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Laurent Hodebert

Explorer le territoire,
la fabrique d’un atlas métropolitain

A vant la mise en place de la loi sur les métropoles en France


de décembre  20101, la réflexion que nous avons menée dans
le Département Architecture Ville Territoire de l’ENSA Marseille
1. Loi no 2010-1563 du 16
décembre 2010 de réforme
avec Jean-Michel Savignat et Alexandre Field part d’une ambition des collectivités territoriales,
pédagogique de se confronter à l’échelle du territoire de la métropole publiée au Journal Officiel,
Aix-Marseille et une volonté de l’explorer par plusieurs moyens n° 0292 du 17/12/2010.
au travers d’un outil pédagogique que nous avons baptisé «  atlas
[métropolitain] » 2. 2. Les détails du projet, les
Plusieurs questions se posent alors pour ce projet pédagogique équipes d’enseignants et

tCarte de l’épaisseur du littoral, Manon Bublot, Michal Luczak, 2013.


exploratoire : comment penser l’échelle territoriale et métropolitaine ? l’organisation générale des
Quels sont les outils pour fabriquer une connaissance du territoire qui enseignements sont consul-
peut être un support à l’enseignement du projet urbain et territorial ? tables sur le site www.atlas-
Comment faire du projet à l’échelle de la métropole ? metropolitain.fr ; le présent
Quelles références historiques et contemporaines mobiliser ? article s’appuie en grande
C’est à ces questions que le projet d’atlas [métropolitain] tente de partie sur les textes produits
répondre. en 2011 pour la construc-
tion du site internet.
La genèse de l’atlas [métropolitain]
Deux exemples historiques majeurs ont influencé notre travail, les
cartes des ingénieurs des Ponts et chaussées au XVIIIe siècle et le 3. Sur la carrière de
travail de Henri Prost, urbaniste majeur de la première moitié du XXe H.Prost, voir : L.Hodebert,
siècle3. « Henri Prost 1874-1959 »,
Deux approches marquées par la question de la représentation p. 170-173 et J.-P. Frey,
graphique du territoire et la problématique de projet d’infrastructure « Henri Prost (1874-1959),
ou d’armature urbaine à cette échelle. parcours d’un urbaniste
Nous pouvons constater que se constituent, à deux époques différentes discret », p. 79-87.
de la transformation de la société française et de son rapport au
territoire, deux groupes ou corps professionnels, dont la tâche sera de
répondre en termes d’aménagement aux influences et aux effets de ces
transformations sur le territoire français.
Pour les premiers, il s’agit de la constitution d’un réseau d’infrastructures

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accompagnant la naissance du territoire moderne, pour les seconds sont présentés en juin 2007 par Nicolas Sarkozy, et une consultation
d’une réponse à apporter aux problèmes de la métropolisation du internationale pour l’avenir du Paris métropolitain est lancée en
4. À ce sujet, voir les territoire après l’explosion de l’ère industrielle4. décembre 2007 par le ministère de la Culture.
ouvrages suivants : A. Au Siècle des Lumières, les routes constituent en France le premier Ainsi, 75 ans après le PARP d’Henri Prost, les travaux des dix
Picon, L’ingénieur-artiste, instrument de la conquête du territoire et deviennent un moyen de équipes internationales retenues montrent que l’échelle de la
dessins anciens de l’école transport à part entière, permettant de desservir l’ensemble du territoire métropole parisienne est de nouveau une échelle de projet qui doit
des Ponts et chaussées ; sans se laisser arrêter par les obstacles du relief. La création du corps mobiliser les architectes, pour la plupart aussi urbanistes, sur des
G. Reverdy, Atlas des Ponts et Chaussées s’explique en partie par cette tendance, les questions métropolitaines8. Ils vont ainsi réfléchir et mettre en place 8. Les travaux des équipes
historique des routes de travaux routiers et la cartographie sont intimement liés. des outils adaptés à cette dimension. sont téléchargeables sur le
France ; L’œuvre de Henri Le premier travail de l’ingénieur consiste donc à parcourir le territoire, Les travaux de l’équipe Studio 09 pilotée par Secchi et Viganò sont site internet de l’Atelier
Prost, architecture et à recenser ses richesses, avant d’envisager leur développement au pour nous les plus représentatifs de cette démarche. international du Grand
urbanisme. moyen de la route. Prenant en compte une certaine épaisseur du Les transitions entre les échelles ne sont pas des zooms avant-arrière, Paris à l’adresse : http://
territoire, le projet d’établissement des routes coïncide alors avec la mais un processus itératif entre les différentes échelles de travail et de www.ateliergrandparis.fr/
description du territoire. questionnement. aigp/conseil/
La carte est pour les ingénieurs l’image fidèle d’un territoire perçu Celui-ci est particulièrement éloquent dans les cartes et les documents
dans toute sa richesse, tandis que la route représente la mise en valeur graphiques, qui montrent une excellente maîtrise des échelles de projets
de ce territoire, la possibilité de l’exploiter rationnellement. Elle définit traversant le territoire de la métropole9. Ces questions nous forcent 9. B. Secchi, P. Viganò, La
5. A.Picon, Architectes ainsi un territoire de projet5. alors à nous interroger sur notre propre pratique de l’enseignement et ville poreuse. Un projet
et ingénieurs au siècle Concernant les travaux d’Henri Prost, ce sont les projets d’échelle nous poussent à inventer et expérimenter d’autres outils pour explorer pour le Grand Paris et la
des lumières. territoriale qui mobilisent notre intérêt et plus particulièrement le plan le territoire de la métropole Marseille-Provence. métropole de l’après-
6. L. Hodebert, « Le plan d’aménagement de la Côte d’Azur varoise qu’il a finalisé en 19236. Kyoto.
Prost pour l’aménagement La lecture attentive de ces plans a permis de nourrir ma réflexion sur Les outils de représentation du territoire
de la Côte d’Azur varoise, une pensée de projet à l’échelle territoriale. Pour ce projet, Prost a En matière de cartographie du territoire, quelques démarches nous
1923 », p. 60-65. Ma thèse développé en 1923 des dispositifs qui permettent de penser l’évolution ont guidées. En dehors des références historiques, des exemples plus
de doctorat (en cours) est progressive et les armatures urbaines et métropolitaines d’un projet à récents et contemporains ont nourri notre démarche d’exploration
consacrée à l’œuvre de Henri l’échelle d’un département français, bien avant les premières politiques cartographique. En premier lieu, il s’agit de l’entreprise de l’Atlas du
Prost : Henri Prost, Archi- d’aménagement de cette échelle en France. territoire genevois menée par Alain Léveillé, avec les questions qu’il
tecture du sol urbain, Les outils de représentation en plan et perspective aérienne sont pose sur la forme du territoire et celles soulevées par André Corboz
1910-1959. très proches d’une démarche cartographique, les annotations sur dans son texte explorant les rapports entre l’étude cartographique de la
ces documents nous montrent la mise en place d’instruments de stratification historique du territoire et la question du projet.
représentation du territoire qui se situent à l’articulation entre la carte Pour lui, il ne suffit pas « [...] de prendre acte des éléments constitutifs
d’analyse morphologique et le plan d’urbanisme à grande échelle. d’un fragment territorial donné pour en déduire le projet. L’analyse est
Il mobilise à la fois la photographie aérienne et la photographie au de nature descriptive, alors que le projet est de nature déclarative : que
sol, chacune ayant un objectif propre dans sa méthode de travail. le projet se superpose à la structure du fond territorial, en accentue ou
La photographie aérienne, qu’il a déjà largement utilisée au Maroc, en brouille certains caractères, se fonde en lui ou encore se substitue
lui sert à mettre à jour ses fonds de cartes, car pour lui «  Le plan entièrement à la structure précédente, c’est toujours pour mettre en
photographique aérien est le complément indispensable du plan évidence ce qui doit l’être, c’est-à-dire pour ajouter du sens. De son
7. Henri Prost, « La topographique  » 7, quant à la photographie in situ, elle vient non côté, le territoire n’est pas un simple support, une étendue passive qui
photographie aérienne et seulement rendre compte des situations sur le site, mais sert aussi à admettrait à peu près n’importe quel aménagement : il manifeste ce
l’urbanisme », document capter l’essence d’un paysage qui est sublimé pour être capté dans les qu’on pourrait appeler des aptitudes. Le résultat devrait naître d’une 10. A. Corboz,
dactylographié, 20 mars dispositifs de projet en coupe et en plan. sorte de négociation, sans perdre de vue que le projet précède parce que « Le dessous des cartes »,
1940, Cité de l’architecture On retrouvera ces méthodes de travail tout au long de la carrière de c’est lui qui permet de sélectionner ce qui, dans l’analyse, est pertinent. in Atlas du territoire
et du patrimoine, Centre Prost, notamment pour le Plan d’aménagement de la région parisienne Cela signifie que l’usage de ces cartes ne doit pas être confondu avec genevois : permanences
d’archives d’architecture de 1934. une clé universelle : elles rendent le jeu plus complexe, plus subtil, donc et modifications
du XXe siècle/IFA, En 2009, date du lancement de la consultation du Grand Paris, il plus difficile, mais elles donnent aussi des chances supplémentaires à cadastrales aux XIXe et
fonds Henri Prost. s’agissait alors de penser la métropole. Les enjeux du Grand Paris la projétation10 ». XXe siècles, p. 6.

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Le travail d’Alexandre Chemetoff concernant la réflexion pour «  le la métropole constitué par l’agglomération d’Arnhem — Nijmegen 14. B.Colenbrander, agence
méandre de l’île Séguin » conduit en 1990, nous intéresse également, car publié en 2003 sur la base d’un travail de l’agence hollandaise MUST, Limes atlas ;
11. Le Bureau des paysages, il fonctionne par la stratification de plusieurs niveaux cartographiques Urban unlimited16. R. Brons et B. Colenbran-
A. Chemetoff assisté de chacun porteur d’une question sur le site11. « [...] La lecture instruite L’expérience photographique du territoire commence pour moi en der, agence MUST,
M. Renan et C. Dard, Le du site, dit-il, est garante de mesure, d’économie, d’attention pour 2006 par un cycle de formations à la photographie de paysage, suivie Atlas of the new dutch
méandre de l’île Seguin. ce qui a été écrit avant. Ce choix de mettre les pas dans les pas ne d’une commande pour la ville de Nice portant sur la relation de la water defence line.
16 questions pour constitue pas un système en soi, mais révèle des potentialités et assure ville avec ses collines17. Mais c’est la rencontre avec le photographe 15. M.Shoshan, Atlas
l’aménagement d’une une économie de la transformation. [...] Le meilleur de l’héritage est Emmanuel Pinard l’année suivante qui constitue un moment de of the conflict Israel -
boucle de la Seine, repris et transformé dans l’intérêt commun. [...] Le projet se fonde sur bascule stratégique pour l’apport essentiel de la photographie dans Palestine.
Paris, octobre 1990. la trame des bâtiments industriels qui forment des rues, une ville en soi mon enseignement18. D’abord par des cours où Emmanuel Pinard 16. M.Shoshan, Urban
12. Cité dans A. Lavalou, sur déjà d’anciennes rues. Les traces deviennent les tracés du projet12 ». est intervenu sur l’histoire de la photographie, mais aussi dans unlimited, De grote / The
« Douze thèmes illustrés par Ainsi les strates de réflexions historiques et paysagères constituent la une option de «  Lecture de paysage  » où nous avons expérimenté big / Der grosse KAN
douze projets », p. 60-74. carte des lignes de fondation, la carte contient en elle les éléments pendant quelques années les croisements et apports respectifs de la Atlas.
supports potentiels d’un projet en devenir. représentation cartographique et photographique du paysage urbain. 17. L. Hodebert, Nice :
D’autres exemples nous ont paru fondamentaux ces dernières C’est dans cet espace de pratique et de recherche pédagogique que paysage entre villes et
années, tel le travail du graphiste hollandais Joost Grootens et nous avons construit ce qui deviendra en 2010 un des enseignements collines, Nice, FORUM
13. Sur le travail de de ses multiples  atlas13. Tant pour la qualité de mise en forme de centraux de l’atlas [métropolitain] au sein du département AVT de d’urbanisme et d’architec-
J.Grootens voir l’article travaux d’architectes urbanistes ou universitaires que pour la forme l’ENSA Marseille, celui du séminaire de S8 intitulé « Cartographier ture, avril 2008 ; catalogue
« Joost Grootens : paper cartographique spécifique qu’il développe pour représenter une et photographier ». de l’exposition, textes, cartes
planet », EYE, p. 68-83. pensée sur le territoire, que ce soit sur l’histoire de l’évolution de la et scénographie.
côte hollandaise ou sur les systèmes de défense de celle-ci14, ou encore La disparition récente d’Emmanuel Pinard me conduit à lui rendre 18. voir le site internet d’E.
sa tentative réussie de montrer la complexité de l’enchevêtrement des hommage avec un extrait d’un texte qu’il a écrit en 2010  : «  Avant de Pinard : www.emmanuel-
questions posées par le territoire israélo-palestinien15. Sur les questions représenter un territoire, il faut apprendre à l’habiter, à poser son corps pinard.com et notamment
métropolitaines plus proches de notre objet, on retiendra l’atlas de et son regard, afin de devenir attentif aux sollicitations de celui-ci. Après le texte de J.Ballesta sur le
seulement le représenter, appréhender ce monde multiple et complexe dans même site : http://www.
un rapport corporel avec lui. Amener l’étudiant à passer d’un travail de emmanuelpinard.com/peri-
>Le littoral à lecture et d’analyses successives à un processus analytique des situations où, pherie-ordinaire-j-ballesta/.
Fos-sur-Mer, le réel l’obligera à penser la représentation comme un objet de transmission
Manon Bublot, d’une expérience19 ».
Michal Luczak, 2013.
Le dispositif de l’atlas métropolitain
Quelques données sur le territoire métropolitain. Entre Rhône, 19. E. Pinard, note n° 1 sur
Durance, mer et étang, de la plaine de la Crau au massif de la Sainte les réflexions et orienta-
Baume, le territoire de Marseille – Provence  2013 dessine une tions sur l’enseignement de
constellation de 130 communes sur un territoire de 4  600  km pour la discipline pour le poste
plus de deux millions d’habitants et 800 000 emplois et visité par dix d’enseignant en ATR à
millions de touristes par an. l’ENSA Paris Malaquais,
C’est par l’énumération de ces caractéristiques que le site de Marseille 2010, 5 pages, texte non
Provence  2013 – Capitale européenne de la culture présentait ce publié, archives personnelles.
« territoire capitale » qu’il proposait d’investir et de faire découvrir aux
visiteurs.
Au-delà des tropismes habituels et des logiques institutionnelles,
cet événement a su afficher, affirmer et révéler un territoire habité,
une étendue, que plus de deux millions de personnes pratiquent
quotidiennement. C’est de ce grand territoire riche de son histoire et
de ses diversités que nous proposons de nous emparer comme terrain

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de reconnaissance, d’exploration et d’exercice du projet territorial et propres au monde  humain20,  » c’est bien la compréhension des 20. J. B. Harley,
métropolitain. structures qui sous-tendent ce territoire qui nous intéresse. D.Woodward (dir), History
Dans le dispositif pédagogique, quatre outils d’exploration du territoire Après cette reconnaissance première vient la mise en place d’une of Cartography, p. XVI.
métropolitain ont été élaborés. représentation subjective du territoire se traduisant par une «  carte
Pour cela, nous avons choisi de conjuguer quatre modes, quatre de synthèse  » qui doit répondre à une question que l’on pose au
manières d’appréhender et d’explorer cet ensemble métropolitain  : territoire21. Cette carte spécifique traduit une certaine vision du 21. La place de l’outil de la
PARCOURIR pour l’expérience concrète, et physique du territoire, territoire, c’est un outil transversal qui permet aux étudiants de jouer carte de synthèse dans notre
CARTOGRAPHIER pour la transcription savante et raisonnée de avec les thématiques, de les croiser, de les superposer, de construire un enseignement a été expliquée
ce qui le constitue, PHOTOGRAPHIER pour l’exercice du regard regard qui interroge le territoire. Car si, comme le dit Jerry Brotton, par J.-M.Savignat « Projet
et l’identification photographique, et PROJETER pour l’approche « les cartes résultent toujours d’un choix, quant à ce qu’elles incluent urbain, les figures de l’incer-
et l’expérimentation par le projet architectural, urbain et territorial. et ce qu’elles omettent  », celles-ci «  avancent des arguments, font tain », p. 198-201.
Ces quatre approches exploratoires sont nécessairement itératives et des propositions ; elles définissent, recréent, façonnent et servent
constituent le socle sur lequel se construit l’Atlas métropolitain. d’intermédiaires  »  22. Elles traduiront ainsi une certaine vision de 22. J. Brotton, Une histoire
Parcourir. Alors que nous sommes dans une société hyper connectée et l’espace habité et transformé par l’homme. du monde en 12 cartes,
de « temps réel », l’expérience de l’espace, la construction et le vécu par Cette démarche mobilise la banque de données interne à l’atlas p. 24-25.
tout un chacun de sa géographie deviennent essentiels. Se confronter métropolitain et permet d’en croiser les thèmes et couches construites
physiquement au grand territoire, expérimenter l’étendue, arpenter et qui peuvent ainsi être questionnés à nouveau suivant les angles
cheminer, sont pour nous des outils de connaissance et de maîtrise de d’approche au fil du travail en séminaire. Quand une thématique de
l’espace irremplaçables. travail, une grande question que l’on pose au territoire, se trouve dans
Le territoire de la métropole Marseille-Provence, lieu chargé d’histoire, une impasse ou bien qu’un groupe n’a pas pu aller assez loin dans ses
de transformation, de stratifications séculaires est méconnu. Il recèle investigations, nous remettons cette question en jeu l’année suivante
pourtant des paysages spectaculaires, des franges, des lisières entre jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant. Ce fut le cas pour les sites
ville et nature, des objets particuliers et singuliers qui sont les autres industriels de la métropole, la question de l’emprise du périurbain ou
forces de cette métropole. Et c’est bien là l’ambition des itinéraires bien de l’agriculture périurbaine.
métropolitains, véritables chemins de traverses à l’échelle de Marseille- Les documents à partir desquels nous travaillons sont les fonds
Provence, que faire découvrir ce territoire dans toute sa complexité et cartographiques des SIG de l’IGN et du CRIGE PACA. Nous les
sa diversité. organisons pour les croiser et les superposer afin de construire notre
Cartographier & photographier. L’expérience cartographique est propre « espace » cartographique, notre propre base de données ouverte
pour nous l’acte premier de la fabrique d’une connaissance partagée du qui s’enrichit au fur et à mesure des années.
territoire observé, avant de pouvoir s’y confronter pour le traverser, le Dans un second temps, le travail photographique se couple à la
parcourir, ou bien projeter sa transformation. représentation cartographique du territoire métropolitain pour
Après avoir fixé le cadre qui limite notre territoire d’observation, nous le produire une banque d’images sur la métropole.
décomposons en cartes thématiques successives afin d’en comprendre Les thématiques particulières choisies en séminaire orientent le regard
les particularités. Cette représentation cartographique précise du et permettent d’inscrire le travail de documentation photographique
territoire se fait dans le respect de la taille réelle des éléments qui le dans une double dimension.
composent. D’abord, à la grande échelle la conscience du territoire métropolitain
Le mode de dessin et de représentation essaye tant que faire se peut et de ses composantes et ensuite par le déplacement in situ dans les
d’éviter la schématisation des éléments représentés et toute symboliques lieux repérés dans la carte, qui produit un relevé photographique des
qui, de fait, ne serait pas inscrite dans les particularismes de la réalité situations explorées.
physique du territoire. En s’inscrivant dans la continuité du travail cartographique, les
L’objectif premier étant de donner un certain ordre, une certaine forme groupes d’étudiants vont inscrire leur pratique photographique dans
à cet espace métropolitain jusqu’alors non représenté dans un ensemble une connaissance mentale préalable du territoire qui va instruire leur
de cartographie raisonnée. regard. En parcourant physiquement les espaces qu’ils ont dessinés, ils
Si, comme le disent Harley et Woodward, «  les cartes sont des vont aller chercher les éléments qu’ils avaient représentés, ou se faire
représentations graphiques qui facilitent la compréhension spatiale surprendre par d’autres non répertoriés.
d’éléments, de concepts, de circonstances, de processus, ou d’événements Un protocole de prise de vue est alors discuté dans le cadre du

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séminaire pour construire une série photographique qui va traduire
cette rencontre physique avec le territoire.
Cette expérience de retour sur et dans le territoire s’apparente à une
forme d’arpentage photographique, qui dans le meilleur des cas pourra
23. Voir son texte  : même corriger la carte, en tout cas nous faire rentrer dans l’espace
« Produire des savoirs sur dessiné de la carte.
l’espace urbain à partir de la Depuis 2012, le géographe Jordi Ballesta intervient dans le séminaire
photographie », sur les notions de « questionnement photographique » sur le territoire
p. 77-92 et sa thèse, Le et le paysage, ses recherches sur le sujet et son expérience en Grèce
projet photographique sont importantes pour révéler aux étudiants comment l’on peut « poser
comme expérience et des questions  » sur les processus de transformation entropique du
document géographique. paysage.23
Camille Fallet, photographe, Projeter. Nous pensons que le projet urbain et territorial est un outil
intervient sur la mise de connaissance et de prise de position à l’échelle métropolitaine. Il est
au point des séries exploratoire d’une pensée multiscalaire et durable du territoire organisé
photographiques. autour des questions de densité, de mobilité et de paysage. Dans cet
24. P. Viganò, Le projet espace de la pensée projectuelle issue de la culture architecturale, le
comme producteur de projet est « producteur de connaissances », pour reprendre les mots de
connaissance, p. 159. Paola Viganò : « Le projet qui utilise pleinement sa propre dimension
descriptive s’inscrit dans une stratégie cognitive spécifique : la saisie,
Carte de l’emprise l’apprentissage d’un lieu s’appuient sur les outils et les techniques tout ou une partie du territoire métropolitain et il s’agit bien là tLotissement
du périurbain, du projet24  ».C’est avec cette double dimension fondamentale du d’appréhender le fait urbain contemporain, le territoire urbanisé, dans en bordure de la
Charlotte Salles, projet, tout à la fois d’outil de connaissance et de prise de position, toute sa complexité formelle et spatiale. Sur la base des premières ZA d’Agavon aux
Eugénie Toucas, 2014b d’intelligence et d’invention du réel, que nous proposons d’investir expériences et connaissances du territoire constituées dans la fabrique Pennes-Mirabeau,
de l’Atlas, nous proposons donc de travailler ici les échelles qui au- Magali Darcourt,
delà de l’édifice engagent aujourd’hui la discipline architecturale sur Louis Eisenlohr,
des terrains de projet d’autant plus complexes qu’ils se confrontent aux Charlotte Habib,
logiques et aux enjeux de la métropolisation et à l’injonction de penser 2011.
la ville durable. À l’échelle du territoire, le projet métropolitain ce n’est
pas un projet urbain « en plus grand ». Il nous parait même très difficile
de faire du projet à cette échelle, c’est pourquoi nous avons introduit
des thématiques d’exploration du territoire de la métropole qui sont
des cadrages thématiques et d’inscription spatiale pour le projet à
grande échelle : la ligne active de Fos-sur-Mer à Gardanne, l’espace
littoral, les mobilités de la métropole, les rapports ville-nature, etc.
Le dispositif itératif nous est apparu comme particulièrement
intéressant concernant les thématiques sur les grands ensembles,
l’emprise du périurbain et la question ville-nature. Ces thèmes ont
été cartographiés et leurs inscriptions territoriales étudiées avant de
devenir des sujets localisés de projets.
Le travail cartographique préliminaire a ainsi permis de nourrir ces
questionnements tant spatialement que dans leurs interactions avec
d’autres problématiques métropolitaines. Le travail de projet a pu
compléter cette première approche sur des aspects morphologiques à
l’échelle urbaine, vérifiant alors notre présupposé liminaire.

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