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Hamma Hammami

Le chemin de la dignité
Préface de Salah Hamzaoui

Ouvrage réalisé par le Comité national et le Comité


international de soutien à Hamma Hammami et ses camarades
Couverture : photo prise par Reporters sans frontières à l'arrivée de Hamma
Hamammi devant le Palais de Justice, le 2 février 2002. A ses côtés, sa fille
aînée Nadia. Il est suivi de Samir Taâmallah, Abdeljabbar Madouri et Ammar
Amroussia.
Avant propos

"Nous avons pris cette décision parce que nous sommes


convaincus que le moment est venu pour que nous menions
notre combat à visage ouvert. La clandestinité nous a beaucoup
aidé. Ce n'était pas pour nous cacher, mais pour continuer
notre lutte. Certes, le régime n'a pas évolué, il est toujours
répressif, mais avec l'évolution du mouvement démocratique, le
combat est devenu un combat au grand jour, de plus en plus
ouvert.
On nous a toujours accusés, moi et mes camarades, d'être des
extrémistes, des hors la loi, ce n'est pas vrai. Nous n'avons pas
accepté de nous soumettre à une dictature, nous n'avons pas
accepté de nous soumettre à un Etat de non droit, parce que se
soumettre à des lois répressives n'est pas un comportement de
gens civilisés, c'est un comportement de servitude. Nous luttons
pour un Etat démocratique, nous luttons pour un Etat de droit.
Nous savons ce qui nous attend. Même en prison, nous conti-
nuerons notre lutte. Rien ne nous fait peur, ni les procès iniques,
ni la prison, ni la torture, ni les mauvais traitements.
Vive le peuple tunisien ; Vive le mouvement démocratique tuni-
sien ; A bas la dictature".

Tels sont les propos de Hamma Hammami recueillis par RFI, le 2


février 2002, à 9h30 du matin, devant les marches du Palais de Justice
de Tunis, alors qu'il sortait, comme Samir Taâmallah et Abdeljabbar
Maddouri, de quatre ans de clandestinité pour se présenter de leur plein
gré devant le tribunal après avoir fait opposition des peines prononcées
contre eux par contumace en août 1999. Quelques heures plus tard, ils
étaient enlevés par la police politique en plein tribunal, et quelques

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Le chemin de la dignité

secondes suffisaient au juge pour confirmer les peines de neuf ans et


trois mois de prison. Ammar Amroussia, lui aussi condamné par contu-
mace en 1997 dans une autre affaire à deux ans et quatre mois de pri-
son, et réapparu le même jour après cinq ans de vie en clandestinité,
était violemment agressé puis arrêté en fin de journée à sa sortie du tri-
bunal.
Le 30 mars 2002, malgré un dossier d'accusation totalement vide, la
cour d'appel a maintenu les peines de prison, en les réduisant cepen-
dant à trois ans et deux mois pour Hamma, un an et neuf mois pour les
deux autres auxquels s'ajoutent deux ans au motif d'offense à la magis-
trature pour Abdeljabbar Maddouri.
Pendant sa clandestinité, Hamma Hammami n'a pas cessé de lutter,
avec sa plume. Il nous a fait parvenir un long texte retraçant trente ans
de lutte contre la dictature de Bourguiba puis celle de Ben Ali. Ce livre,
publié avec le soutien du Comité international et du Comité national de
soutien à Hamma Hammami et ses camarades, reproduit ce témoigna-
ge, ainsi que l'interview donnée clandestinement, en août 2001, à
Mustakillah, la chaîne de télévision qui émet depuis Londres, et d'aut-
res textes politiques, qui nous sont parvenus pendant la même période.
Hamma Hammami, Samir Taâmallah, Abdeljabbar Maddouri et
Ammar Amroussia sont tous les quatre considérés par Amnesty
International comme des prisonniers d'opinion. Ils luttent pour la liber-
té d'expression et l'exercice de leurs droits politiques. Avec toutes les
ONG et tous les militants et intellectuels qui se mobilisent au niveau
national et international, nous exigeons leur libération immédiate et
inconditionnelle, ainsi que celle de tous les prisonniers politiques, dans
le cadre d'une amnistie générale en Tunisie.

Le Comité national et le Comité international


de soutien à Hamma Hammami et ses camarades

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1
Pour Hamma

Hamma Hammami, est une figure emblématique de la Tunisie post-


coloniale, un pays pour lequel l'indépendance acquise en 1956, et l'a-
vènement d'un pouvoir politique issu du mouvement de luttes populai-
res, s'est tôt révélé être synonyme de parole unique, de parti unique et
de despotisme rappelant celui de ces beys, rois de pouvoir absolu dont
on trouve le comportement tyrannique si bien décrit dans la Chronique
de Ibn Dhiaf. Il est aussi synonyme de verrouillage de la société, de
lois et règlements étendant le contrôle policier jusqu'aux portes des
amphithéâtres et dans les colloques. Verrouillage qui a abouti, on le
sait, au tarissement des sources d'inspiration, à un air de médiocrité
qui explique, entre autres, la pauvreté et la régression de la production
intellectuelle et artistique.

Bref aperçu sur la carrière militante de Hamma Hammami


Il serait intéressant de rappeler quelques jalons : en février 1972,
Hamma Hammami a été arrêté. Depuis, les procès se sont succédés :
en 1973, en 1974, en 1987. Sauvagement torturé à chaque fois, il a été
isolé dans une cellule pendant de longs mois. La torture et les condi-
tions de détention, très dures qu'il a subies, sont explicables par les

1. L'essentiel de ce texte a fait l'objet d'une intervention dans le cadre d'une journée
de solidarité avec Hamma Hammami et ses camarades, organisée à Paris le 28 février
2001 par un collectif d'associations, dont le Comité pour le respect des libertés et des
droits de l'Homme en Tunisie, la FIDH, Reporters sans frontières, La Ligue des droits
de l'Homme, le Comité de soutien aux luttes civiques et politiques en Tunisie,
Hourriya/Liberté et le Groupe de travail sur la Tunisie.

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Le chemin de la dignité

capacités de résistance morale et physique qui, très tôt, l'ont désigné


comme un militant hors pair. On sait que les pires traitements dont il
a gardé des séquelles, ne l'ont, à aucun moment, amené à faire des
aveux. Pendant la première décennie de Ben Ali, plusieurs procès ont
eu lieu impliquant des militants du Parti communiste des ouvriers de
Tunisie (PCOT) dont il est le porte-parole : en 1991, 1992, 1994 et
1999. La dernière condamnation qu'il subit est de 9 ans et 3 mois.
Ses camarades ont connu le même sort. A cause d'une activité de
dénonciation permanente des abus et injustices, ils ont été arrêtés et
torturés. Quatre parmi eux ont choisi la vie clandestine, Ammar
Amroussia, Abdeljabbar Maddouri, Samir Taamallah et Béchir Abid 2
(ce militant a été libéré ces derniers jours suite à une grève de la faim
de 21 jours, précédée d'une autre de 51 jours.)... Paradoxalement, la
vie clandestine, malgré les dangers qu'elle recèle, est, dans ces condi-
tions, le moyen que le pouvoir laisse, malgré lui, à ceux qui veulent
continuer, un tant soit peu, à militer.
Mais, la logique du pouvoir absolu est telle que Hamma Hammami
n'est pas le seul à subir les conséquences de sa volonté de défendre ses
opinions. Sa famille n'y échappe pas.
Il s'agit, comme on le voit, d'une situation tragique où sont portées
à leur paroxysme la volonté répressive du pouvoir bourguibien- dont
celui de Ben Ali n'est qu'une variante- et la volonté tout aussi vigou-
reuse de militants dont la force de conviction est si forte qu'ils devien-
nent invincibles.
Tragédie dans laquelle s'opposent un pouvoir incarnant un com-
portement tyrannique d'un autre âge, servi par une force policière de
plus en plus considérable, et des militants, souvent jeunes, qu'anime la
volonté de changer le système politique vers plus de justice, plus de
démocratie et plus de modernité. Le combat mené contre la dictature,
qu'incarnent, entre autres, Hamma Hammami et ses amis, exprime, à

2. Béchir Abid, arrêté entre temps a été relâché. Pendant la durée de sa détention à la
prison civile de Tunis, il a fait une grève de la faim de cinquante et un jours, puis une
deuxième qui dura vingt et un jours, suite à laquelle il a été libéré. Le Comité national
qui s'est constitué sous la présidence du professeur Jalloul Azzouna, pour le défendre,
entend continuer son action jusqu'à ce que Béchir Abid recouvre l'ensemble de ses
droits civiques et politiques.

6
Pour Hamma

mes yeux, une force de type prométhéen contre la répression et le refus


d'entrer dans l'Histoire d'un régime politique qui ose proclamer, étant
assuré que le ridicule ne tue pas, l'élection du Président de la
République avec 99,94% des voix. Sommet de la bêtise politique que
d'autres dictatures, voisines, ont appris, pourtant, à éviter.

Le sens d'un combat


Mais on peut se demander pourquoi tant d'intérêt porté à une per-
sonne, Hamma, et pourquoi un comité groupant plusieurs dizaines d'a-
vocats, de médecins, d'universitaires, de dirigeants politiques, de mili-
tants de tendances diverses, a été créé pour le défendre ?
Il me semble que c'est parce que Hamma Hammami est parvenu au
rang de symbole :
- de la constance et de la force du combat. Personne ne peut
nier qu'il est un modèle de conviction, de ténacité et de vigueur
- de la centralité historique de la gauche dans les luttes pour
la justice, la démocratie et le respect des droits de l'Homme.
C'est, en effet, la gauche qui, durant la période de Bourguiba, a
initié, à côté d'autres forces politiques qui se sont constituées à
partir du milieu des années soixante dix, les luttes pour ces
valeurs, contre un régime tyrannique, contre le pouvoir person-
nel, pour la reconnaissance des droits d'un peuple que
Bourguiba désignait par l'expression si méprisante de "poussiè-
re d'individus". Déjà, dans les années soixante, des militants de
gauche ont connu les procès et la prison parce qu'ils osaient
contester les choix économiques et politiques du régime et une
forme de gestion de la société qui ne reconnaissait pas aux indi-
vidus et aux groupes leur autonomie face à la suprématie de
l'Etat et de son chef. Que ce soit au sein des espaces universi-
taires ou aux côtés des ouvriers ou, à partir des années quatre
vingt, aux côtés des femmes, la gauche s'est impliquée dans les
luttes démocratiques et sociales. Hamma Hammami, depuis le
début des années soixante dix, a incarné cette forme d'implica-
tion politique et citoyenne. Avec le pouvoir de Ben Ali, très tôt
la guerre a été déclarée aux militants de gauche. Nous rappel-
lerons l'intervention du pouvoir politique contre le Parti de l'u-
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Le chemin de la dignité

nité populaire (PUP) et l'arrestation de Jalloul Azzouna, celle


de l'avocat Béchir Essid. Contre ces interventions, marquant
une tendance hégémonique qui allait s'accentuer, des comités
ont été très vite constitués pour la défense de ces militants, de
même qu'a été créé le Comité des 18, en 1993, pour la défense
des prisonniers politiques. L'implication des militants de gauche
dans les luttes démocratiques au sein de la Ligue tunisienne des
droits de l'Homme (LTDH) est également connue.
- de la centralité de la gauche dans les luttes contre le pou-
voir sans partage de la monarchie républicaine, pour l'émer-
gence d'une société civile et d'une conscience citoyenne, en
somme pour une République où soient reconnus les droits fon-
damentaux de l'individu.
- enfin, de la lutte pour l'entrée de l'Etat dans l'Histoire. La
gauche, de par son ouverture sur les cultures du monde, de par
son attitude critique, depuis les années soixante, quand on cher-
chait à imposer un socialisme par le haut, s'est heurtée au pou-
voir d'un Etat pour qui le pays, biens et personnes, n'était qu'un
patrimoine privé.
Bref, si tant de personnes, de tendances si diverses, se sont regrou-
pées aussi facilement, en février 1999, c'est, nous semble-t-il, pour
revendiquer le sens du combat dont Hamma Hammami est le symbole,
et pour dire leur volonté de lutter pour l'avènement d'une société civi-
le libérée.
Mais le combat dont Hamma Hammami est le symbole est, aujour-
d'hui, payé très cher par des militants appartenant à des tendances
politiques diverses. Le combat que mène la LTDH, entre autres, sur-
tout depuis son dernier congrès, est un combat héroïque. L'offensive
menée par le pouvoir contre cette organisation, expression majeure de
la société civile, rappelle à bien des égards celle que mena Bourguiba,
quelques décennies plus tôt, contre l'UGET (Union générale des étu-
diants de Tunisie) et l'UGTT (Union générale tunisienne du travail),
autres pôles incontournables de la Tunisie moderne. Il est vrai que l'é-
volution de la société tunisienne a ceci de nouveau par rapport aux
deux premières décennies de l'indépendance, que les droits de
l'Homme y soient devenues une valeur mobilisatrice. On le voit à l'am-

8
Pour Hamma

pleur des luttes menées en Tunisie pour ces valeurs, et celles poursui-
vies en dehors d'elle par les associations humanitaires dirigées par des
Tunisiens. Il reste, cependant, que ces luttes doivent être d'avantage
unifiées sur une base rationnelle et articulées à une vision d'ensemble
qui s'attaque directement à l'institution étatique, en tant qu'institution
productrice de répression et aux luttes sociales.
Le combat que mène le Comité de soutien à Hamma Hammami n'est
pas facile. Les grèves de la faim, organisées par le Comité à Tunis et
dans les régions, auxquelles participèrent des militants des droits de
l'Homme ; celle, exemplaire, de sa fille, Nadia et de Najoua Rezgui,
épouse d'un des camarades de Hamma, Abdeljabbar Maddouri, ont
révélé le caractère fondamentalement insensible à l'humain d'un pou-
voir de caractère absolu. Notre combat, s'est révélé, cette année, plus
difficile. Vous savez peut-être tous, qu'ayant appris qu'une réunion des
membres de notre Comité allait avoir lieu, des forces de police sans
commune mesure avec le fait en soi de la réunion, sont venues occu-
per la rue où elle devait avoir lieu. Je puis, à ce propos, témoigner de
la brutalité de la police face aux militants qui sont venus, nombreux,
assister à cette réunion. Les jours suivants, la police est venue empê-
cher quiconque d'entrer dans la maison où le Comité a l'habitude de
se réunir. Mais ceci ne nous empêchera pas de continuer à militer pour
le rétablissement de Hamma Hammami et de ses amis dans leurs
droits. Le Comité international pour la défense de Hamma et de ses
camarades qui vient d'être constitué est en parfaite continuité avec une
tradition de solidarité qui vit, jadis, se constituer un comité du même
type qu'animaient des intellectuels, dont Sartre, pour la libération d'un
autre intellectuel, Nazim Hikmet, fondateur du Parti communiste turc.
Le 2 février 2002, une scène dont la mémoire collective conservera
le souvenir s'est déroulée devant le Tribunal de Tunis : Hamma
Hammami, Samir Taâmallah, Abdeljabbar Maddouri se sont présentés
pour faire opposition contre les jugements prononcés contre eux par
contumace. Ils étaient accompagnés de leur camarade, Ammar
Amroussia, condamné en 1997 à deux ans et quatre mois de prison, et
qui vivait, lui aussi, dans la clandestinité. Malgré le déploiement poli-
cier impressionnant, des centaines de militants et de citoyens sont
venus exprimer leur solidarité avec Hamma et ses camarades, recher-

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Le chemin de la dignité

chés par la police depuis des années. Un acte de défi inédit dans les
annales de la vie politique tunisienne3.

Salah Hamzaoui
Président du Comité national de soutien
à Hamma Hammami et ses camarades

3. Après que Hamma et ses camarades ont annoncé leur intention de quitter la vie
clandestine, les domiciles de personnes suspectées de complicité avec eux ont été visi-
tés par la police. La maison du Président du Comité était continuellement surveillée
par la police, qui a stationné devant la porte, du 22 janvier au 2 février, empêchant qui-
conque d'y accéder. Seuls son épouse, son fils et lui-même avaient le privilège d'ent-
rer et de sortir. Mais ceci n'a pas empêché des dizaines de militants de leur rendre visi-
te marquant ainsi leur solidarité avec le combat mené par le Comité. La police est allée
jusqu'à interdire l'accès à la rue dans laquelle se trouve cette maison qui sert en même
temps de local pour le Comité. Et pour prendre la mesure du ridicule dans lequel les
autorités n'ont pas hésité à tomber, on prétexta pour fermer la rue à la circulation à une
heure de pointe, le premier jour un accident de la circulation, et le deuxième des tra-
vaux, en laissant un engin des travaux publics sur le pont qui donne accès à la rue blo-
quée. La veille du procès, plusieurs dizaines de journalistes étrangers et des militants
tunisiens et étrangers sont venus exprimer leur solidarité avec le Président du Comité
maintenu dans une forme particulière de résidence surveillée. La police n'hésita pas à
les malmener, osant arracher des mains de certains journalistes leurs caméras. Le len-
demain, on se rendit compte que cette scène était, en réalité, une sorte de répétition
générale et un message. Mais rien n'allait empêcher ces militants de venir le lendemain
devant le Tribunal exprimer leur solidarité avec les militants du PCOT et dire non à la
dictature absolue. Le pouvoir hésita un moment à réprimer la foule qui avait envahi la
salle d'audience, mais il ne put contenir trop longtemps sa nature, comme l'a prouvé la
brutalité avec laquelle les forces de l'ordre ont enlevé les détenus au sein même de la
salle d'audience.

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Première partie

Trente ans de lutte. 1972-2002


1. Première arrestation, première ren-
contre avec la torture. Février 1972
Ma première arrestation remonte au mois de février 1972. J'étais
étudiant à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Tunis et je
militais au sein de l'Union générale des étudiants de Tunisie (UGET).
Mon arrestation s'inscrivait dans le cadre de la répression du mouve-
ment étudiant qui luttait pour l'autonomie de son syndicat face à un
pouvoir qui domestiquait toutes les organisations de masse et leur
imposait des directions qui lui étaient totalement inféodées. Les étu-
diants qui voulaient mettre fin à ce diktat ont organisé un congrès
extraordinaire au sein du campus universitaire pour chasser une direc-
tion qui a été imposée à l'UGET quelques mois auparavant et élire une
autre, démocratique et représentative. Les autorités ont réagi en arrê-
tant un grand nombre de militants, surtout ceux qui ont pris part à la
préparation et à l'organisation du congrès, les accusant de "complot
contre la sécurité de l'Etat".
Ce fut dans ce cadre là que, le soir du 9 février 1972, trois policiers
en civil ont assailli, armes à la main, le studio d'un ami, où je m'étais
réfugié après la fermeture de l'université sur décision du gouvernement
et le début des arrestations massives au sein du mouvement étudiant et
lycéen ainsi qu'au sein des milieux de la gauche tunisienne accusée d'ê-
tre derrière les événements qui ont secoué l'université. Les agents de la
DST n'ont ni décliné leur identité, ni présenté de mandat d'arrêt et de
perquisition délivré par les autorités judiciaires. Après avoir "fouillé"
le studio, ils m'ont directement conduit, menottes aux mains, au siège
de la police politique se trouvant au cœur du ministère de l'Intérieur.
En cours de route, j'ai eu droit à des gifles, des coups de poing et des
crachats sur la figure, des insultes et des menaces de mort. J'étais trai-
té "d'ingrat envers Bourguiba" qui m'avait offert, selon leurs dires, l'oc-
casion de m'instruire et de "devenir un homme", sinon j'aurais pu être
encore à la campagne, errant avec mon bâton derrière un troupeau de
brebis ou de chèvres.
Dès notre arrivée au ministère de l'Intérieur, les trois agents qui m'a-
vaient arrêté m'ont confié à un autre groupe d'agents qui m'ont enfer-

13
Le chemin de la dignité

mé dans une cellule où il n'y avait rien : ni lit, ni eau, ni toilettes. J'ai
passé la nuit assis sur le sol. Des agents venaient m'inspecter et par la
même occasion me couvrir d'injures, me donner des coups de poing,
des coups de pied et me promettre "un séjour mémorable". Le lende-
main matin, les interrogatoires ont débuté. Les policiers, Hassan Abid,
Moncef ben Gbila, Mohsen ben Abdelssalem, Mohamed Rezgui et
Mohamed Ben Henda, voulaient me faire avouer que j'avais participé
à un "complot communiste-baâthiste-sioniste". Et c'était à moi de leur
donner les "détails" de ce fameux complot. Ayant trouvé dans ma
chambre à la cité universitaire les écrits de Che Guevara et la compo-
sition du cocktail molotov écrite sur un papier, il n'y avait pas de doute
pour eux que je représentais "le chef de l'aile militaire des complo-
teurs".
Pendant cinq jours, du 9 au 14 février 1972, j'ai été quotidiennement
torturé pendant de longues heures. Alors que j'étais totalement désha-
billé, Mohamed Rezgui, Mohamed Ben Henda et un troisième agent
qui a participé à mon arrestation m'enchaînaient les deux mains au
niveau du poignet avec une corde, me passaient les deux genoux entre
les deux bras puis passaient un gros bâton sous le creux de mes genoux
et sur mes bras au niveau des coudes et me plaçaient entre deux tables.
C'est la position du "poulet rôti". L'un des trois tortionnaires se plaçait
derrière ma tête et prenait le bout de la corde qui enchaînait mes deux
mains et me faisait balancer entre les deux tables pendant quelques
minutes pour provoquer des vertiges. Puis Mohamed Rezgui me tabas-
sait sur les plantes des pieds, les fesses, le dos, bref, sur tout le corps
en utilisant un bâton, un tuyau ou un nerf de bœuf. Le tabassage était
généralement accompagné de crachats sur la figure, de coups sur la
tête, d'arrachements de cheveux, de versement d'eau dans la bouche et
dans les narines, d'insultes, de menaces de viol et de mort. Alors que
j'étais dans cet état, Moncef Ben Gbila, qui dirigeait l'interrogatoire,
me posait des questions ou plutôt voulait me forcer à reconnaître que
j'avais comploté contre la sécurité de l'Etat en connivence avec des
"forces étrangères" ! De temps en temps, on me détachait et on me for-
çait à marcher. On me tabassait sur le dos avec un tuyau ou une crava-
che pour me faire bouger. En même temps, l'un des tortionnaires ver-
sait de l'eau froide sur mes pieds. On disait que cela remettait les pieds

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Trente ans de lutte. 1972-2002 Première arrestation

en état de sentir la douleur des coups qu'on leur assénait.


Ce genre de torture se répétait quotidiennement à raison de trois à
quatre séances par jour. Chaque séance durait entre une heure et demie
et deux heures. Hassan Abid venait inspecter pour voir l'évolution de
l'interrogatoire et donner l'ordre de continuer ou d'arrêter la torture.
Parfois, il prenait lui-même part à la torture. Il me donnait des coups
de poing sur la figure, me tirait violemment par les cheveux ou il pre-
nait carrément un bâton ou un tuyau et me tabassait sur les plantes des
pieds avec une violence inouïe. "Pas de pitié avec les canailles" répé-
tait-il à chaque fois qu'il passait. Après chaque séance de torture, on me
ramenait dans ma cellule en me forçant à marcher ou en me transpor-
tant entre les deux bras, car parfois même en me tabassant, je n'arrivais
pas à bouger de ma place. Je restais à terre. Dans ma cellule, on me for-
çait souvent à rester debout les mains en l'air en levant une jambe.
Parfois, on me forçait aussi à m'asseoir sur les genoux, les mains en
l'air. Je dois reconnaître que dès les premières séances de torture, je ne
pouvais plus marcher sur mes pieds, me tenir debout ou même dormir
à cause des douleurs que je sentais partout. En plus, j'ai subi un grand
choc. C'était la première fois que je tombais entre les mains de la poli-
ce en général et de la police politique en particulier. Je n'ai jamais
pensé que les choses se passaient avec une telle sauvagerie. Outre les
douleurs physiques que provoquait la torture, c'est la dignité de la vic-
time qui était visée en premier lieu. Sa destruction morale prime même
sur sa destruction physique.
Au cours des interrogatoires que j'ai subis, mes tortionnaires ne vou-
laient m'entendre parler ni du mouvement étudiant, ni de l'UGET, ni
des libertés syndicales, ni de la démocratie. Ils voulaient que je recon-
naisse avoir participé à "un complot contre l'Etat". La seule fois où ils
m'avaient laissé parler du Congrès extraordinaire et de l'aspiration des
étudiants à une vie démocratique, c'était au cours du premier jour et
c'était aussi pour me tourner en ridicule. A mon discours naïf sur la
démocratie, ils ont répondu qu'ils étaient "très convaincus" par ce dis-
cours car eux-mêmes étaient "très attachés" aux principes démocra-
tiques et surtout au principe de la "liberté de choix" car il est absurde
d'imposer à quelqu'un quelque chose qu'il n'a pas choisi librement. Et
pour me donner la preuve de leur "conviction démocratique", l'un

15
Le chemin de la dignité

d'eux s'est éclipsé pendant une minute puis est revenu avec un grand
sac. Il a vidé son contenu sur une table : des bâtons, des tuyaux, des
nerfs de bœuf, des matraques, des fils et des tas d'autres "trucs"
échouèrent sur la table. L'agent me dit : "Voilà, on te donne, monsieur
le démocrate, la liberté de choisir le truc avec lequel on va te baiser. Ici
aussi, nous sommes des démocrates". Ses collègues ont éclaté de rire.
Stupéfait, je n'ai pu répondre. Il me dit de nouveau : "Apparemment,
tu as l'embarras du choix, on va te les faire goûter tous, par esprit de
justice, comme ça tu ne nous en voudras pas". Deux ou trois agents se
jetèrent sur moi, me déshabillèrent et me mirent en position du "pou-
let rôti". J'ai tout de suite compris ou plutôt réalisé le seul domaine où
une dictature fasciste peut accorder à ses "sujets" la liberté de choisir.
"Choisis le truc avec lequel on va te baiser" : cette phrase résonne jus-
qu'à maintenant dans ma tête. Souvent en me la rappelant, j'éclate de
rire : je n'arrive pas à distinguer le côté "comédie" du côté "drame" de
cette scène. Moi-même, lorsque le tortionnaire m'avait adressé ces
paroles, j'étais déchiré entre éclater de rire ou en sanglots.`
Devant mon refus de reconnaître ce que mes tortionnaires voulaient
m'imposer, j'ai été transféré, le 14 février 1972 au soir, dans une ferme
secrète située dans la localité de Nâasan, à douze kilomètres de Tunis
(sur la route du centre d'eau thermale de Jebel Oust). Cette ferme ser-
vait de centre de torture et de détention au secret à la police politique
tunisienne. On m'a attaché les deux mains derrière le dos par une corde
et on m'a mis la tête dans un sac qui sert habituellement à mettre du blé
pour que je ne puisse rien voir. Avant de me pousser à l'intérieur du
fourgon cellulaire qui allait me transporter, Hédi Kacem, l'un des tor-
tionnaires les plus redoutés de l'époque, me dit : "Monte fils de putain
! Ta mère ne te reverra plus !". J'ai sérieusement pensé qu'ils allaient se
débarrasser de moi. Le cauchemar que je vivais depuis mon arrestation
ne pouvait que renforcer un tel sentiment. Pour moi, ils étaient capa-
bles de tout. La route a duré plus d'une demi-heure. C'était la nuit et en
plus ma tête était couverte, je ne distinguais rien. A un moment, le
fourgon cellulaire s'arrêta. La porte de derrière s'ouvrit et deux agents
me prirent par les bras, me descendirent et me transférèrent dans une
petite voiture. Après quelques minutes, nous arrivâmes à la ferme. Le
sac ne m'a été enlevé qu'une fois conduit dans un des sous-sols de cette

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Trente ans de lutte. 1972-2002 Première arrestation

ferme. Je me trouvais devant un nombre impressionnant de policiers en


civil. Parmi eux, il y avait le chef de la DST, Youssef Allouche, un
homme assez âgé, et un haut responsable du ministère de l'Intérieur, un
dénommé "Mokrani". Ce dernier me résuma le but de mon transfert
dans ce lieu secret : "Tu ne quitteras ce lieu qu'après avoir tout avoué,
sinon tu seras enterré ici même. Personne ne nous demandera de comp-
tes. C'est nous qui décidons de ta vie et de ta mort". Il ajouta :
"Maintenant que des voitures de la police ont été attaquées par des
cocktails molotov, il ne reste plus de doute que tu es le responsable de
la branche militaire du complot". Evidemment, c'était du bluff parce
qu'il n'y a eu aucun usage de cocktails molotov ou d'aucune autre
forme de violence. Mais pour justifier la campagne d'arrestations mas-
sives, la violence policière et la fermeture de l'université et de plusieurs
lycées, le pouvoir a crié au complot fomenté par des "communistes,
bâathistes et sionistes". La police politique devait alors inventer le
complot et fabriquer les dossiers nécessaires.
Dès la sortie des hauts responsables de la DST et du ministère de
l'Intérieur, on me déshabilla et on me conduisit à une salle au rez-de-
chaussée où deux tables étaient déjà installées. Mes tortionnaires m'ont
fait subir les mêmes supplices que j'avais subis au ministère de
l'Intérieur, surtout la méthode du "poulet rôti", mais avec plus de
cruauté. Les séances de torture duraient plus longtemps. J'étais torturé
de jour comme de nuit. Cependant, je n'avais rien à leur avouer. Je
refusais catégoriquement de reconnaître des choses qui n'ont jamais
existé. Pour moi, c'était une honte. Non seulement je me serais repro-
ché des choses que je n'ai jamais faites, mais j'aurais aussi souillé le
mouvement étudiant qui luttait pour des revendications légitimes.
Ainsi, j'étais contraint de résister à la torture, ce qui irritait mes tor-
tionnaires et les rendait plus cruels. Outre la torture physique, ils me
privaient de nourriture et d'eau. Au lieu de me donner à boire, ils me
versaient de l'eau sur le visage. Chaque fois qu'ils me trouvaient allon-
gé par terre entre deux séances de torture, ils me forçaient à rester
debout presque nu en plein hiver. Chaque fois que Hassan Abid passait
pour inspecter les lieux, il prenait part à la torture. En plus, il ordon-
nait à ses sbires d'être plus sauvages et plus cruels avec moi.
Le 19 février au matin, trois agents sont venus me chercher dans ma

17
Le chemin de la dignité

cellule. Au lieu de m'emmener à la salle de torture, ils se sont dirigés


vers un coin de cette ferme et m'ont fait entrer dans une petite cour non
goudronnée. Il y avait, nous attendant, un tortionnaire de renom, Hédi
Kacem, devant une petite fosse ressemblant à une tombe fraîchement
creusée. Il donna l'ordre aux agents de m'enchaîner les deux mains der-
rière le dos avec une corde. Puis il chargea devant mes yeux son revol-
ver et me demanda de réciter la chahada avant de quitter la vie d'ici-
bas et rejoindre la vie de l'au-delà où j'aurai, selon ses dires, le châti-
ment de Dieu après avoir reçu le châtiment de Hédi Kacem. Il ordon-
na à ses sbires de me bander les yeux, me colla le canon de son revol-
ver sur la tête et fit semblant de tirer. Puis il ôta son revolver en disant
aux agents qui me tenaient par les bras : "Vous savez qu'il ne mérite
même pas la mort. Peut-être que lui-même espère mourir pour échap-
per à nos supplices. Nous torturons mais nous ne tuons pas. Nous per-
pétuons la douleur, mais nous ne lui donnons pas la chance de mourir,
de se soulager". Alors, il me prit par les cheveux, m'assomma d'un
coup de poing en pleine figure et me poussa dans la fosse qu'ils avaient
creusée pour simuler la scène d'exécution. Je suis tombé sur la figure,
les mains liées derrière le dos et les yeux bandés. Il poussa avec ses
pieds la terre et cria : "Enterrez vif ce fils de putain. Enterrez-le", et il
s'en alla. Les trois agents me soulevèrent et m'emmenèrent à ma cellu-
le où ils me jetèrent par terre les mains enchaînées.
J'ai passé toute la journée dans cet état. J'essayais de comprendre ce
qui m'arrivait. Parfois, je trouvais la situation absurde. Je me deman-
dais si le fait d'avoir participé à un mouvement qui revendiquait l'au-
tonomie de son syndicat, ce qui était pour moi quelque chose des plus
légitimes et des plus logiques, méritait tout cela. Mais en même temps,
je commençais à saisir toute l'importance d'une telle revendication
dans un pays comme le nôtre et toute la peur qu'elle provoquait chez
le pouvoir, car elle menaçait tout un édifice bâti sur le mensonge et la
duperie. En effet, la revendication d'autonomie par le mouvement étu-
diant provoqua une fissure au sein du système du parti unique basé sur
le slogan fallacieux de l'"unité nationale" et encouragea d'autres sec-
teurs, surtout les travailleurs à faire de même. C'est ce qui expliquait
pour moi toute la cruauté avec laquelle nous étions traités, nous, les
militants du mouvement étudiant. Depuis mon arrivée à cette ferme de

18
Trente ans de lutte. 1972-2002 Première arrestation

Nâasan, je ne cessais d'entendre les cris des suppliciés. Je n'avais


même pas la possibilité de fermer mes oreilles. C'était pire que la tor-
ture physique elle-même. Chaque cri me perçait la tête, se propageait
dans mon corps comme des ondes électriques. A chaque cri, mon corps
et surtout mes plantes de pied frissonnaient comme si c'était moi-
même qui recevais les coups. Inconsciemment, je faisais les mêmes
gestes que je faisais sous la torture. Je me tordais les pieds et les jam-
bes pour éviter les coups. J'avais même envie de crier moi aussi parce
que cela m'aidait à oublier les cris des autres. J'ai découvert qu'en
matière de torture, en être un acteur, c'est-à-dire la vivre physiquement,
est moins pénible que de l'entendre ou de la voir. L'attente, les angois-
ses et les traumatismes qu'elle crée sont incommensurables.
Vers la fin de l'après-midi, l'agent qui me surveillait, Hassan
Saïdane, me demanda de me lever et de le suivre. Il me conduisit à un
bureau où nous avons retrouvé Moncef Ben Gbila et Mohsen Ben
Abdessalam, le commissaire-greffier. Ils se sont finalement résignés à
enregistrer dans le procès verbal les faits qui avaient trait à mes activi-
tés syndicales au sein de l'UGET et à ma participation à l'organisation
du Congrès extraordinaire de ce syndicat. Quant aux textes militaires
de Che Guevara, ils ont noté que je les avais achetés "non pour appli-
quer ce qu'il y avait dedans, mais juste pour les lire". Enfin, ils ont
aussi noté que la fameuse composition du cocktail molotov n'était
qu'une simple note de lecture que j'avais tirée d'un récit autobiogra-
phique d'un révolutionnaire latino-américain. Le soir, on m'a de nou-
veau mis les menottes et un sac noir sur la tête. J'ai été conduit au
pavillon cellulaire (pavillon E) de la prison civile de Tunis. J'étais
incarcéré seul dans la cellule numéro 14. Il n'y avait ni eau, ni toilet-
tes, ni lit mais tout simplement un broc en métal plein d'eau (environ
un litre), une kasria (un bassin), très sale pour faire mes besoins, un
paillasson par terre et une couverture grise, sale et puante.
J'ai passé un mois totalement seul dans la cellule 14. Je ne recevais
ni visite de ma famille, ni visite d'avocats, ni couffins4 , ni vêtements
pour me changer. Le gardien m'avait dit que j'étais là "pour le compte

4. Les familles ont à charge de nourrir les prisonniers en leur apportant un "couffin"
régulièrement, vu l'insuffisance et la très mauvaise qualité de la nourriture qui leur est
servie.

19
Le chemin de la dignité

de la police". Je dois signaler que j'ai été transféré directement à la pri-


son sans passer devant un juge. Je passais tout le temps enfermé dans
ma cellule. Je ne la quittais que pour quelques minutes, le matin et l'a-
près-midi. Je remplissais le broc d'eau et je versais le contenu de la
kasria dans les toilettes situées au fond du couloir puis j'allais dans la
cour pour passer le temps de promenade qui m'était accordée. A peine
cinq ou six minutes. Le gardien s'installait près de l'entrée pour me sur-
veiller. Le premier jour, je lui ai demandé l'heure. Il m'a répondu sèche-
ment : "C'est interdit". J'ai essayé de faire quelques mouvements sur
place, il m'a assommé : "C'est interdit. Marche et c'est tout". J'ai trou-
vé devant moi une chaussette bourrée de papiers et transformé en bal-
lon, j'ai shooté dedans, il a crié : "Ne fais pas ça, c'est interdit !". Je lui
ai répliqué que je ne faisais rien d'interdit. Il m'a tout bonnement
répondu : "Ici, tout moyen de distraction est interdit", et il m'a ordon-
né de regagner ma cellule. Dans le couloir, j'ai croisé un détenu qui fai-
sait la corvée, je l'ai salué avec ma naïveté paysanne. Il ne m'a même
pas regardé. Le gardien m'a assené un coup sur la nuque, avec sa gran-
de main, en me rappelant qu'il était "interdit de parler à quiconque".
Evidemment, dans ma cellule, je n'avais ni stylo, ni papiers à écrire, ni
livres, ni radio, ni journaux. Tout était interdit. Le matin, on ne servait
pas de petit déjeuner. Les deux plats servis dans des gamelles à midi et
le soir étaient immangeables. Tout le temps, j'avais faim et froid, ce qui
m'empêchait de dormir. Pendant le mois que j'ai passé en prison, j'ai
reçu à deux reprises la visite du tortionnaire en chef, Hassan Abid. Il
venait m'interroger à propos de lettres personnelles. L'une de ces lett-
res m'a été écrite par une amie qui étudiait à la même faculté que moi.
Dans cette lettre, elle plaisantait en me disant qu'elle écrivait sur "une
feuille rouge, la couleur de ton parti". Or, le père de cette étudiante n'é-
tait autre que le directeur de la Sûreté nationale. Elle ne m'en avait
jamais parlé car elle était tout le temps en désaccord avec lui. Elle pre-
nait part aux assemblées générales et aux différentes manifestations
estudiantines. Hassan Abid croyait trouver un trésor en mettant la main
sur cette lettre. Il voulait savoir si je connaissais le père et s'il était au
courant de mes activités "subversives". En plus, cette lettre était pour
lui "la preuve irréfutable" que j'appartenais à un parti clandestin, un
parti rouge. Evidemment, j'ai nié toutes ces allégations. Une seule fois

20
Trente ans de lutte. 1972-2002 Première arrestation

j'ai été ramené aux locaux de la DST pour une confrontation avec un
militant de l'UGET qui a avoué que nous étions "tous les deux chargés
du contact avec le mouvement lycéen pour élargir la contestation".
Cette fois-ci, je n'ai pas été torturé. J'ai seulement passé deux ou trois
heures dans les locaux du ministère de l'Intérieur et reconduit à la pri-
son.
Le 18 mars 1972, des agents de la DST sont venus me chercher. Ils
m'ont emmené devant le juge d'instruction, Othman Oueslati. Il m'a
demandé mon identité, la date et le lieu de ma naissance, ma profes-
sion et mon adresse et il a dicté quelques phrases à son greffier signi-
fiant que le dossier était classé et que j'allais, par conséquent, être
remis en liberté. Il ne m'a pas interrogé. Il ne m'a même pas posé une
seule des questions pour lesquelles la police politique m'avait sauva-
gement torturé. Tout paraissait absurde. Je n'arrivais pas à réaliser ce
qui se passait, n'ayant aucune expérience politique. Personne dans le
mouvement étudiant ne m'avait parlé de son expérience avec la police
politique ou en prison. En ce moment absurde, il m'est apparu qu'il n'y
a pas plus facile que de jouer avec le destin d'un être humain.
Avant de me libérer, les agents de la DST m'ont emmené au minis-
tère de l'Intérieur. Là, j'ai trouvé certains de mes camarades. On se
croyait tous sortis de l'enfer. Chacun a raconté ce qui lui était arrivé, et
surtout les anecdotes. Dans cette ambiance chaleureuse, nous avons
très vite oublié nos douleurs et la torture dont les séquelles étaient
encore visibles sur nos corps. En fin d'après-midi, la porte de la geôle
s'est ouverte et nous étions libérés. En sortant, j'ai su que le pouvoir
avait été contraint, sous la pression à l'intérieur et à l'extérieur du pays,
de libérer tous les détenus et de classer l'affaire. Seuls des militants
appartenant à des organisations marxistes et nationalistes arabes clan-
destines ont été gardés. Leur libération a été ajournée de quelques
semaines.
Au mois d'avril 1972, l'université a ré-ouvert ses portes. Bourguiba
a cédé à la pression de l'opinion publique. Ainsi, la vie estudiantine a
repris son cours. Le mouvement de février 1972 est resté l'un des
moments les plus forts de l'histoire du mouvement de la jeunesse tuni-
sienne. Il a scellé la rupture entre cette jeunesse et le régime de
Bourguiba. Chaque année, les étudiants le fêtent. Ce mouvement a eu

21
Le chemin de la dignité

sur ma propre vie de très grandes répercussions. En effet, elle n'a pas
repris son cours normal après ma libération. De fait, j'ai commencé une
nouvelle vie. Mes "deux vies", celle d'avant mon arrestation, et celle
d'après, ont été séparées. Profondément séparées. C'est la police poli-
tique ou plutôt la dictature de Bourguiba qui a tissé volontairement, ou
involontairement, cette séparation.
Sur le plan physique, je n'étais plus le même. Désormais, je portais
des traces immuables sur mon corps. Juste avant mon arrestation, j'a-
vais commencé à m'entraîner avec l'équipe nationale d'athlétisme.
Quelques mois auparavant, j'avais pulvérisé avec mes trois coéquipiers
le record universitaire et scolaire des 4 x 100 mètres. Je pratiquais mon
sport préféré dans l'un des clubs les plus prestigieux de la capitale.
Après mon arrestation, je ne pouvais plus reprendre ma vie sportive.
Un coup reçu sur la nuque - asséné par le parapluie de Fredj Gsouma,
un commissaire de la DST - a provoqué une certaine faiblesse au
niveau de toute la partie gauche de mon corps avec des douleurs chro-
niques. Ma jambe gauche ne pouvait plus me servir d'appui comme
avant, ni en saut en longueur, ni en course de vitesse.
Sur le plan mental, les rêves du fils de paysan pauvre qui voulait
réussir dans sa vie professionnelle, sortir sa famille de la misère, la
rehausser dans le village et la rendre fière du fils pour lequel elle a tout
sacrifié, ces rêves ont été enterrés au ministère de l'Intérieur, à la ferme
secrète de Nâasan et à la cellule 14 du pavillon E.
En effet, ma vie a pris un autre sens, au sens concret et au sens figu-
ré. Celui du combat contre l'injustice et l'arbitraire qui n’étaient plus
pour moi des notions abstraites, mais des réalités concrètes dont mon
corps, mon psychisme et ma conscience portaient les stigmates.
Acquérir plus de savoir et de connaissances, n'était pas une fin en soi,
mais aussi, et surtout, me permettait de comprendre profondément la
société dans laquelle je vivais, les causes de l'injustice et de l'arbitrai-
re qui caractérisaient le système politique, les intérêts qu'ils servaient,
les moyens pour lui faire face. Je devais en outre chercher les gens,
hommes et femmes, qui portaient les mêmes aspirations que moi pour
joindre mes efforts aux leurs afin de changer la situation. Je n'avais
plus peur d'être de nouveau arrêté, torturé ou emprisonné. Lors de mon
séjour à la police politique, j'ai manifesté, surtout au début, certains

22
Trente ans de lutte. 1972-2002 Première arrestation

signes de peur devant mes tortionnaires. Cela n'a servi à rien. Au


contraire, ma peur les encourageait à aller plus loin avec l'espoir de
m'extorquer des aveux. Je ne leur faisais pas pitié, au contraire, les
manifestations de peur et de souffrances provoquaient leurs moqueries
et les rendaient plus arrogants. Bref, la leçon que j'en ai tirée est que
peur et dignité ne vont pas de pair. Dans cette vie, celui qui a peur ne
peut aspirer à rien ; par contre celui qui n'a pas peur est libre. La peur
ne peut nous épargner ni la souffrance, ni la mort. Cependant, elle peut
nous empêcher de jouir de notre vie et de lui donner le sens qu'on sou-
haite. Aussi ai-je laissé la peur derrière moi. Quant à mes parents, ils
ne devaient plus tirer leur fierté de ma bonne scolarité ou de l'aide
matérielle que je leur procurerais après l'obtention de mon diplôme,
mais ils pouvaient être fiers de l'enfant à qui ils avaient donné la vie,
qu'ils avaient envoyé à l'école et instruit, et qui consacrait sa vie à la
défense de sa dignité et de la dignité des faibles et des pauvres, de tous
leurs semblables. C'est une vie pleine de difficultés et de souffrance
mais y a-t-il une dignité qui ne se fonde sur la douleur comme disait
l'un des personnages du célèbre roman d'André Malraux, La condition
humaine ? Et comme pour m'aider à me séparer définitivement de ma
vie précédente, la police politique a confisqué tout mon passé :
Quelques photos d'enfance, mes bulletins de note au lycée, mes
meilleures dissertations de littérature arabe et de philosophie, les poè-
mes que j'avais écrits depuis l'âge de treize ans et qui étaient rassem-
blés dans des cahiers, les contes et quelques lettres d'amour que j'ai
conservées de la fille que j'ai aimée au lycée, mon certificat de bacca-
lauréat, ma carte d'étudiant, mon passeport, bref tout ce que j'ai pu gar-
der depuis mon enfance et que je mettais dans une petite valise, dans
ma chambre, à la cité universitaire. Lorsque je suis revenu à la DST,
après ma libération, pour réclamer mes affaires, j'ai failli être à nou-
veau tabassé : "On ne rend rien ici. Estime-toi heureux d'être encore
vivant, fils de pute", m'a dit Hassan Abid en présence d'autres agents.
Finalement, en quittant la DST, le 18 mars 1972, je n'avais rien sur moi
qui atteste qui j'étais et ce que j'étais. Au fond, mon ancienne identité,
je m'en suis séparée. Je suis sorti avec une nouvelle dont j'étais fier.
Mes tortionnaires m'ont aidé, sans le vouloir, à prendre le chemin de la
dignité, à m'ouvrir les yeux sur les problèmes de la Tunisie et à donner

23
Le chemin de la dignité

un sens à ma vie. Depuis, je n'ai ni regretté le choix que j'ai fait, ni


abandonné le chemin que j'ai pris. Au contraire, chaque jour qui passe
ne fait que renforcer ma conviction de la justesse de mon choix.

24
2. Nouvelle arrestation en 1974
Après presque deux ans et huit mois de "liberté", je me suis retro-
uvé de nouveau entre les mains de la police politique. Je dois rappeler
qu'après ma libération en mars 1972, j'ai repris l'université et mes acti-
vités syndicales. Je me suis aussi engagé dans un mouvement de gau-
che, clandestin comme tous les autres mouvements politiques à l'é-
poque. Aucun parti, aucune association indépendante n'étaient recon-
nus. Ainsi j'étais l'objet d'incessantes tracasseries policières : sur-
veillance, filature, interrogatoires aux locaux de la DST, expulsion de
la cité universitaire etc. Au mois d'octobre 1973, la police tenta de
m'arrêter pour m'enrôler, avec beaucoup d'autres syndicalistes dans
l'armée. J'ai pu m'échapper mais j'étais obligé de vivre en semi-clan-
destinité. J'allais rarement à la Faculté et je n'apparaissais pas dans les
lieux publics. Cependant l'étau s'est resserré autour de moi à partir de
décembre1973. Une large campagne répressive s'est abattue sur l'orga-
nisation marxiste El-aâmel Et-tounsi, à laquelle j'appartenais. Des
dizaines d'hommes et de femmes ont été arrêtés. Mon nom a été cité.
La traque policière s'est activée. J'ai plongé dans une clandestinité tota-
le. Au cours de l'été 1974, la Cour de sûreté m'a condamné à deux ans
de prison ferme par contumace pour "appartenance à une association
non reconnue". D'autres camarades, qui vivaient avec moi dans la clan-
destinité, ont été condamnés également.
Le 28 septembre 1974, en fin de journée, alors que je traversais une
rue dans la région du Bardo (banlieue ouest de Tunis) accompagné
d'une militante qui avait été arrêtée en décembre 1973, relâchée après
quelques jours et enfin acquittée par la Cour de sûreté de l'Etat, Hassan
Abid, le haut fonctionnaire et le tortionnaire en chef de la DST, qui
passait en voiture nous aperçut et fit demi-tour pour se diriger vers
nous. J'ai alerté la fille qui m'accompagnait et pris la fuite. Hassan
Abid me poursuivit avec sa voiture et devant mon refus de me rendre
à lui, il fonça sur moi dans l'intention de m'écraser. Suite à une mau-
vaise manœuvre, il buta contre un arbre. Des policiers en tenue qui ren-
traient au poste de police non loin du coin, ont suivi la scène et, aidés
par un militaire de passage sur une motocyclette, m'ont attrapé et

25
Le chemin de la dignité

arrêté.
Une heure plus tard, je me suis retrouvé dans locaux de la DST, au
ministère de l'Intérieur. C'était le ramadan et les responsables de la bri-
gade étaient déjà rentrés chez eux. Hassan Abid me confia aux agents
qui effectuaient la permanence. Ils m'ont enchaîné dans une cellule.
Après la rupture du jeûne, tout le monde était là : Hédi Fessi, le nou-
veau patron de la DST, Hassan Abid, Mohamed Naceur qui faisait ses
débuts dans la police politique, Mongi Amara, tortionnaire de renom,
Romdhane "boukabbous" le vieux de la DST, Mohamed Rezgui qui
m'avait torturé en 1972 et d'autres agents que je ne connaissais pas.
Hassan Abid, après leur avoir raconté comment je lui avais causé un
accident qui aurait pu lui coûter la vie, commença l'interrogatoire. Ses
questions étaient claires et précises : l'adresse de ma planque, les noms
des membres de la Direction du "groupe", les noms de tous les mili-
tants que je connaissais, le lieu où on éditait le journal clandestin et les
tracts, l'origine des faux papiers (une carte d'étudiant et une carte de
travail) que la police avait trouvé sur moi au moment de mon arresta-
tion. Je lui ai répondu tout bonnement que je ne savais pas de quoi il
parlait car je n'étais qu'un "simple étudiant apolitique". Et pour expli-
quer le fait que je ne sois pas rentré chez mes parents pendant les
vacances d'été, je lui ai dit que "je vivais de grands problèmes psycho-
logiques, ce qui me poussait à la solitude". Très "touchés", Abid et ses
sbires m'ont promis un séjour chez eux qui me permettrait "avec l'aide
de dieu" de dépasser tous mes problèmes psychologiques. Hassan Abid
insista pour que je lui dise où j'avais pris congé des gens. J'ai inventé
une histoire dont l'essentiel se résume au fait que je n'avais aucune
adresse. Ecœuré, Hassan Abid m'a fait savoir que lui et ses collègues
s'étaient bien amusés en écoutant les "anecdotes" que je leur avais
racontées et qu'il était temps de passer aux choses sérieuses, me
demandant de répondre aux questions qu'il m'avait posées au début de
l'interrogatoire. Je lui ai expliqué que je n'avais rien à ajouter à ce que
j'avais déjà dit. Il se jeta sur moi, me roua de coups, me couvrit d'inju-
res et sous les regards de son chef, Hédi Fessi, il ordonna à ses sbires
de m'emmener à la "salle d'opérations".
La salle d'opérations était un simple bureau situé au troisième étage
où il y avait deux ou trois tables et une armoire contenant différents

26
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

instruments de torture : des gourdins, des fils et des cordes, des tuyaux,
vêtements (utilisés comme baillons) etc. Mongi Amara et deux autres
agents dont j'ignorais les noms me déshabillèrent de force. En quelques
minutes, ils m'ont mis en position du "poulet rôti". J'étais tout nu. Cette
première séance de torture dura de 19h30 jusqu'à l'aube. Ils m'ont lais-
sé pour aller prendre le repas du souhour. Mongi Amara, un tortion-
naire, ou plutôt une véritable machine à torturer, s'est "occupé" de moi.
Tantôt avec un bâton, tantôt avec un tuyau, il me battait sur les plantes
des pieds avec une cruauté inouïe. Ses coups s'étalaient aussi sur tout
mon corps. De temps en temps, on me faisait descendre et on m'obli-
geait à marcher en versant de l'eau froide sur mes pieds. Puis la tortu-
re reprenait. A part les coups sur tout mon corps, Mongi Amara me brû-
lait avec des mégots de cigarettes sur les parties sensibles, il a même
éteint sa cigarette dans mon anus, le transformant en cendrier. Pour
m'empêcher de me concentrer, il m'arrachait les cheveux, me donnait
des coups sur la tête. A l'aide d'un nerf de bœuf, il me frappait sur le
pénis. Il essayait de faire entrer le bâton par l'anus etc. De temps en
temps, Hassan Abid passait en compagnie de Mohamed Ennacer ou
Romdhane pour voir où en étaient les choses. Mongi Amara leur signi-
fiait que je refusais encore de parler. Ils lui ordonnaient de continuer
en me couvrant d'injures. A plusieurs reprises j'ai failli perdre cons-
cience. Mais j'essayais par tous les moyens d'"être là" et de me maîtri-
ser autant que possible, convaincu qu'il est totalement dégradant, bien
qu'humain et compréhensible, de crier, de se lamenter ou de supplier
son tortionnaire pour qu'il soit "clément". J'ai gardé un silence absolu.
Je ne faisais aucun geste susceptible d'exprimer une certaine peur ou
une souffrance. J'avais présent dans la tête le conseil que m'avait donné
un de mes camarades qui symbolisait la résistance en ce temps-là,
Ahmed Othmani, actuellement président de Penal Reform
International (PRI). Il me disait : "le tortionnaire trouve sa jouissance
et son bonheur dans les cris, les lamentations et les supplications de sa
victime. Ce comportement valorise son métier, lui fait sentir qu'il est
utile. Pour le priver de ce 'bonheur', et lui faire sentir qu'il est méprisa-
ble, ne crie pas, ne te lamente pas, ne le supplie pas. Il se sentira
impuissant et méprisable devant toi". Ainsi j'ai gardé un silence et un
calme absolus.

27
Le chemin de la dignité

Quant à mon tortionnaire Mongi Amara, il faisait son boulot aussi


dans le calme absolu. Jeune, grand de taille, costaud, fort, il était avec
un autre tortionnaire, Abdessalem Dargouth (alias Skappa) la terreur
de la DST. Il me torturait. Il s'arrêtait de temps en temps pour fumer ou
manger quelque chose. C'était le Ramadan et il avait besoin de remplir
son ventre le soir. Après, il reprenait sa tâche. Mon silence le rendait
plus sauvage : il accélérait le rythme de ses coups, levait sa main plus
haut avant de frapper. Mais il ne parlait pas. J'aurais préféré qu'il soit
comme Abdessalem Dargouth, bavard pour que je puisse comprendre
l'évolution de son état psychologique ou plutôt moral. De fait, on n'en-
tendait que le rythme des coups. Personne n'aurait pensé qu'il s'agissait
d'une confrontation entre deux "humains".
Lorsqu'on m'a descendu à l'aube, je suis resté par terre, incapable de
bouger. J'avais les mains enflées. Les plantes des pieds avaient "écla-
té" des deux côtés. Le sang coulait. J'avais des ecchymoses partout sur
le corps. Mes genoux étaient paralysés, je ne pouvais plus plier les
jambes. Mes articulations ne fonctionnaient plus. Des agents m'ont
aidé à m'habiller et m'ont transporté entre leurs bras à une cellule au
deuxième étage (un bureau transformé en cellule). Je croyais qu'ils
allaient me jeter par terre et partir. Pas de chance, ils m'ont mis les
menottes aux mains et m'ont enchaîné debout les pieds nus, aux bar-
reaux de la fenêtre. Je ne pouvais ni m'asseoir, ni m'allonger, ni dormir.
C'était horrible. En plus des douleurs physiques le manque de sommeil
me rendait fou. Je somnolais debout. De temps en temps, ma tête s'é-
crasait sur les barreaux de la fenêtre ou mes jambes fléchissaient et les
menottes se serraient d'avantage autour de mes poignets. Pendant six
jours, du 28 septembre au 3 octobre 1974, j'ai été privé de sommeil. Au
cours de la journée et pendant une partie des soirées ramadanesques,
j'ai été soumis aux interrogatoires et à la torture qui prenaient des for-
mes diverses. Outre le "poulet rôti", on me frappait sur la tête (dar-
bouka), on me prenait les doigts un à un et on me les tordait au point
que je sentais qu'ils allaient être brisés, on me donnait des coups sur le
ventre, on m'arrachait les cheveux, on me faisait tourner jusqu'à ce que
j'aie des vertiges, on me frappait sur le pénis, on m'écrasait les pieds
déjà enflés et blessés, on me crachait à la figure, on me déshabillait et
on me touchait les fesses tout en discutant si j'étais un "pédé" etc.

28
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

Chaque fois qu'on me ramenait à ma cellule, entre deux séances de tor-


ture ou le soir, on m'attachait à la fenêtre. En plus on me privait d'eau
et de nourriture. J'avais moi-même l'intention de faire une grève de la
faim pour protester mais Romdhane m'a très vite expliqué que c'étaient
eux qui me privaient de nourriture parce que je n'en méritais pas. Le
sixième jour, ils ont commencé à désespérer. Le soir, ils ne m'ont pas
attaché à la fenêtre. Mais ils m'ont mis les menottes, les mains derriè-
re le dos, et ils ont jeté une couverture grise, répugnante, sur le sol. Je
n'avais qu'une seule position possible : allongé sur le ventre ; jour et
nuit, j'étais surveillé par deux agents l'un en civil, l'autre en tenue de la
Brigade de l'ordre public (BOP).
Les séances de torture ont continué les jours suivants mais de façon
moins intense. En plus, il n'y avait pratiquement plus rien à torturer
dans mon corps ; mes plantes de pieds étaient esquintées, j'avais des
bleus partout, mon visage était défiguré. Bref mon corps ne leur don-
nait plus l'envie de torturer. Mais ils continuaient à me frapper et sur-
tout à m'injurier et à me cracher dessus. Ils n'approchaient même pas
de moi. Depuis mon arrivée je ne me suis jamais lavé ni changé de
vêtements. Outre le fait que j'étais sale, beaucoup de blessures puaient.
Mon corps dégageait des odeurs répugnantes. Il y avait des mouches
qui se posaient sur moi. J'ai commencé à avoir la gale. De petites bêtes
sont apparues sur mon pubis. Plus tard en prison j'ai su qu'elles s'ap-
pellent des "boufarrache". Elles se collent à la racine des poils et ne
s'enlèvent qu'avec beaucoup de difficultés. Elles irritent la peau et sont
insupportables. Après avoir échoué à me faire parler par la torture phy-
sique, mes tortionnaires essayaient de me démoraliser en me rendant
répugnant et en m'injuriant. Hassan Abid venait me voir tout seul par-
fois. C'était pour me convaincre que je souffrais en vain et que je
devais penser à mon avenir, à ma mère et mon père, et à envoyer les
autres "chier". Il me disait des proverbes tunisiens qui tous font l'élo-
ge de l'égoïsme. Parfois il changeait de tactique. Il me traitait de "peu-
reux" et de "canaille" parce que les véritables hommes ne se dérobent
pas à leur responsabilité. Ils "reconnaissent ce qu'ils ont fait". Ils dis-
ent qu'ils sont organisés avec un tel ou un tel et ils envoient tout le
monde au diable. Pour lui je n'étais un bon adepte ni de Lénine ni de
Mao Tsé Toung mais une canaille qui avait le cœur d'un coq et non d'un

29
Le chemin de la dignité

lion. Je restais muet, chaque fois il s'énervait à la fin de son discours,


me rouait de coups et me couvrait d'injures. Même la confrontation
qu'il a faite avec S.A., la professeure de français qui m'accompagnait
au moment de mon arrestation ne lui a rien apporté. J'ai déclaré qu'el-
le m'avait rencontré par hasard et que je la connaissais de vue depuis
qu'elle était étudiante à la Faculté de Lettres, et que juste au moment
où nous nous étions salués, Hassan Abid m'avait aperçu et arrêté. Par
conséquent, je n'avais aucun rendez-vous avec elle. Bref, après deux
semaines de torture, l'interrogatoire n'avait pas avancé d'un iota.
Le 13 octobre 1974, un agent est venu le matin pour me conduire,
menottes aux mains, au parloir du ministère de l'Intérieur. Une voiture
banalisée nous attendait avec deux autres agents à l'intérieur. Ils m'ont
transporté directement au Palais de Justice où j'ai fait opposition chez
le greffier de la Cour de sûreté de l'Etat, à la condamnation prononcée
à mon encontre par cette Cour (deux ans de prison ferme). Après quoi,
ils m'ont ramené dans les locaux de la DST. Ils m'ont déposé dans ma
cellule et, pour la première fois, ils m'ont laissé les mains libres. Ce
jour-là, je n'ai été ni interrogé ni torturé, je n'ai reçu la visite d'aucun
tortionnaire. J'ai cru que les interrogatoires avaient cessé et qu'ils
avaient décidé de me transférer à la prison de Tunis, ce qui représen-
tait pour un militant un genre de salut. Quitter la DST, c'était pour les
détenus politiques synonyme de sortie de l'enfer. La prison, quelles que
soient les conditions de détention, était considérée comme un paradis
par rapport au séjour à la DST, surtout que la garde à vue n'était pas
limitée. La police politique, elle, pouvait garder toute personne arrêtée
le temps qu'elle voulait, des semaines ou même des mois.
Apparemment, c'était la décision qu'avaient prise les responsables de
la DST à mon sujet, si un "événement" n'était pas survenu, le jour
même, les poussant à changer de programme.
Ce jour du 13 octobre 1974, c'était un vendredi, je me suis endormi
tôt, tellement j'ai senti un calme inhabituel. D'habitude je ne dormais
que tard après m'être assuré que les responsables de la DST étaient par-
tis. L'une des méthodes qu'ils utilisaient dans les interrogatoires
consistait à me réveiller juste au moment où je venais de fermer les
yeux et de me harceler de questions. C'était terrible pour mes nerfs. Ce
soir-là, tout était calme. Je me suis endormi normalement jusqu'au

30
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

moment où j'ai senti quelqu'un me réveiller en criant et en me donnant


des coups de pieds sur les mollets et sur les fesses. C'était Mongi
Amara accompagné d'un autre agent. Ils m'ont pris par le bras et m'ont
conduit au bureau du chef de la DST, Hédi Fessi. J'ai vu Mongi Amara
pour la première fois exprimer un quelconque sentiment. Dans le cou-
loir, il rigolait et ne cessait de me dire : "tu es foutu, fils de pute. Tu es
foutu, c'est fini pour toi, on t'a eu". D'habitude, il ne parlait pas ou peu.
En arrivant au bureau du chef de la DST, une grande pièce bien
meublée, je fus surpris par la présence de tout le staff de la DST, ce qui
était anormal à une heure aussi tardive. Il devait être plus de 21 heures
et ce n'était plus le ramadan. D'habitude ils quittent vers 18h30 ou 19h.
Outre Hédi Fessi, étaient présents Hassan Abid, Abdelkader Tabka,
Mohamed Ennaceur, Mohamed Bennour, Mohamed Rezgui,
Messaoud Hadji, Al-Bohli et d'autres. Ils étaient tous silencieux et
attendaient mon arrivée. J'ai pensé qu'il devait y avoir quelque chose
de grave pour qu'ils soient tous là et ça ne pouvait être qu'un "mal-
heur". Mongi Amara et son compagnon m'ont fait asseoir sur une chai-
se en face de tout ce monde, les mains menottées derrière le dos. Hédi
Fessi rompit le silence en me posant la question que j'attendais le
moins : "est-ce que tu connais la maison de Oued Gueriana ?" Hassan
Abid et les autres éclatèrent de rire. Ainsi je compris pourquoi ils
étaient tous là. Ma planque située dans une banlieue de Tunis, proche
de la Manouba, avait été découverte. Comment ? Je ne pouvais rien
comprendre. Cependant lorsque Hédi Fessi me demanda les noms de
ceux qui se cachaient avec moi, je fus indirectement rassuré, personne
n'avait été arrêté. Je me suis ressaisi et j'ai repris confiance en moi
après un moment de stupéfaction. Au moins la souffrance que j'avais
endurée depuis mon arrestation avait servi à mes camarades pour qu'ils
changent ou plutôt qu'ils trouvent le temps de changer de planque. J'ai
réalisé aussi que j'étais en train de vivre les moments les plus durs
depuis mon arrestation. Maintenant que la police politique possédait
des indices concrets sur le coin où je me cachais, rien ne l'empêchait
d'aller plus loin dans la torture pour extorquer des aveux. Ainsi j'ai
décidé de résister, jusqu'à la mort s'il le fallait. J'ai décidé aussi qu'à
partir de ce moment je garderai un mutisme total, je ne leur dirai aucun
mot, même pas oui ou non. Je savais que cela allait les provoquer mais

31
Le chemin de la dignité

il valait mieux que tout soit réglé tout de suite. Ou bien ils me tuaient
ou bien ils désespéraient définitivement d'avoir des aveux, et comme
ça j'aurai la paix.
Après que la propriétaire de la maison de Oued Gueriana m'a recon-
nu, Hédi Fessi et Hassan Abid me "conseillèrent" de passer aux aveux
"si je voulais encore que ma mère continue à prononcer mon nom"
(une manière de dire : si je voulais rester en vie). J'ai gardé le silence.
Après quelques tentatives pour me persuader de parler, Hassan Abid
donna l'ordre à ses sbires de "m'écraser". Trois au quatre des agents
présents dont Mongi Amara se jetèrent sur moi, me renversèrent par
terre et se mirent à me rouer de coups sur tout le corps. Je recevais des
coups de tous les côtés, sur la tête, le visage, le ventre, les testicules, le
dos. Ils me cognèrent la tête sur le sol, marchèrent sur mon corps, m'é-
crasèrent les pieds. Ils utilisaient leurs mains, leurs pieds, des
matraques et des tuyaux. Lorsque Hassan Abid leur demanda de ces-
ser, j'étais presque inconscient. Ils me remirent sur la chaise face à
leurs chefs. Hassan Abid me posa les mêmes questions que Hédi Fessi
m'avait déjà posées. Je suis resté muet. Abid vint vers moi, me gifla et
m'ordonna de répondre en faisant un signe de la tête. Il me cita les
noms de militants "clandestins" espérant que j'allais faire un signe pour
dire oui ou non, tel et tel était ou n'était pas avec moi dans la même
planque. J'ai refusé d'obtempérer. Il me gifla encore et m'envoya des
coups de poings dans la figure. Puis il me tint par les cheveux et répé-
ta les mêmes noms en faisant bouger ma tête en avant ou à gauche et
à droite, pour savoir quelle réponse je voulais avancer. Je lui résistai
pour l'empêcher de faire bouger ma tête. Il me renversa par terre, m'é-
crasa avec les pieds et ordonna à ses sbires : "tuez-le… Il ne mérite pas
de rester en vie". De nouveau ils se jetèrent sur moi, me rouant de
coups sur tout le corps. Je perdis connaissance.
Lorsque j'ai repris connaissance, tard dans la nuit, je me suis retro-
uvé par terre dans ma cellule. Je me suis senti mouillé d'eau, j'avais du
sang partout. Des douleurs terribles me secouaient la tête, je n'arrivais
pas à la relever. J'étais incapable aussi de m'appuyer sur le coude. Je
suis resté allongé, m'efforçant de me rappeler ce qui s'était exactement
passé. Ma mémoire ne fonctionnait plus. Devant moi, j'ai vu deux tor-
tionnaires. Ils sont partis lorsqu'ils ont remarqué que j'étais "réveillé".

32
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

Seul un policier en tenue est resté de garde. Il s'est avéré qu'il était de
ma région. Il était très ému. Il m'a confié qu'il ne croyait pas que j'al-
lais survivre. Il m'a appris que Mongi Amara m'avait traîné du premier
au deuxième étage par les cheveux et qu'il m'avait jeté dans ma cellu-
le alors que j'étais totalement inconscient. Puis un autre agent avait
versé de l'eau froide sur moi. De temps en temps deux agents de la
DST venaient voir si j'avais repris conscience ou non. Le policier en
tenue me racontait ça avec les larmes aux yeux. A la fin il a pris sa cas-
quette, l'a jeté par terre et l'a foulé aux pieds en signe de mécontente-
ment. Il a maudit celui qui lui avait conseillé de prendre ce sale boulot
! Je dois reconnaître que j'ai eu beaucoup de difficultés à suivre ce qu'il
disait. Ma tête était ailleurs. Je n'arrivais pas du tout à me concentrer
ni à me fixer sur quelque chose de précis. Parfois les paroles du poli-
cier me parvenaient comme dans un rêve ou plutôt comme si je les
avais déjà entendues auparavant. A un certain moment, je ne sais pas
comment, il m'est venu à l'esprit de mettre fin à mes jours par n'importe
quel moyen, entre autres en buvant mon urine à l'insu de mon gardien.
Sous l'effet des maux de tête terribles et de la perte de conscience, mon
esprit était totalement confus. J'ai eu peur de délirer et par conséquent
de prononcer des noms ou des lieux etc. En effet, je savais des noms,
je connaissais des adresses et des planques. Tant que j'étais conscient,
rien ne m'échapperait, mais si je délirais ? C'est comme ça que je réflé-
chissais. J'ai même pensé à mettre mon urine dans une brique de lait
vide etc. Cependant ces idées sombres se sont dissipées au fur et à
mesure que je reprenais conscience et force. J'ai commencé à me poser
des questions sur ma conduite, n'ai-je pas commencé à fléchir ? Bref,
je me suis ressaisi et j'ai chassé de mon esprit toute idée sombre. Ils me
tueraient peut-être mais moi je ne me tuerais jamais.
En réalité, mon état était lamentable. Je sentais que mon corps était
détruit. Il s'était transformé en une masse de douleur. Chaque mouve-
ment me faisait souffrir. Même allongé et immobile, chaque partie de
mon corps souffrait toute seule. Lorsque je voulais aller aux toilettes,
j'étais obligé de marcher à quatre pattes, comme une bête. Mais pas
comme n'importe quelle bête. J'avais la tête baissée car je ne pouvais
plus la porter. Elle était encore alourdie par les douleurs. Mes yeux
étaient presque fermés, car enflés par les coups reçus au visage. Je me

33
Le chemin de la dignité

sentais comme un animal égaré dans la jungle, loin de son troupeau, et


attaqué des bêtes sauvages. Ils le gardent entre eux, gisant dans son
sang, et chaque fois qu'il relève la tête ou fait signe de vie, ils l'atta-
quent à nouveau. Mon état me faisait pitié et en même temps me don-
nait envie de rire de mon sort. D'humain il ne restait en moi que le pro-
fond sentiment de dignité qui animait encore mon esprit et ma cons-
cience et j'y étais très attaché car c'était le seul lien qui me rattachait au
genre humain.
Une fois encore, je me suis demandé : qu'ai-je fait ? Toute notre acti-
vité au sein de El-aâmel Et-tounsi ne dépassait pas le cadre de l'exer-
cice de certains droits élémentaires, en l'occurrence le droit à la liber-
té d'expression et le droit à la liberté d'organisation. Nous diffusions un
journal et des tracts clandestins qui critiquaient la répression politique,
l'oppression sociale et économique. Nous défendions les valeurs
démocratiques et progressistes et dénoncions l'impérialisme, aussi bien
américain que soviétique. Nous organisions des manifestations de rue,
sinon des assemblées générales dans les facultés. Nous essayions, par
ailleurs, d'approcher les travailleurs et les intellectuels, pour les
convaincre de la légitimité de notre combat et des bienfaits du socia-
lisme. Est-ce que cela méritait vraiment que l'on nous traite avec une
telle cruauté ? Tout ce qu'ils disaient sur la République et sur ses
valeurs n'était donc que pur mensonge. Et les sacrifices consentis par
le peuple tunisien dans sa lutte contre le colonialisme français, où
étaient-ils passés ? A quoi avaient-ils servi ? Qu'est-ce qui avait chan-
gé finalement du bey au Résident général et de celui-ci à Bourguiba ?
Rien, quant à la manière de traiter notre peuple. Nous étions toujours
traités comme des "sujets", privés de liberté et de droits !!
Dans cette succession d'idées, je me demandais si les gens com-
prendraient mon attitude face à mes tortionnaires. Pourquoi supporter
tant de supplices pour ne pas dire que j'appartenais à telle ou telle orga-
nisation ? Pour ne pas révéler où je me planquais ? Ou pour tout sim-
plement cacher les noms des gens qui militaient avec moi ? N'était-ce
pas se dérober à ses responsabilités ? N'était-ce pas se laisser détruire
physiquement en vain ? Non. Si j'ai décidé dès le début de ne rien
avouer et de ne rien reconnaître, ce n'était ni parce que je me dérobais
à mes responsabilités, ni parce que j'étais un marmâd (quelqu'un qui se

34
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

laisse abattre vainement) comme le disait Hassan Abid qui ajoutait


souvent en s'adressant à moi : "si tu étais un homme qui se respecte, tu
aurais compris qu'ici tu ne peux préserver ta dignité qu'en te mettant à
table, en prenant le stylo et les feuilles que nous te donnons et en écri-
vant tout ce que tu as dans la tête depuis le jour où ta mère t'a mis au
monde jusqu'à celui où nous t'avons arrêté. Si tu avais fait ça, espèce
de merde, on ne t'aurait même pas ôté la veste". Non, si j'ai refusé d'ob-
tempérer aux ordres de mes tortionnaires, c'est d'abord parce que je
refusais qu'on m'interroge sur l'exercice de mes droits les plus élémen-
taires. On ne doit pas demander de comptes à quelqu'un parce qu'il a
exprimé une opinion ou adhéré à un parti, un syndicat ou une associa-
tion. Pour moi, accepter de répondre aux questions de mon tortionnai-
re sur une chose pareille et essayer de me disculper ou de le convain-
cre que je n'avais pas commis de crime en agissant de la sorte, était un
déshonneur, un renoncement à ce qui devait être quelque chose d'ordi-
naire et d'élémentaire pour un citoyen qui se respecte. D'autre part, je
n'admettais pas, en mon for intérieur, qu'un tortionnaire, un adepte de
la profession la plus abjecte et la plus ignoble dans l'histoire de l'hu-
manité, me plie à sa volonté. Pour moi, il y allait de ma dignité en tant
que personne humaine. Je ne pouvais me soumettre à quelqu'un que je
méprisais au fond de moi-même. Pour ces raisons, je m'interdisais de
crier, de pleurer, de me lamenter ou de faire des gestes qui m'auraient
discrédité face à mon tortionnaire. Mais je dois reconnaître que l'un des
facteurs les plus importants qui m'a interdit à cet âge-là (je n'avais que
22 ans) et avec le niveau de conscience que j'avais, de parler ou de
faire des aveux, était la peur d'être à l'origine de l'arrestation d'autres
militants, d'autres êtres humains, la peur que j'avais surtout qu'ils
subissent les supplices que je subissais. Le fait même de songer à une
telle éventualité me terrorisait beaucoup plus que l'idée que j'allais être
moi-même torturé. M'exposer à la torture et même à la mort sous la
torture relevait de ma propre volonté. Or exposer quelqu'un d'autre aux
supplices les plus terribles relevait, dans l'état où j'étais, de ma propre
responsabilité. Je n'acceptais pas d'assumer une telle responsabilité. La
torture physique pouvait me coûter la vie ou du moins de sérieux han-
dicaps, mais cela n'était rien face à la honte qui me submergerait au cas
où je dénoncerais un(e) militant(e). J'aurais des remords pendant toute

35
Le chemin de la dignité

ma vie. Je ne pourrais plus relever la tête ou regarder dans les yeux


celui, ou celle, que j'aurais entraîné dans cet enfer de la DST.
Cependant, je ne condamne pas les militants qui ont flanché sous la
torture. Tout le monde sait dans quelles conditions atroces les victimes
de la torture font en général des aveux.
C'est ce qui explique d'ailleurs l'esprit de tolérance et de camarade-
rie, les embrassades entre militants à leur première rencontre après le
séjour dans les locaux de la police politique indépendamment des
aveux faits sous la torture par les uns ou les autres. On ne peut remar-
quer aucun esprit de rancune, aucune offense envers tel ou tel militant
parce qu'il a fléchi sous une torture cruelle. Mais, personnellement, j'é-
tais convaincu qu'on pouvait toujours éviter de "parler", d'autant plus
que les aveux n'ont jamais évité la torture. A la DST, la torture ne sert
pas uniquement à extorquer des aveux ou à tirer des informations, elle
est aussi un moyen de destruction de la force morale et intellectuelle
qui incite tout militant ou toute militante à critiquer, contester ou s'op-
poser à l'ordre existant fondé sur l'arbitraire et l'injustice. On torture le
corps pour détruire l'âme, l'esprit ou la conscience de la personne
humaine. C'est pour cette raison que la torture commence générale-
ment avant l'interrogatoire. Dans les années soixante-dix, les agents
appelaient cela "la torture pour le principe". En d'autres termes, chacun
devait recevoir une ration minimale de torture avant même d'être inter-
rogé. Car il ne s'agissait pas seulement d'avouer, mais surtout d'avoir
peur pour ne pas recommencer. Et dans les cas où il serait avéré que la
victime n'avait rien à voir avec l'affaire, la torture qu'elle avait subie
servirait de moyen de dissuasion pour qu'elle sache ce qui l'attendait,
si lui venait l'idée de rejoindre les rangs de l'opposition ou de la contes-
tation.
D'ailleurs cette "tradition" a été préservée après l'arrivée de Ben Ali.
Personne ne peut échapper aux mauvais traitements, car tout citoyen
est considéré comme un opposant réel ou potentiel. Par ailleurs, et
contrairement à ce que beaucoup pensaient et pensent toujours, le fait
de faire des aveux ou de donner des informations à la police politique,
n'a jamais servi et ne peut servir en aucun cas à alléger la torture. Au
contraire, cela expose le militant à plus de supplices. Animés d'un
cynisme inouï, ses tortionnaires vont espérer lui soutirer plus d'infor-

36
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

mations en le torturant davantage. C'est pour cette raison que chaque


fois que la police politique butait sur un point obscur pendant les inter-
rogatoires, elle s'adressait ou revenait tout de suite à celui ou à ceux qui
avaient le plus fléchi. Par conséquent, résister à la torture était, et est
toujours, la seule issue non seulement pour préserver sa dignité, mais
aussi pour ne pas s'y exposer plus longtemps. Or résister à la torture ne
représente pas "une mission impossible". Il s'agit de s'armer d'une
grande volonté. Malgré la cruauté de la police politique tunisienne,
plusieurs militants de gauche ont réussi à résister dignement à leurs
tortionnaires et à les défier.
Le soir du 13 octobre 1974, je n'ai pas pu fermer les yeux. Ce n'était
pas seulement à cause des douleurs qui déchiraient chaque partie de
mon corps mais aussi, et surtout, parce que j'avais besoin de dialoguer
avec moi-même, de me rassurer sur ma bonne santé morale et intellec-
tuelle, et de mesurer si j'avais encore la force de résister jusqu'au bout.
Cette mise au point était d'autant plus nécessaire que ce qui m'attendait
pouvait être pire que ce que j'avais vécu jusqu'à ce jour. A l'aube du 14
octobre, alors que mon corps moisissait de plus en plus à cause des dif-
férentes contusions et des blessures mal soignées, mon for intérieur,
ma conscience, étaient totalement sains. En pensant à ma situation
depuis mon arrestation, en dialoguant avec moi-même, je me suis pro-
fondément critiqué, j'ai chassé de mon esprit toute hésitation, éclairé
les zones d'ombres et replâtré les plus petites failles. Ainsi, j'étais de
nouveau décidé à aller jusqu'au bout. En fouillant partout dans mon for
intérieur, je me suis rendu compte que je n'avais réellement peur ni de
la souffrance ni de la mort. En résistant à la torture, je ne cherchais ni
la gloire ni aucun intérêt particulier. Je ne défendais ni plus ni moins
que ma dignité de militant et d'être humain. Par conséquent, je n'avais
rien à perdre, mais j'avais à gagner mon capital humain le plus pré-
cieux, ma dignité. Le tortionnaire jouait sur la peur de la souffrance et
de la mort. Les chefs de la DST tentaient sans arrêt de jouer sur mon
"ego", de me forcer à penser à "mon intérêt personnel", à ma santé, ma
famille, mon avenir, facteurs essentiels pour alimenter la peur. Or si on
arrive à les défier sur ce terrain, si on n'a pas peur de la souffrance et
de la mort, si on mesure son existence non par le temps passé sur terre
mais par ce qu'on a fait pour acquérir la dignité, leur système s'écrou-

37
Le chemin de la dignité

le. Au fur et à mesure que le jour approchait, ma force morale se décu-


plait. Je voulais que les portes de la cellule s'ouvrent le plus tôt possi-
ble pour affronter mes tortionnaires et les pousser, ou plutôt les
contraindre, à reconnaître définitivement leur défaite, que ce soit en
m'assassinant par un acte de désespoir ou en abandonnant tout interro-
gatoire et toute forme de torture, réalisant que cela ne servirait à rien.
La torture a repris dès les premières heures de la journée du 14 octo-
bre. Cependant, au lieu de m'emmener à la "salle d'opération", on me
torturait sur place dans ma cellule. La torture ne visait plus à extorquer
des aveux, ils ne me posaient pas de questions. J'ai compris qu'ils vou-
laient tout simplement me persécuter. Ils me rouaient de coups sur tout
le corps, me menaçaient de mort, de viol, me lançaient des grossière-
tés, me provoquaient pour me faire parler. Je gardais un mutisme total.
L'un d'eux, un dénommé Noureddine que je voyais pour la première
fois, a été pris d'une crise d'hystérie. Il n'a pas supporté que ses collè-
gues ne réussissent pas à me faire parler. Il criait : "laissez-le-moi ce
fils de pute et vous verrez ce que je lui ferai…". Plus tard, en prison,
l'un de mes camarades, arrêté en décembre 1973, m'a expliqué que ce
type était un malade. Il jouissait en torturant. Une fois après avoir tor-
turé ce camarade jusqu'à ce que ce dernier perde conscience, il est
monté sur les deux tables entre lesquelles sa victime était suspendue et
lui avait pissé sur la figure et dans la bouche. Apparemment, le bruit
courait que le chef de la DST lui avait interdit de torturer seul.
Les mêmes scènes de tortures se répétaient chaque jour, au moins
deux fois, le matin et l'après midi. Cependant, le 18 octobre, alors que
j'étais, comme d'habitude, allongé par terre dans ma cellule, menottes
aux mains derrière le dos, Hassan Abid est entré en souriant. Il m'a
regardé dans les yeux et m'a assommé en me disant : "Sadok Ben
M'henna est déjà ici. Les autres le suivront. Continue à tenir bon, fils
de pute. Tu crois que tu vas gagner quelque chose". Il me montra des
brouillons de tracts écrits à la main et il partit. La nouvelle me boule-
versa totalement, je ne savais rien de ce qui se passait à l'extérieur. Je
craignis un nouveau coup de filet qui pourrait démanteler ce qui restait
de El-aâmel Et-tounsi, après la campagne répressive de novembre-
décembre 1973 organisée par Habib Bourguiba et exécutée par son
célèbre ministre de l'Intérieur Tahar Belkodja, alias Tahar BOP

38
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

(Brigade de l'Ordre Public, l'équivalent des CRS français). Sadok était


membre de la direction. Je n'arrivais pas à réaliser comment il allait se
comporter devant ses tortionnaires. C'était sa première arrestation.
Sadok était petit de taille, tenace, dynamique, sincère, sérieux et d'une
grande franchise. Dans la clandestinité, nous avons souvent eu l'occa-
sion de discuter du jour où nous serions entre les mains de la police
politique. Nous nous sommes jurés de résister jusqu'au bout.
Sadok Ben M'henna a finalement tenu sa parole de militant. Il a été
soumis pendant six jours à une torture effroyable. Il n'a fait aucun
aveu, il a même refusé, par défi, de donner son nom, de reconnaître
qu'il était lui-même, Sadok Ben M'henna. Les flics se relayaient dans
sa cellule pour le convaincre de prononcer son nom et son prénom. En
fin de compte, la seule concession que Sadok a faite à Hassan Abid et
à ses sbires a été de reconnaître qu'il était bien lui-même. Sous la tor-
ture, son bourreau, Abdessalem Dargouth, le "suppliait" d'exprimer un
sentiment de souffrance, de crier, ou de dire : "oh, ma mère…", en
contrepartie de quoi il lui promettait de cesser de le torturer. Mais
Sadok gardait un silence absolu. J'étais au deuxième étage et j'enten-
dais tout, car la "salle d'opération" était de l'autre côté du couloir, au
troisième étage. A un certain moment, j'ai eu le sentiment que les rôles
ont été inter-changés. C'était Sadok Ben M'henna qui terrorisait, par
son mutisme, son tortionnaire qui souffrait du fait que son métier n'a-
vait plus de valeur ! En demandant à Sadok de crier, de se lamenter, il
voulait s'assurer que ses supplices avaient quand même un certain effet
sur sa victime.
Depuis l'arrestation de Sadok, le 18 octobre, l'attention s'était
concentrée sur lui. Les chefs de la DST croyaient pouvoir lui soutirer
les informations qu'ils voulaient. Ainsi, la pression sur moi s'était allé-
gée. De temps en temps, ils me rendaient visite pour me gifler, me don-
ner un coup de poing sur la figure ou m'injurier. Puis, comme d'habi-
tude, ils ont progressivement changé d'attitude. A la DST, quand ils
n'ont plus rien à tirer de leur victime et qu'ils s'apprêtent à l'envoyer en
prison, ils changent de tactique. Ils cherchent à se justifier : "nous som-
mes au service de l'Etat. Notre fonction exige de nous ce comporte-
ment. Tous sont égaux pour nous (égaux devant la torture). Même si on
nous amène Bourguiba pour l'interroger, on le suspendra entre deux

39
Le chemin de la dignité

tables et on lui "mangera le cœur" (formule pour dire qu'ils n'auront


aucune pitié). Et si un jour, vous êtes vous-mêmes au pouvoir, on vous
servira comme on a servi ceux qui vous auront précédé. C'est notre tra-
vail". Drôle de conception du service de l'Etat. Mercenariat ou service
public ? Sans compter que la torture est conçue comme une partie inté-
grante des tâches qui incombent à la police ou plutôt comme un moyen
de gouverner.
Le 19 ou le 20 octobre 1974, je ne me souviens plus exactement de
la date, Mongi Amara est venu me chercher pour m'emmener à un
bureau au troisième étage. Messaoud Hadji et Mohsen Ben
Abdessalem m'y attendaient. Le premier était un chef d'équipe de tor-
tionnaires, tout comme Abdelkader Tabka, le deuxième un greffier de
la police. C'était lui qui avait tapé mon procès verbal en 1972. Ils m'ont
laissé debout, dos au mur, les mains menottées derrière le dos. Hadji et
Ben Abdessalem voulaient rédiger un procès verbal sur les faux
papiers que la police prétendait avoir trouvé sur moi au moment de
mon arrestation. J'ai refusé de répondre à leurs questions. Messaoud
Hadji m'a lancé à la figure une agrafeuse me causant une déviation
nasale à vie. Mongi Amara m'a roué de coups sur le ventre. Il m'a tapé
sur la tête avec ses deux grosses mains (la méthode de la derbouka). Il
m'a aussi tordu les doigts un à un après m'avoir enlevé les menottes.
Ayant échoué à me faire parler, ils m'ont renvoyé dans ma cellule sans
faire de procès verbal.
Le lendemain, j'ai été ramené au même bureau. Cette fois, c'était
pour répondre à des chefs d'inculpation d'ordre politique : appartenan-
ce à une organisation non reconnue, distribution de tracts, diffamation
de l'ordre public, diffusion de fausses nouvelles etc. Jusqu'ici, je
croyais que les chefs d'inculpation étaient liés à la découverte de ma
planque à Oued Gueriana, où la police avait retrouvé des tracts. C'est
en prison que j'ai appris qu'il y avait eu des arrestations dans la région
minière de Gafsa suite à une distribution de tracts. L'un des militants
arrêtés a donné le nom de celui qui lui avait passé les tracts. Ce dernier
a été arrêté à Tunis. En perquisitionnant chez lui, ils ont trouvé un reçu
de loyer de notre planque de Oued Gueriana, car c'était lui qui avait
loué le premier cette planque pour nous la passer ensuite. Ainsi, c'est
de cette manière que les flics ont découvert ma planque, le 13 octobre.

40
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

Bref, j'ai répété la même tactique, j'ai refusé de répondre aux questions
de Messaoud Hadji et de Mohsen Ben Abdessalem. En fin de compte,
ils m'ont proposé de signer un PV où figurait juste mon identité et la
mention suivante : "garde le silence et refuse de faire des déclarations".
J'ai réfléchi, puis j'ai accepté. Pour la première fois depuis le 13 octo-
bre, j'ai ouvert la bouche pour dire "d'accord". Ils étaient contents. J'ai
signé le PV après l'avoir lu et relu et on m'a ramené à ma cellule.
Le 24 octobre 1974, les agents de la DST m'ont conduit au Palais de
Justice. J'ai été présenté au Juge d'instruction, Abdelaziz Hamzaoui. Ce
dernier a tenté de me convaincre que la présence d'un avocat n'était pas
nécessaire, car il s'agissait seulement de "répondre à deux ou trois peti-
tes questions". J'ai exigé la présence d'un avocat et je lui ai donné le
nom de deux avocats démocrates que je ne connaissais pas personnel-
lement, Sadok Marzouk et Mohamed Raf'i, mais j'étais sûr qu'au moins
l'un d'entre eux serait présent à la prochaine audience d'instruction dont
la date était fixée à la semaine suivante. En quittant le bureau du juge,
j'ai croisé Sadok Ben M'henna à l'entrée de la geôle du Palais de justi-
ce. Je lui ai fait un signe de tête, il m'a regardé sans émotion et sans
faire aucun geste. En prison, il m'a expliqué qu'il ne m'avait pas du tout
reconnu. Il faisait un peu sombre, mais surtout mon visage était défi-
guré, mes cheveux durcis par le sang coagulé et la crasse, mes habits
déchirés et tâchés de sang, mes souliers, je les traînais parce que j'y
mettais juste la partie avant de mes pieds enflés et ensanglantés. Je traî-
nais aussi ma jambe gauche très affaiblie, donnant l'impression d'être
un boiteux. Sadok m'a dit qu'il avait cru voir un malheureux criminel
de droit commun, il n'avait même pas essayé de me reconnaître.
Vers midi, un fourgon cellulaire m'a déposé à la prison civile de
Tunis. J'ai tout de suite été incarcéré dans la cellule 9 du pavillon E, le
pavillon disciplinaire réservé à quatre catégories de détenus : les
condamnés à mort qui occupent généralement les premières cellules
proches de la porte d'entrée (1,2,4,5,6) ; les punis ; les homosexuels ;
les détenus politiques. Les trois dernières catégories occupent le reste
des dix-huit cellules que compte le pavillon E. A l'exception de la 3 et
de la 17 (une grande cellule), le soleil n'entre dans aucune autre cellu-
le. A l'intérieur, elles sont sombres, les murs juste couverts de ciment,
pas peints. Chacune est équipée d'une toute petite fenêtre très haute

41
Le chemin de la dignité

permettant un minimum d'aération. La hauteur de la fenêtre a pour but


d'empêcher les détenus de l'utiliser pour se suicider. En hiver, on ne
peut pas vivre dans ces cellules sans lumière, surtout si on a besoin de
lire ou d'écrire. Elles sont aussi dépourvues d'eau et de toilettes. Au
fond du couloir du pavillon E, il y a un seul robinet et deux WC que la
population carcérale utilise à tour de rôle dès l'ouverture des portes du
pavillon, sous la surveillance stricte d'un gardien et d'un "caporal"
(détenu de droit commun, proche de l'administration). Lorsqu'un déte-
nu veut faire ses besoins en dehors du temps qui lui est imparti (une
fois le matin, une fois l'après-midi), il est obligé de se servir d'un réci-
pient en plastique (kasria) généralement réservé aux bébés, et donc de
supporter les odeurs de son urine ou de ses selles pendant toute une
nuit, une matinée ou une après midi. Par ailleurs, le détenu a droit à
deux pseudo-repas, un à midi, l'autre le soir, et à un demi-pain pour
toute la journée. Bref, rien n'avait changé entre 1972 et 1974.
Cependant ce n'était pas ce qui me préoccupait ce soir du 24 octob-
re 1974. L'essentiel était d'avoir quitté la DST. En prison la vie est
quand même moins dure qu'au ministère de l'Intérieur. En plus, je
savais que j'aurais pleinement le temps de me battre pour obtenir l'a-
mélioration de mes conditions de détention. Je n'étais pas prêt de sor-
tir. Tout indiquait (le cours des interrogatoires, le ton du juge d'ins-
truction, les chefs d'inculpation) que j'allais rester en prison un bon
moment.
Ainsi, dès que les portes du pavillon cellulaire se sont fermées et que
je me suis assuré que les gardiens étaient partis, je me suis jeté sur mon
paillasson, couvert de l'une des deux couvertures grises et sales aux-
quelles j'avais eu droit, l'autre étant sur le paillasson. Je me suis servi
de mon bras comme oreiller et je me suis égaré dans mes pensées.
Enfin, ce soir là, je pouvais me sentir en paix. Il n'y avait pas de risque
qu'on me réveille pour un interrogatoire ou une séance de torture. J'ai
alors profité de cette paix pour revoir le film des vingt-six jours que je
venais de passer à la DST. Je me suis arrêté sur les moments les plus
terribles, je n'arrivais pas à réaliser comment j'avais pu tenir le coup.
Je ne comprenais pas comment un être humain pouvait supporter de
tels supplices. J'ai touché mes pieds, mes jambes, ma figure, ma tête,
presque toutes les parties de mon corps pour voir ce qu'elles étaient

42
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

devenues. Je me suis rendu compte enfin que je caressais mon corps,


j'avais le sentiment d'être coupable de ce qui lui était arrivé. Je voulais
en quelque sorte m'excuser auprès de lui, le consoler et le remercier de
tout ce qu'il avait supporté. En effet, la résistance à la torture se passe
dans la tête, dans l'esprit. C'est l'esprit qui dirige le combat contre le
tortionnaire et ordonne au corps de tenir jusqu'au bout. Le tortionnaire
lui-même ne frappe ou ne fouette le corps qu'avec l'intention de sou-
mettre ou de dompter l'esprit pour tirer de lui ce qu'il veut. Ainsi, à un
certain moment, on peut avoir le sentiment que l'esprit se détache du
corps et qu'il le sacrifie en fin de compte pour réaliser ou plutôt pour
défendre une idée, un principe ou un but précis. Sous la torture, alors
que le corps est supplicié, détruit, l'esprit peut rester intact, impertur-
bable, donnant l'ordre d'aller jusqu'au bout. Ainsi, ce soir-là, je me suis
senti coupable envers mon corps, caressant toutes les parties suppli-
ciées en signe de reconnaissance, de consolation et d'excuse. Soudain,
j'ai fondu en larmes, je ne savais pas exactement pourquoi. Cela m'a
soulagé. Ces pleurs à chaudes larmes m'aidaient à revenir à mon état
normal, à retrouver petit à petit tous les traits de mon humanité. A la
DST et dès les premières minutes de mon arrestation, je m'étais inter-
dit l'expression de tout sentiment autre que celui de la Haine envers
mes tortionnaires. Il n'y avait aucune place pour aucun autre sentiment.
Tous mes sens, je les avais mis en quarantaine, bouclés jusqu'à nouvel
ordre. Dans ma tête, je n'avais qu'une seule idée, celle de résister pour
défendre ma dignité et honorer tous ceux qui combattaient l'arbitraire
et l'injustice, en l'occurrence mes camarades qui ont tout sacrifié pour
se consacrer à ce combat. Il n'y avait pas place pour d'autres pensées.
L'évasion est interdite sauf, dans des moments éclairs, pour réfléchir à
sa condition d'être humain. C'est la seule chose qui concorde avec la
situation de supplicié. C'était le moment de vérité, le "jour du juge-
ment", où tout est mis à l'épreuve : les convictions idéologiques et poli-
tiques, les discours enflammés sur la lutte révolutionnaire devant des
milliers d'étudiants qui applaudissent, et les déclarations solennelles
faites dans les réunions internes de l'organisation sur sa prédisposition
à se sacrifier pour la juste cause. A la DST, entre les mains de Mongi
Amara, on doit répondre instantanément, si oui ou non on est convain-
cu de ce qu'on dit et de ce qu'on déclare. Celui qui vous pose la ques-

43
Le chemin de la dignité

tion, c'est le bâton, le tuyau ou la cravache qui s'abat sur votre corps,
et non un adversaire politique que vous pourriez défaire par la force de
l'argument. Par conséquent, il n'y a pas lieu de louvoyer, de placer un
"mais" ou d'user du conditionnel. C'est pour cela qu'à la DST, ma seule
arme était la haine, mon seul but, la défense de ma dignité. Ce soir du
24 octobre, dans la cellule 9, tous mes sens, tous mes sentiments ont
été libérés d'un seul coup. Cependant mon retour à l'état normal s'est
effectué par des pleurs à chaudes larmes. Les larmes coulaient de mes
yeux abondamment et sans discontinuer, j'étais incapable de les maî-
triser. En principe, j'aurais dû danser ce soir-là pour fêter la victoire de
Sadok et la mienne sur mes tortionnaires, être fier du défi que nous
avons réussi à relever face à leur barbarie. Nous avons sauvé notre
honneur de militants et d'êtres humains, et protégé nos camarades de la
répression pour qu'ils puissent continuer leurs activités. Néanmoins, je
sentais au fond de moi un sentiment d'affliction, je dirais même de
douleur qui me poussait aux larmes plus qu'à la joie. En fait, je me sou-
ciais peu de cette victoire, j'étais plutôt absorbé par la réflexion sur
mon destin d'être humain, sur le destin de tous ceux qui sont passés ou
qui passeront par le chemin que je venais de traverser.
Certes politiquement, j'étais conscient, convaincu que ce que nous
vivions représentait une étape historiquement nécessaire dans l'évolu-
tion de notre pays. La liberté, la démocratie, la justice sociale, le pro-
grès qu'incarne l'idéologie socialiste à laquelle j'avais librement adhé-
ré ne pourraient être que le fruit d'un combat. Or, dans tout combat, il
y a un prix à payer, des sacrifices à consentir. Partout dans le monde et
tout au long de l'Histoire, il n'y a pas eu de dignité qui n'ait été fondée
sur la douleur, selon l'expression de Malraux. Aucune force ténébreu-
se n'a cédé sa place à la lumière et au progrès sans avoir utilisé d'abord
toutes les armes qu'elle avait à sa disposition. C'est une loi de
l'Histoire. Aucune société n'a échappé et ne peut échapper aux effets de
cette loi. Ce n'est pas notre société qui va faire exception à cette loi.
Dans notre lutte contre la dictature de Bourguiba qui représentait les
intérêts d'une minorité d'anciens et de nouveaux riches totalement liés
au capital étranger, français et américain plus spécialement, nous
devions payer ce prix sans lequel tout changement resterait impossible.
Cependant, quand la souffrance atteint un certain degré, on s'évade

44
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

du champ politique, avec sa rationalité, sa rigueur et sa froideur, pour


réfléchir à son destin d'être humain et on se demande combien de
temps, et par conséquent combien de douleur, il faut encore pour réali-
ser son humanité et vivre libre de toute aliénation économique, poli-
tique et idéologique. Cette aliénation qui n'a cessé de faire des uns des
bourreaux moyenâgeux ou "civilisés", usant d'une barbarie primaire ou
sophistiquée, et des autres, de la majorité de l'espèce humaine, des vic-
times. Combien de temps serons-nous encore contraints à payer dans
notre chair et notre esprit pour notre dignité d'être humain ? Telle était
la réflexion qui faisait naître en moi ce sentiment de tristesse et d'af-
fliction.
Personnellement, j'aurais voulu réaliser ma dignité autrement que
par la résistance à un tortionnaire de Bourguiba de la pire espèce, au
prix de ma destruction physique. Mais le paradoxe est qu'on n'a ni le
choix ni la possibilité. On est contraint à la lutte, si on a tant soit peu
le souci de sa dignité et de celle de ses concitoyens. Cependant ce com-
bat dans toutes ses dimensions, économique, sociale, politique ou idéo-
logique n'est pas celui d'un ou de plusieurs individus, agissant ensem-
ble ou isolément. C'est un combat collectif de milliers de personnes.
Plus il est assumé collectivement, plus le résultat est sûr et probant. Or
cette libération collective exige une conscience collective. Et pour que
celle-ci se développe et se transforme en une force matérielle capable
de changer le cours de l'histoire, des individus et des minorités sont
condamnés à payer le prix fort, sans se soucier de tout ce qui aurait pu,
aux yeux des autres, constituer leur bonheur dans une société comme
la nôtre au lendemain de la colonisation : un statut social, un confort
matériel, une stabilité familiale, bref une vie "sans problème". Et c'é-
tait ce que Bourguiba offrait plus ou moins aux nouvelles élites du
pays, en contrepartie de leur soutien à son pouvoir autocratique. Pour
"vivre", elles devaient perdre âme et conscience et se confiner dans
une conception du bonheur qui ne dépasse pas la satisfaction de leurs
besoins primaires. Ceux qui ont refusé cette offre ont été obligés de
réaliser leur bonheur en défendant leur dignité dans la douleur, en s'ex-
posant aux pires supplices de la police politique de Bourguiba. C'était
leur seule chance de donner un sens à leur vie.
Cela dit, la douleur que j'ai ressentie et les larmes que j'ai versées ce

45
Le chemin de la dignité

soir du 24 octobre 1974, ne signifiaient nullement que je maudissais


mon destin et celui de mes camarades, le destin de tous les révolution-
naires et progressistes tunisiens. Notre destin, nous l'avons choisi,
même s'il nous a été dicté par des conditions objectives indépendantes
de notre volonté. C'est nous-mêmes qui sommes en train de le forger
avec conviction. Ainsi en pleurant, je m'affligeais plutôt sur une condi-
tion humaine que j'aurais souhaitée meilleure. Cette douleur et ces lar-
mes ne faisaient que renforcer ma conviction qu'il n'était plus temps de
revenir en arrière, qu'il fallait s'armer de plus de courage, de détermi-
nation, mais aussi de savoir et de connaissances pour mieux compren-
dre notre société et participer à sa métamorphose, avec le peu de
moyens dont nous disposions. Il ne s'agissait nullement donc de se
martyriser mais de comprendre comment donner le mieux de soi-
même pour la cause à laquelle on a adhéré corps et âme.

Enfin je me suis endormi. Dans mon sommeil, j'évitais de bouger,


chaque mouvement provoquant une souffrance. Le matin, la voix du
gardien m'a réveillé, un certain Hédi Sfar, originaire de Mahdia : "ayya
douari". J'ai mis du temps pour comprendre qu'il voulait dire qu'un
nouvel épisode avait commencé. Cependant, mon esprit était encore
concentré sur l'instruction et sur l'affaire en opposition devant la Cour
de sûreté de l'Etat. Une semaine plus tard, les agents de la DST sont
venus me chercher pour m'amener devant le juge d'instruction. Maître
Sadok Marzouk était là. L'audience n'a pas duré longtemps. Cela a
failli tourner à la bagarre. En effet, dès le début, Abdelaziz Hamzaoui
a refusé de signaler les traces de torture que je portais toujours sur mon
corps. Sur l'insistance de maître Marzouk, il a promis de le faire à la
fin du procès verbal. Il voulait d'abord savoir ce que j'allais répondre à
ses questions. Ayant nié en bloc tous les chefs d'accusation qu'il me
reprochait (appartenance à une association non reconnue, diffamation
de l'ordre public, diffusion de fausses nouvelles etc.) en lui réclamant
les preuves sur lesquelles il prétendait s'appuyer, il m'a tout d'abord
répondu qu'il fondait ses accusations sur ce qu'avait dit la police qui est
un corps assermenté et que par conséquent ce qu'elle disait ne pouvait
être que vrai, et, en second lieu, il m'a signifié qu'il refusait de parler
de torture dans le PV parce que je ne me suis pas montré "dégourdi".

46
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

Enfin, il a ajouté que je ne devais pas le prendre pour un con, parce que
si on m'avait torturé, j'aurais tout craché. Cette attitude m'a profondé-
ment provoqué et blessé. Je lui ai rétorqué qu'il devait chercher quel-
qu'un d'autre pour signer le PV qu'il avait entre les mains et je l'ai trai-
té de "misérable pion de la DST". Furieux, il a sauté de sa chaise en
criant : "Je vais te casser la gueule pour te montrer concrètement com-
ment je suis un pion de la police". Hamzaoui était grand, costaud et,
par-dessus le marché, Président de la Fédération tunisienne de boxe.
Maître Marzouk a été obligé de s'interposer en nous appelant à la rai-
son. Après que chacun de nous eut regagné sa chaise, il a énergique-
ment protesté contre l'attitude du juge lui rappelant qu'il était de son
devoir d'enregistrer mes déclarations sur les tortures que j'avais subies,
d'autant que les traces étaient encore apparentes, que mes habits étaient
déchirés et tachés de sang. Hamzaoui a tenté une dernière fois de me
convaincre de signer le procès verbal. J'ai refusé. Il m'a renvoyé en pri-
son. Quelques minutes plus tard, la même scène s'est répétée avec
Sadok Ben M'henna qui a rétorqué au juge qui refusait de signaler la
torture dans le PV que cette attitude ne le surprenait pas de la part d'un
auxiliaire de la police politique.
Quelques jours plus tard, les agents de la DST sont venus de nou-
veau me chercher. Ils m'ont emmené au bureau de Hamzaoui pour
m'interroger sur les faux papiers que la police prétendait avoir trouvé
sur moi. Dans cette affaire, il n'y avait aucun procès verbal, juste les
deux faux papiers, une carte d'étudiant et une carte de travail au nom
d'un topographe, avec ma photo. Maître Rafi est venu m'assister dans
cette affaire. Le juge d'instruction m'a informé que j'étais inculpé de
faux et d'usage de faux et m'a demandé l'origine de ces faux papiers.
Je lui ai répondu qu'il devait poser la question à ceux qui les lui avaient
apportés. Il m'a averti que j'étais en train d'accuser un corps assermen-
té de commettre un faux. Je lui ai répondu que rien n'empêche ce corps
de pratiquer la torture bien qu'il soit assermenté pour ne pas le faire et
qu'il ait fait serment de respecter l'intégrité physique des prévenus.
Furieux le juge demanda à maître Rafi de l'aider à convaincre cette
"catastrophe" (c'est-à-dire moi), qu'il était en train d'aggraver son cas.
Mon avocat que je voyais pour la première fois dans ma vie lui répli-
qua tout d'abord qu'il était surpris par l'absence de tout procès verbal

47
Le chemin de la dignité

bien que son client soit resté vingt-six jours à la DST. Le juge intervint
pour lui dire qu'il fallait poser cette question à ce client qui croit vivre
dans un pays où il n'y a ni loi ni justice. Maître Rafi ajouta que la loi
donnait à son client le droit de refuser de répondre au cours de l'inter-
rogatoire, comme elle lui donnait le droit d'accuser quiconque de lui
avoir fabriqué un dossier pour une raison ou une autre, surtout que son
client est un opposant politique et que le corps qui l'avait interrogé,
c'est-à-dire la police politique, n'était pas un corps régulier. Le fait de
prêter serment, ajouta maître Rafi, ne peut pas empêcher une adminis-
tration ou un agent de transgresser la loi et de commettre un délit ou
un crime. Stupéfait, le juge d'instruction rangea les deux faux papiers
avec une notice de la DST dans une chemise et appela les agents de la
DST pour qu'ils me ramènent en prison. Quelques jours plus tard, le
chef du pavillon cellulaire me demanda de m'habiller car je devais par-
tir pour un interrogatoire. Une demi-heure plus tard, je me suis retro-
uvé au ministère de l'Intérieur. Les responsables de la DST m'ont expli-
qué qu'ils en avaient "marre de voir ma gueule" et qu'ils n'étaient en
rien responsables de mon retour chez eux. C'était le juge d'instruction
qui leur avait donné une commission rogatoire pour "complément d'en-
quête". Ainsi ils m'ont proposé de signer en quelques minutes un PV
où il y aurait mon identité et la mention : "garde le silence et s'abstient
de toute déclaration", et comme ça j'irai "lui casser les pieds à lui" au
lieu de "leur gonfler les couilles à eux". C'est avec ce langage très clair
et très cru qu'ils m'ont expliqué la donne. J'ai accepté de signer le PV
qui ne comportait rien de compromettant. En fin de compte, l'instruc-
tion a eu lieu quelques jours plus tard en présence de maître Rafi. Dans
mes déclarations, j'ai accusé la police politique d'avoir commis un
faux. Finalement, je n'étais pas accusé de "faux et d'usage de faux", ce
qui constituait un crime, mais du délit de "falsification de document
administratif". Une Cour de première instance m'a condamné quelques
mois plus tard à six mois de prison ferme, jugement confirmé par la
Cour d'appel. Pour ces deux cours, "la police est un corps assermenté"
et la dénégation par l'accusé des faits qu'on lui reprochait, que ce soit
chez la police, chez le juge d'instruction ou devant le tribunal ne visait
qu'à "se dérober à ses responsabilités".
Au début du mois de novembre 1974, Sadok Ben M'henna et moi-

48
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

même avons comparu devant la Cour de sûreté de l'Etat pour nous


opposer à notre condamnation à deux ans de prison par contumace,
prononcée par cette même cour, en août 1974. Le Président du tribu-
nal, Hédi Saïd, a renvoyé l'affaire pour le 25 mars 1975 pour nous
interroger sur les faits qui nous étaient reprochés. Au début du mois de
décembre 1974, le gardien chef du pavillon cellulaire m'a demandé de
l'accompagner à l'administration de la prison. Il m'a fallu entrer dans
un bureau où j'ai été surpris par la présence de deux responsables de la
DST, Messaoud Hadji et Mohsen Ben Abdessalem. Ils m'ont informé
être là pour m'interroger pour le compte de la Cour de sûreté de l'Etat
(alors que j'aurais dû être interrogé par un juge).
Ils m'ont lu les aveux de militants arrêtés en décembre 1973 et
condamnés dans la même affaire en août 1974. Ces aveux m'impli-
quaient dans la distribution de tracts, la tenue de réunions illégales et
l'appartenance à El-aâmel Et-tounsi. Parmi ceux qui me citaient figu-
rait le nom d'un camarade de classe. J'ai nié en bloc les faits qui m'é-
taient reprochés en ajoutant qu'à part ce camarade de classe, je ne
connaissais personne d'autre, tout en précisant que je n'avais aucun
rapport organisationnel avec lui. Messaoud Hadji s'irrita et me répliqua
en criant : "Nous sommes la DST, nous ne sommes pas là pour que tu
nous parles de tes camarades de classe. Ou bien tu vas ouvrir la gueu-
le et reconnaître ce que les autres ont avoué ou bien on va te ramener
chez nous pour "b…ta mère". Je lui ai répondu calmement qu'il n'avait
pas alors à perdre son temps, s'il voulait qu'on s'en aille tous à la DST,
car je n'avais rien d'autre à déclarer. J'ai ajouté que même ce camarade
de classe, je ne le connaissais plus. Hadji consulta son collègue, puis
quitta pour quelques minutes le bureau. Apparemment, il était allé télé-
phoner à ses supérieurs. En revenant, il demanda à Mohsen Ben
Abdessalam de rédiger un PV dans lequel il signalait que le "suspect"
nie tout rapport organisationnel avec les gens dont on lui a cité les
noms, que néanmoins il reconnaît que "un tel était un camarade de
classe". Je lui ai rappelé que même ce camarade de classe, je ne le
connaissais plus. Furieux, il fit un geste pour me frapper et me dit de
"fermer ma gueule". Je lui ai rétorqué que si son collègue n'écrivait pas
ce que je lui disais, il n'avait qu'à chercher quelqu'un d'autre pour
signer le PV. Enfin, Hadji se résigna à enregistrer ce que je lui dictais

49
Le chemin de la dignité

et qui se résumait en une seule phrase : "je n'ai aucun rapport ni de


près ni de loin avec les gens dont on m'a cité les noms et par consé-
quent je m'étonne que des gens que je n'ai ni connus ni rencontrés puis-
sent me mêler à une telle affaire". Sadok Ben M'henna, conduit au
même bureau quelques minutes plus tard, leur fit la même déclaration.
En février et mars 1975, une nouvelle vague d'arrestation toucha El-
aâmel Et-tounsi, suite à des grèves à l'université et à des diffusions de
tracts dans les milieux ouvriers. Des dizaines de militants et militantes
furent arrêtés et sauvagement torturés. Les autorités choisirent de sai-
sir la Cour de sûreté de l'Etat de cette affaire. La Cour de première
instance qui devait nous juger, Sadok Ben M'henna, les trois militants
de la région de Gafsa et moi-même, se dessaisit de l'affaire en mars
1975, au profit de cette juridiction d'exception. Ainsi nous avons com-
paru devant cette cour en septembre 1975, avec nos autres camarades.
Nous avons dévoilé la pratique de la torture, la répression des libertés
démocratiques, l'exploitation féroce qui s'exerçait sur notre peuple et le
pillage impérialiste dont notre pays faisait l'objet. Au moment de mon
interrogatoire, le Président Hédi Said m'empêcha de parler de la tortu-
re que j'avais subie. Devant mon insistance, il ordonna aux policiers de
m'expulser de la salle. Comme je le traitais de pion de la police poli-
tique, il me fit ramener à la barre d'accusation. J'ai saisi l'occasion pour
mettre à nu cette parodie de justice et qualifié la Cour de sûreté de
l'Etat d'instrument de répression au profit d'une dictature fasciste, et les
magistrats qui y siégeaient de corrompus, de pions et de poltrons au
service de cette dictature. Je fus inculpé sur-le-champ d'"outrage à la
cour" et condamné à deux ans de prison ferme sans laisser le temps à
mon avocat de plaider. La même scène s'est reproduite le même jour
avec Sadok Ben M'henna qui écopa lui aussi de deux ans de prison
pour "outrage à la cour". Le 4 octobre 1975, après presque dix jours
d'audience, la Cour de sûreté de l'Etat prononçait son verdict final. J'ai
ramassé, en tout, six ans et demi de prison ferme auxquels il fallait
ajouter deux autres années prononcées par la même cour dans le cadre
du procès en opposition. En effet, la Cour de sûreté avait siégé en
juillet 1975 pour juger tous ceux qui avaient été condamnés par contu-
mace en 1974 et qui avaient été arrêtés ou s'étaient présentés ultérieu-
rement. Le Président de la cour m'avait, là aussi, empêché de me

50
Trente ans de lutte. 1972-2002 Nouvelle arrestation en 1974

défendre. Il voulait éviter tout propos sur la torture. La cour confirma


la peine prononcée par contumace pour "appartenance à une associa-
tion non reconnue". En tout et pour tout, je totalisais huit ans et demi
de prison ferme. La peine la plus lourde était de neuf ans. Le pouvoir
a maintenu pratiquement tout le monde en prison (cinquante et un mili-
tants et trois femmes) tout en évitant de trop lourdes peines qui
auraient soulevé l'indignation de l'opinion publique nationale et inter-
nationale. D'autant plus que ce procès se tenait juste un an après le pro-
cès de 1974 qui avait touché 202 militants et militantes dont une bonne
partie était en état de fuite ou à l'étranger, en France essentiellement.

51
3. De Bourguiba à Ben Ali. 1980-1991
Sur les huit années et demie de prison ferme, j'en ai passé six avant
d'être relâché en 1980 avec le dernier groupe de prisonniers politiques
dans le cadre d'une grâce présidentielle décidée par Bourguiba pour
décrisper la situation politique dans le pays secoué par deux événe-
ments majeurs : la crise syndicale de 1978, soldée par des centaines de
morts et des milliers de prisonniers, et par le démantèlement pur et
simple de toutes les structures syndicales légitimes. Le directeur de la
Sûreté nationale qui a dirigé l'attaque contre la centrale syndicale, à l'é-
poque, n'était autre que le général Ben Ali, l'actuel Président. Le
deuxième événement était l'attaque organisée par un commando de
Tunisiens, venus de Libye, contre une caserne militaire à Gafsa, avec
l'espoir de provoquer un soulèvement général dans tout le pays. Cette
rébellion a été étouffée dans le sang. Onze membres du commando qui
avaient survécu ont été condamnés à mort et exécutés le 17 avril 1980.
Bourguiba a compris que son régime était en crise et qu'il devait chan-
ger ou du moins faire semblant de changer de politique. Il nomma un
nouveau Premier ministre et évinça plusieurs symboles de la répres-
sion, dont Ben Ali nommé ambassadeur de Pologne, et annonça l'a-
morce d'une politique d'ouverture en libérant les prisonniers d'opinion,
concédant quelques espaces pour la presse indépendante et reconnais-
sant ou tolérant l'existence de certains partis et organisations poli-
tiques.
Le jour de notre libération (nous étions six détenus), Bourguiba qui
avait déjà reçu à la fin du mois de mai, un groupe de détenus poli-
tiques, a tenu à nous recevoir dans son Palais de Monastir où il avait
l'habitude de passer tout l'été. Il préparait, ou plutôt son entourage pré-
parait, un nouveau coup médiatique pour montrer "la clémence" du
"père de la Nation" envers ses "enfants égarés". Mais cette entrevue,
qui a eu lieu le 29 juillet 1980, a mal tourné. En effet, en présence des
journalistes, nous avons, tous, dénoncé la pratique de la torture, la
répression des libertés démocratiques et les conditions de détention
illégales dans lesquelles nous avions vécu pendant des années.
Personnellement, j'ai fait état devant l'assistance de tous les dégâts

53
Le chemin de la dignité

physiques hérités de la torture et des six ans d'emprisonnement au


cours desquels nous avons été contraints de mener plusieurs grèves de
la faim pour obtenir l'amélioration de nos conditions de détention et
notre libération, ce qui nous a exposés plusieurs fois à des tortures et
des traitements inhumains. Ayant été le premier arrêté et le dernier
libéré dans cette affaire, je comptabilisais le plus de jours de grèves de
la faim : 150 jours en tout, la grève la plus longue ayant duré 22 jours,
du 1er au 22 novembre 1975. Surpris par notre audace, Bourguiba
menaça de nous renvoyer en prison. Sa femme et son ministre de
l'Intérieur de l'époque l'ont calmé. Deux jours après notre libération, le
journal indépendant Er-raï (proche de l'opposition libérale née d'une
scission avec le parti au pouvoir) annonça que Bourguiba avait décidé
de m'envoyer en France pour soigner les séquelles de mes tortures.
C'était une reconnaissance officielle de la pratique de la torture sous
son régime. Le ministère de la Santé me prit en charge et, en septem-
bre 1980, j'étais hospitalisé à l'hôpital de la Salpétrière.
Ma santé s'est un peu améliorée. Cependant certaines séquelles sont
restées à jamais. Il s'agit de douleurs dans l'hémisphère gauche du
corps, d'une maladie des reins, d'une sinusite chronique et de myopie.
Le bagne de Borj Er-roumi surnommé "la prison des oubliés", où j'ai
passé, avec mes camarades, la plus grande partie de ma détention, était
très humide. En plus, elle n'avait pas l'eau potable. L'eau nous était ser-
vie une ou deux heures seulement par jour, à partir de citernes remplies
à l'extérieur. Cette eau que nous remplissions dans un petit bassin, dans
nos cellules, contenait beaucoup de calcaire. Plusieurs d'entre nous ont
eu des problèmes de reins, ajoutés aux problèmes d'allergie, de rhu-
matisme et de bronchites chroniques, causés par l'humidité, le froid et
les mauvaises conditions de vie dans les cellules. L'obscurité et le
manque d'éclairage, surtout dans le pavillon cellulaire de la prison civi-
le de Tunis, ont eu un effet néfaste sur notre vue. Plusieurs d'entre nous
sont devenus myopes et ont dû porter des lunettes. Cependant ce n'é-
tait pas ces ennuis de santé qui allaient me pousser à abdiquer. En quit-
tant la prison à la fin du mois de juillet 1980, j'étais plus que jamais
résolu à lutter. Tout était clair pour moi. Mon choix avait été fait défi-
nitivement depuis février 1972. Il s'agissait seulement de chercher les
moyens les plus efficaces et les plus appropriés pour les réaliser.

54
Trente ans de lutte. 1972-2002 De Bourguiba à Ben Ali

Entre 1980 et 1986, j'ai passé une période sans grands problèmes.
J'ai repris mes études à l'université en littérature et civilisation arabes.
Mais lorsque j'ai obtenu mon diplôme en juin 1981, le ministère de
l'Education nationale a refusé de m'embaucher à cause de mes antécé-
dents politiques. Seuls Sadok Ben M'Henna et moi-même étions inter-
dits de travail dans le secteur de l'enseignement public. Nos autres
camarades ont été facilement recrutés. J'ai dû alors chercher un boulot
dans le secteur de la formation professionnelle où j'ai enseigné un peu
de traduction, de correspondance commerciale et d'économie poli-
tique. En même temps, j'ai continué mes activités politiques. J'étais le
porte-parole de l'organisation El-aâmel Et-tounsi non reconnue mais
tolérée dans ces années d'"ouverture politique". Je publiais des articles,
je participais à des débats dans la presse indépendante et je prenais la
parole dans des réunions publiques. J'étais de temps en temps surveillé
par la police politique, mais je n'ai jamais été arrêté. Cependant j'étais
toujours privé de mes droits civiques et politiques. Radhia Nasraoui, à
laquelle je me suis lié en août 1981 "pour le meilleur et pour le pire"
avait ses propres activités militantes. Avocate, elle était membre du
Comité directeur de l'Association des jeunes avocats, réputée pour son
indépendance et son engagement pour la défense des libertés, de la
démocratie, et des causes justes dans le monde arabe et ailleurs. Radhia
militait aussi au sein de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme
(LTDH) et au sein du mouvement féministe. Elle défendait toutes les
victimes de la répression quelle que soit leur appartenance politique ou
idéologique. Aussi, elle était régulièrement harcelée par la police poli-
tique mais jamais directement empêchée de faire son travail.
C'est en 1986 que j'ai commencé à avoir de nouveau de sérieuses
démêlées avec le pouvoir et sa police politique. Ben Ali était déjà au
ministère de l'Intérieur. Rappelé de Varsovie en 1984 pour prendre la
tête de la Direction de la Sûreté nationale et rétablir l'ordre après les
"émeutes du pain" de janvier 1984, qui s'étaient soldées par un grand
nombre de victimes (95 selon un bilan officiel et 200 au moins selon
des estimations officieuses), Ben Ali a été très vite promu ministre de
l'Intérieur en 1985. Bourguiba affaibli par l'âge et la maladie, ayant
perdu son efficience politique et surtout sa capacité de grand manœu-
vrier politique, était fasciné par l'efficacité répressive du premier haut

55
Le chemin de la dignité

gradé militaire qu'il ait osé nommer dans son gouvernement. La répres-
sion était l'option la plus facile car elle ne demandait aucune réflexion
au vieux du palais de Carthage et Ben Ali était, dans ce domaine, le
technicien qu'il recherchait. Il réorganisa son ministère et s'engagea,
sur ordre de Bourguiba, à réprimer, de manière systématique, l'opposi-
tion politique, le mouvement syndical, par un nouveau démantèlement
de l'UGTT en 1985, après le retour des "structures légitimes" en 1981,
le mouvement étudiant par l'enrôlement forcé de certains étudiants
dans l'armée et la Ligue tunisienne des droits de l'Homme par la créa-
tion d'une ligue bis présidée par un ancien ministre de l'Intérieur,
connu par sa répression du mouvement syndical en 78, alors que Ben
Ali était à la direction de la Sûreté nationale. Le pays passait de nou-
veau par une crise politique aggravée au sommet par la lutte pour la
succession de Bourguiba, mais aussi par une crise économique d'en-
vergure.
Dès le début de l'année 1986 et juste après l'annonce de la fondation,
dans la clandestinité, du Parti communiste ouvrier de Tunisie (le 3 jan-
vier 1986, deuxième anniversaire des émeutes du pain), j'ai été soumis
à une surveillance policière quotidienne. En mai 1986, des agents de la
DST ont essayé de me kidnapper en pleine rue alors que j'allais au tra-
vail. J'ai pu échapper et je me suis trouvé contraint à disparaître de la
circulation pendant deux semaines, le temps de comprendre ce qui se
passait. Lorsque je me suis présenté à la DST qui avait laissé chez mon
épouse une convocation en bonne et due forme, le commissaire char-
gé de mon dossier, un certain Ridha Zaggia, m'a interrogé sur le PCOT.
Il voulait savoir si j'étais derrière la création de ce parti. Je lui ai répon-
du que j'entendais pour la première fois le nom de ce nouveau parti et
que, par conséquent, il était vain de m'interroger sur quelque chose
dont j'ignorais tout. Il essaya de savoir si j'avais encore des activités
clandestines en dehors de mes activités légales : publication de livres,
d'articles dans certains journaux, participation à des activités légales
etc. Je lui ai répondu que la DST était suffisamment forte pour répon-
dre à ces questions. Finalement il m'a laissé partir, en m'expliquant
qu'il m'avait convoqué simplement pour "me connaître directement".
et "me conseiller" de ne pas "enfreindre les lois du pays". C'était une
mise en garde voilée.

56
Trente ans de lutte. 1972-2002 De Bourguiba à Ben Ali

L'étau a continué à se resserrer autour de moi. Mes camarades m'ont


alors conseillé de quitter le pays pour aller vivre en France, estimant
que l'exil valait mieux que la prison où je n'aurais aucune possibilité de
participer à la vie de notre parti naissant. Le 16 août 1986, j'ai quitté
légalement la Tunisie. En effet, j'ai pu obtenir un passeport d'une durée
limitée (6 mois au lieu de 5 ans). L'avocat chargé de l'affaire de mon
passeport m'a indiqué que le ministre de l'Intérieur avait évoqué mon
état de santé qui nécessitait un contrôle à l'hôpital de la Salpetrière.
Trois mois après mon départ, les premières arrestations au sein du
PCOT ont eu lieu. C'était à l'occasion des élections législatives de
novembre 1986 que notre parti avait appelé à boycotter. Les militants
arrêtés à Gafsa, dans le sud du pays, ont été sauvagement torturés et
condamnés à des peines de prison ferme. En mai 1987, le PCOT a été
de nouveau visé par la répression suite à la diffusion de tracts dénon-
çant la répression des libertés démocratiques et à l'organisation de
manifestations à Tunis à l'occasion du 1er mai. A Gaâfour, dans le nord
du pays, la police locale arrêta un militant du PCOT, Nabil Barakati,
instituteur et syndicaliste, l'interrogea à propos d'un tract et le tortura à
mort. Pour camoufler son crime, la police lui tira une balle dans la tête,
jeta son corps aux environs de la ville, en laissant le revolver à côté de
lui, et propagea dans la ville la nouvelle que Nabil s'était enfui du poste
de police. Lorsque son corps fut retrouvé, le chef de police prétendit
qu'il s'agissait d'un suicide. Se sentant abusés, les habitants de Gaâfour
se révoltèrent, demandant justice. Les autorités décrétèrent le couvre
feu pendant une quinzaine de jours et pour calmer les esprits, Ben Ali,
ministre de l'Intérieur à l'époque, ordonna l'arrestation du chef de poste
de la police5 . A la même période, la police politique arrêta plusieurs
militants du PCOT à Gabès, Sidi Bouzid, Béja, Tunis etc. Ils furent
tous jugés et condamnés à de lourdes peines, jusqu'à 10 ans de prison
ferme. Alors que j'étais en France, la police politique trouva le moyen
de me mêler à l'histoire de Gabès et le tribunal correctionnel de l'en-

5. Il sera jugé en 1991 avec deux de ses collègues pour "abus de pouvoir". La cour
d'assises les condamna respectivement à 5 ans de prison ferme pour le chef de poste et
à 3 ans de prison de prison ferme pour les deux agents. Le 8 mai, date de l'assassinat
de Nabil Barakati est devenu depuis une journée nationale pour la lutte contre la tor-
ture. Chaque année, tous les démocrates se réunissent au cimetière de Gaâfour.

57
Le chemin de la dignité

droit me condamna par contumace à 18 mois de prison ferme pour


"diffusion de tracts et appartenance à une association non reconnue (le
PCOT)". Mon inculpation était fondée sur le fait qu'à la question posée
par la police à un ouvrier, arrêté dans cette affaire, sur les personnes
qu'il imaginait appartenir au PCOT, il avait répondu qu'il supposait
que Hamma Hammami pourrait être dans ce parti. Il faut noter que cet
ouvrier avait déclaré qu'il ne me connaissait ni de près ni de loin. Après
cette condamnation, je ne pouvais plus rentrer normalement au pays.
J'étais contraint de rester encore en France où j'ai pu obtenir une carte
de séjour sur la base d'une inscription en troisième cycle à Paris III.
En novembre 1987, le général Ben Ali, Premier ministre et ministre
de l'Intérieur, profita de la situation politique pour évincer Bourguiba
qui était sur le point de le démettre pour le remplacer par son "fils spi-
rituel", Mohamed Sayah, ancien directeur du parti au pouvoir. Ben Ali
justifia son coup d'Etat par la sénilité et la maladie de Bourguiba et
promit au peuple tunisien "la démocratisation de la vie politique" et "le
respect des droits humains". Parmi les mesures prises pour décrisper la
situation politique, il y avait la libération des détenus politiques dans
le cadre d'une grâce présidentielle et non d'une amnistie générale.
Ainsi, j'ai décidé au début de février 1988 de rentrer au pays, après que
les autorités ont assuré la Ligue tunisienne des droits de l'Homme que
je ne serais pas arrêté. Cependant, à l'aéroport, la police m'a confisqué
mon passeport. Quelques semaines plus tard, la Cour de première
instance de Gabès m'a acquitté des 18 mois de prison prononcés par
contumace. Mais la fin, pour cette fois, des poursuites judiciaires ne
voulait pas dire la fin des tracasseries policières et des procès. En effet,
Radhia et moi-même restions soumis à une surveillance policière
continue. Nous n'avions plus de vie privée, tous nos mouvements
étaient contrôlés. Les gens qui nous visitaient étaient souvent interro-
gés et contrôlés. Parfois, en pleine rue, il suffisait que quelqu'un s'ar-
rête pour me parler pour que les flics en civil lui demandent ses papiers
d'identité. Je ne pouvais plus circuler librement dans le pays et devais
me déplacer secrètement. Le PCOT n'a pas été reconnu officiellement
mais, comme le mouvement islamiste An-Nahda, il a été toléré. Je pou-
vais faire des déclarations et donner des interviews en son nom. Mais
la police politique était toujours là pour essayer de collecter des infor-

58
Trente ans de lutte. 1972-2002 De Bourguiba à Ben Ali

mations sur mes contacts pour les utiliser en cas de "nécessité", c'est-
à-dire au moindre changement de situation dans le pays. Entre 1988 et
1990, j'ai aussi été arrêté à plusieurs reprises pour quelques heures, une
journée ou une nuit. Il s'agissait d'interrogatoires sur les prises de posi-
tion du PCOT ou d'autres formations politiques non reconnues sur des
événements précis ou sur la situation générale dans le pays. C'était à
l'occasion de l'une de ces arrestations, en janvier 1989, que j'ai "fait la
connaissance" de Mohamed Ali Ganzaoui, actuel secrétaire d'Etat à la
Sécurité nationale. Il était, dans le temps, le responsable direct de la
police politique. Il était là pour m'avertir ou me menacer de châtiments
ou de prison. J'ai aussi connu Fredj Gdoura qui se relayait avec
Ganzaoui au poste de chef des services spéciaux. Chaque fois Hassan
Abid et Mohammed Ennaceur, alias Hamdi Hlaâs étaient présents pour
m'insulter ou me menacer de tortures. Je leur ai toujours répondu que
j'exerçais mes droits fondamentaux et que, donc, je refusais qu'on m'in-
terroge sur cela.
En mars 1989, Ben Ali m'a convoqué au palais de Carthage. Il m'a
reçu pendant 45 minutes. Les élections présidentielles et législatives
approchaient et il voulait me convaincre du bien fondé de la participa-
tion aux élections législatives en présentant des listes "indépendantes".
Il voulait aussi sonder mon opinion sur l'évolution de la situation dans
le pays depuis son arrivée au pouvoir. En bref, je lui ai répondu que le
changement démocratique qu'il avait promis aux Tunisiens ne s'était
pas encore concrétisé et que les fondements essentiels du régime auto-
cratique de Bourguiba n'avaient pas été remis en cause, que les mesu-
res qu'il avait prises jusqu'à présent n'étaient que des demi-mesures qui
n'étaient pas de nature à garantir les libertés fondamentales. Dans ce
contexte, j'ai rappelé que les violations de ces libertés, notamment la
liberté de presse et d'organisation, les arrestations arbitraires et la pri-
vation, pour les anciens détenus, de leurs droits civiques et politiques,
n'avaient pas cessé. J'ai réitéré, à ce propos, la revendication d'amnis-
tie générale portée par tout le mouvement démocratique. Quant à la
participation aux élections législatives, je lui ai exprimé le refus du
PCOT en lui démontrant que les conditions minimales pour des élec-
tions libres et démocratiques n'étaient pas réunies.
A vrai dire, Ben Ali voulait faire participer toutes les formations

59
Le chemin de la dignité

politiques à ces élections pour donner à son régime dictatorial une


façade démocratique et légaliser la monopolisation de la vie publique
par le parti qu'il dirigeait, à savoir le Parti socialiste constitutionnel,
l'ancien parti de Bourguiba, sous sa nouvelle appellation de
Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Le déroulement
des élections de 1989 et leurs résultats n'ont fait que confirmer l'ap-
préhension du PCOT. En effet, Ben Ali qui s'était arrangé pour être le
candidat unique aux élections présidentielles, les a emportées avec un
score de 99,99%. Quant aux 143 sièges du Parlement, ils ont été tous,
comme prévu, "raflés" par le RCD. Les partis d'opposition, le mouve-
ment islamiste entre autres, ont dénoncé la falsification des élections.
Mais c'était trop tard. Ben Ali les rappela à l'ordre et commença à sor-
tir ses griffes. Maintenant qu'il avait réorganisé tout l'appareil sécuri-
taire et "légitimé" son pouvoir par cette farce électorale, il pouvait dire
à tout le monde : "fini la récréation, mettez-vous tous au travail". Parmi
ceux qui avaient applaudi le 7 novembre, plusieurs ont commencé à
revenir à la raison. C'était le début de la désillusion. Je dois rappeler ici
que le PCOT a été la seule force politique organisée à avoir refusé de
soutenir le coup d'Etat de Ben Ali et dénoncé le caractère démagogique
de son discours démocratique. Il était le seul aussi, parmi les partis
politiques sollicités, à avoir refusé de signer en novembre 1988 le
Pacte national proposé par Ben Ali.
Cependant, pour apaiser les esprits et contenir la déception provo-
quée par la farce électorale d'avril 1989, Ben Ali fit quelques petites
concessions à l'opposition, surtout en matière de liberté d'expression.
Dans ce contexte, le PCOT et le mouvement d'An-nahda, toujours non
reconnus, ont obtenu l'autorisation, en janvier 1990, de publier chacun,
légalement, un hebdomadaire. Le nôtre s'intitulait Al-Badil
(L'Alternative). J'en étais le directeur. Le premier numéro est paru le 8
mars 1990 à l'occasion de la Journée mondiale des femmes. Pendant
des mois, nous avons subi toutes sortes de pressions policières, poli-
tiques, matérielles et administratives pour nous contraindre à changer
la ligne éditoriale du journal, qui a rapidement acquis une large audien-
ce. En effet, les critiques acerbes du régime, en matière de libertés, de
droits humains, de politique sociale, culturelle et éducative n'ont cessé
d'irriter Ben Ali et son gouvernement. En août 1990, la police politique

60
Trente ans de lutte. 1972-2002 De Bourguiba à Ben Ali

a fait une descente à l'imprimerie de l'UGTT et a effectué la saisie d'Al-


Badil avant sa distribution6. Suite à cette saisie, le tribunal de Première
instance de Tunis a suspendu Al-Badil pour trois mois, et m'a condam-
né, en tant que directeur, à six mois de prison avec sursis dans trois
affaires distinctes, pour "diffusion de fausses nouvelles" et "diffama-
tion de la police". En fait, il s'agissait de trois articles : le premier cri-
tiquait une hausse des prix des produits de première nécessité (pain,
farine, pâtes etc.) décidée par le gouvernement ; le deuxième critiquait
le code de la presse et dénonçait son caractère répressif, et le troisième
faisait référence à la décision du président algérien Chadli Bendjedid
de dissoudre les "services de documentation et d'investigation" (police
politique), et se demandait quand serait prise une telel décision en
Tunisie. De surcroît, l'article énumérait les différents crimes commis
par cette police : torture, répression des libertés d'expression et d'orga-
nisation, répression des manifestations populaires etc.
Après trois mois Al-Badil, est réapparu mais pas pour longtemps. Au
mois de janvier 1991, à la veille de la deuxième guerre du Golfe, la
police politique saisit de nouveau Al-Badil. Le tribunal le suspendit
pour six mois et me condamna à deux ans et demi de prison avec sur-
sis pour "diffamation de la magistrature" (1 an), "atteinte à l'ordre
public" (1 an) et "diffusion de fausses nouvelles" (6 mois). Cette nou-
velle condamnation se rapportait à la publication dans Al-Badil d'une
déclaration signée par des intellectuels, des syndicalistes, des défen-
seurs des droits humains et des opposants politiques, lesquels criti-
quaient la détérioration continue de l'état des libertés dans le pays, l'in-
féodation du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif, la main mise de
plus en plus apparente de l'appareil sécuritaire sur la vie publique.
Après cette condamnation Al-Badil ne pouvait plus voir le jour de nou-
veau. En effet la loi stipule qu'une condamnation de plus de six mois

6. En principe, l'imprimeur dépose 5 copies du journal au service de dépôt du minis-


tère de l'Intérieur, sans que cela n'empêche sa distribution. Cependant, les autorités ont
imposé un contrôle au préalable. Ceux qui ne voulaient pas avoir de problèmes emme-
naient la maquette de leurs journaux au censeur pour les contrôler avant l'impression.
Pour ceux qui ont refusé ce contrôle, entre autres Al-Badil, l'ordre a été donné aux
imprimeurs de ne pas livrer le journal avant de recevoir le feu vert des services de
contrôle du ministère de l'Intérieur, à la Direction générale des Affaires politiques, ce
qui était contraire à la loi.

61
Le chemin de la dignité

de prison avec sursis prive le directeur du journal de ses droits civiques


et politiques et par conséquent il n'a plus le droit de le publier7.

7. L'autorisation de publication d'un journal est octroyée, en Tunisie, au nom d'une per-
sonne physique et non au nom d'une personne morale. Par conséquent, il suffit que le
directeur soit condamné pour que le journal cesse de paraître.

62
4. L'étau se resserre sur toute
l'opposition (1991 - 1992)
La suspension, ou plutôt la disparition, de Al-Badil, coïncidait en
effet avec la détérioration de la situation politique dans le pays. La
campagne répressive contre les islamistes venait de commencer. Un
climat de terreur s'installait dans le pays. Au nom de la lutte contre l'ex-
trémisme religieux, Ben Ali projetait en réalité de récupérer tous les
espaces arrachés par le mouvement démocratique, soumettre la socié-
té civile, détruire le mouvement syndical et toute l'opposition pour ne
laisser en fin de compte qu'une opposition de décor, qui donne à son
régime dictatorial une façade démocratique. Le PCOT, malgré son
opposition résolue au mouvement intégriste, aussi bien sur le plan
idéologique que sur le plan politique, s'opposa à la répression qui s'é-
tait abattue sur ce mouvement et y décela le signe d'une période som-
bre pour la Tunisie. Il alerta l'opinion publique et appela toutes les
composantes du mouvement démocratique à ne pas tomber dans le
piège de la dictature en soutenant la répression ou en gardant le silen-
ce sur les terribles violations des droits humains qui accompagnaient
cette répression : enlèvements, torture, assassinats, procès iniques etc.
Rares sont les démocrates qui comprirent à temps les desseins du pou-
voir. Beaucoup de gens ont préféré garder le silence en alléguant que
si les islamistes étaient au pouvoir, ils feraient pire que Ben Ali, donc
mieux valait le laisser les écraser. La majorité des partis d'opposition
légale s'est rangée clairement du côté de Ben Ali avec l'idée d'être
"récompensé". La direction du syndicat ouvrier (UGTT) avec à sa tête
Ismaïl Sahbani a même participé directement à la répression des isla-
mistes : dénonciation, exclusion des structures de l'UGTT etc. Parmi
les associations en place, seules la LTDH, l'UGET (syndicat étudiant),
le Conseil de l'ordre des avocats et l'Association des jeunes avocats, ne
se sont pas entendues avec le pouvoir. Elles sont devenues de plus en
plus, avec le PCOT et certaines personnalités indépendantes qui se
sont démarquées du pouvoir, une cible de la répression. Pour Ben Ali,
celui qui n'était pas avec lui était contre lui, était un "allié" du "terro-
risme intégriste". Ainsi, la pression sur la LTDH, l'UGET, les avocats

63
Le chemin de la dignité

et les personnalités indépendantes s'est accrue. Quant au PCOT et à


son organisation de jeunesse, l'Union de la jeunesse communiste de
Tunisie, les arrestations se sont multipliées dans leurs rangs. Les mili-
tants arrêtés ont été sauvagement torturés puis relâchés ou jugés.
Notons ici que les arrestations et les procès contre les militants du
PCOT ne se sont jamais arrêtés après le 7 novembre mais, à partir de
1991, ils sont devenus plus nombreux. Le pouvoir ne parlait plus seu-
lement de "l'extrémisme religieux" mais il parlait aussi de la "lutte
contre l'extrémisme de tout genre". Petit à petit, tous ceux qui osaient
critiquer le pouvoir, quelles que soient leurs appartenances idéolo-
giques et politiques, étaient qualifiés d'"extrémistes" et de "terroristes".
Depuis la fin de l'année 1991, l'étau se resserrait autour de moi et
de ma famille. Radhia, qui défendait les victimes de la répression, et
dénonçait la torture et les procès iniques, était surveillée en permanen-
ce. A la veille d'un procès qui devait se tenir à Monastir pour juger des
militants de l'Union de la jeunesse communiste, qui avaient été sauva-
gement torturés, la police politique a pris une "initiative" très dange-
reuse. Pour la première fois la menace a pesé sur nos filles, surtout l'aî-
née Nadia qui avait à l'époque 8 ans. Lorsque je suis allée la chercher
à son école, à la "Médina" (Tunis), j'ai trouvé la directrice, une sœur
française, bouleversée et même paniquée. Elle m'informa qu'une per-
sonne louche, un grand costaud, étranger à l'école et à la famille, était
venu chercher Nadia. La directrice avait refusé de la lui donner surtout
que Nadia lui avait dit qu'elle ne le connaissait pas. Le bonhomme
avait fait une deuxième tentative. Il avait envoyé une élève la chercher
en prétendant être un parent. Pour la directrice qui était au courant de
nos "problèmes", l'hypothèse d'un enlèvement n'était pas à exclure.
Radhia était du même avis. La police politique aurait voulu la déstabi-
liser et l'empêcher d'aller le lendemain au procès de Monastir, au cours
duquel la question de la torture a été d'ailleurs fortement évoquée et
dénoncée.
Le 13 janvier 1992, Ridha El Hajri, directeur général des affaires
politiques au ministère de l'Intérieur, appela Radhia à son bureau pour
lui dire qu'il voulait me voir le lendemain à 10h. Lorsqu'elle m'a infor-
mé le soir de ce rendez-vous nous avons estimé qu'il s'agissait peut-
être d'Al-Badil, puisque nous ne cessions pas de dénoncer l'interruption

64
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

de sa publication. Nous n'avions pas pensé à un piège. Ridha Al Hajri


me reçut au rendez-vous indiqué le 14 janvier 1992, à 10 heures, en
présence de son adjoint Mongi Chouchane, l'actuel secrétaire d'Etat
auprès du ministère de l'Intérieur, chargé des collectivités locales.
L'entrevue s'est transformée en fin de compte en un interrogatoire por-
tant sur un tract diffusé par le PCOT, quelques jours auparavant, à l'oc-
casion de son sixième anniversaire. Dans ce tract le PCOT dénonçait
surtout les violations des libertés et la dérive sécuritaire du régime du
Général Ben Ali et appelait les forces démocratiques à lui faire face.
Les deux hommes m'ont sommé d'arrêter "la distribution illégale de
tracts, la diffamation du chef d'Etat, du gouvernement, de la police
etc.". Je leur ai répondu que faute de moyens légaux, (Al-Badil étant
suspendu), pour exprimer ses points de vue, le PCOT n'avait d'autres
solutions pour exercer ce droit, que de distribuer des tracts. A un cer-
tain moment, le téléphone sonna. Ridha El Hajri le décrocha et écouta
quelqu'un lui parler au bout du fil sans rien dire. A la fin de la com-
munication il lui dit un seul mot : d'accord !. Il raccrocha, mit fin à l'en-
trevue et appela un policier pour m'accompagner du troisième étage
jusqu'à la réception. A peine avais-je franchi la porte du ministère de
l'Intérieur, du côté de la rue Houssine Bouzaïene (une sortie secondai-
re), que je me suis trouvé entouré de sept ou huit agents de la police
politique qui m'ont menotté et emmené sans aucune explication au dis-
trict de police de la ville de Tunis, situé à quelques dizaines de mètres.
Puis, sans tarder, j'ai été transféré à un poste de police de la capitale
(rue de Cologne). C'est là que j'ai compris que la convocation à la
direction générale des affaires politiques n'était qu'un piège pour faci-
liter mon arrestation. La police politique craignait que je ne disparais-
se de la circulation, si elle venait me chercher chez moi et ne me trou-
vait pas. Cette fois-ci Abdallah Kallel et ses sbires voulaient m'avoir
coûte que coûte entre leurs mains, à cause de la "surprise" qu'ils m'a-
vaient préparée.
En effet, le commissaire qui était venu spécialement du ministère de
l'Intérieur pour m'interroger m'a fait savoir en fin de compte que j'étais
poursuivi pour une "affaire criminelle" et que je devais lui parler en
détail de mon agenda au cours de la matinée du 13 janvier. Devant mon
refus de lui répondre avant qu'il ne me dise de quoi il s'agissait exac-

65
Le chemin de la dignité

tement, il me répliqua que j'étais accusé d'avoir organisé deux assauts,


le premier contre le local du PUP (Parti de l'unité populaire, dirigé à
l'époque par Bel Hadj Amor, parti légal proche du pouvoir) et le second
contre le local du journal El-Wihda (l'Unité) de ce même parti, et qui
se trouvait au même endroit dans un immeuble non loin du centre ville
de Tunis. Il ajouta qu'au cours de ces assauts, j'aurais agressé et insul-
té les agents présents dans les deux locaux et démoli les meubles et le
matériel qui s'y trouvaient, en indiquant que j'avais des complices avec
moi. Surpris par cette histoire rocambolesque, je lui ai rétorqué qu'il
avait oublié de dire que j'avais aussi commis un homicide. Enfin, j'ai
refusé tout interrogatoire en dénonçant une manigance primaire d'un
régime à court de moyens pour faire face à ses opposants. La police me
garda au poste toute la journée et le soir une voiture m'emmena au cen-
tre de détention Bouchoucha à Tunis, réputé pour ses très mauvaises
conditions de détention.
Que s'était-il passé exactement? Sur quel alibi Abdallah Kallel, le
ministre de l'Intérieur et sa police politique, s'étaient-ils basés pour
fabriquer cette affaire? Quel était leur but exact ?
En effet, il était clair que le pouvoir cherchait depuis quelques temps
à me mettre en prison. Mais il ne voulait pas que ce soit sur la base de
motifs politiques car cela le gênait devant l'opinion publique nationale
et internationale. Donc, il valait mieux le faire en fabriquant une affai-
re de droit commun de toute pièce. Cela lui permettrait de faire d'une
pierre deux coups : d'une part, me présenter à l'opinion publique
comme un criminel de droit commun (un bandit), et par conséquent
salir ma réputation et, d'autre part, disculper le pouvoir de toute accu-
sation d'atteinte à la liberté d'expression et d'organisation. Mais il fal-
lait trouver un alibi et Abdallah Kallel et sa police politique l'ont trou-
vé ou plutôt ont cru le trouver : un incident banal qui s'est produit au
local du PUP et avec lequel je n'avais aucun rapport ni de près ni de
loin, a été transformé en une "grave affaire criminelle", dont j'aurais
été l'instigateur, l'organisateur et l'exécuteur !
En effet, un jeune qui collaborait avec Al-Badil avant sa suspension
en janvier 1991 (il vendait le journal dans la rue) et que d'ailleurs j'a-
vais perdu de vue depuis, était allé le 13 janvier 1992 au matin voir un
ami à lui qui travaillait comme journaliste à El-Wihda, pour récupérer

66
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

une somme d'argent prêtée à son ami qui tardait à la lui rendre. Ils s'é-
taient vus la veille dans un café et le journaliste lui avait demandé de
passer au journal le lendemain matin, en lui promettant de lui rendre
son argent (83 dinars, soit 450francs). Mais il n'a pas tenu parole et ne
lui a apporté qu'une petite partie de la somme. Les deux amis se sont
disputés verbalement. Quatre militants du PUP qui étaient dans un
autre bureau sont intervenus pour faire sortir l'ancien collaborateur
d'Al-Badil de force. L'un d'eux lui a même assené un coup de poing sur
la figure et lui a blessé le bras à l'aide d'un balai. Le jeune N.O. s'est
directement dirigé vers le poste de police le plus proche (rue de
Cologne) pour déposer une plainte contre son agresseur. Le policier en
service l'a entendu et lui a demandé d'aller voir tout de suite un méde-
cin pour appuyer sa plainte par un certificat médical. Ce qu'il est allé
faire immédiatement. Cependant, l'affaire a pris une autre tournure
lorsque le chef du poste de police, un "civil", a pris connaissance de
l'affaire et a appelé au local du PUP pour savoir ce qui s'était passé,
d'autant plus que le collaborateur d'Al-Badil n'était pas un inconnu, la
vente du journal dans la rue l'avait exposé à plusieurs reprises aux tra-
casseries de la police. Pour se justifier, le responsable du PUP qui a
répondu au chef du poste, lui a dit qu'il s'agissait d'un gauchiste proche
du PCOT qui était venu embêter l'un des journalistes d'El-Wihda. Le
type n'était pas du tout conscient de ce que sa réponse allait provoquer.
Le chef de poste alerta la police politique qui informa Abdallah
Kallel, le ministre de l'Intérieur de l'incident et tout un scénario fut mis
en place pour m'arrêter et m'inculper. Kallel (et certainement Ben Ali,
car le premier ne pouvait rien faire sans obtenir de lui le feu vert)
auraient compté apparemment sur la collaboration du PUP, surtout
qu'ils savaient que le PCOT n'a jamais cessé de lancer des critiques
virulentes envers les partis "légaux" pour leurs positions honteuses en
matière de libertés et de droits humains. En plus, certains dissidents du
PUP, qui s'opposaient au rapprochement de son secrétaire général du
pouvoir, avaient de bons rapports avec le PCOT. Les deux partis se
concertaient régulièrement sur les positions à prendre, et cela avait
réellement irrité Amor Bel Hadj et les militants qui lui étaient restés
fidèles. Ainsi, le pouvoir a-t-il cru que le moment était venu pour me
jeter en prison en qualité de criminel de droit commun. Pour préparer

67
Le chemin de la dignité

l'opinion publique, Ach-Chourouq, un journal aux ordres de la police a


publié un article non signé (ce qui veut dire, dans la Tunisie de Ben Ali,
qu'il s'agit d'un article commandé ou dicté) dans lequel il parlait d'un
commando qui a pris d'assaut les locaux du PUP, en ajoutant que
Hamma Hammami a dirigé l'assaut en utilisant des moyens de com-
munication sophistiqués !!
J'ai passé la nuit du 14 janvier au centre de détention de Bouchoucha
où j'ai été isolé dans une cellule avec deux chauffards qui avaient com-
mis des accidents mortels. Les autres cellules étaient pleines de jeunes
islamistes entassés les uns sur les autres. Parmi eux se trouvaient des
gens arrêtés depuis six mois alors que la loi stipule que la garde-à-vue
ne doit pas dépasser les dix jours.
Les traces de torture étaient encore apparentes chez la majorité.
Certains ne pouvaient même pas marcher. Pour aller aux toilettes, leurs
camarades les prenaient entre leurs bras. Au cours de cette période, ils
ne recevaient pas de visites familiales. Ils ne contactaient pas leurs
avocats. Ils ne changeaient pas leurs habits. Ils étaient soumis quoti-
diennement à de mauvais traitements. Pour n'importe quel prétexte, ils
étaient agressés par les policiers qui les surveillaient. Ceux-ci empê-
chaient de les contacter ou de leur parler. Une seule fois, ils m'ont fait
entrer par erreur dans l'une de leurs cellules, mais, juste après une
demi-heure, un policier est venu pour m'isoler d'eux. Jamais je n'ai vu
d'êtres humains aussi brisés et détruits. Les lycéens qui étaient nomb-
reux parmi eux étaient dans une situation lamentable. Ils n'arrivaient
même pas à comprendre ce qui leur était arrivé.
Le vendredi 16 janvier des policiers en civil sont venus me chercher
pour m'emmener au poste de la rue de Cologne. J'ai trouvé dans le
bureau du chef de poste de police, l'ancien collaborateur d'Al-Badil qui
avait été arrêté et de victime était devenu agresseur, ainsi que les qua-
tre militants du PUP présents le jour de l'incident. Parmi eux figurait le
fils de Amor Bel Hadj, l'un des dirigeants du PUP. Devant les flics, il
a dénoncé la machination policière dont j'étais victime et m'a informé
que son père avait protesté auprès du ministère de l'Intérieur et lui avait
même dit que si le pouvoir avait des comptes à régler avec moi, il n'a-
vait pas à utiliser le PUP comme alibi. En effet, Abdallah Kallel avait
même envoyé un commissaire à Amor Bel Hadj pour le convaincre de

68
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

porter plainte contre moi et de laisser à la police le soin de réunir les


preuves et de présenter les témoins à charge. Mais il a catégoriquement
refusé. En même temps, le Bureau politique du PUP a dénoncé mon
arrestation et averti l'opinion publique que le PUP n'avait jamais porté
plainte contre moi pour la simple raison que je n'étais jamais allé chez
eux le 13 janvier et n'avais jamais agressé ceux qui étaient dans leur
local ou détruit des meubles. Les militants du PUP qui étaient présents
au poste de police ont confirmé la même chose. Le journaliste qui était
partie prenante dans l'incident du 13 janvier a présenté un document
légalisé dans lequel il disait que cet incident avait un caractère pure-
ment personnel et qu'il retirait toute plainte contre l'ancien collabora-
teur d'Al-Badil, son ami. Un PV collectif a été rédigé relatant les décla-
rations de tous les présents. Le collaborateur d'Al-Badil a déclaré
devant tout le monde qu'il a été torturé et qu'il a subi de très fortes pres-
sions pour témoigner contre moi. Le responsable venu du ministère de
l'Intérieur lui a promis de trouver du boulot s'il acceptait ce qu'on lui
demandait. Mais il a refusé cette "offre" et maintenu ses premières
déclarations. Il a informé son ami le journaliste qu'il était prêt, lui
aussi, à retirer sa plainte contre lui. Enfin tout le monde a cru que l'af-
faire était classée.
Cependant, dès que les militants du PUP sont sortis, une voiture de
police nous a ramenés à Bouchoucha où nous avions passé la nuit,
séparés. Le lendemain, samedi 17 janvier, la police nous a emmenés au
palais de Justice, où le procureur de la République décida de nous
maintenir en détention préventive sans nous voir ni nous interroger.
C'est le lundi 19 janvier, lorsque j'ai eu la visite des avocats, que j'ai
pu avoir le dossier et connaître les charges retenues contre moi. J'ai pu
constater que presque tous les PV avaient été falsifiés par la police
politique. Elle avait surtout changé totalement le PV collectif (ou
confrontation) en attribuant aux militants du PUP des propos qu'ils
n'ont jamais tenus et qui m'accusaient d'agression, insultes et atteintes
aux bonnes mœurs. En plus, elle a ajouté le "témoignage" d'un type qui
travaillait au local du PUP et que même les militants de ce parti suspec-
taient d'être un indicateur à la solde de la police politique. Dans ce
témoignage, il prétendait m'avoir vu dans un coin de la rue où se trou-
vait le siège du PUP regardant vers ce siège et affirmait que, dès que

69
Le chemin de la dignité

le collaborateur d'Al-Badil était arrivé, nous avions pris tous les deux
la fuite, "très contents" de ce que "nous" venions de faire ! Pire enco-
re, la police politique a ajouté le deuxième témoignage d'une personne
sans carte d'identité, sans adresse fixe, qui prétendait avoir monté les
escaliers d'un immeuble situé rue de l'Autriche, dans laquelle se trou-
vait le siège du PUP, le matin du 13 janvier vers 10h30, à la recherche
d'un travail et qu'il avait croisé "un type grand de taille, moustachu,
portant des lunettes, âgé d'une quarantaine d'années (c'est-à-dire mon
portrait) en état de colère extrême, lançant des insultes (telles que "fils
de pute, espèce d'agents du pouvoir…) à des gens qui travaillaient au
deuxième étage, en ajoutant que "toutes les tentatives de le calmer
avaient échoué" !
Cette farce a beaucoup irrité les responsables du PUP qui se sont
sentis totalement abusés. En effet, le pouvoir voulait coûte que coûte
se servir d'eux pour me mettre en prison. Lorsqu'ils n'ont pas accepté
de "collaborer", il les a impliqués de force en falsifiant les PV. Le PUP
a décidé d'envoyer ses quatre militants le jour du procès (début février
1992) pour protester énergiquement contre cette mascarade. La police
politique a tenté de les empêcher d'accéder au tribunal. Mais trois d'en-
tre eux ont réussi à entrer dans la salle d'audience sous la pression des
avocats qui sont venus nombreux. Quant au quatrième, le journaliste,
la police a réussi à le tenir loin du Palais de justice jusqu'à la fin de l'au-
dience. Au cours de ce procès l'ancien collaborateur d'Al-Badil a
raconté tous les mauvais traitements qu'il avait subis, rue de Cologne
pour le persuader de faire de fausses déclarations, pour m'incriminer.
De ma part, j'ai dénoncé le nouveau traitement réservé par le pouvoir
à ses opposants, en l'occurrence la fabrication d'affaires de droit com-
mun pour les présenter comme des criminels. J'ai montré que de tels
procédés ne serviraient qu'à le démasquer davantage. Enfin, le prési-
dent du tribunal, Hamda Chaouachi, un juge corrompu, a refusé de
nous libérer provisoirement et a ajourné le procès, à la demande de la
défense, au 13 février.
Le 6 février 1992, j'ai entamé une grève de la faim pour protester
contre cette parodie de justice et demander ma libération immédiate et
sans conditions. Dès que le directeur de la prison, Ahmed Hadji, un
fasciste de renom qui prit quelques mois plus tard la direction généra-

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Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

le des services pénitentiaires, a été informé de la grève, il donna l'ord-


re de me transférer du pavillon A8, où j'étais incarcéré depuis le premier
jour de mon arrivée, au pavillon cellulaire. Les gardiens en service
dans ce pavillon disciplinaire m'ont totalement déshabillé et m'ont
remis juste un pantalon bleu, court, en ce froid du mois de février. Je
suis resté donc torse nu et les pieds nus aussi, dans une cellule glacia-
le. Mes lunettes m'ont été retirées. Le chef de pavillon Belgacem
Tissaoui m'a dit qu'elles "ne me serviraient à rien ici". Karim m'a
accompagné à la cellule 9. Je me suis retrouvé avec sept ou huit pri-
sonniers de droit commun, tous des punis, dans la même tenue que
moi, sans lits et sans couvertures. L'un d'eux, un malade mental, était
enchaîné par le pied au mur. Dès que la porte s'est fermée derrière moi,
ils m'ont demandé les raisons de ma punition. Je les ai informés que
j'étais en grève de la faim. Lorsqu'ils ont su que j'étais directeur de
journal, ils ont eu "pitié" de moi. L'un d'eux m'a dit : "mais tu es un
intellectuel, comment vas-tu supporter le froid, surtout le soir", en
ajoutant : "ici, c'est le pôle nord. La nuit, on se gèle". Cependant, lors-
qu'ils ont su que j'étais un récidiviste et que j'avais passé ma jeunesse
dans le bagne de Borj Er-roumi, ils ont éclaté de rire et m'ont répli-
qué : "mais alors tu es pire que nous !"
Quelques minutes plus tard, la porte s'est ouverte et Tissaoui m'a
appelé pour m'emmener au bureau du directeur Ahmed El Hajji. Ce
dernier m'invita à cesser la grève de la faim tout de suite au risque de
m'exposer à des brimades. Il m'expliqua que : "un gréviste de la faim
est un prisonnier qui enfreint la loi". Je lui ai répondu que je défendais
ma liberté et s'il avait quelque chose à faire, qu'il le fasse ; cela ne m'in-
timidait pas. Il me renvoya à ma cellule où j'ai retrouvé mes nouveaux
amis. Le repas qu'on leur donnait une fois toutes les 24 heures n'excé-
dait pas un demi-pain avec à l'intérieur un peu de sauce salée et un
morceau de pomme de terre dans le meilleur des cas. Le décret-loi qui
réglemente les prisons stipule que l'isolement ne doit pas dépasser les
10 jours et que le prisonnier doit être isolé dans "des conditions d'hy-

8. Ce pavillon A est un pavillon pour les prévenus. La chambre A2 où j'étais détenu


contenait presque 200 détenus alors qu'elle n'était prévue que pour 60 ou 70, dans
des conditions normales. Les prisonniers étaient entassés, plusieurs d'entre eux dor-
maient dans les passages et à côté des toilettes.

71
Le chemin de la dignité

giène acceptables". Parmi les détenus que j'ai rencontrés, il y en avait


quelques-uns uns qui étaient là depuis plus d'un mois. Le traitement
était tout à fait inhumain. Non seulement au niveau de la nourriture et
des vêtements, mais surtout des conditions de séjour dans les cellules.
Avant que les portes ne ferment, les gardiens devaient donner aux
punis quelques couvertures dans lesquelles nous devrions nous "enve-
lopper" ensemble pendant la nuit que nous passions sur le sol. L'un des
gardiens, un dénommé Belgacem Mahdaoui dit "Mloukhia", un tor-
tionnaire de renom, inventa un moyen pour châtier davantage les "visi-
teurs" du pavillon disciplinaire. En effet, il demandait au surveillant de
prendre les couvertures d'une cellule choisie selon ses humeurs, de les
étaler dans le couloir et de les arroser d'eau du robinet avant de les don-
ner aux prisonniers. Ce soir-là, il choisit notre cellule. Le surveillant du
pavillon arrosa les couvertures d'eau et nous les jeta. Belgacem
"Mloukhia" éclata de rire et nous dit : "Jouissez bien de la chaleur de
ces couvertures". Finalement nous avons passé la nuit sans couverture,
torse nu, pieds nus, grelottant de froid. Les prisonniers m'ont expliqué
qu'il leur faisait souvent cela. Il les mettait devant un choix terrible :
s'envelopper de couvertures mouillées ou rester torse et pieds nus. En
général, ils choisissaient la seconde solution. C'était le moins grave
pour leur santé, selon leurs dires.
Le samedi 7 février, sous la pression des avocats qui m'avaient visi-
té la veille et sur intervention du bâtonnier lui-même, Maître Mansour
Cheffi, et du Président de l'Association des jeunes avocats, Maître
Abderrazzak Kilani, qui avait pris l'initiative de publier un communi-
qué, Ahmed Hajji ordonna de me transférer à la cellule 10, de me don-
ner une chemise bleue et deux couvertures. Le dimanche 8, une crise
de colites néphrétiques me secoua tôt le matin. A l'ouverture des por-
tes du pavillon vers 8 heures 30, j'ai informé Belgacem "Mloukhia"qui
faisait la permanence ce week-end là, de mon état de santé. Il me répli-
qua que son rôle à lui au pavillon cellulaire était "de baiser nos mères"
et non pas de nous chercher des soins. Je l'ai couvert d'injures et j'ai
commencé à frapper sur la porte de ma cellule. Il fit venir deux déte-
nus de droit commun qui me maîtrisèrent et m'enchaînèrent par le pied
au mur de ma cellule. Belgacem "Mloukhia" me donna quelques coups
de pied, me menaça de mort et ferma la porte. Les douleurs devenaient

72
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

de plus en plus atroces. Finalement le gardien appela l'infirmier qui me


donna un calmant (deux comprimés de Buscopan) sans effet. Vers 14
heures, l'infirmier prit l'initiative d'alerter le directeur de la prison de la
gravité de mon état de santé ; il revint avec l'ordre de m'emmener à l'in-
firmerie pour voir le médecin de la prison. Ce dernier constata la crise
et la hausse de la fièvre. Il n'avait presque rien à me donner pour apai-
ser la crise et les douleurs qu'elle provoquait en plus des vomissements
continus, etc. Au lieu de me ramener au pavillon cellulaire, l'infirmier
me ramena à ma chambre (A2). Là, j'ai pris la décision d'interrompre
la grève de la faim, pour pouvoir prendre les médicaments, du
Buscopan et de l'Aspégic. Mais ces médicaments sont restés sans effet.
Le mardi 10 février, mon état de santé s'est beaucoup détérioré parce
que j'avais attrapé une infection aux reins. Le médecin voulait m'em-
mener à l'hôpital situé à quelques centaines de mètres de la prison
(l'hôpital Charles Nicole) mais les autorités refusaient toujours de lui
donner la permission. Les "autorités", c'était Abdallah Kallel, le minis-
tre de l'Intérieur lui-même. J'avais entendu le médecin, alors qu'on m'a-
vait jeté sur un banc à l'infirmerie, dire à quelqu'un à l'autre bout du fil
que je risquais la mort à cause d'une quelconque complication. Après
des tractations, le médecin obtint l'autorisation de me transférer à l'hô-
pital Charles Nicole. Il était accompagné de Haythem Maknem, le pre-
mier responsable du service médical des prisons pendant des années et
responsable (complice) de tous les mauvais traitements subis par les
détenus politiques surtout en matière de santé. A l'hôpital, le chef de
service de l'urologie, le Professeur Mohsen Ayed, constatant la gravité
de mon état de santé (la fièvre dépassait les 39°) décida de m'hospita-
liser. Mais Haythem Maknem refusa de me laisser et lui demanda de
lui indiquer le traitement car, disait-il, à l'infirmerie de la prison, il y
avait "tout le nécessaire". J'ai répliqué qu'il n'y avait rien à la prison.
Mohsen Ayed exigea de lui la signature d'un document s'il voulait
coûte que coûte me reprendre. Haythem Maknem lui a répondu qu'il
allait discuter avec ses supérieurs". Il quitta le service avec le médecin
de la prison pour ne revenir qu'après une heure au moins, que j'ai pas-
sée sur un banc dans le hall, accompagné de deux gardiens, souffrant
de douleurs atroces. Enfin, le ministère de l'Intérieur a accepté de
m'hospitaliser, mais je fus ramené à la prison pour "des mesures admi-

73
Le chemin de la dignité

nistratives" et ne fus hospitalisé que l'après midi. Pendant ce temps, les


autorités ont refusé de donner des informations à ma famille et aux
avocats sur ma santé et sur le lieu où je me trouvais. Ce n'est que le len-
demain matin (mercredi 11 février) que Radhia a pu me visiter à l'hô-
pital, entouré de sept ou huit gardiens et seulement après qu'une
rumeur a circulé faisant état de mon décès. Ce qui a alimenté cette
rumeur, c'est surtout un coup de fil passé par un magistrat à maître
Habib Zyadi, l'un de mes avocats et militant des droits humains répu-
té, lui demandant s'il avait un document qui témoignerait que Hamma
Hammami souffrait d'une maladie cardiaque avant son arrestation.
Ceux qui connaissaient les méthodes du régime de Ben Ali en ont vite
déduit que les autorités voulaient avoir entre les mains quelque chose
qui les dédouanerait de toute responsabilité en cas de décès.
A l'hôpital, malgré les crises et les douleurs atroces, j'étais enchaîné
au lit par les pieds. Deux gardiens me surveillaient jour et nuit. De
temps en temps, la police politique venait faire un tour pour vérifier l'é-
tat des lieux. L'un des médecins qui a beaucoup fait pour me sauver, le
professeur Mounir Ouagdi, était bouleversé par l'état dans lequel il
m'avait trouvé. Lorsqu'il est entré dans ma chambre pour m'examiner
la première fois, il a demandé à l'infirmière devant les gardiens : "Qui
c'est ce bonhomme ? ". Elle lui a répondu : "Il s'appelle Hamma
Hammami, c'est le directeur du journal Al-Badil". Il n'en revenait pas :
"c'est ça le traitement qu'on réserve à un journaliste dans ce pays ?". Et
il exigea de m'examiner seul sans la présence des gardiens et sans chaî-
ne.
Le jeudi 12 février, le procès avait repris sans ma présence.
Contrairement à la loi, le président du tribunal demanda aux avocats de
plaider ! Ils l'ont "lynché" juridiquement, dénonçant ce qu'était pour lui
"l'état de droit" et "les procès équitables". Il décida de renvoyer l'affai-
re en me libérant provisoirement.
Je suis resté à l'hôpital quelques jours encore, mais en état de liber-
té. Ma libération, je la devais aux pressions exercées sur Ben Ali par
toutes les composantes du mouvement démocratique qui ont dénoncé
avec vigueur ses méthodes policières et cette nouvelle étape dans la vie
politique : juger les opposants en tant que criminels de droit commun
en leur fabriquant des affaires de toutes pièces. Un mois plus tard, la

74
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

cour me condamna malgré tout à un mois de prison ferme pour "attein-


te aux bonnes mœurs" en se basant sur le témoignage de la personne
anonyme qui prétendait être de passage dans la cour, un certain mardi
13 janvier au matin, et m'avoir entendu crier des insultes, blasphémer
etc. Le collaborateur d'Al-Badil a écopé, quant à lui, de 4 mois.
Depuis, la fabrication d'affaires de droit commun est devenue l'une
des méthodes du gouvernement. Parmi les cas notoires : l'ex secrétai-
re général de l'UGET, Nawfel Zyadi, condamné en 1993, suite à des
grèves estudiantines à un an de prison pour "usage de drogue"
(Abdallah Kallel a exploité une condamnation par contumace contre
une personne d'une région de l'intérieur à Mahdia qui portait le même
nom que le secrétaire général de l'UGET en prétendant que c'était lui),
Mohamed Moâdda, le président du MDS, condamné à onze ans de pri-
son pour "intelligence avec la Libye" après avoir publié en 1995 une
lettre ouverte à Ben Ali critiquant la situation des libertés dans le pays,
Khemais Chammari, le célèbre opposant et dirigeant du même mouve-
ment, condamné à cinq ans de prison ferme dans la même affaire que
Moâdda, pour l'avoir défendu, et maître Néjib Hosni, défenseur des
victimes de la répression, condamné à huit ans de prison ferme en 1994
pour "faux et usage de faux" etc.
Après ma libération en mars 1992, les pressions policières se sont
accrues encore aussi bien sur moi que sur Radhia et nos deux filles :
Nadia (9 ans) et Ousseima (4 ans). Au mois de mai 1992, des agents
des services spéciaux étaient venus me chercher à la maison. Ils ne
m'ont pas trouvé. Radhia a protesté contre leur "visite" illégale et leur
a demandé de m'envoyer une convocation en bonne et due forme avec
le motif, le service auquel je devrai me présenter, l'heure etc. L'un des
agents est allé à la voiture stationnée devant la maison et est revenu
avec une convocation où il n'y avait que mon nom et la mention : "doit
se présenter aux services spéciaux, rue du 18 janvier, pour quelque
chose qui le concerne". Il n'y avait ni tampon, ni motif clair, ni indica-
tion du service ou du responsable auquel je devais me présenter.
Radhia leur a dit que cette convocation n'avait aucun caractère juri-
dique. Ils ont rigolé et ils sont partis. Lorsque j'ai pris connaissance de
cette "convocation", j'ai disparu de la circulation.
Il fallait tout d'abord comprendre, mesurer les risques et puis pren-

75
Le chemin de la dignité

dre une décision. Après quinze jours, j'ai réapparu. J'ai trouvé une
seconde convocation avec tampon, mais sans précision du motif. Je l'ai
prise et me suis présenté pour être interrogé sur deux tracts du PCOT,
l'un diffusé à l'occasion du 1er mai et le deuxième à l'occasion d'une
décision du gouvernement d'augmenter certains prix. C'est Abdel
Bakri Boukhris, un jeune commissaire, ancien étudiant de la faculté de
Droit et de Sciences Economiques, qui a dirigé l'interrogatoire. Je lui
ai répondu que je ne suis pas venu répondre à des questions de ce
genre. Un citoyen ne doit pas être interrogé sur l'exercice de ses droits
les plus élémentaires. En plus, je lui ai dit que je ne connaissais pas le
PCOT. Il m'a répondu que j'étais son porte parole et que j'avais signé
des déclarations communes en son nom. Je lui ai répliqué que je n'é-
tais pas au courant. Il a rétorqué : alors on s'est trompé de personne.
Peut-être qu'il y a un autre Hamma Hammami qui va reconnaître qu'il
est le porte-parole du PCOT. Finalement il m'emmena au bureau de
Hassan Abid, le plus grand chef des tortionnaires dans l'histoire de la
Tunisie depuis son indépendance formelle. Ce dernier me lança un
avertissement et me menaça de châtiment si je continuais dans cette
voie.
A la fin du mois de septembre 1992, l'étau s'est de nouveau resserré
autour de moi. Cette fois, ce sont des agents de la DST9 qui sont venus
me chercher, sans me trouver. Ils avaient l'air menaçant. La conjonctu-
re était des plus mauvaises. Le pouvoir venait de terminer les grands
procès des dirigeants islamistes. Il était euphorique. Les islamistes
n'ont affiché aucune résistance. L'organisation a été découverte
presque totalement. La police régnait sur le pays. Ben Ali pouvait
déclarer que "le problème de l'intégrisme était résolu en Tunisie".
Encouragé par cette victoire, il voulait passer à une deuxième étape,
celle de la destruction de toute l'opposition "illégale". Le PCOT se ran-
geait juste après An-Nahdha dans l'agenda du pouvoir, d'autant plus
qu'il est resté pratiquement la seule force d'opposition organisée dans
le pays, suite au soutien apporté par les autres partis au régime de Ben
Ali. En effet, la répression exercée sur le PCOT n'a jamais cessé depuis

9. En Tunisie, il y a les services spéciaux (SS) constitués de différents services de


répression politique, syndicale, etc. et il y a la DST qui s'occupe toujours des cas poli-
tiques "graves" et de l'espionnage. Ses agents sont réputés pour leur sauvagerie.

76
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

l'arrivée de Ben Ali au pouvoir. Il y a toujours eu des arrestations, des


interrogatoires, de la torture, des procès, etc. mais dans cette nouvelle
étape le but était autre. Il s'agissait bien du démantèlement pur et sim-
ple du parti. Cette nouvelle phase était prévisible depuis la fin de l'an-
née 1991, mais maintenant le pouvoir voulait passer à l'acte. Le PCOT
était préparé car il s'attendait à une telle éventualité.
Ainsi j'ai pris comme d'habitude le chemin de la clandestinité le 1er
octobre 1992. Cinq semaines plus tard, les arrestations ont commencé
suite à la distribution d'un tract national faisant un bilan négatif aussi
bien en matière de liberté qu'en matière de politique sociale et écono-
mique des cinq premières années de pouvoir de Ben Ali. Plusieurs
militants et militantes du Parti et de l'Union de la jeunesse ont été arrê-
tés à Gabès, au Kef, au Sahel, à Tunis, au Cap Bon, etc. La torture était
sauvage. Deux femmes enceintes (de 5 et 6 mois) ont été torturées à
Gabès, l'une d'elles a failli avorter. Le pouvoir a profité de l'occasion
pour me mêler à l'affaire de Gabès en obtenant sous la torture des
"aveux" de l'un des détenus qui a "reconnu" m'avoir "vu dans une
réunion illégale". Le tribunal de première instance m'a condamné par
contumace à 4 ans et 9 mois de prison ferme.
Depuis mon inculpation, et surtout ma condamnation, Radhia et mes
deux filles étaient devenues la cible d'un harcèlement policier quoti-
dien : Radhia était doublement harcelée en raison de ses activités en
tant que défenseur des droits humains et à cause de moi, son époux
recherché. Les filles subissaient aussi un double harcèlement, à cause
de leur mère d'une part, de leur père d'autre part. La petite Ousseima
était tout le temps terrorisée, surtout après que Ezzedine Jenayah, le
chef de la DST, a défoncé la porte fenêtre de la cuisine avec deux ou
trois de ses sbires et est entré de force dans la maison à une heure tar-
dive de la nuit. C'était en décembre 1992. Radhia était absente, elle
participait à une réunion d'avocats pour préparer la défense des mili-
tants arrêtés à Gabès. Nos deux filles étaient restées avec leur grand-
père paternel âgé de 73 ans. Ce dernier a refusé d'ouvrir la porte à des
inconnus ; ils ont défoncé la porte-fenêtre et sont entrés à l'intérieur ter-
rorisant le grand-père et les filles qui dormaient déjà. Après m'avoir
recherché dans toutes les chambres, Ezzedine Jenayah a interrogé
Nadia (9 ans) en lui posant des questions sur moi : quand est ce qu'el-

77
Le chemin de la dignité

le m'a vu pour la dernière fois ? est ce que je leur ai écrit ? etc. Elle a
répondu qu'elle n'était au courant de rien. Les protestations ultérieures
de Radhia n'ont rien donné, puisque Ezzedine Jenayah est revenu une
deuxième fois avec une équipe de la DST. Ils sont entrés de force et
encore une fois ils ont terrorisé les deux petites. La surveillance et les
tracasseries policières ont touché mes parents, mes frères et sœurs,
ainsi que mes beaux-parents à Tunis et plusieurs de nos amis et
connaissances. En été 1993, la police politique a franchi un nouveau
pas. Radhia avait emmené nos deux filles et sa sœur en voiture pour
aller se baigner dans la banlieue de Tunis. Elle avait laissé sa voiture
dans un parking d'hôtel gardé. Au retour, il n'y avait plus de voiture. Le
gardien a fait semblant de n'être au courant de rien, tout le monde est
rentré en maillot de bain.
Dans la clandestinité, j'étais isolé de toutes mes connaissances, je ne
pouvais pas les approcher. Je n'étais en contact qu'avec quelques cama-
rades. Je dois dire que plusieurs démocrates et progressistes se sont
déclarés prêts à m'accueillir chez eux à n'importe quel moment. J'avais
donc plusieurs planques et j'étais en sécurité. Mais la grande difficulté
était de circuler. Les changements de look ne suffisaient pas à me ren-
dre complètement méconnaissable, d'autant plus que mon visage était
connu non seulement de la police mais aussi des gens ordinaires
puisque ma photo avait été publiée à plusieurs reprises dans la presse.
C'est d'ailleurs cela qui a conduit à mon arrestation le 14 février 1994,
après 17 mois de clandestinité.
Mon arrestation a eu lieu dans un quartier de la ville de Sousse. Un
type sur une moto a alerté la police, une voiture qui transportait trois
agents en civil m'a poursuivi et m'aurait écrasé si je n'avais pas sauté
in-extremis. Deux agents ont braqué leur revolver sur moi et m'ont
demandé de lever haut les mains. Ils m'ont menotté puis embarqué. Ils
ont mis la sirène et deux agents ont immédiatement commencé à m'as-
séner des coups de poing sur la figure, me cracher dessus et m'insulter.
Dès notre arrivée au district de police de Sousse, ils m'ont fait entrer
dans un bureau, m'ont jeté par terre et écrasé avec leurs souliers. Ils
m'ont interrogé sur l'identité d'un type qui, d'après eux, aurait pris la
fuite au moment de mon arrestation. Ils m'ont demandé où j'allais et où
j'habitais. Furieux, l'un d'eux, un certain "Mokni", a chargé son revol-

78
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

ver et l'a braqué sur ma tempe, le pied sur ma nuque, et m'a menacé de
tirer si je ne répondais pas. J'ai refusé d'obtempérer. Il a relevé son
arme mais a continué à me torturer avec deux autres agents pendant
près d'une heure. Ils voulaient m'arracher des aveux "avant que les fils
de putes ne soient alertés par le type qui a pris la fuite". N'ayant rien
obtenu, ils m'ont emmené, au deuxième ou troisième étage, chez le
responsable de la police politique de la région, un certain "Jomli" ori-
ginaire de la région de Kairouan. Ses sbires ont continué à me torturer
avec la même sauvagerie. Entre temps le ministère de l'Intérieur avait
été alerté et les responsables de la DST à Tunis avaient demandé mon
transfert. "Jomli" rédigea un P.V. mentionnant mon identité et le fait
qu'il m'avait informé de ma condamnation par contumace à 4 ans et 9
mois de prison ferme prononcée par le tribunal de Gabès.
J'ai alors été envoyé à Tunis où j'ai retrouvé les responsables de la
DST et, à leur tête, Ezzedine Jenayah, et des services spéciaux : Hassan
Abid, Mohamed Ennaceur et autres. L'interrogatoire a commencé. Les
questions étaient claires : où je me cachais ? Où j'allais ce matin du 14
février ? Où étaient les autres dirigeants du PCOT ? Où était imprimé
le journal ? J'ai refusé purement et simplement de répondre à leurs
questions. Jenayah a alors ordonné à ses sbires de m'emmener à la
"salle d'opérations". Ils étaient au moins treize. Je ne les connaissais
pas parce que c'était des jeunes que je n'avais jamais vus auparavant.
Ils m'ont enchaîné sur un siège, les deux mains derrière le dos, et ont
commencé à me tabasser de manière sauvage. Leur chef leur a ordon-
né de me frapper sur la tête "pour qu'elle cesse de produire de la pour-
riture". De temps en temps, ils se relayaient pour me cracher à la figu-
re. Après deux heures de torture, ou peut-être plus, ils m'ont ramené au
bureau de Ezzedine Jenayah. Il a voulu m'interroger de nouveau mais
j'ai continué à refuser de répondre. J'ai été ramené à la "salle d'opéra-
tions" où les mêmes violences ont repris. Mais cette fois, ils m'ont dés-
habillé et ont appelé un des tortionnaires pour me violer. Il a sorti son
pénis, s'est approché de moi, puis a reculé en disant : "j'ai peur d'attra-
per le sida". Les insultes et les grossièretés qui me visaient, moi, ma
femme ou mes filles, pleuvaient sur moi, accompagnées de coups sur
la tête, le visage et tout le corps. Ayant trouvé sur moi une clé qu'ils
soupçonnaient être celle de ma planque, ils ont concentré l'interroga-

79
Le chemin de la dignité

toire sur elle. J'ai gardé le silence. Cependant, à un moment, dans un


esprit de défi, je leur ai dit : "c'est la clé de ma planque, mais je vous
défie de me faire parler". La torture est devenue plus intense.
Lorsqu'ils m'ont ramené chez Ezzedine Jenayah, j'étais dans un état
lamentable : mon visage ensanglanté, je n'arrivai même pas à ouvrir la
bouche, ma nuque était enflée, j'avais ders blessures sur la tête, les
pieds, des traces de matraque sur le corps. Quand Jenayah m'a deman-
dé si je tenais toujours à garder le silence, j'ai dit que je demandais,
conformément à la loi, à être examiné par un médecin pour constater
les traces de torture. Il m'a répliqué : "on va t'apprendre à parler de tor-
ture et à vivre dans la clandestinité". Ses sbires m'ont alors pris par le
bras et emmenés dans les geôles du ministère de l'Intérieur. Mes maux
de tête se sont accentués, j'avais la nausée et je somnolais. Je perdais
de plus en plus conscience, je n'arrivais pas à relever la tête ni à me
mettre debout. Je suis resté dans cet état, allongé par terre jusqu'au len-
demain matin, mardi 15 février. Un agent de la DST, en tenue d'infir-
mier, a voulu m'administrer des anti-inflammatoires pour soigner mes
mâchoires et ma nuque enflées, mais j'ai refusé, même si, suite aux
coups reçus, je ne pouvais plus ouvrir ma bouche.
En fin de matinée, j'ai été surpris par l'arrivée d'agents de la police
judiciaire venus prendre mes empreintes et me photographier. Deux
agents de la DST m'ont soulevé pour la prise de photo alors que j'étais
toujours presque inconscient. Je ne comprenais pas ce que mijotaient
Abdallah Kallel et sa police politique. L'après-midi, le chef de la poli-
ce politique de Sousse est revenu pour me ramener dans sa ville.
Dès notre arrivée, "Jomli" m'a emmené dans un petit bureau où nous
attendait un greffier. Là, j'ai été informé, primo, de falsification de
carte d'identité alors qu'au moment de mon arrestation, j'avais moi-
même donné ma carte aux agents de la DST. Ainsi j'ai compris ce que
voulait dire Jenayah par "on va t'apprendre à vivre dans la clandestini-
té" ; secundo, d'agression contre deux agents de l'ordre. Et là, j'ai com-
pris ce qu'il voulait dire par : "on t'apprendra à protester contre la tor-
ture". J'ai refusé tout interrogatoire, dénoncé cette machination poli-
cière, et exigé mon droit à un examen médical selon l'article 13 bis du
code de procédure pénal. Enfin, je n'ai signé aucun PV. J'ai passé toute
la nuit assis sur un banc dans un hall, pendant que Abdellah Kallel dis-

80
Trente ans de lutte. 1972-2002 L’étau se resserre sur toute l’opposition

ait à la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH) que "j'étais


dans de très bonnes conditions".
Le lendemain, mercredi 16, le dossier a été transmis au procureur de
la République à Sousse, Jedidi Ghnia. Il refusa de me recevoir et
ordonna ma détention préventive, tout en m'inculpant de falsification
de carte d'identité, d'agression contre deux agents de l'ordre et de refus
d'obtempérer à la police. Mes avocats, dont un représentant du Comité
Directeur de la LTDH, étaient présents. Le procureur refusa la deman-
de d'expertise médicale ainsi que l'ouverture d'une enquête sur les tor-
tures que j'avais subies. Le jour même, j'étais transféré à la prison civi-
le de Sousse.
Le procès de Sousse a duré plus d'un mois. Cela a été une occasion
pour moi et mes avocats de dénoncer la torture, la fabrication d'affai-
res et les procès iniques. Le président de la Cour, Jamila Khdiri, a
accepté qu'un médecin m'examine. Jedidi Ghnia a changé la décision
de la Cour en la formulant de la manière suivante : "voir si les traces
apparentes sur le visage de l'inculpé sont le résultat d'une chute ou de
mauvais traitements comme il le prétend". Cette décision du tribunal
n'a pas été exécutée tout de suite. L'administration pénitentiaire a
attendu que mes blessures se cicatrisent. Quand j'ai demandé au méde-
cin de me faire des radios du nez, des mâchoires, de la tête, etc., il m'a
répondu que sa mission était d'observer "les choses apparentes et c'est
tout". Le tribunal de Sousse m'a condamné à cinq ans et demi de pri-
son ferme.
Devant la Cour d'appel, la peine a été réduite à cinq ans. Quant au
procès de Gabès, j'ai écopé des quatre ans et neuf mois prononcés par
contumace. La Cour d'appel a réduit le jugement à trois ans et sept
mois de prison ferme. Finalement, je me suis retrouvé avec huit ans et
sept mois en plus des deux ans et huit mois avec sursis dont j'ai écopé
pour délit de presse et qui sont devenus effectifs suite à ma nouvelle
condamnation : en tout onze ans et trois mois de prison ferme.

81
5. La prison de Nadhor. 1994
Dès la fin des deux procès j'ai été transféré à la prison de Nadhor
(ancien Borj Er-roumi) où j'avais passé les plus belles années de ma
jeunesse dans les années 70. J'ai été directement isolé dans une cellule
de trois mètres sur deux, sans robinet d'eau, avec des toilettes ouvertes
et deux lits fixés au sol. Pratiquement, je n'avais pas la place de circu-
ler. Je n'avais droit à rien, ni livres, ni télé. J'ai du me battre pour amé-
liorer les conditions de ma détention.
Déjà à Sousse, j'avais fait une grève de la faim de dix jours pour pro-
tester contre le caractère inique des procès dont j'étais l'objet. Dès le
premier jour, j'avais été transféré à la prison de Messâdine, dans la
région de Sousse, pendant trois jours, puis au pavillon cellulaire de
Tunis, déshabillé dès mon arrivée et contraint à porter le "bleu" de la
prison, sans sous-vêtements, et enchaîné par le pied au mur. Le cin-
quième jour, Ahmed Hajji, devenu depuis 1992 le directeur général des
prisons m'avait envoyé l'un de ses lieutenants, connu pour sa sauvage-
rie, Fawzi Atrous, qui me menaça de brimades si je ne cessais pas tout
de suite la grève de la faim. Devant mon refus, il appela une dizaine de
gardiens et un infirmier pour me placer une sonde dans l'anus, en m'in-
sultant, me traitant de "pédé" et en me donnant des coups sur la tête.
Cette scène s'est répétée quotidiennement. Entre temps, Kallel refusait
de divulguer la prison où je me trouvais et ma famille était interdite de
visite. Ce n'est que le huitième jour que Radhia a pu me visiter, suite à
une campagne de protestations. Le 10 mai, j'ai mis fin à la grève. A l'o-
rigine, j'avais décidé de ne faire qu'une grève de trois jours, en raison
de mes problèmes de reins, mais j'ai continué à cause des provocations
et des brimades et pour que Kallel et ses sbires ne crient pas que j'ai
cédé.
La deuxième grande grève, je l'ai entamée le 1er décembre 1994, à la
prison civile de Tunis où j'ai été transféré pour des soins médicaux.
Cette grève a duré treize jours. Au cours de ces treize jours, j'ai fait
trois prisons : Tunis, Mahdia et Sfax ; on m'a emmené d'un prison à une
autre pour empêcher ma famille et mes avocats de me visiter. En même
temps, j'ai subi des mauvais traitements atroces. A Tunis, j'ai passé les

83
Le chemin de la dignité

trois premiers jours enchaînés du pied droit. Je ne pouvais même pas


aller aux toilettes. Ils m'obligeaient à uriner sur place, et à vider la
sonde sur place. A Mahdia c'était encore pire : j'ai été mis dans un
cachot sur ordre de Hédi Zitouni, le directeur de la prison. Dans ce
cachot, je devais dormir sur le sol. A l'intérieur, je n'étais pas enchaîné
mais il n'y avait ni eau ni toilettes. Hédi Zitouni, malgré les directives
du médecin pour me procurer de l'eau minérale à cause de ma maladie
des reins, m'interdit l'eau pendant deux ou trois jours. Le ministre de
l'Intérieur continuait à cacher le lieu où je me trouvais. Suite à de très
nombreuses protestations à l'intérieur et à l'extérieur du pays, Kallel
céda et Radhia pu me visiter à Mahdia. Mais lorsqu'elle revint deux
jours plus tard, j'avais été transféré à la prison de Sfax.
Au bout du treizième jour, j'ai obtenu l'essentiel de mes revendica-
tions : pouvoir lire des livres, regarder la télévision, être rapproché de
ma famille, correspondre avec elle, et voir mes deux filles directement.
J'ai cessé la grève et j'ai été de nouveau transféré au bagne de Nadhor
où j'ai été incarcéré dans une cellule à l'infirmerie avec des malades de
droit commun, en majorité des prisonniers qui avaient commis des
meurtres et souffraient de maladies psychiques, mentales ou de handi-
caps physiques.

Lettre de la prison de Nadhor10


Fin été 1994
Chère amie,
Salutations chaleureuses,
Je profite de cette occasion pour t'informer de mes nouvelles condi-
tions de détention depuis mon transfert, le 2 juillet dernier, à la prison
civile du Nadhor. Cette prison est située sur une colline à 5 km de la
ville de Bizerte (ville côtière à 60 km de Tunis). Le Nadhor est une
ancienne caserne de l'armée française transformée en 1965 en une
prison. Depuis on y incarcère les détenus condamnés à de très lourdes
peines, ainsi que les détenus politiques.
C'est dans cette prison qui s'appelait dans le temps Borj Er-roumi

10. Lettre envoyée depuis la prison de Nadhor à maître Nathalie Boudjerada avocate
mandatée par la FIDH en mission d'observation pour les deux procès de Hamma
Hammami d'avril 1994.

84
Trente ans de lutte. 1972-2002 La prison de Nadhor

que j'ai passé la plus grande partie de mes six années d'emprisonne-
ment entre 1974 et 1980. Les conditions de détention ici sont dures au
point qu'on a toujours qualifié cette prison de "bagne". Mais je dois
reconnaître que mes conditions de détention dans les années 70 étaient
meilleures que celles de mon actuelle détention.
En effet, depuis mon transfert, le 2 juillet dernier, je suis totalement
isolé, bien que l'isolement ne soit permis par la loi que dans deux cas
seulement : en cas de punition dont la durée ne doit pas dépasser 10
jours au maximum ou sur ordre du juge d'instruction pour nécessité
d'enquête. Or, je ne suis ni puni ni en période d'instruction ! !
La cellule, plutôt le cachot que j'occupe fait partie des cinq cellules
ou cachots qui constituent le pavillon cellulaire de la prison du
Nadhor, réservé ordinairement pour les punis. Ma cellule mesure 3 m
de long sur 2 m de large. On y trouve des toilettes ouvertes, dégageant
de mauvaises odeurs faute de produits de nettoyage qui doivent être
fournis, en principe, par l'administration de la prison. Il n'y a pas
d'eau à l'intérieur de la cellule, je dois remplir chaque matin et chaque
après-midi un ou deux seaux (en plastic) pour m'en servir à tous mes
besoins. La cellule est équipée de deux petits lits fixés au sol. Ils sont
en très mauvais état (rouille etc.) et occupent pratiquement la plus
grande partie de l'espace cellulaire, je ne peux pas circuler aisément,
je passe mon temps allongé sur mon lit. Ma cellule est très humide
même pendant l'été parce que le soleil n'y entre que rarement et faute
aussi d'une bonne aération, il n'y a pas de fenêtre dans cette cellule. Il
n'y a qu'une petite " ouverture " au-dessus de la porte. Cette ouvertu-
re est doublement grillagée en plus des barreaux de fer. Entre les deux
grillages, on trouve une ampoule pour éclairer le soir la cellule (entre
19h00 et 7h00). La lumière s'allume de dehors d'un interrupteur qui se
trouve dans un bureau de garde. Cette lumière est gênante pour le
sommeil, mais aussi insuffisante pour me permettre le soir de lire (il
est à noter que la cellule est sombre même pendant la journée). En
vérité elle ne sert que les gardiens qui font des rondes pour jeter un
coup d'œil, d'un petit guichet situé au milieu de la porte, sur les occu-
pants des cellules pour voir ce qu'ils font ou pour vérifier s'ils sont
morts ou vivants (parfois le gardien frappe sur la porte pour que le
prisonnier endormi bouge ou fasse un mouvement pour s'assurer qu'il

85
Le chemin de la dignité

est encore en vie).


Avec la chaleur suffocante de cet été, la vie est devenue insoutena-
ble dans ce pavillon cellulaire. Personnellement, j'ai passé des nuits
blanches depuis que je suis là tellement il fait chaud. La porte de ma
cellule ne s'ouvre qu'une heure par jour, c'est le temps de la "prome-
nade" (aria) que je fais tout seul, sous les regards d'un gardien et d'un
prisonnier qui l'assiste (un prisonnier bien noté de l'administration !).
La "promenade", je la passe dans une petite cour (environ 12 m de
long sur 5 ou 6 m de large) qui longe les cellules (juste devant les cel-
lules). Elle est entourée d'un mur très haut et couverte d'un grillage et
de barreaux de fer. Elle est semblable à une grande cage. Au cours de
la promenade je n'ai pas le droit de parler ni au gardien ni à son
"assistant", sauf pour demander de l'eau, ou pour s'inscrire au méde-
cin etc. j'ai oublié de te dire que l'eau ne coule que pendant quelques
minutes (8 à 10 mn) pendant la journée, le seul robinet d'eau qui exis-
te dans le pavillon cellulaire se trouve dans la cour. Le problème de
l'eau est un problème général dans cette prison depuis son ouverture
en 1965. En plus l'eau contient beaucoup de calcaire, d'ailleurs c'est
dans cette prison que j'ai commencé, lors de mon premier "séjour" des
années 70, à avoir des problèmes de reins. Maintenant et sur inter-
vention du médecin, j'ai l'autorisation d'acheter de l'eau minérale.
Tu vois, chère amie, que je suis soumis depuis mon transfert à un
régime spécial : silence et solitude ! Tu dois savoir aussi que je suis
privé de voir les programmes de la télé, l'administration prétend qu'el-
le n'a pas un poste en plus pour me le donner, mais en même temps,
elle refuse d'autoriser ma famille à m'en acheter un (les postes de télé
sont achetés par les prisonniers dans les prisons tunisiennes).
Evidement, les postes de radio sont aussi interdits, je n'ai le droit qu'à
deux quotidiens pro gouvernementaux (un en français et l'autre en
arabe) et avec ça ils sont régulièrement contrôlés par le directeur. Il
découpe tous les articles et informations qui ne "doivent pas être lus
par un prisonnier politique", parce qu'ils l'aident à avoir une idée sur
la situation politique dans le pays ou dans la région. Par exemple, ces
derniers temps, le directeur a censuré deux interviews de Ben Ali, l'une
parue dans Le Figaro et l'autre dans le Financial Times, toutes deux
reprises par le journal La Presse. Toutes les informations sur l'Algérie

86
Trente ans de lutte. 1972-2002 La prison de Nadhor

sont censurées etc. Finalement je ne reçois pas quotidiennement deux


journaux, mais plutôt deux torchons. D'autre part, je ne reçois pas de
livres. L'administration centrale refuse toujours d'autoriser ma femme
à me procurer des bouquins. Je dois rappeler ici que la loi sur les insti-
tutions pénitentiaires stipule que le prisonnier a le droit de recevoir
des livres, du papier pour écrire, des journaux et des revues vendues
sur le marché tunisien et de regarder les programmes de la télévision
etc. Cependant, je suis encore privé de tous ces droits. Je n'ai même
pas le droit à un cahier. Le papier m'est généralement interdit, le gar-
dien enlève même les étiquettes sur les bouteilles d'eau minérale (en
plastic) portant la marque de l'eau etc. En fait le papier m'est totale-
ment interdit. De temps en temps, j'arrive à avoir un ou deux bouquins
de la bibliothèque de la prison que je lis et que je rends. Il s'agit essen-
tiellement de romans en langue arabe. A part cela je n'ai droit à rien.
Même les lettres que j'ai écrites à ma femme et à mes parents depuis
mon transfert ne sont jamais parvenues à destination.
Dans de telles conditions de détention, tu peux imaginer alors que
j'ai beaucoup de temps vide. J'essaie, ainsi, d'allonger mes heures de
sommeil. Je passe plus de temps que d'habitude à manger mes diffé-
rents "repas". Je lis les deux journaux mot à mot, je m'intéresse même
aux petites annonces de mariage, de condoléances etc. Je réserve
aussi des heures et des heures à réfléchir sur des questions philoso-
phiques, politiques, sociales etc. Malheureusement je n'ai pas de
papier, sinon j'aurais pu noter beaucoup de choses. J'ai le droit à une
seule visite familiale par semaine, le jeudi à midi, même l'heure de la
visite est indiquée, chose qu'on trouve dans aucune prison du pays. La
visite ne dépasse pas 10 à 15 mn (les droits communs ont plus de temps
: 30 mn et parfois plus). Je suis séparé de mes visiteurs par un grilla-
ge, je ne peux pas les saluer directement, je ne peux pas embrasser mes
filles etc. En plus, la visite est surveillée au moins par deux gardiens
(un de mon côté et l'autre du côté des visiteurs) qui ont une bonne ouïe
pour capter tout ce qui se dit et le transcrire dans un rapport. Pourtant
dans les années 70, la visite se passait dans un bureau et durait au
moins une heure. On avait même droit à deux visites par semaine, et
avec ça il n'y avait pas de tapage sur les droits de l'homme ni sur la
réforme des services pénitentiaires.

87
Le chemin de la dignité

Côté hygiène, il n'y a pas de douche pendant l'été. Je dois me


débrouiller pour économiser de l'eau pour me laver de temps à autre.
Or, avec la chaleur suffocante de cet été, tout prisonnier a besoin de
"se doucher" plusieurs fois par jour. La bouffe est très mauvaise, ima-
gine que dans cette chaleur suffocante, on nous sert à midi (pas de
petit déjeuner) des soupes extrêmement chaudes et en plus dans des "
récipients " en plastic. Le soir, on nous sert quotidiennement le même
menu : des morceaux de pommes de terre, des carottes, des piments
etc. dans une sauce piquante. Personnellement, je me contente de la
nourriture que m'apporte ma femme (2 fois par semaine). Je prépare
quotidiennement des salades (tomates, piments verts, olives etc. les
oignons sont interdits, je ne sais pour quelle raison ! !). Je mange des
fruits si j'en ai. Dans les années 70, on nous a autorisé à préparer
notre bouffe, on avait tout le nécessaire (gaz, etc.). Les conditions de
détention des détenus politiques ont régressé maintenant.
Sur le plan médical, un généraliste rend visite à la prison une ou
deux fois par semaine. Mais mon problème est que je n'ai pas pu voir,
depuis mon arrestation, un urologue car j'ai toujours des maux de
reins. Les calmants n'ont plus d'effets. En plus, la torture que j'ai subie
a laissé ses traces. De temps en temps, je sens des maux de tête terri-
bles (cela nécessite aussi un spécialiste). Je sens des douleurs au
niveau de toute la partie gauche de mon corps, ce sont des douleurs
que j'ai héritées de la torture que j'ai subie dans les années 70 et qui
se sont aiguisées à l'occasion de mon actuelle détention. Tous ces pro-
blèmes de santé nécessitent des soins inexistants en prison à l'heure
actuelle.
Par ailleurs, je dois t'informer de ce qui se passe dans ce pavillon
cellulaire pour que tu aies une idée précise sur l'environnement dans
lequel je vis au quotidien. En effet, les quatre autres cellules sont occu-
pées par deux condamnés à mort (cellules 2 et 3, moi j'occupe la n° 4)
qui attendent, dans l'angoisse et l'incertitude la plus complète, leur
exécution. Il s'agit d'un ancien mineur assez âgé (53 ans) et d'un jeune
de 28 ans (le premier crime pour adultère et le second pour une ques-
tion de fric). Les deux condamnés font leur promenade ensemble. Dans
leurs cellules, ils sont enchaînés à leurs lits par une main. On les sur-
veille pour qu'ils n'aient pas sur eux du feu ou n'importe quelle autre

88
Trente ans de lutte. 1972-2002 La prison de Nadhor

chose qui puisse "nuire à leur santé" ou les aider à se suicider.


L'infirmier leur rend visite et on leur donne une ration de nourriture
double et un litre de lait chaque jour. Paradoxalement, ils n'avaient
pas droit à ces privilèges avant d'être condamnés. On veut les conser-
ver en bon état physique pour la pendaison. L'Etat ne doit pas prend-
re la revanche, au nom de la société, sur une personne malade ou
demie morte, mais sur une personne en "bonne santé physique" !
Quelle cruauté et quelle horreur qui se pratiquent au nom de la loi et
de la société ! Je dois remarquer que ces deux condamnés sont com-
plètement isolés de leurs familles, avocats, etc. beaucoup d'autres
condamnés attendent leur exécution dans d'autres prisons (surtout à
Tunis). Les deux autres cellules (n° 1 et 5) sont constamment occupées
par des punis. Les prisonniers sont punis pour n'importe quel motif.
C'est l'arbitraire qui règne dans cette prison qu'on a toujours appelée
"la prison des oubliés", parce que les condamnés à de très lourdes pei-
nes sont généralement issus de milieux populaires. Ils ne reçoivent que
rarement des visites de famille, ils sont aussi isolés du monde extérieur.
Les informations sur leurs conditions de détention ne filtrent pas
ailleurs. Les punis sont traités de manière répugnante et sauvage. Bien
que la loi stipule que la durée de la punition (isolement cellulaire) ne
doit en aucun cas dépasser dix jours, il y a des punis qui passent plus
de vingt et même trente jours en cellule. La loi stipule aussi que le puni
doit être mis dans des conditions hygiéniques acceptables et traité
humainement, or la réalité est toute autre, comme dans tous les domai-
nes en Tunisie, aucun rapport entre le texte et la réalité. Dès qu'il est
emmené au pavillon cellulaire, le puni est déshabillé de tous ses vête-
ments, on le force à mettre une tenue pénale, généralement très sale et
puante, car utilisée précédemment par plusieurs autres punis. Puis, on
l'enchaîne à un lit fixé au sol par un pied mais aussi les deux mains, le
puni ne peut plus alors bouger. Il n'est libéré de ses chaînes que pen-
dant quelques minutes par jour, juste le temps d'aller aux toilettes et
manger un casse-croûte qu'on n’ose pas donner, dans d'autres lieux et
en d'autres circonstances, à un chien. Evidemment, le puni passe la
durée de sa punition dans cette position, enchaîné, allongé sur un sem-
blant de matelas, sans couverture, sans rien du tout. Pour l'humilier, le
soumettre, ils font souvent de façon à ce que le puni fasse ses besoins

89
Le chemin de la dignité

dans sa tenue pénale. On lui donne à boire et à manger et on l'enchaî-


ne directement, il reste dans cet état jour et nuit. C'est pour cette rai-
son que les cellules des punis (on y met parfois jusqu'à 4 ou 5) déga-
gent constamment une puanteur insupportable, qui donne envie de
vomir. L'un des moments les plus pénibles pour un puni est la visite du
directeur, un jeune lieutenant de 28 ans qui a quitté l'académie mili-
taire depuis peu de temps. Bien sûr, la torture est interdite selon la loi
- encore plus, tout visiteur remarque que la déclaration universelle des
droits de l'homme est affichée à l'entrée - cependant, la réalité est toute
autre. La torture est une pratique systématique dans cette prison.
Matraque à la main, le directeur vient rendre visite aux punis. On les
fait sortir dans la petite cour et la séance de torture commence :
matraquage, coups de pied, coups de poing, gifles, etc. De ma cellule,
j'entends tout. Parfois, je peux même voir par le petit guichet de la
porte (une ouverture grillagée de 2 cm sur 7 ou 8 cm). Tant de fois j'ai
été réveillé par le son de la matraque et les cris horribles des punis.
On verse aussi de l'eau sur leur corps et on les matraque, on mouille
leur tenue pénale et on les oblige à les porter etc. Les prisonniers, que
ce soit dans les chambres ou dans le pavillon cellulaire, utilisent sou-
vent un procédé, très connu, pour protester ou pour éviter la torture,
ils se coupent les veines et se cognent la tête contre le mur ou les coins
du lit (les lits sont fabriqués de fer). Parfois, ils ne s'en sortent qu'avec
des invalidités. Certains prisonniers ont le corps totalement cicatrisé
suite aux différentes blessures qu'ils se sont faites pour protester ou
échapper à la torture. Pour ton information, j'ai su qu'il y a eu, début
mai dernier, un mouvement de protestation contre les conditions de
détention dans cette prison. Dans l'une des chambres, les prisonniers
ont bloqué la porte par leurs lits et huit d'entre eux se sont profondé-
ment coupés les veines de leurs bras. Ils ont rempli un récipient de
sang et lorsque la porte a été ouverte de force, l'un des prisonniers a
déversé le sang sur le visage d'un responsable connu pour sa férocité.
Ce mouvement a été suivi par une sévère répression des prisonniers.
Les punis, lorsqu'ils quittent le pavillon cellulaire, sont très sales,
abattus physiquement et moralement.
Voilà, chère amie, les conditions dans lesquelles je vis en détention
à l'heure actuelle. En vérité, je suis presque en situation de punition

90
Trente ans de lutte. 1972-2002 La prison de Nadhor

non déclarée. Ils veulent me faire payer le prix de toutes mes déclara-
tions devant les tribunaux de Sousse et de Gabès, sur la torture et les
violations des libertés et des droits de l'homme en Tunisie. Ils croient,
peut être, que par ce traitement : solitude, silence, ambiance de tortu-
re et de terreur, ils pourraient me démoraliser, me terroriser, etc. Or,
au contraire, ils m'inspirent par leurs pratiques fascistes, plus de force
et plus de détermination pour continuer le combat pour la liberté et la
démocratie en Tunisie. Ils peuvent avoir mon corps, le torturer, l'affai-
blir et même le déchiqueter s'ils veulent, mais ils n'auront jamais, ni
mon cœur, ni mon esprit, qui continueront à battre et à penser pour la
démocratie et la justice sociale, pour un avenir humain meilleur.
D'ailleurs, les premiers jours de mon arrivée, j'étais l'objet de provo-
cations de la part du directeur et d'un autre responsable, j'étais même
menacé de torture. C'est un procédé d'intimidation, souvent utilisé,
pour soumettre les nouveaux venus. J'ai déclaré au directeur qu'il doit
désenchanter dès maintenant, s'il croit que je serai intimidé par la tor-
ture ou la terreur.

91
6. La clandestinité11
Je ne pourrai jamais oublier le geste de plusieurs amis, femmes et
hommes, qui dès que je suis entré en clandestinité ont exprimé leur
prédisposition à m'accueillir chez eux faisant fi des brimades qui les
attendent en cas de mon arrestation chez eux (torture, emprisonne-
ment, licenciement, etc.). Ces amis ne sont pas tous des militants ou
des opposants à la dictature policière de Ben Ali. Parfois, ils sont de
simples gens de milieux populaires, mais honnêtes et opposés à l'in-
justice et à l'oppression. Leur geste m'a fait découvrir, une fois de plus,
à quel point cette dictature est haïe par le peuple et à quel point elle est
faible et fragile.
Ma grande joie, c'est lorsque je débarque dans une maison et que je
trouve des enfants. Très vite nous devenons amis. Intuitivement, ils
comprennent qu'il y a un danger qui me guette. Du coup, ils devien-
nent mes complices et mes protecteurs. Ils sont contents de garder le
secret même pour leurs grands-mères ou grands-pères. Si les adultes se
trompent parfois et m'appellent par mon vrai nom, eux non. Ils ne pro-
noncent que le pseudonyme qu'on m'a attribué. Souvent, ils quittent la
chambre des parents pour venir s'installer à côté de moi. Je leur
apprends à compter jusqu'à 5, 10, 20, 100, … et à lire Alif, Alba, … Le
soir, c'est le moment de leur raconter des histoires jusqu'à ce qu'ils dor-
ment accrochés à mon coup ou tenant ma main sous la joue, etc. Tard
la nuit ils me réveillent pour faire pipi, boire ou manger. Parfois, juste
parce qu'ils ont fait un cauchemar, et c'est une nouvelle veillée.
Les enfants sont drôles, lorsque l'un d'eux se fâche contre moi, il sait
souvent quelle punition m'infliger : ''moi j'irai au manège, toi tu restes
enfermé dans ta pièce … je ne t'apporterai ni bonbon, ni kaki, … !''. Un
autre enfant a accompagné sa mère au marché, en rentrant, elle a refu-
sé de lui donner une banane. Il est resté collé à sa place et l'a menacé :
''si tu ne m'en donnes pas une, je crie à haute voix et en pleine rue le
nom de tonton foulen'', surprise du geste de son enfant, la mère lui

11. Libéré le 6 novembre 1995, après avoir purgé près d'un an et 9 mois de prison,
Hamma Hammami échappe à la police qui le poursuit et rentre en clandestinité, le 28
février 1998.

93
Le chemin de la dignité

donne toutes les bananes pour qu'il se taise … Un troisième enfant, de


4 ans, m'a demandé si je l'aime beaucoup, je lui ai répondu ''bien sûr''
et je lui ai posé la même question. Il me répond avec beaucoup de
malice ''j'ai déjà assez de soucis, il ne manque qu'aimer quelqu'un
comme toi !!''. Vous savez, le jour où rien ne menacera la liberté et l'in-
tégrité physique et morale de tous ces enfants et de leurs parents, je les
réunirai ensemble chez moi pour se rappeler tous ces moments inou-
bliables, chanter et danser comme dans un jardin d'enfants. D'ailleurs,
certains d'entre eux projettent de rentrer avec moi le jour où je repren-
drai ma vie normale.
Je dois vous dire que tous les amis, chez qui je suis passé, ont tout
fait et ont même consenti beaucoup de sacrifices pour que je me sente
à l'aise chez eux et pour que rien ne me manque. De ma part, j'ai essayé
et j'essaye toujours d'être le moins encombrant possible. Je fais de tout
mon mieux pour au moins aider la personne ou les personnes qui m'ac-
cueillent à résoudre certains problèmes de la vie quotidienne. Ce qui
fait mon bonheur, c'est que lorsque mes amis rentrent le soir, ils trou-
vent la maison nettoyée et rangée et les enfants en pleine forme.
Souvent l'épouse me confie que c'était un rêve pour elle de pouvoir
rentrer un jour se changer et se mettre directement à table puis veiller
un peu avec les enfants avant d'aller se coucher. D'habitude c'est une
nouvelle journée de travail qui commence dès son retour à la maison
et qui se prolonge jusqu'à 23 h 00 ou minuit. Quant à l'époux, il est cer-
tes content de cette nouvelle situation mais parfois il se trouve un peu
embarrassé. Mais, ce qui est bien c'est qu'il commence, bien que timi-
dement, à s'initier aux taches ménagères le jour de son congé. Avec le
temps, il découvre que faire la vaisselle, éplucher les pommes de terre,
laver le linge sale ou passer la serpillière ne porte en aucune façon
atteinte à sa "virilité" ou à sa "dignité d'homme". Bien au contraire, ça
rend la vie familiale plus équilibrée et les rapports conjugaux plus jus-
tes et plus fructueux.
J'ai toujours aimé apprendre à préparer les plats spécifiques de
chaque région de la Tunisie. Ainsi, chaque fois que je passe chez une
famille je fais attention à ce qu'elle prépare. Je ne vous cache pas que
maintenant, je sais préparer le couscous de douze ou quinze manières,
et cela selon les régions, les traditions et les milieux sociaux. Mais, ce

94
Trente ans de lutte. 1972-2002 La clandestinité

que j'ai appris cette fois de spécifique ce sont des plats populaires,
généralement sans viande : des variétés de chakchouka, le couscous
aux fèves sèches ou aux légumes, le bourgoul, blé concassé, etc. le
matin, je prends de la bsissa, c'est moins coûteux qu'autre chose. Vous
savez, je ne vis pas isolé de la réalité tunisienne, la vie est devenue très
chère. Il n'est plus donné à n'importe qui, même ce qu'on appelle la
"classe moyenne", d'assurer une ration de viande chaque jour ou de
manger des fruits à chaque repas.
Le temps ne pèse pas beaucoup sur moi, parfois, je souhaite que la
journée s'allonge pour que je puisse terminer ce que j'ai à faire. Vivre
en clandestinité, ce n'est pas se cacher pour ne pas être arrêté, mais
c'est se donner une occasion et un moyen de continuer la lutte dans un
pays gouverné par une dictature policière. Dans ce cadre, mon temps
est organisé de la façon suivante : je consacre 9 à 10 heures par jour
pour mes occupations politiques et intellectuelles, je dors 6 à 7 heures
par jour et le reste du temps je le consacre à préparer la bouffe, arran-
ger et nettoyer la maison et m'occuper des enfants si je suis chez une
famille. Je ne regarde pas fréquemment la télé parce qu'il n'y a plus
rien à voir, même pas les matchs de football, car le foot et le sport en
général, sont malheureusement atteints par la gangrène mafieuse.
Certains dirigeants proches du palais ont tout faussé : racket d'argent
auprès des privés et des sociétés d'Etat, accaparement des meilleurs
joueurs des petits clubs, manipulation du calendrier, corruption des
arbitres, etc. bref, cela ne donne plus envie de suivre les activités spor-
tives. Pourtant, pendant des années, j'étais fan d'un club de la capitale
avec qui j'ai pratiqué l'athlétisme. A part le sport, qu'est ce qui reste à
voir : un feuilleton égyptien abrutissant et ennuyeux ou une émission
de "variétés" qui tourne au ridicule dès les premières minutes, l'anima-
teur demande à son invité, surtout s'il vient d'un autre pays arabe, un
aveu : dire que ''la Tunisie est un oasis de sécurité depuis qu'elle est
gouvernée par Ben Ali''.
Outre mes lectures d'ordre politique (journaux, revues, livres, etc.),
je suis un grand amateur de littérature et d'histoire, car il ne faut pas
oublier que j'étais professeur de littérature et de civilisation arabo-
musulmane. Mes amis me procurent tout, d'ailleurs je viens de termi-
ner la lecture de Al-khobz Al-hafi (Le pain nu), un roman autobiogra-

95
Le chemin de la dignité

phique du marocain Mohamed Choukri et de Mémoire d'un corps de


l'Algérienne Leïla Mostghanem. Mais je dois avouer qu'il y a un roman
que je relis souvent, il s'agit de Le vieil homme et la mer d'Ernest
Hemingway. Je suis fasciné par le héros (the old man) de cette épopée
humaine. Je me rappelle toujours cette réflexion qu'il a faite à un
moment crucial de cette épopée : ''man is not maid for defeat …a man
can be destroyed but not defeated'' (l'être humain n'est pas fait pour être
vaincu …. Il peut être détruit mais pas vaincu). Abou Nouas, Al-Maâri,
Al-Moutanabbi, Al-Sayab, Al-Bayati, Nazim Hikmat, Pablo Neruda,
Paul Eluard, Federico Garcia Lorca et beaucoup d'autres poètes sont
mes compagnons de tout moment. A n'importe quel moment du jour ou
de la nuit, j'ouvre un recueil de poésie de tel ou tel poète.
Franchement, à l'heure actuelle il n'y a pas grand-chose à lire en
Tunisie. La littérature et l'art n'ont jamais été aussi coupés des réalités
tunisiennes, des réalités du pays et du peuple, qu'aux cours des dix der-
nières années. Dans les années 60, 70 et 80, les écrivains, les poètes,
les gens de théâtre, les cinéastes, les troupes musicales et les peintres
étaient plus ou moins impliqués dans les luttes populaires et expri-
maient, à leur façon et avec leurs propres moyens, les aspirations des
différentes classes et couches sociales. A l'heure actuelle, c'est la déser-
tification culturelle totale. La dictature a procédé, comme dans les aut-
res domaines de la vie, en utilisant l'arme de la répression d'une part et
celle de la corruption d'autre part, rares sont ceux qui ont pu préserver
leur dignité et sauver l'honneur de leur âme. Le profil de l'intellectuel,
de l'écrivain, de l'acteur, du cinéaste et du chanteur de l'"ère nouvelle"
est semblable à celui du journaliste, c'est le propagandiste-indicateur.
Il doit courtiser l'autocrate et surveiller ses pairs. C'est la chute dans le
creuset du faux, comme l'a exprimé le romancier algérien Tahar
Ouattar dans une intervention sur la littérature tunisienne aujourd'hui.
Les quelques voix discordantes, dans tous les domaines culturels, sont
totalement boycottées par les médias.
Sans aucun doute mes filles souffrent beaucoup. Tout d'abord, parce
que nous n'avons pas pu vivre ensemble beaucoup de temps. Prenez la
cadette, Ousseïma, elle a maintenant 12 ans, nous n'avons vécu ensem-
ble que 5 ans. Quant à la petite, Sarah, qui vient d'éteindre sa premiè-
re bougie le 18 juin dernier, je ne l'ai jamais vue depuis sa naissance.

96
Trente ans de lutte. 1972-2002 La clandestinité

Elles souffrent aussi, parce que filles d'opposant politique et de mili-


tante des droits humains, elles sont tout le temps harcelées par la poli-
ce politique. Mais ce qui me console c'est qu'elle ont une mère excep-
tionnelle d'une part et que leur souffrances les a rendues, très tôt, cons-
cientes des problèmes de leur pays et de leur société (je parle ici de
Nadia, 17 ans, et d'Ousseima, 12 ans) d'autre part. Lorsque Ben Ali ou
l'un de ses courtisans parlent de "l'enfance heureuse de l'ère nouvelle",
mes filles les couvrent d'injures. Evidemment, elles ne sont pas les seu-
les à souffrir, des milliers d'enfants de prisonniers politiques, d'exilés,
d'opposants et de militants des droits humains vivent dans la même
situation. La dictature benaliste est un enfer pour tous, pour les adultes
comme pour les enfants.
Des années que j'ai passées en prison, un fait qui peut paraître anec-
dotique est resté gravé dans ma mémoire. C'était en janvier 1992, je
venais d'être arrêté et incarcéré à la prison civile de Tunis, étant un
''habitué de la maison'', j'ai demandé à d'anciens détenus ce qui a chan-
gé en prison depuis ma dernière incarcération, on m'a appris entre autre
qu'un ancien gardien qui a le grade de sergent chef a été désigné
comme nouveau bourreau de la Tunisie. Un bourreau reçoit 10 dinars
et 50 kilos de farine par tête. On m'a appris aussi qu'il s'occupe quoti-
diennement de la fouille des détenus qui vont voir leurs avocats. Le
lendemain, j'ai reçu la visite de l'un de mes avocats et je me suis retro-
uvé face à face avec ce nouveau bourreau, on s'est tout de suite recon-
nus. Instantanément, ses yeux se sont fixés sur mon cou, il l'a prospecté
avec beaucoup d'intérêt. Il a certainement imaginé la corde autour de
mon cou, j'ai senti un frisson envahir tout mon corps…et je n'ai pas pu
me retenir de rire. A sa question sur les raisons de mon rire, je lui ai dit
que ses mains qui sont passées sous mes aisselles - pour fouiller - m'ont
chatouillé
Combien de temps je peux tenir dans cette situation ? Une éternité
s'il le faut. Vous devez savoir qu'il s'agit pour moi d'une conviction. La
vie d'un être humain n'est-elle pas quelque chose de précieux ?
Pourquoi, alors, la gâcher dans des futilités ? Ne vaut-il pas mieux la
consacrer à quelque chose de noble, telle que la cause de la liberté, de
la justice sociale et du progrès - cela importe peu pour moi que ce but
soit atteint de mon vivant ou non, l'essentiel, c'est de participer autant

97
Le chemin de la dignité

que possible à lui frayer le chemin - certes vous devez vous rappeler
les vers du célèbre poète turc Nazim Hikmat qui disent :

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas
Qui illuminera la voie…

Néanmoins, je suis convaincu que la victoire sur la dictature bena-


liste n'est pas difficile, car cette dictature n'est pas aussi forte qu'on le
croit.

98
Deuxième partie

Textes politiques
Le minimum démocratique pour nos
alliances d'aujourd'hui et de demain
Ce texte, en réponse à la déclaration commune de Mohamed
Moâada et Rached Ghannouchi, a été rédigé en arabe au nom du
PCOT en avril-mai 2001. Nous en avons traduit en français un
large extrait publié ci-dessous.

La déclaration commune publiée par messieurs Mohamed Moâada,


leader du Mouvement des démocrates socialistes (MDS) et Rached
Ghannouchi, leader du mouvement En-Nahdha, à l'occasion du 45ème
anniversaire de "l'indépendance" de la Tunisie par laquelle ils appel-
lent à former un front national, démocratique, a suscité de vifs débats
au sein de l'opposition et des intellectuels tunisiens, à l'intérieur
comme à l'extérieur du pays. Les avis sur cet appel se partagent en
deux tendances : les uns le défendent sous le prétexte "d'une volonté
de dépasser la dispersion de l'opposition" pour affronter la dictature du
7 novembre de façon "efficace" et "rassembler le peuple autour de
cette opposition" ; ceux qui se rangent à cet avis estiment que "l'évo-
lution" des positions du mouvement En-Nahdha sur la question des
libertés et des droits de l'Homme est un élément encourageant pour
unir l'opposition dans ses différentes composantes et que le refus de
cette union ne serait qu'un réflexe "sectaire" sans fondement.
Les autres, par contre, soit l'ont refusé, soit ont émis des réserves.
Les causes de ce refus ou de ces réserves sont différentes d'un camp à
l'autre. En effet, certains refusent cette union pour des raisons idéolo-
giques, car ils considèrent qu'un travail en commun entre des laïcs et
des islamistes est impossible, les références et les objectifs des deux
camps étant fondamentalement différents. D'autres la refusent pour des
considérations fondamentalement politiques ; ils considèrent que le
mouvement En-Nahdha qui s'inspire de la doctrine des Frères musul-
mans est coutumier du double langage. Il peut annoncer des positions
quand il est en situation de faiblesse et les renier une fois le rapport de
force en sa faveur. Il peut aussi afficher des positions sans les appliquer

101
Le chemin de la dignité

dans la pratique. C'est pour cela qu'il est inutile de travailler avec un
parti qui ne tient pas compte dans son action des positions de principe
claires. Il y a enfin, ceux qui hésitent encore à rallier le front Moaâda
- Ghannouchi pour des calculs politiciens ou par peur des réactions de
Ben Ali et non pas pour des différends idéologiques ou politiques.
Nous ne dévoilons pas de secret en disant que le PCOT a été solli-
cité de la part du MDS et du mouvement En-Nahdha pour débattre du
communiqué commun et le signer. Les deux partis ont d'ailleurs mon-
tré leur disponibilité à entendre les éventuelles modifications que pour-
rait proposer le PCOT. Cependant, la conjoncture sécuritaire difficile
dans laquelle vit le PCOT ne lui a pas permis de débattre de l'initiati-
ve et d'y répondre avant la date du 20 mars.
La question est encore d'actualité car elle ne relève pas d'une posi-
tion relative à un problème temporaire mais bien de la constitution d'un
front politique qui aura des objectifs à réaliser sur la période à venir ;
nous estimons donc qu'il est de notre devoir de donner notre avis, d'au-
tant plus que les initiatives qui visent à unir l'"opposition" ou le "mou-
vement démocratique" se sont multipliées ces derniers temps.
Au-delà des motivations de leurs promoteurs, ces initiatives expri-
ment le besoin urgent de faire progresser la lutte politique et sociale
dans notre pays.
Pour cela, le débat sur l'initiative Moâada - Ghannouchi est une
occasion pour débattre du sujet de l'union de l'opposition tunisienne et
de ses conditions.
Cette question nous préoccupe ainsi que tous ceux qui ont sérieuse-
ment envie de se débarrasser de la dictature du 7 novembre pour met-
tre fin au très long cauchemar qui s'abat de tout son poids sur la Tunisie
et sur son peuple.

Le débat public
Le PCOT a préféré répondre à l'initiative du MDS et du mouvement
En-Nahdha d'une façon publique et ouverte car nous considérons que
l'établissement d'un front national démocratique, en particulier, et l'u-
nion de l'opposition tunisienne, en général, n'est pas un problème pro-
pre à un seul parti mais que c'est celui de tous les partis d'opposition ;
bien entendu, nous ne considérons pas comme partis d'opposition les

102
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

partis du décor officiel (à part le Rassemblement socialiste progressis-


te qui s'est démarqué des partis officiels et a adopté des positions
démocratiques depuis quelques années).
Par ailleurs, nous estimons que ce problème est celui du peuple tuni-
sien qui aspire lui aussi au changement. Un débat public et ouvert
donne à toute citoyenne et à tout citoyen, qui s'y intéresse, l'occasion
de suivre ce qui se déroule sur la scène politique et d'y participer.
L'objectif de toute forme de travail commun n'étant pas seulement de
rapprocher les franges de l'opposition mais bien aussi de rassembler le
peuple tunisien autour d'un projet commun.
Cependant, certains ne seraient pas favorables à un débat public
ouvert, car ils considèrent que le régime de Ben Ali pourrait tirer pro-
fit de la mise en lumière des divergences au sein de l'opposition, et,
pourquoi pas, les utiliser pour plus la disperser. Pour éviter ce danger,
ils pensent qu'il serait préférable d'engager les débats entre les parties
concernées et si cela aboutit à un résultat positif tant mieux, sinon cela
n'approfondira pas le fossé entre elles.
Nous ne sommes pas de cet avis, non seulement parce que les diver-
gences au sein de l'opposition tunisienne, en particulier celles qui exis-
tent entre le PCOT et En-Nahdha, sont déjà connues mais aussi parce
que nous sommes convaincus que le pouvoir ne peut pas manipuler le
sort de l'opposition sauf s'il trouve en face de lui des partis fragiles. Par
contre, s'il a devant lui des partis sérieux qui défendent des positions
s'appuyant sur les principes et les convictions de leurs militants, il ne
pourra récolter qu'un échec cuisant.
Nous nous référons dans ce domaine à notre propre expérience qui
est connue de l'opinion publique, surtout en ce qui concerne notre rela-
tion avec En-Nahdha et le MDS. Le PCOT depuis sa naissance était
fondamentalement en opposition avec En-Nahdha aussi bien sur le
plan idéologique que politique et pratique. Cette opposition s'est mani-
festée au niveau de la presse, de l'union du travail, des universités, des
lycées, de la ligue de défense des droits de l'Homme (LTDH) et des
clubs culturels dans tout le pays.
Ceci a laissé penser que le PCOT allait se réjouir de l'oppression que
le pouvoir pratique sur le mouvement En-Nahdha depuis le début des
années 90 sous le prétexte que cette oppression le débarrasserait de

103
Le chemin de la dignité

son" ennemi idéologique principal ". Mais qu'en est-il vraiment ?


Dans les faits, le PCOT a été la seule force politique structurée à
condamner dès le premier jour l'oppression dont a été victime ce mou-
vement, alors que même les forces et les partis politiques qui se sont
rapprochés d'En-nahdha lui ont tourné le dos et se sont ralliés à Ben Ali
au nom de " l'intérêt suprême de la nation " et de la " lutte contre l'ex-
trémisme et le terrorisme religieux ". Le PCOT a d'ailleurs averti que
ce qui motive Ben Ali dans sa campagne contre En-Nahdha, au nom de
la défense de la liberté, de la démocratie et du progrès, c'est sa nature
fasciste contraire à la démocratie qui fait qu'il ne peut accepter aucune
opposition, dans quelque domaine que ce soit, hors de son contrôle.
A partir de là, le PCOT a averti des conséquences néfastes de l'ap-
probation de la politique de ce régime ; celui qui a cru qu'il pourrait
profiter de l'oppression des islamistes se leurrait et les faits l'ont prou-
vé par la suite.
Le PCOT a condamné tous les actes d'oppression dont ont été victi-
mes les islamistes (enlèvements, torture, procès expéditifs, représailles
qui ont touché les familles, etc.) partant de son refus de principe de ces
pratiques fascistes, un refus catégorique et ce, quelle que soit l'appar-
tenance idéologique ou politique de la victime.
Le PCOT a été aussi le premier à revendiquer la libération de tous
les prisonniers politiques et la proclamation de l'amnistie générale.
Cela a été l'une des causes de l'acharnement du régime de Ben Ali sur
les militants du PCOT sous le prétexte qu'ils étaient complices du "ter-
rorisme islamiste".
D'autre part, le PCOT était en désaccord avec le MDS dès le début
des années 90 à cause du soutien de ce dernier à la politique de Ben
Ali, contraire aux libertés et à la démocratie, et dont ont été victimes
principalement le PCOT, les islamistes, les militants des droits de
l'Homme, les journalistes, les femmes démocrates, les avocats, les syn-
dicats et les étudiants.
Certains avaient prédit que le PCOT n'allait pas dénoncer l'arresta-
tion de Monsieur Moâada en 1995 à la suite de la lettre ouverte adres-
sée à Ben Ali dans laquelle il l'alertait sur la dégradation alarmante de
la situation des libertés en Tunisie ; pourtant, contrairement à d'autres
partis, le PCOT n'a pas hésité, en se basant sur ses principes inébran-

104
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

lables de défense de la liberté d'expression et de refus des procès fabri-


qués à l'encontre des opposants, à condamner la détention du président
du MDS, Monsieur Mohamed Moâada, puis celle de Monsieur
Khémais Chamari, membre de son Bureau exécutif, pour lequel on a
fabriqué une affaire montée de toutes pièces.
Le PCOT a également dénoncé l'ingérence dans les affaires de ce
mouvement et le renversement de sa direction légitime avec la com-
plicité de la police de Ben Ali, de son administration, du corps judi-
ciaire corrompu et de quelques membres du mouvement qui n'ont de
loyauté qu'envers leurs intérêts personnels.
En conclusion, nous pensons qu'il n'y a aucun mal à débattre de
façon publique et ouverte des problèmes qui touchent l'avenir du pays,
si tout le sérieux nécessaire est assuré, bien plus, nous considérons que
le mal peut jaillir de coalitions hâtives et sans principes comme en a
d'ailleurs connu l'espace politique tunisien ces deux dernières décen-
nies ; c'est ce type d'expérience qui approfondit la dispersion de l'op-
position et lui fait perdre sa crédibilité, car les coalitions sans principes
de base échouent rapidement et peuvent entraîner une situation encore
plus complexe.

Les considérations idéologiques ne sont pas notre critère


pour les actions communes
Après cet éclaircissement, nous passons directement au fond du
sujet, c'est-à-dire la question des alliances. A ce propos, nous disons
que le PCOT ne fait pas de la position idéologique un rempart dans ses
relations avec les autres partis et organisations politiques car il sait que
les coalitions, quelle que soit leur forme, reposent sur des accords poli-
tiques qui reflètent des intérêts communs que les parties alliées veulent
voir aboutir dans un cadre précis ; chaque parti pense que cela le rap-
prochera du but pour lequel il milite et rassemblera le maximum de
gens autour de son projet. Il va sans dire que dans notre pays, qui vit
sous un régime dictatorial depuis 1956, le champ des accords et des
alliances politiques est vaste.
Celui qui a observé la trajectoire du PCOT depuis sa création en jan-
vier 1986 remarquera qu'il a conclu plusieurs fois des accords et des
coalitions avec des forces qui ne partageaient pas du tout son idéolo-

105
Le chemin de la dignité

gie, comme les nationalistes, les libéraux et les réformateurs, et jamais


ces divergences n'ont été un handicap pour conclure ces accords et
coalitions, que ce soit sur le plan politique, syndical, celui de la jeu-
nesse, ou encore celui de la défense des droits de l'Homme. Ce qui
importe en premier lieu pour le PCOT, ce n'est pas la doctrine ou la
référence idéologique de chaque parti mais c'est sa position par rapport
aux questions posées dans le sens du progrès pour la société tunisien-
ne.
Nous disons cela pour montrer que le PCOT croit absolument à la
nécessité de coalitions et de travaux en commun car ils répondent aux
besoins réalistes qui s'imposent à chaque mouvement politique sérieux
qui veut servir le peuple.
Nous disons cela aussi pour insister sur le fait que si le PCOT n'a pas
conclu d'accord avec le mouvement En-Nahdha ce n'est pas pour des
raisons purement idéologiques, c'est-à-dire que ce n'est pas parce que
le PCOT se réfère à la théorie communiste basée sur une philosophie
matérialiste alors que En-Nahdha se réfère à l'idéologie islamique (l'is-
lamisme) inspirée d'une philosophie idéaliste, mais c'est à cause de dif-
férends politiques qui touchent à la base du compromis minimal pour
un travail en commun et, en premier lieu, les sujets qui ont rapport à la
liberté, la démocratie et les droits de l'Homme.
La preuve en est que le PCOT a défendu Tahar Haddad qui était un
islamiste réformateur alors que En-Nahdha l'avait condamné et avait
condamné ses appels réformistes favorables à l'émancipation de la
femme musulmane.
Par ailleurs, le PCOT a toujours défendu dans ses écrits les zones de
lumière de la tendance islamiste réformiste de Cheikh Jamel Eddine
El-Afghani et de Mohamed Abdu alors que En-Nahdha les considérait
jusqu'à récemment comme étant hors de sa doctrine idéologique et por-
tait un jugement négatif sur leurs positions éclairées.

Les données du problème sont-elles différentes


aujourd'hui ?
Ce sont donc les raisons qui ont fait que le PCOT n'a jamais conclu
d'alliance politique dans le passé avec En-Nahdha et nul n'ignore que
les combats politiques et idéologiques entre les deux partis ont été atté-

106
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

nués ces dix dernières années en raison de l'oppression qui frappe les
deux mouvements et toute l'opposition qui a refusé de s'allier avec la
dictature du 7 novembre. Par ailleurs, les deux partis n'ont jamais hési-
té, chacun de son côté, à condamner la répression subie par l'autre
camp.
A l'intérieur des prisons, les militants se sont retrouvés dans la
même galère, soumis aux sévices des gardiens de Ben Ali. D'autant
plus que nos deux partis sont, dans une large majorité, les principales
victimes de cette oppression, même si les détenus de En-Nahdha sont
les plus nombreux. D'ailleurs plusieurs pétitions portaient les signatu-
res des militants des deux mouvements ou de leurs sympathisants, à
côté de signatures de personnes appartenant à d'autres camps idéolo-
giques et politiques.
Mais les relations ne se sont pas transformées en coalition jusqu'à ce
que vienne cette dernière initiative entre le MDS et En-Nahdha à
laquelle a été convié le PCOT.
Comment alors posons-nous le problème aujourd'hui ? Est-ce que
les données ont changé par rapport à hier ? nous considérons que l'an-
gle sous lequel a été posé le problème hier reste le même aujourd'hui.
Car nous n'avons pas changé de critères, c'est-à-dire que nous conti-
nuons à avoir, face à la question du travail en commun et des coali-
tions, un comportement politique et nous ne mettons pas comme obs-
tacle les considérations idéologiques.
Par ailleurs, nous adoptons une attitude souple du fait de l'état actuel
des choses et du degré d'évolution du mouvement politique général au
sein de la société. Nous ne conditionnons pas notre participation à un
accord sur l'ensemble des sujets tactiques et stratégiques, car cela vou-
drait dire concrètement le refus du travail en commun et des coalitions,
mais nous conditionnons notre accord à une base minimale nécessaire,
et nous sommes prêts à limiter cette base au terrain politique sans l'é-
largir aux domaines économique, social, culturel et autre, pour ne pas
faire échouer le travail commun ; il faut par ailleurs noter que certains
sujets comme la corruption généralisée du plus haut au plus bas de
l'Etat n'est pas un sujet de discorde.
De toute évidence, la question qui se pose maintenant est : quel est
le contenu de ce minimum politique que nous venons d'évoquer ?

107
Le chemin de la dignité

La réponse nous paraît simple, claire et logique. C'est d'ailleurs la


même réponse qu'hier, bien qu'aujourd'hui cette réponse prenne plus
d'importance du fait de la prise de conscience de plus en plus impor-
tante face à une dictature policière brutale tenue par une minorité infi-
me, ou plutôt une poignée de voleurs, de suceurs de sang et de cor-
rompus, qui n'a aucun intérêt à l'évolution de la société tunisienne ; le
minimum qui peut rassembler, c'est la lutte contre la dictature. Car la
torture est terrible pour tous, l'intrusion nocturne dans les maisons pour
effrayer leurs habitants, les abus des policiers dans la rue, les tribunaux
de Ben Ali, les conditions de vie dans les prisons, l'interdiction de
réunion, d'organisation, l'impossibilité de demander des comptes aux
dirigeants, tous les pouvoirs entre les mains d'une seule personne sans
aucun contrôle, l'interdiction de soutenir le peuple palestinien martyr
ou l'Irak assiégé, affamé et détruit. Tout cela est dur et dégradant pour
tous, la dignité de chacun est bafouée, tous les sacrifices pour une vie
meilleure, où toutes les conditions de la citoyenneté seraient recon-
nues, sont réduits à néant. Cela fait que la lutte contre la dictature cor-
rompue du 7 novembre présente un intérêt commun évident pour tou-
tes les parties lésées qui souffrent de cette dictature et pour le peuple
tunisien dans son ensemble. Notre propos jusqu'ici ne se heurtera à
aucun refus de la part des opposants, à l'exception bien sûr des partis
de décor entretenus par le général Ben Ali, qui n'ont aucun intérêt à un
changement puisqu'ils puisent les raisons de leur existence dans la
pérennité même de la dictature.
Mais l'opposition à la dictature est-elle suffisante pour constituer un
"front démocratique" ? Peut-elle assurer la réussite de ce front ? Nous
pensons que non. Etre d'accord sur la nécessité de se débarrasser de la
dictature du 7 novembre, considérée comme l'obstacle majeur aujour-
d'hui à un éveil de la Tunisie et de son peuple, doit être accompagné
d'un autre accord sur le fait que la chute de la dictature ne débouche
pas sur la mise en place d'une dictature d'une autre nature, mais qu'el-
le permette la mise en place d'un régime démocratique. Car la Tunisie
ne peut être guérie que par la garantie de la liberté et de la démocratie,
dont l'absence la fait souffrir aujourd'hui. Il faut, dès à présent, se met-
tre d'accord sur ce point.
Si nous insistons sur ce principe, c'est parce que de fausses idées cir-

108
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

culent ça et là, lesquelles, en fin de compte, prennent à la légère la


question de la lutte commune et les aspirations du peuple tunisien.
Parmi ceux qui défendent ces idées, certains sont proches des milieux
islamistes et prétendent qu'il faut s'inspirer de ce qui se passe en
Palestine où les différentes composantes du mouvement national, les
divers courants de gauche et les courants islamistes, dont le Hamas et
le Jihad islamique, unissent leurs forces contre l'ennemi sioniste, en
dépassant leurs différends sur le projet social et en remettant la discus-
sion sur ce point aux lendemains de la libération et de l'indépendance.
Cet exemple nous paraît inadapté à la Tunisie car il ne prend pas en
compte les différences entre les situations palestinienne et tunisienne.
Dans le premier cas, la colonisation sioniste est un obstacle direct au
progrès du peuple palestinien, et il faut s'en débarrasser, c'est-à-dire
qu'il faut régler le problème national pour pouvoir prétendre au chan-
gement de la société. C'est pour cela qu'il n'est pas étonnant de voir s'u-
nir les différentes forces nationales palestiniennes autour du même
objectif, aujourd'hui, laissant à plus tard leur combat autour de la natu-
re du changement social, politique et culturel, même s'il n'est pas tout
à fait absent aujourd'hui, mais en arrière plan pour ne pas affaiblir l'u-
nité nationale qui rencontre d'ailleurs beaucoup de difficultés en raison
des comportements de certains dirigeants, au sein des organisations et
de l'autorité palestinienne.
Par contre, en Tunisie, la situation est différente car le principal han-
dicap n'est pas la colonisation mais la dictature policière interne, ce qui
fait de la question démocratique la clé pour pouvoir aborder tous les
sujets qui ont trait au social, au national et au culturel. Partant de ce
constat, aucun front ne peut se constituer sur un choix en deçà des
libertés politiques comme base minimale.
Une autre fausse idée est que : "si Ben Ali est aujourd'hui l'ennemi
de tous, alors éliminons-le et après cela, que chaque parti fasse ce qu'il
veut". Les promoteurs de cette idée accusent tous ceux qui exigent des
conditions minimales à une coalition, de vouloir prolonger la dictature
de Ben Ali. Il est vrai que ce dernier constitue un lourd obstacle pour
le peuple tunisien et pour tous les partis d'opposition. Nous ne voulons
à aucun prix prolonger les jours de cette dictature, au contraire nous
voulons son départ au plus vite et bien avant 2004 si possible. Se ral-

109
Le chemin de la dignité

lier contre Ben Ali n'exige pas d'être d'accord sur tous les points et
chaque parti sera libre de faire de son mieux pour conquérir le peuple
tunisien après avoir évincé la dictature du 7 novembre. Mais ce qu'ou-
blient les promoteurs de cet avis, c'est qu'aucun parti ne pourra demain
faire la conquête du peuple tunisien, s'il n'existe pas de terrain favora-
ble pour cela, et ce terrain c'est la liberté politique car, sans elle, il ne
pourra pas diffuser ses positions et ses programmes, ni les défendre.
Autrement dit, si ceux qui défendent cette position veulent que
chaque parti soit libre, après en avoir fini avec la dictature, de respec-
ter ou non les libertés politiques, cela signifie qu'il s'agit d'un rappro-
chement opportuniste qui n'est pas motivé par une conviction profon-
de des principes de liberté, de démocratie et d'égalité, mais par l'accès
au pouvoir à tout prix pour édifier un régime dont rien ne garantit qu'il
sera différent de celui de Ben Ali.
C'est pour cela que la coalition ne peut être sérieuse, responsable et
crédible, que si chaque parti adopte clairement cette base minimale,
qui garantit ses intérêts et ceux du peuple tunisien. C'est une garantie
pour pouvoir cohabiter ensemble mais aussi pour préserver le peuple
tunisien d'une nouvelle dictature, protéger ses droits et lutter contre la
misère dans laquelle il vit aujourd'hui.
Dans ce cadre nous pouvons nous référer aux pays qui garantissent
les libertés politiques. Dans ces pays, il existe un minimum de droits et
de règles que résume l'expression "valeurs républicaines" qui garantit
le respect des libertés individuelles, publiques, le respect du principe
de la souveraineté du peuple, de l'égalité devant la loi et de l'indépen-
dance de la justice. Le non respect de l'un de ces principes constitue
une atteinte à ces "valeurs républicaines". Il est évident que les partis
qui remettent en cause ces valeurs n'ont aucun intérêt pour la liberté et
la démocratie. Par contre, les peuples et les forces progressistes restent
très attachés à ces principes, veulent les élargir, les approfondir et
garantir les conditions matérielles de leur existence.

La liberté politique : quel contenu ?


Nous avons donc expliqué que le minimum requis doit être l'enga-
gement à défendre la liberté politique comme alternative au régime
totalitaire et à la dictature policière. Nous devons donc définir le conte-

110
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

nu des libertés politiques pour que ne subsiste aucune zone d'ombre,


d'autant plus qu'il n'existe personne en Tunisie, mise à part la dictatu-
re du 7 novembre, qui n'aspire à la liberté et à la démocratie et qui ne
la revendique.
De notre point de vue, la liberté politique signifie :
Premièrement, le respect des libertés individuelles : liberté de pen-
ser, liberté d'opinion, liberté de conscience, liberté de créer, liberté de
s'informer, de circuler et de voyager, le droit à l'intégrité physique
(abolition de la torture et toute autre peine dégradante), à la protection
du domicile, des correspondances, des communications (téléphone,
fax, internet, etc.), le droit à la protection de la vie privée, contre les
détentions arbitraires, le droit à la participation à la vie publique, à se
présenter aux élections et choisir ses représentants, le droit à exercer
des fonctions publiques sans discrimination, le droit de choisir son par-
tenaire en toute liberté, etc.
Deuxièmement, le respect des libertés publiques : liberté d'expres-
sion, liberté de la presse, d'édition, de rassemblement et de manifester,
liberté d'organisation y compris sur le plan syndical. Les libertés
publiques comprennent aussi le principe du respect de la souveraineté
populaire, c'est-à-dire le droit du peuple à décider de son sort, son droit
à choisir celui qui va le gouverner à travers des élections libres et
démocratiques, régulières et transparentes ; c'est son droit à contrôler
ceux qui le gouvernent, à leur demander des comptes et à les révoquer
si nécessaire, c'est son droit, enfin, à légiférer soit directement, soit par
l'intermédiaire de ses représentants.
Troisièmement, le respect de l'égalité, ce qui inclut :
i/ L'égalité dans la jouissance de toutes les libertés et droits cités,
sans distinction de sexe, de religion, d'appartenance politique ou socia-
le. Cela signifie l'absence de toute discrimination au niveau des droits,
tous les droits, entre les hommes et les femmes de notre pays. Le prin-
cipe qui doit régner est celui de la citoyenneté et non pas celui de la
subordination et de l'appartenance clanique, pas plus que d'une discri-
mination basée sur le sexe.
ii/ L'égalité devant la loi, dans les principes et dans la pratique. Cela
suppose :

111
Le chemin de la dignité

- l'existence d'un cadre juridictionnel qui garantit les libertés et le


droits fondamentaux du citoyen et les protège de tous les abus,
d'où qu'ils viennent, du pouvoir, des individus ou de tout autre
groupe,
- l'existence d'un pouvoir judiciaire indépendant, se limitant au
respect de la loi dans ses jugements, et imposant ce respect à tous
et sans distinction. A ce sujet, nous pensons que l'élection des
juges et de leurs auxiliaires est le meilleur moyen de garantir l'in-
dépendance de la justice car il n'y a aucune raison d'élire le pou-
voir législatif et exécutif et de ne pas élire le pouvoir judiciaire.
Il est clair, aussi, qu'il existe un lien étroit entre les libertés indivi-
duelles, les libertés publiques et le principe de l'égalité. Les libertés
individuelles ou privées sont indispensables pour que le Tunisien,
homme ou femme, exerce dans la dignité son rôle de citoyen dans la
vie publique, car un citoyen qui ne jouit pas de sa liberté et de ses
droits politiques en tant qu'individu ne peut pas jouer son rôle au
niveau de la nation.
Par ailleurs, si la société est composée d'individus qui ne jouissent
pas de leur liberté et de leurs droits, elle se transforme en une masse de
sujets, incapables d'exercer leur souveraineté. Il n'y a donc pas de
libertés publiques sans libertés individuelles, car les premières sont la
réalisation des secondes au niveau de la société. Il est également évi-
dent qu'on ne peut parler de liberté et de démocratie sans égalité entre
tous les citoyens face à la jouissance de leurs droits, sans distinction.
La dictature du 7 novembre, si elle prive la majorité des Tunisiens,
hommes et femmes, de leurs droits personnels, les prive collective-
ment de jouer un quelconque rôle dans la vie publique, car elle sait que
les libertés individuelles sont le fondement des libertés publiques. Si
les unes disparaissent, les autres disparaissent automatiquement.
Cette dictature discrimine aussi les Tunisiens selon leur appartenan-
ce sociale, politique et surtout idéologique (distinction dans tous les
domaines, y compris dans l'accès aux services administratifs les plus
élémentaires, au travail, aux crédits, dans la répartition des impôts,
etc.), car elle est éminemment consciente du fait que le principe de l'é-
galité constitue pour elle une menace, puisque son pouvoir repose sur
l'appartenance familiale, clanique et régionale.
112
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

Le contenu de la déclaration commune de M. Moâada / R.


Ghannouchi et du communiqué final du 7ème congrès du
mouvement En-Nahdha
Au vu du minimum démocratique de l'étape à venir, voyons si les
conditions de travail commun sont présentes dans le communiqué
commun M. Moaâda / R. Ghannouchi et dans le communiqué final du
7ème Congrès du mouvement En-Nahdha.
Il est évident que ce qui nous intéresse essentiellement c'est la posi-
tion du mouvement En-Nahdha car elle est la plus sujette à contesta-
tion dans la vie politique tunisienne compte tenu de ses positions au
cours des années 70, 80 et même au début des années 90, à l'origine du
conflit entre En-Nahdha et les différentes franges du mouvement
démocratique et progressiste.
Sans doute, dans ce communiqué, les deux partis signataires s'enga-
gent à "respecter les principes du régime républicain, de l'Etat de droit,
des institutions démocratiques, des libertés publiques et des droits de
l'Homme". Ils s'engagent également à" consolider les acquis de notre
société dans plusieurs domaines comme l'éducation, les droits de la
femme, l'égalité des sexes". D'ailleurs, le front national démocratique
que le communiqué appelle à constituer serait "basé sur la défense des
libertés publiques et des droits de l'Homme" et son objectif serait de
"restituer au peuple sa souveraineté à travers la lutte politique et la
résistance populaire, civile et pacifique pour instaurer l'alternative
démocratique espérée".
Ce discours démocratique se retrouve dans le communiqué final du
septième congrès du mouvement En-Nahdha, même si certains points
du premier communiqué ont été omis ou exprimés d'une manière
ambiguë dans le deuxième.
Il est clair que les publications de ce mouvement pendant ces dix
dernières années, et même avant, montrent que ce discours démocra-
tique n'est pas vraiment nouveau car la plupart de ces éléments y sont
déjà évoqués. Le fait que les gens ne sont pas informés des publica-
tions du mouvement En-Nahdha et de celles de son président, à l'é-
tranger, le cheikh Rached Ghannouchi, s'explique par l'interdiction de
toute circulation de journaux ou livres critiquant le régime en Tunisie.
C'est ce qui laisse penser que tout ce qui est énoncé au niveau du com-
113
Le chemin de la dignité

muniqué commun est nouveau.


Dans ce cadre, les raisons de l'évolution du discours du mouvement
En-Nahdha ces dernières années et sa focalisation sur les principes
démocratiques nous importent peu. Ce mouvement, comme l'ensemble
des mouvements islamistes, affronte une réalité et se confronte à la
réaction du pouvoir et de la société. Ses militants subissent l'oppres-
sion ; en fuyant la persécution, ils vivent de nouvelles expériences dans
les sociétés occidentales laïques et démocratiques. De plus, ce mouve-
ment est influencé par l'évolution des mouvements islamistes dans la
région et ailleurs. Il en résulte des scissions et des écarts dans le dis-
cours entre des partis unis au départ par une devise aussi vague et floue
que " l'islam est notre alternative ". Cette fracture est due à des chan-
gements de conviction chez les uns et à des motifs tactiques et oppor-
tunistes, au sens péjoratif du terme, chez les autres.
Ce qui nous importe ici, c'est le degré de crédibilité du discours
démocratique de En-Nahdha et sa concordance avec la plate-forme
minimale dont nous avons parlé et qui est une condition sine qua non
à toute alliance.
C'est ce qui va nous permettre de juger de la réalité et de la nature
des changements au sein du mouvement En-Nahdha dans le domaine
politique et plus précisément dans ses relations avec les partis de l'op-
position démocratique.
En toute franchise, ce qui est paru dans le communiqué commun en
général, et dans le communiqué final du septième congrès du mouve-
ment En-Nahdha en particulier, est loin d'éclairer d'importantes zones
d'ombre. Un travail politique sérieux se base sur la clarté, nous devons
donc détailler ces points obscurs et les décortiquer car une opposition
claire vaut mieux qu'un compromis bâclé.
Nous ne débattrons pas ici des différents problèmes sociaux, cultu-
rels et extérieurs car nous pensons que les différends sur ces sujets
n'empêchent pas de se mettre d'accord sur les bases de la plate forme.
Les points que nous voulons aborder ont directement trait à cette base
minimale politique évoquée ; ce sont :
- la relation entre la religion et l'Etat
- la question des libertés individuelles : liberté de pensée, d'opi-
nion et de conscience,

114
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

- le problème des châtiments corporels et sa relation avec le


principe du respect des droits de l'Homme,
- la question de la souveraineté du peuple,
le problème de l'égalité et de l'égalité des sexes.

A propos de la relation entre la religion et l’Etat


La position du mouvement En-Nahdha sur la relation entre la reli-
gion et l'Etat a toujours été au cœur des polémiques entre ce mouve-
ment et les forces démocratiques. En effet, En-Nahdha a persisté
depuis sa création à donner à ce problème une dimension liée à l’"iden-
tité" (il s’agit de la conception propre à En-nahdha de l’identité). Il a
considéré que le lien entre la religion et l'Etat, avec toutes ses consé-
quences idéologiques, politiques, législatives et sociales, est nécessai-
re à "la préservation de l'identité du pays". De ce fait, En-Nahdha a
estimé que tous ceux qui appelaient à la laïcité de l'Etat complotaient
contre cette identité.
Par contre le PCOT, depuis sa création, a toujours réfuté cette façon
de poser le problème, considérant que cela fausse le débat. En effet,
nous estimons que le débat sur question de la relation entre la religion
et l'Etat ne s'inscrit pas dans un cadre "identitaire" mais bien dans
celui des libertés, de la démocratie et des droits de l'Homme. Il est
avéré que ces valeurs ne peuvent former un tout indissociable avec les
principes et les lois d'un pays, que si la politique ( l'Etat étant l'institu-
tion politique par excellence) est considérée comme un champ de
confrontation des opinions, des programmes et des projets en fonction
des intérêts de chaque ensemble, à une étape ou à une autre de l'histoi-
re du pays.
Dans ce combat politique, le critère ne peut pas être celui de la
croyance et de l'incroyance mais celui de l'intérêt du peuple et de ce
qui ne l'est pas, de ce qui fait progresser une société et de ce qui la fait
régresser. Il va donc sans dire que pour que chacun ait le droit de par-
ticiper à la vie politique, il faut une garantie minimale de liberté, de
protection des droits fondamentaux et d'égalité, sur la base du principe
de citoyenneté qui ne prend en compte ni religion, ni idéologie, ni
sexe, ni statut social, ni appartenance politique.
Partant de ce principe, le PCOT s'est vivement opposé au lien entre

115
Le chemin de la dignité

Etat et religion, car il renvoie, dans la conscience, au "sacré", et si le


"sacré" est lié à l'Etat, comme auparavant dans l'histoire, et comme
c'est encore le cas dans plusieurs pays arabes et islamiques gouvernés
par des familles corrompues et tyranniques, alors il imprègne les insti-
tutions, les lois, les pratiques et les dirigeants et nul ne peut critiquer
ces derniers, ni s'opposer à eux ou encore exiger leur départ, pas plus
que le changement du régime, sans être condamné comme apostat.
La religion se transforme donc en une arme redoutable, détenue par
une faible minorité au pouvoir et utilisée pour légitimer la répression
et priver les citoyens de leurs droits les plus fondamentaux à gérer
leurs affaires avec des processus et des mécanismes démocratiques
qu'ils sont seuls aptes à décider selon leurs intérêts ; elle devient un
moyen au service des intérêts de cette minorité.
Autrement dit, et puisque nous parlons de la Tunisie, la répression,
menée par Ben Ali au nom de "l'intérêt suprême de la patrie", trouve-
rait demain sa justification, dans un Etat religieux pour lequel le divin
servirait de nouvel alibi ; cela veut dire que la base répressive, despo-
tique, de l'Etat ne change pas ; ce qui change, c'est la formulation. A
l'accusation de "traître à la nation" se substituerait celle de mécréant.
Et si aujourd'hui Ben Ali, pour mieux réprimer son peuple, se posi-
tionne comme le représentant de la patrie et parle en son nom, alors le
tyran de demain, accoutré de l'habit de la religion, se proclamera
comme le représentant de dieu sur terre.
La question qui se pose est donc de savoir le sort de la religion
quand elle est séparée de l'Etat et, par conséquent, celui des institutions
et associations religieuses ? La réponse est évidente. La religion sort
du cadre du politique pour entrer dans le cadre personnel. Cela
devient donc une partie indissociable de la liberté individuelle, garan-
tie et protégée par la loi contre tous les abus, que ce soit de la part de
l'Etat ou de toute autre composante de la société.
Quant à l'institution religieuse, elle devient, à l'instar des associa-
tions et organisations religieuses, un élément de la société civile ; elle
tire sa légitimité du principe des libertés publiques garanties et proté-
gées par la loi. Elle devra donc se plier à la loi comme toutes les aut-
res associations, organisations et institutions ; une telle loi ne restrein-
dra pas son activité dans la mesure où elle reste dans la limite du

116
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

respect de la liberté, des droits et de la conscience des citoyens.


Dans ces conditions, la laïcité est tout à fait différente du sens que
certains ignorants et imposteurs lui donnent lorsqu'ils disent qu'elle est
synonyme de "persécution de la religion et des religieux", de "violation
de l'identité" et "l’absence de règles morales". La laïcité n'est qu'un
moyen d'organiser la tolérance dans la société et d'imposer, en tant
que devoir civil, le respect d'autrui, y compris le respect de sa religion.
Le respect des devoirs du citoyen est la seule condition qui puisse
déterminer si ce dernier mérite bien de jouir de sa liberté et de ses
droits, et non pas sa religion ou sa doctrine ou son sexe.
La laïcité est aussi un moyen réaliser le principe de la souveraineté
du peuple dans ses différentes dimensions. En effet, quand le PCOT a
posé la question de la séparation entre la religion et l'Etat ou plus pré-
cisément la question de la sécularisation de l'Etat, il a voulu mettre fin
à l'oppression des Tunisiens au nom de la religion et leur offrir la chan-
ce de jouir de leur liberté et de tous les droits dont ils sont privés jus-
qu'à aujourd'hui, et ceci sous différents prétextes.
En conclusion, la laïcité ne peut en aucun cas nuire au Tunisien
croyant. Bien au contraire, elle représente son chemin vers la démo-
cratie car elle lui permet, d'une part, de pratiquer sa religion en toute
liberté, sans obligation ni pression de l'Etat ou de n'importe quel autre
parti, et, d'autre part, de participer efficacement à la vie publique, tout
en disposant de tous ses droits, sans discrimination due à sa religion,
son sexe ou son appartenance politique.
Que la majorité du peuple soit croyante n'est pas contradictoire avec
un Etat laïque, car la laïcité de l'Etat ne nuit pas à la croyance de la
majorité, au contraire, elle la protège de l'abus de pouvoir de certaines
minorités qui imposent une pratique orientée de la religion. De plus, la
laïcité protège les minorités non croyantes ou ayant d’autres croyan-
ces, le choix de la religion ne doit pas être soumis à la logique de la
majorité, mais au contraire à la logique de la liberté qui consiste à
respecter toute croyance, doctrine ou conviction quels que soient leurs
adeptes et quel qu'en soit le nombre.
En outre, la laïcité ne peut pas nuire à l'identité culturelle du peuple
tunisien, bien au contraire, elle contribue à son enrichissement car elle
ouvre les portes de l'innovation, de la créativité, de la diversité et de la

117
Le chemin de la dignité

différence, elle est un rempart à tous les obstacles mentaux et religieux


contraires à ces principes. Elle renforce, par ailleurs, l'unité des
citoyens contre l'étranger dominant et colonisant. En effet, par son
refus des facteurs de discrimination basés sur la croyance ou la doctri-
ne, elle fait de la patrie, la terre, les valeurs culturelles communes
et les intérêts généraux, les référents sur lesquels les citoyens s'ap-
puient pour renforcer leur solidarité. Par ailleurs, la préservation de
l'identité culturelle comme élément constitutif de la nation ne peut se
faire que dans un cadre global, car il n'y a d'indépendance culturelle
que liée à l'indépendance économique, politique et militaire, ainsi qu'à
la maîtrise de la science et des connaissances.
En réalité et sur un plan individuel, le PCOT a toujours considéré
que ceux qui prétendent être victimes de la laïcité sont ceux qui s'arro-
gent le droit de porter atteinte à la liberté de celui qui ne partage pas
leurs croyances et leurs convictions. Ils pointent l'arme du terrorisme
idéologique contre tous ceux qu'ils n'arrivent pas à convaincre de
manière rationnelle et logique, sous prétexte que leurs croyances leur
donnent un droit sur la liberté d'autrui et sur sa vie. Ces personnes ne
peuvent en aucun cas être des partisans de la liberté.
Sur un plan général, réfuter la laïcité ne peut avantager que les par-
tis et organisations en manque de légitimité, à cause de leurs objectifs
et programmes réactionnaires qu'ils justifient par la référence au sacré.
Leur incapacité à atteindre le pouvoir et à y rester de manière démo-
cratique, les incite à se parer d'une légitimité divine à travers laquelle
ils oppriment le peuple.
Les observateurs les plus avertis du pays arabe le plus rigide en
matière de religion, l'Arabie Saoudite, remarquent aisément que c'est
un des pays au monde le plus sous-développé politiquement et socia-
lement. C'est aussi un des pays qui pratique le plus l'allégeance à l'im-
périalisme américain et aliène le plus l'identité de son peuple, au détri-
ment de l'indépendance de sa nation. De plus, ce pays sert de base mili-
taire américano-britannique pour attaquer l'Iraq et leur permettre de
mieux contrôler les pays de la région.
En conclusion, lier l'Etat à la religion n'est pas un signe de respect
du droit de l'être humain béni par dieu, mais c'est au contraire un
moyen de l'opprimer, de l'humilier et de détourner les richesses de son

118
Textes politiques Le minimum démocratique pour nos alliances

pays au bénéfice d'une famille corrompue qui est au pouvoir. Ce n'est


pas non plus un gage de protection de l'identité nationale mais c'est une
injure faite à l'indépendance. Et pour finir, celui qui a confiance dans
ses objectifs et dans les programmes qu'il défend ne craint pas de les
soumettre au peuple libre et d'en accepter le verdict sans avoir besoin
de recourir à une quelconque justification divine. En effet, celui qui a
recours à ce genre de justification ne cherche qu'à obscurcir les choses
et non pas à les éclairer et à les illuminer.

119
Interview de Hamma Hammami
12
avec la chaîne de télévision Al-Mustakillah

Al-Mustakillah : Hamma Hammami, vous vivez dans la clandestini-


té depuis trois ans et demi, pourquoi ce choix ?
Hamma Hammami : en réalité je ne suis pas le seul qui vit en clan-
destinité, j'ai d'autres camarades qui vivent aussi depuis un certain
temps dans les mêmes conditions que moi, Abdeljabbar Maddouri
depuis novembre 1997, Ammar Amroussia et Samir Taâmallah depuis
février 1998, Nous sommes tous poursuivis par la police et la justice
tunisiennes.
Ce que je veux mentionner c'est qu'on n'a pas choisi de vivre en
clandestinité, on nous l'a imposé, c'est la situation de notre pays qui
nous pousse à un tel choix. Certains disent que telle personne ou tel
groupe est en fuite. La vérité c'est que nous ne sommes pas en fuite,
nous sommes obligés de vivre comme ça pour continuer à militer, les
militants qui vivent en clandestinité ne sont pas en fuite, ils sont en
pleine action de militantisme, et ce n'est pas non plus la peur qui nous
pousse à choisir la clandestinité, on connaît la police, nous avons été
arrêtés plusieurs fois et torturés maintes fois, aussi on n'a pas peur de
la prison, on connaît les geôles de l'intérieur.
Le choix de la clandestinité a été fait pour continuer à militer à côté
de nos camarades du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT)
et à côté des forces démocratiques en Tunisie.
Le pouvoir tunisien veut mettre tout le monde devant le fait accom-
pli, et ne laisse le choix qu'entre se taire ou aller en prison ou - dans le
meilleur des cas - vivre en exil, nous avons refusé de vivre en exil,
nous avons aussi refusé de nous taire en préférant militer pour la liber-
té, la démocratie et la justice sociale.
Quand je dis qu'on vit dans la clandestinité, cela ne veut pas dire
qu'on est coupé du monde dans un endroit clos sans pouvoir sortir, ni

12. Cette interview a été réalisée clandestinement et transmise en août 2001 sur la
chaîne de télévision Al-Mustakillah qui émet depuis Londres. C'est sur cette même
chaîne qu'il a annoncé qu'il allait sortir de clandestinité.

121
Le chemin de la dignité

bouger, ni militer. Nous sortons, nous voyageons et nous participons à


la lutte à côté de nos camarades et à côté des forces démocratiques et
progressistes de notre pays. Mais, normalement, on fait très attention,
car nous savons que le pays est très quadrillé par la police, par les
Comités de quartiers, les sections et les collaborateurs du Parti au pou-
voir. Malgré tout ça, nous continuons la lutte selon la situation qui nous
convient.
Al-Mustakillah : M. Hammami, les autorités vous accusent d'être un
hors la loi. Qu'est-ce que vous répondez à cette accusation ?
Hamma Hammami : cette accusation est vide de sens, nous ne som-
mes pas des hors la loi, c'est l'Etat qui est hors la loi, c'est lui qui nous
prive de notre droit à s'exprimer, il nous prive aussi de notre droit légi-
time à s'organiser.
Al-Mustakillah : mais l'autorité répète que ce sont là des lois du
pays et qu'il faut les respecter !
Hamma Hammami : qu'est-ce que ces lois que nous avons refusé de
respecter et auxquelles nous ne nous sommes pas soumis ? Ce sont les
lois concernant les associations, les syndicats et les partis et la loi de
1959 concernant la presse, ces lois privent le Tunisien de son droit à
s'organiser dans des associations, dans des syndicats ou dans des par-
tis, elles privent le citoyen de son droit légitime d'expression et le punit
quand il ose le réclamer. Ce sont des lois injustes et non démocra-
tiques. On n'a pas enfreint des lois concernant le code de la route, le
vol ou la drogue, les lois qu'on a refusées sont des lois anti-démocra-
tiques, injustes, qui ligotent les libertés individuelles et collectives,
nous considérons la non soumission et le non respect à ces droits
comme un droit légitime.
Le jeu est ancien et connu comme le sont les régimes dictatoriaux.
Hitler, par exemple, avait des lois, Mussolini avait des lois, l'ex-pou-
voir d'apartheid d'Afrique du Sud avait des lois, le régime sioniste de
Sharon a aussi des lois. Est-ce que ce sont des lois justes ? Non, et cela
ne fait absolument pas de ces Etats des Etats de droit, et le fait de
fabriquer des lois ne change pas la nature d'un Etat pour qu'il devien-
ne un Etat de droit.

122
Textes politiques Interview Al-Mustakillah

L'Etat de droit exige que les lois soient votées par un Parlement élu
démocratiquement, il exige aussi que ces lois garantissent les libertés
individuelles et collectives, il nécessite enfin que tous les citoyens -
gouvernants et gouvernés - soient égaux devant la loi. Comme il exige
aussi l'existence d'un appareil judiciaire indépendant qui oblige tous
les citoyens - gouvernants et gouvernés - à respecter la loi.
C'est un vieux jeu connu depuis longtemps, un jeu des pouvoirs
autoritaires de promulguer des lois qui privent les citoyens de leurs
droits, de leurs libertés et de demander aux mêmes citoyens de se sou-
mettre à ces lois injustes sous peine d'être déclarés comme hors-la- loi.
C'est ça l'État de droit ? l'État démocratique ?
Nous en Tunisie, on n'a pas d'État de droit ; les lois chez nous sont
issues d'un Parlement illégitime, elles ne garantissent ni les droits ni les
libertés, mais interdisent et punissent les citoyens qui veulent jouir des
libertés.
Les citoyens en Tunisie ne sont pas égaux devant la loi, ces lois ne
s'appliquent pas à ceux qui sont proches du pouvoir, mais les oppo-
sants sont toujours victimes des foudres de ces mêmes lois injustes et
qui ont été votées d'une façon non démocratique.
Enfin en Tunisie, on n'a pas de système judiciaire indépendant qui
protège les gens, l'appareil judiciaire chez nous est une administration
qui dépend totalement du pouvoir exécutif, est surtout aux ordres de la
police, et sur cette base nous affirmons que notre position de ne pas se
soumettre aux lois injustes ne signifie pas que nous sommes contre la
loi d'une façon systématique ; nous acceptons les lois justes, mais nous
luttons avec toutes nos forces contre les lois injustes et non démocra-
tiques ; nous sommes pour un État de droit et contre l'État arbitraire et
de non droit et nous considérons que notre position est progressiste et
civilisée, nous pensons que la soumission aux lois injustes est une atti-
tude d'esclaves, que l'État autoritaire en Tunisie essaie de cultiver dans
les têtes de tous les citoyens. Il veut que le Tunisien en arrive à consi-
dérer que le bon citoyen est celui qui renonce à tous ses droits et liber-
tés en faveur de l'État autoritaire, et ça nous l'avons refusé et rejeté.
Al-Mustakillah : vous avez été torturé et emprisonné sous le régime
de Ben Ali, quel commentaire feriez-vous à propos des informations

123
Le chemin de la dignité

diffusées par les services du pouvoir et qui stipulent que la torture


n'existe pas en Tunisie et que les conditions d'incarcération sont nor-
males et conformes aux exigences des chartes internationales.
Hamma Hammami : je ne suis pas d'accord avec les analyses pré-
tendant une ouverture du régime en ce moment. La ligne permanente
ici est la répression qui passe d'une étape à une autre beaucoup plus
dangereuse ; et pour comprendre les causes de cette politique répressi-
ve, j'invoquerai trois éléments :
Le premier élément est lié à la nature dictatoriale du régime de Ben
Ali. Le régime du 7 novembre est un régime qui n'accepte en aucun cas
la démocratie. Le parti au pouvoir gouverne depuis plus de 40 ans,
c'est un parti qui s'est habitué à la spoliation du pouvoir et à la mono-
polisation du domaine public et il ne peut se transformer aujourd'hui
en un parti démocratique qui accepte la liberté, le pluralisme et l'alter-
nance. Mais, en plus de ça, il y a la responsabilité personnelle du
Président de ce parti, Ben Ali qui, lui-même, s'est emparé du pouvoir
le lendemain du coup de main du 7 novembre 1987.
Ben Ali ne peut pas porter un projet démocratique, l'histoire de cet
homme est liée à une seule chose : la répression, et je le dis d'une façon
claire et nette. Ben Ali était l'outil de la répression de Bourguiba cont-
re le mouvement syndical en janvier 1977, et lorsque Bourguiba a
voulu en 1982 appliquer ce qu'il a lui-même appelé "la politique d'ou-
verture", il a éloigné Ben Ali parce qu'il n'était pas l'homme de la situa-
tion, et quand l'ancien Président a voulu revenir à la politique répres-
sive après les émeutes de la faim de 1984, il a appelé de nouveau Ben
Ali à son service, et c'est ce dernier qui, en 1985, a mené l'attaque pour
l'élimination du mouvement syndical tunisien, comme il a mené en
1986 la répression contre le mouvement étudiant en essayant de l'éli-
miner lui aussi, et c'est lui encore qui a organisé la répression sanglan-
te contre les partis et mouvements politiques en 1987, et de ce fait il ne
peut jamais porter un projet démocratique.
Le deuxième élément : ce sont les intérêts constitués sous le pouvoir
de Ben Ali et autour de sa personne par une minorité que je peux qua-
lifier de minorité mafieuse parvenue à accumuler d'énormes richesses
de manière illégale et essentiellement par la corruption, et cette mino-
rité n'acceptera jamais la démocratisation de la vie politique en

124
Textes politiques Interview Al-Mustakillah

Tunisie.
S'il arrive que la presse et le système judiciaire deviennent indépen-
dants et s'il arrive que les élections soient libres et démocratiques, cette
minorité sera menacée dans ses intérêts, car elle devra donner des
comptes sur les sources de ses richesses et sera éloignée du centre du
pouvoir. C'est pour ça que cette minorité fait pression tout le temps
pour aggraver la situation, car la répression seule garantit ses intérêts.
Le troisième élément : c'est le rendez-vous de 2002 (les élections
présidentielles), et Ben Ali connaît pertinemment la libération de la vie
politique en un tel moment, l'indépendance de la presse, du système
judiciaire, la reconnaissance des associations et des partis, la révision
des lois organisant les élections pour garantir qu'elles seront libres et
démocratiques ; tout cela amène à la constitution d'une large opposi-
tion à son régime et cela conformément avec l'article 69 de la
Constitution qui lui interdit de se représenter en 2004.
Al-Mustakillah : à votre avis, Hamma Hammami, où se situe le pro-
blème de la Tunisie en ce moment ?
Hamma Hammami : je crois que le grand problème de notre pays
maintenant est la dictature, cette dictature basée sur le pouvoir absolu.
Un seul homme au haut de la pyramide du pouvoir exécutif, qui a auto-
rité sur le pouvoir législatif et sur le système judiciaire.
Al-Mustakillah : donc, selon vous, il n'y a pas de république en
Tunisie
Hamma Hammami : non, non, je l'ai déjà dit, il n'y a pas de répu-
blique en Tunisie. Comment peut-on parler de république en présence
d'un pouvoir personnel absolu, avec des élections truquées, avec les
99,99%, en l'absence totale de libertés, en torturant les citoyens, avec
une justice soumise et annexée au pouvoir exécutif ?
La Tunisie, actuellement, est une monarchie avec une façade
"moderniste", ni plus ni moins. La république, au vrai sens du mot,
reste un projet à réaliser, un projet d'avenir.
Al-Mustakillah : comment vous, directeur du journal interdit Al-
Badil, jugez-vous la situation de la presse en Tunisie ?
Hamma Hammami : la situation de la presse est catastrophique. Je
125
Le chemin de la dignité

considère que c'est le plus grand mensonge que les responsables ne


cessent de répéter quand ils affirment que la liberté d'expression est
garantie dans notre pays.
A plusieurs reprises, des intervenants sur Al-Mustakillah ont déjà
parlé de la situation de la presse et ont désigné certaines causes qui
entravent la liberté d'expression et d'information, telles que la distribu-
tion aux journaux des parts publicitaires par l'ATCE13, etc.
Je pense qu'il y a un point qui n'a pas été suffisamment développé.
Il s'agit de ce que la presse officielle essaie de faire passer en racontant
que le Président est du côté de la liberté de la presse et que la respon-
sabilité vis-à-vis de la liberté de la presse incombe aux journalistes et
à l'héritage de l'ère Bourguiba qui continue à conditionner les compor-
tements des journalistes et les directeurs de journaux. Ces dires n'ont
aucun fondement et cherchent seulement à masquer la vérité. Voyons
ce que dit Ben Ali dans ses discours chaque fois qu'il s'adresse aux
journalistes : "écrivez librement dans les limites que permet la loi".
Que signifie cette phrase ? Ce n'est pas l'éthique du métier qui est en
cause, quand j'étais directeur du journal Al-Badil, aujourd'hui interdit,
j'ai été condamné à plusieurs reprises à des peines de prison et des
amendes. Que stipule le code de la presse ? Toute personne qui critique
Ben Ali est passible de cinq ans de prisons et 2000 dinars d'amende.
Celui qui critique le gouvernement ou un membre du gouvernement, la
justice ou un juge, l'administration ou un fonctionnaire, la police ou un
agent de police, les douanes ou un agent des douanes, de façon géné-
rale celui qui critique un quelconque fonctionnaire est passible de trois
ans d'emprisonnement et 1200 dinars d'amende. Quant à celui qui
publie une nouvelle, même si elle est vraie, il suffit que le pouvoir
pense le contraire pour qu'il soit passible de trois ans de prison et 2000
dinars d'amendes. Celui qui critique la corruption ou les inégalités
sociales peut être accusé d'incitation de la population à protester et
risque trois ans de prison et, je crois, 2000 dinars d'amende.
Le code de la presse ne concerne pas seulement les journalistes, il
s'applique aux 10 millions de Tunisiens, dans ce qu'ils écrivent, disent

13. ATCE : Agence tunisienne de communication extérieure.

126
Textes politiques Interview Al-Mustakillah

ou lisent, les pièces de théâtre, la chanson, les films etc. En un mot


toute forme d'expression.
Si le Tunisien et la Tunisienne n'ont pas le droit de critiquer le pré-
sident, le gouvernement, les fonctionnaires, les lois et ne peuvent dif-
fuser l'information qu'ils souhaitent diffuser, alors que reste-t-il de la
liberté de presse et d'expression ? Cette loi prive les gens d'écrire libre-
ment et de s'exprimer sur les sujets les plus importants qui les concer-
nent. Il n'est pas vrai non plus qu'ils peuvent écrire sur le foot comme
ils veulent, ou sur l'art, Mohamed El Guerfi s'est retrouvé devant le tri-
bunal quand il a parlé de l'art, un autre s'est retrouvé entre les mains de
la police politique quand il a écrit sur les cireurs.
Je pense que la responsabilité sur l'état lamentable de la presse n'est
pas en premier lieu celle des journalistes ni des directeurs de journaux,
même s'ils en ont une part. Le premier responsable c'est le pouvoir en
place et à sa tête Ben Ali.
Face à cette situation, les Tunisiennes et les Tunisiens essaient d'im-
poser leur droit de s'exprimer à travers la publication de journaux illé-
gaux ou en ligne. Au PCOT, après l'interdiction d'Al-Badil, nous avons
continué à publier depuis quinze ans sans interruption notre journal
clandestin Sawt ach-chaab qui a coûté la prison à des centaines de
militantes et militants de notre parti.
Al-Mustakillah : vous avez présenté un point de vue négatif de l'é-
tat de la presse et de la situation politique, que pensez-vous des réali-
sations du pouvoir sur le plan économique, mises en avant par
l'Occident ?
Hamma Hammami : je pense que nous sommes capables de juger
nous-mêmes la situation économique, culturelle ou politique de notre
pays sans avoir besoin pour cela des confirmations occidentales. On ne
cesse de nous répéter que l'économie tunisienne va bien et que ce qui
cloche, c'est la situation politique, au point que cette dite réussite éco-
nomique est devenue une sorte de justification de ce qui se passe au
niveau politique. Personnellement, je ne suis pas d'accord avec ce
point de vue, dissocier la politique et l'économie me paraît une aberra-
tion.
Si l'économie va bien, alors pourquoi le chômage n'a cessé de grim-

127
Le chemin de la dignité

per d'un an à l'autre depuis le 7 novembre 1987 ? Une bonne santé éco-
nomique doit en premier se traduire par une hausse de l'emploi, et donc
une réduction du chômage. Selon les chiffres officiels, le taux du chô-
mage est de l'ordre de 16-17%, en réalité il est entre 25% et 30%.
Si l'économie va bien, alors pourquoi le pouvoir d'achat, surtout des
salariés, n'a cessé de se dégrader ? Tout le monde se plaint du coût
élevé de la vie, les gens ne sont plus capables de subvenir à leurs
besoins avec un seul boulot. Le travailleur, au lieu de rentrer chez lui
après le travail pour se reposer, est obligé de chercher un deuxième
voire un troisième boulot pour pouvoir survivre. Il en est de même
pour les enseignants et les autres petits fonctionnaires.
L'Etat ne cesse de se désengager du secteur de la santé et petit à petit
nous nous retrouvons avec un système à deux vitesses, une médecine
pour les pauvres et une médecine pour les riches. La même chose se
produit au niveau de l'enseignement, un enseignement pour les riches
avec des perspectives garanties et un autre pour les pauvres sans garan-
tie de perspectives.
Si l'économie va bien, alors pourquoi la dette extérieure est en cons-
tante croissance ? En 1986 le poids de cette dette représentait 814 dol-
lars par personne14, en 2000 chaque Tunisien est redevable d'environ
1800 dollars à l'étranger. On peut continuer l'inventaire pour le budget
de l'Etat, la balance commerciale, etc.
Le gouvernement n'arrête pas de faire du tapage médiatique autour
des 5% de croissance. Il faut signaler, que ce taux est inférieur aux 7%
réclamés par le FMI et la Banque Mondiale, que, d'autre part, le taux
moyen de croissance entre 1962 et 1986, les 25 années précédant le 7
novembre 1987, date d'arrivée de Ben Ali au pouvoir, était de 5,5% ce
qui est supérieur au 5% présentés comme étant un miracle. De plus, sur
cette même période, à 11 reprises le taux de croissance a dépassé les
6% et 4 fois les 11%, ce qui est nettement supérieur au chiffre actuel.
Sur un autre plan, il faut souligner que par le passé ni les 5,5%, ni les
6% et ni les 11% de croissance n'ont épargné à la Tunisie les graves cri-
ses économiques qui l'ont secouée, notamment en 1969, 1980 et 1986.

14. Le poids de la dette par personne correspond au montant total de la dette extérieu-
re divisé par le nombre d'individus que compte la population tunisienne.

128
Textes politiques Interview Al-Mustakillah

Alors que peut-on dire des 5% actuels, c'est très insuffisant, surtout si
on sait que cette croissance n'est pas le produit d'une politique écono-
mique saine. Ces 5% ne proviennent pas du développement des sec-
teurs économiques de base, mais de l'intensification de l'exploitation
des travailleurs, du pillage de la caisse 26-26, de la hausse des impôts,
de la privatisation etc. Cette privatisation est comparable à quelqu'un
qui est en train de brader ses meubles et raconte que tout va bien tant
qu'il y a des liquidités dans la caisse, sans se préoccuper de l'avenir,
surtout quand les principaux bénéficiaires de cette privatisation sont
les capitaux étrangers. A terme, l'économie tunisienne sera entre les
mains d'une minorité locale qui ne se préoccupe guère de notre avenir
et d'une majorité de capitalistes étrangers qui ne s'intéressent qu'à leurs
intérêts. Par conséquent, le peuple tunisien n'est plus maître de l'avenir
de son économie. Les secteurs qui contribuent en grande partie à cette
croissance, sont souvent peu stables. C'est le cas du tourisme qui
dépend des circonstances et de l'agriculture qui reste tributaire des fac-
teurs climatiques.
Sur un autre plan, celui de la répartition du fruit de la croissance,
elle ne profite pas aux couches populaires mais à une infime minorité
locale ou internationale. On peut le constater en observant les chiffres,
la part des salariés dans le PIB est passée d'environ 40% dans les
années soixante-dix à 29% dans les années quatre-vingt-dix, tandis que
la part des capitalistes et des propriétaires fonciers a augmenté de 46%
à 56% sur la même période. Les salariés dont le nombre et la produc-
tion ne cessent de croître bénéficient de richesses dont l'accroissement
est de plus en plus faible, alors qu'une minorité de moins en moins
nombreuse accroît de plus en plus sa richesse. En un mot, les riches
sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres.
Voyons ce qui se passe au niveau des impôts, la part des salariés est
d'environ 85% alors que celle des chefs d'entreprise n'est que de 11 à
12%. Pour la consommation, les 20% les plus riches consomment
60%.
Je veux dire que, derrière ce prétendu miracle économique, se
cachent beaucoup de mensonges et de tromperies qui visent à donner
une certaine légitimité à la politique de Ben Ali et à son gouvernement
et en particulier à justifier leur politique répressive qui se présente

129
Le chemin de la dignité

comme étant le prix à payer de ce prétendu succès économique.


Je pense que de graves crises économiques attendent la Tunisie et
que la minorité mafieuse qui nous dirige essayera d'en faire payer le
prix au peuple qui reste la première victime pendant et en dehors des
crises.
Al-Mustakillah : vous parlez d'une minorité mafieuse qui s'accapare
toute la richesse du pays, est-ce que vous voulez désigner par là le phé-
nomène de la corruption ?
Hamma Hammami : à côté de l'exploitation et du pillage, la corrup-
tion est l'un des aspects de la situation actuelle. Ce phénomène est
devenu un des piliers du pouvoir en place, il touche tous les secteurs,
l'économie, la politique, l'administration, la justice, la police, les doua-
nes, la culture, le sport, etc. Aujourd'hui, aucun secteur n'échappe à ce
cancer, en vérité c'est une constante qui accompagne toute dictature à
cause de l'absence de tout contrôle. En effet, il n'existe pas de presse
qui peut jouer son rôle à ce niveau, l'absence d'une justice indépen-
dante et d'institutions élues librement et démocratiquement qui peu-
vent contrôler et demander des comptes.
En allant plus loin, je peux distinguer deux sortes de corruption. La
première de petite taille, largement répandue, que les gens connaissent
bien et à laquelle ils sont soumis dans leur quotidien. Il s'agit du rac-
ket exercé essentiellement par les flics et les petits fonctionnaires (5,
10 et 30 dinars). La deuxième de grande taille, se chiffre à des
milliards. Elle est l'œuvre des structures de l'Etat et des abus de pou-
voir.
Il est nécessaire que les responsables de ce phénomène rendent des
comptes par rapport à leurs actes et le plus vite possible, j'en profite
pour appeler les Tunisiens à imposer ces comptes vu la gravité et les
dangers que représente la corruption. Ce genre de dossiers est ouvert
en France, aux Philippines, en Indonésie et en Argentine où l'ancien
président Carlos Menem est incarcéré pour ces affaires.
Al-Mustakillah : le PCOT est connu pour ses combats idéologiques
et politiques avec le mouvement En-Nahdha, quelle relation entretien-
nent-ils aujourd'hui ?

130
Textes politiques Interview Al-Mustakillah

Hamma Hammami : c'est une question importante, je vais parler de


deux aspects liés à cette question.
D'abord le PCOT, malgré ses différents politiques et idéologiques
avec En-Nahdha, s'est fermement opposé dès le premier jour à la
répression et aux procès iniques que ce mouvement a subi, ainsi qu'à
la torture et la mort sous celle-ci de ses militants. Nous avons été accu-
sés par certains de compromission avec le terrorisme etc., mais nous
n'avons accordé aucune importance à ces accusations. En fait, ce qu'a
subi En-Nahdha n'était pas motivé par la défense de la liberté et du
progrès, ce que visait le pouvoir, c'était simplement l'élimination d'un
adversaire politique, comme cela s'est produit avant avec la gauche, et
comme le pouvoir l'aurait fait contre tout mouvement puissant, syndi-
cal ou de gauche. Il faut rappeler que Ben Ali a réprimé aussi notre
parti, le PCOT a subi près de 45 procès dans plusieurs régions ( Kef,
Mahdia, Tunis, Gabes, Gafsa, Sidi Bouzid, Nabeul, Sousse, Monastir,
etc. ), ensuite, comme chacun sait, la répression s'est étendue pour tou-
cher le MDS, les militants des droits de l'Homme et de façon générale
tout opposant et toute personne qui critique le régime de Ben Ali.
C'est pour cela que nous nous sommes opposés à cette vague de
répression, à la torture et aux procès iniques qui l'ont accompagnée.
Nous avons également réclamé, dès le départ, la libération de tous les
prisonniers politiques, islamistes et autres. En réalité les prisons n'é-
taient pas remplies seulement par les prisonniers islamistes, mais aussi
par les militants de gauche ; du PCOT, des étudiants, des syndicalistes
et d'autres tendances politiques comme le MDS.
Nous avons réclamé, et nous continuons de le faire, une amnistie
générale, car nous pensons que la place des centaines de prisonniers
islamistes est à côté de leur famille et dans leur lieu de travail et non
pas dans les prisons. C'est vrai aussi de ceux qui sont recherchés ou en
exil aussi. La position du PCOT concernant cet aspect est claire pour
tout le monde.
L'autre aspect qui concerne la relation entre le PCOT et En-Nahdha,
relève d'une autre question, celle des alliances avec tel ou tel courant
politique et la formation d'un front politique. Une alliance nécessite un
accord sur un programme minimum pour faire face au régime policier
et dictatorial en place. Aujourd'hui sur plusieurs points de ce mini-

131
Le chemin de la dignité

mum, qui est le minimum démocratique, nous sommes toujours en


désaccord avec En-Nahdha. Surtout en ce qui concerne les questions
de la relation entre l'Etat et la religion et des libertés individuelles et en
tête de celles-ci la liberté de pensée qui est primordiale à nos yeux, car
celui qui ne pense pas librement ne peut pas s'exprimer librement, s'or-
ganiser librement, se présenter aux élections ou voter librement. En ce
sens, la question de l'anathème lancé contre les apostats est une cause
de désaccord avec quiconque croit à la liberté d'expression. Un autre
point de désaccord est celui de l'application, en référence à la chari'a,
de peines corporelles dures et inhumaines, dépassées par le temps.
Nous pensons que la main est faite pour créer et non pas pour être cou-
pée, nous sommes contre la peine de mort, la flagellation et la lapida-
tion. Aujourd'hui, il existe des sanctions qui respectent l'intégrité et la
dignité humaine. Nous sommes en désaccord, également, sur un sujet
central pour nous qui est la question de la femme. Nous défendons l'é-
galité totale entre les femmes et les hommes, l'égalité au sein de la
famille et de la société, au travail et à l'école, dans tous les domaines y
compris dans la succession (l'héritage). C'est la position du PCOT, qui
depuis sa création a toujours défendu l'égalité totale dans tous les
domaines sans exception, qu'il s'agisse du politique, du culturel, du
social ou autre. Nous pensons qu'il n'y a aucun argument qui empê-
cherait l'égalité entre les femmes et les hommes.
Les points que je viens de soulever font partie du minimum démo-
cratique qui conditionne nos alliances avec En-Nahdha ou tout autre
parti.
Reste à préciser, que nous sommes avec la liberté d'expression pour
tous, y compris pour ceux avec qui nous ne sommes pas d'accord sur
ce minimum. Les différents politiques et idéologiques ne peuvent être
réglés qu'à travers la liberté et l'exercice de la démocratie. C'est notre
position que d'autres partagent avec nous. Tout le monde sait aujourd'-
hui ce qu'a donné le fait d'accepter l'exclusion et l'exception durant ces
dix dernières années. Ceux-là mêmes qui, au départ, appelaient à l'ex-
clusion, ont été par la suite écartés et exclus l'un après l'autre par le
régime en place, qui a réprimé progressivement toute opposition et
toute critique. C'est pour cette raison que le PCOT se bat pour les liber-
tés politiques pour tous sans conditions. Seul le peuple tunisien est

132
Textes politiques Interview Al-Mustakillah

capable de trancher en faveur de tel ou tel programme. Au sein du


PCOT, nous avons confiance en nos idées, en nos programmes et dans
les propositions que nous avançons ; il faut seulement donner l'occa-
sion au peuple tunisien de se prononcer et garantir notre droit à la libre
organisation et à la libre expression pour que nous puissions faire par-
venir, pas seulement de façon clandestine, nos propositions au peuple
tunisien.

133
A propos du 11 septembre
Il est évident pour tout esprit raisonnable que le terrorisme, en tant
que moyen de lutte politique est absolument inacceptable, non seule-
ment parce qu'il met souvent en péril la vie de gens innocents et c'est
pour cela qu'il est "aveugle", "irrationnel" et "répugnant", mais aussi
parce qu'il nuit à la cause que les auteurs de ces actes terroristes pré-
tendent servir et c'est d'ailleurs pour cela que le terrorisme, au vrai sens
du terme et sans amalgame avec les luttes et les mouvements de libé-
ration nationale ou sociale, dénote d'une myopie politique flagrante.
Les événements du 11 septembre dernier qui ont secoué les Etats unis,
faisant des milliers de morts, en majorité des civils, sont la preuve écla-
tante de la justesse de ce point de vue. Suite à ces événements dont la
responsabilité a été attribuée à l'organisation intégriste al-Qaeda de
Ben Laden qui arbore le drapeau du djihad contre les chrétiens et cont-
re les juifs, jamais les musulmans et les Arabes n'ont été autant objets
de suspicion pour une grande partie de l'opinion publique occidentale.
L'une des théories les plus réactionnaires, les plus chauvines, et les
plus génératrices de haine et de racisme et par conséquent d'agression
et de guerre, parue au cours des dix dernières années, en l'occurrence
la théorie du "choc des civilisations" de l'Américain Samuel
Huntington, spécialiste d'études stratégiques au service de l'adminis-
tration américaine, a pu trouver dans les attaques contre New York et
Washington une justification et une preuve, lui permettant d'apparaître
comme une "prophétie" politico-stratégique. Le "courant vert", c'est-à-
dire l'islam ou plutôt le monde musulman serait l'ennemi numéro un
contre lequel doit se mobiliser la civilisation chrétienne occidentale.
Une nouvelle "croisade" est annoncée. Certaines déclarations du prési-
dent américain G.W.Bush, parlant de "croisades" ou du Premier minis-
tre italien parlant de "la suprématie de la civilisation chrétienne occi-
dentale sur la civilisation arabo-musulmane" n'ont fait que conforter
les esprits les plus belliqueux et adeptes de ce genre de théories réac-
tionnaires. Les Arabes et les musulmans, surtout ceux qui vivent en
Occident, ont été contraints à affirmer qu'ils ne sont pas des "barbares"
et que leur religion n'est pas synonyme de violence et de terrorisme.

135
Le chemin de la dignité

Par ailleurs, la guerre menée par les USA contre l'Afghanistan, pays
meurtri et dévasté par l'occupation soviétique puis par les luttes fratri-
cides entre les clans de moudjahidine et enfin par le régime moyenâ-
geux des Taliban, a été perçue par une large majorité de l'opinion
publique occidentale comme une "guerre de légitime défense". Les
bombardements massifs des avions américains, les massacres des
populations civiles, la destruction de la nature n'ont été condamnés que
par une minorité. Aujourd'hui il faut être dupes pour croire que les
Américains vont plier bagage et quitter la région après avoir chassé les
Taliban du pouvoir et démantelé l'organisation al-Qaeda. Selon toute
évidence ils sont venus pour rester et organiser la région en fonction de
leurs intérêts stratégiques, économiques et militaires. Pis encore, la
campagne contre l'Afghanistan risque de s'élargir, au nom de la lutte
contre le terrorisme, pour toucher d'autres pays musulmans, et en
premier l'Irak déjà soumis depuis dix ans à un blocus meurtrier et aux
bombardements réguliers de l'aviation américano-britannique, après
avoir mené une guerre au nom de "la libération du Koweït", qui a tout
détruit, ou presque, en Irak. Cela dit, les attaques contre New York et
Washington sont en train de servir d'alibi aux stratèges américains afin
de renforcer leur domination sur le monde arabo-musulman. "Avec
nous ou contre nous", voilà la ligne de conduite qui régit les rapports
sociaux et politiques et qui justifie les moyens par les fins visées. De
ce point de vue, la civilisation occidentale est perçue par les peuples
arabo-musulmans comme une source d'oppression et d'humiliation. Le
confort matériel de "l'occidental", ses libertés politiques et individuel-
les, ses loisirs culturels, renvoient, de l'autre côté, à la pauvreté, la
répression politique, l'analphabétisme et la misère morale. Les acquis
de la "civilisation" sont accaparés par une poignée de nations alors que
la majorité d'entre elles sont asservies. C'est cette situation qui exaspè-
re les peuples musulmans empêchés de jouir de leur richesse, de leur
liberté, et de construire leur avenir de la façon qui leur convient. C'est
sur ce terrain qu'agit l'extrémisme religieux. C'est ce que doit com-
prendre tout esprit censé et raisonnable dans les pays occidentaux.
En effet la guerre menée par les Etats unis en Afghanistan, outre le
fait qu'elle n'est ni "juste" ni "civilisée" ni "noble", ne pourra en aucun
cas extirper les racines du terrorisme. Elle peut chasser les Taliban,

136
Textes politiques A propos du 11 septembre

neutraliser al-Qaeda, elle ne peut pas résoudre le problème du terro-


risme. Au contraire cette guerre barbare est perçue par des centaines de
milliers de musulmans comme une humiliation. Ce ne sont pas les
paroles démagogiques prononcées par G.W. Bush ou Tony Blair qui
vont apaiser les esprits, alors que les B52 américains massacrent les
populations afghanes, que les F16 détruisent êtres humains, maisons,
arbres et animaux en Palestine, et qu'une nouvelle agression contre
l'Irak est en préparation. Tant que les causes profondes du terrorisme
subsisteront, il subsistera. En d'autres termes le terrorisme ne sera éra-
diqué que si ces causes profondes sont enrayées.
Cependant cela ne signifie pas que les forces progressistes des deux
côtés doivent rester les bras croisés et accepter avec fatalisme le phé-
nomène du terrorisme, alors que d'autres mettent tout leur espoir sur
les méthodes sécuritaires pour lui faire face. Les forces progressistes
doivent se mobiliser pour mener un combat contre les causes profon-
des du terrorisme. Dans les pays arabo-musulmans, elles ont la lourde
tâche d'ouvrir d'autres perspectives de lutte à leurs peuples. La lutte
contre la dictature, contre le pillage de leurs richesses, l'agression cul-
turelle, la domination étrangère directe ou indirecte, est une lutte abso-
lument légitime que ni les Etats unis ni aucune autre puissance ne peut
arrêter. Elle doit cependant être menée avec des moyens adéquats qui
recueillent l'adhésion des peuples arabo-musulmans et la sympathie
des forces éprises de liberté et de progrès dans les pays occidentaux.
Une guerre de libération nationale, un soulèvement populaire armé
n'ont jamais été discrédités que par les ennemis de la libération des
peuples. Les progressistes français ont toujours soutenu et sympathisé
avec les luttes des peuples dominés et opprimés par la bourgeoisie
impérialiste. Le peuple américain lui-même a joué un rôle important
dans son désengagement au Vietnam. Le peuple palestinien est de plus
en plus soutenu dans sa lutte pour sa libération du joug israélien.
Cependant, le terrorisme n'a jamais servi une cause, aussi juste soit-
elle.
Les forces progressistes des pays occidentaux ont la lourde tâche
d'aider les forces progressistes des pays arabo-musulmans en luttant
contre leurs propres gouvernements en dénonçant les guerres de rapi-
ne et de pillage qu'ils mènent et le soutien qu'ils apportent aux dictatu-

137
Le chemin de la dignité

res de ces pays et à l'Etat d'Israël. Un tel soutien ne fera que rapprocher
les peuples des "deux mondes" et les inciter à lutter ensemble pour un
monde meilleur.
Face à la politique étrangère des USA définie par G.W. Bush pour
qui ceux qui ne se soumettront pas payeront les frais de leur "insou-
mission" et seront perçus comme "alliés du terrorisme international",
les dictatures les plus corrompues et les plus répressives de la région
ont immédiatement fait allégeance à Washington, profitant de l'occa-
sion pour justifier par la lutte contre le terrorisme leurs propres guer-
res contre les libertés et les droits humains dans leur pays. Les opposi-
tions les plus pacifiques et les plus légitimes sont traitées comme
autant d'alliés de Ben Laden. Chez nous, en Tunisie, à titre d'exemple,
Ben Ali n'aurait pu espérer mieux que les événements du 11 septemb-
re pour sortir de son isolement et se vanter d'être le champion de la
lutte contre le terrorisme. Il a reçu au Palais de Carthage Jacques
Chirac, Hubert Védrine et le ministre de l'Intérieur français, ainsi que
Silvio Berlusconi, le Premier ministre italien. Des messages lui ont été
adressés par G.W. Bush et par le colonel Pauwels. Son régime policier
est décrit par le président américain comme "un modèle de tolérance et
de modération dans le monde". Ainsi Ben Ali peut tranquillement révi-
ser la constitution pour se débarrasser de l'article qui lui interdit de bri-
guer un quatrième mandat en 2004. Il peut espérer une présidence à vie
avec le soutien tacite des gouvernements occidentaux.
Par ailleurs, la cause palestinienne au nom de laquelle auraient agi
les auteurs des attaques, n'a jamais été en si mauvaise posture. Le
Premier ministre israélien, Ariel Sharon, extrémiste de droite et crimi-
nel de guerre notoire qui n'a rien à envier à Milosevic ou à Karadjic, a
sauté sur l'occasion pour se présenter lui aussi comme un rempart cont-
re le terrorisme palestinien.
Les événements du 11 septembre n'ont pas desservi seulement les
peuples arabo-musulmans. Les peuples des pays occidentaux et du
monde entier se trouvent confrontés à des situations difficiles. En effet
plusieurs gouvernements occidentaux dont celui des Etats Unis se sont
servis de ces événements pour promulguer des lois et prendre des
mesures violant les libertés individuelles et collectives au nom de la
lutte contre le terrorisme. Le même argument a été utilisé pour aug-

138
Textes politiques A propos du 11 septembre

menter les budgets militaires et faire passer des projets jusqu'ici criti-
qués par l'opinion publique (le bouclier anti-missiles américain) et
dont les contribuables paieront la facture aux dépens de leur niveau de
vie, leur éducation et leur santé, en plus de la relance de la course aux
armements que provoquent ces projets mettant en péril la paix mon-
diale. Enfin, ces événements ont servi aux Etats-Unis à faire oublier
pour le moment les problèmes sociaux et politiques internes en exa-
cerbant les sentiments nationalistes, chauvins et racistes au nom du
"patriotisme". De larges pouvoirs sont donnés au Président, à ses géné-
raux et aux services de renseignement. Le soutien aux dictatures les
plus corrompues et les plus sanguinaires, le mépris des cultures et des
sentiments nationaux des autres peuples, la destruction délibérée de
l'environnement, la domestication des institutions internationales et
leur instrumentalisation au service des intérêts des superpuissances ne
font que renforcer les sentiments de haine à leur égard aux quatre coins
du monde et favorise l'aggravation du phénomène du terrorisme à l'é-
chelle internationale, comme une expression primaire et violente de
cette haine. Cependant, les USA ne créent pas seulement les conditions
objectives qui favorisent la naissance et le développement du terroris-
me mais aussi ils pratiquent le terrorisme d'état à l'échelle planétaire
(assassinats politiques, coups d'Etat, invasions militaires, …). Plus
encore, les USA sont responsables de la création, du financement et de
l'armement de plusieurs organisations terroristes dans le monde qu'ils
ont utilisé pour combattre l'Union soviétique ou déstabiliser des régi-
mes "ennemis" ou "insoumis" ou se débarrasser de dirigeants poli-
tiques, syndicalistes, pacifistes.
On ne demande pas à des peuples opprimés d'aimer, de respecter ou
de se soumettre à leur oppresseur. Evidemment, le terrorisme est une
des formes d'opposition engendrée par cette oppression. L'extrémisme
religieux, sous sa forme terroriste, est l'expression la plus brutale et
parfois la plus sanguinaire de l'exaspération de certaines couches
sociales face à l'oppression économique, militaire et culturelle occi-
dentale, et en particulier américaine.
Ici on ne justifie pas le terrorisme mais on l'explique d'autant plus
que plusieurs mouvements extrémistes religieux dans le monde arabo-
musulman, en l'occurrence les Taliban et al-Qaeda de Ben Laden ne

139
Le chemin de la dignité

sont, à l'origine, qu'une pure création des USA et de leurs alliés les plus
fidèles et les plus soumis, à savoir l'Arabie Saoudite et le Pakistan. Si
ces mouvements se sont aujourd'hui retournés contre leur "créateur" ou
contre ceux qui les ont financés ou armés au début pour s'en servir
contre l'Union soviétique ou les régimes qui lui sont proches, ce n'est
ni illogique, ni déraisonnable. Dans la logique de ces mouvements, une
fois terminée la lutte contre l'ennemi "athée" (l'Union soviétique et ses
acolytes), on passe à l'ennemi "mécréant" (chrétien ou juif) qui n'est
pas moins oppresseur que le premier. Ils sont fidèles dans toutes les
étapes à leur but final : fonder un régime islamique "pur et dur", à l'ins-
tar du régime islamique des origines sans prendre en considération
quinze siècles de développement historique dans les domaines écono-
mique, social, politique, moral et culturel.
Cependant, condamner le terrorisme en tant que moyen de lutte
politique pour les raisons que nous venons d'évoquer ne résout en rien
le problème car cela revient à traiter les effets sans s'attaquer aux cau-
ses profondes. Ceux qui disent que "le terrorisme n'a aucune justifica-
tion" oublient souvent que le terrorisme a une explication. Néanmoins
chercher cette explication dans la religion ou la culture de tel ou tel
peuple ou communauté en prétendant que telle religion ou telle cultu-
re est spécialement génératrice de "violence" et de "terrorisme" alors
que d'autres sont porteuses de "progrès" ou de "civilisation" n'est qu'u-
ne manière d'éluder la question et plonge dans des "théories" ou des
attitudes qui ne peuvent qu'alimenter et exciter à la haine entre adeptes
de différentes religions et cultures. En effet, ce genre d'explications
simplistes et superficielles vise à escamoter les causes profondes du
terrorisme en avançant les explications idéologico-religieuses ou aut-
res présentées par les auteurs des actes terroristes, comme étant ces
causes mêmes. C'est aussi une manière de justifier les méthodes sécu-
ritaires destructrices et barbares, utilisées pour faire face au phénomè-
ne du terrorisme qui prend de plus en plus des proportions planétaires
et pour faire accepter par l'opinion publique en quête de sécurité : “ces
méchants terroristes qui symbolisent le "mal" ou la "barbarie" (suivant
les circonstances) nous haïssent, nous qui symbolisons le "bien" ou la
"civilisation"”. Voilà comment l'Administration américaine, par exem-
ple, explique les attaques de New York et de Washington. Ce discours,

140
Textes politiques A propos du 11 septembre

aussi idéaliste que métaphysique, ne diffère en rien, quant au fonds, du


discours de Ben Laden, l'instigateur présumé de ces attaques : ces
mécréants, américains en tête, qui symbolisent Satan, nous haïssent,
nous les bons croyants ; ils tuent les nôtres en Irak et en Palestine et
leurs armées souillent notre terre sainte de la Mecque !
Cela dit, les causes profondes du terrorisme, il faut les chercher dans
les réalités internationales actuelles. Les esprits sensés et raisonnables
ne se sont pas privés après les évènements du 11 septembre de se poser
la question : pourquoi les terroristes ont-ils attaqués les Etats-Unis et
pas un autre pays ? Pourquoi ont-ils choisi pour cible le World Trade
Center et le Pentagone et non pas une église ou une synagogue ?
Enfin, pourquoi toute cette haine contre les Etats-Unis et son gouver-
nement ? L'administration américaine ne veut ni poser ces questions ni
y répondre ; pourtant c'est là une clef fondamentale pour comprendre
ce qui s'est passé le 11 septembre.

Hamma Hammami
11 janvier 2002

141
Table des matières

Avant propos 3
Préface de Salah Hamzaoui 5

I. Trente ans de lutte. 1972 - 2002 11


1. Première arrestation, première rencontre avec 13
la torture
2. Nouvelle arrestation 25
3. De Bourguiba à Ben Ali 53
4. L'étau se resserre 63
5. La prison de Nadhor 83
6. La clandestinité 93

II. Textes politiques 99


1. Le minimum démocratique pour nos alliances 101
d'aujourd'hui et de demain (avril-mai 2001)
2. Interview sur Al-Mustakillah (août 2001) 121
3. A propos du 11 septembre (janvier 2002) 135
Achevé d'imprimer le 15 mai 2002

Ce livre est diffusé par :


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