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L’arbitrage international

Mondialisation ou pas, le droit barrage que votre société FranceTP va contrat sans la clause de règlement de
signer avec une société publique chi- litiges.
applicable aux contrats noise. Pour vous qui représentez le
groupe dans ce pays, c’est l’aboutisse- PARIS 03 AVRIL 1995 13:00
commerciaux internationaux ment d’un an de négociations serrées
reste avant tout un droit où tous les éléments, délais et prix Vous recevez une assignation devant le
notamment, ont fait l’objet de négo- tribunal de Pékin, suite à la plainte
national. Il n’existe pas, en ciations âpres et épuisantes. Après plu- déposée par la société chinoise qui
sieurs hésitations de la part de vos réclame 40 millions de dollars pour
effet, de consensus autour de partenaires chinois, ceux-ci semblent non-respect des délais. Le directeur
enfin décidés à signer et vous ont juridique vous prévient que votre cas
règles juridiques internationales. donné rendez-vous, à cet effet, pour le est perdu d’avance et regrette que vous
En conséquence, à la signature lendemain. n’ayez pas réussi à convaincre l’entre-
Votre téléphone sonne : le directeur prise chinoise quatre ans plus tôt…
d’un contrat, l’entreprise doit juridique vous appelle de Paris pour

L
vous donner l’avis du siège sur le ’intérêt de deux ingénieurs pour
choisir, à la fois, un droit contrat. Il remarque que vos partenaires un sujet juridique aussi pointu
national applicable et un chinois, qui ont rédigé l’ébauche du que l’arbitrage international a pu
contrat, n’ont pas inséré de clause de surprendre, voire amuser certains
tribunal qui traitera les litiges règlement de litiges et cela lui semble juristes que nous avons rencontrés au
préjudiciable. Il vous propose alors cours de notre étude. Deux étudiants
éventuels. Ce choix est crucial d’introduire "une clause compromissoi- en droit consacrant leur mémoire à la
re prévoyant un arbitrage à Singapour, théorie de la relativité restreinte n’au-
en cas de contentieux et il suivant le règlement de la CCI". Mais, rait pas reçu un autre accueil de la
s’avère souvent épineux tant il comme il n’est pas sûr que vos parte- part de chercheurs en physique...
naires chinois l’acceptent, il vous Pourtant, des non-juristes sont aujour-
est difficile de trouver un donne, comme deuxième solution, une d’hui amenés à manipuler des
clause de « type CIETAC ». Malgré ses concepts juridiques et à se prononcer
terrain neutre entre des parties explications, vous n’y comprenez pas sur des contrats dont la complexité
de nationalité différente. C’est grand chose et vous ne vous voyez pas croît avec l’internationalisation des
aller négocier cette clause, dont vous affaires et la place grandissante de l’ar-
dans ce contexte que s’est ne maîtrisez pas les subtilités, avec vos me juridique. Il ne leur appartient pas
partenaires chinois qui pourraient se de se substituer aux juristes et de se
développé l’arbitrage froisser de ce contretemps : pour vous, prononcer eux-mêmes sur les points
le plus important ce sont d’abord les juridiques du contrat, mais ils se doi-
international, qui offre une prix et les délais négociés ! vent de détecter les points importants
solution efficace là où la justice Votre réticence est d’autant plus grande qui méritent attention. Or, si l’arbitra-
qu’un de vos amis travaillant dans une ge a fait l’objet d’une abondante litté-
publique ne peut répondre aux entreprise concurrente est impliqué rature, celle-ci est principalement
depuis dix ans dans un arbitrage dont destinée à des experts du droit interna-
besoins des entreprises. on parle beaucoup dans sa société, tional, qui, seuls, sont capables de
étant donné les coûts et la lourdeur de maîtriser l’art subtil de ce mode de
par Mathias Collot la procédure. Vous acceptez tout de résolution de litige. C’est dans ce
et Laurent Debeaud même les propositions du directeur contexte que nous avons conduit notre
juridique, mais le lendemain, face au étude, en nous fixant pour objectif de
manque d’enthousiasme de vos interlo- sensibiliser le non-spécialiste à ces
cuteurs sur le sujet et peut-être en rai- problématiques juridiques, et de le
PEKIN 21 MARS 1991 21:00 son de votre incompréhension de guider dans le monde complexe de
l’importance d’une telle clause, vous l’arbitrage en évitant de le perdre dans
Vous entamez satisfait la dernière décidez de ne pas remettre en cause les les subtilités que seul un juriste averti
page du contrat de construction d’un éléments déjà négociés et signez le pourra lui expliquer.

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Les principes l’arbitrage aux parties mais, à l’interna- la puissance publique d’un Etat. Elle
tional, l’application du jugement peut devra pour cela demander l’exequatur
de l’arbitrage être compliquée et se limiter au seul de la sentence devant les tribunaux de
pays où il a été rendu, ou bien à cet Etat, celle-ci étant régie pour un
Si l’arbitrage commercial international quelques pays prévus dans des conven- arbitrage international par la conven-
se veut un domaine d’experts, il repose tions bilatérales ou multilatérales. Si le tion de New York, consacrée à la recon-
sur quelques notions fondamentales négociateur choisit un mode de résolu- naissance et l’exécution des sentences
simples. tion « privé », il a principalement le arbitrales étrangères. Cette convention
L’arbitrage commercial est un mode de choix entre l’arbitrage, la conciliation, est actuellement en vigueur dans plus
résolution de litige dans lequel deux procédure amiable au cours de laquel- de 120 pays signataires. Le tribunal
entreprises s’en remettent à un tribunal chargé d’accorder l’exequatur à la sen-
privé qu’elles constituent elles-mêmes tence arbitrale ne doit pas juger le fond
en nommant le plus souvent un ou du litige, mais simplement le respect
trois arbitres. Ces derniers rendent par le tribunal arbitral de règles
une sentence qui s’impose aux de procédure et de l’ordre
parties, laquelle est dite exécu- public national et internatio-
toire, parce que chacune des nal. On peut citer, parmi ces
entreprises peut faire appel à règles, le respect des droits
la puissance publique pour la de la défense et du principe
faire appliquer. du contradictoire : tous les
Le recours à ce mode de résolu- éléments doivent pouvoir don-
tion résulte nécessairement du ner lieu à un débat contradictoire
consentement exprès des deux parties. entre les parties.
Ce consentement peut s’exprimer soit Une sentence arbitrale peut aussi faire
sous forme d’une clause du contrat, l’objet d’appel : celui-ci a normalement
appelée clause compromissoire, soit le un tiers, le conciliateur, tente de par- lieu devant les tribunaux d’appel de
par la signature d’un compromis suite à venir à un accord entre les parties, et la l’Etat où a été rendue la sentence arbi-
l’apparition du litige. médiation, très proche de la concilia- trale, et consiste en un réexamen de
Notons également qu’on distingue dif- tion, mais dans laquelle le médiateur a tout le litige. Cependant, les parties
férents types d’arbitrage. Tout d’abord, un rôle plus actif que le conciliateur. A renoncent souvent à leur droit d’appel
l’arbitrage international s’oppose à l’ar- la différence de la sentence arbitrale, la pour limiter les possibilités de recours,
bitrage interne, à caractère strictement décision d’un médiateur ou d’un conci- très coûteux en temps et en procédure.
national, qui est généralement régi par liateur n’a rien d’obligatoire. Dans ce cas, il reste aux parties la pos-
des lois différentes. Il faut noter, par En fait, l’arbitrage est une justice privée sibilité de faire un recours en annula-
exemple, que de nombreux pays se qui offre cependant de nombreuses tion de la sentence, également devant
montrent plus libéraux envers l’arbitra- garanties et qui peut donc être considé- les tribunaux d’appel de l’Etat où elle a
ge international. On distingue aussi ré comme solution intermédiaire entre la été rendue. Comme pour l’exequatur,
l’arbitrage ad hoc, entièrement organi- conciliation, solution amiable mais pas le tribunal ne jugera alors pas le fond
sé par les parties du litige, de l’arbitra- forcément efficace, et la justice étatique. du litige, mais le respect par les arbitres
ge institutionnel, dans lequel les parties Nous l’avons dit, la sentence arbitrale des règles de procédure et de l’ordre
font appel à une institution d’arbitrage. est tout d’abord exécutoire : en cas de public national ou international.
Celle-ci offre la sécurité d’un règlement refus d’une partie d’appliquer cette sen- L’arbitrage trouve son intérêt dans
standard et d’une aide en cas de bloca- tence, l’autre partie pourra faire appel à l’équilibre entre la sphère privée qui lui
ge de la procédure, mais rend l’arbitra-
ge plus coûteux.

Une justice privée offrant


de nombreuses garanties
Le négociateur d’un contrat a aujour-
d’hui à sa disposition plusieurs modes
de résolution de litige et fera son choix
en fonction du litige et du degré d’effi-
cacité et de souplesse recherché. Il peut
avoir recours à la justice étatique, ren-
due par des tribunaux d’Etat : les juge-
ments s’imposent comme pour Evolution des demandes d’arbitrage et des sentences CCI.

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donne sa souplesse et la sphère
publique qui lui confère son efficacité.
Il est, aujourd’hui, utilisé pour des
litiges très variés. Certains secteurs éco-
nomiques, en particulier, y ont souvent
recours, comme le commerce maritime
ou le secteur du bâtiment et travaux
publics, et c’est également une solution
couramment utilisée dans les litiges liés
à de grands contrats internationaux.
Loin de faire obstacle au développement
de cette justice privée, la plupart des
Etats favorisent l’arbitrage. Pour les litiges
internes, il peut être un moyen de soula-
ger des tribunaux surchargés et il offre
des possibilités inégalées en matière de
commerce international : sa promotion Pays ayant ratifié la convention de New York (en clair, à la date du 8 juin 2000).
devient même une condition nécessaire
pour tout pays jugé « à risque » souhai- monde assez fermé, une élite de juristes conflits spécifiques (conventions fis-
tant développer ses échanges commer- européens et experts en droit interna- cales), traiter un secteur particulier
ciaux internationaux. De plus, l’Etat ne tional. Leur nombre restreint explique (brevets) ou définir des règles uni-
perd pas totalement le contrôle de cette que l’on retrouve très souvent les formes. Sur ce dernier point, on peut
justice privée et garde un droit de regard mêmes noms pour les arbitrages impor- citer l’une des plus importantes
sur les éléments qu’il juge essentiels, tants. Si certains conventions, la
Il n’existe pas de droit mondial du
lorsque les deux parties font appel ou critiquent le carac- convention de
bien demandent l’exequatur ou l’annula- tère sectaire de ce
commerce et les sources de droit Vienne (1980)
tion d’une sentence arbitrale. « club » très fermé,
concernant le commerce interna- concernant "les
La dernière caractéristique notable de il a l’avantage de ne
tional sont avant tout nationales ventes internatio-
l’arbitrage est le recours à des arbitres. proposer que des arbitres brillants et nales d’objets mobiliers corporels" et
Ce sont les parties qui choisissent libre- expérimentés, dont la réputation est qui règle, par exemple, des problèmes
ment les arbitres. Il peut s’agir de spé- directement engagée au sein du de transfert de propriété ou de validité
cialistes du droit : professeurs de droit, « club ». de contrat.
anciens magistrats, avocats ou juristes Ces conventions jouent un rôle impor-
d’entreprises, ou bien d’experts de tant et le négociateur doit impérative-
domaines techniques ou financiers :
Le contexte international ment connaître celles se rapportant à
experts en construction, experts-comp- Les entreprises qui sont aujourd’hui de son domaine, même si on s’aperçoit
tables, etc. plus en plus nombreuses à s’engager à parfois vite de leurs limites : par
Lorsque les parties font appel à un l’international ne peuvent pas le faire exemple, l’autre partie au contrat n’est
arbitre unique, elles doivent le nommer sans prendre en considération les pas forcément issue d’un pays signatai-
d’un commun accord, ou bien faire risques encourus. Les échanges écono- re de la convention. Dans d’autres cas,
appel à une institution d’arbitrage ou miques font ainsi naître un besoin de ces conventions peuvent laisser aux
un tribunal étatique pour le nommer, si sécurité juridique bien réel, parce qu’il parties une liberté contraire au besoin
elles n’y parviennent pas. Lorsque le tri- n’existe pas de droit mondial du com- de sécurité cherchée. Enfin, face à la
bunal arbitral est merce et que les multiplicité des contentieux qui peu-
L’arbitrage trouve son intérêt
composé de trois sources de droit vent faire suite à un contrat, ces
dans l’équilibre entre la sphère
arbitres, chaque concernant le conventions sont loin d’être suffisantes.
privée qui lui donne sa
partie nomme un commerce inter- Ainsi, les problèmes liés aux nationali-
souplesse et la sphère publique
arbitre, puis le troi- national sont sations des exploitations pétrolières en
sième arbitre, pré-
qui lui confère son efficacité avant tout natio- Libye ne pouvaient pas être traités inté-
sident du tribunal, est nommé par ces nales. La première conséquence ap- gralement par une convention et le
deux arbitres. paraît sous la forme de problèmes de recours ad hoc à d’autres sources de
Les institutions d’arbitrage ont très sou- conflit de loi, c’est-à-dire de détermina- droit a été nécessaire.
vent une liste d’arbitres dans laquelle tion de la loi applicable à un contrat et Pour compléter ces conventions, les
les parties peuvent choisir ceux qui au litige qui lui est lié. Etats ont pensé à créer un droit com-
seront les plus compétents pour tran- Le premier effort des Etats a donc été mercial mondial qui serait une étape
cher leur litige. d’éviter ces problèmes, en signant des supplémentaire vers plus d’uniformi-
On peut, enfin, remarquer que les conventions internationales, principa- sation. La Commission des Nations
arbitres à l’international forment un lement pour prévenir l’apparition de Unies pour le droit commercial inter-

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ment inquiétant. C’est le cas de nom-
breux régimes du Tiers Monde, dans
lesquels l’autarcie n’a pas favorisé le
développement de pratiques commer-
ciales internationales et, donc, le déve-
loppement d’un droit adéquat. De plus,
la faiblesse des revenus des fonction-
naires rendant la justice favorisait la
corruption, et les liens flous entre l’Etat
et les tribunaux rendaient l’issue des
litiges très incertaine. Enfin, l’histoire et
la culture expliquent aussi l’état inquié-
tant des systèmes juridiques dans cer-
tains pays. En Arabie Saoudite, par
exemple, le développement de l’indus-
trie pétrolière a rendu flagrante l’inexis-
tence d’un système satisfaisant : l’Etat a
Nationalité des parties dans les demandes d’arbitrage CCI, reçues en 1998. alors choisi de faire appel à des juristes
égyptiens et de s’inspirer aussi des pra-
tiques juridiques américaines. En
Chine, même si l’ouverture écono-
mique force l’Etat à adapter son systè-
me juridique, la culture et notamment
le confucianisme expliquent une
défiance naturelle des Chinois face aux
règles juridiques occidentales, car la
médiation et la honte sociale ont long-
temps joué un rôle plus important que
les tribunaux étatiques en tant que
garant de la cohésion sociale.
Mais il est intéressant de noter que de
nombreux directeurs juridiques ren-
contrés et interrogés sur l’insécurité
juridique à l’international donnent en
exemple les systèmes juridiques de
pays en voie de développement, mais
aussi des systèmes juridiques dévelop-
pés mais non moins dangereux pour
Lieux d’arbitrage et nationalité des arbitres pour les demandes d’arbitrage CCI, une entreprise française. Ils citent sou-
reçues en 1998.
vent le système américain et redoutent
national (la CNUDCI), travaillant dans En s’aventurant hors de leur droit et des principalement la procédure de « cross
cette direction, a joué un rôle impor- leurs tribunaux nationaux, les entre- examination » qui soumet les parties à
tant dans de nombreuses conventions prises seront donc certainement dépay- des interrogatoires éprouvants, et donc
et, en particulier, dans l’élaboration de sées et déstabilisées : ainsi, dans les risqués, ou les dommages et intérêts
la convention de Vienne. Cependant, pays arabes, une entreprise française exemplaires (« punitive damages »)
la création de ce droit mondial relève devra prendre en compte la Charia, la pouvant être requis par un jury popu-
encore du vœu pieux et, la plupart du loi musulmane, qui est intégrée à des laire.
temps, un litige sera traité par un droit degrés différents dans les lois. Plus sim- En conclusion, les entreprises commer-
national et dans un tribunal national, plement, la common law des pays çant à l’international se retrouvent dans
si les parties n’ont pas prévu d’alterna- anglo-saxons ne sera parfois pas moins un environnement risqué, malgré les
tive. dépaysante pour un juriste français. efforts des Etats et des organisations
Cet état de fait est inquiétant pour les Mais les entreprises courent surtout de publiques internationales. Or, ne pou-
entreprises, car on peut constater que, hauts risques en cas de litige. Tout vant se passer ni de leur vente à l’inter-
même si la mondialisation a nivelé bien d’abord, il ne faut pas oublier que dans national, souvent principale perspec-
des domaines, les systèmes juridiques de nombreux pays, le droit - et plus tive de croissance, ni d’une certaine
nationaux sont encore loin d’être uni- encore le droit commercial - et l’orga- sécurité juridique, les entreprises, ont
formes et sont chargés de toute l’histoi- nisation judiciaire ont longtemps été développé à leur niveau des usages et
re et la culture du pays. laissés à un état de sous- développe- des pratiques qui sont autant de

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réponses pragmatiques aux problèmes juridiques et pour leur disponibilité : les trage, dont les tarifs peuvent être dis-
rencontrés. En exemple, on peut citer arbitres sont, en effet, payés par les par- suasifs.
l’action exemplaire de la Chambre de ties et même bien payés pour résoudre
commerce international (CCI), organis- un unique litige. Ils peuvent donc
me privé, qui participe à la structura- consacrer plus de temps à un dossier
Ce qu’il ne faut pas
tion de ces pratiques, notamment par la qu’un magistrat et les parties sont en attendre de l’arbitrage
promotion la promotion réussie de pra- droit d’attendre un travail plus soigné. international
tiques alternatives de règlement de liti- Enfin, un avantage qui n’est pas des
ge, comme l’arbitrage international qui moindres pour un bon nombre d’entre- La littérature ou les brochures des insti-
connaît un développement important et prises engagées à l’international : les tutions d’arbitrage mettent générale-
répond au besoin de nombreuses entre- sentences arbitrales ne sont pas ment en avant d’autres avantages de ce
prises. publiques, à la différence des juge- mode de résolution de litiges, qu’il fau-
ments de tribunaux d’Etat, ce qui peut dra considérer avec prudence : en effet,
arranger des entreprises ne souhaitant il en est certains qui sont très couram-
Le succès de l’arbitrage pas avertir leurs clients, leurs fournis- ment présentés et qui ne s’appliquent
international seurs ou leurs analystes financiers de certainement pas à l’arbitrage interna-
tous leurs problèmes juridiques. tional.
Les raisons du succès de l’arbitrage Au regard de ces avantages, l’arbitrage La durée, tout d’abord : la procédure
international sont multiples. Il est tout s’est imposé comme une solution natu- d’arbitrage, en elle-même, peut en effet
d’abord d’une efficacité juridique relle pour les litiges internationaux durer plusieurs années, c’est-à-dire
remarquable, car une entreprise obtien- d’une certaine importance. Il est plé- aussi longtemps qu’une procédure
dra souvent plus facilement l’exécution biscité par bon nombre d’institutions, devant un tribunal étatique, essentielle-
d’une sentence arbitrale dans un pays privées ou publiques, qui en font une ment lorsque le cas est juridiquement
étranger que celle d’un jugement d’un promotion active. Les chambres d’arbi- complexe. La durée moyenne d’une
tribunal étatique. Elle bénéficie alors de trage jouent un rôle important en four- procédure devant un tribunal de la
la convention de Les parties ont la liberté nissant des règle- Cour internationale d’arbitrage de la
New York, signée ments et des listes Chambre de commerce international
de choisir le lieu de l’arbitrage
par 121 pays qui d’arbitres et en fai- est proche de trois ans. D’autre part,
et les arbitres nominativement
s’engagent à faire sant connaître ce l’énoncé de la sentence ne met pas for-
appliquer, après examen de certains mode de règlement de différend. Pour cément fin au litige. En effet, même si
principes (respect de l’ordre public, du les contrats internationaux, la chambre les conditions d’appel des sentences
contradictoire…), les sentences arbi- la plus importante est la Cour interna- arbitrales sont en général plus strictes
trales rendues, soit dans tous les pays tionale d’arbitrage, qui dépend de la que celles des jugements de la justice
du monde, soit dans les seuls pays Chambre de commerce international étatique, l’arbitrage ne permet pas de se
signataires de la convention, ce choix (CCI), siégeant à Paris. Créée en 1923, mettre à l’abri d’un recours en annula-
étant laissé aux pays lors de la signatu- elle vient de traiter sa 10 000e affaire et tion, puis d’un pourvoi devant la Cour
re. Le nombre de signataires donne a pour principales concurrentes la suprême du pays. L’ensemble de la pro-
toute sa force à cette convention qui chambre américaine (AAA), la cédure nécessaire au traitement de l’af-
n’a pas l’équivalent en ce qui concerne chambre anglaise (LCIA) et, en marge, faire sera alors d’une durée comparable
l’exécution des sentences de tribunaux des chambres régionales (Stockholm, à une procédure devant les différentes
étatiques. Singapour, Le Caire) ou la chambre instances étatiques. De plus, même
L’arbitrage offre aussi plus de souplesse chinoise (CIETAC). L’action de ces ins- lorsque la sentence est devenue défini-
dans son déroulement que la procédu- titutions privées est relayée par celle tive, il peut être nécessaire d’avoir
re d’un tribunal étatique. Le litige peut des Etats qui remettent à jour leur légis- recours à la puissance publique pour la
être jugé tout d’abord suivant un droit lation sur l’arbitra- Une entreprise obtiendra souvent faire appliquer.
national mais aussi suivant des prin- ge pour, notam-
plus facilement l’exécution Il ne faut pas
cipes généraux du commerce interna- ment, ne pas
d’une sentence arbitrale dans un oublier que l’arbi-
tional, appelés lex mercatoria, ou en imposer des
pays étranger que celle d’un trage international
équité, ce que ne permet pas un tribu- contrôles trop
jugement d’un tribunal étatique n’est pas une pro-
nal étatique. D’autre part, les parties contraignants de cédure amiable.
ont la liberté de choisir le lieu de l’arbi- l’Etat sur les sentences arbitrales en cas Les enjeux étant généralement très éle-
trage et les arbitres nominativement. de demande d’appel, d’annulation ou vés, la décision des arbitres s’imposant
Elles peuvent alors trouver plus facile- d’exequatur. On peut, d’ailleurs, citer aux parties, celles-ci n’hésitent souvent
ment un terrain d’entente en choisis- l’action de l’ONU qui a publié une loi pas à se livrer une véritable bataille
sant des arbitres neutres et type pour les Etats souhaitant favoriser juridique et procédurière. C’est pour
indépendants et faire traiter des litiges l’arbitrage et un règlement d’arbitrage cette raison que l’arbitrage ne permet
par des arbitres qu’elles auront choisis ad hoc pour les entreprises ne souhai- pas en général, pour les litiges interna-
pour leurs compétences techniques ou tant pas recourir aux chambres d’arbi- tionaux, de raccourcir les délais de pro-

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cédure, qui sont plus liés à la mauvaise apparu que les parties sont réellement que le nombre d’arbitres (le plus sou-
foi des parties qu’au mode de résolu- en mesure de décider si elles souhaitent vent trois) et la langue choisie pour la
tion choisi. On peut citer, pour illustrer concilier. procédure. Il faut noter que si les tarifs
ceci, un commentaire formulé dans la Le choix entre l’arbitrage et le recours à des cours arbitrales peuvent paraître
Revue de l’arbitrage, suite à une affaire un tribunal doit se faire au regard des élevés, les cas de blocage sont fré-
particulièrement disputée (1) : avantages et des inconvénients de l’ar- quents pour les litiges internationaux :
« L’arbitrage, principalement en matiè- bitrage présentés précédemment, à aussi vaut-il donc mieux avoir un règle-
re internationale, devient le théâtre savoir la neutralité, l’efficacité juri- ment de référence et une liste d’arbitres
d’âpres conflits et paraît de plus en plus dique, la confidentialité, la compéten- à sa disposition.
s’éloigner d’un idéal de pacification ce technique et la disponibilité des Enfin, après avoir défini les paramètres
des rapports commerciaux ». arbitres, au titre des avantages, et prin- de l’arbitrage, il convient d’apporter un
Le coût, ensuite : on ne peut considérer cipalement le coût, au titre des points soin particulier à la rédaction de la
l’arbitrage international comme un négatifs. clause elle-même, car les cas de nullité
moyen d’éviter les coûts importants de Toutefois, le choix de l’arbitrage est de la clause pour rédaction ambiguë
procédure dans le cas des tribunaux soumis à d’autres contraintes plus tech- sont fréquents. Il faut être simple, clair
d’Etat. L’arbitrage international est plu- niques. Tout d’abord, certains et précis et s’inspirer de clauses stan-
tôt une justice de luxe dans laquelle domaines juridiques ne pouvent être dard existantes.
arbitres et chambres arbitrales sont soumis à l’arbitrage, comme le domai- Le choix de l’arbitrage peut aussi se
payés somptueusement : nous avons ne pénal. De plus, certaines entreprises faire à l’apparition du litige par la
étudié un cas où les frais d’arbitrage publiques n’ont pas le droit de sou- signature entre les deux parties d’un
pour un litige de 80 millions de dollars mettre leurs contrats commerciaux à compromis qui initie la procédure d’ar-
s’élevaient à 1,2 million de dollars, une procédure d’arbitrage : cette règle bitrage. Les parties doivent, bien enten-
dont 100 000 dollars pour la chambre varie d’un pays à l’autre et tend à s’as- du, appliquer les dispositions
arbitrale et le reste pour les trois souplir, notamment pour les contrats contractuelles lorsque le litige apparaît.
arbitres. Ces coûts s’ajoutent aux divers internationaux, mais ce point mérite La clause compromissoire ou la clause
frais de procédures, qui sont compa- examen. attributive de compétence détermine la
rables à ceux d’une procédure d’un tri- Il faut, enfin, rappeler que la clause juridiction compétente pour trancher
bunal d’Etat. compromissoire doit être décidée d’un un litige. Cependant, il n’est pas trop
commun accord entre les parties ; il est tard pour revenir sur ce choix, à condi-
nécessaire de prendre en compte la tion, bien sûr, que les deux parties s’ac-
Quand et comment utiliser volonté de l’autre partie qui peut ne pas cordent sur un nouveau mode de
l’arbitrage dans le cas de souhaiter recourir à l’arbitrage, par résolution de litiges. Il est alors possible
contrats internationaux ? exemple suite à des expériences mal- de choisir l’arbitrage ou encore un
heureuses. règlement amiable. Comme le souligne
Nous l’avons vu, le choix de l’arbitrage Si les parties font le choix d’intégrer Jean-François Guillemin, directeur juri-
peut se faire à deux moments bien dis- une clause compromissoire dans leur dique du groupe Bouygues (2) : « le
tincts : soit dès la signature du contrat, contrat, elles se doivent d’en définir les meilleur mode de règlement des diffé-
par l’insertion d’une clause compro- principaux paramètres. Il leur faut choi- rends sera toujours la transaction ».
missoire, soit à l’apparition du litige par sir la loi applicable, un droit national Effectivement, maintenant que le litige
la signature entre les deux parties d’un ou parfois d’autres règles plus souples et ses enjeux sont connus, il faut se
compromis qui initie la procédure d’ar- comme l’équité ou la lex mercatoria. demander si on n’a pas davantage inté-
bitrage. Le lieu d’arbitrage est une notion juri- rêt à négocier, ou à recourir à la média-
L’expérience montre qu’en matière de dique qui doit être précisée. Il ne s’agit tion ou la conciliation, plutôt qu’à
contrat internationaux, il est très impor- pas nécessairement du lieu où s’effec- lancer une procédure contentieuse qui
tant de choisir un moyen de règlement tueront toutes les réunions des arbitres, sera, de toute façon, longue et coûteu-
de litiges définitif dès la signature du mais il détermine le tribunal d’Etat qui se. L’entreprise doit alors prendre en
contrat, c’est-à-dire de choisir entre le sera compétent en cas de recours en compte le montant du litige ainsi que la
recours à l’arbitrage avec une clause appel ou en annulation et, donc, égale- position juridique des parties, pour esti-
compromissoire et le recours à un tri- ment les lois nationales applicables en mer l’espérance de gain ou de perte,
bunal étatique, par l’insertion d’une matière d’appel et d’annulation. Paris, sans oublier de prendre en compte les
clause attributive de compétence. Genève et Londres sont des villes sou- relations futures qu’elle prévoit d’entre-
Il est, bien sûr, possible de choisir de vent choisies comme lieu d’arbitrage, tenir avec l’autre partie. Si la voie
recourir à une procédure amiable car les lois française, suisse et anglaise contentieuse est retenue, elle mène une
comme la conciliation, mais il n’est sont favorables à l’arbitrage internatio-
généralement pas judicieux de faire ce nal. (1) Note sur l’affaire Orri contre Elf-Lub, Dr. Daniel
choix dans le contrat, car cela peut ral- Les parties doivent également indiquer Cohen, Revue de l’arbitrage, 1992.
(2) Les nouvelles attentes des entreprises en matiè-
longer inutilement la procédure en cas si elles ont recours à une institution re de règlement de conflits, Jean-François
de litige. C’est lorsque le désaccord est arbitrale pour encadrer l’arbitrage, ainsi Guillemin, Revue de l’arbitrage, 1996 n°4.

8 A n n a l e s d e s M i n e s
analyse semblable à celle décrite pré- tional : en effet, cette procédure privée prouvé son efficacité et ses qualités,
cédemment, pour savoir si l’arbitrage est adaptée aux litiges importants et l’arbitrage s’est généralisé pour le trai-
doit être préféré aux tribunaux d’Etat complexes, et elle offre plus de garan- tement des litiges complexes et à fort
pour la résolution du litige. ties que la média- L’arbitrage peut être utilisé comme enjeu et, dans ce
Enfin, même si l’entreprise a mené une tion et la
une arme pour pousser à la contexte, il n’est
analyse approfondie à la signature du conciliation et
transaction une fois la procé- pas étonnant que
contrat ou à l’apparition du litige, il faut même, souvent,
dure lancée et les esprits calmés les parties utilisent
envisager le mode de résolution d’un que les tribunaux toutes les armes
litige dans une optique dynamique et étatiques. Ceci explique le fort déve- juridiques et procédurières pour
réitérer l’analyse pour évaluer l’efficaci- loppement de l’arbitrage ainsi que ses gagner le litige. Ceci ne remet toute-
té du mode choisi. L’arbitrage peut être perspectives prometteuses, car il fois pas en cause le fait que l’arbitrage
utilisé comme une arme pour pousser à devrait bénéficier du développement reste la solution la mieux adaptée dans
la transaction une fois la procédure lan- des échanges internationaux tout de nombreux cas. •
cée et les esprits calmés. autant qu’il les favorise, ainsi que de
l’ouverture à de nouveaux pays.
Si, parfois, l’arbitrage international
L’arbitrage, victime attire les critiques de ses usagers - qui
de son succès ? rêvaient d’une procédure amiable
BIBLIOGRAPHIE
rapide et qui dénoncent une dérive
L’arbitrage est sans doute le mode de vers une mode de règlement de litiges [1] L’Arbitrage, Yves Guyon, Economica, 1995.
[2] Traité de l’arbitrage commercial international,
règlement de litiges qui répond le coûteux, long et procédurier - c’est Ph. Fouchard, E. Gaillard et B. Goldman, Litec,
mieux au besoin de sécurité juridique sans doute qu’il est, en quelque sorte, 1996.
[3] Le droit sans l’État, Laurent Cohen-Tanudgi,
des entreprises commerçant à l’interna- victime de son succès : après avoir Quadrige / PUF, 1992.

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