Vous êtes sur la page 1sur 5

LE BANQUIER ET LES FAUX ORDRES DE PAIEMENT

L’article 2 de l’Ordonnance n°2009-385 du 1er décembre 2009 portant réglementation bancaire dispose
que « constituent des opérations de banque, au sens de la présente loi, la réception de fonds du
public, les opérations de crédit, ainsi que la mise à disposition de la clientèle et la gestion de moyens
de paiement ».

Le banquier reçoit donc des fonds de ses clients et doit mettre à leur disposition des moyens de
paiement sécurisés pour leur permettre d’effectuer des opérations sur les fonds déposés à la banque.

Le spectre des moyens de paiement mis à disposition par le banquier s’est élargi au fil du temps et du
développement des nouvelles technologies de l’information. Il va du chèque, en passant par la carte
bancaire, le virement bancaire, l’autorisation de prélèvement jusqu'au paiement sécurisé sur Internet.

Cette diversification des moyens de paiement est un atout pour la clientèle mais peut être source de
litige et de responsabilité pour le banquier.

En effet, quelle que soit la forme que peut prendre le moyen de paiement, l’idée principale à retenir est
que la banque est dépositaire des fonds de ses clients.

Le contrat qui lie le banquier à son client est essentiellement un contrat de dépôt. Aux termes de
l’article 1937 du code civil : « le dépositaire ne doit restituer la chose déposée qu'à celui qui lui a
confié, ou à celui au nom duquel le dépôt a été fait, ou à celui qui a été indiqué pour le recevoir ».

Le banquier assume à l’égard du client les obligations du dépositaire. Il ne doit remettre les fonds
reçus en dépôt qu’à son client ou celui qu’il désigne pour le recevoir. La hantise du banquier est donc
l’exécution d’un ordre faux. C’est-à-dire d’un ordre du paiement qui n’émane pas du client et de
remettre les fonds à une personne étrangère.

Avec le développement des nouvelles technologies de l’information, l’ingéniosité dans la fausseté et


l’escroquerie s’est malheureusement perfectionnée et affinée.

Les chèques sont parfaitement imités tandis que les cartes de paiement sont débitées alors que le
titulaire détient physiquement la carte sur lui.

Le banquier peut-il s’exonérer de toute responsabilité en arguant de l’impossibilité qui était la


sienne de déceler le faux face à une imitation parfaite ?

La faute du client qui ne conserve pas en bon père de famille les moyens de paiements mis à sa
disposition peut-elle permettre d’exonérer le banquier de toute responsabilité ?

1
Les ordres de paiement les plus couramment utilisés sont le chèque, le virement bancaire et les cartes
de paiement. Ils font l’objet d’une jurisprudence abondante que nous allons analyser pour en ressortir
les solutions qui se dégagent.

La jurisprudence française constante distingue le chèque faux du chèque falsifié. Le chèque faux est
un chèque revêtu d’une signature apocryphe, c’est-à-dire une signature qui n’est pas celle du client. Il
est faux dès l’origine. Le chèque falsifié est quant à lui un chèque revêtu à l’origine de la signature du
client mais qui a été par la suite altérée.

Cette différence de traitement entre le chèque faux et le chèque falsifié se justifie par le fait que
s’agissant du chèque faux, à l’origine, le client déposant n’a jamais entendu donner au banquier un
mandat de paiement. En outre, le banquier étant un dépositaire, il ne peut payer le montant du chèque
que sur ordre du déposant. Celui-ci n’étant pas l’auteur de l’ordre de paiement, le dépositaire n’est pas
valablement libéré.

Lorsque le chèque est faux, il n’y a pas en réalité de chèque. Aux termes des articles 48 et 49 du
Règlement N°15/UEMOA.2002 portant sur les instruments de paiement, le chèque doit porter la
signature manuscrite de celui qui émet le chèque. Il ne vaut pas comme chèque s’il est ne comporte
pas cette mention. Le chèque n’ayant pas jamais existé, le banquier ne peut valablement le payer.

Il s’agit d’une responsabilité de plein droit, il n’est pas besoin d’établir la faute du banquier. Le client
n’aura qu’à prouver que le titre n’émanait pas de lui. Le paiement fait par un banquier à une autre
personne que son client alors qu’il n’a pas donné l’ordre de payer lui est inopposable. Le banquier
peut-il à tout le moins rechercher à dégager sa responsabilité en se réfugiant derrière le fait que
l’imitation était parfaite et qu’il ne pouvait déceler la fausseté du titre ?

Le client qui n’aurait pas conservé son chéquier ou qui aurait favorisé par sa négligence l’utilisation de
son chéquier par son préposé véreux ou son enfant délinquant peut-il engagé avec succès une action en
responsabilité contre la banque ?
La faute du client n’est pas totalement exclue. Le banquier peut s’exonérer s’il établit :
 une faute du déposant ou de son préposé dont il répond et,
 l’absence de négligence de la banque.

Ces deux conditions sont cumulatives.

Même si le chèque est faux, le banquier ne peut se dédouaner s’il a lui-même commis une faute en ne
décelant pas une anomalie apparente. Ainsi, si le banquier paye un chèque contrefait par la négligence
du client, mais qui comportait une imitation de signature grossière, sa responsabilité sera tout de même
engagée.

2
En résumé, relativement aux chèques faux dès l’origine la solution dégagée par la jurisprudence
française est la suivante :

 En l’absence de faute du client, le banquier n’est pas libéré de sa responsabilité même si


l’imitation est parfaite.
 En présence d’une faute du client, le banquier n’est libéré que si lui-même n’a pas commis de
faute.

La Cour de cassation énonce ce principe avec netteté : « Si l’établissement de ce faux ordre de
paiement a été rendu possible à la suite d’une faute du titulaire du compte, ou de l’un de ses préposés,
le banquier n’est tenu envers lui que s’il a lui-même commis une négligence en ne décelant pas une
signature apparemment différente de celle du titulaire du compte et ce, seulement pour la part de
responsabilité en découlant  » (Com. 10 oct. 2000, n° 98-10.831 ; 8 nov. 2005, n° 03-20.402) »

Pour le chèque falsifié, la volonté du client a été altérée. La responsabilité du banquier ne peut être
retenue que s’il n’a pu déceler cette altération alors même que l’anomalie était apparente. Le banquier
a en effet une obligation générale de vigilance. Il doit vérifier la régularité du titre. A ce titre, le
banquier doit vérifier qu’il n’ y a pas d’altération sur la date du chèque, le lieu de signature, la
signature , le montant du chèque et le nom du bénéficiaire.

Lorsque le chèque est falsifié, la banque n’encourt aucune responsabilité si la fraude n’était pas
décelable par un employé de la banque. Il n’est pas demandé au banquier d’être expert graphologue. Il
suffit que le titre présente une apparence de régularité et que la fraude ne soit pas décelable.

Les principes ci-dessus dégagés en ce qui concernent le chèque s’appliquent également en matière de
virement bancaire car le banquier en payant un ordre de virement faux ou falsifié a manqué à son
obligation de dépositaire.

En ce qui concerne, la carte bancaire, elle a vu son utilisation se généraliser en Côte d’Ivoire en raison
des multiplications des distributeurs de billets de banque, de l’accroissement des terminaux de
paiement et de la généralisation des paiements par internet. Le règlement N°15/UEMOA définit la
carte bancaire comme une carte émise par les organismes visés à l'article 42 ( banques, les
services des chèques postaux et le Trésor public) et permettant à son titulaire de retirer ou de
virer des fonds.

Avant la remise de la carte bancaire, les banques concluent avec les clients une convention
aux termes de laquelle elles s’exonèrent de toute responsabilité en cas d’opposition tardive, de
non-respect du caractère confidentiel du code ou encore en ne conservant pas dans un endroit
sûr la carte bancaire.

3
Il est de plus en plus fréquent que les utilisateurs de cartes de paiement constatent des débits
importants sur leurs comptes bancaires à partir de leur carte bancaire. Ces retraits sont
frauduleux. Ils sont effectués sans l’accord du titulaire de la carte de paiement. Le chapitre du
règlement intitulé des fraudes, abus et contrefaçons ne tient pas les promesses du titre
relativement aux conditions de la mise en œuvre de la responsabilité de l’émetteur de la carte
bancaire. Il aborde la question de la responsabilité de l’émetteur en cas d’opposition tardive.
C’est l’hypothèse où le client s’est vu déposséder de sa carte de paiement et n’a pas fait
opposition diligemment. Toutes les opérations qui se sont effectuées sans que le client ne
fasse opposable ne peuvent être remboursées par la banque.

Mais cette hypothèse classique est de moins en moins appréciée en jurisprudence. La fraude
est souvent commise alors même que le client n’est pas dépossédé de sa carte bancaire. La
carte est en possession du client, mais il en est fait usage et son compté débité.

Le titulaire de la carte doit conserver la carte et garder secret le code confidentiel qui lui
permet de donner l’ordre de paiement. Aussi, le titulaire de la carte est-il présumé être
l’auteur des opérations antérieures à l’opposition au paiement.

Mais il s’agit d’une présomption simple. Le titulaire de la carte peut rapporter la preuve de la
faille du système qui a permis la réalisation des opérations frauduleuses alors même qu’il était
en sa possession sa carte et n’a pas communiqué son code confidentiel. Pour le Tribunal du
commerce, la faute du client peut être établie que s’il y a utilisation physique de la carte de
bancaire. Mais la seule tabulation du code secret ne suffit pas à établir la faute du client : « il
est constant, la BICICI ne rapportant pas preuve contraire, que le titulaire du compte avait sa carte
en sa possession, puisqu’il a effectué dans la période supposée être celle des retraits frauduleux, à
savoir juin à août 2007 des retraits conformes aux prescriptions de sa carte ; En outre la BICICI n’a
à aucun moment pu établir que la carte bancaire de la demanderesse a fait l’objet de vol ou de
perte  ». (Association MATA

De plus, le tribunal retient que la banque elle-même a commis une faute en n’assurant pas la
sécurité de son système. Le Tribunal établit cette défaillance par le fait que les retraits
frauduleux ont excédés le plafond contractuellement fixé.

La banque doit assurer la sécurité des moyens de paiement qu’elle met à disposition de ses
clients. L’article 10 du règlement N°15 énonce en effet que : « l’ouverture d’un compte de dépôt
donne droit à un service bancaire minium comprenant : - la gestion du compte ; - la mise à
disposition d’au moins un instrument de paiement entouré des sécurités nécessaires ».

4
Telle semble être la position constante du tribunal du commerce. S’il est établi que le titulaire du
compte est en possession de la carte bancaire, la faute est alors imputable au banquier, sauf à
démontrer que son système ne souffrait d’aucune défaillance. Le tribunal du commerce va plus loin,
en affirmant que le fait que le paiement ait pu être réalisé à distance, sans utilisation physique de
la carte suffit à établir la défaillance du système. (Confère KELLY ANGE c/ la BNI jugement du
28 juin 2019.)

Une telle assertion pose le postulat de l’infaillibité du système de paiement électronique et de la bonne
foi absolues du client.

Comment établir que le client n’a pas remis volontairement son code confidentiel et les identifiants de
sa carte bancaire à un tiers et prétendre ensuite de son usage à son insu?

Comment départager les clients de bonne foi et ceux qui peuvent abuser d’une jurisprudence qui leur
est favorable ?

La responsabilité du banquier pourrait de notre point de vue être engagée avec rigueur lorsqu’elle ne
neutralise pas une carte malgré une opposition qui lui a été servie. Mais lorsque le paiement a été
effectué sans dépossession de la carte, la preuve de la participation ou non du client étant difficile à
rapporter, la bonne foi doit être partagée entre le client et le banquier.

Le partage de responsabilité devrait pouvoir se faire entre la banque et le client, car ce dernier en
acceptant ce mode de paiement endosse une part de risques. La banque ne sera tenue de rembourser la
totalité des sommes débitées frauduleusement qu’en cas de faute lourde caractérisée par une
négligence confinant au dol.

Tel n’est cependant pas la position des tribunaux ivoiriens.

Vous aimerez peut-être aussi