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ESAM 

– B1 Histoire de l'idée européenne
© Nicolas Desrumaux Année universitaire : 2008­2009

Histoire de l'Idée européenne
Bachelor Professionnel Gestion et administration de l'entreprise ­ 1ère année

Fiche n° 3
Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la 
Seconde Guerre mondiale (1945­1950)

Sommaire
Bibliographie complémentaire : ...........................................................2
I. L'Europe comme nécessité impérative............................................3
A – Paul-Henri Spaak : La peur, base politique (1948).....................................3
B – Georges Le Brun Kéris : L'Union contre la faillite (1948)............................5
C – Quai d'Orsay : “Une sorte d'association de l'Allemagne” encadrée par
l'Europe (1949)................................................................................................6
II. De quelle Europe s'agit-il ?...........................................................7
D – Léon Blum : “Le socialisme démocratique au service de la Troisième
force” (1948)...................................................................................................7
E – Jean-Marie Domenach : L'idéal neutraliste (1948).....................................8
F – Albert Fabre-Luce : Trouver le fédérateur (1949)......................................10
III. Vers une Europe concrète..........................................................10
G – Edouard Bonnefous : Après l'idée européenne, l'action européenne
(1950)............................................................................................................10
H – André Philip : Les conditions de l'unification économique de l'Europe
(1949)............................................................................................................11

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Histoire de l'Idée européenne
Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

Bibliographie complémentaire :
Bossuat (G.), Les fondateurs de l'Europe unie, Paris, Belin, 2001
Bruneteau (B.), Histoire de l'idée européenne au premier XXe siècle, Armand Colin, Paris, 2008
Duroselle (J.­B.), L'idée européenne à travers l'histoire, Paris, Denoël, 1965
Gilli (M.), L'identité culturelle, laboratoire de la conscience européenne, Paris, les Belles Lettres, 
1965
Sainte Lorette (L. de), L'idée d'union fédérale européenne, Paris, Armand Colin, 1955
Voyenne (B.), « Histoire de l’idée européenne », petite bibliothèque Payot, Paris, 2e édition, 1964

Sur la période 1945-1950

Durand (J.­D.), L'Europe de la démocratie­chrétienne, Bruxelles, Complexe, 1995
Poidevin (R., dir.), Histoire des débuts de la construction européenne (mars 1948­mai 1950), 
Bruxelles, Bruylant, 1986

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Histoire de l'Idée européenne
Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

HISTOIRE DE L'IDEE EUROPEENE AU DEBUT DU XXe SIECLE 
(1900­1950)

I. L'Europe comme nécessité impérative

A – Paul-Henri Spaak : La peur, base politique (1948)


Paul­Henri Spaak, Discours à l'Assemblée générale de l'ONU, 28 septembre 1948, disponible sur le 
site des Nations unies (http://www.un.org) 
(...) Personne ne peut croire que l'alliance qui s'est faite à Bruxelles, au mois de mars dernier, ait une 
portée agressive, contre n'importe quelle nation.
Mais au contraire tout le monde sait que nous avons voulu nous unir pour nous défendre.
La base de notre politique, c'est la peur.
La délégation soviétique ne doit pas chercher d'explications compliquées à notre politique.
Je vais lui dire quelle est la base de notre politique. Je vais le lui dire, dans des termes qui sont un 
peu cruels peut­être et dans des termes que seul le représentant d'une petite Nation peut employer.
Savez­vous quelle est la base de notre politique ? C'est la peur. La peur de vous, la peur de votre 
Gouvernement, la peur de votre politique.
Et si j'ose employer ces mots, c'est parce que la peur que j'évoque, n'est pas la peur d'un lâche, n'est 
pas la peur d'un Ministre qui représente un pays qui tremble, un pays qui est prêt à demander pitié 
ou à demander merci.
Non, c'est la peur que peut avoir, c'est la peur que doit avoir un homme quand il regarde vers l'avenir 
et   qu'il   considère   tout   ce   qu'il   y   a   peut­être   encore   d'horreur   et   de   tragédie,   et   de   terribles 
responsabilités dans cet avenir.
L’impérialisme
Savez­vous   pourquoi   nous   avons   peur   ?   Nous   avons   peur   parce   que   vous   parlez   souvent 
d'impérialisme.   Quelle   est   la   définition   de   l'impérialisme   ?   Quelle   est   la   notion   courante   de 
l'impérialisme ? C'est celle d'un peuple ­ généralement d'un grand pays ­ qui fait des conquêtes et 
qui augmente, à travers le monde, son influence.
Quelle est la réalité historique de ces dernières années ? Il n'y a qu'un seul grand pays qui soit sorti 
de la guerre ayant conquis d'autres territoires, et ce grand pays c'est l'U.R.S.S. C'est pendant la 
guerre et à cause de la guerre que vous avez annexé les pays baltes. C'est pendant et à cause de la 
guerre que vous avez pris un morceau de la Finlande. C'est pendant et à cause de la guerre que vous 
avez pris un morceau de la Pologne. C'est grâce à votre politique audacieuse et souple que vous êtes 
devenus tout­puissants à Varsovie, à Prague, à Belgrade, à Bucarest, à Sofia. C'est grâce à votre 
politique que vous occupez Vienne et que vous occupez Berlin, et que vous ne semblez pas disposés 
à les quitter. C'est grâce à votre politique que vous réclamez maintenant vos droits dans le contrôle 
de la Ruhr. Votre empire s'étend de la mer Noire à la Baltique et à la Méditerranée. Vous voulez être 
aux bords du Rhin et vous nous demandez pourquoi nous sommes inquiets...
La vérité, c'est que votre politique étrangère est aujourd'hui plus audacieuse et plus ambitieuse que 

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Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

la politique des Tsars eux­mêmes.
Nous avons peur aussi à cause de la politique que vous suivez dans cette Assemblée. Nous avons 
peur à cause de l'usage et surtout à cause de l'abus que vous faites du droit qui vous a été reconnu à 
San Francisco : le droit de veto.
La souveraineté nationale
Nous avons peur parce que dans cette Assemblée, vous vous êtes fait les champions de la doctrine 
de   la   souveraineté   nationale   absolue.   Et   nous   nous   demandons   comment   une   organisation 
internationale pourra fonctionner. Comment une organisation internationale pourra remplir les buts 
qui lui sont dévolus, si cette doctrine périmée et, comme je l'ai dit déjà l'année dernière, si cette 
doctrine réactionnaire triomphe.
L'organisation internationale ne pourra fonctionner que le jour où les Nations, petites, moyennes et 
grandes auront reconnu, en pleine conscience, qu'au­dessus de leurs volontés personnelles, il y a la 
loi internationale. Aussi longtemps qu'un pays quelconque prétendra affirmer sa propre volonté par­
dessus la volonté de la majorité des Nations, la présente organisation ne pourra pas donner tout ce 
que nous attendions d'elle.
La collaboration de l'U.R.S.S. à l'O.N.U.
(...) Nous sommes dans l'inquiétude, parce que nous avions placé toute notre confiance dans une 
Organisation des Nations Unies efficace et que, par la politique que vous avez suivie, vous nous 
forcez à rechercher maintenant notre sécurité, non pas dans le cadre international et universel de 
cette Assemblée, mais dans le cadre des accords régionaux auxquels nous aurions voulu renoncer 
pour toujours.
Enfin, vous nous inquiétez parce que dans chacun des pays ici représentés, vous entretenez une 
cinquième colonne auprès de laquelle la cinquième colonne hitlérienne n'était qu'une organisation 
de boy­scouts.
Il n'y a pas un endroit au monde où un Gouvernement, qu'il soit d'Europe, d'Afrique ou d'Asie, qui 
ne trouve une difficulté ou un obstacle, que vous ne soyez là pour l'envenimer.
C'est votre façon de collaborer avec les Gouvernements ici représentés, avec lesquels vous devriez 
travailler à assurer la paix. (...)
Et vous avez donné, et l'U.R.S.S., et les pays de l'Est, et les partis communistes du monde entier, la 
mesure exacte de ce que vous pouvez faire dans votre opposition, dans votre attaque contre le plan 
Marshall.
L'Europe a besoin du plan Marshall
Oh, je ne me fais pas beaucoup d'illusions.
Demain  matin, dans une partie de la presse mondiale, je serai traité de valet de l'impérialisme 
américain ou de vendu à Wall Street.
Mais j'ose affirmer que la position prise par l'U.R.S.S. et par les partis communistes du monde 
entier contre le plan Marshall est l'action la plus déprimante, la plus grave, la plus inquiétante qu'ils 
aient pu mener.
Car   la  vérité   proclamée par  seize pays  européens, qui n'ont tout  de même de leçon de  dignité 
nationale à recevoir de personne, c'est que sans le plan Marshall, l'Europe est perdue. (...)

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Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

B – Georges Le Brun Kéris : L'Union contre la faillite (1948)


Georges Le Brun Kéris, Mesures de la France, mesures de l'Europe, Politique, fév. 1948, 
pp. 123­124
Où est­elle l'Europe de 1890 dont les survivants parlent si souvent avec nostalgie, cette Europe 
régulatrice du monde – régulatrice, financière, économique, politique ? J'ai suivi toutes les grandes 
conférences internationales de l'après­guerre et j'avais assisté à quelques sessions de la SN, avant 
1939 : cette disparition de l'Europe, après la tourmente, est la différence la plus frappante. La guerre 
a englouti l'Europe. (...)
Nous avons un moyen de comprendre ce qu'elle fut : tout au long du XIXe siècle elle joua le rôle 
que tentent d'assumer aujourd'hui les Etats­Unis. Ce siècle a vécu sur un immense plan Marshall 
tacite, un plan de financement du monde par la Grande­Bretagne et la France. Ces deux puissances 
investissaient, prêtaient, et face au revenu de ces investissements, achetaient dans les pays neufs les 
matières premières qui leur manquaient tandis que, grâce à ces mêmes prêts et investissements, les 
pays neufs achetaient à l'Europe les produits fabriqués. 
Ajourd'hui, la véritable Europe, c'est­à­dire l'Europe occidentale, a perdu ses investissements. Les 
uns,   dans   les   pays   d'Europe   orientale,   lui   ont   été   dérobés   par   l'URSS :   pétroles   de   Roumanie, 
compagnie de navigation du Danube, mines de Bor, textiles de Pologne et de Tchécoslovaquie, voilà 
quelques spoliations subies par la France seule. On pourrait en aligner davantage pour la Grande­
Bretagne.   Les   autres   investissements,   l'Europe   a   dû   les   vendre   pour   vivre.   L'Angleterre,   par 
exemple, a négocié ses avoirs aux Etats­Unis. La France et l'Angleterre ont vendu leurs chemins de 
fer en Argentine. 
En même temps, l'Europe occidentale voyait se détacher d'elle ses colonies du Sud­Est asiatique. Or 
ces territoires jouaient un rôle considérable dans son équilibre économique. (...) Quelles que soient 
les   solutions   finales   des  affaires  d'Indochine  ou  d'Indonésie,  ces  régions   sont   ruinées.  Elles   ne 
joueront plus ce rôle de réservoirs de main­d'oeuvre bon marché qui était le leur. Nos prolétaires ont 
cessé   d'être   les   aristocrates   d'autres   prolétaires.   De   l'Europe   aussi   se   détachent   les   nouvelles 
collectivités blanches : une Australie, une Nouvelle­Zélande, encore plus un Canada, dont le destin 
est d'entrer dans l'orbite américaine. 
Dès lors, une fois effondré ce plan Marshall instinctif du XIXe siècle, l'Europe est vouée à la faillite. 
Tout au moins, tant qu'elle ne prendra pas les moyens héroïques pour affronter la pauvreté, c'est­à­
dire l'union. Avec ses investissements, elle a perdu la possibilité d'acheter des matières premières et 
aussi celle d'entretenir une clientèle. La perte des matières premières et des débouchés entraîne la 
perte des routes mondiales. Partout les Etats­Unis assurent la relève. Et l'Europe reste là, vestige 
d'un autre siècle, inadaptée, surpeuplée (...)

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Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

C – Quai d'Orsay : “Une sorte d'association de l'Allemagne”


encadrée par l'Europe (1949)
Extrait de L'Allemagne et l'Union européenne, Note de la Direction d'Europe du Ministère des 
Affaires étrangères
La politique allemande de la France est dominée par les données traditionnelles de sa sécurité. C'est 
la   raison   pour   laquelle   le   Gouvernement   français   demandait   au   lendemain   de   la   Libération, 
l'indépendance politique de la Rhur et de la Rhénanie, et l'affaiblissement du potentiel économique 
de l'Allemagne par une vigoureuse politique de réparations. Ces garanties n'ont pu être obtenues ; 
elles ont été remplacées par des mesures de limitation et d'interdiction qui ne sont du reste pas 
encore arrêtées. 
L'expérience des années qui ont suivi le traité de Versailles ne peut que nous rendre sceptique sur la 
valeur de ces garanties de rechange. Les contrôles, en admettant même que toutes les puissances 
contrôlantes soient décidées à les appliquer, peuvent être tournés. Les interdictions et les limitations 
ne valent que pour autant qu'elles sont définitives et sévèrement contrôlées. 
(...)
C'est   pourquoi   le   Gouvernement   français   en   est   arrivé   à   la   conviction   que   les   garanties   qu'il 
recherche ne pourront être valablement obtenues que dans une sorte d'association de l'Allemagne 
dans un cadre plus vaste, celui de l'Europe (...) un acier fabriqué dans la Rhur ne serait plus un acier 
allemand. La France serait associée, au même titre que l'Allemagne du reste, à la direction de ce 
cartel   de   l'acier.   Elle   aurait   ainsi   son   mot   à   dire,   mieux   que   par   le   moyen   des   contrôles 
internationaux, dans la question des aciéries allemandes. 
C'est   par   une   abdication   volontaire   d'une   partie   de   la   souveraineté   des   Etats,   c'est   par   une 
association   des   intérêts   de   ces   Etats,   que  la   France   estime   pouvoir,   en   liant   ainsi   l'Allemagne, 
s'assurer les garanties de sécurité qu'elle recherche. L'Allemagne associée intimement au sort de 
l'Europe occidentale, recherchera la prospérité de cette Europe. Sa puissance économique deviendra 
un apport, au lieu d'être une menace. Dans le cadre européen, et sous une direction européenne, 
cette   économie   trouvera   normalement   ses   débouchés.   Et   sur   le   plan   politique,   une   Allemagne 
associée à l'Europe par des liens contractuels sauvegardant ses intérêts, n'aura pas la tentation de se 
lancer dans l'aventure. 
Il est une autre raison qui milite en faveur de l'intégration de l'Allemagne dans l'Europe : c'est l'idée 
même qui est à la base de cette notion d'Europe. Cette idée est largement répandue dans l'opinion 
publique européenne. Elle sera disposée à faire à cette Union des sacrifices importants qu'elle se 
refusera à faire sous d'autres vocables. Si l'Union ne se fait pas, l'Allemagne sera rejetée vers ses 
aspirations nationalistes. Si l'Allemagne n'est pas attirée vers l'Occident, et n'a pas sa place dans une 
Europe qui se formerait sous l'égide de la France et de la Grande­Bretagne, elle sera amenée à 
rechercher ailleurs l'aliment nécessaire à ses ambitions et à ses rêves. 
Cette notion d'Europe est ancrée dans l'âme allemande. Il ne faut pas oublier qu'Hitler en avait fait le 
leitmotiv de sa politique extérieure. Cette Europe dont Hitler et l'Allemagne rêvaient, s'est écroulée 
avec la défaite du Reich. Si l'Europe que nous voulons à notre tour construire ne voyait pas le jour, il 
resterait encore une autre Europe en gestation : ce serait l'Europe russe. Et le sentiment européen est 

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Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

si   fort  en   Allemagne,   sans  parler  du  poids   de  la   propagande   soviétique,  que,  si  les  puissances 
occidentales manquaient l'occasion qui leur est offerte, les maîtres du Kremlin sauraient  utiliser à 
leur profit la nostalgie européenne de l'Allemagne. 
Il reste que l'intégration de l'Allemagne dans l'Europe présente un danger. Celui de voir l'Allemagne 
prendre une position telle dans cette Europe qu'elle y trouvera l'hégémonie à laquelle elle a toujours 
aspiré.  Ce danger est moindre que celui qui représenterait une Allemagne forte et puissante en 
dehors   de   tout   cadre   européen.   Mais   il   existe.   Et   la   seule   manière   de   s'en   protéger   est   une 
association   étroite,   dans   l'Union   européenne,   jouera   toujours   d'une   division   entre   la   France   et 
l'Angleterre, et dans ce cas, prendrait la première place. Elle ne pourrait y prétendre devant un front 
uni des deux grandes puissances occidentales. 

II. De quelle Europe s'agit-il ?

D – Léon Blum : “Le socialisme démocratique au service de la


Troisième force” (1948)
Extraits de Léon Blum, Discours devant le Congrès de l'Internationale socialiste, prononcé à Stresa, 
le 21 avr. 1948, in Oeuvres de Léon Blum, t. IX, 1947­1950, Albin Michel, Paris, 1963, pp. 188­189
Faire l'Europe, c'est travailler pour le socialisme
Nous resterons fidèles à nous­mêmes, fidèles à notre pensée, fidèles à notre avenir en travaillant de 
notre   mieux   à   l’organisation   de   l’Europe.   Travaillerons­nous   ainsi   pour   la   consolidation   du 
capitalisme ? Peut­être est­on enclin à l’espérer dans certains cercles de l’opinion américaine. Je 
l’ignore ; mais il se peut. Nous avons le droit, nous socialistes, de penser tout au contraire – du 
moins en ce qui concerne l’Europe et en nous fondant sur l’expérience des cent dernières années – 
qu’en rendant à l’Europe un peu de bien­être et un commencement de prospérité, nous travaillerons 
non   pour   le   capitalisme,   mais   pour   le   socialisme.   L’enseignement   marxiste   est,   je   le   crois, 
exactement conforme à ce que j’avance ici, je vous le rappelais tout à l’heure. La prospérité, le 
mieux­être   des   travailleurs   sont   le   milieu   de   culture   favorable   du   socialisme.   La   construction 
socialiste   suppose   un   état   cohérent   et   florissant   de   la   production,   une   classe   ouvrière   saine   et 
cultivée, une orientation générale d’aisance, de culture, de progrès. Nous travaillons donc pour le 
socialisme, et, en tout cas, nous travaillons pour la paix, ce qui est presque la même chose, car la 
paix est nécessaire au socialisme comme le socialisme est nécessaire à la paix. L’avenir de la paix 
est dans l’organisation internationale limitant les souverainetés particulières et pourvue d’une super 
souveraineté. Le présent de la paix est, pour une large part, dans le groupement de ces démocraties 
européennes, fortifiées par leur groupement même, dont aucune ne peut paraître suspecte de la 
moindre pensée d’agression contre qui que ce soit, dont le plus ardent désir et le plus puissant 
intérêt   sont   d’apaiser   l’état   de   méfiance   réciproque   qui   s’avive   entre   les   États­Unis   et   le   bloc 
oriental, et auxquelles seules, je crois bien, à l’heure présente, il appartient d’entreprendre cette 
tâche salutaire avec une chance de succès.
C’est en ce sens que le socialisme est résolu à tirer du groupement européen ce qu’on a appelé la 
Troisième Force internationale. Songez­y bien. La démocratie internationale, lorsque l’effort des 
peuples   et   des   hommes   l’aura   réalisée,   ne   sera   pas   une   démocratie   totalitaire.   De   même   qu’à 

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Histoire de l'Idée européenne
Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

l’intérieur de chaque démocratie nationale, on y verra coexister paisiblement et s’opposer librement 
des   conceptions,   des   tendances,   des   forces   différentes.   Nous   pourrons   trouver   déjà   comme   un 
pressentiment de cet état futur dans notre univers d’aujourd’hui où des conceptions, des tendances, 
des   forces   distinctes  ou  adverses  semblent  passer  par­dessus  nos   frontières  pour  réagir  sur   nos 
conflits nationaux. Le socialisme international ne se substitue à aucune de ces conceptions, de ces 
tendances, de ces forces, puisqu’il entend demeurer lui­même. Il peut être amené à prendre parti 
contre l’une ou l’autre d’entre elles. Mais il entend les faire rentrer et les maintenir toutes dans le 
cadre, dans le jeu libre et loyal de la démocratie à qui il appartiendra de les concilier ou de décider 
entre elles. La Troisième Force est ainsi celle qui tend à transporter la démocratie du plan national 
sur le plan international et, pour ce travail, le socialisme peut servir de guide puisque sa doctrine, sa 
tradition, sa pratique lui confèrent une sorte de droit d’aînesse. Se retrancher de la démocratie, de la 
part de qui que ce soit et sous quelque prétexte que ce soit, c’est être un fasciste. Lutter à l’intérieur 
de la démocratie, c’est être un homme libre.  

E – Jean-Marie Domenach : L'idéal neutraliste (1948)


Extraits de Jean­Marie Domenach, Quelle Europe ?, Esprit, nov. 1948, pp. 648­653 (texte 
disponible sur European Navigator : http://www.ena.lu) 
Certes   les   « purs »   ne   manquent   pas   –   ils   ne   manquent   jamais   –   mais   lorsqu'ils   prétendent   se 
désolidariser partiellement du congrès de La Haye, en qui ils voient surtout l'affaire des unionistes, 
laissons répondre à notre place D. de Rougemont, qui se félicite de ce que « la plupart des thèses  
défendues par la tendance fédéraliste aient triomphé au congrès de la Haye » et que « la plupart 
des principes généraux posés au congrès de Montreux – congrès de l'UEF – ont été repris presque  
littéralement   dans   les   résolutions   de   La   Haye ».   La   rivalité   superficielle   des   unionistes   et   des 
fédéralistes ne doit donc pas nous cacher les véritables partages qui se font au sein même de ces 
deux tendances, ni les objectifs fondamentaux qui sont communs à l'énorme majorité dans les deux 
camps.
En  tout cas,  il est une question que ne posent ni les uns ni les autres et au regard de laquelle 
s'estompent les controverses entre unionistes et fédéralistes : Quelle sera la qualification, la structure 
de   cette   Europe,   unie   ou   fédérée ?   Par   qui   et   pour   qui   sera­t­elle   faite ?   La   question   a   son 
importance : en 1942, par exemple, quand les journaux de Paris nous parlaient de l'Europe nouvelle, 
il était facile de répondre que cette Europe serait fasciste et profiterait aux maîtres hitlériens et à 
leurs alliés dans les divers pays. Aujourd'hui il faut reposer la question, car l'Europe­en­soi n'est pas 
un idéal, et n'importe quelle Europe ne nous intéresse pas.
Le fédéralisme européen, tel qu'il s'exprime par ses mouvements et par ses leaders, ne postule pas la 
transformation de la structure économique de l'Europe. Les  mesures prévues  dans la résolution 
économique du congrès de La Haye, comme la libre circulation des capitaux et la convertibilité des 
monnaies, visent en somme à donner davantage d'aise au capitalisme européen. Mais la première de 
toutes   les   revendications,   et   la   plus   nécessaire,   c'est   un  « programme   commun   de   production 
industrielle et agricole ». Qui assurera cette planification de l'Europe occidentale ? Qui ? On ne le 
dit pas, mais nous le savons bien. Les technocrates du fédéralisme caressent aujourd'hui des rêves 
formidables ; ils voient le capitalisme européen, actuellement bloqué dans les frontières, empêtré 
dans   les   barrières   et   les   contradictions   qu'il   a   créées   depuis   un   siècle,   reprendre   son   rôle 
organisateur   et  conquérant   dans   une  Europe  devenue,  d'un  seul  tenant,  une  espèce  de  nouvelle 

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Histoire de l'Idée européenne
Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

Amérique qui serait maintenant à l'échelle du business moderne. Une fois les frontières abolies, une 
gigantesque   remise   en   ordre   va   s'opérer   sous   la   pression   de   la   concurrence   ;   des   ensembles 
économiques retardés s'écrouleront au profit d'autres mieux équipés, et les masses de travailleurs 
seront déplacées, selon les besoins, d'un pays à un autre : industrie et main­d'œuvre se reclasseront 
ainsi à travers l'Europe selon la saine loi du capitalisme concurrentiel : voilà les propos déments que 
tiennent   ouvertement   des   fédéralistes   qui   sont   parfois   haut   placés   dans   les   conseils   de   notre 
République. (...)
Certes,   les   fédéralistes   intégraux   répondent   que   le   problème   est   mal   posé,   que   socialisme   et 
capitalisme ne sont qu'une même tare « unitaire » et que le fédéralisme répond à tout (...) 
Or,   le   problème   est   de   savoir   aujourd'hui   si   l'Europe   tombera   sous   la   sujétion   des   financiers 
américains,   qui   s'accompagnera   –   nous   en   goûtons   les   prémices   –   d'une   sujétion   politique   et 
intellectuelle. Cette question est posée à tous, mais d'abord à ceux qui nous vantent l'humanisme 
irremplaçable de la vieille Europe et qui ont sans cesse à la bouche « l'indépendance européenne ». 
Car nous voici au centre d'une formidable escroquerie : c'est en fusionnant plus ou moins les États 
actuels de l'Europe, en donnant au capitalisme européen des facultés politiques et économiques qu'il 
ne possédait pas encore, qu'on prétend assurer « l'indépendance de l'Europe ». En réalité on ne fera 
rien d'autre ainsi que de créer pour la finance américaine une espèce de « zone libre » qui présentera 
l'immense avantage d'être unifiée sous un seul pouvoir : zone libre indirectement occupée. (...)
Le fédéralisme européen implique l'abandon des plans nationaux au profit d'un plan européen. Cela 
est beau en théorie. En réalité cela signifie l'abandon des conquêtes en ordre dispersé effectuées ici 
ou là sur les capitalismes nationaux, au profit d'un supercapitalisme européen qui serait dans la 
main de la finance américaine. C'est ce que devraient apercevoir toutes les âmes sincères qui nous 
invitent de façon pressante à un fédéralisme sans socialisme et qui se gaussent de nous voir attardés 
aux mythes périmés des souverainetés nationales. (...)
Car  selon  Denis de Rougemont, le fédéralisme c'est l'anti­utopie, c'est le système calqué sur la 
personne humaine, c'est une sorte de personnalisme réaliste. Mais en vérité ce qui est utopie c'est 
bien le fédéralisme de ces intellectuels, dont nous ne suspectons nullement la pureté d'intentions. 
Car l'utopie est essentiellement un système qui ne se soucie pas des conditions, de sa réalisation et 
spécialement qui ne tient pas compte des obstacles à sa réalisation ; (...)
Il n'est pas vrai que tout renoncement aux souverainetés nationales en faveur d'une Europe unie ou 
fédérée soit automatiquement un progrès. L'Europe hitlérienne n'était pas un progrès. L'Europe est 
constituée   d'autre   chose   que   de   la   simple   addition   de   ses   souverainetés.   Sa   physionomie,   sa 
grandeur, sa misère, elle les doit au capitalisme né chez elle et qu'elle exporta dans tous les pays du 
monde. La fédérer sans la transformer c'est immobiliser provisoirement le capitalisme européen à un 
stade de décadence où il ne reprendrait un essor provisoire qu'au prix d'une régression politique et 
humaine dont les fascismes nous donnent un aperçu, c'est constituer un bastion fortifié au service de 
l'Amérique contre l'URSS : ce n'est pas le chemin de la paix, ni de la liberté, et ce n'est pas le 
chemin de l'Europe. Que cela puisse être le dessein de militaires ou d'hommes d'affaires ambitieux, 
rien que de très normal; mais faire passer, aux yeux d'hommes de bonne foi, pour une révolution, ce 
qui est le contraire d'une révolution, voilà le scandale. (...)

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(1945-1950)

F – Albert Fabre-Luce : Trouver le fédérateur (1949)


Extraits d'Albert Fabre­Luce, Le Siècle prend figure, Paris, Flammarion, 1949, pp. 193­194
Pour empêcher la guerre froide de dégénérer en guerre sanglante et l'épanouir en concurrence de 
création, il faut souhaiter que s'exerce l'influence de deux puissants corps intermédiaires : l'Empire 
britannique et l'Empire d'Europe. Le premier se reconstitue tant bien que mal après l'épreuve de la 
guerre. Le second est l'objet de beaucoup d'entretiens et de peu d'actes. On a seulement vu se former 
jusqu'ici un syndicat de quêteurs avides de recueillir des dollars américains. Les panneaux­réclame 
du Benelux et de l'Union franco­italienne, deux groupes trop faibles pour être viables, ont rempli 
quelques temps la première page des journaux. On a aboli (ou parlé d'abolir) des droits de douane, 
parce que les droits de douane ne sont plus la principale entrave au commerce. L'anarchie monétaire 
suffit à le troubler – et elle subsiste. L' « Européen » français ne peut même pas visiter sa nouvelle 
patrie : à la frontière de sa province nationale, on lui refuse les devises qu'il y a quelques temps 
encore on lui accordait encore. Non, l'Europe n'est pas encore née. Mais ce mot galvaudé éveille 
dans l'élite de la jeunesse une espérance à laquelle il faudra bien finir par répondre. 
Nous avons dit qu'on n'avait pas vu jusqu'ici, dans l'Histoire, de Fédération sans fédérateur. Le 
fédérateur   d'aujourd'hui,   c'est   l'Amérique.   Les   manifestations   « européennes »   ont   suivi,   non 
précédé,   le   plan   Marshall.   Elles   permettent   de   recevoir   sans   trop   d'humiliation   apparente   les 
directives d'organisation (encore bien insuffisante) de Washington. Pour aller plus loin, il faudrait 
créer l'Europe dans les esprits, comme on crée un pays en lui donnant une histoire ou une poésie. 
(...) Au début du XIXe siècle, il n'y avait pas d'Allemagne, ni d'Italie, mais des écrivains sont venus, 
qui leur ont donné une conscience nationale. Aujourd'hui, de Paris à Rome et à Francfort, on attend 
les écrivains qui donneront à l'Europe sa conscience. Cette attente est si forte qu'elle créera son 
objet. Déjà elle guide ma main et me fait écrire ces lignes. 

III. Vers une Europe concrète

G – Edouard Bonnefous : Après l'idée européenne, l'action


européenne (1950)
Extraits d'Edouard Bonnefous, L'idée européenne et sa réalisation, Paris, 1950
Si l'on regarde en arrière, on s'aperçoit que de 1945 à 1950, un chemin considérable a été parcouru 
dans le domaine de l'élaboration et de la diffusion de l'idée européenne et qu'au contraire presque 
rien n'a été fait pour sa réalisation. 
L'idée d'Europe unie, en effet, qui n'était au lendemain de la Libération familière qu'à quelques 
précurseurs, est devenue une idée­force, acceptée par tous les milieux politiques, économiques et 
intellectuels   et   dont   la   diffusion   auprès   des   peuples   a   été   menée   avec   efficacité   par   tous   les 
« mouvements européens ». Ainsi que l'attestent les derniers sondages d'opinion, l'idée européenne 
est devenue populaire en Europe occidentale. Certains gouvernements seuls sont encore réticents et 
souvent beaucoup plus réticents que leur propre opinion publique. 
Le Conseil de l'Europe a été créé et constitue désormais le symbole de l'unité européenne. Il est 

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Entre reconstruction et guerre froide : l'Europe après la Seconde Guerre mondiale
(1945-1950)

aussi devenu le lieu de rencontre des hommes politiques d'Europe occidentale les plus intimement 
convaincus   de   la   nécessité   de   faire   « l'Europe ».   La   confrontation   de   leurs   idées   s'est   révélée 
particulièrement fructueuse. Lors des débats de la première session de l'Assemblée Consultative1 et 
au cours des réunions des différentes commissions, toutes les mesures visant à mettre sur pied une 
« Europe   unie »   politiquement   et   économiquement   ont   été   soigneusement   étudiées.   Tous   les 
problèmes européens ont été « pensés » et des solutions raisonnables ont été proposées. 
Mais rien n'a été effectivement réalisé depuis lors. Aucune des recommandations formulées soit par 
l'Assemblée consultative réunie en session plénière, soit par les commission, n'a été transmis aux 
différents gouvernements par le Comité des ministres2, qui n'a d'ailleurs aucun pouvoir pour les faire 
accepter et doit se borner à en conseiller l'application aux Etats membres. 
Autrement dit, si l'idée européenne est unaniment acceptée, rien de concret n'a été fait pour sa 
réalisation.   Or,   le   temps   presse.   Le   plan   Marshall   qui   a   pu   seul   remédier   jusqu'à   présent   au 
déséquilibre   fondamental   de   l'Europe,   est   arrivé   à   mi­chemin   de   son   existence.   L'Europe   doit 
s'organiser   avant   1952   si   elle   ne   veut   pas   se   retrouver   à   nouveau,   comme   en   1947,   devant   un 
problème insoluble. Agir est donc une urgente nécessité. Mais comment ?
Le moyen le plus sûr d'aboutir rapidement à des résultats tangibles est une modification profonde de 
la structure politique et économique de l'Europe et la création d'une véritable autorité européenne 
capable d'imposer aux gouvernements nationaux les mesures indispensables pour réaliser l'unité 
européenne. Si cette méthode se révèle impossible à appliquer en raison de la résistance des Etats. Il 
n'en   reste   pas   moins   qu'un   certain   nombre   de   mesures   plus   modestes,   ne   nécessitant   pas   de 
changement de structure, peuvent et doivent dès maintenant recevoir un commencement d'exécution. 

H – André Philip : Les conditions de l'unification économique de


l'Europe (1949)
André Philip, Rapport général établi au nom de la Commission économique et sociale française du 
Mouvement européen, mars 1949
Les   disparités   sociales,   monétaires,   économiques   existantes   constituent­elles   des   obstacles 
insurmontables   à   l'unification   économique ?   Si   nous   croyons   que   l'unification   économique   du 
continent suppose davantage qu'une Union douanière, en particulier une transformation profonde 
des conditions économiques existantes, une première question se pose : les divergences de politique 
générale qui opposent actuellement les différentes nations sont­elles des obstacles insurmontables à 
cette unification ? Faut­il d'abord modifier les législations ? Où peut­on commencer l'unification 
économique en dépit de ces disparités ? (...) 
A l'heure présente sur le continent européen il existe une grande diversité dans les salaires et les 
conditions de travail. On peut se demander si l'établissement d'une libre circulation des personnes 
n'entraînerait pas dans certains pays aujourd'hui favorisés une baisse sensible du salaire réel de la 
population et l'apparition du chômage par l'arrivée rapide d'un grand nombre d'émigrants. On peut 
se demander aussi si les conditions de la concurrence ne seraient pas faussées au bénéfice des 
1 L'Assemblée Consultative est un organe interne de cette organisation internationale qu'est le Conseil de l'Europe 
(http://assembly.coe.int/, NDLR). 
2 Il s'agit encore d'un organe interne au Conseil de l'Europe (http://www.coe.int/, puis menu de gauche : Conseil des 
ministres, NDLR). 

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(1945-1950)

industries qui se trouveraient situées dans les pays bénéficiant d'une main­d'oeuvre surabondante et 
de salaires réels particulièrement insuffisants. Si certains expriment ces craintes, d'autres pensent 
qu'elles sont vaines, et que dans la phase initiale une unification des conditions sociales n'apparaît 
pas   nécessaire.   La   circulation,   en   effet,   restera   freinée   par   les   habitudes   d'immigration   et   les 
conditions   de   logement,   et   l'équilibre   ne   s'établira   que   lentement   en   respectant   les   phases 
indispensables de transition. 
Par ailleurs, les différences de salaires correspondent souvent à des différences de productivité, et 
dès maintenant dans une même unité économique – par exemple entre la France et l'Algérie – il y a 
des différences régionales et professionnelles sensibles qui ne font pas obstacle à la libre circulation. 
Il semble qu'en la matière certaines distinctions doivent être introduites : 
1) Il importe relativement peu que des pays aient une répartition différente des charges sociales, si 
leur montant total reste  à peu près équivalent. C'est ainsi que, dans une Europe unifiée, un pays 
pourrait avoir une durée de travail plus courte, mais au prix d'un salaire réel plus bas ; enfin, une 
nation pourrait accroître le salaire indirect (assurances sociales) aux dépens du salaire direct, le total 
des satisfactions réelles moyennes accordées aux travailleurs restant à peu près le même malgré une 
difficulté sensible dans sa répartition. 
2) Par contre les difficultés se présentent si les charges globales de salaires et de niveaux de vie 
apparaissent sensiblement différentes entre les pays. Ici encore, il faut distinguer suivant le système 
monétaire qui se trouvera fonctionner ; si les pays ont des monnaies différentes, avec possibilité 
d'ajustement des changes décidée par une autorité internationale pour tenir compte de l'état respectif 
des   balances   des   comptes, des   différences  sensibles   de  salaires  resteront  possibles,  mais   seront 
compensées par des mouvements des prix et des variations de la monnaie. Si par contre, une unité 
monétaire complète est réalisée à l'intérieur du continent, un degré plus grand d'unification des 
conditions sociales sera certainement nécessaire. 
En   conclusion,   il   semble   que   pour   réaliser   le   Marché   européen,   une   unification   préalable   des 
conditions   sociales   ne   soit   pas   indispensable.   Mais   un   approchement   sensible   est   éminemment 
souhaitable. Il apparaît nécessaire à cet effet de constituer assez rapidement une Section européenne 
du   BIT3  dont   la   tâche,   en   liaison   avec   la   Commission   des   Affaires   sociales   de   l'Assemblée 
Consultative, sera de rapprocher progressivement les différentes législations du travail, et mettre sur 
pied une réglementation intraeuropéenne des mouvements de main­d'oeuvre. 

3 Bureau International du Travail (http://www.ilo.org, NDLR). 

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