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Sommaire
Introduction
Chapitre 1 L’origine du système capitaliste actuel et de son mode de
calcul malfaisant
La question fondamentale du dualisme du bilan capitaliste
Le traitement des salariés dans la comptabilité capitaliste classique
Réflexion complémentaire sur les concepts de capital et de dette
La condition du salarié dans la comptabilité capitaliste
Chapitre 2 Comment ce mode de calcul malfaisant est entériné dans une
constitution mondiale
Première thèse : les marchés et toute l’économie actuelle sont
dominés par des lois comptables
Deuxième thèse : vers une constitution économique mondiale sur la
base d’une loi comptable internationale
Troisième thèse : l’amour des libéraux et des capitalistes pour
certaines contraintes
Quatrième thèse : la domination de la comptabilité capitaliste
américaine dans le monde entier
Cinquième thèse : le traitement inique des droits humains et
environnementaux
Sixième thèse : la monopolisation des organes de législation
économique et comptable par les capitalistes et leurs alliés
Septième thèse : le façonnage des esprits par la comptabilité
Huitième thèse : il n’y a pas de loi des nombres mais certaines lois
couplées avec certains nombres
Neuvième thèse : il y a toujours eu une intervention du politique
dans la comptabilité capitaliste
Chapitre 3 Remplacer la comptabilité capitaliste destructrice par une
comptabilité écologique
Les douze propositions de base du modèle CARE/TDL
Présentation de quelques fausses solutions préconisées par les
capitalistes financiers
Chapitre 4 La réforme des droits constitutionnels et législatifs au niveau
de l’État
La question constitutionnelle
La question des rapports de force dans l’économie
La mise en place de la nouvelle économie
Conclusion
Annexe 1 Exemple simplifié d’application de la méthode CARE/TDL à
une entreprise
Annexe 2 Vers une nouvelle comptabilité nationale écologique basée sur
le modèle CARE/TDL
Bibliographie complémentaire
Jacques Richard
En collaboration
avec Alexandre Rambaud

Révolution comptable
Pour une entreprise
écologique et sociale
Fabrication numérique : Le vent se lève...

Conception de la couverture : Marie Pellaton

Tous droits réservés


© Les Éditions de l'Atelier/Éditions Ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2020
www.editionsatelier.com
www.twitter.com/ateliereditions
www.facebook.com/ateliereditions

ISBN : 978-2-7082-5448-0
Sommaire
Introduction

Chapitre 1. L’origine du système capitaliste actuel et de son mode de


calcul malfaisant

La question fondamentale du dualisme du bilan capitaliste

Le traitement des salariés dans la comptabilité capitaliste classique

Réflexion complémentaire sur les concepts de capital et de dette

La condition du salarié dans la comptabilité capitaliste

Chapitre 2. Comment ce mode de calcul malfaisant est entériné dans


une constitution mondiale

Première thèse : les marchés et toute l’économie actuelle sont dominés par
des lois comptables

Deuxième thèse : vers une constitution économique mondiale sur la base


d’une loi comptable internationale

Troisième thèse : l’amour des libéraux et des capitalistes pour certaines


contraintes

Quatrième thèse : la domination de la comptabilité capitaliste américaine


dans le monde entier

Cinquième thèse : le traitement inique des droits humains et


environnementaux

Sixième thèse : la monopolisation des organes de législation économique


et comptable par les capitalistes et leurs alliés

Septième thèse : le façonnage des esprits par la comptabilité


Huitième thèse : il n’y a pas de loi des nombres mais certaines lois
couplées avec certains nombres

Neuvième thèse : il y a toujours eu une intervention du politique dans la


comptabilité capitaliste

Chapitre 3. Remplacer la comptabilité capitaliste destructrice par


une comptabilité écologique

Les douze propositions de base du modèle CARE/TDL

Première proposition : la définition du concept de capital

Deuxième proposition : le choix des capitaux

Troisième proposition : la réalisation d’études ontologiques

Quatrième proposition : la mise en place de normes et de standards


scientifiques humains et écologiques

Cinquième proposition : le maintien d’une comptabilité en partie double

Sixième proposition : l’imposition du nouveau modèle par des lois


comptables

Septième proposition : l’établissement d’écarts de conservation (de


soutenabilité)

Huitième proposition : la tenue de budgets de coûts de maintien des trois


capitaux

Neuvième proposition : l’inscription des budgets de coûts de maintien au


passif en tant que capitaux

Dixième proposition : la comptabilisation d’un coût complet écologique et


humain permettant le maintien des trois capitaux

Onzième proposition : un nouveau type de profit commun


Douzième proposition : une cogestion écologique des entreprises

Présentation de quelques fausses solutions préconisées par les capitalistes


financiers

La théorie de l’internalisation des externalités

Les taxes carbone et le prix du carbone

Le reporting intégré de l’International Integrated Reporting Council

Chapitre 4. La réforme des droits constitutionnels et législatifs au


niveau de l’État

La question constitutionnelle

La question des rapports de force dans l’économie

La mise en place de la nouvelle économie

Conclusion

Annexe 1. – Exemple simplifié d’application de la méthode


CARE/TDL à une entreprise

Annexe 2. – Vers une nouvelle comptabilité nationale écologique basée


sur le modèle CARE/TDL

Bibliographie complémentaire
Introduction
En dépit des richesses qu’elle a permis de créer, l’économie capitaliste qui
domine le monde depuis plus de sept siècles aboutit à une double impasse
sociale et écologique en ce début du xxie siècle.

Sociale, d’une part, du fait d’une inégalité très forte de la répartition des
biens produits qui fait notamment qu’une petite fraction de l’humanité,
depuis les années 1980, capte de plus en plus de revenus créés alors qu’une
grande partie du globe vit encore dans la pauvreté, sinon dans la misère{1}.
Même dans un des pays les plus riches et les plus réputés pour ses politiques
« sociales » comme la France, on voit réapparaître des sortes de jacqueries de
personnes qui n’arrivent plus à vivre dignement, voire même, pour certains, à
survivre : c’est ce dont témoigne le fameux mouvement des gilets jaunes.

Écologique, d’autre part, puisque, comme le prouvent des appels répétés de


savants, nous vivons une phase de réduction massive de la biodiversité et de
réchauffement rapide du climat qui menacent les fondements mêmes de la vie
sur Terre{2}. Face à ce péril écologique, on voit se développer partout dans le
monde des mouvements puissants, notamment de jeunes, particulièrement
anxieux pour leur avenir et celui de leurs enfants.

Contrairement à ce qui est souvent dit, ces deux types de mouvements


sociaux et environnementaux ne s’opposent pas forcément. On l’a vu
récemment en France lorsque des gilets jaunes se sont joints à des
manifestations pour la préservation de la planète Terre. Le mouvement social
s’est ainsi allié au mouvement écologique. En général, ces manifestants
mettent fortement en cause l’action des partis politiques traditionnels et
exigent des formes plus directes de consultation des peuples sur les questions
majeures qui les concernent, notamment grâce à des référendums (referenda)
d’initiative citoyenne (RIC).

Ce manifeste s’adresse tout particulièrement à ces nouveaux types de


militants et vise à leur proposer de mettre en débat une transformation
radicale de la gestion comptable des grandes entreprises capitalistes puis de la
soumettre au vote des citoyens soit par RIC, soit par la voie parlementaire. En
effet, la thèse qui y sera défendue est qu’il est impossible de changer le cours
des choses sans s’attaquer au cœur du système actuel : la comptabilité des
grandes sociétés capitalistes. Le type de calcul des performances qui y est
pratiqué est désastreux pour l’ensemble de la planète, y compris pour les
autres entreprises, notamment les petites et moyennes entreprises. Il a été
entériné dans un droit comptable international ratifié par l’ensemble des
forces politiques favorables au néolibéralisme, qu’il s’agisse de libéraux
sociodémocrates (notamment des partis socialistes européens), de libéraux de
la droite classique, ou de libéraux partisans du « ni droite ni gauche ». C’est
le droit fondamental du libéralisme, un droit qui est à l’origine de la plupart
des problèmes humains et écologiques actuels.

Nous affirmons donc que pour changer le monde, il faut avant tout changer
le mode de calcul des performances des grandes firmes. Mais, dira-t-on, il est
facile de critiquer, et plus difficile de remplacer un système économique basé
sur une économie de marché : c’est ce qu’a montré la désastreuse expérience
de la gestion planifiée soviétique inspirée des thèses de Marx visant à
supprimer le marché et la propriété privée. C’est pourquoi, pour être
constructif, nous proposerons un nouveau type de comptabilité des
entreprises qui permet une gestion écologique et humaine et qui reste
cependant dans le cadre du respect de la propriété privée et d’une certaine
économie de marché. Cette nouvelle comptabilité, qui a pour vocation de
changer toute l’économie, aura des caractéristiques empruntées au courant de
ce qu’on appelle l’économie écologique, une branche de l’économie qui tient
compte de l’interdépendance entre les sociétés humaines et les écosystèmes
dans le temps et dans l’espace.

Afin de développer ces thèses puis de présenter les propositions


fondamentales de ce RIC économique, notre manifeste se composera de
quatre chapitres. Dans un premier chapitre, d’ordre historique, nous
montrerons quelle est l’origine du système de gestion comptable actuel qui
domine l’économie mondiale. Nous y verrons que les premiers capitalistes
modernes de la fin du Moyen Âge ont inventé un type de calcul comptable
totalement égoïste qui demeure d’actualité aujourd’hui, mais en pire. Cela
permettra à nos lecteurs de mieux appréhender ce qu’est véritablement le
système capitaliste : pour comprendre le capitalisme, il faut absolument
connaître sa comptabilité.
Le deuxième chapitre sera consacré aux normes comptables internationales
qui dominent l’ensemble du droit mondial actuel. Nous montrerons que les
responsables politiques libéraux dont nous avons parlé se sont mis d’accord
sans grandes difficultés pour faire passer dans tous les États du globe (ou
quasiment) des lois comptables qui entérinent des principes comptables
capitalistes protecteurs du seul capital financier et que ces lois forment une
véritable constitution économique mondiale au service des intérêts privés des
dirigeants des grandes entreprises et de leurs actionnaires. Nous soulignerons
que, par contraste, il n’existe rien de tel en matière de droit social et de droit
écologique : pas de constitutions mondiales effectives en ces domaines pour
protéger les capitaux naturel et humain au même titre que le capital
financier{3}. Ainsi, sera mise en évidence la cruelle différence de sort
juridique entre les capitaux financier, humain et naturel.

Le troisième chapitre visera à présenter les principes d’un nouveau type de


gestion comptable écologique et humaine. Nous mettrons à égalité de sort les
trois capitaux naturel, humain et financier qui composent toute entreprise. Au
lieu qu’aujourd’hui seul le capital financier soit systématiquement assuré
d’être conservé, nous étendrons ce système de conservation aux deux autres
types de capitaux. On en finira ainsi avec un système économique inique et
destructeur qui entérine la lutte du capital financier contre les deux autres.
Cette reconfiguration du concept de capital permettra d’aller vers une
entreprise dans laquelle le profit, également totalement redéfini, sera un profit
commun aux trois capitaux. Cette transformation des concepts de capital et de
profit aura aussi des répercussions en comptabilité nationale avec une
redéfinition du concept de produit intérieur brut (PIB). On ira enfin vers une
cogestion écologique et sociale où les trois nouveaux apporteurs de capitaux
associés participeront à égalité de pouvoir à la gestion des entreprises.

Le quatrième et dernier chapitre s’intéressera aux règles de


l’administration des États. Il proposera notamment d’inscrire dans leur
constitution la règle d’une protection égale des trois capitaux et d’instituer au
Parlement une nouvelle chambre des représentants de ces trois capitaux.

La conclusion exprimera le souhait que le modèle CARE/TDL, qui


constitue la base de ce nouveau type de gestion écologique et humaine, fasse
l’objet d’un RIC le plus rapidement possible dans tous les États du monde
pour remplacer les dangereuses normes comptables capitalistes qui
gouvernent la planète. Sans cette révolution comptable, il n’y aura pas
d’économie écologique sérieuse.
Chapitre 1
L’origine du système capitaliste actuel
et de son mode de calcul malfaisant
La plupart des problèmes auxquels est actuellement confrontée l’humanité
ont pour origine des pratiques comptables innovantes, théorisées beaucoup
plus tard (au xixe siècle), qui naissent avec les débuts du capitalisme moderne
vers la fin du Moyen Âge dans de grandes cités de l’Italie du Nord. Yves
Renouard a montré comment beaucoup d’anciens petits seigneurs ruraux ou
d’artisans urbains, partis d’un petit capital, se hissent, grâce à leurs affaires,
au premier rang de la société et développent une nouvelle culture bourgeoise,
technique, basée sur un nouveau type de comptabilité{4}.

Transportons-nous par exemple à Prato (près de Florence) et voyons


comment, vers la fin du xive siècle, Datini, l’un des plus grands capitalistes de
l’époque, à la fois industriel de la laine, commerçant et banquier, qui a déjà
de nombreuses filiales en Europe (dont en France à Avignon), calcule ses
profits avec une comptabilité mise au point par son comptable. Prenons le
cas, pour illustrer notre propos, de la nouvelle filiale (nommée ici filiale F)
que Datini vient de fonder en Espagne à fin janvier 1399. Il la gère à distance
avec des salariés, dont un gérant chargé de lui rendre des comptes. Lui et sa
famille, à Prato, n’exercent pratiquement aucune activité sauf la lecture des
comptes et la transmission d’ordres sur place.

Datini vient d’investir dans cette filiale une somme de 100 (on ne donnera
pas d’unités pour s’en tenir seulement au raisonnement). Son gérant sur
place, qui est aussi son comptable, a embauché immédiatement des salariés
pour une somme globale de 40 à payer à la fin de la première période
d’activité, son salaire personnel étant de 10 à rajouter à cette somme. Comme
c’est toujours le cas aujourd’hui lors d’une création d’entreprise, Datini (que
nous confondrons avec son comptable) va établir ce qu’on appelle un bilan
d’ouverture (de départ). Voici ce document fondamental du capitalisme
moderne daté du 31 janvier 1399 (établi après la fondation de la filiale et de
l’embauche du personnel sur le modèle décrit par l’historien De Roover{5}).
Bilan d’ouverture de la filiale F au 31 janvier 1399

Actifs (débiteurs) Passif ou dettes (créanciers)

Argent (concret) en caisse (à 100 Mon capital 100


utiliser)

Ce bilan soulève deux grandes questions relatives, premièrement, à sa


structure dualiste et, deuxièmement, à l’absence de toute information
concernant le personnel salarié. Nous traiterons de la deuxième question
ultérieurement pour nous concentrer d’abord sur la première.

La question fondamentale du dualisme du bilan capitaliste


Effectivement, un bilan capitaliste comporte deux côtés. Le mot bilan vient
du mot latin bi-lanx qui signifie, originellement, balance à deux côtés : ceci
pour désigner dans les marchés romains ces vieilles balances à deux plateaux
(bi-lanx) que l’on trouve encore parfois aujourd’hui sur nos marchés. On y
voit un côté gauche intitulé « actifs » et un côté droit nommé « passif » ou
« dettes » ou encore « créanciers » (creditori en italien). Cette terminologie,
malgré certaines variations, est toujours de mise aujourd’hui, y compris à
l’échelle internationale. Il suffit d’ailleurs au lecteur de prendre ce jour un
bilan quelconque d’entreprise ou de société pour constater qu’il est dualiste.
Nous voyons qu’à l’actif de son bilan Datini a inscrit la somme d’argent
concret qu’il a en caisse, des espèces sonnantes et trébuchantes qu’il va
ensuite utiliser pour acheter des marchandises et ainsi exercer son nouveau
commerce en Espagne. Mais pourquoi a-t-il eu besoin de faire figurer la
même somme de 100 de l’autre côté de ce document, au passif, sous le titre
« mon capital » ? N’y a-t-il pas une répétition inutile ? A priori, à la lecture
de l’actif, il connaît déjà la somme d’argent dont il dispose pour pouvoir
commercer.

C’est ici qu’apparaît une question fondamentale pour notre compréhension


de ce qu’est véritablement le capital en comptabilité et, en conséquence, le
capitalisme moderne. En effet, pour la quasi-totalité des économistes, de
toutes obédiences, qu’ils soient classiques, marxistes ou néoclassiques, qu’il
s’agisse d’Adam Smith, de Karl Marx, de Stanley Jevons ou de Léon Walras,
pour ne citer que quelques illustres fondateurs de la pensée économique
moderne, le capital est un actif à utiliser, un moyen ou encore une ressource
(autres mots équivalents généralement choisis par ces économistes).

Il en va de même de nos jours. Dans les livres de microéconomie, le capital


est toujours traité, à égalité de sort avec le travail, comme un moyen
d’exercice d’une activité. C’est aussi le cas en macroéconomie. Il suffit de
lire la somme impressionnante que consacre Thomas Piketty au Capital au
xxie siècle pour s’en convaincre{6}.

Mais, pour Datini, ce « capitaliste praticien », son capital n’est absolument


pas un moyen ou un actif mais bien une dette, qui plus est une dette de sa
propre entreprise envers lui ! C’est ce dont témoigne le mot creditori comme
titre du passif en italien : Datini se considère comme un créancier de sa
propre entreprise. Il a ouvert un compte capital non pas pour suivre des
mouvements d’actifs concrets (dont d’argent) mais pour conserver sa mise,
cette mise devant lui être remboursée par son entreprise !

L’apparition du concept moderne comptable de capital est donc liée à une


question de conservation et non d’usage. Analyser cette divergence sur la
notion de capital en économie et en comptabilité traditionnelle est
fondamental pour comprendre la nature et les moyens du capitalisme et aussi
pour imaginer un nouveau modèle apte à le remplacer. Avec leur conception
du capital comme un actif, les économistes, y compris Marx, n’ont non
seulement pas compris ce qu’est la vraie nature du capital pour ces
entrepreneurs capitalistes, mais ils sont passés à côté d’un instrument majeur
du capitalisme qui les a empêchés de concevoir une alternative sérieuse à ce
modèle, à supposer qu’ils en aient eu l’intention (voir chapitre 3). Le lecteur
voit donc toute l’importance d’une étude de la pratique comptable avant de
pouvoir discuter sérieusement du capitalisme.

Mais revenons à Datini : on a affaire, dans son cas ainsi que dans celui de
ses successeurs, à un fantastique dédoublement de personnalité. La personne
privée (Datini) prête une somme de monnaie de 100 à l’entreprise qu’elle
crée (sous forme de société ou non) et cette dernière, dirigée par ce même
Datini (ou son représentant gérant), en tant que capitaliste, a une dette de 100
à rembourser à la personne privée Datini, cette dette figurant au passif du
bilan.

On ne soulignera jamais assez ce fait majeur pour l’histoire de l’économie


capitaliste et du droit : les premiers comptables capitalistes ont inventé une
sorte de personnalité morale (comptable) de l’entreprise bien avant que les
juristes du xixe siècle ne l’utilisent vers 1860 pour « fabriquer » des sociétés
anonymes. Mais pourquoi donc cette duplication de la même somme de 100 à
l’actif et au passif alors que la question de la responsabilité de Datini ne se
posait pas à l’époque dans les termes de ceux des sociétés du xixe siècle ?

La réponse à cette question cruciale est la suivante. Il est strictement


impossible de gérer correctement une entreprise, et notamment de calculer le
résultat périodique de son activité, sans avoir distingué d’une part à l’actif
des actifs concrets à user{7} (le capital des économistes) et d’autre part au
passif le vrai capital des comptables : une somme d’argent abstraite à
rembourser. C’est la double activité permanente de l’usage des ressources
découlant d’une mise de capital et de la conservation de ce capital qui
requiert ce dualisme.

Les comptables de cette époque ont donc dû, par la force des choses,
inventer cette solution qui permet au capitaliste d’utiliser son argent concret
tout en conservant constamment un montant équivalent à sa mise : il est
évident qu’avant de pouvoir accumuler des profits, il lui faut d’abord et
surtout préserver (conserver) ce capital. C’est ici qu’apparaît le coup de
génie d’un comptable inconnu qui a pensé le premier à ce système dit de la
« partie double » et auquel les capitalistes, passés ou actuels, reconnaissants,
auraient dû depuis longtemps dresser un monument pour l’immense service
qu’il a rendu à la cause du capitalisme.

Nous montrerons ultérieurement que cette invention majeure, qui permet


de nos jours de vérifier en permanence la conservation du capital financier et
de calculer des profits financiers réels après cette conservation, pourra être
mise au service des causes écologique et humaine que nous défendons dans
ce manifeste. Cette invention, qui a créé le problème actuel, sera la clef de sa
solution !

Mais reprenons le cas de la filiale F, en supposant maintenant que le gérant


achète pour une somme de 100 sur le marché espagnol une marchandise
destinée à la revente dans un autre pays. Que va-t-il se passer dans le bilan de
Datini ? À l’actif, la marchandise de 100 (ou plus exactement le coût d’achat
de la marchandise) va se substituer au montant d’argent concret de 100, ce
dernier étant versé au fournisseur. Le montant de l’actif reste donc
globalement le même, et comme ce montant est toujours dû à Datini au titre
du capital qu’il a prêté, la filiale n’a toujours pas eu de bénéfice à ce stade.
Passons maintenant à la phase cruciale de la vente et supposons que la
marchandise achetée pour 100 soit revendue au comptant pour un prix de 300
et que Datini paye immédiatement, grâce à cette rentrée d’argent, la somme
globale de 50 qu’il doit à ses salariés. La somme nette qu’il perçoit au titre de
la vente est donc seulement de 250. C’est cette somme qui va apparaître au
bilan final du premier mois d’activité qui se présente comme ci-dessous.
Bilan de la filiale F au premier mois d’activité

Actifs Passif (dettes)

Argent concret 250 Mon capital 100

Profit net qu’il a plu à Dieu de 150


me donner

Datini peut maintenant comparer le montant final d’actif disponible de 250


avec sa mise en capital de 100 et en tirer la conclusion qu’il a fait un bénéfice
de 150. Son comptable l’a inscrit en tant que somme due à son égard
au passif du bilan. Notons que, comme c’est traditionnellement le cas à cette
époque et le sera jusqu’aux années 1800 en Europe, l’apparition de ce profit
net est justifiée par un « don de Dieu ». Comme le montre Origo{8}, Datini est
en effet angoissé par son activité de capitaliste. Il sait très bien qu’il n’est pas
en règle avec Dieu, car il prête à intérêt lors de ses activités bancaires, ce qui
est en principe interdit par l’Église catholique dont il est un des fidèles les
plus assidus. Par ailleurs, il n’investit pas tous ses bénéfices dans ses
entreprises : il possède une grosse fortune immobilière et mène un grand train
de vie qui fait jaser. Alors, pour se disculper, très souvent, il fait ce qu’on
pourrait appeler, en langage moderne, de la responsabilité sociétale des
entreprises (RSE), du moins au sens anglo-saxon du terme : non seulement il
donne aux pauvres et fait pénitence, mais il finance aussi des œuvres
charitables et des églises. Avec l’appui des autorités ecclésiastiques, il se sent
alors autorisé à dire que Dieu a sanctifié son entreprise et même son bénéfice.
Fort de cette conviction morale, il revendique même, comme on le verra, une
protection sociale des autorités politiques. Max Weber s’est trompé en faisant
de l’éthique protestante la base de l’esprit du capitalisme{9}. Il faut rendre à
César ce qui est à César : c’est cet homme d’affaires catholique de l’Italie du
Nord qui symbolise la naissance du capitalisme moderne et non ses
successeurs anglais ou allemands du xvie siècle ! Ce « bon » catholique de
Datini avait déjà trouvé le moyen de concilier son activité de capitaliste et ses
convictions religieuses et de faire croire à ses concitoyens que ses nombres
étaient sanctifiés par Dieu ! Avec ses coreligionnaires, il a inventé la
comptabilité capitaliste moderne en partie double, un système qui permet de
suivre en permanence la conservation de son capital et la mesure de ses
profits réels{10}.

Soulignons que si Datini avait été obligé de faire une nouvelle mise en
capital au cours de cette période pour acheter une autre marchandise, cette
nouvelle mise aurait été à nouveau inscrite au passif, si bien que l’actif
correspondant n’aurait évidemment pas été considéré comme donnant lieu à
bénéfice. Marx, par contre, a décrit le schéma du cycle de l’argent dans la
firme capitaliste comme une comparaison de montants d’actifs du type
AMA’ (argent initial, marchandise, argent final). Mais on ne peut analyser
correctement la formation du profit capitaliste à partir d’une simple
circulation d’actifs{11}. Marx n’a pas du tout vu que le cycle comptable des
capitalistes praticiens est beaucoup plus complexe et que le capital n’est pas
un actif mais une dette ; une conception, il est vrai, difficile à admettre pour
un économiste.

Terminons sur ce point en ajoutant que ces capitalistes praticiens n’ont pas
seulement inventé le bilan pour y inscrire au passif le capital et son petit, le
profit. Ils ont aussi inventé le compte de résultat (ou d’exploitation ou encore
de pertes et profits) qui sert à expliquer comment le profit a été généré. Ce
compte est en quelque sorte un document annexé au bilan pour analyser les
mouvements positifs et négatifs du bilan qui ont généré le profit (ou la perte).
Ici, dans le cas de la filiale F, c’est relativement simple : il n’y a eu dans cette
dernière phase de la vente des marchandises que trois mouvements ayant
généré ce profit net de 150, c’est-à-dire l’augmentation potentielle du capital.
On a en effet un mouvement d’actif positif de 300 qui correspond à la rentrée
en caisse causée par la vente de la marchandise à un client, un mouvement
négatif de 100 qui fait suite à la sortie du stock de marchandise de l’actif
pour le remettre à ce client et un autre mouvement négatif de 50 pour payer
les salaires des ouvriers et du gérant.

Dans le langage des comptables, un mouvement lié à l’exploitation qui,


comme les ventes, augmente le profit (c’est-à-dire du même coup,
potentiellement, le capital financier) est appelé un produit et un mouvement
qui, comme la sortie de marchandises ou les payes de salaires, le diminue est
appelé une charge. Nous avons donc affaire ici à un produit de vente de 300,
une charge de sortie de marchandises de 100 et une charge pour la paye des
employés de 50 qui conduisent, par différence, au profit net de 150. Ces
informations vont apparaître dans une annexe au bilan du type suivant :
Compte de résultat (première période)

Produit (prix de vente de la marchandise vendue) + 300

Charge (de coût d’achat de la marchandise vendue) − 100

Charge (de coûts salariaux) − 50

Profit net (d’exploitation) 150

L’utilité de ce type d’information est manifeste : le capitaliste peut


immédiatement connaître son taux de marge d’exploitation de 150 % (150 de
profit net divisé par 100 de coût de la marchandise). Ceci dit, reprenons la
suite de notre exemple avec ce profit de 150 inscrit au passif du bilan : ce
profit est dû à Datini. Il peut l’utiliser en totalité pour lui et sa famille, ce qui
lui permettrait par exemple d’acheter de nouvelles résidences secondaires ou
de faire des dons à l’Église{12} ou, au contraire, de faire « ruisseler » (comme
on dit aujourd’hui) la somme correspondante dans ses affaires pour les
développer. Quoi qu’il en soit, avec ce système comptable et ce calcul d’un
profit net, Datini est sûr que même après avoir totalement consommé son
profit, il peut garder une somme de 100 pour recommencer ses opérations sur
la même base de capital et ainsi assurer la pérennité de son exploitation et la
vie de sa famille{13}. Le capital à conserver, dans cette optique, n’est donc pas
un moyen mais une fin en soi. Quant aux salariés, nous voyons que, dans le
traitement classique qui leur est fait en comptabilité capitaliste, ils
n’apparaissent ni comme un capital à conserver au passif du bilan ni comme
un actif à user progressivement. Ils sont apparemment simplement des
charges qui viennent diminuer les profits des capitalistes au moment de la
paye. Cette observation nous mène à approfondir leur sort.

Le traitement des salariés dans la comptabilité capitaliste


classique
Datini avait en fait de nombreux salariés, tout particulièrement dans ses
ateliers de l’industrie lainière. Contrairement à ce qui a été souvent affirmé,
notamment par Meiksins Wood{14}, le capitalisme de cette Italie du Nord des
xiiie et xive siècles n’était pas seulement un capitalisme marchand se
réduisant à des opérations commerciales visant à obtenir des profits par
simple revente de marchandises achetées : il était aussi un capitalisme
industriel. Marx, comme le montre Baechler{15}, ne s’y est guère intéressé : il
n’y voyait que des cas sporadiques de capitalisme manufacturier et préférait
focaliser son attention sur les grandes fabriques industrielles qui sont
apparues beaucoup plus tard.

Pourtant, les caractéristiques des manufactures de l’Italie du Nord du


temps de Datini anticipaient largement les fabriques de la révolution
industrielle anglaise, ne serait-ce que par la discipline de travail et
l’exploitation des ouvriers. À Florence notamment, comme le montre
Piper{16}, il y avait de nombreuses guildes dont l’accès était interdit à la
plupart des ouvriers et des petits artisans : ceux-ci étaient donc soumis à leurs
lois sans participer aux décisions. On nommait les membres des guildes le
« populo grasso » (les bourgeois capitalistes, pratiquement) et les autres le
« popolo minuto » (menu peuple) : c’était déjà une partition nette des classes.
La plus grosse partie de ce « popolo minuto » était les « Ciompi » (les
compagnons en italien de l’époque), dont une majorité était des travailleurs
de l’industrie textile. Cette industrie était souvent organisée selon le système
du Verlag (ou de la manufacture dispersée) avec un marchand de laine
(Lanaiolo) qui restait propriétaire de la matière première pendant tout le
procès de production (pratiquement achat-production-vente). Donc, le
Lanaiolo était à la fois un commerçant capitaliste et un entrepreneur directeur
du processus de production dans son intégralité. Mais il y avait aussi
plusieurs milliers de travailleurs salariés Ciompi dans des ateliers soumis à la
juridiction de la Arte della Lana (la corporation de la laine) parmi les quelque
90 000 habitants de Florence.

Dans cette cité, comme dans d’autres en Italie du Nord, les différences de
statut provoquèrent des conflits incessants vers 1340. Au plus bas de l’échelle
étaient les gratteurs de laine. L’un d’entre eux, en 1345, Ciuto Brandini,
voulu fonder un syndicat, mais les ordonnances de la Podesta (le premier
magistrat de la ville) interdisaient aux travailleurs toute association alors que
les maîtres pouvaient former leurs guildes, qui étaient de fait des syndicats
d’employeurs. Elles interdisaient même tout rassemblement. Pour les motifs
de formation de bande et de rassemblement, Ciuto fut pendu le 24 mai 1345.

Même s’il existait, dans certains cas déjà, des salaires minima, les
conditions de travail étaient extrêmement dures : une surveillance assurée par
les ufficiale forestieri (des contremaîtres souvent étrangers aidés par des
ouvriers espions) assortie de peines corporelles et de tortures pour garantir les
16 à 18 heures de travail journalières ! Pas étonnant qu’il y ait eu de
nombreuses révoltes, non seulement à Florence mais aussi dans d’autres
cités, par exemple à Sienne. En fait, les travailleurs étaient traités comme une
possession vivante, dans des conditions pires encore que celles des esclaves,
qui servaient de domestiques aux capitalistes. Du fait de leurs très bas salaires
et pour survivre et payer leurs impôts, ils étaient souvent contraints de mettre
en gage leurs outils.

Pour aggraver les choses, en 1371, un décret de la Arte della Lana stipula
que ceux qui ne pouvaient pas payer leurs dettes en argent devaient travailler
pour les rembourser, et devenaient de fait des salariés esclaves (Piper parle de
« Lohnsklaverei »{17}). Ces capitalistes, qui mènent leurs salariés d’une main
de fer, sont (déjà !) soutenus par le droit des entreprises que met en place le
pouvoir politique. En 1298, un acte de la Signoria{18} interdit aux Ciompi de
vendre des produits à d’autres que leur Lanaiolo : comme dans le cas déjà
évoqué plus haut de la Podesta, le politique fait alliance avec les grands
capitalistes{19}.

Les Ciompi aspirent non seulement à de meilleures conditions de travail et


de meilleurs salaires, mais veulent aussi participer à toutes les décisions qui
les concernent, y compris dans les instances politiques, au plus haut niveau.
Ils s’organisent facilement car ils travaillent ensemble dans des ateliers
centraux. Ils ne veulent plus de ufficialle forestieri dans les entreprises et
exigent de participer au gouvernement de la ville. Suite à une grève terrible
en 1378, la Signoria leur concède le pouvoir. Mais cette révolution
victorieuse ne sera qu’un feu de paille car, très vite, les capitalistes de la ville
se liguent pour organiser un blocus de l’approvisionnement en laine avec
l’appui des anciens maîtres de la ville et de la noblesse. Faute de pouvoir
exercer un travail indépendant, les révolutionnaires se rendent et leurs chefs
sont arrêtés.

Tel est le cadre social, juridique et politique dans lequel Datini gouverne le
travail de ses salariés. Un cadre qui montre que, dès la naissance du
capitalisme moderne, des lois entérinent le pouvoir des capitalistes et
notamment celui d’imposer leur type de comptabilité ou, dit en langage
moderne (voir infra), leur « gouvernance par les nombres ». Le capitalisme
moderne et son modèle économique ne sont donc pas nés dans le cadre de
gentils rapports contractuels, comme le prétendent la théorie néoclassique et
la théorie de l’agence{20}, mais bien dans le cadre de conflits « réglés » par le
politique : ils n’ont donc pas été le fait d’un état d’opinion général. Nous
montrerons que cette intervention du politique a été constante, tout
particulièrement dans le domaine comptable, et qu’il n’y a jamais eu de
domination des nombres sans l’aide de lois : lois capitalistes et nombres
capitalistes s’appuient mutuellement.

Nous allons maintenant tâcher d’approfondir comment les relations de


travail se traduisent concrètement dans la comptabilité d’un capitaliste tel que
Datini. Nous avons examiné précédemment les enregistrements comptables
lors de la fondation et de l’exploitation de sa filiale espagnole. Nous avons vu
que dans ce type de comptabilité traditionnelle, encore en usage de nos jours
dans les firmes commerciales, y compris les plus grandes, il est difficile de
voir figurer la moindre trace du travail au bilan avant la paye en fin de mois.
Ceci alors que le capital financier figure en toute clarté au passif sous la
forme de capital-dette à conserver avec pour contrepartie des actifs à utiliser.
On dit que Ford, ce grand magnat de l’industrie américaine des années 1920,
avait une fois convoqué son comptable et lui avait marqué son étonnement de
ce que ses employés, la principale richesse de son entreprise (selon ses dires),
ne figuraient pas au bilan de sa firme automobile : nul doute que ce
comptable, tremblant, lui a répondu que c’est ainsi que tous ses confrères, ou
presque, ont toujours procédé. En fait, s’il avait été quelque peu théoricien, il
aurait pu lui expliquer qu’il pouvait très bien accéder à son désir à partir
d’une légère complexification des écritures classiques, ce que nous allons
expliquer, car cela présente un grand intérêt pour mieux comprendre la
logique comptable capitaliste à l’œuvre en matière de « capital humain », un
terme qui, nous le verrons, peut avoir une acception totalement différente
dans le cadre d’une économie vraiment humaine.

En effet, tout le courant américain de l’école dite des ressources humaines,


avec à leur tête des économistes très célèbres comme Becker et Kendrick{21},
est extrêmement friand d’un type de variante comptable qui permet de faire
enfin apparaître le capital humain à l’actif en tant qu’investissement de
l’entreprise capitaliste, traitant ainsi ce capital, apparemment, sur un pied
d’égalité avec le capital financier.

Ce traitement capitaliste du capital humain consiste, dès l’embauche des


salariés, à inscrire au passif du bilan initial la « dette{22} » de salaire due à la
fin de la période (ou pour plusieurs périodes en cas de contrat de longue
durée), avec pour contrepartie à l’actif le coût d’usage des salariés pour cette
ou ces période(s). De cette façon, on voit (enfin) apparaître à l’actif du bilan
non pas le coût d’achat du salarié, qui serait alors traité comme un esclave,
mais bien l’investissement du capitaliste dans la force de travail de ce salarié,
ceci en contrepartie d’un engagement de payer une « dette » de salaire. Lors
du bilan suivant, après achat des marchandises, il suffira de substituer à
l’argent la marchandise achetée sans changer le reste du bilan et à ce stade du
raisonnement on pourra dire que le coût global de la marchandise sera de 150
si on somme le coût salarial inscrit à l’actif (50) et le coût de la marchandise
achetée (100). Ensuite, lors de la vente, il suffira de comptabiliser une charge
globale de 150 et un produit de 300 pour retrouver un profit de 150. Par
ailleurs, lors du paiement des salaires, la « dette » salariale sera éliminée du
bilan en contrepartie du prélèvement correspondant sur la caisse. Ce type de
traitement des salaires futurs comme un investissement est très prisé de nos
jours. Par exemple, la philosophe Valérie Charolles propose de créer un
« actif salarial » sur la base des contrats de travail des personnes en contrat à
durée déterminée et, en contrepartie, au passif, une « dette salariale » qui
ferait partie des fonds propres de l’entreprise, au même titre que son
capital{23}.

Mais finalement, toute cette complication ne change strictement rien


fondamentalement au bilan final, ni du point de vue de la forme, ni de celui
des grandeurs, et ne modifie pas le compte de résultat : les salaires restent
considérés comme des charges du capital financier. Ces opérations qui
permettent de traiter une embauche d’un salarié comme un investissement à
l’actif et comme une « dette » à payer au passif ne changent absolument rien
au sort du salarié qui, d’ailleurs, ne se préoccupe guère de cette « sauce
comptable » si elle n’améliore en rien sa paye, ses conditions de travail et son
pouvoir dans l’entreprise. Sa paye reste la même puisque son apport de
capital n’est pas reconnu comme un vrai capital. Elle reste toujours une sorte
de provision à payer par les capitalistes sur la base du contrat de travail, dans
le cadre d’un marché du travail. Son apport de capital n’apparaît toujours pas
sous le terme de capital, à égalité avec celui des apporteurs de capital
financier. Cette considération nous amène à approfondir quelque peu les
concepts de capital et de dette, ce qui est névralgique pour comprendre la
révolution comptable que nous introduirons par la suite.

Réflexion complémentaire sur les concepts de capital et de dette

Nous avons vu que le capital en comptabilité classique est une dette à


l’égard du capitaliste à rembourser intégralement. Mais nous venons de voir
aussi qu’il peut y avoir des dettes de salaires, notamment, évidemment, dans
le cas de salaires non payés. Il est facile de trouver d’autres types de dettes,
comme les dettes d’emprunts bancaires qui jouent déjà à l’époque de Datini
un certain rôle dans le financement des entreprises. Toutes ces dettes vont
figurer au passif du bilan de type capitaliste. Mais alors, question
fondamentale, sont-elles de même nature entre elles et de la même nature que
la dette de capital envers Datini ? La réponse est non. Nous allons le montrer
en opérant une classification ternaire de ces dettes.
Dans la première catégorie de dettes, on va trouver la dette au titre des
apports faits par les propriétaires des entreprises individuelles et les associés
des entreprises en société. Ce type de dette comptable, comme celle à l’égard
de Datini, a trois particularités. La première, comme nous l’avons vu, est
qu’elle concerne un montant de monnaie prêté à rembourser intégralement,
sans condition. On n’imagine pas qu’une entreprise à qui un capitaliste aurait
prêté son argent s’exonère de ce remboursement total : ce serait la négation
même du concept de capital. Notons que cet engagement ne signifie pas que
des événements (catastrophes naturelles ou crises économiques, par exemple)
ne puissent pas conduire à une impossibilité effective de remboursement
total : nous n’envisageons ici que des non-remboursements du fait de la
volonté de l’emprunteur. Nous dirons donc que, sauf incident de cette nature,
le capital financier est protégé et doit être intégralement remboursé. Cette
règle est toujours d’actualité de nos jours. À ce propos, soulignons que, selon
Polanyi{24}, le capitalisme aurait entraîné un mouvement général de
marchandisation de toutes les choses. Cette formule est inexacte car trop
générale. En effet, comme on l’a montré, il y a bien une chose qui dans la
comptabilité capitaliste n’est pas considérée comme une marchandise, c’est le
capital financier du capitaliste : il est traité comme une dette à rembourser
systématiquement et intégralement{25} !

La deuxième particularité, également fondamentale, est qu’en droit


capitaliste ce type de prêt donne généralement le pouvoir de gouverner
l’entreprise et de s’approprier le profit. Les capitalistes sont des monarques
dans leur entreprise, établis comme tels par le pouvoir politique. C’est la
règle depuis le temps de Datini jusqu’à nos jours, fondée sur des arguments
économiques et juridiques, tels que la prise de risque, que nous discuterons
plus tard. Comme le disent Nitzan et Bichler, « le capital, c’est le
pouvoir{26} ». Ce fait a également été récemment souligné par l’entrepreneur
social Jean-Marc Borello : « Le sujet du capital est en réalité un sujet de
gouvernance{27}. »

La troisième particularité, secondaire selon nous, est que cette dette n’est
associée à aucun délai de remboursement, sinon la fin de l’entreprise ou du
contrat de société. Nous dirons donc que ce type de dette est relatif à un
emprunt qui doit être intégralement remboursé et qui donne le pouvoir.
Dans la deuxième catégorie de dette, on va trouver les dettes bancaires et
les dettes fournisseurs. La différence fondamentale avec les dettes de capital
est que ces dettes ne donnent généralement pas le pouvoir dans l’entreprise,
tout du moins du point de vue juridique (en droit des sociétés et en droit
comptable notamment) : de ce fait, elles ne donnent droit qu’à des intérêts et
non au profit résiduel. Une autre différence, secondaire, est qu’elles sont le
plus souvent assorties d’un délai de remboursement. Le point commun avec
le capital-dette est qu’elles sont relatives à des emprunts à rembourser
intégralement et sans condition. En résumé, on peut les considérer comme
des sortes de dettes de capital non assorties du pouvoir de direction.

La troisième catégorie de dette regroupe les dettes de l’entreprise envers


les salariés. Ces types de dettes sont totalement différents des deux
précédents pour trois raisons principales. Premièrement, ces dettes concernent
un capital humain (et non financier), ce qui va être, dans le système
capitaliste, la cause des deux autres différences. Deuxièmement, en droit
capitaliste, celui qui est de mise encore aujourd’hui, elles ne donnent jamais
accès au pouvoir dans l’entreprise. Troisièmement, comme elles sont
généralement négociées sur un marché, celui du travail, elles sont tributaires
de ses fluctuations et donc n’assurent pas forcément (c’est un euphémisme)
une conservation systématique des emprunts de main-d’œuvre faits par les
entreprises capitalistes sur ce marché. Même en France, dans un pays
capitaliste parmi les plus avancés au monde sur le plan de la protection du
travail, le salaire minimum imposé par la législation du travail ne suffit pas
pour vivre dignement. Donc, en aucun cas, ces dettes salariales ne peuvent
être assimilées à des dettes de capital comme celles de l’entreprise envers les
capitalistes et les banques{28}. Elles n’ont qu’un seul point commun : ce sont
des sommes de monnaie à payer.

La condition du salarié dans la comptabilité capitaliste


L’analyse du système comptable de Datini nous permet maintenant de
traiter de façon précise d’une question essentielle pour l’appréciation du
système capitaliste : le statut comptable du salarié. Nous allons montrer que
ce dernier est à la fois un simple moyen d’action pour le capitaliste et une
charge. Dans une des sentences les plus citées de son livre Métaphysique des
mœurs{29}, le philosophe Kant demande à tout être humain d’observer cette
règle fondamentale : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien
en toi qu’en autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un
moyen. » De fait, cette magnifique proposition n’est que la paraphrase de
préceptes moraux déjà formulés depuis longtemps par les religions,
notamment la religion catholique : « Aime ton prochain comme toi-même »,
etc. On la trouve aussi dans certaines déclarations générales humanistes.

Mais peu importe ! Ce qui nous intéresse, c’est que, visiblement, les
capitalistes n’ont que faire de tous ces beaux discours des philosophes et des
religieux, même s’ils sont des pratiquants de la religion catholique comme
l’était Datini. En effet, comme nous l’avons vu, en théorie et en pratique
comptable capitaliste, le capital financier est traité comme une chose
absolument à conserver pour elle-même et donc inscrite en dette au passif,
alors que le salarié, lui, est un simple moyen, soit inscrit à l’actif de
l’entreprise puis indirectement passé en charges, soit directement passé en
charges sur la base du prix d’achat de sa force de travail sur un marché. Il
n’est jamais considéré comme un capital au sens comptable, c’est-à-dire,
comme le veut Kant, une fin en soi. Pour ce qui est de Datini en tout cas, ses
salariés comme ses esclaves sont bien de simples moyens d’action.

Ces précisions sur le thème du capital comptable en comptabilité


capitaliste classique nous conduisent à attirer l’attention de notre lecteur sur
un point crucial. La plupart des économistes ignorent la comptabilité et
donnent le nom de capital aussi bien à des actifs financiers (comme des
machines), humains (au sens de Ford ou Becker) ou même naturels (voir
infra), ce qui donne l’impression d’une stricte égalité de sort des trois
capitaux. Mais cela masque totalement la réalité économique : celle qui
résulte de la comptabilité moderne capitaliste qui traite au passif des bilans
seulement les apports financiers comme des capitaux-dettes à conserver et qui
considère les autres apports humains et naturels comme de simples actifs à
user sans garantie de conservation stricte. Le pire se produit dans la vie
courante, dans les articles de journaux, à la radio, à la télévision : le terme de
capital est employé à toutes les sauces, sans définition. Attention donc, un
capital peut en cacher un autre !

En tout cas, pour en revenir à Datini et à ses successeurs, il est clair que le
traitement comptable de ses employés, c’est-à-dire de son « capital » humain,
n’a rien à voir avec celui de son (vrai) capital, le capital financier. Soulignons
qu’en ce qui concerne le capital naturel, on n’avait à l’époque aucune raison
de se soucier de sa conservation : donc nulle trace en comptabilité de la
nature, sauf le coût d’achat des matières utilisées pour la fabrication des
produits. La nature est déjà vue comme une ressource à exploiter sans
discernement : Datini et ses confrères sont, outre les premiers capitalistes à
utiliser la partie double, les premiers modernes qui traitent systématiquement
la nature comme un simple objet.

Cette terrible disparité de traitement entre les différents capitaux résulte


d’une construction délibérément voulue par les capitalistes, et répond donc
aux « besoins » d’un groupe social très particulier. Elle aboutit à un type de
compte de résultat qui est non seulement antisocial mais aussi
antiéconomique. Antisocial car il dresse les hommes les uns contre les autres.
Le salarié, dans cette terrible conception de la comptabilité, devient une
charge pour le capitaliste : homo lupus homini (l’homme est un loup pour
l’homme), comme le disait Hobbes ! Antiéconomique car il pousse, de par sa
structure même, à une réduction des salaires et donc aussi de l’emploi.

Alors que le capital à conserver apparaît comme une contrainte stricte à


respecter (à rembourser), le salaire et l’emploi sont des variables à ajuster
pour augmenter le profit du capitaliste, ce type de profit étant le critère
essentiel de la performance. Une telle mesure de la performance ne peut donc
que contrecarrer toutes les actions qui visent à éviter le chômage et les bas
salaires. Fondamentalement, structurellement, elle pousse à produire des
chômeurs et/ou des bas salaires.

Quelles que soient les solutions proposées par les économistes pour
relancer les économies capitalistes défaillantes (comme la baisse des taux
d’intérêt et la relance de la consommation de type keynésien{30}), elles
buteront sur la base comptable de ce système économique pervers qui a
décidé de ne conserver qu’un seul type de capital. En somme, les
économistes keynésiens apparaissent comme des acteurs secondaires qui
jouent le rôle de rafistoleurs d’un système gouverné par des comptables au
service du capital financier.

Pour en finir avec cette présentation de la comptabilité capitaliste


classique, il nous reste un dernier point à traiter : celui de l’évaluation des
actifs. Le lecteur a peut-être remarqué que dans le système comptable de
Datini, il n’est pas question, avant leur vente finale, de valoriser les
marchandises autrement que sur la base du capital-dette qui a été apporté à
l’entreprise, c’est-à-dire la somme de 100. On retrouve bien cette somme de
100 lors du bilan de fondation et lors du bilan après achat des marchandises.
On voit que les marchandises achetées, qui pourraient très bien être cotées sur
un marché (comme celui de la laine), ne sont pas évaluées à leur prix
potentiel de vente (300) mais bien à leur prix d’achat, ce qui fait que le bilan
correspondant ne reflète absolument pas leur valeur potentielle de vente, leur
« juste valeur » comme on dirait dans le langage d’aujourd’hui. Ce n’est donc
qu’au moment de la vente que la valeur de marché se manifeste et que le
profit brut de 200 apparaît. Pourquoi ? En vertu d’une prudence de règle à
l’époque qui correspond au vieux dicton : on ne vend pas la peau de l’ours
avant de l’avoir tué (la traduction comptable étant : on ne prend pas pour un
bénéfice un rêve de bénéfice).

Quelles sont les raisons de cette prudence qui va dominer quasi totalement
la comptabilité pendant des siècles, jusqu’aux années 1970-1980 ? Il y en a
deux fondamentalement. La première a déjà été énoncée : Datini ne confond
pas un bénéfice espéré et un bénéfice réalisé. Il a sans doute dans sa tête ou
griffonné dans un calepin une estimation des profits qu’il espère tirer de ses
opérations, mais il ne les inscrit pas dans son bénéfice comptable car celui-ci
lui sert à se renseigner sur des résultats (au sens propre du terme, résultat
allant de pair avec réalisation). Remarquons donc que rien n’empêche un
comptable de tenir une comptabilité parallèle relative à des prévisions : les
comptables traditionnels, contrairement à ce qui est dit le plus souvent,
peuvent se tourner vers le futur mais, tout comme Datini, ils ne confondent
pas et ne mélangent pas les rêves et les réalités ! La deuxième raison, plus
profonde, est qu’à l’époque, l’objectif de ces grands capitalistes n’est pas de
revendre leur entreprise, mais bien au contraire de la conserver pour la
transmettre à leurs fils (sexisme oblige). La connaissance de la valeur de
revente de leur entreprise ne les intéresse absolument pas et donc leur
comptabilité en valeurs-coûts n’est pas destinée à mesurer leur richesse (la
valeur de revente de leur firme) mais bien à assurer la conservation de leur
capital.

Tel est le puissant mais très peu connu système de comptabilité qui a été
mis au point à la fin du Moyen Âge et qui gouverne encore largement
aujourd’hui toute l’activité mondiale, y compris celle de pays communistes
comme la Chine et la Corée du Nord. Ce système, élaboré au profit d’un
groupe social particulier, a cependant subi récemment quelques
transformations qui ont contribué à le rendre pire encore. La faute aux
normes de reporting internationales IAS (International Accounting
Standards) puis IFRS (International Financial Reporting Standards), dont
nous reparlerons plus longuement. Elles apparaissent dans les années 1970,
dans le contexte de la révolution néolibérale initiée par Ronald Reagan et
Margaret Thatcher. La tendance est alors de favoriser encore plus le pouvoir
et les moyens d’action des actionnaires des grandes entreprises, en facilitant
notamment le développement de leurs « jeux boursiers ». Pour cela, de
nouveaux principes comptables d’évaluation des bilans, notamment des
actifs, apparaissent. Il s’agit de permettre d’évaluer certains actifs – comme
les actifs financiers – à leur « juste valeur », c’est-à-dire leur valeur
potentielle de vente sur un marché. On admet alors un enregistrement de
bénéfices potentiels, une aberration pour Datini. Ces bénéfices potentiels sont
déterminés sur la base d’un taux de rentabilité exigé de l’ordre de 10 à 15 %,
une folie de plus du capitalisme qui met encore davantage en danger la
planète (voir infra).

Cette étude historique du développement de la comptabilité capitaliste livre


donc une information cruciale : il peut y avoir des conceptions différentes du
profit, y compris dans le système capitaliste. Ceci nous servira quand nous
discuterons d’un nouveau concept de performance anticapitaliste qui englobe
encore plus de catégories d’intérêts. Mais, heureusement, la comptabilité
classique chère à Datini reste encore présente de nos jours, notamment dans
les petites et moyennes entreprises{31}. Nous pouvons la caractériser comme
un modèle qui fait de la conservation de leur capital argent au niveau de leur
entreprise l’objectif numéro un des capitalistes, ce qui leur permet ainsi de
calculer des profits réels, du moins à ce qui leur semble dans le cadre de leur
conception du capital.

La figure 1 (adaptée au cas d’une entreprise industrielle avec des machines


et des matières premières) ci-après synthétise les développements précédents.
Elle montre l’influence du montant du capital-dette (la mise de capital à
conserver). C’est ce montant figurant au passif du bilan qui détermine la
valeur des actifs utilisés (avant leur revente) et qui permet de calculer un
profit financier intégralement distribuable sans mettre en cause la
conservation du capital-dette.

Figure 1. Le modèle comptable classique du capital-dette financier

Dans cette représentation sans bilan, le passif est ce qui figure à droite du cadre et l’actif ce qui est
dans le cadre. Le coût de production des produits vendus (CPPV) est en bas à gauche et le montant des
ventes à droite (à l’extérieur du cadre pour marquer la relation avec les clients). On voit comment
l’entreprise, grâce à ce cycle d’opérations, arrive à maintenir son capital et faire un profit si les ventes
couvrent le coût de production. (MP = matières premières.)

Pour conclure cette partie historique, nous pouvons affirmer que vers la fin
du Moyen Âge, des capitalistes comme Datini, aidés de leurs comptables, ont
réussi, avec l’appui des pouvoirs politiques de l’époque, à créer un redoutable
système de conservation permanente de leur capital financier. Ils ont compris
qu’il n’était pas possible de créer de la valeur sans avoir d’abord conservé
leur capital. Mais ils l’ont fait au détriment de la nature et de leurs employés.
C’est justement la conservation (systématique) de ce capital financier, par
opposition à celles du capital humain et du capital naturel, qui est la
caractéristique fondamentale et anormale du système capitaliste et de sa
modernité, avant même toute question relative au problème du profit ou de la
propriété privée. Il s’agit d’un choix à la fois immoral, injuste et
antiéconomique. Le philosophe André Comte-Sponville dans son livre Le
Capitalisme est-il moral ? défend la thèse que le capitalisme est amoral et
cite à l’appui de sa démonstration le fait que la comptabilité est une technique
neutre{32}. En effet, affirme-t-il, en comptabilité, deux plus deux égale quatre,
ce qui relève de l’ordre pascalien des sciences et non de la morale. Mais ce
philosophe a une vision sommaire de la comptabilité, c’est le moins que l’on
puisse dire. En fait, la comptabilité capitaliste est bien au service d’une
idéologie, d’une vision{33} du monde à la fois égoïste et moderne, ce qui la
rend si dévastatrice.

Nous allons voir maintenant que ce système aberrant non seulement


perdure mais a été renforcé, du fait de l’action des pouvoirs socialistes et
libéraux qui se sont succédé aux xxe et xxie siècles, avec une législation
internationale qui instaure une véritable constitution économique mondiale.
Chapitre 2
Comment ce mode de calcul malfaisant
est entériné dans une constitution
mondiale
Notre démonstration sera basée sur la présentation de neuf thèses
successives.

Première thèse : les marchés et toute l’économie actuelle sont


dominés par des lois comptables
Depuis la publication en 1776 par Adam Smith de son fameux livre sur La
Richesse des nations{34}, la plupart des économistes libéraux répètent à
longueur de temps que toutes les firmes du monde sont sujettes à la dure loi
du marché. Le marché domine le monde, nous demande-t-on de croire. Il a sa
loi que vous devez respecter, vous n’y pouvez rien faire, soyez réaliste ! Sans
arrêt, de soi-disant experts économiques sont convoqués à la télévision pour
rabâcher cette antienne et nous persuader que rien ne peut s’opposer aux lois
du Marché (avec un grand M pour signifier qu’il est unique). Cette thèse des
lois du Marché et de son caractère autorégulateur (avec son jeu d’intersection
de courbes d’offre et de demande) est répandue partout. Elle a gagné de très
larges sphères, y compris celle des philosophes. Habermas parle par exemple
de l’« autorégulation de la croissance économique{35} ».

Pour nous, cette idée est erronée. L’erreur de ceux qui la défendent vient
au mieux d’une analyse insuffisante du fonctionnement réel du marché ou, au
pire, d’une volonté de manipulation des esprits. Elle remonte à Adam Smith,
qui a joué un rôle majeur dans sa naissance. Ce fondateur de la science
économique est réputé pour avoir décrit « la main invisible du marché », une
main de fer qui dirige toute l’économie. Le problème du célèbre écossais est
qu’il passe complètement à côté d’un élément crucial du fonctionnement du
marché capitaliste : en effet, s’il a vu la « main invisible du marché », il n’a
pas vu la main visible des comptables qui régulent ce marché, avec l’appui
du droit commercial des États !

Nous allons prouver que, pratiquement, depuis l’époque de Datini, ce sont


ces comptables, ces agents des capitalistes, des êtres en chair et en os, et non
des abstractions ou des courbes, qui fixent les règles de base du
fonctionnement des marchés et organisent sa « bienfaisance » pour leur profit
et celui de leurs maîtres : il n’y a donc jamais eu de pouvoir impersonnel du
marché ou des nombres ! Nous montrerons également que, de nos jours, avec
l’aide des gouvernements socialistes et libéraux qui se sont succédé depuis
1945, les défenseurs du capitalisme ont même réussi à fonder une loi
comptable mondiale qui n’a pas d’équivalent dans les sphères sociale et
environnementale.

Contrairement à ce que croyait Smith, et ce que croient un grand nombre


d’économistes et de personnes qui les écoutent, la force principale qui mène
le monde actuel ne réside pas tant dans l’action des marchés anonymes mais
bien dans celle des capitalistes et des comptables des grandes entreprises qui
en fixent les règles du jeu. Tout marché capitaliste moderne a besoin de lois
et de juges. Des lois émanant d’êtres humains parfaitement identifiables. Des
lois très spécifiques qui impriment aux marchés des caractéristiques très
particulières en fonction d’intérêts variables, plus ou moins sordides selon le
cas. De cette régulation par des lois comptables il résulte qu’il n’y a pas de
concept général de Marché mais bien différents types de marchés, dont le
marché capitaliste n’est qu’un cas parmi d’autres.

À cet égard, le concept de coût qui sert de base à la formation des prix joue
un rôle majeur : selon que ce coût intègre ou non des éléments permettant la
protection de tous les capitaux ou de seulement certains d’entre eux, on
obtient des types de marché totalement différents. Or ce concept de coût est
construit dans les officines comptables en liaison avec le concept de capital à
conserver. Il n’y a donc pas de loi du Marché mais des lois de différents
marchés régulés par des comptables qui peuvent être d’obédiences
philosophique, morale, politique très différentes selon leurs conceptions du
capital et des coûts de production.

De nos jours, la configuration de base du marché capitaliste est


fondamentalement la même qu’à l’époque du capitaine d’industrie de
Prato{36}. Plus de 700 ans après la fondation du capitalisme moderne,
l’économie est toujours dominée par les mêmes outils comptables
fondamentaux apparus avec le système de la partie double. Qu’on en juge par
l’extraordinaire stabilité des structures des bilans et des comptes de résultat :
Datini pourrait reconnaître ses comptes dans ceux d’un supermarché actuel !
Dans cette structure, le point nodal est le choix du concept de capital
à conserver : il se fait, on le sait, en faveur du seul capital financier, ceci au
détriment des autres capitaux. À cet égard, la comptabilité, en tant que base
du capitalisme, n’est pas une simple discipline de gestion parmi d’autres
comme l’approvisionnement, la production, le marketing ou la gestion du
personnel. Elle est avant tout un mode de régulation essentiel de ce type
d’économie. Le comptable, vu sous cet angle, est une sorte de roi{37} qui
impose la norme de fonctionnement du marché capitaliste : il est au-dessus
du marché. Mais ce roi est quasiment invisible, car il se cache sous le
manteau de sa technique et agit dans le secret des officines du capitalisme. Et
pourtant, c’est lui qui donne une constitution à l’économie mondiale en
imposant sa raison économique. La raison de la comptabilité capitaliste
s’impose au monde.

Deuxième thèse : vers une constitution économique mondiale


sur la base d’une loi comptable internationale
On peut affirmer que, depuis les années 2000, il existe une loi comptable
internationale qui s’applique à tous les groupes qui publient des comptes
consolidés{38} de leurs entités constitutives, c’est-à-dire aux entreprises les
plus grandes et les plus puissantes du monde. Ceci dans pratiquement tous les
pays du globe, à une exception majeure mais qui, comme nous le montrerons,
ne remet absolument pas en cause notre thèse et au contraire la renforce.

De nos jours, un capitaliste ne peut exciper de sa liberté individuelle pour


tenir sa comptabilité et traiter son capital financier selon son bon vouloir.
Donc subordination, pas d’autonomie de sa volonté, pas de contrat librement
consenti : cette loi comptable internationale, qui est une lex mercatoria{39}
reconnue par les États, ratifie la conception capitaliste de la comptabilité
qu’ont adoptée des entrepreneurs comme Datini et ses successeurs pendant
des siècles. Donc une loi comptable extrêmement dangereuse pour la nature
et les humains qui s’applique aux entités économiques dominantes de la
planète quels que soient leurs types d’activité ! Par contre, il n’existe pas
d’équivalent dans les autres domaines du droit, notamment en droit du travail
et en droit de l’environnement. Comme on le sait, les principes de
l’Organisation internationale du travail (OIT) ne sont pas reconnus par tous
les États et le droit international de l’environnement en est à ses
balbutiements{40}.

Concernant les entreprises, le mieux qui se fasse actuellement en matière


de RSE est la norme, créée en 2010, ISO 26000 : un texte non contraignant
qui se limite à demander poliment aux entreprises de bien vouloir
« contribuer au développement durable, y compris à la santé et au
développement et au bien-être de la société » et de « prendre en compte les
attentes des parties prenantes ». On ne peut guère être plus conciliant : on
demande seulement de faire des efforts sans poser de normes de respect de
l’environnement ! Évidemment, les partisans d’une approche si « gentille »
diront qu’elle correspond bien à la diversité des types d’entreprise. Ils
invoqueront qu’il est préférable de laisser les entreprises prendre leurs
responsabilités en tenant compte de leurs particularités : chaque firme est
différente ! Mais l’apparition d’un droit international comptable contredit
totalement leurs dires : il est bien la preuve qu’il est parfaitement possible de
nos jours de créer un droit international contraignant qui s’applique à toutes
les grandes entreprises qui présentent des comptes consolidés, quelles que
soient leurs différences. Ce sont bien les grands capitalistes et leurs
comptables qui ont été les premiers à réussir cette union des forces dont
rêvait Marx pour les travailleurs, ceci pour obtenir un droit comptable
mondial, uniforme et obligatoire. Ces acteurs sont évidemment très discrets
lorsqu’il s’agit de leur comptabilité. Même s’ils ne l’ont pas reconnu
publiquement, ils ont bien harmonisé leurs pratiques afin de servir leurs
propres intérêts. Cela dit, sauf dans des cas de scandales comme l’affaire
Enron{41}, ce droit comptable mondial{42} est passé pratiquement inaperçu des
politiques, des économistes et même des juristes, ce qui ne peut que réjouir
ses promoteurs qui ne tiennent pas à ce qu’on mette le nez dans leurs affaires.
En effet, sauf à de très rares exceptions, il ne fait pratiquement jamais l’objet
d’une analyse sérieuse et approfondie des juristes, y compris de ceux qui sont
spécialisés dans la branche du droit international. Il est vrai que la
comptabilité et ses concepts ne sont pas considérés comme relevant des
études juridiques, même de celles qui concernent le droit privé. Pour s’en
convaincre, il suffit de consulter l’ouvrage de Judith Rochfeld consacré aux
grandes notions du droit privé{43}. Les concepts et même les noms de capital
et de profit n’y sont pas évoqués, bien que cités dans les lois sur les sociétés
et le droit comptable des entreprises : encore une fois, la comptabilité est un
monde à part en droit, un droit réservé à une caste.

Et cette mise à l’écart du droit comptable conduit certains juristes,


notamment ceux qui opèrent dans le champ du droit international, à se
méprendre sur l’évolution réelle du droit et à émettre des théories qui
paraissent contestables au regard de l’évolution du capitalisme. En effet, en
droit privé, la tendance de nos jours est d’estimer que la théorie traditionnelle
du droit international privé qui s’est développée depuis le xixe siècle doit être
remplacée par une nouvelle théorie : la théorie du droit transnational. Bien
qu’elle présente différentes variantes, elle est basée sur quatre thèses
principales{44}. Premièrement, le contexte légal dans le monde serait
caractérisé par une liberté de manœuvre de plus en plus grande des grandes
entreprises. Celles-ci seraient en position de choisir de plus en plus les
normes qui les gouvernent : c’est la thèse du « law shopping ».
Deuxièmement, cette liberté de choix conduirait à un pluralisme légal : il n’y
aurait plus de hiérarchie dans les cadres légaux qui gouvernent les firmes de
taille mondiale, au point que plutôt que de parler de firmes internationales il
faudrait les qualifier de transnationales, opérant dans l’absence totale d’une
constitution mondiale permettant de cadrer leurs actions. Troisièmement,
cette situation serait due au fait que les différents États et même les unions
d’États (telles que l’Union européenne) auraient perdu leur pouvoir politique
en raison de la croissance du pouvoir économique des grandes firmes
transnationales : à la régulation internationale (entre les États) succéderait un
désordre de droit transnational. Mais, et c’est la quatrième thèse, ces grandes
firmes transnationales, progressivement, seraient capables à elles seules de
re-constitutionnaliser le monde.

Nous estimons que ces thèses sont très discutables, sinon erronées. En
effet, leur description de l’évolution du droit international (ou plutôt du
nouveau droit transnational) ne colle absolument pas avec notre analyse de
l’évolution du droit international comptable. Depuis les années 1970, on
assiste à une standardisation croissante des règles comptables à l’intention
des grandes firmes internationales. Une standardisation qui débouche,
pratiquement, dans les années 2000, sur une loi comptable internationale
d’une portée telle que l’on peut parler d’une véritable constitution
économique mondiale basée sur la comptabilité. Du fait de ces lois
comptables et de cette constitution économique mondiale sous la houlette des
États, il n’y a donc pas dans ce domaine crucial de law shopping et de liberté
de manœuvre comme le prétendent les partisans de la théorie du droit
transnational et encore moins d’anarcho-capitalisme : la compétition sur le
marché des normes ne joue donc pas du tout dans le domaine de la
comptabilité, un domaine essentiel pour le capitalisme. L’erreur des juristes
transnationaux vient du fait qu’ils ne perçoivent pas, tout comme Adam
Smith, l’importance du droit comptable et, plus largement, des pratiques
comptables.

Troisième thèse : l’amour des libéraux et des capitalistes pour


certaines contraintes
En matière de RSE, les capitalistes, ainsi que les politiciens libéraux et
socialistes qui les appuient, sont hostiles à des réglementations strictes
nationales et internationales. Ils préfèrent des règles souples ou « molles » :
les fameuses « soft laws ». L’idée est de laisser les entreprises agir
progressivement, à leur rythme, sans les brusquer, en considérant qu’elles
feront tout naturellement des efforts pour parvenir à leurs objectifs sociétaux.

Mais, curieusement, il n’existe rien de tel en matière de droit comptable,


notamment celui des grands groupes pour leurs comptes consolidés. Dans ce
domaine, les États, suivant les désirs des grandes entreprises, veulent au
contraire des lois très « dures ». En effet, premièrement, les normes
comptables font l’objet de « vraies » lois (voir infra). Deuxièmement, ces lois
sont très précises et détaillées dans un code de plus de trois mille pages : le
code des IFRS (International Financial Reporting Standards). C’est un code
très technique et très difficile à comprendre, sauf à avoir une formation
spéciale à la comptabilité. À telle enseigne que sa lecture n’est pratiquement
accessible qu’aux comptables et aux auditeurs des grandes firmes
capitalistes : une toute petite élite de personnes initiées qui défendent le cœur
du capitalisme : son système comptable.

En France, récemment, sous la présidence de François Hollande, le code


du travail a fait l’objet de vives critiques de la part de tous ceux qui ne
supportent pas la rigidité de ces lois adoptées sous la pression des syndicats.
Il a été accusé de freiner le fonctionnement normal du marché du travail. Les
milieux patronaux l’ont également jugé trop gros et trop compliqué, sinon
illisible. Haro, donc, sur le code du travail ! Mais les mêmes politiques
sociaux-libéraux et les mêmes firmes qui veulent échapper à la rigidité et à la
complexité du droit du travail ferment les yeux quand il s’agit des codes
comptables, notamment celui des IFRS qui régule le droit des comptes
consolidés. Étonnamment, ils aiment, et même adorent, ce code rigide et
apprécient la contrainte bureaucratique qu’exerce l’armée d’auditeurs chargés
d’inspecter son application ! On peut à nouveau constater la différence de
traitement que font les libéraux et les socialistes entre les différents types
de capitaux : pour la conservation du capital financier, un code très dur,
internationalement reconnu, et des sanctions sévères en cas de non-
application ; pour la protection des capitaux humain et naturel, les
mécanismes juridiques les plus flexibles possibles, réduits au minimum ou,
pour les plus extrêmes d’entre eux et, dans beaucoup de pays, inexistants.
Cette comparaison des différents textes relatifs aux trois capitaux montre
clairement que, contrairement à leurs discours en faveur de la liberté et de la
responsabilité des entreprises, les sociaux-libéraux et les capitalistes sont les
défenseurs de lois très dures quand il s’agit de la protection du capital
financier. Point de belles déclarations pour le capital financier, mais bien des
lois strictes imposant sa conservation grâce à des normes très précises.

Par contraste, l’Agenda 2030 adopté en 2015 par l’ONU non seulement
n’est pas juridiquement contraignant mais ses objectifs, notamment ceux en
matière de lutte contre le réchauffement climatique, ne comportent même pas
de référence à des cibles scientifiques comme celles proposées par le groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ! Le GIEC
propose de respecter des normes de réduction des émissions de gaz à effet de
serre pour conserver l’atmosphère, mais les firmes et les nations se contentent
de dire qu’elles vont faire des efforts en ce sens. Par contre, ces mêmes
firmes et nations exigent la protection stricte des machines en droit
comptable. Un chef d’entreprise qui dirait « je fais des efforts pour amortir si
possible à 60 % mes machines » serait immédiatement sanctionné. « Non, lui
diront ses auditeurs, vous les amortissez à 100 % pour conserver votre capital
financier, sinon nous signalons aux autorités judiciaires votre infraction et
vous risquez la prison. » À nouveau, quelle terrible différence de traitement
entre les types de capitaux !

Quatrième thèse : la domination de la comptabilité capitaliste


américaine dans le monde entier
Le concepteur apparent du droit comptable international est aujourd’hui
l’IASB (International Accounting Standard Board). Il s’agit d’un organisme
privé situé à Londres et dominé par les représentants des grandes firmes
internationales et les grands cabinets d’audit ou d’anciens membres de ces
types d’institutions{45}. Il publie régulièrement des normes comptables pour
les états financiers consolidés des grandes sociétés cotées sur les marchés.
Ces normes, comme on l’a vu, sont les fameuses IFRS. Elles ont été au départ
(de 1976 à 2000) des IAS (International Accounting Standards) émises par
l’ancêtre de l’IASB, l’IASC (International Accounting Standard Commitee).
En fait, derrière ces deux organismes, se sont toujours cachés les États-Unis
et leurs grandes firmes internationales.

Une étude de l’activité de l’IASC/IASB sur une longue période permet de


constater qu’en général ses normes suivent les changements de normes
comptables qui interviennent aux États-Unis{46}. Chaque fois que les
Américains modifient leurs normes, l’IASB réunit ses membres pour adapter
ses propres normes à la nouvelle donne qui prévaut au pays de l’oncle Sam.
Nous l’avons notamment montré sur un point crucial et révélateur : le
traitement du goodwill{47}.

Mais alors, comment expliquer l’existence et le rôle de cet organisme privé


qui semble dupliquer le travail de son homologue américain, le FASB
(Financial Accounting Standard Board) ? La réponse est simple. Pour obtenir
une acceptation de ces normes internationales à l’échelle mondiale, il aurait
été impossible de le faire directement sur la base des normes américaines : on
ne pouvait concevoir que des pays comme la Russie ou la Chine et des unions
de pays comme l’Union européenne (UE) puissent adopter ouvertement les
normes de Reagan ou de Trump pour leurs entreprises. Pour permettre à ces
pays de les adopter sans perdre la face, des membres de grands cabinets
d’audit ont imaginé dans les années 1970 une solution géniale. Elle consiste à
placer entre les États-Unis et les autres pays un corps privé intermédiaire qui
puisse rebaptiser les normes américaines, ou émettre des normes très proches,
sous un autre label, dit international. Ils ont donc fondé à cette époque l’IASC
avec pour objectif de développer des normes comptables internationales soi-
disant indépendantes pour le monde entier. Je me rappelle avoir assisté il y a
une douzaine d’années en France à une discussion entre des membres
éminents du Conseil national de la comptabilité (CNC). La plupart disaient
ouvertement que, sur le plan économique, la meilleure solution serait que la
France adopte carrément les normes américaines, mais que
psychologiquement cela était absolument impossible !

Telle est la raison de l’apparition sur la scène internationale de ce nouvel


émetteur de normes comptables privées. Soulignons à cet égard que
l’encouragement et, pour ainsi dire, l’adoubement de cet organisme privé par
les États libéraux et socialistes ne doit pas être interprété comme un signe de
faiblesse de leur part mais bien comme une stratégie délibérée. Ces États ont
voulu adopter les normes américaines tout en les masquant pour les faire
accepter par leur parlement et leur population. Dans ce contexte, l’Union
européenne a joué un rôle stratégique majeur. On peut considérer qu’elle a
permis à l’IASC de régner lorsqu’en 2001 elle a abandonné l’idée de créer
ses propres règles comptables en matière de comptes pour les grandes
compagnies européennes. L’Europe libérale-socialiste a ainsi accepté que
l’IASB soit son seul fournisseur de normes comptables consolidées, qui plus
est de normes comptables orientées vers le modèle de la juste valeur, encore
plus dangereuses que les normes traditionnelles en usage en Europe pour les
comptes individuels{48}. De cette manière, l’UE a indirectement accepté
d’appliquer les normes comptables américaines, et de saborder ses propres
normes pour les groupes, ceci au grand soulagement de toutes les grandes
entreprises capitalistes et de leurs auditeurs.

On nous rabâche sans cesse, en France, notamment à l’occasion de chaque


campagne pour les élections européennes, que grâce à la formation de l’UE,
les États qui la composent se sont mis à l’abri de l’influence des États-Unis,
mais c’est exactement l’inverse qui s’est produit en matière comptable.
Paradoxalement, ce sont de tout petits États non européens qui ont le plus
résisté à la pression des normes comptables d’inspiration américaine. C’est ce
dont témoigne l’extraordinaire cas de la Malaisie, un tout petit pays qui a
mené une campagne virulente contre la norme internationale IAS 41
(concernant le traitement comptable des productions agricoles) et qui a réussi
à faire fléchir l’IASB, l’obligeant à revoir sa copie{49}. Par contraste, la soi-
disant puissante et donc indépendante Europe s’est pratiquement couchée
devant les normes comptables américaines. On peut même dire qu’elle a fait
de la comptabilité américaine la base de sa constitution économique.

De ce point de vue, l’UE est en régression par rapport à la situation qui


prévalait avant sa formation{50}. On peut alors se demander si la création de
l’Union n’a pas accru – voire même eu pour but d’accroître – la capacité des
États-Unis à gouverner le monde. En effet, ne vaut-il pas mieux pour eux
d’avoir à traiter qu’avec des Européens maintenus dans une camisole libérale
qui les oblige à trouver entre eux des compromis favorables au capitalisme,
plutôt que de voir certains d’entre eux laisser libre court à leur
indépendance ?

Toujours est-il que, pour conclure sur ce point, la thèse de l’émergence


d’un ordre juridique transnational dans lequel les États ne jouent qu’un rôle
mineur est totalement fausse. Il n’y a pas eu d’effondrement intellectuel des
dirigeants sociaux-libéraux des États capitalistes mais bien une poursuite de
leurs positions traditionnelles en faveur du maintien du système capitaliste.

Cinquième thèse : le traitement inique des droits humains et


environnementaux
Nous avons constaté que quand les États libéraux et sociaux-libéraux
veulent obtenir un droit mondial pour satisfaire les grands groupes qu’ils
protègent, ils s’en révèlent parfaitement capables. Quelle différence avec ce
qui se passe en matière de droit du travail et de droit environnemental, des
domaines dans lesquels on est à des années-lumière de constitutions
mondiales de portée équivalente ! Le problème de cette absence de droit
mondial social ou environnemental n’est évidemment pas lié à la faiblesse
des États, mais tout simplement à leur refus d’engagement dans cette voie, du
fait de leur caractère capitaliste, qu’il soit de teinture sociale ou libérale. Cette
attitude se retrouve dans les organes internationaux dont ces États sont
membres. Il en va ainsi, notamment, de l’Organisation des Nations unies
(ONU), du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale et de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Tous ces organismes
acceptent et même appuient les IFRS.

La Banque mondiale, c’est bien connu, impose l’application des IFRS à


chaque fois qu’un État aux abois sollicite son aide financière. L’OMC joue
un rôle particulièrement important dans cette orchestration des principes
comptables capitalistes. En effet, ses règles prévoient des sanctions sévères
pour les firmes qui ne respecteraient pas certaines règles comptables de droit
international, notamment celles qui obligent à comptabiliser les
amortissements des immobilisations{51}. La raison en est que l’OMC veut
éviter que les entreprises ne se livrent à des actions de dumping en ne passant
pas dans leurs charges la totalité de leurs coûts de production (coûts au sens,
évidemment, de la comptabilité capitaliste). On voit donc combien l’OMC est
soucieuse du bon fonctionnement du marché capitaliste et des intérêts à long
terme des grandes entreprises en appuyant le droit comptable actuel.

Bien entendu, cette action anti-dumping ne concerne ni le capital humain


ni le capital environnemental. Pour ces derniers, les dumpings sont admis
sans vergogne et même encouragés du fait même de l’absence de toute
régulation comptable internationale pour ces types de capitaux{52}. La doxa
sociale-libérale a pour objectif de parvenir à l’homogénéité des normes pour
la sphère économique et de laisser faire la pluralité pour les sphères
écologique et sociale. C’est en somme un système certes universel mais
dualiste, où cohabitent des règles qui établissent deux protections totalement
différentes.

Sixième thèse : la monopolisation des organes de législation


économique et comptable par les capitalistes et leurs alliés
La comptabilité ne joue pas seulement un rôle fondamental en matière
économique. Elle influence aussi la vie de tous les jours des citoyens. Par
ailleurs elle repose, comme nous l’avons montré à propos du concept de
capital, sur des présupposés moraux, éthiques et politiques. Elle revêt donc
un caractère public, et, de ce fait, devrait être l’objet d’un débat national,
notamment dans les parlements des différents États, et de votes éclairés par
les représentants du peuple et par eux seuls. On peut même affirmer que,
compte tenu du fait qu’ils s’érigent en véritable constitution économique, les
choix comptables fondamentaux devraient faire l’objet de referenda soumis
aux citoyens. Par exemple, il pourrait être demandé aux peuples, après une
campagne d’information adéquate, quels types de capitaux ils souhaiteraient
voir protégés systématiquement en droit comptable : le capital financier ?
humain ? naturel ?

Dans le contexte actuel de domination néolibérale qui vise à maintenir le


capitalisme, ceci est évidemment de l’ordre du rêve. Nous allons montrer que
tout est mis en œuvre pour que la concoction des lois comptables soit faite à
l’écart de la participation des citoyens. Le plus souvent, la préparation de ces
lois est déléguée à des comités spéciaux composés de personnes appartenant
aux niveaux les plus élevés de la gestion et du contrôle des grandes firmes
capitalistes, notamment leurs comptables, donc une toute petite élite
gestionnaire du système.

C’est notamment le cas de l’organisme américain qui décide des normes


comptables : le FASB. Il s’agit d’un organisme privé auquel la Securities and
Exchange Commission (SEC), un organisme public de contrôle des marchés,
a délégué la tâche de l’élaboration des normes comptables (les Generally
Accepted Accounting Principles [GAAP]). Il est très instructif de voir la
composition de ce type d’organisation. En 2019, il était composé de sept
membres (à plein-temps), qui tous proviennent des secteurs de
la comptabilité, du contrôle de gestion, de la gestion des actifs, de l’audit des
comptes des grandes firmes et, dans le cas de l’une d’entre eux, de la
formation dans une grande école de commerce. Toutes ces personnes
appartiennent donc à la sphère du business : aucun représentant de
travailleurs, d’ONG, de partis politiques, ni même de l’État fédéral. No
admittance here except on business ! C’est un peu comme si l’on confiait le
soin de faire les lois sur la régulation de l’alcool aux producteurs de vins.

L’exemple américain n’est pas exceptionnel : c’est au contraire la situation


classique dans le monde entier. Une des rares exceptions à cette règle est la
France, ceci en raison de circonstances historiques particulières. Après la
Deuxième Guerre mondiale, les entrepreneurs et leurs alliés, les milieux
politiques de droite, étaient largement discrédités du fait de leur appui au
gouvernement de Vichy. Les nouvelles forces politiques dominantes étaient
en faveur d’une participation plus grande de l’État et des syndicats dans la
gestion des affaires économiques, y compris dans le domaine comptable. En
1947, on institua donc une sorte de parlement comptable, le Conseil supérieur
de la comptabilité (aujourd’hui Autorité des normes comptables), destiné à
jouer le rôle de conseiller de l’État ou de fournisseur de normes en matière de
comptabilité des entreprises. On admit alors une représentation des syndicats
ouvriers dans cette instance, ce qui était une révolution à l’échelle mondiale.
Par ailleurs, les représentants de l’État étaient largement majoritaires (environ
68 % des voix). Les représentants des entreprises et de leurs alliés les
comptables professionnels n’avaient qu’environ 20 % des voix. Quant aux
représentants des syndicats, ils disposaient d’un poids certes réduit mais non
négligeable : 12 %. Progressivement, ce type d’organisme a grossi jusqu’à
près de 60 personnes pour pouvoir englober des représentations de plus en
plus diversifiées. Aujourd’hui, après une réforme drastique en 2007, cette
structure pluraliste existe toujours mais dans un cadre plus restreint : une
quinzaine de personnes. Mais, ce qui a surtout changé, ce sont les rapports de
force : les représentants de l’État (déduction faire du représentant de
l’Autorité des marchés financiers) ne comptent plus que 38 % des voix et
l’unique représentant des syndicats ouvriers 6 %. La majorité est maintenant
détenue par les représentants des entreprises, de leurs comptables et de leurs
auditeurs (environ 56 %). Il y a donc eu un recul très net de l’influence des
syndicats ouvriers et des représentants de l’État, ces derniers étant d’ailleurs
de plus en plus des anciens partenaires de grandes entreprises ou de cabinets
d’audit réintégrés dans la fonction publique.

En dépit de cette nouvelle donne, la France reste encore une exception en


matière de préparation des lois comptables. Dans la plupart des autres pays,
hormis notamment la Hollande, ce sont les actionnaires et leurs alliés
(notamment de grands managers et des membres de grands cabinets d’audit)
qui dictent les lois comptables sans pratiquement que les parlements n’aient
leur mot à dire. Il n’est pas étonnant que dans un tel contexte les promoteurs
des IFRS n’aient pas eu d’énormes difficultés à gagner la bataille de la
création d’une constitution mondiale de la comptabilité capitaliste sous
l’ombrelle des États-Unis.

Septième thèse : le façonnage des esprits par la comptabilité


La comptabilité capitaliste ne se contente pas de réguler les marchés. Elle
est aussi un redoutable instrument de façonnage des mentalités. Directement
déjà, grâce à l’éducation de tous ceux qui fréquentent les cours des écoles
techniques (BTS, IAE, etc.), des grandes écoles et des universités du monde
entier. Mais aussi de façon beaucoup plus insidieuse, grâce à la télévision et à
la radio et aux échanges sur le web, lors des débats qui ont lieu sur les
questions économiques. On y parle constamment de capital, de profit des
entreprises, de leurs coûts, de leur performance et de leur compétitivité, sans
jamais définir ces termes, comme s’il ne pouvait y en avoir qu’une seule
acception.

Or, comme nous avons commencé à le montrer et nous le montrerons


encore plus, tous ces termes peuvent avoir des sens multiples et renvoyer à
des conceptions totalement différentes de l’économie et des marchés. Nous
prouverons par exemple qu’on peut concevoir, ce qui paraît surprenant au
premier abord, un profit non capitaliste et une performance monétaire
écologique, dans le cadre d’un modèle économique et comptable alternatif au
capitalisme. Mais, pour l’instant, faute précisément de ce modèle alternatif, le
matraquage intellectuel massif continue. Nous sommes conduits à penser
qu’il ne peut y avoir d’économie de marché que dans le cadre de concepts
allant de soi. Cela repose sur des affirmations toutes faites qui ne tolèrent
aucune réplique tant elles paraissent évidentes : « Il faut bien que les
entreprises couvrent leurs coûts et fassent du profit pour être rentables », « Il
faut que les entreprises soient compétitives sur le marché ». Ce bourrage de
crâne comptable concerne toutes les activités, qu’elles soient de type
industriel ou marchand, qu’elles concernent la recherche, le domaine
artistique et même le secteur social et politique. Nous sommes donc
constamment influencés, de manière totalement insidieuse, par des
raisonnements dont nous ne connaissons pas l’origine, qui ne sont jamais
explicités et qui tirent leurs racines de l’histoire cachée de la comptabilité
capitaliste, avec ses concepts de capital et de profit.

Huitième thèse : il n’y a pas de loi des nombres mais certaines


lois couplées avec certains nombres
Nous avons montré la domination de l’économie mondiale par les lois de
la comptabilité capitaliste, ainsi que l’appui qui leur est donné par les États et
les grandes organisations internationales. Cette situation a attiré l’attention
d’un certain nombre de philosophes, de juristes et de sociologues qui ont
dénoncé les dangers de ce qu’ils appellent la « gouvernance par les
nombres », une expression qu’Alain Supiot a rendue célèbre en France par un
ouvrage paru en 2015{53}. Leur thèse est que nous serions passés, dans les
années 1980, d’un gouvernement par les politiques et le droit à une
gouvernance par les nombres, notamment dans le cadre d’une extension
massive des techniques de gestion comptable des entreprises. La théorie du
pouvoir de la technique et des nombres vient de Max Weber et a été reprise et
développée dans les écrits de la célèbre école philosophique allemande
moderne, notamment ceux d’Adorno et Horkheimer{54} en 1944, puis
d’Habermas{55}.

Nous estimons que les expressions générales de « gouvernance par les


nombres », de « calcul rationnel » et de « formalisme mathématique » sont
contestables sinon dangereuses car elles conduisent à penser que toute
utilisation en économie, notamment en matière d’économie écologique et
humaine, d’un nombre synthétique de type monétaire est a priori à rejeter du
fait qu’elle implique une sorte de financiarisation de l’économie et donc
conduit vers encore plus de capitalisme. Ce que ces auteurs auraient dû dire
nettement, c’est que ce sont les nombres capitalistes et le droit comptable
capitaliste qui les soutient qui sont la cause des problèmes actuels, au lieu
d’invoquer généralement la faute des nombres, voués aux gémonies, et de
leur opposer le droit rédempteur{56}. Nous montrerons qu’au contraire il est
parfaitement possible d’imaginer de nouveaux indicateurs monétaires
synthétiques qui puissent être de puissants vecteurs d’une nouvelle économie
humaine et écologique dans un cadre démocratique. Nombres et techniques
peuvent donc être au service des êtres humains et de l’écologie. Ne nous
trompons pas de combat !

Neuvième thèse : il y a toujours eu une intervention du


politique dans la comptabilité capitaliste
Adam Smith, nous l’avons vu, a proclamé le règne du marché anonyme et
a vu la main invisible qui le gouverne sans jamais mentionner dans ses écrits
le rôle régulateur de la comptabilité capitaliste. Il n’a pas vu la contrainte
qu’exerce la conservation du capital comptable sur la formation des coûts et
plus largement la gestion des entreprises. Ce libéral, qui avait certes une
certaine conscience des problèmes posés par une économie de tout marché, a
ainsi ouvert une voie royale aux néolibéraux-capitalistes qui défendent la
thèse selon laquelle la société capitaliste ne fonctionne correctement que
quand l’intervention de l’État est réduite au minimum et que le marché est la
loi. Les défenseurs les plus extrémistes de cette thèse libérale, comme
Benjamin Constant, ont ajouté que l’usage de la propriété devait aussi être
totalement libre, ce qui permettrait d’accroître encore plus la richesse des
nations.

Mais cette thèse ultralibérale est historiquement fausse, si nous prenons en


compte le développement réel de la comptabilité. Nous allons montrer, sur la
base de nos travaux{57}, que les libéraux et les néolibéraux, quand ils sont à la
tête des États, n’ont jamais cessé d’intervenir pour réguler de plus en plus
fortement la comptabilité des entreprises capitalistes. Cette intervention a
commencé à la fin du Moyen Âge, quand les gouvernements de villes
commerciales comme Florence ont pris des mesures pour asseoir le pouvoir
de capitalistes tels que Datini. Elle a continué en France sous Louis XIV,
quand Jacques Savary, à la fois comptable et juriste, fut chargé par Colbert,
en 1675, de rédiger ce qui fut la première réglementation nationale de la
comptabilité au monde, promulguant notamment l’obligation pour tous les
commerçants d’établir un bilan tous les deux ans. Elle connut un
développement considérable en 1797 avec le Code général pour les États
prussiens qui, pour la première fois au monde, précisait dans un texte de loi
les règles d’évaluation des actifs des sociétés et notamment l’obligation
d’amortir les machines. Cette influence des États continue à jouer un rôle non
négligeable pendant le xixe siècle, un siècle pourtant largement marqué par le
libéralisme, quand des juristes ont imposé en droit des sociétés le principe
d’évaluation prudente des actifs, ceci pour sauver le capitalisme lors de
certaines crises de spéculation. Ce principe a été aussi invoqué par les juristes
de l’époque comme une contrepartie à l’accord sur la responsabilité limitée
des sociétés anonymes, un deal bien oublié de nos jours ! Puis la contrainte
est devenue considérable au xxe siècle, quand diverses réglementations ont
mené à une standardisation des bilans, une intrusion de l’État pour permettre
la comparabilité des performances qui n’aurait jamais pu être imaginée
auparavant. Et aujourd’hui, au xxie siècle, comme nous l’avons montré avec
les IFRS, cette intervention des États joue un rôle crucial dans la construction
d’une véritable constitution économique mondiale basée sur des normes
comptables. Au cours des deux derniers siècles, ni les gouvernements
libéraux ni les gouvernements socialistes n’ont remis en cause cette évolution
vers une codification drastique de la comptabilité capitaliste.

Ainsi, contrairement à la thèse de Smith, le développement du capitalisme


ne s’est jamais fait sur la base de la liberté des marchés, mais bien sur
l’intervention constante du politique, y compris des libéraux, pour réguler ce
marché avec un type de comptabilité très encadré par les lois. Même un
entrepreneur individuel propriétaire de ses machines ne peut pas les traiter
« comptablement » selon son bon vouloir : il est obligé, du fait des lois
comptables, de les déprécier selon certaines normes très strictes, assorties de
sévères sanctions pénales. Encore une fois, quand il y va de leurs intérêts, les
capitalistes et leurs principaux alliés que sont les libéraux semblent très
friands de l’intervention des États. La conclusion est claire. Il n’y a jamais eu
de séparation des sphères du politique et de l’économie capitaliste : elles sont
inséparables. La comptabilité notamment, en tant que branche fondamentale
de l’économie capitaliste, est totalement tributaire de règles édictées par les
politiques.

Ce chapitre nous a permis de voir que, sur une période d’environ sept
siècles, les capitalistes ont progressivement réussi, avec l’aide des
gouvernements libéraux et socialistes, à imposer la protection de leur pouvoir
et de leur capital à l’échelle du globe, ceci grâce à une constitution comptable
de portée internationale. La société libérale « démocratique » a ainsi légitimé
et imposé par des normes mondiales très strictes la rationalité pratique et
égoïste de Datini. Le libéralisme s’est certes parfois opposé aux régimes
autoritaires, mais il n’a jamais remis en cause le capitalisme{58}.
Contrairement à un discours superficiel très fréquent, ce ne sont pas la
mondialisation ni le marché mondial qui sont la cause des problèmes actuels
mais une certaine mondialisation sous l’égide des lois comptables
capitalistes.

Il est temps maintenant de proposer une alternative à cette constitution


terrible qui domine les activités économiques de tous les pays et qui nous
mène vers des catastrophes écologiques et sociales. Le drame de nombre
d’économistes socialistes et communistes, à commencer par Marx, est de
n’avoir jamais pu concevoir une alternative crédible au système capitaliste
faute d’une re-conceptualisation de son cœur : son système comptable. Nous
allons donc proposer un nouveau système comptable dont le but sera de
préserver le capital humain et le capital naturel dans un cadre démocratique.
Chapitre 3
Remplacer la comptabilité capitaliste
destructrice par une comptabilité
écologique
Il est facile de critiquer ou de déconstruire, beaucoup moins de proposer et
de reconstruire. Le système capitaliste a fait la preuve qu’il peut produire des
richesses, mais en maltraitant les êtres humains et la nature. Il est aisé de dire
qu’« il faut dénoncer la politique du gouvernement par les nombres » ou, de
façon apparemment plus constructive, en invoquant les philosophes, « tu dois
traiter ton prochain comme une fin et non comme un moyen », ou encore
« l’humanisme et le naturalisme ne s’opposent pas ». Toutes ces belles
formules ne donnent hélas pas de solution concrète pour changer le système
économique capitaliste. Pour lutter contre lui, il faut dépasser les simples
slogans et les bonnes intentions générales. Ajoutons, ce qui complique encore
la situation, que toutes les tentatives antérieures destinées à remplacer le
système capitaliste ont échoué, qu’il s’agisse des expériences soviétique,
chinoise ou yougoslave et même de tentatives plus intéressantes, comme celle
de l’économie sociale et solidaire et du mouvement des communs initié par
Elinor Ostrom{59}. Ceci, et c’est notre thèse, en raison du fait qu’elles n’ont
pas voulu ou pu changer véritablement la rationalité comptable capitaliste :
pas de sortie du capitalisme sans changement drastique de la comptabilité des
entreprises.

S’agissant des Soviétiques, il est fascinant de constater qu’ils ne sont pas


sortis des griffes d’une sorte de comptabilité capitaliste. Le système
comptable de l’URSS était un système en partie double qui avait conservé
une comptabilité monétaire avec un bilan dans lequel le seul capital à
conserver était le capital de l’État, avancé et géré par une classe de
bureaucrates. Comme le montre l’étude de Makarov{60}, l’auteur dominant en
URSS dans les années 1960, il y avait un compte de résultat dans lequel les
salariés soviétiques apparaissaient comme une charge pesant sur le profit de
ces bureaucrates. En se basant sur le « matérialisme dialectique » et le
« marxisme » (dixit Makarov), on avait voulu simplement singer le
capitalisme privé avec un capitalisme d’État dans lequel le profit de la
Nomenklatura englobait la totalité de la plus-value disponible après paiement
des salaires : il s’agissait d’une plus-value capitaliste englobant les intérêts,
les taxes et le profit pur de cette bureaucratie. Donc un système capitaliste
ancré dans la modernité tout aussi destructeur que le système conçu par
Datini. Le tout dans le cadre d’une planification autoritaire. Un système basé
sur un droit de la propriété « soviétique », géré par des managers tout-
puissants, encore pire, sur le plan démocratique, que celui du capitalisme
occidental, mais très proche de lui sur le plan des outils comptables. Lénine
ne disait-il pas qu’il faut appliquer la comptabilité des grandes firmes
capitalistes pour accroître la productivité des ouvriers soviétiques ?

La même situation prévalait dans la Chine de Mao. L’ouvrage de Makarov,


traduit en chinois, avait inspiré de nombreux auteurs{61}. Dans ces deux pays
communistes, on avait simplement évité d’utiliser, totalement ou
partiellement, le mot capital (Kapital en russe et Zi Ben [资本] en chinois).
On avait privilégié les termes fonds statutaire (Ustavni Fond en russe et ZI
Jin [资金] en chinois), ceci pour se démarquer formellement de la
comptabilité capitaliste occidentale. Mais cela ne changeait rien à la
philosophie capitaliste de leur comptabilité{62}. Il n’est pas étonnant que le
droit comptable chinois, après la chute de Mao, ait pu être reconverti aussi
facilement dans le cadre d’une économie de marché régulée par les IFRS.

Par contre, le système yougoslave de l’autogestion, du temps du président


Tito, avait mis au point une comptabilité beaucoup plus originale. Comme le
montre l’étude de Jezdimirovic{63}, il s’agissait encore d’une comptabilité en
partie double, monétaire. Dans cette comptabilité, le seul capital à conserver
restait le capital financier, c’est-à-dire, fondamentalement, les apports de
l’État et des banques, ce qui constituait, de notre point de vue, un des
problèmes majeurs de cette expérience : l’État, aux mains de la Ligue
communiste, conservait un pouvoir très important d’organisation du marché,
au-delà de la seule régulation comptable. Mais le point très original, par
rapport à celui de l’URSS, était que les employés devenaient
« autogestionnaires » et avaient droit au profit résiduel, défini grossièrement
comme le solde, au compte de résultat, de ce qui reste des ventes encaissées
après charges d’amortissement des différents actifs utilisés et paiement des
impôts et intérêts. Ils n’étaient donc plus des salariés mais, au moins
théoriquement, des associés qui géraient le profit résiduel, tout comme les
actionnaires le gèrent dans une société privée. Cette expérience originale a
échoué pour des raisons complexes{64} d’ordre politique : conflits latents des
nations composant ce pays, réunies de force, rôle dirigeant de la Ligue
communiste, statut problématique du capital financier{65} et des banques
contrôlés par l’État, isolement du pays dans des espaces économiques en
conflit (relations est-ouest), etc.

Toutes ces expériences du monde communiste appartiennent au passé.


Elles n’ont pour seul intérêt de nos jours que de renseigner sur les dangers
d’un modèle de pouvoir managérial et de prouver que pour qu’un système
économique fonctionne, il faut toujours une comptabilité d’entreprise en
partie double adaptée en fonction des objectifs poursuivis : même les
autogestionnaires de Yougoslavie ont dû se colleter à cette tâche primordiale
en modifiant quelque peu leur concept de profit. Quant à l’économie sociale
et solidaire et au mouvement des communs, qui sont des réalités bien
vivantes, leur principal problème est que ces expériences intéressantes
cherchent à faire du social dans une économie capitaliste qui a pour norme le
dumping social. Il est très difficile de subsister dans un tel contexte et
d’innover, surtout en matière comptable.

En conclusion de cette (trop) brève analyse, nous pouvons dire


qu’actuellement le système capitaliste peut encore « dormir » tranquille : il
n’existe pratiquement pas de modèle sérieux de gestion, notamment
comptable, qui puisse lui être opposé. C’est précisément pourquoi nous avons
décidé de relever ce défi en proposant un nouveau modèle de comptabilité,
alternatif à celui du capitalisme.

Pour mener à bien cette tâche, nous allons partir du système de la partie
double tel qu’il a été inventé par des capitalistes comme Datini en le
transformant en une nouvelle comptabilité au service de la cause écologique
et humaine. À l’instar de certains arts martiaux comme le judo, il s’agira
d’utiliser la force de l’adversaire pour la retourner contre lui. Au lieu, comme
Datini, de ne traiter que son capital financier comme une dette à rembourser,
nous traiterons les deux autres capitaux humain et naturel de la même
façon{66}. Ainsi, nous pourrons redéfinir totalement non seulement le concept
de capital mais aussi, du même coup, les concepts de coût et de profit. Le
système comptable correspondant est le modèle CARE/TDL (Comprehensive
Accounting in Respect of Ecology/Triple Depreciation Line). Il est conçu
pour être la base d’une nouvelle économie de marché et d’une nouvelle
gouvernance des entreprises et des nations. Nous nous appuierons pour le
présenter sur les travaux que nous avons menés depuis plusieurs années avec
Alexandre Rambaud et qui ont inspiré déjà un grand nombre de thèses et de
livres qui enrichissent ces travaux (voir la bibliographie complémentaire en
fin d’ouvrage).

Pour concevoir et réaliser cet objectif, nous énumérerons dans un premier


temps douze propositions (ou axiomes) dans le cadre d’une téléologie de la
gestion, qui formeront la base de notre modèle CARE/TDL et la pierre
angulaire de la constitution d’une nouvelle économie de marché. Ces
propositions concernent les fondements même de l’économie. Elles
pourraient être complétées par des mesures plus ciblées telles que celles qui
figurent dans certains cahiers de doléances de gilets jaunes, notamment des
réductions de taxes pour les travailleurs les plus pauvres{67}. Dans un second
temps, nous comparerons et opposerons ce nouveau modèle de comptabilité à
d’autres propositions de réforme qui sont faites actuellement par les alliés du
capitalisme. Nous montrerons que celles-ci prétendent fournir des solutions à
la crise écologique et humaine actuelle alors qu’elles ne sont destinées qu’à
perpétuer le capitalisme financier.

Les douze propositions de base du modèle CARE/TDL

Première proposition : la définition du concept de capital

On entendra par capital une « chose », matérielle ou non, offrant une


potentialité d’usage, et reconnue comme devant être maintenue sur une
certaine période de temps déterminée à l’avance. Cette définition implique
que toutes les catégories qui vont composer un (vrai) capital devront être
considérées comme des dettes de conservation de quelque chose et non,
comme c’est généralement le cas dans la littérature économique, comme des
actifs ou des ressources à utiliser. Exprimé en termes plus philosophiques, un
capital est une fin en soi et non un simple moyen{68}.
La conséquence immédiate de cette définition est qu’il est impossible de
compenser les différents types de capitaux entre eux de façon, par exemple, à
permettre la dégradation de certains capitaux au motif que d’autres seront
améliorés. Pour employer le vocabulaire de l’économie écologique, la
méthode CARE/TDL repose fondamentalement sur une « conception forte de
la soutenabilité » et non sur une « conception faible »{69}. Dans cette vision
forte de la soutenabilité, on ne permet pas la compensation des capitaux
financier, humain et naturel, comme c’est par exemple le cas de la conception
de la Banque mondiale pour évaluer la richesse des nations : pour cet
organisme, la construction d’un immeuble peut compenser la perte de
biodiversité{70}. Nous précisons que cette approche de la soutenabilité forte
est, en principe, stricte. C’est-à-dire que, sauf exceptions dûment
mentionnées, il n’est pas non plus possible d’opérer des compensations au
sein de chacun des trois types fondamentaux de capital. Ceci est évident pour
ce qui est du cas du capital humain : on ne peut imaginer, par exemple,
comme cela se fait dans les comptabilités nationales classiques (voir infra),
que les rémunérations exorbitantes de cadres comme Carlos Ghosn, l’ancien
P.-D.G. de Renault, puissent compenser les misérables payes de certains
gilets jaunes{71}. Cette règle vaut également pour ce qui concerne les
différentes catégories de capitaux qui composent le capital naturel. On ne
peut détruire les poissons en invoquant, en guise de compensation,
l’augmentation du nombre de porcs d’élevage : le problème est celui du
maintien de la biosphère, plus exactement de son fonctionnement global (voir
infra). Par contre, dans le cas du capital financier, c’est plutôt l’exception qui
constituera la règle : avec le progrès technologique, une machine classique
pourra évidemment être remplacée par une nouvelle machine plus
performante si la protection des deux autres types de capitaux est assurée, ce
qui met sous contrainte ce progrès technologique.

Deuxième proposition : le choix des capitaux

C’est la tâche d’une société de type démocratique que de déterminer les


choses qui méritent d’être traitées comme de véritables capitaux, c’est-à-dire
conservées systématiquement. On a vu comment les capitalistes, grâce
notamment à l’appui des forces favorables au néolibéralisme, ont réussi,
jusqu’à nos jours, à faire en sorte que seul le capital financier soit promu en
comptabilité au rang de vrai capital. Pour nous, il y a au moins trois types de
capitaux qui méritent une conservation systématique : les capitaux naturel,
humain (comprenant au sens large le capital social, sociétal, artistique) et
financier. Tous les trois méritent le même sort. Nous donnons ci-après plus
de détails sur la définition et les caractéristiques de ces types de capitaux.

Nous précisons, à ce stade du raisonnement, que le capital naturel doit être


entendu comme les choses (vivantes ou non) sans lesquelles la possibilité
d’une vie humaine sur Terre serait inexistante ou mise en danger. Certes, il
s’agit d’une conception anthropocentrique mais, comme l’a bien montré le
philosophe Norton, il est parfaitement possible de concilier une telle position
avec l’exigence d’une conservation systématique du capital naturel{72}. Nous
soulignons que notre énumération des trois capitaux de base commence avec
celle du capital naturel. En effet, nous considérons que ce type de capital est
la base des deux autres et doit avoir la priorité. Il faut donc sortir des schèmes
modernes qui privilégient les êtres humains et, parmi eux, les capitalistes : le
pouvoir être de l’homme doit avoir des limites{73}, sauf à risquer de le
ramener à la caverne ! Mais notre énumération des trois capitaux n’est pas
exhaustive. C’est aux citoyens de décider quels autres types de capitaux ils
considèrent comme tels. Ainsi, un arbre vénéré par une tribu peut être un
capital.

Troisième proposition : la réalisation d’études ontologiques

Il est impossible d’assurer une véritable conservation des capitaux humain


et naturel sans des études ontologiques permettant d’observer la nature et le
fonctionnement de ces capitaux, ceci indépendamment des services qu’ils
peuvent rendre au capital financier et aux consommateurs. Le but de ces
études ontologiques est de comprendre ce que sont réellement ces capitaux et
comment ils s’inscrivent dans le cadre de la reproduction globale de la
biosphère et de l’écosphère. Donc les considérer en tant que tels et non,
comme c’est le cas le plus souvent dans le cadre des analyses économiques
de type capitaliste, soi-disant environnementales ou humaines, comme des
sources de services et de profits. Cette perspective ontologique et holistique
rompt avec la modernité qui accompagne déjà le projet capitaliste initial et
qui soumet la nature aux lois des hommes, comme l’a montré Castoriadis{74}.

En matière de capital naturel, le but principal est d’étudier comment le


renouvellement permanent des structures et du fonctionnement des cycles
biologiques est assuré de façon à permettre la conservation de la biodiversité,
celle-ci étant la base de la vie sur Terre. Il ne s’agit donc pas, à ce niveau de
la réflexion, de savoir si les humains vont pouvoir tirer de ce fonctionnement
des services et des profits. Le principe est de conserver le capital naturel pour
éventuellement trouver des utilités et non de poser une contrainte utilitariste
pour éventuellement conserver le capital naturel : conserver pour produire de
la valeur et non l’inverse ! En matière de capital humain, le but est de
considérer les êtres humains comme des personnes en soi qui ont la
possibilité d’assurer leur conservation pour mener une vie correcte, et non
comme des travailleurs destinés à fournir des services et des profits à une
entreprise.

Si l’on accepte ce type de raisonnement qui fait des êtres humains et de la


nature des capitaux à maintenir en soi, et non de simples moyens
économiques, la question est alors de savoir dans quels cas et dans quelles
conditions la résilience{75} de ces capitaux est mise en danger. On peut parler
de résilience humaine, notamment quand les conditions d’emploi des
travailleurs menacent la préservation de leur santé ou, plus généralement, les
empêchent de mener une vie digne. La tâche complexe d’identifier ces
menaces sera accomplie par différentes personnes. Dans le cas des humains,
elle sera notamment effectuée, avec la collaboration des personnes
concernées, par des scientifiques indépendants tels des ergonomes ou des
médecins d’entreprise et par les représentants syndicaux. Dans le cas du
capital naturel, elle s’effectuera avec des écologues mais aussi d’autres
personnes, comme les membres de certaines ONG qui ont une bonne
connaissance des problèmes de conservation de la nature et les « locaux » ou
« riverains » qui ont prouvé leur aptitude à en prendre soin. Toutes ces
personnes seront en quelque sorte des porte-parole des trois capitaux
concernés{76}.

Cette approche n’a rien à voir avec celle de l’analyse des fonctions
environnementales telle que souvent développée en analyse économique,
visant à apprécier la capacité des êtres humains et de la nature à fournir des
biens et services pour la satisfaction des consommateurs et les profits des
entreprises. Elle se démarque également des recherches ambitieuses de la
philosophie qui veulent découvrir l’essence de l’homme : les études
ontologiques dont il est question ici visent plus « modestement » à permettre
à tous les êtres humains de vivre correctement en coexistence avec le reste de
la biosphère. Nous soulignons que la méthode CARE donne la priorité aux
actions de conservation des capitaux existants, ce qui implique déjà pour eux,
très souvent, des actions de rectification des payes (cas du capital humain) ou
des dépenses nouvelles de conservation (cas des sols, de la biodiversité, etc.).
Dans le cas des capitaux disparus, des mesures de restauration pourront
évidemment aussi être prises si cela est encore possible ; mais il serait déjà
bien, au stade où nous en sommes, que la conservation de l’existant soit
d’abord assurée. Quant à l’amélioration de l’état « antérieur » (lequel ?), c’est
un idéal qui paraît bien présomptueux actuellement : avant de penser à créer
de la valeur, il faut d’abord conserver les capitaux que l’on a, ce qui n’est pas
fait de nos jours.

Quatrième proposition : la mise en place de normes et de standards


scientifiques humains et écologiques

Grâce à l’analyse ontologique des capitaux humain et naturel et de leur état


actuel, il va être possible de déterminer les conditions de leur résilience et
d’en déduire des normes (standards) de leur utilisation permettant leur
conservation. Dans le cas des êtres humains, on parlera de conservation et de
possibilité de mener une vie correcte, digne. Il s’agira d’en induire des payes
suffisantes pour tous, pour assurer cette conservation eu égard aux conditions
locales et aux caractéristiques des personnes (notamment la prise en compte
de certaines incapacités physiques ou mentales). Cela impliquera
vraisemblablement une remise en cause des différences de « rémunérations »
actuelles, notamment des salaires exorbitants de certains cadres et des
dividendes des actionnaires. Soulignons que ce type de paye pour
conservation ne constitue pas à proprement parler un revenu et n’a rien à voir
avec les concepts de revenu minimal ou de revenu universel dont on parle
souvent actuellement qui n’assurent pas vraiment la conservation des
personnes, y compris lors de leur retraite. En effet, dans la philosophie de
CARE, de la même façon que pour un actionnaire il n’y a de dividende
qu’après conservation de son capital financier, pour une personne son revenu
réel ne commence qu’après conservation de son capital humain : nous ne
parlerons donc du « revenu » des employés qu’au moment de la répartition du
nouveau profit (voir infra). Précisons qu’en cas de faillite de certaines firmes,
le financement des budgets de coûts de maintien du capital humain concerné
sera systématiquement assuré par l’ensemble des firmes qui seront rendues
collectivement responsables de leurs actes. Dans le cas du capital naturel
(sols, eaux, biodiversité, atmosphère, etc.), ce sera la tâche des scientifiques
indépendants des firmes que de définir des seuils à partir desquels il y a des
risques de perte de résilience. En raison de la difficulté pratique à définir ces
seuils (car ils peuvent considérablement varier d’un lieu à l’autre), une
solution pragmatique sera de décider prudemment de limites à respecter pour
leur usage, ou, encore mieux, de déterminer des zones dans lesquelles ces
risques ont des fortes probabilités de survenir. Plus précisément, ces zones de
risques devront être conçues de façon à donner des avertissements bien avant
l’atteinte des limites de résilience{77}.

Sans la définition de ces normes (standards), il est impossible d’assigner


un objectif concret à une gestion écologique et humaine. Contrairement à une
optique fréquente de gestion qui cherche à faire des efforts sans avoir posé les
limites environnementales et humaines à respecter, la méthode CARE/TDL
est entièrement guidée par ce type d’objectif relié à des études ontologiques
à caractère scientifique. Pour nous, toute gestion qui ne serait pas assise sur
ces types d’objectifs est vouée à l’échec du fait de son caractère « aveugle » :
elle aboutit, comme c’est souvent le cas pour la fameuse RSE, si prisée par
les entreprises, à des objectifs tactiques formulés en termes de vagues progrès
dont nul ne sait où ils peuvent et doivent mener.

Nous ne nions pas, comme le montrent Capron et Quairel{78}, que certaines


entreprises puissent mener spontanément une politique sérieuse de
conservation de leurs capitaux humain et naturel dans le cadre de la RSE. Il
existe dans cette pratique, dont la nature est complexe à analyser, de
multiples cas de figure qu’il ne faut pas amalgamer. Mais nous pensons que
les entreprises qui jouent vraiment le jeu doivent se saisir du label de la
méthode CARE pour se distinguer des autres, notamment pour faire valoir
qu’elles respectent des cibles scientifiques de maintenance. Le point novateur
de la méthode CARE/TDL par rapport à tous ces travaux précurseurs en ce
domaine est de permettre de relier ces cibles « physiques » à des indicateurs
monétaires microéconomiques et macroéconomiques de capital et de profit.
Cette « monétisation » n’est pas contradictoire avec les principes qui animent
la sociologue Méda{79} et les économistes écologistes Gadrey et Lalucq{80} : le
but est bien de conserver la nature sur la base d’un coût de maintien et non de
lui donner un prix ! CARE présente l’avantage considérable d’offrir une
alternative sérieuse au modèle comptable capitaliste qui lui aussi repose sur
des normes, notamment d’amortissement, pour maintenir son capital
financier tout en donnant un résultat monétaire.

Dans le cadre de notre approche du bas vers le haut, ces limites ou ces
zones limites devront être le plus souvent définies par les entreprises elles-
mêmes{81} sous le contrôle de nouveaux auditeurs indépendants spécialisés
dans les domaines susvisés. Cela impliquera la création d’une part d’un
nouveau corps d’auditeurs « verts », et d’autre part d’auditeurs ergologues
qui ne devront pas être inféodés aux firmes, ceci dans le cadre d’un nouveau
service public d’audit. Dans certains cas, s’agissant de phénomènes
d’envergure mondiale comme la question de la réduction des gaz à effet de
serre, il est évident que la définition des cibles scientifiques à respecter
viendra d’organismes internationaux comme le GIEC. Plus généralement,
une coopération d’organismes locaux, régionaux, nationaux et internationaux
sera nécessaire pour parvenir à définir des normes de qualité. Grâce à une
telle coopération, nous pourrions par exemple aboutir à définir des normes de
payes de conservation en ligne avec les exigences générales posées par l’OIT
et adaptées aux situations locales.

Cinquième proposition : le maintien d’une comptabilité en partie double

Nous avons vu que toute gestion correcte d’une entreprise implique un


bilan dualiste avec un côté réservé à la conservation des capitaux et un autre à
leur utilisation. Il en va de même dans le modèle CARE/TDL, sauf que les
types de capitaux sont au nombre de trois. Nous restons donc dans le cadre
d’une comptabilité en partie double. On peut à cet égard conclure que cette
technique est neutre : elle peut être aussi bien utilisée pour le capitalisme que
contre lui. Il ne faut pas confondre une technique et son utilisation.

Classiquement, dans notre nouveau bilan, le côté droit sera réservé à


l’enregistrement des montants de capitaux à conserver (les dettes de
l’entreprise envers les trois nouveaux apporteurs de capitaux) et des résultats,
et le côté gauche concernera les ressources{82} correspondantes, c’est-à-dire
les actifs. Ces derniers pourront être définis comme des choses matérielles ou
non, destinées à être utilisées pour répondre à certains besoins ou désirs{83}.

Sixième proposition : l’imposition du nouveau modèle par des lois


comptables

L’établissement de ces nouveaux modèles de bilan avec trois types de


capitaux au passif devrait être rendu obligatoire par des lois comptables pour
l’ensemble des acteurs économiques, mais d’abord pour les grandes
entreprises, qui sont les principales responsables de la situation sociale et
environnementale actuelle. Il s’agit d’appliquer les mêmes contraintes que
celles qui existent déjà en matière de protection du capital financier, des
contraintes qui sont actuellement acceptées sans problème par l’ensemble de
ces entreprises. Comme c’est le cas aujourd’hui, des régimes simplifiés
pourront être prévus pour les petites et moyennes entreprises.

La généralisation de ces obligations comptables permettra de progresser


rapidement et efficacement vers la réalisation des objectifs écologiques et
humains qu’appellent de leurs vœux de plus en plus de citoyens dans le
monde. On sortira ainsi enfin du dualisme actuel qui impose des lois strictes
pour la conservation du capital financier et qui accorde la possibilité de « lois
molles » pour ce qui regarde la conservation des deux autres types de
capitaux.

Septième proposition : l’établissement d’écarts de conservation (de


soutenabilité)

Chaque entité économique, pour établir son nouveau bilan écologique et


humain, devra faire une comparaison entre la situation actuelle du capital
humain et du capital naturel dont elle est responsable et les normes de
conservation locale, régionale et nationale qui auront été définies d’après les
études ontologiques dont il a été question précédemment. Cette comparaison
leur permettra de déterminer des écarts entre leurs pratiques (notamment en
matière de pollution, de consommation et de rémunération) et les standards
humains et naturels qu’elles sont supposées respecter. On aura donc affaire à
deux grands types d’écarts (de nature monétaire ou non monétaire selon le
cas) : les écarts de soutenabilité (ou de conservation) humaine et les écarts de
soutenabilité (ou de conservation) écologique{84}.
Huitième proposition : la tenue de budgets de coûts de maintien des trois
capitaux

Dans le cas, sans doute très fréquent, de survenance ou de risque de


survenance d’écarts de soutenabilité (ou de conservation) humaine ou
naturelle, les entités concernées devront d’abord déterminer les mesures les
moins coûteuses possibles pour permettre de remettre ces capitaux en état de
résilience (ou de conservation) ou, encore mieux, de stopper les causes des
dégradations de ces capitaux, ceci dans le meilleur délai compatible avec les
contraintes imposées par le risque de non-résilience. Elles devront ensuite
évaluer, pour chaque capital concerné, séparément, les budgets nécessaires
pour parvenir à cette soutenabilité (résilience). Ces budgets seront appelés
budgets de coûts pour la soutenabilité (résilience).

Dans le cas où une entité aurait une activité qui respecte déjà la
conservation du capital naturel (par exemple avec un type d’agriculture
forestière adapté à la conservation des sols et des eaux), alors cette entreprise
n’aura pas de budget à prévoir. Dans notre vision de l’économie écologique,
une entreprise parfaite n’a pas de capital naturel car elle n’a pas de dette
écologique. Cette situation ne peut évidemment pas se produire dans le cas du
capital humain car, à la différence de la nature qui se régénère normalement
si on en respecte les règles de fonctionnement (à l’entropie près), l’être
humain doit régulièrement « recharger ses batteries » à l’aide d’un budget, le
plus souvent mensuel{85}.

Au total, trois grands types de budgets de coûts de maintien devront être


établis pour les capitaux naturel, humain et financier lors de la fondation
d’une entreprise, quitte à ce que, pour la nature, ce budget soit nul. Ces
budgets de coûts de maintien constituent, comme le montre Alexandre
Rambaud, la « valeur d’existence » des capitaux concernés{86}.

Neuvième proposition : l’inscription des budgets de coûts de maintien au


passif en tant que capitaux

Les budgets établis pour une certaine période pour la conservation des
différents éléments constitutifs du capital humain (c’est-à-dire,
principalement, la somme des payes de conservation attribuées aux membres
du personnel) vont constituer le capital global humain, c’est-à-dire la dette de
capital de l’entreprise concernée à l’égard de son personnel. Ce capital
humain (au sens comptable) sera enregistré en tant que dette au passif du
bilan, de la même façon que la dette de capital financier figure aujourd’hui au
passif des bilans des entreprises{87}.

Similairement, la somme des budgets éventuellement prévus pour assurer,


pour la période concernée, la conservation (soutenance) des constituants du
capital naturel va former ce qu’on appellera le capital naturel global de
l’entreprise, c’est-à-dire la dette écologique globale de l’entreprise. Ce capital
naturel global sera enregistré sous le nom de « capital naturel » au passif du
bilan. Soulignons que tous ces enregistrements concernent des budgets pour
modifier le présent par des actions futures : cette comptabilité n’est donc pas
tournée vers le passé !

À l’issue de ces opérations, le nouveau bilan CARE/TDL, contrairement


au bilan des capitalistes, ne comportera plus un seul type de capital, le capital
financier. On verra apparaître à son passif trois lignes (zones ou tranches)
distinctes de capitaux : les lignes relatives aux capitaux naturel, humain et
financier. Nous avons vu que nous nous situons dans l’hypothèse de la
soutenabilité forte. Par conséquent, ces trois grandes zones seront
« imperméables » : une dette inscrite au capital global naturel ne sera pas
compensable par du capital financier ; de la même façon, une dette inscrite au
capital global humain ne pourra être annulée par une hausse du capital
financier comme c’est le cas par exemple dans les écrits de la World Bank. Il
en ira de même à l’intérieur de ces trois zones de capital, sauf pour ce qui
concerne le capital financier pour lequel des compensations sont permises.
Par exemple, profiter de l’innovation technologique pour remplacer des
machines anciennes et soulager le travail humain sachant que cette innovation
technologique est sous contrainte de la conservation systématique des
personnels soit au niveau de la firme soit à celui de la collectivité, ce qui va
modifier le rythme et la teneur du développement technologique.

Signalons pour conclure que l’expression de comptabilité en trois capitaux


ou de « tri-capitalisme » qui peut être attribuée au modèle CARE/TDL{88} ne
signifie évidemment pas qu’il n’y a que trois capitaux. En fait, pour ce qui est
du capital naturel et du capital humain, ils sont composés d’une multitude de
capitaux. On a donc affaire à une explosion du nombre de capitaux apportés à
l’entreprise sans commune mesure avec le nombre de capitaux apportés par
les capitalistes financiers{89} !

Dixième proposition : la comptabilisation d’un coût complet écologique et


humain permettant le maintien des trois capitaux

Simultanément et symétriquement à l’enregistrement des montants des


trois types de capitaux-dettes à conserver au passif, leur montant sera
également inscrit à l’actif en tant que coût d’usage des actifs (des moyens)
correspondant à ces trois capitaux. L’utilisation progressive effective de ces
actifs donnera lieu à trois types d’amortissement (d’usure). Classiquement,
ces diminutions d’actifs entraîneront la comptabilisation de trois types de
charges d’amortissement séparées au compte de résultat qui seront des
diminutions respectives des trois types de capitaux concernés. Ces trois types
de charges d’amortissement formeront un vrai coût complet écologique,
humain et financier qui n’a rien à voir avec le coût partiel (tronqué) qui
gouverne actuellement la formation du marché capitaliste{90}.

Ce coût complet humain et écologique sera la base de l’établissement de


nouveaux prix permettant une couverture complète des coûts humains et
écologiques. On ira ainsi vers la fin des dumpings humains et écologiques qui
caractérisent le monde capitaliste actuel{91}. Les entreprises seront obligées de
facturer au minimum à ce prix, comme elles le sont déjà par l’OMC mais,
hélas, sur la base d’un prix n’assurant que la conservation du capital
financier. Normalement, l’entreprise qui facture à un prix égal à ce coût
récupérera une somme d’argent du fait de ses ventes qui lui permettra de
réinvestir dans les actifs naturels, humains et financiers qui ont été usés et
ainsi de maintenir les trois types de capitaux correspondants.

Onzième proposition : un nouveau type de profit commun

Si l’entreprise parvient, grâce aux savoir-faire de ses employés et à un


management intelligent, à éviter certaines usures de ses actifs ou à réduire les
coûts des mesures prises à cet effet, elle pourra enregistrer un profit justifié
dans le cadre de cette nouvelle économie de marché écologique et humaine. Il
s’agira donc d’un profit qualifiable d’écologique et d’humain dans la mesure
où il ne peut apparaître qu’après conservation des trois types de capitaux
retenus dans la méthode CARE. Ce nouveau type de profit, qui résultera de
l’activité en commun des trois types de capitaux, sera considéré comme un
profit commun aux trois capitaux.

La méthode CARE/TDL débouche donc sur un résultat commun découlant


d’une action en commun de trois capitaux (voir ci-après). Elle constitue en ce
sens une application effective et généralisée des thèses formulées par
Ostrom{92}, ceci grâce à une comptabilité adéquate permettant de concrétiser
les souhaits de cette économiste. L’existence de ce profit commun ne fera pas
de l’entreprise une communauté, au sens de l’historien du droit Otto Friedrich
von Gierke{93} : il y aura toujours des conflits d’intérêts, comme il y en a
d’ailleurs actuellement dans toute société capitaliste entre les associés, mais
ces conflits, du fait même de ce type de profit commun, seront
vraisemblablement bien moindres.

Cette nouvelle donne économique pourra se réaliser au niveau mondial et


non pas seulement dans certains secteurs de l’économie, ce qui permettra à
l’économie sociale et solidaire et à l’entreprise en commun{94} de dominer
enfin l’arène économique, alors qu’elles ont des chances très faibles de se
développer dans un monde où les firmes capitalistes font sans arrêt du
dumping écologique et social. Le sort de ce nouveau profit distribuable
dépendra de la décision commune des trois types d’investisseurs associés.
Ces derniers, dans la mesure où ils gèrent un profit commun, deviendront en
effet véritablement associés pour le meilleur et pour le pire, ce qui devrait en
faire sinon des alliés du moins des partenaires possibles et non, comme dans
la situation actuelle, des adversaires automatiques. Comme dans toute société
anonyme (SA) classique, l’utilisation de ce profit commun aux nouveaux
associés pourra être déterminée librement par la nouvelle assemblée générale
annuelle qui réunira l’ensemble des investisseurs (voir infra).

Logiquement, le fait pour les employés et les apporteurs de capitaux


financiers de recevoir une paye ou une retraite correcte pour leur participation
physique à la vie des firmes devrait les inciter à mettre une partie de ces
bénéfices en réserve pour un autofinancement de l’expansion de leur
entreprise commune. Cependant, des distributions de « dividendes » (au sens
large et nouveau du terme) seront possibles pour un revenu collectif ou
individuel des investisseurs en capital humain et financier, sachant que pour
ces derniers il n’est pas question de leur verser un intérêt systématique
comme c’est le cas dans la finance actuelle. Le nouveau concept de revenu
concerne donc uniquement ces rémunérations fondées sur le nouveau concept
de profit. Dans ce cadre, on pourra avoir, outre des rémunérations collectives,
des récompenses de personnels et d’investisseurs financiers pour des apports
névralgiques ou le maintien de leur capital sur une longue durée par exemple.
CARE ne verse donc pas dans l’égalitarisme.

À terme, l’association d’un très grand nombre d’employés au sort de la SA


et à ses résultats devrait permettre de sortir de la situation d’aliénation dans
laquelle ils vivent aujourd’hui du fait de leur condition de simples salariés,
alors qu’ils contribuent eux aussi par leur apport de capital humain au
« financement » des entreprises : les travailleurs sont des investisseurs, au
même titre que les investisseurs financiers{95}. Le monde capitaliste
traditionnel a l’art de capturer les mots flatteurs ! Ces travailleurs vont enfin
devenir de véritables associés à la gestion de leur entreprise et pourront
notamment décider de la durée de leur travail, dans le respect des règles
communes établies aux échelles nationale et internationale.

Cette amélioration de leur situation sera d’autant plus forte si des mesures
de fragmentation des grands groupes en sociétés à taille humaine sont
opérées. Elles ne pourront qu’être favorables à une dynamisation des
entreprises. Bien entendu, cette progression de la cogestion pourra être
interprétée comme une tentative de faire revivre la vieille idée de la
collaboration du capital et du travail. Mais encore une fois rien n’empêchera
les syndicats d’en critiquer les effets. C’est ce qu’ils font déjà aujourd’hui en
France en acceptant que des membres des comités d’entreprise
« collaborent » avec les dirigeants d’entreprises. De plus, ces mêmes
syndicats ont généralement accepté qu’il y ait des administrateurs salariés
dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Par ailleurs, même
si les salariés deviennent des associés des sociétés, cela n’empêchera pas le
code du travail de subsister : il ne faut pas confondre salariés et travailleurs.

Cette analyse du profit commun géré par les nouveaux capitalistes termine
la phase descriptive de la nouvelle comptabilité que l’on peut résumer par la
figure 2 ci-contre.
Figure 2. Le nouveau schéma comptable de l’entreprise en commun

Comme on peut le constater, des capitaux non financiers (ou « extra-


financiers ») humains et naturels apparaissent au passif du nouveau bilan (à
droite du cadre symbolisant les actifs de l’entreprise) pour être
systématiquement conservés. Le nouveau coût des ventes et le nouveau prix
de vente qui résulteront de cette introduction permettront de les conserver et
de dégager un nouveau type de profit.

Douzième proposition : une cogestion écologique des entreprises

L’application des lois précédentes va donc avoir de profondes


conséquences en matière de gouvernance des firmes, c’est-à-dire, comme le
montre Perez{96}, en matière de pouvoir. Premièrement, comme chaque type
de capital a ses propres charges d’amortissement, il n’est plus à la charge des
autres capitaux. Ainsi, les charges du capital humain ne sont plus des charges
du capital financier, comme elles le sont dans le système comptable
capitaliste, mais des charges qui pèsent sur le revenu commun aux trois
capitaux, les ventes étant aussi considérées comme le fruit de l’utilisation en
commun de trois capitaux.

Deuxièmement, l’apparition au passif de trois capitaux et non plus d’un


seul (le capital financier) conduit à considérer (enfin) qu’il y a trois types
d’apporteurs de capitaux dans l’entreprise et que ceux-ci, ou leurs
représentants, doivent être traités sur un pied d’égalité. Ils auront droit à un
pouvoir égal dans toutes les décisions qui concernent le choix des dirigeants
de l’entreprise et la répartition du nouveau concept de profit. Ceci dans le
cadre d’une cogestion écologique et sociale d’un type complètement nouveau
qui va beaucoup plus loin que la fameuse co-détermination allemande{97}.
Ainsi, dans les ateliers ou services, les apporteurs de capital travail ne seront
plus de simples salariés mais bien des associés à la gestion de l’entreprise. Ils
ne seront plus les jouets de politiques influencées par des actionnaires absents
qui décident de leur sort à des milliers de kilomètres.

Troisièmement, comme il y a trois catégories d’apporteurs en capital, on


pourra parler d’une théorie intégrale des investisseurs de capitaux (TIIC, ou
CARE/TDL capital-holder theory en anglais). Cette nouvelle théorie se
substituera à la stake-holder theory d’obédience américaine{98} qui domine
actuellement le monde des idées en matière de réforme de la gouvernance des
entreprises. Cette capital-holder theory est beaucoup plus précise et porteuse
de changement dans la gouvernance des firmes, dans la mesure où elle repose
sur un nouveau système comptable qui permet d’identifier clairement les
apporteurs de capitaux dans la firme et de mesurer les résultats de leurs
activités en commun. Ceci n’empêchera pas de prévoir des commissions ad
hoc où, notamment, des représentants des clients de l’entreprise pourront
exprimer leurs opinions et leurs souhaits sur sa politique de produit. Ces
commissions pourraient même être rendues obligatoires et leur aval requis.
Mais les membres de ces commissions ne pourront pas participer aux
décisions de gestion de l’entreprise qui sont prises par les seuls apporteurs de
capitaux.

Dans le cas de cette nouvelle cogestion écologique et sociale (COES),


chaque type de capital aura un tiers des voix, à répartir entre ses
représentants, étant entendu que ces représentants auront un poids égal
indépendamment de leur apport en capital (voir infra). On soulignera
également que la diversité de taille des capitaux investis est prise en compte
au niveau de leur conservation et non du droit des investisseurs à discuter les
stratégies des entreprises : à ce niveau, c’est l’expression des intelligences qui
compte, et elle n’est pas forcément proportionnelle à la mise de capital.

Il n’est pas possible dans le cadre de ce bref exposé d’analyser en détail la


question de la nomination des représentants. Disons simplement que les
représentants du capital financier représenteront non seulement les
actionnaires traditionnels mais aussi les créanciers, la masse des fournisseurs,
et d’une manière générale tous ceux qui mettent effectivement à la
disposition des entreprises des actifs matériels ou immatériels (y compris les
États, les régions, les tribus{99}, etc.).

Les représentants du capital humain seront désignés directement par tout le


personnel qui travaille dans la société concernée. Précisons que les syndicats
ne seront pas forcément représentés à ce titre mais conserveront leur tâche
traditionnelle de défense des travailleurs : les possibilités de leur part d’une
contestation fondamentale du système proposé par le modèle CARE et des
décisions qui en découlent resteront donc intactes. Ceci constitue une
différence majeure avec la co-détermination allemande qui tend à faire rentrer
les syndicats dans le jeu de certains organes de gestion ou de contrôle comme
le conseil de surveillance. Enfin, les représentants du capital naturel seront
notamment des scientifiques (indépendants de la société), des ONG
environnementales et des riverains ou des membres du personnel
particulièrement concernés par les actions de la firme sur l’environnement.

Bien entendu, comme dans toute société, si l’affaire tourne mal, il faudra
partager les pertes. Dans le cadre de cette nouvelle société, aussi bien les
investisseurs de capital humain que ceux de capital financier en assument les
risques. Cela ne change à vrai dire guère de la situation actuelle car, comme
de plus en plus de gens le reconnaissent, le temps est bien loin où les
capitalistes financiers pouvaient se prévaloir d’être les seuls à prendre des
risques. On sait que toute l’évolution du droit des sociétés des SA a été
principalement marquée par une réduction progressive de la responsabilité
juridique des capitalistes financiers avec un passage d’une responsabilité
illimitée à une responsabilité limitée de leurs apports. On sait aussi que cette
responsabilité limitée aux apports financiers n’est souvent même pas assumée
en cas de crise, tout au moins pour les très grandes entreprises, du fait de
l’aide des États qu’elles reçoivent, comme le montre l’exemple récent de la
crise de 2008. D’une manière plus générale, Mazzucato{100} a montré que les
capitalistes préfèrent généralement que l’État assume les plus gros risques en
matière d’innovations pour pouvoir ensuite rentabiliser eux-mêmes les
applications des recherches abouties. On sait encore qu’il est possible aux
capitalistes financiers de diversifier leurs risques par une politique
intelligente de gestion de portefeuille et aussi de jouer sur le fameux effet de
levier pour réduire la masse de capital investi et faire passer le risque des
pertes sur la tête des prêteurs classiques : tous les manuels de finance
énumèrent ces « bons » principes que nous avons nous-mêmes enseignés !
Enfin, argument de type macroéconomique que la presse boursière énonce
constamment, on peut vérifier que s’ils jouent à moyen ou mieux encore à
long terme, les capitalistes financiers sont généralement gagnants : même en
cas de crise, ils ont pu recevoir auparavant suffisamment de dividendes pour
sortir « victorieux » de l’affaire.

Soulignons un dernier point fondamental dans cette analyse comparative


du risque des salariés et des apporteurs de capital financier. Il est traditionnel
dans les débats sur ce problème de mettre sur un pied d’égalité les salaires et
les dividendes. Les salaires des travailleurs seraient la rémunération de leur
capital humain tout comme les dividendes sont la juste rémunération du
capital financier des actionnaires. Cette argumentation est généralement
utilisée pour promouvoir les distributions massives de dividendes que l’on a
connues au xxe et surtout au xxie siècle lors de la financiarisation de
l’économie. À l’inverse, au xixe siècle, dans le contexte d’un capitalisme de
type familial, la norme était de restreindre les distributions de dividendes et
de favoriser l’autofinancement par réinvestissement des profits. Le problème
est que cette argumentation est totalement biaisée. Comme le prouve le
modèle CARE/TDL, une paye correcte ne constitue qu’un simple maintien du
capital humain et non sa rémunération : celle-ci ne commence qu’après cette
conservation. Alors que les dividendes, qui viennent après le maintien du
capital financier{101}, constituent bien une rémunération (nette). Les salaires,
eux, dans ce monde capitaliste, ne correspondent même pas, pour une très
grande masse des travailleurs, à la paye pour conservation et ne sont donc pas
du tout représentatifs d’une rémunération du capital humain.

Il est vrai qu’en cas de faillite d’une entreprise, certains « petits »


capitalistes qui n’ont pas les moyens de gérer correctement à long terme leur
épargne, peuvent la perdre, alors que certains salariés licenciés peuvent
toucher des indemnités de chômage. Mais cette protection des salariés
n’existe pas dans la plupart des pays du globe et, quand elle existe, elle est
limitée à une courte période et ne fournit généralement qu’un revenu de
subsistance. Tandis que, dans bien des cas, ces petits capitalistes ont tout de
même touché de vrais revenus sous forme de dividendes pendant la période
de leur placement tout en ayant possiblement une autre activité rémunératrice
en parallèle.

En conclusion, les salariés ne devraient pas hésiter à prendre les mêmes


risques que ceux que prétendent prendre les capitalistes financiers. Ils
devraient prendre au mot le slogan de ces capitalistes qui veulent être
responsables dans le cadre de la fameuse RSE : nous aussi, nous voulons
assumer vos risques et vos responsabilités dans l’entreprise ! Ainsi apparaîtra
une société du risque partagé par les trois capitaux qui pourra être macro-
économiquement soutenue par l’aide des États : tous ces capitaux seront enfin
mis sur un pied de stricte égalité. Nous serons alors dans le cadre d’une
société nouvelle et responsable qui satisfait à la fois aux exigences d’un
développement soutenable (du fait des contraintes de conservation séparée
des capitaux) et qui conserve l’attrait d’un bénéfice potentiel à partager dans
le cadre d’une (certaine) économie de marché.

L’hypothèque marxiste et communiste a réduit jusqu’à présent le débat


économique au choix entre des entreprises privées capitalistes sur un marché
régulé par les libéraux et par les sociodémocrates, et des entreprises
nationalisées agissant dans le cadre d’une planification dirigée par des
bureaucrates communistes. Dans ce cadre terrifiant, on ne fait que tomber de
Charybde en Scylla ! Le modèle CARE permet de sortir de ce carcan
intellectuel qui empêche toute évolution.

Soulignons enfin qu’il ne s’agit pas avec cette proposition de conseiller un


quelconque mode vie, qu’il soit athée ou religieux, stoïcien, épicurien,
platonicien ou socratique, et encore moins un mode de recherche du bonheur,
mais tout simplement de conserver la vie sur terre et de permettre une vie
correcte à tous les humains : à eux ensuite de choisir les objectifs de leur vie !
Il s’agit d’une base commune qui permet le vrai pluralisme dans la dignité.
Nous en avons terminé avec ces principes généraux de la méthode
CARE/TDL. Le lecteur intéressé par un approfondissement de la question et
une approche plus concrète trouvera en annexe 1 un exemple d’application de
cette méthode au cas d’une entreprise. Il trouvera également en annexe 2 une
application en matière de comptabilité nationale. Il y sera démontré que la
méthode CARE/TDL débouche sur une remise en cause totale des concepts
de produit national et de produit intérieur, notamment du fameux produit
intérieur brut (PIB).

Présentation de quelques fausses solutions préconisées par les


capitalistes financiers
Les crises sociales et environnementales qui ont marqué le début du
xxie siècle obligent les capitalistes à réagir face à de nombreuses critiques de
tous ceux qui en sont les victimes. Il est impératif pour eux de montrer qu’ils
font des efforts pour régler ces crises. Nous avons déjà fait un commentaire
critique de la RSE et nous nous intéresserons ici à des instruments de types
comptables ou fiscaux qui visent apparemment des objectifs similaires à ceux
du modèle CARE/TDL et qui méritent donc une comparaison avec lui. Parmi
eux, nous étudierons principalement la théorie de l’internalisation des
externalités, les taxes carbone, le prix carbone et ce qu’on appelle
l’integrated reporting.

La théorie de l’internalisation des externalités

Le concept et le vocabulaire des externalités promus par l’économiste


néoclassique Arthur Cecil Pigou{102} ont gagné une large audience, à grand
renfort de publicité faite par les économistes appartenant au mainstream.
L’idée, apparemment séduisante, est que si certains dommages écologiques
n’ont pas été pris en compte par les firmes capitalistes (c’est-à-dire ont été
« externalisés »), il faut que les États incitent ces firmes à les prendre en
compte en les « internalisant », éventuellement à l’aide de taxations, ces
taxations étant elles-mêmes fondées sur l’importance des dommages
environnementaux. Mais cette théorie des externalités s’inscrit clairement
dans le cadre de la théorie néoclassique : il s’agit d’une analyse coûts-
bénéfices qui consiste, pour les firmes, à comparer les coûts des mesures
éventuellement prises par elles pour parer à ces problèmes environnementaux
avec la valeur des dommages environnementaux évités (ces dommages évités
étant considérés comme des bénéfices). Comme ces dommages (pollutions,
inondations, perte de ressources, maladies, etc.) sont le plus souvent décalés
dans le temps, ce type d’analyse recourt à des méthodes dites
d’actualisation{103} qui visent à rendre comparables des coûts immédiats (ceux
des mesures prises aujourd’hui) et des bénéfices futurs (les dommages futurs
évités). En clair, les entreprises vont arbitrer entre des coûts de mesures
d’évitement des dommages et le paiement de taxes basées sur le prix
économique de ces dommages calculé en intégrant une norme de rentabilité
anticipée.

On peut facilement montrer que si ce type de raisonnement est appliqué


aux problèmes environnementaux, la résolution de ces problèmes dépend de
la hauteur du taux de rentabilité exigé par les capitalistes. Ainsi, les
économistes du mainstream qui prétendent s’occuper de problèmes sociaux et
environnementaux ont réussi le tour de force de faire dépendre la solution des
problèmes écologiques et sociaux d’une norme subjective de rentabilité
financière qui évolue avec les rapports de force entre les classes sociales{104} !

Avec ce raisonnement, ces économistes « rationnels » en arrivent à


démontrer « scientifiquement » qu’il faut détruire les plantes et les animaux à
long terme si leur utilité ne satisfait pas à un niveau minimal de rentabilité !
Tel est le fond de cette terrible théorie des externalités pour laquelle de
nombreuses personnes de bonne foi ont les yeux de Chimène, faute d’une
analyse suffisante de son contenu. En fait, cette théorie est totalement inapte à
régler les problèmes actuels, tout particulièrement les problèmes
environnementaux, comme le montre une nombreuse littérature critique{105}.
Elle n’a rien à voir avec une approche centrée sur l’étude et la conservation
du fonctionnement des écosystèmes.

Notre position sur ce point rejoint celle du Pape François qui, dans son
encyclique Laudato si’ (juin 2015){106}, affirme que si les êtres humains et les
entités environnementales ont des valeurs non instrumentales, ils doivent être
conservés sans condition, et par conséquent sans recours à des questions
sordides de rentabilité financière. Il faut donc rejeter nettement, avec le Pape,
cette théorie de l’internalisation des externalités.
Les taxes carbone et le prix du carbone

Nous avons vu qu’un nouveau type de coût complet basé sur des
contraintes écologiques est à la base du modèle CARE/TDL. Ce coût n’a rien
à voir avec un prix découlant directement d’un marché de type capitaliste :
c’est une construction faite dans l’entreprise et par l’entreprise, opérée en
tenant compte d’une contrainte de maintien de trois capitaux, et notamment
du capital naturel. Comme dans toute comptabilité classique, ce coût de
maintien des capitaux va former la base d’une fixation des prix et donc
imposer au marché un type de régulation de sa formation.

Cette nouvelle donne comptable est à appliquer par toutes les entreprises.
La contrainte du respect de la nature ne pèse donc pas ici sur les
consommateurs mais bien sur les producteurs, pour les faire changer
rapidement de modèle de production avec des innovations technologiques
adaptées à la crise humaine et écologique actuelle : il est temps, comme le
propose Karl William Kapp dès 1950{107}, de mettre le progrès technologique
sous contrainte d’un nouveau système économique. Le modèle CARE rend
donc les producteurs responsables de leurs actes, ce qu’ils semblent d’ailleurs
revendiquer avec leur référence insistante à la RSE.

Cette solution s’oppose à celle des taxes environnementales, qui sont aussi
un pur produit de la pensée économique néoclassique, notamment, encore
une fois, de l’économiste anglais Pigou{108}. Ce sont des taxes qui pèsent sur
les consommateurs sans jamais mettre en cause les entreprises. Elles sont
totalement inadaptées à la nature du problème posé. En effet, ce sont bien les
politiques de produits et de marketing des entreprises qui sont essentiellement
à l’origine des problèmes actuels et non les choix des consommateurs qui, le
plus souvent, faute de salaires suffisants, ne peuvent consommer que les
produits les moins chers offerts dans le contexte ambiant du dumping
écologique et social mondial. Les technologies depuis la fin du xixe siècle
sont nées dans les officines capitalistes, pas dans le cerveau des
consommateurs !

Comparons, pour finir sur ce thème, les cas du capital naturel et du capital
financier. Pour ce dernier, on a vu qu’il fait l’objet d’une conservation
systématique grâce à des lois comptables. Que fait-on si une entreprise ne
respecte pas cette obligation ? On ne taxe pas ses produits pour pénaliser ses
consommateurs ! On agit à la source du problème : la justice va sanctionner
l’entreprise réfractaire pour délit de distribution de dividendes fictifs et ses
auditeurs lui intimer de ne plus recommencer. C’est du sérieux, rien à voir
avec les atermoiements des taxes environnementales qui ne cherchent qu’à
éviter de traiter directement le problème à sa source.

On observe la même déviance par rapport à des solutions sérieuses en


matière de réchauffement climatique. La pensée néoclassique
« environnementale » a imaginé une sorte de marché pour donner un prix au
carbone. Elle ne peut s’empêcher de tout ramener à un marché pour favoriser,
sinon la spéculation, du moins le marchandage du « capital carbone{109} », ce
qui n’a rien à voir avec une protection efficace de la nature. Que propose au
contraire le modèle CARE en la matière ? Il suggère que chaque entreprise
calcule son propre « coût du carbone » (et non un prix du carbone) sur la base
du coût des mesures nécessaires pour réduire ses émissions de gaz à effet de
serre dans les limites fixées par les scientifiques du GIEC et qu’elle inscrive
ces coûts en moins de ses profits pour financer les mesures adéquates. Ainsi,
dans cette méthode, sérieuse et efficace, il y a autant de coûts du carbone que
d’entreprises{110}. Pottier a montré « comment les économistes réchauffent la
planète{111} ». Avec CARE, nous montrons comment les comptables la
refroidissent !

Les comptables classiques ont toujours trouvé des moyens très efficaces
non basés sur des prix du marché pour assurer la conservation du capital des
entrepreneurs capitalistes. Il est temps que leurs outils extrêmement puissants
soient mis au service du capital humain et du capital naturel. Toutes les forces
progressistes devraient appuyer ces nouveaux types de comptabilité et laisser
tomber les fausses solutions que sont les taxes environnementales et le prix
du carbone.

Le reporting intégré de l’International Integrated Reporting Council

Le reporting intégré (integrated reporting ou IR), ce nouveau type de


reporting préconisé par l’International Integrated Reporting Council (IIRC), a
actuellement les faveurs du monde financier car il permet de faire croire aux
citoyens non avertis que les capitalistes ont trouvé la solution qui permet un
juste traitement de tous les capitaux utilisés par les entreprises. En effet, le
cadre conceptuel de l’IR considère six types de capital : financier, fabriqué
par l’homme, naturel, humain, social et intellectuel. À première vue, il
semble donc un outil très intéressant pour la conservation des capitaux. Mais
la forme cache un fond qui à l’analyse s’avère totalement contradictoire avec
l’ambition de ce reporting, celle de traiter sur un pied d’égalité les six
capitaux susvisés.

Nous justifions cette critique par cinq arguments principaux{112}.


Premièrement, l’IR ne mérite pas son nom : il n’est pas intégré à une
comptabilité écologique comme l’est le reporting découlant du modèle
CARE. En effet, alors que le capital financier est bien inscrit au passif du
bilan des firmes en IFRS, les cinq autres capitaux n’y figurent pas et ne font
l’objet que d’une information « extra-financière », sans que cela choque les
auteurs de l’IR. Deuxièmement, en liaison avec le point précédent, l’IR
cohabite avec les IFRS : il ne remet pas du tout en cause ces normes
comptables capitalistes particulièrement dangereuses. Troisièmement, il en
résulte que des six capitaux dont parle l’IR, seul le capital financier, qui, lui,
figure bien en tant que passif dans un bilan comptable, se trouve
véritablement protégé. Les autres capitaux, et notamment le capital naturel,
apparaissent comme de simples moyens (stocks, actifs ou ressources) au
service du capital financier et non comme des dettes à rembourser
intégralement et strictement. Il est d’ailleurs très frappant que l’IR éprouve le
besoin de distinguer le « capital financier » (financial capital) du « capital
fabriqué par l’homme » (man-made capital). Il ne s’agit pas d’une
redondance : le premier est bien le capital des capitalistes qui est un passif et
le deuxième un simple actif, c’est-à-dire les emplois du premier en machines
et autres objets à user. Dans cette vision financière, les capitaux naturel et
humain sont aussi de simples actifs à user. On ne mélange donc pas les
torchons et les serviettes ! Quatrièmement, ces capitaux sont évalués en
principe en juste valeur{113} avec toutes les conséquences décrites
précédemment, alors que dans la méthode CARE c’est le coût de maintien
des capitaux inscrits au passif qui prévaut comme principe d’évaluation des
actifs. Enfin, cinquièmement, le concept de limites ou de zones limites
d’usage de l’écosphère n’apparaît pratiquement pas dans l’IR et ne fait l’objet
d’aucune recommandation. Ceci témoigne du fait que la question de la
conservation du capital naturel n’est vraiment pas à l’ordre du jour de cette
vision du reporting qui reste très financière. Il n’y a rien à attendre de sérieux
de tout cela pour sauver la planète, bien au contraire. Pour les capitalistes,
l’extra-financier est « extra » car il permet de continuer à protéger le seul
capital financier tout en faisant croire qu’on protège aussi les autres capitaux.
Seule une égalité stricte de sort des trois principaux types de capitaux
permettra de sortir de cette situation.

Cette énumération de douze propositions et cette critique de quelques fake


solutions mettent un terme à la partie théorique de notre manifeste en faveur
de la méthode CARE/TDL. Nous pouvons conclure qu’à l’heure actuelle
cette méthode offre une opportunité sérieuse de sortir effectivement du cadre
imposé par la comptabilité capitaliste actuelle, alors que les économistes et
les financiers qui agissent de connivence avec les capitalistes ne proposent
que des mesures inefficaces qui font perdre un temps précieux.
Chapitre 4
La réforme des droits constitutionnels
et législatifs au niveau de l’État
Dans leur Manifeste du parti communiste{114}, Marx et Engels ont formulé
leurs solutions de principe pour la mise en œuvre d’une nouvelle économie
socialiste par le mouvement communiste. Elles se résument essentiellement à
trois actions : révolution et prise de pouvoir du prolétariat par la force,
attaque « despotique » du droit de propriété suivie d’une expropriation de la
propriété foncière, et développement des fabriques nationales selon une
planification commune. On sait ce qu’ont donné les applications de ces
préceptes dans les pays communistes notamment par Lénine, Staline et Mao
Zedong.

Notre manifeste, lui, se veut porteur d’une démarche totalement différente


qui fait confiance à la démocratie issue du courant des Lumières, continue à
donner à un certain marché un rôle important et maintient une certaine
propriété privée. Soulignons, à propos de cette question de la propriété
privée, que, comme l’a montré dès 1946 Ripert{115} et comme l’a rappelé
récemment Robé{116}, les actionnaires des SA ne sont plus propriétaires ni de
l’actif des SA ni de la société elle-même mais des créanciers (particuliers) de
cette société, ce qui, contrairement à la fameuse thèse (erronée) de Berle et
Means{117}, ne les a pas empêchés de conserver le pouvoir et même de
l’accroître au cours des années 1880-1980{118}. À cet égard, le focus des
marxistes sur la propriété privée et non sur le seul pouvoir est une erreur
fondamentale qui les a conduits à un aveuglement terrible dans l’examen des
solutions concrètes pour éradiquer le capitalisme{119}. Dans CARE, cette
propriété, qu’elle soit privée, publique, sociale (comme dans le cas de l’ex-
Yougoslavie) ou commune, doit être gérée sous la contrainte des règles de
gestion des trois capitaux que nous avons énoncées dans le cadre de la
présentation de notre nouveau modèle de comptabilité.

Le problème de la propriété étant évacué, il importe maintenant de


considérer les conditions de la mise en place de CARE de façon
démocratique dans le contexte politique actuel. En effet, les contestations des
parlements et des parlementaires qui émergent de nos jours, notamment de la
part des gilets jaunes, montrent qu’un nombre de plus en plus grand de
citoyens mettent en cause les fondements même du pouvoir législatif
traditionnel : ils ne se sentent plus représentés et protégés par leurs mandants.

Les raisons en sont multiples, mais elles tiennent fondamentalement à


quatre causes. La première est que les modes de scrutin sont généralement
hostiles à la représentation proportionnelle des citoyens. La deuxième est
que, même si la première difficulté était levée, rien ne garantit que les élus
qui se présentent et vont être choisis par les électeurs soient représentatifs de
la diversité des composantes sociales d’une nation : le coût même des
campagnes électorales est tel qu’il est évident qu’un simple citoyen sans
appuis pécuniaires ne peut rivaliser avec des forces politiques qui disposent
de soutiens financiers importants. La troisième est que les règles
constitutionnelles dans lesquelles sont inscrites les actions des parlements ne
sont pas suffisamment protectrices de certaines catégories d’intérêts. Nous
avons par exemple montré comment la préparation des lois comptables se
faisait sous la houlette des grandes firmes et des cabinets d’audit
internationaux. La quatrième est que le fonctionnement de ces parlements
s’effectue sous la pression de forces économiques, principalement des
grandes entreprises capitalistes, qui disposent de moyens considérables pour
faire valoir leurs intérêts, notamment de média sous leur contrôle.

Pour résoudre les problèmes que nous rencontrons aujourd’hui, il est


certain qu’un retour à des doses beaucoup plus importantes de
proportionnelle s’avérera nécessaire. Il est aussi évident qu’il faudra trouver
des moyens plus efficaces pour permettre aux citoyens de se porter
valablement candidats à la députation sans avoir à engager des sommes
considérables : les écarts entre les budgets de campagne des différents
candidats ne devront pas être trop grands. Mais ce sont les autres questions
qui vont ici retenir notre attention : celles qui touchent à la constitution dans
laquelle s’inscrivent les décisions prises par les parlements et celles qui visent
à briser le pouvoir économique qui influe sur les élections et les décisions des
parlementaires.

La question constitutionnelle
Tout au long de cette enquête comparative sur le sort des trois capitaux qui
sont à la base de toute entreprise, nous avons non seulement démonté le
mirage néolibéral du marché spontané « bienfaiteur » mais aussi montré que
seul le capital financier fait l’objet d’une protection systématique appuyée par
des lois nationales et internationales. Il est temps d’abolir cette constitution
économique mondiale au service d’intérêts privés égoïstes et de la remplacer.
Pour cela, il faut, comme le proposait l’économiste René Passet, « retourner
la démarche et poser prioritairement le respect des normes
fondamentales{120} ».

Les politiques au pouvoir, jusqu’à présent, ont refusé de discuter


ouvertement devant les peuples de la constitution économique qui gouverne
les nations alors même que les questions économiques, qui traitent de la
conservation de la nature et des êtres humains, c‘est-à-dire de leur existence
même, sont capitales. Ils ont toujours cherché à empêcher les peuples de
décider des structures économiques fondamentales. Dans un pays comme la
France, une constitution politique assure aux citoyens des droits égaux de
participation à des élections à intervalle régulier tandis qu’une constitution
économique{121}, non ratifiée explicitement par le peuple et appuyée par des
lois comptables précises assorties de sanctions, entérine l’inégalité
permanente des capitaux dans les entreprises et une gigantesque distribution
de dividendes fictifs au profit d’une petite minorité{122}.

Il est temps de mettre fin à cette situation qui mène au désastre écologique
et humain. Il faut un nouveau contrat social complet incluant l’économique.
C’est pourquoi nous proposons d’inscrire dans les constitutions des pays et
dans la future constitution mondiale de l’ONU les deux principes de base
suivants visant expressément toute comptabilité d’entreprise. Premièrement,
les comptabilités des entreprises et les comptabilités nationales devront
entériner une protection égale des trois types de capitaux naturel, humain et
financier : c’est la base indispensable pour réaliser une véritable justice
sociétale débouchant sur une économie raisonnable. C’est aussi ce qui permet
de refonder le système actuel sur des bases morales acceptables par tous.
Deuxièmement, des droits égaux de participation aux délibérations sur les
décisions de gestion des entreprises seront accordés aux représentants des
trois types de capitaux. Finis les privilèges du capital financier, mêmes règles
du jeu : le tri-capitalisme provoquera une mutation du capitalisme, avec un
système de financement disruptif dans lequel les nouveaux actionnaires, qui
pourront être les nouveaux travailleurs eux-mêmes ou des travailleurs
retraités, devront respecter des règles différentes de celles du capitalisme.
Enfin les parlements devront entériner ces principes positifs universalisables
par des lois adéquates, notamment comptables, assorties de sanctions sévères
en cas de manquement au respect de ces règles.

Soulignons qu’il ne s’agit pas, comme dans la démarche marxiste, de


planifier ou régenter toute l’activité économique, mais bien de poser les
principes de base d’une nouvelle économie dans laquelle les initiatives
privées et publiques restent libres de se développer sous réserve de respecter
ces principes. Si cette démarche est acceptée, il est clair que toute l’action des
parlementaires en sera totalement modifiée. Ils exerceront leur mandat dans
un cadre précontraint qui permettra de garantir les droits fondamentaux des
trois types d’apporteurs de capitaux qui fondent une entreprise et une nation.
Les humains et la nature sortiront des griffes du capitalisme et de sa lutte
organisée des uns contre les autres.

Par ailleurs, les citoyens pourront alors développer leur « agir


communicationnel », cher à Habermas{123}, dans un cadre bien précis. Le
philosophe défend une thèse dualiste. D’une part, on ne peut selon lui éviter
la présence d’une rationalité économique dans la sphère privée (pratiquement
celle de l’économie de marché capitaliste faute de proposition alternative de
sa part). Mais, d’autre part, cette influence problématique de la rationalité
capitaliste pourrait être contrebalancée par les effets de l’extension d’une
« rationalité communicationnelle{124} » des citoyens débouchant sur une sorte
de planification publique qui viserait à corriger les problèmes engendrés par
la rationalité économique. Nous estimons au contraire qu’on ne peut
envisager une transformation profonde du système actuel sans une remise en
cause totale de la rationalité du mode de gestion capitaliste, ce qui nous mène
au point suivant.

La question des rapports de force dans l’économie


La protection égale des trois capitaux ne suffit pas à briser le monopole du
pouvoir économique dont dispose le capital financier à l’heure actuelle : elle
ne fait que limiter son pouvoir de destruction du capital humain et du capital
naturel. Pour assurer une représentation égalitaire de ces trois capitaux, il faut
aller vers la cogestion écologique, sociale et financière au niveau de
l’entreprise. Nous en avons présenté les principes précédemment. Mais, pour
avoir une action encore plus efficace en ce domaine, il faut aussi appliquer ce
type de cogestion à l’échelle nationale et internationale dans les institutions
politiques qui décident du sort des peuples.

Nous proposons donc que dans chaque pays il y ait un bicaméralisme


systématique. Il y aura évidemment, comme de façon classique, une chambre
des représentants des citoyens élus avec une dose très importante de
proportionnelle. Mais elle sera doublée systématiquement d’une chambre des
représentants des trois capitaux (naturel, humain et financier), dans laquelle
les trois groupes disposeront d’un nombre de voix égal. Cette deuxième
chambre devra être consultée obligatoirement sur toutes les questions
d’ordres social, environnemental et financier, et son aval sera nécessaire pour
que les lois proposées par les parlementaires de la première assemblée
puissent s’appliquer. En France, l’actuel Conseil économique, social et
environnemental (CESE) devrait non seulement être maintenu mais renforcé
en ce sens !

La mise en place de la nouvelle économie


L’expérience prouve qu’il y a malheureusement peu à attendre du jeu
politique traditionnel pour aller vers la cogestion écologique, sociale et
financière que nous proposons. On notera à ce sujet qu’en France, la loi Pacte
de 2019 aboutit à une amélioration minime de la représentation du personnel
dans les instances de gouvernement des entreprises et se refuse à prendre en
compte la recommandation no 10 du rapport Notat-Senard tendant à une
réforme de la comptabilité dans un sens plus social et plus écologique{125}.
Comme le dit Benjamin Coriat, « la montagne a accouché d’une souris{126} ».

Il convient donc d’essayer de sortir de cette situation de blocage et de


recourir à d’autres solutions qui permettent d’avancer rapidement vers des
réformes indispensables, ceci dans un cadre démocratique. Parmi les
instruments qui figurent de plus en plus dans les mouvements sociaux et
écologiques qui fleurissent de nos jours sur la planète figure le référendum
d’initiative citoyenne (RIC). Nous pensons que les principes de base de la
méthode CARE/TDL pour une nouvelle constitution économique pourraient
être instaurés, tout au moins pour les grandes entreprises sous forme de SA,
dans toutes les nations du globe, dans le cadre de ces RIC qui seraient
imposés par de puissants mouvements populaires. Ceci suppose évidemment
préalablement un vaste débat dans les différentes composantes du
mouvement social et des formations appropriées.

Une démocratie véritable doit proposer un choix pacifique entre différentes


alternatives économiques. La tradition marxiste, du moins celle qui suit les
préceptes du manifeste communiste, veut que toute transformation ne puisse
s’opérer que dans le cadre de violences. Mais cet axiome est contredit par les
faits : en Europe, les années 1989 et 1990 ont vu les régimes communistes
tchèque, est-allemand puis roumain se faire renverser par de puissants
mouvements populaires et pacifiques. Nous pouvons et nous devons changer
la comptabilité capitaliste dans cet esprit.

Comme nous l’avons maintes fois souligné, la question essentielle qui


sous-tend toute comptabilité (et toute action humaine) est celle de savoir ce
qui doit être conservé : le souci (cura) de CARE est bien la conservation !
Cette question majeure et vitale, qui s’est toujours posée dans l’histoire de
l’humanité, est actuellement tranchée par une toute petite minorité, ce qui est
un scandale. Il est temps de la poser clairement sous la forme d’un RIC. Ce
serait pour les peuples l’occasion de se réapproprier la politique économique
qui leur échappe totalement dans le contexte des pratiques politiques
actuelles.

Bien entendu, ce type de référendum devrait pouvoir opposer des modèles


économiques, dont le modèle capitaliste actuel, et être précédé par une vaste
campagne d’information et de nombreux débats : il faut offrir un véritable
choix économique aux peuples. Nous vivons, dit-on souvent, y compris dans
les sphères patronales, dans une société où le capital humain est le capital
essentiel : il est temps de prendre cette affirmation au mot et de donner la
parole aux représentants de ce capital pour qu’ils puissent enfin prendre en
main leur destinée. Évidemment, tous les défenseurs du système capitaliste
diront que tout ceci est impossible, au nom du réalisme. Mais le passé est
jonché de choses réputées impossibles : impossible de se passer des rois,
d’abolir l’esclavage, de supprimer le suffrage censitaire, de donner le droit de
vote aux femmes, d’instituer la cogestion écologique, sociale et
économique…

Une variante de cet argument consiste à dire que tout cela est trop
compliqué. Mais les mêmes qui recourent à ce motif sont ceux qui défendent
les IFRS, un monument de complexité ! Cela dit, il faut reconnaître que
toutes ces solutions à visée globale ne sont pas simples à mettre en œuvre et
prennent du temps. Une solution plus modeste, préalable et rapide,
consisterait à imposer la tenue du modèle CARE dans tous les grands groupes
dans une comptabilité parallèle{127} à celle des IFRS : il n’y aurait pour cela
nul besoin d’attendre une réforme internationale des IFRS. Une telle mesure
permettrait de voir immédiatement les efforts accomplis ou non accomplis
par les groupes en question pour la cause écologique et humaine. Elle
pourrait être un instrument décisif de l’État, notamment pour sa politique
fiscale à l’égard des firmes et pour l’attribution de subventions à celles qui le
méritent vraiment, rien n’étant plus dangereux que des financements tous
azimuts tels que ceux qui ont été attribués dans le cadre de la fameuse PAC
(Politique agricole commune). Elle servirait également aux syndicats et autres
parties prenantes pour mieux ajuster leurs revendications. Un gouvernement
vraiment écologique pourrait prendre rapidement une telle initiative avec
l’appui d’une population dûment informée et consultée. D’autres entreprises
pourraient opter de façon volontaire pour cette solution, notamment des
entreprises agricoles « durables » qui voudraient mettre en exergue leurs
efforts écologiques et les coûts supplémentaires qui en sont la conséquence.
La France, dont la vocation révolutionnaire est bien connue, pourrait donner
l’exemple à suivre par les autres pays. Bien sûr, les grands bénéficiaires du
système actuel diront que tout cela relève de l’utopie. Mais comme l’écrivent
Servigne et Stevens{128}, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste
celui qui croit que tout peut continuer comme avant !

Allons, soyons réalistes et osons l’impossible pour sauver la planète des


griffes du capitalisme. Il a fait son temps !
Conclusion
Nous avons commencé notre présentation du modèle CARE en partant
d’axiomes qui reposent sur une conception de ce qui doit être conservé, c’est-
à-dire de ce qui est important. Nous espérons que le lecteur de ce manifeste
sera d’accord pour admettre que le capital naturel, base de notre existence, et
le capital humain, base de toute activité économique, méritent tout autant que
le capital financier d’être systématiquement conservés et associés à la gestion
des entreprises.

Ces axiomes, et leurs conséquences comptables, peuvent être acceptés


aussi bien, nous semble-t-il, par ceux qui ont une conception laïque que
religieuse de la vie. De ce dernier point de vue, nous avons souligné le très
grand intérêt des recommandations du pape François dans son encyclique
Laudato si’ qui appellent à réformer les actions des entreprises pour leur
donner enfin une finalité écologique et sociale.

Si ces axiomes sont admis, le reste de notre raisonnement se situe ensuite


dans la sphère économique. Le modèle CARE n’est ni plus moins que la
transposition du modèle comptable du capitalisme traditionnel aux capitaux
naturel et humain : c’est d’abord un outil économique dans une nouvelle
économie de marché « au service de l’homme », comme le voulait le juriste
René Savatier{129}. Ce modèle part du constat partagé par quasiment tous les
économistes que trois types de capitaux sont indispensables au
fonctionnement de toute firme. Mais on sait qu’Aristote distinguait déjà deux
types d’économie : une vraie économie qui répond aux besoins fondamentaux
des hommes et une fausse économie, la chrématistique (du grec
chrèmatistikos, qui concerne la gestion des affaires d’argent), basée sur
l’accumulation des richesses pour l’accumulation{130}.

Nous sommes actuellement dans une économie de type


hyperchrématistique portée par un système comptable aberrant et dangereux
pour l’humanité. Le nouveau modèle comptable présenté dans ce livre a pour
ambition d’ouvrir une porte pour sortir de cette impasse tout en conservant
une économie de marché innovatrice, mais sous une contrainte de durabilité
de trois capitaux et non plus d’un seul. Il peut être considéré comme porteur
d’un « vrai » capitalisme remplaçant un faux capitalisme qui a usurpé et
défiguré pendant des siècles le nom de capital. En fait, dans un certain sens,
pour paraphraser une formule devenue célèbre{131}, nous n’avons jamais été
vraiment capitalistes ! En ces temps de dangers écologique et humain, il est
capital de le devenir pour de bon, afin que chacun sur la planète puisse
bénéficier de conditions de vie correctes dans le cadre d’une coexistence avec
la biosphère.

Mais pour cela, il vaudrait mieux, comme le disait un autre philosophe,


Francis Blanche, « penser le changement que changer le pansement » !
Aucun système économique ne délivrera l’être humain de l’angoisse de la
mort et n’apportera, comme par magie, le bonheur à tous sur un plateau
d’argent. Mais on peut construire un système qui permettra à chacun
d’échapper aux angoisses quotidiennes que génère chez des milliards d’êtres
humains la précarité écologique et sociale du système capitaliste actuel.

Ce sont des comptables qui ont permis de fonder le capitalisme moderne.


Ce seront peut-être d’autres comptables qui permettront de le changer
radicalement pour sortir « des eaux glacées du calcul égoïste{132} ». Mais
évidemment, ces innovations comptables ne pourront avoir lieu que dans un
contexte de développement de la démocratie que la future cogestion
écologique, sociale et économique pourrait renforcer. C’est à ceux qui
souffrent de ce système d’oser faire le pas, espérons-le dans un contexte
pacifique, tant qu’il est encore temps, avant que des révolutions violentes ne
surgissent !
Annexe 1
Exemple simplifié d’application
de la méthode CARE/TDL à une
entreprise
Nous reprenons ici le cas de la comptabilité de Datini qui nous a servi de
base pour expliquer le modèle de gestion capitaliste, mais nous le modifions
pour le transformer en une comptabilité écologique et humaine. À cet effet,
nous introduisons deux données supplémentaires issues d’analyses
ontologiques des capitaux humain et naturel utilisés par Datini.
Premièrement, pour que leur capital humain soit effectivement conservé, les
employés de Datini devraient recevoir une rémunération de 120 au lieu de 50.
Deuxièmement, Datini devrait prévoir un budget de coûts de 40 pour louer un
dispositif spécial lui permettant de ne plus polluer la rivière qui coule près de
son entrepôt de marchandises. Sur la base de ces deux données, nous pouvons
reconstruire le bilan initial de Datini pour en faire un bilan du type
CARE/TDL.
Bilan initial de la firme X (CARE/TDL)

Actif Passif (dettes)

Argent 100 Capital financier 100

Personnel (CU) 120 Capital humain 120

Actif naturel (CU) 40 Capital naturel 40

Total des actifs 260 Total des capitaux 260

CU = coût d’usage.
Conformément aux propositions énoncées supra, trois types de capitaux
apparaissent maintenant sous trois lignes différentes du passif. Il leur
correspond trois lignes séparées d’actifs ou, plus exactement, trois lignes de
coût d’usage (CU) de ces actifs. Dans cet exemple simpliste qui ne concerne
qu’une seule période d’activité, tous les types de capital représentent des
budgets de coûts qui doivent en principe faire l’objet d’une dépense dans
cette période unique, ceci pour préserver les trois capitaux considérés,
financier, humain et naturel.

Lors de la phase suivante de l’achat des marchandises, ce bilan ne sera pas


fondamentalement changé si ce n’est que le coût d’achat des marchandises se
substituera à l’argent à l’actif. Nous passons donc cette étape pour examiner
le cas du bilan après la vente de la marchandise et réception de la monnaie
mais avant tout rachat d’une nouvelle marchandise et tout paiement des
employés et de la société qui loue un matériel de protection écologique.
Bilan de la firme X (CARE/TDL) après la vente

Actif Passif

Actif financier 100 – 100 = Capital financier 100


0

Personnel (CU) 120 – 120 = Capital humain 120


0

Actif naturel (CU) 40 – 40 = 0 Capital naturel 40

Monnaie commune 300 Profit net commun 40

Comme on peut le constater, dans le cadre de cette comptabilité écologique


et humaine, le profit net, qui est désormais un profit commun aux trois
capitaux, a été fortement réduit : il est passé de 150 à 40. Ceci est
évidemment dû au fait que la firme, pour conserver son capital humain et
naturel, doit prévoir des dépenses supplémentaires : de 70 pour le capital
humain et de 40 pour le capital naturel.
On peut également immédiatement voir dans le bilan que, en dépit d’un
montant suffisant d’argent en « monnaie commune » (du fait des ventes de
marchandises), la firme n’a pas encore pris les mesures pour assurer la
conservation des trois capitaux. Il en résulte, comme on peut le voir à gauche
du bilan, que les actifs correspondants ont été usés sans être reconstitués.
Ainsi, le stock de marchandises (l’actif financier) figure pour zéro au bilan ;
de même, le personnel a été usé sans recevoir de compensation à cette usure.
Enfin, comme la firme n’a pas encore payé le service pour assurer la non-
pollution de la rivière, on doit considérer que pour l’instant l’obligation de
préservation n’est pas totalement respectée. Tous les actifs correspondants
aux trois capitaux ont donc été amortis (c’est-à-dire diminués) par le
comptable, ce qui les fait apparaître pour un montant net égal à zéro.
Classiquement, ces amortissements des trois types d’actifs donnent lieu à une
inscription en charges de dotation aux amortissements au compte de résultat
que nous reproduisons ci-dessous.
Compte de résultat

Produits (ventes) + 300

Dotation aux amortissements financiers – 100


(coût des marchandises)

Dotation aux amortissements humains – 120


(coût d’usage des employés)

Dotation aux amortissements naturels – 40


(coût d’usage de la rivière)

Profit net commun 40

On voit donc apparaître une triple ligne d’amortissements qui permet


d’avoir une estimation du coût total de la période correspondant au maintien
des trois capitaux. Fini le temps où, comme le soulignait René Passet, cet
économiste visionnaire, « seul le capital [financier] faisait l’objet d’un
amortissement destiné à permettre son renouvellement{133} ». Bien entendu,
chacune de ces lignes de charges d’amortissement peut être formée d’un
grand nombre de composantes comme c’est le cas ici pour le capital humain.

Comme on le remarque, chaque type de capital a ses propres charges


d’amortissement et, notamment, les employés ne sont plus une charge du
capital financier. Le solde du compte de résultat indique dès lors un vrai
profit après ce maintien des trois capitaux. Et ce profit n’est plus celui du seul
capital financier mais un profit commun aux trois capitaux, un profit résultant
de l’action commune des trois commoners que sont les trois types
d’apporteurs de capitaux.

Mais revenons à ce nouveau profit écologique et humain. On voit


nettement, par comparaison avec le profit découlant de la comptabilité
capitaliste, combien ce dernier était un profit fictif. D’une manière générale,
la plupart des profits distribués actuellement par les firmes, plus
spécifiquement les grandes firmes qui dominent le monde et qui jouent sur la
mise en concurrence des peuples à l’échelle planétaire, sont des profits fictifs.
Il en va déjà du cas de Datini au début du capitalisme moderne qui a un profit
indu de 110 ! La comptabilité CARE/TDL peut donc donner une information
extrêmement utile sur l’existence de ces surprofits des capitalistes financiers.

À ce titre, elle peut être la base d’une politique de taxation par un État au
service de la cause écologique et humaine. Ces superprofits seraient taxés
fortement et le produit de cette taxation pourrait aller subventionner ceux qui
ont des coûts supplémentaires du fait de leur engagement pour la cause
écologique et humaine, des coûts supplémentaires que la méthode CARE
permet aussi d’identifier. Ceci serait particulièrement utile dans le cas de
l’agriculture et permettrait d’encourager ceux qui se lancent dans le bio tout
en taxant ceux qui font des profits au détriment de la nature et de leurs
employés, notamment dans le cas de monocultures à grand renfort de
pesticides. Les surprofits des supermarchés qui détruisent la vie des centres
des petites villes et qui ne payent pas les agriculteurs à leur juste coût de
production pourraient être aussi facilement identifiés et taxés.

Supposons que la firme effectue la dernière étape normale du processus qui


la mène à la conservation effective des trois capitaux. Nous admettons qu’elle
utilise le montant disponible en monnaie commune pour renouveler ses trois
capitaux. Voici le bilan final après cette ultime opération.
Bilan final de la firme X (CARE/TDL)

Actif Passif

Actif financier 100 – 100 + Capital financier 100


100 = 100

Actif humain (CU) 120 – 120 + Capital humain 120


120 = 120

Actif naturel (CU) 40 – 40 + Capital naturel 40


40 = 40

Argent commun 40 Profit net commun 40

Que s’est-il passé ? Il est clair que l’argent en commun a baissé de 300 à
40, ce qui implique une dépense globale de 260. On peut aisément voir
l’emploi de cette somme en regardant l’évolution des différentes lignes des
autres actifs. On voit d’abord que l’actif financier a augmenté de 100. Ceci
correspond à l’achat d’une nouvelle marchandise, ce qui permet de
renouveler le capital financier. On voit ensuite que l’actif humain a augmenté
de 120 : cela correspond aux payes de conservation reçues par les employés.
Enfin, le capital naturel a aussi augmenté de 40. C’est la conséquence du
paiement de la location du dispositif de protection de la rivière. On peut alors
constater que tous les capitaux ont été conservés (aux effets près de l’entropie
inévitable{134}). Cette conservation peut être vue immédiatement en
comparant le niveau de la « valeur » (une valeur coût de maintien, il
s’entend) des capitaux à conserver au passif et la « valeur » des actifs.
Normalement, trois types d’auditeurs, respectivement spécialistes de la
conservation des trois types de capitaux, devraient certifier la réalité de ces
conservations.

Tous ces nouveaux calculs déboucheront sur de nouveaux concepts de


rentabilité, d’efficience, d’efficacité, de compétitivité, etc., qu’il n’est pas
possible d’étudier dans le cadre restreint de ce livre. Contentons-nous de dire
encore une fois qu’il est erroné de parler de rationalité technique ou de
rationalité économique en général : ces rationalités sont toujours
conditionnées par des choix subjectifs qui peuvent être très divers.
Annexe 2
Vers une nouvelle comptabilité
nationale écologique basée
sur le modèle CARE/TDL
La comptabilité nationale a généralement pour but de donner une idée de la
création de richesses dans un pays donné pendant une période donnée. Le
plus célèbre de ses indicateurs est le produit intérieur brut (PIB), bien que
l’on devrait privilégier le produit intérieur net (PIN) après avoir tenu compte
de l’amortissement des machines et, plus généralement, de tous les actifs qui
servent à la production (au sens large) pendant plusieurs périodes, ce que
nous ferons ici.

Fondamentalement, dans tous les pays, le PIN est une agrégation de


données microéconomiques fournies par les entreprises du pays concerné,
plus précisément une agrégation des comptes de résultat des entreprises, dans
la mesure où les comptabilités nationales sont rarement capables de donner
des bilans nationaux. Pour comprendre la fabrication de ce type de compte,
nous allons prendre un exemple très simple inspiré de nos réflexions
antérieures sur la comptabilité de Datini. Nous rappelons d’abord le compte
de résultat de ce capitaliste tel que nous l’avions dressé au tout début de ce
manifeste.
Compte de résultat de Datini (période x)

Produit (prix de vente de la marchandise vendue) + 300

Charge (de coût d’achat de la marchandise vendue) − 100

Charge (de coûts salariaux) − 50

Profit net (d’exploitation) 150


Imaginons maintenant, au prix d’une simplification outrageuse, que cette
filiale espagnole de Datini soit la firme unique et gigantesque de l’Espagne
d’alors, qui vivrait uniquement de l’import-export de marchandises et qui
aurait acheté de l’étranger des marchandises pour 100 pour les revendre dans
le pays concerné et dans d’autres pays pour 300. Quel serait alors son PIN
pour la période considérée selon les règles comptables classiques de la
comptabilité nationale ? Deux méthodes différentes peuvent être utilisées.

La première, dite de l’approche déductive, consiste à prendre le produit


(c’est-à-dire les ventes) de la période et à en déduire les consommations
d’outils de production ou de vente nécessaires pour accomplir ces ventes, ce
qui permet d’obtenir ce qu’on appelle la « valeur ajoutée » par l’activité de la
nation. Dans le cas de notre exemple, le produit se confond avec les ventes de
marchandises, et la consommation des marchandises en stock, dite
intermédiaire ou amortissement (du mot « mort »), se confond avec le coût
des marchandises vendues. Le PIN de cette nation est donc de 300 – 100 =
200.

La seconde méthode, dite additive, consiste à sommer tous les types de


revenus qui ont été distribués dans le pays. Dans notre cas, il n’y a que deux
classes sociales, auxquelles correspondent deux types de revenus : d’une part
le capitaliste et son profit, d’autre part les employés et leurs salaires. Le
calcul additif consiste donc à ajouter les salaires des employés (50) et le
profit de Datini (150) pour obtenir à nouveau un PIN pour la nation égal à
200.

On constate bien qu’on ne peut pas distribuer plus de richesses qu’il n’y a
été engendré de valeur nette produite, c’est-à-dire de valeur ajoutée. Mais
ceci est accessoire par rapport à notre enquête. Ce qui est plus intéressant,
c’est de comparer l’optique microéconomique de la comptabilité privée de
Datini avec l’optique macroéconomique de la comptabilité nationale. Nous
constatons qu’alors que la comptabilité privée de Datini se focalise, au niveau
du solde du compte de résultat, sur son bénéfice de 150, la comptabilité
nationale, elle, s’intéresse au revenu global de l’ensemble des deux classes
des ouvriers et des capitalistes et donne un résultat de 200 (150 + 50). En
d’autres termes, le profit d’une nation est la somme des « profits » des
salariés et de leur patron. Ce raisonnement macroéconomique peut être
représenté par un compte de résultat du type suivant établi à partir des
chiffres précédents.
Compte de résultat national (période x)

Produit (prix de vente des marchandises vendues) + 300

Charge (coût d’achat des marchandises vendues) – 100

Solde (« profit » national ou PIN) 200

Soulignons que, de nos jours, ce type de mesure macroéconomique est


publié dans tous les pays du monde et que les économistes le prennent
généralement pour base pour juger de l’évolution de la performance des
nations et même du globe : c’est l’indicateur qui domine toute la pensée
macroéconomique actuelle, même si cet indicateur est très critiquable du
point de vue écologique et social{135}.

Au vu de ce compte, le lecteur pourrait se dire que dans la mesure où il


s’intéresse à une grandeur macroéconomique, à savoir la valeur ajoutée par le
« travail » des capitalistes et des employés, ce type de compte de résultat
national témoigne d’une conception du résultat de la performance des
entreprises plus neutre que celle des capitalistes comme Datini, qui eux ne
voient dans leur résultat que celui de leur seul capital financier. Il n’en est
rien, comme nous allons le montrer. Grâce aux développements précédents
consacrés au modèle CARE/TDL, le lecteur sait que les chiffres des salaires,
des profits et des consommations ne donnent pas une image fidèle des
résultats de l’entreprise Datini. En effet, ils ne tiennent compte ni du véritable
coût du capital travail ni du coût de maintien du capital naturel. Or ce qui est
vrai pour les comptes de Datini est aussi vrai pour les comptes nationaux qui
sont basés sur les comptes des entreprises. Toutes les comptabilités nationales
actuelles sont donc incapables de donner une image correcte de la réalité des
performances des nations. Nous allons le confirmer en montrant quels
seraient, dans le cas de la filiale de Datini en Espagne, les comptes nationaux
corrects. Pour ce faire, nous allons partir des comptes corrects de Datini
établis en suivant les règles de la méthode CARE/TDL, que voici de
nouveau.
Compte de résultat

Produits (ventes) + 300

Dotation aux amortissements financiers – 100


(coût des marchandises)

Dotation aux amortissements humains – 120


(coût d’usage des employés)

Dotation aux amortissements naturels – 40


(coût d’usage de la rivière)

Profit net commun 40

Nous pouvons maintenant reprendre nos calculs du PIN espagnol sur la


base de ces chiffres corrigés pour tenir compte de la dépréciation véritable de
tous les capitaux et obtenir un PIN correct. À nouveau, nous distinguerons la
méthode déductive et la méthode additive. Selon la méthode déductive, nous
déduisons toutes les charges de consommation de capitaux du produit des
ventes (300 – 260) et nous obtenons un PIN de 40. Pourquoi cette énorme
différence avec le PIN « officiel », qui est de 200 ? Parce que, contrairement
à la vision capitaliste, pour obtenir la vraie valeur ajoutée, nous ne
considérons plus désormais qu’il y a qu’une seule dépréciation d’un seul
capital à prendre en compte (celle qui correspond à l’usage des
marchandises), mais bien trois dépréciations de trois capitaux. La charge
globale d’amortissement de la période n’est donc absolument pas de 100 mais
bien de 260.

Avec ce type de raisonnement, le PIN de 40 se confond avec le profit


commun de la méthode CARE/TDL, c’est-à-dire un profit véritable aussi
bien de l’entreprise Datini que de l’Espagne où est sise sa filiale. Telle est la
vraie mesure de la création de richesse d’une nation calculée au niveau
macroéconomique à partir de données microéconomiques saines. Elle
correspond à une version macro du modèle CARE/TDL débouchant sur un
PIB ou, mieux, un PIN écologique : le PIN CARE/TDL.
Bibliographie complémentaire
Yulia Altukhova, Comptabilité agricole et Développement durable : étude comparative de la Russie
et de la France, thèse de gestion, Université Paris-Dauphine, 2013.

Daniel Bachet, Reconstruire l’entreprise pour émanciper le travail, Uppr Éditions, 2019.

Jennifer Bardy, Le Concept comptable de passif environnemental, miroir du risque environnemental


de l’entreprise, thèse de doctorat en droit, Université Côte d’Azur, 2017.

Tereza Bicalho, Les Limites de l’ACV, thèse de gestion, Université Paris-Dauphine, 2013.

Dorothée Browaeys, L’Urgence du vivant. Vers une nouvelle économie, Éditions François Bourin,
2018.

Clément Feger, Quelles comptabilités pour accompagner une entreprise dans la gestion des services
écosystémiques ?, thèse, AgroParisTech, 2015.

Ciprian Ionescu, Biodiversité et stratégie des organisations : construire des outils pour gérer des
relations multiples et inter-temporelles, thèse de sciences économiques, Université Grenoble Alpes,
2016.

Clément Morlat, Modélisation dynamique des systèmes de coûts pour une gestion durable des
territoires, thèse de sciences économiques, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 2016.

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économie, entre mondes ancien et Moderne », Working Paper, mars 2018.

Alexandre Rambaud et Jacques Richard, « Sustainable Finance : From the Fisherian-(Falsified)


Hicsksian Perspective to an Accounting Approach », Working Paper, juin 2015.

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2015, p. 65-80.

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Wang Xiaorui, The clash of environmentalism, neoliberalism, and socialism : a research on


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Université Paris-Dauphine, 2016.
{1}Voir Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman,
« World Inequality Report 2018 ».

{2} Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2013 ;
Simon Lewis et Mark Maslin, « Defining the Anthropocene », Nature, no 519, 2015, p. 171-180.
{3} Nous attirons dès maintenant l’attention du lecteur sur le fait que le concept comptable de capital
utilisé dans ce texte n’a rien à voir avec celui des économistes. Pour les comptables, le capital est une
chose à conserver alors que pour les économistes il s’agit d’une chose à user. Ce point fondamental sera
explicité peu après.
{4} Yves Renouard, Les Hommes d’affaires italiens du Moyen Âge, Paris, Armand Colin, 1949.
{5} Raymond De Roover, « The Development of Accounting Prior to Luca Pacioli According to The
Account-books of Medieval Merchants », in A. C. Littleton et B. S. Yamey (éd.), Studies in the History
of Accounting, Sweet and Maxwell, 1956.
{6} Paris, Seuil, 2013.
{7} De façon plus précise, il s’agit du coût d’usage de ces actifs : les actifs concrets ne figurent
évidemment pas au bilan mais souvent, en comptabilité, on fait comme si c’était le cas, faute de
précision.
{8} Iris Origo, The merchant of Prato : Francesco di Marco Datini, Penguin Books, 1957.
{9} Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, p. 35.
{10} Ce type de comptabilité est inconnu des Grecs et des Latins qui raisonnaient en termes de flux
de trésorerie et ne connaissaient pas le concept de capital-dette, ce qui rendait très difficiles des mesures
permanentes de richesse et de rentabilité. Avec la partie double, on assiste à une révolution qui marque
les débuts du capitalisme moderne.
{11} Imaginons que Datini ait eu besoin de faire un nouvel apport de 100 juste avant la fin de cette
première période d’activité pour une extension prochaine de ses activités. Dans ces conditions, son actif
final (A’) aurait été de 350 et Marx, en le comparant avec l’argent initial A (100), aurait conclu à un
profit de 250. Par contre, le comptable de Datini qui a comptabilisé ce même apport de 100 au passif du
bilan en tant que capital-dette obtient lui le vrai bénéfice de 150 (350-200) car il différencie les
concepts d’actif et de capital.
{12} À ce titre, cette dette de profit distribuable n’est pas comparable avec le capital-dette de Datini
qui, lui, n’est pas consommable mais doit être conservé.
{13} Datini a 250 en caisse en fin de période. S’il prélève entièrement son profit de 150, il lui reste
100 en caisse, ce qui suffit pour racheter une nouvelle marchandise de coût 100.
{14} Ellen Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Paris, Lux Éditeur, 2009.
{15} Jean Baechler, Les Origines du capitalisme, Paris, Gallimard, 1971.
{16} Ernst Piper, Der Aufstand der Ciompi, Berlin, Wagenbach, 1978. Les éléments historiques sur le
travail à Florence sont issus de ce texte allemand.
{17} Ibid.
{18} La Seigneurie, un gouvernement de la République de Florence qui apparaît en 1282. Il
comprend neuf membres, tous issus des guildes.

{19} Pierre Musso, dans un livre récent sur Le Temps de l’État-Entreprise (Paris, Fayard, 2019),
présente comme une nouveauté l’influence, sinon la domination, des entrepreneurs capitalistes sur les
politiques, mais ceci est une très vieille histoire, comme le montre l’exemple de Florence et de bien
d’autres cités italiennes au début du capitalisme. Nihil novi sub sole (rien de nouveau sous le soleil) !
{20} Théorie de la firme américaine (défendue notamment par Milton Friedman) qui considère la
firme comme un simple nœud de contrats passés entre des capitalistes et des salariés et non comme une
institution légale (et donc politique).
{21} Gary Stanley Becker, Human capital : A Theoretical and Empirical Analysis with Special
Reference to Education, University of Chicago Press, 1964 ; John W. Kendrick, The formation and
stocks of total capital, New York, Columbia University Press, 1976.
{22} Nous expliquons ensuite pourquoi nous mettons entre guillemets ce terme.
{23} Valérie Charolles, Le Libéralisme contre le capitalisme, Paris, Fayard, 2006, p. 185-195. Ce
mixage des dettes envers les apporteurs de capitaux financiers et de capitaux humains sous la même
rubrique « fonds propres » est problématique : il ne tient pas compte de la spécificité des deux sortes de
capitaux et ne reconnaît pas la contribution des travailleurs comme un vrai capital (capital-dette, il
s’entend).
{24} Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.
{25} Le fait que, de nos jours, les actions correspondant à un capital financier puissent être vendues
sur un marché ne modifie pas le principe de la conservation stricte du capital en comptabilité
(classique).
{26} Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, Capital as Power. A Study of Order and Creorder,
Routledge, 2009.
{27} Jean-Marc Borello, L’Entreprise doit changer le monde, Débats Publics, 2018, p. 144.
{28} Au sens strict, on devrait parler de sommes provisionnées par les capitalistes plutôt que de
(vraies) dettes.
{29} Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs, tome 1 : Fondation, Paris, GF Flammarion, 1994
(1797).
{30}
Alors que les économistes dominants des xviiie et xixe siècles comme Smith, Menger et
Jevons étaient plutôt partisans d’une non-intervention ou d’une faible intervention de l’État en matière
d’économie, Keynes, dans les années 1930, pour éviter les crises économiques, préconise une
intervention des États, notamment par des mesures de relance de la consommation assises sur des
hausses de salaires dans le cadre d’une redistribution des richesses par l’impôt sur le revenu.
{31} C’est elle que nous prendrons maintenant pour référence pour la reconstruction de l’économie
que nous allons proposer.
{32} André Comte-Sponville, Le Capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel, 2004, p. 72-79.
{33} Le terme « vision » vient du verbe latin videre (voir), qui est lui-même étymologiquement
rattaché au verbe grec eidein qui a donné le « idéo » d’idéologie. Une vision du monde est une
idéologie, et vice versa.
{34} Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Londres, W.
Strahan and T. Cadell, 1776.
{35} Jürgen Habermas, La Technique et la science comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1973
(1968), p. 29.
{36} Il n’est pas question de nier que le capitalisme, affaibli par la guerre de 1939-1945, a dû
concéder dans un grand nombre de pays des législations sociales favorables aux travailleurs. Mais ces
législations n’ont pas été intégrées dans une loi comptable mondiale. La comptabilité capitaliste n’a
jamais évolué en ce sens.
{37} En allemand, comptabilité se dit Rechnungswesen. La racine « rech », du mot rechnung (calcul),
vient du sanscrit « raj » qui a donné le rex (roi) des Romains et le rix (roi aussi) des Gaulois. La
comptabilité est la reine des institutions du capitalisme. Voir Jacques Richard, « Origines du mot
comptabilité », Journées d’histoire de la comptabilité et du management, 2010.
{38} Les comptes consolidés sont les comptes des groupes qui cumulent les résultats des filiales (et
sociétés associées) avec ceux des sociétés-mères.
{39} La lex mercatoria était un ensemble de coutumes commerciales (notamment comptables) que les
commerçants européens respectaient depuis les débuts du capitalisme. Elle a été progressivement
intégrée dans des lois nationales pour donner lieu, étape finale, au droit mondial comptable actuel.
{40} Mireille Delmas-Marty, Le Relatif et l’Universel, Paris, Seuil, 2004.
{41} Cette grande firme américaine qui était présentée comme un modèle de gestion par les médias a
fait faillite en 2008 après avoir longtemps truqué ses comptes avec l’appui d’un grand cabinet d’audit
international.
{42} Pratiquement, c’est l’Europe qui a permis cette évolution vers un droit comptable mondial en
décidant en 2000 de reconnaître en matière de comptes consolidés les normes émises par l’IASC (voir
infra). Par la suite, les autres États du monde ont suivi cette démarche en ratifiant aussi ces normes
(voir Jacques Richard, Didier Bensadon et Alexandre Rambaud, Comptabilité financière, Paris, Dunod,
2018).
{43} Judith Rochfeld, Les Grandes Notions du droit privé, Paris, PUF, 2011.
{44} Voir Gunther Teubner, Recht als autopoietisches System, Suhrkamp, 1989 ; Gunther Teubner,
Constitutional fragments, Oxford University Press, 2012 ; Niklas Luhmann, Politique et Complexité,
Paris, Cerf, 1999.
{45} Voir, pour ces questions et ce qui suit, Jacques Richard, Didier Bensadon et Alexandre
Rambaud, op. cit.
{46} Ibid., chapitre 17.
{47} Schématiquement, le goodwill est la différence entre la valeur boursière d’une entreprise et sa
valeur comptable en coût d’achat de ses actifs. Cela correspond à la masse des bénéfices futurs que
cette entreprise pourrait engendrer. La question est de savoir si la comptabilité doit ou non tenir compte
de ces bénéfices potentiels. Datini et ses successeurs considéraient qu’elle ne le devait pas. Les
théoriciens comptables modernes influencés par les économistes estiment qu’elle le doit. Les normes
IFRS, elles, prennent partiellement en considération ces valeurs (uniquement lors de cessions réelles
d’entreprises).
{48} Les comptes « individuels » sont schématiquement les comptes traditionnels hérités de Datini
encore imprégnés de prudence dans un bon nombre de pays dont la France. Ils concernent les entités
qui composent les groupes. Curieusement, les comptes consolidés ne sont pas la somme des comptes de
leurs entités constitutives : ils sont conçus de façon particulière.
{49}Pour plus de détails, voir Jacques Richard, Didier Bensadon et Alexandre Rambaud, op. cit.,
notamment l’introduction.
{50} Avant l’acceptation des normes IAS/IFRS, les groupes européens étaient obligés, pour des
raisons de prudence, d’amortir (de passer systématiquement en perte) les goodwills constatés lors
d’achat d’entreprises. Désormais, comme ils sont pratiquement tenus de suivre l’évolution des normes
IAS/IFRS, ils ne peuvent plus procéder de la sorte : ils ne les passeront en pertes qu’en cas de
perspectives économiques mauvaises. Par ailleurs, ils doivent comptabiliser la plupart de leurs titres
financiers en valeur potentielle de revente alors que ces pratiques étaient interdites dans la 7e directive
européenne qui s’appliquait aux groupes avant la soumission de l’Europe aux IAS/IFRS.
{51} En comptabilité, les immobilisations sont des actifs utilisés sur une durée de plus d’un an
(machines, bâtiments, etc.). On les passe en charges progressivement sur toute leur durée de vie en les
« amortissant ».
{52}Le lecteur voit à nouveau l’importance du rôle de la comptabilité : de sa conception dépend le
développement ou non du dumping social et environnemental.
{53} Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, 2015.
{54} Selon eux, le nombre deviendrait le dangereux « canon » des Lumières (La Dialectique de la
raison, Paris, Gallimard, 1974, p. 25). Ils pensent même que nous devrions « abattre Bacon » et « la
raison calculatrice » (p. 57).
{55} Jürgen Habermas, op. cit.
{56} Contrairement à ce que laisse entendre Alain Supiot (op. cit., p. 262) le droit (en général) ne fait
pas obligatoirement de résistance à la gouvernance par les nombres. Il n’est que de considérer le droit
comptable actuel qui est totalement inféodé aux nombres du capitalisme. Par ailleurs, encore une fois,
les expressions générales sont inadéquates pour transcrire valablement la complexité des phénomènes.
Il n’y a pas de gouvernance par les nombres mais des gouvernances avec des nombres traduisant des
conceptions très différentes. Idem en matière de droit : le droit selon les cas peut être progressiste ou
non. Il n’y a pas plus de droits que de nombres.
{57} Jacques Richard, « The dangerous dynamics of modern capitalism », Critical Perspectives on
Accounting, no 30, 2015, p. 9-34 ; « La naissance des principes comptables cibles des IFRS », in
Normalisation comptable. Actualités et enjeux, L’Académie, 2014, p. 48-52.
{58} Selon Dominique Losurdo (Contre-histoire du libéralisme, Paris, La Découverte, 2013), cette
adhésion du libéralisme au capitalisme sous toutes ses formes l’a même amené à soutenir pendant très
longtemps l’esclavagisme, ce qui est assez loin de l’idéal de liberté qu’il paraît défendre.
{59} Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge
University Press, 1990.
{60} B. G. Makarov, Teorija byxgalterskogo ytcheta, Izdatelstvo « Finansi », Moskva, 1966.
{61}Voir par exemple Y. Zhao, E. Lou, J. Ge et C. Wu, Principe de comptabilité (kuai ji yuan li),
Maison d’édition financière et économique de Chine, 1979 (1962).
{62} L’équation actif = passif était de style classique (usage de fonds = source de fonds).
{63} M. Jezdimirovic, Teorija i tehnika knjigovodstva, Savremena administracija, Beograd, 1974.

{64} Voir à ce propos le livre de Catherine Samary, D’un communisme décolonial à la démocratie
des communs, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, 2017.
{65} Par exemple, Kardlej, le grand théoricien de l’économie autogestionnaire, récuse toute
participation directe du capital privé dans les firmes socialistes yougoslaves de peur de la mainmise de
la propriété privée. Edvard Kardelj, Les Contradictions de la propriété sociale dans le système
socialiste, Anthropos, 1975.
{66} L’utilisation du terme capital pour régler les problèmes écologiques et humains peut scandaliser
tous ceux, y compris des comptables qui n’ont pas de formation historique, qui voient dans un capital
une chose à user et mésuser. Marx, en en faisant le symbole du capitalisme, a contribué à son tour à
justifier le rejet de ce terme honni. Mais nous pensons qu’il faut voir la réalité des choses : en
comptabilité traditionnelle, le capital est bien une dette, une chose à conserver et rembourser, pas un
actif. De plus, historiquement, bien avant le capitalisme, le capital, on l’a vu, est aussi une dette et une
chose fondamentale, importante. Il convient donc de tenir bon et d’utiliser ce concept historique
névralgique de capital malgré l’opposition de tous ceux qui ont été contaminés par Marx et la plupart
des économistes, et qui ne peuvent même pas supporter la prononciation de ce mot !
{67} Voir Michel Onfray, Grandeur du petit peuple, Paris, Albin Michel, 2020, p. 83-84.
{68} Dans cette vision englobante, le capital financier « prêté » à l’entreprise est lui-même une dette
de capital à rembourser. Comme pour Datini, il importe que le capital financier soit conservé.
Soulignons que depuis 1860, juridiquement, dans une société anonyme (SA), les actions sont des dettes
de la SA à rembourser aux investisseurs financiers et ne donnent aucun droit de propriété sur les actifs.
CARE maintient ces bons principes : dans une vision œcuménique, il rapproche tous les capitaux et les
traite tous comme des dettes à « rembourser ».
{69} Eric Neumayer, Weak versus Strong Sustainability. Exploring the limits of two opposing
paradigms, Edward Elgar, USA, 1999.
{70} Voir World Bank, Where is the Wealth of Nations ? Measuring the Capital for the 21st century,
2005, et Jacques Richard, Comptabilité et Développement durable, Economica, 2012.
{71} On verra plus loin ce que les payes en question deviennent dans le modèle CARE : elles ne sont
pas une rémunération mais un instrument de conservation.
{72} Bryan G. Norton, Towards unity among environmentalists, Oxford University Press, 1991.
{73} Les limites à respecter par les humains sont précisément celles qu’impose la conservation du
capital naturel : on ne scie pas la branche (ou mieux l’arbre de vie) sur laquelle (lequel) on repose.
{74} Cornelius Castoriadis, Science moderne et interrogations philosophiques, Encyclopaedia
Universalis, vol. 17.
{75} Sur ce concept de résilience, voir notamment Crawford Stanley Holling, « Resilience and
stability of ecological systems », Annual Review of Ecology and Systelatics, no 4, 1973, p. 1-23, ainsi
que Chris Johnson, « Identifying ecological thresholds for regulating human activity : effective
conservation or wishful thinking ? », Biological Conservation, no 168, 2013, p. 57-65.
{76} Ce concept de porte-parole ne doit pas être confondu avec celui des représentants de ces
capitaux qui devront notamment prendre des décisions de gestion à tous les niveaux de l’entreprise
(voir infra les principes d’un nouveau type de cogestion).

{77} Les adversaires de la prise en compte de la conservation de la nature en comptabilité vont


évidemment exciper que l’existence de telles zones implique une incompatibilité avec la rigueur et
l’exactitude qui caractérisent la comptabilité capitaliste, qui raisonne au centime près. Ceux qui
connaissent bien la matière et qui sont honnêtes savent qu’elle est en fait marquée par de terribles
approximations, notamment pour prendre en compte les durées d’amortissement et l’inflation, sans
parler des évaluations des valeurs actuarielles des titres financiers qui requièrent des extrapolations à
dix ou quinze ans minimum que seuls des demi-dieux (pour le moins) peuvent faire valablement. En
fait, cet argument est le plus souvent invoqué par les capitalistes eux-mêmes qui ne veulent pas, on les
comprend, changer les choses.
{78}Michel Capron et Françoise Quairel, La Responsabilité sociale de l’entreprise, Paris, La
Découverte, 2016.
{79} Dominique Meda, Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Aubier, 1999.
{80} Jean Gadrey et Aurore Lalucq, Faut-il donner un prix à la nature ?, Paris, Les Petits
matins/Institut Veblen, 2015.
{81} Nous soulignons à nouveau le rôle important que les syndicats doivent jouer dans la définition et
le contrôle du respect des payes qui assurent la conservation des personnes concernées. Il en va de
même en matière de conservation écologique pour les associations de riverains concernées par ces
problèmes.
{82} Dans ce cas, nous avons repris le concept de ressources en tant qu’actifs des économistes bien
que dans le cas de la comptabilité traditionnelle une ressource corresponde à un passif (c’est une source
d’actif).
{83} Le lecteur trouvera en annexe 1 des exemples d’application.
{84} Par exemple, un écart entre une paye de conservation et une paye minimale (cas du capital
humain) et un écart entre les volumes réels de gaz à effet de serre émis et les volumes souhaités par le
GIEC, pour ce qui est du capital naturel (voir infra et annexe 1 pour plus de détails).
{85}Nous en sommes à ce stade du raisonnement au niveau fondamental de la conservation des êtres
humains qui est la condition sine qua non de tout le reste, notamment de la participation de ces
personnes à la vie de l’entreprise et plus largement à la vie en société. Ce dernier point qui concerne la
gouvernance des firmes et des nations sera vu ultérieurement.
{86} Alexandre Rambaud, La Valeur d’existence en comptabilité : pourquoi et comment l’entreprise
peut (p)rendre en compte des entités environnementales pour « elles-mêmes », thèse de doctorat en
sciences de gestion, Université Paris-Dauphine, 2015.

{87} Quand une société fait une augmentation de capital non encore libérée, une dette (budget) de
capital apparaît bien au passif du bilan.
{88} Jacques Richard, Comptabilité et Développement durable, op. cit.
{89} Au sens strict, la comptabilité CARE/TDL ne devrait donc pas s’appeler comptabilité en triple
capital mais comptabilité en multiples capitaux ou, à la rigueur, comptabilité en triple type de capital.
{90} La formation et l’enregistrement de ces amortissements sont illustrés dans l’annexe 1.
{91} Kapp, dès 1950, caractérise le système capitaliste comme un système économique qui ne paye
pas tous ses coûts. Voir William Kapp, Les Coûts sociaux de l’entreprise privée, Paris, Les Petits
matins/Institut Veblen, 2015, et la préface de Jacques Richard à cette nouvelle édition française.
{92} Elinor Ostrom, op. cit.
{93} Deutsches Privatrecht, vol. 1, Leipzig, Duncker und Humblot, 1895.
{94} L’entreprise en commun pourrait être définie comme celle qui a pour objet le maintien des trois
capitaux (naturel, humain et financier) et la satisfaction des besoins sociaux dans le cadre d’une gestion
qui associe systématiquement les investisseurs des trois capitaux aux décisions qu’elle prend. Voir pour
plus de détails Édouard Jourdain, Quelles normes comptables pour une société du commun ?, Paris,
Éditions Charles Léopold Mayer, 2012, et Swann Bommier et Cécile Renouard, L’Entreprise comme
commun. Au-delà de la RSE, Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2018.
{95} Voir notamment sur ce point crucial Olivier Favereau et Baudoin Roger, Penser l’entreprise.
Nouvel horizon politique, Paris, Parole et Silence, 2015.
{96} Roland Perez, La Gouvernance de l’entreprise, Paris, La Découverte, 2003.
{97} La co-détermination allemande actuelle ne prévoit pas de modèle comptable spécifique : elle
reste « accrochée » au modèle comptable capitaliste traditionnel, ce qui est un gros problème. Par
ailleurs, elle ne prévoit pas de représentants du capital naturel ni de porte-parole. Enfin, elle n’accorde
une représentation des salariés que dans les conseils de surveillance (et non de direction) et, dans ce
cadre limité, donne la prépondérance aux représentants des investisseurs financiers par un droit de vote
double accordé au P.-D. G. de la firme nommé par les actionnaires.
{98} Voir notamment Edward Freeman, Strategic management. A stakeholder approach, New Delhi,
Cambridge University Press, 2010 (1984).
{99} Ces tribus, par exemple amazoniennes, devront faire partie des représentants des capitaux soit au
titre de propriétaires des terres exploitées par des firmes, soit au titre de riverains concernés par la
dégradation du capital naturel.
{100}Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State : debunking public vs. private sector myths,
Antheem Press, 2014.
{101} Nous soulignons que ce maintien de principe du capital financier n’est pas banal. Tout
propriétaire d’une maison sait combien la simple conservation de cette maison est coûteuse. Tout
détenteur d’argent connaît les risques de perte de son capital financier en cas d’inflation. CARE
reconnaît le principe de cette conservation, mais refuse le versement de tout intérêt systématique aux
apporteurs de capital financier. Ce n’est pas une chose exorbitante : c’est déjà réalisé de fait dans le
système capitaliste lorsque les taux d’intérêt sont très bas.
{102} The Economics of Welfare, Macmillan, 1920.
{103} L’actualisation, un outil de base des économistes néoclassiques, repose sur l’intégration dans le
raisonnement d’un taux de rentabilité financière minimal : l’idée est qu’une somme future vaut moins
qu’une somme disponible immédiatement puisque cette dernière peut, si elle est placée sur les marchés
financiers, rapporter de l’argent au taux d’intérêt imposé par les capitalistes.
{104} L’expérience prouve que les taux de rentabilité des firmes capitalistes dépendent du rapport de
force entre les capitalistes et les syndicats ouvriers. Ainsi, après la Deuxième Guerre mondiale, dans un
contexte de faiblesse des patronats européen et américain, le taux de rentabilité de ces firmes a été
notablement réduit jusque vers 1980 pour repartir ensuite à la hausse dans un contexte social
d’affaiblissement des syndicats.
{105} Voir David Pearce, « The Limits of Cost Benefit Analysis as a Guide to Environmental
Policy », Kyklos, no 29, janvier 1976, p. 97-112 ; Alexandre Rambaud et Jacques Richard, « The
“Triple Depreciation Line” instead of the “Triple Bottom Line” : Towards a genuine integrated
reporting », Critical Perspectives on Accounting, no 33, 2015, p. 92-116 ; et surtout Alexandre
Rambaud, La Valeur d’existence en comptabilité, op. cit.
{106} Pour une analyse de ce texte remarquable, voir Bernard Christophe et Jacques Richard, « Deux
regards écologiques sur l’encyclique Laudato si’ », in Yves Levant et Stéphane Trébucq (coord.),
Théorie comptable et sciences économiques du xve au xxie siècle. Mélanges en l’honneur du
Professeur Jean-Guy Degos, L’Harmattan, 2018, p. 299-308.
{107} Les Coûts sociaux de l’entreprise privée, Paris, Les Petits matins, 2015.
{108} The Economics of Welfare, op. cit.
{109} Les firmes qui ont le plus de difficultés à restreindre leurs émissions de gaz à effet de serre
pourront acheter sur un marché spécifique les droits à pollutions excédentaires de celles qui
parviendront facilement à respecter les quotas d’émissions imposés.
{110} Les adversaires de cette solution diront qu’elle ne permet pas aux entreprises qui ont les
mesures les plus coûteuses d’acheter sur le marché les « services » de celles pour qui ces efforts sont les
moins coûteux. Mais c’est avec ce type de raisonnement statique que nous en sommes arrivés à la
situation actuelle car il n’incite pas ces firmes à changer de technologie. Il faut forcer les firmes à
respecter le capital naturel comme elles le font pour le capital financier.
{111} Antonin Pottier, Comment les économistes réchauffent la planète, Paris, Seuil, 2016.
{112} Voir pour plus de détails Alexandre Rambaud et Jacques Richard, « The “Triple Depreciation
Line” instead of the “Triple Bottom Line” », art. cit.
{113}La juste valeur est pratiquement une évaluation en termes de prix du marché. Nous avons vu
que Datini se refusait, pour des raisons de prudence, à évaluer sa firme en valeur de revente. Son
obsession était de maintenir son capital financier. De la même façon, CARE cherche à déterminer les
coûts de maintien des écosystèmes. Ces derniers ont une trop grande valeur pour avoir un prix de vente
sur des marchés, comme le proposent généralement les économistes néo-classiques.

{114} Londres, 1848.


{115} Georges Ripert, Aspects juridiques du capitalisme moderne, Paris, LGDJ, 1946.
{116} Jean-Philippe Robé, L’Entreprise et le Droit, coll. « Que sais-je ? », PUF, 1999.
{117} Adolf Berle et Gardiner Means, The modern corporation and private property, The Macmillan
Company, 1932. Ces auteurs soutiennent la fameuse thèse « managérialiste » selon laquelle les
actionnaires ont perdu le pouvoir au profit des managers mais ont gardé la propriété des actifs de la SA.
C’est exactement l’inverse qui est vrai. Cette thèse erronée continue cependant aujourd’hui d’avoir une
forte influence sur nombre de politologues et même de gestionnaires.

{118} Voir Jacques Richard, « The dangerous dynamics of modern capitalism », art. cit.
{119} Engels, par exemple, dans une de ses dernières œuvres, ne parle pas du tout d’une possibilité de
coopératives ouvrières mais met encore l’accent sur la nécessité de transformer les moyens de
production en propriété étatique. Friedrich Engels, Socialisme utopique et Socialisme scientifique,
Éditions Sociales, 1948 (1880), p. 71.
{120} L’Économique et le Vivant, Paris, Payot, 1979. Voir aussi L’Illusion néo-libérale, Paris, Fayard,
2000.
{121} On peut considérer que le cadre conceptuel des IFRS qui figure en préambule de ce code
financier joue le rôle d’une telle constitution à l’échelle internationale (puisque validée par
pratiquement tous les États).
{122} La Constitution française garantit le droit au travail mais il s’agit plutôt d’un droit de travailler
si l’on trouve du travail. La conservation des êtres humains n’est nullement obligatoire alors que celle
du capital financier l’est, de même que le remboursement des dettes financières.
{123} Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, vol. 2, Paris, Fayard, 1987.

{124} En pratique, notamment, le développement massif de forums citoyens.


{125} Jean-Dominique Senard et Nicole Notat, « L’entreprise, objet d’intérêt collectif », rapport aux
ministres de la Transition écologique et solidaire, de la Justice, de l’Économie et des Finances et du
Travail, mars 2018, p. 78.
{126} Benjamin Coriat, « Changer l’entreprise ? Quand la montagne accouche d’une souris », Les
Économistes atterrés, 2 juillet 2018.
{127} On pourrait utiliser le cadre de la comptabilité analytique. Ce type de comptabilité, secrète et
pas du tout réglementée, existe dans pratiquement tous les grands groupes et sert à la gestion.
{128} Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Seuil, 2015.
{129} René Savatier, Le Droit comptable au service de l’homme, Paris, Dalloz, 1969.
{130} Aristote, Éthique de Nicomaque, Paris, GF Flammarion, 1965 et Les Politiques, Paris, GF
Flammarion, 1993.
{131} Cette formule est celle de Bruno Latour (Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La
Découverte, 1991).
{132} Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, op. cit.
{133} Op. cit.
{134}Malheureusement, la conservation des êtres humains et de la nature n’est pas totale. Rien
n’empêche la dégradation des êtres humains et même de la Terre, mais à plus long terme.
{135} Voir notamment Paul Ekins, Estimating sustainability gaps for the UK, London, Forum for the
future, 2000 ; Karl William Kapp, op. cit. ; Roefie Hueting, New Scarcity and Economic Growth. More
Welfare Through Less Production ?, Amsterdam, North-Holland, 1980 ; William D. Nordhaus et James
Tobin, « Is Growth Obsolete ? », Economic Research : Retrospect and Prospect, vol. 5, National
Bureau of Economic Research, 1972 ; Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux Indicateurs
de richesse, Paris, La Découverte, 2005 ; Harold Levrel, Selecting indicators for the management of
biodiversity, Institut français de la biodiversité, 2007 ; Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?,
Paris, Aubier, 1999.

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