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LA POLITIQUE ÉCLATÉE

JULIEN FREUND
Collection dirigée par
Lucien Sfez

Sociologie

du conflit

Presses Universitaires
de France
A PAUL M. LEVY
G.
Introduction
professeur émérite
à l'Université catholique de Louvain-la-Neuve

mon compère

Les sociologues des divers pays font assaut d'ingéniosité


pour caractériser la société contemporaine. Société indus­
trielle et même postindustrielle, proclament les uns ; société
technologique ou société bureaucratique, disent les autres ;
société de consommation ou d'abondance, lit-on également ;
société aliénée, société bloquée ou société mutationnelle,
estiment encore d'autres. Ces dénominations, dont l'énumé­
ration que nous venons de faire n'est pas limitative, sont
toutes pertinentes, mais elles ne désignent chaque fois
ISBN 2 13 037776 9
qu'un aspect de la réalité. On pourrait tout aussi bien quali­
Dépôt légal- 1re édition : 1983, mars
fier la société moderne de société conflictuelle, cette dési­
© Presses Universitaires de France, 1983
108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris gnation étant aussi congrue et insuffisante que les autres.

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Elle a cependant l'avantage d'être plus générale et plus souvent se contredisent et qui sont même souvent en
englobante, car elle ne privilégie pas un secteur, celui de rupture les unes par rapport aux autres, de sorte que le
l'industrie, de la bureaucratie ou de la technique, mais spécialiste est seul à posséder une connaissance des méca­
elle couvre l'ensemble des activités humaines et sociales nismes, mais uniquement dans les frontières de sa spécialité.
en même temps qu'elle dépeint les troubles et les ruptures Le reste des hommes est dépassé par le rythme et se contente
qui ébranlent chacune d'elles. de suivre le mouvement avec étonnement ou réticence,
On aurait toutefois tort de croire que le conflit serait parfois avec un sentiment d'agacement et de contrariété.
propre aux sociétés modernes ou qu'il s'y développerait En elle-même cette accélération n'est cependant pas source
avec une intensité plus grande. En fait, toutes les sociétés de conflits. Elle le devient pour deux raisons. La première
antérieures ont été secouées de façon intermittente par des réside dans l'impossibilité de prévoir, même à moyen terme,
luttes, dont l'intensité était parfois considérable si l'on les changements, alors que notre siècle se targue d'être celui
considère les moyens alors disponibles et les ravages, les de la prévision. En fait, il n'y a de prévision que dans le cadre
saccages et les massacres de populations entières par des limité de chaque spécialité. Une prévison générale se fonde
hordes qui agissaient sans rémission. Les conflits seraient­ sur des régularités dans la continuité. Or, ces régularités
ils plus nombreux à notre époque ? Certains sociologues sont constamment perturbées, de sorte qu'il ne reste que
le contestent sur la base de recherches poussées que nous l'improvisation. Que ce soit en politique ou ailleurs, le déve­
ne mettrons pas en doute faute de pouvoir les contrôler. loppement se fait dans la précipitation et l'incohérence, en
En qualifiant la société contemporaine de société conflic­ dépit des planifications théoriques. Les conflits naissent de
tuelle nous voudrions mettre en évidence certaines parti­ ce que les uns sont ravis de cet état de choses et exigent
cularités qui lui sont propres et que l'on ne rencontre guère même qu'on précipite le mouvement des changements, sans
dans les sociétés antérieures, sauf peut-être lors de la transi­ égard pour les conséquences même désastreuses, tandis
tion d'un âge d'une civilisation à un autre, par exemple la que d'autres estiment qu'il faut contrôler le processus et
période qui a vu l'écroulement du monde antique sous l'effet au besoin le freiner pour prendre de la distance, et que
conjugué de l'invasion de peuples allogènes et la décadence d'autres encore se montrent méfiants, voire directement
de l'esprit qui animait jusqu'alors les citoyens de l'Empire hostiles. Ces discordances traversent toutes les couches de
romain. Ces particularités sont pour l'essentiel les suivantes. la population. La seconde raison provient de ce que la
Tout d'abord nous assistons à une accélération sans diversité des changements désordonnés se heurte à l'immu­
précédent dans l'histoire de mutations et de changements tabilité des présupposés invariables qui conditionnent les
qui s'accumulent pêle-mêle, sans que l'on parvienne à activités humaines, par exemple la nécessaire autorité en
maîtriser cette abondance, faute de pouvoir concilier la politique ou l'inévitable bilan en économie. A tricher avec
cadence et la cascade des modifications. De plus, chaque ces constantes implacables on court à l'échec. Or, certains
transformation produit en chaîne, en vertu de sa dynamique n'en ont cure et réclament que l'on fasse litière de la résis­
propre, une multitude de transformations secondaires. Il tance des faits, quitte à provoquer le chaos, tandis que les
en résulte un décalage permanent entre les innovations qui autres se rebiffent, sachant par expérience que cette façon

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inconsidérée d'agir conduit à une radicalisation des clivages la guerre de tous contre tous. C'est l'état du conflit perma­
dans la société, de sorte qu'en fin de compte le groupe le nent. Il faut ignorer la nature de la société pour imaginer
plus fort imposera despotiquement ses vues et ses options qu'elle pourrait subsister sans institutions, sans interdits
pour rétablir l'ordre. Tous les pays sont aujourd'hui divisés et sans contraintes. On peut appeler un tel état comme on
en ces deux camps qui s'affrontent, créant du même coup veut, en tout cas ce n'est plus une société. Jusqu'à nos
des tensions polémogènes. jours on mettait en cause tel ou tel régime politique et
En second lieu, les activités humaines sont pour ainsi social, tel type de société, avec l'espoir d'en instaurer un
dire entrées en dissidence avec elles-mêmes, avec les servi­ meilleur, mais l'on ne mettait pas en question l'idée même
tudes inévitables qu'entraîne tout choix qu'elles peuvent de société. La nouveauté des temps modernes, c'est qu'on
faire. On prétend les libérer d'un joug qui les opprimerait rejette l'idée même de société et l'on se livre à un harcelle­
depuis la nuit des temps. C'est ainsi qu'on se propose ment permanent contre toutes les institutions, contre le
d'inventer une philosophie nouvelle, inédite, mais l'on se système judiciaire ou pénitencier, contre la surveillance des
contente seulement de proclamer pour l'instant, abstraite­ enfants et contre la protection des mineurs ou encore contre
ment et idéologiquement, la mort de la philosophie sans le fait d'inculquer les formules élémentaires de la grammaire
apporter aucune justification qui légitimerait ce décès. De ou de l'arithmétique. Cette situation conflictuelle a envahi
même on annonce l'élaboration d'une politique, d'une éco­ toutes les activités, sans aucune exception. Certes, dans le
nomie, d'une pédagogie qui n'auraient plus rien de commun passé, il y a eu également des dissidences et des révoltes,
avec ce qu'on entendait jusqu'à présent par ces notions. mais dans les limites d'une activité déterminée. Luther a
D'aucuns prétendent même faire dépérir la politique, le provoqué une scission à l'intérieur de la sphère religieuse
droit, la morale et la religion, sous prétexte que ces activités comme Calvin, mais l'un ne mettait pas en cause l'autorité
constitueraient des aliénations qui déguiseraient la réalité politique et l'autre le système économique en vigueur. De
humaine. Cette fureur d'un chambardement théorique se même il y a eu des bouleversements dans l'art ou la science,
projette dans les comportements pratiques et par consé­ mais ils restaient limités à l'activité artistique ou scientifique,
quent dans les relations sociales. On cherche à se libérer sauf quelques retombées souvent accessoires dans les autres
de toute règle et au premier chef de tout interdit, de toute domaines. La caractéristique fondamentale de notre époque
convention comportant des contraintes et de toute forme réside dans le fait que toutes les activités humaines sont sou­
impliquant une obligation. C'est la lente déchéance dans mises en même temps à la contestation interne et à une critique
ce que Durkheim appelait l'anomie, c'est-à-dire une sorte radicale. Aucune n'est épargnée. Il ne s'agit donc plus d'une
de guerre civile larvée. En fin de compte on s'acharne dissension limitée à la politique, à la religion, à l'économie
contre la société comme telle. ou à la pédagogie, mais dans leur ensemble elles sont assaillies
Or, l'état de coexistence d'hommes simplement juxta­ jusques y compris la morale, le droit, la logique, ou encore
posés, en dehors de toute règle, de toute convention et de le langage ou la famille, avec l'intention supplémentaire,
toute autorité n'est autre chose que ce qu'on appelle l'état plus ou moins avouée, de les discréditer. La conséquence
de nature, où l'homme est un loup pour l'homme, ou encore en est une lente érosion conflictuelle de toute la société.

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Le troisième aspect concerne l'anarchie conflictoïde des se passe comme si les idées, et les valeurs qu'elles supportent,
valeurs. Les déchirures internes aux activités ont effrité les s'usaient dans des idéologies rivales qui se combattent sans
valeurs traditionnelles dont elles étaient les porteuses et, merci. L'intolérance fait la loi et l'on peut craindre qu'elle
naturellement, ces scissions ont trouvé leur répercussion ne prépare un conflit avec d'autres armes.
au plan de la vie sociale et humaine en général. On cherche Enfin, dernier point, la politisation grandissante des
à masquer ce délabrement sous l'apparence rassurante du relations générales dans les sociétés contemporaines. Par
pluralisme des valeurs. En réalité, sous l'effet de l'emprison­ sa nature même, la politique est l'instance par excellence
nement des êtres dans l'anonymat agressif, certaines valeurs du déploiement, de la gestion et du dénouement des conflits,
qui orientaient les relations sociales intimes, telles la pudeur, puisque, dès qu'ils atteignent une certaine intensité, les
la délicatesse, l'honneur, la confiance et la courtoisie, ont conflits qui ont leur source dans les autres activités devien­
été comme broyées par les valeurs ostentatoires d'une pré­ nent politiques. Aussi, dans la mesure où la société moderne
tendue franchise et authenticité qui ne ménagent guère la est devenue une société conflictuelle, il était pour ainsi dire
discrétion des autres. Plus généralement on assiste à ce inévitable qu'elle soit marquée par une politisation crois­
que Weber appelait l'antagonisme des valeurs qui se sante. D'ailleurs les idéologies en vogue y contribuent lar­
combattent impitoyablement dans le monde moderne au gement. Il faut faire entrer la politique, proclame-t-on,
cours d'une lutte inexpiable. En effet, il n'existe plus dans les universités, les entreprises et l'administration. On
comme dans le passé de correspondance dans la société le fait sous une couleur qu'on estime honorable, celle de la
globale entre le régime politique, le système économique, démocratisation. Or la démocratisation est une forme de la
la conduite morale et l'adhésion religieuse, mais toutes politisation. Certains discours officiels en arrivent presque
elles donnent l'impression de tirer à hue et à dia. Il ne à se vanter davantage de la démocratisation de la recherche
s'agit pas de déplorer cette situation, mais de la constater. scientifique qu'à promouvoir cette recherche dans son
La conséquence en est que la foi en une échelle de valeurs contenu, prenant l'accessoire pour l'essentiel. La démo­
commune s'est effritée, de sorte que même à l'intérieur cratie est un concept politique et non point scientifique,
d'une même collectivité les groupes ne cessent de se provo­ artistique, religieux ou moral, de sorte qu'on ne voit pas
quer les uns les autres au nom de valeurs non seulement comment cette politisation formelle par démocratisation
contradictoires mais incompatibles entre elles, même en ce pourrait faire progresser la fin propre à ces activités. Le
qui concerne les étalons de valeurs propres à un groupe. résultat le plus tangible est que l'on introduit le conflit
Et pourtant ils font mine de se réclamer d'un vocabulaire politique dans les sphères de l'industrie, dans les églises
commun. Il suffit d'évoquer ici la notion de démocratie. et les salles de cours. La politisation progressive de l'ensemble
Elle est revendiquée contradictoirement à la fois par les des secteurs de la vie sociale n'est donc pas à mettre unique­
partisans du partage et de l'équilibre des pouvoirs et par ment au débit d'un Etat qui envahit les diverses activités
ceux de la concentration monocratique et despotique du humaines pour les mieux contrôler, sous le prétexte de leur
pouvoir. Cette antinomie dépasse la simple confusion du apporter son assistance, mais également à celui des idéolo­
langage, car elle bloque toute discussion sur une idée. Tout gies soi-disant désintéressées.

IO II
Certes, on ne recherche pas toujours le conflit pour lui­ je me suis rendu compte qu'une analyse consacrée aux
même, mais la politisation lui offre un champ d'exercice différents conflits qui secouent la société contemporaine
de plus en plus vaste. En tout cas, on raisonne souvent exigeait au préalable qu'on explore de façon systématique
a priori en termes de conflit. C'est le cas par exemple du la netion centrale ou axiale de conflit. Comment faire une
pacifisme qui agite actuellement certains pays du Nord de sociologie de la société conflictuelle ou même des conflits
l'Europe. Sous le couvert d'éloigner le spectre de la guerre, si l'on ne dispose pas conceptuellement de l'outil déter­
il se fait ouvertement l'agent de la subversion de l'un des minant qu'est une sociologie du conflit ? On rencontre
deux camps qui sont considérés comme les ennemis virtuels. bien dans l'un ou l'autre ouvrage des rudiments, souvent
Il le fait à la faveur du slogan : plutôt rouge que mort - mais pertinents, d'une théorie du conflit, mais ils ne dépassent
sans se rendre compte qu'il désigne ainsi le camp d'où pas le stade inchoatif d'une recherche plus exhaustive. Je
vient la menace de l'asservissement politique, et aussi la ne prétends pas apporter une collation définitive car, à
menace du conflit. L'idéologie révolutionnaire est un autre l'écoute de Max Weber, je sais trop bien qu'en sociologie
aspect de la politisation par le conflit de l'ensemble des toute recherche doit s'attendre à ce que la critique scienti­
relations entre les hommes. En effet, la révolution ne se fique débordera ce premier point de vue : « Toute œuvre
propose pas seulement un objectif politique, car elle se scientifique achevée, écrit-il, n'a d'autre sens que celui
donne aussi pour tâche d'intervenir directement dans l'éco­ de faire naître de nouvelles questions : elle demande donc
nomie, l'art, la science et dans la religion, donc de boule­ à être dépassée et à vieillir ))1, Je voudrais cependant rappe­
verser toute la société. Son moyen est la violence révolution­ ler qu'il y a vingt ans à peine régnait dans notre discipline
naire, ce qui veut dire qu'elle justifie d'avance l'usage de un état d'esprit, non révolu pour tous, qui bloquait toute
cette violence et les conflits qu'elle peut entraîner, même analyse indépendante du phénomène du conflit. Il s'agit
les plus détestables, par exemple lorsqu'ils prennent la du marxisme sournois qui estimait avoir dit le fin mot
forme d'une terreur ouverte ou rampante. sur le conflit dès qu'il l'avait réduit à un aspect de la lutte
Cette brève description de la société conflictuelle est de classes.
purement indicative, elle n'est qu'une esquisse, car on Autrement dit, le projet visant à rédiger une sociologie
pourrait y ajouter d'autres caractéristiques et approfondir de la société conflictuelle moderne a été à l'origine de cette
l'analyse en faisant des recherches plus fouillées et plus fines. sociologie du conflit. L'ouvrage commence par une étude
L'ensemble pourrait faire l'objet d'un ouvrage portant sur historique tendant à élucider les diverses conceptions que
la société présente. Pour ce qui me concerne, j'ai accumulé les auteurs se sont faites du phénomène jusqu'à nos jours.
depuis des années de nombreuses notes de recherche, j'ai Il s'emploie ensuite à définir le concept même de conflit,
fait l'un ou l'autre cours sur le sujet à l'Université et même à la lumière de l'expérience que nous en avons, pour s'inter­
publié l'une ou l'autre étude1• Très rapidement cependant roger par la suite sur la naissance des conflits, leur déroule­
ment concret dans la société et sur leurs divers dénouements
l. Par exemple Die industrielle Konfiiktgesellschaft, dans Der Staat,
1 977, vol. 16, cahier 2, p. 153-170. l. M. WEBER, Le s av ant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 76.

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possibles. Enfin il essaie de le différencier d'autres phéno­ fin de compte elle soit banale, je suis arrivé à me demander
mènes voisins avec lesquels on le confond parfois. Somme si le chiffre 3 n'est pas constitutif de la sociologie. Avec lui
toute, sans chercher à être complet, l'ouvrage s'efforce de naîtrait la sociologie. De ce point de vue, la suite 3, 4, 5,
dessiner de la façon la plus précise possible le trajet de la 6, etc., ne formerait pas une césure analogue à la cassure
conflictualité. Il va de soi qu'une analyse de genre ne qui existe entre I et 2 et entre 2 et 3. Les relations entre
pouvait que fournir en supplément des éclaircissements sur deux êtres sont interindividuelles, de sorte que la détermi­
les méthodes les plus appropriées pour appréhender l'acti­ nation sociologique du concept de groupe impliquerait
vité politique. Il ne me semble pas nécessaire d'épiloguer elle aussi le chiffre 3. L'autre rupture sociologiquement
plus longuement dans cette introduction sur le contenu et le capitale résiderait dans la coupure entre un groupe au
dessein de cet ouvrage. nombre déterminé et repérable de membres et la foule au
Cette recherche sur le conflit a été pour moi de surcroît nombre indéterminé de personnes.
la source d'une réflexion inattendue, d'ordre épistémologique, Ainsi, le statut épistémologique de la sociologie ne
sur le statut de la sociologie en général. A dire vrai, ce dépendrait pas uniquement d'appréciations philosophiques
n'est pas la notion même de conflit qui a suscité cette générales sur le fondement des sciences et leur classification
méditation, mais une autre notion, inséparable de la structure suivant leur objet respectif et leurs méthodes, mais en plus
et de la précipitation interne au conflit, en tant qu'il se d'une détermination caractéristique et proprement spéci­
caractérise par la relation duale de l'ami et de l'ennemi. Il fique, plus positive et inébranlable, parce qu'elle est numé­
s'agit de la notion de tiers. Tout conflit se caractérise par riquement discernable. Cette nouvelle marque ne dévalue
la dissolution du tiers à cause de la réduction caractéris­ évidemment en rien les considérations philosophiques.
tique des groupes en amis et ennemis. Si Carl Schmitt m'a J'en suis à ce stade de la méditation, car il fallait d'abord
fait prendre conscience de la division polémogène des rédiger cet ouvrage sur le conflit. Je me donne maintenant
groupes en amis et en ennemis, je dois à Georg Simmel le temps pour scruter et approfondir davantage cette
d'avoir stimulé ma réflexion sur le tiers. Il indique dans intuition sur le fondement de la sociologie.
le chapitre de sa Soziologie qu'il a consacré au rôle du
nombre dans la société, qu'il y a sociologiquement une
véritable césure entre le chiffre 2 et le chiffre 3. Par exemple,
la figure duale A et B ne permet pas de constituer une
majorité et une minorité, car elle exige la présence d'un
tiers C, de sorte que seuls A et B peuvent constituer une
majorité face à C qui par la force des choses devient la
minorité, ou bien B et C face à A ou encore A et C contre B.
Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres que Simmel invoque
pour illustrer ses remarques sur le rôle du nombre. En
approfondissant cette observation singulière, bien qu'en

I5
I

Suggestives banalités

I. LE CONFLIT COMME RELATION SOCIALE

Supposons que le même soir on vous invite à une réunion


d'anciens camarades, et qu'à la même heure la télévision
présente sur une des chaînes allemandes (qu'on capte facile­
ment en Alsace) la retransmission en direct du match de
football Argentine-Allemagne à Montevideo et qu'une des
chaînes françaises présente le film que vous n'avez jamais
vu, peu importe les raisons, Les enfants du paradis. Il faut
faire un choix, peut-être même celui d'aller au lit pour
récupérer des fêtes du réveillon. Néanmoins, il s'agit d'un
choix individuel, susceptible de susciter des hésitations, qui

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ne relève que des préférences personnelles, sans qu'il y ait et de la querelle opposant ceux qui préfèrent voir le match
conflit, sinon au sens figuré et factice d'un tiraillement entre et ceux qui tiennent à voir le film.
des désirs concurrents. La chance a voulu qu'après avoir Nous pouvons enregistrer une première indication, capi­
regardé le film, j'aie pu suivre la fin du match à Montevideo. tale : un conflit ne peut naître que de la présence d'un
Supposons maintenant que ce soient les membres d'une autre ou d'autres. En règle générale, il est vrai, nous résol­
même famille qui se trouvent confrontés à ce choix, les vons les possibilités quotidiennes de dissentiment dans
uns préférant voir le match, les autres le film ; les uns nos rapports avec les autres de façon plutôt débonnaire
faisant valoir que l'on pourra toujours revoir le film lors ou paisible, par routine, par nonchalance ou par habitude,
d'une autre projection du ciné-club, tandis que le match sur la base plus ou moins consciente d'un accommodement
en question est un événement unique, qu'il faut vivre en spontanément machinal. Le conflit au sens propre du
direct, les autres tenant absolument à voir ce film, un des terme ne constitue le plus souvent qu'un cas limite d'une
classiques du cinéma, dont ils ont si souvent entendu parler dissension persistante ou d'une mésentente répétée, par
et qu'ils tiennent à profiter de cette occasion. Dès lors suite de l'intervention d'éléments émotionnels comme la
toutes les conditions d'une querelle sont réunies et le cas colère, l'invective, l'intérêt ou un mot mal placé, ressenti
échéant le désaccord peut dégénérer en conflit, à moins comme une injure. Le fait que le conflit constitue dans son
que les partisans du match ne trouvent un compromis : essence un cas limite dans les rapports avec autrui ne signifie
aller chez des amis dont ils savent qu'ils assisteront à la pas qu'il ne soit pas fréquent. Il faut faire la distinction
retransmission de la confrontation footballistique. L'exemple entre la nature conceptuelle du conflit et sa répétition dans
est banal, et pourtant il se répète sans doute dans de très les sociétés. Ces considérations nous amènent à faire une
nombreux autres foyers pour d'autres motifs. autre constatation : le conflit est de l'ordre du vécu, immé­
Cette double supposition nous aide déjà à mieux com­ diat ou ressassé dans la durée, avec des périodes d'accalmie
prendre en premier lieu, et d'une façon concrète, ce qu'est et de débordement. Nous pouvons de ce fait exclure du
une relation sociale. Dans le premier cas il ne saurait être champ du conflit les contradictions ou antinomies purement
question d'un conflit, au sens propre du terme, puisque intellectuelles, qui échappent au vécu, les soi-disants conflits
l'individu est seul à choisir. Il se décide en fonction d'une de devoir ou de conscience qui ne concernent que les hési­
préférence parmi les préférences, quitte peut-être à êl!re tations d'un individu isolé sans référence à autrui ou encore
déçu après coup de son choix. En tout cas, il ne peut s'en ce qu'on appelle le conflit des lois ou le conflit des juridic­
prendre qu'à lui-même de son éventuel mécontentement, à tions qui ont pour origine, ou bien des inconséquences dans
moins que, en cours d'émission, il ne se rabatte sur l'autre l'application de dispositions juridiques en principe incom­
solution. On peut imaginer d'autres scénarios, par exemple patibles, ou bien la contestation de la compétence des
consacrer cinq minutes à la vision du film, cinq minutes à tribunaux dans le règlement d'une affaire, avec possibilité
celle du match, c'est-à-dire une façon bancale de dénouer d'un recours au tribunal dit des Conflits. Evidemment, il
ses hésitations. Dans le second cas il en va tout autrement : arrive que des controverses de cette sorte peuvent donner
la situation peut devenir conflictuelle du fait du désaccord naissance à un conflit au sens que nous donnons à ce terme.

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Supposons enfin dans le cadre des cas de figure décrits donnent subjectivement à leurs agissements du fait de la
plus haut que les protagonistes s'entendent sans difficulté présence de l'autre. Il s'agit donc du sens que les acteurs
pour regarder ensemble le match de football. Le conflit donnent ou croient donner à leur relation réciproque, étant
peut cependant éclater parce que l'un des spectateurs entendu que le sociologue peut mettre en évidence, mais de
conteste la décision de l'arbitre que les autres approuvent l'extérieur, parce qu'il ne participe pas lui-même à la relation,
ou bien parce que les uns sont partisans d'une équipe et les des motivations latentes, non soupçonnées consciemment par
autres de l'autre et que par conséquent ils apprécient de les participants effectifs de la relation ou encore sublimées
façon divergente le jeu pratiqué ou enfin parce que les par la passion qui les anime. Il est cependant inutile de
uns s'irritent à la suite d'un but encaissé par leurs favoris répéter ici des explications supplémentaires que Weber a
que les autres applaudissent. L'affaire peut tourner aussi exposées avec toute la clarté désirable. Ce qu'il y a lieu de
mal qu'entre les spectateurs présents sur le stade. Cette préciser, c'est que le conflit appartient à l'ordre des relations
évocation nous conduit à faire une seconde remarque capi­ sociales qui dans leur réciprocité incluent une discorde qui
tale. Le conflit ne naît pas nécessairement à propos de peut aller jusqu'à l'inimitié. (Nous laissons pour le moment
l'incompatibilité portant sur deux objets, deux enjeux ou en suspens la question de la haine personnelle et de l'hostilité
deux propositions différentes, mais, en général, comme nous publique.) Ces indications ne suffisent toutefois pas à carac­
le verrons encore plus tard, à propos des opinions, des tériser de façon précise le type de relation sociale que constitue
jugements ou simplement des impressions concernant un le conflit. Il faut y ajouter certaines particularités spécifiques.
même point ou un même corps de faits. Les acteurs d'un a) Peu importe les raisons circonstancielles d'ordre
conflit s'acharnent sur une même proie. revendicatif, idéel ou affectif qui le motivent, le conflit
Nous sommes désormais à même de cerner avec plus naît du choix différent que font les participants d'une rela­
de précision le concept de conflit. Du moment qu'il n'y a pas tion sociale réciproque qui, par son sens visé subjectivement,
à proprement parler de conflit avec soi-même, mais néces­ implique un désaccord. Ce qu'il y a lieu de remarquer du
sairement avec l'autre, il est l'une des formes pôssibles des point de vue sociologique, c'est que ce choix n'est pas entiè­
relations sociales. Nous entendons cette dernière expression rement libre, car il est conditionné, au moins indirectement,
dans un sens proche de celui que lui a donné Max Weber1• par le contexte social. Les acteurs peuvent avoir l'impres­
Elle désigne le comportement réciproque de plusieurs indi­ sion que le choix ne dépend que d'eux. Ce n'est qu'une
vidus qui s'orientent dans leurs choix ou leurs activités les illusion. Reprenons nos précédents cas de figure du film
uns par rapport aux autres et qui donnent ainsi un sens à et du match de football. Le choix est imposé de l'extérieur
leurs actes. Cette réciprocité peut consister dans un accord aux agents, par le programme des deux chaînes de télévision
ou dans l'amitié, mais également dans une compétition, qui proposent ces deux manifestations à la même heure.
dans une hostilité ou une lutte. Le sens visé est déterminé De part et d'autre il y a préexistence d'un réseau social où
par le contenu significatif et normatif que les acteurs se prennent les décisions qui risquent d'engendrer le conflit
dans le groupe des téléspectateurs. En général, ces derniers
r. M. WEBER, Econom ie et s ociété, Paris, Plon, 1971, t. I, p. 24-26. ignorent jusqu'au nom des personnes qui ont élaboré les

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programmes ou la manière dont la Fédération de Football peut donner lieu à des rivalités conflictuelles : il n'est donc
d'Uruguay a conçu la mini-coupe du monde. De plus, pas, comme d'aucuns le prétendent, la solution capable de
l'éventuel conflit ne peut se produire que dans une aire faire régner universellement la paix et l'harmonie. Il faut
géographique limitée, celle des régions de l'est de la France, prendre toute la mesure de ces observations. Si tout peut
en Belgique ou en Suisse où l'on peut capter les chaînes devenir objet de conflit et si celui-ci peut surgir dans n'im­
françaises aussi bien que les chaînes allemandes. Bref, le porte quelle relation sociale, c'est que la conflictualité est
choix se pose à propos de propositions que les téléspecta­ inhérente, consubstantielle à toute société, au même titre
teurs n'ont pas choisies et, par conséquent, aussi la chance que la violence ou la bienveillance. La conflictualité ne
d'un conflit. Si celui-ci se produit, c'est à cause de contraintes constitue donc pas un phénomène anormal ou pathologique,
externes, de sorte que les éventuels adversaires peuvent que l'on pourrait éliminer définitivement des relations
seulement éviter ou non le conflit lui-même, et non suppri­ sociales. D'ailleurs il y a eu des conflits dans toutes les
mer les données polémogènes1• On peut faire la même sociétés : aucune ne peut en remontrer sur ce point aux
observation à propos d'autres sortes de conflits, par exemple autres. Cela n'empêche pas qu'il y a eu dans l'histoire en
celui qui oppose deux paysans se disputant sur le bornage général et dans celle des sociétés particulières des périodes
de deux champs contigus, dont les données consistent dans plus intenses de conflictualité que d'autres. C'est l'un des
le parcellement cadastral et les variations des propriétés problèmes qu'il faut tenter d'expliquer sociologiquement.
par héritage ou par achat. c) Etant donné la diversité par nature des objets pouvant
b) Tout peut devenir objet de conflit, ce qui veut dire occasionner un litige, ainsi que celle des motifs ou causes
qu'il peut éclore dans n'importe quelle relation sociale. Il de conflit, il ne semble pas que l'on puisse les réduire à un
n'y a pas de relations sociales qui seraient polémogènes et type unique. En particulier, on ne saurait, sans tomber
d'autres qui ne le seraient pas ou jamais. Certains socio­ parfois dans le ridicule, vouloir expliquer tous les conflits
logues, tel F. Tonnies, ont cru qve par sa nature même la sociaux par la seule lutte de classes, à l'image de récents
communauté serait le lieu de la concorde, de la confiance, ouvrages de sociologie rurale qui estiment pouvoir découvrir
de la fraternité et de l'amitié, à la différence de la société dans une simple querelle de deux clans dans un village une
qui serait le siège des rivalités, des contestations et des forme de l' cc opposition de classes ))1• Ce genre d'explica­
conflits. Le simple fait de l'existence de communautés de tions relève d'une scolastique. Il y a une variété de conflits
violence ou le phénomène classique des frères ennemis qui sont typologiquement différents, en raison de la diversité
constituent une objection à cette théorie2• Même l'amour des enjeux, des motifs, du nombre des adversaires, de
l'envergure et l'étendue territoriale. On ne saurait par
r. Nous entendons par la notion de « polémogène » tout facteur qui
exemple réduire une guerre interétatique au même déno­
peut produire un conflit ou le favoriser. minateur commun qu'une rixe entre deux familles qui se
2. C'est pourquoi j'ai essayé d'élaborer une autre théorie de la com­
munauté dans l'étude La violence dans ses rapports avec la ville et les
communautés, qui a paru dans l'ouvrage collectif V iolence et transgress ion, r. Je songe par exemple à certaines analyses contenues dans l'ouvrage
Paris, Ed. Anthropos, 1979, p. 35-59. Paysans, femmes et citoyens, Paris, Ed. Actes Sud, 1980.

22
prolonge de génération en génération. Il va de soi que la 2. LE PROBLÈME ET LES DEUX INTERPRÉTATIONS
variété des types de conflit ne constitue pas un obstacle à
une analyse conceptuelle de la notion de conflit pour pouvoir Il y a une deuxième série de banalités, d'ordre théorique,
le distinguer de ce qui n'est pas un conflit. qui essaient justement de répondre à la dernière question
d) Du moment que le conflit est inhérent aux sociétés, que nous venons de poser. Si nous considérons l'ensemble
qu'il peut éclater dans toute relation sociale suivant les de l'histoire des idées, nous constatons que les théoriciens
circonstances et qu'il est probable qu'on ne le supprimera n'ont élaboré que deux types de conceptions concernant la
jamais définitivement, il se pose une double question : celle nature de la société en général : l'une dit que l'homme serait
des meilleurs moyens pour l'éviter ou le prévenir et celle un être social par nature, l'autre que la société serait une
de la solution des conflits. La première question est plus œuvre artificielle de l'homme. Il n'existe pas à ma connais­
difficile à résoudre que l'autre ; en tout cas elle dépasse par sance de troisième conception - ce qui n'exclut pas que
certains aspects les capacités de la science sociologique. l'ingéniosité humaine pourra l'imaginer un jour - car,
Un conflit peut se terminer par l'anéantissement physique toutes les théories qui nous sont connues se laissent réduire
de l'autre, par le triomphe en général provisoire de l'un dans leur fondement à l'une ou l'autre de celles que nous
qui soumet coercitivement l'autre, par le recours à l'arbi­ venons d'indiquer. Néanmoins, je suis prêt à m'incliner si
trage, par le compromis, etc. Toutes ces solutions varient jamais on me démontrait que l'un ou l'autre auteur aurait
avec la nature ou le type de conflit. élaboré jusqu'à présent une troisième solution absolument
Pour élaborer cette première approche conceptuelle de originale qui écarterait la naturalité et l'artificialité ou leurs
la notion de conflit et pour en donner brièvement les carac­ combinaisons. Cette observation, qui peut être elle aussi
téristiques principales, nous avons pris comme cas de capitale pour une compréhension lucide de la sociologie
figure des formes plutôt bénignes, presque anodines. J'aurais et de son développement, mérite qu'on s'y attarde, tout
pu appuyer cette analyse sur des formes plus tragiques et d'abord en exposant avec plus de détails chacune de ces
plus terrifiantes, à commencer par la guerre. Ce n'est pas deux conceptions.
seulement par souci de dédramatiser un phénomène aussi La première est la plus ancienne et elle passa pendant
général que j'ai donné la préférence aux formes bénignes, des siècles, si l'on fait exception des indications fugitives
mais surtout pour faire comprendre combien le conflit est de l'un ou l'autre auteur de second rang, pour l'évidence
au cœur des sociétés. Il s'agit là, à mon avis, d'un acquis même. On en attribue la première élaboration systématique
de premier ordre pour la sociologie, car il nous oblige à à Aristote qui déclare dans sa Politique que l'homme est par
réfléchir sur la nature même de la société en général. Je ne nature un être social et que celui qui vit en dehors de la
pense pas que l'on puisse élaborer une théorie de la société société est un être monstrueux ou un dieu, à moins qu'il
ayant quelque pertinence qui ne prendrait pas en compte n'ait été contraint à l'isolement ou qu'il l'ait choisi artifi­
le fait que la conflictualité est immanente à toute société. ciellement1. Il ne faudrait cependant pas mésinterpréter la
Il est certain que certaines théories bien connues pèchent
par cet aspect. I. ARISTOTE, Politique, I, 2, 1 253 a 3-5.

24
pensée d'Aristote. Il ne prétend nullement que la société auteurs ont posé la question de savoir si le contrat était
serait la même chose que la nature, c'est-à-dire il n'identifie irrévocable ou révocable, d'autres encore si le souverain
pas les deux notions, mais il déclare uniquement que était un être distinct de ses sujets ou bien, comme chez
l'homme vit naturellement en société, que celle-ci est une Rousseau, si toute la souveraineté résidait uniquement dans
dimension de son existence. D'une part l'homme ne peut se le peuple. Ces variations dans les théories ne mettent
perpétuer biologiquement que par la rencontre d'un homme cependant pas en cause l'idée fondamentale du caractère
et d'une femme, d'autre part il ne peut se suffire à lui-même artificiel de la société qui reste commune à tous ces auteurs.
dans une totale autarcie individuelle, car il a besoin des
autres pour accomplir son humanité. Ce besoin réciproque 3. LES THÉORIES DU CONTRAT
que les êtres éprouvent les uns à l'égard des autres est à la ET LE RETOUR A HÉRACLITE
base de la constitution des communautés politiques. Il n'est
pas besoin de faire état ici des doctrines ultérieures qui tout Si la conflictualité est inhérente à la société, il serait
en s'exprimant autrement, par exemple que la société intéressant de savoir comment ces deux sortes de concep­
répond à un ordre naturel, restent cependant fidèles à tions se sont représentées le rôle du conflit dans la société.
l'esprit, sinon à la lettre, de la formulation aristotélicienne. Il faut toutefois éviter une possible méprise : il serait
La seconde conception est plus récente : elle a été erroné de croire que toutes les théories ont accepté l'idée
élaborée pour la première fois de façon systématique par d'une conflictualité immanente à la société. Certaines d'entre
Hobbes, sous le vocable de pacte ou de contrat social, et elles nient même le fait ou du moins elles croient qu'il serait
elle s'est diffusée très rapidement au cours du xvme siècle. un jour possible d'éliminer le conflit. Néanmoins, du
Hobbes définit la société comme le Leviathan, c'est-à-dire moment que le conflit a été jusqu'à présent un élément
un être artificiel. « C'est l'art, écrit-il, qui crée ce grand constant dans l'histoire humaine, elles ont été obligées d'y
Leviathan qu'on appelle République ou Etat (Civitas en faire au moins allusion et de fournir, d'une façon ou d'une
latin), lequel n'est qu'un homme artificiel, quoique d'une autre, des indications sur son rôle, sa place ou sa fonction
stature et d'une force plus grandes que celles de l'homme dans la société. Ce problème apparaît avec le plus d'évidence
naturel, pour la défense et la protection duquel il a été dans la seconde conception; c'est pourquoi nous la traiterons
conçu ll1• En conséquence la politique serait d'origine en premier lieu.
conventionnelle, l'œuvre de la volonté qui est une réplique Toutes les doctrines du contrat social se donnent pour
du fiat que Dieu prononça lors de la création de l'homme. présupposé, avec des modalités diverses, le conflit ou ce
Par la suite divers auteurs se sont demandé si le contrat qu'elles appellent dans le langage de l'époque la guerre.
social était unique ou s'il ne fallait pas concevoir un double Elles envisagent toutes un état de nature qui aurait été
contrat, l'un dit d'association q1ù constituerait la société, antérieur à la formation des sociétés. Il ne s'agit pas d'un
l'autre dit de sujétion qui instituerait la politique; d'autres état anti-social, mais plutôt asocial : une absence de société
comme état originel plus ou moins mythique de l'humanité.
r. HOBBES, Leviathan, Paris, Sirey, 1971, Introduction, p. 5. Il importe peu que certains auteurs aient cru à l'existence

26 27
effective de cette situation ou qu'ils ne l'aient envisagé les autres, ce qu'il appelle un « instinct interne )) inscrit
que comme hypothèse pour mieux comprendre la réalité dans leur « constitution native ))1, mais cette vie en commun
sociale, le fait est que la société serait de l'ordre d'une créa­ est fr agile et précaire à cause de la faiblesse de la nature
tion artificielle, pour remédier à des conflits devenus into­ humaine et de la méchanceté qu'elle suscite chez certains
lérables. Le désaccord porte essentiellement sur la concep­ humains qui instituent un état de guerre pour dominer les
tion de l'état de nature. Les uns, tels Hobbes, se le repré­ autres. Aussi, pour maîtriser ces conflits sans cesse renais­
sentaient comme une situation de conflits permanents, sants, les hommes se sont résolus « à former des sociétés et
celle de la guerre de tous contre tous, les autres, tel Rousseau, à abandonner l'état de nature l>2• Pour Rousseau, l'homme
comme un état de félicité et de liberté qui aurait par la aurait vécu dans le bonheur le plus plein dans l'état de
suite dégénéré dans le « plus horrible état de guerre )), Il nature, mais en isolé. Pour se prémunir contre les catas­
ne saurait être question de faire ici la recension de toutes trophes naturelles et les calamités dues au climat et aux
ces doctrines, mais seulement de signaler les plus connues, intempéries, il serait entré en relation plus durable avec
étant entendu que la plupart des auteurs du xvme siècle les autres, donnant ainsi naissance à une première forme de
ont repris ce thème sous une forme ou une autre, y compris socialisation. Celle-ci serait devenue une source permanente
le prudent Montesquieu qui déclarait que pour bien com­ de conflits. Ainsi il écrit dans le Discours sur l'origine et les
prendre les lois de la nature il fallait « considérer un homme fondements de l'inégalité : << Il s'élevoit entre le droit du plus
avant l'établissement des sociétés ))1, Leur point commun fort et le droit du premier occupant un conflit perpétuel
général est le suivant : la société serait née du souci des qui ne se terminoit que par des combats et des meurtres.
hommes à surmonter un état endémique et désastreux de La Société naissante fit place au plus horrible état deguerre ))3,
conflits. Le contrat social était appelé à mettre fin à cette situation
Hobbes fut le grand initiateur de cette façon de voir. désastreuse par l'institution d'une société civile. L'originalité
Par crainte de la mort violente que chacun peut donner à de Rousseau consiste en deux points : le conflit est né avec
chacun, et à la suite d'un calcul rationnel portant sur les la société naissante, mais en plus, à la différence de ses prédé­
chances de sécurité, les hommes auraient accepté sous la cesseurs, il n'envisage pas le contrat sous la forme d'une
forme d'un contrat plus ou moins tacite d'entrer en société, sujétion ou d'une soumission, mais comme l'expression de la
en déléguant à un souverain individuel ou collectif le soin volonté générale toujours souveraine et qui doit le rester.
de les protéger contre les menaces d'une situation conflic­ Ce mythe de l'harmonie originelle réapparaîtra chez de
tuelle généralisée. La conception de Locke est plus subtile, nombreux écrivains du siècle suivant. Nous aurons l'occasion
car elle combine la sociabilité naturelle et le contrat2• Il y d'y revenir. Quoi qu'il en soit de la diversité des doctrines
aurait en 1' être humain une sorte d'inclination à vivre avec du contrat et de leurs nuances respectives, il demeure qu'elles

I. LocKE, L aw of N ature, Essai VII, Oxford, 1954, p. 198.

I. MONTESQUIEU, Esprit des L ois, liv. I, chap. II. 2. LOCKE, Du g ouv ern emen t civil, Amsterdam, 1691, § 2I.
2. Voir R. POLIN, La politique m orale de J ohn L ocke, Paris, PUF, 19(50, 3. J.-J. RoussEAU, Œ uvres c omplè tes, Paris, Ed. de la Pléiade, 1964,
p. 135· t. III, p. 176.

29
conçoivent toutes la société comme une création artificielle que si l'Etat est libre sous la conduite d'un souverain indi­
ou conventionnelle, destinée à mettre fin à un état de guerre viduel ou collectif qui ·représente la raison. Celui-ci a
ou de conflits permanents. toujours raison. Non seulement il lui appartient de définir
Le contrat serait donc le moyen de surmonter la situation ce qui doit valoir comme bien et comme mal, mais Hobbes
conflictuelle originaire. Toutefois cette solution n'est valable estime que, puisque les opinions personnelles peuvent être
qu'au sein d'une société particulière déterminée, elle ne source de rébellion, il faut prendre toutes les précautions
concerne pas les relations des Etats entre eux. Nous nous pour empêcher qu'elles ne s'expriment. Il n'existe pas
appuyerons uniquement sur Hobbes et Rousseau pour d'opinions privées qui soient authentiques, et seul le juge­
l'illustrer. Pour Hobbes chaque Etat demeure face aux ment du souverain est légitime, d'autant plus qu'il ne peut
autres Etats dans la liberté absolue qui caractérise l'état rien commander d'injuste. R. Polin a très bien résumé cette
de nature. Certes, il lui arrive d'évoquer le droit des gens, position de Hobbes : « Le souverain pense la vérité parce
mais l'humanité dans son ensemble ne forme pas une société qu'il est absolu. Mais il n'est absolu que si l'Etat unanime
civile. Du moment que les relations entre Etats sont fondées réalise effectivement sa pensée et pense sa pensée, c'est-à­
sur la puissance et non sur la crainte, la guerre extérieure dire la vérité ))1, Il montre également comment cette unani­
est toujours possible1• Rousseau estime lui aussi qu' «il n'y a mité est à l'œuvre dans la philosophie politique de Locke2•
point de guerre entre les hommes : il n'y en a qu'entre les Il en est de même chez Pufendorf3• La chose est encore plus
Etats >>; il précise même que la paix entre les nations n'est évidente chez Rousseau, au point qu'il déclare à propos
chaque fois qu'une succession de « trèves passagères ))2• de celui qui voudrait rompre l'unanimité : « on le forcera à
Bref, le contrat social est uniquement d'usage interne et être libre ))' c'est-à-dire on le contraindra à « obéir à la
non d'usage externe. Il n'a d'autre but que de régler les volonté générale ))4• Il serait trop long de mentionner les
conflits à l'intérieur d'une société déterminée. divers textes de Rousseau qui préconisent l'unanimité.
Une société civile naît lorsqu'on veut mettre fin aux Citons seulement l'un des plus importants : «Que la volonté
conflits dans son sein. La conséquence logique est de créer, générale pour être vraiment telle doit l'être dans son objet
sous des formes qui varient selon les auteurs, une unanimité ainsi que dans son essence; qu'elle doit partir de tous pour
qui rendrait les conflits impossibles. Autrement dit, le nerf s'appliquer à tous, et qu'elle perd sa rectitude naturelle
de l'argumentation de toutes les théories du contrat est lorsqu'elle tend à quelque objet individuel et déterminé >>5•
de supprimer toute chance de confiictualité dans la société, Conçues pour supprimer les conflits, les théories de la
qu'il s'agisse d'une concurrence entre les opinions indivi­
duelles ou de groupes subordonnés ou bien des motifs de
l. R. POLIN, Poli tique et philos oph ie chez H obbes, Paris, PUF, 1953,
rébellion. Seule l'unanimité serait en mesure d'extirper
p. 220.
les racines du conflit. Pour Hobbes le citoyen n'est libre 2. R. POLIN, L a politique m orale de J ohn L ocke, Paris, PUF, 1960, p. 208.
3. R. DERATHÉ, Jean-J acques R ouss eau et la science politique de s on
temps, Paris, PUF, 1950, p. 181.
r. HOBBES, L eviathan, chap. XIII, éd. citée, p. 124. 4. RoussEAU, C on trat s ocial, liv. I, chap. VII.
2. ROUSSEAU, op. cit., p. 568 et 6o4. 5. RoussEAU, ibid., liv. II, chap. IV.

31
contractualité aboutissent à l'élimination, en principe, de dès le xvme siècle la conclusion, à l'encontre des doctrines
tout conflit, dans les limites de la sphère de validité du du contrat social, que les hommes peuvent la défaire si la
pacte social. construction sociale en vigueur ne leur plaît pas pour la
Nous verrons plus loin s'il est possible et surtout s'il refaire autrement et éventuellement faire même autre chose
est socialement judicieux de vouloir proscrire tout conflit, qu'une société. Il n'y a pas lieu de citer les appels à la
car la recherche de l'unanimité est suspecte si l'on considère «guerre civile >> que l'on trouve chez P. Bayle, chez Diderot
qu'elle a conduit en général, par la suite, à un despotisme et d'autres, et même chez un homme de gouvernement
totalitaire. Il y a un autre aspect des théories du contrat comme Turgot, parce qu'ils y voyaient le moyen de régénérer
qu'il faut mettre en évidence, bien qu'elles n'aient envisagé la société de leur temps. De toute façon l'artificialité de la
le conflit pour ainsi dire qu'indirectement, au sens du para­ société qu'allèguent les théories du contrat est au moins
doxe des conséquences. Il s'agit du conflit révolutionnaire indirectement un des fondements de l'idéologie révolu­
qui n'a cessé de secouer les sociétés jusqu'à nos jours. A tionnaire moderne qui se donne pour tâche de déstabiliser
la vérité, les philosophies du contrat social ont cru pouvoir et de détruire les sociétés existantes pour en construire une
conjurer cette conséquence en proclamant que le contrat autre, plus conforme à leurs vœux, au besoin par la terreur.
était irrévocable et indissoluble une fois qu'il avait été Telle est donc la conséquence paradoxale des philo­
conclu, de sorte que personne ne saurait plus le remettre sophies du contrat : sous prétexte d'éliminer tout conflit,
en cause. Hobbes n'a fait que chercher les raisons de elles en ont suscité d'autres. De ce fait elles ont été à l'ori­
combattre toute rébellion et toute sédition. Et Rousseau, gine de conflits d'un type nouveau qui se nourrissent
qui deviendra un des auteurs favoris des révolutionnaires des différentes manières, utopiques ou non, de concevoir
de 1789, n'a jamais évoqué l'idée de la révolution sans la l'association des hommes à l'avenir. Ainsi, les théories du
désapprouver ou sans mettre en garde ses contemporains contrat ont contribué à faire une distinction entre trois
contre ce genre de bouleversement1• Pourtant l'idée révolu­ types de conflits - ce qui constitue un acquis sociologique
tionnaire est en germe dans les théories du contrat. Du important : les conflits internes à une société civile qu'elles
moment que la société est un être artificiel, une œuvre de croient pouvoir exclure grâce au jeu de l'unanimité; les
l'art au dire de Hobbes2 ou qu'elle a pour condition <t l'arti­ conflits entre les sociétés existantes ou Etats qu'elles aban­
fice et le jeu de la machine politique >> suivant les termes de donnent à l'état de nature où les guerres continuent de
Rousseau3, l'indissolubilité du contrat n'a jamais été qu'une sévir; enfin les conflits entre les modèles possibles des
affirmation ou une précaution théorique. Puisque la société sociétés futures qui opposent les révolutionnaires aux gouver­
a été faite par les hommes, d'autres auteurs en ont tiré nements en place, mais également les révolutionnaires entre
eux au nom d'autres figures de l'avenir. Les théories du

I. Je n'ai personnellement trouvé aucun texte dans l'œuvre de Rous­


contrat ne couvrent que le premier type de conflits, ceux
seau qui serait favorable à l'idée révolutionnaire, mais uniquement des qui sont intérieurs à une société civile. Cela tient à ce que
textes qui y sont défavorables. les philosophies du contrat sont contemporaines de l'appa­
2. Voir en particulier la première page de !'Introduction du Leviathan.

3. ROUSSEAU, C on trat s ocial, liv. I, chap. VII.


rition et de la consolidation de l'Etat moderne à partir du

32 33
J. FREUND 2
xvne siècle. On sait, en effet, que l'une des caractéristiques philosophie d'Héraclite, qui est particulièrement originale.
de l'Etat moderne est la lutte contre la violence privée et Les fragments dont nous disposons ne nous disent rien sur
par conséquent contre les conflits intérieurs en vue d'acquérir l'origine de la société. Par contre Héraclite considère, sui­
le monopole de l'exercice légitime de la violence dans des vant le fragment 53 bien connu, que le conflit est le principe
frontières définies. Cela signifiait la négation de l'ennemi ou le père de toutes choses, mais en précisant également qu'il
intérieur pour ne reconnaître que l'ennemi extérieur. Les produit l'harmonie, ce qui veut dire qu'il joue le rôle d'un
théories du contrat essaient de justifier ce processus. régulateur. En effet, non seulement l'harmonie est l'accord
de tensions inverses (fragment 51), mais en plus« ce qui est
- Héraclite et Aristote taillé en sens contraire s'assemble ; de ce qui diffère naît
Or, si les philosophies du contrat social sont des cons­ la plus belle harmonie ; tout devient par discorde (frag. 8),
tructions intellectuelles d'une époque bien déterminée, en ou encore : « Il faut savoir que le conflit est communauté,
gros le xvue et le xvnre siècles, la conception selon laquelle la discorde justice, tout devient par discorde et nécessité ii
l'homme vit naturellement en société a été la plus couram­ (frag. 80) 1• Ce qu'il y a de remarquable chez Héraclite,
ment admise durant les siècles jusqu'à nos jours, y compris c'est qu'il combine une théorie du conflit et une théorie de
par certains auteurs de la période triomphante des théories l'essence, en ce sens que les divergences et les discordes
du contrat. Je pense personnellement qu'elle est l'hypo­ suscitent un mouvement irréversible (on ne peut pas
thèse qui correspond le mieux aux observations positives descendre deux fois dans le même fleuve) au sein d'une
que le sociologue peut faire, bien qu'elle soit, dépourvue unité essentielle dans la diversité des êtres et des choses.
de la séduction intellectuelle des philosophies du contrat. « A l'écoute, non 'de moi-même, mais du Logos, il est sage
Pour les théories de la naturalité de la vie sociale les conflits de reconnaître que tout est un i> (frag. 50) dans l'univers
ne constituent pas nécessairement une calamité qu'il fau­ cyclique de destructions et de constructions, de contraires
drait faire disparaître, car, du moment qu'ils sont inhérents qui sont la raison de l'unité : « Dieu est jour et nuit, hiver
à la société, tout l'effort devrait porter sur les meilleures et été, guerre et paix, satiété et faim ; mais il change comme
méthodes de les prévenir et, lorsqu'ils éclatent, de les le feu, quand il est mélangé d'aromates il est nommé suivant
résoudre. Autrement dit, si le conflit est immanent à la le parfum de chacun d'eux » (frag. 67) ou encore « Pour
société au même titre que l'économie ou la nécessité de Dieu tout est bon et beau et juste ; les hommes tiennent
construire des abris contre les intempéries, il serait vain de certaines choses pour justes, les autres pour injustes »
vouloir dissoudre la conflictualité. Nous n'examinerons ici (frag. 102). Au fond, le conflit est ce qui crée la diversité
que la doctrine d'Aristote, non pas seulement parce qu'elle dans l'univers, et c'est pourquoi Héraclite s'opposai.: à
fut la première à élaborer de façon cohérente cette concep­ Homère qui souhaitait la disparition de la discorde. En
tion, mais parce que toutes les autres qu'on a échafaudées par effet, c'est par le conflit que les hommes font une distinction
la suite s'en inspirent ou la reprennent, parfois avec quelques
modifications qui ne touchent cependant pas à l'essentiel.
I. Nous suivons la traduction d'A. JEANNIÈRE, dans La Pensé e d'Héra­
Il faut cependant dire quelques mots auparavant de la c lite d'Ephèse, Paris, Aubier, 1959.

34 35
en tre le j uste et l' inj uste, e ntre le bie n et le mal, en même d' une constitution qui se rait unique , e t qui con viendrait à
te mps qu' il anime le s chose s en produisant le mouve me nt tout le monde .
infini dans la répétition ind éfinie de cycles du fr oid qui C'est ce plura lisme conve ntionne l, constitutif de la
de vie nt chaud, du chaud qui de vient fr oid, de l' humide qui société, qui re nd le conflit (Aristote parle de préfére nce de
de vient se c et inve rse me nt. discorde) sans ce sse possible , e n dépit de toute s le s précau­
Pour Aristote la société « existe par nature )) 1, Par consé­ tions institutionnelles que l' on peut pre ndre. O n pe ut ce rtes
que nt il ne peut qu'exclure l' idée du contrat social et il le préve nir le conflit dans une situation concrète donnée,
déclare ex plicite ment à propos de l' unité de la cité qui ne mais on ne saurait l' élimine r absolume nt ou défi nitiveme nt.
saurait résulte r de « l' alliance » de se s me mbres2• Il pense D' aille urs il consacre tout le livre V de sa Politique aux
même qu' une unité poussée à l'extrême se rait pe rnicieuse variétés de s conflits. L' idée profo nde d'Aristote est très
pour la cité3• Aussi refuse -t- il la logique de l' unanimité, différe nte de ce lle de s théoricie ns d u contrat. Pour ce s
insistant sur la pluralité de s fo nctions e t des se rvice s dans de rnie rs, l' origine de la société résid ant dans une convention
la cité, mais aussi sur la dive rsité de s comporte me nts pos­ pre mière, ils croie nt pouvoir élimine r tout conflit par le
sible s. De toute faç on l' homme ne vit pas e n société pour j e u de s conve ntions. Aux yeux d'Aristote , au contraire , le
vivre en société, mais pour s' y accomplir lui-même en conflit naît de la nécessité des conve ntions, il e st lié a ux
accomplissant la fin de la cité4• Tout ce la ne signifie pas conve ntions, de sorte qu' il subsistera aussi longtemps que
qu'Aristote ignorait la part d' artificialité dans la vie sociale , ce lles-ci subsiste ront. De toute faç on, du mome nt que le
mais il refuse l'esprit utopique de ceux qui croie nt qu' un pluralisme est inhérent à la vie sociale, il pe ut surgir une
j our le s nave ttes pourraie nt tisse r d'e lle s-mêmes, comme si pluralité de sô rte s de conflits. Nous ne me ntionne rons ici
une œuvre pouvait se faire sans ouvrie r5• Somme toute , il que le s fo rme s esse ntie lles.
y a de s banalités que l' on ne saurait néglige r sans de venir a) La viole nce (�frl) est immanente aux sociétés; par
la victime de la trop haute inte llectualité. La cité ne s' orga­ conséque nt e lle pe ut éclate r à tout propos au se in d' une cité,
nise pas d'e lle -même , mais sur la base de lois, d' institutions soit sous la fo rme de la ré be llion et de la sédition, soit
e t de conve ntions, ce qu' on appelle constitution ou régime . sous celle de s gue rre s e ntre les cités. O n pe ut comprime r
O r, de même qu' il y a une pluralité de fo nctions à re mplir ce tte violence , o n ne pe ut l a supprime r totale me nt.
dans une cité, qu' il y existe de ce fait une pluralité de magis­ b) Etant donné la variété e t la rivalité e ntre le s divers
tratures, il y a une pluralité de conflits possible s. Bie n type s de constitutions ( monarchie , aristocratie, démocratie) ,
qu'Aristote se soit inte rrogé à la fin de sa Politique sur le s la discorde pe ut naître e ntre les citoye ns à propos du régime
conditions de la cité idéale , il n'e n reje tte pas moins l' idée qu' ils estime nt le plus approprié. De ce point de vue
l' histoire de s cités est ce lle de s conflits à propos de la
I. Politique, I, 1 25 2 b-30.
succession d' une démocratie à une tyrannie ou inve rse ment
2. Ibid., III, 1280 b-8. d' une aristocratie à une monarchie , e tc. 1 • Du fait que parmi
3. Ibid., II, 1 26 1 b-7 et 1 263 b-34.
4. Ibid., III, 1 2 8 1 a-4.
5. Ibid., I, 1253 b-39. r. Ibid., V, 1301 b-7- 10.

37
l'ensemble des citoyens il y en a toujours qui sont plutôt toutes les constitutions renferment quelque chose de juste
partisans de telle forme de constitution et les autres d'une et elles deviennent toutes défectueuses par la manière dont
autre, il existe comme une sorte d'agitation larvée dans la les hommes la pratiquent en suscitant des factions qui
plupart des cités, qui, suivant les circonstances, peut dégé­ peuvent opposer une localité d'un territoire à une autre
nérer en troubles. localité, par exemple le port à la ville mère ou des groupes
c) Le conflit peut aussi naître au sein d'un même régime, raciaux lorsque la population n'est pas homogène. Quoi
sous prétexte que son application laisse à désirer. Aristote qu'il en soit, aucune constitution n'échappe à une possible
évoque ce genre de discordes en précisant qu'il porte sur le décadence.
plus et le moins, « par exemple s'il s'agit de changer une e) Enfin il y a les conflits qui ont une origine directement
oligarchie existante en un gouvernement plus oligarchique sociale parce qu'ils opposent les riches et les pauvres. En
ou moins oligarchique, ou une démocratie existante en un général ils sont nourris par la démagogie concernant l'égalité.
gouvernement plus démocratique ou moins démocratique, Celle-ci semble pour Aristote une notion particulièrement
et pareillement en ce qui concerne les autres constitutions, polémogène. En démocratie, par exemple, ceux qui sont
soit pour resserrer leurs rouages, soit pour les relâcher J>1• égaux sous un rapport veulent le devenir sous tous les
Autrement dit, même le désir de perfection peut être source rapports, ou dans les oligarchies ceux qui jouissent d'une
de discordes. Analysant l'oligarchie, Aristote précise que le inégalité en un point veulent l'étendre à l'ensemble de la vie
conflit peut se présenter sous divers aspects : d'une part, sociale. Ainsi apparaissent les conflits ou luttes entre classes,
la discorde entre des groupements oligarchiques concurrents, dont Aristote fut un des premiers à élaborer une théorie.
d'autre part le conflit de l'oligarchie avec le peuple, sans Il note entre autres que l'égalité n'est souvent qu'un prétexte
compter que l'un des groupements oligarchiques peut pour parvenir au pouvoir. Cherchant les raisons de cette
s'appuyer sur le peuple pour triompher d'un autre grou­ lutte, il dit en plus à propos des citoyens qui s'insurgent :
pement. « s'il sont inférieurs, c'est pour obtenir l'égalité, et s'ils
d) Et puis il y a les motifs psychologiques des discordes : sont égaux, pour acquérir la supériorité. Voilà donc indiqué
la jalousie, l'envie qui oppose les citoyens, l'appétit de domi­ l'état d'esprit qui est à l'origine des luttes civiles ))1• De
nation, l'ambition et toutes les formes démesurées de la surcroît il remarque déjà que les tyrannies ont eu en général
volonté humaine, jusqu'à l'amour du gain ou des honneurs. une base populaire.
A ce propos Aristote met en évidence la recherche d'une Etant donné l'intention de cet ouvrage, il ne me semble
clientèle chez les candidats au pouvoir, la rivalité entre les pas nécessaire d'entrer davantage dans les détails de la
magistrats dont les uns essaient de rogner l'autorité des staséologie ou théorie des conflits d'Aristote, par exemple
autres ou la diminuer. Il s'agit d'une concurrence conflic­ l'examen plus circonstancié qu'il fait des conflits dans l'oli­
tuelle qui peut conduire à la limite à la dégénérescence d'une garchie, l'aristocratie, la démocratie ou la monarchie. Ce
constitution, quelle qu'elle soit. C'est qu'aux yeux d'Aristote qu'il y a lieu de retenir, c'est que, au lieu de rêver à une

r. Ibid., V, 130 b-14-19. r. Ibid., V, 1302 a-29-32.

39
société sans conflits en utopiste1, il s'est efforcé, à sa manière mariage plus ou moins heureux entre la naturalité et l'arti­
qui combine la théorie et l'observation empirique, de ficialité. On admet que le fait de vivre en société répondrait
comprendre la diversité des conflits dans la société, en à une exigence de la nature, mais en même temps on pense
dehors de tout a priori idéologique, estimant que suivant les qu'il serait dans l'ordre des choses, à cause de l'idéologie du
cas ils peuvent être justifiés ou injustifiés. On comprend progrès, que la société arriverait à la longue à éliminer les
dans ces conditions l'importance qu'il accorde à la prudence, conflits, tantôt sur la base d'une conception dialectique du
dont il dit qu'elle est la principale vertu politique. Il n'existe devenir, tantôt sur celle d'une maturation progressive des
tout simplement pas à ses yeu,'{ de conventions ou de système individus. La prise de conscience de l'importance de l'éco­
de conventions susceptibles d'éliminer à jamais les discordes. nomie et de son présupposé qu'est la rareté a largement
En effet, toute constitution demeure exposée au conflit, à contribué à donner crédit à cette nouvelle façon de voir les
la cr't"cxcrn;;. Celle-ci constitue donc un élément essentiel de choses. Le schéma est le suivant : la rareté a été dans le
toute analyse politique et de toute étude portant sur la passé la source des conflits et des luttes, mais avec l'appa­
société. On peut seulement regretter que trop de commen­ rition de la société industrielle l'humanité serait en mesure
tateurs de la philosophie politique aristotélicienne aient de surmonter ses conflits, parce qu'elle serait prise dans un
négligé cet aspect fondamental du rôle du conflit dans le processus qui la conduirait inévitablement à l'instauration
développement des sociétés, dans ce qu'il appelle les chan­ d'un âge de la paix, par exclusion de toute violence et donc
gements. par extinction des sources du conflit.
Cet espoir fut au cœur de la pensée libérale classique,
4. LES ERREURS DE LA SOCIOLOGIE DU x1xe SIÈCLE dont le socialisme alors naissant sera l'héritier de la main
gauche. Le développement extraordinaire de l'économie, à
Les théories du contrat social n'ont pas fait long feu ; la suite de diverses découvertes techniques et la réorgani­
elles sont mortes avec cet immense conflit que fut la Révo­ sation sociale qui devrait s'ensuivre, auraient pour consé­
lution française. Par contre les conséquences paradoxales quence la disparition des conflits, grâce à un rétrécissement
que nous avons mentionnées, liées à l'idée de l'artificialité progressif du champ de l'activité politique et de son principal
de la société, ont continué d'agiter l'humanité jusqu'à nos moteur, le phénomène militaire, certains envisageant même
jours, au prix d'un nouveau paradoxe qui consiste en une le dépérissement de la politique. L'abondance économique
sorte de contrepoint avec la conception naturaliste de la attendue, parce qu'elle serait instigatrice d'une société paci­
société. On en est revenu à la façon de voir d'Aristote, mais fique, ferait échec à la volonté politique qui ne survivrait
en abandonnant en cours de chemin la cohérence de sa pas à l'extinction des conflits. Ce fut la grande période des
philosophie. On assiste en effet depuis le x1xe siècle à un philosophies de l'histoire, chacune préconisant de réaliser
sur le mode de la sécularisation les desseins cachés de la
I. Sur ce point la position d'Aristote est nette, puisqu'il déclare dans Providence. Robespierre fut l'un des premiers à se faire
!'Ethique à Nicomaque, III, 5, III 2 b-u qu'on ne délibère pas sur les fins,
mais uniquement sur les moyens les plus appropriés pour atteindre une
l'avocat de cette espérance dans son discours du 5 février
fin posée. 1 794 : « Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la
nature, accomplir les destins de l'humanité, tenir les pro­ d'une société rénovée ou désaliénée grâce à l'économie.
messes de la philosophie, absoudre la providence du long K. Marx nous servira de repère pour éclaircir ce courant.
règne du crime et de la tyrannie l>1• Toutes ces philosophies
rêvaient d'un consensus unanimiste qui, hélas, parce qu'il - Saint-Simon
s'appuyait sur la paradoxalité originaire des conséquences Il n'y a pas de doute, Saint-Simon est l'auteur bouillon­
des théories du contrat social, devait conduire à un autre nant d'une œuvre tumultueuse, souvent imprécise dans
paradoxe, celui de l'idéologie totalitaire du xxe siècle. Deux l'expression et parfois incohérente dans sa démarche, mais
tendances principales se disputaient alors le marché des il est tout aussi incontestable qu'il était habité par une
esprits : l'une réformiste, l'autre révolutionnaire, toutes intuition fondamentale qui est restée la même sa vie durant,
deux se nourrissant du même lait du libéralisme, à savoir en dépit de la diversité des modèles physiques, physiolo­
la possibilité de débarrasser progressivement la société de giques et économiques qu'il lui est arrivé de mettre en
toute conflictualité et la rendre à une prétendue innocence avant pour étayer sa démonstration. Cette intuition est la
naturelle. Selon la première tendance qui regroupait toute suivante : il est possible de régénérer l'humanité en la déli­
une pléiade d'esprits, depuis B. Constant jusqu'à H. Spencer, vrant de toute conflictualité, précisément en la faisant pro­
en passant par J.-B. Say, A. Thierry, Ch. Dunoyer ou gresser vers la philanthropie universelle. Le problème est
A. Comte, le monde serait en train de passer de l'âge mili­ de mettre fin aux désordres suscités par la Révolution fran­
taire à l'âge industriel et commercial, de l'âge des conflits çaise, qui sont eux-mêmes le résultat des vices de la société
à celui de la paix2• Nous ferons état ici, à titre d'illustration antérieure qui était, certes, adaptée pendant longtemps aux
de ce courant de la doctrine, de l'un des plus prestigiêux conditions données, mais qui est désormais impuissante à
de cette lignée de penseurs : Saint-Simon. Selon la seconde faire face aux problèmes nouveaux. Il faut donc donner à la
tendance l'humanité serait appelée à affronter le conflit société les moyens pour répondre efficacement à sa vocation
décisif, la lutte finale qui lui permettrait de mettre fin à tutélaire.
toute contradiction et à tout antagonisme, dans le cadre A cet effet, il postule l'existence d'un « ordre l> ou d'une
« marche des choses ))' qu'il désigne aussi comme une nature

I. ROBESPIERRE, Textes choisis, Paris, Ed. sociales, 1958, t. III, p. n3. des choses. Ces expressions impliquent d'une part que
2. A titre d'indication, citons seulement ce texte de B. Constant, l'homme est appelé naturellement à vivre en société, d'autre
tiré de « L'esprit de conquête et de l'usurpation » : « Nous sommes arrivés
à l'époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle
part que la société est appelée en vertu de l'accumulation
de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder... des progrès, à passer naturellement au stade d'une totale
La guerre est donc antérieure au commerce. L'une est l'impulsion sauvage, réorganisation sociale. Autrement dit, par sa naturalité même
l'autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance commerciale
domine, plus la tendance guerrière doit s'affaiblir... Un gouvernement qui
l'histoire serait normative, du fait que la civilisation a permis
voudrait aujourd'hui pousser à la guerre et aux conquêtes un peuple à l'humanité de dépasser le stade de la contrainte et de la
européen commettrait donc un grossier et funeste anachronisme. Il guerre. Aussi Saint-Simon rejette-t-il l'idée que la société
travaillerait à donner à sa nation une impulsion contraire à sa nature », in
Œuvres de B. CONSTANT, Paris, Ed. de la Pléiade, 1957, p. 993-995.
aurait pour fondement un contrat plus ou moins volontaire.
Le passage souligné l'a été par nous. Ce qui la guide, c'est l'intérêt que les hommes éprouvent à

42 43
vivre ensemble : « Des hommes se trouvent rapprochés par était fondée sur la domination, l'homme avait des démêlés
hasard ; ils ne sont point associés, ils ne forment point essentiellement avec l'homme plutôt qu'avec les choses.
société : un intérêt commun se produit et la société est Désormais, grâce aux progrès, l'homme est davantage en
formée »1• Cette recherche de l'intérêt appartient à la nature relation avec les choses et il le sera toujours davantage,
de l'homme, mais elle est aussi le signe de la nécessité de au point qu'il sera en mesure « de faire et de défaire la
l'organisation, au sens du parallèle que Saint-Simon a établi nature » à son gré1• A la domination de l'homme sur l'homme
entre le singe et le castor. Il est dans la nature de l'homme qui est nécessairement conflictuelle se substituera l'adminis­
de se perfectionner grâce à ses « capacités » organisatrices. tration des choses au sein d'une organisation sociale toujours
Ainsi, la nature humaine porte en elle-même une puissance plus harmonieuse qui mettra fin à l'exploitation des hommes,
émancipatrice qu'il faut libérer, la science et la nouvelle du fait que l'humanité dispose maintenant des moyens de
éducation nous indiquant la voie à suivre. Si la nature « travailler à l'amélioration de l'existence physique et morale
pousse l'homme à vivre en société, elle en fait aussi un de la classe la plus pauvre »2• D'où la marche de l'humanité
être soumis à la loi du progrès qui lui permettra de dépasser vers un ordre nouveau qui accomplira l'enseignement du
le stade du conflit et de la guerre. C'est en ce sens que Saint­ christianisme, en dehors cependant de la foi chrétienne :
Simon marie la naturalité et l'artificialité de la société, sans « Tous les hommes doivent se regarder comme des frères ;
cependant s'interroger sur les implications philosophiques ils doivent s'aimer et se secourir les uns les autres >l3,
de cette combinaison ou, suivant l'une de ses expressions Cependant l'avènement de l'amitié générale, dont le
favorites, de cette « ligue ». Toutefois, le fait que l':h.omme vit système industriel est le porteur, passera encore provisoire­
naturellement en société ne le préoccupe guère, tant la ment par une période de lutte de classes, au cours de laquelle
chose lui paraît évidente ; aussi porte-t-il toute son atten­ les oisifs, les frelons, les féodaux et les parasites de la société
tion sur l'organisation de la société qui doit, en principe, perdront progressivement leur pouvoir de contrainte, tandis
délivrer l'homme des conflits. que la classe des prolétaires, parce qu'elle fait partie de la
Son idée directrice est la suivante : « N 'oublions pas classe des producteurs, s'intégrera toujours davantage à la
d'ailleurs que, dans une société de travailleurs, tout tend société nouvelle. Saint-Simon ne conçoit cependant pas cette
à l'ordre naturellement ; le désordre vient toujours en lutte entre les classes de façon révolutionnaire ; elle n'a que
dernière analyse des fainéants »2• Il entend par travailleur la signification conflictuelle d'une rivalité entre ceux qui,
aussi bien l'entrepreneur que l'ouvrier, mais aussi le culti­ en vertu de la marche des choses, perdront progressivement
vateur, le savant et le commerçant, par opposition aux leurs prérogatives, et les producteurs qui représentent l'ave­
oisifs ou non-producteurs. Dans la société de la rareté nir, jusqu'au moment où « les producteurs de toutes les
d'autrefois, qui était de structure hiérarchique parce qu'elle classes, de tous les pays >> deviendront des « amis »4. Autre-

I. SAINT-SIMON, L'industrie. Nous citons d'après la réédition des I. L'organisateur, t. II, p. 126.

ouvrages de Saint-Simon, en 6 volumes, Edit. Anthropos, 1966, t. I, 2. Le nouveau christianisme, t. III, p. 173.
p. 2 1 . 3. Du système industriel, III, p. 94.
2. L'organisateur, t. II, p . 152. 4. L'industrie, II, p. 47.

44 45
ment dit, les conflits dureront avec des répits et des détours religion, etc., sont des manifestations artificielles qu'il est
jusqu'à ce que le système d'organisation de l'industrie aura possible de vaincre en prenant en charge d'une certaine
réduit, sans bouleversement violent, mais grâce au perfec­ manière l'artifice. Celle-ci consiste à désaliéner la cause
tionnement progressif de l'humanité, les prétentions de l'an­ primitive de l'aliénation, parce qu'elle est une « faute ))'
cienne classe dominante, grâce à une administration générale une « infirmité qui ne devrait pas être ))1, en reconciliant à
de la société. nouveau l'homme avec la nature et la société. Tel est le
projet communiste qui consiste en l' « appropriation réelle
- Karl Marx de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme ; donc
K. Marx conçoit d'une autre manière les rapports entre retour total de l'homme pour soi en tant qu'homme social,
la naturalité et l'artificialité sociales, et du même coup la c'est-à-dire humain, retour conscient et qui s'est opéré en
reconciliation de l'humanité avec elle-même, après avoir conservant toute la richesse du développement antérieur JJ2•
surmonté ses contradictions et des conflits. A son avis, La philosophie de Marx postule que le conflit est la
il n'y a pas lieu d'opposer abstraitement l'individu et la conséquence d'une mauvaise organisation de la société, qu'il
société, à l'image des théories du contrat social. En effet, n'est pas lié à l'essence de l'homme, de sorte qu'on peut
« l'individu est l'être social >J1, il l'est immédiatement par l'éliminer au cours du développement de l'histoire puisqu'il
son essence même d'être humain. Les' contradictions et les en est un produit. En outre Marx confond le social et
conflits sont apparus avec l'aliénation, c'est-à-dire la scission l'économique, de sorte qu'en modifiant les rapports de
entre l'individu et la société. A l'origine l'homme était production on peut modifier fondamentalement la société3,
l'unité de la nature et de la société : « Etre objectif, naturel, jusqu'à faire dépérir la politique, la morale, le droit et la
sensible, c'est la même chose qu'avoir en dehors de soi objet, religion, car ces activités ne sont pas « réellement )) sociales,
nature, sens ou qu'être soi-même objet, nature, sens pour mais uniquement des « reflets J> de la dénaturation de la vie
un tiers J>2• Cette unité a été brisée par l'artificialité de la sociale consécutive à l'altération coupable du jeu économique.
technique, par la fabrication des outils et des machines et la De plus ces activités sont conflictuelles irrémédiablement
division du travail qui s'en est suivie, du fait que dès lors par elles-mêmes, de sorte qu'il n'y a pas lieu de les régénérer,
l'homme s'est projeté dans cette artificialité et qu'il est car elles n'expriment que, sur le mode idéologique, les contra­
devenu étranger à lui-même. Cette aliénation primitive a dictions « superfétatoires J> des rapports de production
entraîné toute une cascade d'autres aliénations telles que la faussés qui, une fois rétablis dans leur vérité, rendront
politique, la religion, la morale, le droit et même, bien que vaines la politique, la religion ou la morale. En supprimant
sur ce point les textes soient équivoques, l'art et la science. le conflit dans l'économie on ne supprime pas seulement les
Ce qu'il importe de comprendre, c'est que la politique, la
r. Ibid., p. 149.
I. Manuscrits de r844, Paris, Ed. sociales, 1962, p. 90. Cet ouvrage 2. Ibid., p. 87.
a l'avantage de présenter avec le plus de pertinence la pensée philosophique 3. On trouvera les textes typiques de cette confusion dans l'Idéo/ogie
qui n'a cessé d'inspirer Marx dans ses écrits ultérieurs. allemande et dans la préface à la Contribution à la critique de l'économie
2. Ibid., p. 137. politique.

47
conflits dans la politique ou la religion, mais on abolit ces forme de la dictature du prolétariat et ce n'est que dans ce
activités mêmes. Le principal responsable de la conflictua­ que Marx appelle dans la Critique du programme de Gotha
lité chez Marx est la division du travail, car elle est à l'ori­ la « phase supérieure de la société communiste » que toute
gine de toutes les autres divisions. Il l'avoue sans ambiguïté : division et tout antagonisme disparaîtront. On voit que Marx
« Peu importe du reste ce que la conscience entreprend est lui aussi hanté par le rêve unanimiste de ce qu'il considère
isolément ; toute cette pourriture ne nous donne que ce comme la communauté ou communisme grâce à la réconci­
résultat : ces trois moments, la force productive, l'état liation de l'homme avec la nature et la société, mais en
social et la conscience peuvent et doivent entrer en conflit récupérant tout l'acquis positif de l'histoire, ce qui veut dire
entre eux, car, par la division du travail, il devient possible, tout ce qui n'est pas source de division et de conflit.
bien mieux il arrive effectivement que l'activité intellectuelle
et matérielle - la jouissance et le travail, la production et 5 . LE REDRESSEMENT OPÉRÉ PAR LES SOCIOLOGUES
la consommation échoient en partage à des individus diffé­ DU DÉBUT DE NOTRE SIÈCLE
rents ; et alors la possibilité que ces éléments n'entrent pas
en conflit réside uniqw.ement dans le fait qu'on abolit à A l'exception de quelques esprits comme de Maistre
nouveau la division du travail ))1• Celle-ci engendre la divi­ ou Donoso Cortès, mais aussi Proudhon, la plupart des
sion de la société en classes, dont la conséquence est la lutte auteurs du XIX6 siècle ont cru que l'humanité évoluerait
des classes. vers un régime de paix, sous l'influence bénéfique du com­
On ne saurait cependant espérer que ceux qui profitent merce et des progrès de l'industrie. Le conflit perdrait sa
de cette altération des rapports de production y mettent raison d'être, du moment que l'on serait capable de mieux
fin. Il faut les y contraindre par les moyens violents de la gérer la société d'abondance qui s'annonçait. En réalité
révolution, étant entendu que cette révolution ne doit pas leur espérance se fondait davantage sur une philosophie
être « locale )) comme la Révolution française, mais « uni­ sociale que sur une analyse sociologique proprement dit.
verselle J>, puisque la déformation des relations sociales est C'est à la fin du siècle dernier et au début du nôtre, avec la
universelle. Seuls ont intérêt à accomplir cette révolution constitution de la sociologie en science positive, attachée
ceux qui souffrent de l'état de choses actuel, à savoir la à l'observation et à l'étude méthodique des phénomènes
masse des prolétaires. Ainsi la révolution est conçue comme sociaux, que se produisit la grande conversion à propos du
le conflit universel qui mettra fin à tout conflit, parce qu'elle rôle du conflit dans les sociétés. Elle fut l'œuvre des grands
mettra fin à toute division sociale et aux activités qui s'en maîtres de cette époque : Max Weber, Simmel, Pareto et
nourrissent comme la politique, la morale, la religion ou Durkheim. Dès lors on abandonna le rêve eschatologique
le droit. Evidemment, dans une première phase, le commu­ de la paix conçue comme fin dernière pour envisager les
nisme utilisera à ses propres fins la conflictualité sous la relations sociales, non plus en fonction d'une croyance uto­
pique, mais dans leur développement empirique, sans pré­
I. K. MARx, F. BNGBLs,L'ldéologie allemande, Paris, Ed. Sociales, 1968,
juger d'un état final. Le conflit apparut dès lors sous un
p. 60-61 . autre jour, comme un élément inhérent aux sociétés au

49
même titre que l'entente ou le compromis. On ne conçut par l'exemple de la constitution des unités nationales
plus son rôle comme unilatéralement pernicieux ou désas­ modernes qui se sont toutes formées au cours de guerres.
treux, mais comme polyvalent. Certes, il peut être un facteur Le conflit ne devient redoutable que s'il devient universel
de désolation pour les sociétés, mais également de vie et et global, c'est-à-dire lorsqu'il s'attaque à tous les aspects
même une condition de leur épanouissement, suivant qu'on de la vie. Du fait de la permanence des conflits, les sociétés
parvient à l'intégrer et le contrôler. Tout comme la violence sont obligées de se donner des règles et des procédures
il est au cœur des sociétés et il peut faire le malheur des de conciliation, par exemple un appareil judiciaire, pour
hommes, mais aussi contribuer à l'amélioration de leurs rela­ intégrer les conflits, les régulariser, voire les ritualiser, afin
tions communes. Nous sommes les héritiers de ce changement de conjurer leurs effets pernicieux possibles. Comment
de perspective qui a pour fondement une compréhension plus pourrait-on d'ailleurs exclure définitivement les conflits
scientifique et moins philosophique de la sociologie en général. quand les membres d'une collectivité ne sont jamais entiè­
11 On peut dire que G. Simmel a été l'initiateur de cette rement d'accord sur leurs aspirations respectives ou sur
manière de considérer le conflit, en particulier dans le les fins à réaliser ?
long chapitre qu'il a consacré à ce phénomène dans sa Dans Economie et société Weber fait de la lutte, et du
Soziologie. Il y voit une forme essentielle de toute sociali­ conflit qu'elle peut engendrer, un des concepts fondamen­
sation, la paix n'étant finalement qu'un état exceptionnel taux de la sociologie, ce qui veut dire que pour lui aussi le
dans la société. L'erreur serait donc de croire qu'on pourrait conflit est un agent essentiel de toute socialisation. Il y a
l'éliminer ou le dépasser, puisque les sociétés ne peuvent évidemment toutes sortes de transitions depuis le conflit
subsister qu'à cette condition. Certes, il peut y avoir une violent qui ne recule pas devant la suppression physique de
fonction dissolvante du conflit, mais cela ne doit pas nous l'autre jusqu'au conflit érotique entre deux rivaux qui se
cacher sa signification positive dans le maintien de l'unité disputent l'amour d'une même femme. Le conflit naît de
d'un groupe. Il peut jouer un rôle régulateur dans les actions l'inévitable sélection sociale qui fait que tous ne peuvent
réciproques, parce qu'il en constitue une lui-même. Il pas avoir droit à tout, surtout au même moment. Cette
peut même être un facteur d'équilibre, dans la mesure où sélection, dit-il, est « éternelle »1, ce qui signifie que la paix
il comporte au moins indirectement la reconnaissance de n'est qu'un état qui élimine les moyens violents mais non
l'autre. Au fond la société consiste en un jeu perpétuel les possibilités de conflit usant d'autres moyens. A moins
d'harmonies et de discordes, de forces associatives et de de précipiter les hommes dans une sorte de stupeur végéta­
forces dissociatives. Du point de vue strictement sociolo­ tive, il y aura toujours des divergences entre eux, parce
gique nous n'avons aucune raison, sinon idéologique, de qu'ils conçoivent autrement l'organisation de la société ou
privilégier l'harmonie. Le conflit, écrit-il même, est « le les fins ultimes à poursuivre, de sorte que, suivant les cir­
germe d'une future communauté ))1• Il illustre son affirmation constances, ces antagonismes peuvent dégénérer en conflit.
Ces antagonismes ont leur source dans l'incompatibilité
I . G. SIMMEL, Soziologie, Berlin, Duncker & Humblot, 5• éd., 1968,
p. 195· 1. WEBER, Economie et société, Paris, Plon, 1971, t. I, p. 39.

50 51
entre les conceptions que l'on peut se faire de la justice, de tantôt ouvertes tantôt latentes, dans un jeu d'oscillations
la paix ou de l'égalité, mais aussi de la culture et de la dont la circulation des élites est l'une des expressions
vision générale du monde. Il y a une différence par exemple caractéristiques. Sans les conflits et les antagonismes l'équi­
entre la culture française et la culture allemande qui peut libre resterait statique ; il est dynamique parce que des
évoluer en conflit, du fait qu'elles peuvent devenir le théâtre forces contraires qui conçoivent autrement l'utilité pour la
d'un combat éternel entre les dieux jaloux qui les animent société lui donnent sans cesse un autre visage, avec des
l'une et l'autre. Ce qui passe pour divin aux yeux des uns phases d'expansion, de stagnation ou de décadence, étant
peut devenir diabolique aux yeux des autres et déjà le entendu que la décadence d'une élite ne signifie pas la même
conflit est en gestation. Plus généralement, il existe un anta­ chose que la décadence d'une société, car, comme le mon­
gonisme des valeurs que Weber appelle aussi polythéisme, trent les révolutions, il peut y avoir substitution d'une élite
du fait que ce qui est beau n'est pas nécessairement bon et nouvelle à l'élite en place qui était incapable de prendre
que ce qui est bon n'est pas nécessairement vrai. La vie en charge la dynamique de la société. Il n'existe tout sim­
humaine est donc sans cesse exposée à des conflits possibles plement pas de sociétés dont tous les membres auraient
parce que « divers ordres de valeurs s'affrontent dans le toujours les mêmes intérêts. L'histoire est faite de triomphes
monde en une lutte inexpiable J>1• On ne peut éviter le éphémères et de défaites provisoires. Certes, il appartient
conflit si, en vertu de ses convictions profondes, on veut au sociologue d'expliquer de la façon la plus scientifique et
faire prédominer son point de vue sur d'autres. On ne sau­ la plus rationnelle possible les sociétés, mais on ne saurait
rait donc limiter les conflits à la seule activité politique car en conclure que les sociétés seraient rationnelles. L'hété­
ils peuvent aussi éclater ailleurs, dans tous les domaines, rogénéité sociale nourrie par les rivalités semble insurmon­
aussi bien celui de l'économie que celui de l'art et même table. Aussi Pareto s'élève-t-il contre les sociologues pro­
de la science. phètes qui se donnent pour tâche de construire une société
La théorie de l'équilibre social de Pareto a pour fonde­ prétendue harmonieuse, débarrassée de tout antagonisme
ment le fait que le tissu social est hétérogène, étant donné et de tout conflit. La science sociologique exige au contraire
que des intérêts divergents et des forces antagonistes y que l'on intègre les discordes et les conflits dans l'analyse
sont constamment à l'œuvre. C'est pourquoi l'équilibre est des sociétés, d'autant plus qu'aucune société historique n'a
toujours précaire, parce qu'il peut être remis en cause par réussi à en faire l'économie.
des crises et des conflits qu'il faut prendre en compte Selon Durkheim, la nécessité des règles est le signe de
au même titre que les phénomènes de bienveillance ou de la permanence de conflits virtuels, au point que le déclin de
solidarité. En tout cas l'équilibre n'est pas un état d'har­ la rigueur et de la discipline qu'elles imposent - ce qu'il
monie, mais le résultat de compromis et d'accommodements appelle l'état anomique - expose les sociétés à des « conflits
révisibles suivant les circonstances entre les forces qui pré­ sans cesse renaissants et des désordres de toute sorte JJ1
dominent dans une société. Celle-ci est le théâtre de luttes
1. DURKHEIM, De la division du travail social, Paris, PUF, 1967, 8• éd.
1 . WEBER, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 93. Préface à la seconde édition, p. m.

52 53
et à une espèce d'état de guerre larvée et chronique. Il met mieux concentrer les réflexions et les efforts sur les chances
même en cause l'économie, ou plutôt la société indus­ et les conditions susceptibles de nous affranchir d'une réalité
trielle d'abondance, qui risque de dissoudre le respect des aussi funeste. La conséquence en fut que le prophétisme
règles et par conséquent de livrer les sociétés aux troubles. se fit passer pour la science, mais en précipitant les hommes
Avec Pareto, Durkheim fut l'un des premiers à dénoncer dans de nouveaux conflits, parfois plus âpres, sous prétexte
l'illusion des sociologies philosophiques du x1xe siècle qui de les en délivrer à jamais. Ce fut un des paradoxes de la
croyaient que l'abondance économique s'accompagnerait philosophie sociale du siècle précédent. L'idéologie révo­
nécessairement du recul de la violence et des conflits, et lutionnaire, qui continue à dominer de nos jours certains
d'une consolidation de la paix. Il faut plutôt s'attendre à esprits, n'a pas d'autre fondement. Elle croyait pouvoir faire
l'effet contraire. Autrement dit, le conflit est au cœur des repartir l'histoire à zéro, le conflit apparaissant comme l'élé­
sociétés et aucune activité particulière, y compris l'économie, ment pernicieux de l'ancienne histoire, baptisée préhistoire.
n'est en mesure de le supprimer définitivement. Il ajoute On ne saurait donc assez insister sur le tournant que
même : « Il n'est ni nécessaire, ni même possible que la vie constituèrent les œuvres de Simmel, de Weber, de Durkheim
sociale soit sans luttes ))1• Ce qu'il est possible de faire, et de Pareto. Non seulement elles ont contribué à modifier
c'est de prévenir les conflits, de les modérer par une régle­ notre conception générale du conflit, en retrouvant, sans
mentation des fonctions et des activités sociales. Il en vient s'y référer explicitement, la philosophie d'Héraclite et d'Aris­
même à critiquer la notion de contrat : celui-ci reste insuf­ tote, mais en plus, en vertu de cette nouvelle prise de
fisant tant qu'il ne s'accompagne pas d'une réglementation conscience du rôle du conflit, elles ont remanié notre
générale de la société ; tout au plus peut-il suspendre provi­ compréhension de la sociologie en général et partant, de
soirement les conflits, donc introduire une trève précaire2• l'idée que nous nous faisons de la société et de son avenir.
Il est en effet déterminant pour l'appréhension sociologique
6. LA POLÉMOLOGIE des sociétés de savoir s'il faut considérer le conflit comme
inhérent aux relations sociales et d'y voir un élément régu­
Dès lors on se mit insensiblement en milieu sociologique lateur et même un facteur de leur développement ou bien
à considérer le conflit dans une perspective nouvelle et au contraire de le faire passer pour un élément nocif qu'il
avec un esprit nouveau. La sociologie du conflit devint faut essayer d'éliminer. L'optique change du tout au tout.
possible. Tant qu'il passait pour l'élément nuisible et négatif On rétorquera qu'il s'agit simplement du remplacement
dont il fallait purger les sociétés, il n'y avait aucune raison d'une présupposition ou d'un préjugé par un autre, les
d'instruire une analyse positive de cette manifestation sociale, deux étant également légitimes et valables. Cette façon de
même si elle était courante. A quoi bon s'intéresser de voir n'est pas correcte. Sans dénier toute validité au pro­
plus près à un phénomène appelé à disparaître ? Il valait phétisme utopique dans d'autres domaines de l'activité
humaine, il y a cependant lieu de noter qu'il n'a pas sa
1. Ibid., p. 357. place en science et que loin de servir les buts de celle-ci
2. Ibid., p. 357. il les dénature. Comme toute science humaine, la sociologie

54 55
ne peut prendre en considération que les sociétés données Sous ce vocable il se proposait de promouvoir des études
empiriquement et qui ont existé historiquement. Or, toutes scientifiques sur les phénomènes de guerre et de paix, en
ces sociétés ont connu des conflits. La reconnaissance de dehors de toute idéologie et de toute option politique, qu'elle
ce fait instaure une autre critique que celle qui est propre soit pacifiste ou autre, mais également sans limiter les
aux philosophies sociales qui rêvent utopiquement de la recherches aux seules relations internationales et à la seule
société future et instruisent le procès prétendu scientifique approche juridique. Son initiative a rapidement trouvé un
des sociétés existantes ou qui ont existé au nom d'une écho dans d'autres pays comme les Etats-Unis, l'Angleterre
société idéale qui n'a jamais existé. Ce n'est pas le rôle de la ou l'Allemagne, mais dans une optique plus irénologique
sociologie de construire la société utopiquement parfaite ; que polémologique, dans le cadre des Instituts de Peace
d'ailleurs elle en est incapable, à moins de se transformer Research. En principe le but des instituts de polémologie
en politique ou plutôt en doctrine politique. Evidemment, et ceux de Peace Research est le même, seule la démarche
cela ne l'empêche pas d'analyser l'influence et les consé­ méthodologique est différente.
quences des aspirations utopiques sur les croyances des En effet, les spécialistes de la Peace Research donnent en
hommes et leur comportement politique dans les sociétés général la priorité à l'étude de la paix, assez souvent en lui
historiques, sans oublier toutefois que ces aspirations uto­ conférant la dignité morale d'une construction où dominent
piques suscitent à leur tour des rivalités grosses de conflits les bons sentiments. C'est ainsi que J. Galtung définit
à propos de la perfection et de l'idéalité de la société. En l'étude de la paix « en termes de science de l'accomplisse­
effet, les conflits ne naissent pas seulement des conditions ment humain >>1. Rapoport préconise même la substitution
matérielles et causalement repérables dans la vie sociale, des savants aux politiques : « Le but de la science de la paix
mais aussi des espérances et des visées idéelles qu'on en tant que science appliquée, c'est d'empêcher les guerres
voudrait qu'elle réalise. De ce point de vue la reconnaissance et de promouvoir la paix, plutôt que de donner à un Etat
du conflit est une sorte de pierre de touche pour la scienti­ ou à un bloc la possibilité d'arriver à ses fins par une poli­
ficité de la sociologie, étant entendu d'une part qu'aucune tique diplomatique et militaire efficace »2• C'est également
science ne nous fournira probablement jamais une expli­ un objectif politique que les spécialistes allemands assignent
cation définitive des hommes, des choses ni des sociétés, à la Friedensforschung, jusqu'à proposer un bouleversement
d'autre part que la science elle-même peut nourrir les dans les relations sociales : « Si tu veux la paix, écrit par
conflits dans la société. exemple Krippendorff, modifie les présuppositions sociales
Ainsi donc, jusqu'alors négligée, l'analyse du conflit est qui ont sans cesse conduit jusqu'à présent à la guerre »3•
devenue un objet central des recherches de la sociologie
contemporaine. L'impulsion nouvelle a été donnée par les
r. J. GALTUNG, La science de la paix, historique et perspectives, in
instituts de polémologie qu'on a créés un peu partout au Science et paix, 1973, n° l, p. 62.
lendemain de la dernière guerre mondiale, en France, en 2. A. RAPoPORT, Les différentes conceptions d'une science de la
paix, in Science et Paix, 1973, n° l, p. 6.
Hollande, en Italie ou en Espagne. Le terme de polémologie
3. E. KRIPPENDORFF, Friedensforschung, Cologne, Kiepenheuer &
a été mis sur les fonts baptismaux par G. Bouthoul en 1945 . Witsch, 1968, p. 23.

57
Schmid est encore plus explicite : « Les recherches sur répétait-il sans cesse. Il est trop facile de faire des déclara­
la paix constituent une science appliquée et « orientée ». tions pacifistes et de condamner la guerre, car les affirma­
Une science appliquée doit être appliquée par quelqu'un tions ne manqueront pas de trouver un écho favorable. Le
qui possède le pouvoir de l'appliquer. Cela signifie pour la savant n'a pas à chercher des applaudissements, mais à
science de la paix qu'il doit exister une sorte de liaison soumettre les phénomènes de paix et de guerre à une analyse
institutionnalisée entre les spécialistes de la recherche sur critique. Aussi a-t-il concentré toutes ses recherches sur la
la paix et ceux qui décident au plan supranational. De cette connaissance plus précise de la guerre qui remplit l'histoire
manière l'éthos universaliste de la science de la paix prend et l'expérience humaine. La paix n'est plus conçue comme
un caractère opérationnel dans le sens d'une identification un état isolé, mais comme une relation sociale qui s'inscrit
avec les intérêts du système international, ce qui veut dire dans le contexte des autres relations humaines. A cet
avec les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir dans le effet, il a multiplié, au sens du pluralisme causal, les voies
système international donné »1• De pareilles déclarations d'approche : l'analyse conceptuelle et morphologique, la
laissent en suspens la question de la science appliquée : recherche historique, la méthode statistique et l'enquête.
est-elle une science ou un simulacre de la technique poli­ Il s'est engagé dans les diverses pistes de la psychologie,
tique ? En général les spécialistes de la Peace Research de la sociologie, de la technologie, de la biologie, de l'éco­
négligent l'analyse du phénomène de la guerre et plus nomie et tout particulièrement de la démographie. Il a
souvent encore la considèrent a priori comme l'événement essayé d'élaborer de nouvelles méthodes comme celles des
malheureux du genre humain. Aussi, un certain nombre baromètres polémologiques et de la chronistique. Enfin
d'entre eux versent-ils dans l'utopie, dans l'exhortation géné­ il s'est attaché à creuser certaines notions fondamentales
reuse accompagnée d'imprécations non seulement contre la comme celles de la mentalité, de l'agressivité collective, de
guerre, mais contre l'idée d'une organisation militaire. L'ana­ la fête ou du pacifisme. Sa méthode l'a évidemment conduit
lyse positive cède le pas aux vœux pieux, comme si la paix à mettre à jour des aspects irrévérencieux pour les iréno­
dépendait uniquement de la bonne volonté des hommes logues, par exemple lorsqu'il constate avec surprise que les
qui la désirent, indépendamment de toute action politique. buts de la guerre sont les mêmes que les buts de la paix,
Leur objectif se résume dans une contribution à l'édification que le pacifisme peut être un facteur polémogène ou lors­
de la paix, conçue non plus comme une relation sociale, qu'il observe avec le Hollandais Roling que les revendications
mais comme une sorte de fin ultime. de justice sont l'une des principales sources de la guerre.
Bien qu'il ait consacré plusieurs ouvrages à la notion de
- Gaston Bouthoul paix1, il ne s'est cependant jamais attribué le rôle d'un
G. Bouthoul a adopté une démarche plus conforme à « faiseur de paix ». Il avait trop le souci de la recherche

l'esprit scientifique. « Si tu veux la paix, connais la guerre » scientifique pour la déprécier dans un discours pseudo-

1. H. ScHMID, Friedensforschung und Politik, in Kritische Friedensfor­ 1 . Par exemple Avoir la paix, Paris, Grasset, 1967, et La paix, Paris,
schung, Francfort/Main, Suhrkamp, 1971, p. 50. PUF, 1974.

59
scientifique. A son avis, l'illusion consiste à croire que l'on s'agit aussi de « régénérer » la sociologie, qui a trop longtemps
pourrait élaborer théoriquement des techniques de la paix négligé ou traité d'une façon seulement occasionnelle une
qu'il suffirait ensuite d'appliquer. Le problème qui le tour­ relation sociale aussi déterminante pour le développement
mentait était le suivant : pourquoi les hommes qui désirent des sociétés que le conflit.
si ardemment la paix restent-ils fascinés par la guerre et la Ainsi comprise, la polémologie est une branche de la
violence ? sociologie, elle est la sociologie du conflit, au même titre
C'est dans un esprit analogue à celui qui animait que d'autres branches comme la sociologie du travail, la
G. Bouthoul que j'ai créé il y a plusieurs années déjà sociologie de l'éducation ou la sociologie du droit, mais
l'Institut de polémologie à l'Université des sciences humaines elle étend ses antennes au-delà de la sociologie, du côté
de Strasbourg, mais en donnant au concept de polémologie de la biologie ou de la psychologie. Il ne faudrait donc pas
une signification plus étendue. Je l'ai conçue comme la la confondre avec la sociologie politique, non seulement
science du conflit en général, donc non plus seulement parce que cette discipline analyse aussi d'autres phénomènes
comme la science de la guerre et de la paix, mais de tout que les conflits, par exemple les institutions, les élections,
conflit, quel qu'il soit, aussi bien politique qu'économique, les régimes et systèmes politiques, les partis politiques, etc.,
religieux, social et autre. Je me suis référé à ce propos au mais surtout parce qu'il y a d'autres conflits que les conflits
n6ÀE[LOÇ d'Héraclite, qui inclut dans ce concept non seule­ politiques, étant donné que toute activité sociale et humaine
ment la guerre, mais également la discorde, la dissension, peut en susciter. Au fond, la polémologie est une dénomi­
les antagonismes et les tensions. Par conséquent la polé­ nation commode pour désigner un champ déterminable de
mologie s'occupe des grèves revendicatives aussi bien que recherches interdisciplinaires sans autre prétention que de
des révolutions, des affrontements idéologiques ou des phé­ contribuer à donner plus de rigueur à des études dispersées
nomènes de violence en général, mais également des phé­ dans le reste du champ sociologique et à dynamiser en
nomènes de concorde, de compromis et de paix, qu'il n'est quelque sorte ces recherches.
pas possible de comprendre sociologiquement sans référence
à la conflictualité humaine. Je le reconnais, on peut me
reprocher de sacrifier à la mode qui consiste à créer avec
quelque intempérance une nouvelle discipline en « logie »
qui s'ajoute à tant d'autres « logies ». En réalité, il s'agit de
regrouper dans la polémologie les diverses recherches qui se
donnent pour objet l'analyse des conflits, de montrer l'intérêt
de ce genre d'études et de leur donner une impulsion
nouvelle et cohérente. Ainsi que je l'ai expliqué ailleurs\ il

I. J. FREUND, Topique de la polémologie, in Res Publica, Bruxelles,


1977, vol. XIX, n° I, p. 44-70.

60 61
2

Une définition
et ses commentaires

I. QU'EST-CE QUE LE CONFLIT ?

Le vocabulaire courant ne manque pas de termes pour


désigner les divers affrontements entre les hommes, depuis
la concurrence ou la compétition jusqu'à la guerre ou la
révolution, en passant par la lutte, le combat, la bataille
ou simplement la querelle, la dispute, le désaccord ou la
rivalité. Mais il y a aussi la crise, la tension ou l'antagonisme
qu'on confond assez souvent avec le conflit. S'agirait-il
d'espèces particulières d'affrontement dont le conflit consti­
tuerait la notion générique ? Ou bien le conflit serait-il
une forme spécifique de l'affrontement, s'il est vrai qu'une
compétition ou un antagonisme par exemple ne sont pas charge de régler les différends portant sur la compétence.
nécessairement de nature conflictuelle ? De même, il y a Il va de soi que la notion de conflit est utilisée dans ces cas
des luttes qui ne sont que de simples concours ou débats, en un sens figuré ou métaphorique qui n'a guère de relations
encore qu'un débat verbal puisse dégénérer en conflit sous communes avec la notion de conflit tel que nous l'entendons
certaines conditions qu'il faut justement préciser. Une com­ dans cet ouvrage. Qu'y a-t-il de comparable entre un conflit
pétition sportive n'a en général aucun caractère conflictuel, de devoirs et un conflit comme celui qui opposait l'Armée
mais elle peut elle aussi dégénérer en conflit dans cer­ rouge aux Armées blanches ou la flotte anglaise et la flotte
taines circonstances déterminées. On pourrait multiplier les française à Trafalgar ? Toutes ces équivoques nous convient
exemples de ce type, en considérant la notion de contra­ à donner une définition précise du concept.
diction qui dans la dialectique de Hegel n'a pas de signifi­ Nous proposons la suivante :
cation conflictuelle alors qu'elle en a une chez Marx. Le conflit consiste en un affrontement ou heurt intentionnel
Lorsqu'en politique internationale on parle de conflit entre entre deux êtres ou groupes de même espèce qui manifestent
la Chine et l'URSS s'agit-il à proprement parler d'un conflit ? les uns à l'égard des autres une intention hostile, en général
La notion de rivalité ne conviendrait-elle pas mieux, étant à propos d'un droit, et qui pour maintenir, affirmer ou rétablir
donné que cette rivalité a pu donner lieu passagèrement à le droit essaient de briser la résistance de l'autre, éventuellement
de véritables conflits. C'est dire la grande confusion qui par le recours à la violence, laquelle peut le cas échéant tendre
règne dans le vocabulaire, que l'on retrouve même dans des à l'anéantissement physique de l'autre.
ouvrages à prétention scientifique. Tout en employant le
même terme on n'entend pas la même chose. Un grand pas
2. EXPLICATIONS
serait fait dans le sens de la rigueur scientifique si les auteurs
définissaient avec précision les notions qu'ils emploient et Pour devenir tout à fait explicite cette définition appelle
s'ils y restaient fidèles tout au long de leurs exposés, sans un certain nombre de commentaires afin de clarifier ses
introduire subrepticement d'autres significations. implications.
En fait, la notion de conflit elle-même n'est pas entière­ I) L'affrontement ou le heurt sont volontaires. Etymo­
ment univoque. La philosophie morale fait état de conflits logiquement confiictus signifie un heurt ou choc quelconque.
de devoirs pour désigner le fait qu'un même acte peut Dans l'usage moderne le conflit implique un choc inten­
paraître juste ou injuste suivant les règles sous lesquelles tionnel. Ainsi, on ne parlera pas de conflit lorsqu'un homme
on le considère. En psychologie on invoque le conflit des heurte une pierre ou un animal ou lorsqu'une pierre en frappe
sentiments lorsqu'un être est partagé entre deux sentiments une autre. Quand deux cyclistes se heurtent involontaire­
contraires. Le langage j uridique nous propose les conflits ment on dira qu'il s'agit d'une collision et non d'un conflit,
de juridiction ou les conflits d'attribution lorsqu'il y a bien que cette situation puisse dégénérer en conflit dès
discussion entre deux instances sur la compétence dans une qu'une intention agressive se manifeste au moins d'un côté.
même affaire. Il existe même, comme nous l'avons déjà dit, La volonté conflictuelle peut être individuelle et opposer
une institution, celle du tribunal des conflits, qui a pour deux êtres, ou collective et opposer deux groupes, peu

J. FREUND 3
importe la grandeur du groupe. Elle peut mettre aux au service de la conservation de la vie individuelle ou de
prises deux groupes disproportionnés quant au nombre, par celle de l'espèce1. Il peut donc y avoir agressivité sans hosti­
exemple lorsqu'un petit groupe de partisans s'attaque à un lité, donc sans conflit. Si l'on veut être admis à un concours
ennemi en surnombre. tel que l'agrégation il faut faire preuve d'agressivité tout
2) Les deux antagonistes doivent être de même espèce comme un boxeur qui veut triompher de son rival ou encore
ou encore des congénères, c'est-à-dire, pour employer le une équipe de football ou de rugby qui veut gagner un
langage de K. Lorenz, le conflit est de nature intraspéci­ match. Le manque d'agressivité s'appelle indolence. Evi­
fique1. On ne dénommera pas conflit un affrontement entre demment l'une et l'autre peuvent conduire dans certaines
un homme et un animal, mais uniquement entre deux circonstances à un conflit : l'agressivité lorsqu'elle se déve­
hommes ou deux groupes humains ou encore à la rigueur loppe en agression caractérisée, l'indolence quand elle laisse
deux chiens qui s'épient et finissent par se battre pour une traîner la solution de difficultés qui, en s'accumulant, faute
raison quelconque. Cette distinction entre l'intraspécifique d'un règlement satisfaisant, finissent par opposer les groupes
et l' extraspécifique vaut également pour la violence. On les uns aux autres. Il apparaît que si l'agressivité est une
n'appellera pas violence le fait que les hommes tuent des disposition naturelle, plus ou moins développée suivant le
bœufs ou des poulets ou encore arrachent des salades ou caractère des êtres, l'hostilité est d'ordre émotionnel, c'est-à­
des radis pour se nourrir, car il s'agit d'une nécessité dire qu'elle se manifeste à un moment donné pour disparaître
naturelle de la survie, dans le même sens où le lion chasse par la suite ; elle est de nature transitoire. Le sentiment
la gazelle et le renard attrape une poule. Il y a violence d'hostilité peut ne pas être éprouvé par les deux antago­
uniquement lorsque deux membres d'une même espèce nistes : il suffit que l'un d'entre eux le manifeste pour créer
s'affrontent. une situation conflictuelle. Il y a enfin toute une gradation
3) L'intentionnalité conflictuelle implique une volonté dans l'hostilité, depuis la simple menace en vue d'inspirer
hostile, ce qui veut dire une intention de nuire à l'autre la peur à l'autre jusqu'au heurt violent.
parce qu'on le considère comme un ennemi ou qu'on 4) L'objet du conflit est en général - mais non point
voudrait qu'il le soit. L'hostilité peut consister en une simple toujours - le droit, à condition que l'on ne le comprenne
malveillance ou prendre les aspects plus brutaux d'une pas uniquement comme une disposition formelle, mais aussi
mêlée aux proportions diverses, suivant le nombre des parti­ comme une revendication de justice. Il arrive qu'un affron­
cipants, depuis la rixe jusqu'à la guerre. Aussi, un conflit tement naisse spontanément pour des raisons difficilement
peut-il éclater spontanément ou être organisé d'avance. C'est décelables et en apparence en dehors de toute exigence du
à dessein que j'emploie la notion d'hostilité et non celle droit, par exemple dans le cas d'une émeute. Toutefois
d'agressivité, car il ne faut pas confondre les deux. Ainsi lorsque cette situation se prolonge elle suscite inévitablement
que l'a montré une fois de plus K. Lorenz, l'agressivité une protestation au nom d'un droit qu'on estime lésé,
est une sorte d'instinct naturel qui comme tout instinct est méconnu ou bafoué. Même dans le cas d'une émeute spon-

I. K. LORENZ, L'agression, Paris, Flammarion, 1963, chap. III, passim. x. Ibid., p. 6.

66
tànée, par exemple en cas de disette ou d'une autre détresse, chantage et l'intimidation ou bien la . violence directe ou
les manifestants sont animés pour ainsi dire inconsciemment indirecte. A la limite l'issue peut être le triomphe de l'un
par le sentiment d'être les victimes d'une injustice. Je et la reconnaissance de la défaite par l'autre. Ainsi Je conflit
l'avoue, ce point de la définition que je propose peut est une manière d'avoir raison indépendamment des argu­
paraître surprenant. En tout cas il pose un problème. J'en ments rationnels ou même raisonnables, sauf si des deux
ai eu personnellement la confirmation à la suite d'une com­ côtés on accepte l'arbitrage d'un tiers. Ce qui est clair,
munication que j'ai présentée lors du Congrès mondial de c'est que le conflit ne se réduit pas à une simple contestation
Philosophie du Droit à Madrid en 1 973. Mon propos ne d'idées ou d'intérêts, bien qu'il puisse y trouver sa source.
fut pas accueilli dans l'enthousiasme par les juristes spécia­ Il est le contraire d'une procédure de contentieux. Les anta­
lisés qui se font une conception étroite et pacifiste de la gonistes se traitent en adversaires ou en ennemis. Aussi
notion de droit. Et pourtant, lorsqu'on considère la plupart ne saurait-on l'assimiler à un jeu, comme nous le verrons
des conflits on ne peut que constater que le sentiment du plus loin, en dépit de diverses théories qui tendent à
droit ou de la justice est au cœur de la discorde, qu'il confondre les deux notions.
s'agisse de la querelle entre deux riverains ou de deux 6) Le risque de l'affrontement conflictuel est l'engage­
paysans à propos de la limite mitoyenne de leurs champs, ment selon le schéma du rapport des forces. Dès lors il
de la volonté d'un groupe ou d'une association à être reconnus entre dans le champ de l'escalade ou de l'ascension aux
officiellement, de la revendication d'une collectivité poli­ extrêmes, avec recours à la violence, dont la limite extrême
tique du droit à l'indépendance ou à celui d'un espace vital peut être l'anéantissement physique de l'autre. La violence
ou enfin les prétentions des révolutionnaires qui justifient reste donc aux aguets dans tout conflit, dès qu'il met en jeu
leur action au nom de la volonté de combattre les injustices la force physique, éventuellement avec des armes. La mise
d'une société donnée. Il ne serait pas difficile de multiplier en jeu de la force peut consister en un simple pugilat pour
les exemples tant ils sont nombreux. Il n'existe pratiquement mettre l'autre à sa merci ou dans la volonté de lui infliger
pas de conflit ni de guerre qui ne cherchent à se légitimer. des blessures. En général l'escalade trouve son ressort dans
Ce qu'il faut souligner pour le moment, c'est que le droit les instincts obscurs de l'être, dans ses passions et dans
dans la diversité de ses aspects, qu'il s'agisse du droit positif une exaltation non contrôlée que suscite le déroulement
ou du droit naturel, qu'il se présente comme une expression même de la lutte, qui peut aller jusqu'à la fureur accompa­
formalisée ou une revendication informelle, est l'enjeu des gnée d'un acharnement et d'un égarement proche de la
conflits. Nous reviendrons plus loin sur ces relations essen­ démence. Aussi arrive-t-il souvent que le conflit succombe
tielles entre le conflit et le droit. à la démesure, disproportionnée par rapport à l'enjeu initial.
5) Le conflit essaie de briser la résistance de l'autre. Il Il est certain que cette outrance ne se produit pas dans tous
consiste donc en une confrontation de deux volontés dont les conflits, mais elle y est impliquée conceptuellement
l'une cherche à dominer l'autre avec l'espoir de lui imposer comme possibilité extrême.
sa solution. De ce fait il est la manifestation d'une puis­
sance, sur la base de divers moyens possibles comme le

68
3 . LUTTE ET COMBAT ment de la lutte est en général imprévisible, du fait que des
temps morts succèdent pour des raisons inexplicables à des
Ainsi qu'en témoigne l'expérience historique, le conflit temps forts au beau milieu d'hésitations ou de répits. Il
peut se présenter sous des visages totalement différents, s'agit le plus souvent d'un tumulte qui ignore ses limites.
depuis la mêlée confuse et désordonnée, qui bouleverse Au fond la lutte peut à son tour se présenter sous deux
tout sur son passage, accumulant les massacres, les pillages formes : la première déploie une violence directe, la seconde
et les destructions aveugles, jusqu'aux aspects plus contenus adopte des procédés plus dissimulés, voire insidieux, parce
parce qu'ils sont soumis à des règles ou à des rites, au que son objectif est à plus long terme.
point que le conflit n'est plus qu'une simulation de l'affron­ Les émeutes nous donnent une image concrète de la
tement. Il existe donc des variétés innombrables de mani­ première configuration. La violence se déchaîne brutale­
festations d'hostilité, si l'on considère l'émeute plus ou ment, sans reculer devant rien, ni devant les interdits sociaux,
moins spontanée avec les saccages de toutes sortes, les ni devant les conventions juridiques ou morales. Elle se
progroms, les insurrections plus ou moins prévisibles, les fixe à elle-même ses limites, toujours mouvantes. Tout est
échauffourées et les escarmouches aux dimensions plus possible, tout est permis. Elle se développe sans calcul
réduites, les joutes en champ clos, les batailles au cours des moyens (et même très souvent tous les moyens sont
d'une guerre qui peuvent opposer des armées régulières bons), parce qu'elle n'a pas d'objectif déterminé et que
ou bien des troupes irrégulières de partisans à une armée l'ennemi n'est pas précisé. Lorsqu'elle atteint un certain
classique, ou enfin les guerres qui se réduisent à d'habiles degré de fureur, elle ne connaît plus ni pardon ni merci,
manceuvres à l'instar de celles que livrait le maréchal de semant la terreur, l'angoisse, voire la panique dans le reste
Saxe. Du point de vue sociologique on peut, me semble-t-il, de la population. Elle se livre à des déprédations au hasard
ramener toutes ces espèces de conflits à deux types princi­ de l'humeur du moment, elle pille, détruit et dévaste en
paux que j'ai appelés ailleurs l'un la lutte, l'autre le combat1• dilapidant sans retenue ses forces. Les premières transgres­
La lutte est la forme indéterminable du conflit, souvent sions deviennent des raisons pour en accumuler de nouvelles1•
confuse, parfois féroce et démesurée par rapport à l'enjeu Le débridement devient parfois une sorte de distraction
s'il y en a un. La violence s'y donne libre cours, rassemblant collective. Il est difficile de déterminer en général les moti­
tantôt des groupes, tantôt des foules au nombre indistinct vations, car elles varient d'une émeute à l'autre et parfois
et variable. En effet, il est en général difficile de compter il n'existe aucun motif conscient ou plausible. On peut le
les participants, sinon grossièrement, car au gré des cir­ cas échéant classer les émeutes en deux catégories : celles
constances, du déroulement des événements, de la peur qui sont l'ceuvre de pénurieux (cas de disette) et celles qui
que ceux-ci peuvent susciter ou de l'attrait qu'ils peuvent sont l'ceuvre de suralimentés (par exemple mai 1 968). En
exercer, les uns se retirent tandis que d'autres viennent
s'ajouter dans un va-et-vient incontrôlable. Le développe-
r. J'aimerais renvoyer aux descriptions d'un auteur peu estimé des
sociologues français : G. LE BoN, La psychologie des foules, Paris, PUF,
1. Voir J. FREUND, L'essence du politique, Paris, Sirey, 1965, p. 540-542. 1947, passim.

70 71
général ce genre de lutte cesse comme il a commencé, sans personne ne semble capable de dénombrer même approxi­
préméditation. La griserie passée ou apaisée, les acteurs se mativement, dans les conditions historico-géographiques
dispersent, on ne sait trop pourquoi, peut-être par lassitude données, ceux qui sont censés appartenir à l'une ou l'autre
ou essoufflement, peut-être par épuisement momentané du classe. Pour pallier la difficulté on a inventé l'expression
spectacle, quitte à le répéter un autre jour, ou encore tout aussi incertaine de conscience de classe qui permet à
parce que les émeutiers se heurtent tout à coup à une des êtres et des groupes de se réclamer intellectuellement
résistance déterminée, auquel cas il peut se produire une d'une classe à laquelle ils n'appartiennent pas en vertu du
débandade. Ce n'est que si au sein du mouvement convulsif critère des rapports de production. Les frontières entre les
naissent un ou plusieurs meneurs capables de prendre de diverses classes sont donc extrêmement mouvantes. Ce n'est
l'ascendant sur la foule et d'imposer une relative organisa­ que dans des cas exceptionnels, tels ceux décrits par
tion, parce qu'ils réussissent à rassembler les énergies autour Machiavel dans les Starie florentine, qu'on assiste à une
d'un objectif déterminé, que ce genre de lutte peut aboutir violence directe dans la lutte de classes. En effet, la violence
éventuellement à un résultat positif, en général sous la sert en général de référence indirecte, sous la forme d'une
forme d'une guerre civile qui prend l'allure d'un combat1• oppression diffuse appelée exploitation ou domination, au
sens de la violence structurelle de J. Galtung1• Cette réfé­
- La lutte des classes rence sert avant tout à justifier une lutte latente et perma­
La lutte des classes constitue une illustration significa­ nente, qui peut le cas échéant donner lieu à des explosions,
tive deJa seconde configuration. Il faut remarquer d'emblée s'il est vrai que, à l'origine du moins, la Commune de 1 8 7 1
que dans ce cas la notion de lutte prend un aspect plus ou l'insurrection de Léningrad en 1 905 ont été des mani­
abstrait, parce qu'elle ne se manifeste pas directement à festations de la lutte des classes. La question reste histori­
l'exemple de l'émeute. On y retrouve toutefois certaines quement ouverte, car, s'il y a eu indiscutablement lutte
caractéristiques de la lutte, telle que nous venons de la en ces occasions, il n'est pas évident qu'il s'agissait vérita­
conceptualiser, en particulier l'indétermination dans l'affron­ blement d'une lutte de classes. Ce n'est en général que
tement. Les théoriciens de la lutte des classes, y compris post festum que les théoriciens de ces soulèvements les ont
les plus connus comme Marx, tergiversent d'un ouvrage qualifiés de lutte de classes. Il suffit pour s'en convaincre
à l'autre sur le nombre réel des classes, parce que peut-être de lire par exemple la correspondance de Marx lors du
ils n'arrivent pas à donner une définition précise de la déroulement de la Commune de Paris en la comparant avec
notion ou du moins la décrire sur la base de contours les analyses publiées qu'il a faites par la suite.
sociologiquement repérables. Qui fait partie d'une classe ?
Marx faisait-il partie de la classe prolétarienne, ou Lénine ? I. Voir à ce propos l'opposition que Galtung fait d'une part entre la

Il n'existe aucun critère objectif à ce sujet. En tout cas violence actuelle ou directe qui oppose des êtres ou des groupes concrète­
ment aux prises les uns avec les autres et, d'autre part, la violence structu­
relle ou indirecte qui a sa source dans les inégalités et les rapports hiérar­
I. Pour une analyse plus détaillée avec d'autres variantes, voir mon
chiques décelables dans les sociétés. J. GALTUNG, Violence, Peace and
ouvrage Utopie et violence, Paris, Ed. Rivière, 1978, p. 175-185. Peace Research, in Journal of Peace Research, t. VI, 1969, p. 167-191.

72 73
En apparence la lutte des classes se donne un objectif et porter soit sur le déclenchement du conflit (déclaration
déterminé, à savoir l'émancipation totale du genre humain, de la guerre), soit sur son déroulement (interdiction de
c'est-à-dire la libération de l'homme de toute exploitation, certains moyens ou de certaines armes), soit sur l'issue
domination et superstition. A regarder les choses de plus (armistice et traité de paix), soit enfin sur la manière de
près, cet objectif à long terme et même à très long terme traiter les combattants (statut du prisonnier de guerre ou
est irréel, car il est à ce point indéfini et abstrait qu'il appa­ immunité de la Croix-Rouge). Il va de soi que ces règles
raît comme eschatologique, c'est-à-dire qu'on ne saurait n'ont de valeur que si elles sont acceptées et respectées de
l'accomplir dans l'histoire, à moins de transformer radica­ part et d'autre. Pour employer une expression ambiguë
lement l'homme en un être qu'il n'est pas et qu'il n'a jamais actuellement en vogue, le combat se caractérise par une
été. Aussi, du point de vue de l'expérience humaine géné­ « humanisation )> du conflit, au nom de ce que certains
rale, la lutte des classes n'est jamais, dans les limites de juristes appellent le droit de la guerre et plus anciennement
l'observation accessible au chercheur, qu'une manière d'éva­ le droit des gens1• Nous laisserons de côté ici le problème
luer théoriquement le jeu indécis du rapport des forces épineux de la guerre juste et injuste, car si l'on considère
qui est permanent dans les sociétés et qui est à l'origine des la littérature à ce sujet on constate qu'elle ne peut conduire
conflits. Ce n'est que dans ces conditions qu'elle peut être qu'à une impasse.
sociologiquement significative. Il s'agit au fond d'une lutte En général le combat est mené de part et d'autre par
qui se prolonge de façon latente dans l'indécision, sans des personnes ou organisations régulièrement destinées à cet
que l'on puisse lui fixer un terme et par conséquent dont effet, en général par des armées dont les membres ou soldats
on ne saurait dire qu'elle finira un jour. A défaut de succès sont revêtus d'un uniforme distinctif, en même temps
prévisible ou même simplement imaginable, on ne saurait qu'ils sont soumis à une discipline fortement hiérarchisée,
non plus parler à son propos d'échecs qualifiables comme afin d'éviter la violence folle propre à la lutte. Les régle­
tels, ni de jalons dans le processus indéterminé qui devrait la mentations essentielles consistent d'une part dans la subor­
conduire progressivement vers son accomplissement, c'est-à­ dination du militaire au politique, dans l'esprit défini par
dire l'édification d'une société sans classes et sans lutte. Clausewitz, d'autre part en l'organisation administrative de
la fonction militaire à côté des autres administrations
- Le conflit en Jormes publiques. Les conséquences ont été que la violence fut
Le combat est le type de conflit soumis à des règles ou à subordonnée à une fin définie (offensive ou défensive) qu'il
des conventions plus ou moins précises, ce qui n'exclut pas n'est possible d'atteindre que par son utilisation dans des
qu'il soit toujours régulier, car il peut se produire pendant
son déroulement des épisodes de paroxysmes proches de
r. On consultera avec fruit VATTEL, Le droit des gens, Paris, Rey
l'anarchie de la lutte, par exemple au plus fort de la mêlée & Gravier, 1838, en particulier le second tome, et C. SCHMITT, Der Nomos
durant une bataille. Le combat se caractérise par l'effort der Erde, Cologne, Greven, 1950. Relevons l'expression de Vattel qui
destiné à contrôler la violence et à la contenir dans certaines caractérise le combat comme une « guerre en formes ». PROUDHON en
fera un usage particulièrement suggestif dans son ouvrage La guerre et la
limites. Les conventions peuvent être de nature très diverse paix, Paris, Ed. Rivière, 1927, plus spécialement au livre III de cet ouvrage.

74 75
conditions déterminées, grâce à une préparation stratégique Le droit des gens, deux fois millénaire, est une traduction
et à un calcul rationnel. En effet, la stratégie est née de la de cet effort, sans compter d'autres conventions, par exemple
volonté de transformer la lutte en un combat qui met aux celle imposée par l'Eglise pour limiter les guerres privées,
prises deux camps dont les forces sont surveillées et, dans les recommandations de Las Cases après la conquête de
la limite du possible, repérables. Certes, la réglementation l'Amérique ou les écrits des théoriciens du droit de la
caractéristique du combat a porté essentiellement sur l'acte guerre comme Grotius et d'autres. Les conventions de La
belliqueux, mais non exclusivement, si l'on considère les Haye et de Genève s'inscrivent dans le contexte de cette
tournois d'autrefois ou les duels. recherche permanente tendant à comprimer la violence
Le combat apparaît donc comme une façon de modérer dans les conflits. Et pourtant à chaque époque cette persé­
un conflit en imposant une discipline à ceux qui s'affrontent, vérance a été mise en échec par le retour à des luttes sans
c'est-à-dire en les soumettant à une volonté qui leur est à merci, par exemple la dure répression des révoltes d'esclaves
la fois étrangère et supérieure. Cette limitation n'a été à Rome, les jacqueries du Moyen Age, etc. Ce que nous
possible qu'en faisant appel au droit (coutume ou loi) pour appelons la guerre des partisans avec son cortège de mas­
lui faire jouer un rôle de dissuasion. On a peu remarqué sacres de part et d'autres, ainsi que le confirment les guerres
jusqu'ici, même parmi les juristes, que le droit a une signi­ du Viêt-nam et d'Algérie, ne constitue que l'aspect contem­
fication fondamentalement dissuasive. Le fait que les sociétés porain d'un phénomène qu'on retrouve à travers les siècles,
n'aient pas toujours réussi à imposer la réglementation depuis la lutte d'Andronicos de Pergame et plus tard des
combattante ne saurait constituer une objection, ainsi que Juifs contre les Romains, jusqu'à l'équipée des partisans
voudraient nous en persuader de nos jours ceux qui justifient de Fra Dolci et de Segarelli au Moyen Age ou celle des
la violence, avec l'intention plus ou moins avouée ou cons­ paysans de Th. Münzer et, plus près de nous, le soulève­
ciente, de réhabiliter la lutte jusque dans ses aspects les ment des Vendéens. Sans cesse des troupes irrégulières se
plus cruels et les plus barbares. Il est, en effet, curieux de sont levées et ont affronté les armées régulières dans des
constater que les intellectuels ne cessent aujourd'hui de luttes d'une violence effroyable. La seule différence consiste
propager l'esprit de violence, hélas au nom de fins préten­ en ce que de nos jours on fait la théorie de ces luttes menées
dues généreuses et émancipatrices. Ils s'enfoncent dans un par des troupes irrégulières (terrorisme, guérilla urbaine),
paradoxe dont ils évitent de prendre la mesure tout simple­ en essayant de les justifier au moins indirectement.
ment parce qu'ils se font une conception purement idéolo­ Il faut, je crois, attacher une attention particulière à
gique de la politique. l'idéologie révolutionnaire qui consiste, dans la plupart des
On aurait tort de croire que la volonté de transformer la cas, en une régression du combat à la lutte. A la veille de
lutte en combat constituerait un souci contemporain et la Révolution française les guerres consistaient en d'habiles
qu'il serait l'expression d'un progrès humanitaire durant les manœuvres, par exemple celles que menaient le maréchal
derniers siècles. De tout temps, en effet, les hommes se de Saxe, en évitant autant que possible de verser le sang
sont évertués, à cause des exigences de la politique, à réa­ sur le champ de bataille. Certains théoriciens militaires de
liser cette transformation avec plus ou moins de succès. l'époque estimaient même que le général qui est contraint

77
de livrer bataille a dû faire au préalable une faute de comman­ 4. LE POLÉMIQUE ET L'AGONAL
dement. Il s'agit là d'un des exemples les plus fameux de la
domestication de la violence guerrière. Valmy fut la dernière Cette différence entre la lutte et le combat contribue
démonstration de ce genre, car quelques semaines plus tard à une meilleure intelligence du politique. Ce que les membres
on jeta dans des batailles de carnage des masses d'hommes d'une unité politique attendent normalement du pouvoir,
toujours plus importantes. Au général vaincu on ne laissait c'est qu'il assure, comme le proclamait Hobbes, leur pro­
souvent d'autre explication que la guillotine. Les révolu­ tection contre les diverses menaces qui peuvent secouer la
tions que nous avons connues ont perpétué cette exaltation société. Plus exactement, ils attendent de n'être pas exposés
de la violence, en justifiant parfois le terrorisme le plus à la lutte, c'est-à-dire à la violence arbitraire des uns contre
aveugle. Il n'est pas nécessaire de citer les noms depuis les autres et à la peur permanente de l'état de nature. La
Lénine jusqu'à Sartre. Pour bien juger notre temps, il faut société politique ou civile remplit cette fonction en instau­
mettre en parallèle l'effort fait grâce aux conventions inter­ rant des règles et un droit que l'autorité en place est chargée
nationales pour transformer la lutte en combat et les justi­ de faire respecter. La signification minimale de la politique
fications révolutionnaires qui au contraire tendent à faire est de transformer la lutte indistincte en combat réglementé.
dégénérer les combats en luttes souvent sanguinaires ou en A l'inverse on comprend ce que signifie une politique abusive
une violence plus sournoise, celle des camps de concentra­ qui dénature l'institution civile : il s'agit de celle qui, au
tion ou des hôpitaux psychiatriques. lieu de protéger les citoyens conformément à la finalité
L'effort destiné à substituer la règle du combat à la du politique, les livre à la discrétion des hommes au pouvoir,
violence désordonnée de la lutte s'est développé sur deux par conséquent celle qui renie son rôle tutélaire et qui pour
plans, celui de la politique intérieure et celui de la politique des raisons idéologiques ou autres, par corruption par
extérieure. En politique intérieure, surtout avec l'apparition exemple, jette en prison ou dans les camps ceux qui sont
de l'Etat moderne, ce fut le lent processus qui a abouti à ce soupçonnés, le plus souvent à tort, de n'être pas fidèles aux
que Max Weber appelait le transfert du monopole de choix subjectifs des détenteurs du pouvoir. Le totalita­
l'usage légitime de la violence aux pouvoirs publics. II risme est une politique de ce type, parce que par despotisme
s'agissait d'une part de proscrire tout exercice de la violence il protège son pouvoir contre les citoyens en menant une
par les privés (interdiction du duel, siège mené contre les lutte insidieuse contre eux. La politique cesse dans ce cas
places fortes que détenaient les partisans d'une religion d'être un service commun pour devenir une manière de
déterminée), d'autre part éliminer l'ennemi intérieur pour ne sauvegarder les privilèges d'un clan ou d'un parti.
laisser subsister que l'ennemi extérieur, représenté par un Un des moyens de remplir ce rôle de protection consiste
autre Etat souverain. Il est évident que la constitution des précisément dans la transformation au sein de la société
Etats modernes, aux frontières fixes et stables, a contribué de la lutte indistincte et confuse en un combat grâce à la
dans une importante mesure à la mise en place de conven­ réglementation des conflits par des conventions et des lois.
tions internationales capables de réglementer au moins cer­ Par la force des choses et en vertu de la logique de l'insti­
tains aspects de la violence belliqueuse interétatique. tution politique, c'est-à-dire la suppression du conflit violent,

79
l'Etat tend ou doit tendre à éliminer dans la mesure du - L'ennemi
possible même le combat pour y substituer la compétition L'état polémique est celui de la violence ouverte et
réglée par le droit, en dehors de toute violence. C'est ce directe ou celui du combat réglé. Il désigne donc une situa­
qu'on peut appeler la normativité de l'Etat. Certes, il ne tion conflictuelle ou qui risque de le devenir, peu importe
réussit pas toujours dans cette entreprise, mais celle-ci la forme et le degré de la violence, car il peut s'agir aussi
constitue en quelque sorte le but théorique à atteindre dans bien d'une querelle avec coups et blessures que d'un affron­
le respect d'une rivalité inévitable entre les opinions et les tement sur un espace plus vaste, dans le cas de la guerre
intérêts des individus et des groupes subordonnés. (guerre extérieure et guerre civile), d'une émeute, d'une
Il en résulte que l'on ne saurait confondre, à la manière sédition, d'un coup d'Etat ou d'une révolution. La carac­
de certaines théories modernes, le conflit avec la compétition téristique essentielle est que les protagonistes s'affrontent
ou la concurrence. Celles-ci traduisent une rivalité normale en ennemis, ce qui veut dire qu'ils se donnent à tort ou à
dans une société et affecte tous les domaines, aussi bien raison, légitimement ou illégitimement, le droit de supprimer
celui de l'économie que de l'art, ou de la religion. Autrement physiquement le cas échéant ou à l'extrême, les membres du
dit, la rivalité subsiste dans la compétition, mais avec camp opposé, afin de briser immédiatement ou à terme (dans
exclusion du recours à la violence. Il serait évidemment le cas de la lutte de classe) la résistance des opposants ou
utopique de croire qu'on pourrait éliminer définitivement
toute violence. Les raisons en sont simples. D'une part, ou ailleurs, ou encore le combat judiciaire, c'est-à-dire le procès. En prin­
cipe les hostilités violentes ou polémiques étaient suspendues durant toute
comme le montrent par exemple les compétitions sportives, la période agonale des Jeux Olympiques et même les athlètes d'une cité
la violence peut brusquement s'installer sur le terrain du en guerre n'avaient pas le droit d'y participer. Les auteurs latins employaient
fait des circonstances du déroulement de l'épreuve ; d'autre eux aussi le terme d'agon en ce sens. Par la suite, il faut bien le reconnaître,
certains auteurs grecs ont parfois employé, mais assez rarement, le mot
part, le fait même que l'Etat revendique le monopole de &ywv pour désigner également le combat militaire et donc violent. C'est
l'usage légitime de la violence implique qu'elle ne disparaît dans le respect de l'ancien usage que j'ai forgé l'adjectif « agonal ». J'ai
pas et qu'elle reste en quelque sorte en suspension au niveau rencontré plus de difficulté avec la notion de « polémique », Dans certains
écrits antérieurs, j'ai opposé l'agonal et le polémologique. Cette dernière
du pouvoir. A vrai dire, la compétition simule le conflit, 'notion me paraît finalement impropre, car elle ne désigne pas une situation
et comme telle la rivalité qui lui est propre comporte des conflictuelle, mais le discours scientifique ou non sur une telle situation.
tensions, mais aussi une victoire et une défaite, mais sans J'ai envisagé de forger des termes nouveaux, par exemple celui de polémeux
ou, par assonance avec agonal, celui de polémal. Ces néologismes ne
faire appel en principe à la violence. Pour rendre compte de semblent pas heureux, et surtout ils ne sont pas à l'abri d'équivoques.
ce processus, j'ai proposé, dans divers écrits antérieurs, de Finalement j'ai opté, après réflexion, pour le terme de polémique, recensé
faire la distinction entre l'état polémique et 1'état agonal1• dans tous les dictionnaires, mais avec un sens littéraire assez précis,
celui de controverse littéraire intellectuelle plus ou moins agressive. La
polémique en ce sens est donc de l'ordre du propos. Pourtant certaines
I. Ces deux termes appellent quelques explications. Le rc6/.e:µoç grec langues étrangères emploient assez souvent la notion de polémique au
désigne la guerre, donc le conflit violent, le rc6MµLoç étant l'ennemi sens fort pour désigner ce qui concerne la guerre ou le conflit violent.
au cours d'une guerre. Les écrivains grecs utilisaient le vocable &y©v J'ai cru bon de me rallier à cet usage, sachant qu'il peut susciter des
pour caractériser le conflit non violent ou la compétition, en particulier malentendus. Mais il existe d'autres concepts qui comportent eux aussi
les concours en vue d'obtenir le prix lors des jeux publics, à Olympie un sens fort et un sens faible. Je ne fais qu'ajouter un de plus à la série.

80 8I
soi-disant tels. Ce qui compte dans l'état polémique, c'est conditions internes que les menaces externes. Il s'agit
l'intention hostile, peu importe si elle a sa source dans la d'une situation polémique dont on ne peut prévoir l'évolu­
haine, dans la peur ou dans une décision politique. L'hosti­ tion, parce que la violence y reste sourde mais constamment
lité a en général pour but de rompre un état d'équilibre présente, en dépit des dénégations des dirigeants des deux
afin de modifier le rapport des forces. Aussi l'état polémique côtés de la barrière. La phase d'observation fait partie de
tend-il à n'opposer que deux camps, par exclusion de la l'état polémique, même si elle dure, dans la mesure où le
participation de tiers. L'antagonisme tend donc au duel, au risque de conflit persiste. Autrement dit, l'état polémique
sens du couple ami-ennemi mis en évidence par C. Schmitt1. comporte en plus des conflits francs et directement quali­
De plus, lorsqu'un différend dont l'origine est économique, fiables également des provocations et des intimidations qui
religieuse ou esthétique atteint un certain degré d'intensité peuvent le déclencher suivant l'évolution des circonstances
ou de violence, au point de susciter la constellation de l'ami occurrentes.
et de l'ennemi, la situation devient polémique au sens que
nous donnons à ce terme. - L'adversaire
L'état polémique peut n'être que transitoire, mais L'état agonal consiste en la situation qui a réussi a
atteindre rapidement un point de paroxysme de nature désamorcer les conflits et à leur substituer une autre forme
anarchique (y compris au plus fort d'une bataille durant une de rivalité connue sous le nom de compétition, de concur­
guerre), jusqu'au moment où l'une des parties parvient à rence ou de concours. Le sport en donne aujourd'hui une
triompher de l'autre ou à la mettre en difficulté. Il peut image concrète, largement répandue avec les diverses sortes
également être larvé, à l'exemple de ce qui se passe dans les de matchs suivant les disciplines. Toutefois, comme nous
dictatures totalitaires modernes qui distillent en quelque le verrons encore plus loin, l'état agonal n'est pas assimi­
sorte dans le temps l'hostilité pour s'attaquer avec plus lable au simple jeu, car il caractérise aussi des activités qui
d'efficacité à l'un et à l'autre groupe qu'elles considèrent ne sont pas fondamentalement ludiques comme l'économie,
comme des ennemis, jusques et y compris dans les rangs des l'administration ou même la rivalité entre les religions et les
amis. Quels que soient les aspects cruels ou plus modérés écoles artistiques. La caractéristique essentielle est que les
et quelles que soient les violences qu'il peut susciter, le rivaux ne se comportent plus en ennemis, mais en adversaires,
conflit forme le cœur de tout état polémique. Au fond, ce qui veut dire qu'à l'avance la violence et l'intention hostile
l'état polémique est le résumé conceptuel des analyses que sont en principe exclues, mais non la possibilité de vaincre
nous avons faites jusqu'à présent. Prenons à titre d'illus­ ou de prendre le pas sur le concurrent. Il ne s'agit plus
tration un exemple de menace de conflit. Au moment où d'imposer coûte que coûte sa volonté à l'autre, mais d'essayer
j'écris ces lignes le conflit reste toujours suspendu sur la de triompher de sa résistance par des moyens définis d'avance
population en Pologne, aussi bien en ce qui concerne les qui renoncent à s'attaquer à l'intégrité physique ou morale
de l'autre. Les moyens les plus généralement utilisés sont
r. C. SCHMITT, La notion de politique, Paris, Calmann-Lévy, 1972,
l'adoption d'un règlement, l'établissement d'institutions ou
p. 65-68. encore le droit, la contrainte jouant le rôle d'élément dissua-

82
sif. Les joueurs qui ne respectent pas la règle sur le terrain heureux qui n'est imaginable qu'en théorie. Comme nous
sont pénalisés par l'arbitre et en cas d'infractions répétées l'avons vu, la concorde qu'il s'efforce d'instaurer laisse le
ou graves ils sont expulsés. Le citoyen qui enfreint les champ ouvert aux rivalités des opinions et des intérêts, donc
règles de la circulation est verbalisé et si jamais il s'en à des désaccords et à des différends possibles et aussi aux
prend pour une raison ou une autre à la personne d'autrui contradictions, sauf qu'il exclut le moyen de la violence
ou à ses biens il est mis à l'écart et détenu par exemple pour les résoudre, bien que, suivant les circonstances, la
dans une prison. Ce qui est important, c'est d'une part rivalité puisse devenir conflictuelle. Le polémique reste
l'élaboration d'un système de blocage de la violence, d'autre toujours présent, au moins à titre de virtualité. Ainsi
part la mise en œuvre de règles également valables pour compris, l'état agonal n'exclut pas les modifications dans le
chaque participant, qu'il s'agisse des membres d'une asso­ rapport des forces, sauf qu'il obéit à des règles, par exemple
ciation aux dimensions réduites ou d'une société globale celles de l'élection qui, en amenant un autre parti au pouvoir,
comme un Etat. Ces règles sont fixées d'avance : non seule­ peut provoquer un changement fondamental dans la struc­
ment elles ont pour destinée d'orienter dans un sens défini ture du pouvoir et dans la manière de gouverner.
l'action des individus, mais elles déterminent aussi en L'état agonal a présenté des versions diverses au cours
général l'issue de la rivalité en précisant les conditions de la des siècles. De nos jours il se réclame de ce qu'on appelle
victoire ou en imposant des interdits lorsque la compétition le régime démocratique (encore que cette notion soit telle­
est de durée illimitée, par exemple dans le cas de la compé­ ment galvaudée qu'elle sert aussi à masquer un état polé­
tition économique ou d'un championnat de football ou mique de violence rampante), fondé sur le système de la
de rugby. Autrement dit, l'état agonal est fondateur d'un concurrence des partis politiques, sur la reconnaissance
ordre reconnu par tous, qui n'est pas établi par la volonté d'un certain nombre de libertés fondamentales et sur une
discrétionnaire du vainqueur, à l'instar de ce qui se passe constitution qui réglemente le droit du détenteur légitime
à l'issue d'un conflit violent. du monopole de la violence, afin qu'il n'en fasse pas un
La stabilité de l'état agonal reste précaire ou fragile, usage arbitraire. En général l'état agonal ne devient un sys­
car à tout instant une violence subite et difficilement contrô­ tème global que parce que sectoriellement les situations
lable peut le mettre en péril. Il arrive aussi que pour le particulières font l'objet d'une réglementation ou d'un
maintenir à tout prix on fasse un usage abusif de la contrainte consensus tacite des membres. Les associations sont libres
en en faisant un instrument de répression ou d'oppression. de se créer pour défendre un intérêt ou une idée propre,
Il n'est donc pas exempt de déviations ni de perversions. qu'il s'agisse de la vie sociale, religieuse, économique, cultu­
Celles-ci interviennent en général quand une institution relle, artistique et autre, et d'entrer en compétition les unes
(politique, religieuse ou autre) se prend pour fin en soi au avec les autres ou de manifester les divergences de concep­
lieu d'être au service de la régulation de la cohabitation tion, mais dans le respect d'une règle commune valable
entre les membres d'une collectivité. A l'inverse on ne pour tous, qu'elle soit explicite ou acceptée implicitement.
saurait non plus confondre l'état agonal avec l'utopie d'une De ce point de vue l'état agonal refuse d'emblée la dualité
société intégralement pacifique, avec l'Eden du calme bien- polémogène en reconnaissant le droit des tiers. C'est ce

85
qu'on appelle de nos jours le droit à la différence. Il en juridique prend le pas sur la volonté et l'autorité politiquesi.
résulte que l'état agonal refuse d'imposer une uniformité Une constitution par exemple est d'abord un instrument
générale, sinon la compétition ne pourrait plus jouer, comme politique, de sorte que le but ne saurait consister en sa
il arrive dans les pays totalitaires où seules les associations perfection juridique, surtout si elle néglige la pesanteur du
d'une orientation idéologique déterminée et contrôlée sont politique. L'Etat de droit juridiquement trop raide, qui
autorisées à s'exprimer officiellement. La paix intérieure y est étoufferait l'initiative politique, risque à la longue de susciter
maintenue, mais au prix d'une violence faite aux consciences la contestation violente et de transformer l'état agonal en
et en privant des droits élémentaires ceux qui refusent un état polémique.
l'uniformité ou qui sont suspectés de la récuser. On ne
saurait qualifier un tel état d'agonal : il est polémique. 5 . NORMES ET SITUATION EXCEPTIONNELLE
En vertu de sa logique interne l'état agonal tend à se
paralyser lui-même dès lors qu'il cherche à soumettre toute Cette distinction comparative entre l'état polémique et
la vie à la réglementation et au droit, jusqu'à la décision l'état agonal nous aide, je crois, à mieux saisir la signifi­
politique. Il ne faut pas minimiser ce danger qui a fait cation générale du conflit dans la société et, indirectement,
l'objet de diverses études et enquêtes sur la bureaucratie la signification de l'ordre social. Les utopistes et pacifistes
envahissante ou plus généralement sur ce que Crozier de tous les temps ont rêvé d'une société qu'ils prédisent
appelle la société bloquée. Le souci d'une trop grande heureuse et juste une fois qu'elle serait débarrassée de tout
harmonie sur la base de l'organisation et de la réglementa­ conflit. Que faire d'autre dans de telles conditions, sinon de
tion peut se retourner contre l'état agonal en suscitant la conserver un ordre social aussi tutélaire ? A cet effet ils
contestation grosse de violences possibles. L'état agonal ont imaginé toutes sortes de contrôles, de surveillances et
n'exige pas l'harmonie, dans la mesure où par définition de réglementations, au point que les habitants de ce genre
l'équilibre qui le caractérise est précaire, du fait qu'il est la de cité cessent d'être libres2• Certes, l'instauration de l'état
résultante de forces et de mouvements contraires et hété­ agonal est idéalement souhaitable, mais il risque de sombrer
rogènes qui se neutralisent sans jamais s'annuler. De ce dans le conservatisme social au mauvais sens du terme.
point de vue il y a lieu de se méfier de la théorie idéologique On pourrait instruire à partir de là une réflexion sur la nature
de l'état agonal, connu sous le nom d'Etat des juges, qui et la signification de la règle, quand par manque de souplesse
tend à subordonner l'ensemble de la vie des individus à des et de plasticité elle fige l'ordre social dans une répétition
lois ou règles et à chercher dans la procédure judiciaire la ennuyeuse. C'est cependant sur un autre aspect que je
solution des rivalités ou encore des divergences politiques,
I . C . SCHMITT, Verfassungslehre, Berlin, Duncker & Humblot nou­
en donnant par exemple la priorité à une cour constitution­ r:
velle édition, 1 954, p. 133· En aucun cas, il ne s'agit ici de mettre e cause
nelle, composée de juristes non politiquement responsables, la pratique, en général fort raisonnable, des cours suprêmes, mais la
sur la responsabilité politique des gouvernants. Le danger tendance abusive qui voudrait subordonner toute décision politique au
contrôle de juges.
consiste en ce que C. Schmitt appelle la politique de type 2. Sur ce point, voir également mon ouvrage déjà cité' Utopie et
judiciaire (justizformige Politik), dans laquelle la rationalité violence.

86
voudrais insister : le conflit constituerait-il un état anormal tout n'est pas entièrement régularisable. La liberté réside
de la société, dont il faudrait la débarrasser comme d'une dans cette faille. En effet, si on pouvait tout régulariser et
maladie ? Nous l'avons vu, de très nombreux théoriciens éliminer dans une société jusqu'au soupçon de conflit,
sont de cet avis. Or, si nous consultons l'expérience humaine suivant la logique du pur état agonal, la liberté risquerait
générale, on ne saurait attribuer au conflit cette signification d'y devenir une prisonnière. Il y a un appel de liberté
purement négative, car loin d'être un facteur de désinté­ dans le conflit. De toute façon les règles ne règlent pas tout,
gration des rapports sociaux il joue aussi le rôle de régulateur contrairement à ce que laissent croire les tentations diri­
de la vie sociale. Il peut même favoriser l'intégration. gistes du socialisme. Ce n'est pas sans raison que Boukovski
considère la boulimie réglementatrice du socialisme comme
- Normalité et normativité un phénomène contre nature1• D'une façon générale, dans
Le conflit apparaît donc comme un phénomène social la société de compétition, qui accepte le conflit, est permis
normal, au même titre par exemple que la transgression tout ce qui n'est pas interdit, dans une société socialiste
des règles. Ce n'est que dans une société où tout serait n'est permis que ce que la règle permet et tout le reste est
permis qu'il n'y aurait pas de transgression, parce qu'il interdit.
n'y aurait ni règle ni interdit. Une telle société n'est cepen­ Le problème délicat et difficile porte sur la définition
dant concevable qu'utopiquement : elle ne saurait avoir respective du normal et de l'anormal. Ce problème ne
de réalité historique et sociologique. Si le conflit est inhérent concerne pas uniquement la sociologie, mais aussi la biologie,
aux sociétés empiriques il peut être parfois imprudent de la médecine et la psychologie. Il n'est évidemment pas
vouloir le masquer à tout prix ou encore d'empêcher par question de le résoudre ici dans sa généralité. Le vocabulaire
des moyens artificiels ou autoritaires qu'il n'éclate. Le ordinaire est extrêmement riche dans la désignation de ce
conflit peut être nécessaire. Il m'est souvent arrivé d'exposer qui paraît couramment comme anormal, bien que d'une
ces vues à des syndicalistes, à des cadres de l'industrie ou à façon qui ne soit pas toujours pertinente : le pathologique,
des chefs d'entreprises en France et à l'étranger. La première le monstrueux et le difforme, l'irrégulier, l'absurde et le
stupeur passée, la discussion qui a suivi l'exposé a en général grotesque, l'abusif et le dépravé, l'accidentel, l'insolite et le
confirmé mon analyse. A vouloir dissimuler coûte que rare, le déraisonnable, l'invraisemblable, l'excentrique et le
coûte les conflits, on finit très souvent par bloquer toute détraqué, le faux, le miraculeux et le merveilleux, le parti­
issue, y compris celle de la négociation, et souvent on culier, le singulier et le spécial. La liste est loin d'être
exaspère l'opposition des parties. Le conflit introduit une exhaustive. La question est de savoir sous quel aspect prin­
rupture et du même coup il débloque la situation parce cipal le conflit pose le problème du normal et de l'anormal.
qu'en général il met subitement les parties en présence de Avant d'y répondre il faut au préalable soulever quelques
l'enjeu réel, des conséquences et des risques. Ainsi, il est questions.
parfois raisonnable et souhaitable de laisser éclater une
grève, car elle décante une situation enfermée dans ses
l. V. BouKOVSKI, Cette lancinante douleur de la liberté, Paris,
confusions et ses contradictions. Au fond, dans une société Laffont, 1981.

88
Tout d'abord il importe de ne pas confondre règle et implique au contraire la capacité d'instituer une pluralité
norme. La règle est un produit de conventions, et de ce de normes, qui peuvent être contradictoires entre elles si
fait elle est codifiable, donc repérable, ce qui veut dire que la situation à laquelle il faut faire face l'est elle-même.
ses dispositions sont énumérables. Elle porte sur un permis D'où la possibilité d'un conflit entre les normes concurrentes
et un interdit, étant donné que là où tout est permis il n'est que certains juristes, tel Kelsen, nient, sous prétexte que
pas besoin de règles. En raison de l'interdit qu'elle comporte l'on pourrait faire dériver l'ensemble des normes sociales
elle implique une contrainte. La norme au contraire est de d'une norme fondamentale, étant entendu au préalable que
l'ordre de la valorisation, soit qu'elle idéalise une aspiration tout comportement humain serait toujours déterminé direc­
ou une intention, soit qu'elle donne valeur de modèle à une tement ou indirectement par le droit1• Une telle façon de
forme, soit qu'elle évalue la conformité d'un phénomène voir les choses ne correspond pas à une conception sociolo­
à ce qui se passe dans la majorité des cas (moyenne statis­ gique des choses. Pas plus qu'il n'y a de règle des règles,
tique). Elle n'impose donc pas nécessairement contrainte. il n'y a pas de norme des normes ni de norme fondamentale
Si nous avons insisté dans la définition du conflit sur l'impor­ qui gouvernerait les autres normes.
tance du droit, nous pouvons préciser maintenant qu'en Canguilhem souligne avec raison que l'être humain est
général le conflit éclate parce qu'on oppose une norme à une un être normatif, ce qui veut dire un être capable d'instituer
règle, une illustration typique de ce fait étant la révolution. des normes nouvelles au hasard des exigences des situations
Celle-ci se fait en général au nom de normes de justice occurrentes et des crises qu'il est amené à affronter. La
qu'on oppose aux règles positives et établies1• On aurait création de ces normes nouvelles peut contribuer à l'épa­
donc tort de voir dans la réglementation, avec ses contrôles nouissement et au développement de la vie individuelle ou
et sa planification, la norme de la vie sociale. Celle-ci sociale ou, au contraire, y faire obstacle, voire contribuer à
étant en perpétuel mouvement et transformation elle ne se sa destruction. Dans le premier cas nous dirons que la
laisse pas emprisonner dans un système de règles, si parfait normativité est normale, dans le second qu'elle est anormale.
soit-il. L'activité humaine ne cesse de modifier le milieu Par conséquent la vie se déroule normalement quand l'insti­
environnant et par conséquent de susciter d'autres règles tution des normes nouvelles fait que l'être « y déploie mieux
et de nouvelles normes suivant les exigences du développe­ sa vie »2, en correspondance avec les variations du milieu
ment des sociétés. S'il en est ainsi - et c'est la seconde qui lui sont données progressivement ou soudainement ;
question - on ne saurait réduire la vie sociale à une seule dans le cas contraire nous parlons d'anormalité, en ce sens
norme ni la faire procéder d'une norme unique. Le normal que les normes nouvelles vont à l'encontre des nécessités
impérieuses de la vie. Il est clair dans ces conditions que la
I. A titre indicatif, mentionnons qu'il est possible de faire sur cette
I . H. KllLSEN, Théorie pure du droit, Paris, Dalloz, 1962, en particulier
base une distinction essentielle entre le droit naturel et le droit positif.
Le droit naturel se fonde sur des normes qu'il est difficile de traduire dans p. 266 à 273.
des règles empiriques, tandis que le droit positif est un ensemble de règles 2. G. CANGUILHEM, Essai sur quelques problèmes concernant le normal
codifiées ou codifiables qui peuvent être établies, le cas échéant, en et le pathologique, Clermont-Ferrand, Publications de la Faculté des
l'absence de toute référence à une norme. Lettres de l'Université de Strasbourg, 1943, p. 84.

90 9r
distinction entre le normal et l'anormal dépend pour une - L'inconnu de la bibliothèque Mazarine :
large part de l'appréciation subjective des êtres1, ce qui G. Naudé
signifie qu'il n'y a pas de science qui serait en mesure de Quelle est la situation nouvelle que le conflit introduit
départager de façon objectivement souveraine le normal et normalement dans une société ? On a coutume de dire qu'il
l'anormal. C'est au regard des situations auxquelles il se produit le désordre, c'est-à-dire une irrégularité pertur­
heurte que l'homme agira de façon normale et positive ou batrice et pour cette raison on le considère comme néfaste
de façon négative et anormale. Ce qui se trouve exclu, c'est et anormal. En fait, c'est ne voir l'ordre et la société que sous
la définition du normal par référence à l'idée d'une perfec­ l'angle des règles, comme si celles-ci constituaient tout
tion, qu'il s'agisse d'une science parfaite ou d'une société l'ordre social. Ainsi que nous venons de le préciser, il faut
parfaite, donc par le décalage par rapport à un idéal pour également prendre en compte les normes qui expriment les
ainsi dire ontologique. De ce point de vue, ce n'est qu'à la aspirations et les mécontentements, les espérances et les
condition de se donner d'avance l'idée d'une soicété parfaite inquiétudes, les ambitions et les renoncements d'une société.
conçue comme une société dépourvue de toute contradiction Sauf certaines circonstances, celle-ci n'est jamais pétrifiée
et de tout conflit que l'on peut dire que le conflit est un dans ses règles, mais elle se fonde sur un équilibre entre les
événement anormal et mauvais. Mais l'idée d'une telle règles et les normes, dont l'opposition peut même devenir
société ne peut être que subjective, car elle n'est parfaite conflictuelle. Si l'on envisage les choses en fonction des
que pour l'être qui la pense de façon abstraite. En effet, par normes, le conflit n'est plus un phénomène anormal, mais
sa nature même, aucune société empirique ou historique une condition inévitable du développement des sociétés.
ne répond à ces conditions idéales, ce qui veut dire que la Certes, il provoque une irrégularité, mais il introduit aussi
notion de perfection constitue sociologiquement un faux une autre situation : la situation exceptionnelle. Quel que
problème. C'est donc en vertu d'une appréciation subjective soit le domaine, qu'il soit économique ou social (dans le
et personnelle, indépendamment de toute investigation cas d'une grève), qu'il soit religieux dans le cas d'une
réflexive ou scientifique, que l'on considère comme normale hérésie ou d'une hétérodoxie ou qu'il soit politique dans
la société heureuse et idéalement calme et paisible et que le cas d'une guerre ou d'une révolution, le conflit engendre
par contrecoup on considère le conflit comme anormal et une situation exceptionnelle.
mauvais, donc comme ce dont il faudrait débarrasser la Il n'y a pas à s'étonner de ce que les sociologues n'aient
société. La sociologie en tant qu'elle est une discipline guère prêté attention au problème des situations exception­
scientifique n'a pas à élaborer de société idéale, mais à étu­ nelles, pourtant fort nombreuses dans l'histoire d'une collec­
dier les sociétés telles qu'elles nous ont été données histo­ tivité, tout simplement parce qu'ils ont également négligé
tiquement. Or, toutes ces sociétés ont connu des phases de le phénomène du conflit. Situation exceptionnelle, norme
paix relative et des phases conflictuelles. et conflit sont des concepts qui dans la réalité empirique
entretiennent entre eux de multiples correspondances. Seuls
I. G. CANGUILHEM, La connaissance de la vie, Paris, Hachette, 1952, quelques auteurs se sont préoccupés de l'analyse de la situa­
p. 209. tion exceptionnelle. Citons principalement Machiavel dans

92 93
les Discorsi, G. Naudé et C. Schmitt1• Il est vrai, notre en conclure que la situation exceptionnelle serait une situa­
monde contemporain, dans lequel prédomine l'idéologie tion marginale. En effet, elle ne se place pas à l'écart ou
égalitariste, charge la notion d'exception d'une connotation en dehors de la situation ordinaire, mais elle cherche à
éthique défavorable. Nietzsche le soulignait déjà : « Faire suspendre celle-ci pour lui substituer une autre orientation
exception passe pour un acte coupable »2• Paradoxalement au nom des normes autres que celles qui inspirent les règles
l'idéologie égalitariste s'accompagne de nos jours de l'idéo­ données. On ne saurait non plus qualifier la situation
logie révolutionnaire. Or, la révolution se èaractérise essen­ exceptionnelle de situation extrême ou extraordinaire, bien
tiellement par la volonté de susciter une situation exception­ qu'elle puisse évoluer assez rapidement dans ce sens. Ce qui la
nelle, en principe provisoire, mais en fait durable, car si caractérise fondamentalement, c'est la rupture qu'elle intro­
l'on considère les pays où la révolution a triomphé ils ont duit dans le cours des choses et non point la démesure ou les
tous instauré un régime despotique qui fait abusivement de excès propres à une situation extrême. C'est pourquoi elle n'est
l'exception la règle de gouvernement. Il n'y a cependant pas pas non plus une situation purement occasionnelle ou circons­
lieu d'épiloguer ici sur cette incohérence fondamentale qui tancielle, car elle prétend résoudre les problèmes de la situation
assoupit les capacités critiques de maint sociologue. Par-delà ordinaire même, mais d'une autre façon, en posant les ques­
les tabous, essayons plutôt d'analyser la notion de situation tions à un autre échelon et en adoptant d'autres méthodes.
exceptionnelle en fonction de celle de conflit. Certes il peut y avoir des conflits locaux et limités qui
La situation exceptionnelle consiste en l'état polémique ne parviennent pas à créer une situation exceptionnelle,
plus ou moins accentué ou explosif que le conflit provoque mais celle-ci demeure comme leur intentionnalité. En sus­
_ , J
en tant qu'il introduit une rupture dans le cours ordinaire citant une situation exceptionnelle le conflit cherche à
des choses, du fait qu'il met en question, voire en danger, investir les conditions données empiriquement dans leur
l'ordre existant. Elle se situe donc au-delà du droit en vigueur totalité. Une grève essaie de paralyser globalement la marche
en ce sens que la décision d'avoir recours au conflit ne se d'une entreprise, la guerre met en jeu l'existence et l'indé­
réfère pas à une autorisation juridique préalable. Elle est le pendance d'une nation dans son ensemble, une révolution
produit d'une volonté qui se propose de suivre une autre voie se propose de bouleverser totalement un ordre social. Par
que celle de la procédure légale. Il ne faudrait cépendant pas conséquent, la situation exceptionnelle est sur la même tra­
jectoire que la situation ordinaire, sauf qu'elle refuse les
I. Puisque l'ouvrage de G. NAUDÉ, Considérations sur les coups d'Etat
accommodements et les transactions de l'état agonal et
est quasiment introuvable (il semble que la dernière édition date du début , qu'elle exige un choix fondamental entre deux orientations
du xvrn• siècle), je renvoie à ma propre étude : « La situation exception­ possibles du cours des choses à venir. Dans la situation
nelle comme justification de la raison d'Etat chez Gabriel Naudé '" parue
dans l'ouvrage collectif, sous la direction de R. SCHNUR, Staatsriison,
ordinaire on s'efforce de résoudre les difficultés par des
Berlin, Duncker & Humblot, 1975, p. 141-164. Pour ce qui concerne compromis, des négociations ou des concertations en tenant
C. SCHMITT, voir plus particulièrement Politische Theologie I, Munich­ compte des intérêts de toutes les parties, dans les limites de
Leipzig, Duncker & Humblot, 2° éd., 1934·
2. F. NIETZSCHE, La volonté de puissance, Paris, Gallimard, 1 947,
la légalité en vigueur, tandis que la situation exceptionnelle
t. I, liv. II, § 5 17, p. 358. essaie d'imposer une solution unilatérale et de ce fait elle

94 95
met en cause l'autorité existante, l'instance reconnue des Pour éviter que le gouvernement n'emploie des moyens illi­
décisions et la responsabilité des pouvoirs en place dans la cites, il importe que la constitution politique se donne à
conduite des affaires. Du même coup elle donne du relief titre préventif des armes exceptionnelles pour pouvoir faire
à son projet, du fait qu'elle refuse en principe les atermoie­ face aux situations exceptionnelles. Il est vrai, cette remarque
ments et qu'elle requiert une prise de position rapide et nous introduit à un débat qui divise les esprits sur la signi­
décisive. C'est dans cette précipitation que réside le danger fication du politique. Les partisans du légalisme récusent
des situations exceptionnelles, parce qu'elles mettent en cause en général la mise en place d'institutions et de juridiction
la compétence : qui est habilité à trancher dans ce genre de exceptionnelles, estimant que l'exception devrait être assu­
cas ? Si l'autorité jusque-là reconnue se montre trop hésitante jettie aux procédures ordinaires. D'autres au contraire
ou impuissante elle risque d'être débordée et remplacée par le pensent que l'on ne peut maîtriser une situation exception­
nouveau pouvoir issu de la situation exceptionnelle, dont les nelle qu'en se donnant des moyens de même nature et par
méthodes peuvent être pires que celles de l'ancien pouvoir. conséquent adaptés au combat contre l'exceptionnel. Ils
Nous ne faisons ici que décrire l'intentionnalité du considèrent que, puisqu'une constitution est en premier lieu
conflit sans mépriser les avantages des compromis dans un instrument politique, il importe qu'elle soit politique­
l'état agonal et sans chercher à glorifier avec romantisme la ment efficace avant d'être juridiquement exemplaire. Cette
situation exceptionnelle. Il faut cependant insister encore rivalité entre la politique et le droit est permanente. Il
sur deux points. D'une part la littérature politique, même s'agit donc d'un débat qu'il n'y a cependant pas lieu d'appro­
la plus conformiste, reconnaît en général, souvent malgré fondir ici car il concerne davantage l'essence du politique
elle, les nécessités qu'impose la situation exceptionnelle, qu'une phénoménologie du conflit.
car la presque totalité des auteurs souscrivent à la légitimité
de la maxime : Salus populi suprema lex esta. Or, il s'agit
6. LA VIOLENCE
de la formule qui reconnaît de la façon la plus catégorique
à la fois la possibilité de l'intrusion des situations exception­ La violence effective ou virtuelle est au cœur du conflit.
nelles dans le cours ordinaire des choses et les impératifs Elle est le moyen ultime et radical qui parachève le conflit
que cette intrusion entraîne. D'autre part, du moment et lui donne ainsi toute sa signification. En effet, le recours
qu'une situation exceptionnelle intervient en général de à la violence, même s'il n'a pas lieu et qu'il reste à l'état
façon soudaine, il importe que le pouvoir en place puisse de menace, est inséparable de la substance même du conflit.
disposer d'un arsenal de moyens extraordinaires et hardis Aussi un conflit qui exclut d'emblée ou par principe l'usage
que, selon Naudé, « les Princes sont contraints d'exercer éventuel de la violence n'est plus un conflit, mais une simple
aux affaires difficiles et désespérées, contre le droit commun .. compétition ou un concours. Je propose la définition sui­
hasardant l'intérest particulier pour le bien du public »1• vante : la violence consiste en un rapport de puissance et
pas simplement de force, se déroulant entre plusieurs êtres
I. G. NAUDÉ, Considérations sur les coups d'Etat, éd. de 1667, dite (au moins deux) ou groupements humains, de dimension
« Copie de Rome », p. 103. variable, qui renoncent aux autres manières d'entretenir

97
J. FREUND 4
des relations entre eux pour forcer directement ou indirec­
• 1
de puissance au sens que nous venons de préciser. Il va
tement autrui d'agir contre sa volonté et d'exécuter les de soi qu'une puissance peut être vaincue par une autre
desseins d'une volonté étrangère sous les menaces de l'inti­ puissance, mieux organisée ou plus décidée.
midation, de moyens agressifs ou répressifs, capables de Le recours à la violence a pour conséquence d'évincer
porter atteinte à l'intégrité physique ou morale de l'autre, les autres moyens ou du moins de les subordonner à sa
à ses biens matériels ou à ses idées de valeur, quitte à puissance. A tort ou à raison elle impose sa gouverne et sa
l'anéantir physiquement en cas de résistance supposée, manière de procéder, reléguant à un rang secondaire toute
délibérée ou persistante1• Cette définition appelle quelques autre méthode. Tantôt la violence est la dernière ressource à
éclaircissements. laquelle on a recours, parfois à contrecœur, lorsque l'impor­
La violence développe un rapport de puissance et non tance de l'enjeu interdit qu'on y renonce, alors que l'usage
de force. La force est de l'ordre de l'addition, la puissance de des autres moyens a échoué, tantôt elle est l'expédient
l'ordre de la multiplication. Les forces armées françaises auquel on fait immédiatement appel pour liquider aussi
représentent un nombre déterminé de divisions, de chars, rapidement que possible un conflit sans chercher une solu­
d'avions et d'engins nucléaires face à un nombre déterminé tion par d'autres voies. Entre ces cas extrêmes il existe
de divisions, de chars, d'avions et d'engins nucléaires de toutes sortes de transitions. Elle constitue, dit-on, l' ultima
l'armée soviétique ou américaine. La force est de part et ratio, au-delà de laquelle il n'y a plus d'autres moyens, de
d'autre quantitativement dénombrable. La puissance au sorte que, en cas d'insuccès dans son application, on se
contraire se caractérise par la manière dont on utilise les trouve réduit à l'impuissance. C'est en cela que réside le
forces disponibles : elle dépend de l'intelligence stratégique danger de la violence : par sa nature même elle met en jeu
des chefs, du moral des combattants et de la foi en la cause la vie ou plutôt la survie d'un individu ou d'une collectivité.
qu'ils défendent, bref de la volonté des hommes qui servent D'où le caractère dramatique et souvent tragique des conflits
ces forces. On peut donc disposer de forces considérables et de leur issue. Une guerre qui se termine par une défaite
et n'être pas en mesure de les transformer en puissance. constitue une catastrophe pour une nation, parce qu'elle est
C'est ainsi que des armées réduites en nombre ont mis en livrée à la merci de l'ennemi. Etant donné l'aspect terrible
déroute un adversaire beaucoup plus fort. En vertu de de la violence, on comprend qu'elle puisse susciter l'exalta­
l'escalade qu'elle comporte la violence constitue un rapport tion et donner lieu à un usage tumultueux, convulsif,
contagieux et imprévisible qu'on ne parvient plus à contrôler,
I. Dans son ouvrage Violence et politique, Paris, Gallimard, 1978, d'autant plus qu'elle épouvante lorsqu'elle est déchaînée.
p. 14-15, Y. MICHAUD récuse ce genre de définition sous prétexte qu'elle Les transgressions qu'elle multiplie deviennent des pré­
serait positiviste. Pourtant la définition qu'il en donne lui-même dans un
autre ouvrage, La violence, Paris, PUF, 1973, p. 5 : « La violence est une textes à des surexcitations et à des débordements. Si l'on
action directe ou indirecte, massée ou distribuée, destinée à porter atteinte considère les conséquences en cas d'échec, on comprend
à une personne ou à la détruire, soit dans son intégrité physique ou psy­ également qu'on ait essayé d'en faire un usage prémédité,
chique, soit dans ses possessions, soit dans ses participations symboliques •
est exactement du même type. En réalité, il s'agit d'une définition procé­ en soumettant son emploi éventuel dans un conflit à un
dant selon les principes de la description phénoménologique. calcul de prévision et à une relative discipline, sous la forme

99
de la stratégie militaire, de la conduite diplomatico-straté­ reçue aujourd'hui par tous ceux qui ont fait des recherches
gique1 ou de la formation des révolutionnaires professionnels sur la violence.
selon la doctrine de Lénine. En fait la violence directe ne donne guère lieu à discus­
sion. Il n'en va pas de même de la violence indirecte. A ce
- Violence directe et violence indirecte propos il convient de présenter les thèses du Norvégien
La différence entre violence directe et violence indirecte Johan Galtung, célèbre à l'étranger mais quasiment inconnu
soulève de nos jours les problèmes les plus délicats. On en France. Sa théorie a l'avantage d'associer le phénomène
peut appeler la première violence en acte, la seconde violence de la violence et celui du conflit1. Tout d'abord il fait une
de situation. La violence en acte est celle qu'on exerce au distinction entre violence actuelle et violence structurelle.
cours d'une agression caractérisée, avec menaces et coups, La première est manifeste et spectaculaire : elle s'exerce
avec ou sans armes. Une rixe ou une guerre en constituent entre des individus et des collectivités qui cherchent à se
des exemples à des échelons différents. La violence de nuire directement au cours d'une lutte ouverte et destruc­
situation est plus insidieuse : elle ne se manifeste presque trice. La seconde est latente dans les institutions ou dans
jamais ouvertement. En effet, elle consiste en un état larvé un système politique en tant qu'il maintient diverses injus­
d'une violence diffuse dans la société, sous la forme d'un tices et inégalités et opprime ainsi indirectement une partie
régime d'oppression qui assujettit les citoyens en les des citoyens. Au fond, cette distinction recoupe sous une
envoyant pour des motifs divers dans des prisons, des camps autre dénomination celle que nous venons de proposer
ou des hôpitaux psychiatriques, parce qu'ils expriment une entre violence en acte et violence de situation. Galtung
opinion qui n'est pas celle du pouvoir en place ou parce ajoute une seconde différenciation qui semble tout à fait
qu'ils sont soupçonnés d'être des opposants. Ce genre de pertinente entre le conflit symétrique et le conflit asymé­
violence peut parfois prendre des formes aiguës et specta­ trique. Dans le premier cas le conflit met aux prises deux
culaires, celles de la terreur (en premier lieu le terrorisme groupes qui se trouvent sur un pied d'égalité, parce qu'ils
de gouvernement), mais le plus souvent les formes sour­ utilisent des moyens à peu près équivalents en quantité et
noises d'un régime généralisé de la peur et de l'intimidation en nature. La lutte est donc équilibrée en principe, par
permanentes. Les systèmes tyranniques et despotiques, révo­ exemple dans le cas des guerres modernes où de part et
lutionnaires ou non, constituent les exemples les plus cou­ d'autre on dispose des mêmes moyens de combat : chars,
rants. Au fond, la violence en acte est celle qui se développe
au cours d'un conflit ; la violence indirecte ou de situation I. Les principaux textes de J. GALTUNG sont Violence, Peace and
Peace Research, in Journal of Peace Research, t. 6, I969, p. I67-I9I, et
est une violence sans conflit, ou du moins sans conflit Theorien des Friedens in Krieg oder Frieden. Wie liisen wir in Zukunft
ouvert ou apparent, sauf parfois des révoltes ponctuelles die politischen Konflikte ?, Munich, Piper Verlag, 1969, p. I35-148. Les
d'individus et de petits groupes. Cette distinction semble deux textes ont été repris par D. SENGHAAS dans son ouvrage Kritische
Friedensforschung, Francfort, Suhrkamp, I97I. Il existe aussi une étude
de GALTUNG en français, publiée dans une revue éphémère belge de Lou­
I. Sur ce point voir R. ARON, Paix et guerre entre les nations, Paris, vain. Il s'agit de Science de la paix. Historique et perspectives, in Science
Calmann-Lévy, I962, passim. et paix, n° I , ! 973, p. 38-63.

100 IOI
avions, sous-marins, etc. Le conflit asymétrique oppose
seulement comme une théorie conforme aux anciennes don­
deux groupes dont les ressources sont déséquilibrées, de
nées (le vieux monde) n1• Tout chercheur dans le cadre
sorte que la partie est inégale. Il s'agit de conflits du type
de la Peace Research doit donc devenir un militant, qu'il
de ceux qui dressent les ouvriers contre les patrons, les pays
appelle à un travail de propagande contre l'establi:hement
du Tiers Monde contre les nations industrialisées. L'un .
et à l'exercice d'une pression sur les hommes politiques,
des camps ne dispose pas des mêmes atouts que l'autre.
au besoin en organisant des « anti-conférences » dans les
Galtung suggère plus qu'il ne l'explique, que la violence
vîlles où ceux-ci tiennent une conférence. Il ne serait pas
actuelle concerne plutôt les conflits symétriques et la violence
difficile de relever les contradictions dans ce genre de projet
structurelle les conflits asymétriques. Par paix il entend évi­
qui par exemple cherche d'une part à influencer les esprits
demment l'absence de la violence actuelle et de la violence
par la propagande et la pression idéologique et fait d'autre
structurelle (ce qui veut dire que les présentes paix ne
part de l'influence un aspect de la violence structurelle.
sont pas de véritables paix, mais des paix cc négatives »)
La thèse de Galtung est typique d'un état d'esprit
ainsi que la suppression de tout conflit, qu'il soit symétrique
actuellement régnant dans certains milieux intellectuels :
ou asymétrique, étant donné qu'à son avis tout conflit est
ils donnent au concept de violence une extension telle qu'on
mauvais par nature et donc à proscrire.
ne sait plus ce qu'elle est ni ce qu'elle désigne, puisque l'on
On pourrait souscrire sans peine à ces analyses de Gal­
confond sous son couvert des notions aussi différentes que
tung s'il ne donnait à la notion de violence structurelle une
la contrainte, l'oppression, la répression, la domination, la
extension telle que la simple notion de violence perd toute
manipulation, l'influence, l'autorité, etc. Finalement tout
signification. En effet, la violence structurelle ne se carac­
devient violence, jusqu'au rapport entre les parents et les
tériserait pas seulement par les inégalités, mais elle a sa
enfants et pourquoi pas ceux entre le nourrisson et sa mère ?
source dans toutes les espèces de hiérarchies et d'autorités.
Si le langage est riche d'une multitude de mots, c'est
Aussi met-il en cause aussi bien le rapport entre les parents
pour pouvoir mieux distinguer les choses et reconnaîtr�
et les enfants que celui du maître et de l'élève, de l'admi­
leurs particularités et leur spécificité. Malheureusement 11
nistrateur et de l'administré. Un Institut universitaire est
existe une prétendue science qui se moque du langage, et
un lieu de violence structurelle au même titre qu'un quel­
de ce fait de la pensée, puisque par nature celle-ci divise,
conque monopole, mais également toute différence la véhi­
distingue, critique et classe. Prenons à titre d'illustration
cule, ce qu'il appelle cc les conditions d'existence différen­
la notion de manipulation dans laquelle un certain nombre
tielles n, jusqu'à l'influence qu'un être peut exercer sur
d'auteurs voient un aspect de la violence structurelle, sans
un autre. Paix et égalité ou justice sociale sont à ses yeux
autre précision. Il n'y a pas de doute que la manipulation
synonymes. Quittant le domaine de la recherche scientifique
peut prendre dans certaines conditions ce sens, mais on �e
il estime nécessaire de mettre sa conception au service du
saurait le dire de l'influence générale que les mass-media
combat pour la paix, car, dit-il, il faut « concevoir la science
essaient d'exercer. N'importe quel journal, qu'il soit de
comme une activité qui engendre un monde nouveau (de
nouvelles données) plus proche de nos valeurs, et non plus
r. Voir la revue Science et paix, citée plus haut, p. 55.

I02
103
pays totalitaires, nient qu'ils usent de violence. Ils préten­
droite ou de gauche, révolutionnaire ou conservateur, essaie
dent, en effet, que l'action qu'ils mènent n'est pas du tout
de convaincre ses lecteurs de ce qu'il pense être la vérité.
violente, car ils ne font que débarrasser la société de « cri­
Il en est de même des organes de radiodiffusion et de télé­
minels », de « parasites », de « déséquilibrés » et de « détra­
vision. Peut-on assimiler cette volonté de persuader à la
violence ? Dans ce cas les écrits de Galtung sont eux aussi �ués », de « terroristes », bref d'individus dangereux ou qui
risquent de le devenir. Rien n'est donc violence, puisque
des manifestations de la manipulation et des actes de vio­
les camps de concentration seraient des camps de rééduca­
lence, tout en faisant croire qu'ils la dénoncent. Du moment
tion, les hôpitaux psychiatriques protégeraient les « insensés >>
que j'ai la liberté de choisir un j ournal de telle tendance,
contre l'hostilité populaire. Du fait qu'on nie la violence
d'adhérer au parti de mon choix, j'échappe dans une large
on nie également le conflit. La propagande des régimes tota­
mesure à la manipulation. Par contre celle-ci est une forme
litaires se vante d'avoir éliminé les conflits et même les
de la violence structurelle quand ce choix m'est refusé
causes des conflits, sans dire le prix qui est celui de l'ins­
parce qu'on n'autorise qu'un seul parti, que tous les jour­
tauration d'un système despotique. Il est vrai, ils réussissent
naux reflètent la même opinion que propagent aussi la
à étouffer les conflits à la base, mais ceux-ci réapparaissent au
radio et la télévision, mais également les hebdomadaires
niveau des instances les plus hautes de l'Etat, à propos de
et les revues et tous les livres destinés au public et qu'enfin
la lutte pour le pouvoir qui s'accompagne en général de
on n'autorise d'autres associations et réunions d'associations
règlements de compte violents.
que celles qui sont conformes à cette opinion. Il est socio­
Si l'on se fait une idée imprécise et nébuleuse de la
logiquement aberrant de prétendre que toute volonté de
violence on s'interdit d'appréhender avec discernement la
manipuler ressortit à la violence structurelle parce que dans
notion de conflit. En effet, si le conflit engendre une situation
certains pays l'information unilatéralement imposée est érigée
e:cception�elle, c'�st parce qu'il fait appel au moyen excep­
en système.
t10nnel qu est la v10lence ou menace d'y avoir éventuellement
Il y a deux façons de dissoudre la signification de la
recours. Si tout est violence on banalise la notion, elle perd
violence : en donnant à croire d'une part que tout est
son caractère exceptionnel et on en fait une méthode ordi­
violence, de l'autre que rien n'est violence. La conception
nair� �e gouvernement, à l'image des pays despotiques et
de Galtung fait partie de la première rubrique, puisqu'il
total1ta1res ou encore, avec le terrorisme, un moyen courant
range sous la catégorie de la violence non seulement toute
dans les relations entre les hommes et les groupes. Sa
contrainte et toute domination, mais aussi la règle (qu'elle
signification spécifique consiste en ce qu'elle est un ins­
soit coutume ou loi) et par conséquent l'idée même d'ordre
trument exceptionnel qu'il faut manier avec prudence à
social. Si tout est violence on ne voit plus pourquoi l'on se
cause des effets effrayants qu'elle peut entraîner. C'est pour
pri_verait de l'exercer sous les formes les plus brutales,
cette raison que de tous temps les sociétés stables ont essayé
pmsque de toute façon nous sommes prisonniers du cycle
de la domestiquer, par exemple en la ritualisant, en tout cas
de la violence, quoi que nous fassions dans le monde qui
de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement,
est le nôtre. Au bout du compte, on arrive à justifier l'action
une société ne se stabilise qu'à cette condition.
de ceux qui sous prétexte de normalisation, à l'image des

1 05
Plus grave encore, les opinions erronées sur la violence
social et, comme telle, elle fait partie intégrante de toute
conduisent à une méconnaissance du politique. Notons seu­
société. Ce qui fausse la discussion, c'est la croyance qu'on
lement en passant que les théoriciens de l'élimination de
pourrait proscrire définitivement toute violence, en vertu
tout conflit nourrissent en général une hostilité ou du moins
de l'illusion qu'elle ne serait que le produit d'une mauvaise
une méfiance à l'égard de l'activité politique, comme si
organisation sociale, donc des circonstances extérieures.
elle était une affaire aliénante et impure. Autrement dit,
ce sont ceux qui croient pouvoir délivrer la société de toute
- La violence des suralimentés
violence et de tout conflit qui se font également les avocats
On saisit mieux dans ces conditions combien pouvait
du dépérissement de la politique. Or, si de tous temps les
être naïve la conception courante au x1xe siècle concernant
hommes ont pratiqué la politique, sous des formes et des
les bienfaits de la société industrielle. Il serait trop long de
régimes divers, de manière rudimentaire ou complexe, c'est
rapporter ici les diverses et très nombreuses versions depuis
parce qu'elle répond à certaines exi�ences vitales. Hobb�s
Saint-Simon au début du siècle jusqu'à H. Spencer à la fin
l'a formulé de façon brève et suggestive : le but de la poli­
du siècle et même jusqu'à nos jours. Le thème fondamental
tique est la protection des membres d'une collectivité.
se laisse résumer de la façon suivante : l'humanité passée a
Cela veut dire qu'elle a pour tâche d'assurer leur sécurité
été marquée par la guerre et la violence, donc par la succes­
en les préservant autant que possible de la violence interne
sion des conflits, parce qu'elle vivait politiquement sous la
que les uns pourraient exercer arbitrairement contre �e�
. prépondérance du système militaire et économiquement
autres et de la violence externe dont une autre collectivite
sous le régime de la rareté. L'avènement de la société
pourrait les menacer. C'est en ce sens que la violence est
industrielle aura pour conséquence l'apparition d'une société
fondatrice, à la fois de la société et de la politique, de sorte que
d'abondance et démocratique qui sera nécessairement paci­
la suppression de toute violence équivaudrait à la disparition
fique. On assistera de ce fait, à plus ou moins long terme,
des sociétés. En effet, si les hommes vivent en société,
à la fin du règne de la violence ainsi qu'à celui de la domi­
l'organisent grâce à la politique, c'est pour comprimer la
nation et de l'exploitation des hommes, de sorte que vont
violence et limiter ses effets. Il en résulte que la violence
s'accomplir les rêves humains de totale liberté, de justice
n'est pas extérieure à la société, elle n'en est pas un aspect
sociale, de paix et de bonheur. Marx partageait aussi cette
fortuit' accidentel ou contingent, dont on pourrait la débar-
. opinion, mais avec cette différence qu'il pensait que ce
rasser. Au contraire elle est inhérente à toute société, el1e
développement ne se ferait pas progressivement sans un bou­
demeure aux aguets dans toute politique, de sorte qu'elle
leversement révolutionnaire violent. Marcuse a été à notre
peut éclater à tout instant si l'occasion est propice. On
époque un des derniers tenants de cette conception, car il
comprend mieux dans ces conditions pourquoi toute mécon­
estimait lui aussi que l'économie moderne et l'abondance
naissance de la nature de la violence a pour conséquence
ont apporté, pour la première fois dans l'histoire, la chance
une méprise sur la nature du conflit, de la politique et plus
d'une totale libération des hommes. Si cette émancipation
généralement de la société. Comme il y a une an�i-matière,
n'a pas encore eu lieu, alors qu'elle est possible, c'est parce
la violence est l'anti-social qui donne sa consistance au
que les pouvoirs en place continuent par la violence (qu'il

I06
rn 7
désigne comme sur-répression) à sauvegarder leur profit et violence consiste d'une part dans la régulation de la vie
leurs privilèges. Seul le recours à la violence révolutionnaire humaine par les mœurs ou les coutumes, d'autre part dans
des défavorisés nous permettra d'entrer dans l'ère nouvelle l'établissement de conventions (règles juridiques et institu­
de la paix et de la justice sociales. Pour cette raison elle est tions), enfin dans la concentration de la violence dans des
justifiée et bonne. organismes qu'il est possible de contrôler, de nos jours
Quelle que soit la doctrine de ce type, elle se fonde sur l'armée, pour assurer la sécurité extérieure et la police pour
l'idée que les conflits et la violence ont leur source dans un maintenir la concorde interne. Il faut vraiment être candide
état historique pénurieux, que les techniques économiques pour croire que l'on pourra faire entendre raison à un groupe
modernes permettent de dépasser, et dans une organisation ou à une collectivité décidés à user de violence et à provoquer
politique défectueuse des sociétés. Or, si la violence au un conflit, grâce à des incantations, des prières ou des
contraire est inhérente aux sociétés, elle n'a pas seulement propositions d'amitié. L'erreur est de croire que je n'ai
son origine dans l'économie ou la politique, mais elle peut pas d'ennemi si je refuse d'en avoir. A la vérité, c'est l'ennemi
surgir dans n'importe quelle activité humaine, qu'elle soit qui me désigne et s'il veut que je sois son ennemi, je le
religieuse, artistique, scientifique ou autre ; en plus sa dimi­ suis, en dépit de mes propositions de conciliation et de mes
nution ou son extension ne dépendent pas uniquement des démonstrations de bienveillance. Dans ce cas il ne me reste
modifications dans les conditions extérieures de l'existence qu'à accepter de me battre ou de me soumettre à la discrétion
humaine. Nous le constatons de nos jours, la société d'abon­ de l'ennemi. Précisément la notion de situation exception­
dance ou de consommation reste exposée à la violence tout nelle nous fait comprendre qu'il arrive un moment où il
comme les sociétés de rareté, sauf que la violence s'y présente n'y a plus que la violence qui puisse arrêter la violence.
avec des apparences nouvelles : violence justifiée, préméditée On peut le déplorer, mais sur ce point l'histoire reste intrai­
et volontiers terroriste. Nous aurons à y revenir plus loin. table. Même le système juridique le mieux élaboré demeure
Cette violence des sociétés d'abondance je l'ai appelée la impuissant devant une volonté qui recherche délibérément
violence des suralimentés1. Quoi qu'il en soit, si la violence la violence et le conflit. Non point que le droit serait ineffi­
est inhérente aux sociétés, il va de soi qu'elle est présente cace, mais il ne parvient à contrôler la violence que dans le
au moins de façon latente dans chacune d'elles, quels que cas des situations ordinaires.
soient l'espace et l'époque, le système politique et écono­ Ces considérations nous mettent en garde contre diverses
mique ou l'état du développement général. On ne l'extirpera illusions qui ont cours de nos jours. On ne peut qu'être
jamais totalement. Tout ce qu'il est possible de faire, c'est surpris d'entendre ou de lire que la politique est une activité
de la comprimer dans certaines limites et d'agir sur ses effets. fondamentalement violente contre laquelle les groupes subor­
En cela consiste le rôle de la politique. donnés d'une collectivité ont raison d'user de contre-vio­
Les moyens que les hommes ont trouvés pour limiter la lence, alors que son but fondamental est la protection des
citoyens par la limitation des manifestations de violence.
Ce genre d'argumentation relève de l'intempérance idéolo­
r. J. FREUND, La violence des suralimentés in Zeitschrift ftlr Politik,
année 19, septembre 1972, p. 178-205. gique plutôt que de l'analyse scientifique ou critique. Per-

ro8 1 09
sonne ne niera que certains pouvoirs en place - malheu­ féodal, ont toutes essayé de réduire de diverses manières
reusement de plus en plus nombreux de nos jours - le règne de la violence, en confiant le droit d'en faire usage
commettent des abus dans l'usage de la violence. Ces à l'autorité publique ou ce qui en tenait lieu, mais aussi
méthodes sont répréhensibles parce qu'elles contredisent la à des autorités privées comme le pater familias ou le maître
finalité du politique qui consiste en la diminution de l'aire d'esclaves. L'Etat moderne est l'institution qui, à la suite
et du volume de la violence. Ces abus qu'il faut dénoncer des recommandations de Richelieu, a enlevé le droit à la
ne constituent cependant pas des preuves contre le rôle violence aux instances privées pour en investir exclusivement
tutélaire de la politique, ni des arguments qui pourraient l'autorité publique. C'est ainsi que, rompant avec la tradition
justifier la contre-violence des groupes ou groupuscules. qui donnait de l'Etat une définition essentiellement juri­
En comprimant la violence - et qui pourrait remplir ce dique, Max Weber en donne une définition politique, en se
rôle à sa place ? - la politique ouvre le champ au droit, référant précisément et de façon symptomatique à la vio­
aux procédures de concertation, de négociation et de conci­ lence. En effet, il voit dans l'Etat une communauté qui
liation, donc à des structures et des processus non violents. revendique sur un territoire déterminé le monopole de l'usage
Contrairement aux allégations de la théorie de la violence légitime de la violence. Pour bien saisir les implications de
structurelle qui prétend découvrir une violence larvée dans cette définition il faut ajouter que pour Weber ce monopole
toutes les structures des sociétés modernes, il existe à la est l'un des aspects de la rationalisation croissante qui anime
fois des structures non violentes et des structures de violence les sociétés modernes. Il ne faut pas oublier, pour compléter
dans toutes les sociétés. Les structures de violence sont l'analyse de Weber, le phénomène de la constitution. Elle
actuellement l'armée et la police, dont le rôle est de nous a pour but de déterminer par la loi dans quelles conditions
préserver des manifestations de violence sauvage et arbi­ l'Etat peut avoir légitimement recours à la violence, afin
traire des individus et des groupes. En tout cas, il est d'éviter qu'il n'en fasse un emploi arbitraire. Si nous consi­
déraisonnable de considérer comme violente par principe dérons l'ensemble de l'histoire il est certain que l'Etat
toute règle, toute autorité ou toute influence, puisque la moderne a été jusqu'à présent l'institution politique la plus
règle par exemple introduit une procédure qui a pour efficace dans la limitation de la violence et de ses effets.
vocation de se substituer aux actes de violence. De même De ce point de vue, toute contestation de l'Etat est aussi
on peut se demander comment il serait possible d'édifier une contestation de la légitimité du monopole dans l'usage
et de maintenir un ordre dans la société sans institutions de la violence, ce qui ne signifie nullement qu'il faudrait
et sans autorité. Toute la littérature politique depuis Aris­ interdire ou exclure cette contestation. On ne pourrait le
tote jusqu'à Max Weber atteste l'importance de l'autorité faire que par un acte de violence.
dans la répression de la violence individuelle et privée au
profit d'une société civile fondée sur le respect de la loi.
C'est le moment de dire quelques mots de l'Etat
moderne. Toutes les formes d'unité politique antérieures à
l'Etat, la tribu ou la cité grecque, l'empire ou le régime

I IO III
3

Genèse des conflits

I . LA DYNAMIQUE CONFLICTUELLE

Les considérations que nous venons de faire montrent


que le conflit est une relation sociale, au sens que Max
Weber donnait à cette expression. G. Simmel pensait de
même, sauf qu'il préférait la notion de forme à celle de
relation1• Selon Weber la relation sociale désigne le compor­
tement de plusieurs individus ou groupes qui règlent leur
conduite les uns sur les autres et s'orientent en conséquence2•

I. G. SIMMEL, Soziologie, Berlin, Duncker & Humblot, 1868, 5• éd.,


p. 186-255.
2. M. WEBER, Economie et société, Paris, Pion, 1 971, t. I, p. 24.

I I3
Cela signifie qu'il n'y a pas à proprement parler de conflit ce cas. D'abord celle qui explique la société suivant le
avec soi-même, sinon dans un sens figuré (par exemple les modèle des sciences de la nature, au sens des théories qui,
conflits de devoirs ou de conscience) ; c'est toujours avec il n'y a pas longtemps encore, réduisaient le jeu social à une
autrui qu'on est en relation conflictuelle. La définition de soi-disant « mécanique sociale ». L'activité des êtres devient
Weber apporte une autre précision : une relation sociale indifférente, puisque le développement social serait soumis
peut par son « contenu significatif » concerner aussi bien un à des lois analogues à celles de la physique, telle qu'on la
rapport d'opposition, de lutte et d'hostilité qu'un rapport concevait à l'époque. Même lorsque le développement est
de solidarité, de bienveillance et de sympathie, car dans les saisi sous la catégorie de l'évolution, celle-ci se déroulerait
deux cas les êtres orientent leur conduite les uns d'après indépendamment de l'intervention humaine. Il n'y a pas
les autres. Aussi le conflit n'a-t-il pas nécessairement le sens lieu de reprendre ici les diverses critiques dont cette concep­
négatif d'une conduite anti-sociale ou destructrice des rap­ tion a été l'objet, sauf pour souligner qu'elle est incapable
ports sociaux. Il est un phénomène social au même titre que non seulement de comprendre théoriquement le phénomène
l'entente. Enfin, les relations sociales ne s'établissent pas du conflit, mais surtout sa permanence dans l'histoire des
mécaniquement d'elles-mêmes, en vertu d'une sorte d'inertie, sociétés, étant donné qu'il apparaît dans ce cas comme un
mais elles sont produites par les individus ou les groupes, pur accident qui trouble passagèrement et de façon incom­
ce qui veut dire qu'elles sont l'œuvre d'une activité qui peut préhensible l'ordonnancement préétabli. La seconde inter­
être délibérée ou non. Le conflit n'est donc pas le résultat prétation insiste à l'inverse sur le rôle décisif de l'activité
d'une auto-génération ni d'un pur conditionnement de type humaine, mais en faisant de la société une pure construction
déterministe. artificielle des hommes qui pourraient la modeler à leur
La prise en considération du conflit détermine une façon guise. L'activité se dégrade en activisme. Ce genre de théo­
de comprendre la société en général. En effet, envisagée ries est à la base des tentatives surtout révolutionnaires de
sous cet angle\ la société présente des aspects qui n'appa­ la planification sociale, dont ce qu'on appelle de nos jours
raissent guère lorsqu'on la considère du point de vue de la dans certains pays la « normalisation >> n'est qu'un avatar.
solidarité, de la paix ou de la concorde. Le fait de l'observer L'objectif est d'uniformiser la société en général selon les
du point de vue du conflit est aussi légitime que de l'étudier vues du pouvoir en place. Par la force des choses ce type
à partir d'autres points de vue moralement apaisants et de conception proscrit le conflit comme une manifestation
rassurants, car, en tant que la sociologie est une science, aberrante qu'il faut annihiler, en général par l'instauration
elle récuse tout point de vue qui prétendrait être absolu et d'un régime policier purement répressif.
universel. Deux interprétations au moins sont exclues dans
- Le conflit créateur
x. La sociologie classique n'a guère pris en considération le conflit, Le conflit ne devient sociologiquement intelligible que
sauf par exemple sous la forme de la lutte, à la manière unilatérale de si on conçoit la société comme une donnée de l'existence
L. GUMPLOVICZ dans son Précis de sociologie (1885), et encore cette lutte
est-elle réduite à un conflit entre les races dont certaines parviennent humaine et comme un tissu de relations que l'activité
à subordonner les autres. humaine transforme sans cesse, le conflit étant un des fac-

I I4 I I5
teurs de ces continuelles modifications. Par donnée il faut en mouvement et ont changé de structures soit sous l'effet
entendre non pas un invariant, mais une condition vitale d'un agent extérieur, par exemple l'arrivée d'une nouvelle
naturelle que les êtres altèrent constamment par leur acti­ population qui a chassé les pygmées dans les forêts où ils
vité technique, culturelle et autre, suscitant de ce fait des ont adopté un nouveau mode de vie, soit sous celui d'une
problèmes toujours nouveaux. En conséquence, aucune force interne qui a par exemple conduit à l'édification de
société n'est parfaitement homogène, sauf dans les utopies. l'empire du Ghana ou du Mali. Ces mouvements sont plus
Cette activité prend des formes diverses en fonction des ou moins rapides et amples, encore qu'ils s'accélèrent et
opinions, des espoirs, des intérêts et des ambitions des s'amplifient dans les sociétés modernes. Sans aborder autre­
hommes. Il en résulte des désaccords, des discordes, des ment le délicat problème du changement social, le conflit
contestations, des turbulences ainsi que des heurts et des en est l'un des instruments prépondérants. Il joue le rôle
affrontements possibles. Tout ordre social est relatif à un d'un ferment, d'un principe dynamique. La plupart des
désordre au moins late'fit qùi, suivant les circonstances, sociologues qui ont analysé de nos jours le rôle du conflit
peut menacer la cohésion sociale. Le jeu des dissensions se dans le développement des sociétés s'accordent presque tous
traduit par la volonté des uns d'imposer leurs vues aux sur ce point. C'est le cas par exemple de Dubin qui y voit
autres, par la persuasion, par la domination ou par d'autres « un moyen d'orientation important du changement social »,
moyens. Il s'ensuit que le heurt des intérêts et des aspirations de Coser qui estime qu'il contribue « au maintien de la
divergentes développe un rapport de forces. De toute façon cohésion du système social l> et empêche l'ossification du
l'expérience humaine et l'histoire confirment depuis toujours système, ou encore de Dahrendorf qui constate qu'il est
la présence dans les sociétés de forces qui rivalisent entre omniprésent dans les sociétés et pense même qu'il est par
elles. Parfois elles se neutralisent, parfois les unes réussissent essence « bon l> et « souhaitable »1• Indépendamment de ces
à contrôler et à gouverner les autres. Aussi l'ordre social jugements de valeur, et en se limitant à l'analyse sociolo­
est-il en permanence tiraillé par les forces qui cherchent les gique, on peut parler avec J. Beauchard, à qui j'emprunte
unes à le stabiliser, l'organiser et le structurer, les autres l'expression, d'une « dynamique conflictuelle »2, c'est-à-dire
à le déstabiliser, le désorganiser et le déstructurer, sous d'une capacité du conflit d'entretenir la vie d'une société,
prétexte d'instaurer un ordre considéré comme meilleur. de déterminer son devenir, de faciliter la mobilité sociale
Ainsi que Pareto l'a mis en évidence, tout ordre social et de valoriser certaines configurations ou formes sociales
est un équilibre plus ou moins solide entre des forces au détriment d'autres. Cette dynamique est cependant ambi­
antagonistes ; il reprend ainsi la définition classique de la valente, car elle peut avoir, parfois en même temps, des
notion d'équilibre. Celui-ci n'est pas une synthèse, mais effets positifs dans la formation et le développement, voire
un état fragile et mouvant de forces divergentes qui se font l'épanouissement d'une société, et des effets négatifs de
contrepoids. A tout moment, pour des raisons diverses, si
les circonstances sont favorables, cet équilibre peut être
rompu. 1. DuBIN, Confl,ict resolution, vol. I, 1 957, p. 194 ; COSER, op. cit.,
p. 80 ; DAHRENDORF, op. cit., p. 210.
Toutes les sociétés, même les plus primitives, ont été 2. J. BEAUCHARD, La dynamique conflictuelle, Paris, Ed. Réseaux, 1981.

I I6 I I7
destruction et de désintégration. Il nous suffira de donner directement naissance à diverses institutions comme l'armée
quelques exemples de l'une et l'autre version pour saisir ou la police. Par contre, bien que G. Sorel ait beaucoup
cette ambiguïté du conflit. insisté sur ce point, on néglige souvent de considérer qu'il
On constate l'action positive des conflits à tous les niveaux a conditionné l'apparition d'organisations nouvelles comme
ou strates des sociétés. D'une façon générale, dans la mesure les syndicats et dans une certaine mesure les partis poli­
où l'enjeu est capital, il stimule l'imagination et l'invention tiques. Vus sous l'angle du conflit, les syndicats jouent un
dans la mise en œuvre des moyens appropriés à la fin double rôle : d'une part ils protègent leurs membres dans
poursuivie. Une histoire générale des guerres montre à les conflits qui les opposent aux autorités économiques ou
l'envi combien le conflit a été à l'origine de l'usage de administratives, de l'autre ils prévoient et même préparent
techniques nouvelles, tant en ce qui concerne les armes que de façon délibérée des conflits et lancent par exemple des
la manière de les utiliser, innovations qui trouvèrent par la grèves qu'ils durcissent s'il le faut. Autrement dit, les syn­
suite une application pacifique. Il a été tout aussi fertile dans dicats sont à la fois des organisations de défense et des
l'improvisation aussi bien de combinaisons nouvelles que initiateurs de conflits. Il n'est pas rare que leurs leaders
d'expédients qui, une fois rationalisés, sont devenus d'usage annoncent à l'avance une période cc chaude ». On peut
courant. Songeons par exemple à la stratégie qui consistait également évoquer le problème des classes sociales. On sait
au départ à prévoir la meilleure manière de conduire une que de nombreux sociologues se sont évertués à donner à
action belliqueuse et qui a été récupérée par la suite par ce concept une rigueur que l'on ne trouve pas chez Marx.
les autres activités économique ou technique. Il est bien Pourtant ils n'ont guère tenu compte d'une idée de ce
connu que les conflits provoquent souvent des changements dernier, suivant laquelle les individus ne constituent une
dans les mœurs. De nombreux observateurs estiment par classe que pour autant qu'ils mènent une lutte contre une
exemple que les événements de mai 1 968 n'ont eu qu'une autre classe1• Cela veut dire que la notion de classe implique
influence politique modeste, mais qu'ils ont été déterminants conceptuellement l'opposition de plusieurs classes, au moins
pour une nouvelle manière de vivre. Le souci de prévenir deux, de sorte que l'idée d'une classe unique équivaut à peu
ou de résoudre des conflits a été à la base de procédures près à celle d'une société sans classes. Par conséquent le
et de techniques juridiques nouvelles, par exemple les conflit appartient à la définition sociologique de la classe,
constitutions politiques, les diverses modalités d'arbitrage car il lui donne consistance et sens.
et de médiation. Aussi de nombreux théoriciens contem­ Autant que le rôle de régulateur social du conflit, que
porains du conflit partagent, à quelques nuances près, l'avis nous avons déjà souligné à plusieurs reprises, il faut égale­
de Coser : le conflit favorise l'innovation et la créativité en ment faire ressortir son rôle de force intégratrice. Parmi
même temps qu'il fait obstacle au règne de la routine. tous les exemples historiques, y compris les exemples

- Le conflit intégrateur I. MARX, L'idéologie allemande, Paris, Ed. Sociales, 1968, p. 93. C'est
Il n'est pas besoin d'épiloguer longuement sur le fait l'un des mérites de la théorie des classes de Dahrendorf que d'avoir attiré
reconnu par presque tout le monde : le conflit a donné l'attention sur ce point, op. cit., p. 135·

I I8 I I9
contemporains, le plus typique reste celui de la République
La littérature ordinaire relève surtout les aspects négatifs
romaine. Machiavel le notait dans ses Discorsi : « Les diffé­
et destructeurs du conflit. Ceux-ci sont tellement évidents,
rends entre le Sénat et le Peuple ont rendu la République
du moment que la violence demeure la tentation suprême,
romaine puissante et libre l>1• S'agit-il d'une relation de
qu'il ne vaut guère la peine d'y insister longuement. La
conditionnement ou d'une simple coïncidence, le fait est
destruction peut porter sur les êtres et les biens, elle peut se
que ces luttes intestines se sont accompagnées d'incessantes
limiter à la mise hors combat de l'ennemi ou bien sombrer
conquêtes extérieures qui firent de Rome la maîtresse du
dans un affreux génocide. Entre les deux il y a toutes sortes
Bassin méditerranéen. Certains historiens et politologues
de degrés, suivant que l'enjeu varie au cours du déroulement
pensent même que ces conflits internes ont favorisé l'exten­
du conflit et suivant qu'il entraîne une escalade dans la
sion externe. Toutefois l'illustration la plus massive nous
violence. Inutile cependant de répéter une fois de plus ce
est fournie par la constitution des nations ou des Etats
qui est connu et qui occupe tant d'ouvrages, en général
anciens et modernes. La presque totalité des unités poli­
ceux qui abordent le conflit dans un esprit moralisateur. Il
tiques historiquement connues se sont formées ou se sont
me semble néanmoins nécessaire d'apporter trois sortes de
unifiées à l'occasion d'une ou plusieurs guerres, soit qu'elles
remarques qui nous aideront à mieux saisir la portée de la
aient été façonnées progressivement comme la France par
destruction et les effets dissolvants du conflit, en corrigeant
des guerres répétées, soit qu'elles aient vu le jour au lende­
toutefois la légèreté de trop nombreux préjugés. Tout
main d'une victoire décisive, à l'image des Etats-Unis ou
d'abord on manquerait de perspicacité si l'on interprétait
de la constitution de l'unité allemande. Il est inutile d'énu­
la destruction dans un sens systématiquement péjoratif. Il
mérer d'autres exemples en Asie ou en Amérique du Sud.
existe, comme dit Maffesoli1, des « destructions utiles ».
Sur ce point aucun pays ne peut faire la leçon aux autres.
Indiquons seulement que les Etats nouvellement indépen­
dants d'Afrique ont simplement préservé les frontières qui je montrais qu'en général le processus d'intégration politique s'accomp�­
gnait de conflits, du simple fait qu'elle se faisait cc contre » un état de fait
ont été fixées par les guerres coloniales. Il n'y a pas lieu de existant qui offre par lui-même une résistance. De toute façon on ne
s'étonner de cette capacité d'intégration du conflit, car elle saurait procéder de nos jours à une intégration politique en partant d'un
répond à une certaine logique. Une intégration politique point zéro. Or, du moment que l'intégration européenne répond à une
volonté et à un dessein politique, on ne saurait l'accomplir qu'avec des
suppose qu'au préalable on désintègre des structures qui moyens politiques. Il est vain d'espérer qu'elle résulter�it progressiv�­
.
refusent l'intégration et qui opposent une résistance qu'en ment de l'agencement de l'économie ou de la culture, smon il faudrait
général on ne réussit à briser que par un conflit ou par une admettre que, par analogie, on pourrait réaliser les fins de la science ou
de la politique avec les moyens de l'art ou de la religion. De surcroît,
guerre, souvent une guerre civile2• S'il n'y avait jamais de l'expérience historique de la constitution des unités politiques ou des Etats
conflits réels ou virtuels, la politique serait inutile. donnent à croire que l'élément fédérateur et intégrateur n'est pas d'ordre
économique ou culturel, mais militaire, étant entendu que l'activité mili­
taire est destinée par nature à mettre fin à des conflits, ou à les prévenir
r. N. MACHIAVEL, Discorsi, liv. I, chap. IV, in Œuvres complètes,
par dissuasion. Certes, l'économie et la culture pe�vent jouer un rôle, ma�s
Paris, Ed. de la Pléiade, 1952, p. 390.
il demeure secondaire. Avec les moyens économiques on peut accomplir
2. Dans les leçons que je donnais il y a quelques années au Collège
d'Europe de Bruges, sous le titre cc Conflit et intégration européenne '" une intégration économique, elle ne sera politique qu'occasionnellement.
1. Voir l'ouvrage déjà cité, La violence fondatrice, p. 3I.

!20
I2I
Si les hommes avaient conservé depuis des millénaires tout de ce fait prolonger ces deux remarques par une réflexion
ce qu'il ont produit, sans jamais rien détruire, ils étouffe­ sur la notion de tolérance. Il apparaît que celle-ci demeure
raient par encombrement. Une accumulation sans décompo­ étrangère à l'état polémique délibérément recherché et
sition et sans suppression aurait été funeste pour l'humanité. qu'elle ne peut vraiment s'affirmer que dans l'état agonal.
Les deux autres remarques sont plus importantes encore, Il s'agit cependant de la discussion d'un problème à reprendre
parce qu'elles mettent l'accent sur ce qu'il y a véritablement à une autre occasion.
de négatif dans la dynamique conflictuelle. En premier lieu Qu'on le considère dans son action positive ou négative,
le conflit a tendance, particulièrement dans ses phases le conflit est porteur d'une dynamique et à ce titre il est
aiguës, à se fermer sur lui-même, à devenir prisonnier de son l'un des facteurs prédominants du changement et de la
enjeu et par conséquent à ignorer tout le reste. Tout ce qui mobilité sociale. Rien que le vocabulaire courant témoigne
échappe à son horizon ne compte plus, du fait que les de l'intensité de cette dynamique : un conflit surgit, éclate,
acteurs sont comme braqués sur l'objectif à atteindre et explose, produit une déflagration, etc. Comme le montre
indifférents à tout ce qui les environne. Le conflit est l'analyse que nous venons de faire il puise sa puissance
donc une des principales sources des exclusions sociales. d'abord en lui-même, non sans équivoque. Il se nourrit
Cette clôture peut devenir désastreuse quand elle annihile en quelque sorte de ses propres effets, suivant les succès
l'esprit d'initiative et la lucidité et qu'elle égare les agents ou échecs partiels et momentanés qui jalonnent son dérou­
dans une obstination susceptible d'engendrer des illusions, lement. Les premiers échecs peuvent provoquer des révoltes
mais elle peut aussi à l'inverse devenir une condition du stimulantes ou au contraire une dépression engourdissante,
succès lorsqu'elle se traduit par une concentration qui se tout comme les premiers succès peuvent être ressentis
fixe sur l'essentiel, sans se perdre dans des agissements comme un encouragement ou bien comme une euphorie
secondaires. En second lieu, toujours dans les phases aiguës, aveulissante. Il met ainsi au service de l'efficacité jusqu'à
le conflit exclut toute solution de rechange. Cette caracté­ ses ambiguïtés. Cette dynamique peut n'être que l'expres­
ristique peut également être une force ou une faiblesse. sion d'une turbulence passagère, prête à s'éteindre devant
Puisqu'il ne laisse aux participants qu'une seule perspective le premier obstacle, ou bien la manifestation d'une volonté
et issue, il peut galvaniser les énergies, mais à l'inverse, tenace. La dynamique trouve essentiellement son aliment
en cas d'échec, il les livre à la merci du triomphateur. C'est dans les espoirs que laisse présager le but à atteindre, mais
ce qui donne si souvent au conflit un aspect effrayant, aussi dans la justesse et la légitimité de la cause qu'on
parce que acculés dans leurs derniers retranchements, sans prétend défendre. Elle produit souvent comme une sorte
échappatoire possible, les acteurs finissent souvent par se de contagion qui, lorsqu'elle s'adresse à une foule, devient
livrer à des manifestations odieuses et à des gestes atroces entraînante, avec les forces et les faiblesses de l'enthou­
par rage ou par désespoir. Même si nous négligeons ces siasme ; elle suscite ou bien la vaillance et l'ardeur ou bien
phases aiguës, il apparaît qu'il est par principe refus de tout le fanatisme et la passion aveugle.
accommodement. La recherche de la conciliation et la
volonté d'entrer en conflit sont contradictoires. On pourrait

122 123
2. CAUSES ET MOTIFS écrit-il, de l'individualité d'un phénomène, le problème de
la causalité ne porte pas sur les lois, mais sur les connexions
Dès qu'on soulève la question de la genèse d'un phéno­ causales concrètes ; la question n'est pas de savoir sous
mène historique, psychique ou social, on pense, par tradi­ quelle forme il faut subsumer le phénomène à titre d'exem­
tion, à en analyser les causes. L'épistémologie moderne a plaire, mais à quelle constellation il faut l'imputer en tant ·

cependant fait justice du déterminisme causal qui régnait que résultat. Il s'agit d'une question d'imputation »1• lJ"n
au siècle dernier et qui se figurait qu'il pourrait arrêter fait social ne dépend pas seulement de phénomènes anté­
a priori la ou les causes nécessaires et universelles qui rieurs d.its causes; mais ausside phénomènes concomitants,
engendreraient invariablement les phénomènes, indépen­ câr en généralûne relation sociale ne se produit pas isolé­
damment de l'espace et du temps ainsi que de la constitution ment, mais en corréfatfon avec d'autres phénomènes. D'aiitre
du sujet concerné. Les causes ne reproduisent cependant ·part l'imputat1on causale se fait par interprétation, ce qui
pas des effets toujours identiques à eux-mêmes. Comme toute veut dire que dans. Ja totalité des causes nous opérons
relation sociale, le conflit surgit de façon aléatoire, c'est-à-dire nécessairement une sélection, en considérant telle série de
les causes qui à un moment donné ont provoqué un conflit causes comme importantes au regard· du thème en question
peuvent ne pas le produire à un autre moment, même et telle autre série comme Se!.ÇQJ1daire. Il va de soi que des
lorsque la constellation apparaît comme la même. Nous ne causes-�que -n.ûus. coiisidéron� co�Îne secondaires dans une
pouvons donc savoir à l'avance quelles sont les causes consfelfation déterminée peuvent apparaître comme impor­
effectives, puisque le conflit peut naître de raisons insigni­ tantes dans une autre constellation. C'est précisément grâce
fiantes dans une situation particulière. De toute façon le à cette·sélection, dontirn'ra pas lieu de faire id la théorie,
phénomène social dépend d'une pluralité de causes, dont que nous donnons une signification à une relation dans
on ne saurait énumérer la totalité. Autrement dit, la relation un ensemble social. Quoi qu'il en soit, aucune cause ni
causale n'est pas homogène, car elle peut être conditionnée
par des causes qui ne sont pas du même ordre et qui peuvent
I. Max WEBER, Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, r965,
être un enchevêtrement de raisons sociales, psychologiques,
p. r63. Weber ajoute une précision importante : l'idée de l'imputation
politiques, religieuses et autres. causale a été d'abord développée en criminologie et finalement par la
police, puisque la recherche de la culpabilité pose le problème de l'impu­
- Monocausalisme et pluricausalisme tation. Au moment où je rédige cette note, divers attentats ont eu lieu
en Iran qui ont supprimé les principaux dirigeants de ce pays. A qui faut-il
La causalité telle que nous l'entendons se caractérise imputer ou attribuer ces actes ? Plusieurs hypothèses sont possibles :
par deux traits essentiels. D'une part elle n'intervient dans ou bien l'opposition - encore faut-il distinguer entre l'opposition civile
la recherche qu'à propos de faits qui se sont déjà réellement et l'opposition militaire - ou bien le parti Toudeh ou bien une fraction
des mollahs qui cherche à éliminer une autre fraction. On saura peut-être
produits, auxquels nous attribuons après coup telles ou plus tard avec une relative exactitude quels ont été les responsables de cette
telles causes. Il ne s'agit donc pas d'une causalité de faits succession d'attentats. Dans les conditions actuelles nous sommes réduits
reproductibles dans leur identité, mais de ce que Max à des évaluations qui se fondent sur l'imputation causale, au sens où
toute imputation comporte une interprétation sélective en fonction des
Weber appelle l'imputation causale. « Dès qu'il s'agit, hypothèses choisies.

124 125
aucune série de causes ne fournira jamais une explication sur le phénomène de substitution d'ordre rituel1• C'est
exhaustive. précisément parce qu'il est impossible d'établir une causalité
Le conflit n'est pas non plus le produit mécanique unique ou universelle dans la sphère des phénomènes sociaux
d'antécédents qu'il est possible de repérer avec certitude. qu'il est si difficile de prévoir la suite des événements ou
La causalité varie suivant que l'on a affaire à une guerre de remédier sur-le-champ à une situation conflictuelle.
extérieure, à une guerre civile ou à un conflit social. Si
nous prenons le cas des guerres extérieures il est clair que - La subjectivité de l'acteur
les causes de la guerre de 1 9 1 4- 1 9 1 8 ne sont pas les mêmes Personne ne met en doute l'importance de la situation
que celles de la guerre de 1 8 70 ou de la guerre de Crimée. chaque fois donnée lors du déclenchement d'un conflit,
Non seulement il faut insister, comme nous l'avons fait mais celui-ci ne devient vraiment intelligible que si on le
plus haut, sur le pluralisme causal, mais en plus sur la considère comme une activité sociale, donc comme mettant
causalité particulière, propre à un événement ou à une série en jeu des intentions et des motifs, bref la volonté subjective
d'événements. De même, l'éventail des causes des guerres de l'acteur ou des acteurs. En général, et à l'exception
civiles ou des révolutions est extrêmement large, depuis les peut-être de certaines rixes entre bandes rivales de « lou­
révoltes dues à une pénurie ou à une disette jusqu'aux bards », on ne déclenche pas un conflit pour lui-même, mais
séditions pour des raisons religieuses ou idéologiques, sans en vue d'un but. Au fond, même les rixes apparemment
compter les protestations contre un régime que l'on considère gratuites dissimulent l'intention de matamores de prouver
comme pourri ou contre des conduites individuelles que leur force ou leur ascendant sur les autres ou encore de flatter
l'on considère comme perverses par corruption ou par esprit une certaine vanité. Le fait que l'on prémédite et que l'on
de démission ou encore par frustration. Si l'on prend prépare une guerre ou une révolution indique suffisamment
l'exemple de la frustration elle diffère suivant qu'elle est qu'elles répondent à un dessein, à des motifs, donc à un
ressentie par une ethnie qui a vocation d'indépendance poli­ projet plus ou moins réfléchi ou cohérent. La relation fonda­
tique ou par un groupe restreint d'individus qui s'adonnent mentale dans ce cas n'est plus celle de cause à effet, mais
à la violence collective sous la forme de détériorations, de de moyen à fin, compte tenu de l'irréversibilité propre à
vols ou parfois de meurtres. Il n'existe tout simplement pas une action. Il importe peu que l'on traite les motifs comme
de cause unique. Même lorsqu'on admet le pluralisme causal une sorte de causes, ils ne se laissent cependant pas réduire
il faut se méfier des traités qui établissent un catalogue de à de simples antécédents : ils ont leur particularité propre.
causes de nature politique, économique, démographique, L'essentiel est donc de ne pas négliger la part de la décision,
religieuse ou juridique. Il est significatif que, lorsque Gaston l'objectif envisagé, le sens de la responsabilité de l'agent,
Bouthoul aborde la question des causes des guerres, il ses impulsions et ses passions et en général ses dispositions
précise qu'il s'agit de causes « présumées ))' mais en plus caractérielles. Par conséquent, si un conflit est conditionné
il met ces causes en relation avec d'autres phénomènes
I. G. BOUTHOUL, Traité de polémologie, Paris, Payot, 1970, particulière­
comme la peur, la fête, l'esprit de sacrifice, tout comme ment la huitième partie ; René GIRARD, La violence et le sacré, Paris,
R. Girard met la violence en rapport avec le sacré, insistant Grasset, 1972, passim.

126 127
par une situation, il s'explique aussi par les intentions sub­ sont là que quelques exemples parmi d'autres qui illustrent
jectives et les motifs de l'agent ou des agents qui attendent la complexité de l'activité conflictuelle que certaines théories
quelque chose de l'événement qu'ils provoquent. On ne de la causalité simplifient malheureusement à l'excès.
saurait donc rendre compte de la genèse d'un conflit en se D ès lors qu'on fait une place aux motifs dans l'interpré­
limitant à l'analyse des excitations ou stimulants externes : tation des conflits, les théories qui cherchent à les expliquer
les incitations internes et les visées ainsi que les idées de uniquement par les circonstances extérieures pèchent par
valeur de ceux qui s'engagent dans un conflit sont tout aussi unilatéralité et par dogmatisme. A titre de paradigme nous
déterminantes. prendrons le marxisme parce que, d'une part, il est la théorie
Les remarques que nous avons faites à propos de la la plus élaborée, qui continue à gouverner l'esprit de divers
causalité sur l'imputation, sur la sélection et l'interprétation spécialistes et que, d'autre part, il croit échapper à l'unila­
s'appliquent également à la recherche des motifs. Il n'y a téralité en combinant la causalité avec le processus dialec­
donc pas lieu d'y revenir. Essayons plutôt d'en tirer cer­ tique. Nous aurons l'occasion de revenir plus loin sur la
taines conclusions pratiques pour la recherche. Il arrive notion de dialectique. De très nombreux critiques ont à
que le motif pour lequel un agent croit être entré dans un maintes reprises relevé la contradiction fondamentale de la
conflit n'est pas le véritable motif ou du moins n'est pas le pensée marxiste, précisément à propos du conflit ou lutte
motif important. Le véritable motif peut être dissimulé des classes. D'un côté il se présente comme une philosophie
pour des raisons diverses qui n'ont rien à voir avec la volontariste, précisément à cause de la place accordée à la
causalité. De ce point de vue il peut ne pas y avoir lutte des classes qui doit enfanter à l'avenir une révolution
concordance entre l'éventail des motifs établi par le cher­ totale et universelle ; à cet effet Marx appelle les prolétaires
cheur et les évaluations pratiques et concrètes de l'acteur. à s'organiser pour mieux ordonner leur action. De l'autre
Lorsqu'il s'agit d'une action collective il est possible que côté il reste partisan d'une doctrine déterministe, dans la
les participants au conflit s'engagent pour d'autres raisons mesure où il proclame que la lutte des classes est inéluc­
que celles de l'homme qui a pris la décision et qui par table et que la révolution sera l'aboutissement nécessaire
conséquent poursuivait d'autres vues. Il est également fré­ et inévitable de cette lutte. Le Manifeste du Parti commu­
quent que celui qui prend l'initiative d'un conflit poursuit niste déclare de façon péremptoire, sans aucune confirmation
en réalité une fin qu'il dissimule pour mieux entraîner dans de la critique historique : « L'histoire de toute société
l'entreprise les autres au nom de promesses fallacieuses. existante jusqu'à ce j our est l'histoire de la lutte des classes. »
Il peut aussi arriver qu'une fois l'action engagée l'agent Si Marx considère l'avènement de la société communiste
modifie son projet au vu des premiers résultats ou en consi­ comme irrésistible, il se garde cependant de décrire dans les
dération du prix trop élevé dont il faudrait payer le succès détails cette nouvelle société, sous prétexte qu'il n'a pas à
ou bien au contraire il se laisse entraîner par la griserie formuler « des recettes pour les marmites de l'avenir »1•
d'une réussite qui n'était pas prévue au départ. Parfois le
conflit en cours provoque un antagonisme dans les motifs r. K. MARx, Le Capital, Postface de la deuxième édition de la version
des participants au point d'en rendre aléatoire l'issue. Ce ne allemande.

128 129
J, FREUND 5
Toutefois il précise que le développement nécessaire vers choses, du fait que même la volonté, les idées et la conscience
cette société sera défini par les circonstances chaque fois en général ne sont que des reflets de la production matérielle
nouvelles que suscitera cette luttte des classes à l'œuvre, du monde extérieur. Nous sommes donc en présence d'un
ce qui veut dire que les conflits refléteront l'état chaque fois monocausalisme, du fait qu'en dernière instance seule la
donné des rapports de production. Ces rapports de produc­ cause économique est déterminante, tous les autres facteurs
tion se développent sans l'intervention de la volonté humaine, qu'ils soient politiques, religieux, moraux ou juridiques
car, précise Marx, « les hommes entrent en des rapports n'étant que des manifestations superstructurelles de l'écono­
déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rap­ mie, ce qui veut dire que toutes les autres causes se réduisent
ports de production qui correspondent à un degré de déve­ en dernier ressort à la cause économique. Dans ces conditions
loppement déterminé de leurs forces productrices maté­ l'explication de la genèse et du développement des conflits par
tielles ))1. Selon Marx, par conséquent, les conflits comme les motifs et les décisions des hommes en vue d'accomplir
les contradictions sociales ne sont explicables que par les certaines fins ne sont que des pseudo-explications. Pour
rapports externes de production et ces rapports de produc­ l'épistémologie contemporaine ce monocausalisme est con­
tion évolueront nécessairement dans un sens déterminé qui testable. A tout prendre, le marxisme privilégie le fondement
mettra fin à toute conflictualité dans la société, une fois que économique non pour des raisons scientifiques mais en
1' on aura fait dépérir les conditions superstructurelles de vertu d'une évaluation idéologique partisane. Ce sont les
ces conflits, qui consistent dans la politique, la religion, le autres facteurs que les recherches modernes ont mis en
droit et la morale. Quoi qu'il en soit, comme le déclare évidence dans l'explication des conflits qu'il convient main­
Engels, les rapports de production constituent le facteur tenant de présenter.
déterminant en dernière analyse de l'histoire.
·

Il y aurait beaucoup à dire sur le caractère non scienti­


fique de l'expression « en dernière analyse )). Ce qui passe 3 . L'AGRESSIVITÉ
pour être vrai en dernière analyse, c'est ce qu'on n'analyse De tout temps il y a eu des auteurs qui ont reconnu,
plus ; l'analyse s'arrête, de sorte que la voie est ouverte à sous une forme ou une autre, qu'il y avait en l'homme une
l'affirmation dogmatique. Pour la science, en tant qu'elle disposition à susciter des conflits. Les uns - Machiavel
est recherche indéfinie, il ne peut exister d'arrêt définitif ne fut pas le seul à être de cet avis - estiment qu'il y a un
de l'analyse, puisque tout résultat peut devenir l'objet fond de méchanceté en l'être humain, d'autres, tel Hobbes,
d'une nouvelle recherche. Pour le marxisme les rapports ont élaboré l'hypothèse d'un état de nature qui se caracté­
matériels de production constituent une limite au-delà de riserait par le fait que l'homme serait porté, en vertu de son
laquelle il n'y a plus d'analyse, ou plutôt elle devient futile, animalité, à mettre en danger la vie de ses congénères, mais
puisque l'économie apporte l'explication ultime de toutes qu'en vertu du principe de l'humanité, dont le fondement
serait la parole, il aurait la capacité de prévoir le futur et de
I. K. MARX, Contribution à la critique de l'économie politique, Paris, se donner artificiellement des institutions. Il existerait donc
Ed. sociales, 1957, Préface, p. 4. en l'homme un instinct de violence que l'on ne parviendrait
à contenir que par l'institution de la politique, cet « être à un comportement agressif. Les auteurs estiment que
artificiel » qu'est le Leviathan. On pourrait également citer l'agressivité remplirait une fonction analogue à celle de
Darwin. Plus près de nous Freud a développé une doctrine tout instinct, ce qui veut dire qu'elle est au service de la
analogue, en particulier lorsqu'il déclare dans Malaise de conservation de la vie individuelle et de celle de l'espèce1•
la civilisation1 qu'il y a dans l'homme une « tendance native... Selon Lorenz cette caractéristique serait la seule qui
à la méchanceté, à l'agression, à la destruction, et donc aussi soit commune à l'ensemble de la vie animale, car pour
à la cruauté >> ou encore : « L'agressivité constitue une disposi­ le reste les modalités de l'agressivité varieraient selon les
tion instinctive, primitive et autonome de l'être humain. >> espèces et défieraient toute uniformité dans le comporte­
La question a fait de nos j ours l'objet de recherches suivies ment. L'agressivité passe ainsi pour une « disposition innée »2,
et méthodologiquement instruites sous le nom de « psycho­ qui d'une part révèle une spontanéité chez les êtres vivants,
logie du comportement » ou plus brièvement d' « éthologie », d'autre part l'existence de ce que Eibl-Eibesfeldt appelle
les principaux représentants étant K. Lorenz, Tinbergen un « programme préétabli », destiné à jouer le rôle de régu­
et Eibl-Eibesfeldt2• On peut résumer ces diverses analyses lateur et de coordinateur des divers agissements des êtres.
en quelques thèmes. Il en résulte que le comportement ne s'explique pas unique­
ment par la réaction à des stimuli extérieurs ni par l'appren­
- Agression et agressivité tissage, mais aussi par l'existence d'impulsions internes3•
Tous ces auteurs partent de recherches sur le compor­ Il ne faut pas non plus négliger le fait qu'en libérant son
tement animal (Tinbergen s'y limite) et constatent que les agressivité l'être vivant y trouve un plaisir4• Enfin, on
animaux luttent entre eux, pour quatre raisons capitales : aurait tort de penser que seule l'agressivité serait innée ;
la défense de leur territoire, la nourriture, la position hiérar­ en réalité la compassion l'est également, de sorte que les êtres
chique et l'accouplement. Ces manifestations donnent lieu vivants sont en même temps portés à se réunir et à s'aider
mais aussi à se combattre5•
L'acquis capital de l'éthologie, fondé sur des observa­
r. S. FREUD, Malaise de la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 75 et 77.
2. K. LORENZ, L'agression, Paris, Flammarion, 1963 et Essai sur le
tions répétées, réside, me semble-t-il, dans la distinction
comportement animal et humain, Paris, Le Seuil, 1970 ; N. TINBERGEN, déjà signalée entre lutte intraspécifique et lutte extra­
La vie sociale des animaux, Paris, Payot, 1967 ; 1. EIBL-EIBESFELDT, Contre spécifique. La lutte pour la vie concerne l'extraspécificité,
l'agression, Paris, Stock, 1972 et L'homme programmé, Paris, Flammarion,
1976. On peut également consulter F. ANTONINl, L'homme furieux,
c'est-à-dire la nécessité pour les autres vivants de se nourrir
Paris, Hachette, 1 970 ; R. ARDREY, African Genesis, Londres, Collins, comme prédateurs d'individus d'autres espèces. Selon Lo­
1962 ; L. BERKOWITZ, Aggressions : A social psychological Analysis, New renz on ne saurait parler à ce propos de combat ou de vio-
York - Londres, McGraw-Hill, 1962 et Roots of Aggression, New York,
Atherton Press, 1969 ; H. de LESQUEN, La politique du vivant, Paris,
Albin Michel, 1 979 ; J. P. SCOTT, Aggression, Chicago, Univ. Press, r. K. LORENZ, L'agression, p. 6.
1960 ; A. STORR, L'agressivité nécessaire, Paris, Laffont, 1969 et L'instinct 2. EIBL-EIBESFELDT, Contre l'agression, p. 1 6 et 27.
de destruction, Paris, Calmann-Lévy, 1973· Pour une vue d'ensemble, 3. K. LORENZ, op. cit., p. 99 et EIBL-EIBESFELDT, op. cit., p. 99 et 102.
voir R. DENKER, Aufklarung über Agression, Stuttgart, Kohlhammer, 4. EIBL-EIBESFELDT, op. cit., p. 108-109.
1966. 5, EIBL-EIBESFELDT, ibid., p. 143 et 147·

1 33
lence, parce qu'il ne s'agit pas d'actes de méchanceté ou effectuée par les combats entre rivaux et la défense de la
d'une volonté de nuire, mais des conditions de survie pour progéniture »1• Pour éviter que l'agressivité ne devienne dan­
les êtres vivants. C'est dans le même sens que l'homme abat gereuse, la spontanéité vitale a inventé des processus pour
le bœuf ou se nourrit de volaille et de poisson, qu'il arrache diriger l'agression vers des voies inoffensives, de type symbo­
des pommes de terre ou des radis. Ce sont les moyens de sa lique. C'est ce qu'en son temps J. Huxley appelait la ritualisa­
subsistance. Si le vivant renonce à cette consommation il tion, ce qui veut dire une simulation de l'agressivité, grâce
se condamne à la longue à mourir, à ne plus se conserver à un cérémonial qui fait l'économie de l'agression caractérisée.
en vie. On ne saurait parler de conflit et de violence qu'à Il en résulte un contrôle de l'agressivité qui se manifeste par
propos de la lutte intraspécifique qui oppose les membres la suppression, l'apaisement ou la neutralisation des lu�tes
d'une même espèce : des chats entre eux, des hommes à l'intérieur d'un groupe considéré du fait de la consolidation
entre eux. C'est en vertu de cette agressivité que l'animal de l'unité de ce groupe et de son opposition en tant qu'unité
de tolère pas par exemple la présence d'un congénère sur indépendante à d'autres groupes semblables2• Lorenz tout
son territoire. Cette agression intraspécifique constitue comme Eibl-Eibesfeldt soulignent que ce contrôle et cette
selon Lorenz « l'agression au sens étroit du mot »1, donc maîtrise de l'agressivité conduisent à l'instauration d'une
l'agression à proprement parler ou agression caractérisée hiérarchie garante de l'ordre interne du groupe et, par
qui comporte la volonté de nuire et éventuellement la conséquent, à une inégalité entre les membres du groupe3•
violence et, au plan humain, le conflit. Autrement dit, les colonies animales sont structurées selon
La violence intraspécifique apparaît au premier abord le principe de l'autorité.
comme essentiellement destructrice tout comme les conflits Tout en conseillant la prudence dans l'application au
qu'elle fait surgir, car elle s'accompagne de haine, de colère comportement humain des observations faites à propos du
et de rage, ce qui n'est pas le cas de la lutte extraspécifique. comportement animal - il faut se garder, dit-il, des « com­
Elle peut donc nuire à la conservation de l'espèce jusqu'à paraisons illégitimes »4 - Lorenz franchit cependant assez
éteindre certaines d'entre elles. En tout cas, elle a souvent facilement le pas, prétextant qu'il y a aussi de l'animalité
des effets néfastes. On ne saurait toutefois donner une vali­ dans l'homme. La ritualisation fait apparaître qu'il existe
dité générale à cette constatation, car cette agressivité dans la nature humaine des processus d'inhibition qui
remplit également « une fonction dans l'intérêt de l'espèce »2, atténuent les effets néfastes possibles de l'agressivité. De
en tant qu'elle contribue à l'équilibre de la population au plus, l'homme a un avantage sur l'animal : il possède une
sein de l'espèce et à l'établissement d'une hiérarchie salu­ raison et une intelligence technicienne. En conséquence il est
taire aux sociétés animales. Lorenz énumère trois fonctions en mesure d'organiser avec plus de profit et de sécurité la
qui lui paraissent essentielles : « La répartition d'êtres société dans laquelle il vit, mais surtout il est capable d'éla-
vivants semblables dans l'espace disponible, la sélection
x. Ibid., p. 53.
2. Ibid., p. 89.
I. K. LORENZ, op. cit., p. 38. 3. EIBL-EIBESFELDT, op. cit., p. 125 et LORENZ, ibid., p. 53 et 6I.
2. Ibid., p. 38. 4. LORENZ, ibid., p. ro3.

1 34 1 35
borer une expérience et une culture qui conditionnent l'in­ elle dépendrait de conditions extérieures parmi lesquelles
vention d'adaptations inédites. Pourtant, malgré cette supé­ il faut ranger le surpeuplement et les contradictions que
riorité, l'homme demeure, suivant une expression d'A. suscite un monde voué au système compétitif. D'autres
Gehlen que Lorenz reprend à son compte, « un être en comme Dollard ou N. E. Miller pensent que l'origine de
danger » . Il veut dire que la culture est ambiguë, car en l'agressivité est à chercher dans le sentiment de frustration,
même temps qu'elle permet de domestiquer l'agressivité par du fait que les tendances et les aspirations des humains sont
les rites, les institutions et l'invention de formes, elle est contrecarrées par la société. Rappelons qu'Adler avait déjà
aussi la source de déviations qui risquent d'être pernicieuses. attiré l'attention dès 1 908 dans sa conférence sur Der
En effet, l'homme a été capable de prouesses techniques Agressionstrieb im Leben und in der Neurose sur le rôle du
comme l'invention de la bombe atomique ou, à une autre complexe d'infériorité qui cherche dans l'agressivité une
échelle, de développer une agressivité collective qui peut compensation. J. P. Scott est plus circonspect. Il ne nie
conduire aux comportements les plus atroces1• Les anciennes pas le fondement biologique, mais uniquement la sponta­
armes ne possédaient pas les capacités destructrices des néité instinctive de l'agressivité, car elle serait plutôt de
armes modernes qui menacent l'humanité même de l'auto­ l'ordre du réflexe qui ne se manifeste qu'en réponse à un
destruction. On peut donc s'étonner que des êtres doués de stimulant externe. D'autres encore comme Plack estiment
raison se comportent d'une façon aussi peu raisonnable. Par que l'agressivité ne joue pas le rôle important qu'on lui
conséquent, loin d'être toujours un facteur de régulation, prête. De toute façon en l'état actuel des recherches il n'est
la culture peut devenir un instrument de dérèglement. pas possible de trancher la question de savoir si elle est de
Nous ne ferons que mentionner rapidement les objec­ nature instinctive ou réactionnelle. Au surplus Lorenz ne
tions et les critiques qui ont été adressées à !'éthologie, pour fait pas une distinction suffisante entre ce qui relève de
autant qu'elles intéressent la question du conflit2• Les uns l'observation positive et ce qui relève de l'interprétation
rejettent absolument la conception de Lorenz, parce que, personnelle. Enfin Michaud reproche à Lorenz et à son
comme le déclare Montagu, l'agressivité n'est pas un ins­ école leur anthropomorphisme et surtout de vouloir édifier
tinct, qu'elle n'a rien d'inné, qu'elle est de l'acquis : elle une anthropologie sur des extrapolations et des générali­
naîtrait avec l'apprentissage et l'éducation, par conséquent sations hâtives.

I . Voir l'entretien de Lorenz dans l'ouvrage de F. HACKER, Agression


- L 'agressivité nécessaire
et violence dans le monde moderne, Paris, Calmann-Lévy, r972, p. 325, et Mitscherlich refuse de voir dans l'agressivité une pulsion,
aussi le chapitre XIII de l'ouvrage L'agression, particulièrement p. 25r-258. car comme la libido elle n'est à l'état pur d'instinct qu'une
2. On consultera surtout A. ALLAND, La dimension humaine, Paris,
Le Seuil, I974 ; A. MoNTAGU, Man and Aggression, New York, Oxford
abstraction conceptuelle. Elle ne constitue pas une réalité
Univ. Press, r868 et L'hérédité, Bruxelles, Marabout, I974 ; Y. MICHAUD, autonome ; au contraire, il faut la considérer en fonction de
Violence et Politique, ouvrage déjà cité, p. r39-r55. Enfin les deux ouvrages l'organisme tout entier. Il reconnaît cependant que si l'on
collectifs, l'un édité par J. DOLLARD, Frustration and Aggression, New
Haven, Yale Univ. Press, r939, l'autre par A. PLACK, Der Mythos vom
ne peut apporter actuellement une solution valable à la
Agressionstrieb, Munich, List, r973. controverse sur l'innéité de l'agressivité, de nombreuses

1 37
observations répétées nous invitent à « compter au nombre antagonismes permettent l'expression d'une agressivité qui
des réalités de la vie humaine aussi bien le plaisir de faire peut camoufler son individualité première sous un masque
la guerre, le crime, la cruauté, la perfidie, que les disposi­ altruiste que viennent colorer les jugements de valeur »1•
tions pacifiques, la probité foncière, le respect de la parole Puisque la socialisation n'est plus en mesure de freiner
donnée, la fidélité aux amis, le tact et la courtoisie, les j oies l'agressivité, il faut la détourner par des moyens et des pro­
de l'amour »1• L'agressivité serait ainsi constitutive du com­ duits artificiels d'ordre chimique ou autres.
portement humain. Pour une large part il faut chercher les Comme le montre l'abondance des notes au bas des
raisons de son développement dans les difficultés d'adapta­ pages, la notion d'agressivité constitue avec celle de la
tion qui sont consécutives à l'extrême mobilité sociale, aux violence un des aspects du conflit qui a été le mieux étudié.
situations inédites que suscite le prodigieux essor technique, Il était tentant d'associer le biologique et le sociologique.
mais aussi à la décadence des rites d'initiation, de sorte qu'il C'est ce qui est arrivé avec la constitution d'une discipline
se produit un décalage entre la vie intérieure et le monde nouvelle appelée sociobiologie2• Une violente controverse
extérieur. Selon H. Laborit, autre spécialiste, l'agressivité s'est élevée à propos de l'importance que certains biologistes,
aurait physiologiquement un siège : !'hypothalamus. Elle tels Dawkins ou Ghiselin, ont accordée à la notion de gène3•
serait donc une manifestation interne, d'origine biologique, Le créateur de la sociobiologie, E. O. Wilson, est cepen­
que l'on pourrait contrôler et traiter pharmacologiquement dant plus circonspect, en tout cas plus nuancé que nombre
par le recours à des moyens externes et éventuellement on de ceux qui ont suivi sa voie. Il part de la constatation
pourrait même la supprimer2• Laborit accompagne cette qu'il est difficile de contester, à savoir que dans l'histoire
assertion d'ordre génétique, qu'il considère comme expéri­ la guerre a été endémique et que sans cesse les sociétés
mentalement confirmée, d'une série d'autres réflexions, de ont été obligées de prendre des mesures pour « minimiser
caractère plus sociologique. Le monde moderne favoriserait les formes subtiles mais inévitables des conflits »4• Il y voit
l'agressivité du fait de l'exploitation économique et de une tendance non nécessairement innée de la nature
l'aliénation qu'elle entraîne, mais aussi à cause d'une urba­ humaine : « Les êtres humains ont une prédisposition
nisation qui détériore l'environnement et conduit à une héréditaire marquée pour le comportement agressif l>, mais
mise en tutelle de l'individu. La fuite est devenue impossible il remarque également que l'innéité ne se développe pas
tant les réseaux sociaux sont denses. Aussi l' « agressivité, dans tous les milieux avec une « certitude absolue ))5• II
que l'individu isolé a rarement la possibilité d'assouvir
seul contre l'ensemble social, il cherchera alors à l'assouvir 1 . Ibid., p. 179·
2. Pour un historique de cette discipline voir Y. CHRISTEN, L'heure de
en s'unissant à ceux que leur niche environnementale
la sociobiologie, Paris, Albin Michel, 1 979·
rapproche de lui... Les groupes sociaux surgissent et leurs 3. R. DAWKINS, Le gène égoïste, Paris, Menges, 1978 ; M. T. GHISELIN,
The economy of Nature and the Evolution of sex, Berkeley, Univ. of Cali­
fornia Press, 1974.
I. A. MITSCHERLICH, L'idée de paix et l'agressivité humaine, Paris, 4. E. O. WILSON, L'humaine nature, Paris, Stock, 1979, p. 153 et Socio­
Gallimard, 1970, p. !08. biology : the new synthesis, Harvard, Univ. Press, 1975.
2. H. LABORIT,L'agressivité détournée,Paris, 1970, p. l8o (coll. « l0/18 »). 5. Ibid., p. 154.

1 39
estime que sur ce chapitre il est moins pessuruste que d'agressivité et de ne pas s'être interrogé sur la notion
E. Fromm, aux yeux de qui l'agression prend chez les d'instinct. C'est méconnaître le chapitre qu'il a consacré
humains des formes pathologiques plus atroces que chez les au « grand parlement des instincts >> dans lequel d'une part
animaux1• De toute façon, il faut à son avis cultiver la il pose la question de l'instinct, d'autre part il insiste sur la
diversité humaine tant au niveau des groupes qu'à celui coordination de l'ensemble des manifestations organiques1•
des individus. De toute façon, ce n'est pas aujourd'hui qu'on a inventé
Au total, quand on prend en compte toutes les discus­ l'adage : mors tua vita meo, car il appartient à l'ordre de
sions sur l'agressivité, avec leurs critiques et leurs répliques, l'expérience humaine générale. La question à poser est la
on ne peut qu'approuver l'argument de ceux qui estiment suivante : pourquoi les partisans de l'apprentissage et de
qu'en l'état actuel des recherches il n'est pas possible de l'influence exclusive des conditions extérieures en arrivent­
trancher définitivement entre les théories rivales. Cela veut ils à mésestimer, voire à mépriser, cet immense laboratoire
dire aussi qu'il ne faut pas discréditer sans autre forme de qu'est l'expérience humaine et historique ?
procès les conceptions éthologiques. N'en déplaise aux Toutes ces discussions sur l'agressivité indiquent déjà
idéologues, il faut noter que Lorenz et son école manifestent comme en filigrane le bénéfice que l'on peut en tirer pour
une plus grande ouverture d'esprit que les partisans de une meilleure compréhension du conflit. Par définition la
l'explication de l'agressivité par les circonstances extérieures notion d'activité implique conceptuellement une capacité
ou l'apprentissage. Ceux-ci se contentent de nier toute spon­ d'initiative de la part du sujet, soit qu'il se donne un but,
tanéité à la vie, trop souvent en vertu de préjugés moralisa­ soit qu'il décide de l'orientation de ses actes - ce qu'exclut
teurs, alors que leurs adversaires reconnaissent la part de la passivité. Il arrive à tout le monde de faire des choix.
l'environnement, bien que, en raison du thème central de Or, les conflits sont des formes de l'activité humaine ; ils
leurs recherches, ils mettent davantage l'accent sur les pré­ ne sont pas de simples réactions à des circonstances, indé­
dispositions et les équipements d'ordre biologique, sans pendamment de toute évaluation et de tout recours sélec­
s'enfermer dans une interprétation exclusive ; les textes tif à des moyens. Ce que dit l'instinct d'agressivité, c'est
cités plus haut en témoignent. Certes, il est indiscutable que que la vie n'est pas une somme déterminée de mécanismes
les spécialistes de !'éthologie dépassent parfois les conclu­ obéissant uniquement à la loi de l'inertie, ni de processus
sions que la science légitime, en particulier lorsqu'ils font qui ne font que répondre à une excitation extérieure. La vie
intervenir les catégories éthiques du bien et du mal et cer­ possède un dynamisme propre, irréductible aux lois de la
tains jugements de valeur sur la notion d'égalité. Néanmoins matière inerte : elle n'est pas seulement disponibilité ou
l'accumulation sans cesse grandissante de leurs observations attente de mouvements, mais elle est aussi aptitude et géné­
positives semble corroborer l'idée d'une spontanéité de ratrice de mouvements. Autrement dit, l'homme ordonne
la vie qu'une théorie du conflit ne peut ni ignorer ni écarter. son milieu par ses diverses activités techniques et culturelles,
On fait par exemple grief à Lorenz d'avoir isolé l'instinct il n'en est pas l'esclave conditionné par des pesanteurs sur

I. K. LORENZ, L'agression, p. 96-99.


r. E. FROMM, La passion de détruire, Paris, Laffont, 1975.
lesquelles il n'aurait aucune maîtrise. La vie n'est donc pas qu'elle cherche à nuire à l'autre. Elle est immédiatement
un simple satellite de processus physico-chimiques, elle conflictuelle. Lorsqu'un joueur de football essaie de blesser
manifeste une autonomie et une originalité avec des indéter­ volontairement son adversaire il commet un acte d'agression
minations imprévisibles. L'organisme ne se réduit pas à une qui peut dégénérer en pugilat ou, le cas échéant, mettre le
machine. C'est ce qu'établissent sur la foi d'observations feu aux poudres dans le stade. De nombreuses polémiques
sans cesse multipliées les théories qui attribuent l'agressivité concernant !'éthologie ont leur source dans la confusion
à la spontanéité vitale. Le conflit est dans certaines condi­ entre agressivité et agression.
tions une des manifestations de cette agressivité. Ainsi comprise l'agression est la forme conflictuelle
A la vérité, ce qu'il y a d'essentiel pour la compréhension que l'agressivité peut adopter lorsqu'elle utilise les moyens
du conflit, les théories éthologiques le suggèrent plutôt de la violence. En elle-même, cependant, l'agressivité n'est
qu'elles ne l'analysent. A. Storr est à cet égard plus explicite. pas conflictuelle, bien qu'il soit peu probable qu'il puisse
Il y a lieu de distinguer, à son avis, « entre l'agression en y avoir agression sans cette disposition agressive. Par consé­
tant que « pulsion motrice ))' vers la maîtrise de l'environne­ quent, l'une conditionne l'autre, mais le passage de l'une à
ment, à la fois désirable et nécessaire à la survie, et l'agres­ l'autre n'est pas inévitable, car l'agression n'apparaît que
sion en tant qu' « hostilité destructrice )) que nous déplorons dans certaines conditions qu'une théorie du conflit a juste­
le plus souvent, et qui semble aller contre la survie ll1• Je ment pour tâche de préciser. Ces conditions tiennent en
dirais qu'il faut faire une différence entre agressivité et général à l'environnement, aux circonstances. L'erreur con­
agression. L'agressivité est une disposition spontanée de siste à expliquer l'agressivité, en tant qu'elle est une dispo­
l'être vivant, utile et même régulatrice de la vie en général. sition plus ou moins inoffensive qui exprime la spontanéité
L'étudiant qui se présente à un concours dont le nombre propre à la vie, par le conditionnement extérieur, car
de reçus est limité doit faire preuve d'agressivité pour être celui-ci explique l'agression. De ce point. de vue les recher­
bien classé. Une équipe de football ou de rugby doit mani­ ches sur l'agressivité contribuent à l'intelligence des conflits.
fester de l'agressivité si elle veut remporter le match, tout
comme un parti politique qui veut triompher aux élections.
4. LE TERRAIN : REVENDICATIONS, ANTAGONISMES
La plupart des choix et des actes de notre vie comportent
ET TENSIONS
cette combativité indispensable, sans laquelle l'être est
condamné à être ballotté par des événements sur lesquels il Dans ses Souvenirs Tocqueville nous fait part de sa
n'aurait aucune prise. Toute réussite dans son métier ou sa perplexité à la veille du déclenchement de la Révolution
profession exige donc de l'agressivité. Elle est de l'ordre de de I 848, car rien ne semblait donner lieu à inquiétude : A
la compétition agonale et non du conflit. L'agression au la Chambre on discutait de projets, comme la création d'une
contraire est un acte caractérisé de violence, en ce sens banque à Bordeaux ; il y avait certes des attroupements de
qu'elle manifeste une intention méchante ou hostile et curieux dans les rues, mais comme à l'ordinaire on échan­
geait des quolibets plutôt qu'on ne lançait des cris sédi­
r. A. STORR, L'instinct de destruction, Paris, Calmann-Lévy, r973, p. 20. tieux. Et pourtant, quelques heures plus tard Paris s'embra-

I43
sait, la Chambre des députés fut occupée. L'insurrection Boulding le définit comme la cc situation de concurrence dans
de la Commune de Paris en mars 18 7 1 a eu pour origine laquelle les parties ont conscience de l'incompatibilité des
la récupération par l'armée de pièces de canon qui fit croire positions potentielles futures et dans laquelle chacune désire
à la population de Belleville et de Montmartre qu'on la occuper une position qui est incompatible avec les désirs
trahissait. D'autres exemples du même genre pourraient de l'autre J>1• Enfin Dahrendorf donne à la notion un sens
donner à penser que divers conflits se déclencheraient spon­ encore plus large qui embrasse aussi bien le débat parlemen­
tanément, au hasard de l'un ou l'autre incident. A regarder taire que la négociation ordonnée ou la simple opposition
les choses de plus près on s'aperçoit dans le premier cas d'intérêts2• cc J'emploie, écrit-il dans cet ouvrage, le terme
que la succession des banquets à l'initiative de l'opposition de conflit pour des contestations, des rivalités, des querelles
politique avait créé une agitation dans le pays, pendant que ou des tensions aussi bien que pour les heurts manifestes
de leur côté les groupes socialistes avaient semé le doute entre forces sociales. Toute relation entre des ensembles
dans de nombreux esprits. Dans le second cas on observe d'individus qui comprend une différence irréductible d'ob­
que depuis quelques semaines une tension régnait dans la jectif - par exemple, dans sa forme la plus générale, le
capitale, alimentée par le nationalisme de la population, et désir de la part des deux parties d'obtenir ce qui n'est
qu'avivait la peur d'une trahison fomentée par le gouverne­ accessible qu'à l'une, ou qu'en partie à l'une - sont, selon
ment qui, de retour de Bordeaux, s'était installé à Versailles nous, des relations de conflit social J>3• En conséquence la
et non à Paris. Le terrain était donc en quelque sorte miné, simple compétition est une forme de conflit et sur ce point
de sorte que n'importe quel incident pouvait provoquer il critique Mack et Snyder qui font une distinction entre les
des émeutes insurrectionnelles. La question posée est la deux notions4• Il ajoute même : cc Je ne vois pour ma part
suivante : dans quelle mesure une situation donnée favo­ aucune raison d'établir ou même de souhaiter une distinction
rise-t-elle ou non l'irruption d'un conflit ? conceptuelle entre compétition et conflit »5• Il est indéniable
Lorsqu'on aborde ce genre de problèmes on insiste que les notions d'antagonismes, de contradictions et de
volontiers sur les antagonismes et les tensions suscitant tensions entrent dans l'analyse d'une situation conflictuelle,
l'incertitude ou l'insécurité, sur les provocations soulevant mais pas plus que l'agressivité n'est signe d'un conflit il
une effervescence ou encore sur les contradictions qui ne semble pas qu'on puisse assimiler ces diverses notions à
naissent de la concurrence ou de la compétition. Le sujet celle de conflit.
est d'autant plus important que divers sociologues définis­ Tout ordre social comporte à des degrés divers des
sent le conflit par les contradictions, les antagonismes et les
tensions, ou encore l'affrontement. Touraine par exemple I. K. BoULDING, Conflit and defense : a general theory, New York,
Harper & Row, 1962.
entend par conflit les cc relations antagonistes entre deux ou
2. DAHRENDORF, Classes et conflits dans la société industrielle, p. 137
plusieurs unités d'action dont l'une au moins tend à dominer et 214.
le champ social de leurs rapports JJ1• Le sociologue américain 3. Ibid., p. 137·
4. MACK et SNYDER, Approaches to the study of social conflict in
Conflict Resolution, t. I, juin 1957·
I . A. TOURAINE, à l'article « conflit » de l'Encyclopedia Universalis. 5, DAHRENDORF, ibid., p. 2 I I .

1 44 1 45
disproportions, des différenciations, des discontinuités, des - Le dossier conflictuel
discordances et des incohérences qui réfléchissent les risques Nous �l!!�D:c:l_().11� par revendication l'expression. d'une
latents d'un possible désordre. Aucun ordre, même le plus exigence qu'on adresse à autrui · a.:u-nom d'un droit qu'on
stable, n'est jamais entièrement homogène : il est d'autant ··estime lésé; d'iln dû dont on pense qu'on est frustré, donc
plus fragile qu'il est plus complexe, à l'image des sociétés au nom d'une justice méconnue ou bafouée, étant entendu
modernes. En effet, les sociétés archaïques, aux configu­ que l'idée de justice fait dans ce cas l'objet d'une appré­
rations plus rudimentaires, étaient moins sujettes aux chan­ ciation subjective que l'autre ne partage pas. La revendi ­
gements brusques. De fait, les institutions ne sont jamais cation peut porter sur des biens matériels ou sur des idées,
uniformes ni même adaptées les unes aux autres, et les par exemple sur un meilleur salaire ou sur un espace et
opinions ne sont jamais unanimes, sinon par arrangement territoire ou bien sur une plus grande justice et égalité ou
artificiel. Toutes ces dissonances et disparités, qui forment encore sur la défense d'une identité en détresse. II n'y a
le terrain sur lequel surgissent les conflits, ne sont pas de pas de limite aux revendications, bien que l'on en dresse
même nature : il y a d'une part les confusions, les désajuste­ un catalogue dans les circonstances chaque fois données.
ments et les agitations passagères qui décontenancent et La notion recouvre aussi bien des mécontentements, des
désorientent momentanément une partie de la population, frustrations et des récriminations que le désir d'exercer une
le plus souvent en raison de malentendus, de mésententes influence ou la recherche de la domination. En elle-même'·
ce12�11c:la.n,!, !a._ revendication n'est pas un co!i�!t. Elle est
--··· ·· · ··· · .. . .. ..

ou de mécontentements transitoires, d'autre part les oppo­


sitions plus déterminées et les troubles qui provoquent des polémogène, . c'est.:à::dire eue· petit ëoii;a.U:1iià Ûne..situation
ruptures et des hostilités, désorganisent et parfois déstabi­ col1flif!t1�lle dans certa.ines conditi�ns, en particulier lors­
lisent une société. Dans le premier cas les conflits restent qu'on estime que la réclaination présentée n'est pas enten­
limités ou locaux et ils ne donnent pas lieu à des conséquences due1. La question à débattre n'est cependant pas celle de
graves, sauf lorsque, pour une raison ou pour une autre, savoir quand une revendication est juste et quand elle est
parce qu'ils durent ou parce qu'ils atteignent une intensité injuste, mais de comprendre que, même si elle est fondée,
critique, ils ébranlent les oppositions caractéristiques de la elle n'est pas encore reconnue pour cette raison par le
seconde catégorie. Les sociétés modernes se sont, par camp qu'elle met en cause. Il ne s'agit donc pas ici de bonne
exemple, accoutumées aux grèves répétées, sous n'importe ou de mauvaise foi, mais de la détermination de celui qui
quel prétexte, car celles-ci ne réussissent plus guère à dérégler présente la revendication et de la volonté de résistance de
l'ordre social, parce qu'elles ne dépassent que rarement le celui à qui elle s'adresse.
stade de la réclamation ou de l'exigence temporaire. Dans Ce qui caractérise une revendication, ce n'est pas seule­
le premier cas nous parlerons de revendication, dans le ment le contenu de la réclamation, mais aussi et surtout
second d'antagonisme, les deux notions ayant pour notre
analyse la validité de concepts génériques. I . Cf. J. BEAUCHARD, op. cit., en particulier le chap. vm. Voir égale­
ment mon étude La revendication in Etudespolémologiques, n° 8, avril r973,
p. 3-r4.

1 47
le fait qu'elle constitue un essai de justification morale incompatibilités) le fait qu'une valeur ou un ensemble de
préliminaire au conflit qu'elle prépare. Comme la plupart valeurs s'affirme comme irréductible à d'autres valeurs, en
des arguments de légitimation éthique elle est exposée aux vertu de présupposés qui lui sont propres. Cette définition
manipulations des faux raisonnements et des pseudo-raison­ est proche de la conception que Max Weber se faisait de
nements ainsi que des formes irrationnelles de la captation l'antagonisme. On sait qu'il a été, de nos j ours, le sociologue
des esprits. Fondée ou non, il est rare qu'une revendication qui a insisté le plus sur l'importance des antagonismes, bien
formulée avec force et continuité échappe à ces manœuvres, qu'il n'ait jamais ramassé sa pensée dans un texte précis.
ce qui renforce sa capacité polémogène. Elle est d'autant Son principal mérite est d'avoir mis en évidence que les
plus sujette à ce genre d'indélicatesses qu'elle s'adresse par antagonismes n'opposent pas des faits ou des réalités empi­
une sorte de pente naturelle aux masses en vue de les mobi­ riquement contrôlables, mais des valeurs dont le fondement
liser et de les entraîner dans la protestation, le souci domi­ réside dans des appréciations et des croyances. Si les anta­
nant étant de les amener à donner leur approbation ou leur gonismes sont irréductibles et inconciliables entre eux, c'est
désapprobation, leur sympathie ou leur antipathie, sur la parce que la valorisation qu'ils comportent concerne le sens
base de données simplifiées. L'efficacité d'une revendication que nous donnons à la vie, donc l'adhésion profonde à
dépend en grande partie de l'adhésion de la foule. Il _suffit une doctrine qui oriente nos actions et notre hiérarchie
de renvoyer ici pour une plus ample information aux ouvrages des priorités et plus généralement le choix des principes
connus sur le comportement des foules et sur les méthodes ultimes qui servent de principes directeurs à notre existence.
de la propagande. La notion de revendication implique en Celui qui opte pour la stricte fidélité aux préceptes du
plus des promesses ou une espérance, mais elle énonce en Sermon sur la Montagne ne peut en même temps, sans se
général ce genre d'attentes sous la forme de mises en accusa­ renier, s'engager dans la voie de la politique où il faut savoir
tion de l'autre en vue d'affaiblir sa position en le culpabili­ recourir, le cas échéant, à la violence, ni même participer à
sant, ou encore sous la forme de menaces et de défis en des manifestations pacifistes qui n'excluent pas les voies
cherchant à exercer des pressions et, le cas échéant, en se de fait. Une chose peut être belle bien qu'elle ne soit pas
livrant à des surenchères et à des provocations. C'est en bonne et parce qu'elle ne l'est pas. La liberté et l'égalité
raison de ces actes d'intimidation que la revendication ne sont pas compatibles selon leurs présupposés. En effet,
est polémogène. Malgré la prolifération des manifestations chacune des attitudes antagonistes que nous venons d'évo­
revendicatives, principalement dans les sociétés industrielles quer repose sur des présupposés qui sont aux antipodes
modernes, elles ne donnent lieu en général qu'à des conflits de ceux de l'autre. Cette incompatibilité est à la fois inexo­
mineurs. Il en va tout autrement lorsqu'elle parvient à se rable et inexpiable : rien ne peut surmonter leur opposition
coaliser avec un antagonisme. ni adoucir leur rigueur logique, ce qui veut dire qu'elle
n'est pas liée à la conjoncture ni aux variations dans le temps,
- On ne peut tout concilier mais, en tout temps, celui qui choisira de façon stricte
Nous entendons par antagonisme au sens générique du l'une des voies exclura implacablement l'autre.
terme (qui couvre les contradictions, les antinomies, les Dans la vie courante les hommes ne se soucient guère

149
de cette inconciliabilité des antagonismes, d'autant plus que, religieuse et d'autres encore à l'activité artistique. En réalité,
en dépit de leur exclusivisme logique, ils continuent à chaque être humain participe avec plus ou moins de convic­
coexister le plus souvent sans difficultés majeures dans une tion à l'une et à l'autre de ces activités et, suivant son tem­
même société et ne donnent lieu à des heurts qu'occasion­ pérament, tantôt avec sérénité, tantôt avec déchirement inté­
nellement. Il en est ainsi de l'opposition entre la tradition rieur. L'athée par exemple prend position du point de vue
et le progrès, des divergences entre les générations, c'est-à­ religieux au même titre que le croyant, sauf qu'il adopte une
dire entre les jeunes et les vieux ou encore entre ceux qui attitude négative face au problème de Dieu et le croyant
ont une expérience et ceux qui n'en ont pas, entre nations une attitude positive. La position insensée est celle qui
continentales et nations maritimes, entre ethnie majoritaire croit pouvoir faire dépérir l'une ou l'autre de ces activités
et ethnie minoritaire, entre Tiers Monde et pays industria­ qui sont toutes inhérentes à l'existence humaine. Certains
lisés, ou encore des collisions d'intérêts plus ou moins régimes se sont lancés dans cette aventure, sans succès,
tendues, suivant les périodes, entre la ville et la campagne sinon qu'ils ont sombré dans la dictature. Comme nous
ou enfin de nos j ours entre les autochtones et les émigrés. l'avons déjà vu, c'est une illusion de croire que l'on pourrait
La querelle des Anciens et des Modernes par exemple est un j our abolir les conflits en expurgeant l'humanité des
à l'ordre du j our à toutes les époques, ou encore dans l'arène activités politiques, morales ou religieuses. De ce point de
politique celle qui oppose la gauche dite progressiste et la vue la tolérance est une relation qui concerne le comporte­
droite dite conservatrice, sans qu'il soit toujours possible ment des êtres et non les idées. L'homme tolérant est celui
de déterminer quelle sorte de gouvernement est le plus qui respecte les autres en dépit de leurs croyances et de
efficace et le plus attentif aux problèmes de la collectivité. leurs prises de position divergentes. Les idées, parce qu'elles
En général, dans les sociétés occidentales cet antagonisme sont des jugements qui affirment ou nient des valeurs,
donne lieu à ce qu'on appelle l'alternance des partis au sont intolérantes. C'est la signification profonde des anta­
pouvoir. Je voudrais cependant m'appesantir plus spéciale­ gonismes qui forme les diverses activités humaines. Elles
ment sur les antagonismes qui constituent la souche princi­ sont irréductibles l'une à l'autre. En effet, la politique est une
pale des conflits, car en général ils deviennent les plus activité autonome qui repose sur des présupposés spécifiques
acharnés une fois qu'ils ont été déclenchés. Il s'agit de et qui possède une finalité propre tout comme l'économie,
l'antagonisme d'une part entre les diverses activités humaines, la religion ou la science. En conséquence, malgré toutes les
de l'autre des hostilités au sein d'une même activité. interférences et toutes les interactions, on ne saurait accom­
Les diverses activités humaines, économique, politique, plir la finalité de l'économie avec les moyens de la politique,
religieuse, scientifique, artistique ou autre, entretiennent en pas plus qu'on ne saurait accomplir la finalité de la science
général entre elles des relations de bonne entente, même si avec les moyens de l'art ou de la religion. Les conflits écla­
certains groupes considèrent que l'une serait supérieure ou tent, par exemple les diverses révolutions marxistes de nos
plus digne dans la hiérarchie des valeurs. C'est sur ce bon j ours, quand, au mépris des antagonismes, un parti cherche
voisinage que repose l'ordre social, même si les uns donnent à régenter l'économie au nom de la politique ou la religion
la primauté à l'activité politique, les autres à l'activité pour des raisons analogues. Plus généralement on s'engage

150 151
dans un conflit permanent, parce qu'on est obligé d'adopter d'entre eux. Il nous faudra revenir plus loin sur le caractère
une attitude belliqueuse persistante, dès qu'on se propose polémogène du phénomène de l'exclusion. Il ne faut pas
de dissoudre les antagonismes en niant leurs présupposés confondre cette volonté hégémonique ou exclusiviste avec la
spécifiques. reconnaissance par une société d'une hiérarchie interne des
Les présupposés conditionnent également les antago­ relations sociales qui lui est propre ni avec la différence
nismes à l'intérieur d'une même activité. Certes, il est des échelles de valeurs qui oriente les actions individuelles.
possible de trouver un compromis entre le libéralisme et le Ce genre de hiérarchie contribue au contraire à l'équilibre
. socialisme par exemple, mais en vertu de la logique de leurs de l'ordre social, tel que nous l'avons défini plus haut. Les
présupposés respectifs les deux doctrines sont antago­ antagonismes ne deviennent polémogènes que lorsque l'un
nistes. On peut concilier dans certaines conditions le sys­ d'entre eux ou une coalition de certains d'entre eux cher­
tème de la propriété privée et celui de la propriété collective, chent à exercer leur empire par limitation autoritaire ou
mais en vertu de leurs présupposés les deux systèmes sont tyrannique de l'expression légitime des autres.
irréductibles l'un à l'autre. Ce n'est qu'au prix de conflits
que l'on peut instaurer de façon exclusive l'un contre - Le centre et la périphérie
l'autre. Les guerres de religion au xv1e siècle ont eu pour Pour rendre compte du rôle des antagonismes dans la
origine l'incompatibilité des présupposés (en particulier en dynamique conflictuelle J. Beauchard a établi une série de
ce qui concerne le rôle des œuvres) entre la doctrine catho­ distinctions entre ce qu'il appelle l'antagonisme directeur,
lique et la doctrine protestante. Il est d'ailleurs bien connu l'antagonisme foyer, l'antagonisme d'environnement et l'an­
que les conflits prennent le plus souvent une tournure atroce tagonisme résiduel. L'antagonisme directeur se caractérise
lorsqu'ils dévient vers l'intolérance théologique ou idéolo­ par la force d'agrégation qui s'attaque à la multipolarité
gique, c'est-à-dire lorsque l'enjeu n'est plus matérialisable des antagonismes pour la réduire à une bipolarité, c'est-à­
et qu'il est purement idéel, de l'ordre des croyances et des dire qu'il essaie de limiter l'ensemble des antagonismes
convictions, en dehors de toute possibilité de vérification dans une société à un seul couple en mesure de s'affronter.
critique et de toute justification positive. Il j oue le rôle d'un noyau qui essaie de satelliser les autres
Pour Max Weber les antagonismes sont éternels. Leur antagonismes autour d'un antagonisme central. Il ne s'agit
présence dans les sociétés n'est donc pas nécessairement donc plus d'une contestation des antagonismes les uns par
un signe de conflit, car ils ne sont pas inévitablement dans les autres, mais d'une rupture grâce à une combinaison
un état d'hostilité réciproque. Au fond, c'est le jeu des anta­ nouvelle qui annonce un déchirement, voire une explosion
gonismes qui détermine la diversité des relations sociales, dans le tissu social. Somme toute, les antagonismes subsis­
ce qui n'interdit nullement une rivalité entre eux, au sens tent, mais l'antagonisme directeur opère une nouvelle dis­
de la concurrence agonale. Ils n'engendrent le conflit que tribution, en provoquant un état de tension qui oppose un
dans certaines conditions : ou bien lorsque l'un d'entre camp d'antagonismes à un autre. L'antagonisme foyer para­
eux prétend exercer une hégémonie sur les autres, ou bien chève cet état de tensions en faisant basculer la nouvelle
lorsqu'il s'efforce d'exclure les autres ou du moins l'un distribution dans le conflit, au prix en général d'un recours

I 53
direct à la violence ou en en laissant planer la menace. raison ou une autre. « L'antagonisme d'environnement
L'opposition propre à l'antagonisme directeur se transforme désigne l'ensemble des luttes et tensions qui se déploient
en tentative d'agression en vue d'établir l'hégémonie d'un dans le cadre spatio-temporel d'un ensemble humain et
antagonisme ou d'une coalition d'antagonismes sur les qui s'avèrent a priori limitées à lui-même »1• A la différence
autres et à la limite en vue d'exclure ces derniers. Dès lors des deux types précédents cet antagonisme n'est pas explosif
le conflit entre dans l'escalade. Il se pose en constellation mais plutôt implosif2, en ce sens que la désintégration se
autonome, porteur qu'il est « de sa propre énergie », dont fait à l'intérieur du groupe, de la communauté locale ou
le but est de désintégrer les antagonismes rivaux et éven­ du quartier, par impossibilité des membres de s'adapter
tuellement opérer après dissolution une sorte de fusion des aux conditions nouvelles qui règnent dans la citadelle de
anciens antagonismes dans une structure nouvelle1• Ce qui production. Ces antagonismes se traduisent le plus souvent
est important, c'est que l'antagonisme foyer introduit une par une perte de l'identité collective, une dissolution pro­
irréversibilité dans le déroulement des choses2, car une fois gressive des relations sociales ordinaires, l'apparition d'un
que le conflit a éclaté il n'est plus possible de revenir en comportement déviant et une montée de la délinquance,
arrière. Les anciennes régulations sont ébranlées, parfois une diminution des ressources, une progression de l'assis­
même elles s'effondrent. Pour affirmer sa suprématie l'an­ tance assurée assez souvent par de multiples associations
tagonisme foyer s'en prend même aux secteurs neutres3• locales d'aide, et souvent de revendications, activées par la
L'intérêt de cette distinction est d'une part dans le fait générosité de personnes qui sont en général par leur origine
qu'elle nous fait assister à ce qu'on peut appeler la gestation extérieures au groupe ou au quartier. L'antagonisme résiduel
d'un conflit, d'autre part de nous faire comprendre pourquoi consiste dans les oppositions qui subsistent une fois que le
un état de tension ne débouche pas nécessairement sur un conflit a trouvé, d'une façon ou d'une autre, une issue.
conflit. Il est, en effet, possible qu'un antagonisme directeur Aucun conflit ne résout jamais entièrement les difficultés
ne donne pas naissance à un antagonisme foyer. C'est et les oppositions qui lui ont donné naissance, parfois le
l'interprétation qu'il faut donner, me semble-t-il, des évé­ dénouement ne fait que les dissimuler, les neutraliser ou
nements de Mai 1968. les déplacer, de sorte que les antagonismes originaires
Les deux autres catégories d'antagonismes ont une signi­ demeurent à l'état de potentialité qui peut devenir actualité.
fication plutôt secondaire. Les antagonismes d'environne­ Les antagonismes résiduels se glissent dans la nouvelle
ment se rencontrent en marge de la vie sociale dominante, régulation sociale mise en place une fois le conflit terminé,
dans l'espace réduit de la vie locale. Ils apparaissent par quitte à se manifester dès que les circonstances sont favo­
exemple dans les grandes villes en périphérie du centre rables. Même si un conflit aboutit à un accord qui satisfait
actif ou dans les quartiers centraux abandonnés pour une sur le moment les deux camps, l'entente reste éphémère,
car le développement de la société peut la rendre caduque
I. J. BEAUCHARD, op. cit., p. 636.
2. Ibid., p. 638 et s.
3. Je renvoie à tout le chapitre rrr de la 3• partie de l'ouvrage de 1 . Ibid., p. 704.
BEAUCHARD. 2. Ibid., p. 705.

1 54 155
sous l'effet des changements de la situation générale et du groupes, mais à l'inverse, et Maffesoli y insiste, l'uniformité
rapport des forces. Il suffit de penser aux retournements par dissolution des différences est elle aussi génératrice de
de l'opinion qui ne cessent d'intriguer les observateurs : tensions. Au fond, l'atomisation individuelle comme la coha­
la même foule qui applaudissait Pétain en 1 940 acclamait bitation communautaire sont toutes deux, suivant les cir­
de Gaulle en 1 944 ; l'opinion a basculé en quelques années constances, source de tensions, en ce premier sens. Elles
à propos de la guerre d'Algérie ; l'Allemagne de l'Ouest font partie du quotidien ou de l'ordinaire de la vie. C'est
qui était le meilleur soutien des Etats-Unis en Europe se ainsi que les discussions politiques sur les priorités et les
laisse tenter par le neutralisme. J'aimerais parler à ce propos urgences peuvent créer des tensions sans que pour autant
de transfert des antagonismes, car ils resurgissent sous le débat ne débouche sur un conflit. En un second sens la
d'autres formes. tension exprime un effort, la concentration sur un objectif
Les antagonismes coexistent dans une relative concorde déterminé. La rédaction d'un ouvrage exige une tension
dans l'état agonal, parfois en s'ignorant. Par contre, dès de ce genre, au même titre que la poursuite d'une guerre
qu'une rivalité se fait j our qui atteint un certain degré ou les négociations des diplomates au cours d'une conférence
d'intensité, il se produit, comme on dit, des tensions. sur la paix. La question est de préciser dans quelles condi­
Celles-ci apparaissent comme un autre aspect de la gestation tions la tension devient polémogène, puisqu'elle ne l'est
des conflits et d'aucuns, par exemple Dahrendorf, confon­ pas par elle-même.
dent les deux concepts. Cet amalgame provient, je crois,
de ce que la notion de tension est équivoque. Il importe - Clausewitz défarmé
donc de préciser aussi clairement que possible ses rapports Je ne voudrais pas me répéter, car le problème posé
avec le conflit. En un premier sens elle désigne les relations par la notion de tension est, dans l'un et l'autre sens du
tendues qui peuvent se produire à la suite de désaccords ou terme, analogue à celui que posent les notions de revendi­
de dissensions. En fait ces relations ne sont pas nécessaire­ cation et d'antagonisme. La confl.ictualité de la tension
ment polémogènes, car elles peuvent également contribuer dépend du réseau des interactions et combinaisons entre les
à l'équilibre social. Maffesoli a tout particulièrement insisté revendications et les antagonismes (toute tension suppose
sur ce point, sous le vocable de ce qu'il appelle l' cc harmonie des points d'appui), de la surface des valeurs mises en cause
différentielle ))1• Toute société comporte des différences et et de l'enchaînement des effets et des réactions de l'autre,
des contrastes qui portent sur le mode de vie, sur les orien­ de la nature de l'enjeu et enfin de la volonté des acteurs
tations des individus et des groupes ou sur l'appréciation d'outrepasser la situation créée par les tensions. Tant que
des avantages et des inconvénients. C'est exact, les diffé­ celles-ci ne forment pas un noyau chargé d'une volonté
rences peuvent créer des tensions entre les individus et d'agression elles ne suscitent que des craintes ou des incer­
titudes, tout au plus une crise. La concentration des forces
dans la tension (au second sens du terme) élargit souvent
I. M. MAFFESOLI, La conquête du présent, Paris, PUF, 1979, p. 33. On

retrouve le même thème dans d'autres ouvrages du même auteur, par


le fossé des divergences et des oppositions sans cependant
exemple La violence totalitaire, Paris, PUF, 1979· donner lieu à l'affrontement caractéristique du conflit, La

157
meilleure preuve de l'incongruité de la confusion entre a été à la source d'une tension politique d'envergure,
tension et conflit nous est fournie par l'expérience ; il n'est disproportionnée par rapport au conflit militaire. La pensée
pas rare que l'on suscite délibérément des tensions pour de Clausewitz est elle aussi sans équivoque : évoquant ce
mettre un groupe ou une collectivité en garde contre les qu'il appelle la « loi dynamique de la guerre >> il déclare que
risques et les conséquences d'un conflit, donc pour prévenir dans le développement de l'activité belliqueuse il y a alter­
celui-ci. Tout comme l'assimilation de la r.evendication ou nance entre les phases de répit et les phases de tension1• Les
de l'antagonisme au conflit, la confusion entre tension et temps forts durant une guerre ne sont pas continus, ils sont
conflit fait perdre à ce dernier sa spécificité sociologique. entrecoupés de temps faibles, de pauses. On ne se bat pas
Il reste à répondre à une objection importante, car elle avec la même intensité du début à la fin d'une guerre :
se réfère aux textes de Clausewitz qui pourraient laisser il y a comme des temps morts. A dire vrai, la distinction
croire que celui-ci aurait fait de la tension une forme du entre tension et répit concerne n'importe quelle activité,
conflit. Commentant les explications du général prussien, aussi bien un débat au Parlement qu'un match de football
R. Aron écrit : « C'est du degré de tension que résulte la ou le déroulement d'une recherche scientifique. Il peut y
place d'une guerre déterminée sur l'échelle qui va de l'ob­ avoir des périodes de tension pendant la durée d'une paix
servation réciproque et armée à la volonté de désarmer comme pendant la durée d'une guerre. En aucun cas on ne
l'adversaire. Mais il n'existe pas toujours de proportionnalité saurait tirer argument des passages de Clausewitz que nous
entre le degré de tension (politique) et la violence des com­ venons de citer pour justifier une identification entre la
bats ; la tension donne parfois à un combat secondaire une tension et le conflit.
portée extrême ))1• Aron fait allusion ici au passage bien
connu de l'ouvrage de Clausewitz : « Il peut y avoir des 5 . PRÉVISION ET PRÉVENTION
guerres de toutes importances et de tous degrés d'acuité, OFFENSIVE ET DÉFENSIVE
.
depuis la guerre d'extermination jusqu'à une simple obser­
vation armée ))2• Ce n'est qu'au prix d'une mésinterprétation Que le conflit n'est pas un pur produit des circonstances,
de la pensée de Clausewitz et de celle de Aron que l'on peut la meilleure preuve nous en est donnée par le fait qu'on
en conclure à une confusion entre tension et conflit. Même le prépare et, qu'éventuellement on s'arrange même pour
l'observation armée est un conflit, et non une simple tension. susciter délibérément les circonstances qu'on juge favorables
Aron précise d'ailleurs clairement qu'un engagement mili­ pour pouvoir le déclencher. Ces préparatifs font partie
taire de portée mineure peut être à l'origine d'une tension de la genèse d'un conflit. On peut parler à ce propos d'une
politique, et pour éviter toute équivoque il met bien entre gestion des conflits. D'aucuns parlent aussi d'une institu­
parenthèses l'adjectif politique. Ainsi, la bataille de Valmy tionalisation des conflits ce qui peut vouloir dire, d'une part
qu'on le légalise, à l'image de la reconnaissance de la grève
1 . R. ARoN, Penser la guerre, Clausewitz, Paris, Gallimard, 1976, par la loi, voire par la constitution, d'autre part qu'on met
p. 308.
2. C. von CLAUSEWITZ, De la guerre, Paris, Ed. de Minuit, 1955,
I. CLAUSEWITZ, ibid., p. 226 et 233.
p. 59.

1 59
en place des institutions destinées à assumer les conflits dans un même conflit. Prévoir, c'est donc aussi prévenir ou
en vue de les apaiser, à l'exemple des diverses associations même anticiper ou devancer les intentions de l'autre. Nous
destinées à di.ssuader ceux qui voudraient fomenter des sommes dès lors en état de répondre à la question : y a-t-il
troubles ou, au plan international, le Conseil de Sécurité des moyens spécifiques de l'offensive, différents de ceux
de l'ONU. De ce point de vue Ricœur rejette avec raison de la défensive ? Elle est, me semble-t-il, négative, sauf
l'idée naïve selon laquelle une société de la prévision et du dans les cas de prévention qui consistent à donner au conflit
calcul pourrait supprimer les sources de conflit1• Au contraire un objet de rechange. La ritualisation est le cas typique de
une telle société se donne aussi pour objectif de prévoir ce détournement de l'acte conflictuel. Dans la plupart des
les conflits, soit en provoquant le conflit pour le conflit, autres cas cependant les moyens de l'offensive et ceux de la
au titre d' « une sorte de catharsis sociale ))2, soit en suscitant défensive sont analogues, bien qu'ils soient de sens différent.
un conflit pour en neutraliser un autre qui est en cours ou La ritualisation consiste à comprimer le conflit dans des
pour le rendre moins virulent. La prévision ne concerne règles ou rites ou encore dans des gestes, associés ou non
donc pas seulement les préparatifs en vue d'allumer le à un cérémonial, en vue de limiter la portée du conflit,
conflit au moment qu'on juge opportun, mais aussi les pré­ de l'éviter ou de le prohiber ou encore de le détourner
paratifs en vue de prévenir un conflit menaçant, qu'on vers autre chose que sa substance ordinaire. En général
voudrait empêcher ou éviter. ces rites ressortissent à un usage ou à une tradition, de sorte
Un conflit comporte toujours deux aspects : l'un offensif, qu'ils sont appelés à être répétés dans le respect de leur
l'autre défensif, bien qu'il ne soit pas toujours aisé de les forme qui symbolise en général un événement ou un acte
distinguer rigoureusement. Cette opposition signifie d'une important de la vie sociale, politique ou religieuse. Pour
part que l'un des camps est l'agresseur et que l'autre se ce qui concerne le conflit on peut dire avec Balandier que le
défend ou riposte, et dans ce cas la séparation est en général rite constitue un mécanisme de défense de la société1• Il
assez claire, encore qu'il puisse y avoir des discussions pour s'agit en effet de substituer au conflit réel un conflit simulé
savoir qui a été le véritable agresseur, car celui-ci a pu et contrôlé qui donne néanmoins aux passions et à l'agres­
manœuvrer de façon à contraindre l'autre d'attaquer ; d'autre sivité la possibilité de s'exprimer par compensation, dans
part que l'agresseur prend également des dispositions défen­ la sauvegarde de l'unité du groupe ou de la communauté.
sives pour parer aux périls en cas d'insuccès relatif ou Au fond, on se trouve devant un effort pour apprivoiser
d'échec total, de même que le défenseur prend des mesures le conflit parfois en l'exorcisant par une fête qui donne
appropriées pour passer à l'offensive si l'occasion se pré­ un éclat au cérémonial. R. Girard a longuement développé
sente. On connaît l'adage : l'attaque est la meilleure défense. ces thèmes à propos du rite sacrificiel : « Le sacrifice, écrit-il,
Il illustre à sa façon combien les deux aspects se combinent a pour fonction d'apaiser les violences intestines, d'empêcher
les conflits d'éclater ))2, Il définit d'ailleurs le rite comme « un
1 . P. RICŒUR, Le conflit : signe de contradiction ou d'unité ?, in
Contradictions et conflits : Naissance d'une société ?, Lyon, Semaines
sociales de France, 1971, p. 190. I. G. BALANDIER, Sens et puissance, Paris, PUF, 1971, p. 273.
z. P. RICŒUR, ibid., p. 193· Z. R. GIRARD, op. cit., p. 30.

160 161
J, FREUND 6
instrument de prévention dans la lutte contre la violence ))1, ment axés sur une offensive préméditée : manœuvre d'en­
parce que « en se détournant de façon durable vers la victime traînement de la troupe, constitution de magasins de vivres
sacrificielle, la violence perd de vue l'objet d'abord visé par l'intendance, d'arsenaux ou de dépôts d'armes et de
par elle n2• A côté du rituel dit du bouc émissaire on peut munitions (ce qu'on appelle de nos j ours la logistique),
citer celui du meurtre du roi ou encore le tournoi d'autre­ édification de fortifications, exploitation des documents
fois. Il y a également des formes de ritualisation dans les recueillis par les services de renseignement, établissement
guerres du xvme siècle si l'on en croit l'ouvrage du maréchal de plans de transformation des usines et des moyens de
de Saxe, Les rêveries. Il s'agissait d'éviter autant que pos­ transport et de communications en instruments au service
sible un combat sanglant et de forcer l'ennemi à s'avouer de la guerre, etc. C'est à propos de ces préparatifs qu'on
vaincu grâce à d'habiles manœuvres d'encerclement. Le peut vraiment parler de gestion du conflit. Il va de soi que
général allemand von Bülow estimait même que lorsqu'un suivant les époques et la conduite prévue de la guerre on
chef de guerre est obligé de livrer bataille il a dû commettre insistera davantage sur les fortifications ou bien sur la mise
au préalable une faute de commandement3• Il ne faudrait au point d'unités mobiles les plus efficaces possible.
· pas croire cependant que la ritualisation aurait uniquement Qu'il soit offensif ou défensif ou plutôt les deux à la
une fonction préventive. Il y a des sortes de rites qui se fois, le conflit mobilise aussi bien comme engagement que
glissent jusque dans le conflit même, à l'image des révolu­ comme dissuasion les ressources matérielles et les énergies
tions et révoltes parisiennes qui débutent pour ainsi dire spirituelles des acteurs. Pour renforcer leur position respec­
rituellement par la construction de barricades. tive les deux camps s'efforcent en général de trouver, sous
Les pr�n,gi:�tifLci:�� c2��its varient évidemment avec le la forme d'une alliance, d'une coalition ou d'une ligue,
type de conflit envisagé. Ils :eeiiventëonsis�!_lTaccm�I!� . ·­ l'appui de tiers qui, ou bien se sentent également menacés,
latfoii. d�� c��qlJ,'()ii··�ppelle�l:uî.�:rrésill:v.d4Üerxe par 1e.s�.s�n:
... .. . .. ou bien recherchent un intérêt quelconque. Cette pratique
dieats en vue de soutenir, s'il le.fa'u,t, . une . g{�Ye Ri::QlQ!!g�l:'.
..
• .
constante au cours de l'histoire était restée plutôt incohé­
(lés' s'yiièiicats étrangers portent davantage leur attention à rente jusqu'à Machiavel et ce n'est qu'à son instigation
ce problème que les syndicats français), la formation de qu'elle a donné lieu à une activité spécifique : la diplomatie.
révolutionnaires professionnels, les stages d'entraînement en Nous laissons de côté ici le rôle représentatif des ambassa­
vue de mener des actions terroristes ou une guerre de deurs pour ne considérer que leur fonction dans la prépa­
guérilla, l'initiation aux méthodes de l'agitation et de la ration des conflits, qui va du renseignement sur l'ennemi
propagande. Dans le domaine militaire la variété des pré­ et de la défense des intérêts du pays mandataire jusqu'à la
paratifs est encore plus imposante, qu'il s'agisse de ceux prospection d'amitiés nouvelles, la négociations en vue de
destinés à dissuader l'ennemi éventuel ou de ceux directe- créer des sympathies, la dissuasion de possibles alliés de
l'ennemi virtuel, en les exhortant à la neutralité afin d'isoler
1. Ibid., p. 35. dans toute la mesure du possible l'ennemi potentiel. « Il
2. Ibid., p. 19 ainsi que p. 382-384.
3. H. von BÜLOW, Der Geist des neuen Kriegssystem, cité par J. ULLRICH,
n'y a pas de terrain diplomatique, écrit R. Aron, tracé à
La guerre à travers les âges, Paris, Gallimard, 1942, p. 183-184. la chaux, mais il y a un champ diplomatique sur lequel

1 62
figurent tous les acteurs susceptibles d'intervenir en cas nibles et non plus uniquement des moyens militaires. D'où
de conflit généralisé. La disposition des j oueurs n'est pas cette définition de R. Aron : « Par stratégie, j 'entends à la
fixée une fois pour toutes par les règles ou les tactiques fois les objectifs à long terme et la représentation de l'univers
coutumières, mais on retrouve certains groupements carac­ historique qui en rend le choix intelligible »1• Par référence
téristiques des acteurs, qui constituent autant de situations au général Beauffre il convient d'introduire une autre dis­
schématiquement dessinées ))1• Il n'est pas certain qu'il soit tinction : on peut dire qu'elle est à la fois prévision, en tant
révolu le temps où un incident diplomatique pouvait créer qu'elle est « stratégie d'action l>, et prévention en tant qu'elle
un conflit, néanmoins, malgré la perte d'influence des plé­ est « stratégie de dissuasion l>2• La première consiste à
nipotentiaires d'autrefois, la diplomatie continue à j ouer organiser prévisionnellement un conflit en vue d'obtenir la
un rôle capital dans les conflits par la voie de négociations victoire sur le terrain ; la seconde vise au contraire à empê­
directes entre les gouvernements. On sent combien la ques­ cher le conflit en essayant d'entraver les intentions et les
tion est importante à l'inquiétude que suscite une négocia­ éventuelles initiatives de l'ennemi virtuel.
tion qui échoue. Aussi prend-on toutes sortes de précautions De nos jours, et surtout depuis l'apparition de l'arme
pour limiter ces risques. atomique, on combine la diplomatie et la stratégie sous la
forme de ce que R. Aron appelle la conduite diplomatico­
- La stratégie stratégique. Celle-ci fait intervenir des facteurs matériels
La stratégie est l'autre aspect des préparatifs, du moins et des facteurs moraux. Dans la première catégorie R. Aron
depuis le xvme siècle. Jusqu'alors la conduite des guerres range l'espace (au sens géopolitique du terme), le théâtre
était laissée presque exclusivement à l'intuition et à l'habi­ d'action (prévision du cadre du ou des champs de bataille
leté personnelle des chefs de l'armée. La pensée stratégique possibles), l'enjeu (qui dépend du but poursuivi), et le
s'est imposée avec le roi de Prusse Frédéric II et les écrits milieu (nature du sol, climat), le nombre (essentiellement la
du Français Guibert. Du point de vue strictement militaire démographie) et enfin les ressources ou moyens économiques
on s'en tient en général à une conception de la stratégie d'un pays. Dans la seconde catégorie il classe la nature des
proche des idées de Clausewitz, à savoir la conduite des régimes politiques et les constantes nationales, la civilisation
opérations militaires pour atteindre les buts fixés par le et ses façons typiques de concevoir la guerre et la politique
politique. De nos j ours la notion a largement débordé le étrangère, enfin l'humanité envisagée du point de vue de la
cadre purement militaire, d'où la nécessité d'apporter une nature pacifique ou belliqueuse de l'homme3. Le dévelop­
définition plus large, par exemple celle du général Beauffre : pement en est arrivé au point où « il n'est plus besoin de
l'art d'employer le conflit pour « atteindre les objectifs fixés désarmer un peuple pour l'anéantir. Certes, l'agresseur doit
par la politique en utilisant au mieux les moyens dont on désarmer son ennemi, au sens de détruire les instruments
dispose ))2• Il s'agit évidemment de tous les moyens dispo-
I. R. ARON, op. cit. , p. 283.
I. R. ARON, op. cit., p. 22. 2. BEAUFFRE, Stratégie de l'action, Paris, A. Colin, 1966, p. 5.
2. BEAUFFRE, Introduction à la stratégie, Paris, A. Colin, 1965, p. 17. 3. R. ARoN, op. cit., toute la deuxième partie.
de représailles de ce dernier, s'il veut échapper lui-même culpabiliser les âmes en captivant leur aversion morale pour
aux représailles. Mais il est vrai que ces armes de représailles le mal, à dévaster les sensibilités qui s'accommodent des
n'exercent pas la fonction traditionnelle de protection à la mensonges justement parce qu'ils paraissent énormes. La
manière dont les fortifications, les canons et les soldats le subversion constitue une action belliqueuse parce qu'elle
faisaient hier... Les bombes classiques ne mettaient pas en essaie de briser la résistance de la collectivité, qu'on consi­
cause la survie de la nation. Aujourd'hui, il n'y a plus dère comme l'ennemi, par la ruse et non par la force.
de limite aux destructions que les grandes puissances pour­ Elle tend à déstabiliser la société adverse non plus par la
raient s'infliger les unes aux autres et infliger à l'humanité suprématie d'une armée mais par le désarroi des esprits,
entière, sans mouvoir un seul soldat, sans se soucier des en démantelant la confiance et en corrompant la volonté.
millions d'hommes en uniforme, équipés d'armes classiques, Il s'agit de pourrir les capacités de réaction en semant la
qui continuent de monter la garde aux frontières »1• La confusion et en faisant de la surenchère à propos des aspi­
conséquence en est que même sans conflit qualifié les rations les plus estimables comme celles de liberté, de paix,
nations sont obligées d'être en alerte permanente. de justice et autres. Le machiavélien désignerait ces notions
Le parapluie atomique ne protège cependant pas les de concepts attrape-mouche ou attrape-nigaud, car de tous
nations contre la subversion. De tous temps l'ennemi a temps les hommes s'y sont laissés prendre, en dépit des
cherché à entretenir des intelligences dans le camp opposé expériences cruelles de l'histoire.
afin d'appuyer par ce truchement la puissance des armes.
De nos j ours la méthode a pris des proportions tellement
6. LE SEUIL CONFLICTUEL
considérables, en raison de l'importance des medias, que
ce genre d'entreprise n'a plus rien d'une opération polé­ Suivant quel processus les revendications, les tensions
mogène annexe ou d'un appoint. Et pourtant on n'a guère et les antagonismes versent-ils dans le conflit ? Cette ques­
trouvé jusqu'à présent de riposte efficace ni de parade tion est sans doute la plus embarrassante et la plus épineuse.
dissuasive. La diffusion de l'esprit idéologique a sa part Aussi, à l'exception de quelques rares auteurs, ne l'a-t-on
dans la malléabilité des esprits à la propagande de ceux guère abordée de front, tout au plus de biais. Il s'agit de ce
qui sont les ennemis des valeurs que l'on reconnaît pourtant que je voudrais dénommer le seuil conflictuel. On ne saurait
comme fondamentales. Les choses se passent comme si le cependant fixer ce seuil unilatéralement ni apporter une
syndrome de Stockholm, c'est-à-dire la complicité avec son réponse uniforme qui vaudrait invariablement pour tous
possible meurtrier, n'était pas un phénomène seulement les cas. Tantôt on a l'impression d'une sorte de culbute dans
individuel, mais également collectif. Il s'est développé tout le conflit par imprudence et inattention, tantôt d'une cris­
un ensemble de techniques destinées à provoquer ou attiser tallisation des tensions qui y conduisent progressivement
les mécontentements, à infiltrer les organisations et asso­ comme si finalement il devenait la solution inévitable,
ciations vulnérables du fait de leur générosité candide, à tantôt d'une volonté délibérée de le provoquer. Cette com­
plexité nous est apparue lors d'un séminaire de l'Institut
r. R. ARoN, Le grand débat, Paris, Calmann-Lévy, 1963, p. 209-210. de Polémologie de Strasbourg, au cours duquel nous nous

1 66
sommes interrogés sur les conditions qui font passer une éclaté. Nous y reviendrons plus loin. Revenons pour le
foule jusqu'alors paisible à l'état de surexcitation et de moment aux deux cas de figure évoqués à l'instant.
violence. L'analyse de cet exemple nous a conduits à élargir Premier cas : une situation devient conflictuelle en l'ab­
le débat. Il nous a été possible de déterminer quelques sencê d��t�ntî.Oiis coriibàtÎVes· caractérisées ou d'un dessein
constantes. Les explications qui suivent sont donc pour coucerté·."Oii parle dans ce cas de conflit sauvage et incontrô­
une bonne part le résultat de la réflexion commune instruite lafüê. Naît-il cependant spontanément ? En général il a
au cours de ce séminaire. Y participaient des professeurs pour origine directe un incident qui évoque la goutte
de sociologie, de langues, de mathématiques, des médecins, d'eau faisant déborder le vase. On se trouve devant une
des administrateurs, des chercheurs du CNRS et des respon­ situation lourde, parfois accablante pour des motifs divers :
sables d'associations. des mesures autoritaires ou impopulaires du gouvernement,
des manquements de l'autorité en place ou la dégradation
- Spontanéité et préméditation de cette autorité, une situation qui paraît bloquée parce
Du point de vue idéaltypique, deux cas de figures me qu'elle ne correspond pas à l'évolution des idées et des
paraissent essentiels car ils couvrent à peu près l'ensemble du mœurs, une corruption des classes dirigeantes qui jure avec
champ de recherche : le conflit engendré par une situation la détresse du reste de la population, des conditions écono­
et le conflit prémédité. Entre les deux il existe dans la réalité miques déplorables suscitant la disette ou la pénurie. Il
empirique diverses transitions possibles, dont l'une est pri­ n'est pas nécessaire d'aligner toutes les raisons possibles
mordiale : la résolution d'un parti ou d'une organisation que même la meilleure casuistique ne saurait énumérer
d'exploiter une situation préconflictuelle donnée. C'est ce exhaustivement. Ce qui est capital, c'est que le climat
qui s'est passé par exemple au début de la Révolution est à l'émoi et que les' tensions sont telles que n'importe
française, quand les chefs du Tiers-Etat ont mis à profit quelle péripétie peut les faire basculer dans le conflit, par
des circonstances chargées de mécontentements et de contes­ exemple les trois coups de feu dans la nuit qui ont provoqué
tations pour imposer leurs vues et inciter au conflit avec la la Révolution à Berlin en 1 848 ou l'évacuation de canons
cour et les deux autres ordres. En général, cependant, .les. qui a déclenché le soulèvement de Paris en 1 8 7 I . Il suffit
initia!�t1,r� g� c� g(;!l1!e de conflit sont très rapide!Uent dépassés. d'une étincelle pour allumer la lutte qui éclate en général
par les événements et ils sont obligés .de céder la place à des dans le tumulte, à l'exemple des insoumissions insurrec­
· tionnelles, des émeutes et des mutineries. Cette fébrilité ne
éléments plus radicaux. Un phénomène analogue s'est pro�
duifen 1 91 7 en Russie lorsque Kerensky et ses collaborateurs dure en général que s'il naît au sein du soulèvement des
ont été submergés par Lénine et ses partisans. Cette confi­ : chefs pour l'organiser et l'orienter ou si des hommes déter­
guration est remarquable du fait qu'elle montre qu'un conflit minés se joignent aux dissidents, sinon l'entreprise succombe
peut éclater entre ceux qui ont cherché de part et d'autre à la répression. Cette description est classique. Il reste
à se servir d'une · situation pour la rendre conflictuelle. cependant à expliquer pourquoi certaines situations de ten­
A vrai dire, il ne s'agit plus de la genèse d'un conflit, mais sions intolérables ne versent pas dans le conflit, tandis que
des diverses métamorphoses d'un conflit une fois qu'il a ! d'autres aux antagonismes moins vifs et moins exacerbés

168
s'y enfoncent. La situation et les circonstances ne nous destinés à corroborer ces déclarations ; on enrobera les
fournissent pas comme telles une explication satisfaisante. intentions belliqueuses dans un discours moral qui magnifie
Deuxième cas : le conflit est délibérément voulu et la noblesse de la cause (espace vital, réparation d'une injus­
préparé. La décision de s'y engager ne dépend cependant tice, combat pour l'égalité par la suppression à l'avenir de
pas uniquement du caprice discrétionnaire ou du pur décret toute domination et de toute exploitation) ; on alternera le
de celui qui s'apprête à le déclencher, car il faut aussi un registre des justifications avec les menaces et le chantage
appareil et surtout une troupe pour le mener à bonne (ou pour familiariser les individus avec l'exigence d'une violence
mauvaise) fin. Notre description prendra pour repère les légitime capable de se dresser face à une violence inique
cas limite parce qu'ils sont particulièrement significatifs. Si et odieuse ; en même temps on éveillera l'espoir que,
la situation ne se prête pas au projet, on la façonnera arti­ les éléments nocifs et démoniaques une fois vaincus, la
ficiellement pour faire croire que le conflit est inévitable. société jouira d'une félicité qui harmonisera la liberté,
C'est à cette machination que se livrent de nos j ours les l'égalité, la paix et la justice. Vers l'extérieur on inspi­
adeptes du totalitarisme et les révolutionnaires. On peut rera une guerre des nerfs pour créer une psychose de
résumer leurs agissements dans la mise en condition de la doutes et d'hésitations en vue d'affaiblir les capacités de
population. Ces agissements, on les rencontre en tous temp� réaction et de résistance du groupe ou du peuple considéré
puisque l'on faisait miroiter au légionnaire romain la pers-�. comme l'ennemi, et si on peut on le culpabilisera. Toute la
pective de devenir colon dans les terres conquises, mais de technique consiste à concilier à l'intérieur de la collectivité
nos jours ils ont pris davantage de relief du fait qu'ils ont l'idéal et l'intérêt et à jeter la discorde chez l'ennemi
été rationalisés grâce à une stratégie appropriée. Je ne fais désigné.
que rappeler des lieux communs et des faits connus et Cette mise en condition qui ressemble fort à une mise
pourtant les êtres continuent à se laisser prendre au piège, en scène ne conduit pourtant pas nécessairement à un
y compris les intellectuels qui sont sensibles aux mensonges conflit. Les régimes soi-disant révolutionnaires en témoi­
« utiles », pourvu qu'ils concordent avec l'idéologie à laquelle gnent. Le conditionnement est une espèce de combine à
ils adhèrent avec plus ou moins de conviction. Nous nous usage plutôt interne. En effet, la vitupération d'un ennemi
contenterons donc de tracer les grandes lignes de cette aussi indistinct que le capitalisme permet à ces pays de se
opération de conditionnement. constituer en camp retranché, apparemment menacé de tous
Le procédé fondamental consiste à faire coïncider le côtés. Ils s'installent donc dans une sorte d'alerte perma­
projet conflictuel, guerrier ou révolutionnaire, avec les nente qui facilite le maintien de leur emprise sur la popu­
attentes iréniques qu'on essaie de répandre dans les esprits. lation et qui permet de parer à toute possibilité de conflit
A cet effet on inculquera à l'opinion par la propagande et interne. En effet, toute opposition passe dès lors pour une
d'autres moyens qu'elle est la victime d'entreprises déloyales trahison. Au fond, nous sommes en présence d'une formule
et malhonnêtes de la part de celui qu'on considère comme qui contribue à protéger le parti et à le maintenir au pouvoir.
1'ennemi virtuel (un peuple rival ou un système comme le Il nous semble que le passage au conflit suppose en plus
capitalisme), éventuellement on provoquera des incidents d'autres conditions plus générales, qui s'appliquent égale-

1 70 171
ment aux régimes plus modérés que sont les démocraties qui se trouve menacée1• En second lieu, cette exacerbation
occidentales. Prenons l'exemple de 19 3 6 quand Hitler occupa dualistique a sa source dans une cristallisation et une cris­
la zone démilitarisée d'Allemagne. Le Président du Conseil pation qui font monter les enchères, au point d'atteindre un
français, Albert Sarraut, fit une déclaration fort martiale, degré d'intensité qui ne laisse plus d'autre issue que le
tendant à s'opposer à ce coup de force, puisqu'il affirmait conflit. C'est l'escalade vers la violence2• En troisième lieu,
qu'il ne saurait laisser Strasbourg sous la menace des canons un conflit n'est pas nécessairement politique, car il peut
allemands. Tout semblait donc indiquer que le gouverne­ être religieux, économique ou autre. Cependant, dès qu'il
ment français avait conscience du risque que cette entreprise atteint le degré d'intensité qui met en cause l'existence
de l'ennemi potentiel pouvait représenter, à terme, pour la de l'autre, il devient politique, la guerre n'étant que « l'ac­
sauvegarde de l'indépendance nationale de la France. La tualisation ultime de l'hostilité ))3, qui dès lors fait fi de tous
volonté belliqueuse resta cependant au stade de la pure les freins moraux, religieux ou économiques pour se concen­
intention, en dépit d'une opinion méfiante qui continuait trer uniquement sur le combat, tout en faisant appel aux
à voir dans l'Allemagne l'enneIDi héréditaire. Toujours est-il arguments moraux, religieux, économiques et autres pour
que là aussi la situation et les cfrconstances ne nous appor­ se justifier. « Le dynamisme du politique peut lui être fourni
tent guère d'éléments, à ce stade de l'analyse, pour élucider par les secteurs les plus divers de la vie des hommes, il peut
la question du seuil conflictuel. avoir son origine dans des antagonismes religieux, écono­
miques, moraux ou autres ; le terme de politique ne désigne
- Le degré d'intensité pas un domaine d'activité propre, mais seulement le degré
C'est le mérite insigne de C. Schmitt de nous avoir d'intensité d'une association d'êtres humains dont les motifs
fourni les clés d'une explication. Pour l'essentiel ses propo­ peuvent être d'ordre religieux, national (au sens ethnique
sitions tiennent en trois points. En premier lieu, on franchit ou culturel du terme), économique ou autre, et provoquent,
le seuil qui mène au conflit lorsque les tensions et les anta­ à des époques différentes, des regroupements et des scis­
gonismes, jusqu'alors juxtaposés dans une relative tolérance, sions de types différents. Une fois réalisée, la configuration
passent de la situation de multipolarité à celle de bipolarité, ami-ennemi est de sa nature si puissante et si déterminante
sous la forme du couple ami-ennemi. Les relations multila­ que, dès le moment où il provoque ce regroupement, l'anta­
térales entre les diverses activités humaines adoptent pour gonisme non politique repousse à l'arrière-plan les critères
des raisons diverses et variables suivant les époques et les et les motifs précédemment valables ))4, Ce texte qui résume
situations la configuration de la dualité, de l'opposition finalement les trois points nous fait comprendre que les
diadique. Le rapport dual a pour effet de chercher à exclure
toute entremise d'un tiers et de s'en remettre à l'épreuve de I. C. SCHMITT, La notion de politique, Paris, Calmann-Lévy, 1972,
force entre les deux camps qui finissent par en découdre. p.65-68. J. BAECHLER fait écho à ce critère dans son analyse de la révolution
dans Les phénomènes révolutionnaires, Paris, PUF, 1970, p. 42-44.
Autrement dit, les deux antagonistes se mettent dans un
2. C. SCHMITT, ibid., p. 79.
état d'extrême incompatibilité qui fait qu'ils considèrent 3, Ibid., p. 73.
leur scission comme irréductible. C'est l'existence de l'autre 4. Ibid., p. 79-80.

172 1 73
conflits dominants peuvent varier suivant les époques, de de ce processus de neutralisation et toute politique forte se
sorte que les conflits ont une motivation tantôt religieuse, servira d'elle. Ce n'est donc qu'à titre provisoire que l'on
tantôt économique, mais il n'y a de conflit qu'à la condition peut considérer que ce siècle-ci est, relativement à son
qu'apparaisse la configuration duale de l'ami et de l'ennemi. esprit, le siècle technique. Il n'y aura de jugement définitif
A ces trois points que les lecteurs de C. Schmitt connais­ que lorsqu'on aura constaté quelle espèce de politique est
sent bien, il faut ajouter un quatrième qu'on oublie trop assez forte pour s'assujettir la technique moderne et quels
souvent de prendre en considération, alors qu'il est capital sont les véritables regroupements en amis et ennemis
pour une théorie du conflit. C'est celui de la neutralisation. opérés sur ce terrain nouveau »1• Il y a donc de fortes
Pour maîtriser et limiter les conflits on s'est imaginé qu'il chances que ceux qui de nos jours croient trouver dans la
serait avantageux de neutraliser l'une ou l'autre activité culture le nouveau terrain de la neutralisation, initiatrice de
pour obtenir à partir de là une extension de la neutralisation la paix à venir, se nourrisent d'illusion.
dans les autres domaines. La théologie a essayé de jouer ce Il serait déraisonnable de prétendre que la clé que fournit
rôle durant le Moyen Age en préconisant par exemple la C. Schmitt serait un passe-partout. Sa thèse se heurte à
trêve de Dieu. Selon S. Schmitt ce souci de la neutralisa­ certaines difficultés, particulièrement en ce qui concerne la
tion n'est jamais apte à contrecarrer les conflits que de notion de << degré d'intensité ». Divers auteurs, dont Dahren­
façon provisoire et passagère parce que, avec le temps, la dorf ont repris son idée, sans le citer, mais aussi sans appor­
conflictualité occupera son domaine. « Sans cesse, l'humanité ter d'éclaircissements supplémentaires. S'il est vrai que
européenne, écrit-il, émigre de son champ d'affrontement l'intensité peut n'être pas due à la violence, mais à la haine
et recherche dans un domaine neutre, et sans cesse ce ou à d'autres passions, il ne semble pas que l'on puisse dire
domaine neutre, à peine occupé, se transforme aussitôt en que la violence et l'intensité soient « deux aspects distincts
champ d'affrontement et rend nécessaire la quête de nou­ de toute situation de conflit »2• On ne peut non plus dire,
velles sphères de neutralité. Les sciences de la nature elles­ comme le suggère Dahrendorf, que l'intensité dépendrait
mêmes furent impuissantes à instaurer la paix. Les guerres de l'énergie des acteurs et du coût de la victoire ou de la
de religion furent remplacées par les guerres nationales défaite. C'est raisonner en fonction du conflit achevé,
du x1xe siècle, mi-culturelles encore, mi-économiques déjà, consommé. Ce qui nous intéresse, c'est le seuil conflictuel,
et finalement par des guerres économiques tout court »1• c'est-à-dire le passage d'une situation non conflictuelle à
Aussi se montre-t-il méfiant à l'égard de la technique qui une situation conflictuelle. Il s'agit en fait d'une véhémence,
de nos jours semble être un facteur de neutralisation : « Le d'un dynamisme qui dépasse la mesure dans un état appa­
processus de neutralisation progressive des divers domaines remment calme, ordinaire et habituel et qui engendre une
de la vie culturelle touche à sa fin parce qu'il a atteint la situation exceptionnelle. Avec toutes les réserves que je viens
technique. La technique n'est plus un terrain neutre au sens de signaler et que je prends à mon compte, il me semble qu'il

r. C. SCHMITT, L'ère des neutralisations et des dépolitisations, dans r. Ibid., p. 152.


La notion de politique, p. 146. 2. DAHRENDORF, op. cit., p. 213.

1 74 1 75
faille mettre l'accent sur un des éléments de la définition en dépit de toutes mes démonstrations d'amitié, de toutes
donnée plus haut, celui de l'intention hostile. Elle est déter­ mes idées généreuses et sublimes. Au besoin l'ennemi
minante parce que, d'une part elle est commune à toute m'utilisera pour dissimuler temporairement, avec toute sa
espèce de conflit, majeur et mineur, et non pas seulement à rouerie, ses desseins belliqueux en profitant de ma naïveté
la guerre que C. Schmitt envisage de préférence, d'autre jusqu'au j our où, suffisamment puissant, il me précipitera
part elle marque une rupture avec la situation existante. dans la trappe. On ne désarme pas une intension hostile,
Tant qu'aucune hostilité ne se manifeste, les choses démangée par la volonté d'en découdre par le moyen de la
demeurent en leur état d'inertie plus ou moins indolent, guerre ou de la révolution, avec des protestations de bien­
parfois insouciant et indifférent, dans lequel les antagonismes veillance, même si celles-ci ne finissent pas par devenir des
coexistent sans heurt dans l'ignorance réciproque. C'est ce complaisances. On peut le déplorer avec amertume ou
qu'on appelle le consensus qu'il ne faut cependant pas espérance, le monde est ainsi fait que les martyrs de la
confondre avec l'unanimité ni avec la paix. Il s'agit plutôt paix n'ont jamais fait progresser l'idée de la paix politique.
d'un équilibre des différences qui se supportent tant bien que Il en est autrement, parce qu'elle se situe sur un autre
mal. L'intention hostile tout à coup trouble cette entente, registre, de la paix évangélique, à condition toutefois
la met en question et l'irrite, produisant l'intensité dont qu'on n'embrouille pas ces deux formes de paix, ainsi que
parle C. Schmitt. malheureusement il arrive trop souvent et précisément de
la part des autorités ecclésiastiques.
- L'intention hostile Comme nous l'avons exposé plus haut, l'intention hostile
Nous touchons ici au point faible des doctrines paci­ consiste dans le dessein matérialisé ou non de nuire à autrui
fistes, qui délabre jusqu'à leur fondement pour autant qu'elles dans sa personne physique (en le blessant ou à l'extrême
sont sincères et qu'elles ne sont pas le paravent destiné à en le tuant) ou dans ses attributs matériels (possessions) ou
camouffier, par une apparente noblesse d'idées, les desseins moraux (valeurs). La violence ne constitue qu'un cas
d'une puissance politique. Toutes les doctrines pacifistes de limite, elle n'est pas immédiatement indispensable. Cette
bon aloi buttent irrémédiablement sur cette expérience histo­ définition vaut aussi bien pour les conflits mineurs que pour
rique inexorable, quels que soient les arguments et leur les conflits majeurs. La grève peut être une simple cessa­
cohérence théorique, mais rien que théorique : la bonté ne tion de travail sur la base d'un cahier de revendications,
jugule pas le conflit. L'illusion des pacifistes est de penser d'ailleurs autorisée de nos jours par la loi. Elle devient
qu'il suffit de proclamer qu'ils n'ont pas d'ennemi, qu'ils conflit lorsqu'on profère des injures pour blesser la partie
n'en veulent point, pour qu'ils n'en aient pas. Ils s'imaginent adverse ou lorsqu'on profère des menaces à l'égard de
à tort que, parce qu'ils n'assignent pas d'ennemi, ils n'en celle-ci et qu'elle riposte. Les grèves en Pologne dirigées
ont point ou n'en auront pas ou plus, comme si par leur par Lech Walesa ont un caractère conflictuel parce qu'elles
décret subjectif l'ennemi s'évaporait par enchantement. Au mettent en cause l'autorité du gouvernement en place et les
contraire, comme nous l'avons déjà vu, c'est l'ennemi qui valeurs qu'elle représente. Le très grand nombre de conflits
me désigne et s'il entend que je sois l'ennemi, je le suis, sociaux ont leur source dans la contestation de l'autorité

1 77
instituée, celle-ci étant l'un des aspects des attributs moraux. relation duale et polémogène de l'ami et de l'ennemi était
C'est l'intention hostile qui provoque la polarisation des établie, et à peine quelque cinq moins plus tard éclatait la
relations en ami et ennemi, caractéristique de tout conflit, deuxième guerre mondiale.
et cela avec une intensité d'autant plus grande qu'il s'y L'intention hostile est absolument indispensable avec
mêle de la haine personnelle, de la passion idéologique ou son corollaire qu'est la division dualistique, mais il faut en
du fanatisme partisan, qui poussent les tensions à leur plus que l'autre y réponde. S'il n'y a pas de réplique de la
paroxysme. En suscitant l'opposition duale, l'intention hostile part de l'adversaire visé, parce que par peur, par souci de
entraîne la dissolution ou l'exclusion des tiers. Une guerre quiétude ou en vertu de son tempérament apathique il se
oppose deux camps, qui peuvent être limités à deux pays soumet à son opposant, avec ou sans garantie, avec ou sans
ou former une coalition. Dans ce dernier cas les tiers sont conditions, le conflit est mort avant de naître. Il ne saurait
inclus comme alliés dans la relation duale conflictuelle. On se produire. Nous avons vu que les protestations d'amitié
ne rencontre pour ainsi dire jamais la figure de trois camps restent inefficaces si le rival est décidé à traiter l'autre comme
qui se combattraient mutuellement, au sens où A se un ennemi. Il ne dépend donc pas uniquement de nous
battrait contre B, lequel se battrait contre C, qui à son tour de n'avoir pas d'ennemi. Il existe une autre possibilité, celle
se battrait contre A, c'est-à-dire où A combattrait à la de l'attitude indifférente ou apparemment indifférente, où
fois B et C, B combattrait à la fois A et C et C combattrait tout se passe comme si l'offensé était individuellement insen­
à la fois A et B. Cette configuration ne se rencontre qu'épi­ sible à l'intimidation et au chantage. Dans le cas d'un conflit
sodiquement au début de certaines guerres civiles, mais très généralisé l'indifférent est cependant entraîné malgré lui
rapidement la lutte évolue vers l'opposition duale. dans la tourmente, soit qu'il est incorporé comme soldat,
Si la France a renoncé à répondre en r936 à l'occupation soit qu'il subit les inconvénients liés à l'état de guerre ou qui
par l'armée allemande de la zone démilitarisée, c'était, bien résultent d'une éventuelle occupation du territoire par
sûr, parce que le général Gamelin et certains ministres n'y l'ennemi (difficultés du ravitaillement, des transports, des
étaient pas favorables, mais surtout parce que l'Angleterre conditions de chauffage, etc.). Il arrive cependant ordinaire­
s'y opposait et que la France ne voulait pas entreprendre ment que, sous l'action des provocations et des malveillances
sans elle ou avec sa désapprobation une telle action. Dès répétées de l'ennemi déterminé à causer du tort à celui
lors l'Angleterre j oua le rôle du tiers et tant qu'elle maintint auquel il s'oppose, il ne reste plus d'autre solution à l'indiffé­
cette position le conflit ne pouvait pas éclater. Elle le fit rent que la soumission totale ou la réplique.
avec une constance telle qu'elle se résigna même à conclure En tant qu'il est la transition entre un état relativement
les accords de Munich en automne r938. Lorsque Chamber­ paisible et l'état d'affrontement, avec ou sans collision directe,
lain se fut rendu compte que Hitler le flouait et qu'il ne le seuil conflictuel se caractérise donc d'une part par l'inten­
tenait pas ses engagements (occupation de Prague et de la tion hostile, d'autre part par la riposte de celui ou de ceux
Tchécoslovaquie en mars r939), il signa un traité avec la qui sont visés par cette intention. Ces deux moments sont
Pologne, pays également menacé par le Reich allemand. absolument nécessaires pour qu'un conflit éclate. Ainsi
L'Angleterre cessait désormais de j ouer le rôle du tiers, la compris, le conflit introduit une rupture dans le cours habi-

r79
tuel des choses et dans l'organisation donnée des relations montre très prudent à propos de l'application de sa théorie
interindividuelles et sociales. Il relève de ce qu'on peut aux phénomènes humains1• Le présupposé de sa pensée
appeler le choix de la solution catastrophique. Il faut générale réside dans la conception philosophique d'Héra­
entendre par cette expression non pas nécessairement la clite : le conflit gouverne les individus et les espèces2 et
situation effroyable de calamités ou le cataclysme, mais la même <c à tout instant, en tout point ii l'organisme dans son
résolution de s'en remettre au rapport de forces avec les ensemble3• La tâche de la formalisation mathématique est de
destructions qu'il peut occasionner et éventuellement la prévoir dans les limites de l'approximation contrôlable
défaite et le désastre qui peuvent s'ensuivre. Peut-être que les possibles ruptures, étant donné que toute structure com­
<c le principe de la conservation est inséparablement lié au porte des points faibles propices à l'apparition de conflits.
principe de destruction », comme le notait déjà le publiciste Thom considère surtout deux sortes de catastrophes qu'il
allemand, F. Gentz, au siècle dernier1• La notion de catas­ appelle les unes « de bifurcation ii - elles se produisent
trophe exprime à la fois la rupture dans l'ordre social et ce <c entre attracteurs dont un au moins cesse d'être structurelle­
mélange de construction et de destruction qu'on observe ment stable »4 - et les autres « de conflit ». La référence à
dans la plupart des conflits. Héraclite indique déjà clairement que Thom ne considère
C'est à juste titre, je crois, que le mathématicien R. Thom pas la catastrophe comme nécessairement nuisible, au
désigne comme <c théorie des catastrophes » les recherches contraire elle est également créatrice et elle contribue ainsi à
qui ont pour but de formaliser les discontinuités et les l'apparition de formes nouvelles. Toute régulation et conti­
ruptures qui se produisent dans le développement des êtres nuité comporte donc des failles d'où émergent les conflits
et des choses2• Son projet de morphogenèse consiste à novateurs, car par elle-même la continuité est plutôt conser­
rendre compte des processus dynamiques de création et vatrice. Ainsi comprise, la théorie des catastrophes a l'avan­
de destruction des formes (les deux mécanismes allant sou­ tage de rendre compte corrélativement de la stabilité et
vent de pair). Dans la relative stabilité qu'il nomme la des ruptures mais aussi des innovations.
« stabilité structurelle »3, les transformations se font en
général avec lenteur ; elles s'accélèrent sous l'effet de pertur­
bations et d'interventions discontinues qui provoquent les
ruptures ou les catastrophes. Thom ne prétend pas apporter
une explication mathématique complète ; au contraire il se

r. Cité par H. LAMM, Friedrich Gentz et la paix, in Revue d'Histoire


diplomatique, Paris, 1971, cahier 2, p. 9.
2. R. THOM, Modèles mathématiques de la morphogenèse, Paris, 1974
(coll. • I0/18 ,,) . On peut également consulter Stabilité structurelle et mor­ I. Ibid., p. I I et 81-82.
phogenèse, Essai d'une théorie générale des modèles, Paris, Ediscience, 2. Ibid., p. 25 et 27r.
1972. 3. Ibid., p. 27r.
3. R. THOM, Modèles mathématiques, p. 235. 4. Ibid., p. 72.

1 80 181
4

Au cœur du conflit

I . L 'ACTE CONFLICTUEL

Comment se déroule concrètement un conflit ? Il ne se


développe pas imperturbablement comme un programme
qu'on applique, même si au départ les acteurs disposent
d'un plan directeur et d'études d'ordre normatif et prospec­
tif. Il se déroule rarement « comme prévu ». Dans la réalité
empirique aucun conflit ne ressemble à un autre, même si
le cadre et l'enjeu sont analogues et que les mêmes acteurs
y participent. En effet, il dépend chaque fois des circons­
tances spatio-temporelles changeantes, de la détermination
variable des protagonistes, de la réaction des adversaires et
de l'initiative des meneurs ou des chefs dans l'exploitation spatiale. Le conflit prend une autre ampleur lorsqu'il s'agit
des circonstances qui se modifient dès l'engagement. On d'une grève limitée à une usine ou bien si elle englobe
peut répéter un jeu d'échecs selon les données fournies l'ensemble des entreprises d'un pays. La grève à Dantzig a
par un journal ou une revue spécialisée, on ne répète pas un sans doute été le détonateur en Pologne en I980, mais
conflit parce qu'il crée une situation irréversible, de sorte l'événement a pris une tournure irrésistiblement politique
qu'on ne peut jamais revenir au départ pour le recommencer. dès qu'elle s'est étendue non seulement aux entreprises
Ou alors on inaugure un autre conflit. Chacun est unique. industrielles des autres régions, mais aussi à la paysannerie
C'est un des lieux communs de l'épistémologie des sciences et même à certains corps de fonctionnaires. Le pouvoir
historiques qu'on ne reprendra jamais plus la bataille de pouvait espérer dompter la révolte tant que, à l'instar des
Waterloo, parce qu'on ne saurait ressusciter les morts, grèves précédentes, elle demeurait sectorielle ; il était
parce que interviendrait le souvenir de la précédente bataille, contraint à la négociation dès qu'il est apparu que la presque
des erreurs à ne pas commettre et enfin parce qu'il y a eu totalité de la nation polonaise soutenait activement la
victoire et défaite, avec leurs conséquences sur lesquelles résistance ouvrière et paysanne. Une répression sanglante,
il n'est pas possible de revenir. Un conflit achevé appartient comme il y en eut auparavant, aurait eu des conséquences
irrémédiablement au passé révolu et il garde irrévocablement dramatiques, d'autant plus que les initiateurs des grèves
son originalité, bien qu'il n'ait pas résolu les antagonismes avaient réfléchi sur les expériences antérieures. A une autre
qui lui ont donné naissance. Il serait donc vain de vouloir échelle, celle des relations internationales, une guerre loca­
retracer concrètement un conflit dans son environnement lisée opposant même directement des pays de second rang
et les façons particulières de réagir des divers participants. dans l'ordre de la puissance, comme l'Iran et l'Irak, n'a pas
Compte tenu de ces réserves il n'est cependant pas la même signification ni les mêmes retombées qu'avait la
absurde de chercher à dégager un certain nombre de carac­ guerre du Viêt-nam dans laquelle s'affrontaient l'URSS indi­
tères généraux et de constantes formelles de l'acte conflic� rectement et les Etats-Unis directement. Même l'enjeu est
tue!, que chaque conflit singulier ordonne à sa façon, parfois conditionné par l'étendue, c'est-à-dire il prend une autre
en omettant volontairement ou non l'un ou l'autre. On peut importance lorsque le théâtre s'agrandit et menace des
les classer sous les deux rubriques des aspects objectifs et régions économiquement ou stratégiquement vitales, y com­
des aspects subjectifs, étant entendu qu'il y a entre les deux pris pour les non-belligérants. Il suffit de rappeler que la
dans la réalité empirique des interférences et un condition­ nature du terrain détermine le type de conflit : la montagne
nement réciproque de l'un par l'autre. Cette distinction a toujours favorisé la guerre de partisans ; on ne mène pas
n'a donc d'autre validité que celle de la plus grande clarté de la même façon les combats dans un désert et dans une
possible de l'exposé. région peuplée. Evoquons seulement la question aujourd'hui
à l'ordre du jour de la conquête de l'espace sidéral.
- L'espace et le temps Il ne faudrait pas négliger des aperçus plus modestes.
La donnée objective fondamentale est évidemment celle Ainsi que le souligne Charnay, le conflit est susceptible de
du théâtre de l'opération conflictuelle, donc la donnée prendre une autre dimension et engender de multiples

I 85
batailles non décisives lorsque le commandant en chef plus virulent au départ ; quand il dure et s'éternise, ou bien
est éloigné physiquement du théâtre d'opération, sans il s'alanguit parce qu'il entre dans la sphère de la familia­
contact direct avec la troupe, à la différence du chef de rité quotidienne, ou bien il lasse et suscite des dissensions
l'armée d'autrefois qui se trouvait sur le terrain, au milieu intérieures, provoquant le doute et le malaise, et s'il ne
de ses soldats qu'il entraînait souvent lui-même dans la retrouve pas une nouvelle vigueur sous la forme d'une mise
bataille1• La distance modifie elle aussi certaines données. en question de l'enjeu, il aboutit à terme à l'arrêt des combats.
Le soldat au front a souvent du mal à comprendre ceux qui Avec le temps un conflit perd en tonus agressif, surtout
demeurent à l'arrière. Une grève dans le nord de la France s'il n'est pas soutenu par des succès significatifs auprès de
ne perturbe guère les habitants du Midi ; à plus forte raison l'opinion. L'exemple le plus récent est celui de la transfor­
un conflit social aux Etats-Unis laisse-t-il en général les mation de l'opinion publique américaine qui était au début
Français indifférents, quand ils ne l'ignorent pas. Pour favorable à la guerre au Viêt-nam pour en fin de compte la
minimiser l'enjeu on essaie d'isoler un conflit parce qu'on contester et demander la cessation de la lutte. C'est aussi
espère diminuer ses capacités explosives. Toute cette esquisse un problème de temps que de savoir choisir la conjoncture
de problèmes donne simplement une idée de la question qu'on estime la plus favorable à l'ouverture du conflit et,
importante de la périphérie d'un conflit qui dépasse le à l'inverse, on a souvent tort de ne pas se donner le temps
cadre purement spatial dans la mesure où il donne naissance pour réfléchir et évaluer les chances et l'opportunité d'un
à la peur des tiers, à leur désir de se maintenir à l'écart déclenchement. On pourrait évoquer d'autres aspects, par
en proclamant leur neutralité ou, au contraire, suscite la exemple l'attitude d'expectative qu'adopte un tiers pour
tentation d'intervenir pour en tirer profit ou bien pour attendre que l'un des camps prenne un avantage décisif
endiguer aussi rapidement que possible le conflit avant qu'il avant d'entrer dans le conflit comme allié et partie prenante
ne passe les frontières. en cas de succès. Il ne s'agit pas ici d'être complet mais
Les circonstances temporelles ont un rôle tout aussi uniquement de signaler quelques points de repères.
déterminant, aussi bien à l'échelle de la guerre, si l'on Les aspects subjectifs sont essentiellement de l'ordre
considère combien celle-ci s'est modifiée à travers les âges, de la représentation, c'est-à-dire la manière dont on perçoit
qu'à celle du conflit social, par exemple lorsqu'on compare le conflit (avec crainte ou avec assurance), et l'idée qu'on
les grèves d'il y a environ cent ans, beaucoup plus dures s'en fait dans l'économie générale des relations sociales. II
et assez souvent sanglantes, et la boulimie actuelle de la est des participants qui sont comme fascinés par l'irruption
grève qu'on déclenche presque machinalement pour n'im­ conflictuelle et qui composent à l'avance le visage qu'ils
porte quelle revendication, même mineure, comme s'il voudraient présenter (qui peut être celui d'une tête brûlée,
fallait respecter un certain rythme formel, indépendamment de l'héroïsme, ou celui d'une revanche à prendre contre la
du bien-fondé des prétextes. Le conflit est en général le société, ce qui fait que l'accès terroriste et la volonté d'épou­
vanter n'est pas à exclure) et, au contraire, il en est d'autres
qui sont noués par l'angoisse ou l'effroi et qui nourrissent
r. J.-P. CHARNAY, Essai général de stratégie, Paris, Ed. du Champ
libre, 1973, p. 70.
des phantasmes inverses des précédents. II n'y a pas que les

186
êtres qui participent immédiatement aux conflits qui sont à leur troupe de se battre comme des lions, les autres se
ainsi le jouet de leur imagination, car la foule de ceux qui donnent l'étiquette de spartakiste. Tout cela confirme les
ne sont concernés qu'indirectement n'est pas à l'abri des analyses de G. Durand sur la signification répétitive du
représentations ambivalentes. Les insuccès sont par exemple symbole, sur sa fonction de « redoublement ))1, qui est tout
mis au compte d'un ennemi intérieur diffus qui serait aussi manifeste dans le port de l'uniforme que dans l'évoca­
manipulé par l'ennemi extérieur, d'où les mirages de tion révolutionnaire de figures du passé. La symbolisation
l'espionnite (qui a sévi entre autres durant la drôle de guerre s'exprime aussi par l'usage du vocabulaire propre au sacré :
jusqu'à la débâcle en juin 1940). On invente même un le sacrifice pour la patrie, le traître qui doit expier, les soldats
ennemi imaginaire dont on peuple l'esprit pour entretenir qu'on immole à la gloire du pays, le sanctuaire du parti­
comme par jouissance l'angoisse ou l'espoir, les alarmes san, etc. L'exhortation symbolique, par l'imaginaire qu'elle
ou les convictions. Il serait donc hypocrite de ne retenir véhicule, est somme toute l'un des stimulants les plus effi­
que les inquiétudes, les frayeurs, les drames et les horreurs, caces pour entraîner les êtres.
car le conflit est également source de délectations plus ou La représentation symbolique sous-tend l'identité col­
moins morbides, de satisfactions et de voluptés. La psycha­ lective que le conflit forge passagèrement ou durablement
nalyse n'a pas manqué de consacrer diverses analyses à ces au cours de son développement. Lorsqu'une guerre éclate,
ambiguïtés, à commencer par Freud dans les ouvrages de une nation fait en général face à l'ennemi, au moins au
la seconde période de sa vie. début, avec une détermination commune qui intègre dans
Dans l'ordre de la représentation il faut tout particulière­ une sorte d'élan les volontés qui restaient dispersées dans la
ment relever le rôle de la fonction symbolique. Le conflit, situation ordinaire. Les uns se sentent pleinement français,
surtout la guerre interétatique ou révolutionnaire, est un d'autres pleinement anglais ou allemands. Cette détermi­
générateur de symboles. Tout d'abord la longue série des nation peut s'atténuer quand le conflit dure, quitte cepen­
symboles matérialisés : drapeaux, étendards, enseignes, dant à se réveiller dès que le danger redevient menaçant.
emblèmes, insignes, décorations et aussi les uniformes. On Une victoire galvanise l'identité collective ; elle se relâche
ironise volontiers sur cette ostentation, alors qu'il s'agit en cas de défaite, mais elle se ranime la plupart du temps
de détours pour dompter les moyens de la violence et de une fois que le choc du revers a été surmonté. Durant la
discipliner les hommes appelés à user de violence. Prenons dernière guerre mondiale les mouvements de résistance culti­
le cas de l'uniforme : il est à la fois le signe de l'égalité entre vaient le symbolisme pour restaurer le sens de l'identité
ceux qui ont la même tenue et celui d'une discrimination, collective. Les diverses guerres de partisans sont une autre
d'une différenciation par rapport aux civils. Le combattant expression de cette recherche, généralement en reconstituant
sans uniforme est en général un irrégulier qui a recours à la cette identité qui s'était assoupie durant une longue période
violence sauvage, brutale et incontrôlée. Les discours des de colonisation ou d'annexion. Le symbole est comme
chefs guerriers ou révolutionnaires, peu importe leur idéo­
logie, sont émaillés d'une rhétorique symbolique d'ordre
I . G. DURAND, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris,
mythologique, allégorique ou légendaire. Les uns demandent Bordas, 1969, p. 238 et 477.

188
l'expression par détour de ce que l'on sent ou revendique tuosité et des moments de répit et de détente, bien que
confusément, la traduction sur le registre de la sublimation durant les moments de relâchement la vigilance continue
de tout l'inexprimable et de tout l'indicible qui scelle de s'imposer pour ne pas s'exposer aux initiatives soudaines
souterrainement une communauté. Dans le cas extrême, en de l'ennemi. Dans ce perpétuel va-et-vient l'enchaînement·
particulier dans les petits groupes, le processus conduit à :une des divers actes est difficilement prévisible, précisément à
fusion unanimiste qui dissout et terrorise le sentiment de cause de la présence de l'autre et de ses réactions inopinées.
l'identité individuelle. Sartre en a fait le fondement du Tout conflit est une sorte de défi qui pousse les combat­
groupe de violence qui désintègre la sérialité du pratico­ tants à dépasser les limites prévues et à lui donner un
inerte pour se constituer en « groupe en fusion »1• L'identité caractère toujours plus globalisant. En effet, en vertu de sa
individuelle y devient comme un soupçon de trahison dynamique il tend à subordonner les autres relations sociales
possible, étant donné que la liberté individuelle « nierait à son empire, à étendre son champ et à recruter un nombre
l'équipe en se posant pour soi ii2• A cause de cette liberté toujours plus grand de participants, ne serait-ce même qu'à
individuelle, il peut se produire des luttes intestines dans titre de figurants. On voit volontiers dans le conflit un
le groupe, mais la terreur doit en avoir raison, parce que, ferment de désordre par dissolution des formes. Ce caractère
par le serment implicite qui lie les membres, chacun donne informel n'est cependant qu'apparent, en tout cas transitoire.
à l'autre le droit de le supprimer en cas de défaillance. C'est En vertu de son intentionnalité il démantèle, certes, les
toute la différence entre un rassemblement qui préserve formes qui lui résistent et qui, parce qu'elles constituent un
l'identité individuelle dans l'identité collective et le groupe obstacle à surmonter ou à écarter, ont donné naissance à
qui assimile totalement les deux. l'affrontement, mais en même temps il tend à substituer
Dans son déroulement le conflit intègre dans une mesure aux formes considérées comme caduques, périmées ou
et à un degré variable un nombre changeant de ces élé­ hostiles, des formes nouvelles plus appropriées au dessein
ments objectifs et subjectifs, mais aussi d'autres dont nous de celui qui par son obstination ou son intransigeance
n'avons pas fait état. Les attitudes des participants directs a rendu le conflit inévitable. Ou plutôt le conflit a en général
ou indirects sont tout aussi multiformes, les uns y . étant son origine dans la division des collectivités (groupes ou
mêlés par surprise, les autres s'y engageant avec crainte et nations) en deux camps dont l'un veut maintenir le statu quo
prudence, parfois à contrecœur, d'autres enfin se livrant à et sauvegarder les formes, les val�urs et les règles en vigueur,
la collision avec complaisance, voire avec frénésie. Par tandis que l'autre entend les remanier ou les modifier. Il
ailleurs l'intensité de l'acte conflictuel ne reste pas la même est cependant rare qu'un conflit liquide les antagonismes qui
durant tout son itinéraire : il comporte des temps forts et ont été sa cause, le plus souvent ils survivent à sa conclusion.
des temps faibles, des moments d'effervescence et d'impé- Pour rendre compte de cette complexité il nous semble
utile d'analyser le conflit d'une part dans son mouvement
interne, d'autre part dans ses rapports avec l'extérieur,
r. J.-P. SARTRE, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard,
1960, p. 39!.
étant entendu que cette distinction n'a qu'une valeur
2. Ibid., p. 47r. méthodologique.

1 90 I9I
Comme nous l'avons vu, le conflit provoque à l'intérieur pourparlers. Cela vaut principalement pour les conflits
de la collectivité des ruptures du fait qu'il la jette dans une sociaux, au point que Adam et Reynaud ont pu écrire, non
situation exceptionnelle. Ces ruptures ne sont cependant sans raison, que dans certains cas le conflit social est << la
pas absolues, car le mouvement conflictuel est fait d'alter­ poursuite de la négociation par d'autres moyens »1• Même
nances entre des phases de déséquilibre et des phases de en cas de guerre interétatique le jeu diplomatique n'est
rééquilibrage, de phases d'agrégation et de phases de désa­ jamais entièrement suspendu. Il serait dangereux de mobi­
grégation, au gré des circonstances, c'est-à-dire des succès liser l'ensemble de ses forces et de les appliquer en totalité
et des échecs partiels ainsi que des effets inattendus et à un moment donné dans l'affrontement. La plupart du
déroutants des interventions. Aussi peut-on observer une temps on n'a recours à cette solution qu'en désespoir de cause.
relance constante du conflit, tant qu'il n'est pas dénoué. En général au contraire on n'engage pas toutes ses possi­
Cette relance s'appuie tantôt sur des regroupements nou­ bilités, car si jamais on épuise et gaspille ainsi ses réserves
veaux, tantôt sur des distributions nouvelles, sur l'intégra­ on s'expose au désastre en cas d'insuccès. Il s'agit d'épuiser
tion de forces nouvelles ou de réserves ou bien sur l'exclu­ l'ennemi sans s'épuiser soi-même. Même si l'affaire tourne
sion d'autres à l'intérieur de sa sphère. L'alternance de ces mal, il faut sauvegarder des possibilités de survivre à la
mouvements peut prendre l'apparence d'une succession défaite. Plus exactement il faut produire l'effort suffisant
cohérente ou celle d'un tourbillon formé à la hâte. Ou bien pour atteindre son objectif, compte tenu des possibilités
il faut faire face à des difficultés et à des risques nouveaux, supposées de l'ennemi.
ou bien il faut escamoter et étouffer d'autres. Sans cesse il
faut prendre de nouvelles mesures, trouver de nouvelles - L'ascension aux extrêmes
combinaisons capables de surprendre l'ennemi, suppléer à Cette nécessité de préserver des ressources indispen­
certaines fatigues, faire appel à de nouveaux moyens, corriger sables à la vie et à la survie signifie que le conflit n'a pour but
des erreurs, concentrer mieux les efforts, neutraliser des la mort de la collectivité et de ses valeurs. Si on engage le
menaces occurrentes. Malheureusement il ne reste parfois conflit, c'est justement pour les protéger ou les sauver,
d'autre issue qu'à adopter la conduite de la fuite en avant. non pour les engloutir. C'est le problème de l'escalade qui
La conséquence de toutes ces orientations et réorientations se trouve ainsi posé. Celle-ci est pour ainsi dire inhérente au
est qu'il faut réviser bien souvent l'enjeu du départ, parce conflit, du moment qu'il cherche à imposer sa volonté à
qu'on est contraint de le minimiser ou parce que s'offrent l'ennemi, au besoin en accentuant l'intensité de la lutte ou
des possibilités de le majorer. Il est rare, en effet, que l'enjeu bien en faisant appel à des moyens supplémentaires plus
reste identique du début à la fin du conflit. efficaces. La résolution de contraindre l'autre à se plier aux
En dépit des nécessaires remaniements et rectifications, exigences de son adversaire implique que la tactique mise en
des inévitables exclusions, révocations ou destitutions ainsi œuvre soit proportionnée à la résistance rencontrée. Cette
que d'autres vicissitudes, les fractures internes au conflit
n'ont pas pour but de tout casser. En général on laisse la l. G. ADAM et J.-D. REYNAUD, Conflit de travail et changement social,
porte ouverte à d'éventuelles tractations ou même à des Paris, PUF, 1978, p. 126-127.

192 1 93
J. FREUND 7
action réciproque inclut l'escalade. Elle est présente même chances de l'emporter. Encore faut-il disposer de ces moyens.
dans le conflit qui cherche à éviter le recours à la violence. A supposer que l'un des camps en dispose, il ne triomphera
II ne faut pas la confondre avec l'ascension aux extrêmes que s'il est résolu à les employer, car il peut être paralysé
de Clausewitz, qui caractérise les conflits violents, belli­ par le moral de sa troupe, susceptible de renâcler devant
queux ou révolutionnaires. Celle-ci n'est que l'une des l'effort nouveau qu'on exige d'elle. Si l'ampleur des moyens
formes possibles du phénomène général de l'escalade. Toute à mettre en œuvre est approximativement calculable, il
escalade ne monte pas aux extrêmes. L'ascension aux n'en est pas de même de la force morale. La volonté peut
extrêmes s'explique par le fait que la violence étant le craquer tout d'un coup, même dans les conditions qui
moyen extrême dans un conflit, il va de soi qu'un conflit paraissent extérieurement favorables. A cela s'ajoute qu'on
dont les acteurs sont décidés d'aller jusqu'à l'extrême ne peut surestimer ses propres forces et sous-estimer les fai­
peuvent que pousser jusqu'à l'extrême la violence. Du moins blesses de l'adversaire ou inversement. « Le courage n'exclut
en théorie, c'est-à-dire dans le cas limite de ce que Clause­ pas le calcul judicieux, mais il ne puise pas aux mêmes
witz appelait la guerre absolue, car en pratique l'a�ce�sion sources »1• La seconde limite découle du fait qu'un conflit
aux extrêmes n'est pas indéfinie. Elle n'est pas assimilable « n'est jamais un acte isolé »2, sauf dans l'abstraction théo­
à une « algèbre de l'action l>1• Cette limitation inévitable rique du conflit pur ou absolu. Il s'inscrit dans le contexte
vaut pour toute violence, y compris la violence terroriste. d'autres relations sociales (politiques, économiques et cul­
Une fois que les brigades rouges italiennes par exemple eurent turelles) qui peuvent faire contrepoids à l'ascension aux
assassiné Aldo Moro elles atteignaient leur comble qu'elles extrêmes, et plus généralement dans le contexte d'une civi­
ne pouvaient plus dépasser, sauf à se répéter en séquestrant lisation. Ainsi la violence portée à l'extrême peut violer des
et en faisant mourir d'autres leaders politiques d'autres valeurs auxquelles on tient absolument et dépasser le seuil
partis. Ce procédé revient cependant à additionner seule­ de ce que, au nom de ces valeurs, on considère comme tolé­
ment les victimes de haut rang, mais l'ascension aux extrêmes rable. L'hyperbolisme de la violence peut donc se heurter
est stoppée, d'autant plus que le pape a été l'objet d'un à la résistance de la société globale ou bien enfreindre le
attentat qui ne leur est pas imputable. consentement international, accepté par les deux camps.
II y a au moins deux limites à l'ascension aux extrêmes. Il s'agit par exemple de conventions sur les prisonniers de
La première est dictée par l'étendue des n:oy��s et la for�e guerre, les villes ouvertes, etc. Enfin le conflit s'insère dans
de la volonté2• Par essence les moyens sont lnmtes, y compris une histoire, c'est-à-dire dans un passé qu'on peut ne pas
la somme de tous les moyens et y compris la violence du vouloir trahir et dans un avenir à préserver. D'autres
fait qu'elle n'est qu'un moyen. La décision se joue à cette conflits peuvent, en effet, survenir, et en cas d'insuccès on
frontière : si l'un des camps peut avoir recours à des moyens risque d'être traité par le nouveau vainqueur de la même
supplémentaires dont l'autre est dépourvu, il a toutes les manière dont on avait traité ses vaincus. Ce genre de pru-

I.
1 . C. von CLAUSEWITZ, De la guerre, éd. citée, p. 53· R. ARoN, Penser la guerre, Clausewitz, t. I, p. us.
2. CLAUSEWITZ, op. cit., p. 55.
2. Ibid., p. 54.

1 94 1 95
dences qu'on peut disqualifier sous prétexte qu'elles seraient énumération n'est qu'indicative. J. Beauchard a analysé ces
rampantes et grossières est cependant l'un des supports phénomènes dans le détail à propos de l'affaire Lipp, lors­
du droit international. De toute façon, aucun conflit n'en­ qu'il montre que les différents syndicats en sont venus à se
traîne une décision complète par lui-même. Il est le maillon traiter réciproquement en ennemis1• J'y renvoie.
d'une chaîne qui le rattache à des conflits antérieurs. « Avec
son organisation imparfaite, écrit Clausewitz, l'homme - Réduction et exclusion
demeure toujours en deçà de la ligne du meilleur absolu et, L'incompréhension peut même prendre des aspects
comme ces déficiences agissent des deux côtés, elles devien­ tragiques et conduire à l'élimination physique des uns par
nent un principe modérateur n1• les autres, du fait du climat de terrorisme qui s'installe
Le conflit peut enfin se retourner contre lui-même sous dans le groupe. L'exemple qui vient immédiatement à
la forme de l'implosion, c'est-à-dire qu'il peut s'installer l'esprit est celui de la Terreur du temps du Comité du Salut
au sein du groupe ou de la collectivité, tout en menant la public de la Révolution française : celui-ci s'acharnait avec
lutte contre l'ennemi extérieur. Il peut s'agir d'une dissen­ autant de fougue contre les ennemis intérieurs, qu'il envoyait
sion à l'intérieur de l'unité autonome ou d'une dissonance à la guillotine sur simple suspicion, qu'il combattait l'ennemi
avec les alliés. Les déchirures internes se produisent en extérieur en laissant décimer des régiments entiers sur les
général en cas de difficultés ou d'insuccès dans le combat champs de bataille. Il me semble nécessaire d'insister plus
contre l'ennemi extérieur, mais il en est aussi qui ont pour longuement sur le rôle des minorités dites agissantes ou mili­
source la divergence concernant l'exploitation du succès tantes. Elles se caractérisent par le fait qu'elles isolent le
une fois le conflit terminé. Ici comme ailleurs on ne saurait conflit dans sa logique, indépendamment du contexte social
échafauder une règle générale, sauf peut-être pour rappeler dans lequel il s'inscrit. Le conflit est considéré pour soi,
une fois de plus celle de l'ambivalence ou de l'ambiguïté en dehors de son environnement. La tactique employée
que les conflits portent intrinsèquement en eux. Les causes est à la fois celle d'une réduction intellectuelle et celle d'une
de ces discordances internes sont diverses : ou bien des exclusion empirique des opinions divergentes. Le plus
incompatibilités psychologiques et comportementales entre souvent ce double mouvement n'est que verbal, c'est-à-dire
les chefs ou meneurs, ou tout simplement la rivalité entre à part l'une ou l'autre agression il reste de l'ordre du discours,
ces derniers à propos de la conduite à tenir (en y incluant mais celui-ci suffit souvent à culpabiliser les autres en les
les ambitions personnelles), ou bien la baisse de la combati­ critiquant de n'être pas fidèles dans la réalité à l'objectif
vité d'une fraction des participants condamnée par les du conflit qu'ils approuvent en théorie. La rhétorique a
autres, ou bien encore la décomposition des relations donc pour but de pousser les choses à l'extrême, donc de
mutuelles du fait de la lassitude que provoque la prolon­ donner au conflit la tournure la plus virulente possible,
gation du conflit, ou enfin l'accusation réciproque des uns par refus principiel de toute négociation et de toute tentative
qui reprochent aux autres de vouloir les manipuler. Cette de transiger. Au fond, les minorités poursuivent un double

I . Ibid., p. 56. I. BEAUCHARD, op. cit., p. 54-58.

1 97
but : d'une part accroître leur audience sur la base des être son intérêt, mésentente dans l'appréciation du péril
exigences théoriques et de la pureté de l'intention originelle et sur les moyens les plus appropriés pour y faire face.
du conflit, de l'autre se mettre en situation de force pour Nous reviendrons plus loin sur cette question des alliances
une éventuelle négociation avec les autres fractions internes et des coalitions.
et élargir ainsi leur position. Il n'est pas nécessaire de déve­ Les rapports avec l'extérieur sont absolument fondamen­
lopper plus longuement ces points. Notons simplement que taux puisque, par définition, le conflit se développe contre
l'expérience historique connue en révèle l'ambiguïté. Cette un autre (groupe ou collectivité), donc contre une volonté
méthode permet parfois à la minorité de prendre le pouvoir étrangère ou extérieure. En fait, il faut envisager deux
passagèrement pour prendre date à l'avenir, en faisant séries de rapports dans cet ordre d'idée : d'une part les
croire que la défaite est le résultat d'une trahison des frac­ relations avec l'ennemi qu'on combat, d'autre part les rela­
tions rivales ; elle essaie ainsi de rassembler un nombre tions avec les tiers non engagés dans l'affaire ou neutres.
toujours plus important de sympathisants acquis à la cause En ce qui concerne la première série on peut résumer le
mais déçus par les << combines l> et de préparer une prise problème, dans l'esprit de Clausewitz, de la manière sui­
du pouvoir à plus ou moins longue échéance1• Ces dernières vante : ou bien je réussis à imposer ma volonté à l'ennemi,
questions ne relèvent cependant plus à proprement parler ou bien c'est lui qui m'impose la sienne. Clausewitz précise
d'une théorie du conflit, mais plutôt d'une analyse de la en outre : << Pour que l'adversaire se soumette à notre
technique de la prise du pouvoir. Le procédé a également volonté, il faut le mettre dans une situation plus défavo­
l'avantage d'accélérer la formation d'une élite révolution­ rable que ne serait le sacrifice que nous lui demandons.
naire2 décidée à se substituer à l'ancienne élite trop attachée Toutefois, le désavantage de sa situation ne doit naturelle­
à ses privilèges. ment pas être transitoire, il ne doit du moins pas paraître
Nous ne dirons que quelques mots sur les dissensions tel, sinon l'adversaire attendrait un moment plus favorable
entre alliés, dont l'issue est parfois dramatique, soit qu'elle et ne céderait pas. Par conséquent, tout changement de
affaiblisse dangereusement le potentiel de combativité situation qu'entraînerait pour lui la poursuite de l'activité
des associés, soit qu'elle mette en cause le but commun, de guerre doit, en théorie tout au moins, aboutir à une
soit qu'elle aboutisse à une rupture de l'alliance et, si le situation plus défavorable encore ll1• On peut appliquer en
dissident croit y trouver son intérêt, à un renversement de réalité cette observation à tout conflit, et non pas seulement
l'alliance. Les raisons de la désunion sont diverses : désac­ à la guerre, puisqu'elle explique comment il faut s'y prendre
cord sur les préséances, discussion sur la part de chacun pour forcer l'autre à exécuter notre volonté. La confronta­
dans la contribution à l'effort commun, divergence sur les tion avec l'autre donne toute sa signification à l'escalade et à
opérations prioritaires dans l'optique de ce que chacun pense l'ascension aux extrêmes. Dans cette « collision de forces
vives >l2, le déroulement du conflit dépend de la durée de la
I. Pour des explications plus amples on consultera l'ouvrage déjà
cité de J. BAECHLER, Les phénomènes révolutionnaires, p. I I9 et s.
2. J. MONNEROT, Sociologie de la révolution, Paris, Fayard, 1969, I. CLAUSEWITZ, op. cit., p. 53-54.
p. 170. 2. Ibid., p. 54.

1 99
résistance de l'ennemi, ce qui veut dire que la limite de la essayera de le rallier à la cause que l'on défend et si possible,
violence n'est pas dans la violence même, ni même dans ma si la chose est opportune, d'en faire un allié proprement dit.
volonté, car elle est pour une bonne part tracée par les Il arrive aussi qu'il faille décourager les tiers qui cherchent
capacités et la fatigue de l'adversaire : « La guerre est un à s'immiscer intempestivement dans une affaire qui ne les
acte de violence, déclare Clausewitz, et il n'y a pas de limite concerne pas directement, soit parce qu'ils prennent des
à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires initiatives inconsidérées, soit qu'ils cherchent à en tirer
fait la loi de l'autre, d'où résulte une action réciproque qui, profit. Nous retrouverons plus loin ce problème lorsque
en tant que concept, doit aller aux extrêmes ll1• On fait donc nous analyserons le rôle du tiers dans le conflit. Mention­
de part et d'autre, le même raisonnement : tant que l'autre nons encore en passant une autre préoccupation possible :
n'accepte pas de plier, ma sécurité se trouve en danger. l'attention qu'il faut porter au fait qu'un conflit peut
S'il engage de nouvelles forces je dois être en mesure d'en engendrer en marge une délinquance qui risque de devenir
faire autant, jusqu'au moment où l'un des deux s'avouera nuisible lorsqu'elle prend des proportions trop importantes.
impuissant à faire un effort supplémentaire. Aron commente
ainsi cet aspect essentiel : « Puisque aucun des deux ne peut 2. LA GRADATION DANS LA CONFLICTUALITÉ
faire moins que l'autre, ils seront amenés logiquement à
faire l'un et l'autre le maximum ))2• C'est pour cette raison A moins que la décision n'intervienne avec une rapidité
qu'il faut disposer de réserves et ne pas engager « toutes foudroyante, le conflit ne se déroule pas de façon continue
les forces à un même moment Jl3• Aussi la conduite d'un sur un même rythme, avec une ampleur et une intensité
conflit exige-t-elle du « jugement l> qui doit prendre en toujours égales à elles-mêmes. La confrontation entre les
compte non seulement la matérialité des forces de l'ennemi deux camps ne donne tout simplement pas lieu à un affron­
et le génie de son commandement, mais également son tement ininterrompu. Comme nous l'avons vu il comporte
régime politique, ses institutions et ses mœurs, car tous ces des hauts et des bas, des phases de relâche et de reprise, des
éléments interviennent dans l'appréciation portée sur la périodes de trêv� par entente tacite ou par accord explicite,
volonté de l'autre d'aller le plus loin possible dans l'escalade des périodes d'aggravation avec des combats directs, menés
ou l'ascension aux extrêmes. avec âpreté de part et d'autre, des chocs simulés ou bien
Le comportement des tiers non engagés entre également une virulence portée jusqu'au paroxysme. C'est avec raison
dans ce calcul, en particulier lorsqu'ils ne respectent pas la que R. Aron souligne un point très souvent négligé : la
stricte neutralité et qu'ils laissent percevoir une sympathie notion d'ascension appelle son antithèse de la descente1•
plus ou moins active pour un des camps. Tantôt il faut Il y a donc des alternances de phases de gradation et de
donner des gages au neutre afin qu'il le reste, tantôt on phases de dégradation (au sens d'affaiblissement graduel),
d'avance et de recul. On peut prendre l'offensive dans un
secteur et rester sur la défensive dans un autre, comme il
I . Ibid., p. 53.
2. R. ARON, op. cit., t. I, p. I I I .
3 . CLAUSEWITZ, op . cit., p . 57. I . R. ARoN, op. cit., t. I, p. n2, 297 et 3 24.

200 201
peut y avoir progression dans une zone et régression dans sentiment des êtres en vue de les entraîner dans une action
une autre. Parfois le même engagement comporte alterna­ collective au nom de fins indéterminées, le plus souvent
tivement des phases de progression et des phases de régres­ indistinctes. Une idéologie peut évidemment être traditio­
sion jusqu'à ce que l'un des camps réussisse à percer. Parmi naliste, pour autant qu'elle pense l'avenir dans la fidélité
tous les facteurs qu'on peut dénombrer dans ce jeu de au passé, ou du moins à un certain passé.
la gradation il me semble nécessaire d'insister plus par­
ticulièrement sur trois configurations, parce qu'elles me - L'idéologie à la rescousse
paraissent capitales : l'idéologie, la transgression et l'impact Ce n'est pas le lieu ici d'instruire une analyse développée
de la foule. de l'idéologie pour mettre en évidence son ubiquité, le
La plupart des ouvrages récents consacrés à l'idéologie, contraste entre ses spéculations nébuleuses à plus ou moins
par exemple ceux de Baechler ou de Reboul, la mettent de long terme et sa facilité à présenter, avec une apparente
préférence en relation avec la politique et, plus spécialement, transparence, les prétendues nécessités occurrentes de l'im­
le pouvoir1• Il n'y a pas de doute que ce type de pensée est médiat. Puisqu'elle se donne pour une instance qui a réponse
fondamental pour une prise de conscience lucide du phé­ à tout, le filtrage qu'elle opère entre les interprétations du
nomène politique, mais il me semble également nécessaire, cours des choses qui conviennent à ses généralisations hâti­
comme le demande Duprat, de faire intervenir ses rapports ves et celles qui ne concordent pas avec ses vues, sur les­
avec « la technique, la foi et la science »2• A dire vrai, Baechler quelles elles jettent le discrédit même si elles sont fondées,
et Reboul ne négligent nullement ces aspects, mais il n'en elle a tendance à s'arroger le monopole intellectuel là où
reste pas moins qu'ils privilégient la référence à la politique. ses représentants ont accédé au pouvoir. Nous nous limite­
Ce qui se trouve en cause, en dépit des réticences sur ce rons à examiner ses rapports avec le conflit, ne serait-ce que
point de Duprat, c'est la définition qu'on peut en donner. parce qu'il y a des conflits idéologiques, au sens où elle
Certes, il n'y a pas de « pertinence intégrale », néanmoins essaie d'imposer sa manière de voir contre la volonté des
nous avons déjà une telle pratique, depuis plus d'un siècle, autres, en les excluant de la vie ordinaire ou au besoin en
de l'action, des effets, des vogues, des infiltrations et des les liquidant physiquement. Il ne faudrait pas en conclure
égarements des idéologies qu'il me semble possible d'ap­ qu'elle serait toujours associée à un conflit, surtout aux
porter, à la lumière de cette immense expérience, une défini­ conflits politiques, car elle se manifeste également dans les
tion au moins relativement pertinente de ce mode de cortèges des pacifistes, dans les défilés purement revendica­
pensée. On peut la concevoir comme un ensemble plus ou tifs, dans les processions de protestataires et dans les atten­
moins cohérent d'idées qui se donne pour une préfiguration dus de motions. Il n'en reste pas moins vrai qu'elle est un
de l'avenir et qui à ce titre sollicite l'imagination et le agent particulièrement efficace dans l'activation et l'accé­
lération des conflits.
Plus que toute autre forme du discours, l'idéologie
r. J. BAECHLER, Qu'est-ce que l'idéologie ?, Paris, Gallimard, 1976,p. 60, s'adresse au sentiment, voire à la passion et à l'imagination,
et O. REBOUL, Langage et Idéologie, Paris, PUF, 1980, p. 206.
2. G. DUPRAT, Analyse de l'idéologie, Paris, Ed. Galilée, 198 1 , p. 17. en quête de merveilleux. Elle trouve sa nourriture dans

202 203
les grands mots et les grandes idées, à connotation eschato­ malgré ses prétentions à l'universalité, elle ne vaut que
logique, tels la liberté, l'égalité, la justice, le bonheur ou la pour le camp qui la porte en vue de fortifier son hostilité
paix, sans que le contenu de ces concepts soit jamais précisé au camp adverse qui n'accepte pas cette idéologie ou se
et sans que l'on spécifie les conditions de leur actualisation réclame d'une autre.
possible dans l'action politique ou économique concrète et On comprend dans ces conditions qu'elle est une pensée
immédiate. J. Baechler insiste à juste titre sur l'aptitude qui devient facilement polémique et que de ce fait elle
de l'idéologie à devenir une force de « ralliement >> par contribue grandement à faire surgir un conflit ou bien à
coalition des énergies dispersées et même hétérogènes1• envenimer un conflit en cours. A la limite, elle se laisse aller
Elle possède une puissance incomparable pour entraîner à une vision terroriste du déroulement du conflit, parce
ceux qui sont sensibles à ses promesses illusoires ou non qu'elle s'affirme comme le critère de la distinction entre ami
dans une action collective, d'envergure réduite comme le et ennemi, aveuglément, sans discernement et sans nuance.
renversement de la direction d'un parti politique ou d'enver­ C'est pourquoi l'idéologie trouve un terrain tellement favo­
gure considérable comme une révolution. L'idéologie n'a rable dans la politique, dont l'un des présupposés est celui
justement rien d'une pensée individuelle et critique, formée de l'ami et de l'ennemi, même si sa source n'est pas poli­
par le doute et une information méthodique. Elle ne cherche tique, mais économique, religieuse ou autre. Elle gouverne
à se vérifier que dans l'efficacité d'une action collective, plus particulièrement certains conflits tels que les révolu­
étant donné que la foule, ainsi que G. Le Bon l'a bien tions parce que celles-ci, en vertu de leur raison d'être,
montré, est accessible non point au raisonnement, à la entendent transformer radicalement les sociétés au nom
recherche réfléchie ni aux délibérations de l'entendement2• des fins dernières émotives et vaporeuses que sont la liberté
Par contre elle est sensible aux émotions fortes, aux croyances totale, l'égalité parfaite, la justice irréprochable et la paix
qui flattent les instincts et les préjugés et aux suggestions perpétuelle. L'idéologie ne cherche pas à savoir s'il y a
qui se donnent l'apparence d'idées généreuses mais floues. par exemple contradiction entre l'idéal de liberté et celui
Elle ne demande à la rigueur qu'une justification de ses d'égalité : elle exclut comme ennemis ceux qui poseraient
élans et de ses emportements, en aucun cas une légitimation une pareille question. C'est en ce sens qu'un révolution­
possible de la position des partisans du camp adverse. naire à pu s'écrier que la République n'a pas besoin de
Baechler remarque à ce propos : « Vouloir se justifier devant savants. La volonté d'exclusion est même un caractère
l'adversaire paraît dépourvu de sens. En effet, l'adversaire typique de l'idéologie, car elle lui tient lieu de critère de
a, par définition, fait un choix différent. Une fois les choix vérité � une vérité apparente qui se fonde essentiellement
opérés, il s'agit de se battre et de gagner, non de se justifier sur la dissimulation des difficultés ou des incompatibilités
les uns devant les autres Jl3• L'idéologie est à usage interne, théoriques et pratiques.

I. J. BAECHLER, op. cit., p. 69. - La transgression


2. G. LE BoN, Psychologie des foules, Paris, PUF, r947, en particulier Nous avons vu que le conflit crée une situation excep­
les chapitres JI et III de la première partie.
3. J. BAECHLER, op. cit., p. 72. tionnelle et qu'en conséquence il déroge aux règles habituel-

204 205
lement en vigueur dans un groupe ou une société. Par illégaux comme une fraude. Au fond, la transgression est le
définition la règle comporte un interdit établi par les mœurs, signe de la vulnérabilité de toute convention et de tout
les conventions ou les lois, car là où tout serait permis la système social. En contrepartie cependant, en mettant en
règle deviendrait inutile, chacun pouvant user arbitraire­ péril l'ordre social, c'est-à-dire les conditions de la cohabi­
ment de violence. Comme telle la règle est le support de tation des hommes, la transgression confirme la nécessité
toute organisation de la société. De temps immémorial il a des conventions. De ce point de vue on ne saurait dire avec
cependant toujours existé dans toutes les collectivités des R. Caillois que la transgression outrage l'ordre de la nature
individus qui ont violé les règles. Par conséquent la trans­ et de la société. En effet, elle ne saurait bafouer que ce qui
gression est un phénomène social aussi ordinaire que la règle la constitue, à savoir les conventions.
ou le châtiment qui frappe celui qui l'enfreint. Il va de soi En suscitant une situation exceptionnelle qui réduit au
que l'on ne saurait conclure à l'inutilité de la règle du fait silence une grande partie des règles usuelles, le conflit
qu'on y contrevient : un interdit demeure un interdit malgré devient indirectement une incitation aux transgressions. La
les infractions, car la transgression « forme avec l'interdit règle constitue une prévention contre la violence et comme
un ensemble qui définit la vie sociale ))1• Certes, il n'y a telle elle est un facteur de sécurité, tandis que le conflit
d'interdit que parce qu'il y a des règles, mais qui pourrait introduit l'insécurité, puisqu'il met globalement le contrôle
imaginer une organisation sociale dépourvue de toute régu­ social en échec dans toute la zone qu'il trouble. La trans­
lation ? Cependant, si l'on veut comprendre les rapports gression y trouve ses prétextes, davantage sous la forme
entre transgression et conflit, il convient de se débarrasser d'une chaîne d'exactions limitées que sous celle d'une
au préalable d'une ratiocination sophistique, coupée de la volonté générale et consciente de bouleverser la société.
réalité sociale empirique. Elle consiste à dire que tout inter­ Dans le cas d'un conflit social aux dimensions réduites
dit est un acte de violence injustifiée et, en complément, comme une grève elle prend les apparences de ce que
que toute transgression est un acte de violence justifiée. Baechler appelle le « sabotage passif )) : freinage de certains
Il n'y aurait donc des transgressions justes pour ceux qui secteurs de la production ou de la commercialisation, dété­
acceptent ou légitiment certaines formes de violence. Or rioration de locaux, absentéisme, etc. Dans les conflits plus
lorsqu'on ne fait plus, pour des raisons religieuses, morales, amples elle s'enhardira à faire du « sabotage actif )) : incen­
politiques ou juridiques, de distinction entre une violence dies, bris de machines ou d'outils, abattage du bétail,
légitime et une violence illégitime il y aura autant de vio­ pillage, etc.1• La transgression constitue seulement un acte
lences légitimes qu' « il y a de violents, autant dire qu'il n'y marginal dans les sociétés calmes où, par consentement,
en a plus du tout ))2• En fait, toutes les transgressions ne sont on reconnaît formellement la légitimité des lois et conven­
pas violentes, car elles peuvent n'être que des manières tions en vigueur. Elle cesse d'être maginale dans une situa­
habiles de tourner la règle ou bien consister dans des actes tion conflictuelle, parce que le conflit étant souvent par sa
nature même, suivant l'expression de R. Caillois, une
I. G. BATAILLE, L'érotisme, Paris, 1965, p. 72 (coll. « ro/18 »).
2. R. GIRARD, op. cit., p. 43. I . J. BAECHLER, Le pouvoir pur, Paris, Calmann-Lévy, 1978, p. 56.

206 207
« transgression indéfinie »1, lorsqu'il ne parvient plus à une immense fête, qui ne fait que prolonger souvent la
contrôler la violence qu'il a déchaînée, il favorise par la série des transgressions opérées sous l'empire de la violence.
force des choses les transgressions répétées. Plus la situation Maffesoli rappelle à ce sujet les transgressions dans l'or­
conflictuelle est confuse et tumultueuse, plus aussi elle giasme1. Celui-ci est cependant comme un oubli des trans­
encourage les transgressions sectorielles. Quand le conflit gressions sur le registre du sacré, au sens où, comme le
est attisé par une foule qui la propage pour ainsi dire tous souligne G. Durand, on se donne l'illusion d'un « retour
azimuts, les transgressions se multiplient du fait qu'aucune aux choses d'où doit sortir l'être régénéré ii2• Il va de soi
menace de sanctions ne vient les réfréner. La plupart du que dans les sociétés qui banalisent la violence on délaisse
temps d'ailleurs un conflit porté par une foule se réduit à aussi bien le sacré qui s'attache à la règle que celui qui
une juxtaposition de transgressions locales et limitées qui s'attache à la transgression. Du même coup le conflit se
menacent l'ordre social par leur répétition. Par définition, trouve lui aussi banalisé : il devient de la routine, jusqu'à
la transgression dépasse les limites « permises ii. De ce fait, l'idée de révolution qui devient un poncif de la rhétorique
dans les cas les plus favorables, elle se reproduit à l'infini plate et insipide.
dans les mêmes exactions et débordements jusqu'au moment En justifiant n'importe quelle violence ou bien en ne
où elle se heurte à un obstacle majeur ou à une résistance condamnant que celle dont usent les adversaires, on finit
déterminée. La transgression ne naît pas seulement du par trivialiser les transgressions et à légitimer le totalita­
conflit, elle peut également le provoquer par la fascination risme. En effet, la transgression ne consiste pas seulement
que produit le fait d'avoir franchi la limite ou violé l'interdit. en la violation des règles par les subordonnés, mais elle
On assiste alors à une fuite en avant, comme si on voulait peut aussi être l'œuvre du pouvoir. C'est pour empêcher
retarder l'apparition du sentiment conscient de culpabilité que l'Etat moderne, qui dispose du monopole de l'usage
que l'on porte presque instinctivement en soi à titre d'expia­ légitime de la violence, n'abuse pas de sa prérogative qu'on
tion de la transgression ou à celui de la peur du refoulement a élaboré l'idée de constitution. Celle-ci lie le recours à la
qui accompagne ou suit l'explosion. Sur le moment l'agres­ violence de la part de l'Etat au respect de certaines procé­
sion suscite une allégresse et une exaltation qui proviennent dures avant qu'il ne puisse proclamer l'état d'exception,
à la fois d'un sentiment spontané de libération et de l'impres­ l'état d'urgence ou l'état de siège. Somme toute, la consti­
sion d'exercer un pouvoir et d'être craint. Ceux qui crai­ tution lie le pouvoir aux règles qu'il a lui-même édictées.
gnaient font craindre, ceux qui étaient soumis se condui­ Dans les pays totalitaires, où la constitution n'a qu'une
sent en insoumis. En général, cependant, il ne s'agit que signification purement formelle, le pouvoir peut enfreindre
d'un pouvoir simulé qui s'effondre devant une autorité pratiquement sans retenue les règles dont il se fait théori-
organisée, même lorsqu'elle naît dans ses rangs, et d'une
libération qui s'épuise dans les licences et les dérèglements, l. M. MAFFESOLI, La parole et l'orgie, dans La violence fondatrice,

au point que la transgression s'achève tout à coup dans Paris, Ed. du Champ urbain, 1978, p. 84-85.
2. G. DURAND, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, p. 325,
358, et Structure religieuse de la transgression, in Violence et Transgression,
I. R. CAILLOIS, L'homme et le sacré, Paris, Gallimard, 1 950, p. 151. Paris, Anthropos, 1979, p. 23-33.

208 209
quement ou idéologiquement l'avocat. Le terrorisme n'est sociales habituelles, en tant qu'il devient l'anonyme perdu
rien d'autre que la transgression par le pouvoir de ses dans une masse. Ou encore l'absence de centralité, en ce
propres règles : « Le propre d'un régime totalitaire, écrit sens que la foule est dense mais non pas concentrée, à moins
Beauchard, est d'exclure toute parole sur la violence comme qu'elle ne s'abandonne à une dévotion aveugle, à un meneur
si celle-ci n'existait pas, seules se posent des questions de ou à un chef. En général la foule est dispersée au sein
sécurité intérieure qui annulent tout conflit possible ))1. d'elle-même, en ce sens qu'elle est composée de foules plus
Lorsque le conflit interne à l'Etat, quel qu'il soit, politique, réduites, dont les membres changent au gré des événements
syndical, culturel ou économique devient illégitime aux et des circonstances. Ou enfin le caractère conservateur de
yeux du pouvoir, il ne lui reste qu'à inventer imaginaire­ la multitude. Nous renvoyons à ce propos à l'ouvrage
ment des transgressions pour inspirer la terreur aux citoyens de Le Bon1 qui, bien qu'il appelle des corrections, des
et les mettre ainsi en garde contre toute velléité d'ordre précisions et des reprises, demeure malgré tout un document
conflictuel. essentiel. Le rôle de la foule dans le conflit est diversiforme.
Tout d'abord la foule peut être directement l'initiatrice
- Les foules débridées d'un conflit, en général sans préméditation, sous le coup
Nous avons déjà fait allusion à plusieurs reprises à d'une situation devenue intolérable pour le plus grand
l'impact de la foule sur le conflit et sur son déroulement. nombre. Le conflit prend le plus souvent dans ce cas la
Certains milieux sociologiques en France n'aiment guère tournure d'une émeute convulsive et chaotique, en général
qu'on parle de foules - terme péjoratif selon eux - et ils éphémère mais déployant sur le coup une violence furieuse,
préfèrent celui de masses, mais surtout la formule redon­ voire cruelle, accompagnée de scènes de pillage et de mas­
dante de « masses populaires ))' qui en plus ne seraient sacre. La brusquerie du soulèvement prend la plupart du
vouées qu'à un type de conflit, celui de la lutte de classes et temps de court les autorités régulières qui, sous l'effet de la
la révolution. L'idéologie se niche même là-dedans. Il faut peur, répliquent avec la même férocité pour réprimer les
mettre au crédit de S. Moscovici d'avoir remis en honneur, rebelles. Une émeute qui se prolonge grâce à l'appui d'un
dans un ouvrage récent, les travaux de G. Le Bon, hautement nombre toujours plus grand d'insoumis se transforme en
appréciés par Max Weber et par Pareto, sans compter les révolte. Ce fut le cas des trois révoltes d'esclaves à la fin
nombreux sociologues américains2• Comme pour les deux de la République romaine, des mouvements millénaristes au
notions précédentes nous ne nous intéresserons pas à l'ana­ Moyen Age ou encore de la guerre des paysans au xv1e siècle.
lyse de la foule comme telle, mais à son rôle dans les conflits. Rares sont les conflits de cette sorte qui n'ont pas échoué,
Nous laisserons donc de côté divers aspects de la psycho­ à cause soit de l'absence de discipline et d'organisation
sociologie de la foule. Par exemple la dissociation qui se de la masse des révoltés, l'impétuosité des combattants
produit chez l'individu par rapport à son réseau de relations suppléant pour un temps ce manque, soit que la crédulité
de la foule, gonflée par les rumeurs, verse subitement dans
I. J. BEAUCHARD, op. cit., p. 222.
2. S. Moscov1c1, L'âge des foules, Paris, Fayard, 198r. r. G. LE BoN, Psychologie des foules, en particulier p. 27-28.

210 2II
la panique, à moins qu'une croyance millénariste ne par­ foule lors de la prise de la Bastille. Jusqu'alors on assistait
vienne à maintenir une certaine cohérence, soit que les plutôt à des escarmouches entre la Cour et les chefs de
meneurs ou chefs, une fois devenus les maîtres de la foule, l'Assemblée ; dès lors on passa de la contestation à la révo­
imitent ou copient le style de l'autorité qu'ils contestaient, lution ou, suivant la formulation de G. Lefebvre, de la
en se proclamant roi par exemple. Toutes ces contradictions, phase « pacifique et juridique '' à la phase « violente et
Montesquieu les a résumées dans ces quelques lignes : populaire ll1• La nuit du 4 août devint possible, mais aussi
« Le peuple a toujours trop d'action ou trop peu. Quelquefois des institutions nouvelles apparurent comme la garde natio­
avec cent mille bras il renverse tout ; quelquefois avec cent nale. Les manifestations de masse surgirent, tels le déferle­
mille pieds il ne va que comme les insectes ,,1• En second ment en octobre 1 7 89 sur Versailles, plus tard les massacres
lieu, la foule peut être l'objet du conflit, par exemple de nos de septembre. Et aussi la levée en masse qui permit de jeter
jours où des idéologies rivales se disputent ses faveurs. sur le champ de bataille une immense troupe de soldats
Rappelons par exemple le conflit entre les mencheviks et inexpérimentés, mais enthousiastes et combatifs. Ce fut
les bolcheviks ou celui qui opposait, compte tenu de cer­ enfin l'apparition d'une symbolique nouvelle, celle des
taines complicités, les nazis et les communistes. Tantôt cocardes tricolores et des bonnets phrygiens, sans oublier
c'est la foule qui fait la décision en basculant d'un côté, la modification vestimentaire des sans-culottes. Par contre­
tantôt ce sont les chefs qui, après avoir triomphé par d'autres coup on assista à l'éruption de la Grande Peur. L'entrée
moyens, réussissent alors sans peine, à l'image de Lénine, en scène de la foule dans le conflit a accéléré le processus,
à embrigader la foule et à mettre ainsi fin au conflit. aussi bien en activant qu'en envenimant les événements.
Pour ce qui concerne notre thème, le troisième cas de II faut également insister sur la versatilité des foules, qui
figure est le plus instructif : la foule entre dans un conflit finissent souvent par brûler ce qu'elles avaient adoré. Ce
donné, sans qu'elle ait participé activement à son déclen­ furent les mêmes foules allemandes et autrichiennes qui
chement. Cette entrée en scène a communément pour acclamèrent en 191 4 la déclaration de la guerre2 et qui
résultat de modifier entièrement le visage du conflit, de lui en 1918 se révoltèrent et réclamèrent la paix au sein des
donner une nouvelle dimension en lui conférant une autre Conseils de soldats et d'ouvriers. On pourrait également
ampleur et une autre intensité. Il peut se produire comme citer la volte-face des foules françaises à propos de la guerre
une communion entre les instigateurs de la lutte et la d'Algérie. Tout comme elles peuvent susciter un conflit,
masse, en renforçant la puissance des moyens matériels elles peuvent également largement contribué à y mettre
par l'adhésion des cœurs et la chaleur des émotions, avec un terme. La foule serait-elle aveugle dans le premier cas
tout le cortège de dévouements, de renoncements, de sacri­
fices et d'exaltations ou de liesses que ces mouvements
x. Voir G. LEFEBVRE, en collaboration avec R. GUYOT et Ph. SAGNAC,
d'ordre affectif entraînent d'ordinaire. Ainsi, la Révolution La Révolution française, Paris, Alcan, I930, p. 30.
française a pris un autre cours avec l'entrée en jeu de la 2. A cet égard il faut mentionner la stupeur de TROTSKY, qu'il rapporte
dans son Autobiographie, quand il fut à Vienne en I9I4 le témoins de
l'euphorie de la foule sur les Rings de la capitale autrichienne au moment
x. MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, première partie, liv. II, chap. II. de la déclaration de la guerr�.

212 21 3
et clairvoyante dans le second ? En fait, comme Le Bon habités par les personnes que l'on considère comme appar­
l'a montré, elle n'est ni intelligente ni stupide, ni héroïque tenant aux couches inférieures de la population, sont bien
ni criminelle, d'autant plus qu'elle n'a cure des contradic­ entretenus, propres et plaisants. Comme dit, ces constata­
tions. Elle peut être en même temps socialiste et nationa­ tions ne sont pas nouvelles, mais il faut encore les expliquer
liste, réclamer l'égalité et pratiquer le culte de la personna­ autant que possible.
lité. On peut lui appliquer la caractéristique que j'ai utilisée L'appartement individuel est le lieu où chacun peut
pour définir l'opinion publique : on ne saurait lui attribuer cultiver sa différence, donc l'espace original et intime qui
ni détermination positive, ni détermination négative. Il faut le distingue des autres. Tout se passe donc comme si chacun
la classer sous la catégorie du privatif\ qui est à la fois voulait se venger par la détérioration des locaux collectifs
absence de positivité et de négativité. De ce point de vue de l'anonymat uniformément égalitaire du collectif. Le même
elle n'est ni innocente ni coupable, ni polémique ni irénique, ne supporte pas le même, il a besoin de l'autre comme autre,
elle ne dit pas plus la vérité que l'erreur, elle n'est ni morale sinon il a l'impression d'égarer sa propre identité. L'aliéna­
ni immorale, mais a-morale. tion consiste de ce point de vue à devenir étranger à soi­
On n'aurait aucune peine à faire des considérations ana­ même parce que l'autre n'est plus que la réplique désespé­
logues à propos d'autres phénomènes et d'autres notions. rante de l'uniformité égalitaire, même extérieure. L'égalité
Je voudrais seulement évoquer brièvement la capacité polé­ n'est pas seulement conflictuelle parce qu'on se bat pour elle
mogène de l'égalité, donc sa capacité d'attiser la dynamique comme pour la liberté, la justice, mais elle comporte aussi
conflictuelle. Il ne s'agit nullement d'une critique de l'égalité une conflictualité interne tout comme la notion de paix,
comme telle, car elle est un élément constitutif à côté s'il est vrai qu'il faut faire la paix avec l'ennemi, sinon avec
d'autres des relations sociales, mais de l'égalitarisme au qui d'autre ?
sens de la dissolution des différences, du nivellement et de
l'uniformisation dans l'anonymat. Divers auteurs ont fait 3 . LA CONTAGION DES CONFLITS
le procès de la relation strictement égalitaire. Je voudrais
limiter mes observations à un aperçu tout à fait concret, La force d'un conflit ne se mesure pas seulement à son
que je choisirais dans l'urbanisme. Diverses quêtes menées intensité intrinsèque, mais aussi à son extension, c'est-à-dire
sous ma direction par des étudiants ont confirmé un fait l'influence qu'il exerce sur l'environnement. Par environne­
bien connu : dans les grands ensembles les services collectifs, ment nous n'entendons pas l'espace propre ou le territoire
dont 1' entretien dépend de la bonne volonté commune, sont de sa manifestation, mais la contagion dont il peut être l'agent
livrés à la dégradation, à la mutilation agressive et à la en dehors de son espace, c'est-à-dire à la périphérie. Il
violence destructrice. Par contre, et cela a été moins sou­ arrive, en effet, qu'il fasse tache d'huile et qu'il entraîne
vent constaté, les appartements individuels, y compris ceux à sa suite d'autres conflits. Nous examinerons cette question
sous trois rubriques : d'une part la contamination, d'autre
I. J. FREUND, Oeffentliche und politische Meinung, in Studium
part la hiérarchie entre conflit majeur et conflits secondaires,
Generale, vol. 23, fasc. 8, 1970, p. 734-75r . enfin la relation du centre à la périphérie.

2 14 21 5
Un conflit qui se développe dans un secteur d'activité pays aux Romains. Notons simplement en passant qu'Andro­
ou dans une région géographique peut entraîner à sa suite nicos se proposait d'instituer lui aussi une « cité du soleil >>.
d'autres conflits dans d'autres secteurs ou d'autres régions. Peut-être même la révolte en Sicile prenait-elle pour modèle
Ainsi, un conflit social déclenché dans une branche de la conspiration des esclaves carthaginois ou d'autres qui
l'économie industrielle, par exemple celle de la métallurgie, avaient eu lieu auparavant en Etrurie, en Apulie et surtout
peut faire naître parallèlement et par engrenage des conflits à Capoue.
dans d'autres branches. Le phénomène est assez connu Dans un ordre d'idées analogue il faut remarquer qu'un
et fréquent, de sorte qu'il n'est pas nécessaire d'y insister groupe ou un Etat cherche souvent à tirer profit d'une
plus longuement. Il suffit par exemple d'étudier comment difficulté ou d'une situation conflictuelle d'un autre groupe
par contagion la grève générale de I 93 6 sous le Front ou Etat en lui infligeant un conflit supplémentaire ou en
populaire a éclaté ou encore en Mai I 968, encore qu'il intriguant pour obtenir un avantage, s'il le faut, au prix
faille préciser dans ce dernier cas que la grève a été plutôt d'un conflit. Revenons à l'exemple précédent. La révolte
un contre-feu que les ouvriers ont dressé face à l'agitation des esclaves dirigée par Enoüs s'est produite pendant qu'à
dans les universités. On peut faire les mêmes constatations Rome régnait la division provoquée par les propositions
dans le domaine des relations internationales. Les premiers de réforme sociale des frères Tiberius et Caius Gracchus.
mouvements de décolonisation en Inde et en Indonésie Une vingtaine d'années plus tard, le seconde révolte conduite
dès I 945 ont provoqué à leur suite d'autres mouvements par Salvius (qui se fit roi sous le nom de Tryphon), éclata
du même genre dans d'autres régions ou continents. La alors que le gros de l'armée romaine était engagée dans la
révolution en février I 848 à Paris a été suivie le mois guerre contre les Cimbres1• On pourrait multiplier les
d'après dans diverses capitales : Berlin, Vienne, Budapest et exemples de ce type à travers l'histoire, jusqu'au plus récent,
d'autres. Au xv1e siècle le conflit religieux a passé de l'Alle­
magne à la France, à l'Angleterre, à la Suisse et à un moindre r. Notons qu'Enoüs s'était lui aussi fait proclamer roi. Pour cette
degré dans d'autres pays. On pourrait objecter que ce raison et d'autres, il me semble impropre de qualifier ces révoltes de révo­
phénomène est moderne, parce qu'il est lié aux possibilités lutions. En effet, les meneurs n'ont fait que copier et simuler le type de
pouvoir qui régnait dans leur pays d'origine. D'ailleurs ils n'avaient
nouvelles de communication, apparues au début même de aucun projet ayant quelque consistance, même pas le chef de la troisième
la Renaissance. En réalité on observe un processus analogue révolte, Spartacus. Celui-ci n'avait pas du tout la prétention de bouleverser
sous la République romaine. La première révolte des esclaves la société romaine, mais de revenir dans son pays d'origine, la Thrace.
Ajoutons une seconde remarque : Enoüs était un magicien et faiseur de
en Sicile, en I 35 av. J.-C., sous la conduite du Syrien Enoüs, miracles et la compagne de Spartacus était une initiée aux mystères. On
a eu pour conséquence d'autres révoltes d'esclaves, d'abord peut donc supposer que ces révoltes avaient également un caractère sacral,
à Rome même, mais elle y fut vite étouffée, et aussi en ce qui ne saurait étonner. En effet la religion a elle aussi joué, surtout dans
le passé, le rôle d'un élément essentiel dans l'intensification des conflits.
Attique, à Délos et à Pergame, encore que dans ce dernier Lorsqu'une guerre prend une tournure théologique elle devient en général
cas la révolte ait été associée aux prétentions d'un noble implacable. Les ethnologues ont largement traité la question. Il nous a
de ce pays, Andronicos, décidé à s'emparer du trône, semblé qu'il valait mieux analyser le rôle de l'idéologie qu'on qualifie
souvent de « religion séculière ». Il ne faudrait pas en conclure que nous
après la mort du roi Attale III qui avait fait don de son mésestimons l'importance de l'impact religieux dans les conflits.

2!6 2I 7
l'occupation, du risque d'un conflit avec la population les propres membres qui sont en désaccord ou bien avec
autochtone, de l'Afghanistan par l'armée soviétique au la façon de mener la lutte, ou bien avec les atermoiements
moment où les Américains se trouvaient dans des difficultés qu'ils n'approuvent pas, ou bien avec certaines rudesses qui
conflictuelles et en état d'infériorité en Iran, le pays voisin, les indisposent. Par conséquent le conflit principal est per­
après l'arrivée au pouvoir de Khomeiny. Le phénomène méable à toutes sortes de conflits secondaires. Il est évident
le plus courant consiste cependant pour un pays d'intervenir que dans la lutte contre l'ennemi extérieur il arrive également
indirectement dans un conflit, soit en se faisant le pour­ qu'autour du conflit hégémonique gravite des conflits satel­
voyeur d'armes de l'un des camps, soit en le couvrant lites. Ainsi le harcèlement de partisans peut mettre en diffi­
diplomatiquement, soit en lui procurant des conseillers mili­ culté le gros d'une armée au combat. Il arrive aussi que pour
taires. La rivalité de nos jours entre les deux superpuis­ soulager le front principal on suscite délibérément des fronts
sances a amplifié de façon considérable ce genre de pratiques. secondaires susceptibles de fixer l'attention de l'ennemi sur
Certains chefs de gouvernement ou présidents ne font même d'autres théâtres, éventuellement en vue de le dérouter.
pas mystère de leur intentions interventionnistes, jusqu'à Dans le fond cette corrélation entre conflit hégémonique
lancer ouvertement des appels au meurtre contre les diri­ et conflits satellites est assez fréquente dans toute action
geants des pays qui n'ont pas l'heur de leur plaire. Il est belliqueuse d'envergure.
probable que toutes les accusations rapportées par les jour­ Nous avons déjà vu à propos d'un conflit social, celui de
naux ou les revues ne sont pas toujours fondées, néanmoins Lipp, qu'il était secoué par des conflits secondaires internes
certaines incidences sont par trop troublantes pour qu'on provenant du désaccord entre les syndicats. Ce fait a
ne puisse refuser d'y voir des agissements qui maltraitent contribué pour une bonne part à l'échec du projet autoges­
dangereusement les règles du droit des gens. tionnaire. Dans un autre ordre d'idée Louise Weiss notait
Il est rare qu'un conflit se déroule selon les normes de il y a plusieurs années déjà un fait aujourd'hui bien connu :
son homogénéité intrinsèque et selon la logique de sa propre le conflit majeur contre la puissance coloniale se double de
inertie. En effet, il comporte très souvent en lui-même des conflits internes, en particulier d'ordre tribal1• Au lendemain
phases de troubles, de perturbations et des dérivations qui de 1 9 1 8 un grand nombre d'Allemands étaient convaincus
risquent de le détourner de son objectif principal. Il ne que la défaite n'avait pas été infligée à leur pays par les
consiste donc pas uniquement dans l'affrontement des armées ennemies, mais par des conflits secondaires telles
obstacles extérieurs provenant des initiatives ou de la résis­ les révoltes des marins et les grèves des ouvriers, qui
tance de l'ennemi, mais il se heurte aussi à des obstacles auraient donné un coup de poignard dans le dos des soldats.
intérieurs qui peuvent paralyser les énergies, jusqu'à provo­ Le conflit principal entre Israéliens et Arabes est sans cesse
quer des conflits intérieurs . Autrement dit, le conflit prin­ ébranlé par des conflits entre les nations arabes, qui ont
cipal contre le camp ennemi peut susciter des conflits parfois pris une tournure nettement belligueuse, par exemple
secondaires dans son propre camp, soit avec les alliés qui lorsque le roi Hussein de Jordanie a refoulé par les armes
entendent tirer un bénéfice maximal en cas de victoire,
mais en engageant le moins de moyens possibles, soit avec x. Louise WEISS, Aden, in Guerres et Paix, Paris, n° r, 1966, p. 18-44.

218 219
les Palestiniens de son pays. Un conflit secondaire peut tuelle centrale est élevée ou basse la conflictualité périphé­
prendre des proportions telles qu'il finit par éclipser le rique est respectivement basse ou élevée. On peut prendre
conflit hégémonique ou même se substituer à lui. Ce genre pour exemple les mouvements révolutionnaires à tendance
de manœuvres conflictuelles a non seulement pour effet totalitaire. Sur la base d'une conflictualité centrale forte,
d'affaiblir le camp qui en est le théâtre et saper la confiance de nature politique, ils investissent les autres activités
indispensable pour mener avec énergie le conflit principal, humaines tels l'économie, la religion, le droit, la science
mais aussi d'ébranler, au moins passagèrement, la dualité et les arts qui sont comme hypnotisées par la puissance
du couple ami-ennemi caractéristique du conflit, en intro­ centrale et comme dépourvues de moyens pour réagir à
duisant la configuration tragique de la lutte de A contre B, l'hégémonie politique. Au contraire dans un régime libéral
de B contre C et de C contre A. En général celle-ci est une il y a une plus forte conflictualité à la périphérie du fait
source de dépression interne du conflit dont l'ennemi hégé­ que le pouvoir central évite autant que possible l'ingérence
monique tire avantage : aussi a-t-il tout intérêt à l'entretenir. dans les autres activités humaines. Aussi, dans un système
La plupart du temps, un conflit mené par des alliés comporte totalitaire un conflit économique par exemple tend-il à
la division en conflit principal et en conflits secondaires. devenir politique, ce qui n'est pas forcément le cas dans le
Enfin, il faut considérer dans un conflit les relations entre système libéral. Bien que l'observation de Beauchard cons­
le centre et la périphérie. Le problème a été mis en lumière titue une règle assez générale, elle n'est cependant pas
par Beauchard. « Au plan général, écrit-il, tout système à exempte d'exceptions. A tout prendre elle transpose sur le
conflictualité centrale forte apparaît couronné par une vio­ plan du conflit une constatation qu'on peut faire à propos
lence périphérique faible... Inversement lorsque l'espace du pouvoir politique en général : un pouvoir central fort
social se caractérise par une conflictualité centrale faible, laisse peu d'initiative et d'autonomie aux autorités régionales
nous observons la possibilité d'une violence périphérique et locales, tandis qu'un pouvoir central modéré abandonne
forte... Ainsi, les groupes humains resserrés sur leur identité une large sphère d'action aux pouvoirs périphériques.
collective et à fort consensus interne se caractérisent sou­
vent par des zones de disputes violentes autour desquelles 4. LES MOYENS ET LA TACTIQUE
se restaure l'unité du groupe. Par contre, il n'est pas rare
de découvrir, au sein d'une organisation, des groupes qui Comme toute action humaine, le conflit est assujetti
semblent ossifiés dans leur hostilité, où la quantité d'ani­ empiriquement à la relation de la fin et des moyens. Sa
mosité entre les parties demeure constamment très élevée finalité intrinsèque réside dans la volonté d'imposer sa
sans que pour autant la violence parvienne à éclater. Inver­ volonté à l'autre. Toutefois, ce but est purement formel,
sement, la quantité d'animosité entre les groupes peut être ce qui veut dire qu'il correspond à la définition de tout
faible, tandis que se manifeste constamment une certaine conflit, telle que nous l'avons notifiée plus haut. Aussi nous
violence physique »1• Par conséquent suivant que la conflic- semble-t-il inutile d'y revenir, car toutes les explications
que nous avons données jusqu'ici sont autant d'élucidations
I. J. BEAUCHARD, op. cit., p. 206-207. de cette finalité. En concomitance avec ce but formel et

220 221
général chaque conflit se propose d'atteindre un but tout même le conflit constitue une épreuve de force, qui peut
à fait particulier et concret qui relève des raisons et des avoir recours dans les cas extrêmes à la violence. Cette
motifs pour lesquels on s'engage dans la lutte. On ne épreuve met en jeu des quantités déterminées d'hommes
cherche pas à imposer sa volonté à l'autre en tant que fin (troupe de soldats ou de grévistes), des moyens matériels
en soi, mais pour le contraindre à accepter par cette voie (possibilités financières, armes, matériel de propagande ou
un objectif déterminé. Celui-ci peut consister dans la sou­ d'information) et les ressources de l'intelligence et de la
mission à une religion ou à une idéologie, dans l'intention volonté (esprit de décision, sens de l'à-propos ou flair,
de lui dicter le type de paix dont on se réclame (il est donc capacité d'évaluer rapidement des données d'une situation
possible de faire la guerre à cause de la paix), ou aussi changeante, ruse, etc.). Cet aspect du problème est connu,
d'élargir la sphère des libertés ou de l'égalité, de rétablir de sorte qu'il est inutile d'y insister particulièrement. Par
une justice qu'on estime bafouée, d'annexer le territoire de contre il y a lieu de mettre l'accent sur la mise en œuvre
l'autre en partie ou en totalité, ou encore de réduire l'autre des moyens et des méthodes qui sont spécifiques au conflit.
population à l'esclavage ou enfin de se procurer des res­ Il convient de traiter plus spécialement à ce titre deux
sources économiques. Sur la fin générale et formelle se notions : la surprise et la tactique.
greffe donc un but particulier, au contenu repérable, que
l'on cherche à atteindre par le moyen du conflit. Ces buts - L'économie des moyens
sont aussi divers qu'il y a en fin de compte de convoitises L'un des impératifs majeurs de tout conflit est l'économie
d'ambitions et de projets susceptibles d'enflammer une col� des moyens. Il s'agit de faire en sorte que la dépense d'énergie
lectivité petite ou grande. Ce sont donc ces objectifs concrets et de ressources n'annule pas le bénéfice qu'on espérait
qui déterminent les espoirs, les attentes et les convictions tirer au départ ni de perdre en fin de compte plus qu'on ne
de ceux qui s'engagent dans un conflit. A la base, il y a de prévoyait gagner en l'engageant. Mieux vaut donc obtenir
ce fait un choix, opéré par ceux qui optent pour la solution le plus rapidement possible les avantages recherchés, afin
par le conflit. Les objectifs possibles varient avec la multi­ de s'épargner les incertitudes qui résultent en général d'un
tude des valeurs que l'on peut chercher à promouvoir conflit qui dure. La surprise constitue de ce point de vue
dans le cadre de la diversité des activités humaine. C'est une manœuvre particulièrement efficace : « Elle est, déclare
pourquoi nous ne nous étendrons pas plus longuement Clausewitz, plus ou moins à la base de toutes entreprises,
sur la question des objectifs des conflits. car, sans elle, la supériorité sur un point décisif est en réalité
En revanche la question des moyens appelle de plus inconcevable ))1. Elle est une forme de la ruse, mais pour
amples éclaircissements, encore que pour une large part réussir il faut deux conditions essentielles : « le secret et la
le lecteur puisse se reporter pour l'élucidation générale au rapidité ii2• La surprise offre un double intérêt : d'une part
chapitre que j'y ai consacré dans L'essence du politique1• Il elle ouvre des possibilités favorables à de nouvelles initiatives
Y a donc des aspects que je négligerai ici. Par sa nature
I . CLAUSEWITZ, De la guerre, p. 207.
r. J. FREUND, L'essence du politique, p. 704-750. 2. Ibid., p. 207.

222 223
et elle donne courage aux hommes de son camp, stimulés de manœuvre l'ennemi bat en retraite et s'avoue vaincu.
par les succès initiaux ; d'autre part elle jette la conster­ En fait, la surprise stratégique peut également intervenir
nation dans le camp opposé en y semant la confusion et en durant le déroulement du conflit : elle consiste alors à
brisant les capacités de résistance, sans compter qu'elle savoir abattre en dernier ses cartes et circonvenir l'ennemi
conduit l'adversaire désorienté à commettre des erreurs capi­ par cette brusque combinaison.
tales pour la suite des opérations. Si elle ne décide pas
elle-même de l'issue, elle la prépare cependant grandement. - La mise en œuvre des moyens
Il est évident qu'il faut la concevoir chaque fois autrement, Le déroulement concret d'un conflit se noue autour de
suivant la nature du conflit et les circonstances concomitantes. la tactique. Suivant les époques et le type de conflit, celle-ci
On peut faire une distinction entre deux sortes de peut être fruste et rudimentaire ou au contraire complexe
surprises, que Clausewitz suggère plus qu'il ne la formule et sophistiquée. D'une façon générale elle concerne la mise
explicitement : la surprise tactique et la surprise stratégique1• en œuvre pratique des moyens disponibles, donnés ou à
La surprise tactique est plutôt d'ordre ponctuel, car elle inventer durant le combat, en vue de réaliser, en principe
s'inscrit dans le déroulement du conflit ; il s'agit d'une dans les meilleures conditions, l'objectif particulier d'un
« surprise à petite échelle »2, qui est rarement déterminante, conflit. Cet agencement des moyens peut être plus ou moins
sinon dans un espace et un temps limités ; en effet, une ordonné et coordonné, suivant l'habileté manœuvrière de
fois que le conflit est engagé, l'ennemi est sur ses gardes celui ou de ceux qui gouvernent le conflit sur le terrain.
et il devient difficile de le tromper, sauf par des manœuvres Somme toute, la tactique est de l'ordre de l'art au sens
locales ; les succès de ce type n'ont qu'une conséquence de la 't"ixx-nx� 't"éxv'll ou des "'&. 't"IXX't"ox&. des Grecs. Très
indirecte sur l'issue globale du conflit. La surprise straté­ souvent, et même encore de nos jours, lorsqu'un conflit
gique est celle qu'on échafaude à l'avance et qui doit inau­ est de faible envergure, toute la conduite se réduit à la
gurer le conflit. Il s'agit de bien choisir le lieu de l'attaque, tactique, indépendamment de toute référence à une stratégie.
en général un endroit inattendu pour l'ennemi, et d'y Le terme de stratégie est lui aussi emprunté au grec, mais
concentrer la masse des moyens nécessaires pour déconcerter la presque totalité des conflits belliqueux antérieurs au
le camp adverse. « Au sujet de la surprise, écrit Clausewitz, xvme siècle l'ignoraient, sauf sous une forme assez primi­
il faut observer qu'elle est un moyen beaucoup plus effectif tive, par exemple chez Hannibal et César. Le mot désignait
et important en stratégie qu'en tactique. En tactique, une dans l'Antiquité la fonction de commandant en chef d'une
surprise atteint rarement le niveau d'une grande victoire, armée ou encore, à Athènes, la fonction administrative
tandis qu'en stratégie elle a souvent mis fin à toute la guerre de celui qui avait la responsabilité des affaires militaires.
d'un seul coup »3• Atteint au centre vif de ses possibilités Chez les Romains on appelait stratège le président d'un
groupe quelconque, y compris celui d'un banquet. Pour
r . Ibid., p. 207-208. Voir également R. .ARON, Penser la guerre, t. I, éviter tout malentendu il convient donc de définir aussi
p. 303 et 330. clairement que possible ces deux notions de tactique et de
2. CLAUSEWITZ, ibid., p. 208.
3. Ibid., p. 407. stratégie, du moins dans leur sens aujourd'hui communé-

224 225
J. FREUND 8
ment reçu. Nous mentionnerons simplement le fait que
aucune stratégie n'est invincible, puisque dans un conflit
de nos jours les deux concepts ont débordé leur cadre
qui comporte un vaincu, une des deux stratégies a été
militaire originel. C'est ainsi que l'on parle de tactique à
défaite. La stratégie porte sur la préparation d'un conflit
l'occasion des méthodes utilisées à propos d'une simple en prévoyant théoriquement le théâtre des opérations, la
compétition, par exemple à propos de la manière de jouer surprise destinée à paralyser l'ennemi dès le départ, le
d'une équipe de football ou de rugby. De même on a schéma et le plan général de la campagne, sur la base de
transposé le terme de stratégie dans des activités caracté­ diverses suppositions concernant les intentions probables
risées par la concurrence, et l'on parlera par exemple de la de l'ennemi. Elle porte donc sur l'ensemble de l'acte conflic­
stratégie en économie1• L'un et l'autre de ces deux concepts tuel, avec la possibilité d'introduire des modifications d'après
ont donc pris une signification dérivée nouvelle dans le les résultats des engagements concrets. Ainsi, l'armée alle­
domaine général des activités sociales. mande élabora un nouveau plan stratégique en r942 avant
Puisque nous avons déjà analysé plus haut la démarche d'aborder la phase qui devait la conduire à Stalingrad et
stratégique2, nous ne l'envisagerons ici qu'en fonction de la au Caucase. La stratégie consiste donc en une vision d'en­
tactique, pour mieux cerner cette notion. Clausewitz a donné semble et anticipatrice de la guerre à faire et des manœuvres
de l'une et de l'autre une définition brève et pertinente d'ensemble à effectuer. La tactique au contraire n'intervient
dans un de ses tout premiers écrits : « La tactique enseigne
qu'une fois que le combat a été engagé, elle est donc inhé­
l'emploi des forces armées dans les combats, la stratégie rente au déroulement même du conflit et elle dépend de
enseigne l'emploi des combats dans l'intérêt du but de la l'audace, du moral et des intuitions immédiates des acteurs
guerre l>3• Nous nous appuyerons sur cette double définition dans l'engagement. Si la stratégie est de prévision, la tactique
pour caractériser la stratégie et la tactique non seulement est d'exécution. En plus, la stratégie conçoit le conflit en
dans le contexte de la guerre, mais dans celui de tout conflit. fonction des buts de la politique à laquelle elle reste assu­
Disons d'emblée que, contrairement à une idée répandue, jettie, donc en fonction d'une autorité supérieure aux agents
1 . Voir à ce propos mon étude La stratégie en économie, in Professions directs du conflit. La tactique par contre fait corps avec le
et Entreprises, Paris, 1978, n° 689, p. 8-28. déroulement du conflit, en ce sens qu'elle s'exerce comme
2. Voir supra, p. 164-167. on dit sur le terrain. De ce point de vue on peut dire avec
3. CLAUSEWITZ, Stratégie de l'année 1804, in Clausewitz, Ecrits et
Lettres' Paris' Gallimard, 1976, p. 45. Cette définition a servi de modèle R. Aron : « Le moyen spécifique de la tactique, le matériau
. .
à la plupart des définitions postérieures. Voir par exemp1e, JOMlNI, precis de l'artiste tacticien, ce sont les forces armées ; la fin est la
de l'art de la guerre, Paris, Ed. du Champ libre, 1977, ou celle de R. ARON, victoire, et au-delà, la destruction, physique ou morale,
supra, p. 165. Je voudrais cependant faire une rés;rve à pro�os d� la défi­
nition donnée par le général BEAUPRE : elle est " 1 art de la dialectique des de la force adverse. Le moyen spécifique de la stratégie,
volontés employant la force pour résoudre leur conflit '" Introduction à la ce sont les combats, réels ou simulés, et leurs résultats ;
stratégie, p. 16. La notion de dialectique me semble impropre, comme la fin naturelle, ce n'est pas la victoire mais les objets qui
nous le verrons encore plus loin. On peut également consulter G. DOLY,
Stratégie France-Europe, Paris, Ed. Média, 1977, p. 35. L'auteur renonce conduisent immédiatement à la paix »1• La tactique ne
à donner une définition formelle de la stratégie, mais il énumère sept
règles stratégiques qui équivalent à une définition.
r. R. ARoN, Penser la guerre, t. I, p. 169.

226 227
simule pas le conflit, elle consiste en l'ensemble des procédés tactiques, donc de l'accumulation de succès sectoriels. Il y
pratiques au cœur du conflit en vue de le mener à bonne a cependant une réserve à faire : il serait dangereux, du
fin. Si la stratégie est un aspect de la politique au même moins en règle générale, de vouloir modifier l'ancienne
titre que la diplomatie, la tactique est limitée au seul tactique et édifier une nouvelle sur la base d'une super­
développement du conflit dans l'espace et le temps. Néan­ position de succès tactiques parce qu'on risque, dans ce
moins, s'il est possible de concevoir un conflit sans stratégie, cas, de perdre de vue le tout que constitue un conflit.
on ne saurait le conduire sans aucune tactique, qu'elle soit
rudimentaire ou non. La tactique est déterminante et c'est 5 . LA RATIONALITÉ
généralement à ce niveau que se joue le déroulement d'un
conflit. Les diverses considérations faites jusqu'ici soulèvent un
La tactique consiste donc dans la multitude des combi­ problème d'ensemble, celui de la rationalité dans le cadre
naisons possibles des moyens qui sont à la disposition des des conflits. En fait ce problème se dédouble en celui de la
acteurs. On ne saurait les énumérer tant elles sont nom­ rationalité du conflit et celui de la rationalité dans le conflit.
breuses et pour ainsi dire indéfinies. Elles comportent Le premier ne peut être résolu qu'au sein d'une conception
toutes les formes de la ruse avec les stratagèmes et les du monde, d'ordre philosophique ou idéologique, qui pour­
subterfuges, toutes les façons d'appliquer la force avec les rait déterminer la place du conflit dans la globalité de la vie
dérobades, les détours, les déviations, les esquives et les humaine et sociale. D'un certain point de vue il s'agit
diversions. Certes, la tactique consiste d'abord à tromper d'un pseudo-problème, du fait que cette globalité nous
l'adversaire, mais également à donner parfois le change échappe parce que nous ne sommes pas à la fin des temps.
aux hommes de son propre camp en les encourageant par En effet, rien n'est fini, ni l'expérience ni l'histoire humaine.
des promesses même illusoires ou bien en excitant leurs Certains auteurs ne se sont pourtant pas privés d'y donner
attentes. La tactique est faite d'une présence positive sur une réponse, donc une pseudo-réponse puisqu'ils tirent une
le terrain et d'une stimulation de l'imaginaire aussi bien traite sur l'indéfini en considérant leur propre système
pour dérouter l'ennemi que pour « gonfler )) comme on dit comme conforme à l'achèvement du monde ou comme
ses partenaires. Quels que soient les dispositifs qu'on adopte, constituant l'esquisse de la solution définitive à venir. Il
les combinaisons qu'on échafaude et les machinations qu'on faut remarquer que ceux qui admettent que le conflit est
fabrique, une règle s'impose impérativement à toute tactique : inéluctablement inhérent à la condition humaine se gardent
essayer de percer les véritables intentions de l'ennemi et en général de se lancer dans ce genre de spéculations uto­
trouver les failles de son organisation pour le réduire à notre piques. Ce sont ceux qui voient dans le conflit une irratio­
merci. Pas plus que de système stratégique il n'y a pas non nalité radicale dont il faut débarrasser la société, au besoin
plus de système tactique parfait. L'important est de trouver en imaginant une société autre que celle que l'homme
le défaut de la cuirasse de l'ennemi et de l'exploiter avant connaît depuis toujours, qui construisent également les
qu'il ne découvre le nôtre. Pour une large part le triomphe conceptions eschatologiques annonçant dans un avenir indé­
dans un conflit est le résultat d'une accumulation de victoires terminé l'intégration harmonieuse des hommes dans le tissu

228 229
social par dépérissement de toute contradiction et de tout Tout aussi peu satisfaisante est la division en conflits endo­
conflit. gènes et en conflits exogènes, c'est-à-dire ceux qui naissent
Si l'on va au fond des choses, on constate que la plupart à l'intérieur d'un groupe ou d'une collectivité et ceux qui
de ces auteurs se font une conception unilatérale de la leur sont imposés de l'extérieur. On voit assez difficilement
rationalité. Celle-ci consisterait dans la primauté exclusive ce qui rapproche, en dehors des constantes de toute conflic­
du bien ou de ce qu'ils considèrent par ce terme, ce qui tualité, une rixe entre bandes rivales et une guerre civile.
signifie en général que le rationnel qualifierait tout ce qui On peut également concevoir la rationalité à la manière
serait constructif, par opposition à tout ce qui serait des­ de l'utilitarisme qui cherche à orienter les passions et les
tructif. Et, puisqu'ils conçoivent le conflit comme éminem­ rivalités dans le sens d'une socialisation représentant l'in­
ment ou même uniquement destructeur, produit de l'alié­ térêt général. On trouve déjà une élaboration assez précise
nation ou de l'égarement humain, il ne saurait comporter de ce genre de spéculations chez Guichardin1• Nous pas­
une rationalité. Or, on peut se demander s'il n'y a pas serons ici sur la conception de Helvetius ou de Bentham
une certaine rationalité dans la destruction, dans la mesure pour ne considérer que les théories modernes. Selon celles-ci
où l'homme étoufferait, faute de place, dans une société la rationalité consiste « à s'assurer dans tous les cas le plus
qui ne ferait qu'accumuler sans éliminer et sans consommer grand gain possible et la moindre perte »2• Dans cette
quoi que ce soit. De toute façon les conflits ne sont pas optique le conflit peut lui aussi être rationnel ainsi que la
équivalents entre eux et l'on voit mal comment on pourrait théorie des jeux s'attache à le montrer3• Toutefois, comme
réduire une querelle de famille ou de clans à la lutte de le marquent les diverses critiques de l'utilitarisme propre
classes1, sans faire perdre toute signification à la notion de à la théorie des jeux, cette conception se donne une infor­
classe. Les conflits sont à ce point diversiformes qu'il est mation presque parfaite ou du moins elle suppose connues
difficile d'en faire une typologie idoine. Aucune des classi­ tant de choses que le choix devient pratiquement sans objet,
fications proposées jusqu'à présent ne semble satisfaisante, tandis que la réalité du conflit, avec tout ce qu'elle peut
même relativement. Il en est ainsi de celle qui les divise avoir parfois de dramatique, est tout bonnement occultée.
en conflits cycliques (conflits de génération qui reviennent En fin de compte, ou bien on se donne une conception
sans cesse ou le conflit entre les Anciens et les Modernes) utopiste d'une nouvelle et autre société d'où le conflit serait
et en conflits conjoncturels qui dépendent des contingences exclu parce qu'il heurte la rationalité du système que l'on
particulières à une époque et à une situation données. préconise, ou bien on pousse théoriquement la rationalisation
Ce qu'on appelle conflit de génération par exemple relève
plutôt de ce que nous avons appelé plus haut les antagonismes x. Voir à ce sujet U. SPIRITO, Machiavelli e Guicciardini, Florence,
qui, il est vrai, peuvent le cas échéant dégénérer en conflit. Sansoni, 1968, ou encore G. NAMER, Machiavel ou les origines de la socio­
logie de la connaissance, Paris, PUF, 1979, en particulier p. 63-64.
2. G.-G. GRANGER, Pensée formelle et sciences de l'homme, Paris,
Aubier, 1960, p. 7x.
x. A la manière par exemple de H. LAMARCHE et autres dans l'ouvrage
Sud, 3. J. von NEUMANN e t O. MORGENSTERN, Theory of Garnes and Economie
commun, Paysans, femmes et citoyens, Le Pardou, Ed. Actes du .
Behavior, Princeton, University Press, 1944, p. 8.
1980.
à un point tel que le conflit perd sa consistance et ses carac­ qui n'est pas rationnel aux divers sens que nous venons
téristiques. Nous verrons plus bas en quel sens il est pos­ d'indiquer n'est pas forcément irrationnel. Par cette dernière
sible de parler de rationalité à propos du conflit. Pour le notion on entend en général ce qui relève d'une décision
moment essayons de fixer, à la lumière de ce que nous arbitraire, ou bien prise sous l'effet d'une passion violente
savons par l'expérience et par l'histoire, les signes qui nous et exclusive, ou encore ce qui est incohérent ou en discor­
aident à comprendre pourquoi le conflit défie nécessairement dance avec les données observables d'une situation, ou bien
les efforts de ceux qui voudraient le rationaliser totalement, une activité qui s'oriente à l'encontre de la fin qu'elle prétend
sans toutefois tomber dans l'illusion des philosophies qui poursuivre ou qui est irréalisable, ou bien ce qui relève de
le regardent comme un acte fondamentalement irrationnel. la pure subjectivité individuelle et inaccessible à la com­
En réalité il est rationnel et irrationnel dans le sens où préhension des autres. Il existe entre le rationnel et l'irra­
l'est toute action empirique. tionnel une zone intermédiaire qui ne ressortit ni à l'une
ni à l'autre, mais qui peut être raisonnable, telles les appré­
- Rationnel, irrationnel et non-rationnel ciations de la sensibilité ou du goût, un acte de volonté, une
Que faut-il entendre par la notion de rationnel ? La intuition, une conviction ou un interdit. De ce point de
plupart des auteurs qui l'utilisent évitent en général de la vue, l'affectivité qui peut certes être irrationnelle ne l'est pas
définir comme s'il allait de soi que le lecteur en percevrait forcément ni toujours : elle peut être simplement non ration­
clairement le sens. En tout cas la notion est loin d'être nelle. Il n'y a pas de doute qu'un conflit peut impliquer des
univoque. Elle a plusieurs significations, par exemple une composantes rationnelles, irrationnelles et non rationnelles.
relation établie par raisonnement, la conformité d'une parole Personne ne contestera que le conflit peut engendrer
ou d'un geste avec l'ensemble de la situation donnée, la des impulsions irrationnelles considérables et démesurées,
correspondance d'une attitude ou d'un fait avec des attitudes entraînant souvent toutes sortes d'excès et d'abus : actes
et des faits antérieurs, la cohérence logique d'une doctrine pervers et odieux, injures et rage, intolérance et fanatisme,
ou d'un système, l'adéquation aux règles générales de l'ex­ accusations malveillantes, vol et pillage, dévastations et mas­
périence1, la possibilité pour un énoncé ou une résolution sacres. C'est pour cette raison que le conflit fait souvent
d'être vérifiés par voie expérimentale ou par la critique ou peur, jusqu'à semer l'effroi. Le tableau est cependant suffi­
encore, suivant Hegel le philosophe par excellence du samment connu pour que nous puissions nous dispenser
rationnel, ce qui est « objectif vu du côté du sujet ii2, ou d'y insister davantage. Il nous semble plus important de
enfin la relation logique entre deux notions, telles celles nous appesantir plus longuement sur les éléments qui ne
de cause et effet, de fin et moyen, etc. Il est assez fréquent sont ni strictement rationnels ni vraiment irrationnels et
que des auteurs réunissent dans la notion plusieurs de ces que nous avons dénommés non rationnels. Si les hommes
significations. Un point mérite cependant d'être souligné : ce s'engagent dans un conflit, c'est parce qu'ils en attendent
quelque chose qu'en principe ils ne pourraient obtenir, à
l . M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, Paris , Plon, 1965, p. 233.
2 . HEGEL, Principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard, 1940,
leur avis, par la voie non conflictuelle. Ces espoirs peuvent
p. u4. être raisonnables sans être rationnels. Il en fut ainsi des

233
résistants lors de la dernière guerre. Cette guerre de parti­ Le non-rationnel porte aussi sur le comportement sub­
sans comportait des phases irrationnelles de terrorisme, mais jectif des acteurs. Nous avons déjà signalé le poids des
les participants pensaient également que l'indépendance du convictions, des croyances et des espoirs. Dans tout conflit
pays et la défaite de Hitler constituaient quelque chose de se développe un jeu de combinaisons, d'attractions, d'affi­
raisonnable et non d'irrationnel. L'enjeu même d'un conflit nités et de correspondances, mais aussi de contradictions,
n'est en général ni rationnel ni irrationnel, parce qu'il se d'oppositions et de provocations qui appartiennent égale­
fonde sur des croyances, des convictions, des intérêts. ment au non-rationnel. Comme toute action, le conflit
L'erreur de l'utilitarisme est de croire que l'intérêt serait cherche à réaliser une fin ; or, les fins sont extrêmement
rationnel par lui-même, en tout cas sous la forme de la somme diverses et certaines d'entre elles peuvent être incompa­
des intérêts individuels regroupés dans l'intérêt général ou tibles. Cette incompatibilité n'est pas forcément irration­
commun. L'intérêt est tout simplement non rationnel. nelle. Elle peut l'être. Il serait par exemple irrationnel de se
Le non-rationnel peut porter sur la situation donnée, donner en même temps pour fin la paix et la révolution,
dite objective. Tout ordre social comporte des lacunes, des car par sa nature même la révolution est une rupture d'un
faiblesses et des déficiences. Celles-ci ne sont ni irration­ état de paix, ou encore l'égalité et l'équité. Il y a des orga­
nelles, parce qu'elles sont inévitables du fait de la complexion nisations qui se donnent en même temps pour tâche la
de la nature humaine, ni rationnelles au sens des utopistes paix et la guerre, ce qui tend à prouver que l'irrationalité
qui identifient rationalité et perfection. On peut même dire exerce une séduction sur les esprits. Face au problème de
que la perfection rationnelle est une illusion de l'esprit, la diversité et de l'incompatibilité des fins il faut faire un
parfois une divagation proche de l'irrationnel. C'est à juste choix. Est-il rationnel ou irrationnel ? Peut-être suffi.rait-il
titre que Séris stigmatise le « penchant irrationnel à la qu'il soit raisonnable. Prenons un autre aspect des choses :
rationalité ))1• Les situations sociales, et par conséquent aussi la propension des hommes politiques à promettre la liberté
les conflits, incluent une part de hasard et d'aléatoire. aux citoyens, mais au profit de l'accroissement de leur propre
Clausewitz déjà attirait l'attention sur ce point2• En vérité, puissance. Il s'agit d'une constatation d'expérience séculaire,
le conflit participe aux incertitudes de toute existence sociale. voire millénaire, que Guichardin enregistrait de la manière
On peut simuler le rationnel et le penser sous la catégorie suivante : « Ne croyez pas ceux qui discourent si efficacement
de la perfection, on ne peut simuler le hasard et y voir une sur la liberté, parce que presque tous et pratiquement sans
forme de perfection. Marx a conçu la perfection autrement exception ils ont pour but leur intérêt particulier, et l'expé­
que B. Constant, ce qui veut dire que l'idée du parfait rience montre et même certainement que, s'ils avaient pu
n'est pas une et la même pour tous. Au contraire de nom­ trouver dans un Etat plus autoritaire une meilleure condi­
breux conflits, par exemple les conflits idéologiques, naissent tion, ils y auraient couru ))1• Cette observation est applicable
de désaccords sur l'idée de perfection. à tous les partis, aussi bien à la gauche et aux socialistes
qu'à la droite et aux libéraux. En conclura-t-on que cette
1. J.-P. SÉRIS, La théorie des jeux, Paris, PUF, 1974, p. 14.
:2.CLAUSEWITZ, De la guerre, p. 64. I . GUICHARDIN, Ricordi, dans Opere, Milan, 1953, p. 66.

234 2 35
sentence est irrationnelle ou que les socialistes ou les libé­ que si le choix d'une valeur ou d'un système de valeurs n'est
raux le seraient ? Il leur arrive de l'être. Un phénomène pas rationnel, la conduite qui en découle peut l'être, du
typique est celui de la décision : elle peut être arbitraire et moins à certaines conditions. C'est ce qu'il appelle la
irrationnelle et, pour remédier à cette carence, diverses Wertrationalitiit1• Il entend par ce concept l'idée du compor­
théories ont cherché à la rationaliser pour en faire le résultat tement d'un être qui agit en fonction de la logique de sa
d'une combinatoire. Malheureusement, à ce compte, on conviction en se soumettant aux impératifs de son choix,
congédie tout simplement l'idée même de décision1• Une sans tenir compte des conséquences possibles de ses actes.
fois qu'on l'a entièrement rationalisée elle n'est plus une Par conséquent, bien qu'étant non rationnel par le choix
résolution, mais une simple consécution. originel, ce comportement peut devenir rationnel dans la
Cette question de la décision soulève une autre qui mesure où il se conforme aux exigences de ce choix, tout
illustre encore mieux notre propos : celle de la valeur. en restant affecté d'une certaine irrationalité du fait qu'il
Dans tout conflit on fait intervenir une ou plusieurs valeurs, accorde une signification absolue à la valeur qu'il sert, sans
ne serait-ce qu'à titre de référence pour justifier l'entreprise : prendre en considération la vie dans son ensemble, ses
la grandeur de la cité, l'indépendance nationale, l'émanci­ relativités et la légitimité d'autres idéaux au moins aussi
pation du genre humain, la volonté d'établir une justice valables dans leur absoluité que ceux que choisit le partisan
irréprochable, et j'en passe. La justesse de la cause a elle de l'éthique de conviction. Celle-ci est comme la figure
aussi pour fondement ou prétexte la défense d'une valeur. de cette rationalité selon la valeur.
Or, l'adhésion à une valeur ou à un système de valeurs
ne s'appuie pas, comme Weber l'a montré avec éloquence, - Instrument et comportement
sur des motifs rationnels. Et pourtant cette adhésion n'est Nous sommes dès lors en mesure d'apporter quelque
pas irrationnelle. Le choix d'une valeur de préférence à précision sur la fonction du rationnel dans le conflit. Elle
d'autres est éminemment polémogène à cause de l'irréduc­ est ou bien d'ordre comportemental ou bien d'ordre ins­
tibilité des valeurs de l'une à l'autre et de leur inévitable trumental. Le rôle comportemental concerne la conduite de
multiplicité2• Le grand mérite de Weber est d'avoir établi l'agent. Celle-ci peut être cohérente ou non, tenir compte
ou non de l'environnement, du poids des tiers ou des
neutres ; l'agent peut aussi foncer tête baissée ou au contraire
r. H. LÜBBE, Zur politischen Theorie der Technokratie, in Der Staat, s'engager sur la base d'une réflexion et d'un calcul. Dans
1962, vol. I, cah. l, p. 2r.
2. J e n e ferai que résumer ici une théorie d e l a valeur que j'ai exposée un cas sa conduite est rationnelle, dans l'autre irrationnelle.
à maintes reprises dans d'autres écrits. Par son essence même la valeur A nouveau il faut revenir à Max Weber, à sa conception
exclut l'unicité, car une chose ne vaut que par comparaison avec d'autres de la rationalité en finalité (Zweckrationalitiit) . Agir ration­
que l'on considère comme inférieures ou supérieures. Cela implique que
la valeur présuppose nécessairement une échelle de valeurs ou une hiérar­ nellement en ce sens, c'est, une fois la fin donnée en général
chie, celle-ci étant le système qu'on établit entre l'inférieur et le supérieur. de façon non rationnelle, mettre en œuvre les moyens appro-
Il va de soi qu'une valeur peut aussi être l'équivalente d'une autre. Le
conflit n'éclate pas en général à propos de la rivalité entre les valeurs,
mais à propos de la hiérarchie ou du système des valeurs. I . M. WEBER, Economie et Société, Paris, Pion, 1971, t. r, p. 22-23.

23 7
priés ou adéquats pour la réaliser1, mais en plus - ce que qui hiérarchise les interventions, et une combinatoire qui
les commentateurs oublient trop souvent - envisager les établit une cohérence dans la suite des actions prévues,
conséquences de la décision et les suites qui peuvent devenir dans l'intention d'éliminer dans toute la mesure du possible
menaçantes au cours du déroulement du conflit. « Agit de les péripéties occurrentes. C'est en ce sens que la stratégie
façon rationnelle en finalité, écrit-il, celui qui oriente son est devenue l'instrument de la préméditation d'une conduite
activité d'après les fins, moyens et conséquences subsidiaires conflictuelle. Le phénomène de la dissuasion en notre ère
et qui confronte en même temps rationnellement les moyens atomique a encore accentué le prestige de la rationalité,
et la fin, la fin et les conséquences subsidiaires et enfin les en particulier sous l'influence des spécialistes, techniciens
diverses fins possibles entre elles l>2• Ce qui se trouve en et technocrates qui ont à leur service un instrument scienti­
cause, ce sont de nouveau les valeurs. Il est possible que les fiquement rationnel, à savoir l'informatique, capable d'opérer
conséquences d'un conflit mettent en péril le but poursuivi les recensements les plus complexes et d'élaborer des modèles
et les valeurs que l'agent prétendait défendre. Dans ce cas de prévision extrêmement sophistiqués. La rationalisation
la rationalité exigerait éventuellement qu'il essaie d'arrêter croissante des conflits irait de pair avec l'importance crois­
le conflit par un compromis ou une entente quelconque sante de la technique.
avec l'ennemi. En effet, la poursuite de la lutte peut alors On peut se demander avec Burdeau si la rationalité
chuter dans l'irrationnel, dans la politique du pire, celle n'est pas en fin de compte un « alibi ))1• Il ne s'agit pas de
d'une Gotterdiimmerung, qui consiste à poursuivre coûte mettre en doute les avantages de la programmation, de la
que coûte un conflit jusqu'à son issue, fût-elle catastro­ recherche opérationnelle ou du calcul prévisionnel, mais de
phique et totalement contradictoire avec les fins et valeurs s'interroger sur le caractère en quelque sorte magique que
au nom desquelles on l'avait engagé au départ. L'irratio­ l'on prête inconsidérément de nos jours à la rationalité.
nalité réside dans ce cas à persévérer dans le conflit pour le Il n'y a pas que la décision qui perd sa signification lorsqu'on
conflit. la réduit à la résultante d'une combinatoire, mais le conflit
Le rôle instrumental concerne l'agencement et l'orga­ lui-même risque de devenir un jeu, sans drame et sans peur.
nisation matérielle et conceptuelle des moyens, le cas échéant En effet, il n'y a plus de conflit au sens propre du terme
leur planification, au sens aujourd'hui dominant de la stra­ lorsqu'on connaît à l'avance toutes les données et que l'issue
tégie et de la logistique. La stratégie passe de nos jours pour cesse d'être incertaine. Au fond, en lui-même, le conflit
la quintescence de la rationalité dans la conduite d'un est d'une certaine manière un défi à la rationalité, dans la
conflit, au point que les partis révolutionnaires se sont mesure même où en vertu de sa logique propre celle-ci
imprégnés de son esprit et de ses méthodes. Elle est, suivant le nie. Pas plus qu'il ne saurait être question de sous-estimer
l'expression de Charnay, une « architecture conceptuelle »3 le rôle de la rationalité dans le conflit, car elle est une des
conditions de son efficacité, il ne faut pas non plus la
I . M. WEBER, Essais sur la théorie des sciences, p. 235.
2. Max WEBER, Economie et Société, p. 23. l. G. BURDEAU, La politique au pays des merveilles, Paris, PUF, 1979,
3. J.-P. CHARNAY, op. cit., p. 218. p. 184.

23 9
surestimer à la manière de ceux qui n'accordent de crédit un redoutable risque et à des déboires. En effet, la stratégie
de nos jours qu'à la stratégie. Elle n'est pas sans failles. rationnelle implique que toutes les données soient connues,
La déficience principale de la théorie des jeux n'est pas à jusques y compris les probabilités de succès et d'échec ainsi
chercher ailleurs. Non seulement les acteurs d'un conflit que les coefficients d'utilité de chaque manœuvre et les
sont loin d'agir et de réagir d'une façon rationnelle, mais possibilités d'instabilité résultant de l'affrontement. Or non
ils manifestent aussi une méchanceté ou une cruauté qui seulement le conflit perd dans ce cas tout attrait et tout
ne sont pas rationalisables. intérêt, mais il suffit que l'un des acteurs réagisse de façon
Il est tout simplement impossible de rationaliser un non rationnelle pour jeter la détresse dans le camp de son
conflit dans sa totalité. Il ne se laisse pas décomposer en adversaire. Ainsi, la trop grande rationalité peut devenir
phases prévisibles à l'avance, pas plus qu'on ne saurait le gravement préjudiciable pour le camp qui en ferait son arme
découper en séquences ou partager en cases d'opération unique ou essentielle. On ne peut s'empêcher d'éprouver à
à la manière du jeu d'échecs qui offre à la vue des joueurs la lecture de certains ouvrages consacrés à la louange de la
la totalité des moyens. Le conflit comporte des phases de théorie des jeux un sentiment d'embarras parce qu'ils don­
confusion ou des mêlées engendrées par la lutte même, nent l'impression de développer la rationalité non pas en
une espèce d'anarchie au plus vif des combats, ou bien des vue d'une meilleure compréhension du conflit, mais par
initiatives qu'on garde secrètes pour mieux surprendre l'en­ amour, pour ainsi dire esthétique, de la rationalité. On
nemi ou encore des astuces que les acteurs peuvent intro­ peut également se demander si la rationalité ne risque pas
duire inopinément sur le champ. Par conséquent, la conduite de paralyser l'esprit de décision indispensable à toute
des acteurs, qu'il s'agisse des chefs ou des exécutants subal­ conduite du conflit par élimination de l'audace et des
ternes, reste pleine d'imprévu qui fait obstacle à la ratio­ vertus de l'intuition et par disqualification des sentiments
nalité. Le trait décisif cependant est que le conflit ne de grandeur, de noblesse, de hardiesse et d'intrépidité. La
s'appuie pas seulement à de la matière inerte et passive ou pure rationalité a tendance à s'enfermer dans le statu quo
à des instruments mécaniques dans un environnement stable, en niant que le conflit peut être un moteur du changement
mais, comme le note Clausewitz, il porte sur « un objet social et de la mobilité sociale\ du fait qu'elle est portée
qui vit et réagit » et qui en plus fait preuve d'intelligence à donner la prééminence à la statique sur la dynamique.
et de sensibilité, sans compter que la confrontation peut Il est tout aussi déraisonnable de vouloir tout concilier à
conduire jusqu'à verser du sang1• La rationalité demeure tout prix qu'à vouloir polariser les choses à tout prix2• Au
dans l'abstraction, le conflit crée des situations poignantes, total, il faut éviter de sacraliser la conciliation et de sacra­
dangereuses et parfois tragiques. Il est une manifestation liser le conflit.
de la vie qui met en jeu d'autres vies.
Finalement, la rationalité prise comme méthode prédo­
minante ou optimale exposerait les acteurs d'un conflit à r. F. SELLIER, Le conflit, moteur du changement social, dans Contra­
dictions et Conflits, op. cit., p. 291-305.
2. P. RrcœUR, Le conflit : signe de contradiction ou d'unité ?, dans
I. CLAUSEWITZ, De la guerre, p. 146. Contradictions et Conflits, p. 202.
5

Les différents épilogues

I . L 'ISSUE AMORPHE

Tout conflit, toute guerre se terminent, ce qui ne veut


pas dire que la difficulté qu'ils se proposaient de résoudre
a été résolue. L'histoire d'une collectivité est ainsi partagée
en périodes de conflit et en périodes de paix. A dire vrai,
il y a eu autant de paix qu'il y a eu de guerres. La méditation
sur cette observation d'expérience m'a précisément amené
à la polémologie. De fait, on ne peut pas vivre perpétuelle­
ment dans un état conflictuel : à la longue une telle situation
lasse, même si au départ elle a suscité l'exaltation, et l'on
cherche l'espoir dans l'état inverse, celui de la paix. Celui-ci

2 43
peut à son tour devenir ennuyeux et pesant avec le temps et entre eux. En effet, ils doivent utiliser nécessairement le
l'on s'engage dans une nouvelle situation conflictuelle, qu'il truchement du palabreur. La méthode est peut-être rudi­
s'agisse d'une guerre ou d'actes de violence. L'histoire est mentaire au regard de la rationalité moderne, mais elle
faite de cette alternance, comme si les hommes ne pouvaient est aussi raisonnable qu'efficace. Ce rôle de l'intermédiaire
se déprendre ni de l'une ni de l'autre. a donné lieu à Rome à une institution, celle du tribunat.
Comment les conflits se terminent-ils ? De façons très Peu de cités ont été aussi secouées intérieurement par les
diverses, non seulement en raison de la particularité de conflits que la République romaine, où à plusieurs reprises
chaque conflit et de leur enjeu, mais aussi à cause de la la plèbe a menacé de faire sécession, l'exemple le plus connu
durée qui peut être plus ou moins longue. Nous envisagerons étant le rassemblement séparatiste sur le mont Aventin.
en premier lieu la modalité qui passe pour la moins glorieuse Pour prévenir les conflits on institua les tribuns, choisis
et que je dénommerai l'issue amorphe. On ne saurait parler par la plèbe, mais ils n'avaient pas le rang de magistrat ni
dans ce cas d'un dénouement ou d'une solution clairement aucun des insignes de la magistrature comme l'imperium
caractérisable, car le conflit s'achève dans une sorte de ou 1'auspicium ; par contre ils avaient le droit de veto qu'ils
pourrissement qui peut paraître interminable ; ne sachant pouvaient opposer à toute initiative qu'ils estimaient pré­
comment se tirer finalement du mauvais pas, on s'en remet judiciable pour le peuple et en plus leur fonction était
à la décomposition interne de l'enjeu et des énergies dans sacro-sainte. Même en cas de conflit majeur, par exemple
les deux camps. Ce pourrissement peut se présenter sous à l'époque des frères Gracques, qui furent tribuns tous les
différentes faces, dont nous n'examinerons que les principales. deux, Rome trouva les moyens parfois répréhensibles du
point de vue de la légalité, pour étouffer les conflits qui
- Les mécanismes sociaux menaçaient l'unité du peuple et du Sénat. L'admiration
Tout d'abord les sociétés sécrètent parfois d'elles-mêmes, qu'on a portée au cours des siècles à la République romaine
sans doute sur la base d'une large expérience, des mécanismes se fondait en grande partie sur la présence de ces méca­
plus ou moins conscients et plus ou moins élaborés capables nismes pour ainsi dire informels en vue de régler les conflits.
de désintégrer et même de pulvériser les conflits qui les Dans les temps modernes les Etats··Unis d'Amérique
assaillent. Le procédé peut s'accompagner d'une ritualisa­ offrent un exemple du même genre. Depuis leur constitution
tion, à l'exemple de la palabre de certaines sociétés africaines1• en unité politique indépendante, ils ont sans cesse été agités
Il s'agit de tout un art destiné à déjouer la violence grâce par des luttes intestines, de sorte que la société a produit
à l'intervention de tiers médiateurs, qui, habiles dans le d'elle-même des processus latents et difficilement repérables
maniement de la parole, dissolvent les impulsions passion­ de résorption informelle des conflits. Tout se passe comme
nelles, filtrent les motifs du conflit, expurgent les menaces, si la multiplicité des conflits (ethniques, racistes, etc.) et
du fait qu'ils tiennent les antagonistes à distance par l'in­ la manière implicite de les résoudre formaient un aspect
terdiction qui leur est faite de toute communication directe déterminant de la vie politique et sociale de la nation
américaine. Songeons seulement aux événements qui ont
r. J. BEAUCHARD, Le tiers social, Paris, Ed. Réseaux, 1981, p. 27-28. ébranlé il y a une vingtaine d'années un certain nombre de

244 245
grandes villes de ce pays, avec d'horribles scènes de vio­ cute sur la conduite et l'issue du conflit, à moins que des
lence, des mises à sac et d'immenses incendies qui auraient incidents fortuits ne viennent à le durcir subitement. On
été susceptibles de ravager la vie sociale de n'importe quel l'accepte à la fin comme un terme à une fatigue. On rencontre
autre pays, jusqu'à provoquer un changement de régime. tout au long de l'histoire des conflits de ce type, qui s'éter­
En France par exemple des conflits beaucoup moins graves nisent faute d'ardeur de part et d'autre. Jusqu'à l'arrivée de
ont été à l'origine de plusieurs chutes de régimes. Et pour­ Jeanne d'Axe le roi Charles VII préférait les facilités et les
tant les mécanismes propres à la vie sociale américaine ont langueurs de sa petite cour de Bourges aux rudesses du
permis d'y mettre fin, comme par magie, presque sans champ de bataille. Il arrive aussi que cette phase d'apathie
laisser de traces irréparables. Il faut sans doute avoir l'habi­ intervienne au cours d'une longue campagne. La seconde
tude de situations conflictuelles pour être à même de les guerre punique s'enlisa après la retentissante bataille de
voir se résoudre de cette manière. On peut imaginer à Cannes parce que Hannibal s'était laissé prendre au piège
l'inverse l'apparition soudaine de conflits aussi explosifs en des délices de Capoue jusqu'au moment où il fut réveillé
URSS. Il est fort probable que le régime soviétique risquerait brutalement par l'audacieuse manœuvre de Scipion en
d'y succomber parce qu'il n'a pas l'habitude des conflits Afrique même. On peut rapprocher de cette forme le
ni de leur gestion pour une raison sans doute d'abord conflit qu'on mène pour l'honneur, ce qu'on appelle commu­
idéologique qui fait qu'il intervient brutalement même là nément le baroud d'honneur, par exemple la guerre des
où il croit rencontrer un soupçon de conflit, et pour une Bavarois en r8 5 6 contre les Prussiens qu'ils firent par fidélité
raison qui tient à la vie sociale russe traditionnelle, surtout à leur alliée l'Autriche, alors que les esprits étaient déjà
dans l'ancien mir, dominée par le principe de l'unanimité. largement acquis à l'idée de l'unité allemande. L'adversaire
Il apparaît ainsi qu'en vertu de leur histoire et de la com­ n'a aucun intérêt dans ce cas à envenimer les choses, bien
plexion de la population certains peuples possèdent pour qu'il puisse parfois se produire des ratés qui revigorent
ainsi dire de façon innée le don d'enrayer spontanément tout à coup les combats.
des conflits internes, même les plus critiques, qui risque­ On rencontre fréquemment de nos jours ces conflits
raient d'emporter le régime politique dans d'autres pays. mous dans la sphères des conflits sociaux. La grève est
Pour les uns le conflit est comme une condition de stabilité, devenue présentement une sorte de routine ou de rite, avec
pour d'autres il est source de déstabilisation. sa liturgie, qu'on engage même sous des prétextes légers
et vaporeux, comme si les syndicats éprouvaient le besoin
- Les conflits mous de manifester leur présence et leur souci constant de
La seconde forme de l'issue amorphe concerne les défendre les intérêts de leurs adhérents. On multiplie les
conflits que j'aimerais désigner « conflits mous )). Ils se menaces verbales, on forme des cortèges, mais ni du côté
caractérisent par le fait que des deux côtés on est entré des employés ni de celui des employeurs on ne s'ingénie à
dans le conflit sans vigueur, pour routine parfois, ou parce aggraver la situation. On brandit s'il le faut le slogan révo­
qu'on s'y est laissé entraîner en l'absence d'une volonté lutionnaire de la lutte des classes comme pour se donner
décidée à l'éviter. Naturellement la mollesse initiale se réper- contenance. En tout cas on évite l'escalade, à moins qu'une

247
grève sauvage, partie de la base, ne prenne au dépourvu les soutiens secrètement espérés, sans entente explicite, ne se
leaders syndicaux qui s'efforcent alors de contrôler le mou­ sont pas manifestés. Cette sorte de défection jalonne l'his­
vement. En général personne ne cherche vraiment à mettre toire des conjurations et des conspirations, du fait qu'une
en difficulté l'entreprise incriminée de peur que, en radica­ partie des comploteurs, méfiants ou prudents, attend le
lisant le mouvement, on ne mette en cause la sécurité de premier engagement et son éventuel succès ou échec pour
l'emploi. « D'une façon générale, écrit par exemple H. Kahn, s'engager à son tour ou refuser son concours. II y a l'autre
en cas de grève, le pire tort que les travailleurs puissent figure d'un groupe ou d'une collectivité qui prend sur lui­
infliger à leurs patrons se limite à la privation d'une ou même d'entamer un processus conflictuel, parce qu'il estime
plusieurs journées de production et le pire tort que le à tort ou à raison que la situation est mûre et qu'il peut
patronat puisse infliger aux travailleurs se limite à la priva­ compter raisonnablement sur l'intervention à échéance assez
tion de salaire d'une ou plusieurs journées de travail. II y a brève de formations qui sont proches par l'idéologie ou
par conséquent une limite naturelle au degré de dommage par l'intérêt. Le mouvement des étudiants en mai 1968 a
causé ))1• Les actions se terminent le plus souvent pour ainsi fini dans la déconfiture du fait que le support ouvrier,
dire en queue de poisson, compte tenu du décor qui convient sourdement escompté, non seulement ne s'est pas déclaré
lors de négociations, dont personne n'est dupe. Aussi les en leur faveur, mais s'est engagé, avec quelques exceptions,
résultats n'apportent-ils également qu'une satisfaction limi­ dans une voie qui n'était pas favorable aux occupants des
tée et presque protocolaire si on les compare avec le cahier universités. Aussi la détermination des étudiants a rapide­
théorique des revendications. Evidemment, suivant les cir­ ment fléchi pour rejoindre le néant après le discours décisif
constances, en particulier lorsque le climat social est lourd, du général de Gaulle.
les grèves peuvent prendre une tournure qui déroute les
habitudes. Mais dès lors nous entrons dans un contexte - A nouveau la lutte des classes
autre que celui des conflits mous parce que l'environnement La troisième forme paraîtra sans doute incongrue à
général donne une tout autre signification à la grève. certains esprits, puisqu'il s'agit de la lutte des classes. II n'y
On peut également ranger sous cette seconde rubrique a pas longtemps, en effet, une bonne partie des intellectuels
les conflits qui se relâchent parce qu'ils n'ont pas trouvé estimait que la théorie du conflit était faite du moment qu'ils
les appuis nécessaires et attendus pour se développer avec adhéraient au principe de la lutte de classes : il n'y avait
plus d'ampleur et plus de véhémence. Le cas de ce genre de donc pas de raison de se livrer à d'autres recherches, la
défaillance est assez fréquent : un conflit engagé à l'ini­ conception marxiste passant pour l'explication universelle.
tiative d'un groupe dont les capacités sont limitées se Et puis il y eut la phase du freudo-marxisme dont les
dégrade insensiblement parce qu'il n'a pas été rejoint par tenants estimaient qu'ils détenaient désormais la clé pour
les complices en principe acquis à la cause ou parce que les analyser à la fois les conflits collectifs et les soi-disant
conflits individuels. Cette période qui a bloqué les efforts
positifs en vue d'une théorie du conflit n'est peut-être pas
r. H. KAHN, De l'escalade. Métamorphoses et scénarios, Paris, Calmann­
Lévy, 1966, p. 2r.
encore entièrement révolue, mais il est possible actuellement

249
de faire des recherches sans se référer nécessairement à ces toute l'histoire. Il s'agit plutôt d'un antagonisme de classes1,
deux auteurs qui passent pour canoniques. C'est dire qu'il au sens que nous avons donné plus haut à ce dernier terme,
n'y a pas lieu de mettre en cause Marx ou Freud à propos qui peut, suivant les circonstances provoquer des tensions et,
du freudo-marxisme. Je n'entrerai pas non plus dans le le cas échéant, un conflit. On imagine difficilement l'exis­
détail de la discussion sociologique concernant les classes tence d'une lutte de classes ininterrompue, même sous une
sociales qui se résume à ceci : il n'y a entente ni sur la défi­ forme latente, sauf dans le cas théorique d'une explication
nition de la classe ni sur le nombre de classes. Je voudrais idéologique de l'histoire. Par contre, on peut admettre l'exis­
supposer connu le débat sociologique classique sur ces tence d'antagonismes de classe à l'état en quelque sorte
deux questions1 et envisager la notion de lutte de classes endémique dans les sociétés, au même titre qu'il existe
uniquement en fonction de celle de conflit, étant entendu un antagonisme des générations qui peut, en certaines occa­
que ce choix n'exclut pas la possibilité de nous rapporter sions, évoluer dans le sens d'une situation conflictuelle. Cet
pour l'élucidation de l'un ou de l'autre point à ce débat antagonisme de classes a pour base l'inévitable hétérogénéité
classique. sociale qui s'exprime dans des inégalités et des hiérarchies
Selon le Manifeste du Parti communiste, « l'histoire de tout aussi inévitables, dues à des divergences d'intérêts entre
t'Jute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des les groupes, à des distinctions de métier et de fortune, à des
classes ))2• Marx et Engels précisent en outre qu'il s'agit disparités dans les coutumes de chaque groupe ou strate
d'une lutte (Kampf) et non d'une guerre, « ininterrompue, social et à d'autres facteurs de différenciation sociale.
tantôt dissimulée, tantôt ouverte, qui finit chaque fois L'existence de classes sociales n'entraîne pas nécessairement
(jedesmal) par une transformation révolutionnaire de la qu'elles vivent en lutte ou en conflit continuel.
société tout entière ou bien par la destruction des classes Marx part de l'hypothèse inverse. Parmi les diverses
en lutte )), Il semble toutefois difficile de trouver dans l'his­ définitions qu'il a données de la classe il convient de men­
toire un exemple d'anéantissement réciproque des classes tionner celle de l'Idéologie allemande : « Les individus
et l'on conçoit mal une transformation révolutionnaire isolés ne forment une classe que pour autant qu'ils doivent
avant la Renaissance française, du fait que l'on n'avait pas mener une lutte contre une autre classe ; pour le reste ils
jusqu'à cette date la notion moderne de révolution. Peu se trouvent ennemis dans la concurrence ll2• Par conséquent,
importent les commentaires ! On a surtout de la peine à la classe serait polémogène par elle-même et même conflic­
croire à un conflit permanent qui traverserait sans répit tuelle, d'où la généralisation de cette première hypothèse
en celle de la lutte universelle des classes. Ainsi que le
remarque Dahrendorf, l'existence d'une classe présuppose
I. Dans tous les cas je suppose connu l'ouvrage de R. ARON, La lutte
de classes, Paris, Gallimard, 1964 (coll. « Idées »), en particulier les premiers r. Diverses traductions rendent improprement, me semble-t-il, la
chapitres. notion de Gegensatz de Marx et Engels par celle d'antagonisme, autrement
2. Les passages cités, nous les avons traduits sur le texte allemand dit, le concept d'antagonisme que nous utilisons ne traduit pas celui de
de MEW, car les trois traductions françaises qui sont en ma possession, Gegensatz; il désigne le fait que dans toute société on rencontre des rivalités.
chacune légèrement différente de l'autre, comportent des inexactitudes. 2. MARx et ENGELS, L'idéologie allemande, édit. citée, p. 93.

25 1
nécessairement celle de plusieurs classes, en principe au de la bourgeoisie comme formant deux entités, celles des
moins deux. En effet, l'idée d'une classe unique constitue oppresseurs et celle des opprimés. Dans les textes propre­
une contradiction dans les termes1• Si on fait référence à ment sociologiques il reconnaît la pluralité des classes
d'autres textes il semble que Marx manifestait cependant bien que leur nombre varie d'un écrit à l'autre. En effet,
une certaine hésitation sur le caractère inévitablement la classification n'est pas la même dans Le Capital, le r8 Bru­
conflictuel de la notion de classe. mafre de Louis-Napoléon, Révolution et contre-révolution ou
Pour qu'il y ait conflit il faut que s'établisse la configu­ La lutte de classes en France. Tantôt il énumère quatre
tation duale de l'ami et de l'ennemi. Au fond, son projet classes dans le monde rural (grande et moyenne paysannerie,
fondamental a été de conférer à l'existence sociologique­ petite paysannerie libre, paysannerie serve et ouvriers agri­
ment incontestable de classes sociales la dimension polé­ coles), tantôt quatre classes bourgeoises (financière, indus­
mique, précisément sous la forme de la relation duale. Il le trielle, commerçante et petite bourgeoisie), tantôt trois
déclare expressément dans le Manifeste : le prolétariat ne classes capitalistes (propriétaires de la force de travail,
forme encore qu'une masse dispersée, qui ne combat pas propriétaires de capital et propriétaires fonciers). Autrement
encore pour le moment son véritable ennemi, mais les dit, la société réelle est constituée de multiples classes, dont
ennemis de ses ennemis, à savoir les ennemis de la bour­ les idées et les intérêts sont divergents. Marx reconnaît
geoisie que constituent les vestiges de la monarchie absolue, du même coup, au moins implicitement, le rôle du tiers
les propriétaires fonciers, etc. Il importe qu'il s'en prenne dans les structures de la société réelle, en ce sens que certaines
non plus aux ennemis de la bourgeoisie mais reconnaisse de ces classes peuvent jouer le rôle de tiers et empêcher de
dans celle-ci son vrai ennemi. Par conséquent il faut réduire ce fait la cristallisation des forces sociales suivant le modèle
toutes les classes à deux classes, parce que telle est la dual de l'ami et de l'ennemi. Il y a finalement trop de tiers
condition polémogène de tout conflit potentiel. Personne ou de tierces classes pour que la lutte de classes puisse avoir
ne contestera qu'il est possible, dans le cas par exemple la consistance conflictuelle permanente que Marx lui prête.
d'une guerre civile révolutionnaire, de réduire pour un Plus exactement cette multiplicité des tiers enlève à la
temps l'ensemble des classes au schéma conflictuel de deux lutte de classes le caractère conflictuel que Marx prétend
classes ennemies. Il ne s'ensuit cependant pas que le conflit y trouver. Comme partout ailleurs, le tiers constitue un
serait un élément constitutif de la notion de classe ni que la obstacle déterminant.
coexistence de classes prenne le caractère d'une lutte per­ A part quelques exceptions, toujours possibles de guerres
manente. Marx nous en donne lui-même les raisons, quand civiles révolutionnaires, la lutte de classes n'a jamais qu'une
il se borne à l'analyse purement sociologique sans tomber issue amorphe. Comment pourrait-il en être autrement, si
dans l'ornière de la politique. on déclare la recontrer tout au long de l'histoire ? Comment
En effet, c'est presque uniquement dans ses textes de pourrait-elle, à un moment précis de l'histoire, avoir une
propagande qu'il oppose les deux classes du prolétariat et issue décisive, celle de la victoire définitive d'une classe
sur l'autre ? A moins d'admettre par un jeu de mots que
I. R. DAHRENDORF, op. cit., p. 135. l'histoire connue jusqu'à présent n'est que de la préhistoire

2 53
et que la véritable histoire ne commencera qu'avec le triomphe prend qu'une victoire ou une défaite percute notre affectivité,
de la société sans classes. Si l'on se réfère à ce qui se en nourrissant une exaltation dans le premier cas et jetant
passe dans les sociétés où la révolution marxiste aurait, dans les cœurs la consternation dans le second cas, mais les
dit-on, triomphé on constate que malgré les dénégations transports ou l'abattement ne devraient pas détourner les
officielles, on y retrouve tous les éléments qui contribuent, chercheurs d'élucider théoriquement les deux phénomènes.
selon Marx, à la formation des classes sociales, donc à la Il est vrai, il s'agit d'événements courants dans l'histoire
pérennisation de ces classes. Si la lutte des classes a été et peut-être sont-ils trop courants pour éveiller l'interroga­
historiquement ininterrompue jusqu'à présent, il y a tout tion. En effet, les deux notions sont parlantes d'elles-mêmes
lieu de supposer qu'elle continuera de l'être à l'avenir, et l'on peut supposer que chacun comprend immédiatement
avec la possibilité d'affrontements conflictuels si les circons­ la sanction qu'elles constituent. Et pourtant, elles nous
tances s'y prêtent, mais sans espoir d'une issue qui mettrait renvoient à des problèmes importants, qu'il est essentiel
définitivement fin à la lutte. C'est parce que Marx n'a pas d'examiner par-dessus tout dans un chapitre consacré aux
élaboré une théorie sociologique du tiers qu'il a pu croire épilogues possibles des conflits.
à une issue non amorphe de la lutte de classes et qu'en fin La victoire, ce qui veut dire la défaite de l'autre, est
de compte il a donné une orientation conflictuelle à cette l'issue qui répond à la logique interne du conflit, puisqu'il
lutte, malgré les observations historiques et sociologiques. se donne pour but de briser la résistance de l'ennemi pour
C'est pourquoi il me semble scientifiquement préférable lui imposer notre volonté. En principe, du fait qu'il s'agit
de parler d'antagonismes de classes plutôt que de luttes d'une relation duale, un seul des adversaires peut être le
de classes, sauf dans les cas assez rares d'affrontements vainqueur. Phénoménologiquement donc, le triomphe de
chauds entre deux classes. l'un et l'échec de l'autre constituent par essence l'issue la
plus conforme à l'esprit du conflit. De ce point de vue la
2. LA VICTOIRE ET LA DÉFAITE victoire devrait même être la plus totale possible et la
défaite la plus complète possible. Clausewitz ne cesse de
Compulsons la littérature historique, sociologique, poli­ le répéter en variant les formulations. Il les résume ainsi :
tologique et autre : on rencontrera à satiété les termes de « Le but de la guerre devrait toujours être, selon son concept,

victoire et de défaite (les deux étant corrélatifs), mais la défaite de l'ennemi »1• Dans le cas d'un conflit belliqueux
presque jamais une analyse des processus qu'ils désignent. l'issue consiste dans le désarmement et la capitulation de
Même les ouvrages de Peace Research sont avares d'indica­ l'ennemi, dans les conflits non belliqueux dans la capture,
tions, alors qu'il s'agit de questions essentielles, pour autant parfois dans la séquestration, le plus souvent dans l'arres­
justement que la plupart des traités de paix consacrent poli­ tation de l'opposant, ou encore dans l'usure de ses possi­
tiquement et juridiquement l'achèvement d'une guerre par bilités de manœuvre ou enfin dans la réduction à des condi­
une victoire et une défaite. Ils ne sont pas nombreux les tions de vie qui lui apparaissent comme intolérables. Le
auteurs qui, tels Clausewitz ou R. Aron, se sont efforcés
d'apporter, même brièvement, des éclaircissements. On com- I. CLAUSEWITZ, De la guerre, p. 69x.

2 54 255
succès obtenu peut être confirmé par la sentence d'un tribu­ tention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen,
nal, comme il est arrivé au lendemain de leur défaite pour et l'on ne peut concevoir le moyen sans la « fin l>1• Se référant
les chefs de l'oAs. Quoi qu'il en soit de ces procédés, il s'agit aux textes de Clausewitz, en particulier le suivant : « Pour
de réduire l'autre à l'impuissance, parfois en lui faisant la stratégie, la victoire, c'est-à-dire le succès tactique, n'est
croire qu'il ne lui reste d'autre solution que celle de céder. à l'origine qu'un moyen, et les facteurs qui devraient
En transposant la distinction clausewitzienne entre guerre conduire directement à la paix sont son objet final l>2,
absolue et guerre réelle on peut dire que le triomphe et le R. Aron montre à juste titre que la victoire est le but de la
revers correspondent au concept pur du conflit absolu, tactique, tandis que celui de la stratégie, parce qu'elle est
c'est-à-dire au conflit considéré uniquement pour lui-même subordonnée à la politique, est la paix, au même titre que
et n'obéissant qu'à la logique de ses propres lois. Dans la celui de la diplomatie3• On s'engage dans un conflit, certes
réalité cependant tout conflit s'inscrit dans un contexte, pour obtenir la victoire, mais aussi pour organiser grâce à
en particulier celui de la situation historique et empirique celle-ci, dans le cas d'un conflit belliqueux, la paix en tenant
qui l'a fait naître. On ne saurait en faire abstraction, de compte du nouveau rapport de forces et, en cas de conflits
sorte que la victoire et la défaite sont elles aussi conditionnées non belliqueux, par exemple dans les conflits sociaux, pour
par ce contexte. obtenir un salaire plus élevé ou de meilleures conditions
La guerre et le conflit ne sont pas des phénomènes indé­ de travail.
pendants, absolus, sans autre objectif que la victoire. Il Si décisive que soit dans l'immédiat une victoire couron­
ne s'agit pas d'une fin pour soi. La guerre dit Clausewitz nant un conflit, elle ne saurait préjuger de l'avenir ni offrir
n'est pas un acte isolé1, la victoire non plus. Une fois que une garantie infrangible contre la renaissance de conflits
celle-ci est obtenue il faut l'exploiter et plus banalement futurs, qui pourraient le cas échéant se terminer par la
organiser la vie en fonction d'elle. En effet, la vie ne s'arrête défaite de l'actuel vainqueur. Une victoire peut toujours
pas avec la victoire. Autrement dit, la victoire est le moyen être remise en cause, même sans conflit nouveau, uniquement
qui doit permettre d'atteindre les objectifs que l'on n'aurait à cause des changements intervenus sur l'échiquier poli­
pas obtenus sans elle. La guerre, par exemple, s'inscrit tique et d'une lente modification de l'ancien rapport de
dans un contexte politique qui lui donne sa signification
ainsi qu'à la victoire. Une révolution ne se contente pas de
I. Ibid., p. 67. Clausewitz a si souvent répété cette idée qu'on en arrive
triompher de ses ennemis, mais d'instaurer après la victoire à se demander avec quels yeux et avec quelle idée derrière la tête certains
une société nouvelle, en principe conforme au projet révolu­ auteurs ont lu son œuvre . Quitte à être redondant, je citerai l'un ou l'autre
tionnaire. C'est en ce sens qu'il faut interpréter la célèbre passage : « La guerre n'étant pas un acte aveugle, mais un acte dominé
par un dessein politique, la valeur de ce dessein déterminera l'ampleur
formule de Clausewitz : « La guerre n'est qu'une continua­ des sacrifices nécessaires à sa réalisation >>, ibid., p. 72, ou encore : « La
tion de la politique par d'autres moyens )>, et pour éviter subordination du point de vue politique à celui de la guerre serait absurde,
tout malentendu il précise quelques lignes plus loin : « l'in- puisque c'est la politique qui a entraîné la guerre », ibid., p. 706. Voir
aussi p. 703.
2. Ibid., p. 137·
I. CLAUSEWITZ, ibid., p . 55, 3. R. ARON, Penser la guerre, I, p. 164.

25 7
J, FREUND
force. Dans le même sens une défaite n'est pas irrémédiable, lation inconditionnelle et la destruction aussi complète que
sauf en cas de génocide ou d'extermination physique de la possible de sa puissance militaire, politique, économique
classe ennemie, dans le cas des révolutions. Il est vrai, et autre. Le premier cas s'est produit de tout temps - les
dans un pareil cas, le conflit renie son propre concept méthodes de Tamerlan restent typiques à cet égard - et il
puisqu'il cesse d'imposer sa volonté à l'ennemi, celui-ci caractérise de nos jours les révolutions (l'exemple récent
ayant été rayé de la carte du monde. En imposant absolu­ du Cambodge étant le plus atroce). La guerre thermo­
ment sa volonté à l'autre par son anéantissement au sens nucléaire serait selon toute probabilité elle aussi une affreuse
littéral du terme on ne l'impose à plus rien, on ne l'impose guerre d'anéantissement. Les guerres révolutionnaires le
qu'au néant. On ne saurait donc dire sans réserves que pour sont en vertu de leur logique même. En effet, elles ne
un groupe ou une collectivité déterminée aucune défaite cherchent pas uniquement la défaite de l'ennemi, mais en
n'est irrémédiable, car il existe des exceptions cruelles. Il principe sa destruction radicale. Une défaite de l'ennemi
faut donc considérer les choses de plus près et je le ferai n'est en effet qu'un épisode dans le processus révolution­
en me référant à une observation de R. Aron : « La manière naire, car par-delà cette défaite fa lutte des classes continue
de remporter la victoire militaire influe inévitablement sur jusqu'à la solution finale qui consiste dans l'éradication
le cours des événements ))1• On peut l'appliquer à tout totale, physique et morale, de l'autre. Par conséquent,
conflit. Le type de victoire qu'on recherche conditionne à la après la défaite militaire on continuera à pourchasser
fois les modalités de la conduite du conflit, la manière dont l'ennemi, à le traquer, même s'il s'est rendu sans aucune
on accueillera la défaite de l'autre et la suite que l'on donnera condition, parce qu'il faut, en principe, l'extirper et éven­
à la victoire. tuellement le massacrer jusqu'au dernier. Alors seulement
la victoire sera réelle et vraie, parce qu'elle aura fait table
- Guerre d'anéantissement et guerre d'usure rase de tout ce qui pourrait rappeler l'ennemi et l'ancienne
C'est de l'évocation de la distinction de Delbrück entre société. Le but principal de la guerre révolutionnaire n'est
la stratégie d'anéantissement ( Vernichtungsstrategie} et la donc ni le triomphe ni la défaite au sens politique ordinaire,
stratégie d'usure (Ermattungsstrategie) que je voudrais par­ mais l'ultime apothéose après laquelle il n'y aurait plus de
tir, sans cependant exposer à nouveau cette division bien victoire ni de défaite.
connue2. Elle éveille un certain nombre de commentaires Le second cas, celui de la capitulation sans conditions,
capables de compléter les réflexions que nous avons déjà reste davantage dans les limites de l'expérience. Il s'agit
faites sur les deux notions de victoire et de défaite. On peut de battre l'ennemi, comme on dit, à plates coutures en
concevoir la guerre d'anéantissement de deux façons : ou détruisant jusqu'à ses potentialités pour le soumettre à
bien l'extermination radicale de l'ennemi ou bien sa capitu- son entière discrétion et lui dicter souverainement la paix.
Tel fut l'objectif de Roosevelt à l'égard de l'Allemagne
I. R. ARON, Paix et guerre entre les nations, p. 39. lors de la dernière guerre mondiale. Avec raison R. Aron
2. H. DELBRÜCK, Geschichte der Kriegskunst im Rahmen der politischen remarque que, à cette occasion, l'homme politique américain
Geschichte, 4 vol., Berlin, 1900-1920. R. ARoN a discuté les idées de cet
auteur dans Paix et guerre et dans Penser la guerre. « témoignait naïvement de son incompréhension des liens

259
entre stratégie et politique »1• Ce genre de guerre d'anéan­ celier prussien n'était pas d'anéantir la France, mais de
tissement ne reconnaît en fait que le prestige des armes, et l'exténuer, afin de donner à la diplomatie prussienne la
en même temps il « est souvent l'expression du désir de prépondérance en Europe. On peut évidemment épuiser
gloire plus que du désir de force »2• A la base il y a tout l'ennemi par une offensive, mais aussi par la défensive,
simplement la méconnaissance des implications de la poli­ dans la mesure où celle-ci place l'attaquant dans une situation
tique. Seule compte, en effet, la victoire militaire, aussi toujours plus déplorable à la longue, faute d'obtenir un
prestigieuse que possible, comme si elle était une fin en soi, succès déterminant. Cet art de l'usure n'est pas propre
en dehors de toute considération politique concernant les uniquement aux conflits belliqueux ; on l'utilise aussi très
conséquences à venir, les négociations à entreprendre, les fréquemment dans les conflits non belliqueux, surtout dans
ambitions des alliés et la situation qui résultera de la victoire les conflits sociaux, pour amener le patronat ou le gouverne­
militaire. Or, politiquement le « point culminant de la ment à composition ou à négociation. Certes, on rencontre
victoire »3 n'est pas nécessairement la défaite totale de de temps en temps dans certains pays des grèves à tendance
l'ennemi. Plus grave encore, elle subordonne le politique insurrec;tionnelle, mais dans ce cas le conflit côtoie déjà la
au militaire. guerre civile qui obéit à d'autres normes.
On peut également concevoir la guerre d'usure ou La guerre d'usure peut mobiliser toutes les forces mili­
d'épuisement de deux façons : en tacticien et en stratège. taires, économiques, culturelles et psychologiques et prendre
Dans le premier cas il s'agit d'affaiblir ou de fatiguer l'autre même parfois l'aspect d'une guerre totale et dans certaines
belligérant par des manœuvres tactiques sur le terrain, à conditions celui d'une guerre à outrance, du fait qu'elle
l'exemple de la guerre de tranchées en 1 91 5, menée par les se prolonge. Dans ces cas elle risque d'épuiser chacun des
deux camps avec le même objectif de réduire de cette façon deux camps à force de vouloir épuiser l'autre. Il en est
l'ennemi. L'exemple typique est la tactique de Falkenhayn ainsi en général des guerres de partisans qui ont pour objectif
en 1 9 1 6, qui a ouvert le front de Verdun pour « saigner )) les la reconquête d'une indépendance perdue. Elle est à la fois
Français. Convaincu qu'une bataille décisive ni même une un conflit militaire, mais aussi de propagande. N'ayant pas
percée n'étaient possibles, il voulut infliger à l'ennemi, ainsi les moyens de l'armée régulière classique à laquelle elle
que R. Aron le résume clairement « des pertes telles qu'il s'oppose, elle prend son temps pour décourager l'ennemi et
en vienne à perdre l'espoir de vaincre et se résigne à traiter ll4• la population qui le soutient grâce à des actions locales et
En vérité, cette méthode est déjà proche de la guerre ponctuelles répétées. On conçoit dès lors sans peine pourquoi
d'usure du stratège, dont R. Aron donne également un ce type de conflit dure souvent de très nombreuses années.
remarquable exemple, celui de Bismarck5• Le but du chan- En général cependant le principe d'une guerre d'usure reste
la modération, parce que son objectif est limité : amener
I. R. ARON, Paix et guerre, p. 39. l'ennemi à négocier, rassurer ses alliés, acquérir une monnaie
2. R. ARoN, Ibid., p. 83. d'échange en vue d'éventuelles négociations, prévenir un
3. L'expression est de CLAUSEWITZ, op. cit., p. 657.
4. R. ARoN, Penser la guerre, t. II, p. 50.
possible conflit plus grave ou dissuader l'ennemi potentiel
5. Ibid., p. 19-27. de dépasser certaines bornes (guerre préventive), manifester

260 261
son intention de défendre sa sécurité ou enfin empêcher sentiment de la défaite dans le camp opposé. L'idée domi­
une victoire décisive de l'ennemi. Il ne s'agit pas tant de nante en Allemagne au lendemain de la première guerre
gagner que de ne pas perdre. Dans ce type de guerre on mondiale était que, parce que l'armée n'avait pas été vaincue
recherche rarement la victoire à tout prix, mais l'on se en rase campagne, la défaite acceptée par les politiques
donne davantage un objectif politique limité. Cette diffé­ n'était qu'une fausse défaite, un répit qui doit permettre
rence dans la conception de la guerre de Corée fut, semble­ de reprendre les hostilités dès que la situation le permettra.
t-il, à l'origine du désaccord entre le président Truman et On le sait, par cet argument, Hitler a réussi à séduire
le général Mac Arthur, le premier voulant seulement contenir pendant un certain temps de nombreux nationalistes alle­
l'agressivité communiste en Extrême-Orient, tandis que le mands, aux idées plutôt conservatrices et même socialistes,
second recherchait plutôt la victoire militaire décisive. Il y compris dans les milieux intellectuels.
arrive que des victoires militaires donnent lieu, par la suite,
à une politique désastreuse, quand par exemple un pays - Les triomphes amers
n'arrive pas à dominer le succès par les armes. On dit Une victoire militaire ne s'accompagne donc pas infailli­
d'Hannibal qu'il a su vaincre, mais non profiter de sa blement d'une victoire politique. Aussi convient-il de
victoire. prendre en considération les conséquences ou les suites
Guerre d'anéantissement et guerre d'usure constituent d'un conflit au même titre que ses causes ou motifs. La
plutôt deux idéaltypes de la théorie stratégique, car dans victoire n'est que l'instant éphémère et ponctuel du triomphe,
la réalité on rencontre de nombreuses transitions entre les marqué par la reddition de l'autre qui accepte ou non sa
deux. Il en va de même des concepts de victoire et de défaite : défaite. Tout conflit se prolonge comme il se prépare.
si décisive que soit une victoire et si complète une défaite, Toute sociologie du conflit doit tenir compte de ce nouvel
il reste toujours un appel possible avec le temps, à moins aspect des choses. Il faut envisager au moins deux points
d'une fin des combats par extermination totale de l'ennemi. essentiels : d'une part ce qui se passe dans le camp du ou
En général, la défaite est la situation antithétique de la des vainqueurs, d'autre part les rapports nouveaux avec le
victoire. Toutefois on ne saurait dire que, dans tous les cas, ou les vaincus.
l'une serait la réplique inverse de l'autre. Il n'y a pas néces­ La griserie que peut occasionner une victoire n'est pas
sairement de corrélation pratique entre les deux notions. une formule creuse. La victoire peut donner lieu à un
L'exemple contemporain de la situation au Moyen-Orient relâchement « coupable ))' comme si elle brisait un ressort,
en apporte la meilleure illustration. Les pays arabes peuvent préoccupé que l'on est d'en tirer immédiatement le maxi­
supporter pour des raisons diverses d'ordre géopolitique, mum de bénéfices, sans vision anticipatrice du futur. On
démographique et autres, une ou plusieurs défaites, non s'abandonne à la victoire, comme si tout était désormais
Israël, car une seule défaite risque de mettre en cause la réglé à l'avantage du vainqueur. C'est ainsi que l'on a
survie de la nation. Pour Israël la victoire est impérative, assisté dans le système des cités grecques à la succession
non pour les nations arabes. Dans un autre ordre d'idée des apogées et des déclins d'Athènes, de Sparte et de Thèbes.
il arrive aussi qu'une victoire ne s'accompagne pas du Il n'est pas rare non plus que le triomphe apparemment le

262
plus éclatant soit le chant du cygne d'une nation. La France quer à cette occasion l'ironie du sort, si les Américains,
ne s'est pas relevée de sa victoire en 1 9 1 8 ni l'Angleterre sous la houlette de Roosevelt, n'avaient commis l'erreur de
de la sienne après la seconde guerre mondiale. Une victoire privilégier ceux que R. Aron appelle les « alliés occasionnels ))'
n'est pas fatalement le signe de la persistance d'une solide en l'occurrence la Russie soviétique, au détriment des « alliés
constitution de la société. Une défaite peut au contraire permanents ,,, telle l'Angleterre. « Il se peut d'ailleurs,
être un appel à un renouveau, à l'image de ce qui s'est passé remarque R. Aron, que ces alliés occasionnels soient, en
en Prusse sous l'égide de l'équipe formée par les von Stein, profondeur, des ennemis permanents : nous entendons par
Hardenberg, Gneisenau et Scharnhorst. Même la cumula­ là des Etats qui, en raison de leur place sur l'échiquier
tion et la continuité historique des victoires ne préserve pas diplomatique ou de leur idéologie, sont voués à se combattre.
un pays contre le déclin possible au lendemain d'une victoire Roosevelt, refusant de conduire la guerre aussi en fonction
décisive. L'exploitation de la victoire dépend de la déter­ de l'après-guerre, rêvant d'un directoire à trois (ou à deux)
mination et de la prévoyance de l'autorité politique et des de l'univers, dénonçant les empires français et anglais
ressources morales de la volonté collective. Enfin une vic­ plutôt que l'empire soviétique, confondait un allié occa­
toire peut avoir pour conséquence d'exciter contre le vain­ sionnel avec un allié permanent et se dissimulait à lui­
queur de nouveaux ennemis, y compris parmi ceux qui même l'hostilité essentielle, cachée sous une coopération
jusqu'alors étaient des alliés. Les victoires de Napoléon temporaire >l1• Toute la politique diplomatique a été condi­
en sont une bonne démonstration. tionnée depuis la victoire de 1 945 par cette absence de
La victoire est particulièrement révélatrice des consé­ lucidité de Roosevelt qui, comme nous l'avons déjà vu,
quences d'un triomphe lorsqu'elle a été l'œuvre de coalisés. subordonnait l'appréciation politique des choses à la victoire
Elle dévoile souvent les intentions souterraines de chacun militaire.
des alliés au moment où il s'est engagé dans le conflit. Après la victoire, les rapports avec le ou les vaincus sont
Evoquons seulement les dissensions qui apparaissent en en général définis par un traité de paix. Celui-ci traduit en
général entre les alliés une fois la victoire acquise. On peut principe le nouveau rapport de force, appelé à commander
rappeler à ce propos les mésententes lors du Congrès de juridiquement les relations internationales. Les conflits non
Vienne en 1 8 1 4 ou lire les minutes de P. Mantoux à propos belliqueux, tels les grèves, donnent communément lieu à
des délibérations préparatoires au traité de Versailles1• Tout un accord, soit sous la forme de conventions collectives,
d'abord le profit ne va pas nécessairement à ceux qui ont soit sous celle d'un protocole ou d'un concordat, soit encore
supporté tout le poids du conflit, du début à la fin. Ce sont sous celle d'un pacte social ou même plus simplement et
par exemple les Américains et les Soviétiques, entrés bien plus rudimentairement d'un procès-verbal d'accord avec
plus tard que les Anglais dans la seconde guerre mondiale, effet contraignant pour les deux parties. Nous examinerons
qui ont été les principaux bénéficiaires. On pourrait invo- ici de préférence le cas du traité de paix. Il peut être le
résultat de négociations entre les anciens belligérants (pro-
r. Voir Les délibérations du Conseil des Quatre, 2 vol., Paris, Ed. du
CNRS, 1955. I. R. ARON, Paix et guerre, p. 40.
cédure la plus commune), mais il peut également être imposé, civilisations un actif et un passif. Un même conflit peut
comme le fut le traité de Versailles, que, pour cette raison, être préjudiciable sous certains rapports et bénéfique sous
les Allemands qualifièrent de Diktat. Le type de traité de d'autres. La guerre est destructrice de personnes et de
paix et même la possibilité d'en conclure un sont condi­ biens, mais cette destruction peut être source d'une pros­
tionnés par la manière dont on a envisagé la conduite de la périté inconnue jusque-là. Il ne sert de rien de vouloir le
guerre et la nature de la victoire. Ainsi que je l'ai montré dissimuler. L'Allemagne par exemple était en ruine à la
il y a plusieurs années déjà1, la capitulation sans conditions fin de la dernière guerre mondiale et ce qui lui restait en
de Roosevelt a bloqué l'avenir politique international au équipement, la récupération organisée par les alliés l'a
nom de la victoire militaire et elle a eu pour conséquence encore approprié en grande partie. La reconstruction sur
l'impossibilité de conclure un traité de paix avec l'Allemagne. la base d'installations et d'un matériel nouveaux a contribué
En effet, malgré les institutions européennes, nos relations à l'essor économique stupéfiant qu'on a cessé d'appeler le
avec l'Allemagne ont toujours pour base l'armistice de r 945 . miracle allemand depuis qu'il a fait de l'Allemagne la pre­
D'ailleurs, les relations internationales ont subi le contrecoup mière puissance économique de l'Europe. Les guerres
de cette absence de traité de paix avec le principal vaincu modernes ont toutes été promotrices de techniques nou­
de la dernière guerre mondiale et il est difficile d'en mesurer velles dont la période de paix a hérité par la suite. Il
toutes les suites à venir. La victoire totale à tout prix peut ne s'agit pas toujours d'inventions nouvelles mais aussi
être l'amorce d'une politique défaillante même au regard d'accélérations dans la mise à la disposition de techniques
de ses propres intérêts. Au total, si la victoire est en elle­ insuffisamment exploitées jusqu'alors. Ce sont des consta­
même un bonheur et la défaite un malheur, les conséquences tations positives qui n'ont rien à voir avec une apologie
d'une victoire mal analysées politiquement peuvent être ni avec une diatribe. Les conflits n'échappent pas par
désolantes et déchéantes, tandis qu'à l'inverse celles d'une leurs conséquences aux équivoques ordinaires des actions
défaite correctement analysées peuvent être stimulantes et humaines.
propices.
Du moment que le conflit est une manifestation de la
3. COMPROMIS ET RECONNAISSANCE
vie, qu'il est inhérent à la nature humaine, il est pris dans
les équivoques de la vie et de l'expérience humaines. Les Si les conflits belliqueux se terminent en règle générale,
moments plaisants et avantageux sont contrebalancés par mais non exclusivement comme nous le verrons encore plus
des moments désagréables et funestes qu'il faut également loin, par une victoire et une défaite, le compromis constitue
prendre en charge. Aucune philosophie, aucune doctrine le plus souvent l'épilogue des conflits non belliqueux. Avant
politique, économique ou religieuse n'a été capable jusqu'à d'analyser le type de solution que constitue le compromis,
présent de dépasser ces ambiguïtés. Il en découle que le il faut au préalable nous entendre sur la notion. Dans l'opi­
bilan des conflits comporte du point de vue général des nion courante elle a en général mauvaise presse, parce qu'on
y voit une faiblesse morale de la volonté ou bien une mani­
1. J. FREUND, Le Nouvel Age, Paris, Rivière, 1970, p. 163-170. festation d'opportunisme ou enfin une prédilection pour

266
les demi-mesures. Pour ce qui concerne le premier point dehors de la convention. Dès lors l'objection de la demi­
on confond souvent de façon regrettable compromis et mesure tombe d'elle-même. L'erreur consisterait à concevoir
compromission, c'est-à-dire le fait de transiger avec la le compromis sous la catégorie du partage de la valeur qui
rigueur des principes et les devoirs que nous impose notre fait l'objet du différend. Simmel remarque fort justement
conscience. Le compromis n'est pas cela : il consiste dans qu'on peut respecter l'intégrité de cette valeur et qu'elle
un arrangement sur la base de concessions réciproques peut être attribuée dans sa totalité à l'un des protagonistes,
pour mettre fin à un conflit ou pour le prévenir. Loin de l'autre étant dédommagé pour son renoncement par l'octroi
manifester une faiblesse de la volonté le compromis exige d'une autre valeur1. Cet octroi peut éventuellement com­
au contraire une forte volonté, et même du courage pour porter une renonciation du bénéficiaire de la première
dominer les passions, l'âpreté de l'intérêt, les rancunes et valeur dans ses prétentions sur la seconde.
les amertumes et trouver la sérénité nécessaire à la discus­
sion positive du litige qui oppose les acteurs. Il faut de la - Les équivoques de l'action
force d'âme pour reconnaître que, en dépit des apparences, Quand on considère la vie sociale quotidienne du point
le point de vue de l'autre peut être juste à ses yeux. de vue purement sociologique on ne peut que reconnaître
Il n'est pas non plus une expression de l'opportunisme, qu'elle est faite de constants accommodements, de tolérances
car, comme le remarquait Lénine : « Seuls, peuvent redouter réciproques, de compromis et d'ententes tacites sans accord
des alliances temporaires, même avec des éléments incer­ préalable, au sens de ce que Max Weber appelait Einver­
tains, ceux qui n'ont pas confiance en eux-mêmes »1• Entrer standnis. Il entendait par cette notion « le fait qu'une activité
dans un compromis, ce n'est pas s'abandonner, mais au qui s'oriente d'après les expectations que suscite le com­
contraire être sûr de soi, savoir faire la distinction entre portement d'autrui possède une chance « valant >> empiri­
l'essentiel et le secondaire et être capable de transiger sur quement de voir ses expectations se réaliser, pour la raison
l'accessoire, sans renier ses principes. Est opportuniste celui qu'il existe objectivement une probabilité selon laquelle les
qui change de camp et d'idées au hasard de ses interlocuteurs, autres considéreront pratiquement eux aussi ces expectations
avec l'espoir d'y trouver son intérêt grâce à la flatterie. comme significativement « valables >> pour leur propre
Le compromis reconnaît une certaine validité à la position comportement, malgré l'absence de tout accord préalable »2•
de l'autre, sans désavouer la sienne. Il n'y a de compromis C'est en vertu de ce genre de compromis tacite que les
possible qu'entre deux attitudes qui restent fermes l'une uns peuvent compter sur les autres. Point n'est besoin de
et l'autre, sans aucune confusion, car dans ce dernier cas chercher l'explication de la vie sociale dans le contrat
il n'y aurait plus qu'une seule attitude. Or, par définition, explicite ou implicite à la manière de tant d'auteurs du
on ne fait pas de compromis avec soi, avec le même, mais xvme siècle, car le compromis suffit à en rendre compte,
avec l'autre. D'ailleurs le compromis est toujours relatif, d'autant plus qu'il est plus proche de la réalité. Il porte
il porte sur l'objet en litige, et tout le reste demeure en
r. G. SIMMEL, Soziologie, édit. citée, p. 250.
r. LÉNINE, Que faire ?, Paris, Ed. sociales, r947, p. r9. 2. Max WEBER, Essais sur la théorie de la science, p. 37r.

268
en lui-même la confiance exprimée ou non sans laquelle une panacée. Il participe lui aussi aux équivoques de toute
il n'y a point de société possible1• C'est en ce sens que action humaine. Ce n'est que lorsqu'il est conclu dans un
Simmel a pu considérer que le compromis est « une des esprit de loyauté réciproque qu'il est un élément de conci­
plus grandes découvertes de l'humanité »2• Il est tout sim­ liation et donc la solution souhaitable des conflits.
plement la condition élémentaire de toute cohabitation La plupart des conflits non belliqueux, non seulement
humaine. se terminent par un compromis, mais se donnent sciemment
Il ne faudrait cependant pas surcharger le concept de pour objectif de le susciter en essayant d'imposer à l'autre
toutes les vertus, car il peut aussi être polémogène, ce qui camp une volonté d'entamer des négociations, que ce soit
veut dire qu'il n'est pas fatalement la voie de la conciliation par la voie de la concertation directe ou celle d'un arbitrage.
et de la paix. La doctrine marxiste-léniniste par exemple Tout se passe comme s'il fallait donner raison à Alain,
nous en détrompe : il peut faire partie de l'arsenal des ruses quand il déclarait : « Commencer par des concessions,
qui alimentent les conflits ou qui permettent de les faire voilà la mauvaise tactique »1. Le patronat et le gouvernement
rebondir à un autre niveau, dans de meilleures conditions. ne cherchent pas toujours à éviter ou à prévenir les conflits
La doctrine marxiste-léniniste nous enseigne, en effet, qu'il par des mesures appropriées, et de leur côté les syndicats
ne faut pas redouter de faire des compromis tactiques, même ont fait de la grève et de la méthode conflictuelle une rou­
sous forme d'alliances, avec les tenants d'une idéologie tine, voire un système. De nombreux conflits sociaux ne
proche ou lointaine, si ce moyen est susceptible de favoriser sont que l'effet d'une sorte de paresse d'un côté comme de
l'accession au pouvoir, quitte toutefois, dès que l'on se l'autre. Ainsi s'est instauré un jeu permanent qui conduit
sent assez fort, à les résilier et, s'il le faut, à se débarrasser du conflit au compromis, du compromis au conflit et ainsi
par la violence de compagnons devenus gênants. L'histoire de suite, une sorte de rite qui n'émeut plus personne,
des compromis des partis communistes avec les partis socia­ sauf lorsque la grève devient impopulaire parce que le reste
listes ou d'autres de même tendance dans les pays de l'Est de la population n'en saisit pas les raisons et se trouve
au lendemain de la dernière guerre mondiale illustre cette incommodé dans son confort ou qu'elle réagit devant des
tactique. Les partis communistes occidentaux ne demeurent accès de violence gratuite. A la différence des compromis
pas en reste, car ils n'ont jamais hésité à faire des compromis tacites que nous avons appelés accommodements, qui for­
dans l'intention d'en tirer profit par subversion et de ment la trame du tissu social et endiguent de nombreuses
les dénoncer unilatéralement dès qu'ils estimaient qu'ils vélléités de conflit, le compromis qui clôt un conflit est
n'étaient plus utiles. Le compromis devient ainsi un élément un compromis explicite et voulu. C'est cette dernière forme
dans la préparation de conflits nouveaux qu'on prémédite que nous nous bornerons désormais à considérer.
et qu'on estime plus décisifs. On aurait donc tort d'en faire Ce type de compromis n'est possible qu'à une condition
expresse : la reconnaissance de l'autre. Tant que de part
et d'autre chacun croit avoir seul raison et que l'autre a
r. Paul M. G. LÉVY, La vérité polémogène dans Etudes polémologiques,
Paris, r973, cahier ro, p. 33.
2. G. SIMMEL, op. cit., p. 250. r. ALAIN, Politique, Paris, PUF, r952, p. 35.

270 27!
tous les torts, le conflit perdurera puisqu'il ne reste dans comprise dans le processus conflictuel. En effet, les syndi­
ce cas d'autre issue que d'imposer unilatéralement à l'autre cats reconnaissent sinon officiellement, du moins en pratique,
notre point de vue par les moyens disponibles. La reconnais­ la particularité de la responsabilité du chef d'entreprise et
sance implique que l'autre défend avec bonne foi son bon inversement la direction reconnaît la légalité, sinon la
droit, au même titre que nous, qu'il le fait parce qu'il est légitimité, des organisations syndicales. Ni d'un côté ni de
lui aussi convaincu de la justesse de sa cause, même si notre l'autre on ne met en cause le système économique et social
appréciation est différente. En luttant pour son point de global ni la société dans son ensemble, de sorte que le conflit
vue, au prix d'un conflit, l'autre n'est peut-être pas mal­ reste sectoriel tant du point de vue géographique que du
veillant et son hostilité n'est peut-être que la réponse à la point de vue des principes. En général on sait à l'avance qu'il
contestation de ses droits ou prérogatives. Evidemment, se terminera par des négociations, quelles que soient l'intran­
ces réflexions peuvent être inversées, et lorsque de part sigeance verbale au départ, les péripéties plus ou moins
et d'autre on adopte ce genre d'attitude la reconnaissance rudes du déroulement ou la durée de la confrontation. Il
est possible, qui conduira au compromis. A la base de la en est de même le plus souvent des conflits qui opposent
reconnaissance il y a donc le sentiment que le fait d'avoir des groupes subordonnés au sein d'une unité politique ou
raison ou tort ne se situe pas exclusivement d'un seul côté, qui opposent un groupe au gouvernement. Les choses ne
que l'on ne peut pas tout vouloir ni surtout tout obtenir changent que si la violence prend une tournure terroriste,
par un conflit. La reconnaissance n'a donc de sens que si lorsque les groupes n'hésitent pas à faire des attentats
elle est réciproque, c'est-à-dire si chacun admet que l'autre mettant en jeu la vie des autres. Le compromis est impos­
peut être convaincu du bien-fondé du parti qu'il prend et sible dans ces cas, faute de la reconnaissance de l'autre, au
de ses mobiles. Soulignons un point capital : il ne s'agit moins par l'une des deux parties.
nullement de partager les vues de l'autre, de les approuver
ni même de les considérer comme équivalentes aux siennes. - L'autre dans la guerre et dans la paix
Au contraire, la reconnaissance respecte l'intégrité de l'autre Lorsqu'on aborde le problème des conflits belliqueux
dans la différence, c'est-à-dire elle n'exige pas que l'un se il faut soigneusement distinguer la révolution ou la guerre
range aux vues de l'autre, mais que l'un n'a pas à les révolutionnaire et la guerre étatique et la guerre civile,
imposer à l'autre. Sans le respect de la légitimité de la enfin la guerre de partisans. Une révolution qui reconnaîtrait
différence la reconnaissance ne s'enclencherait jamais. Autre­ l'autre, même comme ennemi, cesserait d'être une révolu­
ment dit, la reconnaissance consiste dans la considération tion. Aussi doit-elle en vertu de ses présupposés être menée
réciproque de deux autonomies. impitoyablement, non seulement pour imposer à l'autre la
Comme nous l'avons déjà dit, les conflits sociaux se volonté qui lui est étrangère, mais pour l'exterminer. A cet
terminent en général par des compromis parce que d'une effet, tous les moyens sont bons (Lénine ne cessait de le
part l'enjeu est limité, du fait qu'il porte sur des revendica­ répéter). La radicalisation actuelle va jusqu'à préconiser
tions salariales, les conditions de travail ou la participation, les moyens les plus lâches, par exemple l'attentat qui
d'autre part la reconnaissance de l'autre est implicitement n'épargne pas les innocents. Un passage d'une déclaration

272 273
d'Ulrike Meinhof est particulièrement typique à cet égard : de transformation de la société. Le conflit ne cesse pas avec
« La lutte contre l'impérialisme, si l'on ne veut pas que cela la victoire, au contraire il persévère sous forme d'autres
reste un slogan vide, a pour but d'anéantir, de détruire, conflits au sein de la société révolutionnaire jusqu'au jour
de briser le système de domination impérialiste »1• La où le rêve sera réalisé.
terroriste allemande résume ce que Netschaiev exposait déjà Le terrorisme s'inscrit dans la logique de l'action révo­
à la fin du siècle dernier dans le Catéchisme du révolution­ lutionnaire, qu'il s'agisse du terrorisme individuel des anar­
naire : le révolutionnaire est un homme voué qui a pour but chistes ou du terrorisme collectif préconisé par Lénine ou
la destruction de l'ordre actuel, et « nuit et jour il doit avoir Trotsky. Je n'entrerai cependant pas dans les détails d'un
une seule pensée, un seul but � la destruction implacable »2• phénomène que j'ai analysé ailleurs1. Au regard du pro­
Telle est du moins la logique de la révolution. De toute façon blème posé ici, on peut ajouter que le terrorisme pousse le
une révolution ne peut que triompher ou être vaincue, car refus de la reconnaissance jusqu'à chercher à dresser les
opérant sans pardon contre l'ennemi, celui-ci ne peut que enfants contre les parents, les élèves contre leurs maîtres,
réagir de la même façon s'il veut survivre. « La révolution, avec un souci de dramatisation spectaculaire, surtout en ce
écrit de son côté Trotsky, exige de la classe révolutionnaire qui concerne le terrorisme individuel opérant par attentats,
qu'elle mette tous les moyens en œuvre pour atteindre ses dans le but de déstabiliser les relations sociales élémentaires
fins ; par l'insurrection armée s'il le faut ; par le terro­ d'ordre privé, avec l'espoir de désagréger plus facilement le
risme, si c'est nécessaire . . . La question des formes et du compromis général sur lequel se fonde la société. A cet
degré de la répression n'est, aussurément, pas une question effet, il n'hésite pas à caricaturer, parfois de façon ignomi­
de « principe ». C'est une question de moyens en vue nieuse, les institutions de conciliation ou de compromis
d'atteindre le but ))3, Ce refus de toute reconnaissance de comme par exemple une cour de justice.
l'autre se prolonge même par-delà la prise du pouvoir. La guerre civile par contre peut se terminer par un
Puisque par son présupposé la révolution veut transformer compromis entre les deux rivaux, soit sur la base d'une
radicalement la société, il importe, après la défaite de l'en­ reconnaissance réciproque volontaire, soit sur celle d'une
nemi, de montrer de la vigilance envers les révolutionnaires reconnaissance imposée par un tiers qui a surgi dans le
eux-mêmes qui pourraient tempérer leur ardeur pour jouir conflit et qui a acquis une puissance suffisante pour faire
du pouvoir. La tâche n'est jamais terminée. On maintiendra entendre raison aux deux parties en lutte. Le plus souvent,
donc les tensions, quitte à décomposer l'unité révolution­ il est vrai, une guerre civile s'achève par la victoire de l'un
naire, en réclamant sans cesse l'accélération du processus des deux camps, à l'image de ce qui s'est passé en Grèce
en 1 949. J'évoquerai ici uniquement l'exemple d'une guerre
r. Textes des prisommiers de la « fraction armée rouge » et dernières
civile qui s'est terminée par une reconnaissance imposée,
lettres d' Ulrike Meinhof, Paris, Maspero, 1977, p. 33.
2. Catéchisme du Révolutionnaire, in Contrat social, Paris, 1957, vol. I,
cahier 2, p. 123. r. Utopie et violence, p. 194-248. On peut également consulter des
3. L. TROTSKY, Terrorisme et communisme, Paris, Plon, 1963, p. 98 ouvrages plus récents, J. SERVIER, Le terrorisme, Paris, PUF, 1979 et
(coll. " l0/18 ») . W. LAQUEUR, Terrorisme, Paris, PUF, 1979·

2 74 27 5
celui de la guerre de religion durant la seconde moitié du demeurèrent français, tandis que les arrondissements de
xv1e siècle, au cours de laquelle catholiques et protestants Sarrebourg et de Château-Salins, qui faisaient partie du
se sont étripés. Le tiers, constitué par le groupe de ceux département de la Meurthe, passèrent sous l'autorité alle­
qu'on appelait les « Politiques ii, a réussi à mettre un terme mande. Il y a donc eu des concessions de part et d'autre,
aux combats en soutenant le roi légitime Henri IV et la dans la reconnaissance du nouveau rapport des forces favo­
politique de reconnaissance réciproque qui conduisit à l'édit rable à l'Allemagne. Au fond, un traité de paix consiste pour
de tolérance de Nantes1• Il a fallu neutraliser les théologiens une part en « une réglementation juridique de problèmes
en préconisant la séparation entre la religion et la politique non juridiques »1, d'ordre politique, économique, culturel
et en proclamant une amnistie générale au nom de la poli­ et autres. Autrement dit, la juridicité d'un traité de paix
tique, en dépit de la mauvaise volonté des monarchomaques ne découle pas logiquement du droit lui-même, mais des
des deux camps qui virent dans cette amnistie une trahison concessions et des compromis d'ordre non juridique, étant
de leurs idées. Cette primauté accordée au politique a été entendu qu'il présuppose un ordre juridique international
l'une des sources essentielles d'une nouvelle institution glo­ préexistant, du moins de nos jours, qui entérine sa légitimité
bale, celle de l'Etat qui réussit progressivement, en particulier sur la base de la reconnaissance du nouvel instrument par
sous l'autorité de Richelieu, à s'attribuer le monopole de les autres nations.
l'usage légitime de la violence et à éliminer l'ennemi intérieur. Les guerres d'indépendance nationale menées par des
Dans la majorité des cas les guerres interétatiques (entre partisans constituent une illustration particulièrement sug­
peuples, tribus ou nations) se terminent certes par la victoire gestive de notre propos2• Comme nous l'avons déjà vu, ce
de l'un des belligérants et la défaite de l'autre, mais aussi sont en général des guerres dont l'objectif est limité, de
par un compromis si le traité de paix qui sanctionne la sorte qu'elles s'arrêtent avec la libération du territoire. Mais
nouvelle situation a été négocié. Le traité de Versailles a elles peuvent également prendre fin, sans victoire, par la
été imposé, en dehors de toute négociation avec le vaincu, reconnaissance de l'ennemi, point de départ de négociations
celle-ci ayant eu lieu uniquement entre les Alliés qui en et d'un accord conduisant à la paix3, à condition naturelle­
furent les vainqueurs. Par contre, comme la plupart des ment que le soulèvement n'ait pas été écrasé dès le début.
traités de paix des siècles précédents (les plus célèbres ayant Les exemples contemporains sont nombreux. Le jour où la
été les traités de Westphalie et de Vienne), le traité de France a reconnu comme ennemi le Viêtminh et l'Algérie
Francfort de 1 8 7 1 a donné lieu à une négociation entre le les rencontres entre les deux belligérants devenaient pos-
vainqueur et le vaincu, au cours de laquelle l'Allemagne a
reconnu le bien-fondé de certaines prétentions françaises.
C'est ainsi que les arrondissements de Briey et de Belfort I. J. FISCH, Krieg und Frieden im Friedensvertrag, Stuttgart, Klett­
Cotta, 1979, p. 16.
2. Il y a au fond trois types essentiels de guerre : la guerre civile,
I . Pour une analyse plus fouillée de ces événements, voir mes deux la guerre de conquête (soumission d'un autre peuple) et la guerre d'indé­
études : Guerre civile et absolutisme dans Archives européennes de socio­ pendance qui se caractérise par la volonté d'un peuple de redevenir le
logie, 1968, vol. IX, p. 307-323 et L'ennemi et le tiers dans l'Etat dans maître de son avenir et de son destin.
Archives de philosophie du droit, 1 976, t. 21, p. 23-38. 3. Voir mon ouvrage déjà cité, Le Nouvel Âge, p. 153-163.

2 77
sibles et, quelques semaines plus tard, ce furent les accords 4. LA NÉGOCIATION

de Genève et respectivement ceux d'Evian. Il s'agit bien


d'un compromis, car dans les deux cas l'armée française, Si l'on fait abstraction des cas extrêmes ou extrémistes
en dépit de difficultés locales, n'avait pas été battue - en tels que le génocide ou la terreur révolutionnaire, on ren­
Algérie son potentiel était même resté pratiquement contre toujours à un moment donné dans tous les autres
intact - mais, étant donné la conjoncture internationale conflits le problème de la négociation. On ne saurait s'en
et les idées dominantes acquises à la décolonisation, le étonner puisqu'elle passe dans le langage courant, y compris
conflit ne pouvait que s'éterniser sans espoir pour la France celui des politiques, pour la solution contraire à celle de la
de triompher de façon indiscutable. En reconnaissant violence. C'est un des lieux communs : un conflit se règle
l'ennemi, c'est-à-dire en reconnaissant la légitimité de ses par la force ou par la négociation. Au surplus, la voie de la
aspirations à constituer un Etat indépendant, donc un Etat négociation apparaît en général comme la plus honorable et
différent, le processus de la paix était enclenché. La question la plus louable, voire la plus respectable et la plus méritoire.
n'est pas de porter un jugement de valeur sur tel ou tel Très souvent on la rattache à la notion de paix, comme si
événement particulier ou sur telle ou telle disposition, mais l'une appelait nécessairement l'autre. Aussi est-on d'accord
d'élucider du point de vue polémologique, un mécanisme en général pour privilégier au moins théoriquement la
qui met fin à un conflit. Le jour où l'Egypte a reconnu le négociation comme la méthode permettant d'harmoniser
droit d'Israël à son existence de nation indépendante le les rapports sociaux au cours de tractations que les diver­
chemin qui devait conduire aux accords de Camp David gences d'idées ou d'intérêts rendent nécessaires. Cette atti­
était débarré. A l'inverse, tant que les autres nations arabes tude, dont il serait vain de discuter le caractère moralement
ne reconnaîtront pas l'ennemi, donc ne reconnaîtront pas estimable, ne répond cependant pas à toutes les exigences
�sraël, l'état de guerre larvé subsistera au Moyen-Orient et de la sociologie. Certes, celle-ci doit prendre en compte la
il pourra se développer un état de guerre ouverte si les dignité dont la négociation bénéficie auprès de la plupart
circonstances s'y prêtent. des gens, car ce fait est en lui-même socialement intéressant,
Au fond, la reconnaissance de l'ennemi est une façon mais elle doit également prendre en considération d'autres
de reconnaître la subordination du militaire au politique. aspects moins nobles. Pour y voir plus clair, il convient de
C'est également une façon de reconnaître que les moyens s'entendre d'abord sur la notion de négociation.
militaires ne sont pas absolus et que pour vaincre il faut Nous laisserons de côté le sens souvent impropre que
souvent encore autre chose que les seuls moyens militaires. le concept a acquis de nos jours, suivant lequel il désigne
Une armée, même si elle est rompue aux méthodes de la une opération quelconque, jusques et y compris la manière
guerre psychologique, demeure impuissante si les armes de prendre un virage sur la route. Nous nous en tiendrons
pas plus que la psychologie ne parviennent à décontenancer au sens obvie et précis d'échanges et de procédures entre
l'ennemi. Il est rare que la guerre psychologique convertisse des personnes ou des représentants de groupes ou de col­
à une autre conviction ceux qui sont tacitement séduits ou lectivités aux idées ou aux intérêts divergents, en vue de
manifestement acquis à l'opinion contraire. parvenir à un accord à propos du dissentiment en cause.

279
Il peut donc y avoir négociation en dehors de tout conflit, par la voie dite pacifique de la négociation un conflit, il serait
uniquement parce qu'il y a concurrence, mésentente ou une chimérique de faire abstraction de la situation conflictuelle
opposition quelconque, qu'on cherche à surmonter en donnée, en particulier des modifications dans le rapport de
trouvant un terrain commun pour la conciliation. La force que cette situation a déjà entraînées concrètement sur
méthode suppose au préalable qu'il y ait consentement le terrain. On ne peut pas escamoter le conflit, faire comme
entre tous les participants sur cette façon de procéder, même s'il n'existait pas ou revenir à la phase antérieure au conflit.
si par la suite aucune entente ni même un simple rapproche­ Toute négociation diplomatique ou sociale, même en
ment ne devait intervenir. Ainsi comprise elle suppose en l'absence d'un conflit en cours, par exemple pour stabiliser,
outre la reconnaissance des droits ou du moins de certains suivant les termes de G. Adam « une situation d'équilibre
droits et qualités des divers interlocuteurs et le désir de précaire ))1 se déroule inévitablement sur l'arrière-fond d'un
débattre, en principe avec bonne foi, des différends en cause, rapport de force donné. De surcroît, ainsi que nous l'avons
sans vouloir imposer d'avance une solution unilatérale, donc déjà signalé, certains conflits naissent en vue d'éventuelles
avec l'intention de faire, s'il le faut, des concessions. Si négociations, soit que l'initiateur veuille se donner une mon­
d'entrée de jeu l'un des membres est convaincu que les naie d'échange, soit qu'il veuille traiter dans les conditions
autres ne peuvent qu'avoir tort, la négociation ne peut avoir d'un rapport de force qui lui soit aussi favorable que pos­
lieu et si jamais elle a lieu, elle est condamnée à l'échec. sible. Ignorer ou méconnaître ce fait, c'est s'exposer par
Le fondement de la négociation est la parole sous la forme avance à la déconvenue par illusion. Il est même des négo­
de conversations, d'échanges de vue, de pourparlers ou, ciations qui ne sont que des simulacres, parce qu'elles ne
. respectent que formellement ou en apparence le principe de
smvant un terme à la mode, de dialogues. Ce qui nous inté­
resse ici au premier chef, c'est cependant la négociation en la procédure, alors qu'en pratique elles y contreviennent.
situation conflictuelle. Par conséquent, si l'on veut bien Lorsque l'une des parties a forcé l'autre à négocier, cette
admettre qu'il y a trois types principaux de négociations, dernière est de ce fait en position d'infériorité, car ce
la négociation diplomatique, la négociation commerciale et procédé comprend implicitement la menace que fait planer
la négociation sociale, nous nous attacherons plus parti­ la force supérieure. Le procédé était assez couramment
culièrement à la prenùère et à la troisième parce que la employé par les Romains, et de nos jours par les Soviétiques.
situation conflictuelle y est la plus fréquente. Il est des négociations qui ne sont qu'un Diktat camouflé.
S'il est vrai que « négociation et conflit constituent deux Au cours du déroulement des négociations il est assez
façons de prendre des décisions pour modifier des rapports fréquent que les participants utilisent des « coups de force ))
sociaux »1, on ne saurait cependant les opposer antinomi­ pour essayer d'imposer leur volonté. On fait intervenir des
quement comme s'il y avait une incompatibilité foncière pressions extérieures, on menace de rompre la discussion
entre les deux méthodes. Lorsqu'on s'accorde pour régler ou bien on fait la politique de la chaise vide pour la bloquer,
ou encore on alterne les menaces, les intimidations, les

.x. G. ADAM, La négociation collective en France, in France-Forum,


Pans, 1978, n° 165-166, p. 3. I. Ibid., p. 3.

280 281
mises en demeure et les chantages, bref on crée un climat entre le gouvernement hitlérien et le gouvernement stali­
intolérable pour obtenir des avantages, surtout si l'on sent nien en 1 93 9 ont, par exemple, contribué directement au
que l'autre partie tient absolument au succès de la négo­ déclenchement de la seconde guerre mondiale) ou bien
ciation. Et que de négociations explosives qui, pour le moins' pour s'assurer le concours d'alliés pour son projet belli­
.
simulent la violence des conflits ! Ou bien encore on fait queux. Les négociations peuvent donc être polémogènes et
succéder à des moments de crispation des moments de belligènes et n'être qu'une ruse pour tromper l'ennemi
décrispation pour y substituer des phases d'irritation suivies virtuel. Elles peuvent par conséquent être désastreuses, lors­
de phases d'apaisement, en vue de fatiguer les récalcitrants. qu'elles entretiennent chez l'ennemi l'illusion qu'on serait
La liste de ce genre d'artifices et d'astuces est longue, si prêt à se résigner. En tout cas, elles n'évitent pas toujours
l'on fait entrer en ligne de compte les surenchères, les le conflit qu'elles essaient en principe de conjurer. De ce
ententes plus ou moins avouées entre certains partenaires point de vue les accords de Munich restent un exemple
sur le dos des autres, créant ainsi au sein de la conférence fâcheux. Ce sont d'ailleurs souvent les mêmes qui, après
un autre rapport de force. Certaines négociations ne sont avoir préconisé les négociations, les discréditent par la
que des ruses en vue de gagner du temps, dans l'attente suite, lorsquelles se sont révélées néfastes, sous prétexte
d'un rapport de force plus propice. Il ne faut pas s'étonner, qu'elles n'auraient servi qu'à couvrir un marchandage entre
dans ces conditions, si certaines négociations aggravent le des intérêts occultes. Il est indubitable qu'elles sont parfois
conflit qu'elles sont censées régler en principe. Enfin, il menées sans scrupules et qu'elles masquent des machina­
arrive que des négociations ne soient que des manières de tions avilissantes, mais on aurait autant tort de les réduire
préparer un conflit, d'autres ne font que le retarder, à uniquement à ces vilenies qu'à les glorifier comme la seule
l'exemple des accords de Munich en 1 93 8. conforme à la moralité politique ou sociale. Tant mieux
Que l'on n'interprète pas cet exposé de certaines médio­ si une négociation parvient à mettre fin à un conflit, dans
crités des négociations comme un dénigrement de la démar­ le respect des idées et des intérêts légitimes des deux camps,
che. Ce que nous avons dit du compromis et de la reconnais­ ou à le prévenir !
sance suffirait à le démentir. Il importe seulement de ne Comme tout art, celui de la négociation exige diverses
pas se laisser abuser par une littérature apologétique qui la qualités. Il faut bien connaître ses dossiers, être patient et
présente comme la seule méthode valable et, pour comble, persévérant, avoir un tempérament ferme et un esprit
la seule démocratique, qu'il faudrait préconiser universelle­ attentif, savoir écouter, posséder le sens du tact, jusque
ment et en toute occasion. L'invocation de la démocratie dans le « mensonge élégant ». Il n'y a pas lieu de faire une
peut servir elle aussi des agissements ténébreux et perfides. analyse du métier de diplomate, car il existe des ouvrages
Il faut également savoir que la revendication de la négocia­ remarquables sur le sujet, à l'instar de celui de J. Cambon,
tion est souvent le fait des faibles et des pusillanimes. On Le diplomate. Ajoutons seulement qu'il existe une tradition
ne saurait même pas prétendre qu'elle constitue nécessaire­ diplomatique, inaugurée au xvne siècle, qui demeure tou­
ment la voie pacifique du règlement des conflits, car on jours valide, bien que de nos jours les gouvernements se
négocie aussi pour préparer une guerre (les négociations soient habitués aux contacts directs et bien que le diplomate
soit obligé de maîtriser un éventail de problèmes toujours simples à régler. L'intérêt de ces remarques (on pourrait
plus importants, d'ordre économique, culturel, social et en faire d'autres) est de nous faire comprendre qu'il y a aussi
autres. De toute façon, la négociation ne se limite pas à une stratégie et une tactique de la négociation. Je voudrais
l'activité purement diplomatique, du fait qu'elle intervient cependant insister plutôt sur deux points qui sont comme
dans tous les domaines où surgit un différend, aussi bien des nœuds, parce que les chances et les conséquences des
dans le cadre des conflits sociaux que celui des conflits négociations en dépendent.
belliqueux. Ce qu'il y a lieu de marquer, c'est que par sa En principe la victoire et la défaite décident de la fin
nature même, la négociation ne saurait espérer obtenir satis­ d'un conflit, sans équivoques et sans subtilités. Il en va
faction sur tous les points, puisque par principe elle renonce autrement des compromis et des négociations : les accords
à imposer unilatéralement la volonté d'un groupe ou d'une se font souvent sur des clauses qui manquent de clarté dans
collectivité, pour trouver un accord ou un arrangement sur la rédaction et de précision dans la terminologie, de sorte
la base de concessions réciproques ou de compensations. que la porte reste ouverte à des interprétations contradic­
La principale limite réside cependant dans le fait que tout toires. Les appréciations que l'on porte sur ces déficiences
n'est pas négociable. Pour les nations comme pour les sont divergentes : les uns épris de rigueur et de vérité
groupes il y a des principes et des valeurs sur lesquels ils déplorent ces imperfections, s'ils ne les condamnent pas,
ne sauraient transiger sans perdre leur raison d'être, leur sous prétexte qu'elles contiennent en germe de futurs
indépendance, leur identité ou tout simplement leur liberté conflits, les autres au contraire estiment qu'elles sont salu­
de manœuvre. taires parce que, d'une part elles permettent aux parties
Sans entrer dans le détail des procédures, il ne faut de trouver un accord en réservant certains désaccords,
cependant pas se dissimuler le fait que les négociations d'autre part elles ne bloquent pas dans un texte ne varietur
peuvent être pénibles, mettre les nerfs à fleur de peau et, une situation qui reste malgré tout mouvante. Point n'est
en fin de compte, conduire à des ruptures malheureuses qui besoin de citer longuement des exemples de traités ou de
exacerbent les conflits. Je noterai simplement en passant conventions dont les différents camps se réjouissent égale­
la manière de faire traîner les discussions en longueur, de ment pour des raisons opposées. A l'issue des négociations
remettre sur le tapis, à la suite de nouvelles propositions, du traité de Rome instituant la Communauté économique
des problèmes qui semblaient résolus (les marathons des européenne, les fédéralistes étaient ravis de voir leurs espoirs
communautés européennes sont célèbres à cet égard), parfois en partie réalisés, tandis que les anti-fédéralistes étaient
l'ambiance peut devenir intolérable et dramatique, sans satisfaits d'une solution qui écartait l'organisation supra­
oublier les subtilités qui préjugent des conclusions, par nationale de l'Europe. Les résolutions de l'ONU constituent
exemple le débat sur l'ordre du jour, sur les urgences et les un florilège de résolutions dans lesquelles chacun peut glaner
priorités qui tranchent parfois déjà sur le fond ou encore les éléments qui correspondent à ses vues ou ses préoccupa­
l'habileté à neutraliser provisoirement les questions déli­ tions. En fait, les négociations n'ont pas pour but d'établir
cates et épineuses en les mettant entre parenthèses, pour la vérité définitive en matière de relations internationales
s'attaquer en premier lieu à celles qui paraissent les plus ou sociales ni de figer les situations qui, à la longue, risque-
raient de devenir explosives par excessive fidélité à un texte tout bonnement le procédé. Faute de n'avoir pas l'habitude
qui fermerait la porte à toute interprétation. P. Lévy parle de gérer les conflits il perd l'aptitude à la négociation. La
à ce propos de l' « indispensable ambiguïté ))' parce qu'elle seule solution est celle de tout imposer d'en haut, et si
serait la condition de l'adaptation inévitable à la mobilité jamais il y a des négociations elles ne sont que de pure forme.
des sociétés et aux variations des circonstances : << la cons­ Comment les syndicats pourraient-ils négocier en Russie
tatation du caractère indispensable de l'ambiguïté, écrit-il, avec les responsables des entreprises ou avec le gouverne­
pose une question angoissante aux hommes de science de ment puisque d'emblée les grèves sont interdites et qu'en
notre temps : la rigueur croissante de leurs analyses, la conséquence les conflits sont réprimés durement avant
logique des mécaniques qu'ils utilisent, ne vont-elles pas qu'ils ne puissent se manifester avec une ampleur relative.
précisément faire surgir des obstacles sur le chemin de la Le Parti communiste français ne discute ni ne négocie avec
paix ? A chercher trop de précision et à fouiller les détails, les militants qui contestent la ligne générale de sa politique :
ne va-t-on pas rendre impossibles ces accords imparfaits il les exclut ou bien il estime autoritairement qu'ils se sont
qui sont finalement les seuls accords pratiques ? Les paix exclus d'eux-mêmes. La Russie soviétique a fait mine de
négociées en seront-elles rendues plus difficiles de telle négocier avec les compagnons de Dubcek, moins pour
façon que seules les paix « dictées après des capitulations sauver les apparences que pour gagner du temps, avant
sans conditions seraient encore possibles ? Ce serait une d'envahir la Tchécoslovaquie1• En général, et toute propor­
rançon terrible de la recherche de la vérité J>1• Il est fort tion gardée, un pays à administration fortement centralisée
probable que même un traité de paix sans obscurité aucune est moins enclin que d'autres à la négociation. Il serait
n'empêcherait pas la guerre, car la décision d'entrer ou non cependant abusif d'assimiler par principe la centralisation
dans un conflit ne découle pas d'un texte mais de la volonté à l'autoritarisme dictatorial.
des hommes.
Second point : certains systèmes politiques et sociaux 5 . LE ROLE DU TIERS
et certains régimes sont plus propres que d'autres au prin­
cipe de la négociation, du moins en ce qui concerne la vie Une des caractéristiques fondamentales du conflit est,
intérieure de l'organisation ou de la collectivité. Les capa­ comme nous l'avons vu, l'apparition de la dualité ami-ennemi
cités de négociation sont liées au droit à la liberté des per­ ou encore la bipolarité. Cela signifie qu'il entraîne une disso­
sonnes et des groupes, y compris la liberté d'exprimer ouver­ lution du tiers. En ce sens on peut définir le conflit comme
tement ses mécontentements et de susciter des conflits. Par
sa nature même un régime dictatorial ou totalitaire qui I. La situation actuelle en Pologne constime un cas à part, parce que
d'une part il est difficile à la Russie soviétique de déguiser la réalité d'une
limite l'exercice de toutes les libertés rechigne à la négo­ population qui dans sa grande majorité renie les principes de l'idéologie
ciation à l'intérieur de ses frontières, quand il ne récuse pas communiste, d'autre part la Pologne n'a géopolitiquement aucune fron­
tière commune avec un pays de l'Ouest, à la différence de la Hongrie et
de la Tchécoslovaquie. Néanmoins la presse soviétique manifeste ample­
I. Paul M. G. LÉVY, article cité, in Etudes polémologiques, n° ro, 1973, ment son hostilité aux négociations entre le gouvernement polonais et
p. 35. les syndicats.

286
la relation sociale marquée par le tiers exclu. Ou bien celui-ci lui-même dans le conflit, mais qu'on sollicite pour le juger
se désagrège avec l'apparition du conflit par une sorte ou y mettre fin. Cette attitude peut être celle du médiateur
d'implosion à l'intérieur des relations sociales, ou bien ou celle de l'arbitre, fonctions qu'il ne faut pas confondre.
il se met hors circuit et laisse les protagonistes en découdre Le médiateur est chargé, avec l'accord préalable des deux
entre eux. Il est pour le moins surprenant que, à part parties, d'une mission occasionnelle et temporaire qui
quelques rares auteurs, cette notion du tiers n'ait guère consiste à réunir les conditions d'un rapprochement en vue
fait l'objet des investigations des sociologues. Et pourtant d'une éventuelle entente entre les rivaux. Simmel cite à ce
elle est capitale pour toute compréhension du tissu social, propos le médiateur dans les conflits sociaux. Il précise
puisque la société est un ensemble de relations entre des toutefois qu'il n'a pas pour fonction d'élaborer lui-même
tiers, qui peuvent tantôt former une unité cohérente par l'accord, mais uniquement de susciter un climat favorable
exemple un groupe, tantôt demeurer dispersée dans une à une entente ou à une solution qui sera l'œuvre des compé­
foule. Machiavel avait déjà eu conscience de cette impor­ titeurs. L'arbitre, par contre, est un intermédiaire prévu
tance du tiers1, malheureusement sa sagacité n'a guère trouvé et institué par une convention : il fait partie intégrante du
jusqu'à nos jours d'écho auprès des spécialistes de l'analyse jeu ou de la compétition tout en demeurant impartial. Il
de la société. Si nous nous en tenons uniquement au pro­ intervient pour faire appliquer la loi ou les règlements dont
blème du conflit, on voit tout de suite qu'on ne peut ignorer la validité est reconnue de part et d'autre, et en cas d'affronte­
le tiers puisque, en vertu de la polarité, il l'élimine au ment ou de contestation violente il applique le règlement.
départ et puis le retrouve au dénouement, sans compter Le second type, Simmel le dénomme terti'us gaudens, c'est-à­
qu'il peut briser la dualité conflictuelle. Le tiers apparaît ainsi dire le troisième larron. Le tiers n'est pas impliqué directe­
comme la notion corrélative, par constraste, du conflit. ment dans le conflit, mais il en tire profit pour lui-même.
C'est à Simmel que revient le mérite parmi les socio­ Là aussi deux modalités sont possibles : ou bien il tire
logues modernes d'avoir attiré l'attention sur le concept et bénéfice malgré lui de la situation conflictuelle, du simple
sur sa portée dans la composition sociale. Je n'exposerai pas fait que les deux camps occupés par leur affrontement lui
en détail son analyse, pour l'avoir fait ailleurs2, et je me laissent le champ libre pour pousser son avantage, ou bien
limiterai à tracer les grandes lignes de sa typologie du tiers l'un des deux rivaux favorise le tiers pour mettre en difficulté
en rapport avec le confiit3• Il distingue trois types. Le son opposant. Cette seconde modalité offre à son tour deux
premier consiste dans le tiers impartial qui n'est pas impliqué éventualités. Dans le premier cas les deux rivaux cherchent
les faveurs du tiers au cours du conflit qui les oppose pour
essayer de renforcer leur position, dans le second cas ils
l. G. NAMER, Machiavel ou les origines de la sociologie de la connaissance,
p. 17.
entrent en conflit à cause du tiers, en vue de s'attirer sa
2. Voir mes deux études, la première Der Dritte in Simmels Sozio­ bienveillance ou son concours. Le troisième type est celui
logie, dans Aesthetik und Soziologie um die Jahrhundertwende : Georg du divide et impera. Le tiers intervient lui-même dans le
Simmel, Francfort/Main, Klostermann, 1976, p. 90-104, et l'autre le rôle
du tiers dans le conflit, in Etudes polémologiques, 1975, cahier 17, p. r r-23.
conflit et l'attise parce qu'il y trouve son intérêt ou pense
3. G. SIMMEL, Soziologie, p. 75-94. acquérir une position dominante. Le cas échéant il suscite

288
J, FREUND 10
même l'affrontement entre les deux pour les affaiblir l'un En conséquence je proposerais une autre façon de sener
et l'autre et poursuivre ainsi dans de meilleures conditions les divers rôles du tiers dans un conflit : ou bien il est partie
ses propres objectifs. prenante dans le conflit ou bien il n'est pas partie prenante.
Sans mettre en cause la pertinence de cette classification, Première rubrique : le tiers est partie prenante dans le
on peut, je pense, se poser une question à propos du troi­ conflit. Dans ce cas, comme d'ailleurs dans le suivant et
sième type : le tiers peut-il être l'instigateur d'un conflit plus généralement dans la plupart des relations sociales,
en tant que tiers et en le restant tout au long du conflit ? conflictuelles ou pacifiques, les modalités pratiques sont
Si la dualité est un critère déterminant de toute conflictualité, diverses. Il n'y a pas qu'une seule façon pour le tiers d'inter­
on voit difficilement comment un tiers peut participer à un venir dans un conflit. Nous retiendrons ici les manières les
conflit sans susciter la bipolarité. Nous avons indiqué plus plus caractéristiques, en procédant en decrescendo, c'est-à­
haut que, à l'exception de quelques très rares cas tout à fait dire en allant de l'immixtion la plus saillante et la plus
éphémères dans une guerre civile, il ne saurait y avoir de explicite à celle qui est déjà voisine d'une abstention.
conflit entre trois camps en même temps, en ce sens qu'ils
se combattraient mutuellement en toute autonomie. Le - Le jeu des alliances
divide et impera est incontestablement dans certaines condi­ Tout d'abord le phénomène de l'alliance, qui peut
tions une formule politique efficace pour régner et pour prendre suivant les commodités des noms divers : coalition,
assujettir les adversaires. Toutefois, si le prince (individuel ligue, entente, front ou bloc. L'alliance est le seul cas où le
ou collectif) peut produire le prétexte du conflit, s'il participe tiers intervient directement dans le conflit, au sens de la
directement lui-même à la lutte, il provoque la bipolarité. configuration propre au conflit, celle de la bipolarité. L'allié
Il est vrai, les exemples que Simmel cite pour illustrer ce n'est pas, en effet, un tiers dans le conflit en tant qu'il
troisième type ressortissent davantage à des antagonismes constituerait un troisième camp, mais il est le tiers dans
non conflictuels, à de simples rivalités, et non à des conflits. l'un ou l'autre des deux camps qui s'affrontent. Dans cet
Il évoque ainsi le fait que le prince oppose les rivaux grâce ordre d'idée l'alliance est une union de groupes, d'organi­
à des flatteries, des provocations, des calomnies ou bien en sations ou d'Etats en vue de prévenir un conflit ou de le
faisant miroiter aux uns et aux autres les mêmes espoirs. mener en commun. Le problème qu'elle pose est celui de
Seulement, lorsque Simmel envisage l'intervention directe la triade, qui a fait l'objet d'assez nombreuses études, suivant
du tiers, il rétablit la configuration duale, en ce sens que le que les coalisés sont sur un pied d'égalité ou non, ou suivant
tiers se range du côté de l'un des rivaux pour abattre l'autre, que la situation est stable ou non. Nous renvoyons à ce
puis se retourne contre ce dernier pour le réduire à son tour1• propos aux recherches de Caplow1 et aux rapports sur les
C'est pourquoi il ne me semble pas qu'un tiers puisse être diverses combinaisons entre triades selon la triple attitude
l'instigateur d'un conflit et y participer uniquement en tant possible, celles de l'amitié, de l'inimitié et de l'indifférence,
que tiers, sans prendre parti pour l'un ou pour l'autre camp. qui ont été étudiées lors des séminaires de l'Institut de

I. SIMMEL, ibid., p. 93. I. Th. CAPLOW, Deux contre un, Paris, A. Colin, 1971.

29 1
Polémologie de Strasbourg1. Nous n'avons cependant pas alliance, car, qu'il s'agisse de syndicats ou d'Etats ou encore
à examiner ici le jeu des coalitions en général, par exemple d'associations, l'entente n'est jamais parfaite, ne serait-ce
celui des partis dans la vie politique intérieure et non que parce que dans toute alliance il existe une hiérarchie
conflictuelle, mais à l'envisager du point de vue du conflit. plus ou moins avouée entre les partenaires, parfois une véri­
En dépit de leur intérêt commun dans un conflit les coalisés table hégémonie. Il en est ainsi des Etats-Unis dans l'OTAN
peuvent entrer dans des rapports de tensions entre eux, et de l'URSS dans le pacte de Varsovie. Les relations entre les
parce que l'un craint que l'autre risque de devenir trop alliés peuvent comporter de la méfiance, de la jalousie et
fort ou de tirer la presque totalité des avantages ou encore des ruses, pour la simple raison que le but de l'alliance ne
parce qu'il y a désaccord sur le rôle respectif de chacun se confond pas avec les autres intérêts propres à chacun des
dans l'entreprise commune. Il est arrivé que des alliances contractants. Cette situation a inévitablement des réper­
se soient brisées au lendemain de la victoire, du fait que cussions sur l'alliance au point d'attiédir dans certaines
l'un des partenaires devenait trop puissant ou qu'il cherchait occasions la volonté combative. Il suffit d'observer le
un autre allié plus accommodant. Il est même advenu que comportement respectif des deux syndicats CGT et CFDT lors
des alliances aient été rompues au cours d'un conflit et d'un conflit pour constater que l'action commune ne signifie
même qu'il y ait eu un renversement d'alliance. Les exemples pas unité d'intention ou d'intérêt. Au fond, c'est le dévelop­
les plus connus de nos jours sont ceux de l'Italie qui a pement même du conflit qui met à l'épreuve la cohésion
quitté lors de la première guerre mondiale la Triple Alliance d'une alliance. Une entente entre une pluralité de partenaires
pour lutter aux côtés des forces de !'Entente et qui, lors est souvent écartelée plus ou moins rudement à l'étage infé­
de la seconde guerre mondiale, a rompu en plein milieu rieur par d'autres alliances subsidiaires, plus ou moins dissi­
des combats l'alliance dite de l'Axe pour se ranger aux côtés mulées, plus ou moins temporaires, au sein de l'alliance prin­
du camp dit des Alliés. Ainsi que le souligne Caplow, les cipale. Le caractère polémogène ou belligène d'une alliance ne
triades et par conséquent les coalitions sont « toujours révo­ saurait donc être mis en doute : on conclut une alliance pour
cables »2• On peut même chercher dans une alliance présente conjurer un conflit ou pour le déclencher ; elle peut donc
les conditions d'une alliance future avec un autre parte­ être offensive ou défensive. Pourquoi s'allierait-on si l'on
naire, suivant l'exemple donné par la Prusse à l'époque du n'avait pas en vue une modification du rapport des forces
règne de Napoléon. De toute façon le conflit peut engendrer donné ?
la coalition ou bien il en est la conséquence. Il y a toutefois des alliances plus belligènes que d'autres,
« Les renversements d'alliance appartiennent au procès par exemple celles que j'appellerais antinaturelles. Il s'agit
normal de la diplomatie », écrit R. Aron3• La politique et d'alliances entre des pays au système politique totalement
le jeu du rapport de force ne sont pas supprimés par une hétérogène ou diamétralement opposé ou encore aux idéo­
logies qui s'excluent. Dès qu'une pareille alliance est conclue
I . Voir à ce sujet J. FREUND, Le rôle du tiers dans le conflit, op. cit., le risque d'un conflit est en général imminent. L'histoire nous
p. 22-23, et J. BEAUCHARD, La dynamique conflictuelle, p. 1 5 1-173.
2. Th. CAPLOW, ibid., p. I . offre quelques exemples tout à fait convaincants, par exemple
3 . R. ARoN, Paix et guerre, p . I06. l'entente entre la France républicaine et la Russie autocratique

292 293
avant la première guerre mondiale et l'accord entre l'Alle­ Le tiers peut jouer un second rôle, celui de protecteur
magne nazie et la Russie communiste à la veille de la d'un des camps en conflit. Il nous suffira d'une situation
seconde guerre mondiale. Quoi qu'il en soit, le jeu des pour l'illustrer, sans qu'il soit besoin d'ajouter de longs
alliances qui se font et se défont est inséparable des conflits commentaires. La guerre des partisans, en effet, source
et, selon toute probabilité, il subsistera tant que dureront principale des conflits de nos jours, est typique à ce sujet.
les situations conflictuelles, c'est-à-dire tant que des groupes, Une telle entreprise est vouée à une action éphémère si
des organisations ou des nations s'efforceront de modifier, les partisans ne trouvent pas un pays tiers, capable de les
pour des raisons idéologiques ou par intérêt, un rapport de ravitailler en armes et en subsides, et d'être le défenseur de
force donné. Cette notion étant elle-même inhérente à toute leur cause au plan international. Etant donné qu'une telle
société. On peut, certes, imaginer, théoriquement, la paix guerre est menée par des irréguliers et qu'au départ elle
sous la forme d'une alliance universelle ou, selon les termes s'apparente à une rébellion, il est indispensable de trouver
de l'abbé de Saint-Pierre, d'une « alliance perpétuelle »1, un tiers régulier et officiel qui soit en mesure de soutenir la
mais selon toute vraisemblance elle est condamnée à rester légitimité de leurs aspirations et de la faire reconnaître par
utopique. Ne s'agit-il pas d'une contradiction dans les d'autres pays. Trop d'exemples récents témoignent de ce
termes ? Une alliance n'est-elle pas, par nature, nécessaire­ rôle essentiel du tiers dans les guerres de partisans. Le FLN
ment particulière et tout aussi nécessairement transitoire algérien avait l'appui ouvert des pays arabes, le Viêt-minh
et révocable ? On ne s'allie pas pour le plaisir de s'allier, celui de la Russie soviétique et de la Chine maoïste, tout
mais pour renforcer sa position devant un ennemi réel ou comme la résistance en Europe durant la dernière guerre
potentiel. En un certain sens on peut présenter l'ONU mondiale était épaulée par les Alliés. Cette assistance fut
comme une alliance de ce genre, à tout le moins certains une des conditions fondamentales de leur succès. Cuba joue
commentateurs lui en attribuent la vocation. Or, en pra­ même ouvertement aujourd'hui le rôle du tiers, soit pour
tique on constate que l'assemblée est divisée entre des soutenir des guerres de guérilla en Amérique centrale, soit
alliances ou plutôt des sous-groupes d'alliés qui, loin de pour maintenir dans d'autres continents un pouvoir de
chercher à promouvoir la paix, s'entendent pour attiser partisans victorieux. Les exemples inverses sont tout aussi
certains conflits ou encore pour condamner les uns et applau­ probants. Le jour où Churchill a reconnu Tito et ses parti­
dir les autres. On a même pu assister à l'événement paradoxal sans en Yougoslavie, l'action menée par le général Mihai­
d'un vote d'une motion désapprouvant un processus de lovic s'est effondrée. La révolte des Kurdes en Irak sous la
paix engagé par deux nations qui étaient en guerre depuis conduite de Barsani s'est effilochée quinze jours après la
plusieurs décennies. A certains égards, l'ONU est une insti­ signature d'un protocole d'accord entre le chah d'Iran et
tution internationale polémogène. l'Irak. L'oAs en Algérie, dont certains chefs avaient pourtant
<< pioché » les méthodes des partisans qu'ils avaient déjà
rencontrés en Indochine, au point d'en avoir été parfois
I. Cf. la nouvelle édition du Projet pour rendre la paix perpétuelle contaminés, ont négligé ce point essentiel qui a été à l'origine
en Europe, due à la diligence de S. GOYARD-FABRE, Paris, Garnier, 198 1 .
Voir l a présentation de l'éditrice, p . 76. de leur déroute, à moins que l'action ne fut qu'un baroud

294 295
de désespoir. Tous ceux qui ont analysé en profondeur le - « Vae neutris » ?
phénomène du partisan et qui ont lu les textes de Che Guevara Deuxième rubrique : le tiers n'est pas partie prenante
ont été stupéfaits de le voir se lancer dans son équipée en dans le conflit. Comme précédemment nous procéderons
Bolivie où il ne pouvait qu'aller à la mort, faite du support en decrescendo. La première figure est celle du tiers jouant
d'un tiers. Il existe un peu partout dans le monde des un rôle dissuasif, en ce sens qu'il empêche un conflit
formes inchoatives de rébellions partisanes, en Iran, en d'éclater parce qu'il brandit la menace d'intervenir. Une
Amérique latine, mais elles sont vouées à l'échec tant qu'elles autre modalité est l'apparition du tiers au milieu du conflit
n'auront pas trouvé le patronage d'une tierce puissance. parce qu'il a acquis une puissance suffisante pour faire
En troisième lieu le tiers peut être le profiteur d'un entendre raison aux deux camps hostiles. Ce fut le cas par
conflit, au sens du tertius gaudens de Simmel. Il serait super­ exemple de l'action déjà évoquée des Politiques qui réussi­
flu de répéter ici ses explications, par exemple celles qu'il rent à mettre fin aux guerres de religion au xv1e siècle.
donne à propos de la rivalité entre deux partis politiques, L'histoire nous offre d'ailleurs à ce sujet certaines bizarreries
de forces à peu près égales, qui ne peuvent gouverner qu'avec que nous qualifions de singularités et que Machiavel appelait
l'appui au moins implicite d'un tiers. C'est ainsi que les la fortune. C'est ainsi qu'il nous fait part de l'attitude d'un
petits partis charnières acquièrent dans une assemblée une tiers, Piccinino, qui par ses insolences finit par réconcilier
puissance disproportionnée avec leur force numérique. Il les deux ennemis qu'étaient Visconti et Sforza1. Il arrive
arrive aussi que l'une des parties en conflit favorise le tiers aussi qu'un tiers devienne l'objet d'un conflit malgré lui,
non engagé rien que pour irriter l'adversaire et envenimer parce que les rivaux se combattent pour obtenir éventuelle­
la situation. L'exemple le plus notoire est cependant celui ment son amitié ou sa bienveillance.
de l'Eglise au Moyen Age. Elle a su exploiter à son bénéfice La figure principale est cependant celle du tiers modé­
les conflits entre les princes temporels, il est vrai en se rateur qui s'efforce de dénouer un conflit dans lequel il
déclarant parfois pour l'un des belligérants, faisant ainsi n'est pas impliqué. Il s'agit essentiellement du médiateur.
pencher la balance en sa faveur. La Russie soviétique a Nous renvoyons pour l'essentiel à ce qu'en a dit Simmel
largement tiré profit de sa position de tiers dans le conflit et que nous avons exposé plus haut, et nous n'ajouterons
entre les Etats-Unis et le Japon durant la dernière guerre que quelques remarques complémentaires. La procédure de
mondiale, avant de jouer le rôle de l'intrus à la dernière la médiation ou des bons offices est assez fréquente dans
minute pour concrétiser son avantage. Il est aussi des cas où les conflits sociaux, plus rare dans les conflits interétatiques.
une crise qui secoue le tiers suscite les appétits des deux Le médiateur peut être un Etat tiers ou un organisme inter­
camps en conflit et accentue leur hostilité. Avec cette national tel l'ouA qui, à plusieurs reprises, a joué le rôle
dernière figure nous sommes cependant déjà à la limite d'intermédiaire collectif, sinon d'arbitre, dans des conflits
du tiers qui n'est pas partie prenante. entre Etats africains. Le plus souvent le médiateur est une

1. MACHIAVEL, Histoires florentines, dans l'édition des œuvres de


Machiavel de la collection de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1952, p. 1232.

297
personne privée, chargée d'une mission de bons offices par politique étrangère est plus ou moins ouvertement contrôlée
la communauté internationale, dont l'autorité et la compé­ par le puissant voisin soviétique. Les neutres ne se désinté­
tence sont reconnues par les deux camps. aux prises. Cette ressent pas de la politique internationale, ne serait-ce que
formule est la plus couramment employée en raison de la parce qu'ils manifestent leurs sympathies en fonction de leur
souplesse qu'elle présente pour dénouer le jeu complexe propre constitution. Il est indiscutable que la Suisse et la
des rivalités. Toutefois, la médiation n'a de chances d'être Suède sont davantage sensibles aux pays démocratiques de
efficace que dans le cas de conflits limités ou périphériques. l'Ouest qu'aux régimes despotiques de l'Est. De toute façon,
En effet, lorsque les implications sont à la dimension des la décision de demeurer neutre n'appartient pas entièrement
intérêts et des prétentions des grandes puissances le poids aux pays qui souhaitent l'être, car la neutralité peut ne pas
du médiateur serait trop faible pour esquisser même seule­ être respectée par l'un des belligérants. La Norvège, le
ment une solution. De toute façon, la médiation n'est en Danemark et la Hollande en ont fait la cruelle expérience
général possible d'une part que s'il y a au préalable une au début de la seconde guerre mondiale. En ce domaine
reconnaissance réciproque, au moins implicite des deux aussi la reconnaissance par l'autre est capitale.
camps, et d'autre part que si les plus puissants estiment Depuis la dernière guerre mondiale et le processus de la
que dans le contexte de leur propre jeu il vaut mieux ne pas décolonisation la neutralité est devenue l'objet d'une idéo­
modifier les conditions données des relations internationales. logie. Elle est en ce cas équivoque comme toute idéologie.
La dernière configuration est celle de la neutralité, D'ailleurs cette attitude se désigne elle-même comme neu­
évidemment au sens politico-social du terme. Est neutre tralisme actif, ce qui signifie qu'elle entend intervenir
en ce cas celui qui décide de se tenir à l'écart d'hostilités dans les affaires mondiales et dans les instances interna­
en cours ou de celles qui pourraient survenir, ce qui veut tionales. En fait, comme l'indique l'autre dénomination,
dire que la neutralité n'a de signification que par rapport au le non-alignement, il s'agit plutôt de ne pas se ranger du
conflit et non par elle-même. Comme toujours, les moda­ côté de l'un des deux blocs, de garder sa liberté de manœuvre.
lités pratiques sont diverses, étant entendu que la neutralité Cependant, non seulement les partisans de cette position
ne consiste pas obligatoirement en une attitude purement s'immiscent dans la plupart des actions internationales, sans
passive d'indifférence ou d'impartialité. Il faut distinguer prudence souvent et parfois sans retenue, mais en plus
la neutralité permanente à l'égard de tout conflit possible et ils n'hésitent pas à envenimer des conflits et, le cas échéant,
la neutralité occurrente à l'occasion d'un conflit déterminé, à les provoquer. A la différence des neutres du type occi­
ou encore la neutralité armée, à l'image de la Suisse décidée dental, ils ne se contentent pas seulement de laisser percer
à se défendre en cas d'attaque, et la neutralité désarmée à leurs préférences, mais il leur arrive de pratiquer l'ingé­
l'image de l'Autriche qui n'entretient une petite armée que rence directe en fonction de leurs préférences. Fidel Castro,
pour répondre aux nécessités de la sécurité intérieure. qui a été le président de la ligue des non-alignés, envoie
Toutes ces variétés comportent à nouveau des nuances. La dans les autres pays des détachements militaires qui agissent
Finlande proclame sa neutralité, mais il s'agit d'une neutra­ comme des troupes d'occupation, en liaison immédiate
lité surveillée de l'extérieur, du fait que l'orientation de sa avec les intérêts stratégiques de l'Union soviétique. Ce n'est

299
qu'une neutralité de façade qui ne trompe que ceux qui bien sous la forme d'associations que d'institutions aux­
veulent être trompés. Lors des événements de l'automne1 95 6 quelles participent les citoyens d'opinions et de partis
de nombreux pays non alignés ont critiqué avec infiniment contraires. Le relatif consensus indispensable à tout échange
plus de sévérité l'équipée militaire franco-anglaise à Suez social a pour fondement le tiers, dont le rôle ne consiste pas
que l'invasion de la Hongrie par l'armée soviétique. Ce ne seulement à être un tampon qui amortit les chocs, les anta­
sont pas seulement des nuances qui séparent le comporte­ gonismes et les tensions, mais aussi de servir d'intermédiaire
ment de Cuba et celui de la Yougoslavie. Assez souvent pour la communication entre ceux qui prétendent s'ignorer
la politique neutraliste du non-alignement n'est pour cer­ ou qui se dressent les uns contre les autres. Dans une société
tains pays qu'un moyen de chantage pour obtenir d'un qui ne reconnaîtrait point le tiers ou bien le conflit serait
bloc ce que l'autre leur refuse d'accorder. Comme d'un permanent ou bien l'un des camps finirait par assujettir
autre côté un certain nombre de pays non engagés se l'autre et l'absorber et l'on assisterait à une fusion totalitaire,
proclament révolutionnaires, on peut s'interroger sur la sin­ comme dans la plupart des dictatures révolutionnaires
cérité de leur neutralité, puisque pour un révolutionnaire modernes. Au total le tiers est la configuration élémentaire
le neutre, au sens occidental du terme, est un ennemi au d'une société car il conditionne l'équilibre, rend possible
même titre qu'un pays engagé dans la politique occidentale. les combinaisons sociales les plus diverses et en même temps
Ainsi que le souligne R. Aron, « la neutralité couvre des il est un facteur de dissuasion des conflits internes. Il est de
réalités différentes et les deux camps emploient souvent notoriété que les sociétés totalitaires, qui ne reconnaissent pas
le même mot sans penser la même chose. Mais, étant entendu le tiers, s'affaissent dans la torpeur d'un unanimisme léthar­
que chaque camp préfère une certaine sorte de neutralité gique, faute des canaux de communication et de diffusion
à une autre, il n'est pas exclu que les deux camps s'accordent, que procure le tiers et faute de la créativité critique qu'il
en certaines circonstances, sur une neutralité exactement inspire. Seule la reconnaissance du tiers permet l'apparition
définie, bien qu'elle soit plus conforme à l'idéologie et à des pouvoirs intermédiaires, sans lesquels, selon Montes­
l'intérêt de l'un que de l'autre ))1• Il en est ainsi de l'Autriche. quieu, un pouvoir devient omnipotent et arbitraire. Le tiers
En fin de compte, c'est la nature du conflit qui détermine est la condition de la stabilité dans les sociétés libres, parce
chaque fois le type de neutralité et le contenu à donner que seul il rend possible l'apparition d'une majorité et d'une
au concept. minorité et par conséquent d'une opposition politique.
Toutes ces considérations contribuent à mieux préciser
et évaluer le rôle du tiers dans la société en général. Si jamais
une collectivité était uniquement divisée en deux camps
opposés, sans aucun intermédiaire, sans tiers, la situation
deviendrait explosive et assez rapidement conflictuelle. Le
tiers est un facteur capital de la concorde intérieure, aussi

I. R. ARON, Paix et g11erre, p. 523.

3 00 3 01
6

Une activité spécifique

I. LE CONFLIT N 'EST PAS A CONFONDRE

AVEC LE JEU. . .

Nous prenons ici la notion d'activité sociale au sens


wébérien d'une conduite « qui, d'après son sens visé par
l'agent ou les agents, se rapporte au comportement d'autrui,
par rapport auquel s'oriente son déroulement ))1. Pour qu'il
y ait conflit il faut au moins deux êtres ou objets, et même
le sens impropre du conflit de devoirs implique la difficulté
de choisir entre deux obligations contradictoires. Non seule-

r. M. WEBER, Economie et société, t. I, p. 4.


ment le conflit se rapporte à un autre, mais chacun modifie desquels une économie de gaspillage est substituée à une
sa tactique en fonction des fluctuations de l'action de l'autre. économie d'accumulation... D'autre part la guerre moderne
Un conflit n'est pas le produit objectif d'une situation et la fête primitive sont le temps des émotions intenses :
- bien que les circonstances peuvent avoir un poids consi­ crises espacées, fiévreuses, qui rompent la terne et tran­
dérable - mais il est la conséquence de la volonté subjective quille monotonie des jours »1• Enfin la théorie des jeux fait
de personnes, de groupes ou de collectivités qui cherchent même du jeu le modèle d'une élaboration de la stratégie des
à briser la résistance qu'autrui oppose à leurs intentions conflits, il est vrai en présupposant que les joueurs et les
ou à leur projet. C'est en ce sens que le conflit est une activité stratèges se comportent d'une façon rationnelle.
spécifique qu'on ne saurait confondre avec d'autres activités. Personne ne le niera, ces rapprochements peuvent être
Il s'agit donc de nettoyer en quelque sorte le concept d'assi­ pertinents, surtout lorsqu'on choisit bien ses exemples.
milations incongrues. Et tout d'abord le conflit n'est pas Ainsi Huizinga n'envisage pratiquement que des conflits
un jeu. de faible envergure, et la théorie des jeux se donne au départ
De nombreux auteurs ont trouvé une parenté entre le des axiomes qui excluent d'emblée pour une large part les
conflit et le jeu, entre autres Clausewitz. Il ne manque plus aspects non rationnels des conflits. En réalité, il existe des
à la guerre, écrit-il, « qu'un élément pour en faire un jeu, différences considérables entre le jeu et le conflit que la plus
et cet élément ne fait assurément pas défaut : c'est le hasard. belle théorie est incapable de surmonter.
Aucune activité humaine ne dépend si complètement et si Le jeu se définit uniquement par les règles qui l'instituent,
universellement du hasard que la guerre l>1• Parfois on met qui lui confèrent sa consistance et sa particularité. Deux
en rapport guerre et jeu pour en faire tous deux des pro­ jeux de cartes comme la belotte ou la manille, en dépit de
ducteurs de culture. Ainsi pour Huizinga, après Ruskin, l'identité du carton et des figures, se différencient chacun
la comparaison entre guerre et jeu n'a rien de métaphorique, par d'autres règles qui déterminent chaque fois le type de
du fait qu'ensemble ils remplissent une fonction cultu­ jeu. Celles-ci demeurent toujours les mêmes et elles trans­
relle2. Il ne fait exception que pour la guerre totale moderne cendent chaque partie particulière, de sorte qu'on peut
et, antérieurement, pour certaines conceptions analogues à répéter des parties autant de fois qu'on le veut, parfois à
celles des Assyro-Babyloniens qui préconisaient l'exter­ intervalles réguliers. Si l'on change totalement les règles
mination des ennemis. D'autres auteurs encore associent on invente un autre jeu qui gardera sa particularité propre
la guerre, le jeu, le sacré et la fête. C'est le cas par exemple tant que 1' on ne modifie pas son esprit. Le fondement d'un jeu
de Caillois : « La réalité de la guerre correspond à la réalité est donc un ensemble de conventions, ce qui explique que
de la fête... La guerre et la fête sont deux périodes de mobi­ l'on peut, le cas échéant, amender partiellement les disposi­
lité et de vacarme, de rassemblements massifs au cours tions pratiques de certaines règles dans le respect cependant
de l'esprit du jeu. Les joueurs peuvent s'ils le veulent
I. CLAUSEWITZ, De la guerre, p. 64. s'accorder entre eux pour éliminer l'une ou l'autre des
2. J. HUIZINGA, Homo ludens, Paris, Gallimard, 195 1 , p. 150-151.
Pour J. RUSKIN voir La couronne d'olivier sauvage, Paris, s.d., p. 53-63,
mais également avec plus de réserves, p. 3-30. I. R. CAILLOIS, Bellone, p. 210.
conventions, par exemple exclure les annonces à la belotte, s'il en a les moyens. La différence essentielle cependant
mais cette entente ne vaut que pour eux. De plus une réside dans le recours possible à la violence et à ses corollaires
activité ludique se déroule en général dans un champ clos, que sont l'ascension aux extrêmes et la mise à mort. Un
les règles définissant les dimensions du terrain de tennis ou conflit ne se laisse pas subordonner à des règles qui le défi­
du ring, avec éventuellement une pratique tout terrain niraient, mais il crée sans cesse, dans son déroulement même,
comme à la pétanque, la durée d'une rencontre (deux mi­ ses propres normes, au hasard des circonstances et des
temps de quarante minutes pour le rugby et deux mi-temps possibilités, en dehors de la référence à un cadre juridique.
de vingt minutes effectives pour le basket-ball), le nombre Si l'un des camps emploient des moyens et des méthodes
des participants (rugby à quinze ou rugby à treize, en tennis nouvelles et imprévues, il ne reste à l'autre que de trouver
le simple ou le double), ainsi que les critères qui déterminent de semblables au plus tôt ou bien de se soumettre comme le
le vainqueur (au nombre de points, en athlétisme le moindre Japon après l'explosion des premières bombes atomiques,
temps pour les courses, le jet le plus long pour les concours). non seulement parce qu'il estime que la partie est trop
Enfin les règles définissent les coups permis et les coups inégale, mais parce qu'il tient à survivre. L'usage de la
interdits et exigent éventuellement la présence d'un arbitre violence peut conduire à l'anéantissement et à l'extermi­
chargé de faire respecter le règlement. Même dans les jeux nation de l'autre ou bien à son épuisement, de sorte qu'il
de force comme la lutte ou la boxe la violence est exclue se voit contraint d'accepter la loi du vainqueur, sans possi­
et si jamais le jeu dégénère la violence est sanctionnée par bilité de recommencer immédiatement une nouvelle partie.
des instances compétentes. Un conflit exténue les deux camps, mais il accable surtout
Le conflit est d'une tout autre nature, bien qu'il puisse l'un des deux au point qu'il est impossible de répéter la
comporter des éléments ludiques et des conventions, par lutte sur le champ avec de nouvelles donnes. Certes, il est
exemple les conventions internationales concernant les pri­ des jeux fatigants, mais après récupération on peut les
sonniers de guerre. La durée dépend de la volonté, c'est-à­ reprendre. Pour le vaincu d'un conflit il ne s'agit pas seule­
dire de la résistance et des moyens que l'on peut mettre ment d'une fatigue passagère, mais d'une pénurie en dispo­
en œuvre dans les deux camps. Il peut se prolonger pendant nibilités qu'il n'est possible de reconstituer qu'avec le temps.
des années ou se terminer soudainement par subit effondre­ Certes, dans un jeu une partie ne ressemble pas à l'autre,
ment moral et matériel de l'une des deux parties. L'issue mais les conditions formelles du déroulement restent les
est variable et elle n'est pas prédéterminée par des règles : mêmes. Dans un conflit, au contraire, c'est la vie dans son
elle peut consister en une victoire et une défaite, en un ensemble et toutes les conditions économiques, sociales,
compromis ou dans la mise à la raison par l'intrusion d'un culturelles et autres qui sont ébranlées, voire bouleversées
tiers plus puissant. Les moyens matériels et les participants de fond en comble.
peuvent être disproportionnés d'un camp à l'autre, sans Reprenons l'analyse de la notion de jeu à partir d'autres
que ce dernier puisse y faire obstacle au nom d'une norme points de vue. L'une de ses caractéristiques consiste dans
quelconque. Le théâtre d'opération peut être réduit ou une parité totale ou approximative. Sur un terrain de
immense, chaque camp étant libre de l'agrandir à sa guise football onze membres d'une équipe sont opposés à onze

3 06
membres d'une autre équipe, sur un ring des boxeurs de de l'issue des conflits précédents. Rien n'est plus comme
poids relativement équivalent s'affrontent (plume, coq, avant le conflit. En effet, tout conflit laisse des traces indé­
welters, moyen, lourd), dans un jeu de cartes un nombre lébiles qui peuvent alourdir le climat ou au contraire pro­
de cartes égal est distribué à chacun des partenaires. On voquer une détente ou encore susciter des frustrations et
tend donc à établir une symétrie qui offre des chances à égarer les sentiments. Même si l'on y entre avec incons­
peu près égales aux diverses parties, celles-ci se départageant cience et légèreté, il n'est pas un loisir, car il exige des
par la suite uniquement sur la base de leur habileté, de leur efforts parfois pénibles, il entraîne des contraintes et des
savoir, de leur expérience ou du hasard. La dérogation risques, un harassement et des souffrances. Il n'est pas une
aux règles et à la parité gâche le jeu et provoque l'irritation, activité gratuite, car il poursuit un objectif qui, suivant
surtout si la tricherie s'en mêle. On joue par plaisir, mais qu'on l'atteint ou qu'on échoue, modifie l'orientation de la
temporairement, lorsqu'on veut s'en donner le loisir. On vie. Le conflit n'est pas seulement une activité « sérieuse »,
s'amuse, on se donne du bon temps, jusqu'à l'illusion d'être selon la formule de Clausewitz, mais souvent dangereuse,
un autre dans les mascarades ou le carnaval. Même le pro­ parfois tragique. Toute inattention ou erreur s'expose à être
fessionnalisme n'a guère modifié cette atmosphère, car s'il payée très cher en tracas et, à la limite, par le malheur d'une
profite aux joueurs grâce à des salaires élevés, les clubs ne défaite. Il est une véritable épreuve existentielle. En effet, du
sont presque jamais des entreprises de profit, à peine sont-ils moment que les hommes et les sociétés s'y trouvent engagés
rentables. Le jeu est une activité libre, gratuite qui ne laisse dans leur être, en y compromettant leurs valeurs matérielles
pas de traces par lui-même, si l'on excepte les mouvements et spirituelles, il est inévitable qu'il remue la psychologie
d'humeur de l'un ou l'autre joueur, mais ces incidents ne des acteurs et qu'il affecte la morale, tantôt en faisant vibrer
constituent pas l'activité ludique. On ne lui attribue en les vertus du courage, de l'abnégation ou de la gloire, tantôt
principe aucune signification éthique, sauf qu'on blâme au contraire en éveillant les sentiments de culpabilité, de
le fraudeur ou celui qui ne respecte pas la règle. En tout cas, remords et de vengeance ou simplement celui de propitiation.
on n'y attache pas un sentiment de méchanceté ou de tort, Dans le conflit il faut, certes, aussi de l'habileté et de
de perversité ou de culpabilité, de catastrophe ou des des­ l'audace comme dans le jeu, mais en plus de l'intrépidité
tinée calamiteuse ni de réparation d'un mal. Vitalement, et de l'endurance, du fait que la partie n'est pas nécessaire­
rien n'est atteint. Tout reste en place, et l'on peut reprendre ment égale au départ dans les deux camps. L'asymétrie
une autre partie dans les mêmes conditions que la précé­ peut prendre la forme de disproportions énormes. Que
dente, sans que l'on ressente la perte d'un jeu comme une pouvaient faire en 1 95 6 et 1 9 68 la petite Hongrie et la Tché­
destruction irrémédiable ou comme une ruine existentielle. coslovaquie face au géant soviétique ? D'un côté des pays
Dans le conflit par contre les êtres, les groupes et les aux capacités naturellement médiocres, de l'autre une puis­
sociétés sont frappés dans leur substance et leur vie. Il sance démesurée. Celui qui est décidé à déclencher un
abolit les conditions initiales, au moment de son déclenche­ conflit ne s'embarrasse guère la plupart du temps de ces
ment, de sorte qu'un éventuel nouveau conflit s'engagera éventuelles disparités, s'il estime que son intérêt ou son
dans une autre conjoncture qui est en général la conséquence prestige sont en jeu. L'asymétrie peut résider dans la diffé-

3 08
rence d'étendue géographique, dans les grandeurs démo­ mais elle habite aussi le déroulement concret de l'action.
graphiques, dans la situation géopolitique ou dans l'ampleur Dans cet ordre également il y a toutes sortes de transi­
des systèmes d'alliance de part et d'autre. Par conséquent tions entre le conflit et le jeu. L'ethnologie accuse des moda­
la règle de la parité, propre au jeu, ne s'applique pas en lités diverses et variées dans les sociétés archaïques. De nos
général aux conflits, bien que pour des raisons de propa­ jours aussi il existe des gradations intermédiaires, en ce
gande ou de subversion certains pays fassent croire qu'ils y sens qu'il y des jeux qui s'achèvent par des conflits et la
sont attachés1• Le conflit n'est pas lié à des règles du fait violence, et des conflits qui se terminent par des situations
que, comme nous l'avons vu, il invente sans cesse ses propres plus ou moins ludiques. Ainsi, il est des matchs de sport
normes et que les agents décident de dépasser ou non cer­ qui donnent lieu à des batailles rangées dans les tribunes ou
taines limites. C'est souvent en dérogeant à des coutumes sur les gradins et des carnavals qui finissent par mettre aux
et à des usages ou encore à un code qu'un camp se forge prises des clans rivaux et, à l'opposé, des conflits qui pour­
les moyens de son succès. Les guerres révolutionnaires rissent et débouchent dans l'équivoque, où il est difficile de
de 1 792 ont été victorieuses parce qu'elles ont rejeté les distinguer le conflit, le jeu et la fête. Le cinéma en a fait un de
conventions de la guerre en dentelle, en jetant dans la ses thèmes où l'évocation de la réalité le dispute à la fiction.
bataille des milliers d'hommes sans aucun ménagement.
Alors que dans le jeu les règles sont impérieuses et indis­ 2. • • • NI AVEC LA CRISE •••
cutables au point que, sitôt qu'on les viole « l'univers du
jeu s'écroule ))2, dans le conflit on fait le plus souvent fi d'elles, La maladie du langage est aujourd'hui une observation
comme si tout était permis, d'autant plus qu'on espère que courante. Un même terme signifie une chose et en même
la victoire et le nouveau rapport de force excuseront les abus temps son contraire. Il ne s'agit plus des exceptions appelées
et les forfaits. On usera donc de tous les stratagèmes, des effets de style que le discours classique nommait amphi­
fraudes, des supercheries et des mensonges. Une fois de plus bologie, antiphrase ou antonymie, mais d'une confusion
il faut citer Lénine qui a élevé au rang d'un système ces généralisée, souvent préméditée. Le langage, qui est par
pratiques. Du moment que les révolutionnaires défendent principe un moyen de communication et de compréhension
seuls la juste cause et que leurs ennemis ont inévitablement entre les êtres, traduit la confusion polémogène actuelle des
tort, tous les moyens utilisés pour faire triompher cette idées. Il ne s'agit donc pas uniquement d'une mutation
cause sont sanctifiés par le succès. L'asymétrie ne réside dans la grammaire et la syntaxe, mais d'une reproduction,
donc pas seulement dans les conditions objectives du conflit, au niveau du langage, de la transition entre un âge en voie
de déstabilisation et un âge nouveau. Cette transition affecte
r. C'est en terme de parité que les Soviétiques essaient actuellement de la totalité de la vie, aussi bien les mœurs et les mentalités
poser le problème de la limitation des armes, jusqu'à proposer une cc sécurité que la tactique politique qui y correspond. Il me semble que
identique » et non plus analogue de part et d'autre. Voir à ce sujet J.-M. les intoxications du discours idéologique contribuent pour
DENIS, La notion de parité a-t-elle un sens ?, in Stratégique, I98I, cah. II,
p . 43-50. une large part à la déstabilisation du langage, puisque l'on
2. J. HUIZINGA, op. cit., p. 32. asservit des peuples au nom d'une émancipation indéter-

310
minée du genre humain dans un avenir indéterminable. économiques, politiques et sociales. Partons de locutions
C'est sous le prétexte d'une liberté totale que l'on supprime aujourd'hui usuelles telles que la crise des valeurs et la
dans certaines société les libertés empiriquement institution­ crise économique internationale, pour essayer de comprendre
nalisables. Les mass media et les journalistes, peut-être par une première approche ce qui caractérise le phénomène. ""ï
parce que les contraintes du métier les obligent de rédiger Elle désigne un processus lent ou soudain qui rompt
sur le champ leurs papiers, contribuent également à cette avec la situation jusqu'alors connue et reconnue, en ce sens
déliquescence de la signification des mots. Tout se passe qu'une partie de la population n'adhère plus aux règles
comme si la propriété des termes cessait d'être le souci et aux institutions habituelles, du fait qu'il y a souvent
de ceux qui écrivent et parlent. La confusion entre la notion émergence d'une potentialité et d'un style nouveau qui
de conflit et celle de crise n'est qu'un exemple parmi de très troublent les consciences. Il s'agit donc ou bien d'une disso­
nombreux autres. En effet on emploie indifféremment l'une lution continue et graduelle des formes traditionnelles,
de ces notions pour l'autre dans un même article pour dési­ accompagnée d'une perturbation de l'équilibre existant,
gner une même situation. C'est à les distinguer aussi claire­ ou bien de l'apparition, par évolution ou mutation rapide,
ment que possible que je voudrais m'appliquer. de formes nouvelles qui provoquent une instabilité, étant
Reconnaissons tout d'abord que la notion de crise est entendu qu'il peut également y avoir des crises de stagna­
devenue polysémique, avec des significations parfois méta­ tion lorsqu'une activité demeure figée, par comparaison
phoriques. En tout cas, elle est de nos jours d'un usage avec d'autres qui s'ouvrent à de nouvelles possibilités et
courant pour désigner certaines situations dans la presque chances. Toute crise provoque une perturbation ou une
totalité des activités : religieuse (au sens d'interprétation dépression que les uns redoutent avec inquiétude, parfois
des songes ou de désignation des victimes sacrificielles), angoisse, et que les autres attendent avec espoir. Elle peut
juridique dans le droit ancien (au sens d'une décision), être ressentie comme démoralisante ou au contraire comme
esthétique (événement tragique qui remet tout en question), une libération, les deux appréciations étant corrélatives. Si
médicale (au sens d'un changement subit dans l'état physio­ la perturbation est ressentie unanimement ou presque de
logique d'une personne), économique (variations défavo­ façon défavorable, on peut hésiter à la qualifier de crise,
rables dans la production et la consommation ou dépression car elle constitue plutôt une catastrophe. La dépression
épisodique), politique (renversement d'un gouvernement économique de 1 929 a été subie de cette façon par les Amé­
dans un régime parlementaire), morale (mise en cause des ricains. De ce point de vue la crise présuppose une division
valeurs reconnues), psychologique (crise d'identité indi­ chez les êtres, les uns l'éprouvant comme une source d'incer­
viduelle ou collective), etc. Depuis le siècle dernier la notion titudes et de désarroi, les autres comme une source de
est également fort usitée dans les sciences sociales1• Notre promesses1• On peut donc la concevoir comme un trouble
analyse se bornera cependant à son emploi dans les sciences
I. Cet aspect a été bien mis en lumière par R. KosELLECK dans Kritik
und Krise, Fribourg-Munich, K. Alber, 1959, traduit partiellement en
I. On consultera avec fruit les études consacrées à la notion de crise français sous le titre Le règne de la critique, Paris, Ed. de Minuit, 1979,
dans la revue Communications, 1976, n° 25. en particulier p. 107-156.

3 12
dans un système de régulation donné que les uns considère sique peut être brève et passagère, donc épisodique, ou
comme une menace pour leur existence matérielle ou spiri­ bien persistante et perturber plusieurs générations. Une
tuelle et les autres comme une voie nouvelle qui s'ouvre. crise courte peut être brutale et une crise longue peut être
Autrement dit, elle est évaluée en même temps de façon lancinante, avec des pointes critiques. Il y a des crises de
négative et positive par des groupes différents. croissance et des crises de décadence. Il n'est cependant pas
En règle générale, la crise marque la transition entre besoin d'élaborer ici une casuistique. D'une façon générale,
un ancien état de stabilité relative et la recherche d'un la crise est liée au changement social, suivant qu'il se fait
nouvel équilibre. Tant que la nouvelle stabilité n'est pas par accélérations brusques et discontinues ou bien suivant
intervenue la crise dure, avec des phases variables de plus ou qu'il se fait par étapes et degrés qui, une fois atteint un
moins grande intensité. Evidemment toute transition n'est certain seuil, révèlent un décalage ou un retard capable de
pas génératrice de crise, car, ainsi que le remarque fort susciter la crise. Certes, une crise peut être individuelle,
justement Thom : « La crise comporte toujours un élément mais les crises sociales, économiques ou politiques sont de
subjectif, elle ne peut apparaître que chez un être pourvu nature collective. Peut-être que la période contemporaine
de conscience ))1• Elle est dans les esprits et non dans les est plus sujette aux crises que les périodes antérieures,
faits matériels. Même soudaine, une innovation n'est pas parce que les déphasages et les désarrois dus à nos spécula­
forcément critique, si le changement est par exemple immé­ tions technicistes sont nombreux et plus rudes qu'aux
diatement commode en ce qui concerne l'usage quotidien. époques où dominaient l'expérience et la sagesse.
Les innovations techniques dans les transports (voitures,
avions) ou dans le logement (machines à laver, aspirateurs - Crise par confusion
ou frigidaires) ne se sont pas prolongées en crise, encore Ces considérations nous permettent de faire justice de
que la quantité puisse transformer la qualité, en ce sens deux sortes de conceptions, essentiellement d'inspiration
que l'accumulation des innovations techniques peut à la marxiste. La première consiste à présenter le système capi­
longue altérer les us et les valeurs jusqu'alors reconnus et taliste et la société qu'il domine comme étant en crise per­
contribuer à l'apparition ou à l'accentuation d'une crise. manente, mais latente, secouée de temps à autre par des
Il y a des crises plus profondes que d'autres, suivant qu'elles crises périodiques ouvertes et violentes, en principe tous
affectent uniquement une activité déterminée, telle l'éco­ les dix ans, sans que l'on puisse considérer ce chiffre comme
nomie ou la politique, ou bien l'ensemble des activités, à constant1• Cette crise permanente, tantôt latente, tantôt
l'exemple de celle qui a caractérisé le passage du Moyen ouverte, aurait sa source dans le caractère éminemment
Age à la Renaissance. De même une crise peut être locale aliénant du rapport de production capitaliste qui rend
et ne concerner qu'un pays, ou bien globale, à l'instar de autonomes des rapports qui devraient être corrélatifs : « Le
celle qui secoue actuellement l'Europe. La transition cri- capital, écrit Marx, apparaît comme un pouvoir social aliéné,

I. R. THOM, Crise et catastrophe dans le numéro cité de Communi­ x. K. MARX, Le capital, Paris, Ed. Sociales, 1950, livre rer, t. III,
cations, p. 35. p. 77.
devenu autonome, une chose qui s'oppose à la société et sens : des intégrations et des désintégrations, des progres­
qui l'affronte aussi en tant que pouvoir du capitaliste résul­ sions et des régressions, des forces constructives et des
tant de cette chose ))1, De toute façon, la crise du capitalisme forces destructrices, des continuités et des discontinuités,
ne saurait être que générale : « Le mouvement contradic­ des accords et des ruptures, des associations et des disso­
toire de la société capitaliste se fait sentir au bourgeois pra­ ciations, des forces qui attirent et d'autres qui s'excluent,
tique de la façon la plus frappante, par les vicissitudes de des interactions, des corrélations, des réactions, des répul­
l'industrie moderne à travers son cycle périodique, dont le sions et des transformations de toutes sortes. C'est là le
point culminant est - la crise générale l>2• Cette crise n'est lot de toute société empirique et historique, car seule
propre enfin qu'à la société capitaliste : « L'analyse scien­ l'utopie conçoit imaginairement une société totalement
tifique de l'accumulation dans la société capitaliste et de la harmonieuse, dépourvue de toute contraction et de tout
réalisation du produit a miné tous les fondements de cette changement, mais dans un cadre policier1. Sociologiquement
théorie en montrant en outre que c'est justement dans les cette diversité est inhérente à toute vie sociale et il serait
périodes qui précèdent les crises que la consommation des impropre de parler à ce propos de crise. Ou alors la notion
ouvriers augmente et que la sous-consommation (qui expli­ de crise ne signifie plus rien, car l'humanité n'aurait vécu
querait soi-disant les crises) a existé sous les régimes écono­ dans ce cas que dans une crise perpétuelle.
miques les plus variés, alors que les crises ne constituent La seconde conception concerne la confusion entre crise
le signe distinctif que d'un seul régime : le régime capi­ et conflit, en ce sens que l'on se sert souvent de l'une des
taliste ll3• Ces textes et d'autres appellent deux sortes notions pour définir l'autre. « Périodiquement, écrit Marx,
d'objections. La première concerne la notion de crise le conflit des facteurs antagoniques se fait jour dans les
latente. Certes, cette expression est courante, et pourtant crises. Les crises ne sont jamais que des solutions violentes
il me semble malaisé de parler de crise qui demeurerait et momentanées des contradictions existantes, de violentes
cachée dans les choses et que personne ne ressentirait. éruptions qui rétablissent pour un instant l'équilibre
Ce n'est cependant qu'une objection de détail qui concerne rompu ))2, On retrouve la même confusion chez de nombreux
également d'autres sociologues. La seconde est plus impor­ marxistes, par exemple chez Gaudibert : « La crise est l'écla­
tante : elle porte sur l'idée de crise permanente et générale tement de contradictions parvenues à un état aigu de
qui caractériserait la société capitaliste. Le fait qu'une société conflit >l3, Il ne saurait être question de nier que des crises
connaît des contradictions n'est pas le signe qu'elle serait aboutissent à des conflits, mais en général les incertitudes,
nécessairement en crise. En effet, toute société, y compris le désarroi et les hésitations que suscitent les crises empê­
les sociétés anciennes, comporte des mouvements en tous chent les êtres d'ouvrir un conflit. Ils sont, en effet, trop
désorientés pour pouvoir essayer d'imposer leur volonté
I. Le capital, Paris, Ed. Sociales, 1957, livre III, t. I, p. 276. Voir
également t. III, p. 208. I. J. FREUND, Utopie et violence, pp. 49-54.
z. Le capital, Paris, Ed. Sociales, 1950, Postface de la deuxième édition 2. K. MARx, Le capital, livre IJie, t. I, p. 262.
allemande, livre I, t. I, p. 29. 3. P. GAUDIBERT, Crise(s) et dialectique dans le numéro cité de
3. Le capital, Paris, Ed. Sociales, 1953, livre ne, t. II, p. 176 . Communications, p. u9.

316 3 17
aux autres, ou alors ils s'y lancent par désespoir. On ne devenir polémogène. Cette interprétation, courante chez les
déclenche en général un conflit que parce qu'on croit historiens, est à prendre en considération, mais elle n'élucide
avoir raison, parce qu'on est possédé par la certitude d'être pas entièrement la question, car la situation générale était
dans son droit. Quand on s'engage dans un conflit avec tout aussi tendue en septembre 19 3 8 qu'en septembre 1 9 3 9
hésitation, dans la perplexité du trouble qui caractérise les et pourtant la guerre a éclaté seulement dans le second cas.
crises, on se donne vaincu d'avance. On ne peut imposer D'autres croient trouver une cause générale et unilatérale
son point de vue lorsqu'on demeure soi-même dans l'indé­ d'ordre économique, à laquelle ils associent souvent le stéréo­
cision et l'embarras. Cette observation qui s'ajoute aux type léniniste des visées de l'impérialisme. On ne peut que
descriptions comparées que nous avons instruites entre le répéter à ce propos ce que Popper a dit des théories qui ne
conflit et la crise indique déjà suffisamment qu'on ne saurait sont pas falsifiables. A force de prétendre tout expliquer,
confondre les deux notions. En réalité, il existe une raison même les faits les plus contraires, elles n'expliquent rien,
encore plus déterminante que je pense même être décisive. car elles ne peuvent qu'être toujours confirmées sans jamais
Il est des crises dramatiques, qui prennent parfois être infirmées. Selon le vieil adage : qui veut trop prouver
l'allure d'une catastrophe à l'exemple de la dépression éco­ ne prouve rien. De toute façon ce type d'interprétations
nomique de 1929 aux Etats-Unis, et qui pourtant ne donnent n'explique pas pourquoi certaines crises économiques sont
pas lieu à un conflit ; il en est d'autres, très brèves, qui y polémogènes et d'autres non.
évoluent avec une grande rapidité, par exemple la courte Pour comprendre la différence entre le conflit et la
crise internationale au lendemain de l'accord germano­ crise il faut à nouveau faire intervenir la notion de tiers. Le
soviétique en 19 3 9 qui précéda de quelques jours seulement conflit consiste, comme nous l'avons vu, en une dissolution
le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Les rodo­ du tiers en vertu de la bipolarisation qui le caractérise. Ce
montades de l'empereur Guillaume II ont été à l'origine n'est que lorsque dans une crise cette bipolarité apparaît
de plusieurs crises, mais l'attentat de Sarajevo en 1 9 1 4 a qu'elle devient source de conflit. Tant que le tiers subsiste
ouvert une crise très courte, dont la première guerre mon­ et parvient à affirmer sa présence et son autorité, il n'y a
diale fut la conséquence. Il a suffi qu'un chef politique guère de chance qu'elle produise un conflit. Peu importe
fasse mine de donner un soufflet à un ambassadeur pour qu'elle soit brève ou longue, dramatique ou superficielle,
provoquer les hostilités entre la France et l'Algérie en 1 8 3 0, dès que la dualité polémogène due à l'intention hostile
tandis que les assassinats répétés d'ambassadeurs n'ont plus surgit, elle dégénère en conflit. Les contradictions peuvent
rien de polémogène de nos jours, à peine s'ils suscitent une être aussi nombreuses que farouches et même être mal
tension crisique. Pourquoi des crises lourdes et prolongées contrôlées, tant que le tiers continue à jouer son rôle, la
ne suscitent-elles pas nécessairement des conflits, alors crise demeure une crise ; elle peut se prolonger sous la forme
que d'autres, brèves et presque dérisoires, y conduisent­ d'une querelle linguistique, économique ou autre, elle n'en­
elles avec précipitation ? On a fourni diverses explications. gendre pas le conflit. De même qu'un tiers qui émerge au
Les uns invoquent la situation générale et des causes pro­ sein d'un conflit peut y mettre fin, suivant l'exemple déjà
fondes et lointaines qui font que tout incident crisique peut cité de la fin de guerres civiles religieuses du xvre siècle,

3 19
de même il empêche qu'une crise dégénère en conflit aussi des antagonismes et des contradictions jugés incompatibles,
longtemps qu'il n'a pas disparu. C'est donc bien la dissolution de sorte que l'un essaie d'y mettre fin en niant l'autre, la
du tiers qui est polémogène ou belligène. On peut résumer la tentation est grande de l'identifier à un processus dialec­
différence caractéristique entre la crise et le conflit dans la tique. Le pas a été fait par divers auteurs marxistes qui,
proposition suivante : la crise est une situation sociale cependant, se réfèrent de préférence à Engels, auteur plus
désordonnée et critique avec inclusion du tiers, le conflit dogmatique, plutôt qu'à Marx, auteur plus critique. Je ne
avec exclusion du tiers. Parmi les exemples qui illustrent mentionnerai que les plus illustres d'entre eux. Dans Un
ce phénomène nous ne choisirons que les plus récents. La pas en avant, deux pas en arrière, Lénine assimile le conflit
Belgique est plongée depuis quelques années dans une crise entre les menchéviks et les bolcheviks ainsi que leur concep­
politique et institutionnelle très grave, à cause de la mésen­ tion respective de la révolution à un développement qui
tente entre les Flamands et les Wallons, mais la situation « suit en vérité la voie dialectique, celle des contradictions ,,i,
n'est pas conflictuelle du fait que la région de Bruxelles et il ajoute : « le bilan du développement dialectique de la
joue avec efficacité son rôle de tiers. Selon toute probabilité lutte se réduit à deux révolutions ,,2• En commentateur de
le conflit n'est pas à craindre aussi longtemps que le tiers certains aspects de la pensée de Lénine, Staline insiste lui
bruxellois ne sera pas dissous. La crise intérieure en Pologne aussi sur la dialectique des contradictions et précise que le
n'est pas encore conflictuelle parce que la négociation reste développement social se faisant <c par le conflit des forces
possible du fait de la présence de trois partenaires : le contraires sur la base de ces contradictions, conflit destiné
gouvernement et le Parti communiste, le syndicat « Solida­ à les surmonter, il est clair que la lutte de classe du prolé­
rité '' et l'Eglise. Une situation critique peut connaître des tariat est un phénomène parfaitement naturel, inévitable ))3•
conflits localisés, sporadiques et épisodiques, par exemple Mao Tsé-toung assimile lui aussi dans son étude A propos
les échauffourées dans les Fourons en Belgique, mais elles de la contradiction l'antagonisme entre les choses à un conflit
ne tirent pas à conséquence conflictuelle générale, à la dimen­ dialectique entre les contraires, qui comme toute dialectique
sion de la crise, tant que Bruxelles réussira à imposer sa est à la recherche d'un stade supérieur d'une identité dans
présence de tiers. D'une façon plus générale, on peut laquelle ces contradictions seront résolues : <c Dans la guerre,
regretter une fois de plus que la sociologie se soit trop l'offensive et la défensive, l'avance et la retraite, la victoire
désintéressée jusqu'à présent de l'analyse de la notion de et la défaite sont autant de couples de phénomènes contra­
tiers, car ce genre de recherches lui éviterait de tomber dans dictoires dont l'un ne peut exister sans l'autre. Les deux
la confusion ou, en l'espèce, d'employer indifféremment aspects sont à la fois en lutte et en interdépendance, cela
l'une pour l'autre les notions de crise et de conflit. constitue l'ensemble d'une guerre, impulse le développe-

3 . ... NI AVEC LA DIALECTIQUE 1. LÉNINE, Œuvres choisies, Moscou, Ed. en langues étrangères,
1954, première partie, t. I, p. 650.
2. Ibid., p. 651.
Du moment que le conflit se caractérise par une lutte 3. J. STALINE, Matérialisme dialectique et matérialisme historique,
entre deux volontés ou deux puissances, qui se fonde sur Paris, Ed. Sociales, 1956, p. 9.

3 20 3 21
J , FREUND 11
ment de la guerre et permet de résoudre les problèmes de la pour expliquer ses aspects. En effet, le conflit est de l'ordre
guerre »1• On le voit, tous ces textes, mais aussi d'autres du vécu, la dialectique au contraire est une intellectualisation
font du conflit une espèce de lutte dialectique. des contradictions, donc une vue de l'esprit qui comme
Pour discuter la validité de cette équivalence il faut toute vue de l'esprit demeure partielle. De toute façon,
d'abord s'entendre sur le statut de la dialectique : est-elle le conflit concret et vécu se caractérise par une opacité
une méthode ou bien un processus inhérent aux choses ? existentielle que la dialectique s'efforce de rendre abstraite­
Est-elle une forme de la pensée ou un principe du réel ? ment transparente.
Si on la considère comme une simple méthode elle est assu­ En outre, la dialectique est une méthode spécifique par
rément un moyen pertinent de rendre compte de certains rapport aux autres méthodes. Nous n'aborderons pas ici
aspects des conflits, à condition toutefois qu'elle reste une la conception platonicienne qui y voit le moyen pour l'âme
méthode parmi d'autres. Pas plus qu'il n'y a de moyen de s'élever vers l'idée du Bien, et nous nous tiendrons à la
unique et universellement applicable (on ne résout pas les conception moderne, élaborée par Hegel et reprise par la
problèmes de la science avec les moyens de l'art ou de la suite par d'autres auteurs, avec certaines modifications, par
morale), il n'existe pas non plus de méthode unique, univer­ exemple Marx qui estime avoir remis sur les pieds un
selle ni surtout de méthode orthodoxe. La dialectique n'est système qui chez Hegel « marche sur la tête l> et l'avoir
même pas la méthode par excellence, ni à plus forte raison débarrassé de tout mysticisme. Dans ce s;:ns moderne la
une théorie ou une doctrine. Or, à lire les auteurs cette dialectique se caractérise par ce qu'on appelle la thèse,
confusion est souvent faite. La position de Marx est pour l'antithèse et la synthèse, donc un rythme ternaire dont la
le moins ambiguë, car s'il déclare que la dialectique est un particularité consisterait en ce que l'antithèse serait la néga­
mouvement de pensée et qu'elle est sa méthode (« ma tion de la thèse et la synthèse la négation de cette négation
méthode dialectique », dit-il dans le Capital), il précise qui dépasserait les deux autres positions tout en les incluant.
cependant que « le mouvement de la pensée n'est que la Il s'agit donc d'une méthode qui inclut le tiers, alors que le
réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans conflit l'exclut. Compte tenu de la distinction que rappelle
le cerveau de l'homme »2• Chez Engels la dialectique devient Lupasco entre contrariété et contradiction, en ce sens que
la doctrine et même davantage, comme nous le verrons deux contraires peuvent coexister dans la réalité tandis que
encore plus loin. Quoi qu'il en soit, comme méthode, la deux contradictions s'excluent logiquement1, il y a surtout
dialectique n'est pas interne au conflit, elle est une façon lieu de remarquer qu'on ne dépasse pas un conflit à la
de l'appréhender de l'extérieur pour le comprendre et manière dont le troisième terme dialectique est le dépasse­
ment des deux autres. En tant que forme de pensée, la
r. Mao TsÉO-TOUNG, Ecrits choisis, Paris, Maspero, 1967, t. II, p. 14.
dialectique n'a aucune peine à surmonter en théorie tous
2. MARx, Le capital, édit. citée, postface de la deuxième édition alle­ les obstacles et tous les contraires ; il n'en va pas de même
mande, p. 29. Sur cette notion de reflet voir aussi L'idéologie allemande, dans un conflit, car dans ce cas, comme le montre l'obser-
Paris, Ed. Sociales, 1968, p. 46 et sr. Ceux-là ont tort qui affirment que la
notion de reflet ne se trouverait que dans les écrits de jeunesse de Marx.
La postface du Capital date du 24 janvier 1873 ! r. S. LUPASCO, Les trois matières, Paris, 1960, p. 160 (coll. « 10/18 »).

322
vation empmque, les contradictions ne se résolvent pas simplement l'exemple de Marx. A ses yeux la dialectique
dans une synthèse, mais suscitent de nouvelles et autres serait un procédé de récupération de l'histoire qui se
contradictions et ainsi de suite à l'infini, au fur et à mesure « connaît comme cette solution >l et qui ne laisserait pas de

de la succession historique des conflits. Rien n'est donc déchets, du fait que le troisième terme inclurait sous une
jamais joué dans un conflit, tout comme rien n'est jamais forme nouvelle et épurée l'histoire humaine. La phase dialec­
joué dans l'histoire, tandis que dans la dialectique le déve­ tique que serait le communisme serait « appropriation réelle
loppement est joué d'avance au moins imaginairement ou de l'essence humaine par l'homme pour l'homme ; donc
utopiquement. Marx par exemple était convaincu qu'en retour total de l'homme pour soi en tant qu'homme social,
vertu de la dialectique, la lutte de classe s'achèverait par c'est-à-dire humain, retour conscient et qui s'est opéré en
une société sans classe, et progressivement par le commu­ conservant toute la richesse du développement antérieur J>1•
nisme qui serait une phase dépourvue de toute contradiction, Or, dans ce même ouvrage des Manuscrits de 1848 Marx
de toute crise (économique ou autre) et de tout conflit, énumère un amas fantastique de déchets, qu'il considère
puisque par principe, à son avis, un conflit ne serait qu'une comme irrécupérables, à savoir la politique qui aura dépéri,
manifestation particulière du processus général de la lutte la « religion anéantie, abolie J>2 et plus généralement : « La
de classe. religion, la famille, l'Etat, le droit, la morale, la science,
Un conflit ne se laisse pas couronner ou transcender l'art, etc., ne sont que des modes particuliers de la produc­
par un tiers, même si le compromis qui le fait intervenir tion et tombent sous sa loi générale. L'abolition positive
est durable, car le compromis est un modus vivendi concret de la propriété privée, l'appropriation de la vie humaine,
et provisoire, qui peut être révoqué lors d'un nouveau conflit signifie donc la suppression positive de toute aliénation, par
si le rapport des forces s'est modifié. La dialectique, si conséquent le retour de l'homme hors de la religion, de la
féconde qu'elle soit comme méthode, reste un jeu abstrait famille, de l'Etat, etc., à son existence humaine, c'est-à-dire
et intellectuel, dans lequel tout est réglé d'avance, puisqu'on sociale l>3• Quel pauvre hère que cet être social anémié du
connaît le troisième terme, alors que le conflit, parce qu'il stade supérieur de la dialectique, quelle société que celle
appartient au vécu, investit outre l'intelligence, la volonté, qui serait privée de toutes les relations qui la constituent
les sentiments et les passions. Or, comme le remarque et qui font la richesse de la culture ! La dialectique qui
Lupasco, à la suite d'Alain, « l'affectivité, c'est l'énigme devrait tout récupérer sur un mode nouveau devient un
capitale J>1 : elle échappe à la préscience de la médiation principe d'exclusion des déterminations de l'homme empi­
dialectique. Au fond, s'il continue à se produire des conflits, rique et historique. De ce point de vue, c'est la dialectique
c'est que les hommes n'acceptent pas tous la prophétie qui devient polémogène.
dialectique et ils entrent en conflit pour cette raison. Bien Nous ne mentionnerons qu'assez brièvement la concep-
plus, la dialectique comporte en elle-même des contradic­
I. K. MARx, Manuscrits de r844,
tions que les dialecticiens n'ont pas su résoudre. Prenons C'est nous qui soulignons.
Paris, Ed. Sociales, 1962, p. 87.

2. Ibid., p. I4I.
I. S. LUPASCO, ibid., p. 98. 3. Ibid., p. 88.
tion qui fait de la dialectique un mouvement interne aux
soire, du fait qu'à son tour elle entre dans le processus
choses. Elle remonte à la dialectique de la nature d'Engels
dialectique de la contradiction. La conciliation n'est donc
et elle a été reprise par Lénine, Staline et Mao Tsé-toung1•
jamais définitive, du moment que les contradictions subsis­
Cette façon de voir a depuis toujours été fortement contro­
tent indéfiniment. L'espoir réside dans le fait qu'il faut
versée et même les adeptes de la méthode dialectique la
faire une distinction entre les « contradictions antagonistes >>
contestent. Il n'est donc pas nécessaire d'entrer dans le et les contradictions non antagonistes »1, ce qui laisse la
détail de cette singulière hypothèse, car les considérations possibilité d'un avenir dans lequel les contradictions per�
faites précédemment sur la méthode dialectique valent sistent, mais sans conflit et sans lutte, en raison de la dispa­
également et même à plus forte raison dans le cas de cette rition des antagonismes. « Les choses s'opposent, écrit-il,
doctrine qui confond concept et réalité. Nous nous bornerons l'une à l'autre, cela signifie que les deux aspects contradic­
à faire quelques remarques. Tout comme il n'y a de crise toires s'excluent l'un l'autre ou qu'ils luttent l'un contre
que par la conscience que les hommes en ont, il n'y a de l'autre ; elles se complètent l'une l'autre, cela signifie que
.
conflit que par la volonté des uns d'imposer leur ?omt dans des conditions déterminées les deux aspects contra­
de vue à d'autres qui résistent. Or, les tenants de la dialec­ dictoires s'unissent et réalisent l'identité »2• Cette explication
tique interne à la nature et aux choses semblent ignor�r ingénieuse nous maintient malgré tout dans la sphère de la
cette caractéristique essentielle, puisque pour eux le confht prophétie non vérifiable qui échappe au travail positif de la
ne dépend que secondairement de la volonté des hommes, recherche proprement scientifique. On demeure dans le
étant donné que le processus dialectique est « inévitable >> concept en dehors de toute référence contrôlable à l'histoire
et inéluctable. Même si l'on admet cette assertion on peut concrète et vécue des hommes. La sociologie du conflit
se demander par quel miracle le conflit dialectique inhérent n'y trouve aucun point d'appui valide pour ses investigations.
aux sociétés peut cesser dans l'épiphanie du troisième terme
que sera la société communiste. Comme�t� grâce à �a
4. LE DROIT
révolution' l'inévitable peut tout à coup être ev1te, ? La pos1-
.
tion la plus logique est celle de Mao Tsé-toung qui exphque
Bien qu'il y ait par certains aspects des analogies entre
que les contradictions dialectiques restent interdépendantes
le conflit et le jeu, la crise ou la dialectique, le premier
les unes des autres, de sorte qu'elles peuvent s'effacer dans
reste donc une activité spécifique et ne se confond pas avec
une identité supérieure. Toutefois cette identité reste provi-
eux. Cette spécificité du conflit, il faut également la corro­
borer par rapport à des activités qui passent pour le contraire
r. Voir F. ENGELS, Anti-Dühring, Paris, Ed. Sociales, 1963, e? parti­
culier la première partie. Dans ses notes sur les Leçons de la philosophie
. du conflit, en particulier le droit et la paix. Il est d'usage
de HEGEL, Lénine remarque que « la dialectique est l'étude de la contra­ dans le langage courant d'opposer la solution conflictuelle
diction dans l'essence même des choses ». De même Mao TSÉ-TOUNG
à la solution pacifique ou juridique. Force doit rester à la loi,
écrit, op. cit., p. 50 : • La loi de la contradiction inhérente aux choses e:
.
aux phénomènes, c'est-à-dire la loi de l'unité des contr�res, est la 101
fondamentale de la nature et de la société, et partant la 101 fondamentale
1. Mao TsÉ-TOUNG, ibid., p. 49.
de la pensée. »
2. Ibid., p. 48.
dit-on, dès que se produit un mouvement conflictuel de fonde sur la reconnaissance réciproque des droits. D'ailleurs,
révolte, d'émeute, de violence terroriste ou autre. Il n'y a comme le soulignait Del Vecchio, nous ne prenons jamais
pas de raison de discuter la justesse de ce précepte normatif, autant conscience de la nécessité du droit que dans les
car une société ne peut vivre dans une relative concorde situations confl.ictuelles1• N'est-il pas vrai, en outre, que le
qu'à la condition que ses membres respectent la loi. Toute­ terrorisme se sert lui aussi du droit ou de la loi, mais pour
fois il y a lieu d'observer, sans qu'il faille y voir une objec­ combattre en quelque sorte la légalité par ses propres lois ?
tion contre la validité de la norme précédente, que celui qui Tout cela laisse entendre que les relations entre droit et
réussit à triompher au cours d'un conflit impose, en vertu conflit sont multivoques.
du nouveau rapport de force, sa loi et une nouvelle légalité, Tout d'abord il y a des conflits qui naissent de l'absence
il est vrai en redonnant vigueur en général à de nombreuses d'une législation. Il s'agit d'un phénomène fréquent depuis
lois du régime précédent. Les relations entre le droit et le le siècle dernier dans l'ordre de ce qu'on appelle la législa­
conflit ne sont donc pas aussi simples que ceux qui vou­ tion sociale. Carbonnier remarque à juste titre, à l'encontre
draient nous faire croire qu'il y aurait une opposition caté­ des tenants du panjuridisme, que le droit n'emplit jamais
gorique entre les deux. toute la société, sans jamais laisser de vide ni de faille.
Nous avons vu plus haut, au chapitre II, que la défense Il existe donc une sphère qu'il appelle celle du non-droit,
ou la revendication d'un droit constituait en général l'enjeu ce qui veut dire que le droit n'est pas présent dans toutes
des conflits. Le droit est donc au cœur du conflit, contraire­ les relations sociales. « Le non-droit, écrit-il, s'il faut en
ment à ce que pensent de trop nombreux philosophes et donner une première approximation, est l'absence du droit
sociologues du droit qui donnent dans la phraséologie creuse dans un certain nombre de rapports humains où le droit
du caractère irénologique du droit : il serait pacifique par aurait eu vocation théorique à être présent »2• La législation
nature. En réalité il peut être polémogène, être source de sociale était rudimentaire jusqu'au siècle dernier et c'est à
conflits. Il ne faut pas s'en offusquer, car une solution juri­ force de conflits sociaux répétés qu'elle a été élaborée, sans
dique d'un conflit n'est possible que parce qu'il pose un être parfaite, car il subsistera toujours des vides. Par consé­
problème de droit. Dans le cas contraire, la solution juridique quent les conflits sociaux ont été au moins indirectement une
aurait toutes les chances de rester inefficace, du fait qu'elle source du droit. D'ailleurs, il est bien connu que de nom­
serait comme plaquée artificiellement de l'extérieur sur le breuses lois, par exemple celles concernant la liberté de la
conflit. Par conséquent, c'est parce que le droit est l'objet presse ou la liberté d'association, sont au fond la sanction
du conflit que la solution juridique peut le dénouer. Autre­ juridique de prérogatives acquises à la suite de conflits. En
ment dit, c'est parce que le droit nourrit le conflit qu'il est plus il y a les lacunes internes au droit qu'il n'est pas possible
aussi en mesure d'y mettre un terme par médiation ou de combler même en multipliant les textes du droit positif3•
arbitrage, en ce sens que les parties en cause estiment que la
solution juridique proposée respecte leurs droits dans des
1 . Del VECCHIO, Philosophie du droit, Paris, Dalloz, r953, p. 262.
limites tolérables. Une fois de plus nous rencontrons le 2. J. CARBONNIER, Flexible droit, Paris, LGDJ, r97r, p. 20.
phénomène de la reconnaissance. La solution juridique se 3, M. VILLEY, Philosophie du droit, Paris, Dalloz, r979, t. I, p. 230-234.
La chose n'est d'ailleurs pas souhaitable, car l'une des condi­ finissent par perdre patience et, de guerre lasse si l'on peut
tions de la liberté humaine réside dans ces failles. L'homme dire, ils utilisent la voie directe du conflit pour vider leur
serait prisonnier dans une société dans laquelle tous ses différend. Ce phénomène est particulièrement sensible dans
faits et gestes seraient contrôlés ou contrôlables juridique­ les sociétés modernes, dans lesquelles la complexité de
ment. Carbonnier cite à ce propos une réflexion de Domat l'activité juridique est à l'image de la complexité des autres
dans son Traité des Loz's : « L'amitié n'est pas régie par les activités. On légifère sur tout et à propos de tout, créant
lois civiles. » Et Carbonnier de la commenter non sans ainsi des contradictions dans les lois qui paralysent leur
malice : << L'amitié, en effet, implique une volonté de se application. Sur cela se greffe paradoxalement une rationa­
tenir en dehors du droit. Sinon, les amis fonderaient une lisation formelle, sans doute brillante, mais éloignée de la
association, une amicale selon le droit. Et cela pourrait réalité empirique, celle-ci posant des problèmes plutôt
bien être la fin de leur amitié »1• Même Kelsen reconnaît terre à terre. La conséquence en est que tout se passe comme
qu'il y a des « conflits d'intérêts que l'ordre juridique ne si rien n'avait lieu sur le terrain. Autrement dit, non seule­
prévient pas ; et aucun ordre juridique ne peut prévenir ment il y a des vides dans le droit, mais il donne souvent
tous les conflits d'intérêts »2• En fait cela est vrai de tous l'impression d'opérer à vide. « Dans sa phobie de la violence,
les conflits. Si parfaite que puisse être une législation elle note Michaud, le droit cherche moins la paix qu'à maintenir
n'est jamais complète et de ce fait elle reste source de son inquestionnabilité et à dissimuler sa propre origine dans
conflits. Finalement, le conflit apparaît lui aussi comme la violence >>1•
une condition de la liberté humaine, mais aussi de la Dans le second cas il est inadapté parce que, raide et
créativité. L'invention ininterrompue du droit en est un jaloux, il succombe à une immuabilité dans la fidélité aux
exemple. précédents et à ses normes intemporelles. Du moment que
Les conflits naissent aussi de l'impuissance du droit, les lois sont des conventions, elles sont nécessairement révi­
non seulement parce qu'il ne peut prévenir toutes les situa­ sables et modifiables suivant les situations. Néanmoins, il
tions, mais parce que d'une part il y a de nos jours, comme faut être prudent sur ce chapitre. Une trop grande mobilité
dit Carbonnier, « trop de droit >>3, d'autre part, parce qu'il serait contraire à l'esprit du droit. S'il fallait forger chaque
n'est pas toujours adapté à la nouveauté da.ns le déroulement fois une nouvelle loi pour faire face aux situations toujours
des actions sociales et des conflits. Dans le premier cas on nouvelles, le droit perdrait sa signification sociale, car il a
joue un des nombreux textes contre d'autres dans leurs pour objet de stabiliser les relations qui sont en perpétuel
contradictions, de sorte qu'à force de tergiverser au plan devenir, en dépassant grâce à la règle les actes individuels et
juridique on traîne les choses en longueur créant ainsi un isolés. Le droit répond aux exigences de la conservation
contentieux polémogène. En effet, les parties en cause d'une société. On lui fait par conséquent un mauvais procès
si on lui reproche d'être conservateur. Comme le remar­
quait déjà Descartes, toute conservation appelle une création
l. J. CARBONNIER, ibid., p. 30.
2. H. KELSEN, Théorie pure du droit, Paris, Dalloz, 1962, p. 326.
3. J. CARBONNIER, ibid., p. 3 . r. Y. MICHAUD, Violence et politique, p. 129.

33 0 33 1
continue, et cela est vrai non seulement de la conservation déterminé, en sont une illustration, car les revendications
biologique de l'être, mais aussi de celle des sociétés. Ce ne portent pas uniquement sur des avantages matériels,
n'est donc pas sous ce rapport que le droit est polémogène, mais aussi sur la reconnaissance de certains droits comme
mais lorsqu'il se fige dans le dogmatisme de son formalisme le droit de grève ou le droit de regard dans la gestion des
et dans l'inertie de normes congelées, sans souplesse et sans entreprises. Par ailleurs Bruxelles a été à plusieurs reprises
ouverture, c'est-à-dire lorsqu'il prétend réduire tout l'ordre le théâtre de manifestations violentes, en particulier de la
social au seul ordre juridique. C'est alors que par le blocage part des agriculteurs, qui défiaient la Communauté écono­
il s'oppose aux innovations, ne laissant d'autre échappatoire mique européenne. Marcel Merle a consacré un chapitre
que le conflit, qu'il s'agisse de contestations violentes ou de de ses études sur les relations internationales aux conflits
révolutions. Il est, dans la vie des sociétés, des événements transnationaux qui mettent en cause les Etats et leurs préro­
qui échappent au droit, par exemple les situations excep­ gatives\ par exemple l'affrontement entre l'Iran et les Etats­
tionnelles. Celles-ci sont précisément exceptionnelles parce Unis d'Amérique, le conflit entre l'Afrique du Sud et
qu'elles ne sont pas juridifiables. « Une norme générale, l'Angola ou entre l'Ethiopie et la Somalie par troupes
écrit C. Schmitt, qui représente la règle de droit normale­ cubaines interposées. On ne peut nier que les conflits de
ment valable, ne peut saisir une exception absolue, pas plus cette sorte contribuent dans une certaine mesure à la dégra­
qu'elle ne peut décider entièrement si une véritable situation dation de l'idée de droit, lorsque par exemple un gouverne­
d'exception est donnée »1• Le droit est impuissant devant ment protège une prise d'otages de diplomates et que
une situation exceptionnelle qui, nous l'avons vu, est propre d'autres gouvernements approuvent son action.
au conflit. C'est par le truchement de la violence que se compliquent
Une troisième source de conflits est à chercher dans la les rapports entre conflit et droit. Nous avons suffisamment
concurrence d'ordres juridiques rivaux. Dans les sociétés mis en lumière dans l' Essence du politique, en référence à
modernes il n'existe pas d'ordre juridique uniforme et mono­ Hobbes, le caractère fondateur de la violence tant pour la
valent. Certes, il subsiste un ordre juridique souverain, politique que pour le droit, de sorte qu'il n'y a pas lieu
celui de l'Etat, mais de nombreux groupes ou organisations d'insister à nouveau longuement sur cette question. Le droit
subordonnés tels les syndicats ainsi que des organismes est une forme de la dissuasion de la violence et des conflits,
transnationaux comme les communautés européennes et les en tout cas il limite leurs manifestations. L'invention du
organismes internationaux font valoir leurs droits et parfois droit et de la société civile est le moyen de comprimer l'aire
sont créateurs de droits. D'où une pluralité de droits qui de la violence, ce qui veut dire que, en dépit de leur contraste
ne s'harmonisent guère et qui se contestent réciproquement, théorique, droit et violence restent interdépendants l'un de
y compris par le moyen de conflits. Ainsi, les conflits l'autre. « Dès que la conscience de la présence de la violence
sociaux menés par les syndicats dans le cadre d'un pays latente, écrit Benjamin, disparaît dans une institution juri-

I. C. SCHMITT, Politisclze Tlzeologie I, Berlin, Duncker & Humblot, I. M. MERLE, Sociologie des relations internationales, Paris, Dalloz,
1934, p. I I . 1974, p. 407-419.

332 333
clique, celle-ci périclite »1• En effet, on oublie dans ce cas qui sont susceptibles de produire un droit respectable
la raison d'être de l'institution. L'œuvre du droit consiste au regard de la limitation de la violence et des conflits.
à cet égard non pas dans la suppression de toute violence L'interdépendance du droit et du conflit nous aide à
ou de tout conflit (entreprise humainement impossible), mais comprendre que la violence peut être au service du droit,
dans leur compression dans des formes capables de les pour l'établir, le rétablir ou le maintenir lorsque la loi et
prévenir, de les contraindre dans certaines limites, de les autres régulations sociales comme les mœurs, les cou­
circonscrire leurs effets et, le cas échéant, de frayer la voie tumes ou la mentalité générale ne sont plus en mesure
à une solution de compromis. La notion de raison d'Etat d'arrêter une violence adverse qui menace l'ordre social ou
est l'une des formules de cette compression de la violence et qui essaie de le déstabiliser. Il ne reste dans ce cas d'autre
des conflits par le droit. En effet, comme l'a précisé Weber, moyen que celui de la contre-violence légale. C'est ce qu'on
l'Etat moderne est la communauté politique qui revendique appelle la répression. La violence devient ainsi le soutien
avec succès l'usage légitime de la violence. Cette légitimité du droit que l'on ne respecte plus. Dans les pays occiden­
ne se fonde cependant pas sur un principe éthique, mais taux la répression est contrôlée juridiquement par des dispo­
sur l'efficacité de l'instance politique qui a réussi à faire sitions constitutionnelles ou législatives, afin d'éviter les
reconnaître ce droit par les membres de la collectivité abus. Il existe toute une procédure à observer avant de
politique, parce qu'il est finalement la solution la plus répliquer par la violence à la violence. Certes, il peut se
conforme à la raison, c'est-à-dire celle qui répond le mieux produire des « bavures », comme il arrive fréquemment lors­
aux conditions de la cohabitation des hommes au sein d'une qu'on utilise le moyen de la violence, mais il existe d'autres
unité politique. Comme le souligne encore Benjamin, la forces sociales, telle la presse, qui ne manquent pas de
distinction entre violence juste et violence injuste n'est pas dénoncer les excès et obliger le pouvoir à la prudence. La
évidente par elle-même et elle ne se laisse pas déduire d'un violence répressive est donc le dernier recours légal pour
principe supérieur incontestable2• On peut donc concevoir combattre la violence polémogène des groupes et des indi­
d'autres formules, mais celle-ci a l'avantage d'être la plus vidus subordonnés. Il faut bien le reconnaître, dans de
raisonnable, parce qu'elle tend à évincer l'ennemi intérieur nombreux pays non occidentaux, la répression n'est pas
et à tarir l'une des sources de conflits au sein des sociétés. liée à des formes contraignantes pour le pouvoir, de sorte
Il ne faut donc pas tomber à ce sujet dans un préjugé idéolo­ qu'on l'applique non seulement à brider la violence illégale,
giquement moralisateur, car même un régime tyrannique mais aussi, et même en général, toute manifestation normale
et moralement condamnable peut établir des institutions d'opposition ou de contestation au plan des idées et des
sentiments. La répression devient dans ce cas un signe
d'oppression. Ce qui n'empêche pas certains esprits dans
I. W. BENJAMIN, Zur Kritik der Gewalt, in Zur Kritik der Gewalt les pays occidentaux d'accorder leur sympathie à la vio­
und andere Aufséitze, Francfort/Main, Suhrkamp, 1965, p. 46. Cette étude lence terroriste sous prétexte qu'elle serait une violence
a été traduite en français dans W. BENJAMIN, L'homme, le langage et la légitime, parce qu'elle serait libératrice. H. Marcuse par
culture, Paris, Denol!l, l97I.
2. Ibid., p. 33. exemple s'est fait le champion de ce genre de raisonne-

334 33 5
ments1• Tout cela soulève le problème de la justification forte raison bannir à jamais, les conflits sans aucun recours
de la violence, que nous n'avons pas à aborder ici. Tout à la violence, sur la base uniquement d'une convention
dépend donc si on légitime les moyens par la prétendue juridique. C'est en cela que réside la faiblesse des théories
noblesse des fins ou bien si, au contraire, à l'encontre des du contrat social. Certes, celui-ci se donne en principe pour
conceptions terroristes et en conformité avec les pratiques substitut aux relations conflictuelles de la violence interne
des régimes de tolérance, on ne légitime les fins qu'en aux peuples, mais comment faire respecter le contrat autre­
fonction du contrôle possible des moyens à mettre en ment que par le recours à la violence lorsque des individus
œuvre. La violence terroriste commence en général par le et des groupes sont décidés à le rompre par le recours à la
mépris des formes. violence ? Si l'on s'en tient à la pratique sociale de toujours
il est tout simplement utopique de penser qu'il serait
- Le droit polémogène possible de concevoir un ordre social interne de type pure­
Quoi qu'il en soit, loin que droit et violence seraient ment juridique, sans aucune perversion par la violence.
exclusifs l'un de l'autre, ils s'appuient réciproquement dans Certains utopistes ont pu imaginer un tel élysée juridique
certaines conditions. Même un Etat de droit ne saurait parce qu'ils ont situé leur société parfaite dans une île
échapper à ce destin, car s'il est contesté par une violence inconnue, loin de tout contact avec d'autres peuples et à
illégitime il ne peut, s'il veut survivre, qu'user à son tour l'écart de toute relation internationale1• Toutes les nations
de la violence au service du droit. S'il en est ainsi, il est historiquement connues se sont forgées au cours de conflits
inévitable que le droit, conçu dans sa pureté juridique, soit belliqueux et dans un contexte de violence : aucune ne peut
obligé de faire des concessions quand le pouvoir combat la en remontrer sur ce chapitre aux autres. On peut faire des
violence qui le nie, ne serait-ce que parce qu'il est contraint observations analogues à propos du droit international,
d'appliquer sélectivement la loi pour essayer, par exemple, même sous la forme du droit des gens. Le plus iréniste
de diviser les forces qui veulent le mettre en échec. On peut d'entre eux, Vattel, met directement en liaison le droit et
le regretter, mais aucune action humaine ne se déroule la guerre : « Le droit d'user de force, ou de faire la guerre,
selon le strict schéma de ses intentions initiales, si bonnes n'appartient aux Nations que pour la défense et pour le
soient-elles. Tant que l'on s'efforce de respecter les formes, maintien de leurs droits »2• Le droit international est une
cet inconvénient inéluctable ne sombrera pas dans les régulation des relations internationales à partir des guerres
errements de l'excès. La conscience de la nécessité du droit et du rapport de force qu'elles ont chaque fois créé. Les
et de ses formes constitue un garant contre ce genre de relations internationales d'aujourd'hui sont commandées par
défaillances. l'issue de la dernière guerre mondiale tout comme au siècle
Il en résulte qu'il est vain d'espérer que dans les sociétés dernier elles étaient commandées par l'issue des guerres
humaines historiques on puisse un jour interdire, à plus
I. Cf. mon ouvrage, Utopie et violence, p. 29-30.

I. H. MARCUSE, La fin de l'utopie, Paris, Ed. du Seuil, 1968, en parti­ 2. VATTEL, Le droit des gens, Paris, Rey & Gravier, 1838, t. II, p. 141-
culier p. 49, 87 et l O I. 142 et t. r, p. 49.

337
révolutionnaires et napoléoniennes. Ce serait se fermer à sophie classique du droit naturel, qu'il s'agisse de celle
toute intelligence du droit international que de le penser d'Aristote, des auteurs du Moyen Age, du XVIIIe siècle ou
indépendamment des guerres passées, dans le contexte de de ses défenseurs modernes, pour nous borner uniquement
nations originellement pacifiques, et en dehors de tout à sa manifestation dans les justifications d'un conflit.
rapport de force. L'avantage du droit positif est d'être codifiable, c'est-à-dire
Le conflit est une transgression, non une négation du qu'on peut le recueillir dans des textes précis, tandis que
droit. Ou bien il se développe par opposition aux lois pour le droit naturel est plutôt informel et ne donne pas lieu à
revendiquer le droit, dans le cas des instigateurs d'un conflit, légifération.
ou bien au contraire il se fonde sur la loi pour combattre Notons tout d'abord que le droit positif est constitué
la violence polémogène, dans le cas de la répression orga­ pour une large part de lois qui sanctionnent les divers
nisée par l'Etat. Il faut distinguer clairement ces deux cas, acquis de conflits, qu'il s'agisse de la législation sociale ou
parce qu'ils ne se réfèrent pas à la même conception du droit. des conventions internationales. Que ce droit soit juste ou
Un Etat combat la violence qui lui dispute son autorité injuste aux yeux d'une partie de l'opinion importe peu, car
au nom du droit positif, du droit établi, tandis que la vio­ il vaut parce qu'il peut s'appuyer sur la force du bras
lence conflictuelle qui s'oppose à l'Etat invoque le droit séculier qui le fait appliquer. Ce droit est à la base de la
naturel. Ce n'est pas le lieu de soulever ici les divers aspects légalité, il est l'instrument de l'ordre social, et, selon certains
de la controverse sur le droit naturel et le droit positif, juristes américains, il appartient au domaine du social
au sens où les uns, tel Kelsen1, nient toute validité et parfois engineering. Le droit positif a de ce point de vue pour fonction
toute pertinence au droit naturel, alors que d'autres, par de fournir les moyens juridiques pour prévenir, régler,
exemple Villey2, estiment que les lois « ne sont du droit réprimer les conflits et éventuellement les légaliser (droit
qu'en un sens impropre >>. Il m'apparaît qu'il serait peu de grève) ainsi que leurs modalités et leurs résultats. Le
sensé de dénier toute valeur au droit naturel, c'est-à-dire droit positif est celui qui régit la vie quotidienne des hommes
à une idée du droit qui a préoccupé les meilleurs esprits et leur cohabitation au sein d'une collectivité. Il n'est
depuis l'origine de la pensée juridique. Cette idée ne me valable chaque fois que dans les limites de la juridiction
semble ni creuse et en tout cas elle ne saurait être réfutée d'un pouvoir politique déterminé, ce qui veut dire qu'il
par les arguments des partisans du droit positif. Une théorie n'est pas valide dans les frontières d'un autre pays, sauf
du conflit ne peut que reconnaître sa constante actualité. accord entre les Etats considérés. Il commande la justice
La difficulté du droit naturel vient de ce qu'on peut le légale, dont les tribunaux et autres instances judiciaires
concevoir de diverses manières qui ne sont pas toujours constituent les exécutants. Notre analyse pourrait faire
cohérentes entre elles. Nous laisserons de côté la philo- croire que nous négligerions le rôle régulateur du droit positif
et des lois dans le maintien de la concorde et de l'ordre dans
une société. Ce rôle est aussi indiscutable qu'il est primor­
I. H. KELSEN, Théorie pure du droit, p. 296-298. dial. Si nous avons insisté longuement sur cet aspect conflic­
2. M. VILLEY, Philosophie du droit, t. II, p. 209. tuel du droit, c'est parce qu'en général les juristes dédaignent

33 9
de prendre en considération les relations entre le droit et constat sociologique axiologiquement neutre1. Evidemment,
le conflit en vertu du préjugé que l'ordre politique serait comme le souligne ce dernier, tout droit naturel n'est pas
nécessairement un ordre uniquement pacifique. En fait, révolutionnaire et inversement. Cependant, ainsi que le
il est des conflits qui naissent dans l'aire du droit positif note L. Strauss : « Il est parfaitement sensé et parfois
parce que, comme dit, les protagonistes, désespérant de se nécessaire de parler de lois ou de décisions injustes. En
faire écouter autrement, utilisent la voie polémogène pour passant de tels jugements, nous impliquons qu'il y a un
qu'on leur restitue un droit méconnu ou lésé. étalon du juste et de l'injuste qui est indépendant du droit
Le plus souvent les conflits en appellent au droit naturel, positif et lui est supérieur : un étalon grâce auquel nous
c'est-à-dire à une justice supérieure à la justice légale de sommes capables de juger le droit positif » et il ajoute : « Le
l'ordre établi. Il en fut ainsi de nombreux conflits sociaux problème soulevé par le conflit des besoins sociaux ne peut
qui se réclamaient de la dignité des ouvriers que la législation être résolu si nous n'avons pas connaissance du droit
positive ignorait. Certes, ce droit sert parfois à justifier une naturel »2• Les conflits enfreignent les lois positives pour
action polémogène entreprise pour d'autres raisons, par revendiquer une justice plus haute non formulée positive­
exemple une guerre menée au nom du droit à l'espace vital, ment dans les actes législatifs en vigueur ; ils prennent le
mais aussi le droit d'un peuple à l'indépendance. C'est risque de jouer le droit contre la loi ; ils se mettent hors loi
pourquoi on ne saurait faire litière de ce genre d'aspirations pour faire triompher le droit. Autrement dit, les instigateurs
qui invoquent explicitement un droit supérieur au droit du conflit croient à une justice qui domine la justice civile,
positif sous prétexte que seul ce dernier mériterait le nom légale et institutionnalisée. Ils rejoignent ainsi la justice selon
de droit. Ce serait faire preuve d'esprit obtus. Il n'y a pas le droit naturel défini par le titre I du Digeste : id quod
de doute que les exigences présentées en vertu du droit aequum est3• Par conséquent, l'une des sources du conflit
naturel sont souvent vagues, confuses, inconsistantes, voire est à chercher dans le fait que le droit positif et légal peut
utopiques et chimériques, et qu'elles servent davantage à contredire et même blesser le droit naturel, le sentiment de
légitimer les mouvements sociaux de désordre qu'à orga­ la justice qui ne se confond pas avec la simple observance
niser les relations sociales, et pourtant une sociologie du des lois.
conflit ne saurait les omettre, car elles conditionnent de Il reste un dernier point à considérer : les conflits mani­
façon importante les agitations et les tumultes dans une pulent le droit et l'utilisent à leur dessein, parfois en le
société. On ne saurait par exemple comprendre les révolu­ réduisant à une simple catégorie du politique. On peut
tions, précisément parce qu'elles refusent l'ordre juridique illustrer ce fait à propos des révolutions, en particulier les
établi, si l'on passe outre à ce type de droit naturel. D'ailleurs
il est des juristes, des sociologues et des philosophes qui ont r. J. STAHL, Philosophie des Rechts, 4c éd., t. II, p. I55 et 289 ; K. BERG­
reconnu la force révolutionnaire du droit naturel, les uns BOHM, Jurisprudenz und Rechtsphilosophie, 1892, p. n6, 200, 217 ; H. MAR­
comme Stahl ou Bergbohm pour le réprouver à cause de CUSE, La fin de l'utopie, p. 75 ; Max WEBER, Rechtssoziologie, Neuwied,
Luchterhand, 1960, p. 266.
ses effets destructeurs, les autres comme Marcuse pour le 2. L. STRAUSS, Droit naturel et histoire, Paris, Plan, 1954, p. 15 et r6.
célébrer, d'autres encore, tel Max Weber, pour en faire le 3. M. VILLEY, ibid., t. II, p. 244. V. aussi t. I, p. 210-2n.

340 34 r
révolutions de type léniniste. Comme le note André-Vincent, 5 . LA PAIX
les révolutions se font au départ au nom d'une justice
méconnue par la société, mais en général elles instituent un La paix passe dans l'opinion pour la situation antino­
ordre positif qui contredit cette aspiration1• Soljenitsyne cite mique de celle de la guerre, au point que souvent on définit
une lettre significative de Lénine à Kourski, chargé de l'éla­ tout simplement l'une par opposition à l'autre : la paix,
boration d'un nouveau Code pénal à la suite de l'abrogation dit-on, est l'absence de guerre. Par conséquent paix et guerre
de celui qui était en vigueur sous les tsars. Cette lettre constitueraient deux états qui s'excluraient réciproquement,
du 1 7 mai 1 922 dit ceci : « Camarade Kourski ! En complé­ de sorte qu'il n'y aurait pas de troisième possibilité. Cepen­
ment de notre entretien, je vous envoie une ébauche du dant, si on définit la paix uniquement par absence de la
paragraphe supplémentaire pour le Code pénal... L'idée guerre, il faudrait au moins définir la guerre pour ne pas
fondamentale est claire, je l'espère, malgré tous les défauts s'enfermer dans un cercle vicieux. D'ailleurs un certain
du brouillon : mettre ouvertement en avant la thèse de nombre de sociologues de la politique se sont demandé si la
principe, juste sur le plan politique (et pas seulement en un dichotomie classique n'a pas été brisée de nos jours par
sens juridique étroit), motivant le caractère et la justification l'apparition d'un troisième terme intermédiaire, qui ne
de la terreur, sa nécessité, ses limites. Le Tribunal ne doit serait ni guerre ni paix et que, suivant que l'on est optimiste,
pas éliminer la terreur ; le promettre serait tromper soi­ on appelle coexistence pacifique et, suivant que l'on est
même ou tromper les autres, il faut la justifier et la légitimer pessimiste, on appelle guerre froide. Sans chercher à trancher
sur le plan des principes, clairement, sans fausseté et sans ici cette question au fond, elle nous apporte cependant une
fard. La formulation doit être la plus large possible, car c'est indication éclairante : si la paix est absence de conflits
seulement le sens de la justice révolutionnaire et la conscience belliqueux elle n'est peut-être pas absence de tout conflit.
révolutionnaire qui décideront des conditions de l'applica­ Qu'il s'agisse de la paix intérieure ou de la paix extérieure,
tion pratique plus ou moins large ,,2• Au fond, il s'agit d'une la concorde interne subsiste malgré les conflits sociaux, pour
dérivation du droit naturel vers un droit naturel subjectif, autant qu'ils ne sont pas insurrectionnels, et la paix extérieure
à l'image de la dérivation subjectiviste de tout le droit mondiale demeure elle aussi en dépit de conflits belliqueux
moderne. A la limite le droit devient la sanction de la déci­ locaux et limités. Ces considérations nous conduisent à éli­
sion arbitraire du prince individuel, ou du « prince collectif ,, miner au départ ce que l'on peut appeler la conception
suivant la formule de Gramsci, et au bout du compte la séraphique de la paix, dont il faut dire quelques mots
négation de l'essence même du droit. cependant pour expliquer sa mise entre parenthèses.
Toute l'expérience historique de l'humanité manifeste
qu'aux guerres succède la paix et à la paix la guerre. On peut
imaginer en théorie que les choses devraient se passer autre­
ment, mais alors on se situe hors du temps et de l'histoire.
I. Ph. ANDRÉ-VINCENT, Les révolutions et le droit, Paris, LGDJ, 1974.
2. SOLJENITSYNE, L'archipel du Goulag, Paris, Ed. du Seuil, 1973,
La paix séraphique envisage la paix indépendamment de
t. I, p. 255. Voir également LÉNINE, Œuvres, 5• éd., t. 45, p. 190. tout conflit, comme un état isolé et autonome, toujours juste

342 343
et bénéfique. Somme toute il s'agit d'une paix qui prospé­ tale. En tout cas, il ne faut pas confondre la paix évangélique
rerait en dehors de tout contexte social, de toutes les turbu­ avec la paix séraphique, comme le font de nos jours un
lences, secousses, tumultes et convulsions qui caractérisent certain nombre de pacifistes chrétiens qui appellent à leur
les relations sociales. Elle n'est au fond qu'une vue de rescousse le Sermon sur la Montagne. Dans ce célèbre
l'esprit, capable d'emporter une conviction individuelle ou passage, il est demandé à chaque être de dépasser sa haine
celle d'un groupe, mais imperméable à une observation pour l'autre, son prochain, c'est-à-dire l'ennemi privé. Il
sociologique. Tout au plus intéresse-t-elle l'enquête socio­ s'agit de la paix des cœurs qu'il faut distinguer de la paix
logique sur les opinions pour connaître la proportion de politique ou séculière qu'on fait avec l'ennemi public1•
personnes qui conçoivent la paix de cette manière, ou encore Comme l'indique Vattel, l'ennemi privé nous veut du mal,
la recherche sur les mouvements de foule qu'une vue aussi il nourrit à notre égard de l'animosité, tandis que l'ennemi
éthérée peut susciter. Elle n'a rien d'une relation sociale public n'est pas animé en général par de méchants senti­
pratique résultant de l'activité empirique des hommes. La ments, car la plupart du temps nous ne le connaissons pas
paix est souhaitable, et à lire les enquêtes d'opinion presque personnellement, mais il cherche essentiellement à défendre
tout le monde la souhaite, sans toujours savoir ce qu'ils ses droits. L'erreur à ne pas commettre, c'est ne pas con­
entendent par paix. Et pourtant les hommes ont toujours fondre ennemi privé et ennemi public, par conséquent la
fait la guerre. Là se trouve le nœud de la recherche sociolo­ paix avec son prochain et la paix avec une autre collectivité.
gique. Malheureusement celui qui essaie d'analyser sociolo­ On ne saurait transposer sans méprise les conditions de la
giquement le phénomène s'expose à passer immédiatement paix évangélique dans le contexte de la paix politique, à
pour un réactionnaire, à tout le moins pour un être insen­ la manière dont procède malheureusement l'encyclique
sible et détaché de toute compassion humaine. C'est presque Pacem in terris de Jean XXIII. La paix politique n'est pas
une gageure que de vouloir être sociologue malgré ces une affaire de bonne volonté, mais de volonté tout court, dans
apitoiements des bonnes consciences qui, de surcroît, acca­ le cadre de procédures à élaborer au cours de discussions
parent unilatéralement, non sans supercherie parfois, la entre les parties contractantes. A la différence de la paix
morale et la religion à titre de ratification et de consécration séraphique qui n'est qu'une entité abstraite, coupée de la
de leur point de vue. réalité, sans contours et sans consistance, la paix évangélique
comme la paix politique dépendent du vouloir et des capa­
- L'impuissance de l'irénisme cités des hommes, sauf que la première se fait avec le pro­
Faisons révérence à ces bons sentiments, mais n'oublions chain, la seconde avec une autre collectivité.
pas d'analyser avec plus de perspicacité encore le pro­ La paix dont il est question ici n'est pas celle des paci­
blème concret de la paix. Comme nous l'avons déjà fistes, car ils négligent l'essentiel, à savoir l'ennemi avec qui
indiqué plus haut, on ne fait pas la paix avec des amis,
puisque l'amitié est par définition un état de paix, mais
I . Sur cette différence voir C. SCHMITT, La notion de politique, p. 69.
avec l'ennemi. C'est ce que reconnaît également la paix On trouve une première formulation de cette distinction, moins élaborée,
évangélique, à une différence près, mais d'importance capi- chez VATTEL, op. cit., t. II, p. 173.

344 345
il faut la faire. Ou alors, ils se font une conception pour dans ce discours, c'est la méfiance presque viscérale à l'égard
ainsi dire belliqueuse de la paix, en ce sens que, faute de des hommes politiques, comme si par plaisir ils ne cessaient
reconnaître l'ennemi, ils combattent ceux qui ne partagent de comploter contre la paix. Il est clair qu'en suspectant
pas leur conception, s'il le faut avec des moyens polémo­ ainsi les hommes politiques on ne se met pas dans les condi­
gènes, à moins qu'ils ne soient, directement ou indirecte­ tions adéquates pour comprendre l'activité politique ainsi
ment, au service de l'un ou de l'autre ennemi virtuel. De ce que la seule paix possible entre les hommes. Ce genre de
point de vue Bouthoul a raison de voir dans le pacifisme raisonnement fait tout simplement fi des hésitations des
« l'une des armes les plus efficaces de la guerre psycholo­ hommes d'Etat lorsqu'ils se trouvent devant une menace :
gique »1• Autrement dit, le pacifisme est assez souvent un Comment réagir ? Faut-il attaquer à titre préventif ou bien
pion dans la stratégie des ennemis potentiels, à l'image des patienter ? Faut-il prendre des contacts même précaires
démonstrations de groupes pacifistes allemands et d'autres pour essayer de traiter, peut-être même négocier, ou bien
pays européens depuis 1 980, dont personne n'est dupe, à faut-il se préparer à la soumission ? Tout cela n'est pas joué
commencer par certains animateurs qui ne font aucun d'avance, d'autant plus que l'homme politique ne peut
mystère de leurs préférences politiques ni du choix du camp manquer de faire intervenir l'opinion de ses concitoyens.
entre les deux impérialistes qui se disputent l'hégémonie Comme tous les autres hommes, l'homme politique, à moins
du monde. La paix devient ainsi un facteur belligène. Etre qu'il ne soit décidé d'avance à faire la guerre, n'aime
pacifiste, ce n'est pas la même chose qu'être pacifique au sens pas prendre le risque d'une aventure irréfléchie qui peut
des Béatitudes. Certes, le pacifisme entraîne aussi dans son lui faire perdre le pouvoir et jeter dans la détresse le
sillage des esprits candides qui croient à la paix séraphique, pays.
mais sur ce point aussi Bouthoul nous met en garde contre Bien sûr, on peut parler de la paix en termes généraux,
un certain « obscurantisme »2• En effet, la plupart d'entre eux mais cela ne nous avance guère dans l'intelligence du concept.
se font de la propagation de la paix une idée magique, Aucune formule incantatoire ne modifiera le fait que, empi­
comme si elle pouvait être le résultat d'incantations, de riquement, la paix est liée au conflit et qu'elle s'établit
prières, de prédications, d'exhortations ou d'imprécations. entre ennemis. Personne ne peut dire, sans tomber dans le
Il m'est arrivé d'entendre au cours d'un débat à la télé­ dogmatisme, quel est l'état normal de la société : la paix
vision allemande, auquel je participais, un pasteur déclarer ou la guerre ? Les sociétés historiques ont passé et passent
qu'à force d'implorer la paix avec ardeur et continuité, sans cesse de l'une à l'autre et parfois avec le même enthou­
la Russie sera contrainte d'écouter ces voix et d'agir en siasme. Beaucoup d'auteurs ont célébré la pax romana. En
conséquence. Il croyait que la venue de la paix ne dépendait réalité, il s'agissait de l'hégémonie séculaire d'une cité qui a
que de lui et non des autres. Ce qui m'a le plus abasourdi imposé sa paix aux peuples conquis, sans mettre fin à la
guerre aux frontières de l'Empire, tandis qu'à l'intérieur
on ne peut que constater la succession d'interrègnes, de
x. G. BOUTHOUL, Lettre ouverte aux pacifistes, Paris, Albin Michel,
1972, p. IO.
séditions, de guerres civiles, de conflits dans les provinces et
2. Ibid., p. I3I. de révoltes de généraux. La pax romana, remarque Bouthoul,

347
est « une expérience hors pair de la guerre et de la paix »1• dans l'ensemble de l'organisme de l'humanité. Un des
Il en fut de même de la pax sinica. Qu'il s'agisse de la paix moyens de se libérer de ces formations parasites, qui me
intérieure ou de la paix extérieure, on ne peut la comprendre paraît assez promettant, est de saper de toutes les manières
qu'en fonction du conflit, d'autant plus que la paix, ainsi possibles les habitudes d'obéissance, les liens de loyauté
que l'expérience humaine en témoigne, est créatrice de et de confiance »1• Si les militaires font la guerre, il appartient
mécontentement et de déséquilibres polémogènes. On ne aux savants de créer les conditions de la paix. Comme quoi
peut que souscrire à la recommandation de Proudhon : « La un universitaire n'est pas à l'abri de l'ingénuité. On peut
connaissance de la paix est tout entière dans l'étude de la faire à propos d'une pareille thèse deux observations. La
guerre »2• Bouthoul a mis en exergue à toute son œuvre polé­ première consiste à demander qu'on explique pourquoi,
mologique un aphorisme du même genre : << Si tu veux la en l'absence d'un appareil militaire, les civils, sans uniforme,
paix, connais la guerre. » Et pourtant on ne saurait traiter entreprennent une guerre. C'est le cas des guerres de par­
ni l'un ni l'autre de belliciste. Ils avaient tout simplement tisan, ce fut le cas des organisations de résistance qui ont
un jugement droit. combattu lors de la dernière guerre mondiale les troupes
allemandes dans divers pays de l'Europe. Elles ont recons­
- La paix, œuvre politique titué pour ainsi dire spontanément des états-majors, des
Même lorsqu'on envisage la paix en fonction des conflits groupes francs et des commandos. Si l'on supprime les insti­
il y a des pièges à éviter. Nous ne ferons état que de l'un ou tutions militaires elles renaissent sous d'autres formes. Les
l'autre. Un des spécialistes de la Peace Research, Rapoport, hommes ne font donc pas la guerre parce qu'il existe des
pense que << la présence même des institutions de guerre institutions militaires, mais ils se donnent de pareilles insti­
constitue une condition nécessaire et suffisante à l'existence tutions parce qu'ils se préparent à la guerre ou parce qu'ils
de la guerre »3• Il entend par institution militaire non seule­ veulent défendre leur sécurité et la paix. La seconde obser­
ment les ministères de la Défense ou des Armées, mais vation est plus générale. La guerre n'est pas l'affaire des
toutes les institutions que ces organismes supportent. Du militaires et la paix celle des savants, mais la guerre et la
moment qu'elles ont pour tâche de préparer les conflits paix sont toutes deux affaires de la politique. Ce ne sont
et de les mener, il ne reste d'autre solution, si l'on veut la pas les états-majors qui de leur autorité déclenchent les
paix, que de les supprimer. En même temps il faut éliminer conflits, mais les gouvernements, ce qui signifie que ce sont
les états-majors et les élites militaires qu'il qualifie de « syn­ les hommes politiques qui font la guerre, ce sont eux également
dicat de criminels »4• Rapoport va encore plus loin : elles qui font la paix. La paix est œuvre de la politique comme
devraient << être considérées comme des formations parasites la guerre, c'est-à-dire qu'il faut trouver à la paix, si on
entend qu'elle soit viable, une solution politique2• Par
x. Ibid., p. 133 ·

2. P.-J. PROUDHON, La guerre et la paix, Paris, Rivière, 1927, p. 3 r r . x. Ibid., p. 18.

3. A . RAPOPORT, Les différentes conceptions d'une science d e l a paix, 2. Je ne peux entrer dans le détail d'une argumentation que j'ai exposée
in Science et Paix, 1973, n° l, p. 15. dans deux articles de la revue Guerres et paix : Une armée de la paix reste
4. Ibid., p. 12. une armée, 1967, cah. 4, et La paix, œuvre politique, 1968, cah. 3.

3 49
conséquent, guerre et paix doivent être pensées ensemble. serait proportionnelle aux capacités militaires et à l'arme­
Si la paix est l'œuvre de la politique, il s'ensuit qu'elle ment dont un pays dispose. Bouthoul remarque que, au
ne saurait être une solution proposée par des esprits qui lendemain de la dernière guerre mondiale, les Etats-Unis
n'ont aucune responsabilité politique et qui se la figurent, disposaient du monopole nucléaire, qu'ils auraient pu en
d'une façon certes généreuse, comme le résultat d'un plan profiter pour devenir les maîtres du monde1• Ils ne 1'ont
élaboré indépendamment des conditions concrètes d'une pas utilisé, alors que la simple menace aurait parfois suffi
situation donnée, qu'il suffirait d'appliquer quelles que pour faire plier les Etats qui se montraient récalcitrants à
soient les circonstances et le rapport de force entre les Etats. leur politique. La paix n'est donc pas seulement une affaire
Si l'on considère les projets de paix perpétuelle connus, de technique, tout comme la guerre, car elle dépend aussi
par exemple ceux de Sully, de l'abbé de Saint-Pierre, de de la mentalité d'un peuple, des conceptions morales et
Swift ou de Kant, ils n'ont guère influencé le cours des religieuses des dirigeants, de la manière dont on se représente
événements. Ce sont des œuvres philosophiques et non la vie sociale et internationale ainsi que l'avenir de l'huma­
politiques, capables de séduire les théoriciens, mais sans nité. Toutes sortes de considérations entrent en jeu qui
efficacité en pratique. En général ces plans de paix ressor­ font place au sentiment, à l'idéologie et tout simplement
tissent à ce que Pufendorf appelait « la paix universelle », que aux idées philosophiques. Pour un révolutionnaire la paix
1' cc on entretient avec tous les hommes sans exception par la n'est qu'une affaire d'idéologie, puisque par principe il
pratique des seuls devoirs qui émanent purement et simple­ cherche le conflit pour imposer son idée de paix dans un
ment du droit naturel » et qu'il distinguait de cc la paix futur indéterminé. La paix empiriquement possible n'est
particulière » que les Etats historiques et politiquement donc pour lui qu'une affaire de tactique au service de
formés établissent entre eux sur la base de traités et d'actes la conquête du pouvoir et de la domination, il est vrai
consigné dans des textes repérables1• Pas plus que la liberté, sous prétexte d'une paix ou plutôt d'une idée de paix non
la paix universelle ne se laisse totalement institutionnaliser. matérialisable.
Pour les mêmes raisons, il faut se défier de ce qu'il est L'idée à la fois la plus séduisante et la plus redoutable,
convenu d'appeler les techniques de la paix, comme si elle en même temps courante dans divers milieux intellectuels,
pouvait résulter d'un jeu de mécanismes mis au point par consiste à confier le soin de << dire n la paix à un tribunal
des spécialistes. La littérature sur la question est assez international. Pour l'essentiel le procédé se résume à donner
abondante de nos jours, en particulier en ce qui concerne pour mission à des juges de faire le partage entre les parties
les artifices de simulation de la paix destinés à explorer et à en conflit en désignant ceux qui ont raison et ceux qui ont
comptabiliser les conditions optimales des décisions, des tort. La procédure est opportune dans le cas des conflits
conciliations ou des négociations, ou encore les techniques sociaux et d'autres conflits internes à une collectivité, le
pédagogiques qui se proposent de réfréner l'agressivité. En juge jouant le rôle d'arbitre. Dans ce cas la sentence a des
fait, il n'est pas vrai, par exemple, que l'agressivité collective chances d'être appliquée, parce que le pouvoir politique qui

1. PuFENDORF, Le droit de la nature, I, r , 8. I. G. BOUTHOUL, La paix, Paris, PUF, r974, p. 50.

35 0 35 1
dispose de la force peut le cas échéant la faire respecter. quent, aussi toute possibilité de compromis. A propos de la
II n'en va pas de même de la paix entre des Etats souverains, guerre du Viêt-nam on se flattait de maudire la « sale guerre ))'
car dans ce cas intervient le rapport de force, de sorte ce qui signifie que si le tribunal avait eu une quelconque
que celui qui est condamné par le tribunal peut ne pas autorité il ne pouvait que préparer une « sale paix ))' parce
tenir compte de cet avis. L'exécution des résolutions de la qu'il ne condamnait pas un ennemi, mais un criminel, un
Cour internationale de La Haye en apporte la preuve : elle malfaiteur. Telle est la conséquence de l'action de ceux qui
n'a aucune compétence pour obliger un pays rétif à se agissent en matière de politique internationale au nom de ce
plier à ses sentences. Cette juridiction souffre, en outre, que Max Weber désignait par éthique de conviction. En
d'un inconvénient majeur : elle traite les conflits à la manière criminalisant la guerre, on ne peut que criminaliser la paix.
dont les tribunaux ordinaires considèrent les différends Or, on ne négocie pas avec un criminel, on le met en prison
entre des individus. Or, la paix entre les collectivités éta­ et, éventuellement, on l'exécute, selon l'exemple de certains
tiques ne se négocie pas sur le modèle d'un jugement concer­ condamnés du tribunal de Nuremberg1• Le gouvernement
nant des personnes. Plus généralement la paix ne s'établit du Viêt-minh, lorsqu'il trouve son intérêt à négocier avec
pas au gré des protestations individuelles, fussent-elles les Américains, ne se demande pas si ceux-ci sont ou non
émises par les plus hautes autorités scientifiques ou litté­ des criminels : il les considère comme des partenaires. La
raires. Le tribunal institué sous les auspices de B. Russel volonté de culpabiliser l'autre fait partie de l'arsenal de la
et Sartre s'est érigé sur ce leurre. On ne s'étonnera donc pas propagande pendant la guerre, mais elle constitue une
si, au lieu de contribuer à l'avènement de la paix il a surtout méthode désastreuse lorsqu'on veut susciter une paix par
contribué à multiplier les équivoques et les confusions, la négociation. En effet, la criminalisation de l'ennemi est à
jusqu'à devenir une parodie de justice et un instrument idéo­ l'opposé de la reconnaissance de l'ennemi qui, comme nous
logique au service d'un camp. En effet, il s'agit d'un retour l'avons vu, est une condition indispensable et déterminante
à la « justice privée ))' du fait que les juges se désignent eux­ lorsqu'on veut terminer un conflit par un compromis. Ce
mêmes, sans référence à aucune loi, à aucune compétence n'est que si un conflit se dénoue par la victoire de l'un des
politique ou juridique, pas même au droit positif, et surtout, deux camps que la culpabilité est évoquée dans un traité
en l'absence de toute garantie normale en matière judiciaire. de paix, lorsque le vainqueur peut obtenir réparation.
Même la référence au tribunal de Nuremberg n'est pas Malheureusement, la diffusion de la pensée idéologique sous
valide, car cette juridiction exceptionnelle a été instituée couleur de moraliser les conflits est de nos jours à la racine
par des Etats disposant des moyens de contrainte efficace. de la criminalisation de la guerre et de la paix. II s'agit d'un
Au tribunal de Russel l'accusé était jugé d'avance, du fait préjugé de notre époque. En fin de compte, il y a une façon
de la discrétion dans la nomination des juges.
Ce type de tribunal, qu'on appela pompeusement tri­ I. Il serait trop long d'exposer ici pourquoi le tribunal de Nuremberg,

bunal de la paix, se condamne lui-même par les conséquences malgré les intentions initiales louables, a contribué à empoisonner les
relations internationales jusqu'à nos jours, en même temps qu'il a été
qui vont à l'encontre de la paix qu'il prétend servir. Toute l'un des obstacles à la conclusion d'un traité de paix avec l'Allemagne,
négociation est exclue par la force des choses et, par consé- traité qui n'existe toujours pas.

35 2 353
J . FREUND 12
de dégrader la morale à force de discréditer l'activité poli­ A quoi bon chercher à établir la paix pour des hommes qui
tique et les hommes politiques. ne sont pas nés, alors qu'il faut la faire entre les êtres et les
Etats présents, qui risquent d'entrer en conflit pour des
- Ne méprisons pas les traités de paix raisons diverses. Au demeurant, c'est justement au nom
Toutes les conceptions que nous venons d'examiner tom­ de ces contenus a priori que les conflits éclatent. Il faut
bent dans la même ornière : elles entendent donner à la en convenir avec Bouthoul : « Les buts de la guerre ne sont
paix un contenu a priori. En fait, elles envisagent la paix pas autre chose que les buts de la paix et réciproquement »1•
pour elle-même, non seulement indépendamment de tout En effet, il arrive trop souvent qu'on fasse la guerre au nom
conflit, mais aussi indépendamment du contexte social, de la paix, c'est-à-dire au nom de la conception de la paix
ainsi que des hommes qui se sont affrontés et par conséquent qu'on veut imposer aux autres. La paix peut être polémogène.
indépendamment des conditions historiques nouvelles que Quelle est la signification de la paix dans le contexte
crée chaque fois un conflit. Zsifkovits a longuement analysé conflictuel des sociétés humaines ? Comme nous l'avons
ces contenus : pour les uns la paix devrait consister à faire déjà souligné, il n'y a pas de modèle ni de paradigme de la
régner universellement la justice, pour d'autres les droits paix. Il faut la construire et la reconstruire sans cesse sous
de l'homme, pour d'autres l'amour, pour d'autres encore la forme d'une « réconciliation... à partir des situations
l'égalité politique, économique et sociale, pour d'autres enfin historiques particulières et déterminées ))' ce qui veut dire,
elle devrait consacrer une libération révolutionnaire du genre comme le déclare encore Valadier, qu'il s'agit d'une tâche
humainl. En réalité, on fait intervenir des motifs extérieurs « par essence inachevée »2• A ce titre on peut la caractériser

au conflit et à la paix. Il ne s'agit plus de trouver au lende­ d'abord comme un état de calme ou de tranquillité au sens
main d'une guerre la meilleure solution possible pour régler de la oµ6vm<X des Grecs ou de la tranquillitas ordinis de
une situation déterminée, mais plutôt de justifier de nou­ saint Augustin3• D'ailleurs cette notion de calme a été sans
veaux conflits au nom de cette idéalité des contenus, jusqu'au cesse reprise par la suite par de nombreuses philosophies
moment où dans un avenir indéterminé on pourra réaliser la politiques pour définir la paix. Toutefois, ce calme est
paix universelle. Loin de moi l'idée de discréditer ni même plutôt une accalmie précaire par équilibre entre les inimitiés
de minimiser la portée des valeurs de liberté, de justice et et les antagonismes et non un état d'amitié et de concorde
autres, mais dans l'établissement historiquement circons­ stable et inaltérable. Cet état de paix peut même devenir
tancié d'une paix concrète elles ne j ouent qu'un rôle com­ à la longue insupportable. Aussi faut-il constamment rené­
plémentaire. L'erreur est d'y voir l'essentiel, alors que gocier la paix ; elle est donc une situation mouvante toujours
l'objectif capital est de mettre fin à un conflit et de susciter remise en cause par l'évolution des idées et des mentalités
dans les conditions les meilleures possibles un état de rela­ et par les modifications dans le rapport de force. Il faut
tive entente entre ceux qui s'étaient déchirés auparavant.
r. G. BOUTHOUL, Avoir la paix, Paris, Grasset, 1967, p. 23.
2. P. VALADIER, Peut-on vivre chrétiennement les conflits ?, in Etudes,
r. V. ZsIFKOVITS, Der Friede als Wert, Munich-Vienne, Olzog Verlag, décembre 1974, p. 768-769.
1973, p. 87-I I9. 3. Saint AUGUSTIN, Civitas Dei, XIX, 12.

354 355
donc la protéger continuellement. D'où la seconde carac­ sations et à toutes les époques, évidemment aussi dans les
téristique : la sécurité. Vivre en paix, c'est aussi vivre en textes contemporains, par exemple l'arbitrage, les pactes de
sécurité. A cet effet, depuis toujours, les hommes et les non-agression ou les extraditions1• L'ouvrage déjà men­
sociétés ont cherché refuge dans des cavernes ou des grottes, tionné de Fisch, qui examine les milliers de traités de paix
ils ont construit des murs et des remparts autour de leurs connus, confirme amplement ces considérations, qu'il
habitations, ils ont édifié des châteaux forts et des forte­ s'agisse d'accords bilatéraux ou d'accords multilatéraux2•
resses ou des fortifications et, enfin, ils ont délimité les Alors que le conflit exclut le tiers, la paix le réintroduit, en
frontières de leur territoire. Par conséquent, concorde et ce sens que le traité vaut non seulement pour les parties
sécurité sont les deux conditions fondamentales de la sauve­ qui l'ont conclu, mais aussi pour les autres unités politiques,
garde de la paix ; elles sont indissociables. ce qui signifie de nos jours qu'il est un acte qui est valable
Pour préserver la paix intérieure dans l'ordre, les sociétés dans le cadre de l'ensemble des relations internationales.
ont estimé que le meilleur moyen consistait dans la division La paix est corrélative de l'ordre qu'elle contribue à
des risques et des menaces que constitue un pouvoir omni­ instaurer et à sauvegarder. Si l'on fait abstraction de cet
potent, despotique ou autocratique. Aussi ont-elles le plus ordre elle n'est qu'une idée et souvent une pure divagation
souvent séparé les diverses fonctions (politiques, religieuses, intellectuelle. Encore faut-il ne pas se faire une conception
économiques) et même diversifié l'autorité politique, en multi­ rigide et uniformisante de l'ordre. Celui-ci est le signe de la
pliant les magistratures et de nos jours en installant des coexistence d'une pluralité d'êtres, d'opinions et d'objets
pouvoirs intermédiaires ou en soumettant le pouvoir à une divers qui ne réponde pas à un même moule. Cette variété
constitution. Autrement dit, un ordre trop rigide et une peut être antagonistique, chacun des éléments se définissant
autorité trop concentrée peuvent devenir l'ennemi de la par son individualité et ses relations avec les autres. La paix
concorde ou paix intérieure. A la limite cette paix prend réside dans la situation globale d'un groupe ou d'une collec­
l'aspect d'un état agonal. Pour garantir la paix extérieure ou tivité qui permet à chaque élément de persévérer et de se
sécurité les peuples concluent des pactes, des traités ou des développer dans sa particularité en correspondance plus ou
conventions avec leurs voisins. Les esprits forts raillent moins harmonieuse avec les autres, sans empiéter dange­
volontiers de nos jours la fragilité des traités et concluent reusement sur eux et sans leur nuire. La paix perd toute
à leur inutilité. Pourtant, toute l'histoire et l'expérience signification dans un monde mécanique et totalement homo­
humaines montrent que jusqu'à présent on n'a rien trouvé gène, parce que par nature elle est la condition formelle de
de mieux pour maintenir et protéger la paix. Il ne faudrait la cohabitation dans le calme de réalités différentes les unes
pas croire que nos ancêtres auraient été moins perspicaces des autres. La paix intérieure sauvegarde la liberté d'expres­
que nous et moins prévoyants et qu'ils n'auraient pas cherché sion des opinions divergentes avec possibilité de regroupe­
les moyens les plus efficaces pour consolider les paix pré­ ment dans des partis politiques, des organisations syndi-
caires qu'ils avaient réussi à établir. Il n'y a donc pas lieu
de s'étonner si les traités de paix comportent des constantes,
I . G. BOUTHOUL, La paix, p. 6 I .
des clauses que l'on retrouve partout, dans toutes les civili- 2 . J. FISCH, op. cit., passim.

35 6 35 7
cales ou des églises distinctes. La paix ne vaut donc que par une fonction régulatrice comme le droit, créatrice comme les
l'ordre qu'elle supporte. Si une société est soumise à un instruments, dissuasive comme l'armée ou la police. Au fond,
ordre oppressif parce qu'elle cherche à homogénéiser les par­ la paix consiste dans la manière plus ou moins cohérente et
ticularités hétérogènes et complexes de ses constituants, la équilibrée dont une société dispose et ordonne les formes
paix intérieure prend alors une figure purement policière sociales.
et, à la limite, elle n'est plus qu'un simulacre de paix parce De ce point de vue il est absurde d'opposer radicalement
qu'elle dissout les différences. Il est à craindre que la paix le droit et la force, comme si l'un devait exclure l'autre ou
de l'Etat mondial et unique risque elle aussi d'être policière. un jour s'y substituer. Qu'on le veuille ou non, la paix ne
La paix à tout prix préconisée par certains pacifistes enlève consiste pas seulement dans un ordre juridique, mais elle
à la notion toute substance et toute fonction. Il y a des a aussi pour fondement le rapport des forces, qu'il s'agisse
paix malheureuses et dégradantes aussi bien en ce qui de la paix intérieure à une collectivité ou de la paix entre les
concerne la paix intérieure à une collectivité que la paix Etats. La force se manifeste évidemment elle aussi dans
extérieure entre Etats. Elle n'est pas respectable, méritoire des formes, en particulier l'armée et la police. C'est grâce
et digne par elle-même. Elle ne l'est que par le type d'ordre à cette force informée qu'une société est en mesure de
qu'elle stimule et favorise. maîtriser les désordres de la violence ainsi que les perturba­
L'ordre est de nature relationnelle. Il ne met cependant tions engendrées par les conflits, mais aussi de les prévenir
pas les êtres et les objets comme tels en relation, mais par moyennant la capacité dissuasive de l'armée et de la police.
l'intermédiaire de leurs apparences extérieures, c'est-à-dire De surcroît on ne peut les contrôler, ainsi que la violence
par leur forme. Il n'y a tout simplement pas de contenu qu'elles déploient, qu'à la condition qu'elles soient ordon­
sans forme, en dépit de toutes les revendications portant nées en formations régulières. C'est en ce sens qu'elles
sur l'authenticité du pur vécu et de la spontanéité. La forme remplissent une fonction sociale indépendamment d'une
constitue le principe de la distinction entre les êtres, entre menace précise de guerre ou de conflit. Ce sont des formes
les choses, donc le principe de leur individuation et de leur qui concourent à la stabilité de l'ordre toujours exposé à
différenciation. L'apparaître fait partie de l'être, ce qui veut l'irruption de la violence et par conséquent à la sauvegarde
dire que nous ne pouvons pas nous représenter un être qui de la paix puisque la sécurité est l'une de ses conditions.
n'a pas de forme. La conservation est la persévérance d'un Le discrédit et la dégénérescence des formes entraînent la
être dans sa forme et la création est une mise en forme nou­ dégradation de l'ordre et par voie de conséquence le déla­
velle. Un être qui perd sa forme cesse de vivre pour devenir brement de la paix. L'apologie de l'informel comme prin­
cadavre et enfin poussière. Du moment que la paix est cipe de vie conduit en fin de compte à se résigner à la violence
corrélative d'un ordre elle ne peut s'établir ou se maintenir et au conflit. Aussi, la dislocation des formes constitue-t-elle
que sur la base des formes sociales. Celles-ci peuvent l'une des sources de la société conflictuelle moderne qui
consister en des règles et des lois, dans des institutions et s'adonne à la phraséologie pacifiste pour avoir perdu le sens
dans des usages, dans des échanges et dans des rites, dans des conditions inéluctables de toute paix empiriquement
des devoirs ou dans des satisfactions. Elles peuvent avoir possible.

35 9
CONCLU S I ON

Le précepte fondamental
de la politique

Nous avons souligné à plusieurs reprises que toutes les


activités humaines et sociales peuvent être le théâtre de
conflits. Toutefois, passé un certain seuil d'intensité, varia­
bles suivant les cas, ils deviennent politiques, en parti­
culier les conflits qui mettent aux prises des groupes. Il
s'ensuit que sociologiquement la politique jouit de ce fait
d'un statut particulier dans la confl.ictualité, qui corres­
pond d'ailleurs à sa finalité. Celle-ci consiste en la protection
des membres d'une collectivité, en ce sens qu'à l'intérieur
d'une collectivité elle veille à préserver les uns contre la
violence éventuelle des autres et, à l'extérieur, à assurer
leur sécurité contre toute menace externe. Parce qu'elle
n'en a pas les moyens en raison de sa fin, la politique man­ fondamental de la politique : elle doit savoir envisager le pire
querait à sa mission si elle s'arrogeait la vocation d'accomplir et se donner la capacité d'empêcher qu'il n'arrive. En un mot,
également les fins propres aux autres activités humaines, il faut qu'elle soit toujours vigilante. Il ne s'agit donc nulle­
économique, religieuse, artistique ou scientifique. Tout ce ment de faire la politique du pire ; c'est même exactement
qu'on lui demande, c'est de créer les conditions permettant le contraire. La pire des politiques consiste à ne jamais
à ces autres activités de se développer selon leur propre envisager que le mieux, par exemple la paix idéale ou
génie, en particulier en prenant les précautions nécessaires l'égalité parfaite, et agir en conséquence, car alors l'homme
pour que leurs conflits internes ne dégénèrent pas en politique risque très rapidement d'être entraîné dans les
conflits politiques, ou bien, si les conflits prennent cette complications qu'il a écartées aveuglément. Ce n'est qu'en
dimension, leur trouver une solution satisfaisante. La poli­ envisageant le pire, à titre d'hypothèse de son action, que la
tique se dénature et dénature en même temps les autres politique remplit précisément le mieux sa fonction, à condi­
activités lorsqu'elle prétend pouvoir se substituer à elles. tion naturellement qu'elle se donne les moyens pour conjurer
Ce que l'on appelle totalitarisme consiste précisément dans la menace du pire. Par conséquent, une politique qui se
l'impérialisme de la politique qui cherche à régenter l'en­ contenterait d'envisager théoriquement le pire, mais qui ne
semble des sphères de l'activité humaine, car par sa nature se donnerait pas les ressources pour le conjurer, serait
elle ne saurait répondre aux exigences de la finalité de l'éco­ infidèle à sa finalité d'activité tutélaire.
nomie, de la religion ou de l'art. Elle ne peut dans ce cas De ce point de vue, il serait aberrant d'évaluer les
que les brimer en leur imposant sa loi et leur ravir la liberté moyens nécessaires à la protection et à la sécurité, par
de se développer selon leur loi. Il est faux de croire que la exemple selon le critère économique de la rentabilité ou de
liberté serait un don de la seule politique, car toutes les l'usage. Ce qui est en cause, en effet, c'est la vie des indi­
autres activités contribuent au même titre à la promouvoir. vidus et la survie d'une collectivité ; par conséquent les
Dès qu'on prétend limiter la liberté dans l'art, la religion moyens adéquats qu'elle se procure peuvent peut-être n'être
ou l'économie on détériore et on dégrade toute l'aire de la jamais utilisés, l'essentiel est qu'ils suffisent à dissuader les
liberté, parce que la liberté s'exprime concrètement au intentions agressives ou belliqueuses des candidats à la
pluriel. Elle est donc corrélative à chacune des activités violence. Prenons l'exemple le plus immédiat parce qu'il est
humaines. le plus récent. Le pire pour les pays de l'Europe occidentale
Protéger signifie donc préserver les individus de la mort serait d'être asservi d'une façon ou d'une autre par la Russie
violente et épargner à une collectivité d'être soumise par la soviétique, car ils y perdraient leur liberté et leur confort
violence à une collectivité étrangère. En général, cette économique. La menace pèse sur leurs biens spirituels et
violence arrive par un conflit. Aussi la politique n'accomplit­ matériels. C'est pourquoi les observateurs lucides sont
elle efficacement son but que si elle prend les mesures tellement attentifs à ce qui se passe en Pologne et, par contre­
nécessaires pour prévenir les conflits internes et, dans le cas coup, en Allemagne. Or, les gouvernements occidentaux ne
d'une guerre, pour en sortir victorieusement ou dans les donnent pas l'impression de se donner les moyens de conju­
conditions les plus honorables possibles. D'où le précepte rer le péril soviétique. C'est pourquoi ils en sont réduits à
la rodomontade et à l'agressivité verbale qui n'a d'autre intellectuels qui, au lieu de répondre aux exigences de la
effet que de manifester leur peur. Bien sûr, cet exemple critique, se font au nom de la science les complices du pou­
mériterait de plus amples commentaires qui n'ont pas leur voir auquel vont leurs préférences ou de l'idéologie à
place ici, mais ce que je viens de dire suffit à illustrer le laquelle ils adhèrent. Il y a aussi des silences machiavéliques.
fait que si l'on s'obstine à n'envisager que le mieux de la Cette façon de comprendre la politique, rétorqueront
détente pour des raisons économiques ou idéologiques (paci­ d'autres, ne conduit-elle pas à la dénigrer ? Absolument pas.
fisme) on contrevient à la finalité de la politique qui est Il est certain qu'au regard de l'échelle des valeurs communé­
d'assurer la sécurité. ment admise, une œuvre d'art par exemple, une symphonie
Evidemment le partisan de la politique qui ne considère de Beethoven ou une sculpture de Michel-Ange, passe
jamais que le mieux récusera ce précepte sous le prétexte pour supérieure à un compromis politique ou à une transac­
qu'il est machiavélien. Je le confesse, il l'est. J'ai déjà répondu tion économique. Cela veut dire que nous estimons en géné­
à ce genre d'objections dans d'autres écrits, de sorte que ral qu'il y a des activités dont la finalité est plus noble,
je puis me contenter de résumer ici mes observations. Qu'on voire plus sublime ou désintéressée, que la finalité d'autres
le veuille ou non, on n'a guère réussi jusqu'à présent à activités que nous considérons comme plus terre à terre ou
prendre en défaut l'analyse de Machiavel, si l'on considère plus médiocre. Cela ne signifie nullement que ces dernières
la politique pratiquée effectivement jusqu'ici par les hommes, seraient en elles-mêmes impures ou avilissantes (car l'activité
quels que soient les partis au pouvoir, et non la politique artistique, scientifique ou religieuse peut donner lieu à
idéale, purement intellectuelle, qui reste chimérique du fait des actes aussi vulgaires et méprisables que ceux de la
que personne ne l'a jamais mise en œuvre. En réalité, ce politique ou de l'économie), mais uniquement qu'elles
sont en général les hommes politiques qui ont condamné répondent par leur finalité à des nécessités humaines qu'on
théoriquement dans leurs ouvrages la pensée machiavé­ regarde comme moins distinguées. Et pourtant elles sont
lienne, qui, une fois arrivés au pouvoir, ont fait la plus indispensables à la vie. Il faut boire et manger ainsi que
pure politique machiavélique. Il est inutile de citer les savoir cohabiter avec les autres et l'on ne peut pas passer
exemples d'hommes politiques actuels, quel que soit leur tout son temps exclusivement à créer des œuvres d'art ou
bord, pour illustrer cette remarque. Songeons seulement au à les contempler. A la vérité, on ne peut s'adonner à l'art
roi Frédéric I I de Prusse qui fut l'auteur d'un Anti-Machia­ ou à la science que si en même temps les besoins élémen­
vel. La générosité dans le langage ne sert qu'à voiler des taires d'ordre économique sont au moins relativement satis­
manœuvres proprement machiavéliques. C'est même là le faits et que si on jouit d'une sécurité suffisante, à l'abri de la
fin fond du machiavélisme : faire croire (l'expression est de violence. En fin de compte l'homme politique qui s'acquitte
Machiavel). Il me semble qu'il faut précisément être pleinement de sa tâche a autant de mérite et de dignité que
machiavélien pour être à même d'appréhender ce qu'il y a l'artiste ou le savant qui accomplissent la leur. De toute
de machiavélique dans les politiques empiriques. Ne sont façon on peut remplir sa fonction d'artiste ou de prêtre
dupes que ceux qui veulent l'être. Il ne s'agit pas ici de aussi piètrement que celle de ministre ou d'entrepreneur.
médire des hommes politiques, mais plutôt de blâmer les Et puis, on peut se passionner (au bon sens du mot) pour la
politique aussi bien que pour la science et y trouver une ment de chaque être et de chaque activité selon leurs préfé­
belle cause à défendre qui remplit l'âme de joie et de félicité. rences, leurs goûts et leurs convictions. C'est en cela que
De ce point de vue il n'y a pas d'infériorité de l'acte poli­ réside la moralité de la politique. Churchill et de Gaulle
tique par rapport à l'acte esthétique ou religieux. méritent notre admiration, même si l'on peut discuter telles
Il faut savoir gré à l'homme politique qui remplit sa ou telles de leurs décisions, au même titre qu'Aristote, Léo­
fonction dans le respect de la finalité de la politique, car il nard de Vinci, Baach ou Balzac. Par contre, Hitler et
le fait à notre bénéfice. En effet, il y a moralement autant Staline ne méritent que notre mépris et notre réprobation,
de grandeur à protéger les citoyens contre la violence inté­ car ils ont été des criminels non pas seulement au regard
rieure et à assurer la sécurité extérieure qu'à réaliser un de la morale, mais surtout au regard de la politique, puis­
beau meuble quand on est ébéniste ou faire un bon cours qu'ils l'ont détournée de manière ignoble de sa finalité
lorsqu'on est professeur. Il serait aussi insensé de condamner régulière. Et qu'on ne vienne pas nous dire que le triomphe
la politique en général parce qu'on y rencontre des êtres de la révolution exigerait ces abominations et ces horreurs !
corrompus que d'accuser l'enseignement comme tel parce Tout cela demanderait une explication sur la manière
que certains professeurs sont défaillants. L'immoralité ne dont on discrédite de nos jours la morale au nom de la
réside pas dans la politique en soi ni dans les mesures excep­ morale. Pour le machiavélien, s'il n'y a pas de politique
tionnelles et souvent désagréables ou répréhensibles du point morale, il y a une morale de la politique.
de vue du moralisme que l'homme politique est parfois
contraint de prendre pour garantir la protection et la
sécurité, mais dans l'infamie de ceux qui détournent la
politique de sa finalité, à cause de laquelle les hommes font
confiance à sa capacité tutélaire. La turpitude consiste pour
l'essentiel en un double dévoiement. D'une part, quand, au
lieu de protéger les citoyens contre l'arbitraire de la violence
elle utilise elle-même arbitrairement cette violence en jetant
en prison ou dans les camps ceux qui pensent autrement que
le pouvoir, ou qu'elle les soumet à la torture physique ou
morale, ou plus simplement fait régner un climat de suspi­
cion généralisée. D'autre part, lorsqu'elle persécute les
autres activités humaines, économique, scientifique, reli­
gieuse ou artistique, au lieu d'assurer l'ordre nécessaire pour
que chacune d'elles puisse dans les relations avec les autres
se développer selon sa finalité et son esprit propres. La poli­
tique est cette activité, peut-être axiologiquement élémen­
taire, qui a pour rôle de créer les conditions de l'épanouisse-
Index des noms

ADAM G., 193, 280, 28I. BENTHAM, 231 .


ADLER A., 137. BERGBOHM, 340, 34I.
ALAIN, 271, 324. BERKOWITZ L., 132.
Al.LAND A., 136. BISMARCK, 260.
ANDRONICOS, 77, 216, 217. BoUKovsKI V., 89.
ANTONIN! F., 132. BOULDING K., 145.
AlIDREY R., 132. BOUTHOCL G., 56, 58, 60, 126,
ARISTOTE, 25, 26, 34, 36-40, 55, 127, 346-348, 351, 355, 357.
I IO, 339, 367. BULLOW (général), 162.
ARON R., IOO, 158, 163-166, 195, BURDEAU G., 239.
200, 201, 224, 226, 227, 250,
254, 257-260, 265, 292, 300. CAILLOIS R., 207, 208, 304, 305.
ATTALE III, 216. CALVIN, 9.
AUGUSTIN (saint), 355. CAMBON J., 283.
CANGUILHEM G., 9I, 92.
BACH J.-S., 367. CAPLOW Th., 291, 292.
BAECHLER J., 173, 198, 202, 204, CARBONNIER J., 329, 330.
207. CASTRO (Fidel), 299.
BALANDIER G., I6I. CÉSAR, 225.
BALZAC H. de, 367. CHAMBERLAIN N., 178.
BARSANI (général), 295. CHARLES VII, 247.
BATAILLE G., 206. CHARNAY J.-P., 185, 186, 238.
. . BAYLE P., 33. CHRISTEN Y., 139 •

BEAUCHARD J., I I7, 147, 153, CHURCHILL W., 367.


154, 197, 210, 220, 221 , 244, CLAUSEWITZ K., 75, 158, 159,
292. 164, 194-196, 199, 200, 223,
BEAUFFRE (général), 164, 165, 226. 224, 226, 234, 240, 254-257,
BEETHOVEN, 365. 304, 309.
BENJAMIN W., 333, 334. COMTE A., 42.
CONSTANT B., 42, 234. GAULLE (général de), 156, 249, KAHN H., 248. MICHAUD Y., 98, 136, 137, 33!.
CORTES (Donoso), 49. 367. KANT, 350. MICHEL-ANGE, 365.
COSER, I I7, I I8. GEHLEN A., 136. KELSEN H., 91, 330, 338. MIHAILOVlC (général), 295.
CROZIER, 86. GENTZ F., 180. KERENSKY, 168. MILLER N., 137.
GH!SELIN, 139· KHOMEINY, 218. MITSCHERLICH, 137, 138.
DAHRENDORF R., I I7, I I9, 145, GIRARD R., 126, 127, l6I, 162, KOSELLECK R., 313. MoNNEROT J., 198.
156, 175, 25!. 206. KOURSK!, 342. MONTAGU, 136.
DARWIN, 132. GNEISENAU, 264. KRIPPENDORFF, 57. MONTESQUIEU, 28, 212, 30!.
DAWKINS R., 139. GOYARD-FABRE S., 294. MORGENSTERN 0., 231 .
DELBRUCKY H., 258. GRACQUES (Frères), 217, 245. LABORIT J., 138. MORO Aldo, 194·
DEL VECCHIO, 329. GRAMSCI, 342. LACQUEUR W., 275. MoscovrcI S., 210.
DENCKER R., 132. GRANCHER G., 231, 235. LAMARCHE H., 230. MÜNZER Th., 77.
DENIS J.-M., 310. GROTIUS, 77. LAMM H., 180.
DERATHE R., 3 ! . GUEVARA (Che), 296. LAS CASES, 77. NAMER G., 231, 288.
DESCARTES, 33!. GUICHARDIN, 231, 235. LE BON G., 71, 204, 210, 2 I I , 214. NAPOLÉON {er, 264, 292.
DIDEROT, 33. GUILBERT, 164. LEFÈBVRE G., 213. NAUDE G., 93, 96.
DOLCI (Fra), 77. GUILLAUME II, 3 18. LÉNINE, 72, 78, roo, 168, 212, NETSCHAIEV, 274.
DOLLARD J., 136, 137. GUMPLOVIC, I I4. 268, 273, 275, 310, 321, 326, NEUMAN J. von, 231 .
DOLY G., 226. GUYOT R., 213. 342. NIETZSCHE, 94.
DOMAT, 330. LESQUEN H. de, 132.
DUBCEK, 287. HACKER F., 136. LEVY P. M. G., 270, 286. PARETO, 49, 52, 53, 55, I I6,
DUBIN, n7. HANNIBAL, 225, 247, 262. LOCKE, 28, 3 ! . 210.
DUNOYER Ch., 45. HARDENBERG, 264. LORENZ K . , 66, 132-137, 140, 14I. PÉTAIN (maréchal), 156.
DUPRAT G., 202. HEGEL, 64, 232, 323. PICCININO, 297.
DURAND G., 189, 209. HELVÉTIUS, 231 . MAC ARTHUR, 262. PLACK A., 136, 137•
DURKHEIM E., 8, 49, 53-55. HENRI IV, 276. MACHIAVEL, 73, 93, l20, I31, I63, POLIN R., 28, 3 1 .
HÉRACLITE, 27, 34, 35, 55, 60, 231 , 288, 297, 364. POPPER K . , 3 19.
EIBL-EIBESFELDT, 132, 133, 135. 18r. MAcK, 145· PROUDHON, 49, 75, 348.
ENGELS F., 48, 130, 250, 251, 321, HITLER, 172, 178, 234, 263, MAFFESOLI M., 121, 156, 157, PUFENDORF, 3 1 , 350.
322, 326. 367. 209.
ENOÜS, 216, 217. HOBBES, 26, 28, 30-32, 79, I06, MAISTRE J. de, 49. RAPOPORT A., 57, 348.
131, 333. MANTOUX, P., 264. REBOUL 0., 202.
FALKENHAYN (général), 260. HOMÈRE, 35. MAo TSÉ TOUNG, 321, 322, 326, REYNAUD J. D., 193·
FISCH J., 277, 357. HUIZINGA J., 304, 305, 310. 327. RICHELIEU, I I I , 276.
FRÉDÉRIC II, 164, 364. HUSSEIN (de Jordanie), 219. MARCUSE H., 107, 335, 336, 340, RICŒUR P., 160, 24 r .
FREUD S., 132, 188, 250. HUXLEY J., 135. 34!. ROBESPIERRE, 41, 42.
FROMM E., 140. MARx K., 43, 46-49, 64, 72, 73, RôLING B., 59.
JEAN XXIII, 345. 107, n9, 129, 130, 234, 250- ROOSEVELT F. D., 259, 265, 266.
GALTUNG J., 57, 73, 101-104. JEANNE D'ARC, 247. 254, 3 1 5-3 17, 321-325. ROUSSEAU J.-J., 27-32.
GAMELIN (général), 178. JEANNIÈRE A., 35. MEINHOF U., 274. RUSKIN J., 304.
GAUDIBERT, 317. JOMINI, 226. MERLE M., 333. RUSSEL B., 352.

370 37 1
SAGNAC Ph., 2I3. SULLY, 350.
SAINT-PIERRE (abbé de), 294, 350. SWIFT, 350.
SAINT-SIMON, C.-H., 42-45, 107.
SALVIUS, 2I7. TAMERLAN, 259. Index des matières
SARRAUT A., I72. THIERRY A., 42.
SARTRE J.-P., 78, I90, 352. THOM R., I80, I 8 I , 3 I4.
SAXE (maréchal de), 70, 77, I62. TINBERGEN, I32.
SAY J.-B., 42. TITO, 295.
SCHARNHORST, 264. TôNNIES F., 22.
SCHMID H., 58. TOCQUEVILLE, I43·
SCHMITT C., I4, 75, 82, 86, 87, TOURAINE A., I44.
94, I72-I76, 332, 345. TROTSKI, 274.
ScHNUR R., 94. TRUMAN, 262. Activité, 7-9, 90, I I4, I27, I4I, I IO, I I I, I35, I69, I 72, I77>
SCOTT J.-P., I32, I37· TRYPHON, 2I7. I50, 303, 33I, 36I. I9I, 208, 2 I I , 264, 356.
SÉGARELLI, 77. Adversaire, 69, 83, 98, I99, 247. Autrui, l'autre, I9, 20, 26, I I4,
SELLIER F., 24I. ULLRICH J., I62. Affrontement, 63, 65-70, 72, I I6, I73, I79, I99, 2I5, 268, 27I ,
SENGHAAS D., IOI. I44, I74, I79, I9I, I93, 20I, 303, 304, 308, 346.
SERIS J.-P., 234. VALADIER P., 355. 2I8, 24I, 254, 289.
SERVIER J., 275. VATTEL, 75, 337, 345 · Agonal, 79-86, 95, 96, I23, I42, Bataille, 63, 70, 74, 78, 186, 2I3,
SFORZA, 297. VILLEY M., 329, 338, 34!. 152, I56, 356. 3 IO.
SIMMEL, I4, 49, 50, 55, I I3, VINCENT-ANDRÉ, 342. Agression, I42, I43, 157· Bienveillance, 52, IQ9, I I4, I77,
269, 270, 288, 289, 290, 296, VINCI (L. de), 367. Agressivité, 66, 67, l32-I43, 350, 289, 297.
297. VISCONTI, 297. 364.
SNYDER, I45· Aliénation, 8, 46, 138, 230, 3 15. Changement, 6, 7, 40, I I7, I I8,
SOLJÉNYTSINE, 342. WALESA L., I77• Alliance, allié, 36, 163, 187, 220, I23, I46, 24I, 257, 303.
SOREL G., I I9. WEBER M., IO, I3, 20, 2I, 49, 5I, 264, 265, 268, 270, 283, 29I- Choix, I7, 18, 20, 2 I , I4I, I49,
SPARTACUS, 2I7. 52, 55, 78, I IO, I I I-I I4, I24, 296, 3 IO. 180, 222, 235, 237, 303.
SPENCER H., 42, 107. 125, I49, I52, 210, 232, 236- Ami, amitié, I4, 20, 45, 82, 163, Civilisation, 6, 165, I95, 267.
SPIRITO U., 23 ! . 238, 269, 303, 334, 340, 34I, 172, 178, I79, 205, 220, 252, Classe sociale, 72, 73, n9, 230,
STAHL J., 340, 34! . 352, 353. 29I, 297, 330, 344, 355. 250, 252, 253, 254. Voir aussi
STALINE, 32I, 326, 367. WEISS L., 219. Antagonisme, 42, 5 I-53, 63, 64, lutte de classes.
STEIN (von), 264. WILSON 0., I39· 144, I46-I57, 184, I9I, 230, Combat, 74-78, 79, 8I, 97, IOI,
STORR A., I32, I42. 250, 32I, 327, 355. I33, I62, 173, I96,226,227,247.
STRAUSS L., 34I. ZSIFKOVITS V., 354. Arbitre, arbitrage, 24, 69, 84, Compétition, 63, 64, 80, 83, 85,
I I8, 27I, 289, 306, 328, 35!. 86, 89, 97, I42, I44, I45, 226,
Armée, militaire, 75, 98, 107, I09, 289.
I IO, I I9, I2I, 162, I64, 225- Compromis, 24, 60, 95, 96, 238,
227, 259, 266, 278, 348, 35