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Un train peut en cacher un autre

Le Covid-19 restera longtemps dans notre mémoire et, à n'en pas douter, dans des décennies
vos petits-enfants vous interrogeront sur la pandémie (en espérant qu'on ne I' appellera pas
alors la première pandémie ... ). Mais, comme nous l'écrivions déjà l'an passé dans l'avant-
propos du Vernimmen 2021, le Covid-19 n'a pas changé la finance d'entreprise, et il ne la
changera pas.
Ce qui n'est pas une raison pour ne pas dire bravo aux soignants, aux chercheurs et aux
logisticiens qui ont, à une vitesse stupéfiante, permis que l'éradication du Covid 19 ne soit proba-
blement plus qu'une affaire de quelques semestres pour l'ensemble de la planète. Bravo aussi aux
pouvoirs publics du monde occidental qui ont réagi beaucoup plus rapidement et beaucoup plus
efficacement qu'en 2008, et ont ainsi évité qu'une crise économique et sociale majeure ne s'ins-
talle.

Ce qui change la finance d'entreprise, car elle change!, c'est l'écologisation de l'économie,
qui deviendra pleinement apparente aux yeux de tous lorsque le Covid-19 aura dans quelques
mois quitté le premier plan de l'espace médiatique.
L' écologisation de I' économie est la prise de conscience par les entreprises que la transition
énergétique et sociale est inévitable, et qu'elles doivent s'y adapter au plus vite si elles veulent
survivre, ce qui est leur objectif premier. L'écologisation de l'économie ne date pas de 2021 ou
de 2020, elle remonte au début des années 201 O comme l'invention de ce terme par Hubert Védrine;
mais elle s'est considérablement accélérée sur les 12 derniers mois avec la prise de conscience
accrue de la crise climatique. Ainsi des 40 plus grands groupes français, 5 en 2018 s'étaient fixé
des objectifs de zéro émission nette ou de neutralité carbone au plus tard en 2050. Ils étaient 9 en
2019, 17 en 2020, et seront encore plus quand on fera les comptes fin 2021, d'autant qu'ils se
sont tous engagés fin 2020 à atteindre un niveau élevé de transparence financière en matière de
risques climatiques. À titre d'illustration, le coût de la neutralité carbone pour ArcelorMittal
est estimé entre 15 à 40 Md€, pour une entreprise qui vaut en Bourse 25 Md€. Parmi les
grands groupes et les Hl, 18 % ont déjà pris cet engagement et 24 % prévoient de le faire. Dans
les PME, c'est 12% et 11 % respectivement, et de manière plus surprenante, c'est 13% et 10%
dans les TPE 1.

1 Mazars, • Les dirigeants d'entreprises face à la neutralité carbone: au-delà de la volonté, quelle réalíté ?», 2021.

VII
Financed' entreprise

Ces engagements ne portent pas uniquement sur les émissions directes liées à la combustion
d'énergies fossiles pour fabriquer le produit (niveau 1), ni uniquement sur celles indirectes liées
à la consommation d'électricité, de chaleur ou de vapeur pour fabriquer le produit (niveau 2),
mais aussi celles en amont et en aval de sa fabrication: approvisionnement, transport, utilisa-
tion, fin de vie (niveau 3). Et le plus souvent, ce sont les émissions du niveau 3 qui sont les plus
importantes: ainsi pour Danone, la répartition est de 3 %, 2 % et 95 %. Pour TotalEnergies: 8 %,
1 % et 91 %. Autrement dit, les groupes vont devoir travailler avec leurs fournisseurs, voire leurs
clients, pour réussir à atteindre leurs objectifs. Et par capillarité, l'ensemble des entreprises
d'une certaine taille sont impliquées, autrement dit l'essentiel des entreprises en volume d'acti-
vité.

Et ce n'est pas par coquetterie que Total s'est rebaptisé en 2021 TotalEnergies. C'est parce
que d'un producteur d'hydrocarbures, le groupe a entamé une mue pour devenir un producteur
d'énergies à partir de moins en moins d'hydrocarbures. Pour survivre.

En 2021, pour la première fois, Vinci, Atos et TotalEnergies ont soumis à leur assemblée
annuelle d'actionnaires un vote non liant sur leur politique de réduction des émissions à effet de
serre. Ces résolutions ont été massivement adoptées (à 98 %, 97% et 92 % respectivement). li est
probable que celte pratique se généralise tant en France qu'à l'étranger, et qu'à côté du Say on
pay1 sur la rémunération des dirigeants, d'abord facultatif puis devenu contraignant, le Say on
climate connaisse une évolution similaire.
Et nous terminerons cette revue non exhaustive de l'écologisation de l'économie en 2020 -
2021 en relevant que de plus en plus d'entreprises intègrent dans leurs calculs internes un
coût du carbone: 23 % des 2 600 groupes interrogés par McKinsey2 le faisait en 2020, et
22% planifiaient de le faire dans les deux années à venir. Dans le secteur de l'énergie, 40%
des entreprises le font déjà, 30 % dans les matériaux de construction et 29 % pour les institu-
tions financières. Ainsi, se trouvent couvertes 22 % des émissions de gaz à effet de serre contre
15% en 2017. En revanche, les prix moyens retenus pour la tonne de carbone, 40 $, sont
inférieurs à ceux que beaucoup d'experts recommandent (100 $) pour contenir l'augmentation
des températures à un niveau nettement inférieur à 2 %, tel que prévu par les accords de
Paris.

L'augmentation continue du prix de la tonne de carbone depuis la fin 2020, qui lui a fait
doubler son prix à 60 $ en juin 2021, devrait aider. Cette hausse est essentiellement le fait
d'achats faits par des investisseurs confiants dans le fait que les prix futurs du carbone seront
significativement plus élevés, d'autant qu'à l'avenir les crédits carbone distribués gratuitement
disparaîtront probablement. En poussant à la hausse le prix des crédits carbone, les financiers
poussent les industriels à réduire leurs émissions de carbone qui deviennent de plus en plus
coûteuses à compenser.

Depuis l'automne 2020, nous avons assisté à une véritable déferlante de produits financiers
pour les entreprises intégrant des dimensions ESG. Jusqu'alors, le trésorier qui voulait valoriser les

I Voir le paragraphe 45.4.


2 Pan J .. Rehm W., Siccardo G .. • The state of internal carbon pricing>, McKinsey Ouater/y, 2021.

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Un train peut en cacher un autre

efforts ESG de son entreprise ou trouver un financement ad-hoc pour réaliser des investissements
verts, durables et responsables n'avait à sa disposition que les obligations vertes, destinées à
financer les investissements de la transition énergétique, des obligations sociales ou des prêts
bancaires durables dont le taux d'intérêt est partiellement indexé sur la réalisation d'objectifs
environnementaux ou sociaux.

Si en septembre 2019, l'énergéticien Enel a été le premier à émettre une obligation durable
en transposant au domaine des obligations la pratique des prêts durables, il a fallu attendre
septembre 2020 pour que ce produit connaisse une explosion de ses volumes par des entreprises
de tous secteurs et de tous pays (le groupe de luxe Chanel, le groupe pharmaceutique Novartis, le
papetier brésilien Suzano, le producteur et distributeur d'électricité américain NRG Energy, etc.).
Et depuis, l'obligation durable est devenue la norme pour les obligations des entreprises, tout
comme le prêt durable l'est devenu pour leurs prêts bancaires. Leurs produits de financement sont
ainsi alignés avec leur stratégie globale puisque les critères d'évolution de la marge sont choisis
parmi les objectifs plus globaux que l'entreprise se fixe en matière ESG. La communication de
I' entreprise dans ce domaine est donc plus lisible pour les investisseurs. Le critère est simple: ne
refléter qu'une partie de la politique ESG de l'entreprise (les émissions de CO2 et la part de
renouvelable pour Enel, les émissions de CO2 pour Suzano, la proportion de patients à faibles
revenus pour certaines thérapies pour Novartis, les émissions de gaz à effet de serre et l'utilisation
d'électricité produite à partir de renouvelable pour Chanel, les émissions de gaz à effet de serre
pour NRG). Les objectifs qualitatifs ou plus complexes à mesurer ne peuvent pas être capturés,
mais qu'importe.

Depuis, à peu près tous les outils que le financier d'entreprise utilise peuvent dorénavant
intégrer une dimension ESG. En voici une liste qui ne vise pas à l'exhaustivité avec un
exemple des entreprises les ayant utilisés: prêt bancaire durable (FM Logistic), sociaux
(Icade) ou vert, obligations convertibles vertes (Neoen) ou durable (Schneider), obligations
high-yield durables (Rexel), titres hybrides verts (Engie) ou durables (Ocea), RCF durable
(Decathlon), Euro PP durable (Korian), Schuldschein et Euro PP verts ou durables, affacturage
inversé ESG (Puma), titrisations sociales, produits dérivés ESG pour gérer le risque de
change, dépôts ESG permettant aux banques qui les reçoivent de financer des projets ESG,
placements ISR, garanties ou lettres de crédit assorties de critères durables, conversion d' obli-
gations existantes en obligations vertes (Gecina), dette privée avec des covenants à impact
[Lurnibird}, dette LBO, mezzanine ou unitranche durable (Talan), lignes de financement de
fonds LBO (cap cal~ vertes (ICAMAP), et même des programmes de rachat d'actions à impact
(BIC) où l'écart entre le prix effectif de rachat des titres sur le marché et le prix moyen du
marché est versé à des ONG.

Si le montant cumulé des émissions d'obligations durables (vertes, sociales et durables) a mis
presque 12 ans pour atteindre 1 000 Md$ à la mi-2018, puis moins de 2 ans pour atteindre
2 000 Md$ en octobre 2020, il n'a mis ensuite que moins de 8 mois pour atteindre les 3 000 Md$
en juin 2021.

Jusqu'en 2019, les produits verts étaient de très loin largement majoritaires dans les produits
de financement avec une dimension ESG (obligations et prêts), tous émetteurs confondus. Ce n'est
plus le cas depuis 2020:

IX
Financed' entreprise

Émission d'obligations responsables, 2013-2020 (en Md$)


000 -------------------------------------------------

700 - -·- --- --·-·- -- ·-·-·- ·-- -- ---- ----- ... - - --- --- ·-- -- -- --- --- --··.

600 --------------------------------------------

500 ---------------------------------------

Obligations sociales
~o--------------------------------------
■ Obligations durables
300 --------------------------------
■ Prêts durables
wo-------------------------- ■ Prêts verts
100
■ Obligations vertes

o
2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020
Source: The sustainable debt market is oll grown up, BloombergerNEF, 14 ¡onvier 202 I.

Cette évolution s'explique par les inconvénients des financements verts:

• les entreprises dont les investissements sont faibles ne peuvent pas émettre des obligations vertes
ou contracter des prêts, et ce même si leur politique ESG était volontariste. Le marché des finance-
ments verts est ainsi largement réservé aux services publics, groupes industriels et immobiliers;

• les investissements verts ou durables de l'émetteur auraient certainement été réalisés, qu'ils
soient financés par des obligations vertes ou pas. Ainsi, les investisseurs ne contribuent pas néces-
sairement à une politique plus ESG de l'entreprise;

• même si la politique générale ESG de l'entreprise était étudiée par les acheteurs de ces produits (une
entreprise peu scrupuleuse en termes d'ESG ne pourrait pas émettre une obligation verte), l'instrument
lui-même n'est pas lié à cette politique générale, mais bien à un (ou plusieurs) projet(s) spécifique(s);

• enfin, ces obligations demandent un travail supplémentaire aux équipes finance et ESG pour
suivre, document_er et reporter les investissements réalisés. Cette surcharge de travail s'ajoute au
suivi des objectifs ESG généraux que l'entreprise se fixe et communique au marché. Si l'adhésion
à l'origine permet d'embarquer les équipes et d'aligner leurs objectifs, le suivi dans la durée, avec
des interlocuteurs qui changent en interne et des nouveaux venus qui ne voient que le surcroît de
travail sans avoir eu les honneurs de la communication initiale, est parfois problématique.

En général, les financements avec une dimension ESG sont d'un coût inférieur de quelques
points de base, entre 0,05 % et O, 1 % de faux d'intérêt en moins, à un financement classique
d'une même durée (la greenium). C'est mieux qu'il y a quelques années où l'écart était dans le
meilleur des cas nul, les prêteurs arguant alors que, ESG ou pas, le risque de crédit de l'emprun-
teur était le même pour justifier leur position. Si l'entreprise n'atteint pas ses objectifs ESG, alors le

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coût de son financement est haussé en général de 25 points de base, ce qui constitue une pénalité
financière significative, surtout quand les taux d'intérêt pour les entreprises européennes tourn ent
autour de 1 %. Et les prêteurs sont de plus en plus attentifs à ce que les objectifs ESG choisis par
l'émetteur soient des objectifs ambitieux, dont l'atteinte ne va pas de soi dès le départ.

À défaut, les prêteurs peuvent refuser de souscrire le financement comme Picard I' a vérifié à
ses dépens en mai 2021 en voulant placer 1,7 Md€ d'obligations high yield durables, pourtant
dans un marché très porteur, où Rexel la semaine suivante a vu son obligation durable 7 fois sur-
souscrite. La faiblesse de la demande a conduit Picard à retirer son émission que dirigeaient
Goldman Sachs et Credit Suisse. La faiblesse des ambitions ESG, baisser la consommation d'éner-
gie de 6 % en 2023 par rapport à 2019 et de 1 O% pour le réseau logistique/distribution, alors
que la loi de transition énergétique impose une baisse annuelle de 2,5 % (soit 9,6 % sur la période
considérée), n'y est sûrement pas pour rien!

Comme dans tout marché, si les émissions de type ESG augmentent, c'est aussi parce que la
demande des investisseurs est là.

Et c'est bien le cas. Ainsi, au premier trimestre 2021, la collecte des fonds actions ESG
( 120 Md€, en progression de 1 8 % par rapport au trimestre précédent) a dépassé celle des fonds
traditionnels selon Morningstar 1. En 2020, 532 nouveaux fonds ESG avaient été créés, et plus de
250 fonds conventionnels avaient été reconvertis en fonds ESG par réorientation de leur politique
d'investissement. Et dans les fonds obligataires ESG, c'est 54 Md$ qui ont été investis sur les 5
premiers mois de 2021, contre 68 Md$ pour l'ensemble de 2020. Comme l'explique Mathilde
Sauvé, la directrice du développement de la gestion de la Banque Postale AM: « La quête de sens
et l'investissement responsable étaient perçus comme accessoires, c'est désormais devenu essen-
2
tiel. » . Et Véronique Cherret d'Aviva Investors ajoute: « li y aura de moins en moins de place
demain pour les gestions qui n'ont pas un vrai engagement responsable et un process ESG clair» 3 .

Autre illustration, fin 2019, 12 grands investisseurs internationaux, dont la Caisse des Dépôts
à travers l'initiative Net Zero Asset Owner Alliance (NZAOA), avaient pris l'engagement que leur
portefeuille d'investissements n'émette plus du tout de CO2 à l'horizon 2050, afin de s'aligner
avec les engagements de la COP 21. En juin 2021, ils étaient devenus 42 signataires, regroupant
5 500 Md€ d'actifs sous gestion, dont Allianz, Aviva, AXA, Calpers, Dai-ichi Life Insurance,
Generali, Prudential, etc. Une première étape à 2025 est de réduire les émissions de gaz à effet
de serre de 16 à 29 % (selon le point de départ des membres). Ces objectifs ne seront pas atteints
en vendant simplement des actions de groupes pétroliers pour acheter celles d'opérateurs
d'éoliennes. Cela créerait des krachs dans des secteurs encore utiles (qui peut se passer soudaine-
ment de pétrole et de ses nombreux dérivés?), et créerait des bulles gigantesques dans d'autres, à
côté desquelles celle de fin 2020 sur les valeurs vertes serait une aimable plaisanterie.

Ils sont amenés à travailler sur toutes les sociétés de leur portefeuille, et vu la taille de ces investis-
seurs, sur pratiquement toutes les sociétés cotées, pour les aider ou les contraindre à la tronsition énergé-
tique. Comment expliquer qu'un petit fonds d'investissement américain, Engine nº 1, détenant 0,02 %
d'ExxonMobil, ait réussi en mai 2021 à fédérer autour de lui la majorité des actionnaires du pétrolier

1 Bioy H.,« Les fonds ESG dépassent en collecte les fonds traditionnels». Moningstar.{r .. 5 mai 2021.
2 Option Finance7 juin 2021, nº 1610, page 23.
3 Idem.

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Financed' entreprise

américain pour élire comme administrateurs trois personnes souhaitant qu'ExxonMobil initie sa transi-
tion énergétique, contre trois partisans du statu quo soutenus par les dirigeants; sinon par une coalition
d'investisseurs qui voient un peu plus loin que le bout de leur nez? Et le jour où les résultats du vote ont
été connus, le cours d'ExxonMobil a pris 3 ,6 %, car les investisseurs ont pensé qu'ainsi le pétrolier
commencerait à sortir du déni qui menace sa survie à terme.
Ces engagements ne sont pas propres aux investisseurs en sociétés cotées comme en témoignent
les investisseurs en capital-investissement1 qui, à 85 %, déclarent avoir déjà mis en œuvre, ou le
prévoient dans l'année qui vient, des actions concrètes liées au changement climatique; à 83 %
mesurent l'empreinte carbone de leurs investissements; et à 63 % adoptent une stratégie de neutra-
lité carbone. Sans compter les 56 % qui ont déjà refusé un investissement pour des raisons ESG.
Notre tour d'horizon des investisseurs serait incomplet sans les banques. Sous l'égide de
l'ONU, 43 d'entre elles se sont engagées en avril 2021 à la neutralité carbone d'ici 2050 de
leurs portefeuilles de prêts en formant la Net Zero Banking Alliance. Et d'ici 2050, il y a des
objectifs intermédiaires tous les 5 ans. li est vrai que certaines ONG les avaient astucieusement
prises par leur point faible, leur amour des classements, en publiant celui-ci :

JP Morgan Chase demeure le plus grand banquier de I' énergie fossile.


Total des prêts accordés en 2016 et 2020 aux énergies fossiles (en Md$)
200 250 300 350
JPMorgan Chose o¡.. 50 100
... 150
.._ _
Citi ¡. .. _

BonkWells Forgo
of America i-------..--------•-
¡.. ... _
Royal Bank of Canada i-----------•
MUFG ------------
Barclays --------•--•
Mizuho•--------•
Toronto-Dominion Bank •--•-----
i--- ----,.-
BNP Paribas
Scotiabank
Morgan Stanley ~--
i--- ----,.- ----
HSBC ---...¡----•
Bonk of China _

Goldman Sachs •--....---~

¡. -----•
Bonk of Montreal --------
ICBC ¡..--...--•
SMBC Group
Credit Suisse ------•
Deutsche Bank -----•

Source: Banking on clima/e change, 202 I.

Avec en plus ce titre «JP Morgan Chase is destroying the climate» ... Peu subtil, mais efficace.

Dans ce cadre, il n'est pas surprenant qu'ANZ, Barclays, BNP Paribas, Crédit Agricole, Credit
Suisse, Société Générale et Unicredit refusent de financer le projet ougandais de T otalEnergies de

1 PwC. « Private Equity Responsible Investment>, mal 2021.

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Un train peut en cacher un autre

construire le plus long oléoduc chauffé au monde (à 50 ºC) pour transporter du brut visqueux à
extraire du lac Albert à l'océan Indien, 1 443 km plus loin. Ce qui fait constater à un senior
banker de Natixis 1: « On voit bien qu'à terme les émetteurs auront du mal à boucler les finance-
ments s'ils ne sont pas engagés sur la voie verte ou durable, en tout cas ils trouveront plus
difficilement de nouvelles banques.»
D'autant que la Banque centrale européenne et d'autres régulateurs bancaires, considérant que
la transition énergétique fait peser des risques sur les acteurs financiers et la stabilité financière,
poussent les banques à mieux intégrer les risques climat dans les décisions d'octroi de crédit. À cet
effet, des stress-test climat seront réalisés en 2022 sur leurs portefeuilles de crédits, pour mesurer leur
degré de résistance à une matérialisation de ce risque, comme les régulateurs bancaires le font
régulièrement depuis 2008 pour mesurer leur résistance à une crise économique. Et il est probable
que, dans quelques années (2023 à 2025L les exigences réglementaires du niveau de capitaux
propres des banques seront modulées en Europe en fonction du degré plus ou moins vert et durable de
leurs crédits. Certaines banques le font déjà dans leur gestion (le green weighting factor de Natixis).

Conclusion du président de Deutsche Bank 2: « Les banques risquent de perdre leurs licences
si elles échouent à faire de la finance verte une priorité».

Mais qui dit mesurer les risques, dit les quantifier, car on ne peut gérer que ce qui est mesuré.
Et dans ce domaine foisonnant, avec une multitude de méthodologies, de chiffres, de publications,
de lacunes, de périmètres différents, on s'y perd aisément et faire des comparaisons est peu aisé,
voire impossible, d'autant que les initiatives se multiplient. Ainsi, le Crédit Agricole attribue depuis
2021 une note de transition énergétique à 8 000 sociétés cotées, qui devrait être adaptée et
étendue en 2022 aux PME et ETI. Elle complète dans les dossiers de crédit ou d'investissement les
notations de crédit classique.
Ce foisonnement n'est pas illogique tant le domaine est nouveau; et même naturel tant que les
initiatives de normalisation n'ont pas encore abouti. Mais on avance dans cette voie.

Ainsi, depuis mars 2021 3, tous les fonds d'investissement domiciliés en Europe doivent être
classés en trois catégories:
• les fonds dits de l'article 6, qui ne suivent pas de stratégie durable explicite, soit environ 78 %
des fonds;

• les fonds dits de l'article 81 qui promeuvent les critères environnementaux et sociaux, soit 20%
environ des fonds;

• les fonds dits de I' article 9, qui suivent une stratégie durable explicite, soit 2 % environ des fonds.

Certes, les classements sont faits par les gestionnaires des fonds, et quelques-uns peuvent être
tentés de classer abusivement au titre de l'article 8 des fonds qui n'ont pas vraiment de stratégie
durable (écoblanchissement). En effet, des plateformes de distribution en assurance-vie ou auprès

l Dans l'Agé/i He&do du 22 avril 2021.


2 Dans une interview au Finonäal Times du 20 mai 2021.
3 Au titre de la directive européenne SFRD. Sustoino&le Finance Disclosure Regulation.

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Financed' entreprise

des conseillers en gestion de patrimoine risquent de ne pas référencer des geslionnaires d'actifs
qui ne gérera ient que des fo nds de l'article 6. M ais c'est un choix à court terme, porteur de risques
commerciaux, car tôt ou tard, des contrôles dénoncero nt la supercherie, et l'investisseur final n'est

pas toujours l'idiot du village.


De leur côté, les entreprises de plus de 500 salar iés, cotées ou non, doivent pour la plupar t
publier une déclar ation de perfo rmances extra-financières (voir le par agraphe 6.5). Le contenu de
cette déclar ation va être réfo rmé et devrait être har monisé au niveau euro péen, probablement à
l'occasion de la publication des comptes 2023, autour des principes suivants:

• une double matérialité financière et environnementale identifiant les risques que l'environnement
fait peser sur I' entreprise, mais aussi ceux que I' entreprise fait peser sur I' environnement;

• des indicateurs communs permettant de comparer la perfor mance d'entreprises de façon fiable
dans les domaines ESG couvra nt l'entreprise, mais aussi son approvisionnement et sa distribution;

• une info rmation sur le passé, mais aussi une info rmation prospective;

• une information structurée sur trois niveaux: global, sectoriel pour mieux compar er les entre-

prises entre elles, et propre à l'entreprise;

• un contrôle des info rmations extra -financières par des tiers extern es spécialisés (des auditeurs
de I' extra -financier), ce qui est déjà fait en France mais ra rement ailleurs;

• un élar gissement à toutes les entre prises de plus de 250 salariés;

• avec une probable tra nsfo rmation de l'EFRAG 1 pour lui donner un rôle de normalisateur, euro-
péen a minima, des données extra-financières, en pendant de l'IASB pour les normes comptables.

li sera alors beaucoup plus facile de formaliser le cadre conceptuel que I' on entrevoit, dans lequel
la rentabilité à exiger d'un actif pourrait ne plus dépendre uniquement de son seul risque de marché,
comme dans le MEDAF actuellement 2, mais aussi de son impact ESG. Nous faisons ici le pari volonta-
3
riste qu'en 2025, ceci pourrait devenir réalité. Ainsi, des chercheurs de la BR1 , en croisant l'intensité
des émissions à effet de serre et les marges des prêts syndiqués, ont mis en évidence une prime
carbone pouvant aller jusqu'à 7 points de base pour les plus gros émetteurs de carbone.

Atteindrons-nous les objectifs de réchauffement limités de la planète à l'horizon 2050? Nous


ne le sevens pas. Ce que nous savons, c'est qu'ils n'avaient aucune chance d'être atteints sans le
concours actif de la finance. Et il nous semble que l'on peut dire maintenant que ce soutien est
acquis définitivement, et que beaucoup d'outils et de techniques sont maintenant en place pour
qu'il soit massif, et s'accélère.

1 European Financial Reporting Advisory Group. association internationale qui conseille la Commission européenne pour l'adoption des

normes \FRS.
2 Voir le paragraphe 21.15.
3 Ehlers T .. Packer F .. de Greiff K .. «The pricing of carbon risk in syndicated loans, which risks are priced and why?». BIS worfiiMg papers. nº 946.

I" juin 2021.

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