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HOMINIBUS BONNÆ VOLONTARIS

G. F.

«PAX NOSTRA »)
Gaston FESSARD

«PAXNOSTRA»
EXAMEN DECONSCIENCE INTERNATIONAL

« IPSE enim est Pax Nostra... »


(SAINT PAUL, Eph. II, 14).

ÉDITIONS BERNARD GRASSET


61, RUE DES SAINTS-PÈRES (VIe)
A PARIS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
SEIZE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN
PUR FIL LAF UMA, NUMÉROTÉS
VÉLIN PUR FIL 1 A 10 ET 1 à VI ;
ET TRENTE EXEMPLAIRES SUR
ALFA SATINÉ OUTHENIN - CHA-
LANDRE, NUMÉROTÉS ALFA
1 A 20 ET 1 à X.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés


pour tous pays, y compris la Russie.
Copyright by édition BERNARD GRASSET, 1936.
INTRODUCTION

Au lecteur je dois quelques mots d'explication


et sur l'occasion qui fit naître ce livre, lui imposant
sa forme d'examen de conscience, et sur le titre qui
définit son contenu.
Le 16 mars dernier, lorsque Hitler remit en
vigueur le service militaire universel, annonçant offi-
ciellement la reconstitution de l'armée allemande, une
légitime émotion s'emparait de l'opinion française. Il
n'était plus possible de douter que le Traité de Ver-
sailles, sur la foi duquel on vivait depuis quinze ans,
était bel et bien déchiré. Plus inquiétant encore était
le contraste moral des deux peuples : à Berlin, la
décision du Chancelier était acclamée par un peuple
fier sans doute d'avoir retrouvé le sentiment de son
indépendance, mais aussi, pour une part, fanatisé.
A Paris, le seul fait de maintenir six mois de plus
une classe sous les drapeaux soulevait une vague
d'impopularité et fournissait un regain d'énergie
à l'activité pacifiste, tandis que les milieux natio-
nalistes déploraient la faiblesse d'une politique qui
supportait de tels échecs à l'extérieur et un tel état
d'esprit à l'intérieur.
C'est au milieu de ces remous que M. Gabriel Mar-
cel me convia un soir à m'entretenir avec lui et
quelques-uns de ses amis de la situation où nous
nous trouvions placés. Pour aucun de nous, —
pour moi moins que pour tout autre, —il ne pouvait
s'agir d'exercer une action publique quelconque.
Mais en ces conjonctures, quelle attitude adopter
à l'intime de l'âme et dans la vie quotidienne ?
Le problème de la paix et de là guerre, celui de
la conduite que l'une ou l'autre requiert, s'était, à
plus d'une reprise, imposé à moi depuis 1918. Quelle
conscience n'a-t-il pas tourmentée? Divers séjours
à l'étranger, spécialement en Allemagne, avaient
encore attiré mon attention sur lui pendant que
d'autre part philosophie et rhéologie m'offraient
leurs thèmes éternels, écran immobile et lumi-
neux où se profile la véritable essence des choses
opaques et changeantes.
Les derniers événements et la question qui m'était
posée ne me prenaient donc pas tout à fait au
dépourvu. Dans l'abandon et le décousu d'une con-
versation, je tentai de répondre, décrivant simple-
ment ce qui m'apparaissait comme mon devoir de
chrétien. Mais la multitude des questions que la
moindre proposition soulevait, la difficulté de tenir
compte à la fois des éléments les plus opposés me
décidèrent vite à ne pas me contenter d'une réponse
orale et à en fixer sur le papier les lignes essentielles.
De son côté, M. Gabriel Marcel venait d'écrire
quelques pages sur «le Pacifisme contre la Paix »(1).
Ce point de départ me parut fécond, mais exiger
sa réplique : «Le Nationalisme contre la Nation ».
Ceci fait, le terrain n'était que déblayé : il fallait
construire, décrire une attitude positive capable
d'être vécue, Rien n'était plus éloigné alors de ma
pensée qu'une publication. Tout le bénéfice que
j'escomptais des pages griffonnées au début d'avril,
était de tirer au clair et de fixer pour moi la réac-
(1) Ces pages parurent quelques semaines plus tard dans la
Vie Intellectuelle, du 10 mai 1935, sous le titre ; La vertu de
Force et la Paix,
tion d'une conscience que je tâchai de rendre aussi
chrétienne que possible. De là, la forme d' «examen
de conscience » et le tour personnel naturellement
adoptés.
Après que les grandes lignes de l'attitude chré-
tienne, celle qui réunit l'actuel à l'éternel, se furent
organisées en mon esprit, l'occasion s'offrit de les
exposer à quelques auditeurs. Il leur parut que
l'intérêt de ces réflexions débordait celui d'un docu-
ment purement individuel. Elles pourraient rendre
service, éclairer ceux qui cherchent un fil directeur
en des matières aussi complexes, susciter au besoin
critiques et corrections. La position du problème
parut dans les Études du 5 juin ; quinze jours
plus tard, un second article vint proposer quel-
ques principes de solution.
Reprise et suite de ces articles, exposé plus détaillé
des idées qui dès le principe les inspirèrent, le livre
publié aujourd'hui n'est rien d'autre. Malgré les
ramifications et les développements qui ont surgi
sur tel ou tel point, il reste vraiment un «examen
de conscience », et il demande d'être lu pour ainsi
dire dans l'esprit qui présida à sa composition.
Didactique, un ouvrage ne pourrait se dispenser de
fournir pour toute proposition avancée les justifica-
tions nécessaires : celles-ci sont ici réduites au mini-
mum, et les discussions ysont decelles que l'on mène
avec soi-même dans le tête à tête de la méditation.
Parlant à d'autres, il faut tenir compte davantage
de la situation où ils peuvent se trouver : dialoguant
en son for intérieur, l'âme admet comme allant
de soi bien des choses qui autrement exigeraient de
plus amples explications. Aussi bien, ce livre n'a-t-il
aucune prétention d'enseignement. Il reste ce qu'il
fut dans l'occasion qui lui donna naissance : un
«témoignage » offert à ceux qui cherchent,
Pour ce «témoignage »qui est celui d'un chrétien
qui voudrait être, devant le problème de la guerre
et de la paix, aussi chrétien que possible, je n'ai pas
pensé trouver meilleur titre que le titre même du
Christ, qui exprime sa fonction essentielle dans
l'Humanité divisée d'avec elle-même et d'avec
Dieu : «Pax Nostra ».
Ce titre, qu'il emprunte à Isaïe, saint Paul le
décerne au Christ dans un passage fameux où il
s'adresse aux païens convertis qui autrefois étaient
sans Christ, exclus d'Israël, étrangers aux promesses,
sans espérance et sans Dieu dans le monde. Dans
ce style étrange, heurté et abrupt, auquel il faut
garder sa saveur, quitte à sacrifier l'élégance, il écrit
aux Ëphésiens : «Maintenant, dans le Christ Jésus,
vous qui étiez jadis éloignés, vous avez été rapprochés
dans le sang du Christ. —Ipse enim est Pax Nostra.
—Lui-même en effet est notre Paix, lui qui des deux
(peuples) n'en a fait qu'un, ayant renversé le mur
mitoyen qui les séparait, l'inimitié, et annulé dans
sa chair la loi des préceptes aux décrets (divisants),
afin que des deux (peuples) il formât en lui-même
un seul homme nouveau, faisant la paix, et que
(fondus) en un seul corps, il les réconciliât l'un et
l'autre avec Dieu, par la croix, tuant l'inimitié en
lui-même ; et il est venu annoncer la paix à vous
qui étiez loin et la paix à ceux qui étaient proches,
car par lui nous avons accès les uns et les autres en
un seul Esprit auprès du Père. »(II, 13-19).
Depuis que ce texte fut écrit, il a été repris et
commenté sans fin non seulement par les exégètes,
les prédicateurs, les auteurs spirituels, mais par les
évêques et les pontifes, spécialement par les fonda-
teurs de la Chrétienté du moyen âge qui ont vu
en lui comme la charte de la paix chrétienne.
C'est que l'opposition qui apparaît ici au premier
plan, — celle d'Israël, peuple élu, et des peuples
païens, fils de la colère, —n'est pas, aux yeux de
Paul, un fait quelconque, sans signification univer-
selle. Elle est, au centre de l'histoire, le type de
tous les autres conflits qui divisent les hommes.
Il suffit d'être un peu familier avec les pensées de
Paul pour comprendre les motifs profonds de son
interprétation : cette opposition centrale n'est
elle-même que la projection à l'échelle de l'histoire
humaine d'une double opposition : l'une toute intime
qui nous divise en chacun de nos actes —«Je ne fais
pas ce que je veux, je fais ce que je hais », —l'autre
transcendante à tous, englobant l'humanité entière
pour la séparer de Dieu. Celle-là était trop petite,
celle-ci trop grande pour que nous en prenions
directement conscience. Dans une zone moyenne,
adaptée en quelque sorte à l'ouverture de notre
intelligence, la division des juifs et des païens
symbolise toutes les autres, agrandissant l'infime,
réduisant l'immense à la mesure de notre représen-
tation.
Inimitié des hommes entre eux, inimitié intérieure
à chacun de nous, inimitié de toute l'Humanité
avec Dieu. —Trilogie de l'Inimitié à laquelle doit
répondre une trilogie de la Paix. —Paix de l'Huma-
nité avec Dieu, paix intime en chaque conscience,
paix des hommes entre eux.
A l'inimitié des juifs et des païens répond dans
l'histoire la paix chrétienne. Elle n'est possible
que parce que le Christ a réconcilié l'Humanité avec
Dieu, tuant l'inimitié dans sa chair par la croix.
Elle deviendra réelle dans la mesure où, vivant et
mourant à son exemple, nous instaurerons au dedans
de nous la paix du Christ : Notre Paix.
Pour retrouver en ces quelques versets la charte
de la paix chrétienne, il faudrait hériter de Paul
sa plus profonde pensée qui unit les larges vues
de la philosophie de l'histoire aux pénétrantes
analyses de nos mouvements intimes. Il faudrait
surtout retrouver l'atmosphère ardente et lumineuse
où la foi, l'espérance, l'amour de l'Apôtre confon-
daient sa vie avec celle du Christ : Mihi vivere
Christus est. Tâche difficile. Beaucoup déjà s'y sont
employés, dont les efforts n'ont point été perdus
pour moi. En définitive ce livre, ce «témoignage »
n'est guère à son tour que l'application persévérante
des versets pauliniens à des questions qu'on traite
d'ordinaire sans référence à leurs attaches religieuses.
Puisse-t-il apparaître comme une simple maille
dans une longue chaîne traditionnelle.
Si ce commentaire présente quelque originalité,
peut-être est-elle dans la place unique que j'ai cru
devoir réserver au pronom, en apparence insignifiant,
qui introduit le texte : Ipse. Et pour en souligner
la valeur, grâce à l'équivalence marquée par les pre-
miers mots qui m'ont fourni un titre, je cite ceux-ci
en exergue : Ipse enim est Pax Nostra.
Notre Paix en effet, celle de Dieu, celle de chacun
de nous, celle de l'Humanité, ce n'est pas seulement
le calme, la sécurité, l'harmonie qui peuvent résulter
d'un programme, d'un «plan », supposé même que
ce plan, ce programme aient engendré une véritable
organisation, un ordre parfait. Bien plus que le sen-
timent de tranquillité né de l'ordre, notre Paix est
à la vérité une personne, la Personne, le Christ
Lui-même : Ipse.
Depuis quelques années, on parle beaucoup de
la personne. Non seulement parmi les philosophes
ou les juristes, mais parmi les publicistes, plus
soucieux des actualités politiques. Les recherches
entreprises par les uns et les autres gravitent, peut-
être plus qu'il ne paraît au premier abord, autour
des problèmes proprement théologiques que le chris-
tianisme propose à l'esprit et dont Valéry a bien vu
qu'ils sont « les plus subtils, les plus importants et
et même les plus féconds » (1).
Or, comme j'ébauchais le plan de l'attitude chré-
tienne que j'avais à décrire, il m'a semblé que la
double trilogie de l'inimitié et de la paix, inscrite en
filigrane dans le texte de saint Paul, ne pouvait mieux
se comprendre et s'organiser qu'autour de la notion
de personne, comme aussi bien la réalité de la Per-
sonne même du Christ est au centre de leurs rayons
entre-croisés. Mais comment saisir la Personne du
Christ? N'est-elle pas de toutes les réalités la plus
mystérieuse, puisque selon le dogme traditionnel,
elle a ce privilège unique d'être le point d'attache
de la nature divine et d'une nature humaine?
J'étais trop pressé par les événements et le problème
qu'ils posaient, pour aborder les infinies discussions
théologiques que soulèvent de tels sujets. Aussi ai-je
tâché de définir simplement ce que nous entendons
par le mot de «personne »lorsque nous l'appliquons
à des réalités aussi diverses que l'individu, la famille,
la nation. Il m'est apparu alors que cette notion
pouvait soutenir le passage de chacun des membres
de la trilogie de l'inimitié en son correspondant
dans la trilogie de la paix, la réduction de l'opposi-
tion s'opérant chaque fois grâce à la dialectique
d'une justice que la charité vient accomplir. C'était
retrouver en quelque sorte intérieur à la notion de
personne le rôle de la Loi aux décrets divisants
et la fonction réconciliatrice, unifiante, pacifiante
de la Croix du Christ. C'était retrouver aussi la
Personne même du Christ au centre du mouvement
unificateur qui emporte l'Humanité.
A mesure que la description de mon attitude
(1) Variété, Œuvres, T. I., p. 44.
faisait apparaître à leur rang les éléments toujours
plus concrets de l'ordre international, tout mon
effort a tendu à déceler l'action de cette Personne.
Au terme, si le regard s'arrête pour ainsi dire aux
seules nervures de l'attitude chrétienne, cette des-
cription peut apparaître comme le dessin du double
processus par lequel chacun de nous, à travers
les diverses sphères de son individualité, se fait
«personne »dans le Christ, et par lequel aussi le Christ,
à travers les mêmes médiations, nous personnalise
en Lui, se rendant personnellement présent en nous :
« Plénitude de Celui qui remplit tout en tous ».
Qu'on ne s'étonne donc pas que notre analyse,
ayant pris son point de départ dans les circonstances
les plus terre à terre, s'achève sur quelques pages
consacrées au Corps Mystique du Christ. N'est-ce
pas dans le Corps de cet Homme nouveau et pour
le faire grandir jusqu'à sa taille parfaite que se fait
la rencontre de ce double processus ? Une fois qu'il
s'est tendu vers la perfection de la charité, le chrétien
ne trouve plus en lui que la Présence de cette Per-
sonne qui est à la fois le Moi de Dieu et le Moi de
l'Humanité, le mien, le nôtre, celui de tous. Uni
au Christ et par Lui en paix avec Dieu, avec soi-
même, avec tous, il commence de comprendre et
de goûter la vérité de l'identification paulinienne :
Ipse enim est Pax nostra.

Témoignage personnel, méditation scripturaire,


réflexion sur des thèmes chrétiens, en quoi tout cela
importe-t-il à la paix du monde, celle de la rue,
celle des frontières ? Il faut ne pas avoir d'illusions
et répondre franchement : en rien, du moins immé-
diatement. Mais d'autre part, si la paix de la rue
ou des frontières n'est jamais troublée que par
l'inimitié qui règne entre les personnes, c'est tra-
vailler aussi à la paix du monde que de l'aider à
pousser plus profondément ses racines dans les
âmes.
J'aurai atteint mon but et m'estimerai amplement
récompensé de mon effort si quelques-uns de ceux
qui auront le courage d'aborder ces pages, sentent
à leur lecture se modifier leur vision habituelle du
monde, et aperçoivent que le «je »qui s'y cherche
est non moins leur que mien.
Français, mon témoignage a sa valeur d'abord
pour les Français. Mais si la «personne »est vraiment
au centre de toutes ces réflexions, il doit ne perdre
que peu d'intérêt pour celui qui est d'un autre pays.
Quelle que soit sa langue ou sa patrie, le nationaliste
y trouvera des raisons qu'il ne soupçonnait peut-être
pas d'être patriote et le pacifiste d'être pacifique.
Mais ces raisons, je voudrais les avoir présentées
de telle manière qu'elles soient capables de les faire
passer réciproquement dans le point devue de l'autre,
engendrant chez le nationaliste un amour réel de
la paix, chez le pacifiste un amour véritable de sa
patrie.
Chrétien, mes réflexions visent à toucher surtout
d'autres chrétiens. Mais si le Christ est en personne
le Centre de cette longue méditation, il y aura assez
d'humanité en Lui, sinon en elle, pour que tout
homme de bonne volonté y perçoive quelque écho
de la Paix qui lui fut promise. Non-chrétien, celui-ci
y découvrira, je l'espère, avec la raison des divisions
qu'il sent au plus intime de lui-même et des souf-
frances qu'il a pu subir de la part d'autrui, le moyen
de vaincre les unes et de faire servir les autres à une
tâche d'union et de paix, si bien que sa bonne
volonté deviendra meilleure encore. Chrétien, puisse-
t-il y trouver aussi des motifs d'être plus chrétien,
prenant conscience à la fois de la profondeur infinie
de « Notre Paix » qui la met hors d'atteinte des
événements quels qu'ils soient, et des exigences
également sans limites de cette Paix qui, pour être
conservée, nous oblige toujours à devenir, au moyen
dela Croix, l'homme nouveauréconciliant et pacifiant
les hommes dans le Christ.
Après avoir entendu l'exposé des grandes lignes
de ce livre, M. Gabriel Marcel voulut bien me dire
qu'à son avis on n'en pouvait suivre le dévelop-
pement sans voir, au bout, que quelque chose
était changé dans la position du problème tel qu'on
l'envisage d'ordinaire. Changer quelque chose dans
le monde des âmes, ne serait-ce que de quelques-
unes, méritait un effort. Car c'est de l'âme convertie
et ouverte à l'inspiration que nous pouvons attendre
le progrès et l'enracinement de la paix dans la rue
et aux frontières. Un changement sincère au dedans
peut-il ne pas se traduire au dehors? Aussi ce livre
s'achève par un chapitre qui propose quelques
« résolutions pratiques ». Simples cadres, simples
flèches d'orientation. C'est à chacun de ceux qui
liront ces pages de reprendre pour leur compte un
examen de conscience que je ne puis faire pour eux,
et, s'inspiiant des principes qui auront pu les aider,
de remplir ces cadres, de suivre ces flèches, au point
devoir ensa précision dernièreet toute concrète com-
ment leur influence d'hommes, en quelque domaine
qu'elle s'exerce, si mince ou si étendue qu'elle soit,
peut s'employer à faire régner la Paix.

«Nous avons peut-être besoin, dans les problèmes de l'orga-


nisation dei nations, pour exclure la guerre, de quelque chose
de tout à fait différent d'un moraliste ou d'un homme d'État
qui appliquerait une règle. Nous attendons peut-être un apôtre
qui, à un moment imprévisible, trouve un moyen de faire
aimer quelque chose que nous ne pouvons pas nous représenter
maintenant avec une clarté suffisante. Ledanger que je vois à
réduire trop fortement la morale au droit, ou à l'organisa-
tion juridique, c'est qu'on finit par écarter les facteurs affec-
tifs, ces facteurs de maturation profonde dans la conscience,
qui feront que quelqu'un réalisera on ne sait encore quoi, mais
dont vous direz après coup que cela a réalisé l'idéal d'organi-<-
sation juridique >(1).
Par ces paroles, M. Le Senne entendait seulement
défendre contre le rationalisme auquel cède naturel-
lement une philosophie positiviste de tradition,
une pensée plus ouverte aux inventions de l'esprit.
Mais il suffirait de creuser son affirmation pour y
trouver exactement définie la préoccupation prin-
cipale de cet examen de conscience. En effet, ce
dont nous avons besoin avant tout pour exclure
la guerre, ce n'est pas de règles qui puissent se codifier
et s'appliquer rigoureusement, c'est d'aimer... Aimer
d'abord non quelque chose, mais Quelqu'un, la
Personne que nous nous représentons déjà avec
clarté et dont l'amour seul permettra ensuite d'in-
venter ce quelque chose que nous ne nous représen-
tons pas encore avec une clarté suffisante.
Développer les facteurs affectifs qui concourent
à unir les hommes, c'était donc la tâche à laquelle
ce livre devait se consacrer. Dans cette intention,
l'analogie de la personne individuelle et de la per-
sonnalité morale de la nation a été prise pour base,
poursuivie avec insistance, poussée même à sa limite
dans le sens de l'identité. Non que les règles de la
charité entre individus puissent jamais, me semble-
t-il, s'appliquer entre nations de façon absolument
identique et pour ainsi dire univoquement. Mais
si l'analogie est identité et différence, notre premier
devoir est d'affirmer ce qui est le principe de sa valeur,
son aspect unifiant. D'abord parce que notre nature
(1) Bulletin de la Société française de philosophie, séance
du 23 janvier 1932.
et la loi même de notre connaissance nous rendent
plus sensibles aux différences,si bien que nous sommes
toujours en danger de nier ce qui fait le lien des êtres.
Ensuite, parce que ce danger est porté à son comble
et par la distance qui sépare la nation de l'individu
et par la situation internationale d'aujourd'hui.
Les « différends » internationaux sont tels en effet
que chacun de nous, y participant à la fois comme
auteur et comme victime, risque de ne plus voir
dans la réalité que la différence, niant l'identité
et reléguant par suite l'union dans l'utopie et l'irréel.
Contre tous les nationalismes de notre époque, le
premier devoir du chrétien est d'affirmer sa foi
dans la vertu unitive de la charité : Et nos credidimus
caritati.
Mais en affirmant l'identité contre l'équivocité,
j'ai eu soin de marquer à chaque fois, au nom même
de cette vertu unifiante, tout ce qui empêche de
transformer l'analogie en univocité. En distin-
guant et hiérarchisant les personnes, la justice nous
protège contre le mirage d'une illusoire unité. Car
c'est toujours la tentation de notre intelligence,
lorsqu'elle a compris que les différences ont leur
principe et leur fin en une identité supérieure, de se
représenter celle-ci de façon tout abstraite si bien
que celles-là sont supprimées au lieu d'être conser-
vées et conciliées. Tentation d'autant plus séduisante
et plus commune que l'âpreté des différends nous fait
aspirer plus ardemment à la paix et nous prédispose
davantage aux moyens héroïques pour la conquérir.
Contre tout pacifisme illusoire, le devoir du chrétien
est aussi d'affirmer sa fidélité à la justice que la cha-
rité doit non pas détruire, mais parfaire.
Sans doute, ces deux affirmations complémentaires
ne suppriment pas le problème : trouver pour chaque
situation internationale donnée le geste de charité
qui synthétise la différence avec l'identité. Geste
qui, répété, dessinera peu à peu le schème juridique
d'une organisation internationale. Mais comment
cherchera-t-on ce geste de charité, comment l'in-
voquera-t-on, si on ne le croit d'abord possible?
Et comment le croira-t-on possible, si on n'en entend
point parler? Et comment en entendre parler, si
personne n'en dit mot?... Aussi fallait-il avant tout
affirmer sa possibilité et en réfléchir les conditions
sur le plan international. Lorsque le schème juridique
qu'il trace aura pu s'incarner en des structures
sociales qui assureront entre nations le jeu de l'ana-
logie commeil est assuréactuellement entre individus,
il est probable, certain même, que ces réflexions
apparaîtront enfantines. Comme est enfantine la
Loi des Douze Tables en face de nos codes modernes.
Mais lorsque nous voulons, pour anticiper l'avenir
et l'aider à naître, passer ainsi d'un ordre de grandeur
à un autre, force nous est de transposer les principes
de façon simpliste, de les étendre en quelque sorte
au moyen d'un unique coefficient, à la manière de
l'enfant qui se figure que, pour construire un bateau
trois fois plus grand, l'ingénieur n'a qu'à multiplier
tous ses calculs par trois. La résistance du réel
apprend vite que le jeu de l'analogie est infiniment
plus complexe. Cependant si la réalité nous amène
à tenir comptede coefficients toujours plus nombreux,
elle ne dément jamais nos calculs que pour nous offrir
en fin de compte une vérification plus magnifique
et souvent insoupçonnée de nos principes.
Au reste la transposition que j'ai osée ici, entend
non pas dessiner d'avance le schéma d'une organisa-
tion internationale, mais montrer son principe dans
la collaboration nécessaire de la justice et de la cha-
rité, et décrire l'attitude qui permettra de l'inventer.
Puisque avant tout il s'agit de hâter la maturation
des consciences qui devront réaliser la synthèse
des opposés, nul moyen ne peut être plus efficace
qu'un acte de foi et d'espérance dans la Charité qui,
unitive par essence, se révèle dans l'existence tou-
jours médiatrice.
Si, comme le suggère M. Le Senne, un apôtre doit
suffire à cette invention, ce livre ne peut se promettre
de le susciter. Maissi, commeil est plus vraisemblable,
des légions d'apôtres sont nécessaires, il voudrait
du moins, toute vision d'apocalypse mise à part,
aider ceux qu'angoissent leurs responsabilités à
découvrir leur devoir et à le remplir, afin que de
leurs trouvailles singulières et innombrables se
construise cet « on ne sait encore quoi » dont les
générations futures diront après coup qu'il a porté
l'ordre international vers sa perfection.
Qu'il le puisse, je le souhaite. Je l'espère même si
j'en juge par l'intérêt qu'ont pris à cette tentative
tous ceux qui m'ont aidé de leurs conseils, de leurs
critiques et de leur sympathie. Entre tous, je dois
dire ici ma spéciale gratitude à ceux qui retrouveront
mêlé au meilleur de ces pages, le meilleur d'eux-
mêmes qu'une longue et fraternelle communauté
de vie et de pensée y a infusé, à leur insu peut-être,
non pas au mien.
22 septembre 1935
PREMIÈRE PARTIE

PROBLÈME ET PRINCIPES
DE SOLUTION
La guerre vient! Elle est à nos portes!... Tel est
le cri qui en Europe retentit aujourd'hui de toutes
parts.
Depuis 1918, pas une année ne fut encore aussi
remplie de menaces pour la paix. En proclamant le
réarmement de l'Allemagne, Hitler manifeste ouver-
tement que le Traité de Versailles ne compte plus
pour lui. Mussolini, en ouvrant les hostilités contre
l'Éthiopie, semble faire bon marché de la Société
des Nations, au risque de déclencher un conflit
dont nul ne peut prévoir les limites.
La guerre n'a rien appris. Les espoirs, nés à la
conclusion de la paix, sont maintenant évanouis,
oubliés. Partout, il semble qu'on soit revenu aux
méthodes d'avant-guerre : jeu des alliances, course
aux armements.
Pour ne parler que de la France, c'est l'angoisse et
l'excitation qui précèdent les grands bouleverse-
ments. Que se passe-t-il de l'autre côté de la fron-
tière? Nous ne le savons guère puisque toute une
partie de l'opinion allemande, la plus saine et la
plus raisonnable, n'a plus le droit d'élever la voix.
Pendant ce temps, dans l'opinion française, les avis
les plus contradictoires se heurtent, sollicitant
l'adhésion de la masse aux résolutions les plus con-
traires, en raison des mêmes faits interprétés de façon
diamétralement opposée.
D'un côté, les partisans de la paix, coûte que
coûte. A leurs yeux, la guerre de 1914 est née d'une
tension diplomatique appuyée sur des oppositions
nationales soigneusement entretenues. Durant les
années qui précédèrent le conflit, des dirigeants
égoïstes ont joué ce jeu périlleux. Quelques-uns,
au lieu de gagner, perdirent ; mais tous les peuples,
vainqueurs et vaincus, furent, en fin de compte, les
vraies victimes. Ceux-ci, moins dociles, plus cons-
cients de leurs intérêts en réalité communs, eussent
forcé, pense-t-on, les gouvernants à de moindres
exigences, permis plus de compréhension mutuelle,
évité peut-être l'envoi des ultimatums. Et on se
souvient que la guerre, une fois déclenchée, fut
l'occasion de scandaleux profits, et que des com-
merçants sans conscience allèrent jusqu'à fournir à
l'ennemi les armes mêmes dont leurs compatriotes
périrent... Preuve de l'existence d'une internationale
de la finance et des armements qui, par-dessus les
frontières et sans égard pour les peuples, ne voit
dans la guerre qu'une affaire, une bonne affaire !
Sus donc au nationalisme qui, payé par elle, sert
le dessein de cette internationale de l'argent, et
place à la seule Internationale des prolétariats !
Toutes les forces qui barrent le chemin de cet idéal
de paix et de bonheur universels, on les voue à la
même réprobation. A bas l'amour de la patrie que
les marchands de masques et de canons prêchent
pour aveugler les âmes et en faire les esclaves du
capitalisme ! A bas l'armée, instrument de massacre
et de domination aux mains de chefs inhumains !
Abas enfin et surtout les puissances morales, l'Église
en particulier, alliée de la réaction, protectrice des
coffres-forts et opium du peuple !
Pour conjurer l'orage, un remède unique, mais
radical. En cas de guerre, le refus pur et simple de se
battre. Dès maintenant, s'abstenir de toute prépara*
tion à la guerre, de toute participation à la défense
d'une patrie fantôme. Enfin, auplus tôt la révolution
sociale qui réalisera l'idéal de fraternité universelle.
Dégagée de ses outrances et de ses chimères, un
motrésume le meilleur detoute cette partie del'opi-
nion française qui se dresse pour le pacifisme contre
la guerre : Cequi a éténedoit plus être.
Cequi a étésera, répliquent avec sagesse ceux qui
regardent aussi vers 1913 et 1914, pour en retirer
les leçonsd'uneexpérience qui fatalement, déclarent-
ils, serenouvellera. Les maux dela guerre, les scan-
daleux profits, ne sont ni contestés, ni approuvés.
Mais comment oublier qu'en 1914 la France faillit
périr, surprise par un adversaire, prêt de longue
main, qui l'envahit, au mépris des traités, par la
Belgique? Devant une France plus forte, son agres-
seur eût été moins assuré du succès, la guerre peut-
être évitée... Et ils opposent la modération de la
France jusque dans la victoire à l'esprit de violence
de l'adversaire. Abattu par la défaite, celui-ci a
relevé la tête à mesure même que se desserrait
l'étreinte. Bien plus, la fièvre qui a saisi l'Allemagne
depuis trois ans la rend plus dangereuse encore
qu'en 1914, et la récente décision d'Hitler ne fait
que jeter le masque. Du même coup, ce geste ne
découvre-t-il pas aussi la naïveté, la stupidité, sinon
la perfidie de tous ceux qui prêchent la paix? En
face de la violence et de l'injustice, il n'y a que la
force. Enface du danger, l'adage antique est l'unique
vérité : Salus populi suprema lex esto. Le peuple, la
patrie est la suprême valeur.
Unremède immédiat peut seul parer à cette situa-
tion tragique : la prise du pouvoir par une autorité
deferquidresselesforcesdela nation contrel'ennemi
et étrangle toute voix discordante. Dès maintenant,
qui parle d'ordre international est un sot bâtissant
sur des nuées. Quidénonceles armements, untraître
et un fourrier de la révolution. Le seul fait de recom-
mander la modération, c'est attaquer le «moral »du
pays en l'empêchant de se hausser à la tension
voulue. Bien plus, que les puissances spirituelles,
parfaitement disciplinées, s'emploient à renforcer ce
«moral », à le mettre au niveau des plus durs sacri-
fices. Et si l'Église ne se consacre pas exclusivement
au culte de la patrie, sous prétexte de rester une
mère impartiale, elle est, elle aussi, vendue à l'en-
nemi.
Pacifisme, nationalisme, conflit aigu qui ne divise
pas seulement la presse où se réflète l'ensemble de
l'opinion française, mais qui déchire aussi les familles
et les associations petites ou grandes qui composent
la nation. La conscience individuelle elle-même, dès
qu'elle s'interroge avec calme et sincérité, n'échappe
pas à cette tension. Pour moi, du moins, dans la
mesure où j'ai le souci de ne me fermer à aucune
vérité d'où qu'elle vienne, avant de prendre parti,
—car il faut prendre parti, —et même après avoir
pris parti, pour autant que je cherche à rester encore
ouvert à plus devérité et de justice, je ne peux pas ne
pas ressentir la même déchirure... Depart et d'autre,
à l'origine, un sentiment profond donne l'élan,
s'appuie sur de sérieuses raisons et s'épanouit en
visées également élevées. De part et d'autre aussi,
une même absence de sang-froid, et dans la contro-
verse, des exagérations manifestes et blessantes.
En face de cette situation, que faire? Comment
retrouver l'équilibre, ce milieu où doit se tenir la
vertu? Comment définir la direction où les bonnes
volontés doivent se réunir ou, du moins, tendre à
s'unir? Se taire, attendre?... C'est une démission.
Même si on ne doit être ni suivi ni compris, il faut
au moins prendre ses responsabilités. Mais que dire?
Répéter les grands principes ? Sur eux, tout le monde
s'accorde un instant pour se retrouver aussitôt
divisé. Fixer leur application concrète au sujet des
problèmes internationaux? On peut prédire l'inu-
tilité d'un tel essai... D'ailleurs, je ne suis ni diplo-
mate, ni homme politique... Sans influence, sans
mandat, sans compétence, qu'ai-je à faire de dresser
des pactes et des traités, alors que les combinaisons
des techniciens et des gouvernants durent le temps
de les rédiger? Mais je suis chrétien, catholique,
«clerc », ayant pour fonction de chercher et de dire
les règles auxquelles notre action, en tels et tels cas
déterminés, doit se plier, sous peine de ne plus être
d'accord avec l'idéal religieux de l'humanité...
Cet idéal, ce Christ vers qui l'on m'a enseigné à
me tourner dans toutes mes difficultés, Lui qui est
voie, vérité, vie, que me dit-Il en pareilles circons-
tances ? On me chuchote à l'oreille : «Les problèmes
sociaux, plus encore internationaux, sont trop com-
plexes pour sa simplicité et de trop large envergure
pour son humilité ! Il restera silencieux ! Voyez son
Vicaire !Le vague de ses déclarations... »Si du moins
j'essayais de L'interroger? Si je commençais par
rentrer dans ma conscience d'homme engagé dans
la lutte, déchiré par elle, meurtri par les autres ou
les meurtrissant? Si j'essayais de saisir d'abord dans
leur pureté les deux tendances opposées : pacifisme,
nationalisme, pour faire miennes leur vérité et leur
justice, enles dégageant deleurs négations ? Après cet
effort, peut-être aussi se révèlerait à mes yeux
l'Idéal que je cherche. Non, certes, sous les traits
d'une Europe, d'une Terre telle que peuvent l'imagi-
ner nos songes, —il est si facile en ce cas d'appeler
Royaume de Dieu un royaume d'Utopie ! —mais
plutôt comme les linéaments de l'attitude d'âme
qui, seule, permettrait de réaliser peu à peu et con-
crètement la Société Humaine, non celle de nos
rêves, mais celle que Dieu veut. S'il en était ainsi, je
pourrais chercher enfin à mettre ma conduite en
accord avec ces directives idéales...
Au bout de cet examen de conscience, peut-être
constaterai-je, une fois de plus, que le Christ parle
toujours et qu'on ne se plaint de son silence que
faute de savoir L'interroger ou de vouloir L'écouter.
Il ne dépend pas de moi que l'ordre et la justice
règnent entre les nations, mais il dépend de moi que
je n'y apporte aucune entrave et que j'aide les autres
à s'en libérer aussi. Le meilleur peut se produire
sans nous. Mais comment supporter cette pensée
que, faute peut-être de notre effort, le pire se réali-
sera ? Si la tourmente doit éclater et m'emporter,
du moins que je puisse me rendre témoignage que,
dans ma petite zone d'influence, aucune paresse et
aucune lâcheté ne m'ont empêché de dire et de faire
ce que je croyais la vérité.
CHAPITRE PREMIER

VÉRITÉ ET FAUSSETÉ DU PACIFISME


ET DU NATIONALISME

A voir parfois la violence des oppositions qui, à


l'intérieur même d'un pays, mettent aux prises des
gens que tout par ailleurs devrait rapprocher, on
pourrait se demander si la coupure ici n'est pas plus
radicale que celle qui sépare deux nations ennemies.
Pourtant, de même que les pires inimitiés entre
races ne suppriment pas la communauté d'origine
et de fin qu'elles doivent à leur humanité, de même
pacifisme et nationalisme, jusque dans leur opposi-
tion, gardent ceci de commun, qu'ils surgissent du
plus profond de la nature et tendent au plus sublime.
Aimer la paix par-dessus tout, n'est-ce pas le seul
moyen d'être vraiment humain et de procurer à ses
frères le premier des biens ? Aimer sa patrie plus que
tout, n'est-ce pas le plus sacré des devoirs et le seul
moyen de faire bénéficier tous les hommes de son
rayonnement pacifique ? Il y a donc un même élan
vers le bien et le bonheur, un même désir d'y faire
participer le monde entier. Osons le dire : leur âme
est une identique charité.
Sans doute, chacun des deux dénie à l'autre le droit
de s'attribuer un nom aussi divin et prétend s'en
servir pour condamner son opposé. A lui seul, tout
ce qui est beau, vrai, juste et bon ; à l'autre, la laideur,
le mensonge, l'injustice, la haine ! Je n'ai pas l'illusion
de croire que ceux qui ont pris parti à ce point
puissent entendre jamais les raisons de l'adversaire.
Mais ceux qui se sont rendus absolument imper-
méables à la vérité sont plus rares qu'on ne l'imagine.
Et, après tout, ce n'est pas le succès qui importe !
L'essentiel est qu'en moi du moins les deux adver-
saires se réconcilient. Si je parvenais à voir com-
ment ces ennemis, plus ennemis que l'ennemi qui
les fait s'affronter, peuvent et doivent s'embrasser
et s'unir, pourquoi désespérer du reste ?
Nécessairement réflexif, monexamen de conscience
considérera pacifisme et nationalisme moins comme
des essences formelles, éternelles, que comme des
attitudes en devenir, justes en leurs principes, mais,
à partir d'un point critique à définir, injustes en leurs
conséquences. Pour déterminer ce point critique,
essayons donc de saisir en chacune le processus en
vertu duquel un élan né de la pure charité s'altère,
se corrompt, au point de se changer bientôt en son
contraire, si bien qu'un amour de la paix exclusif
se transforme en un Pacifisme ennemi de la paix,
tandis qu'un amour de la patrie non moins exclusif
se change en un Nationalisme ennemi de sa propre
nation (1).

(1) Le point de vue plus objectif qui prévaut habituelle-


ment en ces discussions d'idées se contente de discerner les
essences en les cernant d'une épithète. C'est ainsi que le
P. DELABRIÈRE, dans les Études du 5 février 1933 (pp. 343-
358), a donné une définition d'un «juste nationalisme JInulle-
ment ennemi de la patrie. On pourrait de même définir un
«juste pacifisme »nullement ennemi de la paix. Un «examen
de conscience », toujours orienté vers la conduite de la vie,
doit être davantage l'analyse d'une attitude «existentielle »,
ce qui n'exclut pas le point de vue de l'essence, mais, au
contraire, l'inclut. Aussi avons-nous intitulé ce chapitre
*Vérité et Fausseté... ». Simple remarque de méthode, mais qui
évitera sans doute quelques méprises.
I. —LE PACIFISME ENNEMI DE LA PAIX.
L'amour de la paix que professe le Pacifisme a sa
source dans un acte de foi en une fraternité univer-
selle.
Croyance qui reste le fruit de la révélation chré-
tienne, là même où cette révélation est ignorée ou
reniée. Que n'importe quel humain soit mon frère
et un autre moi-même (si étranger qu'il me soit par
la race, la langue, la culture), c'est là une idée presque
insoupçonnée avant le Christ. Elle n'a de fondement
que dans la foi en une identité d'origine et de fin,
et elle progresse ou décline dans la mesure même
où la lumière chrétienne rayonne ou s'éclipse.
Mais l'amour de la paix, à la fois inné et infus au
cœur de tous, s'est développé à l'extrême après
l'expérience de la dernière guerre : la moitié de l'hu-
manité en lutte à mort pendant quatre ans et dix
millions d'hommes qui s'entre-tuent volontaire-
ment, c'est un «phénomène humain »d'assez belle
taille, capable de provoquer la réflexion dans l'âme
la plus insouciante. Plus encore que ces résultats
numériques sont remarquables les qualités qu'a
revêtues ce «phénomène »: durant quatre ans, il a
drainé les richesses matérielles, accaparé les ingé-
niosités de l'intelligence, absorbé jusqu'aux énergies
morales de la plus grande partie du monde. Tout a
été mis en œuvre pour raffiner, perfectionner, entre-
tenir jusqu'au bout cette expérience. Une immense
folie d'auto-destruction !
Le plus tragique, c'est de constater en face de ce
délire l'impuissance des puissances spirituelles. Du
christianisme — religion de paix — relevaient la
très grande majorité des belligérants. Quel observa-
teur de Sirius s'en serait douté? Mêmesi on ne songe
pas à crier à la «trahison des clercs », comment ne
pas s'étonner? D'autant qu'il semble certain —et
c'est le pire ! —que, même maintenant, l'expérience
faite et ses résultats avérés, l'impuissance soit radi-
cale et que les forces spirituelles soient incapables
de prévenir une guerre qu'elles ne pourront arrêter
une fois déchaînée. Pour ne parler que du catho-
licisme, la guerre se justifie dans sa morale comme
l'extension aux États du droit de légitime défense,
reconnu, aux individus. En théorie, la guerre sup-
pose donc toujours de quelque côté une agression
injuste, et le chrétien, soucieux du salut de son âme,
serait tenu de ne point prendre part à cette injustice.
Seulement la guerre entre États modernes est fatale-
ment précédée d'une «mobilisation des consciences »
qui, des deux côtés, persuade l'individu de son bon
droit, ou du moins le met dans la quasi-impossibilité
de se former une opinion fondée à ce sujet, si bien
qu'il ne lui reste plus qu'à obéir aux ordres du gou-
vernement responsable des intérêts de la nation.
Aussi les moralistes ne réclament-ils plus en pratique
du soldat chrétien qu'une croyance subjective en la
justice de sa cause.
Réfléchissant sur l'expérience récente et persuadés
que toute nouvelle guerre verrait cette situation se
reproduire, quelques théologiens n'ont pu se résigner
à pareil échec. La morale est impuissante parce que
la guerre apparaît toujours comme juste à l'individu.
Mais ne reprendrait-elle pas l'avantage si elle pou-
vait montrer que la guerre est toujours objective-
ment injuste? Pour aider à ce renversement de la
situation, ces théologiens ont commencé par remar-
quer que le mot de légitime défense était indûment
appliqué à des situations, ne comportant à propre-
ment parler aucune agression matérielle. Extension
qui s'explique en raison des principes individualistes,
ou plutôt de l'anarchie, qui règlent les rapports des
nations, mais qui se justifie de moins en moins à
mesure qu'un recours à l'arbitrage est possible.
Ensuite, ils ont insisté sur ce principe : la défense
d'un droit n'est légitime que dans la mesure où elle
se sert de moyens proportionnés au mal à empêcher
ou à réparer. Étant donné les maùx presque illimités
qu'engendre la guerre, quel mal peut légitimer qu'on
recoure à elle? Ainsi, s'appuyant d'une part sur le
développement des institutions internationales, de
l'autre sur les catastrophes de tout genre qu'en-
traîne la guerre, la morale tend à prendre sa revanche
et à montrer que la guerre a de moins en moins de
chances d'être objectivement juste (1).
Cette courageuse réflexion de quelques théologiens
traduisait au moins en termes mesurés la répulsion
de la conscience catholique en face d'un mal de cette
envergure. La conscience simplement humaine qui
ne garde point pareille mesure exige, elle, davantage :
que les puissances spirituelles emploient toutes leurs
foudres pour excommunier la guerre, mal radical
auquel rien n'excuserait de prendre part. C'est le
moins qu'elles puissent faire !
Né d'un sentiment spontané, fortifié par la
réflexion des théologiens et des moralistes, cet amour
de la paix s'exalte enfin grâce à un élément mystique
qui l'amène à la sublimité du sacrifice total.
On a dit aux soldats de la dernière guerre qu'ils
combattaient pour le droit et la justice, et que ce
serait la dernière... « la dernière des dernières »1
Qu'on ne croie pas que le poilu dans sa tranchée ait
mal compris la grandeur des mots invoqués ou,
comme un grand enfant, n'ait prêté attention qu'à
la récompense promise. Il s'en faut bien. L'homme le
(1) Cf. Paix et Guerre. La Guerre devant la Conscience.
Documents de la Vie Intellectuelle. Février 1932. Éditions
du Cerf. Juvisy.
plus fruste accepte le sacrifice, commetel, plus facile-
ment qu'on ne l'imagine, mais ce qu'il abhorre par-
dessus tout, c'est qu'on trafique de son dévouement,
et s'il croit s'apercevoir qu'on le trompe, il ne renon-
cera peut-être pas pour autant à se sacrifier, mais ce
ne sera sûrement plus au bénéfice du même idéal.
Si le droit et la justice qu'il a fait triompher lui
apportent cette déception cuisante : quinze ans
après, il doit se préparer à recommencer, —alors il
dénonce la duperie. Et s'il consent encore à combattre
et à se faire tuer, ce ne sera plus pour un idéal
national, mais pour quelque idéal international.
Puisque les patries ne sont pas capables d'arrêter,
puisque, au contraire, elles provoquent pareilles
folies, qu'elles périssent plutôt, pour laisser le champ
libre à... Ici cesse l'accord des amants de la paix;
mais il va jusque-là ! Et chez les âmes les plus éle-
vées, cet élément mystique qui a soutenu le courage
des combattants, spécialement en 1917 et 1918, se
retrouve inversé, faisant accepter au pacifiste inté-
gral un sacrifice qui prend, à ses yeux, la forme
religieuse d'un martyre. Ne raconte-t-on pas que
les combats de gladiateurs ont cessé le jour où un
chrétien se jeta entre les adversaires et mourut
sous leurs coups ? Pourquoi le même geste reproduit
aujourd'hui par une poignée de martyrs, sinon du
Christ, au moins de la Paix et de l'Humanité, n'au-
rait-il pas même efficace?
Il suffit de participer un tant soit peu au sentiment
religieux qui anime cette attitude pacifiste pour
comprendre à quel point les reproches lancés de
l'autre camp peuvent être injustes et, par surcroît,
incapables de toucher l'adversaire. —Lâche, l'objec-
teur de conscience? — Au contraire. Dans l'état
actuel du moins, il faut un autre courage pour accep-
ter une mort certaine, ignominieuse, par fidélité à
un idéal déclaré par la plupart illusion, que pour
partir au coude à coude vers une mort qui, malgré
tout, reste souvent problématique, avec le sentiment
d'être soutenu par l'élan de tout un peuple. —Illu-
miné? —Peut-être. Mais ce fut le sort de tous les
initiateurs que de risquer leur vie et de la perdre au
service d'une vérité et d'une justice encore inconnues
à leurs contemporains, et que leur mort même contri-
bue à révéler.
Comment moi qui dois avoir toujours devant les
yeux le Christ, sa mort infamante au milieu du
reniement de ses compatriotes, mais suivie d'un si
triomphant réveil, comment pourrais-je rester insen-
sible à ce qui se cache de générosité, de grandeur
en une pareille attitude? D'où vient cependant que
je ne puis, que je ne dois —je le sens —suivre
l'exemple ou les conseils de ces hommes? Ce n'est
point que leurs sentiments me soient suspects, ni
même que leur idéal me paraisse indigne d'être
poursuivi. La seule raison qui m'arrête, c'est que
je me demande si cette attitude généreuse, mais
irréfléchie, est vraiment fidèle à l'Idéal d'où leur élan
tire sa force, et si, en fait, elle n'en vient pas, faute
d'équilibre, à produire l'inverse de ce qu'elle désire,
se reniant elle-même.
En effet, la générosité et la charité, si grandes
soient-elles, ne doivent point m'empêcher d'ouvrir
les yeux sur le monde qui m'entoure. Or, dès que je
réfléchis un instant, je dois le reconnaître : même
si je mesens capable d'un sacrifice total et en quelque
sorte prêt à un acte de charité parfaite, je ne puis
raisonnablement espérer —si du moins il me reste
encore un peu d'humilité — que mon sacrifice à
lui seul change d'un coup la face du monde et qu'au-
dessus de mon cadavre, comme par enchantement,
les belligérants s'embrassent. Mon geste n'aura
fait qu'un remous imperceptible dans le gigantesque
typhon. La dimension du geste rédempteur importe
peu� je le sais. Infime fut le trouble produit dans les
jeux du cirque par le chrétien qui tenta de séparer
les gladiateurs ; de ce germe-là cependant naquit
leur paix. La mort du Christ, elle-même, passa
inaperçue dans le monde romain. Mais si la petitesse
extérieure du sacrifice ne fait pas ici difficulté; il
n'en va pas de même de sa vérité intérieure, de sa
rectitude d'intention. Pourtant, n'est-ce pas en la
perfection de ces vertus que le geste rédempteur
puise en définitive sa valeur d'exemple et sa force
Conquérante ?
Or; objecteur de conscience, je me trouverais en
une situation bien différente de ce chrétien héroïque.
Les deux gladiateurs étaient ses frères au même
degré, prochain aussi proche l'un que l'autre. Une
contrainte barbare, extérieure à eux, les forçait à
se battre pour le plaisir du peuple. Il en serait tout
autrement au cas d'une guerre avec mon pays : des
deux belligérants, l'un est mon compatriote, pro-
chain plus proche par conséquent que l'autre. De
plus, l'hypothèse n'est pas éliminée d'une guerre
juste : attaqué, mon pays se défend... Dès lots, mon
geste généreux n'a plus un rapport identique avec
les deux ennemis : il affaiblit ceux qui ont droit de
compter sur mon aide ; il sème le trouble dans leurs
cœurs et leurs rangs. Au contraire, il favorise l'in-
juste agresseur, fait son jeu... En voulant éviter le
carnage de tous, je ne ferai en fait que faciliter celui
des plus innocents. Je devrais les défendre, et me
voici le complice de ceux qui les attaquent.
Et en réfléchissant ainsi, je me placé dans la
perspective la plus favorable à mon objection de
conscience : je me vois refusant le combat, fusillé
par mes compatriotes... ayant été jusqu'au bout de
ma générosité. Mais il reste que ce martyre héroïque
n'est encore qu'imagination. Dès lors, il importe
de me garder de toute illusion.
En effet, si le martyre réel est un témoignage
puissant en faveur de la vérité d'une foi, il n'en va
pas de même du martyre en imagination. Or, c'est
un fait, en attendant que la guerre se déclare et que
mon dessein devienne réalité, j'en suis réduit à pro-
clamer simplement ce que je souhaite faire, sans
être sûr d'aller beaucoup plus loin dans la voie des
sacrifices, sans pouvoir me promettre, en tout cas,
que dans l'occasion j'irai jusqu'au bout. Si généreuse
qu'en soit la source, cette attitude d'âme ne me dis-
pense donc pas de chercher en attendant plus de
sincérité ; elle ne me donne pas le droit de fermer les
yeux sur ses conséquences. Je ne suis pas un isolé i
ce que je dis, ce que je fais, fructifie autour de moi.
De quelle nature sont ces fruits ?
Si mon geste est inspiré par une certaine charité
envers l'humanité universelle, peut-être aussi n'est-il
pas sans témoigner d'un certain désintéressement à
l'égard de mon prochain immédiat? Dès lors, une
question se pose à ma sincérité : puis-je prétendre
exercer la charité envers tous en commençant par
y manquer envers quelques-uns? Puis-je atteindre
au sommet de la perfection en évitant délibérément
les premiers degrés?
Si la guerre était déclarée et que je fusse sur le
point de prendre une décision, peut-être pourrais-je
éluder cette question, faute de temps... Dans ce
cas, la générosité pourrait excuser l'irréflexion. Mais,
en ce moment, dans ma chambre bien pacifique, il
me faut répondre.
Il n'est point question —en toute hypothèse —
de renoncer à l'idéal de paix universelle que m'a fait
concevoir un mouvement de vraie charité. Mais
l'urgence de l'action et sa détermination nécessaire
dans le concret meforcent à choisir : —ou bien, com..
prenant que cette charité idéale ne peut ni garder en
moi sa pureté, ni se réaliser dans le monde au moyen
d'un acte qui d'emblée la nie, j'accepterai d'agir
d'abord jusqu'où il est nécessaire pour ne pas man-
quer de charité envers mon prochain le plus proche,
remettant à plus tard la réalisation de l'idéal tel
que je l'imagine ; —ou bien, au contraire, refusant
tout retard, je m'attacherai exclusivement, aveuglé-
ment à la poursuite de cet idéal imaginé, sans me
soucier des moyens employés. Alors, au mépris de
cette sincérité initiale qui en faisait tout le prix, je
me persuaderai que pour réaliser une charité uni-
verselle, je dois commencer par sacrifier le bien de
mon prochain immédiat.
Au moment où je me décide pour ce dernier parti,
l'amour de la paix, élan généreux, se corrompt;
l'attitude pacifique se change en Pacifisme, et ce
n'est plus à un Idéal que je me sacrifie, c'est à une
Idole que je commence par sacrifier mon prochain,
—ayant tout lieu de croire que même mon martyre
en imagination n'est point si désintéressé.
Au fond, le pacifiste conscient manque au premier
chef de réalisme. De réalisme moral d'abord, ce qui
est une faute contre lui-même. On n'a pas le droit de
s'imaginer que l'idéal seul importe, quels que soient
les moyens pris pour le réaliser. «La fin justifie les
moyens telle est au fond sa devise. Alors que la fin
ne peut s'isoler des moyens, et que si le moyen sup-
pose une fin intermédiaire orientée au rebours de la
fin dernière, celle-ci est en réalité niée, ne subsistant
que comme une illusion dont peut seule se satisfaire
une imagination orgueilleuse.
Ce manque de réalisme moral se double d'un
manque de réalisme social et politique. Défaut qui,
dans la vie quotidienne de l'individu, peut n'être
qu'un manque d'intelligence, mais qui devient une
faute grave contre le prochain, si l'on donne son
attitude en exemple, lorsqu'il s'agit de questions
intéressant l'humanité entière. On n'a pas le droit
d'oublier qu'entre nations comme entre individus
règne d'abord la loi de la lutte pour la vie. Assuré-
ment, il faut tendre toutes ses forces à dépasser le
fait, à transformer la nature. Mais on n'asservit la
nature qu'en lui obéissant. Loi absolue. En matière
internationale comme en physique corpusculaire.
C'est temps perdu que de le déplorer : nier le fait
du péché ne le supprime pas. Le rêve le plus sublime
de rédemption doit toujours commencer par une
très humble incarnation.
Ce double manque de réalisme amène fatalement
le pacifiste à être infidèle à son propre idéal, au point
que non seulement en son for intérieur il le renie,
mais que les nécessités de l'action politique le trans-
forment en ennemi de cette paix universelle qu'il
prétend instaurer.
Mettons les choses au mieux : mon amour de la
paix —je le suppose —reste absolument pur, dans
cette tendance à l'acte de charité parfaite et au désir
du martyre, sommetdela perfection auquel les saints
mêmes ont peine à se tenir. Qu'en résulte-t-il ? Me
voici amené à refuser immédiatement toute collabo-
ration à l'armement, à la défense de la patrie. Un
premier problème se pose : comment séparer nette-
ment ce qui est collaboration à la vie de mes conci-
toyens, à quoi je dois participer, et collaboration à
la défense d'une patrie, à quoi je dois me refuser?
La guerre moderne accapare à tel point toutes les
forces vives d'une nation que toute distinction entre
civil et militaire est de fait abolie. Mais ceci vaut
identiquement de cette période qui est préparation
à la guerre, c'est-à-dire de maintenant, sinon de tou-
jours. Exécuter quelque travail que ce soit en dehors
de celui que nécessite mon entretien personnel, pro-
duire quoi que ce soit pour autrui aura toujours une
incidence quelconque sur la vie de la nation et tour-
nera à son profit. En temps de guerre, qui remplit
un emploi civil libère par le fait même un soldat, et
en temps de préparation à la guerre, qui fabrique
l'objet le plus pacifique permet à un autre de fabri-
quer l'objet moins pacifique. Mevoici donc contraint
à vivre en cellule close, me suffisant à moi-même,
obligé à une attitude de parfait égoïsme au nomd'une
soi-disant parfaite charité !
Mais, supposé même que ma logique ne s'embar-
rasse pas d'aussi fines distinctions et que j'estime
pouvoir concourir à la vie du monde sans collaborer
à quelque défense active ou passive, il reste encore
que, n'étant pas isolé, ce refus de participer à la vie
de ma nation comme telle, a pour résultat immédiat
de créer un déséquilibre favorable, en définitive,
à l'injuste et au violent. Que la force de ma nation,
et d'abord celle même que je lui rends après l'avoir
reçue d'elle, ne serve ni à l'injustice ni à la violence,
je dois le vouloir. Mais ici, je dépasse le but. Par mon
refus pur et simple de servir, je ne désarme pas seu-
lement mon pays pour l'injustice, je le désarme aussi
contre elle. Geste généreux, mais qui oublie qu'au
cœur des nations comme de tout homme som-
meille, à côté des meilleurs désirs, la brutalité de
la bête que la force tient en respect, que la fai-
blesse excite. Je refuse absolument ma force à
ma patrie : j'augmente relativement celle de ses
voisins. Peut-être, en leur inspirant une certaine
crainte, sa puissance serait-elle capable de les arrêter
dans leurs mauvais desseins, Or, en vertu de mon
pacifisme sublime, il ne tient pas à moi que cette
puissance s'évanouisse et que toute barrière tombe
devant la violence. Par le fait même, je deviens son
complice ; je tente directement la brutalité assoupie ;
à la rigueur des termes, je l'appelle.
Meflattant de travailler purement pour la paix, je
travaille, en fait, contre elle. Favorisant l'esprit de
guerre chez autrui, je deviens l'ennemi de la paix
universelle.
Ce n'est pas tout. J'ai supposé jusqu'ici que mon
amour de la paix pourrait se maintenir à ces hauteurs
de désintéressement voisines de la perfection de la
charité. Soyons plus vrai. La vie concrète m'ap-
prend qu'il n'en est rien. Dès lors, pour autant que je
voudrai réaliser mon option pacifiste, j'en viendrai
à travailler, non plus seulement de façon négative et
indirecte, mais positivement, directement contre la
force même de mon pays, contre son vouloir-vivre
physique et moral, contre les institutions où ce
vouloir-vivre prend corps et âme, contre les personnes
qui le dirigent. Attaques contre des institutions en
soi légitimes, suspicions contre des personnes dont
je ne peux juger les intentions, provocations au
désordre et àla désobéissance, telles sont les moindres
fautes contre la charité auxquelles peut m'entraîner
mon désir d'une charité universelle.
Et il faut être vrai jusqu'au bout. Comme je ne
suis pas seul dans le monde et que je suis fort peu de
chose dans ma nation, j'en viendrai tout naturelle-
ment à faire alliance avec tous ceux qui, avec desvues
moins hautes que les miennes, travaillent contre le
pays. Une fois sur le terrain concret et pratique, et
même si je fais tous mes efforts pour me distinguer
d'eux, je devrai reconnaître que mon idéal de charité
chrétienne doit se plier à d'étranges compromissions.
Car, du coup, je deviens en fait le complice de tous
ceux qui, au nom d'un idéal antichrétien, préparent
la révolution universelle, de tous ceux qui n'hésitent
guère à s'armer pour exiger le désarmement, sont
prêts à installer une dictature pour instaurer le
règne de la liberté, et se précipiteront dans une guerre
civile sous prétexte de tuer la guerre.
Si noble qu'ait été l'élan de ma charité vers la
paix universelle, si prudent même mon passage à
l'action, il faut le reconnaître, mon choix en faveur
d'une réalisation immédiate me conduit en fait à
porter les armes ou, du moins, à m'unir à ceux qui
commencent par faire violence à leurs compatriotes.
Sous prétexte d'amour envers mon prochain le plus
éloigné, je manque de charité envers le plus proche.
Dans la réalité spirituelle et politique, l'attitude
pacifiste est contrainte de renier son idéal et de pro-
duire le contraire même de ce qu'elle promet. Elle
est condamnée à être pour soi comme pour les autres
ennemis de la paix.
II. — LE NATIONALISME ENNEMI DE LA NATION.
L'amour de la patrie n'est pas plus que l'amour
de la paix garanti contre un danger pareil. Exclusif,
une dialectique semblable le change, lui aussi, en
ennemi de la patrie.
Si le pacifisme prend sa source dans la révélation
chrétienne, l'amour du pays peut encore remonter
plus haut. Il n'est pas pour autant moins divin,
puisque c'est une paternité qui est à sa racine. Mais
tandis que les yeux du pacifique se tournent vers
un terme en quelque sorte eschatologique, ceux du
patriote remontent, au contraire, aux origines,
vers une genèse. La génération, la f&mille, telle est
la base solide de la patrie, et tant que les pacifistes
ne seront pas parvenus à fabriquer des hommes
à peu près comme on frappe des pièces de mon-
naie, les divers individus, en prenant conscience
d'eux-mêmes et de leurs liens familiaux, se groupe-
ront en formations distinctes et opposées.
Bien que la patrie demeure toujours l'extension
dela famille, l'idée que nous nous enfaisons a évolué
avec l'histoire, de telle sorte que l'amour de la patrie
a pris de nos jours une coloration spéciale. Indiquons,
en traits schématiques et sans remonter bien loin,
l'essentiel.
Deux sortes de liens attachent l'individu à sa
famille et par elle à sa patrie : ceux de la chair et
ceux de l'esprit. Or, si, autrefois, la solidarité phy-
siologique, charnelle semblait prépondérante, celle
de la culture n'étant que corollaire d'une situation
de fait, l'évolution des derniers siècles a, de plus
en plus, renversé ce rapport et fait apparaître
comme élément de valeur la communauté psycho-
logique et culturelle.
A cette prise de conscience nouvelle, à cette pré-
dominance de l'élément spirituel, répond la formation
des nationalités modernes. Le rationalisme du
XVIIIe siècle a agi comme un dissolvant sur le prin-
cipe de cohésion à base familiale, pour ainsi dire
charnelle, de la patrie, lui substituant un principe
d'unité libre et représentative. La Révolution
française a tiré les conséquences de ce rationalisme
et l'a diffusé en Europe. Son résultat fut de faire
surgir une série nouvelle d'unités, dont le principe
de cohésion est tout différent de celui des anciens
pays. De même que le chef de l'État n'est plus le
monarque de droit divin, père du peuple et proprié-
taire du royaume par droit d'héritage, l'individu
appartient moins à sa patrie par droit de naissance
que par une sorte de libre consentement qui va
jusqu'au droit d'élection.
L'Allemagne est le plus bel exemple du change-
ment qui s'opère alors. En 1784, Schiller donnait
ce conseil à ses compatriotes : «J'écris comme un
citoyen dumonde... Allemands, necherchez pas à for-
mer une nation, contentez-vous d'être hommes!... »
Quelque quarante ans plus tard, Hegel faisait
de l'État prussien l'incarnation de l'esprit dans le
monde, et concluait sa philosophie de l'histoire en
montrant l'apothéose du monde germain. Au
XIXe siècle d'ailleurs, partout en Europe, le principe
des nationalités était pris comme maxime directrice
de la politique internationale. LeTraité de Versailles,
enfin, le consacrait et s'efforçait de le faire passer
dans les faits.
C'est en fonction de cette idée récente de la natio-
nalité que nous aimons nos patries, et que celles-ci
s'opposent entre elles. On a prêché l'identité de la
nature humaine, l'unité de la raison, et voici que,
des débris du passé, naissent des unités nationales
infiniment plus contractées sur elles-mêmes, infinie
ment plus hérissées les unes contre les autres. Tous
pour chacun et chacun pour tous au dedans, mais,
au dehors, chacun pour soi et contre tous. Une
province séparée n'est plus seulement un bien aliéné ;
c'est un membre amputé qui laisse une blessure
toujours saignante, c'est un enfant volé qui crie
sans cesse vers la mère patrie. Et le creuset où se
forge cette unité nationale, c'est l'armée. Non
plus le glaive dans la main du souverain, mais, par
identité, la force vive de la nation. Si bien que la
guerre prend un caractère infiniment plus implacable
qu'autrefois : au lieu d'être la lutte dedeuxpuissances
qui cherchent à modifier la sphère de leur domination,
sans viser à la destruction des biens convoités, c'est
désormais et inéluctablement le combat à mort
où le vainqueur risque toujours de n'être que le
mourant, dont l'agonie dure un quart d'heure de
plus !
Le tragique de la guerre a eu pour conséquence,
nous l'avons vu, d'élever l'amour de la paix à la
hauteur d'une religion ; mais il avait d'abord contri-
bué à magnifier pareillement l'amour de la patrie.
Il est facile d'en saisir les raisons. Alors que la lutte
à mort entre individus exacerbe uniquement la
bestialité et l'égoïsme en chacun d'eux, la lutte pour
la nation dans la guerre moderne prend, en tous
ceux qui y participent de près ou de loin, un carac-
tère de dévouement total et de sacrifice volontaire.
Déjà, la guerre aux ordres du Prince avait l'aspect
d'un devoir, d'un service. Mais quand la Nation,
ayant pris la place du Prince, devint l'Idéal à la fois
temporel et éternel, dont l'individu a reçu le meilleur
de lui-même et qui symbolise à ses yeux tout ce qu'il
y a de beau, de grand et de noble dans le monde,
mourir pour elle s'auréola de la gloire du martyre.
L'individu se représente l'histoire passée de sa
patrie dans l'humanité comme une suite de gestes
magnifiques au service du droit, de la culture, de
l'humanité, de Dieu. Il accepte pour elle dans l'ave-
nir une mission, une « vocation », gage d'éternité.
Comment la guerre contre un pays qui est pays
de tous, comme son Idéal propre est Idéal universel,
ne deviendrait-elle pas du même coup une entreprise
de la puissance du Mal? Dès lors, si l'individu va
au combat, ce n'est plus par nécessité vitale, ni même
seulement par devoir, mais par un amour très pur
acceptant tout, jusqu'au sacrifice total.
Lemodede la guerre modernevient lui-mêmeren-
forcer cet aspect religieux de la mort pour la patrie.
Scandale pour les pacifistes, que tant de prêtres
et dereligieux aient pu, comme combattants, prendre
part sans angoisses de conscience à la dernièreguerre.
Mais scandale qui s'atténuerait fort s'ils réfléchis-
saient que la guerre moderne, même vue par un
combattant, consiste beaucoup moins à tuer qu'à
être tué ! Simple conséquence de la science au service
de l'armée. Le combat individuel à l'arme blanche,
devient l'exception. On tue donc à distance! On
ne voit même pas si l'on tue!... Et ce qui est vrai
du fantassin au contact de l'ennemi l'est encore bien
plus des autres armes. Si bien que tuer consisté
très souvent à mettre en œuvre un instrument dont
la précision exige d'abord le calme, l'insouciance
du danger, la possession de soi... En tout cela, la
haine brutale et égoïste de l'ennemi rentre dans
l'ombre, et au premier plan apparaissent, comme
les vertus propres au soldat moderne, celles mêmes
du religieux, le courage, la patience, l'obéissance,
le sacrifice total de soi au résultat visé par le chef.
Au pacifiste qui invoque le sacrifice de la Croix,
comme le type de toute Rédemption, le nationaliste
répond en montrant le calvaire qu'ont gravi les
millions de morts de la guerre. Et il ne faut pas nier
que, prise dans sa pureté, son attitude ne soit aussi
noble, aussi inspirée de charité que celle de son
contradicteur.
Représenter le patriote comme une brute ivre
de sang et de destruction, c'est une calomnie égale
à celle qui fait de l'objecteur de conscience un lâche.
Montherlant a répondu avec vérité :
«Onvoudrait que de la guerreil nesortit quedumal. Bien
des problèmes en seraient simplifiés. Or, cet archet frotté de
sang, tire de lh' omme des accents profonds que lui seul peut
lui faire rendre... Quelqu'un de mon âge a pu écrire que la
guerre était «la plus tendre expérience humaine »qu'il ait
vécue. Vous entendez bien : tendre. Des êtres portent leurs
âmescommeunvase plein et clos. Qu'une mainles brutalise,
les brise, ils sedélivrent d'un flot decharité... Pour qued'an-
ciens combattants osent prononcer, imprimer le mot de
*nostalgie »de la guerre (1), il faut qu'ils se sentent merveil-
(1) Parmi tous les documents de guerre qui confirment la
justesse de ce mot, peut-être ne trouvera-t-on pas de témoi-
gnage plus saisissant que l'article du P. TEILHARD DECHAR-
DIN,intitulé précisément La Nostalgie du Front (Études, 1917,
T. CLIII, pp. 458-467). Écrit en pleine bataille, face au Che-
min-des-Dames, par un homme qui « croit connaître, pour
l'avoir ressentie jusqu'à l'angoisse, la grande pitié du front
et celle de l'arrière 1), le but de cet article est d'étudier, dit
son auteur, « l'incontestable sentiment de nostalgie éprouvé
— nonobstant toutes les horreurs contemplées ou vécues —
par l'homme qui se voit privé, après l'avoir goûtée en plénitude,
de l'exaltation puissante versée à l'âme par la vie du front ».
leusement soutenus par leur conscience. Et comment non,
puisque leur nostalgie, c'est la nostalgie de la générosité!...
Combiendefacilement
désirer souffrir1peuvent naître les raisons qui nous font
C'était ce désir-là qui vous permettait de partir. Pas le
désir de tuer, ohnon!Ledésir desouffrir, d'aimer, deservir.
Ceux qui vous traitent de brute casquée se méprennent de
tout. Ils ne comprennent pas que ce que vous regrettez dans
la guerre, c'est l'amour. C'est le seul lieu où vous avez pu
aimer puissammentles hommes»(1).
Comment, pour ma part, pourrais-je oublier les
heures vécues «là-haut », les renier et renier en même
temps le sacrifice de tous ceux que j'ai connus et
aimés, et qui ont donné leur vie pour leur patrie?
D'où vient cependant que si, demain, il fallait
repartir «là-haut »,je ne pourrais retrouver les mêmes
dispositions qui, en 1914, me faisaient craindre que
la guerre s'achevât sans que j'aie eu le temps d'y
prendre part ? Je suis prêt peut-être au même sacri-
fice, mais moins assuré que ce sacrifice doive produire
ses fruits. J'ai identifié, moi aussi, ma patrie avec
tout ce qu'il y a de grandeur et de beauté dans le
monde, je sais d'expérience l'élévation morale que
produit la guerre, j'ai goûté sa tendresse et j'ai
gardé la nostalgie de sa générosité... Malgré tout,
je ne puis, je ne dois pas accorder purement et
simplement mon concours à ceux qui ne voient rien
au-dessus de cette grandeur de la patrie, et qui
tendent à aveugler les hommes sur les raisons les
plus profondes de la guerre.
Non que j'incrimine leurs sentiments ou leurs
intentions, ni que l'amour de ma patrie soit en moi
refroidi, mais je me demande maintenant si cette
(1) Chant funèbre pour les Morts de Verdun, pp. 109-115.
Il ne serait pas difficile de montrer que la guerre, non plus
pour la patrie, mais pour l'idéal de la révolution sociale uni-
verselle, peut aussi tirer des hommes les mêmes accents. On
en trouverait la preuve dans les romans de Malraux.
attitude généreuse encore, irréfléchie aussi, est pleine-
ment fidèle à la source d'où naît l'amour de monpays
et si, à son tour, elle n'en vient pas au point de se
renier elle-même et de produire en fait le contraire
de ce qu'elle souhaite.
En effet, si grand que soit mon amour pour ma
patrie, si intime et fondée ma persuasion qu'une
« mission » dans le monde lui est départie, je dois
cependant, moi aussi, ouvrir les yeux. Ma patrie
n'est pas seule au monde. Il y a d'autres peuples
sur la terre, — quelques-uns même de civilisation
beaucoup plus ancienne que le mien, —où vivent
des hommes tout semblables à moi. De quel droit
leur refuserai-je d'aimer leur patrie avec un amour
égal au mien? Avant l'arrivée des Européens, les
Chinois, dit-on, représentaient leur pays —l'Empire
du Milieu —au centre d'un grand planisphère dont
les autres pays étaient de minuscules dépendances.
Mais lequel d'entre nous ne porte en lui plus oumoins
consciemment un monde du même modèle où son
pays est l'empire du milieu ?
Si le monde de la réalité se façonnait aussi facile-
ment que celui de l'imagination, tous les peuples
qui environnent le mien seraient vite disciplinés
au mieux de son intérêt. Et comme ce n'est point
un sentiment vil qui me pousse, ce mieux de mon
peuple, je m'imagine qu'il serait aussi le mieux
de tous ces peuples satellites ! Seulement, la réalité
est différente. Ceque j'appelle le mieuxde ces peuples
leur paraît en fait asservissement, et avec autant
de bonne foi, ils prétendent à leur tour appliquer
à mon pays un traitement identique... A moi, cette
fois, de crier à la barbarie et à l'esclavage!
Si telle est la réalité, mon amour de la patrie va se
trouver encore en face d'une option : — ou bien,
j'accepterai l'existence des autres patries à côté
de la mienne et, concevant le bien de la mienne
comme solidaire de celui des autres, je serai prêt
à le sacrifier dans la mesure où le bien commun
des nations l'exigera ; — ou bien, je me refuserai
à sacrifier quoi que soit, ce bien commun des nations
m'apparaissant comme une billevesée et un attrape-
nigaud, et nourrissant les rêves de grandeur et de
suprématie spontanément conçus pour mon pays,
je ferai de celui-ci la fin dernière de ma vie politique,
et de son bien particulier le seul critère de toute
question internationale.
Option semblable mais de sens inverse à celle
que m'a imposée mon amour de la paix. Celui-ci
ne restait sincère que si j'acceptais de tenir compte
du réel immédiat dans la poursuite de ma fin, la
paix universelle. Maintenant, il ne s'agit pas davan-
tage de renoncer à mon amour pour ma patrie, ni
mêmeaux rêves quej'ai faits pour elle, mais de savoir
si je voudrai tenir compte du bien universel pour
juger de ce qui est finalement le bien de mon pays.
Dans la mesure où je me refuse à dépasser l'ho-
rizon de ma patrie, à soumettre l'appréciation de
son bien particulier à la norme du bien commun
des nations, dans la même mesure mon attitude
patriotique se changera en Nationalisme, et ce ne
sera plus à un Idéal que je me sacrifierai, mais
c'est à une Idole que je demanderai aux autres de
s'immoler, ayant dès lors tout lieu de croire que
mon élan de charité n'est pas si pur que je l'ima-
gine et s'alourdit d'un assez épais égoïsme.
Si l'attitude du pacifiste fait songer par plus d'un
trait à celle de l'enfant qui, aux alentours de l'âge
bête, se figure que ses rêves vont devenir demain
réalité, l'attitude nationaliste, en revanche, rappelle
d'assez près celle de l'enfant qui au même temps
n'arrive pas à dépasser l'horizon du nid familial et,
plutôt que de regarder vers le grand large, cache
sa tête dans les jupes de sa maman. C'est la grâce
de l'enfant que nul homme ne soit pour lui aussi
vaillant et fort que son père, nulle femme aussi
aimante et belle que sa mère. Mais il n'entre pas
dans l'adolescence sans prendre conscience que
d'autres familles à côté de la sienne ont enclos le
même mystère d'amour, et il n'arrive à l'âge adulte
que lorsqu'il comprend que son rôle à lui est de se
lancer —fût-ce au prix de vrais sacrifices imposés
à sa sensibilité et à celle de ses parents —dans une
société plus vaste que sa famille et d'y vivre sa
vie d'homme. S'y refuser serait finalement faire le
malheur de cette famille qui ne subsiste point dans
un autre milieu que cette société. Et en accepter
la nécessité ne diminue en rien l'amour de son cœur
qui dans l'âge viril garde toujours pour ses parents
la prédilection du petit enfant.
Au fond, le nationaliste manque de cette dose
infime mais indispensable d'idéalisme qui soulève
au-dessus de l'affectivité naturelle et qui est essen-
tielle à la virilité et à l'intelligence. Sans doute,
il peut être journaliste, diplomate, historien, homme
politique, voire académicien!... Il peut comprendre
très intelligemment le jeu de la lutte pour la vie,
loi fondamentale entre nations comme entre indi-
vidus. Mais s'il en reste là, s'ingéniant uniquement
à faire jouer cette loi en faveur de sa seule patrie,
il demeure un enfant en face de l'univers humain.
La communauté des nations qu'il ne voit pas se
construire, petit à petit, sous ses yeux, s'instaurera
tôt ou tard, non sans à-coups, sans doute, mais
infailliblement ; si, du moins, l'idéal qui depuis
plus de deux mille ans informe notre civilisation
ne doit pas disparaître ! Le nationaliste peut même
être chrétien, catholique fervent, identifiant dans
son cœur son pays et sa foi, et persuadé que la ruine
s. P.
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