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ALEXANDRE KOJÈVE ET GASTON FESSARD SUR L’AUTORITÉ ET LA

POLITIQUE

Danilo Scholz

Presses Universitaires de France | « Revue philosophique de la France et de


l'étranger »

2016/3 Tome 141 | pages 343 à 362


ISSN 0035-3833
ISBN 9782130734444
DOI 10.3917/rphi.163.0343
Article disponible en ligne à l'adresse :
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ALEXANDRE KOJÈVE ET GASTON FESSARD


Sur L’AUTORITÉ ET LA POLITIQUe

En philosophie politique comme en histoire, des recherches récen-


tes ont démontré la pertinence du concept d’autorité pour qui cherche
à comprendre les péripéties de la première moitié du xxe  siècle, mais
aussi la manière dont ce concept continue de travailler les régimes
démocratiques actuels1. Or, du point de vue des acteurs historiques,
l’autorité ne va plus de soi2. Dans le management, l’administration,
l’armée ou la politique, l’autorité apparaît comme «  une préoccupa-
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tion collective d’époque  » au début du xxe  siècle. Ce n’est pas que
«  le chef et le commandement n’existaient pas jusque-là  », comme
le rappelle Yves Cohen, mais ils deviennent des problèmes épineux
à partir de la période 1890-19403. La crise de l’autorité semble alors
généralisée, même si les individus sont loin de s’affranchir de son
emprise.
On se propose ici de prolonger, sur un plan historique et concep-
tuel, les enquêtes menées sur l’autorité, en prêtant attention à ses

1.  Je remercie les trois évaluateurs anonymes de la revue pour leurs


commentaires précieux. À travers leur relecture, Perrine Simon-Nahum, Olivier
Baisez et Olivier Surel m’ont également fourni des suggestions utiles.
2. Sur la spécificité de l’autorité dans les régimes démocratiques, voir : Robert
Alan Dahl, « Varieties of Democratic Authority », in After the Revolution? Authority
in a Good Society, New Haven, Yale University Press, 1990, éd. augmentée,
pp.  45-79 ; Thomas Christiano, The Constitution of Equality. Democratic Authority
and its Limits, Oxford, Oxford University Press, 2008 ; David M. Estlund, L’Autorité
de la démocratie. Une perspective philosophique, Paris, Hermann, 2011 (1re éd. 2008).
Pour une perspective historique sur les formes possibles que peut prendre l’autorité,
voir Oliver Kohns, Till van Rahden et Martin Roussel (dir.), Genealogie der Autorität.
Texte zur politischen Ästhetik, Munich, Fink, 2016. Sur le point de vue juridique,
voir Scott J. Shapiro, « Authority », in Jules L. Coleman, Kenneth Einar Himma et
Scott J. Shapiro (dir.), The Oxford Handbook of Jurisprudence and Philosophy of Law,
Oxford, Oxford University Press, 2002, pp. 382-439.
3. Yves Cohen, Le Siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement
et de l’autorité (1891-1940), Paris, Éditions Amsterdam, 2013, pp. 64, 12.
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usages philosophiques dans la France des années 1940, chez deux


figures importantes, bien que souvent négligées, de la pensée française
du xxe  siècle, Alexandre Kojève et Gaston Fessard, dont le concept
d’autorité a irrigué les écrits politiques pendant la Seconde Guerre
mondiale. L’occupation allemande et le régime du maréchal Pétain les
contraignent alors à revisiter cette notion. Loin de se réduire à une
pure expérience de pensée, leurs réflexions prennent une dimension
immédiatement politique, voire existentielle. Quelle est la légitimité
du gouvernement de Pétain  ? Et quelle obéissance lui doivent les
citoyens  ? Dans leurs interrogations sur le bien-fondé du pouvoir de
Vichy, ils butent sur une forme d’autorité dont on tend communément
à sous-estimer l’enjeu politique. Ils s’attellent à théoriser l’autorité
paternelle, mais en tirent des conséquences opposées quant à l’atti-
tude à adopter face au maréchal Pétain.

Genèse d’un échange intellectuel

Brossons d’abord un tableau des rapports entre Kojève et Fessard.


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Le second prend contact avec le premier en juillet 1934 pour lui faire
part d’un projet de traduction de la Phénoménologie de l’esprit de
Hegel. C’est par l’intermédiaire de Jean Wahl et d’Alexandre Koyré
qu’ils font connaissance4. En dépit de l’enthousiasme de l’éditeur
Gaston Gallimard pour le projet, cette traduction ne verra jamais le
jour, selon toute hypothèse parce que Kojève et Fessard se sont vite
rendu compte que Jean Hyppolite avait déjà entrepris celle qui sera
publiée en deux volumes en 1939 et 1941 chez Aubier.
À partir de l’automne 1934, Fessard devient un auditeur assidu du
séminaire de Kojève sur Hegel. Avec Raymond Aron, il est l’un des
seuls auditeurs invités à présenter, dans le cadre du cours, un exposé
critique des thèses de Kojève. Dès le début, leur respect mutuel
n’empêche pas de profondes divergences philosophiques. Ainsi, dans
une lettre de 1935, Fessard fait l’éloge de ce qu’il appelle «  l’interpré-
tation plus activiste et existentielle  » de la pensée de Hegel5. C’est
à la dialectique du maître et de l’esclave, pièce maîtresse de l’inter-
prétation de Kojève, qu’il fait allusion. Il est donc l’un des premiers
à reconnaître la force subversive du Hegel kojévien, qui voit dans

4. Lettre de Gaston Fessard à Alexandre Kojève, datée du 28  juillet 1934,


Bibliothèque nationale de France, fonds « Kojève », boîte XX.
5. Lettre de Gaston Fessard à Alexandre Kojève, datée du 25 juin 1935, BNF,
fonds « Kojève », boîte XX.
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les révolutions sanglantes le mobile premier de l’histoire. Du Hegel


apologète conservateur de l’État prussien, il ne reste plus rien. Sous
la plume de Kojève, Hegel devient un marxiste avant la lettre. Fessard
prédit même que nombre de marxistes vont récuser cette lecture, et
insisteront plutôt sur le caractère idéologique, bourgeois, idéaliste,
religieux des écrits de Hegel6. Il n’hésite pas non plus à marquer ses
réserves sur le Hegel athée que décrit Kojève. Toutefois, ce ne sont
pas les querelles herméneutiques, mais les questions d’engagement
dans l’histoire qui vont, en fin de compte, jalonner leurs échanges
intellectuels.
En 1937, Fessard demande à Kojève de rédiger un compte rendu
de ses deux livres Pax nostra et La Main tendue7. Kojève accepte, puis
se rétracte soudainement. Ces livres, s’explique-t-il, lui paraissent
trop personnels pour faire l’objet d’une recension. De plus, le compte
rendu aurait dû paraître dans la revue Recherches philosophiques qui,
cette année-là, avait interrompu sa publication. Pour ne pas laisser
passer les ouvrages de Fessard sans commentaire, Kojève préfère lui
envoyer un compte rendu sous forme de lettre. Il y est longuement
question du théisme ou de l’athéisme de Hegel en particulier et de
l’homme moderne en général. Pour Kojève, la synthèse de Hegel et
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de la foi catholique à laquelle Fessard s’efforce de parvenir est par
avance vouée à l’échec. Il ne s’agit pas d’un différend scientifique  :
la question de l’existence ou de l’inexistence de Dieu s’avère décisive,
chez Kojève comme chez Fessard, pour l’analyse du phénomène de
l’autorité.
C’est encore dans la correspondance que sont discutées les diver-
gences politiques résultant de leurs projets philosophiques respectifs.
Si Fessard oppose un christianisme hégélien au strict parallélisme
qu’il observe entre fascisme et communisme, Kojève insiste sur le
fait que la foi chrétienne n’est pas incompatible avec une politique
réactionnaire. À preuve  : le régime paramilitaire d’Engelbert Dollfuß,
à la tête du gouvernement autrichien entre  1932 et  19348. Il défend

6. C’est ce qui se produira à la parution de l’Introduction à la lecture de


Hegel (Paris, Gallimard, 1947). Sous le choc, un auteur anonyme conclut, dans son
compte rendu publié dans une revue trotskiste, que « s’il est vrai que Hegel était
déjà “marxiste” », comme Kojève le fait entrevoir, « toutes les critiques adres-
sées par Marx à Hegel perdraient leur sens » (A. A., « Hegel était-il marxiste ? »,
Revue internationale, no  12, 1947).
7.  Gaston Fessard, « Pax nostra ». Examen de conscience internationale
(Paris, Grasset, 1936), et La Main tendue. Le dialogue catholique-communiste est-il
possible ? (Paris, Grasset, 1937).
8. Alexandre Kojève, « Compte rendu de deux ouvrages de Gaston Fessard,
Pax nostra : examen de conscience internationale et La Main tendue ? Le dialogue
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un communisme qui incarnerait «  une raison supérieure à celle du


capitalisme9  », dont le caractère raisonnable se traduirait par l’accent
mis sur la planification du travail transformateur et créateur d’un
monde véritablement humain. Après les accords de Munich en 1938,
Kojève se range cependant aux côtés de Fessard lorsqu’il s’agit de
faire front contre le nazisme  : « Deux lignes de direction différentes
peuvent s’entrecouper en un point précis et je crois que pour nous
“Munich” est précisément un tel point10.  »
Ces échanges épistolaires se poursuivent jusqu’en 1939. Le
séminaire sur Hegel prend fin avec la «  drôle de guerre  ». D’abord
stationné à Rueil, Kojève est envoyé, en mai  1940, pour des exer-
cices au camp de La Courtine dans le Massif Central, quinze jours
avant l’entrée des Allemands dans les Ardennes. Quelles sont les
trajectoires respectives des deux penseurs sous l’Occupation  ? Dans
les mois qui suivent la proclamation du régime de Vichy par le
maréchal Pétain, Kojève reste confiné dans sa maison à Vanves.
En 1941, il s’installe à Marseille, où il achève, en mai  1942, la
rédaction de La Notion de l’autorité, manuscrit qui ne sera publié
que de façon posthume. Pendant l’été 1943, il séjourne dans le
village de Gramat, où il rédige l’Esquisse d’une phénoménologie du
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droit, ouvrage-somme sur la dimension juridique de la construc-
tion de l’État mondial, également demeuré inédit de son vivant11.
Pendant une période sur laquelle on ne dispose d’aucune documen-
tation, Kojève, proche, par l’intermédiaire de sa compagne Nina
Ivanoff, des groupes de Jean Cassou et de Léon Poliakov, participe,
à partir de 1942, aux activités de la Résistance12. On lui confie
ainsi la recherche d’informations et la diffusion de pamphlets et
tracts clandestins13.

catholique-communiste est-il possible ? », in Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean


Labarrière, De Kojève à Hegel : cent cinquante ans de pensée hégélienne en France,
Paris, Albin Michel, 1996, p. 136.
9. Lettre de W. Stellmann à Alexandre Kojève, datée du 22 mars 1934, BNF,
fonds « Kojève », boîte XX.
10. Lettre d’Alexandre Kojève à Gaston Fessard, datée du 19  juin 1939, in
Gabriel Marcel et Gaston Fessard, Correspondance (1934-1971), Paris, Beauchesne,
1986, p. 509.
11. François Terré, « Alexandre Kojève, philosophe du droit », Revue de
sciences morales et politiques, no  3, 1992, pp. 387-407.
12. Dominique Auffret, Alexandre Kojève. La philosophie, l’État, la fin de
l’histoire, Paris, Hachette, 1997 (1re éd. 1990), pp. 373-375 ; Léon Poliakov,
Mémoires, Paris, Jacques Grancher, 1996, pp. 91-96.
13. Hager Weslati, « Kojève’s Letter To Stalin », Radical Philosophy, no  184,
2014, p. 12.
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Kojève entretient cependant un rapport ambigu avec certains élé-


ments de la Résistance14. Engagé au sein du groupe Combat, Albert
Camus s’attire les foudres de Kojève en raison de son inféodation
à des idéaux que ce dernier qualifie d’anarchisants, de libertaires
hostiles à toute forme d’État. Les réseaux résistants regroupent, selon
Kojève, «  de nombreux éléments foncièrement nihilistes dits “intel-
lectuels”, pour lesquels le non-conformisme a en soi une valeur
absolue au lieu d’être une conséquence parfois nécessaire, mais tou-
jours regrettable, d’une volonté constructive concrète  ». La France,
écrit-il dans l’immédiat après-guerre, doit «  refouler ces éléments
foncièrement anti-étatiques dans le domaine littéraire  », d’où ils ne
sont sortis «  qu’au hasard des événements15  ». Loin de relever d’un
démêlé entre intellectuels engagés, ces remarques traduisent son atta-
chement à l’autorité comme vecteur d’ordre politique. À partir de
décembre 1944, il est de nouveau à Paris. En septembre 1945, Robert
Marjolin le nomme chargé de mission auprès de la Direction des
relations économiques étrangères (DREE). Ainsi débute sa carrière
dans l’administration française.
Gaston Fessard est, quant à lui, mobilisé dans l’armée française.
En octobre 1941, il s’installe à nouveau à Paris. Au sein de l’Église,
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il s’en prend à ceux qui prônent la soumission pure et simple au
régime du Maréchal. Entre 1941 et juillet  1942, Fessard rédige
le manuscrit d’Autorité et bien commun. Grâce au soutien d’Henri
de Lubac, ce livre sera publié à la Libération. Dans le commen-
taire qui en accompagne la réédition, Frédéric Louzeau estime que
Fessard et Kojève auraient, chacun, écrit leur livre sur l’autorité de
façon indépendante, sans avoir connaissance du projet de l’autre16.
En dépit de l’absence de document pour le montrer, la possibilité
qu’ils aient été informés de leurs projets respectifs ne peut être
exclue. Car ils participaient du même milieu de sociabilité, certes,
bouleversé par l’Occupation, mais qui n’avait pas disparu. Louzeau
attire lui-même l’attention sur Paul Landsberg (1901-1944), qui
avait présenté devant le cercle de la revue Esprit, en 1938, un
exposé sur la crise de l’autorité que Fessard évoque dans une lettre

14. Pour une étude récente de la Résistance, se reporter à Robert Gildea,


Fighters in the Shadows: A New History of the French Resistance, Cambridge,
Harvard University Press, 2015.
15. Alexandre Kojève, « L’empire latin. Esquisse d’une doctrine de la politique
française », manuscrit daté du 27  août 1945, BNF, fonds « Kojève », boîte  XIII,
p. 46.
16. Frédéric Louzeau, « Introduction », in Gaston Fessard, Autorité et bien
commun, Paris, Ad Solem, 2014, p. 31 note 2.
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à Henri de Lubac17. Or, dès le début des années 1930, ce même


Landsberg avait été un interlocuteur important pour Kojève18. On
ne peut donc écarter d’emblée l’hypothèse d’un fond commun à la
réflexion sur l’autorité menée par Kojève et Fessard.

Penser l’autorité politique en temps de guerre

La proximité de leur démarche et des prémisses de leurs écrits est


visible. Tous deux estiment qu’un certain modèle du libéralisme a fait
faillite. La crise de l’autorité n’en serait que le signe le plus marquant.
Pour Kojève, l’arrivée au pouvoir du régime pétainiste, succédant à une
Troisième République décriée, ne signifie pas seulement un change-
­ment de régime, mais nécessite encore une révolution de la pensée.
La défaite de 1940 a débouché sur une crise de pouvoir, c’est-à-dire
une crise de commandement. La responsabilité qui incombe aux nou-
veaux dirigeants du pays leur commande de sortir la France de cette
impasse. Pour lui, l’existence d’un système républicain représentatif
sape l’autorité. Pour comprendre le sens de ce propos, il faut remonter
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à la genèse et à la transmission de l’autorité. Si les théoriciens du
contractualisme libéral traitent du problème de l’autorité, ce n’est pas
à propos de sa genèse, mais de sa transmission19. Kojève va jusqu’à
imputer à la vision contractuelle de la société une incapacité totale à
rendre compte de la genèse de l’autorité. Les élections et les accords
représenteraient au mieux «  une première manifestation  » d’une auto-
rité déjà existante, celle de qui réussit à réunir le plus grand nombre
de voix. Le modèle contractuel ne ferait que confirmer une allégeance
déjà établie. Il en irait de même pour la transmission de l’autorité à
la majorité. Kojève procède ainsi à un renversement inattendu visant
au cœur le parlementarisme démocratique  :
Là où la majorité se réclame d’une soi-disant « Autorité  » sui generis,
due au seul surnombre, elle se réclame en fait de la pure et simple force.

17.  Ibid., p. 21.


18. Lettre de Leo Strauss à Alexandre Kojève, datée du 16  janvier 1934, in
Leo Strauss, De la Tyrannie : suivi de correspondance avec Alexandre Kojève, Paris,
Gallimard, 1997, p. 262.
19. Dans un mémoire remis au cardinal Emmanuel Suhard (1874-1949) le
12  octobre 1942 et rédigé durant l’été 1942, Fessard emploie d’autres termes
pour préconiser la distinction entre transmission et genèse de l’autorité. L’erreur
consisterait à « attribuer ainsi valeur de fondement à ce qui n’est que signe »
(« Collaboration et Résistance au Pouvoir du Prince-Esclave », in Frédéric Louzeau,
L’Anthropologie sociale du père Gaston Fessard, Paris, Puf, 2009, p. 675).
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On peut donc opposer le régime «  majoritaire  » au régime «  autoritaire  », ce


dernier s’appuyant sur l’Autorité, le premier sur la force20.

Fessard, qui distingue aussi transmission et genèse de l’auto-


rité, tient de même le libéralisme pour responsable du malheur de
la France  : s’il y a «  une élémentaire vérité  » qu’on peut tirer de la
défaite, c’est qu’il y a une profonde crise de l’autorité. Cette crise
serait seule à même d’expliquer «  le caractère de dissolution sou-
daine et totale qu’a revêtu la défaite21  ». Le corps social est accablé
de deux côtés. D’une part, l’élite a renoncé à sa légitime vocation
de gouverner, de l’autre, la masse a perdu le sens de sa nécessaire
soumission. Le lien social se délite car le libéralisme contient en
lui le germe d’un «  individualisme totalement anarchique22  ». Tout
comme Kojève, Fessard s’en prend au principe majoritaire qui serait
l’unique arbitre du bien commun. Le libéralisme ne reconnaît qu’un
seul principe de discernement du bien commun, à savoir «  celui du
plus grand nombre23  ». Entité floue et peu fiable, la majorité finit par
décider du bien commun. Fascisme et communisme ont ainsi «  raison
de dénoncer l’illusion du libéralisme  » qui s’imagine que la raison
indi­viduelle «  suffit à […]  venir au bout  »24 de la politique. Mais si
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ces deux conceptions du monde mettent en lumière les insuffisances
du libéralisme, au lieu de dépasser les impasses du credo libéral,
elles les exacerbent, radicalisant le problème auquel elles se veulent
le remède.
Dans son analyse du rapport du bien commun et du communisme
révolutionnaire, Fessard prend néanmoins ses distances par rapport à
Kojève qui, tout au long des années 1930, a présenté son séminaire
comme l’appui philosophique d’un certain hégéliano-marxisme. Chez
Fessard, la critique du marxisme prolonge celle du libéralisme. La
doctrine communiste vise bien «  l’intégration de l’univers entier au
sein d’une société sans classes et sans États  », mais la conception
marxiste du monde «  pervertit radicalement le Bien commun  » car
elle cherche à le fonder sur «  la seule puissance d’un parti  » révo-
lutionnaire. Une «  lutte à mort universelle  » pourrait même conduire
à une communauté du mal25. De son côté, Kojève, en mai  1942, se
borne à souligner que Marx «  a complètement négligé le problème

20. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité (1942), Paris, Gallimard, 2004,


p. 102.
21.  Gaston Fessard, Autorité et bien commun, op. cit., pp. 42, 41.
22.  Ibid., p. 86.
23.  Ibid., p. 88.
24.  Ibid., p. 101.
25.  Ibid., pp. 117, 97.
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de l’Autorité26  ». Infléchissement majeur et vraisemblablement dû à


la conjoncture politique française, l’optique hégéliano-marxiste ne
sert plus de voie d’accès unique au thème abordé. Hegel devient
un théoricien de l’autorité parmi d’autres (Platon, Aristote, Thomas
d’Aquin)  : « Chacune de ces théories était conçue comme une théorie
universelle, ne reconnaissant qu’un seul type d’Autorité et le prenant
pour l’Autorité tout court.  » Cela n’empêche cependant pas Kojève de
faire l’éloge de Staline, figure par excellence d’un chef révolutionnaire
«  ayant un projet “universel”27  ».

Les formes élémentaires de l’autorité

Sur les formes élémentaires de l’autorité, Kojève et Fessard éla-


borent des schémas dont la ressemblance est remarquable. Kojève
postule l’existence de quatre types d’autorité  : d’abord l’autorité du
père sur l’enfant, que Kojève associe à la pensée scolastique  ; ensuite
l’autorité du maître sur l’esclave, qui trouve son origine dans la philo-
sophie de Hegel  ; puis l’autorité du juge, thématisée dans les écrits
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de Platon  ; enfin vient l’autorité «  du Chef (duce, Führer, leader, etc.)
sur la Bande  » mise en rapport avec la pensée d’Aristote28. Dans le
schéma de Fessard, nous rencontrons trois formes d’autorité  : l’auto-
rité charismatique du chef, l’autorité créatrice et éducatrice du père
et l’autorité dominatrice du maître.
La spécificité d’une forme d’autorité ne suffit pourtant pas à définir
les formes de son déploiement politique. Il faut nous intéresser au
rapport ambigu qu’entretient l’autorité avec la force. Pour Fessard, le
recours à la force ne peut être que le signe d’une autorité dégénérée.
Il est vrai que l’autorité constitue une sorte de «  force  » qui, par sa
vertu propre, «  subjugue autrui  ». Il y a, certes, un éventail de formes
à travers lesquelles se décline ce processus du «  plus brutal jusqu’au
plus éthéré29  ». Mais, dès lors que le pouvoir de fait demeure seu-
lement celui de la force, il se change en tyrannie.
On ne peut cependant nier que la force ait souvent été à l’origine
de l’autorité. À l’instar de Kojève et de Hegel, Fessard maintient
que «  toutes les souverainetés étatiques n’ont d’autre origine que la
lutte à mort  ». Le leader doit faire preuve de sa supériorité, «  de

26. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 51.


27.  Ibid., pp. 132, 119.
28.  Ibid., p. 80.
29.  Gaston Fessard, Autorité et bien commun, op. cit., p. 50.
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Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique 351

sa maîtrise, en réduisant ses égaux à la soumission des esclaves  ».


Il y a sur ce point une «  parenté du droit avec le fait pur par le
moyen de la mort  ». « Nulle autorité  », dit Fessard, ne peut jamais
renoncer à s’appuyer sur cette angoisse radicale «  où les volontés
humaines trouvent, en deçà de leurs désirs divergents, leur premier
fond commun30.  » Afin d’affermir sa légitimité, l’autorité doit faire
du bien commun la clef de voûte de ses actions. Refuser de tendre
au droit, «  c’est pour le pouvoir de fait étouffer du même coup la
légitimité de sa force  ». L’autorité a l’obligation de «  transformer le
pouvoir de fait, principe de subordination, en pouvoir de droit, base
d’une coordination31  ».
Dans La Notion de l’autorité, Kojève va plus loin, jusqu’à se
détourner de la primauté absolue qu’il avait auparavant accordée à
la lutte à mort en vue de la reconnaissance. Au moins sur le plan
théorique, l’autorité et le recours à la force en viennent à s’exclure
mutuellement. L’autorité doit en effet être soigneusement distinguée
de la violence. Bien que le pouvoir politique puisse être fondé sur la
force, il doit en principe être en mesure de s’en passer de manière à
ce que l’État projette son existence dans un avenir lointain. Autrement
dit, plus grande est l’autorité, moins le recours à la violence s’avère
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nécessaire. Une telle situation ne peut que contribuer à la stabilité
d’un État. « Une théorie de l’État (par opposition à la pratique) fait
donc abstraction de la notion de “force”  ». Un pouvoir non fondé sur
la force doit se constituer à partir de la notion d’autorité  :
La force ne peut jamais, par définition, engendrer une Autorité politique
[…]. Une théorie du « Pouvoir politique  » n’est donc rien d’autre qu’une
théorie de l’Autorité […] ou une application (théorique) de la théorie de
l’Autorité à la Politique (c’est-à-dire à l’État)32.

Kojève propose alors une définition très succincte de l’autorité,


résumée à «  la possibilité qu’a un agent d’agir sur les autres […],
sans que ces autres réagissent sur lui, tout en étant capables de le
faire33  ». Dès que l’intervention de la force devient nécessaire, l’auto-
rité s’efface. Conséquence capitale  : l’autorité illégitime lui apparaît
comme une contradiction dans les termes. Nier sa légitimité, «  c’est
ne pas la reconnaître, c’est-à-dire la détruire  ». L’enchaînement lo­
gique de Kojève aboutit à une deuxième conséquence  : si l’essence
de l’autorité se situe aux antipodes de la force, un écart la sépare

30.  Gaston Fessard, ibid., pp. 53, 55.


31.  Ibid., p. 80.
32. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 137.
33.  Ibid., p. 58.
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352 Danilo Scholz

également du droit. Là où Fessard évoque sans cesse la légitimation


nécessaire de l’autorité par le droit, Kojève remarque qu’on ne peut
«  opposer aucun “Droit” à une Autorité réelle (reconnue)34  ».

L’autorité paternelle

Une fois esquissée la dynamique de l’autorité et de la force, il


reste à étudier la conception que se font les deux auteurs de la pra-
tique politique. Ce qui surprend, c’est la préséance qu’ils reconnais-
sent, pour des raisons différentes, voire franchement inconciliables,
à l’autorité paternelle. Relevant du domaine de la biologie, l’autorité
du père a été frappée, semble-t-il, d’obsolescence dans la pensée
politique du xxe  siècle. Jean-Claude Monod, consacrant un chapitre
à Kojève dans Qu’est-ce qu’un chef en démocratie  ?, considère que
l’homme d’État dont il est question dans La notion de l’autorité doit
réunir avant tout deux formes d’autorité  : il doit agir en chef et en
maître. Liée intrinsèquement au combat, l’autorité du maître prévaut,
comme Kojève le précise dans son Esquisse d’une phénoménologie du
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droit, rédigé en 1943, surtout «  dans la politique extérieure, dans
les rapports avec l’ennemi  », tandis que l’autorité du chef bat son
plein «  dans la politique intérieure, dans le rapport entre Amis  »35.
Certes, il y aurait, chez Kojève, «  une certaine compréhension de
l’autorité paternelle  », mais si l’on en croit Monod, ce n’est pas
autour d’elle que gravite le jeu politique36. On peut nuancer ce juge-
ment, en relevant l’étrange centralité de l’autorité paternelle comme
force éminemment politique dans les écrits de Fessard comme de
Kojève.
Pour Fessard, la société politique reste toujours entée sur la
famille. Ce qu’il nomme la dialectique de la famille serait supérieur
à celle du maître et de l’esclave, qui fournit chez Kojève la dyna-
mique du moteur historique. Au sein de la famille, l’autorité n’est
rien d’autre que le «  pouvoir procréateur  » du père. Selon Fessard,
l’autorité ne réalise pleinement son essence comme autorité légitime
que si elle vise le bien de la «  communion  ». Quelle pourrait être la

34.  Ibid., p.  62. Le droit et son lien avec l’autorité deviennent pourtant le
thème central du deuxième écrit de guerre de Kojève, à savoir l’Esquisse d’une
phénoménologie du droit (voir ci-dessous).
35. Alexandre Kojève, Esquisse d’une phénoménologie du droit, Paris,
Gallimard, 1981, p. 499 note 1.
36.  Jean-Claude Monod, Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du
charisme, Paris, Seuil, 2012, p. 70.
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Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique 353

base d’une communion «  ayant l’intimité du lien familial et pouvant


en même temps s’étendre à l’humanité entière37  »  ? On doit passer
par la dialectique de la famille. Parmi les pouvoirs de fait, seul le
père remplit les conditions du bien de la communion. À la différence
du chef, il ne présuppose pas l’existence d’un groupe à unifier. À la
différence du maître, il tend immédiatement au parfait amour.
Outre la paternité biologique, Fessard définit l’activité d’une
«  paternité divine  » qui intervient, sous une forme ou une autre, ici-
bas. Si elle constitue une force réelle et agissante aux yeux du père
jésuite, la figure de Dieu est, elle, radicalement dénuée de qualités
surnaturelles dans La Notion de l’autorité de Kojève. Ravalée au rang
de mythe, et bien qu’elle représente, dans une perspective historico-
anthropologique de longue durée, la source et le «  summum  » de
l’autorité, l’autorité divine demeure, selon Kojève, en dernière ins-
tance toujours une autorité humaine38  : l’autorité de Dieu est non
seulement dénuée de réciprocité – on ne peut rien y opposer – mais
elle n’est rien d’autre que la «  sublimation  » de la force brute39. Pour
Kojève, et en dépit des déplacements d’accents considérables par rap-
port au séminaire sur Hegel, l’autorité du maître demeure, même au
cours des années 1940, l’exemple paradigmatique  : cette autorité est
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fondée sur la prise de risque. Le maître risque sa vie dans la lutte.
Mais il n’en est pas question dans le cas de Dieu, comme Kojève le
constate de façon provocatrice.
Il en va tout autrement chez Fessard. À la volonté de puissance,
l’Église oppose «  la Toute-Puissance  du Père qui ne contraint ses
fils que pour les éduquer et les rendre semblables à Lui40  ». Rendre
l’autorité légitime signifie transformer la puissance de domination du
maître  en amour du père. Pour Kojève, cette transition relève d’une
erreur de catégorie  : si l’amour «  peut donner le même résultat que
l’Autorité  », il n’en reste pas moins que la relation d’amour, du fait
de la spontanéité qui l’anime, est «  essentiellement autre chose que
la relation de l’Autorité  »41. Même une fois l’amour admis, dans le
traité de Fessard, une question se pose  : comment agir si le processus

37.  Gaston Fessard, Autorité et bien commun, op. cit., p. 124.


38. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 63.
39.  Ibid., p. 83.
40.  Gaston Fessard, Autorité et bien commun, op. cit., p. 142.
41. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit, p. 61. Comme s’il cher-
chait à faire écho à la logique déployée par Fessard, Kojève s’interroge sur la
plausibilité du recours à l’explication suivant laquelle il y a une tendance naturelle
« à aimer celui dont [l’homme] reconnaît l’Autorité, ainsi qu’à reconnaître l’Autorité
de celui qu’il aime ». Mais Kojève précise aussitôt que « les deux phénomènes
restent néanmoins nettement distincts ».
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354 Danilo Scholz

politique de transformation du lien d’autorité en amour civique


échoue  ?

Autorité et temporalité

Tout se passe comme si la différence entre résistance et collabo-


ration reposait sur la définition de la figure du père. Pour Kojève,
l’autorité paternelle fait défaut dans les régimes libéraux. À cet égard,
il se sert de Rousseau contre Montesquieu. Contre la fragmentation
centrifuge du politique et fidèle à sa critique du principe majoritaire,
Kojève invoque l’auteur du Contrat social, penseur, selon lui, de la
primauté du tout sur les parties. Le concept de volonté générale, dans
la mesure où il prône «  le maintien de l’identité avec soi-même  »
et, partant, l’adhésion à une certaine tradition romaine, est déci-
dément du côté de l’autorité du père42. Il s’inscrit ensuite en faux
contre la division des pouvoirs qui découle du constitutionnalisme. Ce
n’est en effet qu’avec les théories constitutionnelles de Montesquieu
«  qu’apparaît le problème de la division des pouvoirs, à la base des
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“démocraties modernes”43  ». Si le pouvoir judiciaire correspond à
l’autorité du juge, le pouvoir législatif à celle du chef, et le pouvoir
exécutif à celle du maître, le quatrième type d’autorité ne trouve
pas de place. Les théories constitutionnelles éliminent effectivement
l’autorité du père.
Kojève qualifie ce changement de «  révolutionnaire  » dans la
mesure où en découlent des conséquences considérables. D’une part, à
travers la valorisation du pouvoir exécutif du chef, il «  aboutit néces-
sairement, dans et par sa réalisation “bourgeoise”, à la “Dictature”
d’un Napoléon ou d’un Hitler  ». D’autre part, en raison de l’importance
croissante attachée à un projet à réaliser à l’avenir, une ligne droite
mène des réflexions constitutionnelles de Montesquieu à «  la théorie
de la “révolution permanente” d’un Trotski44  »  : c’est l’excès inhérent
à la fonction du chef. Si le chef et le maître incarnent les figures-types
de l’autorité gouvernementale et, partant, restent indispensables, ils
ont été hypostasiés de façon troublante à l’époque moderne.
Kojève déplore l’abandon par la modernité politique de l’autorité
du père comme une pathologie. Pour comprendre la portée de ce

42.  Ibid., p.  108. Plus précisément, la volonté générale présente un mixte
d’autorité, mêlant la fonction du père et celle du juge.
43.  Ibid., p. 141.
44.  Ibid., p. 143.
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Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique 355

diagnostic, la dimension temporelle propre à chaque figure d’auto-


rité doit être prise en compte. Ce n’était pas la moindre originalité
du séminaire sur Hegel que de reconstruire la Phénoménologie de
l’esprit à la lumière de la philosophie de la finitude de Heidegger45.
La lutte à mort en vue de la reconnaissance y est l’événement qui
humanise par excellence. À travers la poursuite d’un but non vital,
le désir d’être reconnu par un autre, l’animal humain s’affranchit de
l’impératif biologique de survivre afin de devenir homme. Par la lutte
du maître et de l’esclave, l’humanité naissante découvre l’horizon de
l’avenir, ce quelque chose qui n’existe pas encore mais qu’on espère
faire advenir. L’être historique que nous sommes (devenus) est consti-
tutivement tourné vers le futur. Lorsque le maître réapparaît dans La
Notion de l’autorité comme l’une de ses manifestations élémentaires,
il n’est guère surprenant de le voir associé à la temporalité. L’autorité
du chef ne serait pas non plus concevable sans la dimension du
futur. Son trait distinctif consiste dans l’intention de construire poli-
tiquement ce qui n’existe pas encore. Dans le sillage d’Aristote, le
chef est caractérisé par Kojève comme celui qui «  voit plus loin  »,
son excellence tient à sa capacité de concevoir «  un projet  », les
autres n’ayant pu «  dépasser le niveau des données immédiates  »46.
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Soustraite à toute limitation, l’obsession de l’avenir peut donner lieu
au fantasme politique de la révolution permanente.
Afin d’endiguer l’engouement délirant pour l’avenir sans pour
autant en nier le primat, il faut mettre en place les bonnes combi-
naisons des formes d’autorité aussi bien sur le plan politique que sur
le plan de la temporalité. Le père, attestant un lien généalogique, ne
fût-ce que par sa puissance procréatrice, incarne la figure de l’autorité
la plus en prise avec le passé. Or, dans le domaine de la politique,
la transmission héréditaire de l’autorité est à juste titre tombée en
désuétude. Les «  révoltes des esclaves  » ont mis fin au règne des
«  maîtres héréditaires  », inexpérimentés en matière de combat, mais
attachés aux privilèges de leur statut social47. Pour Kojève, ce serait
donc une grave erreur que de se croire dispensé une fois pour toutes
de la fonction du passé  : « La destruction de l’Autorité de Père est
donc funeste à l’Autorité politique en général48.  »

45. Originalité relative, puisque Kojève reprend des intuitions présentées par


Alexandre Koyré dans « Hegel à Iéna », Revue philosophique, 118, n° 9-10, 1934,
p. 274-283 (repris in Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée philosophique
en France, Paris, Gallimard, 1971, pp. 135-174).
46. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 74.
47.  Ibid., p. 116.
48.  Ibid., p. 151.
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356 Danilo Scholz

Le passé est tout autant une ressource que l’avenir, et la politique


doit s’en emparer. Rangeant le dirigeant de l’Allemagne nazie du côté
d’un futurisme déchaîné, Kojève donne à penser ceci  : « On peut tout
aussi bien se réclamer des millénaires à venir (cf. Hitler) que des
millénaires passés49.  » On chercherait en vain une telle affirmation
dans les manuscrits de Kojève relatifs à son cours sur Hegel, exclu-
sivement voués à la transformation du monde en vue de l’avènement
de l’État mondial. Mais sous l’Occupation, la sauvegarde du passé
devient une tâche politique presque aussi importante que la prépa-
ration de l’avenir. Détentrice du potentiel du passé, l’autorité du père
doit donc être réintroduite dans le paysage politique.
Un simple retour en arrière étant impossible, une question se pose
alors  : qui pourrait incarner cette autorité  ? C’est d’abord un enjeu
institutionnel. Kojève fait allusion à la formation d’un sénat basé sur le
patrimoine et le principe de séniorité, réunissant des pères de famille et
s’inspirant des censeurs romains. Loin de vouloir détrôner le chef et le
maître, au centre de l’autorité politique au sens fort du terme, la réin-
sertion de l’autorité du père vise plutôt à créer un équilibre flexible  :
il faut maintenir l’«  union dynamique  » des différents éléments «  en
dépit de leurs divergences  »50. Cependant, le problème de l’autorité
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du père renvoie aussi à une question de leadership politique.

Kojève, un « vichysto-résistant » ?

Outre les exercices d’ordre spéculatif, Kojève franchit ici un seuil.


S’il est vrai qu’il «  n’exprime à aucun moment une adhésion quel-
conque de caractère politique  » au gouvernement de Pétain, comme
le rappelle François Terré, nous allons pourtant montrer que Kojève,
en dépit de la posture détachée du philosophe qu’il cultive, essaie
de s’ériger en conseiller du prince51. Les analyses contenues dans le
manuscrit de mai  1942 pourraient, d’après leur auteur, «  servir de
point de départ à des études susceptibles de mener à l’élaboration  »
d’un projet de révolution nationale52. Est-ce la raison pour laquelle

49.  Ibid., p. 119.


50.  Ibid., p.  166. Cependant, l’autorité du maître est vouée à la disparition
une fois que l’État mondial aura rendu impossibles guerre et révolution.
51. François Terré, « Présentation », in Alexandre Kojève, La Notion de l’auto-
rité, op. cit., p.  42. Nina Kousnetzoff, nièce et ayant-droit des inédits de  Kojève,
confirme par ailleurs que Kojève s’est parfois vanté devant ses proches d’avoir
rédigé une constitution pour Vichy (entretien du 6 mai 2011).
52. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 197.
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Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique 357

peu de textes de Kojève ont suscité autant de malaise herméneutique


parmi les commentateurs que La Notion de l’autorité  ? Biographe de
Kojève, Dominique Auffret insiste sur le fait que ce document doit
«  être lu au troisième degré  ». Ouvrant la voie à diverses interpré-
tations, il théorise, d’après lui, «  une politique du ver dans le fruit53  ».
Quel raisonnement pourrait sous-tendre une telle prise de position  ?
Pierre Hassner, affirmant lui aussi qu’il ne faut pas prendre La Notion
de l’autorité au sérieux, en propose deux54. Soit le jeune philosophe
résistant l’écrit pour mieux pouvoir se mettre à l’abri de l’emprise
des forces de l’ordre. Soit Kojève entreprend, avec virtuosité ironique,
une expérimentation mentale qui vise à entrer dans la logique des
gouvernants français.
Il ne s’agit pas de mettre en question l’engagement résistant
de Kojève, mais de le saisir dans toute sa complexité. À cette fin,
l’étude récente d’Olivier Wieviorka constitue un appui précieux. Dans
son Histoire de la Résistance, il déploie la catégorie du «  vichysto-
résistant  » dont l’action est dirigée, non pas nécessairement contre le
gouvernement de Vichy, mais contre l’occupant allemand55. D’autres
résistants, comme Henri Frenay, à la tête du groupe Combat auquel
Kojève est associé, conservent, eux aussi, des contacts avec le régime
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de Vichy jusqu’en avril  194256. Même à la sortie de la guerre et au
moment de son recrutement par l’administration française, Kojève
maintient qu’il serait injuste et dangereux de «  vouloir se passer de
tous ceux qui ont eu la foi en la Révolution nationale et ont agi en
conséquence  ». L’État peut se servir utilement d’un homme capable
d’aller jusqu’au bout «  dans l’accomplissement d’un devoir, même mal
compris  ». Il doit aussi pouvoir rallier les anciens «  enthousiastes plus
ou moins nationaux, ainsi que tous les servants d’un travail bien fait et
positif  ». Il faut réunir «  des membres positifs de la Résistance  » aussi
bien que des «  fonctionnaires ayant conservé une foi en l’État  » 57.

53. Dominique Auffret, Alexandre Kojève…, op. cit., p. 267.


54. Pierre Hassner, « Le phénomène Kojève », Commentaire, no 127, hiver 2009-
2010, p. 878.
55. Olivier Wieviorka, L’Histoire de la Résistance, 1940-1945, Paris, Perrin,
2015. L’incident relaté par Marco Filoni vient conforter cette hypothèse : Kojève
aurait tenté de convaincre un régiment allemand constitué de Tatars de Crimée,
d’anciens prisonniers de guerre convertis en combattants, de déserter l’armée
nationale-socialiste (Le Philosophe du dimanche : la vie et la pensée d’Alexandre
Kojève, Paris, Gallimard, 2010, p. 263).
56. Pierre Giolitto, Henri Frenay : premier résistant de France et rival du
Général de Gaulle, Paris, L’Harmattan, 2005.
57. Ces citations sont tirées d’Alexandre Kojève, « L’empire latin. Esquisse
d’une doctrine de la politique française » (27 août 1945), loc. cit., pp. 46-48.
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358 Danilo Scholz

Vers la fin de La Notion de l’autorité, Kojève propose une analyse


de «  l’Autorité du Maréchal  ». Avant 1939, Pétain est reconnu comme
le vainqueur de Verdun. Il exerce donc l’autorité du maître. Également
apprécié par l’élite du pays, il est en mesure de développer de grands
projets politiques, ce qui lui vaut l’autorité du chef. La «  noblesse de
son caractère  » et son grand âge lui donnent l’autorité du juge. Et
son attitude paternelle envers le pays ainsi que son dévouement au
patrimoine relèvent de l’autorité du père. Kojève considère le moment
1940 en France comme celui d’«  une genèse spontanée d’Autorité
politique totale58  ».
Cependant, les événements de la période 1940-1942 mettent en
cause l’autorité de Pétain, développement d’autant plus inquiétant
que Kojève rappelle qu’un pouvoir dénué d’autorité court le risque
de perdre sa légitimité. C’est d’abord l’âge du maréchal qui nuit à sa
réputation de chef militaire. L’amiral Darlan devient chef du gouverne-
ment en février 1941 et s’en empare car «  il n’a jamais été battu59  ».
Ensuite, le procès de Riom, par sa «  tournure malheureuse  », a gra-
vement nui à l’autorité de juge60. Bien que Pétain ait voulu attribuer
la responsabilité de la défaite de 1940 aux hommes politiques de la
Troisième République, aux premiers rangs desquels Léon Blum et
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Édouard Daladier, ceux-ci finissent, poursuit Kojève, par démontrer
l’inaptitude de l’armée française, mal préparée et incapable de mener
la guerre contre l’Allemagne61. Pétain, enfin, peut toujours s’appuyer
sur l’autorité du père. Mais c’est peu pour diriger un pays. Faute d’un
programme à même de rassembler les Français, son crédit politique
pourrait s’évanouir assez vite.
La solution à ces impasses serait la Révolution nationale. De cette
expression lourde de sens, retenons ici la signification que l’historien
François Bédarida lui a donnée  :
À côté du visage réactionnaire d’un régime orienté vers le retour au passé
sous l’influence conjuguée du traditionalisme et du maurrassisme, il convient
de faire une large place à un autre Vichy, populiste et modernisateur, où les
relents d’un socialisme organisateur se mêlent aux aspirations communau-
taires, où les réformes sociales sont érigées en conditions et en gages de la
cohésion nationale, où l’autorité doit aller de pair avec la justice et le bien-
être du peuple avec la rationalité de l’État62.

58. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., pp. 188-189.


59. Pour une biographie de François Darlan (1881-1942), voir Henri Michel,
François Darlan  : amiral de la Flotte (Paris, Hachette, 1993).
60. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 191.
61. Henri Michel, Le Procès de Riom, Albin Michel, Paris, 1979.
62. François Bédarida, « Introduction », in Denis Peschanski (dir.),
Vichy  1940-1944 : Quaderni e documenti inediti di Angelo Tasca, Paris-Milan,
CNRS-Feltrinelli, 1986, p.  xiv.
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Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique 359

C’est par le biais de l’économiste François Perroux que Kojève


se trouve dans le voisinage de ce courant politico-intellectuel63. Pour
Kojève, la Révolution nationale conjugue un projet de planification
économique, un programme politique porteur d’avenir, fonction du
chef et du maître, et une appréciation de l’enracinement nécessaire
dans le passé. Ainsi, la transformation de la France «  s’effectue sans
solution de continuité avec l’ensemble du passé  ». Certes, la situation
de la France en 1942 est tout sauf révolutionnaire. Aussi faudrait-il
s’atteler à une opération politique subtile appelée à engendrer un
«  simulacre d’action révolutionnaire  » qui conserve la forme politique
de la France tout en «  changeant ou en supprimant le contenu  »64.
Les années 1940 sont marquées, comme le note Kojève dans un autre
inédit rédigé à la même époque, par le militarisme, redevable du
fascisme. En raison d’une faiblesse militaire, devenue évidente en
1939, la France n’est pas en mesure de s’inscrire d’emblée dans la
logique militariste. Cependant, si l’on injecte une certaine dose de
traditionalisme dans le corps politique, un éveil national n’est pas
impossible. Les exemples historiques ne manquent pas. La Révolution
nationale de l’avenir doit se nourrir de la Révolution française du
passé. Le personnage de Robespierre s’impose, selon Kojève, comme
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le penseur de la triade «  nation, paix, travail  ». Vu sous cet angle,
le maréchal Pétain incarne un « Robespierre moderne  » aux traits
de pater familias65.
Afin d’étayer l’hypothèse que la volonté d’agir au plus près des
décideurs politiques se fait jour, chez Kojève, bien avant 1945, il faut
relever le retentissement politique d’un texte resté inédit. Cependant,
dans le fonds Kojève, on découvre au moins un destinataire de ce
manuscrit. Il s’agit d’Henri Moysset, homme politique très influent
dans le milieu  de Vichy. De 1939 à 1941, il est chargé de mission à
l’Amirauté pour les questions administratives. Il devient, par la suite,
ministre d’État chargé de la coordination des institutions nouvelles
et de la propagande. En avril  1942, après le retour de Laval, il perd
son poste ministériel. Pourtant, jusqu’en 1943, Pétain lui-même le
consulte régulièrement. Dans une lettre datée du 9 juillet 1942, Henri
Moysset écrit chaleureusement à Kojève  : « Une première lecture très
attentive de [votre] travail me fait désirer que notre rencontre ait lieu

63. Antonin Cohen, « Du corporatisme au keynesianisme. Continuités pra-


tiques et ruptures symboliques dans le sillage de François Perroux », Revue fran-
çaise de science politique, 56, no  4, 2006, pp. 555-592.
64. Alexandre Kojève, La Notion de l’autorité, op. cit., p. 195.
65. Alexandre Kojève, « Principes généraux », manuscrit autographe daté de
1942, BNF, fonds « Kojève », boîte XIII.
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le plus tôt possible.  » Bien que «  la température et l’atmosphère de


Vichy  » soient peu propices à «  la méditation philosophique  », le
manuscrit lui semble d’un puissant intérêt, «  et par les problèmes
qu’il traite et par les questions qu’il soulève  »66.

Autorité du père et résistance chez Fessard

Il en va tout autrement de l’usage politique des réflexions


de Fessard. Ce dernier refuse précisément de penser le régime de
Pétain sous le signe de l’autorité paternelle. Pétain n’est pas le
père de la nation, mais un prince-esclave. La formule fait, d’une
part, écho à Machiavel, et, de l’autre, à l’esclave tel que Kojève l’a
théorisé dans son séminaire sur Hegel. Dans le sillage de Kojève,
Fessard peut ainsi définir l’esclave comme celui qui fuit «  la mort
dont le menace le vainqueur  » de la lutte67. Appliqué à la situation
politique après la défaite, le gouvernement de la France, quoique
formellement prince, est un esclave ayant accepté la soumission au
maître, en l’occurrence allemand, en vue du maintien de sa propre
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existence.
Fessard rédige le tract dit du « Prince-Esclave  » en août et sep-
tembre 1942. Il s’agit d’un texte postérieur à Autorité et bien commun,
mais aussi à La Notion de l’autorité de Kojève. La situation poli-
tique de la France occupée se complique. Le joug allemand se durcit.
Laval entend intensifier la collaboration. Et Fessard s’en prend à
ses confrères qui prônent la soumission à Pétain et aux Allemands
comme seule attitude convenable pour un chrétien. Dans ce texte, il
est à nouveau question du bien commun et de ses composants68. La
sécurité des membres de la société est un bien commun élémentaire  ;
s’y ajoute le règne de la justice  ; enfin, il faut prendre en compte
l’idéal par lequel vit une société, constituant ainsi le bien commun
supérieur. L’autorité d’un gouvernement résulte du maintien de l’unité
de ces trois facteurs. Du point de vue international, la France est une
nation vaincue  : qu’est-ce que le gouvernement peut raisonnablement
exiger des citoyens  ? Le pays entier est soumis à l’envahisseur. « En
signant l’armistice, le peuple agit selon la maxime de l’esclave  »,

66. Lettre de Henri Moysset à Alexandre Kojève, datée du 9  juillet 1942,


BNF, fonds « Kojève », boîte XX.
67.  Gaston Fessard, Autorité et bien commun, op. cit., p. 54.
68. Ces textes ont été rassemblés dans le recueil intitulé Au temps du Prince-
Esclave. Écrits clandestins et autres écrits (1940-1945), Limoges, Critérion, 1989.
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Alexandre Kojève et Gaston Fessard sur l’autorité et la politique 361

comme l’explique Fessard dans un mémoire secret remis au cardinal


Emmanuel Suhard en octobre  194269.
Le gouvernement de Pétain est irrémédiablement marqué par les
conditions de son émergence. « Prince, ce gouvernement ne l’est,
en effet, que pour avoir dès l’origine consenti à l’esclavage vis-à-vis
du vainqueur70.  » Il a conclu l’armistice qui assure l’existence et,
jusqu’à un certain degré, la sécurité des Français. Mais ce faisant,
le gouvernement né de la défaite a renoncé à l’idéal qui animait
jusque-là la société française. Pétain se trouve ainsi dans l’impossi-
bilité de procurer le bien commun supérieur. Le gouvernement d’un
Prince-Esclave ne peut être pleinement légitime. En tant que prince,
Pétain mérite respect. En tant qu’esclave des Allemands, son statut
de gouvernant est radicalement ambigu  :
De leur côté, les membres du peuple doivent d’une part obéir aux ordres
du Prince en tant qu’ils visent à sauvegarder l’existence et la sécurité du pays
et à y restaurer les valeurs nationales, de l’autre leur opposer une légitime
résistance en tant qu’ils cherchent à entraîner le peuple vers le reniement
positif de ces Valeurs71.

Les Français devraient se résigner à la coopération matérielle.


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Mais plus leurs maîtres politiques s’enfoncent dans la collaboration,
plus ils sont en droit de s’engager dans une résistance résolue, et
ceci précisément en accord avec les principes de l’autorité pater-
nelle divine. La résistance s’inscrit dans une tentative de refonte des
conditions ouvrant la voie au règne du bien commun où le maître
politique devient «  père dans la puissance de sa domination72  ».
À peine un an plus tard, la situation politique se présente, pour
Kojève, sous un jour fort différent. Après le débarquement des Alliés
en Afrique du Nord, la zone libre a été envahie, le 11 novembre 1942,
par les Allemands et les Italiens. Parmi ceux qui s’étaient ralliés à
l’idée d’un gouvernement vichyste modernisateur, se fait sentir un
certain désenchantement. Kojève, plongé dans la rédaction de son
Esquisse d’une phénoménologie du Droit en 1943, ne semble pas non
plus miser sur le gouvernement de Vichy. Si, dans l’Esquisse, l’auto-
rité paternelle n’est pas escamotée, elle occupe de ce fait une place
beaucoup plus circonscrite dans la vie politique. Finies les spécula-
tions sur la meilleure combinaison politique, au service ou non de la

69.  Gaston Fessard, « Collaboration et Résistance au Pouvoir du Prince-


Esclave » (1942), in Frédéric Louzeau, L’Anthropologie sociale du père Gaston
Fessard, op. cit., p. 713.
70.  Ibid., p. 720.
71.  Ibid., p. 724.
72.  Gaston Fessard, Autorité et bien commun, op. cit., p. 107.
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Révolution nationale, des quatre types d’autorité. Dans l’État, écrit


Kojève, l’autorité du père n’a droit de cité que sous forme «  dérivée  »,
c’est-à-dire en tant que domaine du droit familial73. L’arène politique
au sens étroit est à nouveau cédée au chef et au maître.
***
La trajectoire du concept de l’autorité ainsi retracée prend donc
la figure d’un chiasme. Au cours des années 1930, Kojève défend un
communisme radical et athée tandis que le père Fessard met en garde
contre le stalinisme et développe un hégélianisme catholique  ; dans
les années 1940, Kojève conceptualise l’autorité du maréchal Pétain
en ayant recours à une version sécularisée de la figure du père, alors
que Fessard s’engage dans la Résistance, en reprenant à son compte
des concepts développés par Kojève dans les années 1930. Et le
concept de l’autorité du père, sous des formes toujours renouvelées et
de façon plus ou moins subreptice, a continué d’influencer la pensée
française du xxe  siècle74. L’historicisation de ces écrits philosophiques
apporte ainsi un double éclairage. Dans la mesure où elle inscrit
l’usage du concept de l’autorité dans le contexte des années 1940,
elle fait apparaître l’engagement politique de Kojève et de Fessard
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sous une lumière nouvelle. Inversement, c’est en temps de guerre et
d’occupation que l’interrogation sur le devenir de l’autorité dans les
sociétés modernes s’impose avec urgence.
Danilo Scholz
EHESS Paris
danilo.scholz@googlemail.com

73. Alexandre Kojève, Esquisse d’une phénoménologie du Droit, op. cit.,


p. 498 note 1.
74. C’est l’hypothèse émise par Pierre Legendre dans la nouvelle préface à
son ouvrage L’Amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique, Paris, Seuil, 2005
(1 éd. 1974).
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