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L’évolution psychiatrique 86 (2021) 277–285

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Clinique

Violence et sacrifice. Du mythe à la


psychopathologie夽
Violence and sacrifice. From Myth to psychopathology
Jean Garrabé ∗
France

Je voudrais d’abord remercier les organisateurs de ce colloque franco-japonais, le professeur Kato


et le Docteur Benhamou, de m’avoir invité à y intervenir et, surtout, d’avoir accepté que, pour éclairer
la psychopathologie des comportements violents, j’étudie les relations de la violence avec le sacrifice à
partir de ce que nous apprennent les mythes et leur analyse. Je remercie aussi le professeur Takemasa
de m’avoir fait l’honneur de présider cette conférence et de m’avoir présenté d’une manière aussi
élogieuse.

1. Sacrifice religieux et mythologie païenne

La plupart des religions ont pour origine un mythe, celui du sacrifice d’une victime humaine fait à
la divinité pour obtenir d’elle la fin d’un cataclysme, vécu par la communauté qui le subit comme un
châtiment infligé pour la transgression par l’un de ses membres d’un interdit, d’un tabou.
Dans les langues latines, les mots « sacrifice » et « sacré » ont d’ailleurs la même étymologie, le latin
sacer, ce qui souligne la proximité sémantique de ces deux signifiants.
La mythologie grecque abonde en récits de sacrifices religieux offerts aux nombreux dieux du paga-
nisme. Ces récits ont inspiré, dans la culture occidentale, écrivains, philosophes, poètes et musiciens,
pendant des millénaires, et leur pouvoir d’évocation persiste de nos jours. Particulièrement nom-
breuses sont les œuvres artistiques représentant les sacrifices violents que relate HOMERE (IXe siècle
av. J.-C. dans L’Iliade. Notons que dans ce texte, sont aussi décrits, et ce, conformément à la descrip-
tion qu’en fera l’école d’HIPPOCRATE vers 460 av. J.C.), des crises de frénésie, de « folie furieuse », où
les guerriers se livrent à des tueries sauvages d’animaux ou d’hommes confondus avec des victimes

夽 Texte publié avec l’accord des Sociétés Franco-Japonaises Médecine de France et du Japon qui avaient co-organisé un colloque
au Japon au cours duquel cette conférence a été prononcée par Jean Garrabé, en décembre 2007.
∗ Correspondance.
Adresse e-mail : evopsysecretariatredaction@yahoo.fr

https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2021.08.019
0014-3855/© 2021 Publié par Elsevier Masson SAS.
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sacrificielles. Nous voyons, dans le programme, une illustration qui représente sans doute un disciple
d’ESCULAPE, le dieu de la médecine. Les plus connues de ces « manies » (ce terme grec désignait à
l’origine dans la médecine hippocratique la folie violente avant de prendre le sens qu’il a dans la psy-
chiatrie du XIXème siècle) étant celles d’Ajax et d’Achille. Ajax, roi de Salamine, tue, dans un moment
d’égarement, les troupeaux de son armée et se suicide en prenant conscience de sa folie. Quant à
Achille, rendu invulnérable par sa mère, Thétis, qui l’avait baigné, en le tenant par le talon dans le
fleuve infernal, le Styx, il massacrera des prisonniers troyens sans défense ; il sera puni de ce crime
par une blessure au talon, seul point vulnérable de son corps, blessure qui causera sa mort. Ce mythe
nous rappelle que tout être humain, même s’il se croit invulnérable, a un talon d’Achille.
Quant à la victime humaine, la plus célèbre de la mythologie grecque c’est Iphigénie, sacrifiée au
dieu de la mer, Neptune, par son propre père Agamemnon, roi d’Argos, acte qui va marquer le début
de la violence collective de la guerre de Troie et celle familiale des crimes de vengeances au sein de la
famille des Atrides.
On peut se souvenir aussi du drame du roi de Crête Idoménée qui, ayant promis à ce même dieu, pour
échapper à la violence de la tempête, de lui sacrifier le premier être qu’il rencontrerait sur le rivage, y
trouve son fils Idamante. Une récente mise en scène de l’opéra de MOZART (1756–1791) Idomeneo, Re
di Creta (1791), qui rapprochait la cruauté de ce mythe païen des manifestations actuelles de fanatisme
religieux a provoqué des protestations violentes des représentants de certains courants religieux.

2. D’Œdipe-Roi au complexe d’Œdipe

Mais le mythe sacrificiel le plus connu est sans conteste celui d’Œdipe qui est aussi celui qui est le
plus difficile à analyser. En effet, Œdipe est l’enfant rescapé du sacrifice qu’avait décidé son père, Laïos,
pour que ne s’accomplisse pas le terrible destin prédit par l’oracle à son fils : tuer son propre père et
épouser sa mère. Œdipe, bien que n’ayant commis qu’involontairement ou inconsciemment ce double
crime, se punira lui-même en se crevant les yeux pour faire cesser la peste qui désole la cité de Thèbes
en châtiment. C’est donc l’exemple à la fois d’un sacrifice de soi-même et d’un sacrifice où la victime est
elle-même un personnage sacré, puisque Œdipe était devenu roi par son union avec la reine, sa mère.
Il n’est donc pas surprenant que FREUD ait choisi le nom de ce héros qui donne son titre à la tragédie
de SOPHOCLE (497 ou 495–405 av. J.-C.), pour désigner ces représentations inconscientes complexes
marquées par l’ambivalence des sentiments mêlés d’amour et de haine éprouvés par l’enfant vis-à-vis
de ses parents, caractéristique de ce stade de développement de la libido.
Cette dénomination, ainsi que l’universalité du complexe d’Œdipe, dans toutes les cultures, en
particulier celles fondées sur d’autres mythes que ceux du monde méditerranéen, ont été discutées,
mais nous allons y revenir, en particulier en ce qui concerne la culture nippone. On sait que KOSAWA
Heisaku (1897–1969), introducteur du freudisme au Japon, après son analyse à Vienne en 1929–1923,
parla de complexe d’AJASE [1]. C’est, là, le nom du héros d’un mythe bouddhiste, dont je n’ai pu trouver
l’origine exacte, où AJASE, prince d’une province des Indes au temps du BOUDDHA (qui correspond à
celui d’HIPPOCRATE) qui tua son père, crime dont il fut puni par l’apparition d’une maladie physique.
Mais il n’épousa pas sa mère comme Œdipe ; ce fut au contraire celle-ci qui se sacrifia elle-même pour
guérir son fils. On sait que la dénomination proposée par KOSAWA déplut au père de la psychanalyse
peut-être parce qu’elle n’impliquait pas la part de violence sexuelle que comporte la transgression
incestueuse du mythe œdipien. Notons que c’est à la mythologie bouddhiste et non à la cosmogonie
shintoïste qui offre pourtant des exemples de relations mère–fils particulièrement violentes, comme
nous allons le voir qu’à eu recours KOSAWA.
On peut remarquer qu’en Occident, des penseurs grecs, comme PLUTARQUE (v. 46/49–v. 125),
ont, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, recherché l’origine des mythes grecs dans une religion
beaucoup plus ancienne, celle de l’Egypte [2]. La théogonie égyptienne est dominée par la lutte entre
deux dieux, l’un bénéfique, Osiris, l’autre maléfique et violent, Seth ou Typhon (il ne s’agit que d’une
homonymie dans les langues occidentales avec les typhons météorologiques qui viennent du chinois
t’ai fung, grand vent). Osiris est tué et démembré par Seth, mais ressuscite grâce à l’aide de sa sœur et
épouse, Isis, qui parvient à retrouver les morceaux de son corps, hormis le phallus, et à le reconstituer.
Des sacrifices d’animaux furent institués dans les temples, construits sur les lieux où Isis avait localisé
les membres épars d’Osiris. Pour les prêtres de ces temples, c’est le dieu Ra, le soleil, qui avait prescrit

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de remplacer, dans les sacrifices, les victimes humaines par des animaux choisis, selon une symbolique
complexe, dont témoigne l’art égyptien. La fonction essentielle de l’art dans toutes les cultures est la
représentation de la lutte entre ces deux principes et la victoire du bénéfique sur le violent.
Dans le Japon archaïque, c’est, selon la tradition, l’empereur Suinin qui fit remplacer par les effigies,
en terres cuites, les haniwa, les êtres humains sacrifiés lors du rituel des obsèques des grands. Ces
haniwa sont considérées comme les premières œuvres d’art japonais et nous avons pu en admirer, il
y a quelques années, au Musée National du Kyushu. La pratique de sacrifices humains lors de la mort
des souverains s’est longtemps perpétuée dans d’autres cultures puisque le roi du Bénin Ewuakpe
(vers 1700–1712) les multiplia à la mort de sa mère à tel point que ses sujets se révoltèrent et qu’il fut
détrôné ; il dut pour restaurer son pouvoir sacré sacrifier son épouse.
Le mythe d’Osiris est la traduction d’une très ancienne cosmogonie qui fait naître le monde maté-
riel, l’univers, de l’affrontement des deux forces, de deux principes antagonistes, l’une destructrice et
l’autre créatrice. Pour HERACLITE (v.550–v.480 av. J. C.), c’est ainsi que se formaient les atomes qui
constituaient, selon lui, l’unité fondamentale de la matière. L’humanité découvrira avec épouvante
avec la bombe atomique qu’en brisant cette unité elle dispose désormais du moyen de se détruire
elle-même.
Pour le philosophe allemand Günther ANDERS (1902–1992), elle est entrée ainsi dans le temps de
la fin [3]. Nous avons médité à Nagasaki devant les monuments qui commémorent l’entrée dans ce
temps. Günther Anders qui était à l’époque de son exil à Paris le mari d’Hannah ARENDT (1906–1975)
a publié dans cette ville un essai sur La pathologie de la liberté [4].
C’est cet essai qui a inspiré, à Henri EY (1900–1977), la définition de la psychopathologie, comme
pathologie de la liberté, qu’il a proposée, dès son Étude no 15 sur l’Anxiété morbide [5] et qu’il déve-
loppera dans ses travaux ultérieurs, notamment ceux sur la schizophrénie, dont notre ami Hiroshi
FUJIMOTO vient de publier la traduction en japonais du recueil où nous les avions rassemblés [6].
Nous verrons comment EY applique cette définition générale de la pathologie mentale à l’étude de la
violence. L’œuvre d’Henri EY est bien connue de nos collègues japonais qui, grâce à l’action du profes-
seur TAKEMASA, sont nombreux à participer aux activités de l’Association pour la Fondation Henri Ey
de Perpignan.
Le médecin et philosophe EMPEDOCLE (v.490–v.435 av. J.- C.) a fait de la lutte entre Éros et Thanatos
le feu de la vie psychique. Il la mettra en scène par son suicide ou sacrifice en se jetant spectaculaire-
ment dans le cratère de l’Etna, car l’activité volcanique symbolise universellement la lutte entre le mal
et le bien. Au Parc National de l’UNZEN AMKUSA, nous avons contemplé les « enfers » Jigoku, où l’on a
ébouillanté les premiers chrétiens convertis à l’exemple de leur seigneur ARIMA, en 1616, conversion
sans doute jugée comme l’adoption d’une religion diabolique malfaisante.
À la suite de Sabina SPIELREIN (1885–1942), la psychanalyste d’origine russe, qui finira tuée par les
nazis qui a, la première en 1912, décrit dans La destruction comme cause du devenir [7], la composante
destructrice de la libido Freud admettra l’existence d’une pulsion de mort, Todestrieb, qu’il opposera à
la pulsion originaire Éros, reprenant les termes même d’EMPEDOCLE.

3. La violence et le sacré

Dans son essai La violence et le sacré [8], récemment republié, René Girard a étudié les fêtes païennes
reproduisant les crises sacrificielles qui agitent violemment les communautés humaines. Il s’est parti-
culièrement intéressé aux rites de celles célébrées en honneur de Dionysos–Bacchus, le dieu du vin et
de l’ivresse, les fameuses bacchanales où les bacchantes déchaînées finissaient par sacrifier en somme
le représentant du dieu lui-même. . . Pour Girard, « le sacrifice existe sans référence à aucune divinité
en fonction du seul sacré, c’est-à-dire la violence maléfique polarisée par la victime et métamorpho-
sée par l’immolation en violence bénéfique » ([8], p. 245). Toute violence est donc permise au nom du
sacré, puisque celui-ci la transforme de maléfique en bénéfique par le sacrifice de la vie.
René Girard approuve l’importance donnée à l’ambivalence dans l’identification dans le complexe
d’Œdipe par Freud. Il rappelle ce que ce dernier a écrit dans Totem et tabou à propos de la tragédie
antique : « Pourquoi le héros doit-il souffrir et que signifie sa faute tragique ?. . . Il doit souffrir parce
qu’il est le père primitif, le héros de la grande tragédie primitive ». Il s’agit bien entendu du père de la
horde primitive, victime de la violence collective de ses fils. Notons que Freud fait ici allusion au « bouc

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de Dionysos » comme s’il rapprochait le culte dionysiaque de cet épisode de l’histoire de l’humanité
dont les anthropologues lui ont tellement reproché de faire l’hypothèse sans disposer d’arguments.
Mais Girard va au-delà puisque selon lui la sexualité est impure parce qu’elle se rapporte à la vio-
lence ([8], p. 56). Il rapporte en faveur de cette thèse des éléments tirés de cultures autres que celles
de la Grèce antique, notamment amérindiennes, et fait allusion au chamanisme, mais malheureuse-
ment n’aborde pas la question du sacrifice religieux dans les cultures asiatiques, en particulier celles
bouddhistes. Nous avons pu nous initier au chamanisme sibérien lors du voyage d’études organisé
l’an dernier par le Dr. Benhamou à Irkoutsk et Oulan-Oudé et nous avons constaté l’existence d’un
syncrétisme chamano-bouddhiste à la suite de l’arrivée en Sibérie au XVIe siècle de lamas tibétains.
Girard évoque le problème du sacrifice dans le christianisme, dont nous allons parler, ainsi que le
caractère sacrificiel des révolutions politiques qui culminent souvent avec la mort violente de per-
sonnages considérés, jusque-là, comme sacrés. La Révolution Française nous offre l’exemple le plus
éclatant de ce sacrifice d’un tel personnage, mais ce n’est pas le seul. Rappelons à ce propos qu’en
assistant, en tant que garde national, à l’exécution du roi Louis XVI sur l’actuelle place de la Concorde,
le fondateur de la psychiatrie moderne, Philippe Pinel (1745–1826), fut horrifié par la violence de la
scène et, surtout, le plaisir pris par la foule à ce spectacle sanglant. On peut penser que cela contri-
bua à orienter sa pensée vers l’impérieux respect de toute vie humaine, notamment celles des fous
dont l’existence a été considérée comme inutile à certains moments de l’histoire. Nous avons admiré
à l’entrée de l’Hôpital KOZOE à FUKUOKA la gravure représentant la libération des aliénées de leurs
chaînes à La Salpêtrière sous l’autorité de Pinel.
La lecture de l’autobiographie de FUKUZAWA Yukichi (1835–1901) nous fait penser que bien des
crimes politiques de personnages commis au Japon pendant la Révolution Meiji qu’il rapporte sont
aussi l’équivalent de sacrifice de personnages sacrés [9].

4. Du sacrifice d’Abraham à la condamnation du suicide

Les trois religions monothéistes, judaïsme, christianisme et islam, commémorent ce que l’on
appelle curieusement le sacrifice d’Abraham, puisque la victime sacrificielle que sur l’ordre de Dieu
ce patriarche s’apprêtait, selon la Bible et le Coran, à immoler n’était pas lui-même mais son fils Isaac.
Fort heureusement Dieu, qui ne lui avait donné cet ordre que pour éprouver sa foi, fit arrêter son
geste violent par un ange. Ce moment du récit des livres saints a fait l’objet d’innombrables tableaux
d’église, comme si la seule des trois religions abrahamiques qui autorise les représentations humaines
dans les lieux de culte, avait voulu illustrer cet arrêt du sacrifice au nom de Dieu. Le plus célèbre est
celui peint par REMBRANDT (1606–1669), peintre qui faisait partie d’une communauté protestante
particulièrement tolérante en ce qui concerne la liberté religieuse, ce qui lui a permis de vivre dans le
quartier juif d’Amsterdam, celui-là même où a vécu Baruch SPINOZA (1632–1677) jusqu’à ce que ce
penseur en fut chassé en raison de son hétérodoxie par rapport au judaïsme justement à propos de la
liberté spirituelle.
Une récente exposition au Musée du Judaïsme à Paris a été consacrée à ce moment essentiel pour
la pensée occidentale et je n’oublie pas que, pendant la fermeture du Japon à l’étranger c’est par
les Hollandais protestants qu’elle a pu continuer à être connue des Japonais, en particulier dans le
domaine de la médecine. À notre époque, le sacrifice d’Abraham continue à être commémoré lors de
fêtes religieuses par le sacrifice d’un mouton fait selon un rituel dont le respect rigoureux n’est pas
sans poser problème dans les pays européens.
La naissance du christianisme va donner lieu à d’interminables discussions sur la signification à
donner à la crucifixion, mode de mort réservée jusque-là dans le monde romain aux criminels, du
Christ, discussions qui vont entraîner de véritables guerres. On peut en effet interpréter la mort de
Jésus comme l’autosacrifice du fils de Dieu fait homme, comme une mort volontaire sur la croix pour
sauver l’humanité du péché originel. Mais une telle interprétation peut conduire à des erreurs consi-
dérées comme des hérésies par l’Église primitive. La récente publication, avec un grand retentissement
médiatique, d’un manuscrit copte traduit d’un texte grec plus ancien, L’Évangile de Judas [10], montre
qu’il y avait, parmi les premiers chrétiens, certains qui pensaient que Judas, loin d’être coupable d’avoir
trahi Jésus, se punissant de ce crime par le suicide, n’avait fait qu’accomplir la volonté du Christ d’être
sacrifié.

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Cette interprétation a ainsi pu conduire, pendant les premiers siècles du christianisme en Occident
les nouveaux convertis à rechercher la mort par le martyre, au besoin en provoquant les autorités
païennes pour se faire crucifier. Au Japon au XVIIe siècle de la même manière, les nouveaux convertis
accepteront comme un martyre sacrificiel la mort infligée par le même moyen choisi par les autorités
shogunales de TOYOTOMI HIDESOSHI comme infamant alors que les martyrs le voyaient comme per-
mettant de s’identifier au Christ. C’est pourquoi un tableau représentant cette scène figure en bonne
place dans l’église des 26 martyrs chrétiens de Nagasaki.
Mais dès le Ve siècle, au moment même où le christianisme devenait la religion d’État de l’Empire
romain, SAINT AUGUSTIN (354-4), lui-même païen converti, avait affirmé que le temps des martyrs
était passé et avait condamné le fait de se donner volontairement la mort ou de chercher à se la faire
donner (Cet homicide de soi-même ne sera nommé suicide qu’à la fin du XVIIIe siècle). Les églises
chrétiennes maintiendront cette condamnation morale de la mort volontaire jusqu’à nos jours en
privant le suicidé du rituel des obsèques religieuses. La seule excuse admise était la folie, état où l’être
humain se trouve privé par l’aliénation mentale de son libre arbitre.
Il s’établit ainsi dans le christianisme une distinction radicale entre deux sortes de morts violentes,
celles interdites comme le suicide où le sujet se l’inflige, à soi-même et celles permises, voire encoura-
gées, infligées aux autres, comme celles liées à la guerre, notamment aux guerres entre communautés
religieuses ou au sein même de celles-ci, ces « guerres des dieux » toujours d’une extrême violence.
Le 10 octobre 680, Ali, petit-fils de Mahomet, est tué par Yazid, le calife omeyyade. Cette mort,
vécue par une partie des musulmans comme un sacrifice, est encore commémorée de nos jours par
des manifestations collectives où les participants s’infligent des châtiments violents.
Elle a provoqué, au sein de l’Islam, le schisme entre chiites et sunnites et est à l’origine de nombre
des « attentats-suicides » actuels, comme l’on nomme cette forme de terrorisme, où l’auteur membre
d’une de ces obédiences se sacrifie en entraînant dans la mort le plus grand nombre de victimes
innocentes pour les punir d’appartenir à l’autre.
Dans le monde chrétien, la conquête particulièrement sanglante de Constantinople, en 1204, par
les croisés, va entraîner, de la même manière, le schisme d’Occident.
Le califat de Bagdad sera détruit une première fois par le mongol HULAGU Khan, en 1258, puis à
nouveau en 1401 par le turco-mongol TAMERLAN.
C’est en 1281 que le Japon a échappé à la violence mongole, les divinités nationales ayant dispersé
d’un typhon la flotte d’invasion. Dans cette circonstance c’est le cataclysme naturel d’origine divine
qui protège de la violence meurtrière de l’invasion humaine. La dénomination traditionnelle de ce
vent divin, Kamikaze, sera reprise à l’étranger pour désigner les pilotes des forces spéciales Kamikaze
Tokubetsu Kögekitai, en abrégé Tokko-taï, qui acceptèrent de se sacrifier en 1944–1945, non pas pour
éviter la défaite qu’ils savaient inévitable du Japon, mais pour protéger, croyaient-ils, les populations
civiles de la violence des envahisseurs étrangers. Des musées de la Paix sont maintenant consacrés
à ces sacrifiés volontaires à Chinga (Kyushu) et à Tokyo nous a appris la presse internationale [10].
Mais elles ont aussi été reprise, à la grande indignation de certains des volontaires survivants pour
les auteurs des attentats–suicides terroristes qui manifestent eux une violence aveugle vis-à-vis des
victimes innocentes sacrifiées. Comme je l’ai dit au professeur TAKEMAZA, lorsque nous en avons
discuté, je crois que ceci s’explique par le fait que cette modalité d’attentat terroriste a été utilisée,
pour la première fois, en mai 1972, par un commando de trois hommes de la Fraction Armée Rouge
japonaise, elle-même liée à l’extrême gauche palestinienne, qui massacra 26 personnes à l’aéroport
israélien de Lod avant de se suicider collectivement.

5. Psychopathologie et sociologie du suicide

Une des sources de l’aliénisme a été au XIXe siècle l’étude de cette « folie suicide » qui, aux yeux
de l’église chrétienne, excusait seule le fait de se donner la mort. Pour ESQUIROL (1772–1840), le fait
même se vouloir s’infliger à soi-même une mort violente était une preuve de folie. Celle-ci étant due,
selon l’opinion de l’époque, aux passions, on dirait de nos jours les pulsions, on pouvait supposer
l’existence d’une passion poussant à donner la mort, soit à autrui dans la folie homicide, soit à soi-
même.

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Les psychiatres ont longuement analysé la psychopathologie de ces « suicides pathologiques »,


dénomination qui laisse entendre qu’il existe aussi des suicides considérés culturellement comme
« normaux », tels que ceux dits d’honneur que la psychiatrie n’aurait pas à connaître. Ont ainsi été étu-
diés l’état mental des suicidés au moment de l’acte, les modes de suicide, les moyens plus ou moins
violents utilisés, leur fréquence en fonction de l’âge, du sexe, de différents facteurs socioéconomiques
comme la profession (le problème du suicide sur les lieux de travail est d’actualité en France en raison
d’une série survenue en particulier dans l’industrie automobile) et la religion. Ont été aussi étudiés
d’autres comportements violents vis-à-vis de soi-même, comme les suicides à deux, les suicides col-
lectifs, ainsi que les crimes, notamment les infanticides suivis du suicide de l’auteur en général la
mère, mais il faut bien reconnaître que l’on n’est pas parvenu à établir une corrélation nette entre
ces différents facteurs à tel point que l’Association Mondiale de Psychiatrie a décidé de créer, lors du
XIIe Congrès Mondial tenu à Yokohama, en 2002, une section de suicidologie. Les media internatio-
naux ont rapporté les récentes recommandations faites par le gouvernement japonais préoccupé par
le nombre de suicides chez les plus de 60 ans ([11],120 en 2006), l’augmentation du taux de suicides
chez les collégiens, la multiplication des suicides collectifs ou après des rencontres sur Internet, pour
faire baisser le taux de 24,2 pour 100 000 habitants à 19,4 d’ici 2016.
Dans nos deux pays, les suicides en milieu professionnel sont attribués en psychopathologie du
travail à la violence liée à l’actuelle organisation du monde industriel, violence qui pour être morale
ne serait pas moins destructrice pour le travailleur que la violence physique.
À cet abord exclusivement psychopathologique s’oppose celui défendu par Émile DURKHEIM
(1858–1917) dans son ouvrage Le suicide. Étude sociologique paru en 1897 [10]. C’est en s’appuyant
essentiellement sur les données statistiques du taux de suicide en fonction de facteurs sociaux que
Durkheim distingue le suicide qu’il qualifie d’anomique et celui qualifié par lui d’altruiste (l’expression
« suicide altruiste » n’a pas le même sens pour DURKHEIM que pour les psychiatres qui nomment ainsi
la mort donnée à autrui avant de se suicider lui-même par un mélancolique pour lui épargner la souf-
france qu’il éprouve) ; L’anomie, du grec a sans et nomos, loi, désigne l’état de la société dans laquelle
les règles morales, juridiques économiques affaiblies sont devenues incohérentes et où se libère la
violence. Il prend en considération, tout particulièrement, le facteur religieux en tant que lien social,
notamment dans le suicide altruiste qui, au contraire, obéit aux règles d’une société cohérente. C’est
la persistance de la solidité de ce lien qui expliquerait la fréquence moindre du suicide chez les catho-
liques que chez les protestants que la condamnation édictée par l’Église. Si l’hypothèse de DURKHEIM
est valable, on peut penser que, dans une société où la cohésion religieuse est moindre, le nombre de
suicides devrait augmenter.

6. Bouddhisme et mort volontaire

C’est au moment où paraît l’étude de DURKHEIM que les penseurs occidentaux commencent à
prendre connaissance directement du bouddhisme, et des cultures qu’il a produites, qu’ils ne connais-
saient, jusque-là, qu’indirectement par les récits des voyageurs ou les lettres des missionnaires. Les
points de convergence et de divergences, entre pensée occidentale et orientale, sont alors particuliè-
rement étudiés.
À propos de l’Œdipe, Maurice PINGUET note que la théogonie japonaise évoque aussi la violence
infantile et le sacrifice maternel : la déesse Izanami met au monde le dieu du feu et meurt des brû-
lures de son fils. . . et la déesse Lumière du ciel, Amaterasu, ancêtre du clan impérial, est blessée par
l’inconduite de son jeune frère Suzanoo. . . Elle se retire dans sa grotte – le monde est plongé dans la
nuit, menacé de mort. Une autre déesse, Ama No Uzume, se met alors à rire et à danser : Amaterasu
s’apaise, tout s’éclaire, tout renaît, tout est pardonné ([11], p. 55). Je ne puis m’empêcher d’associer
ce récit légendaire avec celui des danses rituelles des bacchanales, du culte de Dionysos, et j’associe
aussi ce feu de la relation entre la mère et l’enfant qu’elle met au monde de la souffrance maternelle,
que nous a admirablement décrite le professeur HORIOCHU, lors des menaces de prématurité. Dans
son ouvrage Petite enfance et maternité au Japon [12], Jean-Claude JUGON a rapporté ce que dit la
mythologie Shinto d’Izanami, grand-mère primordiale et archaïque et d’Ameterasu en tant qu’images
maternelles.

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Je suis frappé par le fait que, dans la thérapie de Shoma MORITA lors de la période d’isolement, le
patient lit le Kojiki ; or, ce « récit des temps anciens » n’est rien d’autre que celui des mythes liés à
l’histoire des kami et des luttes au sein de la famille d’où est issu le Japon.
PINGUET souligne que « la sagesse du bouddhisme initial évite les pratiques sacrificielles et toutes
les mortelles austérités dont tant d’ascètes indiens, à la même époque, faisaient profession » ([11], p.
114) et que « le bateau de la loi bouddhique traverse la mer des passions », ces passions dont la violence
menace la vie de l’esprit. Il considère néanmoins comme des sortes de sacrifices de soi-même nombre
de ces morts volontaires traditionnelles présentes tout au long de l’histoire du Japon, comme celles
des mères âgées veuves se sacrifiant pour la survie de leurs fils. Surtout il voit un retour au sacrifice
dans le goût de la mort préconisé par des moines bouddhistes au XIVe siècle comme en témoigne
l’aphorisme : « il faut tenir constamment en haine son corps et cultiver de tout son cœur le désir de la
mort » ([11], p. 123). Le mythe de la « Renaissance au paradis par noyade » ou Juisi ojo de l’amidisme
apparaît aussi de nature sacrificielle. Les jésuites, à leur arrivée au Japon, virent dans ces pratiques des
inventions diaboliques, à l’instar des premiers prêtres catholiques qui lors de la conquête du Mexique
avaient découvert un siècle plus tôt, les sacrifices humains pratiqués au cours des cérémonies des
religions précolombiennes des aztèques et des mayas.
L’histoire de la mission de Francisco XAVIER (1506–1553) et de la rencontre entre deux cultures
qui en a été le résultat vient d’être retracée au point de vue musical dans un ouvrage comprenant des
enregistrements effectués sous la direction de Jordi Savall [13].
Saint FRANCOIS XAVIER (1506–1552) est arrivé au Japon lorsque ce pays était le théâtre de la
violence des luttes féodales entre daimyos, dans lesquelles les nouveaux convertis furent d’ailleurs
impliqués, ce qui explique en partie leur persécution autant politique que religieuse. La fin de cette
guerre civile fut marquée par l’instauration, au bénéfice de la seule caste militaire d’une forme de mort
volontaire, le seppuku, preuve de son courage ; cette pratique fut codifiée dans le Bushido, la « Voie du
guerrier », où seule compte l’ivresse de la mort, ivresse, cependant, contenue par la rigueur du rituel
observé par l’officiant qui est, en même temps, la victime de cette véritable cérémonie religieuse
sacrificielle.
Mais à la même époque, au XVIIIe siècle, s’instaurent aussi d’autres formes de morts volontaires,
notamment celles qui ont inspiré le dramaturge CHIKAMATSU MONZAENON (1634–1724), le SHAS-
KESPEARE japonais, car elles sont particulièrement théâtrales. Plusieurs de ces drames illustrent le
Shinju, le suicide amoureux. Nous qualifierons, en Occident, ces suicides à deux de passionnels à la
manière des crimes passionnels, où amour et haine sont inextricablement associés chez les partenaires.
JOSHI, passion, nous a été d’ailleurs donné comme équivalent de SHINJU. On peut les rapprocher des
suicides romantiques comme celui du roman Werther de GOETHE (1742–1839) qui étaient à la mode
à la même époque en Europe.
Ces exemples, et d’autres donnés par PINGUET, montrent pour lui que « le bouddhisme respecte
moins la vie que la douleur en quoi elle consiste » ([11], p. 193), c’est-à-dire que c’est le fait même de
vivre qui serait douloureux, mais qu’on ne saurait calmer cette douleur en se tuant. Au moins, dirons-
nous, à un moment de l’histoire de cette religion qui correspond à celui de l’introduction au Japon du
christianisme et de sa condamnation morale du suicide, y compris pour se délivrer des souffrances de la
vie. SCHOPENHAEUR (1788–1860 dont la vision du monde comme volonté et représentation procède
du bouddhisme reste plus fidèle à l’enseignement original du Bouddha qui a marqué sa pensée en
déconseillant le suicide comme un acte de violence néfaste à la délivrance.
PINGUET analyse aussi les violences qui marquent l’histoire politique du Japon au XXe siècle avec
des attentas contre les autorités ou des tentatives de coup d’État, dont les auteurs paraissent avoir
oublié l’esprit du BUSHIDO, car les victimes sont tuées par surprise et que les auteurs, en cas d’échec,
loin de se sacrifier, se comportent comme des criminels ordinaires.
Notons, cependant, qu’en 1924, à la suite du tremblement de terre du KANTO, furent assassinés
des Coréens et dix anarchistes japonais ([11], p. 284). Nous voyons, là, comme le lointain écho des
sacrifices offerts aux dieux dans l’antiquité pour calmer leur colère et, dans ces victimes l’équivalent
des anciens cathargos des cités grecques, ces prisonniers ou esclaves gardés pour être sacrifiés pour
évacuer le châtiment au dehors.

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7. Terrorisme révolutionnaire

C’est le 25 novembre 1970 que l’écrivain MISHIMA YUKIO (1925–1970) se tua d’une manière qui
surprit le monde entier et qui le rendit plus célèbre que son importante œuvre littéraire. Nous ne savons
comment qualifier cet acte qui n’est ni un seppuku, dont il apparaît comme une parodie anachronique ni
un véritable suicide pathologique correspondant à un trouble mental caractérisé, différents diagnostics
ont d’ailleurs été proposés. Une abondante littérature a été consacrée à l’analyse de la psychopathologie
de l’écrivain à laquelle nous avons personnellement contribué lors d’une des premières réunions de
l’Association franco-japonaise de Médecine de Paris [13] organisée à l’Hôpital Necker par le professeur
Yves Pélicier. Je voudrais seulement aujourd’hui souligner deux points qui situent cet acte à la charnière
entre la pathologie et la rhétorique révolutionnaire de la violence qui a surgi à la fin du siècle dernier.
Le premier est le titre choisi par MISHIMA pour le film tiré de sa nouvelle intitulée au Japon Patrio-
tisme lorsqu’il fut présenté à l’étranger. En France en 1966 ce fut Rites d’amour et de mort qui traduit
mieux, à notre avis, le contenu pulsionnel inconscient sous-jacent à cette mise en scène de la mort de
soi-même. On sait, par ses confessions mêmes que la sexualité de MISHIMA était placée sous le signe
du martyre de Saint Sébastien martyr qui est devenu, à la suite de son supplice après sa conversion au
christianisme, la figure mythique d’une homosexualité sado-masochiste.
Le second est la date 1970, à laquelle Mishima a accompli cet acte. Nous avons déjà fait allusion
à l’attentat terroriste, commis en 1972, par la Fraction Armée Rouge Révolutionnaire qu’il semble en
somme annoncer et préfigurer de manière théâtrale.
L’apparition de cette nouvelle forme, de ce que l’on pourrait nommer terrorisme sacrificiel, va
provoquer un questionnement sur l’origine de cette violence révolutionnaire d’inspiration religieuse.
Lors d’une séance de colloque Psychanalyse de la violence, présidée par Henri EY, celui-ci souligne
que la violence est au cœur même de l’être humain : « elle est partout dans le sacrifice, l’héroïsme. . .
elle est impliquée dans ce qui le sépare de lui-même ou de cet autre lui-même qu’est un autre homme ».
Tous les mouvements de la violence, celle de nos passions, celle du sacrifice, suivent ceux de la
liberté humaine, que ce soit en ce qui concerne la violence individuelle ou la violence collective :
« La violence des crises que traversent les civilisations. . . est la dialectique même d’un progrès qui
implique les démarches conflictuelles entre le Bien et le Mal ». EY revient sur la définition qu’il a pro-
posé des maladies mentales comme pathologie de la liberté, à la suite de l’essai du philosophe Günther
ANDERS que nous avons déjà cité. Pour lui, les malades mentaux, que ce soit les névrotiques ou les
psychotiques souffrent « du fait de l’état de dépendance dans lequel leur être psychique est à l’égard
de leur inconscient. . . L’aliéné est considéré comme dangereux parce qu’il est violent. La violence
apparaît ici comme une transgression aux lois de la Raison et de la Conscience ; elle devient plus ou
moins inconsciente et aveugle ».
Cette violence agressive des malades mentaux comporte deux versants, l’un sadique et l’autre
masochiste : « si bien qu’en définitive l’image de la violence que nous tirons de la psychopathologie
est celle d’une force de destruction qui prend pour objet ou autrui ou soi-même ». EY renvoie à ce
propos à la théorie psychanalytique de l’instinct de mort en soulignant que si l’Inconscient est d’abord
constitué par le Ça, lieu des pulsions libidinales, il comprend aussi la pulsion de mort. Surtout, il
conclut que le problème des violences malfaisantes de l’humanité ne peut se résoudre qu’au niveau
de la conscience et de l’éthique.
Au cours de ce même colloque, Serge LEBOVICI a présenté les travaux des psychanalystes sur
la question en insistant sur trois derniers textes, publiés par FREUD, peu avant que se déclenche
l’effroyable violence de la Seconde Guerre mondiale :

• Malaise dans la civilisation (1929) où Freud soutient que l’homme ne peut éviter la violence qu’en
renonçant à une part de son agressivité naturelle pour se soumettre à la Loi. Le Surmoi n’est pas
seulement une instance punitive, mais aussi une instance identificatoire, l’Idéal du Moi. Le problème
est de savoir ce qui se passe lorsque cet idéal devient chez un jeune comme cela se produit au début
du XXIe siècle celui d’être le héros d’un spectaculaire attentat suicide entraînant avec lui le plus
grand nombre de victimes dans la mort ;

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• la lettre à Einstein qui l’interrogeait sur Pourquoi la guerre ? (1939) où Freud estimait que la violence
peut se soumettre au droit lorsque les hommes s’unissent et se soumettent à la loi. Mais, ici aussi, à
quelle loi commune les hommes sont-ils prêts de nos jours à se soumettre ? ;
• enfin, Moïse et le monothéisme (1939), écrit peu avant sa mort, où FREUD fait de ce prophète un
Égyptien qu’auraient tué les juifs et dont ils firent leur père pour expier leur crime. Le mythe du
passage de la Mer Rouge et de la traversée du désert répondrait au désir de refouler cette violence
collective. Cela m’évoque ce que nous a dit PLUTARQUE sur la constitution de la religion pharaonique
à partir de mythes archaïques de luttes entre forces du mal et du bien.

Nous voici donc ramené par le biais de la psychanalyse de l’étude de la psychopathologie de la


violence à l’analyse de ce qui est peut-être aussi une mythologie : celle de comment s’opère dans
l’esprit humain par la conscience la construction d’une éthique qui parvient à contrôler la violence
naturelle de l’homme. Nous pouvons relire ce qu’ont écrit à ce propos les grands auteurs humanistes
de la Renaissance, contemporains en Occident de Saint François XAVIER.

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références non citées

[14,15].

Références

[1] Kosawa H. Zai. ishihi no nishû (1932) – Ajase konpurekku (deux sortes de conscience coupable – le complexe d’Ajase).
Seishin Bunseki Kenkû 1954;1(1) [non communiquées].
[2] Plutarque. Isis et Osiris [Trad. M. Meunier]. In: De la MG, editor. Le temps de la fin. Paris: L’Herne; 2007. p. 2.
[3] Anders G. La pathologie de la liberté. Essai sur la non-identification. In: Recherches philosophiques VI (1936–1937). Paris:
Boivin; 1937. p. 22–54.
[4] Ey H. Études psychiatriques. nouv. éd Perpignan: CREHEY; 2006.
[5] Ey H. Schizophrénie. Études cliniques et psychopathologiques. Le plessis-Robinson: Synthélabo; 1996 [Préface J. Garrabé;
Traduction du japonais : Hirosghi Fujimoto sous la direction Haruo Akimoto].
[6] Garrabé J. Sabina Spielrein : la naissance de la schizophrénie (1906–1912). Evol Psychiatr 1995;60(1):37–68.
[7] Girard R. La violence et le sacré (1972). In: De la violence à la divinité. Paris: Grasset; 2007.
[8] Fukuzawa Y. La vie du vieux Fukuzawa racontée par lui-même. Paris: Albin Michel; 2007 [Trad. M.F. Tellier].
[9] Pons P. Kamikaze malgré eux. Le Monde; 2007.
[10] Durkheim. Le suicide. Étude sociologique. Nouv. éd Paris: PUF; 1967.
[11] Pinguet M. La mort volontaire au Japon. Paris: Gallimard; 1984.
[12] Francisco X. (1506-1553). La Ruta de Oriente. HesperionXXI. La Capella Real de Catalunya. Jordi Savall. Allia Vox AVSA9856;.
[13] Ey H. Psychanalyse de la violence. Rech Débats 1967;59:42–52.
[14] Lebovici S. Psychanalyse de la violence. Rech Débats 1967;59:66–71.
[15] Garrabé J. Pathographie de Mishima. In: La beauté. Le pavillon d’or. Paris: Ellipses; 1986. p. 147–63.

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