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Méthodologie de modélisation systémique - Applications à des acteurs entrepreneuriaux

La méthode checklandienne des systèmes souples

Nous sommes à la recherche de modèles qui permettent de concevoir des systèmes d’activités humaines. Il
nous faut une méthodologie qui permette d’élaborer des modèles d’activités humaines à partir de données
empiriques de terrain. Mais une telle méthodologie n'existe pas en tant que telle. Chaque chercheur
qualitatif tend à s’en « bricoler » une. Les modèles développés en cartographie cognitive par Michel G.
Bougon, Karl E. Weick, John M. Komocar, Colin Eden et bien d'autres, permettent de comprendre le mode
de pensée d'un ou de plusieurs acteurs (Huff, 1990; Deslauriers, 1991 ; Cossette, 1994 ; Mucchielli, 1991,
1996). Il s'agit là d’approches méthodologiques fort intéressantes.

Toutefois, nous étions à la recherche d'une méthodologie qui comprenne des éléments de systémicité et qui,
à certains niveaux d'utilisation, permette de comprendre les fils conducteurs que se donne un acteur pour
expliquer le lien entre le mode de pensée et le mode d'action. Or, il existe une école en sciences adminis-
tratives qui s'appelle l'école des systèmes souples. Celle-ci regroupe des spécialistes des systèmes qui ont
développé diverses méthodologies se prêtant à la modélisation. Mentionnons Russell L. Ackoff, Stafford
Beer, Peter B.Checkland, C. West Churchman, Michael C. Jackson, Jean-Louis Le Moigne, Ian Mitroff et
Maurice Yolles qui comptent parmi les auteurs les plus connus dans ce domaine (Le Moigne, 1984 ;
Yolles, 1999 ; Jackson, 2000 ; Bausch, 2001) et plus récemment Peter Senge (1991).

Toutefois, aucun d'entre eux n'a développé une méthodologie de recherche en tant que telle. Certains
d'entre eux, Checkland et Le Moigne en particulier, ont développé une méthode de définition de problèmes
et de modélisation systémique, méthode qui peut servir tant à la définition de problèmes de recherche que
de problèmes organisationnels. Nous avons choisi la méthode d'un des pionniers, celle de Checkland
(1981 ; 1999) (Checkland et Scholes, 1990). Il a été un des premiers à développer une méthode concrète
d’analyse de situations complexes problématiques en systèmes souples.

Cette méthode nous est apparue pertinente pour être utilisée en recherche qualitative. Jusque-là, elle n'avait
été utilisée essentiellement que comme une méthode de résolution de problèmes. Nous l'avons appliquée à
l’étude d’acteurs entrepreneuriaux, mais à l'inverse de ce pourquoi elle a été conçue. Donc, au lieu de
l'utiliser pour mieux structurer et comprendre des questions ou problèmes organisationnels ou sociaux
complexes, nous l'avons utilisée pour cartographier à posteriori suivant les modes et les règles d'application
de la méthode elle-même, ce qu'ont pensé puis accompli des acteurs entrepreneuriaux afin d’expliquer leur
agir en rétrospection en vue d’en dégager des modèles réflexifs. Pour y parvenir, nous avons étudié après
coup ce que ces acteurs ont pensé et conçu, ce qu'ils ont fait, de même que la façon suivant laquelle ils se
sont organisés pour le faire, en utilisant les paramètres de la méthode. À chaque recherche, nous avons ainsi
établi a posteriori la modélisation implicite du système d’activités de chaque acteur étudié, puis superposé
ces modèles en vue de développer un modèle général de l’activité concernée. Nous présentons d'abord
l'essentiel de la méthode et reviendrons sur des applications que nous en avons faites par la suite.

Ce qu'il importe de retenir ici, c'est que l’approche checklandienne a été conçue pour être une méthode de
définition de problèmes - qu'ils soient de nature organisationnelle, sociale, de recherche ou autres. À l'étape
1, le problème à résoudre est décrit. À l'étape 2, il est défini. À l'étape 3, l'intervenant, qui est en fait le
propriétaire du système, définit la nature, la racine (les énoncés de base des systèmes pertinents) du ou des
systèmes qu'il veut construire avant d'élaborer, à l'étape 4, les modèles qu'il entend utiliser pour résoudre le
problème décrit à l'étape 1 puis défini à l'étape 2. Il existe plusieurs façons d'utiliser la méthode que ce soit
pour des fins d'intervention, de recherche ou autres. Une des façons consiste à identifier, à l'étape 4, le type
d’approches dont l'intervenant aura besoin, par exemple pour un chercheur, et le type de méthodologies de
recherche nécessaire pour mener à terme sa recherche. Ensuite, à l'étape 5, l'intervenant évalue jusqu'à quel
point les modèles conçus à l'étape 4 pourront lui permettre de résoudre le problème décrit à l’étape 1 et
défini à l'étape 2. À l'étape 6, le plan d'action est élaboré en vue de résoudre le problème ou de corriger la
situation problématique en cause. L'étape 7 est celle du passage à l'action en choisissant la mise en œuvre

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Méthodologie de modélisation systémique - Applications à des acteurs entrepreneuriaux

des changements jugés pertinents à apporter à la problématique étudiée. Puis on recommence le cycle. La
pratique de la méthode est considérée comme un moyen pour permettre à un acteur d'améliorer sa
cohérence et de continuer à apprendre de ce qu’il fait. C'est aussi une méthode d'auto-apprentissage qui
offre des perspectives riches pour la progression entrepreneuriale.

Figure 2

La méthode Checkland. Méthode des systèmes souples (Soft Systems Methodology)

7.
1.
Action pour améliorer la
Description de la situation
situation problématique 6.
non encore structurée qui fait
Changements faisables,
problème
praticables et désirables

5.
2.
Comparaison entre
La situation problématique
4 et 2
exprimée et définie
Univers réel
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
__

Modes de pensée systémique

4.
3.

Modèles conceptuels
Énoncés de base des
systèmes pertinents 4a. 4b.
Concept de système Autres modes de pensée
formel systémique

(Checkland, 1981, 1999)

Il faut mentionner que l'utilisation de cette méthode nécessite le respect d'au moins quatre règles
systémiques fondamentales : interrelation, information, hiérarchie et contrôle (Checkland, 1981, 1999).
Plus nous avançons d'un niveau à un autre, plus nous devons tenir compte de règles systémiques complexes
telles celles du respect des propriétés émergentes, soit celles qui s'appliquent tant à chaque partie qu'à
l'ensemble du système. Puis vient le respect des règles reliées à la CATWOE (clients du système -
customers of the system - , acteurs impliqués dans le système - actors involved -, le processus de transfor-
mation concerné - transformation process -, les images qu'entretient le propriétaire du système et qui
donnent un sens au système – weltanschauung (représentations) -, le propriétaire du système - owner of the
system - , et les contraintes de l'environnement du système concerné - environment constraints - )
(Checkland, 1981, 1999; Checkland et Scholes, 1990).

Le terrain et l'échantillon
Pour toute recherche qui se veut crédible, on n'insistera jamais assez sur la nécessité du terrain (Van
Maanen, 1983; Denzin et Lincoln, 1994). Combien de recherches en entrepreneuriat et en PME montrent
des résultats contradictoires parce qu'elles ont été menées à partir de questionnaires envoyés par la poste ou
par internet et complétés « on ne sait trop par qui », puis retournés dans une proportion de 5 % à 10 %, que
ce soit par la poste ou par internet. Le proverbe « Une image vaut mille mots » prend tout son sens
lorsqu'un chercheur visite les acteurs et découvre les prémisses d’une entreprise étudiée. La vue des lieux
où les gens travaillent permet de relativiser et de replacer dans son contexte plus d'un commentaire. Cela

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