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FRANCE-ALGÉRIE : EN FINIR AVEC LES POLITIQUES DU SILENCE

Entretien avec Benjamin Stora

Samuel Carcanague, Robert Chaouad

IRIS éditions | « Revue internationale et stratégique »

2012/4 n° 88 | pages 117 à 123


ISSN 1287-1672
ISBN 9782200928056
DOI 10.3917/ris.088.0117
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2012-4-page-117.htm
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d o ss i e r

France-Algérie :
en finir avec les
politiques du silence
Entretien avec Benjamin Stora

Historien, professeur à l’Université Paris XIII, auteur de nombreux ouvrages


dont Les guerres sans fin : un historien, la France et l’Algérie (Éd. Stock, 2008)
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ou encore Le Livre, mémoire de l’Histoire. Réflexions sur le livre et la guerre d’Algérie
(Éd. Le préau des collines, 2005). Il vient de faire paraître Voyages en postcolonies.
Viêt Nam, Algérie, Maroc (Éd. Stock, 2012).

Samuel Carcanague et Robert historique, il n’y a pas de précédent.


Chaouad : Depuis une trentaine Ailleurs dans le monde, il y a eu des
d’années, nous avons vu invasions, des occupations de pays qui
se multiplier sur la scène ont duré dix, vingt, trente ans, mais
internationale les actes de pardon, pas à ce niveau d’occupation, avec
d’excuse, de repentance, d’amnistie dépossession foncière massive et ins-
pour des violences collectives tallation d’une colonie de peuplement
commises dans un passé plus ou sur quatre ou cinq générations. L’Al-
moins récent. Dans le cadre de ces gérie faisait donc partie intégrante
différentes scènes géopolitiques du de la France. Elle était rattachée au
pardon et de la réconciliation, y a-t- ministère de l’Intérieur, comme la
il une spécificité propre à l’exemple Corse ou la Savoie. Par conséquent,
des relations franco-algériennes ? le nationalisme français a toujours
Benjamin Stora : Il y a une singu- considéré l’Algérie comme partie de
larité, en effet, dans la mesure où lui-même. Comment se retourner
« l’Algérie, c’était la France », pen- contre soi-même ? Cette situation n’a
dant cent trente-deux ans. Sur le plan pas, à ma connaissance, d’équivalent.

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d o ss i e r

À partir de là, comment voulez-vous de la nation. D’autre part, du point de


que les Français vivent cette question vue de la société et de l’État, il y a un
sous la forme d’une culpabilité, d’une sentiment de victoire, par les armes
demande de pardon ou de réparation de surcroît, qui suffit. Dans ces condi-
puisqu’au contraire, ils vivent tout tions, pourquoi intervenir et deman-
cela comme un abandon du principe der des excuses ? Et quand vous êtes
de souveraineté nationale ? L’Algérie victorieux, en règle générale, vous
était considérée comme partie inté- avez tendance à être magnanime.
grante du territoire, elle l’était en tout Cette configuration est également
cas dans l’imaginaire français. Elle singulière. Les Chinois face aux
s’insérait également dans une vision Japonais, par exemple, n’ont pas le
jacobine, mêlée aux principes d’assi- sentiment de la victoire : pendant la
milation culturelle, à la différence de Seconde Guerre mondiale, le Japon
l’Empire britannique par exemple. n’a pas été vaincu par la Chine, mais
À partir de là, les notions comme les par les États-Unis. Les Algériens, eux,
excuses, le pardon, la repentance, malgré ce rattachement administra-
n’ont jamais effleuré la conscience tif à la métropole, malgré la négation
de la classe politique française, dans de l’autre, malgré l’installation d’une
sa quasi-totalité, à droite comme à puissante colonie de peuplement (un
gauche. million de personnes au total), ont le
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sentiment d’avoir gagné. Et la profon-
Revenons justement sur toutes ces deur de leur victoire sur un adversaire
notions qui travaillent l’espace nettement supérieur sur le plan mili-
public quand il est question des taire rend la demande d’excuse sans
relations entre la France et l’Algérie. intérêt à ce moment-là.
Historiquement, à quel moment On peut dater, d’une manière assez
voit-on ces termes de pardon, de large, l’émergence des questions de
repentance ou encore d’excuse pardon, de repentance, d’excuses et
apparaître dans les discours sur de reconnaissance dans la relation
la question franco-algérienne ? franco-algérienne (les termes se che-
Comment sont-ils employés dans vauchent et sont souvent confondus),
les débats et à quelles fins ? à partir de la guerre civile algérienne
Benjamin Stora : Les termes du débat des années  1990. Cet événement va
sont récents, car pendant très long- faire émerger les notions d’amnistie
temps, une trentaine d’années, l’Al- et de réconciliation à l’intérieur de la
gérie s’est construite comme nation société algérienne. En effet, au début
souveraine contre la France, mais sans des années 2000, alors que le prési-
véritablement poser la question de la dent Abdelaziz Bouteflika vient d’ar-
demande d’excuses sur le plan offi- river au pouvoir, un débat surgit dans
ciel. Dans la mesure où elle récupère la société algérienne : faut-il se récon-
son droit de souveraineté, l’objectif cilier, oublier les crimes qui viennent
principal, dans cette Algérie indépen- d’être commis et essayer d’avancer
dante, c’est la construction de l’État, ensemble ?

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France-Algéri e : en finir avec les politiques du silence

La proposition de réconciliation for- reconnaît aucun tort à la France dans


mulée par A. Bouteflika pour essayer l’histoire déjà accomplie, de Vichy
de sortir de cette guerre civile a immé- jusqu’à l’Algérie. Pourtant, l’arrivée
diatement fait revenir, tant au sein de au pouvoir de Jacques Chirac a été un
la société qu’au sein des élites, le rap- tournant : discours du Vel’ d’Hiv, loi
port à l’ancienne puissance coloniale. sur l’esclavage, discours sur les Armé-
Faut-il, là aussi, pardonner ? Faut-il, là niens et discours de Madagascar sur
aussi, se réconcilier ? Faut-il, là aussi, le système colonial… Il a commencé à
oublier ? De là est donc revenue, selon dire et à exprimer la responsabilité de
moi, ce que l’on peut appeler la « pre- la France, sans toutefois aller jusqu’à
mière mémoire », c’est-à-dire celle l’Algérie, ce que les Algériens lui ont
de la guerre d’indépendance. Elle est reproché d’ailleurs.
notamment revenue sous la forme de
la place de la violence dans l’histoire Y aurait-il un effet de génération
intérieure algérienne – et également dans l’expression de ces
sous la forme du débat, dans les années responsabilités françaises ?
1990, dans la société algérienne, sur la Benjamin Stora : Tout à fait. J. Chirac
réhabilitation des pères politiques fon- a fait la guerre d’Algérie, il est attaché
dateurs comme Messali Hadj, Ferhat à cette histoire, il l’a vécue dans sa
Abbas, Mohamed Boudiaf. Après l’ini- chair. Il fait donc franchir à la société
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tiative du président Bouteflika, on a toute une série de seuils, mais cette
ainsi vu apparaître progressivement, société, et sa classe politique en par-
aux débuts des années 2000, toute ticulier, se cabre à un moment donné,
une série de gens au sein de la société lorsque l’on aborde les rapports avec
algérienne considérant que l’oubli et l’Algérie, parce que, je le répète, l’Al-
l’amnistie à l’égard de la puissance gérie c’était la France au temps colo-
coloniale étaient impossibles. nial. On ne peut pas se pardonner
Les peuples et les sociétés fonction- à soi-même. Et non seulement on
nent par des mouvements de réso- refuse d’aborder la question, mais
nance, de mise en parallèle, de mise on revient sur nos pas avec la loi sur
en rapport, de mise en rela-
tion. Dans le cas algérien, la On ne peut pas se pardonner à soi-même.
guerre civile venant peu de
temps après la guerre d’indépendance, la colonisation positive du 23 février
a presque empêché le travail de deuil 2005, qui marque un coup d’arrêt à
réel sur la première guerre. À partir cette politique engagée par J. Chirac.
des années 1990, les deux conflits En réaction, l’Algérie se raidit, et
se sont télescopés. Dans le même dès  2006, une loi de criminalisa-
temps, c’est-à-dire à la fin des années tion de la colonisation est déposée
1990, (ré)apparaît un courant au sein au Parlement algérien. La France a
de la société française, issu du natio- reculé, en se contentant d’abroger
nalisme politique français classique, l’article 4 de la loi du 23 février 2005
sous la forme souverainiste, qui ne portant ­reconnaissance de la Nation

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d o ss i e r

et contribution nationale en faveur la véritable violence pour les Algériens,


des Français rapatriés. Les Algé- celle qui a, en quelque sorte, généré la
riens, eux, demandent l’abrogation violence, inévitable, de la guerre d’in-
totale de cette loi. À ce moment-là, dépendance. Sur la conquête, les Algé-
on entre ainsi dans la guerre ouverte riens veulent un débat aujourd’hui.
des mémoires entre deux pays, entre
deux États, et on sort peu à peu de Peut-on assimiler ces interpré-
l’affrontement mémoriel au sein tations et ces représentations
d’une même société. divergentes à une concurrence
des mémoires ?
Les deux lois en question portent Benjamin Stora : De facto, on est entré
sur la période coloniale et pas sur dans un affrontement, une conflic-
la guerre d’indépendance en tant tualité mémorielle sur des représen-
que telle. Faut-il y voir un signe tations de la nation différentes. Il y
particulier ? a ainsi deux visions, avec un fossé
Benjamin Stora : Pour les Algériens qui se creuse sur la façon de conce-
c’est fondamental. La différence de voir et d’écrire cette histoire. Celui-ci
perception entre les deux pays est la est dangereux car il touche aussi les
nouvelles générations, provoque des
Les notions avancées par les fantasmes, des exacerbations identi-
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Algériens sont la reconnaissance taires des deux côtés, et nourrit bien
sûr les extrémismes. Certains mar-
et les excuses. C’est sur ces thèmes queurs identitaires deviennent ainsi
que nous tentons d’avancer. parfois anhistoriques, c’est-à-dire
qu’à un moment donné, on oublie les
suivante : pour la France, il s’agit de contextes, les histoires, les complexi-
traiter de la guerre d’Algérie comme tés pour affirmer les choses avec des
séparée de l’histoire coloniale, comme mots simples et des slogans.
un torrent de violences incompréhen- On en est là pour l’instant et com-
sibles, inimaginables. On les traite en ment donc en sortir. Du côté français
tant que telles. Mais pour les Algériens, comme du côté algérien, il y a une
la question centrale n’est pas la guerre utilisation abusive des mots et des
d’indépendance, mais le système confusions qui ne permettent pas de
colonial. Ils veulent remonter plus clarifier le débat. La repentance, par
en amont. Pour eux, la guerre d’Algé- exemple, n’a jamais été demandée
rie, c’est 1830-1870, c’est la guerre de par les Algériens, c’est une fabrica-
conquête. C’est le général Bugeaud, tion française. Le livre qui a appuyé
c’est Leroy de Saint-Arnaud, les enfu- cette référence est celui de l’historien
mades, le déplacement des popula- Daniel Lefeuvre1, paru au moment de
tions paysannes, les massacres à grande
échelle avec les colonnes infernales
1. (Ndlr) Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec
en 1840 (expérimentées en Vendée à la la repentance coloniale, Paris, Flammarion,
fin du XVIIIe, soit dit en passant). Voilà octobre 2006, 229p.

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France-Algéri e : en finir avec les politiques du silence

la campagne pour l’élection présiden- tique internationale utilisée par un


tielle de 2007. En évoquant la repen- grand nombre de pays : l’Argentine,
tance, on introduit dans le débat un la Chine, la Corée, etc. Par exemple,
élément qui n’a pas lieu d’être et qui les Viêtnamiens ont demandé des
est tellement radical qu’il crée un pro- excuses aux États-Unis pour la réou-
blème qu’on ne peut résoudre. verture de leur ambassade à Hanoï
en 1995. Les Américains se sont
C’est, d’une certaine manière, excusés pour les deux millions de
comme si tous les débats se morts Viêtnamiens et l’ambassade
trouvaient surdéterminés par la a été rouverte. Les États-Unis ont
seule référence à ce terme. levé l’embargo sur le Viêtnam et les
Benjamin Stora : On a créé en effet rapports commerciaux ont repris
un problème qui n’existe pas et qui entre les deux pays. Désormais, le
empêche de régler les vrais pro- « pardon » fait partie des tractations
blèmes. La repentance n’a jamais été diplomatiques internationales assez
demandée par les Algériens et, dans classiques.
la France d’aujourd’hui, on serait bien
en peine de trouver des « repentants ». Dans le cas franco-algérien,
quels seraient les effets potentiels
Est-ce que la référence au « pardon » d’excuses françaises ?
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est mobilisée dans ces discours de Benjamin Stora : En premier lieu, les
part et d’autre de la Méditerranée ? effets seraient d’ordre électoral, qui
Benjamin Stora : Le mot « pardon » conduiraient à une crise avec l’élec-
a été appliqué essentiellement dans torat originaire des Français d’Algé-
les rapports franco-allemands, mais rie, tant du côté de la droite que du
cela n’a jamais été demandé par Alger. côté de la gauche. Ce serait une perte
Les notions avancées par les Algériens sèche d’un point de vue électoral.
sont la reconnaissance et les excuses. De mon point de vue, s’agissant de
C’est sur ces thèmes que nous tentons la gauche, elle commet une erreur,
d’avancer, mais pas sur le pardon et parce que l’électorat le plus impor-
la repentance, qui appartiennent au tant n’est pas celui-là, ce sont les
vocabulaire religieux. Ces mots sont nouvelles générations. D’une part, les
d’ailleurs des constructions idéolo- Français qui n’ont pas cette mémoire
giques bien précises, qui ne relèvent coloniale et qui ne comprennent pas
pas du hasard. très bien pourquoi on continue à se
cabrer sur ces questions-là ; et, d’autre
Et, dans un registre politique, part, les enfants issus des immigra-
le pardon ou l’excuse peut être tions post-coloniales, qui eux non
utilisé comme un instrument plus ne comprennent pas ces crispa-
diplomatique… tions. Ces derniers sont de plus en
B enjamin S tora  : C’est ce qu’on plus ­nombreux, de plus en plus actifs
appelle la politique des excuses, qui sur le plan de la citoyenneté, alors que
est devenue un instrument diploma- l’électorat dit « pied-noir » est certes

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d o ss i e r

encore important mais vieillissant. au Nord, par le biais de la Méditerra-


Il est beaucoup moins présent dans née et au Sud, en raison des questions
la vie associative, citoyenne, écono- sahariennes. On connaît aujourd’hui
mique, la vie industrielle, la vie uni- l’importance stratégique du Sahara,
versitaire… Je pense que la gauche avec ce qui se passe au Mali, au Niger,
en Mauritanie, au Maroc. Il y a donc
L’Algérie ne pourra pas vivre en se un intérêt à la fois économique, diplo-
matique, stratégique et humain pour
réfugiant en permanence dans la la France.
répétition des discours historiques. On observe ainsi un grand décalage
entre ces enjeux internationaux très
ferait une erreur de rester sur une importants et les préoccupations
thématique ancienne, c’est-à-dire électorales que l’on trouve à Nice,
d’essayer de ne mécontenter per- Perpignan, Aix-en-Provence… et qui
sonne et d’additionner les clientèles sont le produit d’un temps qui a, en
électorales… fait, fondamentalement disparu.
À un moment donné, il faut être L’intérêt pour la France pourrait être
courageux sur le plan historique. Cin- beaucoup plus grand si on avançait
quante ans après la décolonisation sur une politique de reconnaissance
réelle ou matérielle, il faut achever plutôt que de camper sur une poli-
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la décolonisation des imaginaires, tique du silence.
et pour cela, il faut dire les choses
comme l’avait fait le général de Gaulle Et du côté algérien ?
en son temps. Même si je ne sais pas B enjamin S tora  : Côté algérien,
sous quelle forme, il faut à la fois un la situation est également compli-
geste fort, et avoir la volonté politique quée car cette question est utilisée
de l’appliquer. comme une arme diplomatique, que
les autorités ressortent lorsque c’est
Et du point de vue de la realpolitik nécessaire. La société n’est pas dupe
pourrait-on dire, est-ce que la évidemment, elle sait que tous ces
France tirerait un bénéfice de ce récits, tous ces discours appartien-
geste, comme les États-Unis avec le nent eux aussi au temps passé, qu’ils
Viêtnam ? sont en quelque sorte archaïques. Les
Benjamin Stora : Elle a un énorme nouveaux défis, c’est construire un
bénéfice à tirer de ses relations avec partenariat avec l’Europe, construire
l’Algérie. C’est un pays de 36 millions l’Union du Maghreb arabe, s’ouvrir
d’habitants, avec une diaspora impor- au monde tout simplement. L’Algérie
tante sur le territoire français. Il est ne pourra pas vivre en se réfugiant
situé juste de l’autre côté de la Médi- en permanence dans la répétition
terranée et la France en est déjà le des discours historiques, même s’ils
premier partenaire commercial. Sans restent un facteur essentiel de l’iden-
même parler des questions d’hydro- tité nationale. Il est temps pour
carbures, l’Algérie est un pays clef : l’Algérie d’enrichir ces discours, de

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France-Algéri e : en finir avec les politiques du silence

les ­renouveler, de trouver d’autres mais des gens en Algérie se posent ces
types de récits de générations, de questions-là. J’entendais récemment
transmission. un historien algérien parler, à la télé-
vision, d’un fait peu connu : le mas-
Existe-t-il, pour cela, une nouvelle sacre des maquis de l’intérieur, durant
génération d’historiens algériens l’été 1962, par l’armée de l’ALN/ANP3
susceptibles de venir enrichir ce qui rentrait en Algérie. Il y a eu 700
discours, pour reprendre votre morts. Cet épisode n’a jamais été dis-
expression ? cuté en Algérie. Il expliquait : « Il va
Benjamin Stora : Absolument, il y a falloir un jour qu’on nous explique
une nouvelle génération d’historiens comment l’ANP a continué le travail
en Algérie, très active. D’ailleurs, au de l’armée française. » Cet historien
salon du livre d’Alger, qui s’est tenu ne vit pas en France mais bien en
récemment1, il y a eu beaucoup de Algérie, et il s’exprime à la télévision.
débats sur l’histoire du nationalisme Il y a donc une nouvelle génération,
algérien. Ce sont des questions qui avec des gens qui se battent, et qui ne
commencent à être sérieusement peuvent se satisfaire des explications
débattues en Algérie, notamment toutes faites.
autour de la personnalité de Mes- Propos recueillis
sali Hadj, de la guerre entre FLN et par Samuel Carcanague
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MNA2, du massacre de Melouza… Ce et Robert Chaouad,
sont des sujets compliqués à traiter, le 5 octobre 2012.

1. (Ndlr) Il s’agissait du 17e salon internatio-


nal du livre d’Alger, qui s’est tenu du 20 au
29 septembre 2012.
2. (Ndlr) FLN : Front de libération nationale ; 3. (Ndlr) ALN/ANP : Armée de libération natio-
MNA : Mouvement national algérien. nale/Armée nationale populaire.

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