Vous êtes sur la page 1sur 289

PAR-DELÀ LE BIEN E'T LE MAL

PRÉLUDE À lINE PHILOSOPHIE DE L~AVENIR


,< CO~li\tlENTl\lRESPHI[~OSOP1IIQ'IES }}

<"~ollection dirigée par ~A.ngèl£Kremer-]\/larietti


et Fouad Nohru

~D~jà proTiS

Guy-François DELAPORTE, Lecture dll COll1nle/ltaire de Thofllas


d~quil1 ,sur le Traité de I~me d:Arjsto~ 1999~
John Stuart IV1ILL,Auguste Comte et le positiv.ÏSfl1t; 1999~
Michel BOURDEAU, locus LogÎcus, 2000~
Jean-t4arie RNIER(Introduction, traduction et notes par)! Saint
Thomas d'Aquin, Quest/OtIS disputées' de tâtl1G 2001~
Auguste COMTE, Plan des traval1}(~ scientifiques nécessaires pour
réorganiser fa société, 2001~
Angèle KRE~1ER-MARIElTIf Camets phi/osa qlle~ 2002~
Angèle KREfv1ER-t"1ARIETI1[ Karl Jaspe~ 2002*
Gisèle SOUCHONt Nietzsche ~~Généalogie de flJ1djvid~~ 2003.~
Gunilla HAAC, Hommage à Oscar Haac, 2003~
Rafika BEN MRAD, La mimé.Çj5 créatrice dans /a Poétique et la
.

' vrique dMstote1 2004,.


fv1ikhail fVJAIATSKI, Platon penseur du visuel, 2005.,
Angèle KREIV1ER-MARIEm; Jean-Paul Sartre et le désir d~~
2005~
Guy-François DELAPORTE, lecture du COfflmentaire de rnomas
d'Aquin sur le Traité de la demonstration .d:Aristote[2005~
FRIEDRICH NIETZSCHE

PAR-DELÀ. LE BIEN ET LE. l\IIAL

À UNE PHILOSOPHIE DE L A VENIR


~
PRÉLUDE

Présentation et Traduction d'-l~ngèle Kremer-Marietti

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE

Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso


L'Hannattan Hongrie
; Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96
Këmyvesbolt Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm.
BP243, KIN XI 10124 TOI.ino 12B2260
Kossuth L. u. 14-16
ITALIE Ouagadougou 12
1053 Budapest
Université de Kinshasa - ROC
ère
1 édition aux éditions Marabout en 1975.

http://www .librairicharmattan.con1
diffusion.hannattan@wanadoo.fr
harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-00041-X
EAN : 9782296000414
PRESENTATION

Sens et portée
de
« Par-delà le bien et le mal »

En ajoutant aux traductions existantes une nouvelle ver-


sion de cette œuvre centrale de Nietzsche, nous avons
voulu rendre à ce texte la simplicité familière qu'il
possède en allemand. Car, s'il fut lui-même professeur
d'université un certain temps à Bâle, Nietzsche n'écrivit
cependant pas comme les philologues spécialistes ses
collègues. Son originalité est d'user de la philologie pour
décrypter les signes de la modernité; aussi une sémio-
logie très sérieuse se cache-t-elle sous le masque de
l'humour. Aphoristique et métaphorique, le style de
Nietzsche ne peut être repris dans un langage trop
sévère qui le trahirait: ainsi, ses aphorismes ont-ils
chacun leur tempo, marqué par un usage particulier des
tirets, qui tous indiquent une pause plus ou rnoins
longue; le discours n'étant pas tronqué mais retardé
par quelque pensée « latérale» ou souterraine (intrusion
d'une remarque plus personnelle, présupposition fon-
dant l'hypothèse ensuite avancée, explication ou justi-
fication, note marginale, ou encore n1énagement d'un
effet d'explosion soit interrogatif soit exclamatif). De

5
même ses métaphores ne peuvent-elles pas se transposer
dans un français par trop élégant et fragile qui ne
frôlerait plus que l'intention de l'auteur et ne rendrait
pas la pensée concrète de Nietzsche. En effet, Nietzsche
n'accomplit pas, mais entrouvre, au contraire, le rap-
port concret-abstrait: sa pensée avance sur deux pieds,
l'un se posant dans le concret et le domaine «vulga-
risé », l'autre dans l'abstrait et le domaine « conceptua-
lisé ». C'est là que se tient l'essentiel: dans cette ambi-
valence qui supprime l'option spiritualiste (platoni-
cienne, chrétienne) et idéaliste (cartésienne, kantienne,
hégélienne) pour reconquérir le champ de la réalité
pratique dans sa dialectique propre. Nous avons donc
voulu éviter de désarmer l'écriture nietzschéenne, ce que
ferait une traduction qui ne respecterait pas l'inscription
du texte dans la réalité objective, c'est-à-dire dans le
champ culturel de l'époque repris sous une légèreté
humoristique qui doit transparaître en français.

I. UNE ŒUVRE CENTRALE

Une première remarque s'impose: nous adoptons la


traduction traditionnelle du titre: Jenseits von Gut und
Bose, pour de simples raisons idiomatiques, sachant fort
bien que ce que Nietzsche veut dire c'est, en fait, qu'il
ne vise pas une transcendance du bien et du mal, mais
qu'il se situe hors des dualismes et des antinomies, dans
un au-delà immanent. Le livre tout entier, et la pensée
permanente de Nietzsche sont sur un terrain fixé « par-
delà les dualismes », en particulier par-delà la pensée
bivalente aussi bien logique que morale. A l'antinomie
bon/méchant (Gut/Bose) qui ordonne avec l'anti-
nomie vrai/faux, le monde construit par l'homme,
Nietzsche oppose le «oui» à tout ce qui agrandit,
embellit, intensifie la vie.
«Ce que vaut la vie dans sa totalité, nul ne peut

6
Sens et portée de Par-delà le bien et le mal

donc le dire: j'ignorerai à tOllt jamais s'il eût mieux


valu pour moi d'être ou de ne pas être. Mais du
moment que je vis, je veux que la vie soit aussi exubé-
rante, aussi tropicale que possible, en moi et hors de
moi. Je dirai donc « oui» à tout ce qui rend la vie plus
belle, plus digne d'être vécue, plus intense » (d'après
Lichtenberger, La philosophie de Nietzsche, Alcan,
pp. 105-106).
Certes, l'affirmation de la vie suppose le refus et la
critique de ce qui nie la vie. Par-delà le bien et le mal
est cette critique, comme Nietzsche l'écrit lui-même
dans Ecce HOfrlO: «Cet ouvrage, écrit en 1886, est,
dans tout ce qu'il a d'essentiel, une critique du mo-
derne, sciences, arts, et même politique, accompagnée
de l'indication d'un étalon contraire, aussi peu moderne
que possible, qui se distingue par sa noblesse et son
caractère approbateur. C'est à cet égard que mon ou-
vrage est une école du gentilhomme dans un sens plus
intellectuel et plus radical que jamais. Il faut avoir
beaucoup de courage rien que pour tolérer cette inter-
prétation, il faut vraiment ne pas avoir appris la peur. . .
Tout ce qui fait la fierté de l'époque apparaît à l'op-
posé de mon type-modèle comme un indice de mauvai-
ses manières, ou à peu près; par exemple, la fameuse
« objectivité» la «compassion pour tout ce qui souf-
fre », le « sens historique» aplati devant le goût étran-
ger, à plat ventre devant les petits faits; et «l' espri t
scientifique» avec. » (tr. A. Vialatte, Gallimard, p.
142, Paris, 1942).
Après avoir regardé très loin avec Ainsi parlait Zara-
thoustra, Nietzsche s'est mis à examiner son époque
« tout près de lui» ; après ce que supposait de bonté le
Zarathoustra, c'est le livre d'une dureté et d'une
cruauté voulues. Par-delà le bien et le Inal peut être
considéré, avec La Généalogie de la morale, comme
une suite du grand livre Zarathoustra. Nietzsche re-
vient, après un vaste détour sur des horizons purifiés, à

7
la conscience du monde contemporain. Ce qui anime le
livre, c'est la morale du marteau, prêchée par Zara-
thoustra, et dont la maxime -est: «Soyez durs». Il
résulte de cette application la double dénonciation du
ressentiment et de la puissance sur lesquels repose la
mentalité moderne. Nous atteignons ainsi le terme d'un
itinéraire retracé par Nietzsche et allant de lA naissance
de la tragédie à la vision de Zarathoustra:
« 1. La naissance de la tragédie
Métaphysique de l'artiste.
2. Considérations inactuelles
I. Le philistin de la culture, Le dégoût.
II. Problème fondamental de la vie et de
l'histoire.
III. L'ermite-philosophe. « Education».
IV. L'ermite-artiste. Ce qu'il faut apprendre
de Wagner.
3. Humain, trop humain
L;esprit libre.
4. Opinions et sentences diverses
Le pessimisme de l'intellect.
5. Le voyageur et son ombre
La solitude comme problème.
6. Aurore
L.a morale considérée comme une somme de
préjugés.
7. Le gai savoir
Honte sur la moralistique européenne.
Point de vue sur un dépassement de la
morale.
Comment devrait être fait un homme qui
vivrait au-delà? - Zarathoustra. »
(Kroner, XIV, 2 e partie, 42)
Ce cheminement n'est pas sans signification. Il repré-
sente une étape importante qui couvre dix années: de
1872 à 1882, date de la vision de Zarathoustra à
laquelle fait allusion le poème qui termine Par-delà le

8
Sens et portée de Par-delà le bien et le Inal

bien et le mal: « alors un devient deux. .. »


Après avoir découvert, dans La naissance de la tra-
gédie, la dissonance humaine, la démesure, l'agressivité
en Dionysos, tout à la fois: la vie, l'amour et la mort,
avec l'ivresse que confère une telle découverte de la
« vérité naturelle» (die Naturwahrheit) sous le «men-
songe de la civilisation» (die Kulturlüge), le retour à la
réalité devait être marqué du dégoût: c'est ce qui
caractérise en effet l'état de Nietzsche écrivant la pre-
mière des Considérations inactuelles. Les autres textes
indiquent soit le rapport implicite de la vie et de
l'histoire à l'expérience dionysiaque, soit la nouveauté
de l'esprit libre, soit le pessimisme, la solitude et l'espé-
rance du dépassement. Ainsi, après les révélations rela-
tives à Dionysos et sur lesquelles Nietzsche s'explique
dans le 9 295, après l'acceptation dionysiaque du
monde qui nécessairement en découle, le poème de
Zarathoustra a établi la perspective d'une morale nou-
velle, ouverte sur le surhumain.
Deux expériences importantes ont eu lieu entre-
temps: en août 1881, à Surlei, l'intuition de l'Eternel
Retour et, en janvier 1883, la vision de Zarathoustra
surgissant et dépassant Nietzsche dans sa route. Le
tragique, irréductible même dans l'éthique surhumaine,
se précise maintenant dans la pensée de l'Eternel
Retour: le dépassement de l'homme n'est pas constant
et progressif; mais « le temps est courbe» et la vérité
est elle-même courbe. Mais la douleur profonde de
minuit, la morale du surhumain accepte la nécessité du
déclin.
Œuvre que l'on peut considérer comme centrale, Par-
delà le bien et le mal est le terrain d'opérations de
toutes les notions dynamiques découvertes par Niet-
zsche : le surhun1ain (bien qu'il ne soit plus proposé et
désigné, mais parce qu'il est le point de vue de l'écriture
d'un tel texte), l'Eternel Retour (bien que la « théorie»
n'en soit pas développée comme dans Le gai savoir,

9
mais cette pensée hante une critique grandiose qui eût
été sans elle impossible), les figures de Dionysos et de
Zarathoustra, la Volonté de Puissance; cette dernière
notion étant apparue pour la première fois dans les
inédits d'Aurore (1880-1881).

II. PAR-DELÀ LES DUALISMES (*)

Tous les dualismes sont remis en question par Niet-


zsche: le dualisme bien/mal (ou bon/mauvais) est
rattaché à toute une fatalité de la pensée liée elle-même
à d'autres fatalités humaines plus matérielles. Bien des
réalités sont éclairées dans cette remise en question et,
en particulier, la réalité de la philosophie traditionnelle,
mise à la place d'honneur dans la première partie, parce
que la dénonciation de son paradoxe est une opération
fondamentale nécessaire à la critique inhérente aux
parties suivantes du livre.
L'acuité de vision qui caractérise Nietzsche vise à
mettre la conscience en éveil; mais cette recherche est
menée comme une enquête très spécialisée. Trois points
font l'objet de la démarche de Par-delà le bien et le
mal:
- l'énonciation des «principes» de la pensée philoso-
phique ;
- la dénonciation des préjugés;
- la ré-énonciation de règles propres à une recherche
éthique et scientifique valable.
Dans les premiers paragraphes, nous apprenons com-
ment les choses se passent habituellement, quels sont les
principes suivis par les penseurs dans l'élaboration de
leur pensée. La « volonté de vérité» est interrogée sur
sa valeur, puisque philosophes et savants prétendent y

(*) C'est aussi le titre de notre contribution au numéro spécial sur


Nietzsche de la Revue Philosophique (1971 - n° 3).

10
Sens et portée de Par-delà le bien et le mal

obéir; mais, déjà, se laisse pressentir que l'homme est


son propre problème: résoudre le problème ne serait-ce
pas dissoudre, néantiser l'être humain? Sous les argu-
ments négatifs percent des principes positifs qui se
précisent ainsi:
- la nécessité de distinguer entre instruments de connais-
sance (par exemple, les concepts) et la « poussée» vers
la connaissance (la fameuse « volonté de savoir ») ;
- la nécessité de reconnaître que la pensée aussi est
action, même lorsqu'elle ne tend qu'à justifier l'action;
- la nécessité d'admettre que le.s «vérités» ne naissent
pas logiquement, mais au contraire «circonstancielle-
ment », c'est-à-dire en tant qu'elles sont déjà des condi-
tions d'existence ou qu'elles découlent aussi de nos
autres conditions d'existence;
- la nécessité de s'interroger sur ses propres modes de
pensée, et de cette façon: «qu'est-ce qui explique? »
ou «qu'attend-on d'une explication? », - les meilleu-
res explications cachant, souvent à l'insu de celui qui
explique, des principes inavoués ou inconscients, des
présupposés inavouables;
- la nécessité de conclure que « réfuter» est une activité
sans fin: on ne peut réellement réfuter un système par
un système, un autre réfutateur peut intervenir pour
réfuter la réfutation logique: ici encore, il s'agit de se
placer sur un autre terrain que le « discours logique».
Ayant démasqué les principes traditionnels, Nietzsche
propose donc inversement des principes de défiance
envers la pensée, un doute nouveau n'excluant pas
l'exercice de la pensée. Les préjugés se trouveront donc
également dénoncés à partir du préjugé logique de base.
Sont donc indiqués:
- tous les dualismes: vrai / faux, bien / mal, matière / es-
prit, sujet / objet, apparence / réel, etc. ;
- la volonté de construire le monde, véritable tyrannie
philosophique (celle des stoïciens, celle de Spinoza, de

Il
Kant) qui n'est qu'un instrument au service de forces
vitales et sociales s'affirmant et se produisant dans le
monde avant toute philosophie et requérant l'aide de la
philosophie (ou de la religion) pour se maintenir et se
justifier;
- le préjugé de la «démonstration», et surtout de la
démonstration mathématique dont use Spinoza, exem-
ple même de l'artifice logique.
On peut donc déduire de cette dénonciation du pré-
jugé logique qu'il est pour Nietzsche une pratique sup-
posée légitime de l'œuvre véritable de la philosophie qui
n'est autre que l'opération d'occultation: la philosophie
ne cache-t-eIle pas une __philosophie(cf. ~ 209) ? Ce sera
donc aussi line manière logique de brouiller les cartes
en les classant.
De ces révélations, Nietzsche infère des présupposés
nouveaux et positifs. En effet, qu'il s'agisse de science ou
de morale, la recherche reste éthique seulement en
apparence, alors qu'elle est profondément vitale ou
économique. Ainsi la question principale est-elle de
savoir jusqu'à quel point telle formule morale ou poli-
tique entretient la vie (la vie de quel groupe ?), la
promeut et l'élève (cf. ~ 4), enfin améliore (ou non)
l'espèce humaine entière. Telle est la première présup-
position nouvelle.
Autre présupposition avancée par Nietzsche: celle de
la prudence nécessaire pour distinguer ce qui concerne
l'individu et la collectivité, c'est-à-dire la nécessité de se
défier des fausses conceptualisations issues d'idées a
priori, de « suggestions », de « vœux du cœur».
Enfin, dernière présupposition non moins essentielle:
nécessité de reconnaître que la condition de la dignité
d'une vérité est son ancrage dans le monde; il en
résulte que les impératifs, aussi catégoriques soient-ils,
ne reçoivent d'autre justification que vitale; ils peuvent
en effet être légitimés dans la mesure où sont reconnus
leur rôle et leur fonction véritables dans l'existence

12
Sens et portée de Par-delà le bien et le nlal

sociale. C'est dans le rapport au monde qu'ils ont


contribué à établir ou à maintenir que les concepts
doivent être jugés. S'il y a un « contenu» dans l'œuvre
de Nietzsche que nous présentons, nous pensons l'avoir
explicité par ces énoncés.

III. LA QUESTION DE LA GRANDEUR

L'œuvre de Par-delà le bien et le mal accomplit donc


un travail en profondeur qu'il faut reconnaître pour en
tirer le meilleur parti. Les pages consacrées à l'esprit
libre, à la réalité religieuse, à l'histoire naturelle de la
morale, aux vertus, aux savants, aux peuples et aux
patries, définissent une nouvelle liberté de l'esprit,
esquissent la réalisation d'un type humain supérieur
ainsi que sa place et sa fonction devant les grands
phénomènes de la civilisation: telle la religion, grande
idéologie et réalité vivante et agissante, la science ra-
menée à des dimensions biologiques et économiques (la
volonté de puissance), la politique et la philosophie
intriquées, s'exprimant dans les grands événements de
l'univers sous la forme de la guerre, de l'art, du droit.
Parce que tout est masqué, même les bonnes inten-
tions, nous pouvons enfin soupçonner, sans les juger,
toutes les actions humaines, ainsi que les paroles et les
projets humains, de n'être plus que des effets dus à des
opérations d'intériorisation de réalités invisibles, mais
réelles, se développant objectivement à l'échelle collec-
ti ve .
Mais interroger sur ce qui est grand reste encore
possible dans cette optique qui paraît, seulement à tort,
nihiliste. Bien au contraire, si l'on en juge des préoccu-
pations de Par-delà le bien et le mal qui se résument
ainsi: «A quelle hauteur se tiennent nos principes? »
- ainsi Nietzsche veut-il imposer un type de pensée
ayant pour critère la rentabilité hUlnaine, la viabilité des

13
grandes pensées-véhicules.
On sent à quel point ce genre de questions peut nous
paraître actuel dans cette fin de siècle qui ressent plus
que jamais le besoin de savoir jusqu'où nos idées, nos
actes de foi, nos menées entretiennent et élèvent la vie
humaine ou la mettent en danger à brève ou à longue
échéance. Aussi pourrait-on dire que Nietzsche a prévu
les nouveaux critères qui nous seront nécessaires, et qui
se révèlent devoir être surtout de fixer des termes à
longue échéance dans Je temps, et de grande portée
dans l'espace planétaire.
Combien de temps avons-nous pu vivre de teIJe ou
telle pensée si on la considère comme une nourriture de
vie? Quelle sorte de pensée devrions-nous découvrir
pour vivre mieux et encore longtemps? Mais aussi,
« nous»: qui «sommes-nous»? Combien sommes-
nous?
La nouvelle universalité n'est plus pour nous ni
apriorique comme chez Kant, ni innée, comme chez
Descartes; elle relève (par le fait du développement de
la modernité) du nombre réel et de la durée effective.
Qu'on ne parle plus légèrement de «morale univer-
selle» pour défendre des intérêts partisans, quand on a
vu l'homme moderne lire Par-delà le bien et le nIai, et
qu'on suppose qu'il connaît enfin les soubassements des
castes et des classes, leurs mentalités, les mécanismes de
la domination, tout ce 'lU'éclaire Nietzsche. Et si tout
cela était parfaitement compris, ne devrions-nous pas
nous livrer à une véritable révolution de nos institutions
et de nos manières de penser, de juger, de sentir, de
nous comporter avec nos semblables? Nlais voulons-
nous réellement ces changements? En tout cas, la ques-
tion vaut la peine d'être posée sous la maîtrise de
Nietzsche, en raison de la dernière vertu qui nous soit
maintenant encore possible: la probité.

Angèle KREMER-MARIETTI

14
Préface

A supposer que la vérité soit femme - en quoi ne


serait-on pas fondé à soupçonner tous les philosophes,
pour autant qu'ils furent dogmatiques, de n'avoir rien
compris aux femmes, d'avoir appliqué jusqu'ici à la
recherche de la vérité le sérieux redoutable, l'indiscré-
tion gauche, des moyens maladroits et incongrus pour
faire la cour à une femme? Il est certain qu'elle ne s'est
pas laissée séduire: aujourd'hui toutes les dogmatiques
se trouvent tristes et décontenancées! Et si encore elles
subsistaient! Car des plaisantins prétendent qu'elles
seraient tombées, que toutes les dogmatiques1 seraient
par terre, pis encore, qu'elles seraient toutes à l'agonie.
Soyons sérieux, il y a de bonnes raisons pour que
tout dogmatisme philosophique, aussi solennel, aussi
définitif fût-il, n'ait jamais dû être autre chose qu'un
noble enfantillage, qu'un noviciat. Le temps est peut-
être très proche où l'on prendra meilleure conscience de

1. Cf. Kant, Préface de la première édition de la: Critique de la


Raison pure, sur «la métaphysique et le règne des dogmatiques».

15
ce qui a suffi à fournir la pierre angulaire des systèmes
sublimes et absolus qu'édifièrent jusqu'à présent les
philosophes dogmatiques: soit quelque superstition
populaire, venue des temps immémoriaux (comme la
superstition de ['âme qui, sous la superstition du sujet et
du moi, n'a cessé, à présent encore, de mettre la
confusion), soit quelque jeu de mots, peut-être une
suggestion erronée de la grammaire, ou bien une géné-
ralisation aventureuse à partir de faits très limités, très
personnels, très humains, trop humains.
La philosophie dogmatique n'était, espérons-le,
qu'une promesse portant sur des millénaires: tout
comme le fut l'astrologie dans des temps plus reculés,
au service de laquelle on prodigua plus de travail,
d'argent, de perspicacité et de patience que pour aucune
science véritable: on lui doit, ainsi qu'à ses prétentions
« supraterrestres», les plus grands monuments d'Asie et
d'Egypte.
Pour qu'elles gravent dans le cœur de l'humanité
leurs éternelles exigences, il semble que toutes les gran-
des choses doivent parcourir la terre de leurs 111asques
terrifiants et monstrueux: la philosophie dogmatique
fut l'un de ces masques, par exemple la doctrine du
Védanta en Asie, le platonisme en Europe. Ne soyons
pas ingrats à leur égard, même s'il faut ceriainel11ent
avouer que la pire, la plus durable et la plus dangereuse
de toutes ces erreurs a été celle d'un dogmatique,
l'invention de Platon, /' esprit pur et le Bien en soi.
Aussi est-elle maintenant bien dépassée et l'Europe sou-
lagée de ce cauchemar étouffant au point de IJOuvoir
jouir d'un meilleur... sommeil,. nous, dont la tâche est
d'être en éveil, nous sommes les héritiers de toute la
force que la lutte contre cette erreur a grandenlent
lnobilisée. C'était assurément mettre la vérité à l'envers
et nier même l'élément perspectiviste, condition fonda-
mentale de toute vie, que de parler de ['esprit et du bien
comme Platon l'a fait,. comme médecin, on peut se

16
Préface

den1ander: «Où donc Platon, le plus beau fruit de


l'Antiquité, a-t-il pu attraper une telle maladie? Le
méchant Socrate l'aurait-il contaminé? Socrate aurait-il
donc réellement été le corrupteur de la jeunesse? Et
aurait-il mérité la ciguë? »
Mais la lutte contre Platon, ou bien pour parler plus
clairement et « vulgariser», la lutte contre l'oppression
chrétienne et ecclésiastique durant des millénaires -
car le christianisme, c'est le platonisme « vulgarisé» -
a créé en Europe une magnifique tension de l'esprit,
comme jamais il n'yen eut sur terre: muni d'un arc
ainsi tendu, on peut dorénavant viser les buts les plus
éloignés. Certes, l'Européen ressent cette tension
comlne un état de détresse,. aussi y a-t-il déjà eu deux
grandes tentatives pour détendre l'arc: la première fut
le jésuitisme, la seconde l'instauration démocratique
qui, grâce à la liberté de la presse et à la lecture des
journaux, pourrait réussir à faire que l'esprit ne par-
vienne plus que malaisément à se ressentir lui-même
comme «détresse»! (Les Allemands ont inventé la
poudre - tous nos respects! Mais ils sont quittes car
ils ont inventé l'imprÙnerie.) Mais nous, qui ne sommes
ni Jésuites ni dé/nocrates, ni rnême Allemands, nous,
bons Européens et libres, très libres esprits, - nous
l'avons encore, cette pleine détresse de l'esprit et cette
pleine tension de son arc! et peut-être aussi la flèche, la
mission, qui sait? le but...

Sils-Maria, Haute-Engadine,
juin 1885.

17
PREMIERE PAR TIE

Des préjugés des philosophes

La volonté de vérité qui nous égarera encore dans


maintes aventures, cette fameuse véracité dont tous les
philosophes depuis toujours ont respectueusement parlé,
que de questions cette volonté de vérité nous a déjà
posées! Quelles questions inouïes, fâcheuses, suspectes!
C'est déjà une longue histoire - et pourtant il semble
qu'elle vienne à peine de commencer. Faut-il s'étonner
si nous devenons à la longue méfiants, perdons pa-
tience, et si nous nous détournons excédés, et qu'à
notre tour, nous ayons appris de ce sphinx à poser des
questions? Qui donc nous pose ici des questions? Quoi
donc en nous aspire à la « vérité» ? En fait, nous fîmes
une longue halte devant la question de l'origine de cette
volonté jusqu'à ce qu'enfin nous nous trouvions arrêtés
devant une question plus profonde encore. Nous avons
posé la question de la valeur de cette volonté, à suppo-
ser que nous voulions la vérité: pourquoi pas plutôt la
non-vérité? Et l'incertitude? Et même l'ignorance?
Le problème de la valeur de la vérité s'imposa à nous
ou bien est-ce nous qui nous sommes mis devant le

19
problème? Qui de nous est ici Œdipe? Qui le sphinx?
C'est un rendez-vous, semble-t-il, de questions et de
points d'interrogation. Et devrait-on croire qu'il nous
semble en définitive que le problème n'ait jamais été
posé jusqu'à ce jour - que nous soyons les premiers à
le voir, à l'appréhender, à le hasarder? Car il présente
un risque et peut-être n'en est-il pas de plus grand.

2
« Comment une chose pourrait-elle naître de son con-
traire? Par exemple, la vérité de l'erreur? Ou la vo-
lonté de vérité, de la volonté de faire illusion? Ou
l'action désintéressée, de l'intérêt égoïste? Ou la pure et
radieuse contemplation du sage, de la convoitise? Sem-
blable genèse est impossible; qui en rêve est un insensé,
ou pis encore; les choses de valeur plus élevée doivent
avoir une autre origine, leur propre origine - elles ne
sauraient dériver de ce monde éphémère, séduisant,
illusoire, inférieur, de ce vertige d'illusion et de désir!
Au sein de l'être, dans l'impérissable, dans le dieu
caché, dans la 'chose en soi' - c'est là plutôt que doit
résider leur fondement, et nulle part ailleurs! »
Cette façon de juger constitue le préjugé typique
auquel se font reconnaître les métaphysiciens de tous
les temps; cette sorte d'estimation est à l'arrière-plan
de toutes leurs procédures logiques; à partir de cette
« croyance» qui est la leur, ils s'appliquent à leur
« savoir », à une chose qui sera finalement baptisée
avec pompe, «vérité ». La croyance principale des
métaphysiciens est la croyance dans les antinomies de
valeurs. Même aux plus prudents d'entre eux, l'idée
n'est pas venue de douter au seuil, là où pourtant c'était
le plus nécessaire: même s'ils s'étaient félicités « de om-
nibus dubitandum1 ». On peut assurément douter,
1. Traduction: « de devoir douter de tout ».

20
Des préjugés des philosophes

premièrement, qu'il y ait des antinomies, et deuxièmement,


soupçonner que ces estimations usuelles et ces antino-
mies de valeurs, sur lesquelles les métaphysiciens ont
imprimé leur sceau, ne soient peut-être que des estima-
tions superficielles, que des perspectives provisoires,
peut-être, en outre, prises d'un certain angle, peut-être
de bas en haut, pour ainsi dire des perspectives de
grenouilles2, pour user d'une expression courante chez
les peintres. Quelle que puisse être la valeur accordée
au vrai, au véridique, à ce qui est désintéressé, il serait
possible qu'on dût attribuer à l'apparence, à la volonté
de faire illusion, à l'intérêt égoïste et au désir, une
valeur supérieure et plus fondamentale pour toute vie. Il
se pourrait même que ce qui fait la valeur de ces choses
bonnes et vénérées consistât précisément dans la ma-
nière captieuse qu'elles ont d'être apparentées, nouées,
enchevêtrées, peut-être même identiques de nature à ces
choses pernicieuses et apparemment opposées. Peut-
être! - Mais qui veut se soucier de ces sortes de
dangereux « peut-être» ! On doit pour cela déjà atten-
dre la venue d'une nouvelle espèce de philosophes, qui
ait des goûts autres et des penchants opposés aux
précédents - philosophes du dangereux peut-être, dans
toutes les acceptions du terme. Et très sérieusement: je
vois monter cette génération nouvelle. . .

Après avoir assez longtemps examiné chez les philo-


sophes ce qu'ils cachaient entre les lignes ou sous les
doigts, je me dis: on doit encore ranger la majeure
partie de la pensée consciente parmi les activités instinc-
2. Nous suivons, dans cette traduction textuelle, la traduction de
nos prédécesseurs. Au lieu de la vision de l'Esotérique qui plonge
de haut en bas, celle du Métaphysicien est purement exotérique
(Nietzsche reprend ici les critiques de Kant dans la Préface de la
Cri!. Rais. pure.).

21
tives, il en est de même de la pensée philosophique; il
faut ici réviser les connaissances admises, tout comme
on l'a fait en ce qui concerne l'hérédité et les «carac-
tères innés ». Le fait de la naissance entre si peu en
considération dans le processus total, antérieur et ulté-
rieur, de I'hérédité. Tout aussi peu 1'« être -conscient»
s'oppose à l'instinctif en quelque détermination que ce
soit - la pensée consciente d'un philosophe est pour la
plus grande part secrètement orientée par ses instincts
et contrainte à suivre des voies déterminées. Derrière
toute logique et la souveraineté apparente de son mou-
vement, il y a des évaluations et, pour parler plus
clairement, des exigences physiologiques ayant pour fin
la conservation d'un mode de vie déterminé. Par exem-
ple, que le déterminé ait plus de valeur que l'indéter-
miné, et l'apparence moins de valeur que la « vérité» :
de telles estimations, malgré ce qu'elles nous apportent
d'efficience régulatrice, pourraient bien n'être que des
estimations superficielles, une sorte toute particulière de
niaiserie3, comme celle qui peut être nécessaire à la
conservation des êtres que nous sommes. Etant supposé,
en effet, que I'homme ne soit pas la «mesure des
choses» .

La fausseté d'un jugement n'est pas pour nous une


objection contre ce jugement; c'est là que notre nou-
veau langage peut paraître le plus étrange. Toute la
question est de savoir à quel point ce jugement promeut
et entretient la vie, à quel point il peut conserver et
améliorer l'espèce; et nous sommes par principe pous-
sés à affirmer que les jugements les plus faux (auxquels
appartiennent les jugen1ents synthétiques a priori) nous
3. En français dans le texte. Entre autres, il ne s'agit pas de « niai-
series empha_tiques ». (Cf. A. Thierry, Considérations sur l'histoire de
France, ch. III).

22
Des préjugés des philosophes

sont les plus indispensables, que l'homme ne pourrait


pas vivre sans avoir recours aux fictions logiques, sans
mesurer la réalité au monde purement fictif de l'incon-
ditionné et de l'identique, sans la falsification perma-
nente du monde réel par le nombre - à affirmer que la
renonciation aux jugements faux signifierait la renon-
ciation à la vie, la négation de la vie. Professer la non-
vérité comme condition de la vie, c'est résister dange-
reusement aux sentiments axiologiques habituels; et
une philosophie qui a cette audace se pose déjà, par la
même, au-delà du bien et du mal.

Ce qui incite à regarder les philosophes avec autant de


défiance que de raillerie, ce n'est pas de s'être con-
vaincu toujours davantage de leur innocence - de la
fréquence et de la légèreté avec lesquelles ils se mépren-
nent et font erreur, bref de leur puérilité et de leur
enfantillage - mais c'est plutôt de découvrir chez eux
une insuffisante bonne foi: tandis qu'ils se livrent en
chœur à un tapage vertueux dès que le problème de la
véracité est effleuré, serait-ce de loin. Ils se posent
comme les découvreurs et les conquérants de leurs
propres doctrines en vertu du déploiement d'une dialec-
tique froide, pure et divinement impassible (à la diffé-
rence des mystiques de tout acabit qui sont plus hon-
nêtes et plus lourdauds qu'eux - ceux-là parlent
d'« inspiration») ; tandis qu'au fond, c'est une thèse
préconçue, une lumière subite, une «suggestion », la
plupart du temps un vœu du cœur, conceptualisé et
décanté, qui se trouve ainsi défendu par eux à coup
d'arguments a posteriori. Ce sont tous, tant qu'ils sont,
des avocats, bien qu'ils refusent de s'appeler ainsi 4 et, à

4. Cf. Platon, Théétète, 173d.

23
vrai dire, le plus souvent rien que des intercesseurs de
leurs propres préjugés qu'ils baptisent du nom de
« vérité» - ils sont très éloignés de la bravoure de la
conscience qui s'avoue précisément ce qu'il en est, très
éloignés du bon goût de la bravoure, qui donne à
entendre ce qu'il en est, soit pour prévenir un ennemi
ou un ami, soit par orgueil et pour se moquer de soi.
La tartuferie aussi rigide que vertueuse avec laquelle le
vieux Kant nous entraîne ainsi sur les chemins détour-
nés de la dialectique nous conduisant jusqu'à son « im-
pératif catégorique», ou plutôt nous y perdant - ce
spectacle nous fait sourire, nous qui sommes experts et
ne prenons pas peu de plaisir à suivre de près les fines
malices des vieux moralistes et prédicateurs de la mo-
rale. Ou bien même cette jonglerie mathématique avec
laquelle Spinoza barde d'airain et masque sa philo-
sophie ~ « l'amour de sa sagesse» enfin, pour interpré-
ter de façon correcte et juste ce mot - avec l'intention
d'intimider dès le point de départ le courage de l'assail-
lant qui se risquerait à jeter un regard sur cette vierge
invincible, cette Pallas Athêné - quelle timidité vulné-
rable ne trahit-elle pas, cette mascarade d'un malade
solitaire!

J'ai eu peu à peu la conviction que toute grande philo-


sophie jusqu'à présent n'a été que la confession de son
auteur, des mémoires contre son gré et à son insu; je
crois de même que les visées morales (ou immorales)
constituent dans toute philosophie le véritable germe à
partir duquel chaque fois toute la plante s'est dévelop-
pée. En fait, pour parvenir à une explication du proces-
sus selon lequel les affirmations métaphysiques les plus
poussées ont pu se former, il est bon (et prudent) de se
demander toujours au préalable: sur quelle morale

24
Des préjugés des philosophes

vont-elles (veut-il) déboucher? En conséquence, je ne


crois pas qu'un «instinct de la connaissance» soit le
père de la philosophie, mais je crois plutôt qu'un autre
instinct, ici comme ailleurs, s'est seulement servi de la
connaissance (ou de la méconnaissance) comme d'un
instrument. Mais qui examine les instincts fondamen-
taux de l'homme et considère jusqu'où dans ce domaine
ils ont pu mener leur jeu de génies ins/Jirateurs (ou de
démons et de lutins), celui-là trouvera qu'ils ont tous
déjà eu leur activité philosophique - et que chacun
d'eux en particulier voudrait représenter à lui seul la fin
dernière de l'existence et le maître légitime de tous les
autres instincts. Car chaque instinct est avide de domi-
nation et, en tant qu'instinct, cherche à philosopher.
Assurément: chez les érudits, chez les hommes de
science, il en va peut-être autrement - «mieux », si
l'on veut; là, il y a peut-être quelque chose conlme un
instinct de la connaissance, une petite pièce d'horlogerie
qui, bien remontée, bravement travaille avec zèle, sans
pour autant que les autres instincts de l'érudit y parti-
cipent pour l'essentiel. C'est pourquoi les intérêts pro-
pres du savant se tiennent habituellement ailleurs, soit
dans la famille, soit dans ses moyens d'existence, soit
dans la politique; il est en effet presque indifférent que
sa petite mécanique s'applique à un point ou à un autre
de la science, et que le jeune chercheur plein d'avenir se
fasse bon philologue, bon mycologue ou bon chimiste:
ce qu'il devient ne le caractérise pas. A l'opposé, il n'y
a rien qui ne soit impersonnel chez le philosophe; et en
particulier, sa morale donne un témoignage décisif et
déterminant de ce qu'il est - c'est-à-dire selon quelle
hiérarchie les instincts les plus profonds de sa nature
sont placés les uns par rapport aux autres.

25
7

A quel point les philosophes peuvent être méchants! Je


ne connais rien de plus venimeux que la plaisanterie
qu'Epicure se permettait à l'endroit de Platon et des
platoniciens: il les appelait dionysiokolakes5. Ce qui,
d'après l'étymologie et apparemment, signifie «adula-
teurs de Denys », dQnc suppôts du tyran et lécheurs de
bottes: en outre, cela veut encore dire: «ce sont tous
des comédiens, il n'y a rien d'authentique en eux» (car
dionysokolax était un terme populaire désignant le
comédien). Et cette dernière pointe constitue la mé-
chanceté propre d'Epicure à--l'endroit de Platon; ce qui
l'irritait, c'était l'allure grandiose, la mise en scène,
auxquelles s'entendaient Platon et ses disciples, et
auxquelles lui-même ne s'entendait pas! lui, le vieux
maître de Samos qui se tenait caché dans son petit
jardin d'Athènes pour écrire ses trois cents volumes, qui
sait? sans doute par fureur et par jalousie envers Pla-
ton? - Il fallut cent ans à la Grèce pour découvrir
enfin qui avait été cet Epicure, dieu des jardins. Y est-
elle parvenue?

Dans toute philosophie, il y a un point où la « convic-


tion» du philosophe entre en scène ou, pour le dire
dans la langue d'un vieux mystère:
adventavit asinus
pulcher et fortissimus6.

5. Jeu de mots sur Dionysos et Denys: Platon était l'ami du neveu


de Denys, tyran de Syracuse, tandis que les comédiens étaient con-
sacrés à Dionysos, dieu de la tragédie.
6. «L'âne est venu, beau et vigoureux.» Cité aussi dans les Ver-
"lischten Schrijten de Lichtenberg (Gôttingen, 1867).

26
Des préjugés des philosophes

Voulez-vous «vivre selon la nature» ? 0 nobles stoÏ-


ciens, quelle trahison des mots! Représentez-vous un
être, selon ce qu'est la nature, prodigue sans mesure, sans
intentions ni égards, sans miséricorde ni justice, fécond
et stérile, et incertain en même temps, représentez-vous
l'indifférence même réalisée en puissance - comment
pourriez-vous vivre conformément à cette indifférence?
Vivre, n'est-ce pas évaluer, préférer, être injuste, être
limité, vouloir être indifférent? En supposant que votre
impératif «vivre selon la nature» signifie au fond
autant que «vivre selon la vie », pourquoi donc ne le
pourriez-vous pas? A vrai dire, il en va tout autre-
ment: en prétendant lire avec ravissement le canon de
votre loi dans la nature, vous voulez tout le contraire,
comédiens étonnants, trompeurs qui vous trompez vous-
mêmes! Votre fierté veut prescrire et incorporer même
à la nature votre morale, votre idéal; vous exigez d'elle
qu'elle soit nature « conforme à la philosophie du Por-
tique », et vous aimeriez faire exister tout ce qui existe
selon votre propre image seulement - comme une
prodigieuse, une éternelle glorification, une générali-
sation du stoïcisme. Malgré tout votre amour de la
vérité, vous vous obligez avec une telle endurance, une
telle constance, une telle fixité d'hypnotisé à voir la
nature sous un aspect faux, c'est-à-dire stoïcienne, que
vous ne pouvez plus la voir autrement; et on ne sait
quel orgueil insondable vous donne en dernier lieu
encore cet espoir fou, parce que vous vous entendez à
vous tyranniser vous-mêmes - le stoïcisme est tyrannie
de soi -même - à savoir que la nature se laissera
tyranniser elle aussi: le stoïcisme n'est-il pas lui-même
un élément de la nature?.. Mais c'est une vieille
histoire, éternelle: ce qui se produisit autrefois avec les
stoïciens, se produit maintenant encore dès .qu'une phi-
losophie commence à s'affirmer. Elle construit toujours

27
le monde à son image, elle ne peut faire autrement: la
philosophie est cet instinct tyrannique lui -même, la
volonté de puissance la plus spirituelle, la volonté de
« construire le monde », de remonter à la causa prima.

10

Le zèle et la finesse, je pourrais même dire la ruse, avec


lesquels aujourd'hui on s'acharne partout en Europe sur
le problème «du monde réel et du monde apparent»
donnent à penser et font prêter l'oreille; et celui qui
n'entend rien de plus à l'arrière-fond qu'une «volonté
de vérité» ne jouit certainement pas de l'ouïe la plus
fine. Dans des cas particuliers et rares, il peut s'y mêler
réellement une volonté de vérité, on ne sait quel cou-
rage aventureux et outré, un orgueil métaphysique à
l'endroit de la position perdue et qui toujours, en der-
nier ressort, préfère encore une poignée de certitudes à
toute une charretée de belles possibilités: il peut même
se rencontrer des puritains fanatiques de la conscience
qui mourraient plutôt sur un néant certain que sur un
quelque chose d'incertain. Mais c'est du nihilisme, c'est
le signe d'une âme pleine de doutes et moribonde, aussi
hardies que puissent paraître les attitudes d'une telle
vertu. Chez les penseurs mieux doués de force et de vie,
encore avides de vivre, il semble cependant qu'il en soit
autrement: par le fait qu'ils prennent parti contre l'ap-
parence et prononcent déjà avec dédain le mot « pers-
pectiviste », par le fait qu'ils accordent à peu près
autant de crédit à leur propre corps qu'à l'évidence qui
dit: «la terre est immobile», et avec toute l'apparence
de la bonne humeur abandonnent leur bien le plus sûr
(car maintenant à quoi se fie-t-on plus sûren1ent qu'à
son corps ?).
Qui sait s'ils ne veulent pas, au fond, reconquérir
quelque chose autrefois possédé plus sûrement encore,

28
Des préjugés des philosophes

on ne sait quoi du vieil héritage de la foi de jadis, peut-


être «l'âme immortelle », peut-être «l'ancien dieu »,
bref des idées sur lesquelles on se laissait vivre, et
mieux, c'est-à-dire avec plus de force et de joie, que sur
les «idées modernes» ? C'est là une méfiance envers
les idées modernes, c'est le manque de foi dans tout ce
qui a été construit hier et aujourd'hui; c'est peut-être
un mélange d'écœurement et de mépris qui ne supporte
plus le bric-à-brac7 des concepts aux références les plus
hétéroclites, tel que ledit positivisme se débite aujour-
d'hui, une nausée atteignant le goût le plus difficile
devant le bariolage forain et l'aspect loqueteux que
présente cette pseudo-philosophie de la réalité8, dans
laquelle il n'y a rien de neuf ni d'authentique, si ce n'est
ce bariolage lui-même. On doit en cela, me semble-t-il,
donner raison aujourd'hui à ces sceptiques opposés à la
réalité, à ces amateurs de connaissance au microscope:
leur instinct qui les éloigne de la réalité moderne n'est
pas contredit - que nous importent leurs détours à
reculons! L'essentiel chez eux n'est pas qu'ils veuillent
faire « demi-tour », mais bien qu'ils veuillent s'écarter.
Avec un peu plus de force, d'allant, de courage et de
sens artistique, ils désireraient dépasser - non pas
reculer!

Il

Il me semble qu'on s'obstine partout maintenant à


ignorer l'influence exercée par Kant sur la philosophie
allemande et à esquiver prudemment la question de la
valeur qu'il s'attribuait lui-même. Kant9 était fier en

7. En français dans le texte.


8. En allemand: Wirklichkeits-Philosophaster, Philosophatre de la
réalité. Cf. E. Dühring, Philosophie de la réalité (1895) ; même avant
cette date, Dühring a traité de sa « philosophie de la réalité ».
9. Kant, Critique de la Raison pure, 1781 (Introduction, VI).

29
premier lieu, et par-dessus tout, de sa table des catégo-
ries; cette table en main, il disait: «C'est la tentative
la plus ardue qui ait jamais pu être menée pour la cause
de la métaphysique. » Que l'on comprenne bien ce « ait
jamais pu être menée» ! Il était fier d'avoir découvert
dans l'homme une nouvelle faculté, la faculté des juge-
ments synthétiques a priori. Même s'il s'est trompé en
cela, néanmoins le développement et la rapide pros-
périté de la philosophie allemande dépendent de cette
fierté et de l'émulation de la jeunesse intellectuelle pour
découvrir si possible de quoi motiver plus de fierté
encore - et, en tout cas, des' «facultés nouvelles» !
Mais réfléchissons: il en est temps. Comment les juge-
ments synthétiques a priori sont-ils possibles? se de-
mandait Kant - et que répondait-il à proprement
parler? En vertu d'une faculté10 et cela malheureu-
sement non pas en quelques mots, mais avec force
détails, dans un style respectable, avec une telle dépense
de cette caractéristique allemande de la profondeur et
de la fioriture qu'on n'a pas prêté attention à la joyeuse
niaiserie allemande11 qui se cachait au fond de cette
réponse. On était même enthousiasmé par cette faculté
nouvelle et le délire fut à son comble lorsque Kant
découvrit en outre une faculté morale chez l'homme:
car les Allemands d'alors étaient encore moraux et
ignoraient encore tout du « réalisme politique». Vint la
lune de miel de la philosophie allemande; tous les
jeunes théologiens de la fondation de Tübingen aussitôt
battirent les buissons - tous, ils cherchaient des « facul-
tés». Et que ne découvrit-on pas à cette époque d'inno-
cence, de richesse et de juvénilité de l'esprit allemand,
durant laquelle la méchante fée du romantisme clairon-
nait et chantait, alors qu'on ne savait pas encore distin-
guer entre « découvrir» et « inventer» ! Avant tout, ce
10. Jeu de mots de Nietzsche: « Venn6ge eines VennÔgeJ1s»: «en
vertu d'une vertu ».
Il. En français dans le texte.

30
Des préjugés des philosophes

fut la faculté du « suprasensible» : Schelling la baptisa


«intuition intellectuelle» et ainsi répondit aux désirs
les plus sincères de ces pieux Allemands profondément
bien intentionnés. On ne peut pas porter plus de tort à
tout ce mouvement fait d'arrogance et de romanesque
qui était la juvénilité même, encore qu'il fût hardiment
déguisé par la grisaille et la vétusté des concepts, qu'en
le prenant au sérieux et en le sanctionnant par l'indi-
gnation morale: enfin, on vieillit - le rêve s'évanouit.
Vint un temps où l'on se frotta les yeux; on se les
frotte aujourd'hui encore. On avait rêvé: le vieux Kant
tout le premier. «En vertu d'une faculté» - avait-il
dit, ou du moins pensé. Mais est-ce là une réponse, une
explication? Ou n'est-ce pas plutôt une répétition de la
question? Comment l'opi~m fait-il dormir? « En vertu
d'une faculté », précisément la virtus dormitiva, répon-
dait ce médecin de Molière:

« Quia est in eo virtus dormitiva


Cujus est natura sensus assoupire12. »

Mais de semblables réponses appartiennent à la comé-


die, et il est temps enfin de remplacer la question de
Kant: « Comment les jugements a priori sont-ils possi-
bles ? », par une tout autre question: «Pourquoi la
croyance dans de tels jugements est-elle nécessaire? »,
c'est-à-dire de comprendre que de tels jugements doi-
vent être crus vrais à seule fin de conserver des êtres
de notre espèce; c'est encore pourquoi ce pourrait être
des jugements faux! Ou, pour le dire plus clairement,
plus grossièrement, plus profondément: les jugements
synthétiques a priori ne devraient pas du tout être « possi-
bes »; nous n'y avons pas droit; dans notre bou-
che, ce sont simplement de faux jugements. Assuré-
ment, seule la croyance en leur vérité est nécessaire,

12. Cf. Molière, Le lvlalade Îlllaginaire, III, 14.

31
Des préjugés des philosophes

en tant que croyance de surface et évidence qui dé-


pend de l'optique et des perspectives de la vie. Et
pour rappeler encore la prodigieuse influence que la
«philosophie allemande» - on comprend, j'espère,
son droit aux guillemets1;3 - a exercée sur l'Europe
entière, qu'on ne doute pas qu'une certaine virtus dor-
mitiva y ait contribué: on était ravi, parmi les oisifs,
les vertueux, les mystiques, les artistes, les trois. quarts
de chrétiens et les obscurantistes politiques de toutes les
nations, de posséder grâce à la philosophie allemande,
un antidote au sensualisme encore prédominant et qui
refluait du siècle passé dans celui-ci - bref « sensus
assoup ire» . . .

12

En ce qui concerne la théorie atomique de la matière:


elle fait partie des choses les mieux réfutées qui soient;
et peut-être n'y a-t-il plus aujourd'hui en Europe aucun
savant assez mal informé pour lui accorder encore une
signification sérieuse en dehors de la commodité de son
emploi courant (comme l'abréviation des formules) -
grâce surtout au Damate Boscovich 14 qui fut, avec le
Polonais Copernic, le plus grand et le plus victorieux
adversaire de l'apparence. Si, en effet, Copernic nous a
convaincus de croire, contrairement au témoignage des
sens, que la terre n'est pas immobile, Boscovich nous a
appris à renoncer à la croyance en la dernière chose de
la terre qui «tînt ferme », la croyance à la «sub-
stance», à la «matière», à ce résidu de terre, à ce
grumeau, l'atome: ce fut le plus grand trion1phe sur les

13. Ou: «son droit aux pattes d'oie ». GiinsefÜsschen, signifiant


pattes d'oie et guillemets, prête à un jeu de mots.
14. Roger Boscovich (1711-1787), n1athématicien. astronon1e et
physicien italien, dont Nietzsche lut Theoria philosophiae natura/is
(1763) et qui professait une théorie moléculaire de la n1atière.

32
Des préjugés des philosophes

sens qui jusqu'ici ait été remporté dans le monde.


Mais on doit aller plus loin encore et déclarer la
guerre, une guerre sans merci et à outrance, à ce
« besoin atomique» qui continue à mener une dange-
reuse survie dans des domaines dont personne ne se
doute, tout comme à ce «besoin métaphysique» plus
fameux encore; on doit avant tout donner aussi le coup
de grâce à cet autre atomislne, et plus fatal, que le
christianisme a excellé à répandre le plus longtemps,
l'atomisme de l'âme. Qu'il soit permis de désigner par
ce mot cette croyance qui voit l'âme comme quelque
chose d'indestructible, d'éternel, d'indivisible, comme
une monade, un atomon : c'est la croyance qu'il faut
éliminer de la science! Et entre nous soit dit, il n'est
nullement nécessaire de supprimer pour autant
« l'âme» et de renoncer à l'une des hypothèses les plus
anciennes et les plus respectables: d'imiter la mala-
dresse habituelle aux naturalistes qui, dès qu'ils tou-
chent à « l'âme », la perdent aussitôt. Mais la voie reste
ouverte à des conceptions nouvelles et à des raffine-
ments nouveaux sur l'hypothèse de l'âme: et des con-
cepts comme celui d'« âme immortelle », d'« âme en
tant que multiplicité du sujet », et d'« âme en tant
que structure collective des instincts et des émotions»
imposent désormais leur droit de cité dans la science.
En mettant fin à la superstition qui jusqu'à présent
a foisonné avec une luxuriance presque tropicale
autour de la représentation de l'âme, le psychologue
nouveau s'est assurément rejeté dans un nouveau
désert et une méfiance nouvelle - il se peut que les
psychologues anciens aient eu la partie plus belle et
plus joyeuse; mais, en dernier ressort, il se sait aussi,
par le fait même, condamné à inventer - et qui sait?
peut-être à découvrir.

33
13

Les physiologistes devraient douter au moment de poser


l'instinct de conservation comme instinct cardinal de
l'être organique. Tout être vivant veut avant tout épan-
cher sa force - la vie elle-même est Volonté de
Puissance: la conservation de soi-même n'en est que
l'une des conséquences indirectes et des plus fréquentes.
Bref, ici comme partout, prudence devant les principes
téléologiques superflus! - tel l'instinct de conservation
(on le doit à l'inconséquence de Spinoza). Ainsi l'exige
la méthode qui doit être essentiellement une économie
de principe.

14

Actuellement peut-être cinq ou six têtes commencent à


entrevoir que la physique n'est elle aussi qu'une inter-
prétation de l'univers et une accommodation (à nous-
mêmes! soit-dit avec votre permission), et non pas une
explication de l'univers; mais pour autant qu'elle se
fonde sur la croyance aux données des sens, elle vaut
davantage et doit longtemps encore valoir davantage,
c'est-à-dire en tant qu'explication. Elle a pour elle les
yeux et les doigts, elle a l'évidence et la manipulation:
voilà qui agit sur un siècle aux goûts plébéiens, et de
manière fascinante, persuasive, convaincante - il suit
d'instinct le canon de vérité du sensualisme éternelle-
ment populaire. Qu'est-ce qui est clair? Qu'est-ce qui
« explique» ? D'abord ce qui peut se voir et se toucher
- jusque-là on doit pousser tout problème. Inverse-
ment: c'est justement dans l'opposition à la connais-
sance sensible que consiste le charme de la pensée de
Platon qui était une pensée distinguée - peut-être pour
des hommes qui jouissaient de sens plus forts et plus
exigeants même que ne les ont nos contemporains, mais
qui savaient y trouver un plus grand triomphe à demeu-

34
Des préjugés des philosophes

rer maîtres de leurs sens: et cela au beau milieu d'un


réseau de concepts pâles, froids et gris qu'ils jetaient sur
le tourbillon bariolé des sens, sur la tourbe des sens,
comme disait Platon15. Dans cette maîtrise de l'univers
et dans cette interprétation de l'univers à la Inanière de
Platon, il y avait une jouissance d'un autre ordre que
celle que nous offrent aujourd'hui les physiciens, tout
comme les darwinistes et antifinalistes parmi les cher-
cheurs de la physiologie avec leur principe du « mini-
mum d'énergie» et du maximum de sottise. «Là où
l'homme n'a plus rien à voir ni à saisir, il n'a non plus
rien à chercher» - c'est assurément un autre impératif
que celui de Platon mais qui peut être l'impératif qui
convient précisément à une race dure et laborieuse de
mécaniciens et constructeurs de ponts du futur et qui
n'auront plus que de la grosse besogne.

15

Pour faire de la physiologie avec une bonne conscience,


on doit soutenir que les organes des sens ne sont pas
des phénomènes dans le sens de la philosophie idéa-
liste: en tant que tels, ils ne pourraient être des causes!
Le sensualisme, au moins comme hypothèse régulatrice,
- pour ne pas dire comme principe heuristique. -
Comment? Et d'autres disent que le monde extérieur
serait l'œuvre de nos organes? Mais alors notre corps
en tant que partie du monde extérieur serait l'œuvre de
nos organes! C'est, me se.mble-t-il, une radicale reduc-
tio ad absurdum16 : à supposer que le concept de causa
SUi17 soit quelque chose de radicalement absurde. Par
conséquent le monde extérieur n'est pas l'œuvre de nos
organes?
15. Cf. Tinlée, 43c.
16. «Réduction à l'absurde ».
17. «Cause de soi ».

35
16

Il Y a encore toujours d'inoffensifs introvertis qui


croient qu'il existe des «certitudes immédiates », par
exemple «je pense », ou comme c'était la superstition
de Schopenhauer, «je veux» : tout comme si la con-
naissance commençait ici à saisir son objet dans la
pureté et la nudité, en tant que « chose en soi», et que
ni du côté du sujet ni du côté de l'objet n'intervenait
une falsification. Mais qu'aussi bien «certitude immé-
diate », «connaissance absolue» et «chose en soi»
contiennent une contradictio in adjecto18, c'est ce que je
répéterai cent fois; on devrait enfin se garder de la
séduction des mots! Que le peuple croie que la con-
naissance est une connaissance du fond des choses, mais
le philosophe doit se dire: si j'analyse le processus qui
est exprimé dans la phrase «je pense », j'obtiens une
série d'affirmations hasardeuses dont le fondement est
difficile, peut-être impossible - par exemple, que je
suis celui qui pense, que surtout il doit y avoir un
quelque chose qui pense, que penser est activité et effet
de la part d'un être qui est pensé comme cause, qu'il y
a un «je », enfin que déjà est établi ce qu'il faut
désigner par penser - que je sais ce que c'est que
penser. Car si je n'en avais pas déjà décidé par moi-
même, d'après quel critère devrais-je juger que ce qui se
passe précisément n'est pas «vouloir» ou «sentir»?
Bref, ce «je pense» suppose que je compare mon état
momentané avec d'autres états que je connais en moi
pour établir ce qui est; du fait de cette référence à un
« savoir» d'ailleurs, cet état n'a en tout cas pour moi
aucune certitude immédiate.
Au lieu de cette « certitude Î1nmédiate19 » à laquelle
18. Contradiction entre un terme et ce qu'on lui ajoute (par exemple
son adjectif).
19. Critique du cogito, ergo sunl de Descartes, qui constitue la pre-
mière certitude fondée sur le fait même de douter (douter = penser).

36
Des préjugés des philosophes

le vulgaire peut croire dans certains cas, le philosophe


met la main sur toute une série de questions métaphysi-
ques, de réels cas de conscience de l'intellect, à savoir:
« D'où vient le concept de penser? Pourquoi est-ce que
je crois à la cause et à l'effet? Qu'est-ce qui me donne
le droit de parler d'un «je», et d'un «je» en tant que
cause, et enfin encore d'un «je» en tant que cause de
la pensée? Celui qui ose répondre sur-le-champ à ces
questions métaphysiques en faisant appel à une sorte
d'intuition de la connaissance, comme fait celui qui dit:
«Je pense et je sais qu'au moins cela est vrai, réel,
certain» - celui-là ne trouvera chez le philosophe
d'aujourd'hui qu'un sourire et deux points d'interro-
gation. «Monsieur, lui donnera-t-il peut-être à enten-
dre, il est invraisemblable que vous ne vous trompiez
pas: mais aussi pourquoi vouloir absolument la
vérité? »

17

En ce qui concerne la superstition des logiciens: je ne


me lasserai pas de souligner toujours de nouveau un
petit fait bref que ces superstitieux n'avouent pas volon-
tiers, à savoir qu'une pensée vient quand « elle» veut et
non quand «je» veux, si bien que c'est falsifier l'état
de fait que de dire: le sujet «je» est la condition du
prédicat «pense». Cela pense: mais que le «cela»
soit justement le vieil et fameux «je », n'est, pour
parler modérément, qu'une hypothèse, une affirmation,
surtout pas une «certitude immédiate ». Enfin, déjà
avec le «cela pense », on en dit trop: le «cela»
contient déjà une interprétation du processus et n'appar-
Dans les Parerga, Schopenhauer écrivait, de même que Nietzsche ici,
que les pensées viennent quand elles veulent. Cf. Kroner, XVI, 7.
(La Volonté de puissance): «10 quelque chose pense; 20 je crois
que c'est moi qui pense. »

37
tient pas au processus lui -même. On déduit ici selon
l'habitude grammaticale, «penser est une activité, à
toute activité appartient un agent, en conséquence ».
C'est à peu près selon le même schème que l'atomisme
ancien recherchait pour la force active encore ce gru-
meau de matière dans laquelle elle réside, à partir de
laquelle elle agit, l'atome; des esprits plus rigoureux
ont enfin appris à se tirer d'affaire sans ce «résidu
terrestre» et peut-être s'accoutumera-t-on un jour,
même de la part des logiciens, à s'en tirer sans ce petit
« ça» (dans lequel s'est transformé en s'évaporant le
vieil et honnête « moi»).

18

Pour une théorie, ce n'est certes pas son moindre


charme que d'être réfutable: c'est en quoi justement
elle séduit les esprits distingués. Il semble que la théorie
cent fois réfutée du « libre arbitre» ne doive encore sa
permanence qu'à ce charme: toujours il y a quelqu'un
encore pour se sentir assez fort pour la réfuter.

19

Les philosophes ont l'habitude de parler de la volonté


comme si c'était la chose la mieux connue du monde;
Schopenhauer a donné à entendre que seule la volonté
nous serait réellement connue, bel et bien connue, sans
déduction et sans fourniture. Mais il me semble tou-
jours que même dans ce cas, Schopenhauer n'a fait que
ce qu'ont coutume de faire les philosophes: il a adopté
un préjugé populaire et l'a exagéré. Vouloir me paraît
surtout quelque chose de complexe, qui n'a d'unité
qu'en tant que mot - et c'est dans un mot que se
cache précisément le préjugé populaire qui s'est emparé

38
Des préjugés des philosophes

du peu de prudence habituelle aux philosophes. Soyons


donc, pour une fois, plus prudents, soyons «antiphilo-
sophiques » - et disons: dans tout vouloir se trouve
avant tout une pluralité de sentiments, c'est-à-dire le
sentiment de l'état dont on sort, le sentiment de l'état
dans lequel on entre, le sentiment lui -même de ce
passage de l'un à l'autre; en outre, une sensation
concomitante du muscle qui entre en jeu par une sorte
d'habitude dès que nous «voulons» et même sans que
nous mettions en mouvement ni bras ni jambes. Donc,
de même que la sensation et, à vrai dire, toute sorte de
sensation, doit être reconnue comme l'ingrédient de la
volonté, on trouve deuxièmement encore un « penser» :
dans tout acte de volonté, il y a une pensée gouver-
nante; et OIl ne doit pas croire qu'il soit possible
d'isoler cette pensée du «vouloir », comme si alors il
restait encore une volonté! Troisièmement, la volonté
n'est pas seulement un complexe de «sentir» et de
« penser », mais encore avant tout une émotion: et
même cette émotion de commandement. Ce que l'on
appelle «liberté de la volonté» est essentiellement
l'émotion due à la supériorité à l'égard de celui qui doit
obéir: «je suis libre, 'lui' doit obéir» - cette con-
science se trouve dans toute volonté, tout comme cette
tension de l'attention, justement. ce regard qui ne fixe
qu'une seule chose, cette estimation inconditionnelle
« maintenant cela est nécessaire et rien d'autre », cette
certitude intérieure qu'on obéira et encore tout ce qui
relève de l'état d'esprit de celui qui donne des ordres.
Un homme qui veut - commande à quelque chose en
lui-même, qui obéit ou dont il se croit obéi. Mais
considérons à présent ce qu'il y a de plus étonnant dans
la volonté, cette chose si multiple pour laquelle le
peuple n'a qu'un mot: si, dans un cas donné, nous
sommes à la fois celui qui commande et celui qui obéit
et si, en tant qu'obéissant, nous connaissons les senti-
ments de contrainte, de pression, de poussée, de résis-

39
tance et de mouvement qui d'habitude apparaissent
aussitôt après l'acte de volonté; d'autre part, si nous
avons l'habitude, en vertu du concept synthétique «je »,
de nous mettre à l'écart et de nous tromper sur cette
dualité, du vouloir dépend encore toute une chaîne de
déductions fausses et par conséquent d'estimations faus-
ses de la volonté elle-même - de telle sorte que le
voulant croit avec bonne foi que vouloir suffit pour
agir. Parce que, dans la plupart des cas, on ne fait que
vouloir, là mêIne où l'effet de l'ordre donné, c'est-à-dire
l'obéissance, donc l'action devait être attendue, on a
traduit l'apparence dans le sentiment qu'il y avait là une
nécessité de l'effet: bref, le voulant croit avec un cer-
tain degré d'assurance, que volonté et action sont en
quelque sorte la même chose, il attribue encore la
réussite, l'accomplissement du vouloir à la volonté elle-
même et jouit d'un accroissement de ce sentiment de
puissance qui apporte avec elle toute réussite. « I.jberté
de volonté », tel est le mot pour cet état multiple de
jouissance du vouloir, qui commande et en même temps
se confond avec l'exécutant, qui jouit en tant que tel du
triomphe sur des résistances, mais juge à part soi que
c'est sa volonté qui a effectivement triomphé des résis-
tances. Le voulant ajoute ainsi à son plaisir de donner
un ordre, les sentiments de plaisir des instruments qui
l'exécutent avec succès, celui des «volontés inférieu-
res» serviables ou des âmes inférieures - puisque
notre corps n'est qu'une structure organique composée
de plusieurs âmes. L'effet c'est moi20 : il se passe ici ce
qui se passe dans toute collectivité bien structurée et
heureuse, la classe dirigeante s'identifie aux succès de la
collectivité. Avec tout vouloir, il s'agit simplement d'or-
dre et d'obéissance sur la base, comme nous l'avons dit,
d'une structure organique composée de plusieurs
« âmes» ; c'est pourquoi un philosophe devrait se don-

20. En français dans le texte. Cf. « L'Etat, c'est moi. »

40
Des préjugés des philosophes

ner le droit de comprendre la volonté en soi déjà sous


le rapport de la morale: la morale vue comme la
théorie des rapports de domination sous lesquels se
produit le phénomène « vie ».

20

Que les différents concepts philosophiques ne soient


rien de fortuit, qu'ils ne croissent pas chacun pour soi,
mais en relation l'un à l'autre et selon des liens de
parenté entre eux, et, interviendraient-ils si brusquement
et si arbitrairement eux aussi dans l'histoire de la
pensée, qu'ils n'en appartiennent pas moins à un sys-
tème, comme tous les individus de la faune d'une
région terrestre: tout cela transparaît enfin encore dans
la manière assurée selon laquelle les philosophes les
plus différents s'insèrent dans un certain schéma fon-
damental de philosophies possibles. Pris sous un charme
invisible, ils parcourent à nouveau une fois encore le
même circuit: ils affectionnent les uns à l'égard des
autres une indépendance due à le'ur volonté critique ou
systématique; mais quelque chose en eux les guide,
quelque chose les pousse selon un ordre déterminé les
uns derri.ère les autres, justement cette systématique
innée, cette parenté des concepts. Leur pensée est, en
fait, beaucoup moins une découverte qu'une reconnais-
sance, une réminiscence, un retour à la maison dans
une lointaine et très ancienne maison commune de
l'âme, de laquelle ces concepts se sont un jour éman-
cipés : philosopher, c'est ainsi une sorte d'atavisme de
haute lignée. L'étonnant air de parenté de tout le philo-
sopher, hindou, grec, allemand, s'explique assez simple-
ment. Là même où une parenté linguistique se trouve
présente, on ne peut éviter que, grâce à la philosophie
commune à ces grammaires - je veux dire la mainmise
inconsciente et la direction imposée par les mêmes

41
fonctions grammaticales - dès le départ se trouve le
présupposé d'un semblable développement et d'une
semblable suite de systèmes philosophiques: alors que
la route paraît comme barrée à certaines autres possi-
bilités d'interprétation de l'univers. Il est très probable
que les philosophes du territoire linguistique ouralo-
altaïque (dans lequel le concept de sujet est le moins
bien élaboré) auront une autre vision du monde et se
retrouveront sur d'autres voies que les Indo-européens
ou les Musulmans: la contrainte de certaines fonctions
grammaticales est en dernier ressort la contrainte des
jugements de valeur physiologiques et des particularités
de race. Tout cela pour rejeter les assertions superfi-
cielles de Locke concernant l'origine des idées.

21

La causa SUi21est la meilleure contradiction en soi qui ait


été inventée jusqu'à ce jour, une sorte de viol et d'acte
contre-nature dans le domaine logique; mais la fierté
excessive de l'homme a fait qu'il s'est engagé profon-
dément et effroyablement dans ce non-sens. Le désir du
« libre arbitre », en l'entendant au sens métaphysique et
superlatif, ainsi qu'il règne hélas encore dans les esprits
à demi cultivés, le désir de supporter soi-même la res-
ponsabilité entière et dernière de ses actes et d'en
décharger Dieu, le monde, les aïeux, le hasard, la
société, n'est rien de lTIoins en effet que le désir d'être
justement cette causa sui et, avec plus de témérité que
Münchhausen, le désir de se donner l'existence en se
tirant soi -même par les cheveux hors du marécage du
néant. Que quelqu'un vienne ainsi à découvrir la naÏ-
veté rustique de ce fameux concept de « libre arbitre »,
et le raie de son esprit, je le prierais de progresser un

21. Cf. Aphorisme 15.

42
Des préjugés des philosophes

pas de plus vers les « lumières» et de supprimer de son


esprit le contraire de cet anti concept de «. volonté
libre», je veux dire la «volonté serve »22, qui est
l'aboutissement de l'abus de la cause et de l'effet. On ne
doit pas réifier à tort «cause» et «effet », comme le
font les naturalistes (et tous ceux qui, comme eux,
naturalisent par la pensée) avec la balourdise mécaniste
qui sévit et qui presse et pousse la cause jusqu'à ce
qu'elle opère un effet; on ne doit user de la «cause»
et de 1'« effet» qu'en tant que purs concepts, c'est-à-
dire comme des fictions conventionnelles qui servent à
désigner, à se comprendre, non pas à expliquer. Dans
1'« en-soi», il n'y a rien de la relation « causale», de la
« nécessité», de la « non liberté psychologique» ; il n'y
succède pas «l'effet à la cause », il n'y règne aucune
« loi ». Nous sommes ceux qui avons seuls créé ces
fictions de cause, de succession, de réciprocité, de rela-
tivité, d'obligation, de nombre, de loi, de liberté, de
raison, de but; et lorsque nous introduisons ce monde
de signes en tant qu'en soi dans les choses, et le mêlons
à elles, nous agissons alors une fois de plus comme
nous avons toujours agi, nous faisons de la mythologie.
La « volonté serve », c'est de la mythologie dans la vie
réelle, alors qu'il ne s'agit que de volontés fortes et de
volontés faibles.
C'est presque toujours le symptôme d'un manque
qu'il a en lui-même qui fait qu'un penseur découvre
déjà dans tout « lien causal» et dans toute «nécessité
psychologique» quelque chose comme la contrainte, la
nécessité, l'enchaînement nécessaire, la pression, l'ab-
sence de liberté: sentir ainsi, c'est se trahir - la
personnalité se trahit. Et généralement, si j'ai bien
observé, le problème de 1'« absence de liberté» se pose
sous deux aspects entièrement opposés, mais toujours
22. Opposition entre le concept de «freier Wille» et le concept de
« unfreier Wille ». Ce dernier, en tant que le contraire d'un anti-
concept, est donc frappé de la même nullité que le premier.

43
d'une manière profondément personnelle: les uns ne
veulent à aucun prix abandonner leur « responsabilité »,
leur foi en eux-mêmes, le droit personnel à leur propre
mérite (parmi ces derniers on compte les races vani-
teuses) ; les autres, au contraire, ne veulent répondre de
rien, n'être coupables de rien et, par un mépris intime
de soi-même, ils désirent pouvoir se décharger d'eux-
mêmes sur n'importe quoi. Quand ils écrivent des li-
vres, ces derniers prennent maintenant la défense des
malfaiteurs; une sorte de pitié du genre socialiste est
leur déguisement le plus complaisant. Et, en fait, le
fatalisme des faibles de volonté s'embellit étonnamment
lorsqu'il s'entend à se présenter comme « la religion de
la souffrance humaine23 » : c'est là son « bon goût».

22

Qu'on me pardonne en tant que vieux philologue qui


ne peut se départir de la méchanceté de mettre le doigt
sur les mauvais procédés d'interprétation; mais cette
«légalité de la nature» dont vous autres physiciens
parlez si fièrement, «comme si... », ne se maintient
que par votre interprétation et votre mauvaise «philo-
logie », elle n'est nullement un état de fait, ni un
« texte», mais plutôt un accommodement naïvement
humanitaire, une altération de sens, avec lesquels vous
contentez les instincts démocratiques de l'âme mo-
derne ! «Partout égalité devant la loi - la nature n'a
en cela rien d'autre ni de mieux que nous» ; une
aimable arrière-pensée sous laquelle, une fois de plus, se
déguise l'hostilité populaire contre tout ce qui est privi-
1égié et souverain ainsi qu'un second et plus subtil
athéisme. «Ni dieu ni maître24 » - c'est ce que vous
23. En français dans le texte. Formule de Melchior de Voguë, Le
Rotnan russe (1886).
24. Cf. aphorisme 202.

44
Des préjugés des philosophes

voulez vous aussi: par conséquent, « vive la loi naturel-


le ! » - n'est-ce pas? Mais, comme je l'ai dit, c'est de
l'interprétation, ce n'est pas le texte; et il pourrait venir
quelqu'un avec une intention opposée et un procédé
d'interprétation tout autre, qui s'entendrait à déchiffrer,
dans cette même nature et en considérant les mêmes
phénomènes, justement l'accomplissement tyrannique et
impitoyable d'aspirations à la puissance - un inter-
prète qui vous mettrait devant les yeux le caractère
universel et absolu de toute « volonté de puissance », de
sorte que presque chaque mot, et même le mot « tyran-
nie» apparaisse finalement inutilisable ou déjà comme
une métaphore affaiblie ou adoucie - comn1e trop
humaine - et celui-là finirait cependant par affirmer
au sujet de cet univers la même chose que vous affir-
mez, à savoir qu'il y a un cours «nécessaire» et
« prévisible », mais pas parce que des lois y règnent, au
contraire parce que les lois y font absolument défaut, et
que toute force à tout moment tire ses dernières consé-
quences. Si cela aussi n'est qu'une interprétation - et
ne vous empresserez-vous pas de me faire cette objec-
tion ? - alors, tant mieux.

23

L,a psychologie tout entière est jusqu'à présent restée


dépendante des préjugés et des appréhensions d'ordre
moral; elle ne s'est pas aventurée dans les profondeurs.
L'envisager comme une morphologie et une théorie de
l'évolution de la volonté de puissance, comme je le fais,
cela n'a effleuré la pensée de personne: autant qu'il est
permis dans ce qui a été écrit jusqu'à ce jour de
reconnaître un symptôme de ce qui a été tu. La force
des préjugés moraux a profondén1ent pénétré le monde
spirituelle plus élevé dans ce qu'il a d'apparence la plus
froide et la plus dénuée d'idées préconçues - et,
45
comme cela se comprend de soi, en le lésant, le para-
lysant, l'aveuglant et le déformant. Une psychophysio-
logie appropriée se doit de combattre des résistances
inconscientes sises au cœur du chercheur, elle a le
« cœur» contre elle: et déjà une théorie éclairant la
condition réciproque des «bons» et des «mauvais»
instincts se voit comme une immoralité raffinée et
produit détresse et dégoût dans une conscience encore
vigoureuse et courageuse - bien davantage une théorie
montrant la dérivation de tous les bons instincts à partir
des mauvais. Mais supposons que quelqu'un prenne les
passions de haine, de jalousie, de cupidité, le désir de
dominer comme des passions conditionnant la vie,
comme quelque chose dont la présence est nécessaire
dans la structure collective de la vie, foncièrement et
essentiellement, et, en conséquence, comme devant être
encore exalté, si tant est que la vie doive encore être
exaltée - cet homme souffrirait de cette orientation de
son propre jugement comme du mal de mer. Et de loin
cette hypothèse n'est pas la plus pénible ni la plus
étrange dans ce domaine énorme et presque neuf des
connaissances dangereuses - et il y a en fait cent
bonnes raisons pour que chacun en reste éloigné autant
qu'il le peut! D'autre part: si l'on a fait voile avec son
vaisseau dans cette direction, alors! allons! les dents
serrées! les yeux bien ouverts! la barre ten'ne ferme!
- nous voguons directement au-dessus de la lnorale.
Nous écrasons peut-être, nous fracassons notre restant
de moralité en osant orienter ainsi notre voyage -
lllais qu'importe de nous! Jamais encore ne s'ouvrit
aux voyageurs et aux aventuriers téméraires un monde
de plus profonde pénétration: et le psychologue qui
ainsi «sacrifie » - ce n'est pas le sacrifizio dell' intel-
letto25, au contraire! - devrait au moins exiger pour

25. On parlait de sacrifIce de }'Întel1igence depuis la proclamation


de l'infaillibilité pontificale par le Concile du Vatican (1870).

46
Des préjugés des philosophes

cela que la psychologie soit à nouveau reconnue comme


souveraine des sciences, celle au service et à la prépa-
ration de laquelle sont les autres sciences. Car la psy-
chologie est à présent de nouveau la voie qui ll1ène aux
problèmes fondamentaux.

47
DEUXIÈME PARTIE

L'esprit libre

24

o sancIa simplicitas1! En quelle étrange simplification et


falsification l'homme vit-il! On ne peut finir de s'éton-
ner quand on a eu posé ses yeux sur ce prodige!
Comme nous avons tout rendu clair et libre et facile et
simple tout autour de nous! Nous avons su donner à
nos sens un laissez-passer pour tout ce qui est superfi-
ciel, à notre pensée une divine convoitise pour les
gambades pétulantes et pour les faux raisonnements!
Comme, dès le début, nous nous sommes entendus à
préserver notre ignorance afin de jouir d'une liberté,
d'une absence de difficulté, d'une imprévoyance, d'une
hardiesse, et d'une joie de vivre à peine concevables,
afin de jouir de la vie! Et sur ce fondement ferme de
granit qu'est l'ignorance devait jusqu'à présent s'édifier
la science, la volonté de savoir sur le fondement d'une
volonté beaucoup plus puissante, la volonté du non-
savoir, la volonté de l'incertain, la volonté du non-vrai!
Non pas comme le contraire de la première, mais -

1. Jean Hus sur le bûcher prononça ces trois mots.

49
comme son raffinement! le langage, ici comme ailleurs,
peut bien ne pas sortir de sa lourdeur et continuer à
parler de contraires là même où il n'y a que degrés et
toute une gamme de gradations. De même la tartuferie
invétérée de la morale qui appartient maintenant indé-
fectiblement à notre chair et à notre sang peut tourner,
aux savants eux-mêmes, les mots dans la bouche: çà et
là nous nous en rendons compte et rions de ce que la
science, même la meilleure, veut nous retenir, mieux que
toute autre, dans ce monde simplifié, artificiel de fond
en comble, si bien imaginé, si bien falsifié; nous rions
de ce qu'elle aime l'erreur, bon gré mal gré, parce
qu'elle aussi, la vivante - ain1e la vie!

25

Après si joyeuse entrée, qu'un mot sérieux soit


entendu: il s'adresse aux plus sérieux. Soyez pré-
voyants, philosophes et amis de la connaissance, et
gardez-vous du martyre! Gardez-vous de la souffrance
«au nom de la vérité»! Et même de votre propre
défense! Cela gâte toute innocence à votre conscience
et sa neutralité, cela vous rend entêté à l'endroit des
objections et des étoffes rouges, cela abrutit, cela abêtit,
cela fait de vous un taureau quand, dans la lutte contre
le danger, la diffamation, la suspicion, l'expulsion et les
conséquences plus grossières encore de l'hostilité, vous
devez finir par jouer le défenseur de la vérité sur terre
- « comme si » la vérité était une personne à ce point
désarmée et candide qu'elle eût besoin de défenseurs!
Et précisément de vous, les chevaliers à la triste figure,
messieurs les embusqués de l'esprit, ses tisserands de
toile d'araignée! Enfin, vous savez assez bien qu'il
n'importe guère que ce soit vous qui ayez raison, et que
jusqu'à présent aucun philosophe encore n'a eu raison,
qu'une véracité plus méritoire devrait s'attacher à tout

50
L'esprit libre

petit point d'interrogation que vous placeriez derrière


vos mots préférés et vos théories favorites (et éventuel-
lement derrière vous-mêmes), plutôt qu'à toutes les
attitudes solennelles et à tous les atouts exposés devant
vos accusateurs et les cours de justice! Restez plutôt en
marge! Fuyez dans la solitude! Et portez vos masques,
votre ruse, que l'on ne vous reconnaisse pas! Ou bien
que l'on vous craigne un peu! Et faites-moi le plaisir de
ne pas oublier le jardin, le jardin aux grilles dorées! Et,
autour de vous, ayez des hommes qui soient comme un
jardin - ou bien comme de la musique sur l'eau, au
crépuscule, lorsque le jour n'est plus que mémoire -
choisissez la bonne solitude, la libre, la courageuse, la
légère solitude, qui vous donne aussi le droit de rester
bons en quelque sens que ce soit! Combien elle nous
rend perfide, rusé et mauvais, toute longue guerre qui
ne peut être menée à force découverte! Combien nous
rend personnel une longue crainte, une longue attente
de l'ennemi, de l'ennemi possible! Tous ceux que la
société a rejetés, ces longtemps pourchassés, ces dure-
ment persécutés, - aussi tous ces ermites par obliga-
tion, les Spinoza ou les Giordano Bruno - finissent
toujours par devenir - et fût-ce dans la mascarade la
plus intellectuelle et peut-être sans même le savoir eux-
mêmes des raffinés de la vengeance et des empoison-
neurs (qu'on creuse donc une fois le fond de l'éthique et
de la théologie de Spinoza !).
Ne parlons pas de la balourdise de l'indignation
morale qui, chez un philosophe, est le signe infaillible
que l'humour philosophique l'a quitté. Le martyre du
philosophe, son « sacrifice à la vérité» met au jour ce
qui se cachait en lui d'agitateur ou de cabotin; et, à
supposer qu'on ne l'ait observé jusqu'à présent qu'avec
une curiosité artistique, on peut assurément con1pren-
dre, en ce qui concerne certains philosophes, le dange-
reux désir qu'on aura de le voir une fois dans un état
de dégénérescence (dégénéré jusqu'au «martyr », jus-
5J
qu'au tribun, jusqu'au cabotin). Devant un tel désir, on
peut bien se rendre compte qu'on ne verra en tout cas
rien de plus - que la comédie satyrique, une farce
pour épilogue, la preuve continue que la longue tragé-
die proprement dite est terminée: en supposant que
toute philosophie fût à l'origine une longue tragédie.

26

Tout homn1e d'élite aspire instinctivement à vivre dans


sa forteresse, dans sa tour d'ivoire secrète où il se sent
délivré de la masse, de la multitude, du vulgaire: où il
peut oublier la règle de 1'« homme» dont il est une
exception - à moins du cas particulier où il se sent
poussé vers cette règle par un instinct plus fort encore,
en tant que connaisseur au sens grandiose et exception-
nel de ce terme. Qui n'a pas, dans le commerce des
hOITImeS,parcouru toutes les couleurs de la détresse,
qui n'a verdi ni blêmi de dégoût, de satiété, de compas-
sion, de tristesse et d'isolement, celui-là n'est certaine-
ment pas un homme de goût raffiné; mais s'il ne prend
pas volontairement cette charge et ce déplaisir et s'il y
échappe toujours et reste caché, comme je l'ai dit,
silencieux et fier, dans sa forteresse, une chose est
certaine: il n'est pas fait pour la connaissance, et il n'y
est pas prédestiné. Car en tant qu'homme de science, il
devrait se dire un jour: «Au diable mon bon goût! La
règle est plus intéressante que l'exception - plus inté-
ressante que moi qui suis l'exception! » - Et il des-
cendrait surtout pour se mêler aux autres. L.'étude de
l'homme moyen, l'étude longue, sérieuse, avec ce
qu'elle implique de précautions, de maîtrise de soi-
même, de familiarité, de mauvaises fréquentations -
toute fréquentation est une mauvaise fréquentation en
dehors de celle de ses pairs - cela fait partie intégrante
de la vie de tout philosophe, peut-être est-ce la partie la

52
L'esprit libre

plus désagréable, la plus nauséabonde, la plus déce-


vante. Mais s'il a de la chance, comme il convient à
tout enfant chéri de la connaissance, il rencontrera des
êtres qui abrégeront et faciliteront sa tâche, je veux dire
les dénommés cyniques, ceux qui reconnaissent simple-
ment en eux-mêmes la bête, la vulgarité, la « règle », en
ayant encore assez de ce degré d'esprit et de ce piquant
pour devoir parler d'eux-mêmes et de leurs semblables
devant témoins: de temps en temps, même, ils s'étalent
dans des livres comme sur leur propre fumier. Le
cynisme est l'unique forme par laquelle les âmes vulgai-
res accèdent à ce qui est sincérité: et l'homme supé-
rieur doit dresser l'oreille devant toute espèce de
cynisme, grossier ou raffiné, et se souhaiter chaque fois
la chance de rencontrer le farceur éhonté ou le satyre
scientifique au moment même où ils élèvent la voix. Il
existe même des cas où l'enchantement se mêle au
dégoût: là justement où chez un tel indiscret, bouc ou
singe, par une lubie de la nature, le génie se trouve
départi, comme chez l'abbé Galiani2, l'homme le plus
profond, le plus pénétrant, et peut-être aussi le plus
obscène de son siècle - il était plus profond que
Voltaire et par conséquent aussi, beaucoup plus silen-
cieux. Il arrive déjà plus souvent, comme je l'ai indiqué,
que la tête de savant appartienne à un corps de singe,
une intelligence fine et exceptionnelle sur une âme
vulgaire - le cas n'est pas rare, particulièrement chez
les médecins et les physiologistes de la morale. Et là, où
l'on parle sans aigreur et plutôt innocemment de
l'homme comme d'un ventre à deux besoins et d'une
tête à un seul besoin; partout où l'on ne voit toujours
que faim, désir sexuel et vanité, où l'on ne cherche et
ne veut voir que cela comme si c'étaient les ressorts
propres et uniques des actions humaines; bref, où l'on
parle «mal» de l'homme - et pas une seule fois

2. Ferdinando Galiani, écrivain italien (1728-1787).

53
méchamment - c'est là que l'amant de la connaissance
doit être attentif avec finesse et assiduité, il doit tendre
l'oreille là où l'on parle sans indignation. Car l'homme
indigné et celui qui se déchire et se lacère lui-même
avec ses propres dents (ou bien en compensation le
monde, Dieu ou la société) peut certes, moralement
parlant, être placé plus haut que le satyre rieur et
satisfait de lui-même, mais, sous tous les autres rap-
ports, il est le cas le plus ordinaire, le plus indifférent,
le plus obnubilant. Et personne ne ment autant que
l'homme indigné.

27

Il est difficile d'être entendu, surtout quand on pense et


qu'on vit gangasrotogati, parmi les hommes qui pensent
et vivent autrement, c'est-à-dire kurmagati ou tout au
plus mandeikagati3, «selon l'allure de la grenouille»
- je fais tout pour être moi-même «difficilement
entendu» ! - et l'on doit être reconnaissant de tout
cœur déjà pour la bonne volonté mise à vous interpréter
avec quelque finesse. Mais en ce qui touche les « bons
amis» qui en prennent toujours trop à leur aise et
croient justement en tant qu'amis avoir un droit à avoir
leurs aises, on ferait bien de leur accorder d'avance un
champ de jeu, un champ libre à leur inintelligence ainsi,
on aura de quoi rire - ou bien les supprimer tout à
fait, ces bons amis - et de quoi rire encore!

28

Ce qui se traduit le plus malaisément d'une langue à


3. Gangarostogati: à l'allure du Gange (presto) ; kUrfnagati : à l'allure
de la tortue (lento); 111andeikagati: à l'allure de la grenouille
(staccato ).

54
L'esprit libre

l'autre, c'est le mouvement du style: lequel a pour base


le caractère de la race, en termes plus physiologiques le
temps moyen de son « métabolisme». Il Y a des traduc-
tions bien intentionnées qui sont presque des falsifica-
tions parce qu'elles rendent involontairement l'original
vulgaire, tout simplement du fait que son mouvement
vaillant et joyeux ne peut être traduit, ce mouvement
qui sait glisser, et qui aide à glisser sur tout ce qui est
dangereux dans les mots et les choses. L'Allemand est à
peu près incapable de presto dans sa langue: on peut
donc en conclure justement qu'il est incapable de bien
des nuances4 les plus plaisantes et les plus audacieuses
que se permet une pensée libre et libérale. Autant le
bouffon et le satyre lui sont-ils étrangers, aussi bien
Aristophane et Pétrone lui demeurent-ils intraduisibles.
Tout ce qui est grave, empesé, majestueux et lourd,
toutes les variétés du style interminable et ennuyeux ont
été développées par les Allemands à diverse profusion;
qu'on me pardonne d'affirmer que même la prose de
Goethe ne fait pas exception avec son mélange de
raideur et d'élégance, c'est l'image du «bon vieux
temps» auquel elle appartient, c'est l'expression du
goût allemand à l'époque où il y avait encore un « goût
allemand»: qui était un goût rococo1 in moribus et
artibus5. Lessing fait exception grâce à sa nature de
comédien qui entendait bien des choses et s'y enten-
dait : lui qui ne fut pas pour rien le traducteur de Bayle
et qui trouvait volontiers refuge auprès de Diderot et de
Voltaire, et plus volontiers encore auprès des auteurs
comiques latins.
Même dans le mouvement du style, Lessing aimait la
liberté, la fuite hors d'Allemagne. Mais comment la
langue allemande, fût-ce même dan.s la prose d'un Les-
sing, pourrait-elle imiter le mouvement d'un Machiavel
qui, dans son Prince, nous fait respirer l'air fin et sec de
4. En français dans le texte.
S. «Dans les mœurs et dans les arts ».

55
Florence et ne peut s'empêcher de rapporter les circons-
tances les plus sérieuses dans un allegrissimo impé-
tueux: non sans un malicieux sentiment esthétique du
contraste qu'il hasarde - des pensées longues, diffi-
ciles, dures, dangereuses et un mouvement de galop,
avec une pétulance d'humeur des meilleures. Qui enfin
devrait oser une traduction allemande de Pétrone qui,
plus que tout autre musicien jusqu'à nos jours, a été le
maître du presto, dans ses inventions, ses trouvailles,
ses termes - qu'importent, en dernier lieu, tous les
bourbiers de ce monde malade et méchant, et même du
« monde antique», quand on a comme lui les ailes du
vent, le train et le souffle, le dédain libérateur d'un vent
qui assainit toutes choses en les faisant courir! Et
quant à Aristophane, cet esprit transfigurateur et com-
pensateur, au nom duquel on pardonne à l'hellénisme
tout entier qu'il ait existé, à supposer que l'on ait
compris dans toute sa profondeur tout ce qui a besoin
ici de pardon et de transfiguration - je ne sache rien
qui m'ait fait autant rêver sur la nature énigmatique et
secrète de Platon que ce petit fait6 heureusement con-
servé ; sous l'oreiller de son lit de mort on ne trouva
aucune «bible», rien qui fût égyptien, pythagoricien,
platonicien - mais un Aristophane! Comment un Pla-
ton aurait-il supporté la vie -- une vie grecque à
laquelle il disait non - sans Aristophane!

29

C'est le fait du tout petit nombre d'être indépendant -


c'est le privilège des forts. Et qui s'y emploie, même à
bon droit, mais sans le devoir, prouve ainsi que vrai-
semblablement il n'est pas seulement fort, mais encore
téméraire à outrance. Il s'engage dans un labyrinthe, il

6. En français dans le texte.

56
L'esprit libre

multiplie mille fois les dangers que la vie apporte déjà


avec elle: dangers dont le moindre n'est pas que per-
sonne ne voie de ses yeux où, ni comment, il s'égare
s'isole et se trouve déchiré et mis en pièces par quelque
Minotaure des profondeurs de la conscience. Et qu'un
tel homme périsse, cela se passe si loin de l'enten-
dement des hommes que ceux-ci n'en éprouvent ni
sensation ni compassion: et lui ne peut plus revenir en
arrière! il ne peut revenir non plus vers la compassion
des hommes!

30

Nos vues les plus hautes ne peuvent - et ne doivent -


que passer pour des folies et, dans certaines circonstan-
ces, pour des crimes, quand elles parviennent sans per-
mission aux oreilles de ceux qui n'y sont ni préparés ni
prédestinés. L'exotérique et l'ésotérique - selon la
distinction apportée autrefois par les philosophes, chez
les Hindous comme chez les Grecs, les Persans et les
Musulmans, bref, partout où l'on croyait à une hiérar~
chie et pas à l'égalité et à des droits égaux - ces termes
ne se distinguent pas tant du fait que le philosophe
exotérique se tient à l'extérieur et voit, évalue, mesure,
juge du dehors et non du dedans; ce qui est plus
essentiel, c'est qu'il voit les choses de bas en haut -
tandis que l'ésotérique les voit de haut en bas 7 ! Il Y a
des hauteurs de l'âme à partir desquelles la tragédie
elle-même cesse de paraître tragique; et, à prendre
toute la misère du monde en une fois, qui oserait
décider si son aspect entraînerait et obligerait nécessai-
rement à la pitié, c'est-à-dire à un redoublement de la
misère? . .. Ce qui sert de nourriture et de rafraÎchis-
sement à une espèce supérieure d'hommes doit presque

7. Cf. aphorisme 2.

57
être du poison pour une espèce très différente et infé-
rieure. Les vertus de l'homlne vulgaire chez un philo-
sophe signifieraient peut-être vices et faiblesses; il se
pourrait qu'un homme de nature supérieure, s'il dégé-
nérait et allait à sa perte, n'entrât en possession que de
cette façon des qualités qui rendraient nécessaire de le
vénérer comme un saint dans le bas monde dans lequel
il serait tombé. Il y a des livres qui ont une valeur
opposée pour l'âme et la santé, selon que l'âme basse,
l'énergie vitale inférieure ou, au contraire, l'âme supé-
rieure et plus vigoureuse s'en emparent: dans le pre-
mier cas, ce sont des livres dangereux, corrupteurs,
dissolvants; dans le second cas, des appels de hérauts
qui incitent les plus braves à déployer toute leur bra-
voure. Les livres pour tout le monde sont toujours
malodorants: l'odeur des petites gens y reste impré-
gnée. Là où le peuple mange et boit, là même où il
adore, cela sent mauvais d'habitude. On ne doit pas
aller à l'église quand on veut respirer de l'air pur.

31

Dans les jeunes années, on vénère ou on méprise sans y


mettre encore cet art de la nuance8 qui constitue le
meilleur bénéfice de la vie et l'on doit à juste raison
expier durement d'avoir ainsi accablé choses et gens
d'un oui ou d'un non. Tout est organisé pour que le
pire des goûts, le goût de l'absolu, soit cruellement
bafoué et mal utilisé jusqu'à ce que l'homme apprenne
à mettre un peu d'art dans ses sentiments et à oser
donner la préférence dans ses tentatives à l'artificiel:
comme font les véritables artistes de la vie. Le courroux
et le respect, propres à la jeunesse, paraissent ne se
donner point de cesse qu'ils n'aient faussé choses et

8. En français dans le texte.

58
L'esprit libre

gens pour pouvoir se donner libre cours - la jeunesse


est en soi déjà quelque chose qui trompe et qui falsifie.
Plus tard, quand la jeune âme, blessée par les désillu-
sions, se retourne enfin contre elle-même avec méfiance,
encore toute brûlante et sauvage même dans ses soup-
çons et dans ses remords, comme elle s'en prendra à
elle-même, avec quelle impatience elle se déchirera,
comme elle se vengera de son long aveuglement,
comme s'il avait été un aveuglement volontaire! Dans
cet âge éphémère, on se punit soi -même, en se méfiant
de ses propres sentiments; on torture son enthousiasme
par l'épreuve du doute, on sent déjà la bonne cons-
cience comme un péril, pour ainsi dire comme un voile
jeté sur soi et comme la lassitude d'une sincérité plus
raffinée; et surtout on prend parti, fondamentalement
parti contre «la jeunesse». Dix ans de plus, et on se
rend compte que cela aussi encore, c'était de la jeu-
nesse !

32

Durant la plus longue période de l'histoire humaine -


on l'appelle les temps préhistoriques - on déduisait la
valeur ou la non-valeur d'une action de ses consé-
quences: l'action en elle-même entrait aussi peu en
ligne de compte que son origine; mais, à peu près
comme en Chine de nos jours, une distinction ou un
blâme remonte des enfants aux parents, de mên1e c'était
la vertu rétroactive du succès ou de l'insuccès qui
induisait l'homme à penser bien ou mal d'une action.
Appelons cette période la période prémorale de l'hu-
manité: l'impératif «connais-toi toi-même!» était
alors encore inconnu. Dans les dix derniers millénaires,
on en est venu au contraire, progressivement, sur une
grande surface du globe, à ne plus considérer les consé-
quences de l'action mais son origine comme décisive de

59
sa valeur. C'est un grand événement dans son ensemble,
un affinement d'importance du regard et de la mesure,
l'effet inconscient du règne des valeurs aristocratiques et
de la croyance aux « origines», le signe d'une période
que l'on peut désigner au sens le plus strict du terme
comme la période morale: la première tentative vers la
connaissance de soi est ainsi accomplie. Au lieu des
conséquences, l'origine: quel renversement de perspec-
tive! Et sûrement un renversement obtenu au prix de
longues luttes et de longues vicissitudes! Assurément,
une nouvelle superstition néfaste, une particulière étroi-
tesse d'interprétation vinrent ainsi à dominer; on inter-
préta l'origine d'une action dans le sens le plus déter-
miné comme origine à partir d'une intention, on s'ac-
corda à penser_ que la valeur d'une action réside dans la
valeur de l'intention. L'intention comme constituant
toute l'origine et la préhistoire d'une action: sous le
règne de ce préjugé, on a sur terre presque jusqu'à des
temps très récents, loué, blâmé, jugé selon la morale et
même philosophé.
Mais ne devrions-nous pas aujourd'hui ressentir la
nécessité de nous résoudre une fois encore à un renver-
sement et à un déplacement radical des valeurs, grâce à
un nouveau retour sur soi-même, à un approfondisse-
ment de l'homme - ne devrions-nous pas nous tenir
au seuil d'une période qui serait à désigner] négative-
ment tout d'abord, comme extra morale: aujourd'hui,
qu'au moins parmi nous autres, immoralistes, se lève le
soupçon qu'au contraire ce qui n'est pas intentionnel
dans une action décide de sa valeur, et qu'également
toute son intentionnalité, tout ce qui peut être par elle
vu, su, « conscient ~, appartient encore à sa surface et à
son épiderme qui, comme tout épiderme, trahit quelque
chose mais cache encore davantage? Bref, nous croyons
que l'intention n'est qu'un signe et un symptôme, qui
demande d'abord à être interprété, un signe qui signifie
beaucoup trop au point de ne signifier presque rien par

60
L'esprit libre

lui-même - nous croyons aussi que la morale, comme


elle a été entendue jusqu'à présent, c'est-à-dire une
morale de l'intention, a été un préjugé, une chose
hâtive, une chose provisoire peut-être, de la nature de
l'astrologie et de l'alchimie, mais de toute façon une
chose qui doit être dépassée. Le dépassement de la
morale, et dans un certain sens le dépassement de la
morale par elle-même, ce peut être le nom de ce long
travail mystérieux qui restait l'apanage des consciences
les plus délicates et les plus loyales d'aujourd'hui
comme celui des plus malignes, en tant qu'elles sont les
vivantes pierres de touche de l'âme.

33

Rien n'y fait: il faut mettre impitoyablement en ques-


tion les sentimenis de dévouement, de sacrifice pour le
prochain, toute la morale de l'abnégation et les traduire
en justice: de même que l'esthétique de la «contem-
plation désintéressée» sous laquelle un art dévirilisé
cherche aujourd'hui, insidieusenlent, à se donner une
bonne conscience. Il y a beaucoup trop de charme et de
douceur dans ces sentiments du « pour les autres », du
« pas pour moi », comme si l'on n'avait pas besoin ici
de se méfier doublement et de s'interroger: «Ne sant-
ee pas là peut-être - des séductions? » Qu'ils plaisent
- à qui les éprouve et à qui jouit de leurs fruits, même
au simple spectateur - cela n'apporte pas encore un
argument en leur faveur, mais incline justement à la
prudence. Soyez donc prudents!

34

Quel que soit le point de vue philosophique auquel on


se place aujourd'hui, de toute façon c'est le caractère

61
erroné du monde dans lequel nous croyons vivre qui
est la chose la plus sûre et la plus solide que notre œil
puisse accrocher - nous trouvons raisons sur raisons
pour nous conduire à des conjectures sur l'existence
d'un principe trompeur dans 1'« essence des choses».
M_ais qui rend notre pensée elle-même, c'est-à-dire
1'« esprit », responsable de la fausseté du monde - une
échappatoire honorable qu'emprunte consciemment ou
inconsciemment tout advocatus dei - qui prend ce
monde, avec l'espace, le temps, la forme, le mouvement
comn1e le résultat d'un raisonnement faux, celui-là au-
rait là au moins une bonne occasion d'apprendre enfin
à se méfier de toute pensée: la pensée ne nous aurait-
elle pas joué le pire des tours jusqu'à présent? Et quelle
garantie y aurait-il qu'elle ne continue pas à faire ce
qu'elle a toujours fait? Avec tout le sérieux désirable, il
faut dire que l'innocence des penseurs a quelque chose
de touchant, qui inspire du respect, elle leur permet de
se présenter aujourd'hui encore devant la conscience en
la priant de leur donner une réponse sincère: par
exemple, de dire si elle est « réelle » et pourquoi elle se
débarrasse si résolument du monde extérieur, et bien
d'autres questions de même nature. La croyance aux
«certitudes immédiates» est une naïveté nl0rale qui
nous fait honneur à nous, philosophes, mais - pour
une fois encore, notre devoir est de ne pas être des
hommes «exclusivement moraux» ! Abstraction faite
de la morale, cette croyance est une sottise qui nous fait
peu d'honneur! Que dans la vie civile, la méfiance sans
cesse en éveil puisse passer pour le signe d'un « nlauvais
caractère» et, de là, relever de l'impnldence, ici entre
nous, au-delà du monde bourgeois, de ses approbations
et de ses désapprobations, qu'est-ce qui devrait nous
empêcher d'être imprudents et de dire: le philosophe a
peu à peu acquis le droit au «mauvais caractère »,
étant sur terre l'être dont on s'est toujours le plus
moqué jusqu'à présent - il a aujourd'hui le devoir de

62
L'esprit libre

se méfier et, de cet abîme de soupçon qui est le sien, il


a le droit de jeter des regards méchants et torves.
Qu'on me pardonne de plaisanter ainsi en usant de
cette triste caricature et de cette triste formule: car j'ai
moi-même depuis longtemps réformé mes pensées sur
les trompeurs et les trompés, j'ai appris à estimer
autrement et je tiens en réserve au moins quelques
bonnes bourrades pour répondre à la fureur aveugle
que les philosophes mettront à se défendre d'avoir été
dupés. Pourquoi pas? Ce n'est plus un préjugé moral
de tenir la vérité pour plus appréciable que l'apparence,
c'est même la supposition la plus mal confirmée qui
soit au monde. Qu'on se l'avoue bien: aucune vie ne
subsisterait si ce n'était sur la base des appréciations et
des illusions perspectivistes ; et si l'on voulait, avec le
vertueux enthousiasme et la balourdise de bon nombre
de philosophes, supprimer totalement le « monde appa-
rent », à condition que vous le puissiez - il ne resterait
du moins plus rien de votre «vérité» ! Car qu'est-ce
qui nous force à admettre qu'il y ait une contradiction
essentielle entre «vrai» et «faux»? Ne suffit-il pas
d'admettre des degrés de l'apparence et pour ainsi dire
des ombres et des harmonies plus claires et plus som-
bres dans l'apparence - des valeurs différentes, pour
parler la langue des peintres? Pourquoi le monde qui
nous concerne ne devrait-il pas être fictif? Et si l'on
demande alors: «mais à toute fiction ne faut-il pas un
auteur? » - ne devrait-on pas répondre tout bonne-
ment: Pourquoi? Et ce « ne faut-il pas» ne relève-t-il
pas lui-même de la fiction? N'est-il donc pas permis
d'être quelque peu ironique en ce qui touche le sujet
comme le prédicat et l'objet? Le philosophe ne devrait
pas s'élever au-dessus de la foi en la grammaire? Avec
tout le respect que l'on peut avoir pour les gouver-
nantes, ne serait-il pas temps que la philosophie abjurât
la foi dans les gouvernantes?

63
35

o Voltaire! 0 philanthropie! 0 sottise! A propos de la


« vérité», de la recherche de la vérité, la chose vaut
d'en parler: et si l'homme s'y prend de façon trop
humaine - «il ne cherche le vrai que pour faire le
bien9 » - je parie qu'il ne trouve rien!

36

Si l'on admet que rien d'autre de réel ne soit « donné»


que notre monde de désirs et de passions, et que nous
ne puissions atteindre, en profondeur ou en hauteur,
aucune autre réalité que justement la réalité de nos
instincts - car la pensée n'est qu'un rapport de ces
instincts entre eux - n'est-il pas permis de tenter une
expérience et de poser la question de savoir si ce
« donné» ne suffit pas pour comprendre, à partir de ce
qui nous ressemble, même le monde dit mécanique (ou
« matériel») ? Je ne veux pas dire comme une illusion,
une «apparence », une «représentation» (au sens de
Berkeley et de Schopenhauer), mais comme du même
ordre de réalité que nos passions elles-mêmes, comme
une forme plus primitive du monde des passions dans
lequel tout se tient encore replié dans une puissante
unité, tout ce qui ensuite dans le processus organique se
ramifie et se différencie (et même, comme de juste,
s'affine et s'affaiblit) comme une sorte de vie instinctive
dans laquelle encore toutes les fonctions organiques,
avec l'autorégulation, l'assimilation, la nutrition, la
sécrétion, le métabolisme, sont synthétiquement liées les
unes aux autres - comme une forme prÎlnaire de la
vie? - Enfin, il n'est pas seulement permis de tenter

9. En français dans le texte. Cf. Voltaire, Lettre X, sur le com-


merce (Lettres anglaises).

64
L'esprit libre

cette expérience, mais la conscience de la méthode


l'exige. Ne plus admettre plusieurs sortes de causalité
tant que l'on n'aura pas poussé l'expérience avec une
seule jusqu'à ses dernières limites Uusqu'à l'absurde, s'il
est permis de le dire) ; c'est une morale de la méthode à
laquelle aujourd'hui, on ne peut pas se soustraire -
cela découle «de sa définition », comme dirait un
mathématicien. La question est enfin de savoir si nous
reconnaissons la volonté réellement comme agissante, si
nous croyons à la causalité de la volonté: si nous y
croyons - et au fond cette croyance-là constitue jus-
tement notre croyance à la causalité même - nous
devons tenter l'expérience de poser hypothétiquement la
causalité de la volonté comme étant l'unique causalité.
La « volonté» ne peut naturellement opérer que sur la
« volonté» et non sur des «substances» (sur les
« nerfs» par exemple) ; bref, on doit hasarder l'hypo-
thèse que, partout où des « effets» sont constatés, il y a
une volonté qui opère sur une volonté - et que tout
phénomène mécanique, pour autant qu'une force y soit
agissante, est précisément une force volontaire, un effet
de la volonté.
Si l'on admet enfin qu'il est possible d'expliquer
notre vie instinctive tout entière comme le développe-
ment et la ramification d'une forme fondamentale de la
volonté - c'est-à-dire de la volonté de puissance, selon
ma thèse - si l'on admet possible de ramener toutes
les fonctions organiques à cette volonté de puissance et
qu'on trouve aussi en elle la solution du problème de la
fécondation et de la nutrition - c'est un même pro-
blème - en ce cas, on se serait acquis le droit de
déterminer sans ambiguïté toute force agissante comme
étant: Volonté de Puissance. Le monde vu de l'inté-
rieur, le monde déterminé et désigné par son « caractère
intelligible» - ce serait précisément de la « volonté de
puissance» et rien d'autre.

65
37

« Comment? Cela ne veut-il pas dire en termes vulgai-


res: Dieu est réfuté, mais pas le diable?» - Au
contraire! Au contraire, mes amis! Et qui diable, aussi,
vous oblige à parler en termes vulgaires!

38

Comme tout récemment encore, dans toute la lumière


des temps modernes, il en est advenu avec la Révo-
lution française, cette farce horrible et, jugée de près,
inutile, dans laquelle pourtant les témoins nobles et
enthousiastes de toute l'Europe en l'observant de loin
ont discerné si longtemps et si passionnément, leurs pro-
pres révoltes et leurs propres enthousiasmes, au point
que le texte disparût sous l'interprétation, ainsi une
noble postérité pourrait une fois de plus se méprendre
sur le passé tout entier et par là peut-être le rendre
supportable du moins dans son aspect. Ou plutôt: cela
ne s'est-il pas déjà produit? N'avons-nous pas été nous-
mêmes cette «noble postérité»? Et cela n'est-il pas
justement en train de finir, du moment que nous le
comprenons?

39

Personne ne tiendra aisément pour vraie une doctrine,


uniquement parce qu'elle rend heureux ou vertueux: à
l'exception peut -être des aimables «idéalistes» qui
s'enthousiasment pour le bon, le vrai, le beau 10,et font
nager dans leur étang pêle-mêle toutes sortes d'objets

10. Cf. Victor Cousin (1792-1867), chef de l'école spiritualiste éclec-


tique, auteur de Du Vrai, du Bien et du Beall (1858).

66
L'esprit libre

désirables bariolés, lourds et braves. Bonheur et vertu


ne sont pas des arguments. Mais on oublie volontiers,
même chez les esprits réfléchis, que rendre malheureux
et rendre méchant sont aussi peu des arguments con-
traires. Il pourrait y avoir quelque chose de vrai et qui
fût au plus haut point nuisible et dangereux: il pourrait
même appartenir à la constitution fondamentale de
l'existence que l'on périsse à la connaissance totale du
vrai - de sorte que la force d'un esprit se mesurerait à
la dose de « vérité» qu'il pourrait exactement suppor-
ter, pour être plus explicite, au degré auquel il lui serait
nécessaire qu'elle fût atténuée, voilée, adoucie, assour-
die, faussée. Mais, sans aucun doute, pour la mise au
jour de certains éléments de la vérité, les méchants et
les malheureux sont plus favorisés et bénéficient d'une
probabilité plus grande de réussite; sans parler des
méchants heureux - une espèce que les moralistes
passent sous silence. Peut-être la dureté et la ruse
fournissent-elles de meilleures conditions, pour la nais-
sance de l'esprit fort et indépendant et du philosophe,
que cette bonhomie, douce, fine et souple et que cet art
de l'accommodement que l'on apprécie chez l'érudit et
que l'on y apprécie à juste titre. A supposer, ce qui est
primordial, qu'on ne restreigne pas la notion de «phi-
losophe » au philosophe qui écrit des livres - ou bien
qui met sa philosophie en livres! - Stendhal apporte
au portrait du philosophe de la pensée libre une der-
nière touche que je ne veux pas négliger de souligner
pour l'édification du goût allemand, car elle va contre
le goût allemand. « Pour être bon philosophe», dit ce
dernier grand psychologue, « il faut être sec, clair, sans
illusion. Un banquier qui a fait fortune a une partie du
caractère requis pour faire des découvertes en philo-
sophie, c'est-à-dire pour voir clair dans ce qui est11. »

Il. En français dans le texte.

67
40

Tout ce qui est profond aime le masque; les choses les


plus profondes ont même une haine pour l'image et le
symbole. Le contraire ne devrait-ce pas être le bon
déguisement sous lequel la pudeur d'un dieu mènerait
son train solennel? C'est une question à poser: il serait
singulier que quelque mystique n'eût pas déjà essayé
pour lui-même quelque chose de semblable. Il y a des
phénomènes d'une sorte si délicate que l'on ferait bien
de les protéger sous quelque grossièreté afin de les
rendre méconnaissables; il y a des actions nées de
l'amour et d'une générosité excessive après lesquelles il
ne reste rien de plus judicieux à faire que de prendre un
bâton pour rosser celui qui en a été le témoin: ainsi on
lui trouble la mémoire. Il en est qui s'entendent à
troubler leur propre mémoire et à la maltraiter pour se
venger au moins de cette unique comparse - la pudeur
est ingénieuse. Ce ne sont pas les pires choses qui nous
inspirent la pire honte: il n'y a pas que la perfidie
derrière le masque - il Y a tant de bonté dans la ruse!
Je pense qu'un homme qui aurait à cacher quelque
chose de précieux et de délicat pourrait rouler à travers
sa vie, grossier et rond comme un vieux tonneau vert
lourdement cerclé: la finesse de sa pudeur l'exige. Le
destin d'un homme qui possède une pudeur profonde,
tout comme ses décisions les plus délicates rencontrent
cet homme dans des voies auxquelles peu eurent accès
et dont ses proches et ses meilleurs confidents ne doi-
vent pas connaître l'existence: le péril de sa vie leur
est caché et tout aussi bien la reconquête de la sécurité
de sa vie. Un homme secret comme celui-là, qui d'ins-
tinct a besoin de la parole pour se taire et pour taire, et
qui est intarissable dans cette fuite devant la commu-
nication, veut et obtient que circule à sa place un
masque de lui -même dans les esprits et les cœurs de ses
amis; à supposer même qu'il ne le veuille pas, un jour

68
L'esprit libre

ses yeux s'ouvrent sur ce fait qu'il y a de toute façon un


masque de lui-même - et que c'est bien ainsi. Tout
esprit profond a besoin du masque: plus encore:
autour de tout esprit profond se développe en perma-
nence un masque, de par la fausseté perpétuelle, c'est-à-
dire du fait de la platitude dont chacune de ses paroles,
chacune de ses étapes, chacun des signes de vie qu'il
donne sont interprétés.

41

On doit se donner la preuve à soi-même que l'on est


destiné à l'indépendance et au commandement; et cela
en temps voulu. Il ne faut pas éluder ses propres
preuves, bien que ce soit là peut-être le jeu le plus
dangereux que l'on puisse jouer et que ce ne soit en
dernier ressort que des preuves pour nous-mêmes et
pour aucun autre juge. Ne pas rester lié à une personne,
fût-ce la plus chère - toute personne est une prison et
même une cachette. Ne pas rester lié à une patrie, fût-ce
la plus souffrante et la plus indigente - il est déjà
l110ins difficile de détacher son cœur d'une patrie victo-
rieuse. Ne pas rester lié à une pitié, fût-ce pour des
hommes supérieurs dont un hasard nous a fait décou-
vrir le martyre exceptionnel et le dénuement. Ne pas
s'attacher à une science, séduirait-elle par les décou-
vertes précieuses qu'elle paraît directement nous réser-
ver. Ne pas s'attacher à son propre détachement, au
plaisir de ce qui est lointain et étranger comme l'oiseau
qui vole toujours plus haut pour voir au-dessous de lui
toujours plus loin: danger de celui qui plane. Ne pas
nous attacher à nos propres vertus et se trouver tout
entier sacrifié à quelque qualité en nous, par exemple
notre «hospitalité»: comme c'est le danger chez les
âmes nobles et riches qui se dépensent avec prodigalité,
presque avec indifférence et poussent jusqu'au vice la

69
vertu de la libéralité. Il faut savoir se réserver: preuve
la plus forte de notre indépendance.

42
Vient une nouvelle race de philosophes: je me hasarde
à les baptiser d'un nom qui n'est pas sans danger. Tels
que je les devine, tels qu'ils se laissent deviner - car il
appartient à leur sorte de vouloir demeurer des énigmes
en quelque point - ces philosophes du futur pourraient
bien avoir le droit, peut-être même ont-ils là un tort,
d'être désignés comme des tentateurs. Ce nom lui-même
est en dernier ressort une tentative et, si l'on veut, une
tentation.

43

Sont-ce de nouveaux amis de la «vérité », que ces


philosophes à venir? Assez probablement: car tous les
philosophes aimèrent jusqu'à présent leurs vérités. Mais
sûrement, ce ne seront pas des dogmatistes. Cela doit
répugner à leur orgueil comme à leur goût que leur
vérité doive être une vérité pour chacun: ce qui était
jusqu'ici le vœu secret et l'arrière-pensée de tous les
efforts dogmatiques. «Mon jugement est mon juge-
ment: un autre n'y a pas droit» - dit peut-être un tel
philosophe du futur. «On doit renoncer au mauvais
goût de vouloir être d'accord avec plusieurs. «Bon»
n'est plus bon si le voisin l'a en bouche. Et comment
pourrait-il y avoir un «bien commun»? Le mot se
contredit lui-même: ce qui peut être commun n'a tou-
jours que peu de valeur. En dernier lieu, il doit en être
comme il en est et comme il en a toujours été: les
grandes choses restent réservées aux grands, les abîmes
aux profonds, les délicatesses et les frissons aux raffinés
- bref, tout ce qui est rare aux rares. »
70
L'esprit libre

44

Ai-je besoin après tout cela de dire qu'ils seront, eux


aussi, des esprits libres, très libres, ces philosophes du
futur - qu'il soit certain qu'ils ne seront pas simple-
ment des esprits libres, mais quelque chose de plus,
quelque chose de supérieur, de plus grand et de profon-
dément autre qui ne veut pas être méconnu ni con-
fondu? Mais, tout en disant cela, je me sens presque
autant envers eux qu'envers nous qui sommes leurs
hérauts et leurs précurseurs - nous autres esprits
libres! - l'obligation de dissiper loin de nous tous un
vieux préjugé stupide et un vieux n1alentendu stupide
qui trop longtemps comme un nuage ont rendu opaque
la notion d'« esprit libre». Dans tous les pays d'Eu-
rope, tout comme en Amérique, existe maintenant quel-
que abus de ce nom, avec une sorte d'esprits étroits,
prisonniers, rivés aux chaînes, qui veulent à peu près le
contraire de nos intentions et de nos instincts - inutile
de dire qu'en regard de ces nouveaux philosophes à
venir, ils ne doivent être que fenêtres hermétiquement
closes et portes verrouillées. En un mot, ce sont des
niveleurs, ces «esprits libres» faussement dénonlmés
- des esclaves diserts, des écrivassiers du goût démo-
cratique et de ses « idées modernes» ; tous des hommes
sans solitude propre, de braves garçons sans malice,
chez qui ni le courage ni l'honorabilité ne doivent être
contestés, si ce n'est qu'ils ne sont justement pas libres
et qu'ils sont superficiels de façon risible, surtout avec
leur penchant à voir dans les formes de l'ancienne
société pour ainsi dire la cause de toute la misère
humaine et de tous les échecs: la vérité en finit par se
tenir debout sur la tête! Ce que, de toutes leurs forces,
ils aimeraient accomplir, c'est de généraliser le bonheur
du troupeau au vert pâturage, avec la sécurité, l'absence
de péril, le bien-être, l'allègement de la vie pour cha-
cun; les deux refrains, les deux doctrines qu'ils ne

71
cessent de chanter s'énoncent: «Egalité des droits» et
«Pitié pour tout ce qui souffre» - et la pitié elle-
même est prise par eux comme quelque chose qu'il faut
réformer. Nous les révolutionnés, nous qui nous som-
mes ouvert un œil et une conscience à ce problème,
nous demandons: où et comment jusqu'à présent la
plante «homme» a-t-elle grandi le plus vigoureuse-
ment? Nous pensons que cela s'est chaque fois produit
dans des conditions adverses, qu'en outre le danger de
sa situation a dû croître monstrueusement, que sa force
inventive et dissimulatrice (son « esprit») a dû se déve-
lopper vers la finesse et la hardiesse sous une longue
pression et sous une longue contrainte, son vouloir
vivre a dû être exalté jusqu'à la volonté de puissance
inconditionnelle - nous pensons que la dureté, la
violence, l'esclavage, le danger de la rue et les incon-
vénients du cœur, le secret, le stoïcisme, la magie et les
diableries de toute sorte, que tout ce qui est nlauvais,
terrible, tyrannique, tout ce qui tient, chez rhOilllne, à
la fois, de la bête de proie et du serpent sert autant à
l'élévation de l'espèce « homme» que son contraire -
nous n'en disons mên1e pas assez quand nous en disons
tant, et de par nos dires et nos silences à cet endroit,
nous nous trouvons en tout cas à l'autre extrémité de
l'idéologie moderne et de tous les vœux du troupeau: à
leurs antipodes peut-être? Quoi d'étonnant que nous
autres, « esprits libres», ne soyons pas précisément des
esprits communicatifs? que nous ne souhaitions à
aucun égard trahir de quel objet un esprit peut être
libéré et vers quel objet il est ensuite peut-être poussé?
Et pour ce que la dangereuse formule « Par-delà le bien
et le mal» peut avoir de conséquence, et grâce à
laquelle nous nous gardons du moins de la confusion:
nous sommes tout autre chose que des «libres pen-
seurs », des « liberi pensatori », des Freidenker, comme
tous ces porte-parole des «idées modernes» aiment à
se nommer. Partout chez nous, dans bien des provinces

72
L'esprit libre

de l'esprit, tout au moins nous en avons été les hôtes;


nous échappant toujours des recoins obscurs et agréa-
bles dans lesquels semblent nous retenir les préférences
et les haines, la jeunesse, l'origine, le hasard des hom-
mes ou des livres, ou même les fatigues de l'errance;
pleins de méchanceté envers les séductions de la dépen-
dance qui se trouvent cachées dans les honneurs, ou
l'argent, ou les fonctions publiques, ou l'ivresse des
sens; reconnaissants même envers la détresse et les
vicissitudes de la maladie, parce qu'elles nous délivrent
toujours d'on ne sait quelle règle et quel «préjugé» ;
reconnaissants envers Dieu, le diable, la brebis et le ver
de terre qui sont en nous; curieux jusqll'au vice, cher-
cheurs jusqu'à la cruauté; nantis de doigts sans scru-
pule pour l'insaisissable, arrnés de dents et d'un esto-
mac aptes à ce qu'il y a de plus indigeste; prêts à tout
métier exigeant sagacité et vivacité des sens; prêts à
tout risque par excès de « libre arbitre» ; doués d'âmes
antérieures et postérieures dont nul ne distingue aisé-
ment les intentions dernières; disposés en premiers
plans et arrière-plans qu'aucun pied ne peut finir de
parcourir; cachés sous les nappes de lumières, conqué-
rants, malgré notre aspect d'épigones et de dissipateurs ;
classeurs et collectionneurs du matin au soir, avares de
notre richesse et de nos tiroirs remplis; ménageant les
facultés d'apprendre et d'oublier, ingénieux pour ce qui
est des schèmes; parfois fiers de nos tables de catégo-
ries; parfois pédants; parfois travailleurs de jour avec
la ténacité de hiboux nocturnes, et, s'il en est besoin,
épouvantails à moineaux - or aujourd'hui il en est
besoin - c'est-à-dire dans la mesure où nous sommes
les amis innés de la solitude, les amis jurés, jaloux de
notre propre et profonde solitude de minuit et de midi:
telle est la sorte d'hommes que nous sommes, nous les
esprits libres! - et peut-être en êtes-vous aussi, vous
qui venez, vous les nouveaux philosophes?

73
TROISIÈME PARTIE

La réalité religieuse

45

L'être humain et ses limites, l'étendue, généralement


atteinte jusque-là, des expériences humaines intérieures,
les sommets, les profondeurs et les lointains de ces
expériences, toute l'histoire de l'âme jusqu'à nos jours
et ses possibilités encore inépuisées: c'est, pour un
psychologue-né et un amateur de la «grande chasse »,
le terrain de chasse de prédilection. Mais que de fois
doit-il se dire désespérément: «Je suis seul! hélas!
tout seul dans cette grande forêt ancestrale! » Et il se
souhaite quelques centaines de compagnons de chasse et
de fins limiers dressés qu'il pourrait lancer sur l'histoire
de l'âme humaine pour y traquer son gibier. En vain: il
éprouve sans cesse, profondément et amèrement, la
difficulté de trouver compagnons et limiers pour tout ce
qui justement éveille sa curiosité. L'inconvénient qu'il y
a à dépêcher ainsi des savants sur des terrains de
chasse, nouveaux et dangereux, là où il faut courage,
sagacité et finesse, réside en ce que, justement, ils ne
sont plus capables de rien dès que commencent la
« grande chasse» et en même temps le grand danger -

75
c'est à ce moment-là qu'ils perdent leur flair et leur
regard perçant. Par exemple, pour deviner et établir
quelle a été l'histoire du problème de la science et de la
conscience dans l'âme des homines religiosi, on devrait
être soi -même aussi profond, aussi meurtri, aussi exces-
sif que le fut la conscience intellectuelle de Pascal - il
Y faudrait encore toujours ce ciel déployé de spiritualité
claire et malicieuse qui pourrait de toute sa hauteur
embrasser, systématiser et traduire en formules ce flux
continuel et confus d'expériences dangereuses et dou-
loureuses. - Mais qui me rendrait ce service! Mais
qui aussi aurait assez de temps pour attendre de tels
serviteurs! - ils sont évidemment trop rares, ils sont
de tout temps si improbables! Finalement il faut tout
faire soi-même pour apprendre quelque chose: ce qui
veut dire que l'on a beaucoup à faire! - Mon genre
de curiosité reste encore le plus agréable de tous les
vices - pardon! je voulais dire: l'amour de la vérité a
sa récompense dans le ciel et déjà sur terre.

46

La foi telle que le premier christianisme l'exigeait et


telle qu'il l'a parfois atteinte dans un monde sceptique
de libres esprits méditerranéens qui avait derrière lui et
en lui le combat séculaire des écoles. philosophiques,
auquel s'ajoutait l'éducation de tolérance que donnait
l'imperium romanum - cette foi n'est pas la foi con-
fiante et jalouse du fidèle sujet, par laquelle un Luther
ou un Cromwell ou quelque barbare du Nord étaient
attachés à leur dieu et au christianisme; bien plutôt
déjà cette foi de Pascal qui ressemble de façon effroya-
ble à un continuel suicide de la raison - une raison
tenace, à la vie longue, tel le ver qui ne meurt ni en une
fois ni du premier coup. La foi chrétienne est de
principe un sacrifice: sacrifice de toute liberté, de toute

76
La réalité religieuse

fierté, de toute confiance en soi de l'esprit; en même


temps asservissement, moquerie de soi -même, auto-
mutilation. Il y a de la cruauté et du phénicisme reli-
gieux dans cette croyance que l'on exige d'une con-
science docile, complexe et blasée: elle suppose que la
soumission de l'esprit provoque des douleurs indescrip-
tibles, que tout le passé et toutes les habitudes d'un tel
esprit se révoltent contre l'absurdissin1um que lui op-
pose cette «foi». De par leur indifférence à toute la
terminologie chrétienne, les modernes n'éprouvent plus
ce qu'il y avait de terrible et de superlatif pour le goût
antique dans le paradoxe de la formule «Dieu en
croix ». Depuis, il n'y eut encore jamais nulle part une
audace semblable dans le renversement, quelque chose
d'aussi terrible, d'aussi inquiétant, d'aussi suspect que
cette formule: elle révélait une transn1utation de toutes
les valeurs antiques.
C'est l'Orient, l'Orient profond, c'est l'esclave orien-
tal qui se vengeait de cette façon de Rome et de sa
tolérance distinguée et frivole, du «catholicisme» ro-
main de la croyance - et toujours ce ne fut pas la foi,
mais la liberté de la foi, ce fut cette insouciance à
moitié stoïque et souriante pour le sérieux de la foi
chez leurs maîtres qui révolta les esclaves contre leurs
maîtres. Les «lumières» révoltent: l'esclave en effet
veut l'absolu, il ne comprend que la tyrannie, mêrne en
morale, il aime comme il hait, sans nuance, jusqu'au
bout, jusqu'à la douleur, jusqu'à la maladie - sa
souffrance bien cachée se révolte contre le goût distin-
gué qui paraît nier la souffrance. Le scepticisme contre
la souffrance, qui n'est au fond qu'une attitude de la
morale aristocratique, n'en a pas moins contribué aussi
à la naissance de la dernière grande révolte d'esclaves
qui commença avec la Révolution française.

77
47
Là où sur la terre est apparue jusqu'à ce jour la névrose
religieuse, nous la trouvons liée à trois dangereuses
prescriptions de régime: solitude, jeûne et continence
- sans que soit déterminable avec certitude ce qui est
cause, ce qui est effet, ni surtout s'il s'agit là d'une
relation de cause à effet. Ce qui permet ce dernier
doute, c'est que, chez les peuples sauvages comme chez
les civilisés, la volupté la plus soudaine et la plus
déréglée compte parmi les symptômes les plus réguliers
de cette névrose, volupté qui ensuite se transforme tout
aussi soudainement en crise de pénitence et en négation
du monde et de la volonté: ces deux cas sont peut-être
explicables par une épilepsie masquée? Mais nulle part
on ne devrait s'abstenir davantage des interprétations:
il n'y a pas de cas autour duquel n'ait proliféré une telle
profusion de non-sens et de superstitions, aucun ne
semble jusqu'ici avoir davantage intéressé les hommes,
même les philosophes - il serait temps de s'y prendre
un peu froidement, d'apprendre la prudence, mieux
encore: de détourner les yeux, de s'écarter.
Encore dans l'arrière-fond de la philosophie dernière
venue, celle de Schopenhauer, se pose, presque comme
le problème en soi, ce point d'interrogation redoutable
de la crise religieuse et du réveil de la religion. Con1-
ment la négation de la volonté est-elle possible? Com-
ment la sainteté est-elle possible? - telle semble avoir
réellement été la question par laquelle Schopenhauer
s'est fait philosophe et a commencé à philosopher. Et
ce fut une conséquence schopenhauerienne authentique
que son disciple le plus convaincu (et peut-être aussi le
dernier, pour ce qui concerne l'Allemagne), Richard
Wagner, accomplît l'œuvre de sa vie sur ce point pré-
cisément et qu'il portât enfin à la scène encore ce type
effroyable et éternel de Kundry, type vécul, trait pour
]. En français dans le texte.

78
La. réalité religieuse

trait: cela au moment même où les médecins aliénistes


de la plupart des pays d'Europe avaient une occasion
d'étudier ce type de près, partout où la névrose reli-
gieuse - ou ce que j'appelle « la réalité religieuse» -
avait produit dans 1'« Armée du salut» sa dernière
éruption épidémique et sa dernière procession.
Mais que l'on se demande ce qui a pu paraître d'un
intérêt si irrésistible dans le phénomène de la sainteté
pour les hommes de toutes sortes et de tous temps, et
même pour les philosophes: sans aucun doute, c'est
l'apparence de miracle qui l'accompagne, c'est-à-dire la
succession immédiate de contraires, d'états d'âme esti-
més contraires du point de vue moral: on croyait saisir
ici directement le passage soudain de l'état d'« homme
méchant» à celui de «saint », d'homme bon. La psy-
chologie de toujours a fait naufrage sur cet écueil: ne
fallait-il pas qu'il en soit éminemment ainsi puisqu'elle
s'était placée sous la domination de la morale, puis-
qu'elle croyait elle-même à la contradiction des valeurs
morales, et que cette contradiction, elle l'introduisait
elle-même dans le texte et le fait par sa manière de
voir, de lire et d'interpréter? - Comment? Le « mira-
cle », rien qu'une faute d'interprétation? Un défaut de
philologie?

48
Les races latines semblent posséder beaucoup plus inti-
mement leur catholicisme que nous, gens du Nord, ne
possédons l'ensemble du christianisme: et par consé-
quent l'incroyance doit signifier dans les pays catholi-
ques tout autre chose que dans les pays protestants -
c'est-à-dire une sorte de révolte contre le génie de la
race, tandis que chez nous c'est plutôt un retour au
génie (ou à l'absence de génie) de la race. Nous autres
gens du Nord, nous descendons sans aucun doute de
races barbares, cela même sous le rapport de notre sens

79
de la religion: nous sommes mal doués pour la reli-
gion. On doit excepter les Celtes qui ont aussi pour
cette raison offert le meilleur terrain dans le Nord, à la
prise de la contagion chrétienne - en France, l'idéal
chrétien s'est épanoui, autant que l'a permis le pâle
soleil du Nord. Comme ils sont encore pour notre goût
étrangement pieux, ces derniers sceptiques français,
pour autant qu'ils aient un peu de sang celte dans leur
ascendance! Que la sociologie d'Auguste Comte sent
pour nous une odeur catholique, non allemande, avec
sa logique romaine des instincts! combien est imprégné
de jésuitisme cet aimable et avisé cicérone de Port-
Rayal, Sainte-Beuve, malgré toute son inimitié envers
les jésuites! Et chez Ernest Renan, quel hermétisme
pour les hommes du Nord que nous sommes, dans les
accents d'une langue où, à chaque instant, un rien de
tension religieuse déporte de son point d'équilibre une
âme si délicatement voluptueuse et amie du confort!
Que l'on redise ces belles phrases après lui - en
réponse, dans nos âmes probablement moins belles et
plus dures, dans nos âmes allemandes, quelle méchan-
ceté et quelle arrogance aussitôt s'émeuvent! -
« Disons donc hardiment que la religion est un produit
de l'homme normal, que l'homme est le plus dans le
vrai quand il est le plus religieux, et le plus assuré d'une
destinée infinie... C'est quand il est bon qu'il veut que
la vertu corresponde à un ordre éternel, c'est quand il
contemple les choses d'une manière désintéressée qu'il
trouve la mort révoltante et absurde. Comment ne pas
supposer que c'est dans ces moments-là que l'homlne
voit le mieux?.. ?2 Ces phrases, inhabituelles à mes
oreilles, sont tellement aux antipodes de mes habitudes
que, lorsque je les découvris, mon premier mouvement
fut d'écrire en marge « la niaiserie religieuse par excel-
lence3» - jusqu'à ce que mon dernier mouvement de
2. En français dans le texte.
3. En français dans le texte.

80
La réalité religieuse

colère me les fît encore aimer, ces phrases avec leur


vérité à l'envers! Il est si élégant, si distingué d'avoir
ses propres antipodes.

49

Ce qui étonne dans la religiosité des anciens Grecs, c'est


la profusion irrésistible de gratitude qu'elle comporte -
c'est une espèce très noble d'hommes, qui a cette atti-
tude devant la nature et devant la vie! - Plus tard,
lorsque le peuple a la prépondérance en Grèce, la peur
envahit aussi la religion; et le christianisme se prépare.

50

La passion pour Dieu: il en est de rustaudes, de


confiantes et d'importunes, comme celle de Luther - le
protestantisme tout entier est privé de la delicatezza
méridionale. Il y a là une manière tout orientale d'être
hors de soi, comme celle d'un esclave affranchi ou
gracié sans mérite personnel, par exemple chez saint
Augustin, à qui manque, d'une manière qui en est
blessante, toute noblesse dans les attitudes et dans les
désirs. Il y a là une tendresse toute féminine, une
convoitise toute féminine qui aspirent, avec pudeur et
innocence, à une unio mystica et physica4 : comme chez
Madame Guyon. En bien des cas, cette passion appa-
raît, assez étonnamment, comme le déguisement de la
puberté d'llne adolescente ou d'un adolescent: çà et là
aussi comme l'hystérie d'une vieille fille en même temps
que sa dernière ambition - l'Eglise a déjà, dans ce cas,
plus d'une fois canonisé la femme.

4. Union mystique et physique.

81
51

Jusqu'ici les hommes les plus puissants se sont toujours


inclinés avec respect devant le saint, comme devant
l'énigme de l'empire sur soi et du dénuement volon-
taire: pourquoi s'inclinaient-ils? Ils devinaient en lui
- et en même temps derrière le point d'interrogation
de son apparence fragile et pitoyable - la force supé-
rieure qui voulait s'éprouver dans une telle contrainte,
la résistance de la volonté dans laquelle ils reconnais-
saient et honoraient leur propre résistance et leur pro-
pre joie de dominer; ils honoraient quelque chose
d'eux-mêmes quand ils honoraient le saint. Il s'y ajou-
tait une méfiance que leur inspirait l'aspect du saint: ce
n'est pas en vain qu'une semblable monstruosité de
négation, de contre nature a été désirée, se disaient-ils,
en s'interrogeant. Il doit y avoir une raison à cela, un
très grand danger sur lequel l'ascète, grâce à ses inter-
locuteurs et visiteurs secrets, pourrait être mieux infor-
mé ? Bref, les puissants de ce monde apprenaient devant
lui une nouvelle peur, ils devinaient une puissance nou-
velle, un ennemi étranger, encore invaincu - la «vo-
lonté de puissance », c'était ce qui les forçait à s'arrêter
devant le saint. Ils se sentaient obligés de l'interroger.

52

Dans 1'« Ancien Testament» juif, le livre de la justice


divine, il y a des hommes, des choses et des discours
d'un si grand style que les textes grecs et hindous n'ont
rien à leur opposer. On est stupéfait de crainte et de
respect devant ces prodigieux vestiges de ce que fut
jadis l'homme et, dès lors, on se livrera à de tristes
pensées sur la vieille Asie et sa presqu'île avancée,
l'Europe qui, à tout prix, aimerait signifier pour l'Asie
«progrès de I'homme» . Assurément: qui n'est lui-

82
La réalité religieuse

même qu'un faible animal domestique et qui ne connaît


que des besoins d'animal domestique (tels nos hommes
cultivés d'aujourd'hui, les chrétiens de la chrétienté
« éclairée» y compris) - celui-là n'a, parmi ces ruines,
ni à s'étonner ni à s'attrister - le goût pour l'Ancien
Testament est une pierre de touche face à la «gran-
deur » et à la « petitesse» - il se peut qu'il trouve à la
rigueur le Nouveau Testament, le livre de la Grâce,
davantage selon son cœur (il renferme beaucoup de
cette odeur juste, douceâtre et renfermée propre aux
bigots et aux petites âmes). Ce Nouveau Testament, à
tous égards d'un goût rococo, l'avoir relié à l'Ancien
Testament en un seul livre, pour en faire une « Bible »,
« le livre en soi », voilà peut-être la plus grande impu-
dence et le plus grand «péché contre l'esprit» que
l'Europe littéraire ait sur la conscience.

53

Pourquoi l'athéisme aujourd'hui? - «Le père» en


Dieu est radicalement réfuté: tout autant «le juge »,
« le rémunérateur». Egalement son « libre arbitre» : il
n'entend pas - et s'il entendait, il ne saurait cependant
pas être utile. Le pis est ceci: il paraît incapable de
communiquer clairement: est-il obscur? - Voilà ce
que j'ai mis au jour à partir de divers entretiens, en
questionnant, en écoutant, à propos de la cause de la
décadence du théisme européen; il me semble qu'en
vérité l'instinct religieux soit en forte croissance -
mais qu'il refuse avec une profonde méfianc(~ la satis-
faction que procure le théisme.

54

Que fait alors, au fond, toute la philosophie moderne?

83
Depuis Descartes - il est vrai, plus par bravade contre
lui qu'en raison de son exemple - tous les philosophes
commirent un attentat contre le vieux concept d'âme,
sous l'apparence d'une critique du concept du sujet et
du verbe - c'est-à-dire: un attentat contre la présup-
position fondamentale de la doctrine chrétienne. La
philosophie moderne, en tant que scepticisn1e pour ce
qui concerne la théorie de la connaissance, est, de façon
ouverte ou occulte, antichrétienne : bien qu'elle ne soit
nullement antireligieuse, soit dit pour les fines bouches.
Autrefois, certes, on croyait à «l'âme », comme on
croyait à la grammaire et au sujet grammatical: on
disait «je» est déterminant, «pense» est verbe et
déterminé - penser est une activité pour laquelle il faut
penser un sujet comme cause. Alors, avec une âpreté et
une ruse admirables, on cherchait si l'on pouvait sortir
de ce filet - si peut -être le contraire n'était pas vrai:
« pense» déterminant «je» déterminé: «je» donc
d'abord une synthèse qui se fait par la pensée même.
Kant voulait au fond démontrer qu'on ne pouvait
démontrer le sujet à partir du sujet - l'objet pas
davantage: la possibilité d'une existence apparente d'un
sujet singulier, c'est-à-dire de ~~ l'âme », a pu ne pas lui
être toujours étrangère, cette pensée qui s'est déjà pro-
duite une fois sur terre et dans une puissance prodi-
gieuse avec la philosophie des Vedantas.

55

La grande échelle de la cruauté religieuse se déploie


selon de nombreux degrés; mais trois d'entre eux sont
de la plus grande importance. Jadis on sacrifiait des
humains à son Dieu, peut-être justement ceux qu'on
aimait le mieux - appartiennent à cette catégorie les
sacrifices des premiers-nés, de même le sacrifice de
l'empereur Tibère dans la grotte de Mithra de l'île

84
La réalité religieuse

Caprée, le plus épouvantable de tous les anachronismes


romains. Ensuite, à l'époque morale de l'humanité, on
sacrifiait à son Dieu les instincts les plus forts que l'on
possédât, sa « nature» ; cette joie de fête brille dans le
regard cruel de l'ascète, de l'inspiré «contre nature ».
En définitive: que restait-il encore à sacrifier? Ne
devait-on pas enfin une fois sacrifier tout ce qui con-
sole, tout ce qui est saint, tout ce qui guérit, tout
espoir, toutes les croyances en l'harmonie cachée, en de
futures béatitudes et de futures justices? Ne devait-on
pas sacrifier Dieu lui-même et, par cruauté envers soi-
même, adorer la pierre, la sottise, la lourdeur, le destin,
le néant? Au néant lui -même, sacrifier Dieu - ce
mystère paradoxal de la dernière cruauté restait réservé
à la génération montante: déjà nous en savons tous
quelque chose.

56

Celui qui, comme moi, s'est appliqué longtemps avec


on ne sait quel désir énigmatique, à penser le pessi-
misme en profondeur, à le délivrer de l'étroitesse et de
la naïveté mi -chrétiennes et mi -allemandes, aspects sous
lesquels il s'est présenté finalement à ce siècle, en parti-
culier sous la forme de la philosophie de Schopen-
hauer ; celui qui réellement a regardé une fois d'un œil
asiatique et plus qu'asiatique dans les profondeurs de la
plus annihilante de toutes les manières de penser possi-
bles - par-delà le bien et le mal, et non plus comme
Bouddha et Schopenhauer sous le charme et l'illusion
de la morale - celui-là, par cela même et sans l'avoir
voulu à proprement parler, a peut-être ouvert les yeux
sur l'idéal contraire: sur l'idéal de l'homme le plus
orgueilleux, le plus vivant, le plus affirmatif à l' endroi t
de ce monde, de l'homme qui n'a pas seulement appris
à découvrir et à supporter ce qui fut et ce qui est, mais

85
encore qui veut l'avoir de nouveau tel que cela fut et ce
qui est, et criant pour toute l'éternité insatiablement da
capo, non seulement à lui-même, mais à la pièce entière
et à tout le spectacle, et pas seulement à un spectacle,
mais à celui à qui justement ce spectacle est fondamen-
talement nécessaire - et qui le rend nécessaire: parce
qu'il est toujours nécessaire à lui-même - et parce
qu'il se rend nécessaire - Comment? Et cela ne serait-
il point le circulus vitiosus deus5 ?

57

Avec la force de son regard intellectuel et de sa pers-


pective, grandissent la distance et en même temps l'es-
pace autour de l'homme: son monde devient plus pro-
fond, des étoiles toujours nouvelles, des énigmes et des
images toujours nouvelles se présentent à sa vue. Peut-
être tout ce sur quoi l'œil de l'esprit exerça sa sagacité
et sa pénétration n'était juste qu'une occasion de s'exer-
cer, affaire de jeu, quelque babiole pour enfants et têtes
d'enfant; peut-être les concepts les plus solennels pour
lesquels on s'est le plus battu et pour lesquels on a le
plus souffert, les concepts de «Dieu» et de «péché»
n'apparaîtront-ils un jour guère plus importants qu'au
vieil homme un jouet d'enfant ou une douleur d'enfant
- et peut-être «le vieil homme» sentira-t-il alors de
nouveau la nécessité d'un autre jouet et d'une autre
douleur - toujours encore assez enfant, éternel enfant!

58

A-t-on bien observé à quel point l'oisiveté extérieure ou


une demi-oisiveté est nécessaire à la vie religieuse (aussi

5. Le dieu cercle vicieux.

86
La réalité religieuse

bien à son travail microscopique favori qu'est l'examen


de soi qu'à ce doux abandon qui s'appelle «prière» et
qui est une disponibilité permanente pour la « venue de
Dieu»), je veux dire l'oisiveté avec une bonne con-
science, celle de la naissance, du sang noble, à laquelle
n'est pas étranger le sentiment aristocratique que le
travail déshonore, c'est-à-dire qu'il rabaisse l'âme et le
corps? Et que par conséquent le travail moderne,
bruyant, spéculant sur le temps, fier de lui -même, stupi-
dement fier, plus que tout le reste, conditionne et
prépare à 1'« incroyance» ? Parmi ceux qui, par exem-
ple, maintenant en Allemagne, vivent à l'écart de la
religion, je trouve des « libres penseurs» d'espèces et de
familles multiples, mais avant tout une majorité d'hom-
mes chez lesquels la discipline du travail, de génération
en génération, a dissous les instincts religieux: si bien
qu'ils ne savent plus du tout à quoi servent les religions,
et qu'ils n'enregistrent plus, en même temps, si ce n'est
avec une sorte d'étonnement passif, leur présence dans
le monde. Ils se trouvent, ces braves gens, déjà bien
occupés, soit par leurs affaires, soit par leurs plaisirs,
sans parler du tout de la «patrie» et des journaux et
des «devoirs familiaux» : il semble qu'ils n'aient plus
assez de temps pour la religion, encore qu'ils ne se
rendent pas clairement compte s'il s'agit là d'une nou-
velle affaire ou d'un nouveau plaisir - car impossible,
se disent-ils, d'aller à l'Eglise purement pour se gâter la
bonne humeur. Ils ne sont pas ennemis des coutumes
religieuses; si on leur demande en certains cas, l'Etat
éventuellement, de participer à de telles pratiques, ils
font ce que l'on demande, comme on fait bien des
choses - avec un sérieux plein de patience et de
modestie et sans beaucoup de curiosité ni de désagré-
ment - ils vivent encore trop à l'écart et en dehors de
ces questions pour trouver même nécessaire d'être per-
sonnellement pour ou contre ces choses. A ces indiffé-
rents appartiennent maintenant la plupart des protes-

87
tants allemands des classes moyennes, particulièrement
dans les grands centres laborieux du commerce ou du
transit; il en est de Inême pour la plupart des intellec-
tuels et du personnel de l'Université (excepté les théo-
logiens dont l'existence et la possibilité en ce lieu don-
nent au psychologue des énigmes toujours plus nom-
breuses et plus complexes). On se fait rarement, chez
les hommes religieux ou seulement pratiquants, une
juste représentation de ce qu'il faut de bonne volonté,
- on pourrait dire de volonté arbitraire - pour
qu'aujourd'hui un intellectuel allemand prenne au sé-
rieux le problème religieux; de par son métier (et,
comme cela a été dit, de par son travail professionnel
auquel le contraint sa conscience moderne), il incline à
une hilarité supérieure, presque bienveillante, à l'égard
de la religion, hilarité à laquelle se mêle de temps à
autre un léger mépris pour cette «malpropreté» de
l'esprit qu'il suppose partout où l'on se dit encore de
l'Eglise. Ce n'est qu'à l'aide de l'histoire (donc pas du
tout par expérience personnelle) que l'intellectuel par-
vient à considérer les religions avec un sérieux
empreint de respect et une certaine timidité déférente;
même s'il a élevé son sentiment jusqu'à la reconnais-
sance envers les religions, il ne s'est personnellement
pas encore approché d'un seul pas de ce qui subsiste
encore en tant qu'Eglise et piété: peut-être est-ce le
contraire. L'indifférence pratique à l'égard des choses
religieuses dans laquelle il est né et a été élevé, tend à
se sublimer chez lui en prudence et en pureté, lesquelles
craignent le contact avec les hommes et les choses de la
religion et peut-être est-ce justement la profondeur de
sa tolérance et de son humanité qui l'incite à éviter la
subtile détresse que la tolérance apporte avec elle.
Chaque époque a sa manière propre de naïveté di-
vine, manière dont d'autres époques peuvent lui envier
la découverte - quelle naïveté, combien digne de véné-
ration, enfantine et infiniment maladroite, n'y a-t-il pas

88
La réalité religieuse

dans cette croyance en sa propre supériorité, croyance


qui est celle de l'intellectuel, à la bonne conscience de
sa tolérance, tout à la certitude simple et ingénue avec
laquelle son instinct traite l'homme religieux comme un
type médiocre et inférieur au-dessus duquel il s'est lui-
même élevé, qu'il a dépassé et surpassé, lui, le petit
nain prétentieux, l'homme du peuple, la tête studieuse
et prompte, l'ouvrier des «idées» et des «idées mo-
dernes » !

59

Qui a regardé dans la profondeur du monde6 devine ce


que recouvre de sagesse le fait que les hommes soient
superficiels. C'est leur instinct de conservation qui leur
apprend à être fugitifs, légers et fa'ux. On trouve une
exigence passionnée et exagérée de « formes pures» ici
et là chez les philosophes comme chez les artistes: qui
pourrait douter que celui qui a ainsi besoin du culte de
la surface n'ait eu, à un moment donné, un mauvais
coup au-dessous de cette surface? Peut-être y a-t-il
même encore une hiérarchie concernant ces enfants
brûlés, les artistes-nés, qui ne jouissent même de la vie
que dans l'intention de fausser son image (comme à la
poursuite d'une longue vengeance envers la vie): on
pourrait déduire le degré auquel la vie leur est suppor-
table sur la manière dont ils souhaitent voir son image
faussée, diluée, transcendée, divinisée - on pourrait
compter les hommes religieux parmi les artistes, comme
leur classe la plus élevée. C'est la crainte profonde et
soupçonneuse d'un pessimisme incurable qui force des
millénaires entiers à s'accrocher à une interprétation
religieuse de l'existence: la crainte de cet instinct qui
pressent que l'on pourrait s'emparer trop tôt de la

6. L'Esotérique. Cf. aphorismes 2, 30.

89
vérité, avant que l'homme ne soit devenu assez fort,
assez dur, assez artiste... La piété, la «vie en Dieu »,
considérées de cette façon, apparaîtraient comme la
plus fine et la dernière chimère de la crainte de la
vérité, comme une ferveur et une ivresse d'artiste
devant la plus conséquente de toutes les falsifications,
comme la volonté du renversement de la vérité, la
volonté de la non-vérité à tout prix. Peut-être qu'il n'y
eut jusqu'à présent pas de moyen plus énergique pour
embellir l'homme lui-même, que justement la piété:
par elle, l'homme peut si bien devenir art, surface, jeu
de couleurs, bonté que l'on ne souffre plus de cet
aspect.

60

Aimer l'homme pour l'amour de Dieu - ce fut jusqu'à


présent le sentiment le plus noble et le plus distant qui
ait été obtenu parmi les hommes. Que l'amour pour
l'homme sans quelque arrière-pensée sanctificatrice soit
une sottise et une bêtise de plus, que le penchant à cet
amour des hommes ne doive recevoir que d'un pen-
chant supérieur sa mesure, sa finesse, son grain de sel et
sa poussière d'ambre - quelqu'homme que ce fût qui
fut le premier à l'éprouver et à l'avoir « vécu », que sa
langue ait pu bien des fois fourcher lorsqu'elle cherchait
à exprimer une telle tendresse, il n'en demeurera pas
moins pour nous, dans tous les temps, sacré et digne de
vénération comme l'homme qui ait jamais volé le plus
haut et qui se soit trompé de la manière la plus belle!

61

Le philosophe, comme nous le comprenons, nous libres


esprits, - comme l'homme de la responsabilité la plus

90
La réalité religieuse

étendue, qui a conscience du développement humain


total: ce philosophe se servira des religions en vue de
son œuvre de sélection et d'éducation, comme il se
servira des conditions politiques et économiques du
moment. L'influence sélective, éducatrice, c'est-à-dire
l'influence destructrice tout aussi bien que créatrice et
constructrice, qui peut être exercée avec l'aide des reli-
gions, selon l'espèce d'hommes placés sous leur pouvoir
et sous leur protection, est multiple et diverse. Pour les
hommes forts, les indépendants, pour ceux qui sont
préparés et destinés au commandement, et chez qui
s'incarnent la raison et l'art d'une race dominante, la
religion est un moyen de plus pour surmonter des
résistances, pour parvenir à dominer: comme le lien
qui unit maîtres et sujets; aux premiers elle révèle et
livre la conscience des derniers, ce qu'elle a de plus
caché et de plus intime et qui voudrait bien se sous-
traire à l'obéissance; et dans le cas où certaines natures
particulières d'origine aristocratique tendraient, par une
haute spiritualité, vers une vie retirée et contemplative
et ne se réserveraient que la forme la plus distinguée de
la domination (sur des disciples élus ou les membres
d'une communauté), la religion peut même être utilisée
comme moyen de se ménager du repos et de se préser-
ver du bruit et de la peine causés par la domination
grossière, de se purifier de la malpropreté inhérente à
toute activité politique. Ainsi l'entendaient, par exem-
ple, les Brahmanes: à l'aide d'une organisation reli-
gieuse, ils se donnèrent la puissance de nommer ses rois
au peuple, tandis qu'eux-mêmes se tenaient à l'écart et
en dehors de l'activité politique, et ils avaient les senti-
ments d'hommes dont les devoirs étaient supérieurs et
dépassaient ceux du roi. Entre-temps, la religion donne
aussi à une partie des dominés la direction et l'occasion
nécessaires à se préparer, à dominer et à commander un
jour, en particulier à ces classes et à ces castes plus
fortes et au développement lent, chez lesquelles, grâce à

91
une heureuse réglementation du mariage, la force et la
disposition de la volonté, la volonté de la domination
de soi, sont toujours en croissance. - La religion leur
offre assez d'impulsion et de séduction pour prendre les
voies de la spiritualité supérieure, pour mettre à
l'épreuve les sentiments de la grande victoire sur soi, du
silence et de la solitude.
L'ascétisme et le puritanisme sont des moyens d'édu-
cation et d'anoblissement presque indispensables, lors-
qu'une race veut se rendre maîtresse de son origine
populaire et qu'elle s'efforce à la domination future.
Aux hommes ordinaires, enfin, au plus grand nombre,
qui sont là pour le service et pour l'utilité générale et ne
doivent être là que pour cela, la religion donne un
contentement inestimable, les rendant satisfaits de leur
situation et de leur état, elle leur donne la paix du cœur
de diverses manières, un anoblissement de leur obéis-
sance, un bonheur et une douleur de plus avec leurs
semblables, en quelque sorte une transfiguration et un
embellissement, une justification de la vie quotidienne,
de toute la bassesse, de toute la misère mi -bestiale de
leur âme. La religion et la signification religieuse de la
vie mettent un rayon de soleil sur de tels hommes
toujours en peine et leur rendent supportable même leur
propre aspect, elle agit comme a coutume de le faire
une philosophie épicurienne sur les affligés d'une condi-
tion supérieure, réconfortant, épurant, utilisant pour
ainsi dire la douleur, enfin même la sanctifiant et la
justifiant. Peut-être n'y a-t-il, dans le christianisme et
dans le bouddhisme, rien de si vénérable que leur art
d'enseigner même aux plus humbles à se placer, grâce à
la piété, dans un ordre de choses supérieur et relevant
de l'apparence et, ainsi, de rester satisfaits de l'ordre
réel, à l'intérieur duquel ils vivent assez durement - et
justement cette dureté est nécessaire!

92
La réalité religieuse

62

Enfin, pour calculer aussi la fâcheuse dette en compen-


sation ou débit de semblables religions et pour porter à
la lumière tout ce qu'elles comportent de danger inquié-
tant - on paie toujours terriblement cher le fait que les
religions règnent non pas comme moyen de sélection et
d'éducation dans la main des philosophes, mais par
elles-mêmes et en souveraines, quand elles veulent être
à elles-mêmes leur propre but et non un moyen à côté
d'autres moyens. Il y a, chez l'homme comme chez
toute autre espèce animale, un excédent de ratés, de
malades, de dégénérés, d'infirmes, d'êtres voués à l'af-
fliction et, en tenant compte que le propre de l'homme
est d'être l'ani/nal aux caractères non encore définis,
même l'exception rare. Mais pis encore: plus élevé est
le type d'homme qu'un homme représente, d'autant
s'accroît l'improbabilité de sa réussite: le hasard, la loi
du non-sens dans l'économie totale de l'humanité se
manifeste de la façon la plus effroyable dans son effet
destructeur sur les hommes supérieurs, dont les condi-
tions vitales sont difficiles à calculer tant elles sont fines
et multiples. Comlnent se comportent donc les deux
grandes religions que nous avons nommées à l'égard de
cet excédent de cas manqués? Elles cherchent à conser-
ver, à maintenir en vie tout ce qui peut s'y maintenir,
elles prennent mên1e parti radicalement pour ces cas en
tant qu'elles sont les religions des affligés, elles donnent
raison à tous ceux qui souffrent de la vie comme d'une
maladie et voudraient obtenir que tout autre sentiment
de la vie ait une valeur de fausseté et devienne impossi-
ble. Même si l'on voulait attacher un si grand prix à
cette sollicitude réconfortante et protectrice dont béné-
ficie aussi et dont a presque toujours bénéficié jusqu'à
présent le type supérieur à côté de tous les autres: tout
compte fait, les religions souveraines jusqu'à nos jours
constituent la cause principale du maintien du type

93
« homme» à un niveau inférieur - elles conservaient
trop de ce qui devait périr. On leur doit des choses
inestimables; et qui donc est assez riche en gratitude
pour ne pas s'appauvrir en face de tout ce que, par
exemple, les «hommes de la spiritualité» chrétienne
ont fait jusqu'à présent pour l'Europe! Et pourtant,
lorsqu'aux affligés ils donnaient la consolation, aux
opprimés et aux désespérés le courage, aux faibles un
bâton et un appui, quand ils attiraient dans le refuge de
leurs cloîtres et maisons de redressement de l'âme les
êtres intérieurement ravagés et les furieux: que devaient-
ils faire en outre pour travailler avec bonne conscience
et de la sorte systématiquement à la conservation de
tout ce qui est malade et souffre, c'est-à-dire, en fait et
en vérité, à la dégradation de la race européenne?
Mettre en l'air tous les jugements de valeur - voilà ce
qu'ils devaient faire! Et briser les forts, rendre malades
les grandes espérances, suspecter le bonheur dans la
beauté, faire se courber tout ce qui est souverain, viril,
conquérant, dominateur, tous les instincts qui sont pro-
pres au type humain supérieur et accompli, en faire
l'incertitude, la conscience en détresse, la destruction de
soi, transformer même en haine de la terre et de ce qui
est terrestre tout l'amour de la terre et de la domination
de la terre - voilà ce que l'Eglise s'est imposé comme
tâche et devait s'imposer jusqu'à ce qu'enfin, selon ses
valeurs, «refus du monde», «refus des sens» et
«homme supérieur» se fussent confondus dans un
même sentiment. Si l'on pouvait survoler de l'œil rail-
leur et indifférent d'un dieu épicurien la comédie éton-
namment douloureuse et aussi grossière que subtile qui
est celle de la chrétienté européenne, je crois qu'on n'en
finirait plus de s'étonner et de rire: ne semble-t-il donc
pas qu'une volonté ait régné sur l'Europe pendant dix-
huit siècles pour faire de l'homme un sublime avorton?
Celui qui interviendrait avec des dispositions contraires
non plus épicuriennes, mais armé de quelque marteau

94
La réalité religieuse

divin, dans cette dégénérescence et dans cette corrup-


tion presque volontaires de l'homme, ce qu'est l'Euro-
péen chrétien (Pascal, par exemple), ne devrait-il pas
alors crier avec colère, avec pitié, avec effroi: «0
maladroits, maladroits arrogants et compatissants,
qu'avez-vous donc fait là! Etait-ce là un travail pour
vos mains? Comme vous m'avez endommagé et gâché
ma pierre la plus belle! Que vous êtes-vous permis? »
Je voulais dire: le christianisme fut jusqu'à présent la
forme la plus funeste de la présomption. Des hommes
ni assez grands ni assez durs pour se permettre de
sculpter l'homme en artistes; des hommes ni assez forts
ni assez lucides pour faire régner, avec une sublime
contrainte de soi, la loi primordiale de l'échec et de la
déchéance aux mille formes; des hommes pas assez
nobles pour voir la hiérarchie profondément diverse et
le gouffre qui sépare l'homme de l'homme - de tels
hommes ont régné sur le destin de l'Europe jusqu'à ce
qu'enfin, avec leur principe «égaux devant Dieu », ait
été sélectionnée une espèce amoindrie, presque ridicule,
une bête grégaire, quelque chose de bonhomme, de
maladif et de médiocre, l'Européen d'aujourd'hui. . .

95
QUATRIÈME PARTIE

Maximes et Intermèdes

63
Qui est un maître du fond de l'âme ne prend toutes
choses au sérieux que par rapport à ses élèves - lui-
même également.

64

« La connaissance pour l'amour de la connaissance»


- c'est le dernier piège que nous tende la morale: et
on s'y empêtre une fois de plus complètement.

65

Le charme de la connaissance serait peu considérable


s'il ne se rencontrait, sur le chemin qui y conduit,
autant de pudeur à vaincre.

97
65a

C'est envers son Dieu qu'on est le plus malhonnête: il


n'est pas autorisé à pécher!

66

La tendance à s'abaisser, à se laisser voler, tromper et


exploiter, pourrait être la pudeur d'un Dieu parmi les
hommes.

67

L'amour d'un seul est barbarie: car il se pratique aux


dépens de tous les autres. Même l'amour de Dieu.

68

« C'est ce que j'ai fait », dit ma mémoire. «Je n'ai pu


faire cela» - dit mon orgueil et il reste inexorable.
Enfin - la mémoire cède.

69

On a mal considéré la vie quand on n'a pas aussi vu la


main qui, en réconfortant - tue.

70

Si l'on a du caractère, on a aussi son type d'expérience


qui revient toujours.

98
lWax;,nes et /nterl11èdes

71

Le sage se faisant astronome. Tant que tu sens les


étoiles comn1e «étant au -dessus de toi», il te manque
encore le regard du savant.

72

Non pas la force, mais la durée d'un grand sentiment


fait l'homme supérieur.

73

Qui atteint son idéal en vient par là même à bout.

73a

Maint paon cache aux yeux de tous sa queue de paon


- ce qu'il appelle sa fierté.

74

Un homme de génie est insupportable s'il ne possède


pas au moins encore deux autres qualités: reconnais-
sance et propreté.

75

Le degré et la nature de la sexualité d'un homme atteint


jusqu'au dernier sommet de son esprit.

99
76

En temps de paix, l'homme de guerre se prend d'assaut


lui-même.

77

Avec des principes, on veut ou bien tyranniser ses


habitudes, ou bien les justifier, ou les honorer, ou les
maudire, ou les dissimuler - deux hommes peuvent
vouloir avec les mêmes principes quelque chose de
radicalement différent.

78

Qui se méprise s'honore encore de ce mépris.

79

Une âme qui se sait aimée mais n'aime pas elle-même


trahit son fond: sa lie remonte.

80

Une chose qui s'explique cesse un peu de nous concer-


ner.
Que voulait-il dire ce dieu en conseillant: « Connais-
toi toi-même» ! Peut-être signifiait-il: « Cesse de t'oc-
cuper de toi! Deviens objectif!» Et Socrate? Et
« l'homme de science» ?

100
Alaximes et Inter/nèdes

81

II est terrible de mourir de soif en mer. Devez-vous


alors saler aussi votre vérité pour qu'elle n'étanche
même plus la soif?

82

« Pitié pour tous» - serait dureté et tyrannie pour toi,


monsieur mon voisin!

83

L'instinct. - Quand la maison brûle, on oublie 'même


le déjeûner. - Oui: mais on le rattrape sur les cendres.

84

La femme apprend à haïr dans la mesure où elle


désapprend de charmer?

85

Les mêmes passions sont, chez l'homme et la femme,


d'un rythme différent: aussi l'homme et la femme ne
cessent-ils pas de ne pas se comprendre.

86

Les femmes elles-mêmes ont, au fond de leur vanité


personnelle, toujours encore leur impersonnel mépris -
pour « la femme».
I0 I
87

Cœur enchaîné, esprit libre. Quand on enchaîne de près


son cœur et qu'on le tient prisonnier, on peut donner à
son esprit beaucoup de liberté: je l'ai déjà dit. Mais on
ne me croit pas, à moins qu'on ne le sache déjà.

88

On commence à se méfier des personnes très avisées dès


qu'elles sont embarrassées.

89

De terribles aventures donnent à penser que celui qui


les a vécues est quelqu'un de terrible.

90

Les hommes lourds et mélancoliques deviennent plus


légers justement par ce qui rend les autres lourds, par la
haine et par l'amour, et remontent pour un temps à
leur propre surface.

91

Si froid, si glacial que l'on s'y brûle les doigts! Toute


main s'effraie quand elle le saisit! Et c'est pourquoi
beaucoup le tiennent pour ardent.

102
A1aximes et Internlèdes

92

Qui ne s'est déjà, pour sa bonne réputation - sacrifié


lui -même?

93

Dans l'affabilité il n'y a rien d'une haine de l'homme,


mais justement pour cela beaucoup trop du mépris de
l'homme.

94

La maturité de l'homme: cela veut dire avoir retrouvé


le sérieux que l'on avait au jeu, étant enfant.

95

Avoir honte de son immoralité: c'est une marche de


l'escalier au bout duquel on a honte aussi de sa mora-
lité.

96

On doit quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa -


avec plus de bénédiction que d'amouT.

97

Comment? Un grand homme? Je ne vois toujours que


le comédien de son propre idéal.

103
98

Quand on dresse sa conscience, elle nous embrasse tout


en nous mordant.

99

Le désenchanté parle. « J'attendais de l'écho, et je n'ai


entendu que des éloges. »

100

Devant nous-mêmes, nous nous posons tous comme


plus simples que nous ne sommes: nous nous reposons
ainsi de nos semblables.

101

Aujourd'hui un chercheur de la connaissance pourrait se


sentir un dieu devenu bête.

102

Découvrir un retour d'amour devrait dégriser l'amou-


reux au sujet de l'être aimé. « Quoi? il est même assez
modeste pour t'aimer? Ou assez sot? Ou bien - ou
bien - »

103

Le danger dans le bonheur. « A présent, tout me réussit

104
lvlaxÏlnes et Intermèdes

pour le mieux, j'aime toute destinée - qui a envie


d'être ma destinée? »

104

Ce n'est pas leur charité, mais l'impuissance de leur


charité qui empêche les chrétiens d'aujourd'hui, de nous
- brûler vifs.

105

Pour l'esprit libre, le « dévôt de la connaissance» -- la


pia frausl est davantage encore contraire au goût (con-
traire à sa «dévotion») que la impia fraus. De là sa
profonde inintelligence de l'Eglise, ainsi qu'il en va du
type « esprit libre» - ce qui constitue son manque de
liberté.

106

Par le pouvoir de la musique, les passions jouissent


d'elles-mêmes.

107

Une fois que la décision est prise, fermer l'oreille même


à la meilleure objection: signe de la force du caractère.
Donc une éventuelle volonté de sottise.

1. On dit de même: « tnensonge pieux ».

105
108

Il n'y a guère de phénomènes moraux, mais seulement


une interprétation morale des phénomènes.

109

Le criminel n'est souvent pas à la hauteur de son acte;


il l'amoindrit et le calomnie.

110

Les avocats d,'un criminel sont rarement assez artistes


pour tourner en faveur du coupable l'horrible beauté de
son acte.

111

Notre vanité se blesse le plus difficilement dès lors que


notre orgueil vient d'être blessé.

112

Celui qui se sent prédestiné pour la contemplation et


non pour la foi, trouve tous les croyants trop bruyants
et importuns: il se défend d'eux.

113

« Tu veux le gagner à ta cause? Présente-toi devant lui


avec l'air embarrassé. »

106
A1aximes et Intermèdes

114

L'attente énorme dans le domaine de l'amour sexuel et


la honte de cette attente, gâtent d'avance aux femmes
toutes les perspectives.

115

Là où l~amour ou la haine ne sont pas en jeu, la femme


joue médiocrement.

116

Les grandes époques de notre vie sont celles où nous


acquérons le courage de rebaptiser notre mauvaIs
comme étant notre bon.

117

La volonté de vaincre une passion n'est finalement que


la volonté d'une autre ou de plusieurs autres passions.

118

Il Y a une innocence de l'admiration: elle est celle de


l'homme à qui il n'est pas encore tombé sous le sens
qu'il pourrait lui aussi être admiré un jour.

119

Le dégoût de la saleté peut être si grand qu'il nous


empêche de nous nettoyer - de nous «justifier».

107
120

La sensualité gagne souvent de vitesse la croissance de


l'amour, si bien que la racine reste faible et facile à
arracher.

121

Finesse, le fait que Dieu ait appris le grec, lorsqu'il


voulut devenir écrivain - et qu'il ne l'ait pas mieux
appris.

122

Se réjouir d'une louange n'est pour certains qu'une


politesse du cœur - et tout le contraire d'une vanité de
l'esprit.

123

Même le concubinage a été corrompu - par le


mariage.

124
Qui sur le bûcher se réjouit encore, ne triomphe pas de
la douleur, mais de ne sentir aucune douleur là où il
l'attendait. Un symbole.

125

Lorsque nous devons réviser notre jugement au sujet de

108
l\1axinles et Intern1èdes

quelqu'un, nous lui comptons durement l'incommodité


qu'il nous cause.

126

Un peuple est le détour de la nature pour produire six,


sept grands hommes. Ouï: et pour ensuite s'en écarter.

127
Chez toutes les vraies femmes, la science va à l'encontre
de la pudeur. Il leur semble qu'on veuille les regarder
sous la peau - pis encore sous le vêtement et la
parure.

128

Plus la vérité que tu veux enseigner est abstraite, plus tu


dois séduire les sens à son avantage.

129

Le diable a les perspectives les plus vastes sur Dieu;


c'est pourquoi il se tient si loin de lui - le diable,
nommément le plus vieil ami de la connaissance.

130

Ce que quelqu'un est, commence à se trahir dès lors


que son talent diminue - quand il cesse de montrer ce

109
qu'il peut. Le talent est aussi une parure; une parure
est aussi un masque.

131

Les sexes se trompent l'un au sujet de l'autre: cela


dépend de ce qu'ils n'aiment et n'honorent qu'eux-
mêmes (ou leur propre idéal pour le dire plus aimable-
ment). Ainsi l'homme veut la femme pacifique - mais
justement la femme est essentiellement belliqueuse,
comme le chat, aussi exercée soit-elle dans les appa-
rences de la paix.

132

On est le mieux puni par ses vertus.

133

Qui ne sait pas trouver le chemin de son idéal vit de


façon plus frivole et plus effrontée que l'homme sans
idéal.

134

Toute crédibilité vient des sens, toute bonne conscience,


toute évidence de vérité.

135

Le pharisaïsme n'est pas une dégénérescence chez

110
lvlaxilnes et Interl11èdes

l'homme de bien: pour une bonne part, il est plutôt la


condition de tout bien.

136

L'un cherche un accoucheur pour ses pensées, l'autre


quelqu'un, à aider; ainsi naît un bon dialogue.

137

Dans le commerce des savants et des artistes, on se


trompe facilement en sens opposé: on trouve souvent
derrière un savant remarquable un homme médiocre, et
derrière un artiste médiocre même souvent.. . un
homme très remarquable.

138

Nous faisons à l'état de veille comme en rêve: nous


inventons et créons l'homme avec lequel nous nous
entretenons, et l'oublions aussitôt.

139

Dans la vengeance et dans l'amour, la femme est plus


barbare que l'homme.

140

Conseil - éniglne. « Si le lien doit tenir, il faut que tu


le mordes. »

I 1I
141

Le bas-ventre est la raison pour laquelle l'homme ne se


prend pas facilement pour un dieu.

142

La parole la plus chaste que j'aie jamais entendue:


« Dans le véritable amour, c'est l'âme qui enveloppe le
corps2. »

143

De ce que nous faisons le mieux, notre vanité voudrait


qu'il en soit comme si c'était ce qui nous est le plus
difficile. Cela pour comprendre l'origine de mainte
morale.

144

Quand une femme a une prédilection pour la science, il


y a généralement dans sa sexualité quelque chose qui
n'est pas en règle. La stérilité dispose déjà à une
certaine virilité du goût; l'homme est en effet, si vous
permettez, « l'animal stérile».

145

Après avoir comparé l'homme et la femme dans l'en-


semble, on peut dire: la femme n'aurait pas le génie de
la parure si elle n'avait pas l'instinct du second rôle.

2. En français dans le texte.

112
l\1aximes et Intel'Inèdes

146

Quand on lutte avec des monstres, on doit veiller à ne


pas devenir soi-même un monstre. Quand tu fixes long-
temps ton regard dans l'abîme, l'abîme fixe aussi son
re gard en toi.

147

Tiré d'anciennes nouvelles florentines, en outre - de la


vie: huona femmina e mala femmina vuol bastone.
Sacchetti, Nov., 863.

148

Induire le prochain à une bonne opinion de nous, et


ensuite croire de bonne foi à cette opinion du pro-
chain: qui peut égaler les femmes dans ce tour
d'adresse?

149

Ce qu'une époque considère comme mauvais, c'est


généralement la répétition inactuelle de ce qui fut con-
sidéré jadis comme bon - l'atavisme d'un vieil idéal.

150

Autour du héros, tout devient tragédie; autour du


demi -dieu, tout devient drame satyrique ~ et autour de
Dieu, tout devient - quoi? peut-être « monde» ?

3. «Bonne femme et mauvaise femme veulent le bâton »,

] 13
151

Avoir un talent ne suffit pas: on doit aussi avoir votre


permission; qu'en pensez-vous, mes amis?

152

« Là où s'élève l'arbre de la connaissance, c'est toujours


là qu'est le Paradis» ; ainsi parlent les plus vieux et les
plus jeunes serpents.

153

Ce qui est accompli par amour, se passe toujours par-


delà le bien et le mal.

154

L'objection, l'écart, la méfiance joyeuse, l'ironie sont


des signes de santé: tout ce qui est absolu relève de la
pathologie.

155

Le sens du tragique s'accentue et se perd avec la


sensualité.

156

La folie est rare chez les individus - mais c'est la règle


dans les groupes, les partis, les peuples, les époques.

114
A1axilnes et lnter,nèdes

157

La pensée du suicide est un puissant remède au cha-


grin: avec elle, on passe bien mainte mauvaise nuit.

158

A notre instinct le plus puissant, au tyran en nous, ne se


soumet pas seulement notre raison, mais encore notre
conscience.

159

On doit rendre le bien et le mal: mais pourquoi direc-


tement à la personne qui nous fit du bien ou du mal?

160

On n'aime plus assez ses connaissances dès lors qu'on


les communique.

161

Les poètes sont sans pudeur à l'égard de leurs aven-


tures : ils les exploitent.

162

« Notre prochain n'est pas notre voisin, mais le VOISIn


de celui-ci» - ainsi pense chaque peuple.

115
163

L'amour met au jour les qualités hautes et cachées d'un


amant - ce qu'il a de rare, d'exceptionnel: aussi bien
trompe-t-il facilement sur ce qui est la règle chez
l'amoureux.

164

Jésus disait à ses Juifs: «La loi était pour les esclaves
- aimez Dieu, comme je l'aime, comme son fils! Que
nous importe la morale, à nous, fils de Dieu! »

165

A l'adresse de tous les partis. Un berger a toujours


besoin d'un mouton de tête - ou bien il doit se faire
mouton lui-même, à l'occasion.

166

On ment volontiers avec la bouche, mais avec la gri-


mace que l'on fait en même temps, on dit pourtant
encore la vérité.

167

Chez les hommes durs, l'intinlité est une affaire de


pudeur - et quelque chose de précieux.

116
i\1axÏ1nes et lnterlnèdes

168

Le christianisme donna du poison à boire à Eros - en


vérité, il n'en mourut pas, mais dégénéra en vice.

169

Beaucoup parler de soi peut aussi être un moyen de se


cacher.

170

Dans l'éloge, il y a plus d'importunité que dans le


blâme.

171

La pitié chez un homme voué à la connaissance produit


presque l'effet du rire, comme des mains douces chez
un cyclope.

172

Par amour de l'humanité, on embrasse parfois quel-


qu'un (parce qu'on ne peut embrasser tous les hom-
mes): mais c'est ce qu'il ne faut pas révéler à ce
quelqu'un. . .

173

On ne hait pas quelqu'un tant qu'on l'estime peu consi-


dérable, mais dès qu'on J'estime égal ou plus élevé.
] ]7
174

Vous aussi, utilitaristes, vous n'aimez l'utile qu'en tant


que véhicule de vos penchants - vous aussi, vous
trouvez le bruit de ses roues insupportable?

175

On aime finalement son désir, et nullement l'objet du


désir.

176

La vanité d'autrui n'est contraire à notre goût que


lorsqu'elle est contraire à notre vanité.

177

Sur ce qu'est la « véracité », il n'y a peut-être encore eu


personne d'assez véridique.

178

On ne croit pas aux folies des hommes avisés: quelle


limitation des droits de l'homme!

179

Les conséquences de nos actes nous saisissent aux che-


veux; par contre, il leur est indifférent qu'entre-temps
nous nous soyons « améliorés».

118
180

II Y a une innocence dans le mensonge qui est le signe


d'une bonne foi.

181

Il est inhumain de bénir ce qui a été maudit.

182

La familiarité de l'homme supérieur irrite parce qu'elle


ne doit pas être rendue.

183

«Ce qui m'a bouleversé, ce n'est pas que tu m'aies


menti, mais que je ne puisse plus te croire. »

184

Il Y a une exubérance de bonté qui fait l'effet de la


méchanceté.

185

« Il me déplaît. » - Pourquoi? - « Je ne suis pas de


force à me mesurer avec lui.» - Un homme a-t-il
jamais répondu ainsi?

119
CINQUIÈME PARTIE

Pour une histoire naturelle


de la morale

186

Le sentiment moral est maintenant en Europe aussi fin,


aussi tardif, aussi multiple, susceptible et raffiné que la
«science morale» qui s'y rapporte est encore jeune,
débutante, lourde et peu dégrossie - un contraste
plaisant qui, de temps à autre, devient visible et vivant
dans la personne du moraliste même. L'expression déjà
de «science morale» est, par rapport à ce qu'elle
désigne, beaucoup trop ambitieuse et opposée au bon
goût: lequel se plaît toujours à être de préférence un
goût des paroles réservées. On devrait, en toute rigueur,
s'avouer ce qui pour un temps encore fait nécessité, ce
qui provisoirement est la seule chose légitime: à savoir,
la réunion des matériaux, la conceptualisation et le
classement d'un domaine énorme qui est celui de la
délicatesse des sentiments de valeur et des différencia-
tions de valeur qui vivent, se développent, se reprodui-
sent et périssent - et peut-être aussi les tentatives pour
rendre évidentes les formes, qui reviennent et se répè-
tent, de cette cristallisation vivante - cela en vue de
préparer une typologie de la morale. Assurément: on

121
n'a pas été aussi modeste jusqu'à présent. Et, avec une
gravité et une raideur risibles, tous les philosophes
exigeaient d'eux-mêmes quelque chose de bien plus
relevé, de bien plus prétentieux et solennel dès lors
qu'ils traitaient de la morale: ils voulaient mettre au
jour les fondements de la morale - et jusqu'à présent
chacun a cru l'avoir fondée; la morale même passait
pour «donnée». A quelle distance de leur orgueil
balourd se tenait cette tâche de description qui leur
paraissait sans éclat et qu'ils abandonnaient à la pous-
sière et à la moisissure, alors que les mains les plus
fines et les sens les plus fins pouvaient à peine y suffire!
Du fait justement que les philosophes moralistes ne
connaissaient les faits moraux que grossièrement, dans
un résumé arbitraire, ou comme un abrégé fortuit, ou
éventuellement comme la moralité de leur entourage, de
leur condition, de leur église, de leur temps, de leur
climat, et de leur région, du fait justement qu'ils étaient
mal informés et même peu curieux sous le rapport des
peuples, des époques et des traditions, ils n'affrontèrent
nullement les véritables problèmes de la morale: tous
ces problèmes ne se présentent en tant que tels qu'à
l'aide d'une comparaison entre de nombreuses morales.
Ce qui a manqué jusqu'à présent dans toute «science
morale », aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est
le problème de la morale elle-même: le soupçon qu'il
pût y avoir là quelque chose de problématique. Ce que
les philosophes appelaient le «fondement de la
morale », et ce qu'ils exigeaient d'eux-mêmes, n'était,
sous son vrai jour, qu'une forme savante de la bonne
foi en la morale dominante, un nouveau moyen
d'expression de cette morale, donc un état de fait lui-
même à l'intérieur d'une moralité déterminée et, même,
en dernier ressort, comme une façon de nier que cette
morale dût être envisagée comme problème - et, en
tout cas, le contraire d'un examen, d'une analyse, d'une
mise en doute, d'une vivisection enfin de cette croyance.

122
Pour une histoire naturelle de la 1110rale

Qu'on écoute par exemple avec quelle innocence pres-


que vénérable, Schopenhauer présente sa propre tâche
et que l'on tire ses conclusions sur la scientificité d'une
« science» dont les derniers maîtres parlent encore
comme les enfants et les vieilles femmes - « Ce prin-
cipe, dit-il, (Le Fondement de la morale, p. 137), ce
fondement sur le contenu duquel tous les théoriciens de
l'éthique sont véritablement d'accord: neminem laede,
immo omnes, quantum potes, juva1 - tel est vérita-
blement le principe que tous les moralistes s'efforcent de
fonder.. . le véritable fondement de l'éthique que l'on cher-
che depuis des siècles comme la pierre philosophale. »
La difficulté de fonder ledit principe peut assurément
être grande - à ce qu'on sait, même Schopenhauer n'y
a pas réussi - et qui a senti profondément à quel point
ce principe est absurdement faux et sentimental dans un
monde dont l'essence est la volonté de puissance -
peut se rappeler que Schopenhauer, tout en étant pessi-
miste, véritablement jouait de la flûte tous les jours
après le repas: à ce sujet, qu'on lise son biographe. Et,
en passant, que l'on s'interroge: un pessimiste, un
négateur du monde et de Dieu qui fait halte devant la
morale - qui dit oui à la morale, et joue de la flûte,
qui approuve la morale du neminem laede : quoi? Est-
ee là véritablement - un pessimiste?

187

Abstraction de la valeur d'affirmation du genre: « il y


a en nous un impératif catégorique», on peut encore
toujours demander: que nous dit une telle affirmation
de celui qui l'affinne ? Il existe des morales qui doivent
justifier leur auteur devant autrui; d'autres morales
doivent l'apaiser et le mettre en harmonie avec lui-

1. «Ne lèse personne, aide tout le monde si possible ».

123
même; d'autres lui permettent de se crucifier et de
s'humilier; d'autres lui sont l'occasion de se venger, de
se cacher, de se transfigurer, de se transporter à un
niveau élevé et dans une sphère éloignée; cette morale
aide son auteur à oublier, celle-là à le faire oublier ou
quelque chose le concernant; maint moraliste aimerait
exercer sur l'humanité sa puissance et son humeur
créatrice, maint autre, justement peut-être Kant, avec sa
morale, donne à entendre: «ce qui en moi est respec-
table, c'est que je sais obéir - et chez vous autres il ne
doit pas en être autrement que chez moi! » - bref, les
morales ne sont elles aussi qu'un langage de signes
propre aux passions.

188
Toute morale est, au contraire du laisser-aller, une
forme de tyrannie contre la « nature» et aussi contre la
« raison»: mais il n'y a là encore aucune objection
contre elle, à moins qu'on ne veuille décréter, au nom
de quelque autre morale, que toute espèce de tyrannie
et de déraison sont interdites. Ce qui, dans toute
morale, est essentiel et inestimable, c'est qu'elle est une
longue contrainte: pour comprendre le stoïcisme ou
Port-Royal, ou le puritanisme, on peut se rappeler à la
condition de quelle contrainte jusqu'à présent tout lan-
gage a pu acquérir sa force et sa liberté - la contrainte
métrique, la tyrannie de la rime et du rythme. Quelle
nécessité se sont imposés, dans chaque peuple, les poè-
tes et les orateurs! sans excepter les quelques prosa-
teurs d'aujourd'hui dans l'oreille desquels règne une
conscience inexorable - «pour une pure folie »,
comme disent les lourdauds utilitaristes qui, ainsi, se
croient avisés - « par soumission envers des lois arbi-
traires », comme disent les anarchistes2 qui ainsi se
2. Eugen Dühring (1833-1921 ). Voir notre. traduction de Gé néa/ogi£!
de la 1110ra/£!(ColI. 10/18), p. 299, notes 29 et 31.

124
POUf une histoire naturelle de ia 1110rale

prétendent « libres », et même libres penseurs. Mais le


fait étonnant est que tout ce qu'il y a ou qu'il y a eu
sur terre de liberté, de finesse, de hardiesse, de danse et
de magistrale assurance, soit dans la pensée elle-même,
soit dans l'art de gouverner, ou dans l'art de parler et
de persuader, dans les arts et dans les mœurs, ne s'est
développé qu'en vertu de la «tyrannie des lois arbi-
traires » : et, soit dit avec tout le sérieux nécessaire, il
n'est pas peu probable que ce soit justement cela qui est
la « nature» et le « naturel» - et non pas ce laisser-
aller. Tout artiste sait combien éloigné du sentiment de
laisser-aller se tient son état «le plus naturel », la
liberté de l'ordonnance, de la disposition, de l'agence-
ment et de la construction dans les instants d'« inspira-
tion », et avec quelle rigueur et quelle finesse il obéit à
ce moment-là aux lois complexes qui se moquent de
toute formulation au moyen de concepts précisément en
raison de leur rigueur et de leur précision (même le
concept le plus fixe, en comparaison, a quelque chose
de flottant, de multiple, d'équivoque). L'essentiel, « sur
la terre comme au ciel », est, à ce qui semble, répétons-
le, qu'on obéit longtemps et dans une même direction:
c'est 'ainsi qu'il en résulte, et qu'il en a toujours résulté,
à la longue, quelque chose pour quoi il vaut la peine de
vivre, par exemple: la vertu, l'art, la musique, la danse,
la rai:on, la vie de l'esprit - une chose qui transfigure,
raffine, quelque chose de fou et de divin. La longue
servitude de l'esprit, la méfiance dans la contrainte de
la communication de la pensée, la discipline que s'im-
posait le penseur de penser selon une norme d'église et
de cour ou selon des postulats aristotéliciens, le long
vouloir de l'esprit d'expliquer tout ce qui arrive selon
un schéma chrétien - tout ce qu'il y a ici de violent,
d'arbitraire, de dur, de terrible et de déraisonnable s'est
révélé comme le moyen par lequel a été inculqué à
l'esprit européen sa force, sa curiosité inexorable et sa
mobilité: accordons que ce fut aussi le moyen irrémis-

125
sible de comprimer, étouffer et perdre beaucoup de
force et d'esprit (car ici comme partout la « nature» se
montre comme elle est dans la totalité de sa prodigalité,
grandiose et indifférente, qui révolte, mais qui est
noble). Accordons que, durant des millénaires, les pen-
seurs européens ne pensèrent que pour démontrer quel-
que chose - aujourd'hui, au contraire, tout penseur
qui « veut démontrer quelque chose» nous est suspect
- que toujours ce qui devait résulter comme conclu-
sion de leur raisonnement le plus rigoureux leur était
d'avance fixé, comme jadis dans l'astrologie asiatique
ou comme aujourd'hui encore dans l'interprétation inof-
fensive dans le sens de la morale chrétienne des évé-
nements les plus intimes et les plus personnels «à la
gloire de Dieu» et « pour le salut de l'âme» !
Cette tyrannie, cet arbitraire, cette sottise rigoureuse
et grandiose ont éduqué l'esprit; l'esclavage est, à ce
qui semble, qu'on le comprenne grossièrement ou déli-
catement, le moyen inévitable aussi de l'éducation et de
la culture de l'esprit. On peut considérer toute morale
de ce point de vue: la « nature» dans la morale est ce
qui enseigne à haïr le laisser-aIler:3, la trop grande
liberté et qui implante le besoin d'horizons limités, de
tâches prochaines - qui enseigne le rétrécissement des
perspectives et donc, en un certain sens, la sottise
comme une condition de la vie et de la croissance. « Tu
dois obéir à n'importe qui et longtemps: sinon tu vas à
ta ruine et perds jusqu'au respect de toi-même» - tel
est, me semble-t-il, l'impératif moral de la nature, et qui
n'est assurément ni «catégorique», ainsi que le vieux
Kant l'exigeait (d'où le «sinon»), ni adressé à des
individus (que lui importent les individus en ce qui la
concerne !), mais bien à des peuples, des races, des
époques, à des ordres sociaux, mais avant tout à toute
l'animalité « homme », à l'homme.

3. En français dans le texte.

126
Pour une histoire naturelle de la lnorale

189

Les races laborieuses éprouvent un grand désagrément à


supporter l'oisiveté: ce fut un coup de maître de l'ins-
tinct anglais de sanctifier le dimanche et de le rendre
ennuyeux au point que l'Anglais en vient à désirer, sans
s'en rendre compte, le retour des jours de semaine et
des jours ouvrables - comme une sorte de jeûne
intelligemment inventé et intercalé, ainsi qu'on le re-
marque souvent aussi dans le monde antique (bien que
ce ne soit pas précisément en vue du travail, comme de
toute évidence chez les peuples méridionaux). Il doit y
avoir des jeûnes de toutes sortes; et partout où règne la
puissance des instincts et des habitudes, les législateurs
ont à se préoccuper d'insérer des jours intercalaires où
l'un de ces instincts est mis à la chaîne pour réappren-
dre à avoir faim. D'un point de vue supérieur, des
générations et des époques entières, lorsqu'elles sont
atteintes d'une forme quelconque de fanatisme moral,
paraissent tout comme ces temps de jeûne et de con-
trainte pendant lesquels un instinct apprend à s'incliner,
à se vaincre, mais aussi à se purifier et à s'affiner:
certaines sectes philosophiques (par exemple le stoÏ-
cisme dans la culture grecque et son atmosphère ar-
dente, saturée de vapeurs aphrodisiaques) autorisent une
semblable interprétation.
Ainsi, on a aussi un indice pour expliquer ce para-
doxe que, dans la période chrétienne de l'Europe et
essentiellement sous la pression des jugements de valeur
chrétiens, l'instinct sexuel s'est sublimé jusqu'à l'amour
(amour - passion)4.

190
/

Il Y a dans la morale de Platon quelque chose qui n'est


4. En français dans le texte. Cf. Stendhal, Dl! l'an/our.

127
pas propre à Platon, mais qui ne se trouve dans sa
philosophie que, pour ainsi dire, malgré Platon: à
savoir le socratisme pour lequel il était trop aristocrate.
« Personne ne veut se faire tort, c'est pourquoi tout le
mal se produit involontairement. Car le méchant se nuit
à lui -même: c'est ce qu'il ne ferait pas s'il savait que le
mal est mal; qu'on lui enlève son erreur, on le rend
nécessairement - bon?» Cette manière de raisonner
sent le peuple qui ne voit, dans une mauvaise action,
que les conséquences nuisibles et juge proprement: « il
est sot d'agir mal» : tandis qu'il prend « bon» comme
identique sans plus à «utile et agréable». On doit à
propos de tout utilitarisme moral présupposer cette
même origine et suivre son flair: on se trompera rare-
ment.
Platon a tout fait pour imposer une interprétation
fine et noble de la doctrine de son maître, surtout pour
s'y imposer lui-même -- lui, le plus téméraire de tous
les interprètes qui ne prit Socrate tout entier qu'en tant
que thème populaire et chant populaire de la venelle
pour le varier à l'infini et jusqu'à la limite du possible:
c'est-à-dire sous tous les masques et sous tous les
aspects qui étaient les siens propres. En guise de plai-
santerie, et par surcroît dans le genre homérique:
qu'est donc le Socrate platonicien, sinon:

7tpocr6z [1 Î\*7W'1 ;jTC~e2'J -;2 r')\~7(tJ'J !-lZfJ'r'jï~ 72 Z~(.L:t.~px


;-J.

191

Le vieux problème théologique de la «foi» et du


« savoir» - ou, plus clairement, de l'instinct et de la
raison - donc la question de savoir si, sous le rapport
de l'appréciation de la valeur des choses, l'instinct
5. «Par devant Platon, par-derrière en ll1êll1e tenlp~. Platon et les
chimères» .

128
Pour une histoire naturelle de la morale

mérite plus d'autorité que la rationalité qui veut que


l'on estime et agisse d'après des motifs, d'après un
« pourquoi », donc selon la convenance à un but et
selon l'utilité, ce vieux problème moral est toujours
celui qui se présente d'abord dans la personne de So-
crate et qui a longtemps, avant le christianisme, divisé
les esprits. Socrate lui-même, à vrai dire, s'était d'abord
mis du côté de la raison, avec le goût d'un talent de
dialectique supérieur, et en vérité qu'a-t-il fait d'autre,
toute sa vie durant, que de rire sur la maladroite
incapacité de ses nobles Athéniens qui étaient des hom-
mes de l'instinct semblables à tous les hommes nobles,
et qui ne pouvaient jamais donner suffisamment
d'explications sur leurs raisons d'agir. Mais, finalement,
silencieusement et dans le secret, il riait aussi sur lui-
même: il trouvait en lui, devant sa fine conscience, en
s'interrogeant sur soi-même, la même difficulté et la
même incapacité. Mais, à quoi bon, se disait-il, se
détacher des instincts pour cette raison! Il faut les
aider, ainsi que la raison, à se faire droit - on doit
suivre les instincts, mais convaincre la raison de les
justifier avec de bons arguments. Telle fut la fausseté
particulière de ce grand et mystérieux ironiste; il
amena sa conscience à se dire satisfaite d'une sorte de
duperie de soi: il avait mis au jour le fond d'irrationnel
inhérent au jugement moral.
Platon, plus innocent en la matière, et dénué de la
ruse de l'homme du peuple, voulait par un luxe de
force - un philosophe ne mobilisa jamais ce maximum
de force - se prouver que raison et instinct vont d'eux-
mêmes vers un seul but, le Bien, Dieu; et, depuis
Platon, tous les théologiens et tous les philosophes se
trouvent sur la même voie, - c'est dire que, dans le
domaine de la morale, l'instinct ou, comme les chré-
tiens l'appellent, la foi, ou, comme je l'appelle, le
« troupeau », est ce qui jusqu'à présent a remporté la
victoire. On devrait alors faire une exception pour

J29
Descartes, père du rationalisme (et par conséquent,
grand-père de la Révolution) qui ne reconnaissait d'au-
torité qu'à la raison seule. Mais la raison n'est qu'un
instrument, et Descartes était superficiel.

192

Celui qui suit l'histoire d'une science particulière trouve


dans son développement un fil conducteur aidant à la.
compréhension des procédés les plus anciens et les plus
communs de tout ce qui concerne «le savoir et la
connaissance»: là comme ici, ce sont les hypothèses
prématurées, les fictions, la sotte bonne volonté de
« croire», le manque de méfiance et de patience qui se
sont d'abord développés - nos sens n'apprennent que
tard, et ne l'apprennent jamais tout à fait, à être des
organes de la connaissance qui soient fins, fidèles,pru-
dents. Il est plus commode pour notre œil de repro-
duire, à une occasion donnée, une image déjà produite
souvent, que de retenir pour soi ce qu'il y a de différent
et de nouveau dans une impression: cela demande plus
de force, plus de «moralité». Entendre quelque chose
de nouveau est pénible et difficile à l'oreille; nous
entendons mal une musique étrangère. Involontaire-
ment, à l'écoute d'une autre langue, nous cherchons à
reformer les sons entendus en mots qui sonnent pour
nous de façon plus familière et plus proche: c'est ainsi
que, par exemple, l'Allemand de naguère fit le mot
Armbrust à partir des sons du terme arcubalista. La
nouveauté trouve aussi nos sens hostiles et contra-
riants; et généralement, dans les processus les «plus
simples» de la sensibilité, règnent déjà les émotions
comme la crainte, l'amour, la haine, y compris les
émotions passives de la paresse.
Aussi peu un lecteur d'aujourd'hui lit les mots parti-

130
Pour une histoire naturelle de la morale

culiers (ou les syllabes) d'une page dans son entier - il


prend plutôt sur vingt mots cinq mots à peu près et au
hasard, et «devine» le. sens approprié qu'il présume
d'après ces cinq mots - tout aussi peu nous voyons un
arbre dans sa précision et dans sa totalité, sous le
rapport des feuilles, des branches, de la couleur, de la
forme; il nous paraît beaucoup plus facile d'imaginer
un à peu près d'arbre. Même au milieu des événements
les plus étranges, nous agissons encore de la sorte;
nous nous créons par la fiction la plus grande partie des
événements et nous ne pouvons guère nous retenir
d'observer un phénomène sans y être «inventeurs».
Tout cela veut dire: nous sommes radicalement, au plus
loin que l'on remonte - habitués au mensonge. Ou
bien, pour l'énoncer vertueusement et plus hypocri-
tement, bref plus agréablement: on est beaucoup plus
artiste qu'on ne sait.
Dans une conversation animée, je vois souvent le
visage de la personne avec laquelle je parle en suivant la
pensée qu'elle extériorise, ou bien que je crois évoquée
en elle, si clairement et si finement déterminée devant
moi, que ce degré de clarté dépasse de beaucoup la
force de mon acuité visuelle - la finesse du jeu muscu-
laire et de l'expression du regard doit donc avoir été
ajoutée par ma fiction. Probablement la personne avait
une tout autre expression, ou absolument aucune.

193

Quidquid Luce fuit, tenebris agit6: mais aussi dans le


sens contraire. Ce que nous avons éprouvé en rêve, à
supposer que nous l'éprouvions souvent, appartient fi-
nalement aussi bien à la totalité de notre âme que

6. «Ce qui est arrivé pendant le jour inquiète aussi pendant la


nuit» .

] 31
n'importe quoi de «réellement» vécu: nous sommes,
de par la vertu du rêve, plus riches ou plus pauvres,
nous avons un besoin de plus ou de moins et, finale-
ment, nous sommes, à la lumière du jour, et même
dans les moments les plus lucides de notre esprit, un
peu tenus par les habitudes de nos rêves. Soit un
homme qui a souvent volé dans ses rêves et qui finit,
dès qu'il rêve, par avoir conscience de sa capacité et de
son art de voler comme d'un privilège personnel, mais
aussi comme d'un bonheur enviable et qui lui est pro-
pre: cet homme qui croit pouvoir réaliser, sous l'effet
de la plus légère impulsion, toutes sortes de courbes et
de détours, qui connaît la sensation d'une certaine
légèreté divine, qui connaît un « en haut» sans tension
ni contrainte, un «en bas» sans abandon ni abaisse-
ment - sans pesanteur! - comment cet homme,
finalement, en tant qu'il a de telles expériences oniri-
ques et de telles habitudes de rêve, ne devrait-il pas
trouver le mot « bonheur» autrement coloré et défini et
même pour l'état de veille! comment ne devrait-il pas
aspirer autrement au bonheur? L'« essor », tel qu'il est
décrit par les poètes, doit être pour lui, à côté de ce
« vol», déjà trop terrestre, trop musculaire, trop vio-
lent, déjà trop « lourd».

194

La diversité des hommes ne se montre pas seulement


dans la diversité de leurs tables de valeurs mais dans le
fait qu'ils tiennent des biens différents comme dignes de
leurs efforts et aussi qu'ils sont désunis sur le plus et
sur le moins de valeur, sur la hiérarchie des biens
reconnus en commun - elle se montre encore plus en
ce qui vaut pour eux en tant que réel avoir et réelle
possession d'un bien. En ce qui concerne une femme,
par exemple, pour l'homme modeste le fait déjà de

132
Pour une histoire naturelle de la morale

disposer de son corps et d'en jouir sexuellement, sera


estimé être un signe suffisant et satisfaisant de l'avoir et
de la possession; un autre, animé d'une soif de posses-
sion plus soupçonneuse et plus exigeante, voit le « point
d'interrogation », ce qui n'est qu'apparent dans un tel
avoir, et veut des preuves plus fines, avant tout pour
savoir si la femme non seulement se donne à lui, mais
aussi renonce pour lui à ce qu'elle aime ou aimerait
avoir - seulement, alors, il la juge « possédée ». Mais
un troisième, ici, n'est pas encore au bout de sa
méfiance et de son vouloir avoir; il se demande si la
femme, lorsqu'elle renonce à tout pour lui, ne le fait
pas peut-être pour un fantôme de lui-même: il veut
être connu dans le fonds et le tréfonds avant de pouvoir
être seulement aimé, il se hasarde à se laisser deviner.
Ce n'est qu'alors qu'il sent la bien-aimée pleinement en
sa possession, quand elle ne se trompe plus sur lui,
quand elle l'aime pour sa diablerie et pour ce qu'il
cache de son être insatiable, tout aussi bien que pour
son bien, sa patience et son esprit. Celui-là aimerait
posséder un peuple: et tous les artifices supérieurs d'un
Cagliostro et d'un Catilina lui sont bons pour atteindre
ce but. Un autre, doué d'une plus fine soif de posses-
sion, se dit: « on ne doit pas tromper dès lors que l'on
veut posséder» - il est irrité et impatient à la pensée
que c'est un manque de lui-même qui commande au
cœur du peuple: « donc, je dois me faire connaître et,
tout d'abord, me connaître moi-même!» Parmi les
gens serviables et bienfaisants, on rencontre cette ruse
grossière presque régulièrement, et qui consiste d'abord
à accommoder celui à qui l'on doit venir en aide:
comme si, par exemple, il « méritait» de l'aide, comme
s'il avait besoin précisément de leur aide, comme s'il
devait se montrer pour toute aide profondément recon-
naissant envers eux, attaché, soumis - c'est avec ces
inventions qu'ils disposent des nécessiteux comme d'une
propriété, tout comme ils sont bienfaisants et serviables

133
essentiellement par désir de possession. On les trouve
jaloux lorsque, à l'occasion d'un secours, on les croise
ou les précède. Les parents font involontairement de
leur enfant quelque chose de semblable à eux-mêmes -
ils appellent cela «éducation» - aucune mère ne
doute, au fond de son cœur, que l'enfant qu'elle a mis
au monde ne soit sa propriété, aucun père ne se refuse
le droit de le soumettre à ses conceptions personnelles
et à ses jugements de valeur. Autrefois, il paraissait
équitable aux pères de disposer à leur gré de la vie et
de la mort du nouveau -né (comme chez les anciens
Germains). Et tout comme le père, maintenant encore,
même l'instituteur, la classe, le prêtre, le prince voient
dans tout être humain nouveau une occasion incontes-
table de possession nouvelle. D'où il suit...

195

Les Juifs - un peuple « né pour l'esclavage », comme


le dit Tacite et le monde antique tout entier avec lui,
« le peuple élu parmi les peuples », comme eux-mêmes
le disent et le croient - les Juifs ont opéré ce miracle
du renversement des valeurs grâce auquel la vie sur
terre a acquis, pour quelques millénaires, un nouvel et
dangereux attrait - leurs prophètes ont fondu en un
seul les mots «riche», «impie», «méchant», «vio-
lent», «sensuel» et, pour la première fois, ils ont
frappé le mot «monde» comme une monnaie de la
honte. Dans ce renversement des valeurs (qui fait qu'on
use du mot « pauvre» comme de synonyme de « saint»
et «ami») réside l'importance du peuple juif: c'est
avec lui que commence en morale la révolte des escla-
ves.

134
Pour une histoire naturelle de la morale

196

D'innombrables corps obscurs à proximité du soleil,


voilà ce qu'il faut inférer - et que nous ne verrons
jamais. C'est, soit dit entre nous, un symbole; et un
psychologue moraliste ne lit toute l'écriture des étoiles
que comme un langage de symboles et de signes avec
lequel bien des choses sont passées sous silence.

197
On méconnaît profondément la bête de proie et
l'homme de proie (par exemple, César Borgia), on
méconnaît la «nature» tant qu'on cherche encore une
« morbidité» au fond du plus sain de tous les monstres
et de toute la végétation des Tropiques, ou bien même
tout un «enfer» inné - comme l'ont fait jusqu'à
présent presque tous les moralistes. Il semble qu'il y ait
parmi les moralistes une haine envers la forêt vierge et
envers les Tropiques? Et que 1'« homme des Tropi-
ques» doive être à tout prix discrédité, soit comme
pathologie et dégénérescence de l'homme, soit comme
son propre enfer et son propre bourreau? Pourquoi
donc? En faveur des «zones tempérées» ? En faveur
des hommes modérés? Des «hommes moraux» ? Des
médiocres? - Cela comme contribution au chapitre de
« la morale de la peur».

198

Toutes ces morales qui s'adressent à l'individu en vue


de son «bonheur », comme on dit - que sont-elles
d'autre sinon des projets de conduite liés au degré de
péril dans lequel l'individu vit avec lui-même; des
recettes contre ses passions, ses bonnes et ses mauvaises
tendances, pour autant qu'elles aient la volonté de
135
puissance et aiment jouer au maître; de petites et de
grandes finesses, des artifices petits et grands, qui sen-
tent le renfermé des vieux remèdes domestiques qu'en-
seignent les bonnes femmes, le tout sous une forme
baroque et déraisonnable - parce qu'elles s'adressent à
« tous », parce qu'elles généralisent là où l'on ne doit
pas généraliser - toutes s'énonçant de façon absolue,
se prenant de façon absolue, toutes assaisonnées non
seulement d'un grain de sel, mais plutôt supportables et
souvent même séduisantes lorsqu'elles sont trop épicées
et qu'elles prennent une odeur dangereuse, surtout une
« odeur de l'autre monde» : du point de vue intellec-
tuel, tout cela est de peu de valeur et pour longtemps
encore ce n'est pas de la science, ni à plus forte raison
de la «sagesse », mais, pour le dire et le redire trois
fois, c'est finesse, finesse, finesse, mêlée avec sottise,
sottise, sottise - qu'il s'agisse de cette indifférence et
de cette froideur de marbre que les stoïciens conseil-
laient et donnaient en traitement contre l'impétueuse
folie des passions; ou bien de cette décision de Spinoza
de ne plus rire et de ne plus pleurer, sa tellement naïve
recommandation de détruire les passions par l'analyse
et la vivisection; ou bien de cette réduction des pas-
sions à une médiocrité inoffensive au niveau de laquelle
on doit les satisfaire, l'aristotélisme de la morale;
même la morale en tant que jouissance des passions
dans une intentionnelle et spirituelle atténuation par le
symbolisme de l'art, par exemple comme musique, ou
bien en tant qu'amour de Dieu et de l'homme pour
l'amour de Dieu - car les passions ont à nouveau
droit de cité dans la religion, à la condition que -
enfin, il s'agisse même de cette complaisante et volon-
taire résignation aux passions, comme l'ont enseignée
Hafis et Goëthe, cet audacieux débridement, cette li-
cencia morum7 spirituelle et corporelle, par exception

7. « Licence des mœurs. »

136
Pour une histoire naturelle de la morale

pour ces vieux sages originaux, ces ivrognes pour qui il


« n'y a plus guère de danger ». Voilà encore une contri-
bution au chapitre de « la morale de la peur ».

199

Dans la mesure où, de tous les temps, depuis qu'il y a


des hommes, ily a eu aussi des troupeaux (associations
de familles, communautés, tribus, peuples, Etats, Egli-
ses) et toujours beaucoup d'obéissants par rapport au
petit nombre de ceux qui donnaient des ordres - en
considérant donc que, jusqu'à présent, l'obéissance a été
au mieux et le plus longtemps exercée et enseignée chez
les hommes, on est en droit de supposer que maintenant
en moyenne le besoin correspondant est né chez cha-
cun, comme une sorte de conscience formelle qui or-
donne: «tu dois absolument faire telle chose, tu dois
absolument ne pas faire telle autre chose », bref, «tu
dois ». Ce besoin cherche à se satisfaire et à remplir sa
forme d'un contenu; il accrochera selon sa force, son
impatience et sa tension avec le choix limité d'un
appétit grossier et il acceptera tout ce qui lui sera crié à
l'oreille par toutes les instances quelles qu'elles soient
- parents, maîtres, lois, préjugés de classe, opinions
publiques. L'étrange limitation du développement hu-
main, ce qu'il y a d'hésitation, de lenteur, et souvent de
régression et de répétition, repose sur le fait que l'ins-
tinct de troupeau de l'obéissance est pour le mieux
hérité aux dépens de l'art de commander. Si l'on sup-
pose cet instinct porté à ses dernières extrémités, c'est
alors que manqueront les représentants de l'ordre et les
indépendants; ou bien ils souffriront intérieurement de
leur mauvaise conscience et ils devront s'inventer une
illusion pour pouvoir exercer le commandement: à
savoir l'illusion qu'ils ne font aussi qu'obéir. Cet état de
choses est celui qui sévit aujourd'hui en Europe: je

137
l'appelle l'hypocrisie morale des dirigeants. Ils ne savent
se protéger de leur mauvaise conscience autrement
qu'en se conduisant comme les exécuteurs de comman-
dements antiques ou supérieurs (émanant des ancêtres,
de la Constitution, du droit, des lois ou même de
Dieu), ou ils empruntent même à la mentalité du trou-
peau, telles que «premier serviteur du peuple» ou
«instrument du bien public ». D'un autre côté,
l'homme grégaire se donne aujourd'hui en Europe l'ap-
parence d'être la seule espèce d'homme autorisée, et il
glorifie ses qualités en vertu desquelles il est docile,
sociable et utile au troupeau, comme si les seules vertus
véritablement hUlnaines étaient: la sociabilité, la bien-
veillance, les égards, le goût du travail, la mesure, la
modestie, l'indulgence, la pitié. Mais pour les cas où
l'on ne croit pas pouvoir se passer des chefs et des
moutons conducteurs, on fait aujourd'hui essais sur
essais pour remplacer les gouvernants par la juxtaposi-
tion d'hommes de troupeau avisés: c'est l'origine, par
exemple, de toutes les constitutions représentatives.
Quel bienfait, quelle libération d'un joug à la longue
intolérable, malgré tout, que l'apparition d'un maître
absolu; la grande preuve en fut l'effet que produisit
l'apparition de Napoléon - l'histoire de l'influence de
Napoléon est, de peu, l'histoire du bonheur suprême
auquel il a été donné à ce siècle d'atteindre dans ses
hommes les plus valeureux et dans ses moments les
meilleurs.

200

L'homme d'une époque de dissolution brassant les races


les unes aux autres et qui porte en tant que tel dans sa
chair l'héritage d'une origine multiple, c'est-à-dire des
instincts et des échelles de valeur en opposition et
souvent pas seulement en opposition mais en lutte les

138
Pour une histoire naturelle de la morale

uns contre les autres, et ne se donnant que rarement du


répit - un tel homme, produit des civilisations tardives
et des lumières brisées, sera en moyenne un homme
faible: son aspiration la plus fondamentale va dans le
sens de voir cesser la guerre qu'il incarne; le bonheur
lui apparaît conforme à une médecine et à une menta-
lité apaisantes (par exemple épicurienne ou chrétienne),
principalement comme le bonheur du repos, de la tran-
quillité, de la satiété, de l'unité finale, le bonheur du
« sabbat des sabbats », pour parler avec le rhéteur saint
Augustin, qui fut lui-même un tel homme. Mais si
l'opposition et la guerre agissent dans une telle nature
comme un charme et un attrait de plus vers la vie, et si
d'ailleurs à ses instincts puissants et irréconciliables
s'ajoutent encore par l'hérédité et l'éducation une maî-
trise et une fissure propres pour se livrer bataille à soi-
même, c'est-à-dire la maîtrise de soi, la duperie de soi:
alors naissent ces insaisissables magiciens, ces insonda-
bles, ces hommes énigmatiques prédestinés à la victoire
et à la séduction et dont la plus belle expression fut
Alcibiade et César (auxquels j'aimerais ajouter ce pre-
mier Européen à mon goût, Frédéric II de Hohenstau-
fen), peut-être Léonard de Vinci parmi les artistes. Ils
apparaissent exactement aux mêmes époques où le type
plus faible, avec son aspiration au repos, paraît au
premier plan: les deux types dépendent l'un de l'autre,
et proviennent des mêmes causes.

201

Aussi longtemps que l'utilité qui règne dans les juge-


ments de valeur demeure la seule utilité du troupeau,
aussi longtemps que le regard reste tourné uniquement
sur la conservation de la communauté, et que l'on tient
pour immoral, exactement et exclusivement, ce qui
paraît dangereux à la survie de la communauté: aussi

139
longtemps il ne peut y avoir aucune «morale du pro-
chain». Admettons qu'il se trouve, là aussi, déjà, une
pratique permanente de la considération, de la pitié, de
la justice, de la douceur, de l'entraide; admettons qu'à
ce stade de la société tous ces instincts qui seront
désignés plus tard de leur nom honorable de « vertus»
et que l'on finit presque par confondre sous le concept
de « moralité» soient déjà en action: à ce moment-là, ils
n'appartiennent pas encore au domaine des jugements
de valeur de la morale - ils sont encore extra moraux.
Par exemple, un acte de pitié, à la plus belle époque
romaine, ne signifie ni bien ni mal, ni moralité ni
immoralité; et si on le loue, une sorte de mépris
involontaire se rapporte fort 'bien à cette louange dès
qu'il est comparé à quelque action servant les intérêts
du public, de la res publica. Enfin, 1'« amour du pro-
chain» est toujours quelque chose d'accessoire, en par-
tie conventionnel et d'apparence presque arbitraire
comparé à la crainte du prochain. Dès que la structure
de la société est établie dans son ensemble, et paraît
protégée des dangers extérieurs, c'est cette crainte du
prochain qui ouvre encore de nouvelles perspectives du
jugement de valeur en morale. Certains instincts forts et
dangereux tels que l'esprit d'aventure, la témérité, la
vengeance, la dissimulation, la rapacité, l'esprit de do-
mination qui, pour leur utilité publique, étaient jusque-
là non seulement respectés - sous d'autres noms que
ceux précédemment cités, bien entendu - mais
devaient être fortifiés et entretenus (parce qu'on en
avait constamment besoin dans le péril public contre
l'ennemi commun) ne sont plus ressentis alors que dans
leur double aspect dangereusement violent - mainte-
nant que leur manquent les canaux de dérivation - et,
progressivement, Inarqués du sceau de l'immoralité et
laissés pour compte à la calomnie. Dès lors, instincts et
tendances opposés viennent à l'honneur dans la morale;
l'instinct du troupeau tire peu à peu ses conséquences.

140
Pour une histoire naturelle de la morale

Le grand péril ou le peu de danger pour la commu-


nauté, le danger pour l'égalité, qui entre dans une
opinion, dans un état et dans un sentiment, une volonté,
une disposition, c'est ce qui constitue la perspective
morale: la crainte est ici aussi de nouveau la mère de
la morale. Ce sont des instincts les plus élevés et les
plus puissants quand ils entraînent, dans leur manifesta-
tion passionnée, l'individu bien au-delà et bien au-
dessus de la moyenne et du niveau le plus bas de la
conscience grégaire, que provient la ruine de la dignité
de la communauté; sa foi en elle-même, pour ainsi dire
sa colonne vertébrale, se brise: par suite, on marquera
ces instincts du sceau de l'infamie et on les calomniera.
La haute indépendance de l'intellect, la volonté de
solitude, la grande raison sont déjà ressenties comme un
danger; tout ce qui élève l'individu au-dessus du trou-
peau et tout ce qui donne la crainte du prochain
s'appelle désormais méchant,. la mentalité juste, mo-
deste, soumise, égalitaire, la mesure moyenne dans les
désirs acquièrent l'honneur moral et l'appellation de
moralité. Finalement, en des circonstances très pacifi-
ques, l'occasion et la contrainte manquent toujours
davantage pour faire l'éducation du sentiment à la
sévérité et à la dureté; et maintenant cette sévérité
commence à troubler la conscience jusque dans la jus-
tice ; une noblesse haute et dure, une responsabilité de
soi offensent presqlle et éveillent la méfiance,
1'« agneau », pis encore le «mouton» gagnent en con-
sidération. Il y a un degré morbide de sclérose et
d'affaiblissement dans l'existence de la société où celle-
ci prend parti pour celui qui lui a causé des torts, pour
le criminel, et cela avec sérieux et honnêteté. Punir:
cela lui semble injuste de toute façon - il est certain
que l'idée de «punir» et de «devoir punir» lui fait
mal, lui fait peur. « Ne suffit-il pas de le rendre inoffen-
sif? A quoi bon punir? Punir même est effroyable! »
- avec cette question de la morale du troupeau, la
141
morale de la peur tire ses dernières conséquences.
En admettant que l'on puisse surtout supprimer le
danger, la raison de craindre, on aurait en même
temps supprimé cette morale: elle ne serait plus néces-
saire, elle ne se tiendrait plus elle-même pour néces-
saire !
Qui examine la conscience de l'Européen d'aujour-
d'hui aura toujours à tirer des mille plis et replis
moraux le même impératif de la peur du troupeau:
«nous voulons qu'il n'y ait plus rien à craindre un
jour!» Un jour - la volonté et le chemin qui y
conduisent s'appellent aujourd'hui en Europe avant tout
le « progrès».

202

Répétons tout de suite une fois encore ce que nous


avons déjà dit cent fois; car les oreilles d'aujourd'hui
ne sont pas bienveillantes pour de telles vérités, nos
vérités. Nous savons déjà assez, combien il paraît déso-
bligeant de voir compter l'homme en général, sans fard
ni symbole, parmi les bêtes; mais cela nous sera im-
puté presque comme une faute d'utiliser constamment
et dans un rapport direct avec les hommes des « idées
modernes», les expressions de « troupeau», « instincts
de troupeau », et autres semblables. Qu'importe! Nous
ne pouvons faire autrement: car c'est là justement que
réside la nouveauté de notre façon de voir. Nous avons
trouvé que, dans tous les jugen1ents moraux essentiels,
l'Europe est devenue unanime et avec elle, les pays où
règne son influence: on sait clairement en Europe ce
que Socrate disait ne pas savoir et ce que cet antique et
fameux serpent de naguère promettait d'enseigner -on
« sait» aujourd'hui ce qu'est le bien et ce qu'est le mal.
Ce doit être dur à entendre et pénible à comprendre

142
Pour une histoire naturelle de la morale

que ce que nous ne cessons d'affirmer toujours: à


savoir que ce qui ici croit savoir, ce qui ici se glorifie
lui-même avec ses louanges et ses blâmes, ce qui se dit
bon, c'est l'instinct de l'homme de troupeau: en tant
qu'il a surgi et acquis la prépondérance et la domina-
tion sur les autres instincts et l'acquiert toujours davan-
tage, conformément au rapprochement et à l'assimila-
tion physiologiques dont il est le symbole. La morale
est, dans l'Europe d'aujourd'hui, une morale de trou-
peau - ainsi que nous comprenons les choses, elle
n'est donc qu'une espèce de morale humaine à côté de
laquelle, avant laquelle, après laquelle beaucoup d'au-
tres, des morales supérieures surtout, sont possibles ou
devraient l'être. Mais contre une telle «possibilité »,
devant un tel « devoir-être », cette morale se défend de
toutes ses forces: elle dit, opiniâtre et inexorable: «je
suis la morale même; en dehors de moi, il n'y a pas de
morale! » - en outre, avec l'aide d'une religion qui fut
consentante aux désirs les plus sublimes du troupeau et
qui les flattait, on en est venu à trouver même dans les
institutions politiques et sociales une expression tou-
jours plus évidente de cette morale: le mouvement
démocratique constitue l'héritage du mouvement chré-
tien. Mais que son tempo soit beaucoup trop lent et
somnolent pour les impatients, les maniaques de cet
instinct, c'est ce qu'affirment les hurlements toujours
plus furieux, les grincements de dents toujours moins
réprimés de ces chiens d'anarchistes qui errent mainte-
nant par les venelles de la civilisation européenne. Ap-
paremment en conflit avec les pacifiques. et laborieux
démocrates et idéologues révolutionnaires, davantage
encore avec les philosophatres lourdauds, les illuminés
de la fraternité qui s'appellent socialistes et qui veulent
la «société libre », mais véritablement d'accord avec
tous dans l'hostilité foncière et instinctive contre tout
autre forme de société sinon le troupeau autonome
Uusqu'au refus même des concepts de «maître» et
143
d'« esclave» - « ni dieu ni maître8 », dit une formule
socialiste) ; unis dans une résistance tenace contre toute
prérogative particulière, contre tout droit particulier et
tout privilège (c'est-à-dire, en dernier ressort, contre
tout droit: car dès lors que tous sont égaux, nul n'a
plus besoin de « droits ».) unis dans la méfiance envers
la justice répressive (comme si c'était un acte de vio-
lence sur le plus faible, un tort envers ce qui n'est que
la suite nécessaire de toute la société antérieure) ; mais
tout aussi unis dans la religion de la pitié, dans la
compassion pour tout ce qui sent, vit et souffre (en
descendant jusqu'à l'animal, en montant jusqu'à
« Dieu» - l'extravagance d'une «pitié pour Dieu»
appartient à un siècle démocratique) ; tous unis dans le
cri et l'impatience de la pitié, dans la haine mortelle de
toute souffrance, dans l'incapacité presque féminine de
la voir en spectateur, dans l'incapacité de pouvoir faire
souffrir; unis dans l'obscurcissement et l'effémination
involontaires sous l'influence desquels l'Europe semble
menacée d'un nouveau bouddhisme; unis dans la foi en
la morale de la pitié universelle, comme si c'était la
morale en soi, le sommet, le sommet enfin atteint par
l'humanité, l'unique espoir du futur, la consolation du
présent, la grande rédemption de toute faute du passé
- tous unis dans la foi en la collectivité rédemptrice,
donc dans la foi au troupeau, en « soi »" ..

203

Nous qui sommes d'une autre croyance - nous pour


qui le mouvement démocratique ne constitue pas seu-
lement une forme de décadence de l'organisation politi-
que, mais aussi une forme de décadence, c'est-à-dire
8. En français dans le texte. Charles Longuet, d'abord proudhonien
et ensuite marxiste, gendre de Marx, réunissait sous la bannière de
la «Rive gauche» nombre d'ouvriers athées opposés à la propriété.

144
Pour une histoire naturelle de la morale

une forme d'amoindrissement de l'homme, du fait de


son nivellement et de sa diminution de valeur: où
devons-nous porter nos espoirs?
Vers de nouveaux philosophes, il n'y a pas de choix;
vers des esprits assez forts et assez proches des origines
pour donner le coup d'envoi sur des appréciations op-
posées et pour renverser les « valeurs éternelles », pour
les transvaluer ; vers des précurseurs, des hommes du
futur qui, dès le présent, serrent le lien et le joint qui
lieront la volonté sur des voies nouvelles pour des
millénaires. Enseigner à l'homme l'avenir de l'homme
comme étant sa volonté, comme étant dépendant d'une
volonté humaine, et lui préparer de grands risques, de
grandes expériences collectives de discipline et d'éduca-
tion pour mettre fin de la sorte à cette domination
effroyable de l'absurde et du hasard qui s'appela jus-
qu'ici «histoire» - l'absurde du «plus grand nom-
bre » n'en est plus que la dernière forme - c'est en vue
de quoi une nouvelle espèce de philosophes et de gou-
vernants sera nécessaire un jour et à l'image desquels
tout ce qu'il y a eu sur terre d'esprits dissimulés,
terribles et bienveillants pourrait faire l'effet d'être terne
et rapetissé. C'est l'image de tels guides qui s'impose à
nos yeux - dois-je le dire à haute voix, libres esprits?
Les circonstances que l'on devrait en partie créer, en
partie utiliser; les voies et les épreuves probables en
vertu desquelles une âme s'élèverait à une telle hauteur
et à une telle force qu'elle ressente en elle l'obligation
de ces tâches; une transvaluation des valeurs sous
l'emprise et sous le marteau de laquelle une conscience
serait forgée, un cœur transformé en airain, rendu ca-
pable de supporter le poids d'une telle responsabilité;
d'autre part, la nécessité de semblables guides, le danger
épouvantable qu'il y aurait à ce qu'ils puissent faire
défaut, échouer et dégénérer - voilà quels sont nos
soucis propres, ce qui nous assombrit, vous le savez,
Iibres esprits; voilà les pensées lourdes et lointaines, les

145
orages qui traversent le ciel de notre vie. Il existe peu
de douleurs aussi vives que celle d'avoir un jour vu,
deviné et pressenti comment un homme extraordinaire
s'est dévoyé et a dégénéré: mais qui a l'œil rare pour
discerner le péril universel de la dégénérescence de
l'homme lui-même qui, comme nous, a reconnu
l'énorme hasard qui jusqu'ici a joué son jeu sur l'avenir
de l'homme - un jeu auquel ne participa jamais au-
cune main et pas même un «doigt de Dieu» ! - qui
devine la fatalité qui se tient cachée dans la candeur
stupide et la stupide crédulité des «idées modernes »,
pis encore dans toute la morale chrétienne européenne,
celui-là souffre d'une angoisse à nulle autre pareille -
.il saisit en effet d'un seul regard tout ce qu'il y aurait
encore à tirer de l'homme grâce à un rassemblement et
une concentration favorables de forces et de devoirs; il
sait avec tout le savoir de sa conscience que l'homme
n'a pas encore épuisé ses plus grandes possibilités et il
sait combien de fois déjà le type humain s'est trouvé
devant des décisions aventureuses et sur de nouvelles
voies - il sait encore mieux, et de par son souvenir le
plus douloureux, quels ont été les obstacles misérables
contre lesquels s'est toujours brisé un être appelé à un
devenir supérieur, comment il a défailli, a déchu, est
devenu pitoyable. La dégénérescence totale de l'homme
parvenue jusqu'à ce qui, aujourd'hui, apparaît comme
« l'homme de l'avenir» pour ces lourdauds et ces débi-
les du socialisme, leur idéal! - cette dégénérescence et
ce rapetissement de l'homme jusqu'à la parfaite bête de
troupeau (ou, comme ils disent, jusqu'à l'homme de la
« société libre»), cette régression de l'homme jusqu'à
cet animal nain des droits égaux et des prétentions
égales est chose possible, il n'y a pas de doute! Qui a
médité cette possibilité jusqu'à son terme, connaît un
dégoût de plus que le restant des hommes - et peut-
être aussi une tâche nouvelle!

146
SIXIÈME PAR TIE

Nous, les savants

204

Au risque de faire apparaître que le fait de moraliser est


ce qu'il a toujours été - c'est-à-dire l'impudence de
montrer ses plaiesl, d'après Balzac - j'oserais m'ins-
crire en faux contre le déplacement inconvenant et
dommageable qui menace d'affecter aujourd'hui l'ordre,
s'établissant à l'insu de tous et dans la meilleure cons-
cience, entre la science et la philosophie. Je pense que,
si l'on se fonde sur sa propre expérience - expérience,
me semble-t-il, signifie toujours mauvaise expérience?
- on doit avoir le droit d'intervenir sur une si haute
question de hiérarchie: pour ne pas parler des couleurs
en aveugles ou contre la science comme les femmes et
les artistes (<< Ah! cette méchante science, soupirent
leur instinct et leur pudeur, elle parvient toujours à
éventer la mèche! »). La déclaration d'indépendance de
l'homme de science, son émancipation à l'égard de la
philosophie, c'est un effet des plus délicats de la raison
et de la déraison démocratiques: la glorification de soi,

1. En français dans le texte.

147
la présomption du savant sont partout aujourd'hui dans
leur plus belle fleur et leur plus beau printemps - ce
qui ne doit pas laisser dire que, dans ce cas, la louange
de soi sente bon. «Plus de maîtres! » - ainsi le veut
ici aussi l'instinct plébéien; et une fois maintenant que
la science s'est défendue, avec le plus grand succès, de
la théologie dont elle fut trop longtemps la servante, la
voilà pleine d'arrogance et de déraison, faisant la loi à
la philosophie et jouant à son tour au «maître» -
que dis-je! au philosophe. Ma mémoire - la mémoire
d'un homme de science avec votre permission! -
regorge de naïvetés orgueilleuses que j'ai entendues du
côté des jeunes naturalistes et des vieux médecins sur la
philosophie et les philosophes (pour ne pas parler des
plus cultivés et des plus présomptueux de tous les
érudits, les philologues et les pédagogues, qui le sont
l'un et l'autre par profession). Tantôt c'était le spécia-
liste de service qui s'opposait instinctivement et généra-
lement à toutes les capacités et à tous les travaux
relevant de l'esprit de synthèse; tantôt le travailleur
laborieux qui avait perçu un parfum d'oisiveté et de
volupté noble dans l'âme du philosophe et s'en trouvait
lésé et diminué. Tantôt c'était le daltonisme de I'utili-
tariste qui ne voyait dans la philosophie qu'une succes-
sion de systèmes réfutés et une dépense gaspilleuse qui
ne « profite » à personne. Tantôt surgissait la peur d'un
mysticisme déguisé et d'une limitation occulte de la
connaissance; tantôt le mépris de philosophes particu-
liers qui s'était involontairement généralisé en un mé-
pris de la philosophie. Enfin, le plus souvent, ce que je
trouvais chez le jeune érudit, derrière le mépris hautain
de la philosophie, c'était la mauvaise influence d'un
philosophe même auquel, à la vérité, on avait refusé
dans l'ensemble l'obéissance, sans échapper cependant à
l'interdit qu'impliquaient les jugements dépréciatifs vi-
sant d'autres philosophes - avec pour résultat un
désaveu total de toute philosophie. (De même sorte me

148
Nous, les savants

paraît être l'influence de Schopenhauer sur la nouvelle


Allemagne: par sa rage inintelligente contre Hegel, il
est parvenu à rejeter la dernière génération tout entière
hors du contexte de la culture allemande, culture qui,
tout bien pesé, a été un sommet du sens historique doué
d'une délicate divination: mais, en la matière juste-
ment, Schopenhauer était d'une pauvreté, d'un manque
de réceptivité et d'un parti pris anti-allemand qui confi-
naient à la génialité). Surtout, dans l'ensemble, il est
possible que ce soit avant tout le caractère «humain,
trop humain», bref la misère de la philosophie mo-
derne elle-même qui ait porté tort au respect de la
philosophie et ait ouvert grandes les portes à l'instinct
plébéien. Que l'on reconnaisse à quel point notre
monde moderne est éloigné de l'espèce entière des
Héraclite, Platon, Empédocle, et de tout ce qu'on a pu
nommer de ces solitaires de l'esprit superbe et royal, et
reconnaissons combien un brave homme de science,
peut se sentir, à juste titre, d'une meilleure espèce et
d'une meilleure origine devant de tels représentants de
la philosophie qui, par la grâce de la mode d'aujour-
d'hui, sont, soit portés aux nues, soit rabaissés plus bas
que terre - en Allemagne, par exemple, les deux lions
de Berlin, l'anarchiste Eugen Dühring et l'amalgamiste
Eduard von Hartman. C'est particulièrement le specta-
cle de ce micmac de philosophes qui s'appellent « phi-
losophes de la réalité» ou «positivistes », qui est sus-
ceptible de jeter dans l'âme d'un savant jeune et ambi-
tieux une méfiance dangereuse: ce sont, tout au plus,
des érudits et des spécialistes, c'est évident! - ce sont
tous des vaincus qui ont été récupérés sous le joug de la
science et qui naguère ont espéré tirer davantage d'eux-
mêmes, sans avoir un droit à ce « davantage» et à la
responsabilité qu'il entraîne - et maintenant, honnêtes,
pleins de ressentiment et de colère rentrée, ils représen-
tent en parole et en acte l'incrédulité en n1atière de
souveraineté philosophique ou de mission souveraine de

149
la philosophie. En dernier ressort: comment pourrait-il
en être autrement? La science est aujourd'hui dans sa
fleur, elle arbore copieusement sa bonne conscience,
tandis que ce dans quoi toute la philosophie moderne a
progressivement sombré, ce résidu actuel de philosophie
s'attire méfiance, hostilité, sinon raillerie et pitié. La
philosophie réduite à la « théorie de la connaissance»,
tout juste une timide théorie de l' epoche2, une timide
doctrine de l'abstention: une philosophie qui ne passe
plus le seuil et qui se refuse péniblement le droit
d'entrée - telle est la philosophie in extremis, une fin,
une agonie, quelque chose qui fait pitié. Comment une
telle philosophie pourrait-elle dominer!

205

Les dangers qui menacent le développement de la philo-


sophie sont aujourd'hui si multiples qu'il est permis de
douter que ce fruit ne parvienne jamais à maturité. Le
domaine et l'édifice des sciences se sont accrus jusqu'à
l'énormité et, en même temps, aussi, la probabilité pour
le philosophe de se lasser d'étudier ou de se fixer sur
quelque point et de se « spécialiser» ; de la sorte, il ne
parvient plus à la hauteur philosophique, c'est-à-dire à
la vue d'ensemble, au coup d'œil circulaire et à la vue
plongeante. Ou il y parvient trop tard, lorsque sont déjà
passées sa jeunesse et sa vigueur; ou, lorsqu'il est
atteint, alourdi, amoindri, au point que son regard, la
totalité de son jugement de valeur ne signifient plus
grand-chose. C'est peut-être justement la finesse de sa
conscience intellectuelle qui le fait hésiter et s'attarder
en chemin; il craint la tentation de dilettantisme, de
polyvalence pour ce SIui est des tentacules et des anten-
nes, il sait trop bien que celui qui a perdu le respect de

2. Le doute )).

150
Nous, les savants

soi, serait-il voué à la connaissance, ne peut plus, ni


commander ni conduire: à moins qu'il ne veuille deve-
nir une sorte de grand comédien, de Cagliostro philoso-
phique, un preneur de rats dans l'ordre intellectuel, bref
un séducteur. C'est finalement une question de goût; si
ce n'était même une question de conscience. Il s'ajoute
à cela, pour redoubler les difficultés propres au philo-
sophe, que ce dernier exige de lui -même un jugement,
un oui ou un non, non pas sur les sciences, mais sur la
vie et la valeur de la vie - et qu'il a de la difficulté à
se convaincre du droit ou même du devoir qu'il a
d'énoncer ce jugement; aussi doit-il chercher sa voie
vers ce droit et cette croyance en se fondant unique-
ment sur les expériences les plus vastes - peut-être les
plus nuisibles et les plus ruineuses - et souvent est-ce
en hésitant, en doutant, en se taisant. Par ce fait, la
foule a longtemps méconnu le philosophe et l'a con-
fondu soit avec l'homme de science et l'érudit idéal,
soit avec le mystique de Dieu, l'exalté religieux au-
dessus de tout, dématérialisé, «hors du monde », et
entend-on jamais aujourd'hui louer quelqu'un parce
qu'il vit «comme un sage» ou «comme un philoso-
phe », cela ne signifie à peu près rien de plus que: « il
est prudent et vit retiré». La sagesse, c'est pour le
peuple comme un sort, un remède et un artifice pour se
tirer d'un mauvais pas; mais le véritable philosophe -
ainsi qu'il nous apparaît, mes amis? - vit de façon
« non-philosophique» et «non-sage », imprudent par-
dessus tout, et il sent le poids et le devoir de mille
tentatives et tentations de la vie - il se risque en
permanence, il joue le mauvais jeu...

206

Par rapport à un génie, c'est-à-dire à un être qui


procrée ou enfante, les deux mots étant pris dans leur

151
extension la plus haute - l'érudit, l'homme de science
moyen a toujours quelque chose de la vieille fille: car,
comme celle-ci, il n'entend rien à ces deux fonctions les
plus précieuses de l'homme. En fait, on leur concède
également à l'un et à l'autre, à l'érudit et à la vieille
fille, en dédommagement, la respectabilité - on souli-
gne, en ces cas, la respectabilité - et, dans l'obligation
de cette concession, on ajoute la même dose d'ennui.
Examinons plus précisément: qu'est-ce que l'homme de
science? D'abord une espèce d'homme sans noblesse,
aux vertus d'une espèce d'homme sans noblesse, c'est-à-
dire ni dominant, ni autoritaire, dénué de tout conten-
tement de soi; il a le sens du travail, le sens et la
patience de rester dans le rang, la régularité et la
mesure en matière de connaissance et de besoin, il a
l'instinct de ce qui est son semblable et des besoins de
ses semblables, par exemple cette parcelle d'indépen-
dance et de pâturage sans laquelle il ne saurait y avoir
de tranquillité propre au travail, cette prétention aux
honneurs et à la reconnaissance officielle (qui d'abord
et surtout suppose que l'on soit reconnu et digne de
l'être), cette lumière de la bonne renommée, cette con-
firmation officielle permanente de sa valeur et de son
utilité grâce auxquelles, encore et toujours, peut être
vaincue la méfiance intime, au fond du cœur de tous les
hommes dépendants et de toutes les bêtes du troupeau.
L'érudit a, comme de juste, aussi les maladies et les
défauts d'une espèce sans noblesse: il ne manque pas
de jalousie mesquine et il a un œil de lynx pour les
bassesses de ces natures à la hauteur desquelles il ne
peut s'élever. Il est confiant, mais comme celui qui se
laisse aller, non pas entraîner,. et, précisément devant
les hommes expansifs, il reste d'autant plus froid et plus
fermé - son œil est alors comme la nappe maussade
d'un lac sur lequel ne court plus aucune vague de
ravissement ou de sympathie. Ce dont un érudit peut
être capable de pire et de plus pernicieux, lui vient de

152
Nous, les savants

l'instinct de la médiocrité de son espèce: de ce jésui-


tisme de la médiocrité qui travaille instinctivement à la
ruine de l'homme d'exception et cherche à briser tout
arc tendu ou mieux encore à le détendre. Car détendre,
détendre avec égard, naturellement, d'une main compa-
tissante et confiante, c'est l'art propre du jésuitisme qui
s'est toujours entendu à se faire passer pour une reli-
gion de la pitié.

207

Aussi reconnaissant que l'on puisse se montrer toujours


à l'endroit de l'esprit objectif - et qui n'aura pas été
un jour las à mourir de tout ce qui est subjectif, et de
sa rnaudite ipsissimosité3! - enfin on doit pourtant
prendre garde même à la reconnaissance et à en freiner
l'excès avec lequel l'abnégation et la dépersonnalisation
de la pensée ont été fêtées récemment tout à la fois
comme fin en soi et comme rédemption et glorifica-
tion : ainsi qu'il en est à l'intérieur de l'école pessimiste
qui a aussi ses bonnes raisons pour rendre à son tour
les honneurs suprêmes à la «connaissance désintéres-
sée». L'homme objectif qui ne maudit ni n'injurie plus
comme le fait le pessimiste, l'érudit idéal chez qui
l'instinct scientifique parvient à croître et à fleurir après
des milliers d'échecs tantôt à moitié tantôt complets, est
sûrement l'un des instruments les plus précieux qu'il y
ait: mais il se trouve dans la main d'un plus puissant.
Il n'est qu'un instrument, disons: il est un miroir - il
n'est pas sa « propre fin ». L'homme objectif est en fait
un miroir: habitué à se soumettre, avant tout, à tout ce
qui doit être connu sans autre plaisir que de connaître,
de « refléchir » (das Abspiegeln) - il attend qu'il arrive

3. Ipsissirnositiit: terme construit à partir du latin ipse (moi-même)


affecté d'un superlatif.

153
quelque chose et se déploie alors délicatement afin de
ne pas laisser perdre les traces légères et le frôlement
des êtres abstraits à la surface de lui -même et sur son
épiderme. Ce qui lui reste encore de «personnel» lui
paraît fortuit, souvent arbitraire, plus souvent gênant:
tant il est à lui -même devenu le lieu de passage et le
reflet de formes et d'événements qui lui sont étrangers.
Il retourne à lui-même avec effort, il n'est pas rare que
ce soit en porte-à-faux; il se prend facilement pour un
autre, il se méprend sur ses propres besoins et c'est
l'unique occasion qu'il ait d'être négligent et indélicat.
Il se peut que sa santé le tourmente ou bien la mesqui-
nerie et l'atmosphère étouffante qu'il trouve chez sa
femme et ses amis, ou bien le manque de compagnie -
il s'oblige même à réfléchir à son tourment: sans
succès! Déjà sa pensée lui échappe vers un cas plus
général, et demain il saura aussi peu qu'hier comment
se tirer d'affaire. Il a perdu tout sérieux en ce qui le
concerne, il n'a même plus de temps à se consacrer à
lui-même: il est enjoué, non par absence de détresse,
mais à défaut de doigté et de moyens devant sa propre
détresse. Son ouverture habituelle envers toute chose et
toute expérience, l'hospitalité rayonnante et naturelle
avec laquelle il prend tout ce qui le touche, sa bienveil-
lance abrupte, la dangereuse insouciance de ses oui et
de ses non: hélas! il n'y a pas peu de cas où il ne doit
payer pour toutes ces vertus! - et, en tant qu'homme
principalement, il devient trop aisément le caput mor-
tuum4 de ces vertus. Si l'on veut de lui amour ou haine,
j'entends amour et haine comme Dieu, femme et bête
les comprennent - il fera ce qu'il peut et donnera ce
qu'il peut. Mais on ne doit pas s'étonner si ce n'est pas
beaucoup - s'il se montre, là justement, faux, fragile,
incertain et indécis. Son amour est voulu, sa haine
artificielle est plus un tour de force qu'autre chose, une

4. «La tête morte ».

154
Nous, les savants

petite vanité, de l'emphase. Il n'est sincère que lorsqu'il


peut être objectif: ce n'est que dans la sérénité de son
totalitarisme qu'il est encore «nature» et «naturel».
Le miroir qu'est son âme se polissant sans fin ne sait
plus ni affirmer ni nier; il ne commande pas, il ne
détruit pas non plus. «Je ne méprise presque rien5 »,
dit-il avec Leibniz: qu'on remarque et qu'on ne sous-
estime pas ce «presque»! Il n'est pas non plus un
modèle d'homme; il ne précède ni ne suit personne; il
se tient, en général, trop loin pour avoir des raisons de
prendre parti entre le bien et le mal.
Si on l'a si longtemps' confondu avec le philosophe,
l'éducateur césarien et le tyran de la culture: on lui a
fait beaucoup trop d'honneur et on a méconnu son
caractère essentiel - il est un instrument, un esclave,
quand bien même il serait certainement la plus sublime
espèce d'esclave, en soi il n'est rien - presque rien!
L'homme objectif est un instrument, un instrument de
mesure précieux, très fragile et très sensible et une
œuvre d'art, un miroir que l'on doit soigner et estimer;
mais il n'est pas un but, ni une fin, ni un commence-
ment, il n'est pas un homme complémentaire en qui se
justifie le reste de l'existence, il n'est pas une conclusion
- et moins encore un début, une création, et une cause
première, rien qui soit âpre, puissant, fondé sur soi, qui
veuille dominer: c'est plutôt rien qu'un vase délicat,
gonflé, fin, mobile qui doit attendre quelque contenu et
quelque forme pour se «former» sur eux - c'est un
homme à l'ordinaire sans forme ni contenu, un homme
«privé de soi ». En conséquence aussi rien pour les
femmes, soit dit entre parenthèses.

208
Quand aujourd'hui un philosophe donne à entendre
5. En français dans le texte.

155
qu'il n'est pas un sceptique, on a, j'espère, tiré cette
conclusion de la description ci-dessus concernant l'esprit
objectif? - tout le monde l'entend sans plaisir; on
l'examine avec une certaine crainte, on aimerait tant
interroger, encore et encore... et même, parmi les audi-
teurs effarouchés, comme il en est beaucoup en ce
moment, il passe désormais pour dangereux. Pour eux,
c'est comme s'ils entendaient, dans cette répudiation du
scepticisme, une rumeur menaçante et mauvaise, venant
du lointain; c'est comme si on expérimentait quelque
part un nouvel explosif, une dynamite de l'esprit, peut-
être une nihiline russe nouvellement découverte, un
pessimisme bonae volontatis6, qui ne doit pas seulement
dire non, ni ne veut seulement ce non, mais - on
frémit en y pensant! - met ce non en pratique. Contre
cette sorte de « bonne volonté » - volonté d'une néga-
tion réelle et effective de la vie - il n'y a aujourd'hui
de meilleur calmant ni de meilleur somnifère connu de
tous que le scepticisme, le doux pavot du scepticisme,
agréable et berceur ; et c'est Hamlet lui-même qui est
aujourd'hui prescrit par les médecins contemporains
contre 1'« esprit », et ses rumeurs souterraines. «N'a-
t-on pas donc déjà les oreilles pleines de bruits
malins? », demande le sceptique, ami du repos et pres-
que agent de la Sûreté: « cette négation souterraine est
épouvantable! Silence enfin, taupes pessimistes! » Le
sceptique, fragile créature, s'effarouche par trop facile-
ment; sa conscience est dressée à bondir au moindre
non, et même à un oui décidé et tranchant, et elle
éprouve quelque chose comme une morsure. Oui et
non! - pour lui, c'est contre la morale; inversement, il
aime à faire à sa vertu une fête de noble abstinence, en
disant avec Montaigne: «Que sais-je?» ou, avec So-
crate: «Je sais que je ne sais rien ». Ou: «Je ne m'y
fie pas, il n'y a pour moi aucune porte ouverte. » Ou :

6. « De bonne volonté ».

156
Nous, les savants

«A supposer qu'elle soit ouverte, à quoi bon vouloir


entrer?» Ou: «A quoi servent toutes les hypothèses
hâtives? Ne pas faire d'hypothèses du tout pourrait être
une preuve de bon goût. Faut-il donc absolument re-
dresser à l'instant tout ce qui est tordu? boucher d'une
étoupe chaque trou? Est-ce que le temps presse? Est-ce
que le temps n'a pas le temps? Diables que vous êtes,
ne pouvez-vous donc absolument pas attendre? Même
l'incertain a son charlne, même le sphinx est une Circé,
et même Circé était une philosophe. »
C'est ainsi que se console un sceptique; et c'est bien
vrai qu'il a besoin d'une consolation. Le scepticisme est
en effet l'expression la plus intellectuelle d'une certaine
constitution physiologique aux formes multiples qu'on
appelle, dans le langage vulgaire, neurasthénie ou état
morbide; il apparaît chaque fois que des races ou des
classes longtemps séparées les unes des autres se mélan-
gent de façon décisive et soudaine. Dans la génération
nouvelle qui reçoit en quelque sorte des mesures et des
valeurs diverses en héritage dans son sang, tout est
inquiétude, trouble, doute, tentative; les forces les meil-
leures ont une action d'inhibition, les vertus elles-
mêmes s'empêchent mutuellement de croître et de se
fortifier; dans le corps et dans l'âme font défaut l'équi-
libre, le centre de gravité, l'aplomb. Mais ce qui, chez
de tels métis, est affecté et dégénéré, c'est la volonté:
ils ne connaissent plus l'indépçndance dans la décision,
le plaisir hardi du vouloir - ils doutent de la « liberté
de la volonté », même aussi dans leurs rêves. Notre
Europe d'aujourd'hui, scène d'une tentative soudaine et
insensée d'un mélange radical de classes et par consé-
quent de races est, de ce fait, sceptique dans ses couches
supérieures et inférieures; tantôt c'est un scepticisme
mobile, à la fois impatient et lascif, qui saute d'une
branche à l'autre, tantôt il est trouble comme un nuage
alourdi de points d'interrogation - et souvent las à
mourir, las de son vouloir! Paralysie de la volonté: où

157
ne rencontre-t-on pas aujourd'hui cet infirme assis! Et
souvent encore avec quelle élégance! avec quelle séduc-
tion ! Cette maladie se couvre des habits les plus ornés,
les plus mensongers; et par exemple la plus grande part
de ce qu'aujourd'hui on offre d'« objectivité », de
« scientificité », d'« art pour l'art »7, de «connaissance
pure et désintéressée» n'est que du scepticisme embelli,
ce n'est qu'une paralysie déguisée de la volonté - tel
est, quant à moi, le diagnostic de la maladie euro-
péenne.
La maladie de la volonté s'est étendue de façon
inégale sur l'Europe: elle se montre sous la forme la
plus tenace et la plus diversifiée dans les pays où la
civilisation s'est depuis très longtemps acclimatée; elle
disparaît dans la mesure où le «barbare» - sous le
vêtement Inal ajusté de la culture occidentale - fait
encore (ou à nouveau) valoir ses droits. Dans la France
d'aujourd'hui, par conséquent, comme il est aussi facile
de l'inférer que de le montrer concrètement, c'est la
volonté qui est la plus malade; et la France, qui a
toujours eu une adresse magistrale pour tourner même
les traits les plus funestes de son esprit en quelque chose
qui soit charmant et séduisant, montre aujourd'hui sa
prépondérance culturelle sur l'Europe en étant de façon
très appropriée l'école et le théâtre de tout ce que le
scepticisme peut comporter de séduisant. La puissance
de la volonté et, de fait, la volonté de vouloir pendant
longtemps, est déjà plus forte en Allemagne centrale;
de beaucoup plus forte en Angleterre, en Espagne, en
Corse, là grâce au flegme, ici grâce à la dureté des
crânes - pour ne pas citer l'Italie qui est trop jeune
encore pour savoir ce qu'elle veut et qui doit prouver
d'abord qu'elle est capable de vouloir - mais cette
volonté est la plus forte et la plus étonnante dans cet

7. En français dans le texte. Théorie esthétique des derniers roman-


tiques et des premiers parnassiens.

158
Nous, les savants

immense Empire du Milieu où l'Europe, en quelque


manière, reflue vers l'Asie, en Russie. Là en particulier,
la force du vouloir a été fort longtemps retenue et
accumulée, là, menaçante, la volonté - dont on ne sait
si elle est une force d'affirmation ou de négation -
attend de se « libérer» pour utiliser le terme favori des
physiciens contemporains. Il faudra non seulement des
guerres en Inde et des complications en Asie pour que
l'Europe soit déchargée du plus grand de ses périls,
mais encore des bouleversements intérieurs, l'émiette-
ment de l'Empire russe en petites unités et surtout
l'introduction de la sottise parlementaire, avec le devoir
pour chacun de lire son journal au petit déjeûner. Je ne
dis pas cela parce que je le souhaite: le contraire serait
davantage selon mon cœur - c'est-à-dire une aggrava-
tion telle du péril russe que l'Europe dût se décider à se
rendre tout aussi menaçante, à se forger une volonté
unique au moyen d'une nouvelle caste dominante, une
farouche volonté de longue haleine qui lui fût propre et
qui pût se définir son but sur des millénaires - afin
que soit mis un terme final à la trop longue comédie de
sa politique des petits Etats tout comme à la multipli-
cité de ses aspirations dynastiques ou démocratiques. Le
temps de la petite politique est passé: déjà le siècle
suivant apporte le combat pour la domination de la
terre - la nécessité de la grande politique.

209

Dans quelle mesure ce nouveau siècle de guerres, dans


lequel nous autres Européens sommes évidemment en-
trés, peut être favorable aussi au développement d'une
autre sorte plus forte de scepticisme, c'est ce sur quoi
j'aimerais provisoirement m'exprimer par une simple
parabole que les amis de l'histoire d'Allemagne sauront
comprendre. Cet enthousiaste sans scrupules, amateur

159
de grands et beaux grenadiers qui, étant roi de Prusse,
donna naissance à un génie militaire et sceptique - et
par là, au fond, au type nouveau de l'Allemand s'affir-
mant dès maintenant victorieusement - le père inquié-
tant et insensé de Frédéric le Grand avait sur un point
particulier la poigne et la griffe heureuse du génie: il
savait ce qui manquait à l'Allemagne de son temps, ce
manque était cent fois plus angoissant et plus pressant
que le manque de culture ou de formes de politesse -
son aversion concernant le jeune Frédéric provenait de
l'angoisse d'un instinct profond. Les hommes man-
quaient ; et il soupçonnait, à son vif déplaisir, que son
propre fils ne fût point assez homme. En cela, il se
trompait; mais qui, à sa place, ne se serait pas
trompé? Il voyait son fils livré à l'athéisme, à l'esprit8, à
la légèreté du jouisseur, comme c'est le propre des
Français spirituels - il voyait à l'arrière-plan la grande
sangsue, l'araignée du scepticisme, il soupçonnait la
misère sans fin d'un cœur qui n'est plus assez dur ni
pour le bien ni pour le mal, d'une volonté brisée qui ne
commande plus, qui ne peut plus commander. Mais
entre-temps grandissait en son fils un scepticisme plus
dangereux et plus dur dans son genre - qui sait à quel
point favorisé par cette haine d'un père et la mélancolie
de glace d'une volonté rendue solitaire? - le scepti-
cisme de l'audace virile, proche parent du génie de la
guerre et de la conquête, et qui fit son apparition en
Allemagne sous la forme de Frédéric le Grand. Ce
scepticisme méprise et charme cependant en lui-même;
il s'insinue en profondeur et s'instaure; il n'a pas de
croyance, mais il ne se perd pas pour autant; il donne
à l'esprit une dangereuse liberté, mais il a mainmise sur
le cœur; c'est la forme allemande du scepticisme qui,
sous l'apparence d'un frédéricianisme prolongé et par-
venu à un niveau élevé d'intellectualité, a placé l'Europe

8. En français dans le texte.

160
NOllS, les savants

pour un temps dans la sujétion de l'esprit allemand et


de sa méfiance critique et historique. Grâce au caractère
viril, indomptablement fort et tenace, des grands philo-
logues et historiens critiques allemands (qui, si on les
considère correctement, étaient tous aussi des artistes de
la destruction et de l'analyse) se fixa progressivement
en musique et en philosophie, et malgré tout le roman-
tisme, une notion nouvelle de l'esprit allemand dans
laquelle la tendance au scepticisme viril dominait de
façon décisive: soit par exemple dans l'intrépidité du
regard, la hardiesse et la dureté de la main qui dissèque,
la volonté tenace à tin d'explorations dangereuses,
d'expéditions polaires de l'esprit sous des cieux désolés
et périlleux. Il doit y avoir de bonnes raisons pour que
des esprits humanitaires au cœur chaud et à l'esprit
superficiel se signent devant cet esprit: cet esprit fata-
liste, ironique, méfJhistophélique9 comme l'appelle, non
sans frissonner, Michelet. Mais si l'on veut ressentir
combien est honorifique cette crainte de 1'« homme»
dans l'esprit allemand par lequel l'Europe fut réveillée
de son « sommeil dogmatique », que l'on se rappelle la
conception ancienne qui devait être vaincue par lui -
et qu'il n'y a pas si longtemps encore une femme
masculinelo, à l'arrogance débridée, devait oser recom-
mander à la sympathie de l'Europe les Allemands
comme étant de doux lourdauds, poètes au bon cœur, à
la volonté faible. Que l'on comprenne donc enfin, dans
sa profondeur, l'étonnement de Napoléon lorsqu'il lui
fut donné de voir Goethe: il révèle ce qu'on avait
entendu durant des siècles par 1'« esprit allemand» :
« Voilà un homme! » - cela voulait dire: « C'est bien
un homme! Et je m'étais attendu à ne voir qu'un
Allemand! »

9. En français dans le texte. Mme de Staël (1 766-181 7), dans son


livre, De l'AlleHlagne.
10. Mme de Staël (1766-1817) dans son livre, De l'Allemagne.

) )
6
210

En supposant donc que, dans l'image des philosophes


de l'avenir, un trait quelconque donne à entendre qu'ils
doivent être peut-être des sceptiques dans le sens que
nous venons de dire, ainsi ne serait donc désignée
qu'une seule de leurs caractéristiques - eux-mêmes ne
seraient pas caractérisés. Avec le même droit ils pour-
raient se faire nommer des critiques; et certainement ce
seront des hommes propres à l'expérimentation. Par le
nom dont je me risque à les baptiser - j'ai déjà
souligné explicitement la recherche et le plaisir de cette
recherche: la cause en est-elle qu'étant des critiques de
corps et d'âme ils aiment à se servir de l'expérimenta-
tion dans un sens nouveau, peut-être plus large, peut-
être plus dangereux? Doivent-ils, dans leur passion de
la connaissance, poursuivre plus avant des recherches
téméraires et douloureuses au-delà de ce que le goût
amolli et attendri d'un siècle démocratique peut sanc-
tionner ? - Il n'y a aucun doute: ces hommes à venir
ne pourront le moins du monde se passer de ces qualités
sérieuses, et non sans péril, qui distinguent le critique
du sceptique, je veux dire la sûreté dans l'évaluation, la
pratique consciente d'une unité de méthode, le courage
calculé, la fermeté dans la solitude et la capacité de
répondre de ses actes! En outre, ils se reconnaissent un
goût à nier et à disséquer et une certaine cruauté
réfléchie qui sait conduire sûrement et finement le scal-
pel même si le cœur saigne. Ils seront plus durs (et
peut-être pas toujours seulement envers eux-mêmes) que
des esprits humanitaires ne pourraient le souhaiter, ils
ne s'engageront pas avec la «vérité» afin qu'elle leur
« plaise» ou les « élève» et les « enthousiasme» - ils
auront plutôt peine à croire que précisén1ent la vérité
apporte avec elle de telles jouissances pour Je sentiment.
Ils souriraient, ces esprits sévères, si quelqu'un disait
devant eux: «cette pensée m'élève: comment ne de-

162
NOlls, les savants

vrait -elle pas être vraie?», ou bien: «cette œuvre


m'enchante: comment ne devrait-elle pas être belle? »,
ou bien: «cet artiste me grandit: comment ne devrait-
il pas être grand? » Ils n'auront peut-être pas seulement
envie de sourire, mais ils auront un véritable dégoût
devant ces sortes de divagations, d'idéalismes, d'attitu-
des efféminées, hermaphrodiques ; qui saurait les suivre
jusque dans le secret de leur cœur y trouverait diffici-
lement l'intention de concilier des «sentiments chré-
tiens» avec le «goût antique », et peut-être même
encore avec le «parlementarisme moderne» (rappro-
chement que l'on retrouve même chez des philosophes à
notre époque très incertaine et, par conséquent, très
conciliatrice). La discipline critique et toute habitude
disposant à la pureté et à la rigueur dans les choses de
l'esprit, ces philosophes de l'avenir ne se les imposeront
pas seulement à eux-mêmes: ils devront probablement
les porter comme une manière de parure pour en faire
étalage - pourtant ils ne veulent pas encore pour
autant s'appeler des critiques. Cela ne leur semble pas
un mince outrage à faire à la philosophie que de
décréter, comme cela se produit aujourd'hui: «La phi-
losophie elle-même est une critique, une science critique
- et rien d'autre! » Cette appréciation de la philoso-
phie peut obtenir l'applaudissement de tous les positivis-
tes de France et d'Allemagne (et il serait possible
qu'elle eût même touché le cœur et le goût de Kant:
que l'on se rappelle le titre de ses principales œuvres)
- nos philosophes nouveaux diront cependant: les
critiques sont les instruments du philosophe et, de ce
fait, étant des instruments, ce ne sont pas des philoso-
phes ! Même le grand Chinois de Konigsberg11 ne fut
qu'un grand critique.

11. Kant.

163
211

J'insiste pour que l'on cesse enfin de confondre les


travailleurs philosophiques, et principalement les hom-
mes de science, avec les philosophes - pour que l'on
donne précisément dans ce domaine avec rigueur « à
chacun le sien 12», et pas beaucoup trop à ceux-là ni
beaucoup trop peu à ceux-ci. Il se peut qu'il soit
nécessaire à l'éducation du vrai philosophe qu'il soit
lui-même passé par tous ces degrés sur lesquels ses
servi teurs, les travailleurs scientifiques de la philoso-
phie, se maintiennent, doivent se maintenir; il doit lui-
même peut-être avoir été critique et sceptique et dog-
matique et historien, en outre poète, collectionneur,
voyageur, devineur d'énigmes, moraliste, voyant, « libre
esprit» et à peu près tout, pour parcourir le circuit des
valeurs et des sentiments de valeurs propres aux hom-
mes, et pour pouvoir, avec une diversité d'yeux et de
consciences, d'en haut plonger ses regards dans tous les
lointains et, de la profondeur, les lever vers toutes les
hauteurs. Mais toutes ces choses ne sont que des condi-
tions préliminaires de sa tâche: cette tâche elle-même
veut quelque chose d'autre - elle exige qu'il crée des
valeurs. Ces travailleurs philosophiques du lllodèle no-
ble de Kant et de Hegel ont établi et énoncé en formu-
les un état de fait considérable en matière d'évaluations
- c'est-à-dire des instaurations et des créations de
valeurs datant de naguère et qui sont devenues domi-
nantes et ont été appelées pour un temps des « vérités»
- soit dans le domaine logique ou politique (moral) ou
artistique. Ces chercheurs ont pour fonction de rendre
évident, intelligible, saisissable, maniable tout ce qui a
été produit et estimé jusqu'à ce jour, d'abréger tout ce
qui est long, même le temps, enfin de régenter le passé
12. Formule juridique :clliqlle Sllllln. Sihi quisqu(! haheat quod
SUl/ni esl: cité par Plaute, Cllrclllio, 185. Cf. Molière. .\lalade Îf1lG-
f(inaire, I, 2.

164
Nous, les savants

tout entier: un devoir considérable et prodigieux au


service duquel toute fierté délicate et toute volonté
tenace peuvent sûrelnent trouver satisfaction. Mais les
philosophes proprement dits commandent et légifèrent:
ils disent: «il doit en être ainsi», ils déterminent la
destinée et la signification de l'homme et disposent à
cet effet du travail préparatoire de tous les travailleurs
philosophiques, de tous les régents du passé - d'une
main créatrice, ils saisissent l'avenir et tout ce qui est,
et tout ce qui était devient ainsi pour eux le moyen,
l'instrument, le marteau. Leur «connaître» est un
créer, leur création est une législation, leur volonté de
vérité est - volonté de puissance.
y a-t-il aujourd'hui de tels philosophes? Y eut-il
jamais de tels philosophes? Ne doit-il pas y avoir de
tels philosophes?..

212

Toujours davantage le philosophe me paraît, étant


l'homme nécessaire de demain et d'après-demain, de
tout temps s'être trouvé et devoir se trouver en contra-
diction avec le présent d'aujourd'hui. Jusque-là, tous ces
protecteurs de l'homme que l'on nomme des philoso-
phes et qui eux-mêmes se sont rarement sentis des amis
de la sagesse mais plutôt des fous désagréables et de
dangereux points d'interrogation - tous ont trouvé
leur tâche difficile, involontaire et inévitable, mais enfin
une tâche de grandeur, en se faisant la mauvaise con-
science de leur temps. Du seul fait qu'ils portent le
couteau vivisecteur au cœur des vertus de l'époque, ils
ont révélé quel était leur propre secret: connaître une
nouvelle grandeur de l'homme, un chemin nouveau,
non pratiqué, vers l'agrandissement de l'homme. Ils ont
chaque fois mis à découvert combien se cachait d'hypo-
crisie, de commodité, de laisser-aller, de décadence,

165
combien de mensonge sous le type le plus honoré de la
moralité contemporaine, combien de vertu avait sur-
vécu,. ils disaient chaque fois: «Nous devons atteindre
un objectif, nous devons aboutir à des lieux dont vous
êtes aujourd'hui le moins familier. » Face à un monde
des «idées modernes» qui voudrait enfermer chacun
dans son coin et dans sa «spécialité », un philosophe
(au cas où il pourrait y avoir aujourd'hui des philoso-
phes) serait obligé d'établir la grandeur de l'homme, le
concept de la « grandeur» dans toute sa compréhension
et dans toute son extension, dans sa totalité au sein du
multiple: il déterminerait même la valeur et le rang à
partir de la profusion et de la diversité des choses que
chacun est susceptible de recevoir et de prendre sur lui
à partir de l'étendue de responsabilité dont chacun est
capable. Aujourd'hui, le goût du temps et la vertu du
temps affaiblissent et diluent la volonté, rien n'est aussi
actuel que la faiblesse de la volonté; quant à l'idéal du
philosophe, c'est donc la force de la volonté, la dureté
et la faculté de prendre des décisions à longue échéance
qu'il faut inclure dans le concept de « grandeur» : avec
autant de droit que la doctrine inverse, l'idéal d'une
humanité stupide, démissionnaire, découragée, déper-
sonnalisée était ajusté à une époque contraire qui, sem-
blable au XVICsiècle souffrait de l'énergie accumulée de
sa volonté et des torrents sauvages, des tempêtes de
l'égoïsme. Au temps de Socrate, dans la foule des
hommes aux instincts fatigués, au milieu des vieux
conservateurs qui se laissaient aller - « au bonheur »,
selon leurs dires, au plaisir, selon les faits, et qui, sans
relâche, ressassaient les vieilles paroles pompeuses aux-
quelles leur vie depuis longtemps ne leur donnait plus
droit, l'ironie était peut-être nécessaire à la grandeur de
l'âme, cette assurance socratique et maligne du vieux
médecin et du plébéien qui, sans ménagement, trancha
dans sa propre chair comme dans la chair et dans le
cœur du « noble », avec un regard qui disait de manière

166
NOlls, les savants

assez intelligible: «pas de faux-fuyant devant moi! Là


- nous sommes égaux! »
Aujourd'hui, au contraire, en Europe où la bête de
troupeau est seule appelée aux honneurs et où elle est seule
à les attribuer, où 1'« inégalité des droits» pourrait trop
facilement se transformer en une égalité des torts: je
veux dire dans la guerre générale contre tout ce qui est
rare, étrange, privilégié, contre l'homme supérieur, con-
tre l'âme supérieure, contre le devoir supérieur, la res-
ponsabilité supérieure, la plénitude créatrice et l' apti-
tude à gouverner - aujourd'hui la noblesse, la volonté
d'être pour soi, la possibilité d'être autre, le fait d'être à
l'écart, la nécessité de vivre sur ses réserves relèvent du
concept de « grandeur », et le philosophe révélera quel-
que chose de son propre idéal s'il affirme: «Celui-là
doit être le plus grand qui peut être le plus seul, le plus
caché, le plus écarté, l'homme par-delà le Bien et le
Mal, le maître de ses vertus, celui qui a un surcroît de
volonté; voilà ce qui doit s'appeler grandeur: ce qui
peut être à la fois divers et entier, étendu et plein. » Et
nous demandons une fois de plus: aujourd'hui, la gran-
deur est-elle possible?

213

Ce qu'est un philosophe est difficile à apprendre parce


que ce n'est pas à enseigner: on doit le « savoir », par
expérience - ou bien on doit avoir la fierté de ne pas
le savoir. Mais aujourd'hui, tout le monde parle de
choses desquelles il ne peut avoir aucune expérience; il
en est ainsi la plupart du temps et de façon déplorable
PJur le philosophe et les questions philosophiques:
ceux qui les connaissent et sont aptes à les connaître
sont très peu nombreux, et toutes les opinions populai-
res à leur sujet sont fausses. Ainsi, par exemple, le
véritable voisinage philosophique d'une tournure d'es-

167
prit hardie et relâchée, qui court prestement, et d'une
rigueur, d'une nécessité dialectique, qui ne fait aucun
faux pas, cet inconnu, de par leur expérience, à la
plupart des penseurs et des érudits et, pour la même
raison, leur paraît incroyable si on venait à leur en
parler. Ils se représentent toute nécessité comme une
misère, comme un pénible devoir de suivre, une pénible
obligation; et le fait même de penser leur semble
quelque chose de lent, d'hésitant, presque comme une
peine et assez souvent « digne de la sueur des nobles»
- mais absolument pas quelque chose de léger, de
divin, proche parent de la danse, de la pétulance!
« Penser» et «prendre une chose au sérieux», ou
« gravement », cela va de pair pour eux: ce n'est
qu'ainsi qu'ils l'ont «éprouvé ». Les artistes jouissent
déjà sur ce point d'une intuition plus fine: eux qui ne
savent que trop bien que c'est lorsqu'ils n'agissent plus
« arbitrairement », mais selon un principe nécessaire,
que leur sentiment de liberté, de délicatesse, de toute-
puissance, de création dans la composition, la disposi-
tion et la forme, arrivant à leur apogée - bref que
nécessité et « liberté de la volonté» pour eux ne font
plus qu'un. II y a enfin une hiérarchie des états spiri-
tuels qui est analogue à la hiérarchie des problèmes; et
les problèmes les plus élevés repoussent sans pitié qui-
conque se risque trop près d'eux sans être prédestiné à
les résoudre de par la hauteur et la force de son esprit.
En vain des esprits souples et ouverts à tout, ou de
braves et gauches techniciens, des empiristes s'affairent,
comme cela arrive si fréquemment aujourd'hui, avec
leur ambition plébéienne, autour de ces questions et,
pour ainsi dire, à cette « Cour des Cours» ! Mais sur de
tels tapis les pieds grossiers n'ont pas l'autorisation de
marcher: la loi originelle des choses l'a prévu; les
portes demeurent closes à ces intrus, même s'ils s'y
cognent la tête au point de la briser! Pour accéder aux
mondes élevés, il faut être «né» : on n'a droi t à la
]68
Nous, les savants

philosophie - le terme pris au sens large - seulement


par la grâce de la naissance; les ancêtres, le sang
décident là aussi. De nombreuses générations doivent
avoir élaboré la naissance du philosophe; chacune de
ses vertus doit avoir été acquise séparément, soignée,
retransmise, incarnée, et pas seulement la marche har-
die, légère, délicate, la course de ses pensées, mais
avant tout la préparation aux grandes responsabilités, la
hauteur du regard souverain, du regard qui tombe, le
sentiment de sa propre séparation de la foule, de ses
vertus et de ses devoirs, la protection bienveillante, la
défense de ce qui est mal entendu ou dénigré, que ce
soit Dieu ou le diable - la joie dans la pratique d'une
justice grandiose, l'art du commandement, l'ampleur de
la volonté, l' ceil patient qui s'étonne rarement, se lève
rarement, aime rarement...

169
SEPTIÈME PARTIE

N OS vertus

214

Nos vertus? II est vraisemblable que nous ayons, nous


aussi, nos vertus, bien que ce ne soient, équitablement,
ces vertus loyales et carrées au nom desquelles nous
honorions nos ancêtres, mais aussi dont nous nous
tenions un peu à distance. Nous autres les Européens
d'après-demain, premiers-nés du vingtième siècle -
avec tout ce qu'a de dangereux notre curiosité, notre
diversité et notre art du déguisement, notre cruauté
ramollie et pour ainsi dire édulcorée de l'esprit et des
sens - nous n'aurons probablement, si nous devions
avoir des vertus, que celles qui surent le mieux s'accor-
der avec nos penchants les plus secrets et les plus
sensibles, avec nos besoins les plus ardents: eh bien!
cherchons-les donc dans nos labyrinthes! où, comme
l'on sait, tant de choses se perdent, tant de choses
disparaissent totalement. Et y a-t-il quelque chose de
plus beau que de se mettre à la recherche de ses propres
vertus? N'est-ce pas déjà à peu près: croire à ses
propres vertus? Mais cela, «croire en ses vertus» -
n'est-<;e pas déjà au fond la même chose que ce que

171
l'on appelait jadis sa « bonne conscience », cette véné-
rable tresse conceptuelle à longue queue que nos grands
pères laissaient pendre derrière la tête, assez sou vent
aussi derrière leur entendement? Tant s'en faut que
nous voulions paraître vieux jeu et aussi vénérables que
des grands-pères; il semble donc qu'en un point toute-
fois nous soyons les dignes descendants de ces aïeux,
nous 'les derniers Européens à posséder la bonne con-
science: nous aussi nous portons leur cadenette. Ah ! si
vous saviez avec quelle rapidité, bientôt déjà - il en
ira autrement!

215

Tout comme dans le domaine des étoiles, de temps en


temps, deux soleils sont là pour déterminer la course
d'une seule planète, tout comme parfois des soleils de
couleurs diverses éclairent une planète unique, tantôt
d'une lumière rouge, tantôt d'une lumière verte, et de
nouveau simultanément l'atteignent et la couvrent d'un
flot de lumière multicolore: c'est ainsi que nous som-
mes, nous les hommes modernes, par le fait de la
mécanique complexe de notre « ciel astral », déterminé
par des morales différentes,. nos actions brillent alter-
nativement de couleurs différentes, elles sont rarement
univoques - il y a bien des cas où nous accomplissons
des actions multicolores.

216

Aimer ses ennemis? Je crois que cela a été bien appris:


cela se produit aujourd'hui sous mille aspects, en petit
et en grand; il se produit même parfois quelque chose
de plus élevé et de plus sublime - nous apprenons à
mépriser quand nous aimons, et dès lors que nous

172
Nos vertus

aimons le mieux - mais tout cela inconsciemment,


sans tapage, sans pompe, avec cette pudeur et cette
réserve de la bonté qui confisque à la bouche la parole
solennelle et la formule de la vertu. La morale comme
attitude - vient à l'encontre de notre goût d'aujour-
d'hui. Cela est aussi un progrès: comme ce fut le
progrès de nos pères quand enfin la religion comme
attitude vint à l'encontre de leur goût, y compris la
haine et l'amertume voltairienne à l'endroit de la reli-
gion (et tout ce qui relevait jadis du jargon et des poses
du libre penseur). C'est la musique de notre conscience,
la danse de notre esprit, à quoi toutes les litanies
puritaines, tous les sermons de la morale et la panoplie
des braves gens ne veulent plus s'accorder.

217

Se garder de ceux qui mettent un grand prix à ce qu'on


leur attribue: tact, moral et finesse dans le discerne-
ment moral; ils ne nous pardonneront jamais de s'être
mépris une fois devant nous (ou surtout sur nous) - ils
ne pourront éviter de nous calomnier et de nous nuire
instinctivement, même s'ils restent encore nos « amis».
Bienheureux les oublieux: car ils viendront à bout
même de leurs sottises.

218

Les psychologues de France - et où y a-t-il encore


aujourd'hui des psychologues? - n'ont pas fini d'épui-
ser leur plaisir amer et multiple à propos de la bêtise
bourgeoise!, comme si... bref, ils trahissent ainsi quel-
que chose. Flaubert, par exemple, le brave bourgeois de

1. En français dans le texte.

]73
Rouen ne vit, n'entendit et ne goûta plus rien d'autre
finalement - ce fut sa manière a lui de se torturer et
de raffiner de cruauté envers lui-même. Maintenant je
recommande, pour changer - car cela devient en-
nuyeux - une autre raison de se délecter: c'est l'in-
consciente duplicité avec laquelle tous les bons, les gros,
les braves esprits de la classe moyenne se comportent à
l'égard des esprits supérieurs et de leur tâche, cette
duplicité raffinée, brodée au crochet, jésuitique qui est
mille fois plus raffinée que l'entendement et le goût de
cette classe moyenne à ses meilleurs moments - et
même aussi que l'entendement de ses victimes -:
preuve nouvelle que 1'« instinct» est encore l'espèce la
plus intelligente entre toutes les espèces d'intelligence
qui furent découvertes jusqu'à présent. Bref, étudiez,
vous les psychologues, la philosophie de la « règle » en
conflit avec 1'« exception» : vous aurez là un spectacle
assez bon pour les dieux et pour la malignité divine!
Ou bien, pour être plus clair: pratiquez la vivisection
sur 1'« homme de bien », sur 1'« homo bonae volunta-
tis2 »... sur vous-mêmes!

219

Le fait de juger et de condamner est, en morale, la


vengeance préférée des esprits bornés envers ceux qui
sont moins bornés qu'eux; c'est aussi une manière de
dédommagement pour avoir été Inal conçus par la
nature, enfin c'est une occasion de recevoir de l'esprit et
de se raffiner - la méchanceté donne de l'esprit. Dans
le fond de leur cœur, ils se réjouissent qu'il y ait une
n1esure devant laquelle ceux qui ont été comblés de
biens et de privilèges intellectuels sont à égalité avec
eux - ils luttent pour 1'« égalité de tous devant Dieu »,

2. Cf. aphorisme 208.

174
Nos vertLlS

et pour cela ils ont presque déjà besoin de croire en


Dieu. C'est parmi eux que se trouvent les adversaires
les plus acharnés de l'athéisme. Qui leur dirait: «une
haute intellectualité est hors de comparaison avec toute
l'honnêteté et l'honorabilité d'un homme qui serait jus-
tement et en tout et pour tout moral», celui -là les
irriterait - je m'interdirai de le faire. J'aimerais plutôt
les flatter avec ma thèse selon laquelle une haute intel-
lectualité ne subsiste elle-même que comme le produit
suprème de qualités morales; et qu'elle est une synthèse
de tous ces attributs qui sont dits être ceux des hommes
« uniquement moraux» et qui ont été obtenus, un à un,
à la suite d'une longue discipline, d'un long exercice,
peut-être dans toute la chaîne des générations; et que la
haute intellectualité est précisément l'intellectualisation
de la justice et de cette rigueur de bon aloi qui se sait
chargée de maintenir l'ordre de la hiérarchie dans le
monde, parmi les choses elles-mêmes - et pas seule-
ment entre les hommes.

220

Avec cette louange actuelle si populaire en faveur du


désintéressement, on doit peut-être, non sans quelque
danger, prendre conscience de ce qui fait réellement un
intérêt pour le peuple et quelles sont, en principe, les
choses dont se soucie essentiellement et profondément
l'homme du peuple: les hommes cultivés y compris,
même les érudits et, à moins d'être abusés, peut-être
aussi les philosophes. Il ressort de cette recherche que la
plupart des choses qui intéressent et ravissent les goûts
plus raffinés et plus exercés, toute nature élevée, parais-
sent à l'homme moyen comme totalement «inintéres-
santes» - s'il y remarque cependant un dévouement, il
l'appelle «désintéressé », et s'étonne qu'on puisse agir
de façon « désintéressée». Il Ya eu des philosophes qui
J75
ont su encore prêter à cet étonnement populaire une
expression toute de séduction, de mysticisme et de
transcendance (sans doute parce qu'ils ne connaissaient
pas de leur propre expérience la nature supérieure 7) au
lieu d'exposer la vérité nue et franchement équitable, à
savoir que l'action « désintéressée» est une action très
intéressante et très intéressée, à condition que... «Et
l'amour 7» - Comment un acte d'amour aussi doit
être « non-égoïste» 7 Mais quels rustres vous êtes! -
« Et la louange de celui qui se sacrifie? » - Mais celui
qui s'est réellement sacrifié sait qu'il voulait quelque
chose en compensation et qu'il l'a reçu - peut-être
quelque chose de lui-même pour quelque chose de lui-
même - qu'il a donné ici pour recevoir d'autant plus
là-bas, peut-être pour être surtout plus ou seulement
pout se sentir «plus». Mais c'est un domaine de
questions et de réponses sur lequel un esprit exercé a
des difficultés à s'attarder: tellement la vérité doit ici
déjà réprimer les bâillements lorsqu'il lui faut répondre.
Enfin, elle est femme: on ne doit pas lui faire violence.

221

Il arrive, disait un pédant de la morale, revendeur de


futilités, que j'honore un homme désintéressé et que je
l'estime: non toutefois parce qu'il est désintéressé, mais
plutôt parce qu'il me semble avoir le droit d'être utile à
un autre homme à ses propres dépens. Bref, il s'agit
toujours de savoir qui il est et qui est l'autre. Chez
quelqu'un qui, par exemple, serait destiné et créé pour
le commandement, l'abnégation de soi et la réserve
modeste ne seraient pas une vertu, mais le gaspillage de
la vertu: ainsi me semble-t-il. Toute morale non
égoïste, qui se prend pour absolue et concerne chacun,
ne pèche pas seulement contre le goût: elle est une
incitation au péché d'omission, une séduction de plus

176
Nos vertus

sous le masque de l'humanitarisme - et précisément


une séduction et un attentat contre les hommes supé-
rieurs, les hommes rares, les hommes privilégiés. On
doit obliger les morales à se courber avant tout devant
la hiérarchie, on doit faire dévier leur arrogance en
conscience - jusqu'à ce qu'enfin elles admettent qu'il
est imlnoral de dire: «ce qui est juste à l'un est
équitable pour l'autre. »
Donc, mon bonhomme de pédant de la morale:3 méri-
tait-il vraiment d'être tourné en ridicule, lorsqu'il rappe-
lait les morales à la moralité? Mais il ne faut pas avoir
trop raison si l'on veut avoir les rieurs de son côté; un
petit grain de tort est inhérent au bon goût.

222

Dès lors que l'on prêche aujourd'hui la pitié - et,


bien entendu, maintenant aucune autre religion n'est
plus prêchée - que le psychologue tende l'oreille: à
travers toute la vanité, à travers tout le tapage qui est le
propre de ces prédicateurs (comme de tous les prédica-
teurs), il entendra un son rauque, gémissant, le son
même du mépris de soi. Il dépend (à moins qu'il n'en
soit la cause !) de l'assombrissement et de l'enlaidisse-
ment de l'Europe, qui maintenant est depuis un siècle
en période de croissance et dont les premiers symptô-
mes sont déjà esquissés dans un document, une lettre
attristée de Galiani à Madame d'Epinay : l'homme des
« idées modernes», ce singe orgueilleux, est furieuse-
ment mécontent de lui-même: c'est chose établie. Il
pâtit: et sa vanité veut seulement qu'il « compatisse ».

223

Le métis européen - un plébéien passablement laid,


3. En français dans le texte.

177
somme toute - a absolument besoin d'un costume;
l'histoire lui est nécessaire en tant que magasin de dépôt
des costumes: il est vrai, c'est pour lui une occasion de
remarquer qu'aucun costume ne lui va - il en change
et en fait échange. Que l'on considère le dix-neuvième
siècle sur ces rapides engouements, sur ces métamor-
phoses des mascarades du style: considérez-le aussi sur
les moments de désespoir quand on constate que rien
« ne nous va ».
Inutile de prendre le romantique, le classique, le
chrétien, le florentin, le baroque ou le « national», in
moribus et artibus4: rien «n'habille»! Mais 1'« es-
prit», et particulièrement 1'« esprit historique», tire
parti même de ce désespoir: toujours, on repart à la
recherche d'un nouveau lambeau du passé ou de
l'étranger, on l'adopte, on le rejette, on le range, mais
avant tout on l'étudie - nous sommes le premier siècle
spécialisé dans l'étude des «costumes», je veux dire
des morales, des articles de foi, des goûts vestimentaires
et des religions, prêts comme aucun temps ne le fut
jamais au Carnaval de grand style, au plus spirituel des
rires de Mardi-Gras, à la plus spirituelle pétulance, à
l'élévation transcendantale de l'idiotie la plus élevée, à
la raillerie aristophanesque de l'univers. Peut-être est-ce
là que nous découvrons encore le domaine de notre
invention, ce domaine dans lequel il nous est encore
possible d'être originaux, peut-être comme parodistes
de l'histoire universelle et bouffons de Dieu - peut-
être, si rien du présent n'a guère d'avenir, notre rire, au
moins, a-t-il quant à lui un avenir!

224

Le sens historique (ou la faculté de deviner vite la

4. Cf. aphorisme 28.

178
Nos vertus

hiérarchie des évaluations selon lesquelles un peuple,


une société, un homme a vécu, l'« instinct divinatoire»
pour remarquer les rapports de ces évaluations, la rela-
tion de l'autorité des valeurs à l'autorité des forces
effectives) : ce sens historique, que nous revendiquons
en Europe comme notre spécialité, nous est venu en
conséquence de la demi-barbarie ensorcelante et folle
dans laquelle l'Europe a été plongée du fait du mélange
démocratique des classes et des races - le dix-
neuvième siècle est le premier à connaître ce sens,
comme un sixième sens. Le passé de toute forme, de
tout mode de vie, le passé des civilisations qui, autre-
fois, se juxtaposaient et se superposaient, envahit, grâce
à cette confusion, nos « âmes modernes » ; nos instincts
refluent désornlais dans toutes les directions, nous som-
mes nous-mêmes une sorte de chaos - enfin 1'« es-
prit », comme je l'ai dit, en tire parti. Par la demi-
barbarie de notre corps et de nos désirs, nous avons des
issues secrètes un peu partout, comme aucun siècle
noble n'en a jamais possédé; avant tout, nous avons
accès au labyrinthe des civilisations inachevées et à cette
demi -barbarie qui fût jamais sur terre; et, dans la
mesure où la majeure partie de la culture humaine connue
fut jusqu'à présent précisément une demi-barbarie, le
« sens historique» signifie à peu près le sens et l'ins-
tinct pour toutes choses, la saveur et le palais pour
toutes choses: d'où il se démontre bientôt comme un
sens roturier. Nous goûtons, par exemple, Homère une
fois de plus: peut-être est-ce là notre progrès le plus
heureux que nous sachions goûter Homère, que les
hommes d'une civilisation noble (par exemple les Fran-
çais du dix-septième siècle comme Saint-Evremond qui
lui faisait le reproche d'un esprit vaste5, et même Vol-
taire encore, leur dernier écho) ne peuvent et ne pou-

5. En français dans le texte. Saint-Evremond a écrit une disserta-


tion sur le mot « vaste» (1685).

179
vaient facilement assimiler - et qu'ils se permettaient à
peine de goûter. La détermination précise de ce que
leur palais accepte et refuse, leur dégoût facile, leur
réserve indécise au sujet de tout ce qui leur est étranger,
leur horreur du mauvais goût, même dans le fait d'une
curiosité vive, et surtout cette rnauvaise volonté, propre
à toute civilisation noble et se suffisant à elle-même,
répugnant à s'avouer une convoitise nouvelle, une insa-
tisfaction au sujet de ce qu'elle a en propre, l'admira-
tion de l'étranger: tout cela les fixe et les oriente
défavorablement même envers les meilleures choses du
monde dès lors qu'elles ne sont pas leur propriété et
qu'elles ne pourraient pas devenir leur proie - et il n'y
a pas de sens qui soit plus inintelligible à ces hommes
que, précisément, le sens historique et sa basse curiosité
plébéienne. Il n'en va pas autrement avec Shakespeare,
cette étonnante synthèse des goûts hispano-mauresque
et saxon au sujet duquel un vieil Athénien de la compa-
gnie d'Eschyle serait presque mort de rire, à moins qu'il
ne s'en fût irrité: mais nous, nous admettons justement
cette sauvage diversité de couleurs, ce pêle-mêle de
raffinement, de trivialité et d'artifice, avec une secrète
familiarité et un plaisir du cœur; nous le goûtons
comme le raffinement de l'art, à nous destiné, et nous
nous laissons aussi peu incommoder par les vapeurs
repoussantes, par le voisinage rebutant du peuple an-
glais dont vivent l'art et le goût de Shakespeare que, par
exemple, si nous nous trouvions sur la Chiaja de Na-
pIes: où nous allons notre chemin, dans la vigilance de
tous nos sens, dans l'enchantement et l'agrément, bien
que l'odeur fétide des quartiers populaires flotte dans
l'air. Nous, les hommes du « sens historique» : en tant
que tels, nous avons nos vertus, c'est incontestable -
nous sommes sans prétention, désintéressés, modestes,
braves, pleinement maîtres de nous-mêmes, pleins de
dévouement, très reconnaissants, très patients, très ac-
cueillants - nous ne sommes, après tout, pas très

180
Nos vertus

« élégants» . Avouons-le nous finalement: pour nous,


les hommes du « sens historique », ce qu'il y a de plus
difficile à saisir, à sentir, à apprécier, à aimer, ce qui
nous trouve prévenus et presque hostiles, c'est juste-
ment la perfection et la maturité extrême que toute
civilisation et tout art finit par toucher, la noblesse
réelle des œuvres et des hommes, leur point d'arrivée
sur le lac uni du contentement de soi, alcyonien, l'or et
le froid que montrent toutes les choses qui se sont
accomplies. Peut-être notre grande vertu du sens histo-
rique tient-elle à ure opposition nécessaire au bon goût,
du moins au meilleur goût, et ces petits coups de
hasard, courts et intenses, ces apothéoses de la vie
humaine, telles qu'elles brillent un moment ici et là,
nous ne pouvons nous les figurer que maladroitement,
que contraints: ces moments de miracle où une grande
force s'immobilisait d'elle-même devant la démesure et
l'illimité - où a été goûtée une surabondance de plaisir
raffiné dans la mainmise subite, dans la pétrification,
dans la fixation et le maintien sur un sol encore trem-
blant. La mesure nous est étrangère, avouons-le; notre
joie secrète est cette joie de l'infini, de l'immense.
Semblables au cavalier sur son coursier lancé et hale-
tant, nous lâchons les rênes devant l'infini, nous les
hommes modernes, nous les demi -barbares - et nous
ne sommes dans la félicité qui est la nôtre que lorsque
nous sOlnmes - le plus exposés au danger.

225

Que ce soit hédonisme, pessimisme, utilitarisme, eudé-


monisme: toutes ces attitudes de l'esprit qui mesurent
la valeur des choses d'après le plaisir et la douleur,
c'est-à-dire d'après des états concomitants et des faits
accessoires, sont des attitudes superficielles, des naïvetés
sur lesquelles quiconque se sent conscient de ses facultés

181
créatrices et de son sens artistique, ne peut sans dédain
ni sans pitié abaisser ses regards! Pitié pour vous! ce
n'est assurément pas la pitié comme vous l'entendez: ce
n'est pas la pitié des vicieux et des vaincus au départ,
gisant autour de nous, épars sur le sol; c'est encore
moins la pitié de ces couches serviles, grondantes, op-
primées, rebelles qui aspirent à la domination - elles
l'appellent la « liberté». Notre pitié est une pitié plus
haute, visant plus 10in - nous voyons de quelle façon
l'homme se rapetisse, de quelle façon vous le rapetis-
sez ! - et il y a des moments où nous regardons notre
pitié, pris d'une angoisse indescriptible, des moments où
nous nous armons contre cette pitié - des moments où
nous trouvons votre sérieux plus dangereux que n'im-
porte quelle légèreté. Vous voulez, si possible - et il
n'y a pas de «si possible» plus insensé - abolir la
souffrance; et nous? - il semble justement que nous
voulions plutôt l'avoir plus élevée encore et plus mau-
vaise que jamais! Le bien-être comme vous l'entendez-
ce n'est pas un but, il nous semble que ce soit une
manière de finir! Un état qui, aussitôt, rend l'homme
risible et méprisable - qui fait souhaiter son déclin!
L'ascèse de la souffrance, de la grande souffrance - ne
savez-vous pas que c'est seulement cette ascèse gui a
jusqu'ici fait l'élévation de l'homme? Cette tension de
l'âme dans le malheur, qui lui décerne la force, son
frisson à la vue de sa ruine, son inventivité, sa bra-
voure, qu'il s'agisse de supporter, d'endurer, d'interpré-
ter, d'utiliser le malheur, et ce qui vous a été donné de
profondeur, de mystère, de manque, d'esprit, de ruse,
de grandeur - n'est-ce pas une acquisition de la dou-
leur, de l'ascèse de la grande douleur? Dans l'homme
sont unifiés la créature et le créateur,' dans l'homme,
on trouve la matière, le fragment, le superflu, le limon,
la boue, la démence, le chaos; mais dans l'homme se
trouvent aussi un créateur, un sculpteur, la dureté du
marteau, la divinité du spectateur et le spectacle du

182
Nos vertus

septième jour - comprenez-vous cette antithèse? Et


que votre pitié va à la « créature dans l'homme », à ce
qui doit être formé, brisé, forgé, déchiré, brûlé, rougi à
blanc, purifié - à ce qui, nécessairement, doit souffrir
et est appelé à souffrir? Et notre pitié - ne comprenez-
vous à qui elle s'adresse notre pitié inverse, quand elle
se défend de votre pitié comme du pire de tous les
amollissements et la pire de toutes les faiblesses?
Donc pitié contre pitié! - mais, répétons-le, il y a
des problèmes plus élevés que tous ces problèmes du
plaisir, de la douleur et de la pitié; et toute philosophie
qui n'a d'autre débouché est une naïveté.

226
Nous, les irnmoralistes! Ce monde qui nous concerne,
dans lequel nous avons à craindre et à aimer, ce monde
presque invisible et inaudible d'ordres subtils, de subtile
obéissance, un monde du «presque» à tous égards,
hérissé, captieux, aigu, fragile: certes, il est bien dé-
fendu contre les spectateurs indélicats et la curiosité
familière! Nous sommes liés dans un étroit garrot,
enfermés dans une camisole de devoirs, et ne pouvons
en sortir - en quoi nous sommes des «hommes de
devoir», nous aussi! Parfois, il est vrai, nous dansons
volontiers dans nos « chaînes» et entre nos « glaives» ;
plus souvent, il n'est pas moins vrai, nous grinçons des
dents et sommes irrités de la rigueur secrète de notre
sort. Mais nous pouvons faire ce que nous voulons: les
imbéciles et l'apparence disent de nous: « ce sont des
hommes sans devoirs ». Nous avons toujours les imbé-
ciles et l'apparence contre nous!

227
La probité - à supposer qu'elle soit notre vertu, celle
183
dont nous ne pouvons nous défaire, nous autres esprits
libres - maintenant nous allons y travailler avec toute
notre méchanceté et tout notre amour, et nous ne
seront jamais las de nous «perfectionner» dans notre
vertu, la seule qui nous soit restée: que son éclat puisse
demeurer un jour comme un crépuscule doré, bleui,
ironique, étendu sur cette civilisation vieillissante et son
sérieux triste et terne! Et si pourtant notre probité se
fatigue un jour, soupire, s'étire et nous trouve trop
durs, et aimerait un mieux-être, plus de légèreté, plus
de tendresse, tout comme un vice agréable: restons
durs, nous les derniers stoïciens! et, pour l'aider, en-
voyons-lui tout ce que nous avons en nous de diablerie
- notre dégoût de la lourdeur et de l'à-peu-près, notre
« nitimur in vetitum6 », notre courage aventureux, no-
tre curiosité aiguë et exercée, notre volonté de puis-
sance la plus fine, la plus camouflée, la plus intellectua-
lisée, notre Volonté de dépassement du monde qui
tournoie et rôde avec avidité aux alentours de tous les
domaines de l'avenir - portons-nous au secours de
notre « dieu» avec tous nos « diables» ! Il est probable
qu'à cause de cela on nous méconnaisse et nous con-
fonde avec d'autres: qu'importe! On dira: «Leur
'probité' - c'est leur diablerie, et rien de plus! » -
qu'importe! Et même si l'on avait raison! Tous les
dieux n'étaient-ils pas jusqu'ici des démons rebaptisés,
devenus des saints? Et que savons-nous de nous-mêmes
en fin de compte? Savons-nous comment l'esprit qui
nous mène veut s'appeler (c'est affaire de nom)? Et
combien d'esprits nous hébergeons? Notre probité,
nous, les esprits libres - veillons à ce qu'elle ne
devienne pas notre vanité, notre parure et notre pompe,
notre limite, notre sottise! Toute vertu tend à la sot-
tise, toute sottise à la vertu; « bête jusqu'à la sainteté»,

6. «Nous tendons vers l'interdit» (Ovide, An/ores Ill). Cf. Gélléa-


IOKie de la 11lorale, HIe dissertation, IX.

184
Nos vertus

dit-on en Russie - veillons à ce que par probité, nous


ne devenions encore, pour finir, des saints, des en-
nuyeux ! La vie n'est-elle pas cent fois trop courte pour
la trouver... longue? On devrait déjà croire à la vie
éternelle.

228

Qu'on me pardonne la découverte: les philosophies


morales ont toujours été ennuyeuses et du genre sopori-
fique - et, à mes yeux, la « vertu» ne peut pas être
plus desservie que par cet ennui caractéristique de ses
avocats: non pas que je veuille encore avoir méconnu
leur utilité générale. Il n'est pas sans importance que le
moins de gens possible réfléchissent sur la morale; il
importe donc beaucoup que la morale ne devienne pas
intéressante un jour ou l'autre! Mais qu'on ne s'in-
quiète pas! Aujourd'hui, il en est encore comme il en
fut toujours: je ne vois personne en Europe qui ait (ou
donne) l'impression que la réflexion morale puisse être
poussée dangereusement, insidieusement, de manière sé-
duisante - que la fatalité puisse y entrer! Que l'on
considère par exemple les infatigables et inévitables
utilitaristes anglais, comme ils vont et viennent (une
comparaison homérique le dirait plus clairement) digne-
ment et lourdement sur les traces de Bentham, tout
comme lui -même déjà marchait sur les traces du digne
Helvetius (non, ce ne fut pas un homme dangereux, cet
Helvetius7; ce sénateur prococurante, pour parler
comme Galiani8). Pas de pensée neuve, rien de la
tournure raffinée, ni de l'envergure d'une pensée an-

7. Helvétius (1715-1771) philosophe français auteur de De l'esprit


(1758).
8. La dernière partie de la parenthèse ne se trouve pas dans le
manuscrît mais a été ajoutée par Nietzsche sur un exemplaire de
Par-delà le bien et le niaI.

185
cienne, pas même un historique de ce qui fut pensé
jadis: une littérature impossible, en somme, pour peu
qu'on ne s'entende pas à la relever d'une once de
méchanceté. En effet, il s'est glissé jusque chez ces
moralistes (que l'on doit lire sans désemparer avec des
pensées marginales, s'il faut les lire) ce vieux vice
anglais qui s'appelle le cant, qui est la tartuferie morale,
cachée cette fois sous la forme nouvelle de la scientifi-
cité: il n'y manque pas non plus de résistance secrète
contre le juste remords dont souffrira une race d'an-
ciens puritains dans toute étude scientifique de la mo-
rale. (Un moraliste n'est-il pas l'opposé d'un puritain?
C'est-à-dire en tant que penseur qui prendrait la morale
comme douteuse, hypothétique, bref comme un pro-
blème? Moraliser, ne serait-ce pas - immoral?) En
fin de compte, ils veulent tous que la moralité anglaise
ait raison: dans la mesure précisément où elle sert le
mieux I'humanité, ou 1'« intérêt général», ou « le bon-
heur du plus grand nombre», non! le bonheur de
l'Angleterre. Ils voudraient, à force, se prouver que
s'appliquer au bonheur anglais, je veux dire au conlfort
et à la fashion (et, en dernier lieu, obtenir un siège au
Parlement), ce serait en même temps le juste chemin de
la vertu, et que tout ce qu'il y a eu de vertu dans le
monde jusqu'à ce jour a consisté précisément dans cet
effort. Aucune de ces pesantes bêtes de troupeau, à la
conscience inquiète (qui entreprennent de mener l'af-
faire de l'égoïsme comme l'affaire du bien général) ne
veut comprendre ni flairer que le « bien général» n'est
nullement un idéal, un but, une notion concevable d'une
manière ou de l'autre, mais seulement un vomitif --
que ce qui est juste pour l'un ne peut nullement être
encore juste pour l'autre, que la prétention à une mo-
rale pour tous dessert précisément les hommes supé-
rieurs, bref, qu'il y a une hiérarchie d'un homme à
l'autre et, par conséquent, d'une morale à l'autre. C'est
une espèce d'hommes modestes et foncièrement médio-

186
Nos vertus

cres que ces utilitaristes anglais et, comme je l'ai dit,


dans la mesure où ils sont ennuyeux, on ne peut guère
assez estimer leur utilité. On devrait encore les encou-
rager: comme, pour une part, on a essayé de le faire
avec les vers suivants:
Salut à vous, braves brouettiers,
Toujours « plus c'est long, meilleur c'est »,
Plus raides toujours la tête et les genoux,
ni enthousiastes ni plaisants,
imperturbablement médiocres,
sans génie et sans esprit 19

229

Il reste encore aux époques tardives, qui devraient être


fières de leur humanité, tant de crainte superstitieuse
devant la « bête sauvage et féroce », dont la conquête
fait justement la fierté de ces époques plus humaines,
que même les vérités à la portée de tous demeurent
informulées durant des siècles, comme si l'on s'était
entendu, à les taire, parce qu'elles ont l'apparence de
rappeler à la vie cette bête sauvage enfin achevée. Peut-
être est-ce osé que de laisser se glisser une telle vérité:
d'autres voudront la rattraper et lui donner à boire
autant de « lait de la piété» qu'il en faut pour qu'elle
gise silencieuse et oubliée dans son coin!
Il faut qu'on change d'opinion quant à la cruauté, et
ouvrir les yeux; il faut enfin apprendre l'impatience
afin que ces grosses erreurs insolentes ne circulent plus
vertueusement et effrontément comme, en ce qui con-
cerne la tragédie, les ont nourries les philosophes anti-
ques et modernes. Presque tout ce que nous appelons
« civilisation supérieure» repose sur la sublimation et
l'approfondissement de la cruauté - telle est ma thèse;

9. En français dans le texte.

187
cette «bête sauvage» n'a pas du tout été achevée, elle
vit, elle prospère, elle s'est seulement divinisée. Ce qui
fait toute la volupté de la douleur inhérente à la tragé-
die, c'est la cruauté; dans ce qu'on appelle la pitié
tragique, dans la réalité fondamentale comme dans tout
ce qui est sublime, et jusque dans les frissons les plus
élevés et les plus suaves de la métaphysique, ce qui
provoque un sentiment agréable ne tient sa douceur que
de l'ingrédient de cruauté qui s'y trouve mêlé. I-Ie Ro-
main dans les arènes,- le chrétien dans les ravissements
de la Croix, l'Espagnol devant les bûchers et les COlTI-
bats de taureaux, le Japonais moderne qui se presse au
spectacle de la tragédie, l'ouvrier de la banlieue pari-
sienne qui éprouve la nostalgie des révolutions sanglan-
tes, la wagnérienne qui, volonté défaillante, laisse se
déchaîner sur elle la musique de Tristan et Yseult - ce
dont ils jouissent tous, ce dont ils sont assoiffés dans
leur ardeur mystérieuse, c'est du philtre de la grande
Circé, la «cruauté». Il faut, en la matière, bannir
assurément la psychologie balourde d'autrefois qui, au
sujet de la cruauté, enseignait en tout et pour tout
qu'elle naît à la vue des souffrances d'autrui: il y a
aussi dans sa propre souffrance, dans la souffrance que
l'on s'inflige à soi-même, une jouissance débordante de
richesse, - et chaque fois que l'homme se laisse con-
vaincre d'abnégation au sens religieux, ou de mutilation
comme les Phéniciens et les ascètes, ou, d'une manière
générale, de mortification dans ses sens et dans sa
chair, ou d'humiliation, de convulsion puritaine, de
vivisection morale et de «sacrijizio dell' intellettolD»
comme Pascal, c'est qu'il est secrètement attiré, pro-
pulsé par sa cruauté, par le dangereux frisson d'une
cruauté orientée contre lui-même. Que l'on examine
enfin que même le professionnel de la connaissance,
tandis qu'il force son esprit à connaître contre le pen-

10. Cf. aphorisme 23.

188
Nos vertus

chant de l'esprit et assez souvent aussi contre les vœux


de son cœur - c'est-à-dire à dire non là où il aimerait
affirmer, aimer, adorer - agit en artiste et transfigure
la cruauté; déjà cette façon de prendre les choses
profondément et radicalement est une violence, une
volonté de faire mal à la volonté radicale de l'esprit qui
veut inlassablement atteindre l'apparence et la surface;
déjà dans toute volonté de connaître, il y a une goutte
de cruauté.

230

Peut-être ne comprend-on pas de prime abord ce que


j'ai dit d'une « volonté radicale de l'esprit» : qu'on me
permette un commentaire.
Ce quelque chose apte au commandement que le
peuple appelle «esprit» veut régner au-dedans de soi
comme autour de soi et se sentir le maître: il a la
volonté d'aller de la diversité à la simplicité, une vo-
lonté qui enserre, qui dompte, qui aspire à dominer,
une volonté réellement dominatrice. Ses besoins et ses
facultés sont les mêmes que ceux que les physiologistes
reconnaissent à tout ce qui vit, croît et se multiplie. La
force que met l'esprit dans l'assimilation de ce qui lui
est étranger se manifeste dans un penchant énergique à
identifier le nouveau à l'ancien, à unifier le divers, à
négliger ou à rejeter ce qui se contredit absolument:
tout comme il souligne arbitrairement, relève, falsifie à
plaisir les traits déterminés et les lignes déterminées de
ce qui lui est étranger, de tout ce qui vient du « monde
extérieur ». Ce faisant, son intention porte sur l'incor-
poration de nouvelles «expériences », sur l'enregistre-
ment de choses nouvelles dans des séries anciennes -
et donc sur l'accroissement; plus précisément encore,
sur le sentÙnent d'un accroissement, sur le sentiment de
la force accrue. Cette même volonté est servie par un

J89
instinct de l'esprit apparemment opposé, une soudaine
résolution d'ignorance, d'isolement arbitraire, une fer-
meture de ses fenêtres, un refus intime de telle ou telle
chose, une façon de ne pas se laisser aborder, une
espèce d'état de défense à l'endroit de ce qui serait
connaissable, une satisfaction due à l' obscuri té, à l' ab-
sence d'horizon, une affirmation et une approbation de
l'ignorance: tout cela est nécessaire selon le degré de sa
force d'assimilation, de sa « force de digestion », pour
parler de façon imagée, et l'esprit ressemble encore
réellement le plus à un estomac. Semblablement, il faut
évoquer la volonté occasionnelle gu'a l'esprit de se lais-
ser abuser, peut-être avec l'idée malicieuse qu'il n'en est
pas ainsi, que l'on ne fait prévaloir que telle ou telle
chose, le plaisir également dû à l'incertitude et à l'équi-
voque, la jouissance intime et joviale due à l'étroitesse
voulue, au mystère d'un petit coin, due à une trop
grande proximité, à une vue superficielle, à un grossis-
sement, à un rapetissernent, à un déplacement, à un
embellissement, une jouissance intime due à l'arbitraire
de toutes ces manifestations de la puissance. Enfin, il
faut évoquer cette disposition suspecte de l'esprit à
tromper d'autres esprits et à se dissimuler devant eux,
cette pression et cette poussée continuelles d'une force
créatrice, formatrice, changeante: l'esprit y jouit de la
multiplicité de ses masques et de son astuce, il jouit
aussi d'un sentiment de sécurité. C'est justement grâce à
ses tours de Protée qu'il est le mieux défendu et caché!
A l'encontre de cette volonté d'apparence, de simpli-
fication, de masque, de manteau, bref de surface - car
toute surface est un manteau - va ce penchant sublime
du professionnel de la connaissance qui prend les cho-
ses profondément, dans leur diversité, radicalement, et
veut les prendre ainsi: comme une sorte de cruauté de
la conscience intellectuelle et du goût que tout penseur
audacieux reconnaîtra en lui-même, à condition,
comme il convient, qu'il ait assez longtemps exercé et

190
Nos vertus

aiguisé son œil sur lui -même, qu'il se soit discipliné


sévèrement et qu'il ait appris un langage rigoureux. Il
dira: « Il y a quelque chose de cruel dans la pente de
mon esprit» - que les gens vertueux et aimables
cherchent à l'en dissuader! En fait, il serait plus aima-
ble qu'au lieu de parler de cruauté, par exemple, on
raconte de nous, on ébruite ce dont on se ferait une
gloire: «une extravagante probité» - de nous, libres
esprits libres, très libres - et telle s'étendra peut-être
réellement un jour notre... gloire posthume? Pour le
moment - car il y a du temps jusque-là - nous
aimerions bien être nous-mêmes inclinés le moins pos-
sible à nous parer de ce clinquant verbal en guise de
morale: tout notre travail passé nous préserve précisé-
ment de ce goût et de sa joyeuse fantaisie. Ce sont des
mots, de beaux mots, solennels, chatoyants, cliquetants :
probité, amour de la vérité, amour de la sagesse, sacri-
fice pour la connaissance, héroïsme du véridique - il Y
a là quelque chose qui nous fait gonfler d'orgueil. l\tIais
nous autres ermites et marmottes, nous nous sommes
depuis longtemps persuadés dans toute l'intimité d'une
conscience d'ermite que cette digne pompe verbale dé-
pend de la vieille panoplie mensongère, des ors poussié-
reux de l'inconsciente vanité humaine et que, même
sous cette couleur flatteuse, sous ce maquillage qui le
recouvre, le terrible texte original, l'homo natural1, doit
être mis au jour. C'est-à-dire retraduire dans la nature
le texte humain; se rendre maître des nombreuses
interprétations vaines et fumeuses, des faux sens qui ont
été jusqu'ici griffonnés et repeints sur ce texte original
éternel, l'homo natura,. faire que l'homme se dresse
dorénavant devant l'homme, tout comme aujourd'hui
déjà, endurci dans la discipline de la science, il se dresse

11. Il ne s'agit pas de retrouver l'homme à l'état de nature, ni


l'homme naturel, mais de faire remonter l'homme tel que nous le
connaissons à ce point généalogique d'où il s'est émancipé; sous
l'llll1llanisnle retrouver la Plilsion qu'il cache.

191
devant l'autre nature, avec l'œil intrépide d'un Œdipe et
les oreilles bouchées d'un Ulysse, sourd aux appeaux
des vieux oiseleurs métaphysiciens qui lui ont trop
longtemps chanté sur des airs de flûte: «tu es davan-
tage ! tu es supérieur! tu es d'une autre origine! » -
cela peut être une tâche étrange et insensée, mais c'est
une tâche - qui pourrait le nier? Ou, pour interroger
autrement: « Pourquoi la connaissance? »
Chacun nous interrogera là-dessus. Et nous, pressés
de la sorte, nous qui nous sommes interrogés nous-
mêmes déjà cent fois à ce sujet, nous n'avons pas
trouvé et ne trouvons pas de meilleure réponse...

231

L'étude nous métamorphose et accomplit ce qu'accom-


plit toute nourriture, qui ne « conserve» pas seulement
- comme le physiologiste le sait bien. Mais, au fond
de nous, tout au fond, il y a assurément quelque chose
d'indomptable, un granit de fatalité spirituelle, de déci-
sions prédéterminées, de réponses préparées à des ques-
tions déjà choisies et préterminées. A propos de ce
problème cardinal parle un immuable «je suis cela» ;
sur l'homme et la femme, par exemple, un penseur ne
peut pas changer d'opinion, mais seulement apprendre à
fond - et découvrir enfin ce qui « est établi» en lui à
ce sujet. On trouve à temps certaines solutions de
problèmes qui nous donnent de fortes croyances; peut-
être les appelle-t-on dès lors nos «convictions». Plus
tard - on ne voit plus en elles que des traces condui-
sant à la connaissance de soi, des indications menant
jusqu'au problème que nous sommes - plus justement,
jusqu'à la grande sottise que nous sommes, jusqu'à
notre fatalité spirituelle, jusqu'à cet indomptable tout
au fond de nous.
Après ces copieuses gentillesses que je viens de com-

192
Nos vertus

mettre à mon égard, il me sera peut-être déjà permis


d'énoncer quelques vérités sur la «femme en soi» :
puisque l'on sait désormais à quel point elles ne sont
justement que mes vérités.

232

La femme veut devenir indépendante: et dès lors, elle


entreprend d'éclairer les hommes sur la «femme en
soi» - cela fait partie des pires progrès de l'enlaidisse-
ment général de l'Europe. Car que peuvent mettre au
jour ces maladroits essais de scientificité féminine et
d'exhibitionnisme? La femme a tellement de raisons
d'être pudique: elle cache en elle une telle quantité de
pédantisme, un esprit si superficiel et scolastique, tant
de mesquine présomption, de mesquin débridement et
de mesquine immodestie - que l'on étudie seulement
ses rapports avec les enfants! - toutes choses qui
étaient jusqu'à présent fondamentalement refoulées et
domptées par la crainte de l'homme. Malheur à nous, si
1'« éternellement ennuyeux dans la femme» - elle en
est riche - ose se donner libre cours! Si elle com-
mence de désapprendre foncièrement et par principe sa
subtilité et son art, celui de la grâce et du jeu, celui de
chasser les soucis, d'alléger et de prendre à la légère, si
elle désapprend sa délicate disposition pour les aimables
désirs! Déjà des voix féminines s'élèvent maintenant
qui, par saint Aristophane! font frémir; avec une clarté
toute médicale, on nous menace de ce que, en premier
et en dernier lieu, la femme attend de l'homme. N'est-
ce pas du plus mauvais goût lorsque la femme se
dispose ainsi à devenir scientifique? Jusqu'ici, heureu-
sement, les lumières étaient l'affaire des hommes, un
don des hommes - on restait à ce sujet « entre soi» ;
et il est permis, en présence de tout ce que les femmes
écrivent sur «la femme », de faire des réserves de

193
bonne méfiance quant au fait de savoir si la femme veut
- et peut vouloir - vraiment éclairer sur elle-même...
Si la femme ne cherche pas en cela une parure nouvelle
- je pense pourtant que la coquetterie appartient à
l'éternel féminin - alors elle veut provoquer la crainte
à son égard - c'est ainsi peut-être qu'elle veut domi-
ner. Mais elle ne veut pas la vérité: qu'importe à la
femme la vérité! Rien n'est dès l'origine plus étranger à
la femme, plus antipathique, plus hostile que la vérité
- son grand art est le mensonge, sa grande affaire est
l'apparence et la beauté. Avouons-le, nous autres hom-
mes: c'est précisément cet art et cet instinct que nous
honorons et aimons dans la femme: nous qui avons la vie
difficile et qui nous unissons volontiers pour notre
soulagement à des êtres entre les mains desquels, sous
les regards et dans les tendres folies desquels notre
sérieux, notre gravité, notre profondeur apparaît pres-
que comme une folie. Enfin, je pose la question: une
femme a-t-elle jamais elle-même déjà accordé la pro-
fondeur à une tête de femme, la justice à un cœur de
femme? Et n'est-il pas vrai que, tout bien pesé, «la
femme» a toujours été mésestimée la plupart du temps
par la femme même - et pas du tout par nous?
Nous souhaitons, en tant qu'hommes, que la femme
cesse de se compromettre dans ses clarifications:
comme ce fut par sollicitude pour l'homme et par
ménagement pour la femme que l'Eglise a décrété:
mulier taceat in ecclesia12! Ce fut pour l'intérêt de la
femme que Napoléon fit entendre à la trop diserte
Madame de Staël: mulier taceat in politicis13 ! - et je
pense que c'est un véritable ami des femmes qui, au-
jourd'hui, leur crie: mulier taceat de muliere14 !

12. Que la femme se taise dans l'Eglise! (St-Paul).


13. Que la femn1e se taise en politique!
14. Que la femme se taise au sujet des femmes.

194
Nos vertus

233

C'est le signe d'une corruption de l'instinct - et, cela


va sans dire, du mauvais goût - quand une femme
invoque Madame Roland ou Madame de Staël ou
« Monsieur» George Sand, comme si, ce faisant, quel-
que chose de favorable à la «femme en soi» était
démontré. Du point de vue des hommes, les dénom-
mées ne sont rien de plus que les trois femmes comiques
en soi! et précisément les meilleurs arguments involon-
taires contre l'émancipation et l'indépendance fémini-
nes.

234

La sottise à la cuisine; la femme cuisinière, l'épouvan-


table absence de jugement avec laquelle est administrée
la nourriture de la famille et de son chef! La femme ne
comprend pas ce que signifie la nutrition: et veut être
cuisinière! Si la femme était une créature pensante, elle
aurait déjà dû trouver, en cuisinant depuis des millé-
naires, les faits physiologiques les plus importants, et
elle aurait dû pareillement mettre en son pouvoir la
médecine! C'est le fait des mauvaises cuisinières - le
fait du manque complet de raison dans la cuisine - si
le développement humain a été retardé le plus long-
temps, entravé de façon la plus pernicieuse: il n'en va
aujourd'hui guère mieux. Un discours pour nos filles
aînées.

235

Il Y a des tournures et des mots d'esprit, il y a des


sentences, une petite poignée de mots, en quoi toute une
culture, toute une société se cristallise soudain. Il en est

195
ainsi de cette parole de Madame Lambert, jetée à
l'occasion, à l'adresse de son fils: « Mon an1Î, ne vous
permettez jamais que des folies qui vous feront grand
plaisir15 ». A propos, le mot le plus maternel et le plus
subtil qui ait jamais été adressé à un fils.

236

Ce que Dante et Goëthe ont pensé de la femme - le


premier en chantant: « Ella guardava suso ed io in lei16
le second en traduisant cela par: « L' éternel-
féminin nous élève17» - je ne doute pas que toute
noble femme ne se défende contre cette croyance, car
elle pense de même de l'éternel masculin...

237

Sept petits dictons de femmes:


Comme le pire ennui s'envole, dès qu'un homme vient
se traîner à nos pieds !
La vieillesse, hélas! et aussi la science donnent à la
faible vertu sa force.
Robe noire et silence habillent toute femme - intelli-
gemment.
A qui dans le bonheur suis-je reconnaissante? A Dieu
- et à ma couturière.
Jeune: grotte fleurie. Vieille: un dragon en sort.
Noble nom, belle jambe, un homme par surcroît:« ah !
fût-il à moi!

15. En français dans le texte. La citation exacte est: «Mon ami.


ne vous permettez jamais que des folies qui vous fassent plaisir ».
16. «Elle levait les yeux, et moi je la regardais ». Cf. La Dh'jlle
COlnédie, Le Paradis II, 22 : « Beatrice in suso, ed io in lei guardava ».
17. Cf. Goethe, Fallst II.

196
Nos vertus

Parole brève, sens profond - verglas pour l'ânesse!


Les femmes ont été, jusqu'à maintenant, traitées par
les hommes comme des oiseaux qui se sont égarés ici-
bas d'une quelconque hauteur: comme quelque chose
de raffiné, de fragile, de sauvage, de merveilleux, de
doux, d'immatériel - mais comme quelque chose que
l'on doit enfermer afin qu'il ne s'envole pas.

238

Se méprendre sur le problème fondamental de l'homme


et de la femme, nier l'antagonisme abyssal et la néces-
sité d'une tension éternellement hostile, rêver peut-être
de droits égaux, d'éducation égale, d'égales prétentions
et de devoirs égaux: c'est un signe typique de platitude
d'esprit, et un penseur qui, dans cette question dange-
reuse, s'est avéré plat - plat dans l'instinct! - doit
être tenu pour suspect, pis encore, pour s'être trahi et
dévoilé: probablement, sera-t-il aussi trop «court»
pour toutes les questions fondamentales de la vie, et
aussi de la vie à venir, et peut-être ne pourra-t-il avoir
raison d'aucune profondeur. Un homme qui a, en re-
vanche, de la profondeur dans l'esprit comme dans les
désirs, même cette profondeur de la bienveillance, capa-
ble de sévérité et de dureté, et souvent confondue avec
ces dernières, ne peut penser à propos des femmes que
comme un Oriental: il doit considérer la femme
comme une propriété, comme une possession qu'il est
possible d'enfermer, comme quelque chose de prédes-
tiné à la servitude et s'y accomplissant - il doit
s'appuyer ici sur la prodigieuse raison de l'Asie, sur la
supériorité de l'instinct de l'Asie, comme l'ont fait
autrefois les Grecs, les meilleurs héritiers et disciples de
l'Asie - qui, comme on le sait, depuis Homère jus-
qu'aux temps de Périclès, avec l'évolution de leur cul-
ture et de l'importance de leur force, sont aussi deve-

197
nus, pas à pas, plus sévères envers la femme, bref sont
devenus plus orientaux. Combien ce fut nécessaire,
combien logique et même combien humainement dési-
rable : c'est sur quoi on aimera réfléchir à part soi!

239

Le sexe faible n'a jamais été traité à aucune époque


avec une telle estime de la part des hommes que dans
notre siècle - cela fait partie de notre élan démocrati-
que et du caractère foncièrement démocratique de notre
goût, tout comme notre manque de respect envers la
vieillesse - quoi d'étonnant à ce qu'un mauvais usage
soit fait de cette estime? On veut davantage, on ap-
prend à avoir des exigences, on trouve enfin presque
déjà humiliant cet hommage, on préférerait la compéti-
tion pour les droits, à proprement parler la lutte totale:
bref, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons aussitôt
qu'elle perd aussi en matière de goût. Elle désapprend
de craindre l'homme: mais la femme qui « désapprend
de craindre» prostitue ses instincts féminins. Que la
femme s'enhardisse, quand ce qui inspire la crainte dans
l'homme, plus précisément quand l'homrne dans
l'homme n'est plus voulu et cultivé, c'est assez juste,
même assez compréhensible; ce qui se conçoit plus
difficilement, c'est que, de cela même, la femme dégé-
nère. C'est ce qui se produit aujourd'hui: ne nous
abusons pas à ce sujet! Là où la mentalité industrielle
n'a fait que vaincre la mentalité militaire et aristocrati-
que, maintenant la femme lutte pour l'indépendance
économique et juridique d'un commis: la «femme
commis» veille à la porte de la société moderne en
formation. En s'emparant de la sorte de droits nou-
veaux, en s'efforçant de devenir son propre « maître»
et en inscrivant le «progrès» de la femme sur ses
étendards et ses fanions, c'est l'inverse qui se produit

198
Nos vertus

avec une effroyable clarté, la femme régresse. Depuis la


Révolution française, l'influence de la femme en Europe
s'est réduite à mesure qu'elle a accumulé droits et
revendications; et, pour autant qu'elle est demandée et
exigée par les femmes elles-mêmes (et non seulement
par les hommes au crâne plat), 1'« émancipation de la
femme» se présente ainsi comme un notable symptôme
de la faiblesse et de l'engourdissement accrus des ins-
tincts féminins par excellence. Il y a de la sottise dans
ce mouvement, une sottise presque masculine, dont une
femme bien faite - qui est toujours une femme judi-
cieuse - aurait eu à rougir foncièrement. Perdre le
flair quant à la nature du sol où elle obtiendrait le plus
sûrement la victoire; négliger l'exercice de son arme
propre; se laisser aller devant l'homme, peut-être
même «jusqu'au livre» à écrire, alors qu'auparavant
on se tenait dans une discipline et une humilité fine et
astucieuse; s'attaquer avec une vertueuse effronterie à
la croyance de l'homme en une image idéale et diffé-
rente cachée dans la femme, en quelque éternel féminin
nécessaire; dissuader l'homme expressément et avec
force paroles de devoir entretenir, soigner, protéger et
ménager la femme comme une tendre bête domestique
étonnamment sauvage et souvent agréable; la recherche
maladroite et indignée de tout ce qu'il y a eu et ce qu'il
y a encore de servile et de subalterne dans la position
de la femme dans l'ordre traditionnel de la société en
soi (comme si l'esclavage était un argument contre, et
pas plutôt la condition de toute civilisation supérieure,
de toute élévation de la culture) - que signifie tout
cela, sinon une déchéance de l'instinct féminin, une
déféminisation? Assurément, il y a assez d'imbéciles
amis et corrupteurs de la femme parmi les ânes érudits
du sexe masculin qui conseillent à la femme de se
déféminiser de la sorte et d'imiter toutes les sottises
dont souffre 1'« homme» de nos jours en Europe, la
« virilité» européenne, - et qui aimeraient abaisser la

199
femme jusqu'à la «culture générale », bel et bien jus-
qu'à la lecture des journaux et la politicaille. On veut
même çà et là transformer les femmes en libres esprits
et en femmes de lettres: comme si une femme sans
piété n'était pas quelque chose de parfaitement rebutant
et risible pour un homme profond et impie; on gâte
presque partout leurs nerfs avec toutes les sortes les
plus maladives et les plus dangereuses de musique (no-
tre musique allemande la plus récente), et on les rend
chaque jour plus hystériques et de plus en plus inaptes à
leur première et dernière fonction, celle de mettre au
monde des enfants vigoureux. On veut surtout les « cul-
tiver» davantage et rendre fort le «sexe faible »,
comme on dit, par le moyen de la culture: comme si
l'histoire n'enseignait pas aussi énergiquement que pos-
sible que la «culture» de l'homme et son affaiblisse-
ment - c'est-à-dire l'affaiblissement, l'éclatement, la
disposition morbide de la force de la volonté - ont
toujours fait route ensemble, et que les femmes les plus
puissantes et les plus influentes du monde (en dernier
lieu encore, la mère de Napoléon) devaient leur puis-
sance et leur prépondérance sur les hommes à la force
de leur volonté - et pas aux maîtres d'école!
Ce qui chez la femme provoque le respect et assez
souvent la crainte, c'est sa nature, qui est plus «natu-
relIe» que celle de l'homme, sa souplesse astucieuse,
réelle, féline, sa griffe de tigresse sous le gant, sa
naïveté dans l'égoïsme, son caractère inéducable et sa
sauvagerie intime, l'être insaisissable, l'immensité et la
mobilité de ses désirs et de ses vertus... Ce qui, au sein
de toute crainte, fait pitié pour ce chat dangereux et
beau, la « femme », c'est que, plus que n'importe quel
animal, il apparaît plus susceptible de souffrir, d'être
blessé, d'être assoiffé d'amour et condamné à la décep-
tion. Crainte et pitié: ce sont les sentiments avec
lesquels l'homme s'est toujours tenu devant la femme,
un pied posé dans la tragédie, qui vous déchire en

200
Nos vertus

même temps qu'elle vous ravit.


Comment? et e'en serait fini maintenant? Et la
démythification de la femme serait à l'œuvre? Le mo-
ment de rendre la femme ennuyeuse vient-il lentement ?
o Europe! Europe! On connaît la bête à cornes qui
eut toujours le plus d'attrait pour toi, et dont toujours
le danger ne cesse de te menacer! Ta vieille fable
pourrait une fois de plus devenir « histoire », une fois
de plus, une énorme sottise pourrait s'emparer de toi et
t'entraîner! Et en elle ne se cache aucun dieu, non, rien
qu'W1e« idée», une « idée moderne» !

201
HUITIÈME PARTIE

Peuples et patries

240

J'ai entendu, une fois de plus comme pour la première


fois - l'ouverture des Maîtres Chanteurs de Richard
Wagner: c'est un art magnifique, surchargé, lourd et
tardif, qui a la fierté de présupposer à qui veut le
comprendre deux siècles de musique vivante - voilà
qui honore les Allemands de ne pas s'être mépris sur
une telle fierté! Quelle sève et quelle force, que de
siècles et de climats ne sont-ils pas mêlés ici! Cette
musique nous met dans une humeur tantôt vieillotte,
tantôt étrange, amère et par trop jeune; elle est à la
fois arbitraire et pompeusement traditionnelle; il n'est
pas rare qu'elle soit malicieuse, ni même le plus souvent
encore âpre et un peu grosse - elle a du feu et de
l'allant, en même temps que la peau détendue et jaunie
des fruits qui mûrissent trop tard. C'est un torrent large
et gonflé; et tout à coup, un moment d'inexplicable
hésitation, pour ainsi dire une lacune qui jaillit entre
cause et effet, une pression qui nous fait rêver, presque
un cauchemar - mais déjà s'élargit et s'étale à nou-
veau le vieux courant de bien-être, d'un bien-être extrê-

203
mement divers, de bonheur ancien et nouveau, en
comptant très certainement le bonheur de l'artiste lui-
même et dont il ne veut pas faire mystère, sa conscience
heureuse et étonnée de la maîtrise des techniques qu'il
pratique ici, des nouvelles techniques d'art nouvellement
conquises, encore inexpérimentées et dont il semble
nous faire la révélation. En tout, pas de beauté, pas de
Midi, rien du raffinement lumineux du ciel méridional,
pas de grâce, pas de danse, à peine une volonté de
logique; une certaine raideur même, qui est encore
soulignée comme si l'artiste voulait nous dire: «Elle
entre dans mon intention» ; une draperie lourde quel-
que chose d'arbitrairement barbare, de solennel, un
fouillis de savantes et dignes préciosités et de dentelles;
quelque chose d'allemand, au meilleur et au pire sens
du mot, quelque chose de composite, d'informe et
d'inépuisable, à la manière allemande; une certaine
puissance à l'allemande, une plénitude débordante de
l'âme qui n'a aucune appréhension à se cacher parmi
les raffinements de la décadence - et qui ne se sent
peut-être nulle part mieux que là ; un symbole véritable
et juste de l'âme allemande qui est tout à la fois jeune
et vieillie, trop mûre et trop riche encore d'avenir.
Cette sorte de musique exprime le mieux ce que je
pense des Allemands: ils sont d'avant-hier et d'après-
demain - ils n'ont pas encore d'aujourd'hui.

241

Nous, les «bons Européens» : nous aussi nous avons


des heures où nous nous permettons un patriotisme
délibéré, une chute et une récidive dans les vieilles
amours et les horizons étroits - et j'en ai donné une
preuve à l'instant - des heures d'enthousiasme na-
tional, d'angoisse patriotique, d'accès de toutes sortes
d'autres vieux sentiments. Des esprits plus lourds dont

204
Peuples et patries

nous ne pourrons venir à bout de ce qui chez nous se


réduit et s'achève en quelques heures qu'en exigeant de
plus longues périodes, pour les uns, il s'agira de la
moitié d'une année, pour les autres, de la moitié d'une
vie humaine; pour chacun selon la rapidité et la force
de leur digestion et de leur assimilation. Je pourrais me
représenter des races mornes et plus hésitantes, et qui,
même dans notre Europe rapide, des demi-siècles se-
raient nécessaires pour surmonter de tels accès d'ata-
visme patriotique et d'attachement à la glèbe et pour
retrouver la raison, je veux dire le «bon européa-
nisme ». Alors je rêve à ces possibilités, j'ai l'occasion
d'être le témoin d'un entretien entre deux vieux « pa-
triotes» - l'un et l'autre manifestement entendaient
mal, et pour cette raison parlaient d'autant plus fort :
« Celui-là, disait l'un, connaît de la philosophie autant
qu'un paysan ou qu'un étudiant de corporation - il est
encore innocent. Mais de nos jours, quelle importance
cela a-t-il? C'est le siècle des masses: elles se proster-
nent devant tout ce qui caractérise la masse. Ainsi, en
politique. Un homme d'Etat qui leur édifie une nouvelle
Tour de Babel, un monstre d'empire et de puissance,
s'appelle «grand» pour eux - qu'importe que nous,
qui sommes plus prudents et plus réservés, nous ne
renoncions pas encore pour le moment à la vieille
croyance que la grandeur seule de la pensée donne la
grandeur à une action ou à une chose. Si un homme
d'Etat mettait son peuple dans la situation de devoir
faire désormais la « grande politique », ce pour quoi il
est de nature mal orienté et mal préparé: de telle sorte
qu'il lui serait nécessaire de sacrifier ses vieilles et sûres
vertus pour leur préférer une nouvelle médiocrité dou-
teuse - si un homme d'Etat condamnait son peuple à
« faire de la politique» d'une manière générale, tandis
qu'il avait jusque-là mieux à faire et à penser, et qu'au
fond de son âme il ne surmontait pas le dégoût prudent
de l'agitation, le vide et les querelles tapageuses des

205
peuples vraiment politiques - si cet homme d'Etat
éveillait les passions endormies et les convoitises de son
peuple, s'il lui faisait grief de sa timidité passée et de
son plaisir à se tenir à côté, s'il le culpabilisait à cause
de son goût pour les choses étrangères et de l'infini qui
lui est intérieur, s'il dévalorisait ses penchants les plus
sincères et lui retournait la conscience, lui rétrécissait
l'esprit et nationalisait son goût - comment! un
homme d'Etat qui ferait tout cela, et dont le peuple
devrait expier les fautes dans tout le futur, au cas où il
y aurait un futur, cet homme d'Etat serait-il « grand» ?
- « Incontestablement, lui répondait violemment l'au-
tre patriote: sinon il n'aurait pas pu faire tout cela!
C'était peut-être fou de vouloir une telle chose? Mais
peut-être tout ce qui a été grand a-t-il dû être fou dans
son commencement! » - «Méprise des sots! criait
son interlocuteur; fort! et fou! mais pas grand! » -
Les deux hommes s'étaient évidemment échauffés, en se
criant ainsi leurs vérités à la figure; mais moi, dans
mon bonheur et dans mon au-delà, j'évoquais le temps
proche où, au-dessus des forts, un maître plus fort
règnerait; je pensais aussi que, pour l'aplatissement
spirituel d'un peuple, il existe une compensation, l'ap-
profondissement spirituel d'un autre peuple.

242

Qu'on l'appelle «civilisation» ou «humanisation» ou


« progrès », ce par quoi on cherche aujourd'hui la
caractérisation des Européens; qu'on l'appelle simple-
ment, sans vouloir louer ou blâmer, d'une formule
politique, la démocratisation de l'Europe: derrière tous
les premiers plans moraux et politiques sur lesquels on
débouche avec de telles formules, on voit s'accomplir
un énorme processus physiologique qui va toujours
grossissant - le processus d'une uniformisation des

206
Peuples et patries

Européens, leur indépendance croissante à l'égard des


conditions dans lesquelles naissent des races liées par le
climat et les classes sociales, leur affranchissement pro-
gressif de tout milieu défini qui voudrait s'inscrire au
cours des siècles dans les âmes et dans les corps avec
une égale exigence - donc la lente apparition d'une
espèce d'hommes essentiellement supranationale et no-
made qui, pour user d'un terme de physiologie, possède
au maximum l'art et la force d'adaptation comme sa
caractérisation typique. Ce processus d'européanisation
qui peut être retardé dans son mouvement par de
grandes récessions, augmente et croît toutefois peut-être
pour cette raison en véhémence et en profondeur -
l'orage et la fureur du «sentiment national» mainte-
nant encore en crise, en fait partie, tout comme l'anar-
chisme en récente ascension - ce processus aboutira
probablement à des résultats auxquels ses naïfs promo-
teurs et panégyrîstes, les apôtres des «idées mo-
dernes », aimeraient le moins s'attendre. Ces mêmes
nouvelles conditions dans lesquelles se réalisera en
moyenne une égalisation, un nivellement de l'homme
- une bête de troupeau-homme, utile, laborieuse, di-
versement utilisable et adroite - sont au plus haut
degré propres à donner des hommes d'exception, de la
qualité la plus dangereuse et la plus séduisante. Tandis,
en effet, que cette force d'adaptation qui parcourt des
conditions sans cesse changeantes, et qui commence un
nouveau travail à chaque génération, presque à chaque
décade, rend tout à fait impossible la puissance du
type; tandis que l'effet d'ensemble de ces Européens de
l'avenir sera probablement celui de nombreux ouvriers
bavards, à la volonté débile, et extrêmement adroits qui
ont besoin du maître et du chef comme du pain quoti-
dien ; par conséquent, tandis que la démocratisation de
l'Europe aboutit à la promotion d'un type préparé le
plus subtilement à l'esclavage, dans le cas particulier et
dans le cas d'exception, l'homme fort devra se trouver

207
plus fort et plus riche, comme il ne s'est peut-être
jamais trouvé jusqu'ici - grâce à l'absence de préjugés
de son éducation, grâce à la prodigieuse multiplicité en
matière d'exercice, d'art et de masque. Je voulais dire:
la démocratisation de l'Europe est à la fois aussi une
organisation involontaire destinée à la formation de
tyrans - le mot compris dans tous les sens, même au
sens le plus spirituel.

243

J'entends avec plaisir que notre soleil avance dans un


mouvement rapide en direction de la constellation
d'Hercule: et j'espère que l'homme sur cette terre en
fait autant? Et nous en tête, nous les bons Européens!

244

Il fut un temps où l'on était accoutumé de doter les


Allemands de la qualité de « profondeur» : maintenant
que la nouvelle germanité tend vers de tous autres
honneurs et dans tout ce qui a de la profondeur,
déplore peut-être l'absence d'initiative, le doute est
presque actuel et patriotique: ne s'est-on pas dupé
autrefois avec cet éloge?
Enfin on se demande si la profondeur allemande
n'était pas, au fond, quelque chose d'autre et de pire -
et quelque chose dont on est sur le point, Dieu merci,
de se défaire. Faisons donc l'essai de réviser nos opi-
nions sur la profondeur allemande: on n'a besoin pour
cela de rien qu'un peu de vivisection dans l'âme alle-
mande.
L'âme allemande est avant tout multiple, d'origine
variée, plus faite d'assemblages et de superpositions que
réellement construite: cela tient à son origine. Un

208
Peuples et patries

Allemand qui voudrait avoir l'effronterie de déclarer:


« Deux âmes cohabitent, hélas! en moi! » se mépren-
drait sur la vérité; plus justement, il serait au -dessous
de la vérité d'un bon nombre d'âmes. Peuple issu du
plus prodigieux mélange et pèle-mêle de races, peut-être
même avec la prédominance de l'élément pré-aryen,
«peuple du milieu» dans tous les sens du terme, les
Allemands sont plus insaisissables, plus larges, plus
contradictoires, plus inconnus, plus incalculables, plus
surprenants, plus terrifiants même que d'autres peuples
ne le sont à eux-mêmes - ils échappent à toute défini-
tion et sont, pour cette raison déjà, le désespoir des
Français. C'est une caractéristique des Allemands que,
chez eux, la question: «Qu'est-ce qui est allemand? »
reste inépuisable. Kotzebuel connaissait certainement
assez bien ses Allemands: «Vous nous avez recon-
nus! », applaudissaient-ils - et Sand2 aussi croyait les
connaître, Jean-Paul savait ce qu'il faisait lorsqu'il s'in-
surgeait contre les flatteries, les exagérations menson-
gères, mais patriotiques, de Fichte - il est vraisembla-
ble que Goëthe ait pensé autrement que Jean-Paul au
sujet des Allemands, bien qu'il lui donnât raison quant
à Fichte. Que pensait Goëthe réellement au sujet des
Allemands? Il ne s'est jamais ouvertement expliqué sur
nombre de points le touchant, et sa vie durant s'y
entendit en matière de mutisme subtil - vraisemblable-
ment avait-il de bonnes raisons pour cela. Il est certain

1. August von Kotzebue (1761-1819). Ecrivain réactionnaire allemand,


fonctionnaire au service de la Russie: il resta jusqu'à sa mort au
service du tsar. Il écrivit plus de deux cents pièces dramatiques, mena
une lutte acharnée contre Napoléon et contre la France. Il fonda à
Mannheim un hebdomadaire antilibéral Literarisches Wochenblatt
(1818). Ayant ridiculisé dans ses articles le mouvement corporatif
des étudiants, il fut assassiné en 1819 par l'un d'entre eux, Karl L.
San d.
2. Karl Ludwig Sand (1795-1820). Etudiant allemand membre de
la corporation étudiante d'Iéna, il poignarda Kotzebue et fut exécuté.
Ce meurtre provoqua des mesures de répression contre le mouve-
ment estudiantin.

209
que ce ne furent pas les « guerres d'indépendance », ni
même la Révolution française qui lui firent découvrir
des horizons plus joyeux - l'événement au nom duquel
il reprit son Faust et le problème tout entier de
l'homme, fut l'apparition de Napoléon. Il y a des mots
de Goëthe dans lesquels il conteste, comme s'ils
venaient de l'étranger, et avec une dureté impatiente, ce
que les Allemands mettent au compte de leur fierté:
c'est le fameux Gemüt germanique qu'il définit un jour
comme «l'indulgence pour ses propres faiblesses et
celles des autres». En cela a-t-il tort? - c'est la
caractéristique des Allemands que l'on ait rarement tout
à fait tort à leur sujet. L'âme allemande a, en elle, des
galeries et des couloirs, on y trouve des cavernes, des
cachettes, des oubliettes; son désordre a souvent le
charme du mystère; l'Allemand s'y entend à se four-
voyer jusqu'au chaos. Et comme tout être aime son
symbole, l'Allemand aime les nuages et tout ce qui est
obscur, en devenir, crépusculaire, humide et voilé: l'in-
certain, l'informel, le mouvant, ce qui est en voie de
croissance - il le sent COInme « profond ». L'Allemand
lui -même n'est pas, il devient, il «se développe».
« Développement », telle est par conséquent la trou-
vaille proprement allemande, le coup jeté dans le vaste
empire des formules philosophiques - un concept ré-
gnant qui, en association avec la bière allemande et la
musique allemande, travaille à germaniser l'Europe en-
tière. Les étrangers restent étonnés et séduits devant les
énigmes que leur propose la contradiction fondamentale
de la nature de l'âme allemande (Hegel l'a mise en
système, Richard Wagner tout récemment encore l'a
mise en musique). «Cordial et perfide» - une telle
juxtaposition, insensée pour tout autre peuple, se justifie
malheureusement trop souvent en Allemagne: que l'on
vive ne serait-ce qu'un temps avec les Souabes! La
lourdeur de l'érudit allemand, son absence de délica-
tesse mondaine se concilie bien, hélas! avec l'âme de

210
Peuples et patries

saltimbanque et une audacieuse agilité devant lesquelles


déjà tous les dieux ont appris à trembler. Si l'on veut
démontrer ad oculos3 1'« âme allemande», que l'on se
contente de considérer le goût allemand, l'art allemand
et les mœurs allemandes: quelle indifférence rustique à
l'égard du « goût» ! Quelle rencontre du plus noble et
du plus vil! Quel désordre et quelle richesse dans toute
cette économie! L'Allemand traîne son âme, il traîne
tout ce qui lui advient. Il digère mal ses événements
propres, il n'en vient jamais « à bout» : la profondeur
allemande n'est assez souvent qu'une «digestion» lon-
gue et difficile. Et comme tous les malades chroni-
ques, tous les dyspeptiques ont un penchant pour le
confort, les Allemands aiment la franchise et la bon-
homie : comme il est confortable d'être franc et bon-
homme!
C'est peut-être aujourd'hui le déguisement le plus
dangereux et le plus heureux, sous lequel se cache
l'Allemand, que cette honnêteté allemande, que cette
familiarité avenante, que cette manière de mettre les
cartes sur la table: c'est son art méphistophélique per-
sonnel, avec quoi il peut aller loin! L'Allemand se
laisse aller, regarde avec des yeux allemands, fidèles,
bleus et vides - et aussitôt l'étranger le confond avec
sa robe de chambre! Je voulais dire: que la « profon-
deur allemande» soit ce qu'elle veut - tout à fait entre
nous, ne nous permettrions-nous pas d'en rire? - nous
faisons bien de maintenir dans l'honneur son apparence
et sa bonne renommée, et de ne pas aliéner trop facile-
ment notre vieille réputation comme peuple de la pro-
fondeur contre le «tranchant» prussien et l'esprit et le
sable de Berlin. Il est sage pour un peuple de se faire
valoir pour profond, gauche, cordial, honnête, pour
malhabile: cela pourrait même être - profond! Enfin:

3. «Aux yeux, avec évidence ».

211
on doit faire honneur à son nom - on ne s'appelle pas
pour rien das « liusche» Volk4, le peuple qui trompe.

245

Le «bon vieux temps» est loin, il a fini de chanter


avec Mozart - combien nous sommes heureux que son
rococo nous dise encore quelque chose, que sa « bonne
société », son tendre enthousiasme, son goût puéril pour
les chinoiseries et les macarons, sa politesse de cœur,
son désir de préciosité, d'amour, de danse, de sensible-
rie, sa foi dans le Sud, que tout cela fasse encore appel
en nous à quelque reliquat! Hélas! quelque jour on en
aura fini avec tout cela - mais qui peut douter qu'on
en aura fini plus tôt encore avec l'intelligence et le goût
de Beethoven! celui-là ne fut que l'accord d'un style
transitoire, d'une rupture de style transitoire et pas,
comme Mozart, l'accord concluant un grand style euro-
péen de plusieurs siècles. Beethoven est l'intermédiaire
. entre une vieille âme usée qui ne cesse de s'effriter et
une âme plus jeune de l'avenir qui ne cesse de surgir,
sur sa musique est étendu le demi-jour d'une perte
éternelle et d'une espérance éternelle et vagabonde - la
même lumière dans laquelle baignait l'Europe alors
qu'elle rêvait avec Rousseau, qu'elle dansait autour de
l'arbre de la liberté sous la Révolution, et finalement
adorait presque Napoléon. Mais avec quelle rapidité
meurt maintenant ce sentiment, combien est lourd le
savoir concernant ce sentiment - comme elle sonne
étrangement à nos oreilles la langue des Rousseau,
Schiller, Shelley, Byron, de tous ceux en qui le même
destin de l'Europe a trouvé le chemin de la parole
tandis qu'il savait chanter en Beethoven! Ce qui vient

4. Le mot « tiusch» (deutsch) vient de diustic, et n'a rien de com-


mun avec « tiiuschen » (tromper) : jeu de mots.

212
Peuples et patries

ensuite en fait de musique allemande fait partie du


romantisme, c'est-à-dire, du point de vue historique,
d'un mouvement encore plus court, plus fugitif, plus
superficiel que ne fut ce grand entracte, cette transition
de l'Europe de Rousseau à Napoléon et à la démocratie
naissante. Weber: mais qu'est-ce pour nous que le
Freischütz et Obéron ? Ou bien Hans Heiling et le Vam-
pire de Marschner! Ou même Tannhaüser! C'est de la
musique étouffée, quand même elle ne serait pas ou-
bliée. Toute cette musique du romantisme, en outre,
n'était pas assez noble, pas assez musique pour bien
tenir ailleurs que dans le théâtre et devant la foule; elle
était d'avance une musique de second ordre peu consi-
dérée des réels musiciens. Il en fut autrement avec Félix
Mendelssohn, ce maître alcyonien qui, pour son âme
plus légère, plus pure, plus heureuse, fut vite honoré et
aussi vite oublié: comme le bel accident de la musique
allemande. Mais en ce qui concerne Robert Schumann
qui prit au sérieux son art et, dès le début, fut aussi pris
au sérieux - il est le dernier à avoir fondé une école
- n'estime-t-on pas aujourd'hui comme un bonheur,
comme un soulagement, comme une libération, le fait
que, précisément, Schumann et son romantisme soient
dépassés? Schumann, se réfugiant dans la «Suisse
saxonne» de son âme, mi-Werther, mi-lean-Paul,
sûrement pas beethovenien ! - sûrement pas byronien!
- sa musique de Manfred est une méprise, un malen-
tendu qui va jusqu'à l'injustice - Schumann avec son
goût qui fut, au fond, un petit goût (en particulier sa
dangereuse prétention à un lyrisme silencieux double-
ment dangereuse chez les Allemands et sa prétention à
une ivresse du sentiment), se tenant toujours à l'écart,
se retirant et s'effaçant par timidité, un être noble et
sensible, qui ne se débauchait que dans un bonheur et
dans une douleur anonyme, une sorte de demoiselle, de
rosière de naissance: ce Schumann donc n'était déjà
qu'un événement allemand pour la musique, non pas un

213
événement européen comme le fut Beethoven et com-
me, à un plus haut degré, l'avait été Mozart - c'est
avec lui que la musique allemande a couru son plus
grand risque de perdre la voix nécessaire à l'âme de
['Europe et de tomber à un niveau purement na-
tional.

246

Quel martyre que les livres écrits en allemand pour


celui qui possède la troisième oreille! Combien, malgré
lui, s'arrête-t-il auprès de ce marais aux tourbillons
lents de sons sans résonance, de rythmes sans danse, et
qui est ce que, chez les Allemands on appelle un livre!
Et que dire de l'Allemand qui lit des livres! Comme il
lit mal, à contrecœur et paresseusement! Combien
d'Allemands savent et demandent à savoir d'eux-mêmes
s'il se trouve de l'art dans une bonne phrase - de l'art
qui veut être soupçonné dans la mesure où la phrase
veut être comprise! Un malentendu sur le mouvement
d'une phrase, par exemple, et la phrase elle-même est
mal comprise! Que l'on ne soit pas dans le doute sur
les syllabes décisives pour le rythme, que l'on sente
comme un charme volontaire la rupture des symétries
par trop sévères, que l'on tende une oreille fine et
patiente à tout staccato et à tout rubato, que l'on
devine le sens de la suite des voyelles et des diphton-
gues, et comment dans leur succession elles peuvent se
colorer tendrement et richement et se transformer: qui,
parmi les lecteurs allemands, a suffisamment de bonne
volonté pour reconnaître de tels devoirs et de telles
exigences et pour discerner tant d'art et tant d'inten-
tions dans le langage? On a enfin précisément un
défaut d'oreille: et c'est ainsi que les plus fortes oppo-
sitions de style ne sont pas entendues, et que l'art le
plus raffiné est gaspillé comme devant les sourds.

214
Peuples et patries

Telles furent mes pensées tandis que je remarquais à


quel point on confondait avec lourdeur et sans intuition
deux maîtres dans l'art de la prose, l'un qui laisse
tomber comme goutte à goutte les mots à regret,
comme de la voûte d'une humide caverne - il compte
sur leur sourde résonance - et l'autre qui manie sa
langue comme une épée souple et, depuis son bras
jusqu'aux orteils, sent courir la joie dangereuse de la
lame affilée, frémissante, qui veut mordre, siffler, cou-
pe r . ..

247

Combien le style allemand a peu de rapport avec le


timbre et l'oreille, c'est ce que montre le fait que,
justement, nos grands musiciens écrivent mal. L'Alle-
mand ne lit pas à haute voix, pas pour l'oreille, mais
seulement avec les yeux; il a rangé ses oreilles dans son
tiroir. L'homme antique, quand il lisait - cela se
produisait assez rarement - se faisait la lecture à lui-
même et à voix haute; on s'étonnait que quelqu'un lise
à voix basse, et on l'interrogeait sur ce qui en était la
cause. A voix haute: cela veut dire avec tous les
enflements, toutes les intonations, les modulations du
ton et avec les variations du mouvement, toutes choses
auxquelles le monde antique prenait plaisir publique-
ment. Autrefois, les lois du style écrit étaient les mêmes
que celles du style parlé; elles dépendaient pour une
part de la formation extraordinaire, des besoins raffinés
de l'oreille et du larynx, pour une autre part de la
force, de la durée, de la puissance du souffle antique.
Une période, c'est avant tout, au sens des Antiques, un
tout physiologique, dans la mesure où elle est résumée
en un seul souffle. Des périodes comme Démosthène et
Cicéron les produisaient, par deux fois montantes, par
deux fois déclinantes, et le tout dans une seule envolée

215
de la respiration: c'étaient là des jouissances connues
pour les Anciens qui savaient apprécier la vertu, la
rareté et la difficulté à déclamer une période de cette
sorte - nous n'avons à proprement parler aucun droit
à la grande période, nous les Modernes, nous dont le
souffle est court à tous les points de vue ! Ces Anciens
étaient, dans l'ensemble, eux-mêmes des dilettantes et
par suite des connaisseurs, et par suite des critiques -
c'est en cela qu'ils poussaient leurs orateurs à l'ex-
trême ; de la même façon, au siècle dernier, tandis que
tous les Italiens et toutes les Italiennes savaient chanter,
la virtuosité du chant s'éleva chez eux à son plus haut
point (et en même temps l'art de la mélodie). Mais en
Allemagne Uusqu'à ces derniers temps une sorte d'élo-
quence de tribune branle timidement et gauchement ses
jeunes ailes), il n'y eut réellement qu'un genre de dis-
cours public et à peu près conforme aux canons de
l'art: c'est celui qui tombait de la chaire. Le prédica-
teur seul connaissait en Allemagne le poids d'une syl-
labe, d'un mot; il savait jusqu'où une phrase porte,
bondit, se précipite, court et s'échappe; lui seul logeait
une conscience dans son oreille, assez souvent une
conscience sans aménité: car il ne manque pas de
raisons pour qu'un Allemand n'atteigne que rarement,
et presque toujours trop tard, la perfection dans le
discours. Le chef-d'œuvre de la prose allemande est de
ce fait, à juste titre, le chef-d'œuvre de son plus grand
prédicateur: la Bible fut toujours le meilleur livre alle-
mand. Comparé à la Bible de Luther, presque tout le
reste n'est que «littérature» - réalité qui n'a pas
grandi en Allemagne, et par conséquent non plus dans
les cœurs allemands: tandis que la Bible l'a fait.

248

Il Y a deux sortes de génie: l'une avant tout crée et

216
Peuples et patries

veut créer, l'autre aime à se laisser féconder, et enfante.


Et, de même, il y a, parmi les peuples de génie, des
peuples à qui échoient le problème féminin de la gros-
sesse et le devoir intime de la formation, de la matura-
tion et de l'accomplissement - les Grecs, par exemple,
étaient un peuple de cette espèce, tout comme les
Français - et d'autres qui doivent féconder et devenir
la cause d'un ordre nouveau de la vie - comme les
Juifs, les Romains et, en toute modestie, les Alle-
mands? - des peuples que tourmentent et ravissent
des fièvres inconnues, poussés irrésistiblement hors
d'eux-mêmes, amoureux et avides des races étrangères
(de celles qui se «laissent féconder») en même temps
despotiques comme tout ce qui se sait plein de forces
génératrices et par conséquent des êtres «par la grâce
de Dieu». Ces deux sortes de génies se cherchent
comme mâle et femelle; mais ils se méprennent aussi
l'un sur l'autre - comme mâle et femelle.

249

Chaque peuple a sa propre tartuferie qu'elle appelle ses


vertus. Ce que l'on a de meilleur en soi, on ne le
connaît pas, - on ne peut pas le connaître.

250
Que doit l'Europe aux Juifs? Beaucoup de choses,
du bon et du mauvais, et avant tout une chose qui tient
à la fois du meilleur et du pire: le grand style dans la
morale, la crainte religieuse et la majesté des exigences
infinies, des symboles infinis, tout le romantisme et
l'élévation des énigmes morales - et, par conséquent,
la partie la plus attrayante, la plus captivante, la plus
exquise de ces jeux de couleurs et de ces tentations de

217
vivre dans les reflets desquelles aujourd'hui le ciel de
notre dévirilisation européenne, son ciel crépusculaire,
s'embrase et peut-être va s'éteindre. Nous qui sommes
des artistes entre les spectateurs et les philosophes, nous
sommes pour toutes ces raisons à l'égard des Juifs -
reconnaissants.

251

Il faut compter qu'un peuple qui souffre et veut souffrir


de fièvre nationaliste et d'ambition politique - voie
s'amonceler sur son esprit de nombreux nuages, des
troubles, bref de courts accès d'abrutissement: par
exemple, chez les Allemands d'aujourd'hui, tantôt la
sottise antifrançaise, tantôt la sottise antijuive, tantôt
la sottise antipolonaise, tantôt la sottise chrétienne-
romantique, tantôt la sottise wagnérienne, la sottise
teutonne ou prussienne (que l'on considère donc ces
pauvres historiens, ces Sybel et ces Treitschke et leurs
têtes lourdes de bandeaux) de quelque façon qu'on
veuille appeler ces petites obnubilations de l'esprit alle-
mand et de la conscience allemande. Qu'on me par-
donne si, moi aussi, en me risquant durant un court
séjour sur ce terrain infesté, je ne suis pas resté pleine-
ment épargné par la maladie et si, comme tout le
monde, je me suis mis à avoir des pensées qui ne me
regardaient pas: premier signe de l'infection politique.
Par exemple, pour ce qui est des Juifs: qu'on m'écoute.
Je n'ai pas encore rencontré d'Allemands qui soient
bien disposés à leur égard; aussi catégorique que puisse
être partout chez les sages et les politiques la con-
damnation de l'antisémitisme proprement dit, ce n'est
pas contre le sentiment lui-même qu'est dirigée pourtant
cette prudence et cette politique, mais seulement contre
son dangereux déchaînement, en particulier contre l'ex-
pression honteuse et répugnante de ce sentiment une

218
Peuples et patries

fois déchaîné - il ne faut pas s'abuser à ce sujet. Que


l'Allemand possède largement assez de Juifs, que l'es-
tomac allemand, le sang allemand a des difficultés (et
en aura longtemps encore) à assimiler même cette petite
quantité de l'élément «juif» - alors que les Italiens,
les Français, les Anglais en sont venus à bout par suite
d'une digestion plus active - c'est la formulation
claire, le langage clair d'un instinct général que l'on
doit écouter et dont on doit tenir compte dans l'action.
« Plus d'immigration juive! Et surtout fermeture de nos
portes à l'Est (y compris l'Autriche) ! », ainsi l'exige
l'instinct d'un peuple dont l'espèce est encore si faible et
si indéterminée qu'il risque d'être effacé et aboli par
l'apport d'une race plus forte. Or les Juifs, sans l'ombre
d'un doute, sont la race la plus forte, la plus tenace, la
plus pure qui soit dans l'Europe d'aujourd'hui - même
dans les pires conditions, ils savent se maintenir (et cela
même mieux que dans des conditions favorables), grâce
à des vertus dont on aimerait aujourd'hui encore faire
des vices - surtout grâce à une foi résolue qui n'a pas
à rougir devant les «idées modernes»; ils se
transforment, s'ils se transforment, comme l'empire
russe conquiert - comme un empire qui a le temps et
n'est pas d'hier - c'est-à-dire selon le principe fon-
damental: «aussi lentement que possible! ». Le pen-
seur qui affronte le problème de l'avenir de l'Europe
devra, dans tous ses plans d'avenir, compter avec les
Juifs et avec les Russes, comme avec les facteurs, au
premier chef, les plus certains et les plus probables dans
le grand jeu, dans la lutte des forces. Ce qu'on appelle
« nation» aujourd'hui en Europe et qui est plus une res
facta qu'une res nata5 (et parfois ressemble à s'y mé-
prendre à une res ficta et picta6) c'est en tout cas
quelque chose de mouvant, de jeune, d'aisément modi-

5. Plus une « chose fabriquée» qu'une « chose innée ».


6. «Une fiction et un simulacre ».

219
fiable, et certainement pas encore une race, et moins
encore un aere perennius 7, comme c'est le propre des
Juifs: ces « nations» doivent donc se garder soigneuse-
ment de toute hostilité et de toute concurrence inconsi-
dérée ! Il est manifeste que, s'ils le voulaient - ou si
on les y obligeait, comme les antisémites semblent le
vouloir - les Juifs pourraient avoir, dès maintenant, la
prépondérance et très littéralement la maîtrise de l'Eu-
rope; il est aussi clair que ce n'est pas ce à quoi ils
visent et qu'ils ne forment pas de tels projets. Pour le
moment, ce qu'ils veulent, ce qu'ils souhaitent bien
plus, et même avec une certaine insistance, c'est
d'être absorbés et assimilés par l'Europe; ils aspirent à
un lieu où enfin se fixer, se faire tolérer et considérer et
mettre ainsi un terme au nomadisme du «Juif errant»
- et l'on devrait prendre en considération cette aspira-
tion, cette tendance (qui exprime peut-être déià une
atténuation des instincts juifs) et l'accueillir favorable-
ment: en vue de quoi il serait peut-être utile et juste
d'expulser les braillards antisémites. D'être accueillants
avec précaution, avec choix; à peu près comme le fait
la noblesse anglaise. Il est clair que ce sont les types les
plus forts et déjà les plus fortement imprégnés de néo-
germanisme, tel l'officier de la Marche prussienne, qui
pourraient entrer en relation avec eux sans la moindre
difficulté: ce serait intéressant à plus d'un titre de voir si,
à l'art héréditaire du commandement et de l'obéissance
- dans les deux, la Marche excelle - se laisserait métis-
ser le génie de l'argent et de la patience (et avant
tout une once d'intellectualité, ce dont manque passa-
blement le pays en question). Pourtant, il convient d'ar-
rêter ici toutes ces fantaisies patriotiques et ma haran-
gue: car je touche déjà à des questions sérieuses, au
« problème européen », comme je le comprends, à la sé-
lection d'une nouvelle caste dominante pour l'Europe.

7. «Une chose plus durable que l'airain ».

220
Peuples et patries

252

Ces Anglais ne forment pas une race philosophique:


Bacon n'est autre qu'une attaque contre tout l'esprit
philosophique; Hobbes, Hume et Locke signifient pour
plus d'un siècle l'abaissement et la dévalorisation du
concept de «philosophie» . Contre Hume se dressa
Kant, et ainsi il se grandit; Locke était celui dont
Schelling pouvait dire: «Je méprise Locke8 ». Dans la
lutte contre le mécanisme anglais qui fait du monde une
balourdise, Hegel et Schopenhauer (avec Goëthe)
étaient unanimes, eux-mêmes en philosophie frères
ennemis de génie qui s'orientaient vers les pôles oppo-
sés de l'esprit allemand et qui, de la sorte, furent
injustes l'un à l'égard de l'autre, comme seuls des frères
savent I'être.
Ce qui manque à l'Angleterre, et ce qui lui a tou-
jours manqué, ce demi-comédien et rhéteur, cette tête
brouillonne et absurde le savait bien, qui sous des gri-
maces passionnées cherchait à cacher ce qu'il savait de
lui-même: c'est-à-dire ce qui manquait à Carlyle - la
véritable puissance de l'intellectualité, la véritable pro-
fondeur de vue de l'esprit, bref la philosophie.
Il est caractéristique d'une race à ce point dénuée de
philosophie qu'eJle reste étroitement attachée au chris-
tianisme: elle a besoin de cette discipline pour se
« moraliser» et s'humaniser . L'Anglais, plus triste, plus
sensuel, plus volontaire et plus brutal que l'Allemand,
- est, du fait précisément qu'il est le plus vulgaire des
deux, aussi plus pieux que l'Allemand: il a pour cela
un plus grand besoin du christianisme. Pour des narines
plus sensibles, même ce christianisme anglais a encore
un véritable relent anglais de spleen et d'alcoolisme,
contré lesquels, pour de bonnes raisons, on l'utilise
comme remède - c'est le poison raffiné contre le

8. En français dans le texte.

221
poison grossier: un empoisonnement plus raffiné est en
fait, chez les peuples primitifs déjà un progrès, une
étape vers l'intellectualisation. La lourdeur anglaise, le
sérieux paysan qui caractérise ce peuple sont déguisés
très acceptable ment par la gesticulation chrétienne, par
la prière et par les chants des Psaumes, plus correc-
tement: ils sont exprimés et interprétés; et, pour ce
troupeau d'ivrognes et de débauchés, qui apprit autre-
fois à grogner moralement dans la discipline du métho-
disme et, récemment encore dans 1'« Armée du Salut »,
la crampe de la pénitence peut, en réalité, être relative-
ment le plus haut exploit d'humanité auquel ils puissent
atteindre: c'est justice de le reconnaître. Mais ce qui
nous choque encore, même chez l'Anglais le plus hu-
main, c'est son manque de musique, pour parler par
symbole (et aussi sans symbole) : il n'a, dans les mou-
vements de son âme et de son corps, ni mesure ni
rythme, et pas même un désir de mesure et de rythme,
pas même un désir de «musique ». Qu'on l'écoute
parler; que l'on regarde déambuler les plus belles An-
glaises - il n'y a pas sur terre plus belles colombes ni
plus beaux cygnes - enfin: qu'on les écoute chanter!
Mais j'en exige trop!

253

Il est des vérités qui sont la prédilection des esprits


médiocres, parce qu'elles leur sont le plus conformes; il
est des vérités quine possèdent de pouvoir de séduction
et n'exercent leur charme que sur des esprits médiocres
- c'est à cette formule peut-être déplaisante qu'on
aboutit à présent que l'esprit d'Anglais estimables, mais
médiocres - j'ai nommé Darwin, John Stuart Mill et
Herbert Spencer - commence à prévaloir dans les
régions moyennes du goût européen. En fait, qui doute-
rait de l'utilité à ce que, de temps à autre, de sembla-

222
Peuples et patries

bies esprits dominent? Il serait erroné de tenir les


esprits supérieurs et volant à l'écart pour particulière-
ment experts à établir, recueillir et conclure tout un
ensemble de petites observations courantes - bien plu-
tôt parce qu'ils sont des exceptions, ils sont d'emblée
dans une disposition peu favorable aux «règles ». En-
fin, ils ont mieux à faire que de connaître seulement -
c'est-à-dire à être quelque chose de nouveau, à signifier
quelque chose de nouveau, à représenter des valeurs
nouvelles! L'abîme qui sépare le savoir du pouvoir est
peut-être plus grand, aussi plus troublant que l'on ne
croit: celui qui s'y entend en grand style, le créateur,
devra probablement être un ignorant - tandis que,
d'autre part, pour des découvertes scientifiques selon le
genre de Darwin, une certaine étroitesse, une certaine
sécheresse, une application minutieuse, bref quelque
chose d'anglais peut constituer une disposition qui ne
sera pas mauvaise.
Qu'on n'oublie pas enfin qu'avec leur profonde mé-
diocrité, les Anglais ont déjà causé une dépression
générale de l'esprit européen: ce que l'on nomme « les
idées modernes », ou bien «les idées du dix-huitième
siècle», ou encore aussi « les idées françaises» - cela
donc contre quoi l'esprit allemand s'est insurgé avec un
profond dégout9 - tout cela était d'origine anglaise, il
n'y a aucun doute. Les Français n'ont été que les singes
et les acteurs de ces idées, leurs meilleurs soldats aussi;
en même temps ils en ont été malheureusement les
premières et les plus profondes victimes: car à cette
maudite anglomanie des «idées modernes », l'âme
française s'est finalement amenuisée et amaigrie à tel
point qu'on se rappelle aujourd'hui presque avec incré-
dulité son seizième et son dix-septième siècles, sa force
profonde et passionnée, son inventivité raffinée. Mais
9. Entre autres, ce fut le cas de Herder, enthousiaste de Rousseau,
mais ennemi du triomphe de la France signifiant pour lui le déclin
de l'Occident.

223
on doit s'en tenir fermement à ce jugement historique
honnête et le défendre contre le temps présent et contre
les apparences: la noblesse européenne - de senti-
ment, de goût, de mœurs, bref la noblesse dans tous les
sens du terme - est une œuvre et une invention de la
France, la communauté européenne, le plébéisme des
idées modernes, celles de l'Angleterre.

254

Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisa-


tion d'Europe la plus spirituelle et la plus raffinée et la
haute école du goût: mais il faut savoir trouver cette
«France du goût». Qui lui appartient se tient bien
caché - ce peut être un petit nombre au sein duquel
vivent des hommes qui ne se tiennent pas fermement,
sans doute, sur leurs jambes, pour une part des fata-
listes, des êtres aigris, des malades, pour une autre des
efféminés et des artificiels qui, par fierté, restent cachés.
Chez tous, quelque chose de commun: ils se bouchent
les oreilles devant la sottise déchaînée et les hurlements
bruyants du bourgeois démocrate. En fait, ce qui bouge
au premier plan aujourd'hui, c'est une France abêtie et
triviale - elle a récemment, aux obsèques de Victor
Hugo, participé à une véritable orgie du mauvais goût
et, en même temps, de la satisfaction de soi. Quelque
chose d'autre leur est commun: une bonne volonté de
se protéger de la germanisation spirituelle - et une
inaptitude encore meilleure à y parvenir! Peut-être
Schopenhauer est-il maintenant déjà dans cette France
de l'esprit, qui est aussi une France du pessimisme,
davantage acclimaté, et plus chez lui qu'il ne fut jamais
en Allemagne; sans parler de Henri Heine qui a péné-
tré depuis longtemps dans la chair et le sang des poètes
parisiens les plus fins et les plus exigeants, ou bien de
Hegel qui, aujourd'hui, exerce une influence presque
224
Peuples et patries

tyrannique dans la personne de Taine, c'est-à-dire du


premier des historiens vivants. Mais en ce qui concerne
Richard Wagner: plus la musique française apprendra
à se conformer aux besoins réels de l'âme moderne 10,
plus elle se «wagnérisera », cela on peut le prédire -
elle le fait rl1aintenant déj à assez! Il Y a pourtant trois
choses qu'aujourd'hui encore les Français peuvent pro-
duire avec fierté comme leur héritage et leur propriété
et comme le signe inchangé d'une ancienne supériorité
culturelle sur l'Europe, malgré toutes les germanisations
volontaires ou involontaires de leur goût, et malgré la
vulgarisation de ce goût: c'est d'abord l'aptitude aux
passions artistiques, aux abandons à la « forme» ; c'est
pourquoi la formule « l'art pour ['art» a été inventée
entre mille autres - depuis trois siècles, cette aptitude
n'a pas manqué en France et elle a rendu possible,
grâce au respect du «petit nombre », une sorte de
« musique de chambre» de la littérature, ce qui dans le
reste de l'Europe laisse à désirer.
En second lieu, ce sur quoi les Français pourraient
fonder leur supériorité sur l'Europe, c'est leur vieille et
riche culture de moralistes qui fait que l'on trouve en
moyenne, même chez les petits romanciers de journaux
et chez n'importe quel boulevardier de Paris, une sensi-
bilité et une curiosité psychologiques dont on n'a, par
exemple, pas la moindre notion en Allemagne (ni la
chose, cela va sans dire !). Il manque pour cela aux
Allemands quelques siècles de recherche morale que la
France ne s'est pas épargnés, ainsi qu'il a été dit; qui
là-dessus taxera les Allemands de «naïveté» leur fera
d'un défaut une louange. (En contraste avec l'inexpé-
rience et l'innocence des Allemands in voluptate psy-
chological! - ce qui n'est pas si éloigné de l'ennui de
la vie de société en Allemagne - et l'expression par-

10. En français dans le texte. Cf. aphorisme 208.


Il. «Dans les délices de la psychologie».

225
faite d'une véritable curiosité française et de son don
d'invention dans ce domaine d'émotions fines: tel est
Henri Beyle, ce précurseur remarquable, ce précurseur
qui courut à une vitesse napoléonienne à travers son
Europe, à travers plusieurs siècles de l'âme européenne,
comme un pionnier et un découvreur de cette âme - il
a fallu deux générations pour le rattraper de quelque
façon, pour deviner quelques-unes des énigmes qui le
torturaient et le ravissaient, ce merveilleux épicurien,
cet homme d'interrogation qui fut le dernier grand
psychologue de la France).
Il leur reste encore une troisième raison de prétendre
à la supériorité: dans l'âme des Français, il y a une
synthèse du Nord et du Sud, réussie à égale distance, et
qui fait comprendre beaucoup de choses et inspire à en
faire tant d'autres, qu'un Anglais ne comprendra ja-
mais; leur tempérament périodiquement attiré vers le
Sud pour en être repoussé, et dans lequel de temps en
temps le sang provençal et ligure bouillonne, les garde de
l'épouvantable « gris Sllr gris» nordique, de l'anémie et
des fantasmes dus à la privation de soleil - maladie de
notre goût allemand contre l'énormité de laquelle on a
pris les dispositions les plus énergiques par le fer et par
le sang, je veux dire: la «grande politique» (confor-
mément à une médication dangereuse qui m'enseigne à
attendre indéfiniment mais jusqu'ici sans encore espé-
rer) .
Maintenant aussi, il y a encore en France une divina-
tion certaine et une attitude accueillante à l'endroit de
ces hommes rares et rarement satisfaits qui sont trop
larges pour trouver dans une patrie de quoi se suffire et
qui savent aimer dans le Nord le Sud, et dans le Sud le
Nord - ces méditerranéens nés, les « bons Européens. »
- C'est pour eux que Bizet a composé sa musique,
Bizet le dernier génie à avoir vu une nouvelle beauté et
une nouvelle séduction - à avoir découvert une ré-
gion du Sud de la musique.

226
Peuples et patries

255

A l'égard de la musique allemande, je pense que bien


des réserves s'imposent. A supposer qu'on aime le Sud,
comme je l'aime, pour ce qu'il est une grande école de
guérison, aussi bien du point de vue spirituel que du
point de vue sensible, pour ce qu'il est une plénitude
solaire indomptable, une transfiguration solaire qui
s'étend sur une existence souveraine et confiante en
elle-même: on apprendra à se méfier quelque peu de la
musique allemande parce qu'en même temps qu'elle
gâte le goût, elle gâte aussi la santé. Un méridional de
ce genre, non selon l'origine mais selon la foi, s'il rêve
de la musique de l'avenir, doit aussi rêver de la libérer
de l'emprise du Nord et avoir dans ses oreilles le
prélude des accents d'une musique plus profonde, plus
puissante, et peut-être plus cruelle et plus mystérieuse,
d'une musique sur-allemande qui, au spectacle de la
mer bleue et voluptueuse et de la clarté du ciel méditer-
ranéen, ne cessera de résonner, ne pâlira ni ne ternira,
comme le fait toute musique allemande, une musique
sur-européenne maintenant son droit, serait-ce devant
les couchers de soleil bruns du désert, à l'âme parente
des palmiers et s'y entendant à évoluer et à progresser
parmi les grands fauves, beaux et solitaires.
Je pourrais m'imaginer une musique dont le charme
très rare consisterait à ne plus rien savoir du bien et du
mal, et où seulement glisserait à sa surface çà et là
peut-être une nostalgie de marin, on ne sait quelles
ombres et quelles tendres faiblesses: un art qui verrait
fuir vers lui et venant du grand lointain, les couleurs
d'un monde moral déclinant et devenu presque inintelli-
gible et qui serait assez hospitalier et assez profond
pour s'ouvrir à ces fugitifs attardés.

227
256

Grâce à l'aliénation morbide que la démence nationa-


liste a introduite et introduit encore chez les peuples
européens, grâce aussi aux politiciens à la vue courte et
à la main prompte, qui, aujourd'hui, ont le dessus avec
l'aide du nationalisme et ne se doutent pas du tout à
quel point la politique de désunion qu'ils pratiquent ne
peut être qu'une politique d'entracte - grâce à tout
cela et à beaucoup de choses impossibles à dire aujour-
d'hui, les signes les plus probants sont maintenant né-
gligés ou volontairement déformés et mensongers, ils
expriment pourtant la volonté d'unité de l'Europe. Les
hommes de ce siècle les plus profonds et de plus grande
envergure d'esprit, dans le secret de leur âme, s'orien-
taient réellement vers la préparation du chemin de cette
nouvelle synthèse, vers la tentative de réaliser l'Euro-
péen à venir: ce n'est que superficiellement ou dans les
heures de faiblesse, par exemple avec l'âge, qu'ils
appartenaient aux « patries» - ce n'était que pour se
reposer d'eux-mêmes qu'ils devenaient «patriotes ». Je
pense à des hommes comme Napoléon, Goëthe,
Beethoven, Stendhal, Henri Heine, Schopenhauer;
qu'on ne s'irrite pas contre moi si je compte parmi eux
Richard Wagner sur qui on ne doit pas se méprendre
en suivant ses propres malentendus - les génies de son
espèce ont rarement le droit de se comprendre eux-
mêmes. Certes, encore moins faut-il se laisser prendre
au tapage inconvenant au moyen duquel en France on
repousse Richard Wagner maintenant en se fermant à
sa musique - le fait n'en subsiste pas moins que le
romantisme français tardif des années quarante a une
parenté étroite et intime avec Wagner. Ils sont fonda-
mentalement apparentés dans toutes leurs aspirations
hautes et profondes: c'est l'Europe, c'est l'Europe une,
dont l'âme surgit, s'élance et aspire, par l'art multiple et
véhément qui est le leur - à quoi? à une nouvelle

228
Peuples et patries

lumière? à un soleil nouveau? Mais qui pourrait préci-


sément dire ce que tous ces maîtres des nouveaux
langages n'ont pas su clairement dire? Il est certain
qu'ils furent tourmentés par la même révolution, qu'ils
cherchaient pareillement ces derniers grands cher-
cheurs ! Tous sans exception régentés par la littérature
jusque dans l'ouïe et la vue - les premiers artistes à
avoir une culture puisée dans la littérature universelle
- la plupart encore écrivains, poètes eux-mêmes, mé-
diateurs et mixteurs des arts et des sens (Wagner, en
tant que musicien, appartient à la catégorie des pein-
tres, en tant que poète à la catégorie des musiciens, en
tant qu'artiste en général à celle des comédiens) ; tous,
sans exception, des fanatiques de l'expression «à tout
prix» - je relève le nom de Delacroix le plus proche
parent de Wagner -- tous, sans exception, de grands
explorateurs dans le royaume du sublime tout comme
du laid et du fantastique, de plus grands explorateurs
encore dans l'art des effets, dans la mise en scène, dans
l'art de l'étalage, tous nantis d'un talent dépassant le
génie - virtuoses dans le plus profond de leur être,
doués de façon inquiétante pour pénétrer tout ce qui
séduit, charme, contraint, retient sous le joug, ennemis
nés de la logique et des lignes droites, vivant dans la
nostalgie de l'étrange, de l'exotique du monstrueux, du
tortueux, du contradictoire; du point de vue humain,
tous Tantales de la volonté, plébéiens parvenus, qui se
savaient, dans la vie et dans leur œuvre, incapables
d'une allure noble, d'un tempo lento - que l'on pense
par exemple à Balzac - des travailleurs effrénés, pres-
que des bourreaux de travail; opposés aux lois et
contestataires des mœurs, ambitieux et avides sans équi-
libre ni jouissance; tous sans exception enfin se brisant
et s'affaissant au pied de la Croix chrétienne (et cela,
avec raison car, parmi eux, qui aurait été assez profond
et assez original pour penser une philosophie de l'Anté-
christ?) - en tout une espèce d'hommes supérieurs,

229
téméraires et audacieux, somptueux et violents, hom-
mes de grande envergure et de grand prestige qui de-
vaient enfin enseigner à leur siècle - et c'est le siècle
des masses! - la notion d'« homme supérieur». .. Que
les amis allemands de Richard Wagner délibèrent entre
eux sur la question de savoir si l'art de Wagner présente
quelque chose qui soit purement allemand, ou si préci-
sément il se caractérise du fait qu'il tire ses origines de
sources et d'impulsions supra allemandes: on ne peut
sous-estimer à quel point Paris précisément fut indis-
pensable à la caractérisation de son type, Paris auquel
le faisait aspirer ses instincts profonds au moment le
plus décisif, on ne peut non plus sous-estimer que sa
manière d'intervenir tout entière, son auto-apostolat, ne
put s'accomplir que par rapport au modèle que lui
donnaient les socialistes français. Peut-être, à l'occasion
d'une plus fine comparaison, trouvera-t-on, à l'honneur
de la nature allemande de Wagner, qu'il a poussé en
tout plus haut et plus loin, qu'il a été plus fort, plus
audacieux, plus dur que ne pouvait l'être un Français
du XIxe siècle - grâce à cette circonstance qui fait que
nous autres Allemands, nous restons plus près de la
barbarie que les Français - peut-être même ce que
Richard Wagner a créé de plus remarquable est-il à
jamais, et pas seulement pour le présent, inaccessible,
incommunicable, inimitable pour la race latine si an-
cienne : en particulier la figure de Siegfried, cet homme
très libre qui peut être en fait et de loin trop libre, trop
dur, trop jovial, trop sain, trop anticatholique pour le
goût des peuples civilisés, vieux et usés. Il peut même
avoir été un péché contre le romantisme, ce Siegfried
antiroman : mais Wagner a racheté richement ce péché
dans ses vieux et tristes jours, lorsque, anticipant sur un
goût qui entre-temps est devenu une politique, il s'est
mis, sinon à prendre, du moins à prêcher le chemin de
Rome avec la véhémence religieuse qui fut la sienne.
Afin qu'on ne se méprenne pas sur mes dernières

230
Peuples et patries

paroles, je veux prendre appui sur quelques vers sub-


stantiels qui révéleront, même aux oreilles les moins
fines, ce que je veux - pourquoi j'en veux au « dernier
Wagner» et à sa musique de Parsifal:
Est-ce encore allemand?
Cette voix stridente sort-elle d'un cœur allemand?
Allemands, ce prêtre aux mains bénissantes,
Cette sensualité fleurant l'encens,
Cette stagnation, cette chute, ce vacillement,
Ces incertains carillons?
Ces regards de nonnes, cette sonnerie d'angelus,
Toute cette falsification de ciel et d'extase?
Est-ce encore allemand?
Attention! Vous êtes encore sur le seuil:
Car ce que vous entendez, c'est Rome-
la foi de Rome
sans paroles!

231
NEUVIÈME PARTIE.

Qu'est-ce qui est noble?

257

Toute élévation du type «homme» fut jusqu'ici l'œu-


vre d'une société aristocratiquel - et il en sera tou-
jours ainsi: l'œuvre d'une société qui croit à une longue
échelle de la hiérarchie et à une différence de valeur
d'homme à homme, et qui a besoin de l'esclavage sous
quelque forme que ce soit. Sans le pathos de la distance
tel qu'il grandit dans l'incarnation des différentes classes
sociales et dans la permanence de la perspective de haut
en bas du point de vue de la caste dominante sur les
assujettis, ses instruments, dans l'égale permanence de
l'exercice de l'obéissance et du commandement ainsi
que dans le maintien de la distance et de l'infériorité,
cet autre pathos plus mystérieux ne pourrait pas du tout
se produire, cette exigence de prolonger toujours de
nouvelles distances à l'intérieur de l'âme elle-même,
l'édification d'états toujours plus élevés, plus rares, plus

1. «Was ist vornehm ? » signifie à la fois: « Qu'est-ce qui est noble? »


(ou: «Qu'y a-t-il de noble?»), et: «Que signifie le mot noble? »
Cf. 287.
*
233
lointains, plus étendus, plus compréhensifs, bref l'éléva-
tion du type humain, la poursuite du «dépassement de
l'homme », pour user d'une formule morale dans un
sens supra moral. Certes, on ne doit pas se faire d'illu-
sions humanitaires sur l'histoire de la naissance d'une
société aristocratique (donc de la condition de cette
élévation du type humain) : la vérité est dure. Disons-le
nous sans ménagement, disons comment toujours jus-
qu'à présent, toute civilisation supérieure a commencé
sur cette terre! Des hommes d'une nature encore natu-
relle2, des barbares dans un sens redoutable du terme,
des hommes de proie, en possession de forces volon-
taires encore inentamées, de désirs de puissance encore
inébranlés, se sont jetés sur des races plus faibles, plus
policées, plus pacifiques, peut-être commerçantes ou
pastorales, ou bien sur de vieilles civilisations usées
chez lesquelles les dernières force de vie s'épuisaient
dans d'éclatants feux d'artifice d'esprit et de corruption.
La caste noble était toujours, au commencement, la
caste des barbares: sa suprématie ne reposait pas
d'abord sur sa force physique, mais sur sa force morale,
- c'étaient des hommes plus complets (ce qui, à tout
niveau, signifie autant que des «bêtes plus complè-
tes» ).

258

En tant qu'elle est l'expression de ce qui menace


d'anarchie à l'intérieur des instincts, le signe que l'édi-
fice des passions qui s'appelle «vie» est ébranlé, la
corruption est quelque chose de foncièrement différent
suivant l'organisme sur lequel elle se montre. Quand,
par exemple, une aristocratie, comme celle de la France
au début de la Révolution, mue par un sublime dégoût,

2. En allemand: « mit einer noch natür1ichen Natur ».

234
Qu'est-ce qui est noble?

rejette ses privilèges et se donne elle-même en sacrifice


à un excès de son sentiment moral, c'est de la corrup-
tion - ce ne fut en réalité que l'acte final de siècles
d'une corruption en vertu de laquelle l'aristocratie avait
abandonné graduellement ses prérogatives seigneuriales
et s'était soumise à n'être plus qu'une fonction de la
royauté (en dernier lieu, même sa parure et sa pompe).
Ce qu'il y a d'essentiel dans une bonne et saine aristo-
cratie est cependant qu'elle ne se pense pas comme la
fonction, soit de la royauté, soit de la communauté,
mais comme leur sens et leur justification la plus haute,
- et en conséquence qu'elle accepte avec bonne cons-
cience le sacrifice d'une foule humaine qui devra, à
cause d'elle, être opprimée et réduite à un état d'incom-
plétude, d'esclavage, d'instruments. Sa croyance fonda-
mentale doit justement être que la société ne doit pas
exister pour la société, mais comme l'infrastructure et
la charpente à partir de laquelle une élite peut s'élever
jusqu'à une mission supérieure et atteindre en général
un état supérieur: comparable en cela à ces plantes
grimpantes de Java - on les appelle sipo matador -
qui, avides de soleil, embrassent de leurs lianes un
chêne aussi longtemps et autant de fois qu'il le faut
pour s'élever bien au-dessus de lui, mais, ainsi étayées
sur lui, elles peuvent déployer leur couronne à l'air libre
et mettre en évidence leur bonheur.

259

Réciproquement, s'abstenir d'offense, de violence, d'ex-


ploitation, poser sa propre volonté comme l'égale de
celle des autres: cela peut, en un certain sens, passer
pour une bonne règle entre les individus, si les condi-
tions sont réunies pour cela (à savoir la conformité
effective des forces et des valeurs et leur équivalent à

235
l'intérieur d'un corps3). Mais dès que l'on veut étendre
ce principe, peut-être par exemple pour en faire le
principe fondamental de la société, il démontrerait
aussitôt ce qu'il est: volonté de négation de la vie,
principe de dissolution et de déclin. Il faut ici penser en
profondeur et voir le fond des choses en se gardant de
toute faiblesse de sentiment: la vie elle-même est essen-
tiellement assimilation, offense, violence à l'endroit de
l'étranger et du plus faible, oppression, dureté, soumis-
sion à ses propres formes, incorporation et, tout au
moins, exploitation; mais à quoi bon devrait-on tou-
jours employer ces mots précisément, auxquels, du fond
des âges, a été impartie une intention calomniatrice?
Même ce corps civil au sein duquel, comme il a été
supposé plus haut, les individus se traitent comme des
égaux - et cela se produit dans toute saine aristocratie
- il doit, au cas où il est un corps bien vivant et non
pas agonisant, lui-même faire à l'endroit d'autres corps
tout ce que les individus qu'il comprend se refusent de
faire les uns à l'égard des autres: il devra être la
volonté de puissance incarnée, il voudra croître, gagner
du terrain, accaparer, atteindre la prépondérance -
non par on ne sait quelle moralité ou immoralité, Inais
seulement parce qu'il vit, et parce que la vie est précisé-
ment volonté de puissance. Mais il n'existe pas un point
sur lequel la conscience collective européenne soit plus
opposée à se laisser convaincre qu'en celui-ci; partout
maintenant on s'enthousiasme, et même sous des dehors
scientifiques, au sujet des conditions futures de la so-
ciété qui devront avoir perdu leur «caractère d'exploi-
tation» - cela sonne à mes oreilles comme si l'on
promettait d'inventer une vie qui serait privée de toutes
fonctions organiques. L'« eXploitation» n'est pas l'apa-
nage d'une société corrompue ou imparfaite et primiti-

3. Donc le principe démocratique ne suffit pas, il faut encore une


réalisation effective des forces et des valeurs.

236
Qu'est-ce qui est noble?

ve : elle appartient à la nature de la vie en tant que


fonction organique fondamentale, elle est une consé-
quence de la volonté de puissance proprement dite qui
est ni plus ni moins la volonté de vie.
A supposer qu'en matière de théorie ce soit une
nouveauté, - en tant que réalité, c'est là le fait originel
de toute histoire: que l'on soit donc assez honnête
envers soi -même!

260

Dans le survol des nombreuses morales des plus délica-


tes et des plus grossières qui aient jusqu'ici régné sur
terre ou qui y règnent encore, j'ai découvert certains
traits répétés régulièrement et simultanément, et liés les
uns aux autres: à tel point qu'enfin deux types fonda-
mentaux se sont révélés à moi et qu'une différence
fondamentale s'est dégagée. Il y a une rrlorale de maî-
tres et une morale d'esclaves - j'ajoute tout de suite
que, dans toutes les civilisations supérieures et hétéro-
gènes se font jour des tentatives de médiation de ces
deux morales, plus souvent encore la confusion des
deux et le malentendu réciproque, parfois aussi leur
juxtaposition difficile - et même chez le même homme
à l'intérieur d'une seule âme. Les différenciations des
valeurs morales se sÇ)ntproduites soit sous l'effet d'une
classe dominante, qui était consciente d'elle-même et
accentuait avec plaisir sa différence par rapport à la
classe dominée - ou bien sous l'effet d'une classe de
dominés, d'esclaves et d'assujettis de toute catégorie.
Dans le premier cas, quand ce sont les dominants qui
déterminent le concept « bon », ce sont les états d'âme
élevés et fiers qui ont été ressentis comme étant ce qui
fait la distinction et détermine la hiérarchie. L'homme
noble sépare de lui les êtres chez lesquels le contraire de
tels états élevés et fiers viennent à l'expression: il les

237
méprise. Qu'on remarque dès lors que, dans cette pre-
mière sorte de morale, l'opposition «bon» et «mau-
vais» équivaut à « noble» et « méprisable» - l'oppo-
sition «bon» et «méchant» est d'une autre origine4.
Ce qui est méprisé, c'est le lâche, le peureux, le mes-
quin, celui qui ne pense qu'au strict intérêt; de même,
le méfiant avec son regard indécis, celui qui s'abaisse, la
canaille qui se laisse maltraiter, le flatteur obséquieux,
surtout le menteur - c'est lIne croyance fondamentale
chez tous les aristocrates que le commun peuple est
menteur. «Nous les véridiques »5 - c'est ainsi que
s'appelaient les aristocrates dans la Grèce ancienne. Il
est évident que les désignations propres aux valeurs
morales ont d'abord été appliquées à l'homme et en-
suité aux actions: c'est pourquoi c'est une grave erreur
commise par les historiens de la ll10rale que de prendre
pour point de départ des questions comme celle-ci:
«Pourquoi l'action compatissante a-t-elle été célé-
brée ? » L'homme du type noble se pense comme étant
celui qui détermine la valeur, ce type d'homme n'a pas
besoin de se faire approuver, il juge: «ce qui me cause
un dommage, c'est en soi un dommage », il se connaît
comnle ce dont dépend la dignité des choses, il est
créateur de valeurs. Tout ce qu'il connaît en lui-même,
il l'honore: une telle morale est glorification de soi-
même. Au premier plan se trouve le sentiment de la
plénitude, de la puissance, qui veut déborder, le bonheur
de la haute tension, la conscience d'une richesse qui ai-
merait se prodiguer et se dissiper - même l'homme no-
ble peut aider le malheureux, filais pas ou presque jamais
par pitié, plutôt par un~ impulsion que produit l'excès
de force. L'homme noble honore en lui-même le puis-

4. Cf. La Généalogie de la Illorale, première dissertation sur la double


distinction: bon/nzéchant et bon/nlQLH'Qis.
5. La «vérité» est posée par la classe dominante: le pouvoir déter-
mine le savoir. Cf. La Généalogie de la Jllora!e, première disserta-
tion, ~ 5.

238
Qu'est-ce qui est noble?

sant, mais aussi celui qui a la maîtrise de soi-même,


celui qui s'y entend à parler et à se taire, celui qui
exerce envers lui-même et avec joie la sévérité et la
dureté et qui a de la vénération pour tout ce qui est
sévère. «C'est un cœur pur que Wotan a mis dans ma
poitrine», dit une vieille saga scandinave; ainsi en est-il
justement de l'âme fière d'un Viking. Un type d'homme
comme celui-là est précisément fier de n'avoir pas été
fait pour la pitié; c'est pourquoi le héros de la saga
ajoute: «Celui qui ne possède pas déjà un cœur dur,
alors qu'il est jeune, n'en possèdera jamais. » Les no-
bles et les audacieux qui pensent de la sorte sont le plus
éloignés possible de cette morale dont le critère est
précisément la pitié ou l'action altruiste ou le désinté-
ressement6 ; la foi en soi-même, la fierté de soi-même,
une hostilité et une ironie foncières en face de 1'« abné-
gation », c'est certainement le propre d'une morale
noble, tout comme un léger mépris et une certaine
circonspection à l'égard de la compassion et du «cœur
chaleureux» .
Les puissants sont ceux qui s'entendent à honorer,
c'est leur art, le royaume de leur invention. Le profond
respect pour la vieillesse et pour la tradition - le droit
tout entier repose sur ce double respect - la foi et le
préjugé favorable envers les ancêtres et défavorable
envers la génération à venir est un trait typique de la
morale des puissants; et si, inversement, les hommes
des «idées modernes» croient presque instinctivement
dans le «progrès» et 1'« avenir» et perdent toujours
un peu plus la considération pour la vieillesse, ainsi on
peut y voir suffisamment démontré déjà l'origine plé-
béienne de ces « idées». Mais, la plupart du temps, une
morale des dominants est étrangère au goût de l'époque
et pénible dans la sévérité de son principe selon lequel
on n'a de devoirs qu'envers ses égaux; que l'on doit

6. En français dans le texte.

239
agir à sa guise à l'égard des êtres de rang inférieur et de
tout ce qui est étranger, ou «comme le cœur vous en
dit» et en tout cas «par-delà le bien et le mal» - la
compassion et les sentiments du même ressort peuvent
intervenir. La capacité et le devoir d'une longue recon-
naissance et d'une longue vengeance - les deux seule-
ment parmi les égaux - la finesse des représailles, le
raffinement dans la conception de l'amitié, une certaine
nécessité d'avoir des ennemis (comme dérivatif aussi
bien pour les passions de l'envie, de la combativité, de
l'insolence - au fond, pour pouvoir être un ami de
bonne foi): autant de caractéristiques de la morale
noble qui, ainsi qu'il a été dit, n'est pas la morale des
«idées modernes» et est aujourd'hui difficile à com-
prendre, même difficile à exhumer et à découvrir.
Il en va autrement avec le second type de morale, la
morale des esclaves. A supposer que les victimes, les
opprimés, les souffrants et ceux qui ne sont pas libres,
ceux qui ne sont pas sûrs d'eux-mêmes et les fatigués
commencent à moraliser: quel sera le point commun
de leurs évaluations morales? Probablement, il s'ex-
primera une méfiance pessimiste envers la condition
humaine tout entière. Le regard de l"esclave est défavo-
rable aux vertus des puissants: il a du scepticisme et de
la méfiance, il a une finesse dans la méfiance envers
tout ce qui est «bon» et tout ce qui est honoré par le
puissant, il aimerait se convaincre que pour le puissant
non plus le bonheur n'existe pas vraiment. Inversement,
les qualités qui servent à adoucir l'existence de celui qui
souffre sont relevées et mises en lumière par lui: sont à
l'honneur la pitié, la main serviable et tendue, le cœur
chaleureux, la patience, l'application, l'humilité, l'ama-
bilité - car ce sont là les qualités les plus utiles et
presque les seuls moyens pour endurer le poids de
l'existence. La morale des esclaves est essentiellement
une morale de l'utilité. Tel est le foyer de l'origine de
cette opposition fameuse du «bon» et du «méchant»

240
Qu'est-ce qui est noble?

- dans le méchant, ce qui est ressenti, c'est la puis-


sance et le péril, un certain caractère redoutable, une cer-
taine finesse et une certaine force, toutes choses qui se
passent du mépris. Selon la morale des esclaves, le
« méchant» provoque donc la peur; selon la morale
des maîtres, c'est précisément le «bon» qui provoque
et veut provoquer la peur, tandis que l'homme «mau-
vais» est ressenti comme méprisable. L'opposition
est à sa pointe extrême lorsqu'enfin, suivant la consé-
quence de la morale des esclaves, une nuance de dédain
- il peut être léger et bienveillant - s'attache aux
« bons» de cette lTIorale, parce que l'homme bon
doit être en tout cas, dans la pensée des esclaves, l'hom-
me inoffensif: il est débonnaire, facile à duper, peut-
être un peu sot, un bonhomme 7. Partout où prévaut la
morale des esclaves, le langage manifeste une tendance à
rapprocher les mots « bon» et « bête».
Dernière différence fondamentale: le désir de liberté,
l'instinct du bonheur et les finesses du sentiment de
liberté relèvent tout aussi nécessairement de la morale
des esclaves et de leur moralité que l'art et l'enthou-
siasme du respect et du dévouement sont le symptôme
régulier d'une pensée et d'une axiologie aristocratiques.
Désormais, on peut comprendre enfin pourquoi
l'amour comme passion - c'est notre spécialité euro-
péenne - doit nécessairement être d'origine noble: on
sait que son invention appartient aux poètes chevaliers
provençaux, ces inventeurs somptueux du « gay saber8 »
à qui l'Europe est redevable de beaucoup de choses et
peut-être d'elle-même.

261

Parmi ce qu'il y a peut-être de plus difficile à concevoir


7. En français dans le texte. Cf. aphorisme 221.
8. «Gai savoir ».

241
pour un homme noble, il y a la vanité: il sera tenté de
la nier encore, là où une autre sorte d'homme pensera
la saisir à pleines mains. Le problème pour lui est de se
représenter des êtres qui cherchent à susciter une bonne
opinion sur eux qu'ils n'ont pas eux-mêmes - et par
conséquent ne «méritent» pas non plus - et qui
cependant croient ensuite à cette opinion. Ce compor-
tement lui paraît pour une part tellement dénué de goût
et tellement irrespectueux de soi-même, et pour une
autre part si déraisonnablement baroque, qu'il prendrait
volontiers la vanité pour une exception et mettrait en
doute son existence dans la plupart des cas où il en est
question. Il dira, par exemple: «Je peux me tromper
sur ma valeur et pourtant par ailleurs demander que ma
valeur soit reconnue même des autres de la façon dont
je l'estime - mais ce n'est pas de la vanité (plutôt de
la présomption ou, dans les cas plus fréquents, ce qu'on
appelle «humilité» et aussi «modestie»). Ou bien
encore: «Je puis, pour de nombreuses raisons, me
réjouir de la bonne opinion des autres, peut-être parce
que je les honore et les ain1e et me réjouis à chacune de
leurs joies, peut-être aussi parce que leur bonne opinion
souligne en moi la croyance en ma bonne opinion et la
renforce, peut-être parce que la bonne opinion d'autrui,
même dans les cas où je ne la partage pas, m'est
cependant utile ou me promet de l'intérêt - mais tout
cela, ce n'est pas de la vanité ». L'homme noble ne doit
pouvoir qu'avec peine, en tout cas avec le recours à
l'histoire, se représenter que, depuis des temps immé-
moriaux, dans toutes les couches sociales en quelque
sorte dépendantes, l'homme du commun n'était que ce
qu'il était tenu d'être - nullement accoutumé à poser
lui-même ses valeurs, il n'a lùÎ-même aucune autre va-
leur que celle que ses maîtres IllÎ accordaient (c'est
proprement le droit du maître que celui de créer des
valeurs). Si l'on peut comprendre comme la consé-
quence d'un atavisme monstrueux le fait que, mainte-

242
Qu'est-ce qui est noble?

nant encore, l'homme du commun attend qu'une opi-


nion se fasse à son sujet pour s'y soumettre ensuite
instinctivement: et pas seulement à une «bonne» opi-
nion, mais aussi à une opinion mauvaise et injuste (que
l'on pense, par exemple, à la plupart des appréciations
de soi et des dépréciations de soi que les dévotes
reçoivent de leur confesseur et qu'en général le chrétien
reçoit de son Eglise). Effectivement, en rapport avec la
lente venue de l'ordre démocratique (et de sa cause: le
mélange des sangs du maître et de l'esclave), la ten-
dance originairement noble et rare de s'assigner à soi-
même une valeur et de «penser du bien» de soi se
trouvera de plus en plus encouragée et répandue: mais
elle aura toujours contre elle un penchant plus ancien,
plus vaste, et plus profondément incarné et, en ce qui
concerne le phénomène de la «vanité », ce penchant
plus ancien dominera la tendance récente. Le vaniteux
se réjouit de toute bonne opinion qu'il entend à son
sujet (tout à fait en dehors de tout point de vue d'utilité
et sans tenir compte du vrai ou du faux), tout autant
qu'il souffre de toute mauvaise opinion: car il se sou-
met à l'une et à l'autre, il se sent soumis à elles, du fait
de cet instinct archaïque de soumission qui sévit en lui.
C'est 1'« esclave» dans le sang du vaniteux, un résidu
de la duplicité de l'esclave - et quelle proportion
d'« esclave» il y a, par exemple, maintenant encore qui
reste chez la femme! - qui cherche à séduire dans la
bonne opinion sur son compte; c'est en tout cas l'es-
clave qui aussitôt après se prosterne devant ces opinions
comme s'il ne les avait pas suscitées. Et, une fois de
plus: la vanité est un atavisme.

262

Une espèce apparaît, un type se fixe et se fortifie dans


le long combat contre des conditions à peu près unifor-

243
mément défavorables. Inversement, on sait par l'expé-
rience des éleveurs que des espèces auxquelles est attri-
buée une nourriture très riche et, en général, un excès
de protection et de soins, tendent aussitôt de façon très
brutale à la variation du type et sont riches en prodiges
et en monstruosités (en vices monstrueux aussi). Que
l'on considère maintenant une communauté aristocrati-
que, par exemple une antique cité, ou bien Venise -
comme une institution soit volontaire soit involontaire
en vue de l'éducation: il y a là des hommes groupés et
abandonnés à eux-mêmes qui veulent, pour la plupart,
imposer leur espèce, parce qu'ils doivent s'imposer ou
courir un danger épouvantable d'extermination9. Il y
manque cette faveur, cette démesure, cette protection,
dans lesquelles la variation est favorisée: l'espèce a
besoin de l'espèce en tant qu'espèce, en tant que quel-
que chose qui peut s'imposer en général précisément en
vertu de sa dureté, de son uniformité, de sa simplicité
de forme et peut se faire durable dans le combat
permanent avec les voisins ou avec les opprimés en
révolte ou menaçant de se révolter. L'expérience la plus
répétée leur enseigne à quelles qualités par-dessus tout
elle doit, malgré les dieux et les hommes, d'être encore
là, d'avoir encore et toujours remporté la victoire: ces
qualités, elle les appelle des vertus, ces vertus seules elle
les développe. Elle le fait avec dureté, et même elle veut
la dureté; toute morale aristocratique est intolérante,
dans l'éducation de la jeunesse, dans les décrets concer-
nant les femmes, dans les mœurs réglant le mariage,
dans la relation entre vieux et jeunes, dans les lois
pénales (qui ne visent que ceux qui s'éloignent de
l'espèce) - elle compte l'intolérance même parmi les
vertus, sous le non1 de «justice». Un type aux traits
limités mais accentués, une espèce d'hommes sévères,
belliqueux, silencieux par sagesse, fermés et secrets (et,

9. C'est la lutte pour l'existence.

244
de ce fait, doués du sentiment le plus fin pour les
charmes et les nuances de la société), se fixe de cette
façon au-dessus de la variation des générations; le
combat permanent contre des conditions défavorables
toujours identiques, comme il a été dit, fait qu'un type
se fixe et devient, dur. Mais enfin se produit un jour
une circonstance heureuse, la tension monstrueuse se
relâche; il n'y a peut-être plus d'ennemis parmi les
voisins, et les moyens d'existence et même de jouissance
de l'existence sont alors en surabondance. D'un seul
coup, le lien se déchire et avec lui la contrainte de
l'antique dressage: - et voudrait-elle durer, elle ne le
pourrait que sous la forme du luxe, du goût archaïque.
La variation 10, que ce soit comme transformation de
l'espèce (vers le but le plus élevé, le plus fin, le plus
rare), soit comme dégénérescence et comme mons-
truosité, entre en scène tout à coup dans un maximunl
de plénitude et de splendeur: l'individu se hasarde à
être individu et à se détacher. Dans ces tournants de
l'histoire, se montrent côte à côte et souvent l'un dans
l'autre enchevêtrés et emmêlés en un magnifique dé-
ploiement de croissance et d'élévation, dans une diver-
sité de forêt vierge, une sorte de mouvement tropical
dans un concours de croissance, et une monstrueuse
agitation de décadence et de suicide due aux égoïs-
mes en affrontement sauvage et en état d'explosion
en quelque sorte, et qui luttent les uns contre les au-
tres «pour le soleil et la lumière» et qui ne savent
plus retenir de la morale reconnue jusqu'ici au-
cune limite, aucune réserve, aucun ménagement.
Cette morale elle-même était ce qui avait fait amasser
une énergie monstrueuse, qui avait tendu l'arc de façon
si menaçante - maintenant, elle est dépassée, elle a

1O. Tout le texte pourrait être caractérisé de «darwinisme social»


mais, étant donné le caractère péjoratif de ce syntagme autant pour
Darwin que pour Nietzsche, disons que Nietzsche décrit la vie sociale
sur le modèle darwinien de la vie animale.

245
vécu sa vie. Le point dangereux et inquiétant est atteint
où la vie, plus grande, plus diverse, plus étendue l'em-
porte sur la vieille morale; 1'« individu» est là, conduit
par la nécessité de se donner des lois à lui-même, de se
conserver en vie par ses propres artifices et ses propres
ruses, et de la même façon, de s'élever lui-même, de
s'affranchir lui-même. Il ne reste plus que de nouveaux
«en vue de quoi? », de nouveaux «au moyen de
quoi? », mais plus du tout de formules communes; le
malentendu et le mépris se relient entre eux, la chute, la
corruption et les désirs les plus élevés se sont terrible-
ment enchevêtrés, le génie de la race déborde de toutes
les cornes d'abondance du bien et du mal, la fatalité
d'une simultanéité du printemps et de l'automne, pleine
de séductions nouvelles et de voiles nouveaux qui sont
le propre d'une dépravation jeune, est encore inépuisée.
De nouveau, le danger est là, matrice de la morale, le
grand danger, cette fois transmis à l'individu, chez le
proche et l'ami, dans la rue, chez son propre enfant,
dans son propre cœur, à tout ce qu'il y a de plus
personnel et de plus secret dans le désir et la volonté:
qu'auront maintenant à prêcher les philosophes mora-
listes qui arrivent à ce moment-là? Ces observateurs
perspicaces, postés à tous les coins, découvrent que la
fin est rapide, que tout autour d'eux se corrompt et
corrompt, que rien ne persistera le surlendemain, une
espèce d'homme exceptée, les incurablement médio-
cres11. Seuls les médiocres ont la perspective de se
perpétuer, de se reproduire - ils sont les hommes de
l'avenir, les seuls à survivre; « soyez comme eux, deve-
nez médiocres! » Ainsi dit désormais la seule morale
qui ait encore un sens, qui trouve encore une oreille.
Cependant, elle est difficile à prêcher, cette morale

Il. Il Y a ici nette séparation d'avec Darwin qui affirme au con-


traire que seuls les plus forts et les plus beaux survivent (sélection
naturelle et sexuelle).

246
Qu'est-ce qui est noble?

de la médiocrité! - elle ne doit jamais avouer ce


qu'elle est et ce qu'elle veut! elle doit parler de mesure,
de dignité, de devoir et d'amour du prochain - elle
aura du mal à cacher son ironie!

263

Il Y a un instinct pour le rang qui, plus que toute chose,


est déjà le signe d'un rang supérieur; il Y a une volupté
dans les nuances du respect qui laisse deviner une
origine et des habitudes nobles. La finesse, la bonté, la
hauteur d'une âme sont dangereusement mises à
l'épreuve quand passe devant elle quelque chose qui est
de premier rang, mais qui n'est pas encore protégée
contre les mains importunes et grossières par le respect
de l'autorité: une chose qui suit son chemin, pas encore
qualifiée, ni découverte, tentante, peut-être à dessein
voilée et déguisée, comme si elle était une vivante pierre
de touche. Celui à qui appartient le devoir et la prati-
que de sonder les âmes usera des formes multiples de
cet art pour établir la valeur dernière d'une âme, la
hiérarchie innée et inébranlable à laquelle elle appar~
tient: il la mettra à l'épreuve quant à son instinct de
respect. Différence engendre haine12: la vulgarité de
bien des natures éclabousse brusquement comme de
l'eau sale, lorsqu'un vase sacré, un ostensoir sorti d'un
écrin fermé, un livre scellé par une grande destinée,
viennent à être portés aux regards; et, par ailleurs, il y
a un silence involontaire, une hésitation du regard, un
ralentissement de tous les gestes, par quoi une âme
exprime qu'elle sent l'approche de ce qui est pour elle
digne de vénération. La façon avec laquelle le respect
de la Bible en Europe a été maintenu dans l'ensemble
jusqu'à présent, est peut-être la meilleure preuve de

12. En français dans le texte.

247
discipline et de raffinement des mœurs que l'Europe
doive au christianisme: des livres doués d'une telle
profondeur et de la plus extrême importance ont besoin
de la tyrannie tout extérieure de l'autorité pour parvenir
à cette durée millénaire nécessaire pour les conlprendre
et les interpréter à fond. On a beaucoup progressé
lorsqu'au plus grand nombre (aux esprits plats et aux
intestins rapides) on a inculqué enfin ce sentiment qu'on
ne peut pas toucher à tout; qu'il y a des expériences
sacrées devant lesquelles on doit retirer les chaussures et
ne pas approcher les mains sales - c'est presque là
leur meilleure manière de s'élever à l'humanité. Inverse-
ment, chez les gens soi-disant cultivés, chez les croyants
des «idées modernes », rien peut-être ne provoque au-
tant de dégoût que leur manque de pudeur, leur confor-
table insolence de l'œil et de la main avec lesquels tout
est par eux touché, léché, goûté; et il est possible de
trouver aujourd'hui dans le peuple, dans le bas peuple,
particulièrement chez les paysans, relativement bien plus
de noblesse du goût et plus de tact dans le respect que
chez ce demi-monde de l'esprit, ces lecteurs de journaux
et ces gens cultivés.

264
Il n'est pas possible d'effacer de l'âme d'un homme ce
que ses ancêtres ont accompli avec le plus de succès et
de permanence: soit qu'ils aient été par exemple des
épargnants laborieux et des êtres rivés à une table à
écrire ou à une caisse, modestes et bourgeois dans leurs
désirs, modestes aussi dans leurs vertus; soit qu'ils
aient vécu dans l'habitude de commander du matin au
soir, livrés aux plaisirs rudes et avec peut-être' aussi des
devoirs et des responsabilités rudes; soit enfin qu'ils
aient sacrifié un beau jour tous les vieux privilèges de la
naissance et de la propriété pour vivre entièrement
selon la foi - selon leur «Dieu» - comme les
248
Qu'est-ce qui est noble?

hommes d'une conscience inexorable et dure qui rougis-


sent de toute compromission. Il n'est pas du tout possi-
ble qu'un homme n'ait pas dans le corps les qualités et
les prédilections de ses parents et de ses aïeux: contre
toute apparence. C'est là le problème de la race. Si l'on
connaît quoi que ce soit des parents, on peut conclure
au sujet de l'enfant: une intempérance opiniâtre, une
envie sournoise, une façon grossière de se justifier -
ainsi que, de tous temps, ces trois caractéristiques ont
ensemble défini le type plébéien à proprement parler -
doivent passer des ancêtres à l'enfant aussi sûrement
que le sang corrompu; et avec l'aide de la meilleure
éducation et de la meilleure culture on ne parviendra
qu'à tromper sur une telle hérédité.
A quoi visent aujourd'hui l'éducation, la culture? à
rien d'autre! A notre époque très populaire, je veux
dire très populacière, 1'« éducation» et la «culture»
doivent essentiellement être l'art de trolnper - de
tromper sur l'origine, sur l'atavisme plébéien dans l'âme
et le corps. Un éducateur qui, aujourd'hui, prêcherait
avant tout la véracité et qui, constamment, crierait à ses
disciples: «Soyez vrais! soyez naturels! montrez-vous
tels que vous êtes! » - même un tel âne vertueux et
fidèle apprendrait, après quelque temps, à se saisir de la
furca 13 d'Horace pour naturam expellere: avec quel
résultat? « Le peuple» usque recurret.

265
Au risque d'offenser d'innocentes oreilles, j'affirme:
l'égoïsme appartient à l'essence de l'âme noble, je veux
dire cette croyance, inexorable, qu'à un être tel que
«nous sommes », d'autres êtres de la nature doivent
être soumis et avoir à se sacrifier à lui. L'âme noble
13. Horace, Epître I, 10-24: «naJuranz expel/as furca, tanlen usque
reCllrret »: «Tu peux chasser le naturel à coups de fourche, il
reviendra toujours au galop ».

249
accepte le fait de son égoïsme sans s'interroger, sans
même y mettre un sentiment de dureté, de contrainte,
d'arbitraire, bien plutôt comme quelque chose qu'il est
possible de fonder sur la loi fondamentale des choses
- si elle cherchait un nom pour cela, elle dirait:
« c'est la justice même ». Elle s'avoue, dans des circons-
tances qui au début la font hésiter, qu'il y a des êtres
qui lui sont égaux; dès qu'elle est au clair sur cette
question du rang, elle évolue parmi ces pairs aux droits
égaux avec la même assurance dans la pudeur et le
respect délicat qu'elle a dans son commerce avec elle-
même - conformément à une mécanique céleste innée
sur laquelle s'y entendent toutes les étoiles. C'est une
preuve de plus de son égoïsme, cette finesse, cette
limitation de soi -même dans le commerce avec ses
semblables - chaque étoile est de cet égoïsme - elle
s'honore elle-même en eux et, dans les droits qu'elles
leur cède, elle ne met pas en doute que l'échange
d'honneurs et de droits, comme l'essence de tout com-
merce, n'appartienne de même à l'état naturel des cho-
ses. L'âme noble donne comme elle prend, par un
instinct d'équité passionné et irritable qu'elle a au fond
d'elle-même. Le concept «grâce» n'a aucun sens ni
parfum inter pares,. il peut y avoir une manière sublime
de laisser affluer à soi les présents d'en haut et de les
boire avidement goutte après goutte: mais pour cet art
et ces gestes, l'âme noble n'a aucune aptitude. Son
égoïsme ici la retient: en général, elle n'aime pas
regarder vers le haut - mais plutôt devant soi, hori-
zontalement et lentement, ou bien vers le bas: elle se
sait dans les hauteurs.

266

«On ne peut vraiment estimer que celui qui ne se


cherche pas». Goëthe au conseiller Schlosser.

250
Qu'est-ce qui est noble?

267

Il est un proverbe chez les Chinois que les mères


apprennent déjà à leurs enfants: siao-sin - « rends ton
cœur petit!» Tel est le penchant fondamental des
civilisations usées; je ne mets pas en doute qu'un Grec
de l'Antiquité ne reconnaisse d'abord en nous, Euro-
péens, le rapetissement de soi - cela suffirait déjà pour
que nous ne soyons pas « à son goût».

268

Qu'est-ce enfin que la vulgarité? - Les mots sont les


signes sonores des concepts; mais les concepts sont
plus ou moins les signes imagés des sensations répétées
et simultanées, des ensembles de sensations. Il ne suffit
pas encore pour se comprendre l'un l'autre, que l'on
emploie les mêmes mots; on doit encore utiliser les
mêmes mots pour le même genre de phénomènes inté-
rieurs, on doit enfin avoir l'expérience en commun l'un
l'autre. C'est pourquoi les hommes d'un même peuple
se comprennent mieux entre eux que les ressortissants
de pays différents, même s'ils se servent de la même
langue; ou bien, plutôt, quand des hommes ont vécu
longtemps ensemble dans des conditions analogues (de
climat, de sol, de danger, de besoins, de travail), il en
sort quelque chose qui «se comprend », un peuple.
Dans toutes les âmes, une même quantité d'expériences
souvent répétées prévaut sur tout ce qui arrive plus
rarement: sur les premières, on s'entend vite et de plus
en plus vite - l'histoire du langage est l'histoire d'un
processus d'abréviation - sur cette rapide entente, on
se lie étroitement et de plus en pIllS étroitement. Plus
grand est le danger, d'autant plus grand est le besoin de
s'entendre vite et facilement sur ce qui est nécessaire;
ne pas se méprendre en cas de danger, c'est ce que les

251
hommes jugent absolument indispensable dans leur
commerce. On fait encore cette expérience dans toute
amitié ou dans tout amour: rien de cette sorte n'a de
durée dès lors que l'on découvre que l'un des deux,
sous les mêmes mots, sent, pense, pressent, souhaite,
craint autrement que l'autre. (La crainte de 1'« éternel
malentendu» : c'est ce génie bienveillant qui retient si
souvent des personnes de sexe différent de s'unir trop
rapidement, alors que les sens et le cœur conseillent le
contraire - et ce n'est pas un quelconque «génie de
l'espèce» à la mode schopenhauerienne !). Quels en-
sembles de sensations à l'intérieur de l'âme s'éveillent le
plus rapidement, prennent la parole, donnent l'ordre, tel
est ce qui décide sur la hiérarchie totale de ses valeurs,
ce qui détermine en dernier la table des valeurs. Les
évaluations d'un homme révèlent quelque chose de la
structure de son âme et en quoi elle voit ses conditions
de vie; sa nécessité propre. Admettons donc que, de
toujours, le besoin n'a rapproché que des hommes qui
pouvaient, avec des signes analogues, exprimer des be-
soins analogues, des expériences analogues; il en ré-
sulte, dans l'ensemble, que la communicabilité aisée du
besoin, c'est-à-dire en dernier ressort le fait de vivre
seulement des expériences moyennes et communes, par-
mi toutes les forces qui ont dominé l'homme jusqu'ici,
doit avoir été la force la plus violente. Les hommes les
plus semblables et les plus ordinaires eurent et ont
toujours l'avantage, les hommes distingués, ceux qui
sont plus fins, plus rares, plus difficiles à comprendre,
restent souvent isolés, succombent dans leur isolement à
des accidents et se reproduisent rarement. Il faut invo-
quer de terribles forces contraires pour contraindre ce
progressus in simile naturel, ce processus de formation
de l'homme vers le semblable, l'ordinaire, le médiocre,
le grégaire - vers le vulgaire!

252
Qu'est-ce qui est noble?

269

Plus un psychologue - un psychologue né, prédestiné,


un devineur d'âmes - se tourne vers les cas d'excep-
tion et les hommes distingués, plus grand devient le
danger qu'il court d'étouffer de compassion: il a besoin
de dureté et de sérénité plus qu'un autre. La corruption,
la ruine des hommes supérieurs, des âmes de nature
étrange est la règle: il est terrible d'avoir toujours sous
les yeux une telle règle. Le martyre multiple du psycho-
logue qui a découvert cette ruine, qui l'a découverte un
jour et qui, depuis presque toujours, a de nouveau
redécouvert cette totale «désespérance» intérieure de
I'homme supérieur, cet éternel «trop tard! » à tous les
sens du mot, et cela à travers l'histoire tout entière -
ce martyre peut sans doute un jour être cause que
l'homme supérieur se retourne avec amertume contre
son propre sort et tente de se supprimer - qu'il se
fasse lui-même «périr ». On remarquera chez tout psy-
chologue la tendance révélatrice et le plaisir de la
fréquentation d'hommes ordinaires et conformistes: en
cela se devine qu'il a toujours besoin de guérir, qu'il lui
faut une sorte de fuite et d'oubli, loin de ce que son
regard et ses vivisections, ce que son «métier» lui a
mis sur la conscience. La peur de la mémoire est ce qui
lui est propre. Il est souvent amené à se taire devant le
jugement d'autrui: il écout~ d'un visage impassible
comment on honore, on admire, on aime, on glorifie, là
même où il n'a fait que voir - ou bien il cache encore
son mutisme en approuvant expressément une opinion
quelconque et superficielle. Peut-être le paradoxe de sa
situation est-il si épouvantable que la masse, les gens
cultivés, les exaltés apprennent de leur côté la grande
vénération là même précisément où il a appris la grande
pitié à côté du grand mépris - la vénération des
« grands hommes» et des animaux prodigieux au nom
desquels on bénit et on honore la patrie, la terre, la

253
dignité de l'humanité, et soi-même, que l'on donne en
exemple à la jeunesse et qui servent de modèle d'éduca-
tion. .. Et qui sait si, jusqu'ici, dans tous les cas impor-
tants, la même chose ne s'est pas produite: à savoir
que la masse a adoré un dieu - et que le «dieu»
n'était qu'un pauvre animal de sacrifice! Le succès a
toujours été le grand menteur - et 1'« œuvre» même
est un succès; le grand homme d'Etat, le conquérant,
l'explorateur sont revêtus de leurs créations au point
d'en être méconnaissables; 1'« œuvre », celle de l'ar-
tiste, du philosophe, ne fait qu'inventer celui qui l'a
créée, qui doit l'avoir créée; les « grands hommes» tels
qu'ils sont honorés sont de mauvais petits poèmes for-
gés après coup; dans le monde des valeurs historiques
règne le faux-monnayage. Ces grands poètes, par exem-
ple ces Byron, Musset, Poë, Leopardi, Kleist, Gogol Ge
ne me permets pas de nommer de plus grands noms
encore bien que je pense à eux) - tels qu'ils sont, tels
que peut-être ils doivent être: hommes du moment,
exaltés, sensibles, enfantins, passant rapidement et faci-
lement de la méfiance à la confiance; avec des âmes
dans lesquelles on ne sait quelle frustration a dû être
compensée; souvent se vengeant au moyen de leurs
œuvres d'une souillure intime, souvent cherchant dans
leur envol à échapper à une mémoire par trop fidèle,
allant souvent se perdre dans la boue et jusqu'à l'aimer
presque, pour enfin ressembler aux feux follets à l'en-
tour des marécages, et se déguiser en étoiles - le
peuple les appelle alors idéalistes - souvent en lutte
contre un dégoût infini, contre un obsédant fantôme
d'incrédulité, qui les refroidit et les oblige à rechercher
la gloire et à se repaître de la confiance en eux -mêmes
dans les mains de leurs flatteurs enivrés - quels mar-
tyrs sont ces grands artistes et, d'une manière générale,
les hommes supérieurs pour celui qui, un jour, les a
devinés! Il est bien compréhensible que ce soit chez la
femme - qui est clairvoyante dans le monde de la

254
Qu'est-ce qui est noble?

souffrance et qui, malheureusement, est aussi, bien au-


delà de ses forces, avide de prodiguer aide et secours -
qu'ils fassent si facilement l'expérience de ces déborde-
ments de pitié sans limite et de dévouement total, chose
que la masse, surtout la masse des admirateurs, ne
comprend pas et qu'elle interprète abusivement par la
curiosité et la vanité. Cette pitié s'illusionne régulière-
ment sur sa capacité; la femme aimerait croire que
l'amour peut tout - c'est sa superstition propre. Hé-
las! celui qui connaît les cœurs devine combien pauvre
est l'amour, impuissant, présomptueux, maladroit, plus
destructeur que sauveur, fût-il l'amour le meilleur, le
plus profond!
Il est possible que, sous la fable sacrée et le déguise-
ment de la vie de Jésus, se cache l'un des cas les plus
douloureux du Martyre de la conscience de l'amour: le
martyre du cœur le plus innocent et le plus insatiable
d'amour humain, le plus désireux d'aimer et d'être
aimé, et désireux de rien d'autre, et cela avec dureté,
avec folie, avec d'épouvantables explosions contre ceux
qui lui refusaient leur amour; l'histoire d'un malheu-
reux inassouvi et insatiable d'amour qui dut inventer
l'enfer pour y précipiter ceux qui ne voulaient pas
l'aimer - et qui, ayant appris l'amour humain, dut
finir par inventer un Dieu qui fut tout amour, tout
pouvoir d'aimer - qui eut pitié de ramour humain
parce qu'il est si misérable, si ignorant! Qui sent ainsi,
qui connaît de la sorte l'amour - celui-là cherche la
mort. Mais pourquoi poursuivre sur des sujets si péni-
bles, à moins qu'on n'y soit obligé?

270

L'orgueil intellectuel et le dégoût d'un homme qui a


profondément souffert - la hiérarchie est presque dé-
terminée par le degré de profondeur de la souffrance

255
qu'un homme peut endurer - la certitude terrible dont
son âme est entièrement imprégnée et colorée, en vertu
de sa souffrance à toujours connaître plus que ne
peuvent connaître les plus sages et les plus prudents,
cette certitude d'avoir exploré des mondes lointains et
effrayants, et de s'y être senti «chez soi », des mondes
dont «vous ne savez rien! » - cet orgueil muet de
l'intellect, qui est celui du souffrant, cette fierté de l'élu
de la connaissance, de 1'« initié», de celui qui a failli
être sacrifié, trouve toutes les formes de travesti néces-
saires pour se protéger du contact des mains impor-
tunes et secourables et, en général, de tout ce qui n'a
pas son pareil dans la souffrance. La profonde souf-
france rend noble; elle isole. L'une des formes de
travesti les plus délicates, c'est l'épicurisme et une cer-
taine hardiesse de goût dont on fait parade et qui prend
la douleur à la légère et se défend contre toute tristesse
et toute profondeur. Il Y a des «hommes enjoués» qui
utilisent leur enjouement pour qu'on se méprenne sur
eux grâce à ce masque - ils ne veulent pas être
compris. Il y a des «hommes de science» qui utilisent
la science parce qu'elle donne une apparence sereine,
parce que la scientificité fait conclure que l'homme qui
y excelle est superficiel - ils veulent induire les autres
à une conclusion fausse. Il y a des esprits libres et
insolents qui aimeraient cacher et nier qu'ils sont des
cœurs brisés, fiers, incurables (le cynisme d'Hamlet, le
cas Galiani), et souvent la folie même est le masque
d'un savoir funeste et par trop lucide.
D'où il ressort qu'il appartient à une humanité plus
raffinée de respecter le « masque» et de ne pas abuser
de psychologie et de curiosité.

271

Ce qui sépare le plus profondément deux êtres, c'est

256
Qu'est-ce qui est noble?

une différence de sens et de degré dans la propreté.


Qu'importent la gentillesse et l'utilité réciproques,
qu'importe la bonne volonté de l'un pour l'autre: il
n'en reste pas moins qu'ils « ne peuvent pas se sentir! »
L'instinct de propreté le plus élevé place celui qui en est
atteint dans l'isolement le plus dangereux et le plus
étrange, comme s'il était un saint: car, c'est cela même
la sainteté - la spiritualisation la plus élevée de cet
instinct. Le pressentiment d'une plénitude indescriptible
dans le fait de prendre un bain, une certaine ardeur,
une soif qui, sans cesse, pousse l'âme hors de la nuit
vers le matin, hors du trouble et de la « détresse» vers
la clarté, l'éclat, la profondeur, la beauté - pour
autant qu'un tel penchant distingue - c'est un penchant
noble - il isole aussi.
La pitié du saint est une pitié envers la saleté de
l'humain, trop humain. Il y a des degrés et des niveaux
où la pitié même est ressentie par lui comme une
impureté, comme une pollution...

272

Signes de noblesse: ne jamais penser à rabaisser nos


devoirs à être des devoirs pour tous; ne pas vouloir
abandonner sa propre responsabilité, ne pas vouloir la
partager; compter ses privilèges et leur exercice au
nombre de ses propres devoirs.

273

Un homme qui tend vers la grandeur considère ceux


qu'il rencontre sur son chemin soit comme moyen, soit
comme cause de retard et comme obstacle, soit comme
un lit de repos telnporaire. La bonté de haute lignée
qui est la sienne à l'égard de son prochain n'est possible

257
que lorsqu'il est parvenu à sa propre hauteur et qu'enfin
il domine. Son impatience et la conscience qu'il
a d'avoir toujours été condamné à la comédie - car la
guerre même est une comédie et une manière de cacher,
comme tout moyen cache le but - lui troublent toutes
les relations: cette espèce d'homme connaît la solitude
et ce qu'elle comporte de plus empoisonné.

274
Le problème de celui qui attend. Des coups de chance
sont nécessaires et bien des circonstances imprévues
pour qu'un homme supérieur, en qui dort la solution
d'un problème, parvienne en temps voulu à entrer en
action - « se déclencher », pourrait-on dire. En géné-
ral, cela n'arrive pas et, dans tous les coins du monde,
des hommes attendent qui ne savent guère qu'ils atten-
dent, mais encore moins qu'ils attendent en vain. Par-
fois aussi, le cri d'éveil vien"t trop tard, ce hasard qui
donne la «permission» d'agir - alors que déjà le
meilleur de la jeunesse et des forces pour agir s'est
perdu dans l'inaction; et combien découvrirent au mo-
ment même où ils «bondissaient », à leur grande stu-
peur, que leurs membres étaient engourdis et leur esprit
déjà pesant! «C'est trop tard! », se disaient-ils, deve-
nus désormais sceptiques sur leur efficacité.
Dans le domaine du génie, le «Raphaël sans
mains », l'expression prise dans son sens le plus vaste,
serait-il non pas l'exception, mais la règle? Le génie
n'est peut-être pas si rare du tout: mais les cinq cents
mains qui lui sont nécessaires pour tyranniser le
Xli-tp 6 ~, le «bon moment» et saisir la chance par les
cheveux.

275
Celui qui ne veut pas voir la hauteur d'un homme

258
Qu'est-ce qui est noble?

regarde avec d'autant plus de perspicacité ce qui, en lui,


est bas et superficiel - et ainsi se trahit lui-même.

276

L'âme basse et grossière est plus appropriée que l'âme


noble aux blessures et aux dommages de tout genre:
les dangers de celle-ci doivent être plus grands, la
probabilité qu'elle soit lésée et ruinée est même énorme,
étant donné la diversité de ses conditions.
Chez le lézard, un doigt perdu, repousse: pas chez
l'homme.

277

Combien fâcheux! C'est encore la vieille histoire!


Quand on a fini de construire sa maison, on remarque
qu'on a appris entre-temps, à son insu, ce que l'on
aurait dû absolument savoir avant de commencer à
bâtir. L'éternel et pénible « trop tard» !
La mélancolie de ce qui est accompli! . . .

278

Voyageur, qui es-tu? Je te vois aller ton chemin, sans


dédain, sans amour, avec des yeux énigmatiques: hu-
mides et tristes comme la sonde revenue insatisfaite de
la profondeur à la lumière - que cherchait-elle là-
dessous? - avec une poitrine qui ne soupire pas, avec
une lèvre qui cache son dégoût, avec une main qui ne
saisit encore que lentement: qui es-tu? Repose-toi ici:
cette place est hospitalière à chacun - délasse-toi! Et
qui que tu puisses être: dis-moi ce qui te plairait
maintenant? Ce qui serait utile à ton délassement?

259
Dis-le seulement: tout ce que j'ai, je te l'offre! «Pour
me réconforter? Pour me réconforter? 0 toi, nomme
curieux, que dis-tu là ! mais donne-moi, je te prie -
Quoi donc? dis-le! - Un masque de plus! un second
masque! »

279

Les hommes de la profonde tristesse se dévoilent quand


ils sont heureux: ils ont une manière de saisir le
bonheur comme s'ils voulaient le réprimer et l'étouffer
par jalousie - hélas! ils savent trop bien que le
bonheur leur échappe!

280

«C'est fâcheux! Quoi? ne revient-il pas - en ar-


rière ? » - Oui! Mais vous le comprenez mal si vous
vous en plaignez. Il recule comme celui qui veut faire
un bond important.

281

«Me croit-on? mais je demande que l'on me croie:


j'ai toujours seulement mal pensé à moi, au sujet de
moi, et seulen1ent dans des cas tout à fait rares, seule-
ment par obligation, toujours sans plaisir «à la
chose », prêt à m'éloigner de moi-même, toujours sans
croire au résultat, grâce à une méfiance invincible en-
vers la possibilité de la connaissance de soi qui m'a
conduit si loin que je sens dans le concept même de la
« connaissance immédiate», que se permettent les théo-
riciens, une contradictio in adjecto14 - c'est presque
18.
14. Cf.
*16, note

260
Qu'est-ce qui est noble?

tout ce qu'il y a de plus sûr que je sache à mon sujet. Il


doit y avoir en mal une sorte de mauvaise volonté pour
croire quelque chose de déterminé sur mon compte.
Peut-être y a-t-il là une énigme? Probablement; mais
heureusement aucune qui soit pour mes propres dents.
Peut-être révèle-t-elle de quelle espèce je suis? Mais pas
pour moi: c'est ce que je me suis souhaité à moi-
même. »

282
« Mais que t'est-il arrivé? » - Je ne le sais pas, dit-il
en hésitant; peut-être les Harpies ont-elles volé par-
dessus la table.» Parfois, il arrive aujourd'hui qu'un
homme doux, mesuré, réservé devienne soudain furieux,
brise la vaisselle, renverse la table, crie, tonne, insulte
tout le monde - et enfin se mette à l'écart, honteux,
en colère contre lui -même - pour aller où ? pour faire
quoi? Pour mourir de faim à l'écart? Pour étouffer à
ce souvenir?
Celui à qui l'âme est haute et difficile et ne trouve
que rarement sa table mise, sa nourriture préparée, son
péril a de tout temps été immense: mais, aujourd'hui,
ce péril est extraordinaire. Jeté dans une époque
bruyante et populaire avec laquelle on ne veut pas
partager son assiette, on peut facilement mourir de faim
et de soif, ou bien, au cas où l'on finirait par «se
servir» - mourir d'une soudaine nausée.
Nous nous sommes probablement déjà tous assis à
des tables auxquelles nous n'appartenions pas; et précisé-
ment les plus intellectuels d'entre nous qui sont le plus
difficiles à nourrir, connaissent cette dangereuse
dyspepsie qui naît d'une subite évidence et d'une décep-
tion inspirées par les mets et les voisins de table - la
nausée du dessert.

261
283

C'est prouver une maîtris.e de soi raffinée en même


temps que noble, si l'on prodigue des louanges, que de
ne louer toujours que lorsque nous sommes en désac-
cord - autrement, on se louerait soi-même, ce qui va
contre le bon goût - c'est manifester assurément une
maîtrise de soi qui offre une sage occasion d'être cons-
tamment incompris. Afin de pouvoir se permettre ce
luxe réel du goût et de la moralité, il ne faut pas vivre
avec les imbéciles, mais plutôt parmi des hommes chez
lesquels les malentendus et les maladresses réjouissent
encore par leur délicatesse - sinon on devrait le payer
cher!
«Il fait mon éloge: donc il me donne raison» -
cette ânerie de la conclusion nous gâche la moitié de la
vie à nous autres solitaires, car, elle met les ânes dans
notre voisinage et notre amitié.

284

Vivre dans un calme immense et fier; toujours au-delà.


Avoir et ne pas avoir avec soi, ses passions, son pour et
son contre, les laisser descendre sur soi, pendant des
heures; s'y mettre comme à cheval, souvent comme à
dos d'âne - on doit en effet savoir utiliser leur sottise
aussi bien que leur ardeur. Se conserver ses trois cents
avant-scènes, ainsi que ses lunettes noires: car il y a
des cas où personne ne doit nous regarder dans les
yeux, encore moins dans nos «raisons». Et se choisir
pour compagnie ce vice espiègle et joyeux, la politesse.
Et rester maître de ses quatre vertus, le courage, l'intui-
tion, la sympathie, la solitude. Car la solitude est chez
nous une vertu, un penchant sublime et un besoin de
pureté qui devine ce qu'il doit y avoir d'inévitablement
malpropre dans le contact des hommes, «en société ».

262
Qu'est-ce qui est noble?

Toute communauté, quelle qu'elle soit, quelque part,


quelque jour - rend « commun».

285

Les plus grands événements comme les plus grandes


pensées - mais les plus grandes pensées sont les plus
grands événements - se laissent comprendre le plus
tard; les générations qui sont leurs contemporains ne
vivent pas ces événements - leur vie passe à côté. Il
arrive là quelque chose de comparable au royaume des
étoiles. La lumière des étoiles les plus lointaines vient le
plus tardivement jusqu'aux hommes; et, avant qu'elle
ne soit arrivée, l'homme nie encore qu'il y ait là-haut
des étoiles. «combien de siècles un esprit a-t-il besoin
pour être compris? » - c'est aussi un critère; on peut
l'utiliser pour faire une hiérarchie nécessaire: pour l' es-
pri t et pour l'étoile.

286

« D'ici la vue est libre, l'esprit élevé». Mais il y a une


espèce contraire d'hommes qui se tiennent sur la hau-
teur et qui ont aussi la vue libre - mais regardent en
bas 15.

287

Qu'est-ce qui est noble? Que signifie pour nous, au-


jourd'hui, le mot «noble»? A quoi se devine, à quoi
se reconnaît l'aristocrate, sous ce ciel bas et triste du
règne populaire commençant à travers l'atmosphère du-

15. Les Esotériques. Cf. aphorismes 2, 30, 59.

263
quel tout devient opaque et plombé?
Ce ne sont pas les actions qui le montrent - les
actions sont toujours équivoques, toujours insondables
- ce ne sont pas non plus les «œuvres ». On trouve
aujourd'hui parmi les artistes et les savants assez de
ceux qui trahissent par leurs œuvres qu'un profond
désir les pousse vers ce qui est noble: mais précisé-
ment, ce désir de ce qui est noble est fondamentalement
différent des besoins de l'âme noble elle-même, c'est
précisément l'indice éloquent et dangereux de leur man-
que. Ce ne sont pas les œuvres, c'est la foi qui décide
ici, qui établit la hiérarchie, pour reprendre une vieille
formule religieuse dans un sens. plus nouveau et plus
profond: on ne sait quelle certitude fondamentale une
âme noble a d'elle-même, quelque chose qui ne se laisse
pas chercher, ni trouver, ni peut-être non plus perdre.
L'âme noble a le respect de soi-même.

288

Il Y a des hommes qui ont de l'esprit et ne peuvent


l'éviter, ils peuvent se tourner et se retourner autant
qu'ils le veulent et tenir les mains devant leurs yeux qui
les trahissent ( comme si la main n'était pas elle-même
une trahison !) : enfin, on voit toujours qu'ils ont quel-
que chose à cacher, en particulier l'esprit. L'un des
meilleurs moyens, au moins pour tromper aussi long-
temps que possible et pour réussir à se montrer plus
bête qu'on ne l'est - ce qui, dans la vie commune, est
souvent aussi désirable qu'un parapluie - c'est l'en-
thousiasme : avec tout ce qu'il implique, par exemple la
vertu. Car, comme dit Galiani, qui devait le savoir -
vertu est enthousiasme16.

16. En français dans le texte. Cf. aphorisme 26.

264
Qu'est-ce qui est noble?

289

On entend toujours quelque chose de l'écho du désert


dans les écrits d'un ermite, quelque chose comme le
murmure et le regard circulaire et timide de la solitude;
à partir de ses paroles les plus fortes, de son cri,
résonne encore une nouvelle et dangereuse façon de se
taire, de cacher son être. Qui, durant des années, et nuit
et jour, est resté assis seul avec son âme dans une
discussion et un échange intime, qui, dans sa caverne -
elle peut être un labyrinthe, mais aussi une mine d'or
- est devenu ours des cavernes ou chercheur ou gar-
dien de trésor et dragon, celui-là verra les concepts
prendre enfin une couleur singulière de crépuscule, une
odeur aussi bien de profondeur que de moisi, quelque
chose d'incommunicable et de rébarbatif qui refroidit de
son haleine tout passant. Le solitaire ne croit pas que
jamais un philosophe - en supposant qu'un philosophe
fût toujours avant tout un solitaire - ait exprimé dans
ses livres ses opinions personnelles et ultimes: n'écrit-
on pas justement des livres pour y enfouir ce que l'on
cache en soi?
Oui, il mettra en doute qu'un philosophe puisse
surtout avoir des opinions « personnelles et ultimes», il
se demandera si en lui il n'y a pas ou ne doit pas y
avoir, derrière chaque caverne, encore une caverne plus
profonde - un monde plus vaste, plus étrange, plus
riche, au-dessus d'une surface, un abîme derrière chaque
fond, derrière chaque « fondement ». Toute philosophie
est une philosophie d'avant-scène. Voici un jugement de
solitaire: « Il y a quelque chose d'arbitraire dans le fait
qu'il se soit arrêté ici, ait regardé en arrière, et autour
de lui, qu'il ait cessé ici de creuser plus profondément
et qu'il ait laissé tomber sa pioche - il Y a aussi là-
dedans quelque chose comme de la méfiance ». Toute
philosophie occulte est aussi une philosophie; toute opi-
nion est aussi une cachette, toute parole est un masque.
265
290

Tout penseur profond craint davantage d'être compris


que d'être mal compris. Dans le dernier cas, ce qui
souffre, c'est peut-être sa vanité; mais, dans le premier,
c'est son cœur, sa sympathie qui toujours dit: «Hélas!
pourquoi voulez-vous que tout cela vous soit aussi
pénible qu'à moi? »

291

L'homme, cet animal complexe, menteur, artificiel et


opaque, inquiétant pour les autres animaux, moins du
fait de sa force que par sa ruse et son intelligence, a
inventé la bonne conscience pour jouir enfin de son
âme comme d'une réalité simple; et la morale tout
entière est une longue et courageuse falsification en
vertu de laquelle devient possible une jouissance à la vie
de notre âme. De ce point de vue, dans le concept
« art », il y a peut-être beaucoup plus de choses qu'on
ne le croit conlmunément.

292

Un philosophe: c'est un homme qui vit constamment


des événements extraordinaires, qui les voit, les entend,
les suspecte, les espère et les rêve; qui est traversé par
ses propres pensées comme si elles venaient de l'exté-
rieur, d'en haut et d'en bas, ses propres événements et
coups de foudre; qui peut-être est lui-même un orage,
gros de nouveaux éclairs; un homme fatal toujours
entouré de tonnerre et de grondements, d'éclats et de
menaces. Un philosophe: hélas! un curieux pour ne
pas toujours « revenir à lui».

266
Qu'est-ce qui est noble?

293

Un homme qui dit: «Cela me plaît, j'en prends pos-


session et je veux le protéger et le défendre envers et
contre tous» ; un homme qui peut mener une affaire,
accomplir une décision, rester fidèle à une pensée, gar-
der une femme, punir et abattre un insolent; un
homme qui a sa colère et son épée, à qui échoient
volontiers et reviennent tout naturellement les faibles,
les souffrants, les opprimés, même les animaux, bref un
homme qui par nature est maître - si un tel homme
éprouve de la pitié, eh bien! cette pitié a de la valeur.
Mais qu'importe la pitié des souffrants! Ou bien de
ceux qui prêchent même la pitié! Aujourd'hui presque
partout sévissent en Europe une sensibilité et une
susceptibilité morbides à la douleur, de même une
incontinence rebutante dans la plainte, une manière at-
tendrie qui voudrait se rehausser de religion et de fatras
philosophique - il Y a un véritable culte de la souf-
france. L'absence de virilité de ce qui est baptisé «pi-
tié » dans ces cercles d'enthousiastes saute, je crois, tout
de suite aux yeux.
On doit énergiquement et profondément mettre au
ban cette dernière manière du mauvais goût; et je finis
par souhaiter que, contre le mauvais goût, l'on porte
sur le cœur et autour du cou la bonne amulette «gay
saber» - « gai savoir» pour parler plus clairement.

294

Le vice olympien. Malgré ce philosophe qui, en vérita-


ble Anglais, a cherché à faire du rire une mauvaise
presse chez toutes les têtes pensantes - « le rire est un
vice de la nature humaine que toute tête pensante devra
s'efforcer de surmonter» (Hobbes) - je me permet-
trais même d'imaginer une hiérarchie des philosophes

267
selon le rang de leur rire - jusqu'à ceux qui sont
capables du rire d'or. Et si les dieux philosophent aussi,
ce que maint raisonnement me porte à admettre - je
ne doute pas qu'ils ne sachent aussi en même temps rire
d'une nouvelle manière, surhumaine - et aux dépens
de toutes les choses sérieuses! Les dieux sont espiègles:
il semble qu'ils ne puissent pas cesser de rire, même
dans les rites sacrés.

295
Le génie du cœur, apanage de ce grand mystérieux, le
dieu tentateur, né preneur de rats de la conscience, dont
la voix sait descendre jusque dans le monde souterrain
de toutes les âmes, qui ne dit pas un mot, ni ne jette un
regard où il ne se loge une arrière-pensée ou une ride
de séduction, celui à la maîtrise duquel appartient de
savoir paraître - et non pas ce qu'il est, mais ce qui,
pour ceux qui le suivent, est une obligation de plus à se
serrer toujours plus près de lui pour le suivre toujours
plus intimement et plus profondément - le génie du
cœur qui fait taire et enseigne à écouter tout ce qui est
bruyant et vaniteux, qui polit les âmes rugueuses et leur
donne à goûter un désir nouveau - celui de demeurer
tranquilles comme un miroir, afin que le ciel profond se
reflète à leur surface - le génie du cœur qui enseigne à
la main lourde et trop directe de saisir avec plus de
retard et de grâce; qui devine le trésor caché et oublié,
la goutte de bonté et de spiritualité suave sous la
couche épaisse de glace opaque, et qui est une baguette
divinatoire pour chaque grain d'or, resté longtemps
enfoui dans la prison de sable et de boue; le génie du
cœur dont le contact rend riche quiconque, non pas
touché par la grâce et surpris, non pas gratifié et
opprimé par un bien étranger, mais plus riche en lui-
même, plus neuf à ses yeux qu'auparavant, débloqué,
effleuré, guetté par un vent de dégel, plus incertain

268
Qu'est-ce qui est noble?

peut-être, plus tendre, plus fragile, plus brisé, mais plein


d'espoirs, qui n'ont pas encore de nom, plein d'une
nouvelle volonté et de nouveaux courants, plein d'une
nouvelle contre volonté et de nouveaux contre-courants
- mais que fais-je là, mes amis? De qui est-ce que je
vous parle? Me suis-je oublié au point de ne pas vous
avoir cité son nom? A moins que vous n'ayez deviné
déjà de vous-mêmes qui est cet esprit, ce dieu énigmati-
que qui veut être loué de cette façon. Comme il arrive
en effet à celui qui, dès l'enfance, fut toujours en
voyage et à l'étranger, ainsi j'ai croisé sur mon chemin
bien des esprits étranges et dangereux, et surtout celui
dont je viens de parler, et cela toujours et de nouveau,
rien moins en effet que le dieu Dionysos, ce grand dieu
équivoque et tentateur à qui, comme vous le savez, j'ai
naguère consacré, en toute clandestinité et en toute
vénération, mes prémices - Ge fus le dernier, me
semble-t-il, à lui avoir offert un sacrifice: car je n'ai
trouvé personne qui ait compris ce que je fis alors).
Entre-temps, j'ai appris beaucoup de choses, beaucoup
trop de choses sur la philosophie de ce dieu et, comme
je l'ai dit, de bouche à oreille - moi, le dernier
disciple et initié du Dieu Dionysos: et je devrais bien
finalement commencer, mes amis, si vous me le permet-
tez, à vous donner à goûter de cette philosophie? A mi-
voix, comme il se doit: car il s'agit ici de bien des
choses secrètes, nouvelles, étranges, merveilleuses, in-
quiétantes. Déjà que Dionysos soit un philosophe, et
qu'aussi par conséquent les dieux philosophent, cela me
semble une nouveauté non sans danger, et qui pourrait
inciter à la méfiance justement parmi les philosophes -
parmi vous, mes amis, elle rencontre moins d'obstacles,
à moins qu'elle ne vienne trop tard et intempestive-
ment; car vous avez du mal à croire aujourd'hui,
comme on me l'a révélé, à Dieu et aux dieux. Peut-être
aussi dois-je aller, dans la franchise de mon récit, plus
loin qu'il n'est toujours aimable aux sévères habitudes

269
de vos oreilles? Certainement, le dieu nommé allait
plus loin, beaucoup plus loin dans de semblables entre-
tiens et me précédait toujours de plusieurs pas... S'il
m'était permis, je lui décernerais, selon l'usage des
hommes, de beaux noms solennels d'apparat et de
vertu, j'aurais à célébrer son courage d'inventeur et
d'explorateur, sa sincérité audacieuse, sa véracité et son
amour de la sagesse. Mais un dieu de cette qualité ne
sait que faire de ce fatras et de cet apparat vénérables.
« Réserve cela, me dirait-il, pour toi et tes semblables
et à qui pourrait encore en avoir besoin! Je n'ai, quant
à moi, pas de raison de couvrir ma nudité! »
On le devine: il manque à cette sorte de divinité
et de philosophe peut-être de la pudeur? Ainsi, a-t-il
dit une fois: «Il y a des circonstances dans lesquelles
j'aime l'homme - et il faisait allusion à Ariane qui
était présente - l'homme est pour moi une bête agréa-
ble, audacieuse, inventive qui n'a pas son pareil sur
terre; elle trouve encore son chemin dans tous les
labyrinthes. Je lui veux du bien: je pense souvent au
moyen de le faire progresser et de le rendre plus fort,
plus méchant et plus profond qu'il n'est ». - «plus
fort, plus méchant et plus profond qu'il n'est? », de-
mandai-je effrayé. - « Oui », dit-il encore; « plus fort,
plus méchant et plus profond; plus beau aussi» - et,
là-dessus, le dieu tentateur souriait d'un sourire alcyo-
nien, comme s'il venait de dire une gentillesse pleine de
charme. Comme on le voit, cette divinité ne manque
pas seulement de pudeur - et il y a surtout de bonnes
raisons de supposer que, sur bien des points, les dieux
pourraient tous aller à l'école des hommes que nous
sommes. Nous autres hommes, nous sommes - plus
humains. . .

296
Hélas, qu'êtes~vous donc, vous mes pensées écrites et

270
Qu'est-ce qui est noble?

dessinées! Il n'y a pas si longtemps, vous étiez encore


si colorées, jeunes et méchantes, pleines d'épines et
d'épices secrètes, que vous me faisiez éternuer et rire -
et maintenant? Vous avez déjà retiré votre nouveauté
et quelques-unes d'entre vous sont prêtes à devenir des
vérités: tant elles paraissent déjà immortelles, si cor-
rectes à en briser le cœur, si ennuyeuses! Et fut-ce
jamais autrement? Et quelles choses écrivons-nous et
que peignons-nous donc, nous, les mandarins au pin-
ceau chinois, nous par qui deviennent immortelles les
choses qui se laissent écrire, que pouvons-nous donc
peindre? Hélas! toujours seulement ce qui vient de se
flétrir et commence déjà à pourrir! Hélas! toujours
seulement des orages qui se dissipent épuisés et de
jeunes sentiments tardifs! Hélas! toujours seulement
des oiseaux qui se fatiguèrent à voler et s'égarèrent et,
maintenant, qui se laissent happer de la main - de
notre main! Nous immortalisons ce qui ne peut plus
vivre ni voler longtemps, seulement des choses fatiguées
et trop mûres! Et ce n'est seulement que pour votre
après-midi, v'ous mes pensées écrites et dessinées, pour
lequel seulement j'ai encore des couleurs, beaucoup de
couleurs peut-être, beaucoup de tendresses colorées, des
cinquantaines de jaunes et de bruns et de verts et de
rouges - mais personne ne me dévoile à quoi vous
ressembliez dans votre matin, vous, les subites étincelles
et merveilles de ma solitude, vous, mes anciennes, m.es
aimées. . ., mes mauvaises pensées!

271
CHANT FINAL

Du haut des montagnes

o Midi de la vie! temps solennel!


o jardin d'été!
Inquiet bonheur aux aguets, dans l'attente -
J'attends jour et nuit les amis,
Où êtes-vous, amis? Venez! il est temps! il est temps!

Ne fut-ce pas pour vous qu'aujourd'hui


Le gris du glacier se vêti t de rose?
Le ruisseau vous cherche, nostalgiques courent
et se
poussent
le vent et les nuages plus haut aujourd'hui dans le bleu,
pour vous épier du repère d'aigle le plus éloigné.

Sur la cime, ma table est dressée pour vous -


Qui donc vi t près des étoiles
qui vit tout près des plus gris abîmes?
Mon royaume - lequel fut plus étendu?
Et mon miel - qui l'a goûté? ...

- Vous voici, amis! - hélas! je ne suis donc pas


celui que vous cherchez?

273
Vous hésitez, surpris - insultez-moi, je vous prie!
Je - ne suis plus moi? Perdus la nlain, le pas, le
visage?
Et ce que je suis, amis - je ne le suis pas?

Un autre, c'est ce que je serais? étranger à moi-mênle ?


A moi-même infidèle?
Un lutteur qui se maîtrisa trop souvent lui-même?
Trop souvent s'arc-bouta contre lui-même,
Blessé par sa propre victoire et pris?

Je cherchais là où le vent soufflait le plus fort?


J'appris à habiter
Là où personne n 'habite, dans les zones désertes faites
pour l'ours,
oublieux de l'homme, de Dieu, du blasphème et de la
prière?
pour devenir fantôme marchant sur les glaciers?

- Vous, mes vieux amis! voici! vous pâlissez!


Pleins d'amour et de terreur!
Non, allez! sans rancune! Ici - vous ne pouviez
séjourner:
Ici, entre la glace la plus lointaine et le rocher -
Ici, il faut être chasseur et chamois.

Un fâcheux chasseur, c'est ce que je devins! - voici


mon arc bandé!
Le plus fort pouvait tirer de tels coups -
Mais hélas! Dangereuse est la flèche,
comme aucune flèche - éloignez-vous! Pour votre
salut! ...

Vous vous en retournez - 0 cœur, c'est assez,


forts restent tes espoirs:
Tiens ouverte la porte à de nouveaux amis!

274
Du haut des montagn-es

Laisse les anciens! Laisse le souvenir!


Si tu fus jeune, maintenant - tu l'es bien mieux?

Ce qui nous liait, lien d'un seul espoir -


qui sait lire les signes,
L'anlour un jour les inscrivit et qui maintenant pâlis-
sent?
Au parchemin semblables et que la main
craint de saisir - comme lui brunis, brûlés.

Ce ne sont plus des amis - comment les appeler? -


Rien que des fantômes d'amis!
Dans la nuit, ils frappent encore au cœur et à la fenêtre,
Ils me regardent et me disent: «C'étaient nous pour-
tant ? » -
o mot flétri, un jour parfum des roses!

o désirs de jeunesse qui ne s'est pas cOlnprise !


ceux que je désirais,
que je rêvais changés comme moi,
qu'ils aient vieillis, c'est ce qui les bannit:
Seul celui qui se transforme reste mon parent.

o Midi de la vie! seconde jeunesse!


o jardin d'été!
Inquiet bonheur aux aguets, dans l'attente!
J'attends, jour et nuit, les amis,
mes nouveaux amis ! Venez! Il est temps! il est temps!

Ce chant est fini - du désir le doux cri


mourut sur les lèvres:
Un magicien vint, l'ami de ] 'heure juste,
L'ami de midi - non! ne demandez pas qui il peut être.
Ce fut, à midi, alors Un devient Deux...

Maintenant, fêtons la victoire certaine


la fête des fêtes!

275
L'ami Zarathoustra vint, J'hôte des hôtes!
Maintenant, le monde rit, le gris rideau s'est déchiré,
Vint la noce de la lumière et des ténèbres...

276
Chronologie

1844 Naissance de Friedrich Wilhelm NIETZSCHE, le


15 octobre à R6kken, en Saxe, dans une famille
de pasteurs luthériens.
1848 Mort accidentelle du père de Nietzsche et, plus
tard, de son jeune frère.
1858 Entrée au Collège de Pforta.
1862 A Pfarta, Nietzsche étudie les textes anciens, écrit
une poésie d'inspiration chrétienne parallèlement à
des essais critiques.
1863 Crise religieuse et découverte de la figure de
Dionysosl.
1864 Sortie de Pforta et entrée à l'université de Bonn.
Il décide de ne pas se faire pasteur; se spécialise
dans la philologie sous la direction du Professeur
Ri tschl.
1865 A l'université de Leipzig où il a rejoint Ritschl, il

1. Cf. notre étude: «La pensée de Nietzsche adolescent », in


Etudes Genl1Qniques, avril-juin 1967.

277
lit deux voluoles déterminants: de Schopenhauer,
Le monde comme volonté et cornme représenta-
tion ; de Lange, Histoire du matérialisme.
1867 J] est incorporé dans l'armée et renvoyé à la sui te
d'une chute de cheval.
1868 S'est remis à ses études philologiques (travaux sur
Theognis de Mégare et Diogène Laerce). Fait la
connaissance de Wagner le 6 novembre.
1869 J] réfléchit à un projet de travail collectif sur
Démocrate jusqu'au moment où il est désigné pour
occuper la chaire de philologie grecque de l'uni-
versité de Bâle. Epoque des relations d'amitié
avec Richard Wagner et Cosima, fille de Liszt,
fixés dans la presqu'île de Tri bschen.
1870 Infirmier volontaire durant la guerre franco-alle-
mande, il revient malade à Bâle. Entre-tenlps, il a
conçu le projet d'écrire une œuvre sur la tragédie.
1871 Travaille à La naissance de la Tragédie qu'il ter-
mine à la fin de l'année.
1872 En janvier, paraît La naissance de la Tragédie:
œuvre qui découvre l'ambivalence Dionysos-Apol-
lon, c'est-à-dire la démesure fondamentale de
l'homtne et du cosmos, à laquelle' s'adjoint -
pour la tempérer - la mesure apollinienne. La
découverte de Dionysos prend désormais toute son
ampleur. Sociodrame gigantesque, la tragédie pose
la relation triangulaire: spectateurs - chœur -
héros.
1873 Voyage en Italie avec Brenner et Rée. Ecrit les
premières Considérations inactuelles.
1874 Début de la maladie: états variés d'exaltation. de
dépression, maux de tête.
1875 Ne peut assister aux représentations de Bayreuth.
1876 Trois lettres à Louise Ott (30 août, 22 septembre.
16 décembre).
1877 Deux lettres à Louise Ott (29 août. 23 novembre).

278
Chronologie

1878 Humain, trop humain. Reçoit le Parsifal de


Wagner: déception.
] 878 Tombe malade. Commence une vie errante.
1880 Lettre à Malwida von Meysenbug au sujet de
Cosima Wagner (14 janvier). Ecrit Le voyageur et
son ombre. Séjourne à Venise chez son ami Peter
Gast. Ecrit Aurore (en sous-titre «L'ombre de
Venise »).
1881 Séjour dans rEngadine: vision de l'Eternel Re-
tour.
1882 Le gai savoir. Rencontre de Lou Salomé. Der-
nière lettre à Louise Ott (6 septembre).
1882-1883 Séjour à Rapallo: vision de Zarathoustra.
1883 Séjour à Nice. Ainsi parlait Zarathoustra: 1re par-
tie publiée en juin. Rédaction de la deuxième par-
tie à Sils-Maria. - Mort de Wagner.
1884 Nice. Troisième partie de Zarathoustra.
1885 Nice. Quatrième partie de Zarathoustra.
1886 Nice. Par-delà le bien et le mal. Le 21 avril,
lettre à Peter Gast: «C'est un livre effroyable
qui cette fois m'a coulé de l'âme, un livre noir
comme la sépia de la seiche.» (trad. G. Bianquis)
Edition à compte d'auteur chez Naumann à
Leipzig.
1887 La généalogie de la morale.
1888 Séjour à Turin. Le cas Wagner. Le crépuscule des
idoles. L'Antéchrist. Ecce Homo.
1889 Turin: crise de démence. Victime de paralysie géné-
rale, il est ramené à Bâle, puis interné dans une
maison de santé d'Iéna, ensuite il va chez sa sœur
à Weimar.
1900 Mort le 25 août.

279
Bibliographie

I. ŒUVRES DE NIETZSCHE

On compte actuellement cinq éditions originales des œu-


vres complètes de Nietzsche:

1. l'édition Kroner en 20 volumes;


2. l'édition Musarion en 23 volumes;
3. l'édition Beck, inachevée, réaJisée par les soins de
Mette, Schlechta, Happe et Koch;
4. l'édition Carl Hanser Verlag en 3 volumes, réalisée
par Schlechta ;
5. l'édition due aux travaux de MM. Colli et Montinari
paraissant en langue al1emande chez W. de Gruyter (Ber-
lin), et publiée au fur et à mesure, en français chez
Gallhnard (Paris), et en italien chez Adelphi (Milan).

Les principales œuvres de Nietzsche sont les suivantes:

La naissance de la tragédie
Le livre du philosophe
La naissance de la philosophie
Considérations inactuelles

281
Humain, trop humain
Aurore
Le gai savoir
Ainsi parlait Zarathoustra
Par-delà le Bien et le Mal
La généalogie dé la morale
Le crépuscule des idoles
Le cas Wagner
L'antéchrist
Ecce Homo
Nietzsche contre Wagner
Dithyrambes.

Chacune de ces œuvres s'accompagne de fragments


posthumes très étendus, souvent encore inédits. Elles ont
été publiées en langue française par les maisons d'édition
suivantes: Le Mercure de France, Gallilnard (pour l'en-
semble), et, pour certaines d'entre elles, par Aubier-Mon-
taigne, l'Union générale d'éditions (colI. 10/18), les éditions
Gonthier (bibI. « Méditations»), Aubier-Flammarion.
Il existe cinq traductions de Jenseits von Gut und Bose,
antérieures à celle que nous présentons:

Par-delà le bien et le mal, traduit par L. Weiskopf et


G. Art (1898).
Par-delà le bien et le mal, traduit par Henri Albert
(1903).
Au-delà du bien et du mal, traduit par André Meyer et
René Guast (1948).
Par-delà le bien et le mal, traduit par Geneviève Bian-
quis (1951).
Par-delà le bien et le mal, traduit par Cornelius Heim
(1971).

II. CORRESPONDANCE DE NIETZSCHE

Gesammelte Briefe, Leipzig, lnsel- Verlag~ 1907. - Trad.


A. Valatte, Paris, Gallimard, 1931.
Friedrich Nietzsches Briefwechsel mit Franz Overbeck.

282
Bibliographie

Leipzig, Insel Verlag, 1916.


Nietzsches Briefe. Leipzig, Insel Verlag, 1917.
Friedrich Nietzsches Gesammelte Brfefe (2 volumes), éd.
par Peter Gast et le Dr. Arthur Seidl. Berlin-Leipzig
Schuster et Loeffler, 1900.
Friedrich Nietzsches Briefe an Peter Gast, éd. par Peter
Gast. Leipzig, Insel Verlag, 1906. - Trad. française de
Louise Servicen, notes d'André Schaeffner, Monaco, éd.
du Rocher, 1957.
Friedrich Nietzsches Briefe an Pinder, Krug, Deussen,
von Gersdorff, Fuchs, Frau Baumgartner, Frau L.D.,
von SeyldUtz..., éd. par E. Forster-Nietzsche et Peter
Gast. Leipzig, Insel Verlag, 1902 (3Cédition).

III. ETUDES SUR NIETZSCHE


ANDLER, Charles. Nietzsche, sa vie et sa pensée. Paris,
N.R.F., 1958.
ANDREAS-SALOME, Lou. Nietzsche. Paris, Grasset,
1952.
BIANQUIS, Geneviève. Nietzsche en France. Paris,
Alcan, 1933.
BISER, Eugen. Gott ist tot, Nietzsches Destruktion des
christlichen Bewusstseins. München, 1962.
BOUDOI, Pierre. L'ontologie de Nietzsche. Paris,
P. U.F., 1971.
- Nietzsche en miettes. Paris, P.U.F., 1973.
COLLOQUE de ROYAUMONT. Nietzsche Paris, Ed.
de Minuit, 1965.
COLLOQUE de CERISY (juillet 1972). Nietzsche
aujourd' hui ? Paris, U.G .E. (coll. 10/18), 1973.
DELEUZE, Gilles, Nietzsche et la Philosophie. Paris,
P.U.F., 1962.
DELHOMME, Jeanne. Nietzsche, ou le voyageur et son
ombre. Paris, Seghers, 1969.
DIET, Emmanuel. Nietzsche et les métamorphoses du
divin. Paris, Ed. du Cerf, 1972.
FINK, Eugen. La Philosophie de Nietzsche .Paris, Ed.
de Minuit, 1965. (Edition allemande, Kohlhammer, 1960.)
FOUCAULT, Michel. «Nietzsche, la généalogie et ]'his-

283
toire », in Hommage à Jean Hyppolite. Paris, P.U.F.,
1971.
GAEDE, E. Nietzsche et Valéry. Paris, Gallimard, 1965.
GOY ARD-F ABRE, Simone. Nietzsche et la conversion mé-
taphysique. Paris, Ed. de la Pensée universelle, 1972.
GRANIER, Jean. Le problème de la vérité dans la phi-
losophie de Nietzsche. Paris, Le Seuil, 1966.
HEIDEGGER, Martin, Nietzsche. Paris, Gallimard,
1971. (Edition allemande, Neske, 1961.)
JASPERS, Karl. Nietzsche. Paris, Gallimard, 1950. (Edi-
tion allemande, W. de Gruyter, 1936.)
JURANVILLE, Alain, Physique de Nietzsche. Paris,
Denoël-Gonthier, 1973.
KLOSSOWSKI. Nietzsche et le cercle vicieux. Paris
Mercure de France, 1969.
KOFMAN, Sarah. Nietzsche et la métaphore. Paris,
Payot, 1972.
KREMER-MARIETTI, Angèle. Thèmes et structures
dans l'œuvre de Nietzsche. Paris, Lettres Modernes,
1957.
- L' homme et ses labyrinthes. Paris, U.G .E. (colI.
10/18), (972.
- De la philologie à la généalogie, in: Nietzsche:
Généalogie de la morale. Paris, U. G .E. (colI. 10/18), 1974.
LOWITH, Karl. De Hegel à Nietzsche. Paris, Gallimard,
1969. (Edition allemande: Kohlhammer, 1958.)
MOREL, Georges. Nietzsche. Paris, Aubier-Montaigne,
1971.
PAUTRAT, Bernard. Versions du soleil: Figures et sys-
tèmes de Nietzsche. Paris, Ed. du Seuil, 1971.
QUINZE ANNEES D'ETUDES NIETZSCHEENNES.
Paris, Revue des Lettres Modernes, nOS76-77, 1962.
REBOUL, Olivier. Nietzsche critique de Kant. Paris,
Presses Universitaires de France, 1974.
REVUE INTERNATIONALE DE PHILOSOPHIE.
Numéro spécial. Bruxelles, n° 67, fasc. 1. 1964.
REVUE PHILOSOPHIQUE. Numéro spécial. Paris, P.U.F.,
n° 3, juillet-septembre 1971.

284
Bibliographie

REY, Jean-Michel. L'enjeu des signes. Paris, Ed. du


Seuil, 1971.
SOJCHER, Jacques. Nietzsche, la question et le sens.
Paris, Aubier, 1972.
Table des matières

Présentatiol1 5

Préface. .. .. .. .. ... . .. .. ... ... . .. .. .. . .. .. . .. ... ... .. .. .. . 15

Première partie: Des préjugés des philosophes... 19


Deuxième partie: L'esprit libre 49
Troisième partie: La réalité religieuse 75
Quatrième partie: Maximes et intermèdes 97
Cinquième partie: Pour une histoire naturelle
de la morale. . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 121
Sixième partie: Nous, les savants 147
Septième partie: Nos vertus.. .. .. .. . .. . .. .. .. . . .. .. ... 171
Huitième partie: Peuples et patries. . . . . . . . . . . . . . . . .. 203
Neuvième partie: Qu'est-ce qui est noble? 233

Chant final: Du haut des montagnes 273

Chronologie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 277

Bib liograp hie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28 1