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Études littéraires

Images de la femme dans la lyrique populaire haïtienne


Maximilien Laroche

Métissages : les littératures de la Caraïbe et du Brésil Résumé de l'article


Volume 25, numéro 3, hiver 1993 Cet article analyse les images de la femme (servante, traîtresse ou idole) dans la
chanson populaire haïtienne à partir du modèle brésilien élaboré par Manoel
URI : https://id.erudit.org/iderudit/501011ar Tosta Berlinck pour la samba, modèle qui souligne l'étroite corrélation entre la
DOI : https://doi.org/10.7202/501011ar base socio-économique des rapports amoureux et l'image de la femme que se
fait l'homme. Le corpus étudié est composé de poèmes écrits en français et en
créole.
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Département des littératures de l'Université Laval

ISSN
0014-214X (imprimé)
1708-9069 (numérique)

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Laroche, M. (1993). Images de la femme dans la lyrique populaire haïtienne.
Études littéraires, 25(3), 9–26. https://doi.org/10.7202/501011ar

Tous droits réservés © Département des littératures de l'Université Laval, 1993 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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IMAGES DE LA FEMME
DANS LA LYRIQUE POPULAIRE
HAÏTIENNE
Maximilien Laroche

• L'image de la femme dans la lyrique popu- comme au dehors d'Haïti, donne à réfléchir.
laire haïtienne a fait l'objet de plusieurs études l. On pourrait, sur la base de cette thématique ero-
Mais, influencés sans doute par la vogue d'un tique ou anti-féminine, faire une intéressante
certain féminisme du Premier-Monde, la plu- comparaison des chansons haïtienne, martini-
part des analystes se sont surtout attachés à quaise et guadeloupéenne, de langue créole.
signaler la misogynie de nos chansonniers, en «Le Petit Chaperon noir» des Aiglons n'a rien
particulier de Gesner Armand dit Koupe Klwe, à envier aux compositions de Koupe Klwe.
qui fait l'unanimité des critiques contre lui. Ce dernier n'est donc pas un cas isolé. On
La thématique erotique du populaire anima- a d'ailleurs souligné la parenté de son inspira-
teur du « Lambi» lui donnait déjà du fil à retor- tion avec celle de Rodrigue Milien 2 . Et si on
dre avec la censure officielle. Maintes fois la pré- délaisse la chanson populaire urbaine de Koupe,
fecture est intervenue pour interdire la diffu- de Milien et de Toto Nécessité pour revenir au
sion sur les ondes de ses trop suggestives com- folklore, on s'aperçoit que cette thématique
positions. L'agressivité de ses pointes satiri- erotique et anti-féminine de la chanson en Haïti
ques contre les femmes ne pouvait que lui alié- mérite d'être considérée sous un angle plus
ner la sympathie des critiques, surtout de ceux large qu'on ne le fait d'ordinaire.
qui se piquent d'être progressistes. Pourtant
La lyrique h a ï t i e n n e : erotique o u
1 ' acharnement que Koupe met à clouer la femme
amoureuse?
au pilori devrait attirer l'attention sur cette ob-
session qui s'apparente à une forme d'angoisse. Des Haïtiens (Jean Fouchard et Yves L. Auguste)
Et puis le succès de ses chansons, au dedans et des étrangers (Louis Dantin et Léon-François

1 Signalons notamment l'article de Huguette Hérard, «le Thème de la femme dans la musique haïtienne »
2 Voir l'article de Jules Laventure, L. Raymond et Henriette Saint-Victor.

Études Littéraires Volume 25 N° 3 Hiver 1992-1993


ÉTUDES LITTÉRAIRES VOLUME 25 N° 3 HIVER 1992-1993

Hoffmann) se sont posé cette question. J'ai (Choucoune-


déjà écrit que si nous étions portés à accorder
d'entrée de jeu une supériorité esthétique et Dèriè gnou gros touff pingouin,
morale, idéologique donc, à la lyrique amou- L'aut'jou, moin contré Choucoune;
Li souri l'heur'li ouè moin.
reuse — sentimentale si l'on préfère —, c'est
Moin dit : «Ciel! à la bell'moune» (bis)
parce qu'elle fait l'objet d'une théâtralisation Li dit : «Ou trouvé ça, cher?»
plus poussée et bénéficie d'une mise en scène P'tits z'oézeaux t a p é coûté nous lan l'air... (bis)
Quand moin songé ça, moins gangnin la peine,
plus sophistiquée. La lyrique erotique, qui met
Car dimpi jou-là, dé pieds moin lan chaîne ! (bis)
plus crûment en scène les choses et même
dévoile la base économique des rapports entre II
Choucoun' ce gnou marabout :
les sexes, par son réalisme, fait désagréable-
Z'yeux li claire com'chandelle.
ment perdre à la représentation amoureuse son Li gangnin tété doubout...
aura de «merveilleux». Et alors même qu'un — Ah! si Choucoun', té fidèle! —
chef-d'œuvre comme «Choucoune» d'Oswald Nous rété causer longtemps,
Jusqu'z'oézeaux lan bois té paraîtr' contents!...
Durand réussit parfaitement à représenter de Pitôt blié ça, ce trop grand la peine,
manière équilibrée la tension des forces senti- Car dimpi jou-là, dé pieds moin lan chaîne !
mentales et économiques dans l'idylle amou-
III
reuse, le public préférera oublier la partie réa- P'tits dents Choucoun' blanch' com-laitt,
liste de la représentation donnée par le poète Bouch' li couleur caïmite :
pour ne retenir que la partie sentimentale de Li pas gros femm', li grassett' :
Femm' com' ça plai moin tout' d'suite...
l'image présentée. Et le succès de ce poème Temps passé pas temps jôdi!...
reposera tellement sur cette seule dimension Z'oézeaux té tende tout ça li té dit!...
de l'œuvre qu'on en viendra à laisser carré- Si yo songé ça, yo doué lan la peine
Car dimpi jou-là, dé pieds moin lan chaîne !
ment tomber les strophes qui évoquent la réa-
lité trop crue de l'infidélité vénale des femmes IV
que se complaisent à dépeindre Koupe Klwe, N'allé la caz' manman li;
Rodrigue Milien et tant de leurs confrères. — Gnou grand'moun' qui bien honnête ! —
Sitôt li où moin, li dit :
Pour la majorité des Haïtiens, le poème «Ah! moin content, çilà nette! »
d'Oswald Durand s'arrête donc après les deux Nous boue chocolat aux noix...
premières strophes où sont évoquées la beauté Est-c' tout ça fini, p'tits z'oézeaux lan bois?...
— Pitôt blié ça, ce trop grand la peine,
de la femme aimée, l'ivresse de connaître un Car dimpi jou-là, dé pieds moin lan chaîne !
amour partagé et la douleur d'en être privé.

3 Je propose en annexe une traduction française de la plupart des poèmes et chansons cités dans cet article.

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

v phes V et VII, les plus réalistes, si l'on peut


Meubl' prêt, belT caban' bateau,
ainsi parler.
Chais' rotin, tabl' rond, dodine,
Dé matelas, gnou port'manteau, Pourtant si Pompilus, qui s'adressait à un
Napp', serviette, rideau mouss'line... public d'étudiants, pouvait prendre prétexte de
Quinz' jour sèl'ment té rété...
P'tits' z'oézeaux lan bois, coûté moin, coûté!...
cela pour couper dans le texte, selon la bonne
Z'autre' tout' va comprendr' si moin lan la peine, vieille pratique des auteurs de morceaux choi-
Si dimpi jou-là, dé pieds moins lan chaîne ! sis, Saint-Louis et Lubin, eux, n'avaient pas
VI cette excuse. Mais on comprend les raisons de
Gnou p'tit blanc vini rivé : leurs coupures à lire les strophes supprimées.
P'tit barb' roug', bell' figur' rose,
Elles nous font tomber de l'idylle romantique
Montr' sous côté, bell' chivé...
— Malheur moin, li qui la cause! dans une désagréable scène de ménage, et
Li trouvé Choucoun' joli, pour de vulgaires motifs de gros sous, de stan-
Li parlé francé, Choucoun' aimé-li...
Pitôt blié ça, çé trop grand la peine.
ding social, pour ne pas parler d'aliénation cul-
Choucoun' quitté moin, dé pieds moin lan chaîne! turelle pure et simple. Et malgré cela, la vic-
time de toutes ces infamies ne trouve rien de
VII
Ça qui pis trist' lan tout ça, mieux à faire que de pardonner à sa belle :
Ça qui va surprendr' tout' moune,
Ce pou ouè malgré temps-là, Ça qui pis trist' lan tout ça,
Moin aimé toujours Choucoune ! Ça qui va surprendr' tout' moune,
— Li va fai' gnou p'tit quatr'on... Ce pou ouè malgré temps-là,
P'tits z'oézeaux gadé! p'tit ventr' li bien rond!... Moin aimé toujours Choucoune !
Pé! fèmin bec z'autr'... ce trop grand la peine : — Li va fai' gnou p'tit quatr'on...
Dé pieds p'tit Pierr', dé pieds li lan chaîne.
« Choucoune » est un Opéra do malandro à
Oswald Durand (1883)
rebours. Au lieu d'avoir affaire, comme dans la
On notera que, dès la deuxième strophe, pièce de Chico Buarque 5 , à l'astucieux person-
Oswald Durand lance une plainte qui annonce nage de Max, qui sait habilement profiter des
les récriminations et les sarcasmes de nos bouleversements de la conjoncture économico-
bardes populaires : «Ah ! si Choucoun', té fidèle ! » politique pour se maintenir dans sa position
Aujourd'hui nous préférons oublier certains pas- d'exploiteur, Durand nous montre avec petit
sages de ce poème. Du moins une forme sub- Pierre une figure du dominé. À l'opposé du
tile de censure nous y incite, comme on peut malandro brésilien, le personnage haïtien est
le constater en lisant le texte publié par deux plutôt une victime de la félonie, disons même
anthologies 4 . Des sept strophes que comporte de la malandragem, de Choucoune.
le texte de Durand, dans les deux cas, on n'en Le poème d'Oswald Durand, mieux connu
a publié que cinq, en supprimant les stro- comme chanson à chanter, ou même à danser,

4 Éditées respectivement par Pradel Pompilus et par Saint-Louis et Maurice A. Lubin.


5 Voir aussi le film qu'en a tiré Ruy Guerra.

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ÉTUDES LITTÉRAIRES 25 N° 3 HIVER 1992-1993

par le grand public haïtien, nous donne une On aura remarqué que, dans les deux textes,
image de la femme assez semblable à celle que il est question de «mâche» (marché). Au sens
présentent Koupe Klwe, Rodrigue Milien et figuré, bien sûr : il s'agit du sexe de la femme
d'autres compositeurs contemporains: traî- qui, situé en bas («mâche anba»), est l'espace
tresse, plus intéressée à l'argent qu'aux senti- où les héros exercent leur savoir-faire. Mais ce
ments, aliénée en plus, puisqu'elle n'hésite pas marché est aussi le lieu des transactions écono-
à préférer le riche amant étranger au compa- miques, au propre et au figuré. La métaphore
triote amoureux mais pauvre ; tout le contraire économique est filée tout au long du texte de
en somme d'une Béatrice, d'une Laure ou d'une la chanson « Yoyo ». Il y a profit à négocier avec
Elvire. Voilà déjà la femme « kolokint » dont parle Yoyo, puisque son offre, que complète une ris-
Gesner Armand. tourne plus une commission, comble la deman-
Le héros mâle des chansons folkloriques ano- deresse au-delà de ses exigences. Entre la lyri-
nymes connaît un sort moins triste que l'amant que amoureuse et la lyrique erotique, la diffé-
de Choucoune. Yoyo ou Sovè peuvent même rence est d'ordre théâtral, comme on peut le
faire figure de véritables don Juans qui ont voir. Le «haut» lyrisme amoureux occulte, par
toutes les femmes à leur merci : une mise en scène appropriée, les ficelles éco-
nomiques que le « bas » lyrisme erotique expose
«Yoyo» «Sovè»
au grand jour.
Yoyo, se yon bon gason Yo bare Sovè sèt fwa Quand on examine un poème comme « Maria-
li vann viann nan bout mâche anba nan mâche anba, mezanmi na» de Paul Laraque, on s'aperçoit bien du rôle
Le ou mande'l pou senk Ewa, ewa! (bis) que joue l'illusion théâtrale dans la réception
li ba ou pou dis Ewa, ewa ! Yo bare Sovè, woy ! du poème d'amour.
le ou mande'l pou dis
li ba ou pou kenz Men Sovè, kote ou pase? «Mariana»
le ou mande'l pou kenz Nan mâche anba m'pase !
Mariana dous pasé kann kréôl
li ba ou pou ven
ay manman son tablèt kakôl
ak tout degi ladan'l Men di'm, Sovè, kote ou kache ?
Nan ravin-nan m'kache ! Tout tan do'l pa touché tè
Sependan Yoyo pa bel gason ou pa kap di ou amatè
mèzalô Yoyo trè senpatik Ewa, ewa! (bis) min kou ou pasé pié
Sa k' pa konn Yoyo Ewa, ewa, yo bare Sovè, woy! se li ki pi présé
Chache konnen Yoyo.
Mariana dous pasé kann kréol
ay manman son tablèt lakôl
Bien sûr, ces deux héros tiennent les femmes Vant li fré tankou nannan kok olé
par leur connaissance de l'art de faire l'amour, li cho pasé tizon difé
se jodi ou fi-n bout
leurs performances erotiques autrement dit.
Mariana ap di ou chéri pa banm tout.
Mais à la vérité, ce n'est là qu'un prétexte com-
mode pour appliquer satiriquement à l'amour Dans le cas de «Choucoune», nous avons vu
les lois du marché. que la réception du texte par le public pouvait
IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

volontairement en occulter certains aspects. il faut se référer à une étude de Manoel Tosta
Ignorant délibérément la structuration d'un Berlinck. Celui-ci nous fournit un modèle d'ana-
texte, le public jette un voile sur certaines lyse de l'image de la femme. Étudiant la samba
facettes du sens de l'œuvre. En oubliant certains comme forme de la culture populaire, il fait des
passages, en feignant de tenir pour complète considérations qui me paraissent précieuses
la version censurée, on place les faits repré- pour une comparaison des situations brési-
sentés dans un autre décor. Ils sont désormais lienne et haïtienne et surtout pour une inter-
vus selon une autre perspective. prétation de la lyrique populaire haïtienne.
Par contre, dans le poème de Paul Laraque, Tout d'abord, Berlinck pose comme pré-
nous constatons qu'une opération de dévoile- misse que toute image de la femme correspond
ment et d'occultation se réalise dans la cons- aussi à une image de l'homme. La femme étant
cience même des deux personnages représen- regardée par l'homme, l'image que ce dernier
tés. Pour le personnage narrateur, les voiles en donne renvoie forcément à son regard et à
sont tombés, et le véritable mécanisme des lui-même comme sujet regardant. Dialectique-
rapports amoureux ainsi que leur signification ment, avec l'image objective que nous considé-
sont évidents. Mais Mariana, sa partenaire, est rons, il nous faut voir aussi l'image du sujet qui
encore sous le coup de l'illusion théâtrale que la construit. À partir des paroles des sambas,
constitue la vision passée, traditionnelle, de ces Berlinck dégage trois images que les paroliers
rapports. L'histoire peut donc se terminer par ont successivement données de la femme : « très
un « happy end » pour les deux personnages : le imagens que chamarei de "a domestica", "a
narrateur-acteur et Mariana. Ce que le premier piranha" e "a onirica" » (p. 102). En traduction
sait, mais dont il ne dit mot, l'autre l'ignore. Ce libre, je dirais : les images de femmes « servante »,
déphasage des connaissances situe chaque per- «traîtresse» et «idole».
sonnage dans une position différente sur l'échelle De ces trois types on peut aisément retrou-
du temps. Et l'acte qu'ils accomplissent ensem- ver les deux premiers — la servante et la traî-
ble, donc dans le même temps, ils le voient de tresse — aussi bien dans les chansons folklo-
manière positive quoique sous un angle diffé- riques des campagnes que dans les composi-
rent. Pour l'un il y a le plaisir de savoir ce qui tions lyriques, populaires ou érudites, des villes
est. Pour l'autre, de vivre ce qu'elle croit. haïtiennes. Les textes haïtiens déjà cités le
font bien voir. La « servante » tout autant que la
Un m o d è l e brésilien
« traîtresse » est la femme que regarde un patri-
Pour comprendre le rapport entre ces deux arche, auquel elle est soumise dans le premier
situations : celle où la femme est malandra, cas, qu'elle trahit dans le deuxième cas. Ce
comme dans « Choucoune », et celle où l'homme rapport de domination que je qualifie de patriar-
ne peut être malandro que s'il a une claire cal, par référence à l'image archétypale du Patri-
conscience de la réalité pendant que la femme, arche latino-américain que nous a représentée
elle, garde des illusions que l'homme n'a plus, Garcia Marquez, n'apparaît pas tellement dans

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«Yoyo» et «Sovè». Ces deux textes montrent sous la tonnelle de la peur


sur les épines du désir
plutôt des personnages en pleine opération de dans l'herbe touffue de la douceur
marketing, se mettant publicitairement en mar- je t'ai montée comme un loa
ché en s'offrant comme produits de consomma- Je t'ai clouée à l'arbre de douleur
j'ai hanté ta chair de ma joie
tion : «li vann viann [...]/ le ou mandeT pou Erzulie maîtresse Erzulie ayez pitié de moi
senk /liba ou pou dis [...]». Mais déjà, dans «Chou- le vertige du coït te soulève comme une flamme
Papa je te demande pardon
coune », le rapport économico-politique est plus
tes yeux chavirent dans l'au-delà
évident, puisqu'il s'agit d'une concurrence
je recueille ta dépouille dans mes bras.
entre amants et finalement d'un véritable con-
trat de vente réciproque. Choucoune s'adjuge au Sans doute faut-il tenir compte, dans la relation
plus offrant et ses acheteurs eux-mêmes se font vodouesque du loa et de son serviteur, du fait
acheter grâce à leur surenchère pour s'offrir que c'est souvent celui-ci qui appelle l'esprit
comme produits (montre, bel habit, cheveux, uti- qui le possédera. Et on aurait bien raison de
lisation du français...). Enfin, une chanson comme dire, dans le cas du vodoun, que Dieu ou les
«Anjelik o6!» met à nu les relations de maître- lwa ont besoin des hommes. Mais il n'en reste
servante par les exigences qui y sont formulées : pas moins qu'il s'agit d'une relation de dépen-
« Ti fi ki pa konn / lave, pase / aie kay manman ou ». dance où le ciel commande à la terre. Et le
Dans « Loa d'amour» de Paul Laraque, poème simple fait de représenter le rapport amou-
écrit en français, la relation maître-servante reux sous cette forme suprême de la dépen-
est encore plus clairement énoncée puisqu'elle dance montre dans quel sens la perspective de
est représentée par la figure des relations qui, l'énonciateur-narrateur est orientée.
dans le vodoun, lient un esprit avec la personne Aussi bien en langue haïtienne qu'en fran-
qu'il possède. Or on sait qu'en pareil cas on çais donc, nous retrouvons les images de «ser-
parle d'un fidèle qui «sert» un esprit, lequel vante » ou de « traîtresse». Il est frappant alors de
est son «mèt-têt». Dans le vocabulaire imagé constater que l'image de la femme «idole» est
de la liturgie vodouesque, on parlera encore singulièrement absente des œuvres de langue
du «cheval» (le serviteur, le fidèle) que che- haïtienne et se retrouve surtout dans les textes
vauche l'esprit (le loa). écrits de langue française, donc dans la poésie
«Loa d'amour» érudite des poètes urbains. Cela nous indiqiue
comment adapter le modèle brésilien aux textes
à ma négresse
haïtiens. Berlinck souligne d'abord l'étroite
je t'appuie au poteau d'amour
j'ouvre la barrière de tes cuisses
corrélation entre la base socio-économique
ta tête chancelle comme une tour des rapports amoureux et l'image de la femme
que se fait l'homme. Dans un contexte patriar-

6 Voir le texte original et sa traduction française en

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

cal, et on pourrait même dire rural, par exem- Si nous gardons à l'esprit ce caractère déter-
ple celui du Brésil esclavagiste, fazeindeiro, minant du contexte socio-économique pour
du siècle passé, il va de soi que la femme ne expliquer les représentations de la femme dans
pouvait qu'être soumise, domestica. Mais avec la lyrique haïtienne, nous devons, avant toute
le développement urbain, le contexte nou- chose, prendre en considération la situation de
veau des relations de travail qui s'établissent diglossie qui, d'emblée, dans le système de
dans la grande ville industrialisée, à partir des signes, dans la langue, dans son choix et par les
années 30, la femme se rebelle, en pratique limites qu'elle impose, inscrit un premier sens.
sinon en discours. Elle ne se soumet plus aux On dit de la diglossie qu'elle est une répartition
diktats du patriarche qui, par nostalgie, la qua- fonctionnelle des langues en usage dans un
lifie de «traîtresse» et d'infidèle en attendant espace donné. Cette répartition des fonctions
de se réfugier carrément, devant l'impossibi- s'exerce aussi bien dans le champ de l'esthéti-
lité de la ramener dans le droit chemin de ses que que dans celui des compétences pratiques.
désirs, dans l'évocation d'une femme abstraite, Pour la langue dominée qui n'est pas affectée
idéale : l'idole, la «mulher onirica». aux fonctions de représentation prestigieuse
En effet, selon Berlinck, les trois images de mais de communication familière, qui au sur-
femme qui apparaissent dans les textes des plus ne dispose pas d'un appareil, et encore
sambas correspondent à une évolution par moins d'une tradition de théâtralisation, de
étapes des rapports socio-économiques dans la mise en scène des sentiments présumés nobles
collectivité d'abord et au sein du couple en- et distingués, le choix est d'avance fixé. À la langue
suite. Le personnage du malandro, l'homme haïtienne le familier, le quotidien, l'érotisme;
qui s'efforce par mille artifices de maintenir sa au français les sentiments rares et prestigieux.
domination sur la femme, notamment parce Mais au-delà de cette division du travail des
qu'il n'entend pas travailler comme l'exige la langues qui résulte de la contrainte imposée
condition urbaine, correspond à une période par la diglossie, il y a l'influence directe des rap-
bien précise de l'histoire sociale et économique ports socio-économiques. Haïti n'a pas connu
du Brésil : celle du passage de l'économie de un développement économique, industriel et
plantation à l'économie industrielle des grands urbain comparable à celui du Brésil. Comme
centres urbains. L'apparition de la femme- n'importe quel pays de la planète, Haïti se
idole correspond à l'échec confirmé de l'ancien trouve située de fait dans la modernité du capi-
patriarche âcsfazendas, recyclé en malandro talisme avancé, du village global des commu-
des villes. Au moment où il doit admettre l'im- nications et du marché planétaire des multina-
possibilité de retrouver dans la femme sa ser- tionales, mais ne jouit pas dans ce contexte de
vante d'autrefois, l'homme ne peut plus que la même marge de manœuvre que le Brésil.
se réfugier dans l'évocation compensatoire À la fin de l'Opéra do malandro, nous voyons
d'une femme idéale, la «mulher onirica», Max, le gangster carioca, épouser la fille d'Otto
l'idole. Strudel, le magnat étranger dont les biens sont

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ÉTUDES LITTÉRAIRES VOLUME 25 N° 3 HIVER 1 9 9 2 - 1 9 9 3

sur le point d'être nationalisés. Le capitalisme rectionnelle. Je le soulignais à propos de l'image


brésilien prend la relève de celui des étran- religieuse du loa et de son serviteur évoquée
gers. En Haïti, la situation est bien différente. dans le poème «Loa d'amour» : il n'y a pas qu'un
Il faudrait essayer de voir à quelle analogie rapport de domination entre un dieu et celui
peut se prêter l'économie de sous-traitance et qui lui rend un culte.
l'industrialisation par usines d'assemblage de La perspective socio-économique que Berlinck
pièces pré-fabriquées. Jean-Claude Duvalier nous invite à adopter doit, pour commencer,
prétendait faire d'Haïti un autre Taïwan et son être adaptée au contexte spécifique des textes
père, semble-t-il, rêvait pour le pays du destin considérés. Dans la lyrique populaire haïtienne,
de Porto Rico. Cela peut-il donner la mesure on connaît bien les images de femme servante
des performances haïtiennes en amour ? (« Anjelik o ! », «Loa d'amour») et surtout celles
Ne pouvant plus être le patriarche qu'il a été de la traîtresse (« Choucoune »...) mais fort peu
ni le malandro qu'il aurait aimé être, l'amou- celles de la femme-idole. Par ailleurs, le patri-
reux haïtien que représentent les poètes lyri- arche ne nous est pas étranger. Les romans de
ques n'a qu'une chance : pouvoir continuer à Justin Lhérisson, entre autres, le représen-
donner le change. Cela est indirectement suggé- tent bien dans sa version haïtienne (Colonel
ré sinon souhaité dans « Mariana » et très direc- Cadet Jacques, Général Beaurhomme). On ne
tement et explicitement admis dans «Yoyo» : peut pas vraiment parler d'un malandro haïtien.
«Sependan Yoyo pa bel gason/ mèzalô Yoyo Il y a bien l'« amatè » dont Zo Salnave nous parle
trè senpatik». Quels peuvent bien être, aux dans «Lola» : «M'pap bat ba kon amatè / k'ap
yeux de cet amoureux-vendeur (« li vann viann »), mâche fè malè», ou qu'évoque Paul Laraque :
les termes véritables de l'échange qu'il mène «Tout tan do'l pa touche tè / Ou pa kap di ou
en consentant ainsi à ses clientes non seule- amatè». Mais on remarquera que les allusions
ment une ristourne mais une commission? à ce personnage se font sur le mode négatif du
Le ou mande'l pou senk refus de l'identification («Lola») ou de l'im-
li ba ou pou dis possibilité de s'identifier réellement à ce per-
le ou mande'l pou dis sonnage («Mariana»).
li ba ou pou kenz
[...] ak tout degi ladan'l. On peut saisir, dans les vers suivants d'une
chanson populaire, la raison objective de ce
À quoi correspond, dans la perspective mar-
refus ou de cette incapacité de s'identifier à
chande qui est celle de la chanson, le sens de l'«amatè» :
l'antithèse «bel gason» - «gasontrè senpatik»?
Mwen m'pa banbochè
metiye'm se labouré
Valeur m a r c h a n d e / v a l e u r g o u r m a n d e
[...]
L'analyse de la poésie ne saurait se borner à Ti chéri si ou renmen mwen
w'ava fè kekchoz pou mwen.
une seule interprétation faite de façon unidi-

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

Le statut socio-économique de l'énonciateur lement l'adapter au contexte propre de l'objet


auquel renvoie le mot «labouré» (paysan) considéré mais à la nature même de cet objet.
explique bien qu'il ne puisse être un « banbochè » Il existe une valeur marchande, une cotation en
(noceur). En Haïti on connaît certains person- Bourse, pour certains types de femmes (pour
nages apparentés au malandro brésilien : « amatè », des types d'hommes sans aucun doute aussi !) en
«banbochè», «karavachè», «tchoul» (chulo), certains lieux précis — un peu comme pour
« matcho ». Mais il n'y a pas de possibilité d'iden- des produits, selon le point de vente local ou
tification complète à ce personnage comme étranger 7 . Dans la pièce de Chico Buarque,
au Brésil, où l'image du malandro est si popu- Max, parlant de la femme qui l'entretient, l'ap-
laire que le Panthéon du candombléVa intégré pelle «negrinha». On sait à quel prix sont esti-
parmi ses orixas sous le nom de «Zé Pèlintra». mées les mulatas à la Bourse de l'érotisme bré-
L'économie haïtienne étant demeurée agraire, silien. De même on pourrait parler de la cotation
le personnage du malandro, c'est-à-dire l'« amatè », toujours très forte, en Haïti, des prostituées d'ori-
le «chulo» qui est un parasite de l'économie gine hispano-américaine.
urbaine, demeure exceptionnelle. La figure du Parler de l'amour en termes économiques
patriarche dont le malandro, comme le dit Ber- c'est donc déjà en parler en fonction d'un
linck, est un avatar urbain, a donc connu en marché qui obéit à des règles spécifiques.
Haïti des transformations spécifiques. Parfois Mais le fait d'assimiler aimer à manger ren-
dans un sens contraire à celui du personnage force ce caractère spécifique. Les transactions
brésilien puisqu'au lieu de se faire entretenir auxquelles on renvoie alors ne concernent plus
comme celui-ci par une prostituée, c'est à lui seulement une activité et son espace, ou deux
qu'il arrive d'en entretenir une qui continue en sujets, l'un demandant et l'autre offrant, ni
même temps d'exercer sa profession. Il faut même un sujet par rapport à lui-même, mais
examiner dans cette perspective les rapports encore un sujet confronté à lui-même pour un
de El Caucho et de la Nina Estrellita dans l'Es- double objectif. En effet, nous ne mangeons pas
pace d'un cillement de Jacques Stéphen Alexis seulement pour consommer, ce qui serait sim-
— soulignons que l'image que nous donne la plement vivre, survivre. Nous mangeons aussi
fiction alexisienne n'est pas toujours aussi pour nous reproduire. Cette deuxième perspec-
loin de la réalité qu'on pourrait le penser. tive est sensible dans la théorie de l'anthropo-
Mais parler des amoureux en termes écono- phagie culturelle d'Oswald de Andrade qui en-
miques, c'est parler d'une économie libidinale au seigne que nous mangeons pour prendre les
sens fort des mots, d'un marché de l'amour et d'une forces de l'autre, pour changer, nous transfor-
valeur marchande des partenaires amoureux. mer en quelque sorte. Et cette transformation
Adapter le modèle socio-économique d'analyse est d'ordre quantitatif (le pouvoir, la puissan-
que nous propose Berlinck, c'est donc non seu- ce) autant que qualitatif (la beauté, le plaisir).

7 Voir l'article de Pierre Colère.

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ÉTUDES LITTÉRAIRES VOLUME 25 N° 3 HIVER 1992-1993

On connaît le sens erotique du verbe corner règles qui associent le symbolique au pratique,
(manger), au Brésil comme partout ailleurs en qui maintiennent le poids de l'Histoire dans la
Amérique latine. Les poètes, en Haïti tout comme réalité présente et dans nos stratégies de survie
au Brésil, ont abondamment utilisé ce sens figu- ou de reproduction. Voilà pourquoi à la valeur
ré pour parler des relations amoureuses. Et des marchande s'ajoute une valeur d'échange. À la
multiples « jogos frutais » aux « receitas de mul- cotation de base d'un produit qui est fixée par
heres», l'amour, pour reprendre un calem- les règles de fonctionnement du marché s'ajoute
bour, est « un plat tonique qui n'a pas toujours une cotation fluctuante qui dépend de la con-
grand rapport avec l'activité platonique» que joncture de ce marché, et même de la position,
d'aucuns voudraient qu'il demeure. Mais, pla- à ce moment-là, dans ce marché, des acheteurs
çant par là même l'activité amoureuse ni trop et vendeurs concernés.
haut (la cervelle, le cœur) ni trop bas (le bas J'ai souligné plus haut la cécité ou l'oubli
ventre, le « mâche anba ») mais au centre de notre volontaire, conscient, des auditeurs / lecteurs
espace corporel (l'estomac), cette métaphore actuels de « Choucoune ». Ceux-ci préfèrent igno-
de l'amour comme repas nous invite à en tirer, rer les dernières strophes « réalistes » du poème
dans la perspective même que nous adoptons, qui parlent de l'engrossement de l'Haïtienne
le maximum de significations. par un étranger blanc, qui l'abandonne de sur-
Ainsi Affonso Romano de Sant'Anna est croît, et de la décision de l'amoureux de par-
tout à fait justifié de parler de cannibalismo donner à l'infidèle. Cette situation aujourd'hui
amoroso. Et il a d'ailleurs fort bien montré, peut nous paraître anachronique ; du moins, la
surtout pour le Brésil esclavagiste du siècle réalité de la domination étrangère sur Haïti ne
passé, combien cette expression pouvait s'em- s'exerce plus au niveau de la séduction brutale
ployer pour caractériser les rapports du maître mais au niveau plus « civilisé » de l'amour vénal,
blanc et de ses esclaves noires. Le racisme, le donc d'une exploitation acceptée. Il suffit à
colonialisme, le capitalisme, l'esclavagisme sont cet égard de comparer les romans de l'époque
des systèmes aussi bien économiques qu'an- de Durand, ceux de Fernand Hibbert en particu-
thropophagiques, au sens le plus fort, premier, lier, à des romans actuels, par exemple celui
du mot. La lutte des classes est une entre- d'Alexis que j'ai déjà mentionné.
dévoration des classes. La parabole est claire dans l'Espace d'un
L'anthropophagie culturelle et matérielle, cillement d'Alexis. La Nina Estrellita, en cou-
l'économie réelle et symbolique ont partie chant avec les marins yankees, se vend comme
liée 8 . Nous nous entre-dévorons, oui, mais le font les gouvernements latino-américains. Il
avant de nous manger, il nous faut nous ache- s'agit de prostitution, donc d'une activité
ter. Et notre valeur marchande est fixée sur ce théoriquement ou relativement libre, en tout
marché précis où nous nous trouvons par des cas consciente. Tandis que le comportement

8 Voir à ce sujet l'article de Jean Pouillon.

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

des bourgeoises de 1900 que dépeint Hibbert table (Goody, p. 405). Au lieu de simplement
dans ses romans (les Thazar, Séna) relève du nous sustenter et de dévorer, nous pouvons, à
bovarysme culturel, c'est-à-dire d'une forme l'usage, apprendre à déguster, savourer, goûter.
d'aliénation. Dans leur folie d'« éclaircir la race », L'anthropophagie peut se changer en art, en
ces dames du temps jadis n'hésitaient pas à gastronomie. La valeur gourmande dès lors est
aller acheter, à proprement parler, en Alle- ce qui, au niveau métaréel, fictionnel, esthétique,
magne surtout, le premier Aryen venu. L'amour donne au texte, à la représentation de l'acte
et le commerce empruntaient en ce temps-là d'amour associé au fait de manger, une valeur
des voies identiques. Un Allemand engagé à inscrite au tableau d'une subjectivité individuelle
Hambourg, Paris ou Londres comme simple et collective dont il serait illusoire de vouloir
employé d'une maison de commerce de Port- retrouver l'équivalence avec des prix réels.
au-Prince se changeait bien vite en homme de Ainsi on peut, comme je le tente ici à l'aide
confiance de la maison, pour finir par devenir d'une poétique comparée, saisir les corres-
le gendre du propriétaire haïtien. À la Bourse pondances qui existent entre deux sociétés,
haïtienne des valeurs amoureuses, l'Allemand deux littératures et leurs visions respectives
était donc haut coté au début du siècle. On peut de l'amour et de la femme. Quand on rappro-
ainsi comprendre jusqu'à quel point le poème che les lyriques populaire et savante d'Haïti et
d'Oswald Durand est réaliste dans sa représen- du Brésil, on s'aperçoit qu'il existe dans les
tation des rapports amoureux. Pourquoi aussi, deux cas une même tradition qui combine les
les choses ayant changé, le public d'aujourd'hui images erotiques et culinaires pour évoquer la
peut se permettre d'oublier une partie du poème. femme.
La conjoncture variant, la valeur d'échange de- Les poètes brésiliens, surtout ceux qui ont
vient autre. évoqué les négresses esclaves du XIXe siècle,
Mais il ne faut pas négliger, dans cette fluctua- ont volontiers parlé de déguster l'amour et ont
tion des prix, la part qui revient à la valeur gour- vu la femme comme un fruit. Même après l'ère
mande. Il n'y a pas en effet que des lois objec- de l'esclavage, cette habitude s'est maintenue,
tives à régler le marché amoureux. Le fait même par exemple dans les paroles des sambas ; Alceu
qu'il s'agisse de transiger à propos, non pas Valença, chantant la tropicana (la beauté tro-
seulement ou tellement d'un objet, mais du plai- picale) fredonne : «Tropicana, eu quero o teu
sir ou encore, comme nous le voyions plus haut, sabor » (brune tropicale, je raffole de ta saveur).
qu'il s'agisse de manger non seulement pour Dans les œuvres savantes aussi : Lima Barreto,
vivre mais pour se reproduire et, partant, pour dans Vida e morte de Severina, donne le ton
s'améliorer, est déterminant aussi. Manger est dès les premiers vers de son poème « Jogos fru-
un plaisir en soi mais aussi une valeur qui tais». On pourrait même dire plus justement
résulte d'un usage : la cuisine, les manières de qu'il indique la saveur :

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ÉTUDES LITTÉRAIRES VOLUME 25 N° 3 HIVER 1992-1993

« Jogos frutais » On peut retracer une évolution parallèle


De fruta é tua textura. de cette tradition érotico-culinaire en Haïti.
Pradel Pompilus note qu'Emile Roumer a lancé,
E de fruta do Nordeste
tua epiderme. vers 1930, un mode d'évocation poétique de
[...] la femme qui a fait dire au critique québécois
Es tâo élégante quanto
um pé de cana.
Louis Dantin que l'amour à l'haïtienne était
plus un plat tonique que platonique. En effet,
Cette tendance culmine dans la célèbre « Re- Roumer n'hésitait pas à confesser:
ceita de mulher » (« Recette de femme »), où Vinî-
Les femmes ont pour moi le goût de quelque chose
cius de Moraes se fait démiurge, créateur pour Par exemple du lard, du pain chaud et si j'ose
refaire la femme, la recuisiner plus exacte- — Je dirai carrément ma façon de juger —
ment : il en donne une recette à l'image de son Quelque chose de bon qui se puisse manger.
rêve, de ses désirs, de son goût. Mais, remarque toujours Pompilus, ces vers
«Receita de mulher» publiés en 1930 font écho à une remarque tout
As muito feias que me perdoem
à fait identique de Demesvar Delorme qui, dans
Mas beleza é fundamental. É préciso son roman le Damné (1877), faisait dire à Jacobi,
Que haja qualquer coisa de flor em tudo isso le fiancé de Marthe : «Je vous aime... Comme
Qualquer coisa de dança, qualquer coisa de haute couture
Em tudo isso (ou entào une omelette au lard quand on a grand faim »
Que a mulher se socialize elegantemente em azul, como na (Pompilus et Berrou, p. 78). De tels propos sont
Republica popular chinesa). dans le ton des images de «Choucoune», de
Nous aboutissons ici au point de retournement «Mariana» ou de telle chanson populaire. On
d'une métaphore : celle de la femme fruit et peut en somme ici aussi parler d'une tradition
donc comestible; à la transformation aussi de à laquelle Roumer a obéi tout en la renouve-
l'isotopie culinaire dans la poésie amoureuse. lant. Car, précise Pompilus :
Il n'y a plus en effet de contradiction, comme Dans Poèmes d'Haïti et de France [1925], Emile Roumer
certains l'ont dit, entre l'image de la femme- nous avait révélé avec gourmandise que les femmes avaient
fruit (à la mode latino-américaine) et celle de pour lui le goût de quelque chose qui se puisse manger.
Dans ce nouveau recueil [Poèmes en vers de 1947], il nous
la femme-fleur (à la manière européenne) : les offre une amplification de ce qui n'était que formulé dans
premiers vers du poème de Moraes évoquent le poème «Les femmes ont pour moi», et c'est le poème
le côté fleur de la femme. Mais surtout, de célèbre et mis en musique « Marabout de mon cœur » (ibid.,
p. 87).
mangeur, le poète s'est mué en créateur, en
chef cuisinier, si l'on préfère. Il peut donc Pour compléter les remarques de Pompilus,
préparer la recette de femme idéale, c'est-à- il faut souligner en effet le passage, dans la poé-
dire recréer l'image de la femme à son goût et tique de Roumer, du sens de la vue, privilégié
en faire un être de chair et d'esprit, à manger dans l'esthétique européenne, à une esthé-
et à adorer, comme il la voudrait. tique post-baudelairienne et bien haïtienne où

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

les correspondances s'établissent entre des Voilà pourquoi le grand poète concrétiste,
sensations inédites. Tout comme le Brésilien Haroldo de Campos, a voulu non pas simple-
Moraes qui opérait un déplacement fonda- ment traduire mais transposer ces images dans
mental en transformant l'image du mangeur les termes de la gastronomie et de la culture
en celle du cuisinier, Roumer nous fait passer brésiliennes :
de l'appétit à assouvir à la dégustation à médi-
Morena-marabu peitos de tangerina,
ter. Les deux poètes, en déplaçant le point de bobô de camarào, meu quindim, papa-fina.
vue (de l'acte de consommation à celui de Melhor que siri-mole em molho de dendê
minha barba-de-moça, arroz de canjerê.
création), remplacent l'esthétique de la dévora- Mulher que é meu jaba, meu xinxim, minha pinga,
tion par celle de la manducation, métamorpho- meu travo de pimenta, mél na minha lingua.
sant le simple mangeur en gastronome et donc Buchada fumegante, sal do meu assado,
sabor de milho verde e mandobi torrado :
en esthète. minha gula de amor segue per onde passas,
Après Poèmes d'Haïti et de France, Emile teu gingo que arredonda um zabumba de graças.
Roumer aurait pu donner à ses Poèmes en vers
Ce dédoublement d'une représentation haï-
le titre de « Poèmes d'Haïti et du Brésil», tant il
tienne de la femme en une représentation bré-
est vrai que la correspondance des sensibilités
silienne montre bien qu'entre les deux visions,
brésilienne et haïtienne est frappante dans ses
la distance n'est pas si grande qu'il pour-rait
vers, notamment dans « Marabout de mon cœur» : sembler; l'application aux meringues haïtien-
Marabout de mon cœur aux seins de mandarine, nes d'une grille d'analyse inspirée par les sambas
tu m'es plus savoureuse que crabe en aubergine. brésiliennes le souligne. Mais de cela les dan-
Tu es un afiba dedans mon calalou, seurs des carnavals, tant de Port-au-Prince que
le doumboeuil de mon pois, mon thé de z'herbe à clou.
Tu es le bœuf salé dont mon cœur est la couane, de Rio, étaient déjà convaincus depuis belle
l'acassan au sirop qui coule en ma gargane. lurette. Les premiers n'évoluent-ils pas volon-
Tu es un plat fumant, diondion avec du riz, tiers sur les airs les plus célèbres des Cariocas?
des akras croustillants et des thazars bien frits.
Ma fringale d'amour te suit où que tu ailles; Et ces derniers ne chantent-ils pas depuis bien
ta fesse est un boumba chargé de victuailles. longtemps les charmes des « chicas da Martinica » ?

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ÉTUDES LITTÉRAIRES VOLUME 25 N° 3 HIVER 1992-1993

ANNEXE
« Choucoune »
I
Derrière une grosse touffe de pingouins 1
L'autre jour, je rencontrai Choucoune;
Elle sourit quand elle me vit;
Je dis : « Ciel ! oh ! la belle personne ! » (bis)
Elle dit : «Vous le trouvez, cher?»
Les petits oiseaux nous écoutaient dans l'air... (bis)
Quand je songe à cela, j'ai de la peine,
Car depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans les chaînes ! (bis)
II
Choucoune, c'est une marabout 2 :
Ses yeux brillent comme des chandelles.
Elle a des seins droits...
— Ah ! si Choucoune avait été fidèle ! —
Nous restâmes à causer longtemps,
Au point que les oiseaux dans les bois en parurent contents!...
Plutôt oublier cela, c'est une trop grande peine,
Car depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans les chaînes!
III
Les petites dents de Choucoune sont blanches comme du lait :
Sa bouche est de la couleur de la caïmite 3 :
Elle n'est pas une grosse femme, elle est grassette :
Les femmes pareilles me plaisent tout de suite...
Le temps passé n'est pas le temps d'aujourd'hui!...
Les oiseaux avaient entendu tout ce qu'elle avait dit!...
S'ils songent à cela, ils doivent être dans la tristesse,
Car depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans les chaînes!

1 Cactus.
2 Haïtienne très brune, à la peau fine et à la chevelure lisse. C'est la malabaraise de Baudelaire.
3 Fruit tropical violacé et juteux, de la grosseur d'une pomme.

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

IV
Nous allâmes à la case de sa maman;
— Une vieille qui est bien honnête ! —
Aussitôt qu'elle me vit, elle dit :
«Ah! je suis contente de celui-là, nettement!»
Nous bûmes du chocolat aux noix...
Est-ce que tout cela est fini, petits oiseaux qui êtes dans les bois?...
— Plutôt oublier cela, c'est une trop grande peine,
Car depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans les chaînes!
V
Les meubles étaient prêts : beau lit bateau,
Chaise de rotin, table ronde, dodine
Deux matelas, un porte-manteau,
Des nappes, des serviettes, des rideaux de mousseline...
Il ne restait plus que quinze jours...
Petits oiseaux qui êtes dans les bois, écoutez-moi, écoutez!...
Vous aussi vous allez comprendre si je suis dans le chagrin,
Si depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans les chaînes!
VI
Voilà qu'un petit Blanc arrive :
Petite barbe rouge, belle figure rose,
Montre au côté, beaux cheveux...
— Mon malheur, c'est lui qui en est la cause!
Il trouve Choucoune jolie,
Il parle français... Choucoune l'aime...
Plutôt oublier cela, c'est une trop grande peine,
Choucoune me quitte, mes deux pieds sont dans les chaînes!
VII
Le plus triste de tout cela,
Ce qui va surprendre tout le monde,
C'est de voir que, malgré ce contretemps-là,
J'aime toujours Choucoune!
— Elle va faire un petit quarteron 4 !
Petits oiseaux, regardez! Son petit ventre est bien rond!
Taisez-vous! Fermez vos becs! C'est une trop grande peine:
Les deux pieds de petit Pierre, ses deux pieds sont dans les chaînes.
Oswald Durand

4 Le fils d'une mulâtresse et d'un Blanc, ou d'une Blanche et d'un mulâtre.

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« Yoyo » «Sauveur»

Yoyo est bien accommodant, On a surpris Sauveur pour la septième fois


il est traiteur au marché d'en bas. au marché d'en bas, mes amis!
On achète pour cinq, Ohé, ohé!
il vous en donne pour dix; Ohé, ohé! on a surpris Sauveur, oh!
pour dix,
— Mais Sauveur, par où es-tu passé?
il vous en donnera pour quinze;
— Par le marché, pardi!
pour quinze,
il en donnera pour vingt, — Mais dis-nous, où étais-tu caché?
et il fera en plus une remise. — Dans le coin d'en bas, pardi!

Yoyo, c'est vrai, n'est pas bel homme Ohé, ohé!


mais ce qu'il est sympa. Ohé, ohé! on a surpris Sauveur oh!
Si vous ne connaissez pas Yoyo,
dépêchez-vous de le rencontrer!

« Mariana »

Mariana, sucre de la canne à sucre !


Seigneur Dieu, quel délice!
Elle n'est pas encore au lit,
Vantez-vous de vos exploits.
Sitôt accolés,
Déjà vous perdez pied.
Mariana, sucre de la canne à sucre !
Seigneur Dieu, quel délice!
Fraîche comme une brise,
Brûlante comme un boucan,
Vous n'en pouvez plus,
Elle vous répète : chéri, pas trop!
Paul Laraque

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IMAGES DE LA FEMME DANS LA LYRIQUE POPULAIRE HAÏTIENNE

«Anjelik o!»

Anjelik o! (bis) Angélique, oh!


aie kay manman ou! Retourne chez ta mère !
Ti fi ki pa konn Une fille qui ne sait
lave, pase ni laver ni repasser!
aie kay manman ou! Retourne chez ta mère !
Ti fi ki pa konn Une fille qui ne peut
dezabiye noun sou mettre au lit un mari saoul !
aie kay manman ou! Retourne chez ta mère !
[...] [...]
Aie kay manman ou, chè ! (bis) Retourne chez ta mère, chère!
aie kay manman ou, ma chè Retourne chez ta mère, ma chère,
pou ou pa ban mwen dezagreman. je ne peux m'embarrasser de toi.

«Jeux de fruits » « Recette de femme »

Tu as le velouté d'un fruit. Que celles qui sont très laides me pardonnent
mais la beauté passe avant tout. Il faut
Ta peau qu'il y ait un peu de fleur dans tout cela
a le goût d'un fruit du Nord-Est. Un peu de danse, un peu de haute couture
dans tout cela (ou alors
Tu es gracile que la femme, même col bleu, soit l'élégance
comme une flèche de canne à sucre. même comme en République populaire de Chine).
Lima Barreto Vinîcius de Moraes

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ÉTUDES LITTÉRAIRES VOLUME 25 N° 3 HIVER 1992-1993

Références

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