pourtant ni fictionnel ni poétique, que le lecteur
est conduit à le considérer malgré tout comme littéraire.
A l’issue de ce long parcours, nous voici enfin parvenus là où l’on aura deviné
qu’il avait toutes les chances d’aboutir. Forte est en effet la tentation de soumettre
les propres écrits de Genette à ses définitions de la littérarité. Dans la mesure
où son œuvre ne comporte notoirement ni fiction ni poésie, la question de son

1.  C’est ainsi que, dans Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun (Paris, Seuil, « La Couleur
des idées », 1998, p. 245), Antoine Compagnon présente la position de Nelson Goodman, Of Mind and
Other Matters, Cambridge, Harvard University Press, 1984.

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éventuelle littérarité constitutive se trouve donc d’emblée tranchée, par la négative


– on s’en serait douté. Mais, puisque ses ouvrages relèvent de la diction, l’hypo-
thèse de leur littérarité conditionnelle mérite quant à elle d’être posée. A cette
enseigne, il ne saurait bien sûr y avoir unanimité ; même si nombre d’observateurs
paraissent enclins à considérer comme « littéraires » ces volumes que leur auteur
qualifiait, on l’a vu, d’exercices d’« autodiction préposthume » ; et qui délaissent, du
moins en grande partie, critique et théorie, et relèvent d’une forme très person-
nelle d’écriture de soi. Pour résumer cette opinion assez largement répandue, après
avoir publié de la critique, de la poétique, de la théorie de la fiction, puis de
l’esthétique, Genette serait finalement « devenu écrivain ». Si l’on se rapporte à ses
propres définitions, c’est bel et bien porter là sur Bardadrac, Codicille 1, Apostille 2,
Epilogue et Postscript un diagnostic de littérarité conditionnelle, qui ne vaudrait
donc pas pour le reste de sa production. Il est vrai que cette « lecture » peut

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paraître encouragée par Genette lui-même, qui, dans ses écrits tardifs, procède à
une manière de subdivision rétrospective de son œuvre en « phases » successives :
« […] dans l’ordre littéraire, j’ai abandonné successivement la critique pour la
“théorie”, puis la théorie pour une “pratique” dont je ne vais peut-être pas tarder
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à prendre congé » (Epilogue, p. 184).


Toutefois, mieux vaut prêter attention aux guillemets environnant « théorie »
et « pratique », dont je ne sais s’il faut les dire ici « de précaution » ou « de protes-
tation », mais dont il ne paraît pas abusif de considérer la dimension modalisa-
trice comme l’indice de quelque réticence. De fait, comme l’a fort opportunément
rappelé Franc Schuerewegen 3, dans Codicille notamment, Genette refuse clairement
de souscrire à la distinction jadis établie par Roland Barthes « entre “écrivains”
et simples “écrivants” » (p. 35) ; position qu’il justifie en ces termes : « Je pense
plutôt que quiconque écrit quoi que ce soit fait potentiellement œuvre littéraire,
et que le passage de la puissance à l’acte dépend ici d’une simple décision du
lecteur » (id.). Par-delà le rappel de la définition de la littérarité conditionnelle,
il est tentant de lire là un déni opposé aux critiques qui, lors de la parution de
Bardadrac, saluèrent l’avènement tardif de Genette au rang d’écrivain.
L’hypothèse peut paraître relever du paradoxe, mais en apparence seulement.
Puisque la littérarité conditionnelle est par définition inféodée à la « décision » (j’y
reviens) d’(au moins) un lecteur, rien n’interdit a priori que X ou Y considère par
exemple Nouveau Discours du récit, Palimpsestes, ou Métalepse comme autant de
textes (conditionnellement) littéraires, et voie dans leur auteur (déjà) un écrivain.
La dimension nécessairement idiosyncrasique du phénomène suffira peut-être à
atténuer l’impudeur de l’aveu qui suit : à titre personnel, je ne compte plus les
fois où, entreprenant de relire tout ou partie des ouvrages cités ci-dessus, à des
fins pratiques (rédaction d’un travail de recherche ou préparation d’un cours),
j’ai constaté l’infléchissement involontaire de ma posture attentionnelle vers un

1.  Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2009.


2.  Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2012.
3.  « Genette devient écrivain », dans Fabula-LhT, n° 10, op. cit. URL : http://www.fabula.org/lht/10/
schuerewegen.html

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Fragments d’un abécédaire genettien 43

plaisir désintéressé relevant de la satisfaction esthétique. C’est donc l’occasion de


préciser que la « décision » du lecteur n’est telle qu’à titre rétroactif, qui vient a
posteriori identifier la nature de l’expérience gratifiante que le texte lui a offerte,
sous la forme d’un diagnostic de littérarité.
Pour autant, je suis tout prêt à concéder qu’il paraît plus « logique » de consi-
dérer comme conditionnellement littéraires les textes postérieurs à Bardadrac,
dans la mesure où ils relèvent majoritairement de l’écriture de soi. Mais, il est
nécessaire d’y insister, à l’échelle de l’œuvre, il s’agit là d’un déplacement d’accent
plutôt que d’une cassure. D’une part parce que, dans les cinq volumes en cause,
critique et théorie n’ont absolument pas disparu, mais insistent, avec toujours la
même acuité intellectuelle : en attestent, parmi bien d’autres exemples, les entrées
« Malentendus » de Bardadrac (p. 193‑197) ou « Art » de Codicille (p. 24‑27),
ou encore, dans Epilogue, tel développement relatif au « statut ontologique » de

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l’œuvre musicale (p. 161 sq.) ; d’autre part parce que les textes « de théorie »
antérieurs contenaient déjà eux-mêmes nombre de biographèmes ludiques. S’il
n’est pas question de minimiser l’importance de la différence d’identité générique
entre, disons, Figures III et Bardadrac, qui ne relèvent ni du même projet ni du
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même régime d’écriture, il serait toutefois discutable de scinder l’œuvre en deux


sous-ensembles distincts, séparés par une claire solution de continuité. L’hypothèse
d’un Genette déjà écrivain à l’époque de ses travaux de poétique repose en effet
sur la relation indissociable qu’y entretiennent pensée et écriture – que, dans son
Gérard Genette, Christine Montalbetti qualifie avec justesse de « style critique »
(p. 8). Quel que soit le genre dont relèvent ces écrits, il est aisé d’y repérer la
récurrence du même ethos, mixte de rigueur et de désinvolture, de sérieux et
d’humour, d’érudition et de fantaisie ; et des mêmes stylèmes, englobant recours
ludique aux latinismes (cum grano salis, ad usum delphini, etc.), télescopage des
registres de langue (du soutenu et du populaire), sens de la formule, etc. Ce style 1
constitue dès lors un facteur potentiel d’homogénéisation de l’œuvre, de même
qu’une incitation à considérer les écrits critiques et théoriques de Genette comme
conditionnellement littéraires. Pour autant, je ne prétends bien sûr nullement
objectiver ma relation à cette œuvre, ou l’imposer (par quel moyen ?) à l’ensemble
de ses lecteurs ; ce qui contreviendrait aux « enseignements » mêmes de son relati-
visme pragmatique. Pour que le diagnostic de littérarité advienne, il faut a minima
que le lecteur éprouve, à l’endroit de cet ethos, de cette axiologie, de ce style,
un intense punctum. Ce qui précède, fondé sur une expérience tout idiosyn-
crasique et consciente de l’être, visait simplement à en établir la possibilité – ni
plus ni moins.

1.  A propos du style de Genette, voir David Turgeon, A propos du style de Genette, Montréal, Le
Quartanier, 2018.

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44 Frank Wagner

« P » comme « postérité »

L’une des conséquences de la disparition d’un auteur est de clore son œuvre et
d’en faire, comme on le disait encore naguère dans les classes de khâgne, un opus
perfectum ; de sorte que, corollairement, la question de la postérité de l’ensemble
ainsi rétrospectivement constitué peut alors se poser. Ce type de bilan paraît
d’autant plus légitime dans le cas de Genette que, au cours de ces dernières années,
la théorie du récit a connu plusieurs évolutions notables. En outre, ses travaux des
années 1970‑1980 ont été ponctuellement taxés d’obsolescence théorique. Ainsi
peut-on lire dans un livre paru en 2009, Le Narrateur 1 : « Prendre au sérieux

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Genette comme théoricien (exactement comme métathéoricien) aujourd’hui n’est
pas très facile. Nouveau Discours du récit est probablement celui de ses ouvrages
qui a le plus vieilli » (p. 9). A en croire Sylvie Patron, signataire de ces lignes,
les défauts de l’ouvrage tiendraient notamment à « l’absence de toute perspective
épistémologique générale concernant le fait que les études narratives ont existé
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et produit des connaissances sur la très longue durée » (id.). La culture théorique
dont témoigne toute l’œuvre de Genette constituant un démenti en acte d’une
telle accusation, celle-ci tombe d’elle-même. Quant au statut de « relecture critique
du premier “Discours du récit” » (id.), également évoqué à charge, il ne s’agit
bien sûr que d’un obstacle mineur : pour le lever, il n’est que de se donner la
peine de lire ou relire l’ouvrage de 1972. Enfin et surtout, Sylvie Patron prétend
discréditer la pensée du théoricien en raison de ce qu’elle présente comme « son
ton, constamment ironique et souvent méprisant » (id.), dont elle précise qu’il
a provoqué en elle une « indignation » (id.) précisément à l’origine de son livre.
D’après cet aveu, les motivations qui ont présidé à l’écriture du Narrateur sont
donc assez largement affectives, ce qui en atténue considérablement la portée, dans
la mesure où les agressions dont Genette y fait les frais participent alors clairement
de la critique d’humeur. Il est d’ailleurs assez savoureux de constater que Sylvie
Patron joue de ressources similaires à celles qu’elle blâme chez la cible de son
courroux – il y a là-dessus au moins un proverbe, à base de paille et de poutre 2.
Entendons-nous, toutefois : il est parfaitement compréhensible que l’ethos et le
style critique genettiens puissent susciter irritation, voire indignation, mais ce
n’est pas là une raison suffisante pour prétendre disqualifier la tenue théorique
de ses travaux – au demeurant largement attestée par les nombreux dialogues
stimulants qu’ils continuent d’alimenter. D’ailleurs, aussi critique soit-elle à son
égard, Sylvie Patron elle-même n’en consacre pas moins le premier chapitre du

1.  Sylvie Patron, Le Narrateur. Introduction à la théorie narrative, Paris, Armand Colin, « U », 2009.
2.  Il est bien sûr probable que Sylvie Patron agisse ainsi de propos délibéré, tentant de retourner
contre Genette ses propres « armes ». Mais la démarche est pour le moins paradoxale, et surtout hasar-
deuse, notamment parce que, contrairement à Nouveau Discours du récit, Le Narrateur ne brille guère
par son humour. Ne reste donc, dans ces pages du moins, qu’une charge violemment polémique, et très
discutable sur le plan argumentatif – le seul, pourtant, dont elle puisse se réclamer.

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Fragments d’un abécédaire genettien 45

Narrateur (p. 29‑42) à la discussion des propositions théoriques de Genette, qui


lui servent donc de pôle de référence – fût-ce négatif.
L’attitude qu’adopte pour sa part Alain Rabatel 1 peut à tous égards paraître
plus « constructive 2 ». Certes, il critique lui aussi parfois sévèrement le modèle
théorique genettien et, entraîné sur la pente savonneuse de la polémique, attribue
ponctuellement à l’auteur de Nouveau Discours du récit des positions qui ne sont
pas exactement les siennes ; par exemple à propos des relations de la voix et du
mode (de la focalisation) 3. Du moins justifie-t‑il sa propension à la critique en
ces termes :

La meilleure manière d’être fidèle à Genette (comme à tout théoricien de haut vol)
n’est pas dans le ressassement épigonal des formules, mais dans le patient travail
de confrontation minutieuse des outils avec le réel (en l’occurrence les textes) dont

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ils sont censés rendre compte. (Homo narrans, t. 1, p. 42).

Sur fond de reconnaissance de la valeur intellectuelle du poéticien est ainsi reven-


diqué un droit d’inventaire, effectivement conforme à l’esprit qui a toujours guidé
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les travaux genettiens : « refus de se payer de mots » et souci d’articuler théorie


et pratique (donc critique).
La vis polemica en moins, le récent ouvrage de Raphaël Baroni, Les Rouages de
l’intrigue 4, offre pour sa part un excellent exemple de la façon dont il est possible
de se positionner aujourd’hui face aux hypothèses de Genette, ce qui revient à
« les prendre au sérieux », quitte à les amender dans un souci d’opérativité analy-
tique accrue. Baroni propose notamment, de façon extrêmement convaincante,
de n’en pas rester à la typologie genettienne des formules de focalisation, mais de
découpler ce paramètre narratologique en y distinguant « point de vue » et « focali-
sation » (chap. 4, p. 94 sq.). Rien, dans cette attitude, dont le lecteur genettien
(même formaliste) doive se formaliser ; simplement, sur fond de respect du travail
d’autrui, une volonté d’en tirer parti pour déployer au mieux sa propre pensée – et
ce dans l’intérêt de la communauté des chercheurs passionnés par les mêmes objets.
Or, il ne s’agit en rien d’un cas isolé, et l’on n’en finirait pas d’énumérer les
travaux de premier plan qu’informe, à des degrés divers, la poétique genettienne :
entre autres multiples exemples, ceux de Vincent Jouve 5, de Jean-Marie Schaeffer 6,

1. Dans Homo narrans. Pour une analyse énonciative et interactionnelle du récit. Tome 1 : Les Points de
vue et la logique de la narration ; tome 2 : Dialogisme et polyphonie dans le récit, Limoges, Lambert-Lucas,
2009.
2.  On voudra bien pardonner l’inélégance du terme, qui possède du moins le mérite de la clarté.
3.  Sur ce point, voir Béranger Boulay et Frédérique Fleck, « Dépasser Genette ? Questions de point
de vue », Acta Fabula, vol. 11, n° 4, « Acta par Fabula », avril 2010, URL : http://www.fabula.org/acta/
document5638.php
4.  Les Rouages de l’ intrigue. Les outils de la narratologie postclassique pour l’analyse des textes littéraires,
Genève, Slatkine, « Slatkine Erudition », 2017.
5.  Par exemple dans L’Effet-personnage dans le roman, Paris, PUF, 1992, « Ecriture » ; ou La Poétique
du roman, Paris, Armand Colin, « Cursus », 1997.
6.  Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, « Poétique », 1999.

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46 Frank Wagner

de Richard Saint-Gelais 1, de Françoise Lavocat 2, etc. C’est d’ailleurs l’occasion


de signaler en passant qu’on gagnerait à ne pas prendre au pied de la lettre la
distinction « des » narratologies « classique » et « postclassique ». De l’aveu même
de certains narratologues « classés » dans la seconde rubrique, cet effet d’affiche ne
consacre nulle rupture avec la narratologie structurale dont, en France, Genette est
le représentant le plus emblématique, plutôt une évolution graduelle et cohérente,
dont la fécondité dépend aussi de son aptitude à ne pas oublier ses origines 3.
Bref, n’épiloguons pas : loin de pouvoir passer pour les échantillons d’une
pensée archaïque de la littérature, narratologie et poétique genettiennes innervent
aujourd’hui encore sans contredit le champ de la théorie littéraire – et l’on pourrait
en dire autant de sa théorie de la fiction, ou de l’art. Aussi longtemps que la
littérature consistera en structures textuelles productrices de sens, on aimerait
affirmer qu’il continuera d’en être ainsi. Toutefois, face à la tentation de l’opti-

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misme, Genette lui-même, à propos d’un tout autre « objet », il est vrai, nous a
dûment mis en garde, en conclusion d’Epilogue. Puisque, par la grâce de l’écrit,
« l’inflexion des voix chères qui se sont [hélas] tues 4 » peut durablement résonner,
méditons et goûtons donc ce mot de la fin, tout à fait dans sa manière, dont
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c’est bien le moins qu’il lui revienne : « Mais aujourd’hui (c’était hier), il n’est
plus temps de rentoiler des images déjà lointaines, et moins encore d’anticiper
l’imprévisible : l’avenir, on le sait, n’est à personne 5. »

Université Rennes 2

1.  Fictions transfuges. La transfictionnalité et ses enjeux, Paris, Seuil, « Poétique », 2011.
2.  Fait et fiction. Pour une frontière, Paris, Seuil, « Poétique », 2016.
3.  Sur ce point, voir l’entretien que m’a récemment accordé Raphaël Baroni, « Des mécanismes de
l’intrigue à l’enseignement de la littérature », Cahiers de narratologie, n° 34, décembre 2018, « Varias ».
URL : http://journals.openedition.org/narratologie/9130
4.  Paul Verlaine, « Mon rêve familier », dans Poèmes saturniens (1866).
5.  Epilogue, op. cit., p. 204 et dernière, je souligne.

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