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Je reprends ici de manière succincte les hypothèses que j’ai développées dans mon essai : Haïti,

(re)penser la citoyenneté. De 2001 à aujourd’hui il me semble, hélas, que rien n’a été fait pour
aménager une sphère commune de citoyenneté.

L’assassinat de Dessalines en 1806 donne naissance à un Etat dont la visée n’est pas l’aménagement
d’une sphère commune de citoyenneté, mais qui aboutit dans son fonctionnement et sa reproduction à
un partage inégal des richesses nationales et favorise les mécanismes d’exploitation et d’exclusion. C’est
ce que des théoriciens haïtiens et étrangers ont analysé et nommé par différentes formules révélatrices
de la normalisation de l’anomalie : « state against nation » (Michel Rolph Trouillot), « pays en dehors »
(Gérard Barthélemy), « Etat marron » (Leslie Péan), etc. Il arrive que ces mécanismes d’exploitation et
d’exclusion entretenus par l’Etat produisent une société interdisant à l’individu de se considérer comme
membre d’une communauté nationale, mais le forcent ou le poussent à s’identifier à un groupe à
l’intérieur de l’ensemble : mulâtre, noir, paysan, originaire de telle région... Ces identités parcellaires
sont mouvantes, un individu peut sortir d’un groupe et se retrouver dans un autre, mais ces
déplacements individuels n’enlèvent rien à la permanence de la structure. On a vu comment certains de
ceux que le responsable d’une campagne présidentielle appelait en 1957 « ces ruraux qui nous
assaillent » (l’appellation visait les partisans de François Duvalier), ont repris trente ans plus tard le
même discours qui leur était adressé autrefois pour désigner les partisans d’Aristide. La bataille est donc
pour sortir individuellement du groupe défavorisé auquel on appartenait pour rejoindre un groupe
duquel on était exclu, et de faire jouer soi-même les mêmes mécanismes d’exclusion dont on était hier
la victime.

La non existence d’une sphère commune de citoyenneté a une conséquence majeure sur l’expression
politique : de manière quasi cyclique, un discours légitime dans sa dénonciation des mécanismes
d’exclusion et d’exploitation attire ceux qui se considèrent comme exclus par l’Etat et les oligarchies
(c’est ce qu’on a vu avec Duvalier et avec Aristide) mais se traduit dans la pratique des gouvernements
par le populisme doublé de la promotion individuelle des tenants du pouvoir, avec le spectre de la
dérive totalitaire, puissante et réglée chez Duvalier, larvée et désordonnée chez Aristide.

On ne peut être citoyen d’un Etat, d’une nation qui ne vous donne rien tout en vous donnant
l’impression de donner (et donnant de fait) tout à l’autre. Les services de base (éducation, santé,
état-civil, libertés citoyennes…) ne sont pas pris en charge par l’Etat. La culture populaire, au sens large
du terme (mythologie, patrimoine linguistique, habitudes sociales, pratiques symboliques, organisation
familiale…) est dévalorisée.

Non seulement l’Etat refuse au gros de la population tous les attributs de la citoyenneté, il ne fait rien
pour exiger des classes favorisées une contribution à l’établissement de la sphère commune de
citoyenneté. Ces classes se tournent vers l’ailleurs et se reproduisent en s’identifiant à cet ailleurs et ne
participent en rien au développement d’un sentiment d’appartenance. La bourgeoisie française tient à
l’école française, la bourgeoisie américaine crée soldes et autres événements autour des fêtes
nationales officielles ou populaires. Le développement des arts et de la recherche est supporté par les
bourgeoisies nationales. La bourgeoisie haïtienne fait tout pour se « déshaïtianiser ». Son inscription
dans l’économie est fondée sur l’exploitation, en complicité avec l’Etat (chaque Exécutif a ses
« bourgeois »), ce qui ne favorise même pas une véritable concurrence capitaliste et donne lieu à des
monopoles de fait assimilables à des rentes.

Aujourd’hui tout débat qui ne prend pas en compte que la société haïtienne est fondée sur
l’inacceptable, soit l’interdiction d’une sphère commune de citoyenneté vu la perpétuation des
mécanismes d’exclusion, et le sentiment de rejet que cela produit des pauvres vers les riches, des riches
vers les pauvres, risque de finir en queue de poisson. Haïti présente le paradoxe d’avoir poussé le plus
loin que possible les principes de la modernité par la révolution de 1804 et d’avoir ensuite freiné le
processus par elle-même enclenché. La révolution haïtienne est plus radicale et plus moderne que celle
1789 en France, mais la société haïtienne est, à certains égards, en deça de la France de 88. Ou l’Etat
prendra sur lui d’établir cette sphère commune de citoyenneté, ce qui impliquera des déficits et une
adaptation aux besoins de la nation de la part des classes favorisées. Lors le processus sera réfléchi et
moins douloureux. Ou les exclus frapperont à la porte de l’Etat et des classes favorisées avec des
discours revendicatifs . Toute réticence entraînera la radicalisation de ces discours et des demandes de
satisfaction immédiate.

Aujourd’hui, sans au moins une réforme à la Lula, ce pays risque d’aller vers l’anomie. Car aucune force
répressive ne parviendra à mater les discours revendicatifs. La seule question est la méthode à adopter
pour faire enfin de ce pays un pays habité par des citoyens qui le reconnaîtront leur parce qu’il garantira
leurs droits et pourra satisfaire leurs besoins.

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