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Holisme, référence et irréductibilité du mental

Martin Montminy

Dialogue / Volume 44 / Issue 03 / June 2005, pp 419 - 437


DOI: 10.1017/S0012217300000810, Published online: 27 April 2009

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Martin Montminy (2005). Holisme, référence et irréductibilité du mental. Dialogue, 44, pp 419-437 doi:10.1017/
S0012217300000810

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Articles

Holisme, référence et irréductibilité


du mental

MARTIN MONTMINY Université d’Ottawa

RÉSUMÉ : J’examine en détail l’argument vaguement suggéré par Davidson selon


lequel le holisme entraînerait l’irréductibilité du mental. Je défends cet argument
contre deux objections souvent faites contre des arguments visant à dériver des thèses
métaphysiques à partir de prémisses portant sur nos critères ordinaires d’application
de nos termes. J’invoque la sémantique bidimensionnelle pour expliquer les liens
entre ces critères et les questions touchant la référence et la réduction. Je montre
comment l’irréductibilité du mental dérive du caractère holiste et flexible des critères
d’attribution de croyances et d’états intentionnels.

ABSTRACT: I examine in detail the argument vaguely suggested by Davidson to the


effect that holism entails the irreducibility of the mental. I defend this argument
against two objections often made against arguments that attempt to derive metaphys-
ical theses from premises that concern our ordinary criteria for applying terms. I
appeal to two-dimensional semantics to explain the links between these criteria and
issues about reference and reduction. I show how the irreducibility of the mental fol-
lows from the holistic and flexible character of our criteria for attributing beliefs and
intentional states.

Dialogue XLIV (2005), 419-37


© 2005 Canadian Philosophical Association /Association canadienne de philosophie
420 Dialogue

Dans son célèbre article «Les événements mentaux»1, Davidson invoque


deux raisons pour conclure à l’irréductibilité du mental. La première a
trait à la normativité des principes auxquels nous avons recours lorsque
nous tentons de comprendre l’esprit d’une personne : nous ne pouvons
faire autrement que de traiter ses croyances comme étant largement vraies
et rationnelles. Selon Davidson, la façon particulière dont les normes de
vérité et de rationalité sont mobilisées par nos principes d’interprétation
marque un contraste fondamental entre la psychologie et les autres disci-
plines comme la biologie, la géologie et la physique. Ce contraste, souligne-
t-il, interdit toute réduction du mental au physique.
La seconde raison invoquée par Davidson fait appel au holisme séman-
tique, selon lequel le contenu d’une croyance dépend du contenu de plu-
sieurs autres croyances. Cela veut dire que des changements (importants)
dans le réseau doxastique d’une croyance sont susceptibles de modifier son
contenu. Le holisme rend peu vraisemblable une réduction des croyances
en termes de propriétés scientifiques d’un niveau inférieur, puisque celles-
ci ont des conditions d’individuation très différentes2.
Il ne fait aucun doute que pour Davidson, la normativité du mental est
étroitement liée au holisme, puisque les normes de vérité et de rationalité
doivent être appliquées non pas à des croyances individuelles, mais à des
systèmes de croyances. Je vais cependant, dans cet article, limiter ma discus-
sion à l’argument fondé sur le holisme. Comme on va le voir, il est possible
d’évaluer cet argument indépendamment de la question de la normativité3.
Ma stratégie sera d’éclairer la thèse du holisme en présentant d’abord
deux objections souvent faites contre des arguments visant à dériver des
thèses sur la nature du mental à partir de prémisses portant sur nos critères
ordinaires d’attribution d’états mentaux. Pour répondre adéquatement à
ces objections, il me faudra présenter la sémantique bidimensionnelle :
celle-ci me permettra d’expliquer clairement en quoi ces objections repo-
sent sur une conception erronée des liens entre la détermination de la
référence et la métaphysique. Je montrerai comment l’irréductibilité du
mental dérive du caractère holiste et flexible des critères d’attribution de
croyances. Je conclurai mon article en examinant une version légèrement
modifiée de l’une des deux objections.

1. Deux objections
Nos critères d’attribution de concepts et de croyances sont holistes.
L’exemple de Mme T., présenté par Stephen Stich (1983, p. 54-56), est
éclairant à cet égard. Dans sa jeunesse, Mme T. s’intéressait à la politique
et fut très touchée par l’assassinat du président McKinley. Mais avec l’âge,
elle perd petit à petit la mémoire, de sorte que peu avant sa mort, elle est
disposée à accepter l’énoncé «Le président McKinley a été assassiné»,
mais ne sait que répondre si on lui demande où est McKinley maintenant,
s’il est mort ou vivant, etc. L’intuition généralement partagée est qu’à ce
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moment, Mme T. n’a plus la croyance que le président McKinley a été


assassiné. Jerry Fodor (1987, p. 61-62) ne rejette pas cette intuition, mais
signale que pour conclure au holisme sémantique à partir de cet exemple,
il faudrait montrer que c’est parce qu’elle a presque tout oublié à propos
de la mort, l’assassinat, le président McKinley, etc., que Mme T. n’a plus
la croyance que le président McKinley a été assassiné. Cet exemple, écrit
Fodor, ne montre pas que les conditions métaphysiquement nécessaires
pour la possession de concepts et de croyances sont holistes.
La première difficulté liée à l’argument visant à dériver l’irréductibilité
du mental de considérations portant sur l’attribution de croyances concer-
ne donc une équivoque dans la thèse du holisme. En effet, la thèse de
l’atomisme sémantique, selon laquelle tout concept (primitif) a un contenu
indépendant de celui d’autres concepts, est compatible avec le holisme de
l’attribution, qui affirme que l’attribution d’une croyance (ou d’un con-
cept) à un agent dépend de l’attribution de plusieurs autres croyances (et
concepts). Jerry Fodor (1987, chap. 3) soutient que les arguments en faveur
du holisme sémantique confondent une thèse épistémologique portant sur
la confirmation d’une théorie de l’interprétation avec une thèse métaphy-
sique sur la nature du contenu : le fait que nos pratiques interprétatives
sont telles que nous ne pouvons attribuer une croyance à autrui sans
tenir compte de ses autres croyances n’entraîne pas que le contenu d’une
croyance dépende de celui de plusieurs autres croyances, souligne-t-il.
Fodor ajoute qu’étant donné la façon dont l’être humain est constitué,
il lui est peut-être nomologiquement impossible d’avoir une croyance ou
un concept sans avoir plusieurs croyances. Mais, précise-t-il, ce holisme est
un phénomène psychologique et non sémantique. Supposons par exemple
que pour posséder le concept C, il faille posséder un symbole mental qui
soit en relation causale-nomologique avec la propriété désignée par C 4.
Une telle condition est atomique, puisqu’elle ne lie pas la possession de C
à la possession d’autres concepts : selon cette condition, un être pourrait
en principe ne posséder qu’un seul concept. Mais bien que Fodor sous-
crive à une telle condition de possession de concepts, il peut très bien ad-
mettre qu’il nous est nomologiquement impossible de satisfaire à la con-
dition de possession du concept d’électron, par exemple, sans posséder
aussi les concepts de particule élémentaire, charge électrique, spin, etc. En
effet, précise-t-il, pour pouvoir avoir un symbole mental ayant la relation
causale-nomologique appropriée avec la propriété d’être un électron, il
nous faut avoir des connaissances sophistiquées en physique. Voilà pour-
quoi il serait tout à fait légitime pour un interprète de lier l’attribution du
concept d’électron à l’attribution de plusieurs autres concepts de la théorie
physique. Mais cela n’entraîne pas, souligne Fodor, que les conditions
métaphysiquement nécessaires pour la possession du concept d’électron
exigent la possession de ces autres concepts. Il est ainsi prudent de n’attri-
buer une croyance à un être que si celui-ci a plusieurs autres croyances con-
422 Dialogue

nexes; mais cela ne veut pas dire qu’il est métaphysiquement impossible
d’avoir la croyance en question sans avoir les croyances connexes. Autre-
ment dit, le holisme de l’attribution n’implique pas le holisme sémantique.
Une deuxième objection contre l’argument fondé sur le holisme invo-
que le fait qu’une théorie du contenu mental n’est pas forcée de suivre nos
intuitions concernant les critères d’attribution de croyances. La question
de la nature de la croyance, souligne-t-on, est une question scientifique, et
il se peut que des découvertes scientifiques futures nous amènent à renon-
cer à certaines de nos intuitions à propos des croyances. Par conséquent,
nos intuitions par rapport au caractère holiste du contenu propositionnel
ne doivent pas être tenues pour décisives; après tout, le sort de la psycho-
logie du sens commun pourrait être analogue à celui de la physique du
sens commun, qui s’est révélée radicalement fausse. Des expériences
menées par certains psychologues montrent en effet que la théorie tacite
que plusieurs d’entre nous utilisent pour expliquer et prédire le mouve-
ment des objets est radicalement fausse5. Il se pourrait, pour des raisons
qui restent bien sûr à établir, qu’une théorie scientifique du contenu inten-
tionnel soit atomiste plutôt que holiste et qu’elle nous force un jour à
renoncer à nos intuitions centrales concernant l’attribution des croyances.
Cette deuxième objection va dans le sens de remarques faites par Wil-
liam Lycan (1988, p. 31-32)6. Ce dernier soutient que le terme «croyance»
désigne (vaguement) une espèce naturelle que nous ne connaissons pas très
bien et que seule une science arrivée à maturité sera en mesure d’éclairer de
façon satisfaisante. Ainsi, souligne Lycan, le terme «croyance» fait référence
à un état qui n’a peut-être que très peu des propriétés que le sens commun
attribue aux croyances. Il est donc fort possible qu’une théorie scientifique
de la croyance révélera que notre conception ordinaire de la croyance est
largement erronée. Lycan invoque la théorie causale-historique de la
référence de Kripke (1980) et Putnam (1975) pour dire qu’une telle révision
de notre conception de la croyance n’entraînerait pas un changement de
référence du terme «croyance» ou, si l’on veut, un «changement de sujet».
À mon avis, ces deux objections reposent sur des conceptions erronées
des rapports entre la théorie de la référence et la métaphysique. Mais pour
bien mettre en évidence la nature des erreurs commises, il me faut faire
une courte digression et présenter la sémantique bidimensionnelle.

2. La sémantique bidimensionnelle
Dans une série de textes récents, David Chalmers s’est fait le promoteur
de la sémantique bidimensionnelle, selon laquelle deux intensions sont
associées à chaque concept7. L’intension d’un concept est ici conçue
comme une fonction qui spécifie la référence de ce concept dans différents
mondes possibles ou, si l’on veut, une fonction d’un monde possible à un
référent. Kripke (1980) fait remarquer que la référence dans un monde
contrefactuel est déterminée de manière différente de la référence dans le
Holisme, référence et irréductibilité du mental 423

monde réel. Le modèle bidimensionnel propose de clarifier cette re-


marque en distinguant deux intensions.
L’intension première, ou épistémique, est une fonction qui identifie le
référent qu’un concept a dans un monde donné lorsque ce monde est con-
sidéré comme réel. Autrement dit, lorsqu’on veut savoir à quoi fait
référence un concept dans un monde possible selon l’intension première,
on se pose la question : «Que dirait-on si le monde réel s’avérait être tel
et tel?» Par exemple, si on découvrait qu’en réalité, contrairement à ce
qu’on croit, les lacs et les océans contiennent principalement un liquide
dont la composition chimique n’est pas H2O mais XYZ, le mot «eau»
ferait référence à l’XYZ et non pas à l’H2O.
Il est utile (mais pas obligatoire) de concevoir l’intension première
comme une description a priori associée à un concept8. Au concept d’eau,
par exemple, correspondrait la description «le principal liquide transpa-
rent, potable, insipide, inodore, etc., que contiennent les lacs, les rivières
et les océans». Cette caractérisation décrit les propriétés superficielles à
l’aide desquelles on repère ordinairement l’eau et fixe la référence du
terme «eau» dans le monde réel. J’utiliserai dorénavant l’expression «sub-
stance aqueuse» comme abréviation de cette caractérisation. La recher-
che empirique a montré que l’H2O est la substance aqueuse du monde
réel. Mais si on avait découvert que c’est en fait l’XYZ qui est la substance
aqueuse de notre monde, alors, selon l’intension première, «eau» ferait
référence à l’XYZ. En d’autres termes, si nous acceptons hypothétique-
ment que le monde est tel et tel, à savoir que la substance aqueuse est de
l’XYZ, nous devons conclure que le mot «eau» s’applique à l’XYZ. Ainsi,
lorsqu’il est interprété selon l’intension première, l’énoncé «L’eau est
identique à l’XYZ» est vrai dans certains mondes possibles.
L’intension seconde est une fonction qui identifie le référent qu’un con-
cept a dans différents mondes possibles lorsque ceux-ci sont considérés
comme contrefactuels. Pour déterminer l’intension seconde d’un terme,
on doit se poser la question : «Qu’est-ce qui aurait été le cas, si telle pos-
sibilité s’était réalisée, étant donné que la réalité est telle et telle? 9» Par
exemple, si la substance aqueuse avait été l’XYZ, alors (si Kripke et Put-
nam ont raison) l’eau n’aurait pas été l’XYZ, puisque dans le monde réel,
l’eau est identique à l’H2O10. Selon Kripke et Putnam, l’eau a la compo-
sition chimique H2O même dans les mondes contrefactuels dans lesquels
elle n’a aucune des propriétés superficielles qu’elle a dans le monde réel.
Lorsque Kripke affirme que «L’eau est identique à l’H2O» est un énoncé
nécessairement vrai, il interprète cet énoncé selon son intension seconde11.
Le modèle bidimensionnel permet de nuancer le cadre kripkéen. Il per-
met, entre autres, de rendre compte de la tension ressentie lorsqu’on doit se
prononcer sur la référence qu’un concept a dans un autre monde possible.
Cette question est ambiguë selon le modèle bidimensionnel : pour éliminer
l’ambiguïté, on doit spécifier si ce monde est considéré comme réel (c’est-à-
424 Dialogue

dire comme une façon dont le monde réel pourrait être), ou s’il est considéré
comme contrefactuel (c’est-à-dire comme une façon dont le monde aurait
pu être, étant donné ce qui est effectivement le cas dans le monde réel).
Il importe de noter que le modèle bidimensionnel fait intervenir deux
types d’intuitions : les intuitions concernant l’intension première, qui dé-
terminent à quoi un concept fait référence dans notre monde, et les intui-
tions concernant l’intension seconde, qui portent sur la référence de ce
concept dans d’autres mondes possibles, étant donné la référence qu’il a
dans notre monde. Il est impossible d’aboutir aux conclusions de Kripke
concernant la nécessité de certains énoncés d’identité sans faire appel à ces
intuitions12. Considérons en effet la réponse de Kripke à l’objection selon
laquelle il semble que l’or aurait pu se révéler être un composé et que, par
conséquent, l’énoncé «L’or est l’élément ayant le nombre atomique 79»
n’est pas une vérité nécessaire. Selon Kripke, «L’or aurait pu se révéler être
un composé» exprime de façon relâchée et inexacte l’intuition selon laquelle
nous aurions pu être qualitativement dans la même situation épistémique
que celle qui prévaut en réalité lorsque nous observons de l’or, mais être
en présence d’un composé plutôt que de l’élément ayant le nombre ato-
mique 79. Autrement dit, selon Kripke, il est logiquement possible qu’il
existe un composé ayant les propriétés qu’on associe a priori au terme «or»
et qui servent à fixer la référence de ce terme dans le monde réel. Dans les
termes du modèle bidimensionnel, une telle possibilité logique dérive de
l’intension première du concept d’or : il existe un monde possible con-
sidéré comme réel dans lequel la «substance aurique» est un composé. Il
importe ainsi de distinguer entre les énoncés d’identité tels que «La
chaleur est ce qui provoque telle et telle sensation chez nous» et «L’or est
la substance ayant telles et telles propriétés superficielles», qui fixent
respectivement la référence des termes «chaleur» et «or», et les énoncés
d’identité tels que «La chaleur est le mouvement moléculaire» et «L’or est
l’élément ayant le nombre atomique 79», qui expriment des découvertes
scientifiques. Alors que les premiers sont a priori et contingents, écrit
Kripke13, les seconds sont a posteriori et nécessaires. Kripke fait ici appel
à des intuitions concernant les intensions première et seconde des concepts
de chaleur et d’or.
Je dois insister sur le fait que le modèle bidimensionnel est neutre entre
la théorie causale de la référence, selon laquelle la référence est déter-
minée par une chaîne causale, et la théorie «descriptive», selon laquelle la
référence est déterminée par une description. Les tenants de la théorie
causale défendent leur approche en imaginant des scénarios dans lesquels
un terme fait référence à une propriété ou un individu qui ne satisfait pas
à la description typiquement associée à ce terme. Kripke soutient par
exemple que certains noms propres sont tels que la plupart des descrip-
tions qui leur sont associées ne sont pas satisfaites par leur référent :
«Jonas», souligne-t-il, fait référence à Jonas, même si presque tout ce que
Holisme, référence et irréductibilité du mental 425

dit la Bible à propos de Jonas est faux. Le modèle bidimensionnel peut


tout à fait admettre l’argument de Kripke. En effet, pour déterminer
l’intension première de «Jonas», on doit se pencher sur des questions
telles que «Si les faits historiques sont tels et tels, à quoi “Jonas” fait-il
référence?». Or, c’est justement une réflexion sur ce genre de questions qui
nous permet de conclure que la théorie descriptive est erronée en ce qui a
trait aux noms propres : les faits historiques peuvent être tels que les
descriptions que nous associons à certains noms propres sont systéma-
tiquement fausses. On peut donc parler de l’intension première d’un
terme même si celle-ci a très peu à voir avec une description14.
Je tiens toutefois à signaler que contrairement à ce qu’on prétend sou-
vent, Kripke n’affirme pas qu’aucune description ne contribue à fixer la
référence des termes d’espèces naturelles. Au contraire, sa discussion sur la
façon dont la référence de termes tels que «chaleur» («ce qui provoque en
nous une certaine sensation») et «lumière» («ce qui, dans le monde, affecte
nos yeux d’une certaine manière») est fixée montre bien qu’il ne souscrit
pas à une théorie purement causale. En fait, on voit mal comment une
enquête scientifique sur une espèce naturelle pourrait procéder si la seule
chose qui était communiquée aux scientifiques était une pure démonstra-
tion d’un spécimen de cette espèce. Lorsqu’on désigne un échantillon
d’eau, par exemple, on désigne aussi un échantillon de liquide ayant une
certaine température, un échantillon de liquide à une certaine heure de la
journée, etc. Pour savoir comment orienter leur enquête, les scientifiques
doivent savoir qu’on fait référence à cet échantillon en tant qu’échantillon
d’eau, et non pas en tant qu’échantillon d’une autre catégorie15. Or, pour
régler cette question, une description doit être jointe à notre démonstra-
tion. Une théorie de la référence adéquate pour les termes d’espèces
naturelles doit donc combiner des éléments de la théorie causale et de la
théorie descriptive.

3. Réponse à la seconde objection


La seconde objection, rappelons-le, affirme que de même que, comme l’a
montré Kripke, l’eau pourrait ne pas avoir les propriétés superficielles que
nous lui attribuons généralement, de même nos critères ordinaires d’attri-
bution de croyances pourraient être erronés. Par conséquent, les condi-
tions de possession de croyances pourraient très bien ne pas correspondre
à nos critères holistes d’attribution de croyances. Malheureusement, cette
objection confond la façon dont la référence d’un terme est fixée dans le
monde réel (intension première) et la façon dont elle est fixée dans des
mondes contrefactuels (intension seconde). Elle applique donc incorrecte-
ment les thèses kripkéennes concernant les concepts d’espèces naturelles
au concept de croyance.
Pour conclure que l’eau pourrait ne pas être transparente, potable,
inodore, etc., Kripke n’invoque pas l’idée selon laquelle une science future
426 Dialogue

pourrait montrer que l’eau n’a pas ces propriétés. Son argument procède en
fait en trois étapes16. Premièrement, l’intension première d’«eau» implique
que si le monde réel est tel que la substance aqueuse est l’H2O, alors l’eau
est identique à l’H2O. Cette étape est cruciale, puisqu’elle permet de déter-
miner ce à quoi «eau» fait référence dans notre monde. Deuxièmement,
comme nos connaissances empiriques indiquent que la substance aqueuse
de notre monde est effectivement l’H2O, on peut conclure, par modus po-
nens, que l’eau est identique à l’H2O. Troisièmement, et c’est là l’une des
thèses centrales de son ouvrage, l’intension seconde d’«eau» révèle que si
l’énoncé «L’eau est identique à l’H2O» est vrai, alors il est nécessairement
vrai, c’est-à-dire vrai dans notre monde et dans tous les mondes contrefac-
tuels. Pour tirer cette conclusion, Kripke fait appel à nos intuitions concer-
nant l’application du terme «eau» : selon ces intuitions, souligne-t-il, les
propriétés essentielles de l’eau sont non pas les propriétés superficielles
qu’elle a dans notre monde, mais ses propriétés microphysiques (à savoir la
propriété d’être de l’H2O). Ainsi, selon nos intuitions, il est nécessairement
le cas qu’une substance est de l’eau si et seulement si elle a les propriétés
microphysiques que, de fait, l’eau a dans notre monde. Cependant, lorsque
Kripke affirme que les propriétés superficielles de l’eau ne sont que des pro-
priétés accidentelles ou contingentes, il ne veut pas dire que ce sont des pro-
priétés à propos desquelles il serait possible que nous soyons dans l’erreur
dans le monde réel. Il veut simplement dire que l’eau aurait pu, dans un
monde contrefactuel, ne pas avoir ces propriétés. En fait, Kripke ne pour-
rait tirer la conclusion que l’eau est nécessairement de l’H2O sans présup-
poser que nous ne sommes pas dans l’erreur en ce qui concerne l’intension
première du concept d’eau, puisque c’est celle-ci qui nous permet de déter-
miner que ce concept fait référence à l’H2O dans notre monde.
Pour appliquer la méthodologie de Kripke au concept de croyance,
deux types d’intuitions doivent être invoquées : les intuitions relatives à
l’intension première et les intuitions relatives à l’intension seconde. On
doit d’abord se demander quelles sont les conditions d’application du
concept de croyance dans notre monde. S’il s’avère que dans notre monde,
la croyance est réductible à une propriété de niveau inférieur, on peut
alors se demander si «croyance» est un désignateur rigide similaire à
«eau» et «tigre». L’étape cruciale concerne la question de savoir si, dans
notre monde, le concept de croyance fait référence à une propriété de
niveau inférieur qui pourrait être considérée comme la référence de ce
concept dans des mondes contrefactuels. Mais pour franchir cette étape,
il est nécessaire de faire appel à nos intuitions relatives aux conditions
d’application du concept de croyance; tout comme dans le cas du concept
d’eau, la question de savoir à quoi ce concept fait référence dans notre
monde ne peut avoir de réponse si l’on ne s’en remet pas à ces intuitions.
Par conséquent, non seulement le modèle kripkéen est compatible avec
la vérité de nos critères ordinaires d’application de concepts, mais ce
Holisme, référence et irréductibilité du mental 427

modèle exige que ces critères soient corrects. Je dois aussi mentionner que
dans le cas de la croyance, nous avons une raison supplémentaire de pren-
dre au sérieux nos critères d’application ordinaires. En effet, nous ne pou-
vons nous en remettre aux scientifiques de la même façon dans le cas des
croyances que dans le cas de l’eau. Il est possible de fournir à un chimiste
différents échantillons d’eau (ou de simplement les indiquer du doigt) et
de lui demander de découvrir leurs propriétés microphysiques communes.
Ainsi, dans le cas de l’eau, nous pouvons accorder un rôle important aux
relations causales-perceptives avec notre environnement pour déterminer
à quoi le concept d’eau fait référence. Malheureusement, lorsqu’il est
question des croyances, nous ne pouvons montrer du doigt certains spéci-
mens et demander au scientifique de nous révéler leur véritable nature : il
est donc d’autant plus important de supposer que nos critères d’attribu-
tion des croyances sont corrects, si l’on cherche à déterminer à quoi fait
référence le concept de croyance.
On peut maintenant bien comprendre en quoi l’analogie entre les
critères d’attributions de croyances et la physique du sens commun est
fautive. En effet, ce ne sont pas nos critères ordinaires d’application des
concepts physiques qui sont défectueux, mais les explications et prédic-
tions que nous proposons à l’aide de ces concepts. Autrement dit, il n’est
nullement question de mettre en doute nos jugements hypothétiques de la
forme «Si le monde réel est tel et tel, alors le concept C fait référence à
telle et telle propriété». En fait, on voit mal comment des expériences psy-
chologiques pourraient montrer que de tels jugements sont systématique-
ment faux. La seconde objection est donc irrecevable17.

4. Holisme et flexibilité
Revenons maintenant à la thèse du holisme de l’attribution. Un examen
attentif de celle-ci nous permettra de clarifier les sources de l’irréductibi-
lité du mental et de répondre à la première objection énoncée plus haut.
Nous avons vu à la section 1 que Fodor et Stich s’entendent sur le fait que
l’exemple de Mme T. montre que pour avoir la croyance que le président
McKinley a été assassiné, il faut, entre autres, avoir le concept d’assassi-
nat, et que pour avoir ce concept, il faut savoir en gros ce qu’est un assas-
sinat. Autrement dit, l’exemple implique que dans notre monde, il est
impossible de croire que le président McKinley a été assassiné sans avoir
d’autres croyances. Cependant, souligne Fodor, l’exemple ne montre pas
que cette impossibilité vaut pour tous les mondes contrefactuels et ne per-
met pas à lui seul de tirer la conclusion qu’un système de croyances est
métaphysiquement nécessaire pour posséder un concept ou une croyance.
Dans les termes du modèle bidimensionnel, on pourrait dire que
l’exemple de Mme T. nous permet de conclure que l’intension première du
concept de croyance est telle que les croyances ne peuvent être attribuées
individuellement. Le fait que Mme T. ne sait, ne serait-ce que vaguement,
428 Dialogue

ce qu’est un assassinat, implique qu’elle ne peut avoir la croyance que le


président McKinley a été assassiné18. L’exemple ne permet cependant pas
de tirer de conclusion concernant l’intension seconde : il n’implique pas
que dans un monde possible considéré comme contrefactuel, un être ne
peut avoir une croyance à propos d’un assassinat sans avoir des croyances
portant sur la vie et la mort, etc.
Nos critères d’attribution de croyances sont donc holistes. Mais il s’agit
d’un holisme que l’on pourrait qualifier de flexible, au sens où il n’y a pas
une liste précise de croyances qu’un agent doit avoir pour avoir une croyance
particulière. Autrement dit, pour avoir la croyance que le président Mc-
Kinley a été assassiné, Mme T. doit avoir non pas un système particulier
de croyances, mais un système qui permette, en gros, de déterminer le con-
tenu de cette croyance. Par conséquent, la condition de possession d’une
croyance à propos de l’assassinat est telle qu’elle peut être satisfaite d’une
multitude de façons, c’est-à-dire par des systèmes de croyances pouvant être
très différents les uns des autres. Comme le souligne Davidson : «Point n’est
besoin d’une liste particulière d’autres croyances pour donner corps à ma
croyance qu’un nuage est en train de passer devant le soleil; ce qu’il me faut
en revanche, c’est un ensemble pertinent de croyances qui soient en rapport
les unes avec les autres» (Davidson, 1984, p. 200; trad. franç., p. 291)19.
Si ce que je viens de dire concernant la flexibilité du holisme est correct,
une réduction de la croyance à une propriété de niveau inférieur n’est pas
envisageable. La plupart des auteurs aujourd’hui soutiennent l’irréduc-
tibilité de la psychologie à la physique (ou la neurophysiologie), c’est-à-
dire le fait que les propriétés psychologiques ne peuvent être identifiées à
des propriétés physiques. Cette irréductibilité découle de la réalisabilité
multiple des états mentaux : deux êtres peuvent partager une croyance
même s’ils n’ont pas de propriétés physiques précises en commun. Il im-
porte toutefois de noter qu’une telle irréductibilité est compatible avec la
réduction des croyances en termes de propriétés fonctionnelles ou compu-
tationnelles, par exemple. Cependant, le holisme et la flexibilité entraînent
qu’on ne peut espérer pouvoir identifier la possession de la croyance que p
avec la possession d’un état fonctionnel ou computationnel particulier, puis-
que des systèmes fonctionnels ou computationnels très diversifiés peuvent
satisfaire aux conditions de possession d’une croyance particulière20.

5. Réponse à la première objection


Revenons à l’objection de Fodor selon laquelle l’exemple de Mme T. ne
montre pas qu’un système de croyances est métaphysiquement nécessaire
pour posséder un concept ou une croyance. Cette objection s’appuie sur la
distinction entre les conditions d’attribution des croyances dans notre
monde (intension première) et les conditions d’attribution dans les mon-
des contrefactuels (intension seconde). Comme on l’a vu plus haut, l’inten-
sion seconde d’un terme peut être très différente de son intension première.
Holisme, référence et irréductibilité du mental 429

Cependant, pour que les conditions d’application d’un concept dans les
mondes contrefactuels soient différentes de ses conditions d’application
dans notre monde, il faut que la propriété à laquelle ce concept fait
référence dans notre monde puisse aussi être désignée par un autre con-
cept, vraisemblablement un concept scientifique d’un niveau inférieur lors-
qu’on a affaire à un concept d’espèce naturelle. C’est ce qu’on peut cons-
tater dans le cas de l’eau : tout échantillon de substance aqueuse de notre
monde est aussi un échantillon d’H2O. Dans le monde réel, la substance
aqueuse est l’H2O, mais il y a des mondes possibles dans lesquels cela n’est
pas le cas. On peut donc se poser la question de savoir si dans de tels
mondes, considérés comme contrefactuels, l’eau est de l’H2O. Autrement
dit, on peut se demander si l’eau est nécessairement de l’H2O. Mais une
telle question n’est possible que s’il y a réduction de l’eau à l’H2O dans
notre monde. Par conséquent, il faut qu’il y ait une réduction de la pro-
priété désignée par un concept C de haut niveau à une propriété désignée
par un concept de niveau inférieur pour que l’intension seconde de C dif-
fère de son intension première.
Mais comme nous l’avons vu à la section précédente, cela n’est pas le
cas de la croyance, qui est irréductible : il n’y a pas de propriété de niveau
inférieur que toutes les croyances que p possèdent exclusivement. Cela
veut donc dire que l’intension seconde du concept de croyance ne peut
diverger de son intension première. Étant donné l’irréductibilité de la
croyance, il n’y a tout simplement pas de propriété de niveau inférieur qui
pourrait être considérée comme le référent du concept de croyance dans
des mondes contrefactuels. En bref, le holisme flexible, une thèse épisté-
mologique qui dérive de l’intension première du concept de croyance,
entraîne l’irréductibilité de la croyance, et de là, on est forcé d’admettre
le holisme sémantique, une thèse métaphysique liée à l’intension seconde
du concept de croyance et selon laquelle il est métaphysiquement néces-
saire de posséder un système de croyances pour posséder un concept ou
une croyance. L’atomisme de Fodor, selon lequel la possession d’un con-
cept C n’est pas métaphysiquement liée à la possession d’autres concepts,
doit donc être rejeté.

6. L’avenir de la croyance : retour à la seconde objection


Il me reste à considérer une variante de la seconde objection, selon la-
quelle, je le rappelle, nos critères ordinaires d’attribution de croyances
pourraient être erronés. Ce que j’ai dit jusqu’à maintenant concerne la
façon dont nous appliquons aujourd’hui le concept de croyance. Or rien
n’interdit en principe une révision de ces conditions d’application ou, si
l’on préfère, une révision de l’intension première du concept de croyance.
Il se peut par exemple qu’une science de l’esprit très différente de la psycho-
logie du sens commun soit un jour développée. Imaginons une science de
l’esprit arrivée à maturité ayant recours, entre autres, au terme «croyance»
430 Dialogue

pour décrire certains états psychologiques. Supposons en outre que les


conditions d’application de ce terme soient telles que la propriété qu’il
désigne admette une réduction en termes d’états fonctionnels21. Pour sim-
plifier la discussion et éviter toute pétition de principe, je supposerai que
ce terme de la science psychologique future s’écrit «croyance*».
La possibilité d’une telle science future, qu’on ne peut exclure a priori,
soulève la question de savoir si, malgré ce que j’ai écrit plus haut, une
réduction de la croyance est possible. Pour répondre à cette question, il
faut déterminer si la transition du concept de croyance au concept de
croyance* constitue un «changement de sujet». Autrement dit, ces con-
cepts ont-ils la même référence?
Notons d’abord que par hypothèse, les concepts de croyance et de
croyance* ont des intensions premières différentes, qui identifient des
états différents dans notre monde : il y a dans le monde réel des êtres qui
(selon nous) croient que p mais qui (selon les scientifiques du futur) ne
croient* pas que p, et des êtres qui (selon les scientifiques du futur) croient*
que p mais qui (selon nous) ne croient pas que p. De telles différences
n’entraînent pas nécessairement un changement de sujet. Considérons,
par exemple, le cas souvent discuté des peuples anciens qui croyaient que
les objets visibles dans le ciel nocturne étaient des trous dans un dôme
céleste noir qui laissaient pénétrer la lumière baignant la région au-delà
du dôme. Manifestement, l’intension première du terme que ces anciens
utilisaient pour désigner ces trous diffère de celle que nous associons au
terme «étoile» : les anciens appliquaient en effet leur terme aux planètes
et aux galaxies, par exemple. Cependant, certains auteurs soutiennent
qu’il ne fait aucun doute que les croyances fausses des anciens portaient
sur les étoiles22. Leur terme n’exprimait peut-être pas le concept d’étoile,
mais il faisait référence aux étoiles, font-ils valoir.
Kripke souligne que la question de savoir si les caractéristiques initiale-
ment associées à une espèce naturelle s’appliquent à tous les membres de
cette espèce, et seulement à ceux-ci, est empirique. Il se pourrait par exem-
ple, écrit-il (1980, p. 137), que bien que les échantillons d’or initialement
observés aient tous été jaunes, on décrouvre qu’il y a de l’or blanc. Il serait
peu vraisemblable de dire qu’on a «changé de sujet» lorsqu’on a décidé
d’appeler «or» l’or blanc; pourtant, il semble bien qu’un tel usage modifie
l’intension première du concept d’or.
Ces exemples suggèrent que l’on doive admettre la possibilité qu’un
changement dans l’intension première d’un concept ne constitue pas
nécessairement un changement de sujet. Autrement dit, on peut imaginer
une communauté future, scientifiquement plus avancée, qui corrige l’in-
tension première que nous associons à un terme. Certains rejetteraient
une telle possibilité en soutenant que les jugements fondés sur l’intension
première ne peuvent être révisés, puisqu’ils sont a priori. Il me semble
plutôt que les exemples comme ceux que je viens de présenter montrent
Holisme, référence et irréductibilité du mental 431

au contraire que notre conception de l’intention première ne doit pas être


considérée comme a priori. Je vais donc concéder la prémisse cruciale de
la variante de la seconde objection selon laquelle il est possible de modi-
fier (partiellement) l’intension première d’un concept sans changer de
sujet23. La question est maintenant de savoir si le scénario évoqué plus
haut au sujet de la croyance est de ce type : Est-ce que les concepts de
croyance et de croyance* ont la même référence?
Cette question est extrêmement complexe, et il est sans doute impossi-
ble d’y répondre en l’absence d’informations détaillées sur le concept de
croyance* et la théorie qui l’invoque24. Je penche toutefois du côté d’une
réponse négative pour les raisons suivantes. J’ai admis au paragraphe
précédent qu’un concept peut acquérir une intension première légèrement
différente sans changer de référence. Mais ce cas-ci semble impliquer une
modification majeure de l’intension première. Par hypothèse, le concept de
croyance* désigne un état fonctionnel, alors qu’il en va tout autrement du
concept de croyance, étant donné le caractère holiste et flexible des attri-
butions de croyances. Le point de vue voulant que ces deux concepts aient
la même référence et que la théorie psychologique future corrige nos
critères d’attribution de croyances contient donc une théorie de l’erreur :
nos attributions de croyances sont très souvent fausses, puisqu’elles sont
faites conformément à une intension première largement erronée. Une
telle théorie de l’erreur me paraît peu plausible. En effet, elle implique que
nos jugements hypothétiques de la forme «Si le monde réel est tel et tel,
alors cette personne croit que p» soient très souvent erronés. Comme
l’antécédent de ces jugements hypothétiques contient une description
aussi détaillée qu’il le faut du monde réel, il est peu vraisemblable que
ceux-ci soient généralement faux. Sinon, en vertu de quels faits le concept
de croyance aurait-il la référence qu’il a? J’ajoute que contrairement aux
cas de l’or et des étoiles, nous ne pouvons désigner du doigt des croyances
et indiquer aux scientifiques du futur que ce sont ces états auxquels nous
faisons référence à l’aide du terme «croyance». Il n’existe donc pas de rela-
tions causales-perceptives avec les croyances qui pourraient contreba-
lancer nos jugements hypothétiques à leur sujet dans la détermination de
la référence. Voilà pourquoi ces jugements sont cruciaux en ce qui a trait
à l’extension du concept de croyance et qu’une remise en question systé-
matique de ceux-ci est susceptible d’entraîner un changement de sujet.

7. Conclusion
Stich (1996, §11) soutient que des facteurs politiques et sociaux jouent un
rôle clé dans les débats concernant l’existence d’entités invoquées par les
théories du passé qui se sont révélées fausses. Un certain nombre de per-
sonnes de nos jours affirment que les sorcières existent et qu’elles
existaient à l’époque de l’Inquisition. Ces personnes précisent cependant
que les sorcières n’ont pas de pouvoirs surnaturels, n’ont pas conclu de
432 Dialogue

pacte avec le diable, ne pratiquent pas la magie noire, etc. Être une sor-
cière, soulignent-elles, c’est adopter un certain nombre de croyances et de
rites ayant trait à la nature, aux changements de saison, au chant des
oiseaux, etc. Il ne fait aucun doute, écrit Stich, qu’une telle prise de posi-
tion concernant l’existence des sorcières est influencée par des considéra-
tions politiques et sociales. De même, poursuit-il, les conclusions con-
cernant l’existence des croyances ne peuvent manquer d’être contaminées
par des facteurs politiques tels que, par exemple, l’utilisation de fonds
publics pour appuyer la recherche : «la question [. . .] “Quelle conclusion
devrions-nous tirer à propos de l’existence des états intentionnels?”
n’aura de réponse déterminée que lorsque les négociations politiques qui
sont centrales à la décision auront été résolues» (Stich, 1996, p. 72).
Il va sans dire que notre usage du langage est souvent guidé par des con-
sidérations politiques : l’exemple des «sorcières» illustre bien ce phéno-
mène. Cependant, cela n’implique pas que les questions ontologiques
dépendent de facteurs politiques : on peut très bien choisir d’utiliser un
terme d’une théorie du passé sans partager l’engagement ontologique des
tenants de cette théorie. Stich omet de distinguer les conditions qui prési-
dent aux choix terminologiques, qui peuvent, entre autres, être motivés
par des intérêts politiques25, des conditions qui font que des termes de
théories ou langues différentes s’appliquent aux mêmes choses. Comme je
l’ai expliqué dans cet article, la sémantique bidimensionnelle propose un
cadre utile pour résoudre les questions de référence : deux termes ont la
même référence dans notre monde si leurs intensions premières identifient
(à peu près) la même chose dans notre monde. Un tel critère n’implique
pas que la question de savoir si un terme du passé, du futur ou d’une autre
langue a la même référence qu’un terme de notre langue actuelle ait tou-
jours une réponse déterminée, mais son application ne dépend certaine-
ment pas du genre de considérations politiques évoquées par Stich.
Je dois en outre signaler qu’on pourrait tout à fait nier que les concepts
de croyance et de croyance* aient la même référence sans conclure que les
croyances n’existent pas ou que le concept de croyance ne fasse référence
à rien dans notre monde. Il se peut en effet que des psychologues du futur
jugent que les explications de l’esprit et du comportement en termes de
croyances ont un intérêt limité et qu’il est par conséquent plus fructueux
de faire appel à d’autres catégories. Un tel scénario n’impliquerait pas que
les croyances n’existent pas. Après tout, les animaux nés le mercredi exis-
tent, bien que la catégorie animaux-nés-le-mercredi ne fasse pas partie de
la taxinomie contemporaine. Par conséquent, contrairement à ce que sug-
gère Stich, le fait qu’un concept cesse d’être invoqué par la science n’im-
plique pas l’inexistence de la propriété désignée par ce concept.
Mon objectif ici n’était évidemment pas de déterminer s’il est fructueux
de faire appel aux croyances pour expliquer l’esprit et le comportement
humain. J’ai plutôt concentré mon attention sur les conditions d’attribu-
Holisme, référence et irréductibilité du mental 433

tion de croyances. J’ai montré qu’étant donné leur caractère holiste et


flexible, une réduction de la croyance à une propriété de niveau inférieur
est peu vraisemblable. J’ai défendu cette conclusion contre deux objec-
tions souvent faites contre des arguments qui partent de prémisses épisté-
mologiques pour tirer des conclusions métaphysiques. J’ai montré que de
tels arguments peuvent être recevables, lorsqu’ils sont soigneusement con-
struits au moyen de la sémantique bidimensionnelle26.

Notes
1 Davidson, 1980, essai 11; voir aussi 1984, p. 154.
2 Dans cet article, il sera surtout question de l’irréductibilité de la croyance.
Mais il va de soi que si la croyance que p, pour un p quelconque, n’est pas
réductible à une propriété de niveau inférieur, alors l’esprit lui-même est irré-
ductible.
3 Dans ses derniers écrits, Davidson n’invoque que l’argument fondé sur la nor-
mativité pour soutenir l’irréductibilité. Voir, entre autres, Davidson, 1990,
p. 24-26; 1999a, p. 124; 1999b, p. 599-600. J’examine cet argument en détail
dans Montminy, 2002.
4 Pour les besoins de la discussion, il n’est pas nécessaire de préciser la nature de
cette relation causale-nomologique. Voir Fodor, 1987, chap. 4; 1990, chap. 4,
pour plus de détails.
5 Voir, par exemple, McCloskey (1983) et Clement (1983).
6 Stich (1996) approuve avec enthousiasme les propos de Lycan. Voir aussi
Cummins (1991) et Rey (2001) pour des points de vue très similaires.
7 Voir Chalmers, 1996, 2002a, 2002b, 2004a, 2004b. Voir aussi Jackson, 1998 et
Chalmers et Jackson, 2001. On trouve des présentations de la sémantique
bidimensionnelle dans Stalnaker, 1978; Davies et Humberstone, 1980; et
Kaplan, 1989. Il existe cependant des différences importantes entre les mo-
dèles défendus par ces auteurs et celui que proposent Chalmers et Jackson.
Voir Chalmers (2004b) pour une étude comparative détaillée.
8 Chalmers (2004a, §3) soutient que la connaissance de l’intension première est
a priori, mais souligne qu’il s’agit là d’une thèse optionnelle de la sémantique
bidimensionnelle. Pour des raisons que j’exposerai à la section 6, je rejette
cette thèse.
9 Chalmers préfère maintenant utiliser l’expression «subjunctive intension»
pour désigner l’intension seconde, car la formulation anglaise de cette ques-
tion implique l’usage du past subjunctive. Pour des raisons évidentes, parler
d’intension «subjonctive» serait inopportun.
10 Bien qu’elle soit largement partagée, la position de Putnam et Kripke est con-
testée. Voir, par exemple, Lewis, 1994, p. 424; Jackson, 1998, p. 38; et Chalmers,
2002a, p. 213. Comme on le verra, les idées que je défends ici sont indépen-
dantes de cette question.
11 Un énoncé peut aussi être nécessaire lorsque interprété selon son intension
première s’il est vrai dans tous les mondes possibles considérés comme réels.
434 Dialogue

Dans le reste du texte, par «énoncé nécessaire», j’entendrai «énoncé nécessaire


lorsque interprété selon son intension seconde».
12 Voir plus particulièrement Kripke, 1980, p. 134-144.
13 Cette affirmation doit être nuancée, car, comme on le verra à la section 6,
Kripke soutient que certaines propriétés servant à fixer la référence n’appar-
tiennent pas a priori à l’espèce.
14 Voir Chalmers, 2002b, §8, pour des remarques dans ce sens.
15 On reconnaîtra ici le qua problem discuté par Devitt et Sterelny, 1987.
16 Ce qui suit est une reconstruction de l’argument de Kripke, puisque ce dernier
n’utilise pas les expressions «intension première» et «intension seconde».
17 Je dois signaler qu’il existe une variante nuancée de la seconde objection;
j’examinerai celle-ci à la section 6.
18 Il importe de noter que ce résultat est indépendant de l’état des capacités cogni-
tives de Mme T. On peut en effet supposer, comme le fait Stich, que le seul
problème qui afflige Mme T. est la perte de mémoire et que ses autres facultés
sont intactes. L’exemple suggère donc que l’absence d’un système de croyances
n’est pas simplement considérée comme un «bon indice» que Mme T. ne croit
plus que le président McKinley a été assassiné, mais la raison pour laquelle
elle n’a plus cette croyance.
19 Voir aussi Davidson, 1984, p. 157; 1995, p. 211. Le holisme n’est bien sûr pas,
par essence, flexible. Plusieurs holistes soutiennent en effet que l’abandon
d’une seule croyance impliquant le concept C entraîne automatiquement un
changement dans le contenu de ce concept : selon un tel holisme non flexible,
deux individus partagent le même concept C si, et seulement si, ils ont exacte-
ment les mêmes croyances impliquant C. Il ne faut pas confondre la flexibilité
de l’interprétation avec l’indétermination de l’interprétation. La flexibilité
affirme que le fait qu’une personne croie que p n’entraîne pas qu’elle ait tels
et tels rôles fonctionnels ou, plus généralement, telles et telles propriétés de
niveau inférieur. La thèse de l’indétermination affirme qu’un même ensemble
de propriétés de niveau inférieur peut légitimer l’attribution de différents sys-
tèmes de croyances. Autrement dit, alors que la flexibilité concerne le fait qu’il
n’y a pas d’ensemble précis de propriétés de niveau inférieur qui soit néces-
saire pour la possession d’une croyance, l’indétermination concerne le fait que
les propriétés de niveau inférieur d’une personne ne suffisent pas à déterminer
quelles sont ses croyances.
20 Cette conclusion peut bien sûr être appliquée aux états intentionnels en
général.
21 On pourrait aussi supposer que la réduction se fasse en termes de relations
causales-nomologiques. La discussion qui suit ne dépend pas du type de ré-
duction supposé.
22 Voir, entre autres, McGinn, 1977, p. 525, et Stich, 1996, p. 35.
23 Notons que rien ne me force à admettre cette prémisse et qu’un rejet de celle-
ci me permettrait de disposer aisément de la variante de la seconde objection.
Mon scepticisme vis-à-vis de l’a priori m’interdit toutefois de choisir cette ave-
Holisme, référence et irréductibilité du mental 435

nue. Je dois en passant préciser que deux expressions, par exemple «eau» et
«H2O», peuvent avoir la même référence (dans notre monde) même si elles ont
des intensions premières très différentes. Une modification de l’intension
première n’entraîne donc pas automatiquement un changement d’extension.
Je dois en outre signaler que deux expressions peuvent avoir des intensions
premières très similaires sans qu’on soit aucunement tenté de les considérer
comme portant sur le même sujet. Pensons, par exemple, à «citrouille» et
«citrouille de moins de 500 kg». La possibilité envisagée dans le texte concerne
donc : 1) une (légère) modification de ce qui est désigné par l’intension pre-
mière d’un terme dans notre monde; 2) le fait que la conception de l’intension
première antérieure à cette modification est partiellement erronée. Pour ne pas
alourdir le texte, j’écrirai «modification de l’intension première» pour dé-
signer cette possibilité.
24 Je dois noter que cette question est susceptible de donner lieu à une asymétrie
intéressante. En effet, comme par hypothèse le concept de croyance* diffère
du concept de croyance, les conditions requises pour avoir une croyance* à
propos des croyances* ne coïncideront pas avec les conditions requises pour
avoir une croyance à propos des croyances. Par conséquent, la réponse à la
question «Est-ce que par le terme “croyance” les gens du passé expriment des
croyances* à propos des croyances*?» donnée par les scientifiques du futur
reposerait sur des critères différents de ceux que nous invoquerions pour
répondre à la question « Est-ce que par le terme “croyance*” les scientifiques
du futur expriment des croyances à propos des croyances?».
25 En fait, toutes sortes de considérations peuvent guider l’adoption de termes
scientifiques : pensons, par exemple, à l’introduction du terme «quark», qui
fut inspiré par un passage de Finnegan’s Wake, de James Joyce.
26 Je tiens à remercier les deux lecteurs anonymes de cette revue pour leurs com-
mentaires utiles sur ce texte. Je remercie aussi le CRSH de m’avoir accordé une
subvention de recherche

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