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droit comptable

INSTRUMENTS FINANCIERS :
IMAGE FIDELE ET
PRINCIPES COMPTABLES *
Bruno COLMANT
Conseil fiscal
Auditeur général de la BBL
Docteur en Sciences de gestion (ULB)
L’évolution des pratiques financières des entreprises
Membre du Conseil Supérieur des Finances
belges s'inscrit dans le mouvement mondial consistant à
rechercher, à travers des instruments financiers, des
outils de gestion adaptés à leurs objectifs particuliers.
C’est dans le sillage de cette évolution que les instru- comptable belge, à savoir les Avis de la Commission des
ments financiers dérivés se sont progressivement Normes Comptables (ou CNC), ainsi que par
développés. l’émergence de réglementations comptables sectorielles,
notamment pour les établissements de crédit et les
Ce développement des techniques financières ne s'est entreprises d'assurances belges.
pas reflété dans l'adaptation des règles d'évaluation
comptable actuellement en vigueur au sein des entre- Eu égard au fait que la plupart des instruments financiers
prises commerciales et industrielles non financières sophistiqués ont été développés au cours des deux
belges. dernières décennies, c’est principalement à la CNC qu’a,
par conséquent, incombé la tâche d’apporter des
Le droit comptable belge a néanmoins subi une réponses aux revendications de normalisation comptable
évolution depuis son entrée en vigueur, concrétisée par émanant des milieux financiers belges, au travers de
le vote de la loi du 17 juillet 1975 1 et la signature de son demandes d'avis transmises à cette institution, en
principal arrêté d’exécution, à savoir l’A.R. du 8 octobre matière d'instruments financiers.
1976 relatif à la comptabilité et aux comptes annuels des
entreprises 2. Les Avis formulés par la CNC ne permettent cependant
pas d'en déduire un traitement comptable global et
En effet, si les dix premières années du droit comptable cohérent pour l'ensemble des instruments financiers
belge ont été principalement marquées par l’adoption acquis ou émis par les entreprises belges en ce que
des dispositions originales de l’A.R. du 8 octobre 1976, certains d’entre eux ne disposent pas de règles d'évalu-
les quinze années suivantes ont été caractérisées par ation comptable adaptées à la nature de leur modus
l'enrichissement croissant d’une autre source du droit operandi financier.

Il apparaît, par ailleurs, que l'enregistrement comptable


des instruments financiers, tel que découlant des dis-
*
positions réglementaires et normatives en vigueur
Cette contribution est principalement issue de la thèse de doctorat en sciences
applicables aux entreprises commerciales et industrielles
de gestion défendue par l’auteur à l’Ecole de Commerce Solvay (ULB),
belges, révèle des incohérences pouvant, dans certaines
publiée en avril 2001 aux éditions Larcier sous le titre " Le Droit Comptable
situations, obérer l’exigence réglementaire dominante de
Belge applicable aux instruments financiers ".
la comptabilité, à savoir la présentation d’une image
1
L. du 17 juillet 1975 relative à la comptabilité et aux comptes annuels des fidèle de la situation patrimoniale d’une entreprise.
entreprises (M.B., 4 septembre 1975).
2
M.B. du 19 octobre 1976, tel que modifié, entre autres, par les A.R. des 27 Cette altération d'une image fidèle provient d'une
décembre 1977, 14 février 1979, 12 septembre 1983, 5 mars 1985, 6 no-
vembre 1987, 6 mars 1990, 30 décembre 1991, 3 décembre 1993 et 4 août
absence de neutralité des enregistrements comptables en
1996, auquel il est fait référence dans cette contribution sous les termes fonction, notamment, de la qualification légale et/ou
"A.R. du 8 octobre 1976". contractuelle des instruments financiers, malgré des

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formulations financières comparables. L'absence de déterminés a priori. Ils sont issus des pratiques comp-
neutralité altère la finalité de la comptabilité qui est de tables au sein desquelles les principes identifient des
mesurer la performance et les variations patrimoniales éléments normatifs invariants.
d'une entreprise et non, le cas échéant, d'y contribuer.
En Belgique, la notion d'image fidèle n'est cependant pas
Le droit comptable belge souffre donc d’un déficit définie par la réglementation comptable. Il est tradition-
d'exhaustivité et de cohérence en matière nellement déduit de cette exigence que les comptes
d’enregistrement comptable des instruments financiers. annuels doivent fournir de l’entreprise une image telle
qu’elle découle de l’application de la loi comptable.
Cette constatation s'inscrit dans l'identification de deux
courants comptables, à savoir le courant comptable L'exigence comptable d'une image fidèle belge implique
anglo-saxon et le courant comptable européen. que toutes les dispositions comptables légales et régle-
mentaires ont été respectées lors de la collecte et du
La réglementation et la normalisation comptables belges, traitement (en termes de choix d’une méthode d’évalua-
qui s'inscrivent dans le courant comptable européen, tion comptable admise par le droit comptable) des
sont caractérisées par un manque de gradation en ma- données relatives à l’entreprise et que la reddition
tière de principe comptable, d'où découlent les déficits annuelle des comptes procure aux utilisateurs de ces
d'exhaustivité et de cohérence des enregistrements derniers une information adéquate.
financiers pour les entreprises industrielles et commer-
ciales. Cette situation est, entre autres, liée au fait que la Cette exigence correspond à l'idée d'une "sincérité
CNC n'a pas établi de "conceptual framework" en complé- objective", proche de la notion anglo-saxonne de
ment de la réglementation comptable belge, dont un des "fairness". On identifie trois fonctions réglementaires
objectifs aurait été de fournir des définitions comptables associées à l'exigence belge comptable d'une image
en matière d'instruments financiers et de préciser la fidèle, à savoir :
gradation de certains principes comptables s'appliquant
à leur enregistrement comptable. • une fonction de complémentarité conduisant à l'obli-
gation de fournir, en annexe des comptes annuels, les
Plus précisément, l'énoncé réglementaire des principes informations nécessaires à une image fidèle du patri-
comptables belges, auxquels une importance relative moine bilantaire, de la situation financière et des
identique est attribuée, conduit à un conflit entre, d'une résultats de l'entreprise;
part, le principe comptable de rapprochement des • une fonction dérogatoire autorisant l'entreprise à
charges et des produits (imposant l'imputation des déroger aux règles d'évaluation comptable prévues
charges et des produits dans le compte de résultats dans par l'A.R. du 8 octobre 1976 dans le cas où ces
le respect de leurs effets patrimoniaux pendant l'exercice dernières ne conduiraient pas au respect d'une image
comptable) et, d'autre part, le principe comptable de fidèle;
réalisation (subordonnant, pour les instruments • et une fonction interprétative dans l'hypothèse où les
financiers, l'imputation en compte de résultats d'un règles d'évaluation applicables à une situation
produit à la constatation d'une créance ou d'une comptable sont absentes de la réglementation.
moindre dette certaine).
Certains auteurs défendent cependant une vision plus
Cette absence de gradation entre principes comptables se large du concept d'une image fidèle que le simple respect
reflète dans l'impossibilité de restituer comptablement de dispositions réglementaires ou normatives, en
des équivalences financières entre certaines catégories considérant que le principe comptable informel de
d'instruments financiers, appréhendés de manière auto- "substance over form" en constitue un fondement et que ce
nome par le droit comptable belge. principe a pour finalité d'éviter que "le fait puisse être
caché derrière la règle".

1. Image fidèle La formulation des principes comptables est contingente


à certains environnements socio-économiques, juridi-
L'objectif de la reddition des comptes annuels d'une ques et fiscaux. Ceux-ci correspondent essentiellement
entreprise est de restituer une image fidèle de sa situation aux courants comptables anglo-saxon et européen. Ces
financière, de son patrimoine et de ses résultats. principes comptables sont formulés, selon le cas, de
manière réglementaire (en Europe continentale) ou
L'exigence de fidélité d'une image des comptes annuels normative (dans les pays anglo-saxons).
s'interprète autour de principes comptables, qualifiés de
généralement admis, et de règles d'évaluation comptable La notion d'image fidèle ne correspond donc pas à un
en découlant. concept absolu et/ou universel, mais doit se concevoir en
relation avec l'ensemble des règles qui, dans une zone
La démarche qui préside à l’établissement des principes géographique déterminée, gouvernent la reddition des
comptables est inductive, car ceux-ci ne sont pas comptes annuels.

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Les principales différences identifiées entre les réglemen- Par contre, les cadres comptables anglo-saxons donnent
tations comptables en vigueur et les normalisations la prédominance à l'information financière des action-
comptables anglo-saxonnes relèvent d’une différence naires. L’approche anglo-saxonne exige, dans cette per-
d’approche liée au moment et au montant de l'impu- spective, une plus grande transparence comptable (eu
tation des résultats pouvant être dégagés par une entre- égard, notamment, aux exigences de l'actionnariat, par
prise à titre d’appauvrissement ou d’enrichissement essence plus évolutif, lorsque les actions des entreprises
patrimonial constaté au cours de l’exercice comptable, sont négociées sur un marché boursier), entraînant une
c’est-à-dire en matière de reconnaissance des consé- dissociation plus prononcée entre, d'une part, les comptes
quences des événements économiques affectant l'entre- annuels destinés à l’information comptable des tiers et,
prise dans son compte de résultats. d'autre part, les états financiers destinés à établir
l’imposition des résultats.

2. Courants comptables différents Par ailleurs, une distinction peut être établie entre les
régimes juridiques d'Europe continentale au sein des-
Une cartographie de quatre vecteurs conceptuels quels la formulation du droit comptable relève à titre
influençant les modes d’évaluation comptable identifie principal du pouvoir politique (s’exprimant par voie
les deux zones géographiques considérées, à savoir : législative, réglementaire, ou par délégation à un orga-
nisme public de normalisation) et les régimes anglo-
saxons au sein desquels la normalisation comptable
Contrôle réglementaire " vs # professionnalisation de
la profession comptable relève de la compétence de professionnels ou d’orga-
nismes créés à cet effet.
Uniformité " vs # flexibilité
Conservatisme " vs # optimisme Cette distinction se retrouve dans la nature du contexte
Recherche de la " vs # transparence comptable juridique influençant les modes d’évaluation comp-
confidentialité table. Les pays anglo-saxons caractérisés par un droit
coutumier et donc par une moindre codification
juridique ont développé des normalisations comp-
Les réglementations comptables européennes se posi- tables moins rigides. Sous l'angle historique du droit
tionnent sur les attributs de gauche, tandis que l’approche comptable, c'est dans les pays où la reddition de comptes
anglo-saxonne reflète les attributs de droite. a été traditionnellement séparée de l'établissement d'un
bilan fiscal que la doctrine comptable a connu les déve-
Ce phénomène trouve son origine dans la nature histo- loppements les plus importants.
rique de l’actionnariat des entreprises. On distingue, à cet
égard, des modes d’organisation économique et, surtout, Ces différences d'approches comptables conduisent à
d’apport de financement aux entreprises, traditionnel- qualifier les orientations comptables anglo-saxonnes et
lement basés, d’une part, sur les marchés d’actions (tels européennes respectivement d'économiques et de
ceux des Etats-Unis et du Royaume-Uni) et, d’autre part, patrimoniales.
sur une analyse, réalisée historiquement à l'aune de
critères de gestion publique ou bancaire, des risques de
crédit dans l’octroi de fonds (tels ceux des pays 3. Visions divergentes de la comptabilité
européens).
La divergence entre les orientations comptables anglo-
saxonnes et européennes se reflète dans l’absence d'uni-
Une telle distinction conduit à une vision comptable cité du concept d'inscription comptable. Cette constata-
plus prudente dans le second cas de figure, entraînant tion s'inscrit dans la dynamique des cadres comptables
une moindre latitude en matière de moment de la conceptuels en vigueur au sein des pays développés
reconnaissance comptable des résultats comptables consistant à abandonner progressivement le rôle de la
favorables. comptabilité à titre de mesure des coûts pour s'approcher
d'une comptabilité destinée à mesurer des valeurs.
Les économies européennes pour lesquelles le finan-
cement par l'endettement est prédominant entraînent Dans le sillage de cadres comptables normatifs principa-
une moindre exigence publique de reddition d’états lement orientés vers l'apport d'informations à destina-
financiers et sont influencées par une vision plus conser- tion des actionnaires des entreprises, les pays anglo-
vatrice des règles d’évaluation comptable en termes de saxons adoptent progressivement une normalisation
mesure comptable historique des garanties octroyées aux comptable privilégiant la traduction comptable de
créanciers. Dans les pays européens, le droit comptable valeurs, plutôt que de coûts. Les cadres normatifs comp-
est d’ailleurs né du droit de la preuve (preuve entre com- tables anglo-saxons, orientés explicitement vers l'apport
merçants pour faits de commerce et preuve de bonne foi d'informations aux actionnaires, conduisent donc à
du commerçant en cas de faillite). rapprocher progressivement la mesure comptable du

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patrimoine et des résultats de Cette extension Les exigences anglo-saxonnes
l’entreprise avec la valeur qui est de publicité boursière des
attribuée à cette dernière par le(s) progressive de la notion informations comptables ont
marché(s) sur le(s)quel(s) ses souvent précédé
actions sont, le cas échéant,
négociées.
de mesure permanente l'établissement des normes
comptables. C'est d'ailleurs

Les modes d’organisation


des valeurs suite à la promulgation des
lois fédérales américaines sur
économique européens conservent,
à cet égard, une vision historique du
et de son l'émission et l'échange de titres
que la Securities and Exchange
concept d'inscription comptable, à Commission a désigné, en 1939,
titre de référence dominante pour la reflet au travers l'organisme professionnel
mesure de la valeur d'inventaire comptable américain American
comptable, tandis que les économies de règles d'évaluation Institute of Certified Public
caractérisées par un plus grand degré Accountants pour la
de liberté économique (telle celle comptable du type promulgation et pour la mise
des Etats-Unis) reposent sur en place de règles comptables.
l’incertitude et sur la constatation "fair value" à d'autres Cet institut a été remplacé en
d’équilibres successifs reflétant la 1973 dans ce rôle par le
formation continue et aléatoire de la postes bilantaires Financial Accounting Standards
valeur des instruments financiers. Board comme la référence
apparaît, à terme, dominante pour déterminer
L'inscription comptable de valeurs, à les principes et règles
titre de mesures d’inventaire inéluctable d'évaluation comptable.
comptable, conduit à refléter, dans
le compte de résultats et dans les Par contre, dans les pays
fonds propres de l’entreprise, une européens, les réglementations
mesure de la variation du comptables se sont inscrites
patrimoine des actionnaires, indépendamment de la dans le sillage du droit des sociétés, axé originellement
sortie du patrimoine bilantaire des postes concernés, vers la fourniture d'une information comptable annuelle
tandis que l’utilisation de coûts à titre de mesures d’inven- fournie par un Conseil d'administration à une Assem-
taire comptable confine le compte de résultats et les fonds blée générale des actionnaires. Les exigences d'informa-
propres à une mesure des attributions (dividendes, tions boursières plus fréquentes ont progressivement été
tantièmes) éventuelles auxquelles l’entreprise peut, le cas édictées en Europe continentale après la codification du
échéant, procéder. droit comptable.

Cette situation reflète principalement, et contrairement


aux pays anglo-saxons, l'origine législative et réglemen- 4. Principes comptables
taire des prescriptions comptables, le rattachement de la
comptabilité au droit des sociétés ainsi que l'objectif de Cette situation se traduit en matière de principes comp-
protection des créanciers de l'entreprise, dans une tables qui, bien qu'étant formulés de manière compa-
optique de prudence en termes de mesure historique des rable dans l'ensemble des réglementations et des norma-
garanties octroyées par cette dernière. lisations des pays développés, se voient attribuer des
effets de dominance différents selon des zones géogra-
L'objectif de la comptabilité dans les pays européens est phiques homogènes
donc conditionné par la mesure de la capacité des entre-
prises à honorer leurs engagements contractuels. Les Sans considération des nuances qui peuvent apparaître
orientations comptables européennes privilégient la au sein des normalisations ou réglementations compta-
mesure de l'économie interne de l'entreprise et le clas- bles nationales, ces deux courants comptables sont
sement des faits comptables historiques et entretiennent caractérisés par une gradation différente des principes
une dualité de mesure du patrimoine et des résultats de comptables :
l’entreprise appréhendée, d’une part, par sa valeur
d’inventaire comptable et, d’autre part, par la valeur qui • le courant comptable anglo-saxon prône une
est attribuée à cette dernière par le(s) marché(s) sur dominance du principe comptable de rapprochement
le(s)quel(s) ses titres sont éventuellement échangés. des charges et des produits de l'exercice, tandis que
• le courant comptable européen préconise une
Cette situation dichotomique se reflète aussi dans la approche dominante des principes comptables de
chronologie des exigences légales et réglementaires en coût historique et de réalisation matérielle fondée sur
matière de reddition des comptes annuels. une contrainte comptable générale de prudence.

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Selon le principe comptable de rapprochement des 5. Application aux instruments financiers
charges et des produits de l'exercice, privilégié dans les
pays anglo-saxons, il s'impose, en termes d'enregis- Depuis une quinzaine d’années, les marchés monétaires
trements au sein du compte de résultats, d'attribuer à et financiers belges ont subi des mutations structurelles
chaque exercice comptable les charges et les produits qui entraînées par la déréglementation et par la déspéciali-
y sont relatifs, compte tenu des césures temporelles intro- sation des institutions financières.
duites par les exigences de la clôture bilantaire. Ce ne
sont pas les encaissements et les décaissements associés La déréglementation a consisté à assouplir progressive-
aux produits et aux charges comptables, mais plutôt les ment le cadre législatif et réglementaire qui limitait les
effets patrimoniaux, éventuellement latents, de ces activités des secteurs bancaires et des assurances.
derniers qui déterminent la chronologie de leur impu-
tation dans le compte de résultats. La déspécialisation a, quant à elle, entraîné une porosité
croissante entre les activités des différentes entreprises
Ce principe comptable constitue un des critères de financières, tels les établissements de crédit et les entre-
l'homogénéité des informations comptables dans leur prises d’assurances.
rattachement au temps. Il correspond à l'exigence
fondamentale d'une comptabilité d'engagements. Une autre évolution qui a transformé le paysage finan-
cier européen constitue la désintermédiation. Celle-ci
Le principe comptable de réalisation précise, quant à lui, peut être appréhendée comme une diminution des flux
la chronologie des imputations patrimoniales favorables de trésorerie qui transitent par la gestion bilantaire des
en compte de résultats. Il a principalement pour objet de établissements de crédit.
déterminer le moment auquel un produit doit être
enregistré comptablement, en rattachant ce dernier à un Ces phénomènes ont été amplifiés par le décloisonnement
exercice comptable. des marchés européens en matière d’offres de services et
de prestations financières, ainsi que par la convergence
L’application du principe comptable de réalisation des des politiques monétaires ayant précédé l’introduction
produits conduit à l’exigence comptable que seuls les de l’euro. L'offre accrue d'instruments financiers a permis
produits réalisés (ou, selon la terminologie comptable, aux entreprises commerciales et industrielles de sophis-
"acquis"), c'est-à-dire qui correspondent à la tiquer leur gestion financière.
constatation d'une créance ou d'une moindre dette
certaine, à la date de la clôture comptable, peuvent être Certains "nouveaux" produits financiers, commercialisés
imputés en compte de résultats pour les entreprises dans les années septante de manière confidentielle par
commerciales et industrielles. les établissements de crédit auprès d'entreprises finan-
cières initiées, ont progressivement été qualifiés d’instru-
Cette subordination de la reconnaissance d'un produit ments financiers dérivés dont l'utilisation est désormais
comptable à la constatation d'une créance certaine facilitée grâce à des marchés boursiers organisés et à
trouve son origine dans la contrainte réglementaire de l'apport de la technologie.
prudence comptable, conduisant à éviter de répartir aux
actionnaires de l'entreprise des produits non réalisés (ou Les instruments financiers dérivés les plus courants ré-
latents), afin de protéger les droits des créanciers de cette pondent aux exigences des gestionnaires de trésorerie de
dernière. mieux appréhender trois risques associés à la gestion
financière, à savoir le risque de variation des taux
Il est caractéristique que le principe comptable de réali- d'intérêt, le risque de fluctuation des cours des devises
sation, dominant dans les pays d'Europe continentale et étrangères et le risque de modification de la valeur des
qui consiste à subordonner la reconnaissance d'un pro- actions, du prix des matières premières ou de tout autre
duit comptable en compte de résultats à la constatation actif (souvent qualifié de risque de "marché"). L'utili-
d'une créance certaine entraîne, dans les traductions sation de ces instruments permet de transférer un risque
comptables qui en découlent, un biais favorable au à une tierce partie.
bénéfice des actionnaires futurs de l’entreprise et un biais
défavorable au détriment des actionnaires actuels de L’utilisation d’instruments financiers dérivés dans la
cette dernière. perspective de répondre à des risques ne signifie pas que
ces instruments, appréhendés isolément, soient eux-
Une interprétation plus large du principe comptable de mêmes exempts de risques. Les risques inhérents aux
réalisation est d'ailleurs liée non pas au moment de l'im- instruments financiers dérivés, considérés de manière
putation des produits en compte de résultats, mais à leur autonome, ne sont pas différents de ceux associés aux
destination, c'est-à-dire à l'affectation de ces produits. Il opérations financières classiques. Il s’agit notamment des
existe, à cet égard, plusieurs dispositions dans le droit risques de crédit, de marché, de taux d’intérêt, de cours
des sociétés belges fixant des limites à la répartition des de change, de liquidité, opérationnels, comptables et
bénéfices. juridiques.

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Les instruments financiers dérivés constituent des con- intégré dans le prix de cet actif. Certaines hypothèses
trats, souvent bilatéraux, présentant la caractéristique de sont attachées à la formulation de l'hypothèse de
baser (ou de "dériver") leur mode de fonctionnement sur l’efficience des marchés financiers, dont la disponibilité,
la structure d'actifs ou de paramètres financiers plus clas- pour les acteurs de ces derniers, d’une information
siques (appelés actifs ou valeurs ou encore paramètres gratuite, disponible et fiable.
sous-jacents), tels les devises, les actions, les taux
d'intérêt, les indices boursiers, etc. Ils peuvent être définis L’altération d'une image fidèle de la comptabilité
comme des contrats dont la valeur dépend de la valeur pourrait donc amoindrir la fiabilité et la représentativité
future d'un actif, d’un indice ou d’un taux sous-jacent. des informations comptables et provoquer l’apparition
d’une situation d’asymétrie entre, d'une part, les
Ces actifs sous-jacents constituent l’élément aléatoire de dirigeants d’une entreprise et, d'autre part, les
l’instrument financier dérivé, parce que leur valeur future intervenants des marchés financiers.
est inconnue au moment de la conclusion des contrats.
Dans cette perspective, elle pourrait donc conduire, dans
Aucune restriction ne s’applique théoriquement en le chef des acteurs des marchés financiers, à des prises de
termes de sélection de la valeur sous-jacente, eu égard au décision qui négligent l’utilisation de l’information
fait que les techniques financières modernes, principale- comptable publiée ou inciter les marchés financiers à
ment mises en œuvre au sein de marchés boursiers intégrer dans les cours boursiers des informations
organisés, ne subordonnent plus le dénouement du comptables incertaines.
contrat à la livraison physique éventuelle de l’actif sous-
jacent, mais autorisent un règlement net en numéraire, A contrario, une meilleure information comptable s'inscrit
qualifié de "cash settlement" dans la terminologie dans le sillage des recommandations édictées en matière de
financière anglo-saxonne. "corporate governance".

Un instrument financier dérivé Il apparaît, par ailleurs, que


peut lui-même constituer l’actif l'enregistrement comptable des
financier sous-jacent d’un autre instruments financiers, tel que
instrument financier considéré découlant des dispositions
comme plus sophistiqué. réglementaires et normatives
européennes, révèle des
Les instruments financiers dérivés L'écologie de la incohérences pouvant, dans
ont, par leurs caractéristiques,
entraîné une revendication, non
comptabilité tendra certaines situations, obérer
l’exigence réglementaire
satisfaite à ce jour en Belgique, de vers une meilleure dominante de la comptabilité, à
concepts appropriés en matière savoir la présentation d’une
de principes comptables et de pertinence de l'information image fidèle de la situation
règles d’évaluation comptable et patrimoniale d’une entreprise.
donc d'imputation des charges et fournie par la comptabilité
des produits en compte de Cette altération d'une image
résultats. Ce déficit comptable pour l'ensemble de ses fidèle provient d'une absence de
découle de l'absence de neutralité des enregistrements
dispositions réglementaires et "stakeholders". comptables en fonction,
normatives dans ce domaine,
alors que l'exigence d'une image
Dans cette perspective, notamment, de la qualification
légale et/ou contractuelle des
comptable fidèle consiste elle- les référentiels comptables instruments financiers, malgré des
même en l'application des formulations financières compa-
dispositions du droit comptable. européens et américains rables. L'absence de neutralité
altère la finalité de la comptabilité
Ce déficit comptable et feront probablement qui est de mesurer la performance
l’altération éventuelle d'une et les variations patrimoniales
image fidèle des comptes annuels converger les objectifs d'une entreprise et non, le cas
en découlant s’inscrit dans la échéant, d'y contribuer.
perspective de l’information des patrimoniaux et
actionnaires et de l’efficience des
marchés financiers.
économiques de la A cet égard, le principe comptable
de rapprochement des charges et
comptabilité vers une des produits de l'exercice repré-
L’efficience des marchés postule sente le principe comptable qui
que l’ensemble des informations exigence commune devrait être idéalement dominant
disponibles concernant un actif pour l'enregistrement des
financier est immédiatement de bonne information instruments financiers.

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Or, le principe comptable de réalisation est, par essence, rielle correspond au principe comptable de réalisation,
contradictoire avec le principe comptable de tel que découlant de la plupart des réglementations
rapprochement des charges et des produits, car il comptables européennes.
prohibe la reconnaissance en compte de résultats des
produits latents, c’est-à-dire ne correspondant pas à la La réalisation immatérielle, quant à elle, reconnaît en
constatation d’une créance certaine. Cette subordination compte de résultats les produits comptables qui ne sont
implicite du principe de rapprochement au principe de pas encore réalisés en termes de flux de trésorerie, c’est-à-
réalisation entraîne des incohérences en matière dire les produits latents. Elle a pour principal objectif de
d'enregistrement des instruments financiers. déterminer le bénéfice comptable périodique d’une
opération, sous les prémisses d’un bilan établi dans le
La contradiction entre les principes comptables n'est sillage de règles de césure comptable. La réalisation
d'ailleurs pas de même intensité pour les charges et pour immatérielle ne découle donc pas d'actes économiques,
les produits financiers. mais de l'application de conventions comptables. De
manière générale, la traduction comptable de la
En matière d'imputation des charges comptables au compte réalisation immatérielle n'est pas reconnue dans le droit
de résultats, le rapprochement des charges de l'exercice comptable belge.
n'est pas subordonné à la constatation d'une dette cer-
taine. En effet, les charges sont imputées en compte de Trois interprétations du principe comptable de
résultats lorsqu'elles correspondent à des dettes certaines rapprochement des charges et des produits de l’exercice
ou incertaines. En d'autres termes, les charges réalisées et correspondent à ces deux notions de réalisation.
latentes doivent être imputées en compte de résultats. Par
contre, l'imputation des produits en compte de résultats Une première conception de ce principe comptable, que
est limitée aux produits correspondant à des créances nous évoquons à titre de principe comptable de
certaines, c'est-à-dire aux produits réalisés et non latents. rapprochement des charges et des produits de l'exercice
Le conflit entre principes comptables concerne donc les comptable sous la forme forte, consiste à rapprocher les
produits comptables latents. charges et les produits de l'exercice comptable
indépendamment de la réalisation matérielle des
La dominance du principe comptable de réalisation dans instruments financiers correspondants, c'est-à-dire dans
la plupart des réglementations comptables européennes le contexte d'une réalisation immatérielle. Il s'agit de
est, par ailleurs, d'amplitude variable pour les instru- l'interprétation dominante dans les pays anglo-saxons
ments financiers, en ce que sa force d'application est plus pour les instruments financiers. Elle est d'application
dense pour les titres à revenus variables que pour les dans le droit comptable belge dans un nombre limité de
titres à revenus fixes. prescriptions normatives dérogatoires.

La dichotomie réglementaire consistant à réserver un Une deuxième et une troisième conceptions, que nous
traitement conceptuel différent pour les titres à revenus qualifions respectivement de principe comptable de
fixes et les titres à revenus variables entraîne, à cet égard, rapprochement des charges et des produits sous des
des incohérences comptables. formes faible et semi-forte, dominantes dans les
réglementations comptables européennes, consistent à
rapprocher, avec une intensité décroissante, les charges et
6. Formulations différenciées des principes les produits de l'exercice comptable sur base du coût
comptables historique des instruments financiers considérés. Ces
conceptions s'inscrivent dans la subordination de la
Cette constatation nous a amené à concevoir plusieurs reconnaissance d'un produit comptable à la réalisation
formulations plus nuancées des principes comptables en matérielle des revenus et des plus-values associés aux
matière d'instruments financiers, à savoir deux interpré- actifs et passifs bilantaires correspondants. La distinction
tations (étrangères aux définitions réglementaires ou entre les formes faible et semi-forte du principe
normatives) du principe comptable de réalisation (à comptable de rapprochement des charges et des produits
savoir la réalisation matérielle et immatérielle) et trois de l'exercice correspond à la distinction entre les titres à
interprétations du principe comptable de rapprochement revenus variables et fixes.
des charges et des produits de l'exercice comptable (à
savoir les formes faible, semi-forte et forte). Sur base des formulations de ces principes comptables
identifiées, nous avons établi un recensement des
La réalisation matérielle correspond au résultat positif principes comptables dominants et subordonnés que
d’une opération financière mesurée en termes de flux de nous avons superposé aux catégories d'instruments
trésorerie et caractérisée par la constatation d'une créance financiers dont nous avons établi une nomenclature
(ou d'une moindre dette) certaine. Elle constitue un financière.
concept étranger à l’intention comptable de la mise en
œuvre de l’opération, et, le cas échéant, aux modifica- Cette nomenclature a fait l'objet d'une analyse critique, à
tions de cette intention. Le concept de réalisation maté- la lumière, notamment, de références circonstanciées

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droit comptable
fournies par les normalisations comptables américaine et L'évaluation des actifs et des passifs à la "fair value" se
internationale et par la réglementation comptable fonde donc sur l'idée qu'un actif ou passif financier est
française applicable en matière d'instruments financiers. mobilisable rapidement et que les résultats non réalisés
attachés à cet actif ou passif peuvent être, moyennant
7. Solutions comptables une transaction financière, réalisés. Il s'agit donc de
constater l'impact continu et dynamique de ces
Les interrogations mises en exergue dans cette contri- instruments financiers dans le compte de résultats de
bution appellent des propositions de solutions. l'entreprise.

Les solutions conceptuelles proposées sont de deux Cette règle d'évaluation comptable a incidemment pour
types, à savoir, d’une part, des solutions partielles (ou conséquence de diminuer la latitude de la direction de
"dégradées") ne remettant pas en question la réglemen- l'entreprise quant au moment du dégagement des
tation comptable européenne actuelle et, d’autre part, résultats favorables puisqu'elle déconnecte la
une solution globale exigeant une mise en cause préa- reconnaissance de ces derniers de la mobilisation
lable de la gradation de certains principes comptables éventuelle des instruments financiers concernés. Il s'agit
réglementaires européens. d'une évolution s'inscrivant dans la poursuite des
objectifs de "corporate governance" et dans le sens d'une
La solution globale consiste, quant à efficience améliorée des
elle, en l’adoption de la règle marchés financiers (c'est-à-
d’évaluation comptable de la "fair dire, entre autres, dans la
value", malgré son incompatibilité direction d'une meilleure
avec la formulation actuelle de la diffusion de l'information
quatrième Directive comptable dont L'amélioration et comptable).
la transposition a conduit à
l’élaboration de la plupart des l'uniformisation de règles Le concept de la “fair value”
réglementations européennes. entraîne comme corollaire
comptables devraient l’obligation de comptabiliser
L'exposé des motifs de la les instruments financiers à
proposition d'amendement de la
conduire, dans le chef des titre d'actif ou de passif dès
quatrième Directive définit la "fair acteurs des marchés financiers, que l’entreprise est engagée
value" par "le prix auquel un actif avec un tiers cocontractant.
pourrait être échangé, ou un passif à des prises de décision
réglé, entre deux parties compétentes Les produits et les charges
et consentantes qui procèdent à une qui donnent un poids accru comptables liés aux variations
transaction dans des conditions nor- de la “fair value” des
males. En pratique, il existe souvent à l’utilisation de l’information instruments financiers dérivés
un marché actif pour les instruments qualifiés d'isolés (c’est-à-dire
considérés, et la juste valeur comptable publiée. qui ne constituent pas des
correspondra alors à la valeur du opérations de couverture),
marché."
Cette démarche s'inscrit doivent être considérés
dans le concept de comme des actifs ou passifs
L'application de la règle d'évaluation bilantaires dont la contre-
de la "fair value" consomme "corporate governance", partie est imputée en compte
l'évolution progressive d'une de résultats. La règle de la
comptabilité en coût historique vers c'est-à-dire les systèmes "fair value" ne fait donc
une comptabilité en valeur de aucune différence
marché. Il s'agit donc d'une par lesquels les sociétés s conceptuelle entre les
évolution conceptuelle importante résultats réalisés et non
tendant à reconnaître le compte de ont dirigées et contrôlées réalisés sur des instruments
résultats de l'entreprise à titre de financiers dérivés isolés.
mesure exhaustive des performances
de l'exercice comptable. Pratiquement, l’introduction
de cette règle d’évaluation
L’application de la règle d’évaluation comptable de la constituera une rupture avec la réglementation comptable
“fair value” découle du postulat originel que lorsqu’il belge actuelle qui subordonne la reconnaissance d’un
existe un marché financier suffisamment liquide, une produit financier à sa réalisation (ou, en termes comptables
entreprise est, à tout moment et théoriquement, en réglementaires, à son "acquisition"), c’est-à-dire, dans la
mesure de réaliser les éléments d’actifs financiers plupart des cas, à son encaissement. Il n’est, en effet, pas
circulants sans distorsion de cours et de transformer un autorisé, en droit comptable belge, de reconnaître en
résultat “non réalisé ou latent” en résultat réalisé. compte de résultats les produits financiers latents, alors

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droit comptable
que cette reconnaissance comptable constitue le • D'autres réserves, dégagées par la doctrine comptable,
fondement conceptuel de l’application de la règle de la sont soulevées à l'encontre de l'application de la règle
"fair value". d'évaluation comptable de la "fair value", à savoir :

L’application de la règle d'évaluation comptable de la - l'absence de prise en considération des


"fair value" aux instruments financiers pour les entre- particularités des entreprises commerciales et
prises commerciales et industrielles souffrirait de industrielles pour lesquelles les activités
plusieurs difficultés conceptuelles en l'état actuel du d'intermédiation financière et l'utilisation
droit comptable belge. d'instruments financiers sophistiqués constituent
Celles-ci sont les suivantes : une exception;
- l'influence défavorable éventuelle que pourrait
• La règle d’évaluation comptable de la “fair value” est avoir l'application de cette règle d'évaluation sur
incompatible avec les principes comptables de coût certaines clauses ("convenants") des contrats
historique et de réalisation matérielle actuellement en d'emprunt;
vigueur au sein du droit comptable belge, dans le - l'alourdissement des exigences en matière de
respect des dispositions dominantes de la communication financière.
formulation actuelle de la quatrième Directive. Ces
dispositions excluent, en effet, les modes d’évaluation Eu égard à l'interdiction réglementaire actuelle (découlant
du type “fair value" car il existe un risque de de l'interprétation du principe comptable de réalisation en
répartition injustifiée de produits. vigueur au sein des pays d’Europe continentale) d'appli-
quer cette règle d'évaluation aux entreprises commerciales
• Une deuxième raison qui pourrait s’opposer à et industrielles belges, nous en défendons, à titre d'alter-
l’adoption de la règle d’évaluation comptable de la native, une version altérée que nous qualifions de règle
“fair value” est que cette dernière suppose d'évaluation de la "fair value adaptée à la réglementation
l’existence d’un marché suffisamment liquide, c’est- comptable belge".
à-dire un marché sur lequel un instrument financier
peut être facilement négocié. Cette exigence de Cette règle d'évaluation altérée, dont l'application pourrait
liquidité s'inscrit, au sein du courant comptable être limitée aux grandes entreprises, se différencie de la
européen, dans le respect du principe comptable de règle d’évaluation comptable de la "fair value" en ce que
prudence. Cette critique de la règle d'évaluation de les produits latents relatifs à certains instruments
la "fair value" porte donc, non pas sur son financiers ne seraient pas reconnus en compte de résul-
fondement conceptuel, mais sur la faisabilité de tats, mais portés sous une rubrique distincte des fonds
son obtention. propres comptables qualifiée, à titre exemplatif, de
"réserve de réévaluation". Cette méthode consisterait
• Un troisième argument qui pourrait s’opposer à donc à mettre en œuvre une application de la règle
l’application de la règle d’évaluation comptable de la d'évaluation comptable de la "fair value", mais sans
“fair value” consiste dans le fait que cette dernière reconnaître en compte de résultats les produits latents
s'inscrit, pour certains instruments financiers découlant de l’application de cette règle.
hybrides, dans le sillage de leur décomposition, ce
qui entraîne, le cas échéant, un éloignement de la En d'autres termes, il s'agirait d'envisager une approche
traduction comptable des concepts de "dettes" et de "bilantaire" et non orientée vers le "compte de
"fonds propres" à la lumière du lien historique de la résultats" de l'application de la règle d'évaluation de la
réglementation comptable belge avec le droit des "fair value".
sociétés. Cet argument relève de l'environnement
juridique et non pas d'un concept de règle Cette méthode comptable, dont l'utilisation est actuel-
d'évaluation comptable. lement confinée en droit comptable belge, pour les ins-
truments financiers, à l'inscription de certaines plus-
• L’application de la règle d’évaluation comptable de la values latentes constatées sur des immobilisations finan-
“fair value” entraînerait des conséquences fiscales cières, ne serait pas en contradiction ni avec les dispo-
défavorables dans le chef des entreprises concernées, sitions actuelles de la quatrième Directive et, en parti-
eu égard à l'imposition éventuelle de produits non culier, son article 33, 2., a) et c), ni avec les projets
réalisés, sauf à introduire une exigence de neutralité d'amendement à cette dernière.
fiscale, telle celle qui a accompagné la mise en œuvre
des dispositions de l’A.R. du 8 octobre 1976, qui L'avantage de cette méthode, outre la reddition d'infor-
entraînerait ipso facto une dissociation entre le résultat mations comptables reflétant des valeurs plutôt que des
comptable découlant des comptes annuels et la base coûts bilantaires, serait de fournir une mesure distincte
d'imposition à l'impôt des sociétés. Cet argument ne des produits latents de manière à respecter, grâce à une
nous semble pas décisif en matière comptable car il imputation comptable particulière, la principale justi-
relève d'un manque de définitions fiscales. fication du principe comptable de réalisation (dans sa

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droit comptable
formulation réglementaire belge actuelle), à savoir le L'émergence de la règle d'évaluation de la "fair value"
risque de répartition de résultats non acquis. applicable aux instruments financiers dans la norma-
lisation anglo-saxonne ne constitue qu'une première
Cette méthode permettrait, en outre, de répondre à une étape d'une modification du rôle de la comptabilité vers
critique de la règle d'évaluation de la "fair value" en un rôle de mesure rapproché de la valeur de l'entreprise.
matière de reconnaissance comptable en compte de Cette évolution s'inscrit dans une amélioration de la
résultats de produits latents constatés sur des instruments qualité de l'information comptable.
financiers non liquides.
Cette extension progressive de la notion de mesure
L'imputation de produits financiers latents sous une permanente des valeurs et de son reflet au travers de
rubrique particulière des fonds propres comptables ne règles d'évaluation comptable du type "fair value" à
devrait entraîner, en l'état de la législation belge, aucun d'autres postes bilantaires apparaît, à terme,
effet fiscal à l'impôt belge des sociétés. inéluctable.

L'écologie de la comptabilité tendra donc vers une


Conclusions meilleure pertinence de l'information fournie par la
comptabilité pour l'ensemble de ses "stakeholders". Dans
De manière générale, l'information comptable ne cons- cette perspective, les référentiels comptables européens
titue pas une représentation unique de la réalité, mais et américains feront probablement converger les
plutôt un éclairage adapté à des besoins spécifiques, objectifs patrimoniaux et économiques de la
conditionnés par différents contextes économiques, comptabilité vers une exigence commune de bonne
juridiques et fiscaux. information.

Le cadre comptable européen, découlant de la transpo- L’amélioration de l'image fidèle de la comptabilité


sition de la quatrième Directive, montre, dans cette pourrait donc accroître la fiabilité et la représentativité
perspective, ses limites en termes de cohérence de la des informations comptables et tempérer l’existence de
traduction des instruments financiers. situations d’asymétrie entre, d'une part, les dirigeants
d’une entreprise et, d'autre part, les intervenants des
Les principales faiblesses de ce modèle comptable sont marchés financiers.
d'une part, la dominance comptable de la mesure de
coûts plutôt que de valeurs et, d'autre part, la recherche L'amélioration et l'uniformisation de règles comptables
d'une prudence ayant pour support les principes devraient conduire, dans le chef des acteurs des marchés
comptables de coût historique et de réalisation maté- financiers, à des prises de décision qui donnent un poids
rielle qui présentent l'avantage d'être vérifiables, mais accru à l’utilisation de l’information comptable publiée.
qui sont éloignés de la valeur actuelle. Cette démarche s'inscrit dans le concept de "corporate
governance", c'est-à-dire les systèmes par lesquels les
L'antagonisme entre la mesure comptable des coûts ou, sociétés sont dirigées et contrôlées.
au contraire, des valeurs correspond à deux approches
qui considèrent que la valeur de l'entreprise dépend D'autres facteurs militent en faveur de cette évolution
respectivement soit de la pertinence des divers critères prévisible, à savoir, par exemple, la revendication d'une
associés à son économie interne, soit de l'appréciation information financière comparable pour les investisseurs
des marchés financiers. et les analystes financiers dans le sillage du rôle accru des
bourses dans le financement international des
L'existence de courants comptables anglo-saxon et euro- entreprises. Une harmonisation progressive des
péen différents constitue l'illustration que le concept référentiels comptables bénéficiera donc aux
comptable d'une image fidèle n’est pas stabilisé. Cette investisseurs, aux autorités boursières et de contrôle
situation se reflète dans l'absence de formulation uni- prudentiel et aux entreprises, ainsi qu'aux institutions
verselle quant à l'objectif de la comptabilité, l'exigence chargées du contrôle des comptes annuels.
d'une image fidèle constituant un objectif devant être
précisé dans un cadre conceptuel. Les principes comptables et les règles d'évaluation
applicables en matière d'instruments financiers
Dans cette perspective, l'internationalisation et le déve- bilantaires ne correspondent donc pas à un concept
loppement des marchés des capitaux devraient progres- unique et/ou universel.
sivement imposer le modèle comptable anglo-saxon et
consacrer une extension du rôle traditionnel de la La position du droit comptable belge dans le courant
comptabilité à un outil de gestion axée vers la fourniture comptable européen conduit à une dominance du
d'instruments de pilotage commun aux responsables de principe comptable de réalisation matérielle au
l'entreprise et à ses actionnaires, destinés à mesurer, détriment du principe comptable de rapprochement des
selon des critères identiques, la valeur de l'entreprise. charges et des produits de l'exercice.

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