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L'AMBIVALENCE DES CHOSES

INTRODUCTION

"Toute chose a de bons et de mauvais côtés", "des avantages et des inconvénients", "toute médaille a
son revers",... Qui n'a jamais entendu ces mots? Qui ne les a jamais prononcés? Qui ne s'en est jamais
exaspéré? A moins de se contenter du relativisme absolu le plus creux qui invalide toute pensée, on doit
comprendre d'où vient le fait que les choses sont ambivalentes. Bonnes et mauvaises à la fois. Sans cette
compréhension, on ne peut rien décider, puisque tout ce qui sera jugé bon se verra contredit par quelqu'un qui
nous demandera de "voir aussi le mauvais côté des choses", et tout ce qui sera jugé mauvais se verra sauvé par
quelqu'un qui dira: "mais il faut aussi voir le bon côté des choses"! Ainsi ne peut-on plus juger, ni trancher, ni
agir si ce n'est par une décision purement arbitraire et indifférente...

Par exemple, la nature est-elle bonne, bienveillante, source de toute vie et bonne conseillère en toute
chose, ou est-elle un monde sauvage et hostile que nous devons dépasser par un effort de culture? La
philosophie est-elle recherche de sagesse, ou bavardage stérile et fumeux? La politique résout-elle les
problèmes, ou en est-elle la cause? La police existe-t-elle pour protéger le citoyen contre le criminel, ou pour
réprimer les exploités légitimement révoltés? Tout existe en deux versions, en deux définitions, l'une positive
et l'autre négative...Nous sommes embarrassés par ces contradictions, mais nous nous en accommodons, faute
de mieux. Faute de les expliquer.

Qu'une chose soit bonne et en même temps mauvaise, cela est pourtant illogique et devrait nous
heurter. Si une chose est bonne, elle doit être bonne. Si elle est mauvaise, elle doit être mauvaise. D'où vient
cette ambivalence omniprésente et angoissante qui nous laisse indécis, en permanence en contradiction avec
nous-même et avec les autres, en permanence à nous arranger, à changer d'avis selon les circonstances?...

En réalité, les choses n'ont pas un bon coté est un mauvais côté. C'est là une mauvaise
compréhension, ou une ignorance totale, de la dialectique. Une tentative binaire de dépasser la binarité en
utilisant des outils binaires, en évacuant trop facilement un des deux termes pour sauver l'autre. Et pour éviter
cet écueil grossier, on se met alors à prôner le fameux "juste milieu"...

Le juste milieu est effectivement ce qu'il faut chercher dans les gestes du quotidien: le plat ne doit pas
être trop salé, ni trop peu. Il faut tourner le volant juste ce qu'il faut, ni trop ni trop peu, pour que la trajectoire
du véhicule épouse la courbe du virage... Mais en philosophie, en politique, en histoire, le juste milieu ne
fonctionne pas. Un monde juste est-il celui où l'on exploite de manière raisonnable? Où les guerres font assez
de morts et de mutilés, "ni trop ni pas assez"? Si l'on demande si l'univers est fini ou infini, que signifie dans ce
cas de dire, face à la contradiction, "qu'il y a sûrement un juste milieu"? Quel est le juste milieu entre fini et
infini? Entre l'existence et la non-existence de Dieu? Quel est le juste milieu entre bien et mal, sachant que si ce
milieu est juste, alors il n'y a plus de mal, et si il n'y a plus de mal, il n'y a plus de milieu entre bien et mal, il n'y
a plus que le bien...

Le juste milieu sorti du contexte des gestes quotidiens se révèle être non pas une solution qui résout
une contradiction binaire, mais plutôt une complication du binaire, une boursouflure du binaire, une
survivance du binaire qui ne veut pas mourir, mais qui reste encore et toujours binairement écartelé entre
deux choix qui ne sont ni l'un ni l'autre satisfaisants... Les choses n'ont pas, donc, un bon et un mauvais côté.
Elles sont entièrement bonnes et en même temps entièrement mauvaises en et hors d'un paradigme...Par
exemple ceci est bon pour Paul et mauvais pour Pierre s'ils sont en concurrence, comme c'est le cas dans le
monde actuel où, dit-on, "le bonheur des uns fait le malheur des autres"... Dans l'absolu, dans le monde social
tel qu'il devrait être, tel qu'il reste à le réaliser, ceci est entièrement bon car sans la mise en opposition des
intérêts, ce qui est bon pour Paul l'est alors aussi pour Pierre. Et ce qui est mauvais l'est pour les deux , et se
trouve donc abandonné...

La tentative de démonstration qui suit reprend celle du précédent texte intitulé "la morale dans
l'hégéliano-marxisme", mais sans la limiter à la morale au sens strict, au sens du comportement de l'individu.
La relativité des choses morales et la relativité des choses en général ont la même origine (et la même unique
possibilité de dépassement par la réalisation de l'Histoire...). En fait, il s'agit seulement d'expliquer ce que veux
dire "relatif". Comme disait Hegel, "les choses les mieux connues, parce qu'elles sont bien connues, ne sont pas
connues"... Nous sommes tellement habitués à ce que les choses soient relatives, qu'on ne s'interroge même
plus sur ce que cela veut dire. On se contente, quand une question devient trop difficile, de conclure ou plutôt
de non-conclure par un sempiternel "bah, tout est relatif"... Or il y a le "tout est relatif" positif, qui ouvre la
discussion, la réflexion, qui commence justement parce qu'une chose n'apparaît pas ou plus comme une
évidence monolithique, et présente une contradiction. Et il y a le "tout est relatif" négatif en forme d'avœu
d'échec, celui qui arrive en fin de discussion, et qui croit clore la problématique alors qu'il se contente de la
fuir...

Tout est relatif? Non, toutes LES CHOSES sont relatives, il y a précisément une chose qui n'est pas
relative, c'est le Tout. Toutes les choses sont relatives, mais pas à l'infini. Les choses sont relatives jusqu'au
plafond du relativisme qui est l'absolu, ou le "Tout"...

L'ABSOLU ET LE RELATIF, OU LE TOUT ET LES PARTIES

A travers son oeuvre, Hegel nous montre comment notre appréhension du monde passe par
différentes étapes, qui cherchent à résoudre les difficultés que pose l'objet, le monde, qui apparaît d'abord non
pas vraiment comme un mystère, mais plutôt comme une contradiction, quelque chose qui change en
permanence, qui se contredit en permanence. La première des contradictions qui se pose à la conscience est
celle de la certitude sensible immédiate qui se brise pour "chuter" dans la perception. Je regarde quelque
chose, et la seconde après je regarde ailleurs, et le monde m'apparaît alors autrement. Et même si je fixe mon
regard, la chose change tout le temps...Le propre de la perception, c'est qu'elle ne voit jamais le monde, mais
un aspect du monde, une chose, et même un aspect d'un aspect d'une chose, c'est-à-dire une chose sous un
certain angle, une certaine lumière, à un certain moment... et l'instant d'après, la chose a déjà changé: de
forme, de couleur, de température, etc... La conscience va se tirer d'affaire en développant des manières
d'appréhender le monde qui lui permettront de court-circuiter cette problématique. De la perception elle passe
à l'entendement, à la raison, etc... Cependant la perception reste le point de départ de toute entreprise de
connaissance. Elle est dépassée, mais pas évacuée. Elle est dépassée et conservée. Ainsi, toute notre
appréhension du monde part toujours de la perception et de sa problématique, c'est-à-dire qu'elle découpe le
monde en parties différentes, et l'on voit tour à tour une partie, puis une autre, mais jamais la chose entière...
La perception est la porte d'entrée vers la vérité mais elle reste insuffisante, si elle n'est pas complétée par la
conception. Et ce non seulement en ce qui concerne les objets matériels, mais aussi dans tous les autres
domaines de la vie. Même un phénomène social, par exemple, est toujours analysé d'abord depuis un "point
de vue" qui relève de la perception et qui est déjà une trahison de la vérité, puisque le propre du point de vue,
c'est de masquer les autres points de vue, tout comme le propre d'une chose, c'est de ne pas être le monde
tout entier, mais une partie du monde, qui du coup rejette en arrière et dissimule les autres choses qui
composent le monde. Quand on dit que les choses sont "relatives", cela signifie donc qu'on ne doit pas
considérer une chose seule, isolée des autres, sous peine de se livrer tout entier au piège tendu par la
perception. Mais dire que les choses sont relatives ne veut pas dire qu'elles sont floues ou inconnaissables,
mais seulement que l'on comprend une chose à hauteur de la compréhension qu'on a du Tout. Toute chose est
une partie du Tout qui doit être regardée par le prisme du Tout pour qu'elle cesse d'être une illusion, pour
qu'elle cesse d'être ce demi-vrai qui est en même temps un demi-faux. Demi-vrai parce que ce qu'elle montre
est vrai, mais aussi demi-faux puisqu'en présentant un aspect de la vérité elle en masque toujours de
nombreux autres...

Hegel montre qu'en suivant le fil de la reconstitution de l'entièreté de l'objet, on ne dépasse pas
seulement l'illusion du point de vue telle qu'elle est spatiale, mais aussi telle qu'elle est temporelle. Je ne dois
pas seulement tourner autour de cette statue pour la voir entièrement, plutôt que selon un seul point de vue
qui me cache les autres. Je dois aussi envisager la statue dans l'entièreté du temps. La statue était à un
moment un bloc de marbre dans une carrière, puis un projet dans la tête du sculpteur, puis une lente
réalisation par le travail de la main, puis l'objet d'une exposition face à des spectateurs qui vont faire vivre la
statue dans leur regard, etc... et en remontant encore plus loin, on peut noter, on doit noter que ce type de
sculpture ne peut exister que dans telle société avec tel niveau de technique, et tel degré de développement
de l'art lui-même...De plus, la matière première dans la carrière tout comme les hommes d'une telle société
n'ont pu exister que grâce à la lente formation de la vie sur Terre, et grâce à la formation de la Terre elle-
même, et de l'univers... bref rien n'existe de manière isolée, et pourtant nous commençons toujours par voir
des choses, c'est-à-dire un découpage dans le Tout, qui révèle le Tout, mais tout en le trahissant par ce
découpage de la perception qui "choisit" de voir ceci plutôt que cela. Que la perception choisisse l'objet ou que
l'objet s'impose à elle importe peu. Dans les deux cas, la perception révèle et cache en même temps.

Le rapport entre l'absolu et le relatif est peu ou prou le rapport entre le Tout et les parties. Quel que
soit l'objet que l'on observe, la vérité de la chose se trouve toujours à l'horizon du Tout. C'est la mise en
perspective de toutes les parties les unes avec les autres qui nous rapproche de la vérité, et, au contraire,
vouloir isoler une chose, aussi réelle semble-t-elle, est toujours la garantie de se fourvoyer. C'est ce que nous
faisons quand nous regardons les "bons côtés" et les "mauvais côtés" d'une chose. On croit regarder une chose
qui contiendrait sa cohérence en elle-même, alors que sa cohérence se trouve dans le Tout du temps et de
l'espace. C'est pourquoi la chose "se permet" d'être contradictoire. Toute chose est contradictoire par
définition, par exemple à la fois bonne et mauvaise, parce que l'essence de la chose n'est pas dans la chose
mais dans la totalité de l'Etre... Comme on vient de le voir, la "cause" de la statue n'est pas que dans la main du
sculpteur, mais aussi dans la vie de l'univers tout entier tel qu'il a pu faire naître cette planète, cette matière
sculptable, le sculpteur lui-même, et une infinité d'autres choses...la chose s'explique par le Tout. Le relatif
s'explique par l'absolu.

La relativité n'est donc pas un rapport flou entre une chose et une autre chose. Si la relativité existe,
c'est forcément comme étant l'autre côté de l'absolu. L'absolu qui est le Tout, insaisissable par la perception,
mais qui est la clé de compréhension de toutes les parties relatives. Et les parties relatives sont la seule
manière que l'absolu a d'exister, c'est-à-dire de s'offrir à la perception. Absolu et relatif n'entretiennent donc
pas un vague rapport, mais chacun est l'implacable nécessité de l'autre. Prendre un des termes sans l'autre n'a
strictement aucun sens. Pourtant, de nos jours, le fameux "tout est relatif" signifie trop souvent, de manière
absurde, que "rien n'est jamais totalement vrai", que "rien n'est absolu" puisque "tout est relatif". C'est au
contraire précisément parce que les choses sont relatives que l'absolu existe forcément. En fait, relatif et
absolu ne font qu'un, même si nous sommes obligés de les aborder sous ces deux angles.

L'absolu a besoin pour être, de se déployer dans l'espace et le temps qui sont le lieu du relatif. Mais
l'absolu ne s'y perd pas, il s'y trouve plutôt, il y accède à la possibilité même d'être... Donc l'absolu n'est pas, il
devient, dans l'espace et le temps, pour pouvoir être. Et toute chose qui est devient, de sorte qu'en la
regardant à un instant "t", sous un angle "y", on trahit la chose en en isolant un aspect au détriment de tous les
autres. Cependant si une chose n'est pas mais devient, on peut se demander: quel est le statut de la chose
pendant qu'elle devient? Si elle devient, elle n'est pas encore, ou pas totalement, pendant le temps de son
devenir.

C'est alors qu'on arrive à comprendre ce qu'est la contradiction. Une chose, pour être, doit devenir.
Mais pour devenir, il faut qu'elle ne soit pas encore totalement elle-même, sinon elle ne deviendrait pas, elle
serait! Et une chose qui n'est pas encore totalement elle-même est une chose qui se cherche, qui n'apparaît
pas encore à la conscience comme un résultat évident, entier, comme la chose elle-même, mais comme une
multitude d'aspects, de déterminations, que la conscience a du mal à comprendre, et qu'elle imagine être
autant de "choses" différentes et isolées, ou isolables. La conscience alors "perçoit" des aspects, et cherche à
trouver lesquels seraient bons, lesquels seraient mauvais, sans comprendre qu'ils sont les aspects
indissociables d'une même chose en déploiement, et qui doit être comprise comme un Tout. D'où tous les
écueils, toutes les erreurs et approximations, toutes les limites du jugement moral, toutes les faillites
misérables du doigt accusateur.

L'ambivalence des choses est une application à la question morale de cette problématique posée par
la perception. Marx, pour qui la vie détermine la conscience (et non l'inverse), enrichira la dialectique de Hegel
en montrant que ce qui est bien ou mal ne l'est pas d'abord selon un "point de vue", mais d'abord selon un
rapport social qui met les individus en concurrence, de sorte que ce que sa perception fera apparaître comme
"bien" à l'un sera fatalement perçu comme un malheur par son rival...mais ne perdons pas de vue la dialectique
hégélienne sur laquelle s'appuie la théorie de Marx:

Le Bien, si l'on admet qu'il existe, doit lui aussi "devenir", avant d'être. Mais pour qu'il devienne, pour
le faire advenir, il faut le comprendre comme le déploiement du Tout du Bien, plutôt que de piocher des
aspects qui défilent devant nos yeux et qui nous paraîssent meilleurs que d'autres. Ces aspects qui nous
sembleront bons aujourd'hui mais mauvais demain... Qui sembleront bons à l'un mais mauvais à l'autre... Le
Bien, c'est le monde du Bien réalisé historiquement, le Bien absolu tel qu'il met tout le monde d'accord en
mettant un terme aux contradictions, ça n'est pas une bonne action faite par un individu dans un monde
conflictuel où cohabitent différentes interprétations du Bien. Car une telle action individuelle dans un tel
monde semblera alors bonne à Paul et mauvaise à Pierre. La non compréhension du Tout fait qu'on passe nos
vies à jongler avec des parties relatives qui se contredisent en permanence, et qui rendent nos existences
absurdes...L'action d'un individu doit elle aussi être jugée bonne ou mauvaise au regard de ce qu'elle réussit ou
non à s'aligner sur le sens de l'Histoire. Si l'on scrute cette action individuelle à la loupe, avec pour seul outil la
perception, on retombe dans tous les points de vues contradictoires...

Comme on l'a vu, relatif et absolu ne sont pas deux choses différentes, mais les deux conditions
d'existence d'une même chose, l'Etre lui-même, tel qu'il a besoin d'être relatif et absolu. L'absolu existe par le
relatif et le relatif est le déploiement de l'absolu.

C'est pourquoi nous sommes dans tel ou tel paradigme du déploiement du relatif (dans telle société,
telle époque, tel pays...), et en même temps dans "celui de l'absolu", celui du Tout. En fait l'absolu n'est pas un
paradigme, puisqu'un paradigme est un découpage dans le tout. Le Tout est donc le dépassement de tous les
paradigmes, il est le monde dont la logique est totalement comprise dans la pensée et réalisée dans le réel (ou
pourrait l'être, ou devrait l'être!), c'est à dire, pour nous qui vivons aujourd'hui, il est le monde humain "idéal",
totalement accompli, tel qu'il pourrait l'être demain, si les hommes le réalisent sur Terre. Mais pour l'instant ce
monde idéal n'est pas, il est un espoir et un but. Mais en attendant, face à cet absolu, ou dans cet absolu, il y a
le relatif, le "maintenant" de nos vies plongées dans une Histoire qui nous englobe, nous dépasse, et qui,
précisément parce qu'elle n'est pas encore totalement réalisée, n'est pas encore totalement logique (ou plutôt
elle est une logique en déploiement et non une logique réalisée, c'est ça qui nous donne trop souvent une
impression d'incohérence, d'absurdité, de "mal", et d'ambivalence). Une chose qui n'est pas encore elle-même
est une chose qui se cherche, qui est imparfaite, une chose dont les composantes ne sont pas encore
correctement assemblées de façon harmonieuse. Et ce, que l'on parle d'une connaissance imparfaite, d'une
machine imparfaite, ou d'une société imparfaite: dans tous les cas, il y a une problématique, qui se pose
relativement à la réalisation d'un but. Et la contradiction, c'est ce qui apparaît dans la connaissance, dans la
machine, dans la société, quand celle-ci échoue à atteindre son but, sa pleine réalisation, sa perfection. Il y a
pour les humains, dans l'absolu, un monde rationnel, idéal, mais qui n'est pas encore. Pas encore, ou alors
même qui est impossible, diront certains... mais là n'est pas la question ici...

Ce que nous voulons comprendre ici, c'est le décalage entre le monde tel qu'il est, et le monde tel
qu'il sera, ou devrait être, ou pourrait être. C'est de ce décalage que nous souffrons. Mais ce monde qui
n'existe pas encore est le seul qui puisse donner du sens au monde tel qu'il existe aujourd'hui. C'est seulement
au regard de ce monde idéal que l'on peut trouver le monde actuel mauvais ou injuste.

Les pensées de droite (au sens large) s'attachent à ne voir le monde que tel qu'il est en cet instant, au
nom du "réalisme", du refus de "l'utopie bisounours", mais cette louable exigence de "réalisme" a
l'inconvénient d'éterniser les violences présentes, en les décrétant indépassables, en les décrétant relever
d'une nature humaine soit-disant éternelle, éternellement mauvaise. Les pensées de gauche (au sens large)
veulent bien voir le monde tel qu'il devrait être (la paix sur Terre, etc...), mais seulement celui-là, au prix de la
négation de l'état présent des choses, et au mépris du trajet à accomplir entre les deux. Elles partent du point
d'arrivée, facile à imaginer (un monde sans guerre, sans misère....), mais négligent souvent de faire face au
monde tel qu'il est pour l'instant en se contentant de déclarer "méchant" ceux qui ne pensent pas comme eux.
C'est une pensée de la bonne intention, mais qui saute d'un bon magique vers le résultat, par-dessus les
problèmes à résoudre, en niant leur existence... Et chaque camp, gauche et droite, rejette alors sur l'autre
toute la responsabilité des maux du monde... Cette double erreur de la droite méprisant la gauche et de la
gauche méprisant la droite vient de ce que ce décalage entre le monde tel qu'il est et le monde tel qu'il devrait
être pousse les uns et les autres à "choisir", à "préférer" l'une des composantes de la réalité au détriment de
l'autre. On ne peut pas choisir de croire à l'hiver plutôt qu'à l'été, ou au jour plutôt qu'à la nuit, sous prétexte
que ça simplifierait la réalité. On ne ferait alors que la trahir. D'ailleurs gauche et droite expriment en
permanence chacun sa contradiction interne: la droite elle aussi tire des plans sur la comète et rêve d'un autre
monde, donc un monde idéal, fut-il inspiré du passé plutôt que de l'avenir, et la gauche elle aussi critique le
monde en permanence, preuve s'il en fallait que nous ne sommes pas encore tous des frêres sur cette Terre...

Voilà donc ce qui est contradictoire, ou pourrait-on dire, ce qui apparaît comme une contradiction
quand on a pas compris le rapport entre le relatif et l'absolu: nous sommes dans une époque qui a ses règles
changeantes et relatives, et en même temps dans le Tout de la logique qui a aussi ses règles, celles de l'absolu...
Et ce ne sont pas les mêmes. Si elles étaient les mêmes, alors nous serions dans ce monde "parfait" dans lequel
rien ne poserait plus vraiment problème.

On sait qu'une valeur positive au regard d'une époque l'est moins, ou plus du tout, au regard d'une
autre. On commence alors à comparer les civilisations, à chercher des critères pour les juger, pour hiérarchiser
leurs légitimités respectives... Mais à moins de croire qu'il n'y a pas de critères objectifs et que toutes les
sociétés se valent, et donc que toutes les choses se valent, ce qui est intenable, on doit comprendre que ces
critères n'ont de légitimité que celle que leur confère ce qu'on appelle l'absolu. L'absolu est l'horizon de toutes
les choses relatives, leur vérité interne non encore totalement dévoilée...

Pour résumer: pourquoi telle chose aujourd'hui est-elle à la foi bonne et mauvaise? Parce qu'elle est
bonne selon des critères actuels, et mauvaise selon les critères de l'absolu, ou inversement. Parce que le
monde n'est pas ou pas encore ce qu'il devrait être. Ce décalage entre le monde tel qu'il est et le monde tel
qu'il devrait être crée cette double identité des choses. Ce qui semble bien aujourd'hui ne l'est pas toujours
dans l'absolu. Avoir une Rolex est une chose positive aujourd'hui, une richesse et un signe de réussite (pour
certains, elle est même condition d'une vie réussie), et en même temps selon un autre point de vue on peut
trouver dérisoire et mesquin cette volonté de se différencier d'autrui par un signe extérieur de richesse,
laquelle est toujours produite à la sueur du front de travailleurs pauvres...c'est pourquoi certaines personnes
vont désirer et peut-être obtenir ce luxe, d'autres vont le critiquer, certains viendront soupçonner dans cette
critique une part d'hypocrisie, de jalousie... tout cela est vrai en même temps. L'existence du luxe, la critique du
luxe, la critique du soit-disant désintéressement, la tentative de s'élever vers un désintéressement sincère,
etc...Tous ces aspects sont vrais en même temps, car ils sont les différents points de vue que la contradiction
de la chose projette dans les différentes consciences à différents moments, dans différentes circonstances...

Il ne s'agit pas de juger moralement, de se contenter de dire que "c'est mal", encore moins de nier la
valeur de la montre de luxe, ou l'intérêt et la séduction que le prestige exerce sur les hommes. Il ne s'agit
surtout pas de dire que tout ça n'existe pas ou que ça n'a aucune forme de vérité (cela embrouillerait encore
plus les choses), mais bien de comprendre cette double identité des choses. La Rolex est à la fois un bijou
d'horlogerie, selon des critères techniques parfaitement valides, et à la fois un objet suspect dont la valeur
disparaitrait presque totalement dans un monde sans exploitation. C'est-à-dire qu'un tel objet n'indique pas
l'heure, il indique que celui qui le possède, possède aussi les autres humains, par l'intermédiaire du marché...

Quoi qu'il en soit, entre celui qui aime les belles montres et celui qui les méprise, aucun n'a raison sur
l'autre. Car les deux personnes parlent de deux choses différentes tout en en désignant une seule. L'un parle
selon des critères actuels mais discutables, l'autre selon les critères d'un monde meilleur mais qui n'existe pas
encore...

L'ambivalence existe bel et bien, mais il ne faut pas la considérer comme indépassable, sinon elle le
restera pour toujours. Il ne faut pas la considérer comme notre éternelle prison d'absurdité, mais comme
l'énigme à résoudre, sur le plan théorique et pratique. Il est logique que les choses soient ambivalentes, mais il
est surtout logique de chercher à ce qu'elles cessent de l'être. Le Bien, ça n'est pas à proprement parler le Bien
qui triomphe du Mal, comme s'il s'agissait de deux choses différentes. Le Bien, c'est le monde libéré de son
ambivalence, quand le relatif rejoint l'absolu.

QUELQUES EXEMPLES

Reprenons les quelques exemples de choses ambivalentes proposés en introduction, et voyons


comment c'est toujours à la lumière de la perspective historique qu'on résout le problème, et surtout pas en
"choisissant un camp", en étant "pour ou contre":

La nature est-elle bonne ou mauvaise? L'homme est-il un être de nature ou de culture? D'un côté,
nous avons le défenseur inconditionnel de la nature, qui vit en ermite, plus ou moins en autonomie, mais qui va
quand même chercher un médicament à la ville quand il est malade, comme quoi la société qu'il exècre a du
bon. De l'autre, nous avons la folie de l'être de culture, comme chez le personnage de directeur de musée, joué
par Michel Blanc dans le film "musée haut, musée bas", et qui aime tellement la culture qu'il se croit obligé de
considérer la nature comme l'ennemi, jusqu'à faire un malaise lorsqu'il aperçoit une plante verte au milieu de
son univers aseptisé... L'homme est-il donc un être de nature qui doit, pour son épanouissement, obéir à la
nature en toute chose (voir le mythe du bon sauvage), ou bien est-il un être qui doit s'arracher à sa nature, par
un effort de culture (voir les inquiétantes théories transhumanistes)? La réponse n'est ni d'un côté, ni de
l'autre. La nature n'a pas de bons côtés et de mauvais côtés. Elle est toute entière ce qu'elle est, mais il faut la
saisir dans le tout de son devenir pour bien la comprendre. L'homme de la nature au sens le plus strict, le plus
abstrait, est un homme nu et fragile, perdu dans une jungle hostile qui veut le tuer. Mais l'homme de culture
au sens strict est un homme aliéné, hors-sol, qui nie ses racines et sa destination. Il ne faut souhaiter ni l'une ni
l'autre de ces "options" binaires, ni chercher un juste milieu qui ne veut rien dire, mais opérer la synthèse entre
nature et culture. Il y a une nature humaine immédiate, qui est celle de l'homme au sortir de l'animalité. Celle
de l'homme dont la conscience s'ouvre à peine sur le monde, sur la nature, qui lui sont étrangers, et donc
potentiellement dangereux ou douloureux. Et la culture n'est autre que ce long apprentissage de l'homme, où,
pendant des millénaires, il relativise l'étrangéité du monde, il apprivoise l'altérité de la nature, il réduit peu à
peu son ignorance jusqu'à comprendre le monde et se comprendre lui-même, pour enfin savoir ce qui est bon
pour lui, ce qui est mauvais, ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas. Il s'agit pour lui de comprendre qui il est
pour savoir comment il doit vivre. C'est donc le rôle de la culture (sous forme de philosophie, d'art, de
politique, de science, et surtout d'Histoire...) que de permettre à l'homme de s'arracher à sa nature, mais, et
voilà ce qu'il s'agit de bien comprendre, il s'arrache à sa nature non pas pour s'éloigner toujours plus loin de sa
nature, vers la culture qui serait seulement de l'anti-nature à l'infini. L'homme ne s'arrache pas par la culture à
sa nature, mais à sa nature immédiate, pour aller vers sa nature médiatisée par la culture, pour aller vers sa
nature achevée, sa nature bien comprise, qui n'est plus seulement animale mais pleinement humaine.
Autrement dit, la culture, c'est encore de la nature, c'est de la nature au carré, si l'on peut dire. C'est le passage
de la nature étrangère et subie à la nature comprise et voulue. Hegel dit même: "la culture, c'est la nature qui
prend conscience d'elle-même." Le but de la culture n'est donc au final pas de s'éloigner de la nature, mais de
réaliser la vraie nature humaine, qui comme toute chose, n'est pas, mais devient. La culture reste toujours de la
nature, mais c'est la nature en mouvement de l'homme qui se cherche. De même, et à l'inverse, ce que nous
appellons nature n'est jamais cette nature initiale stricto sensu, car la nature est toujours déjà regardée par le
prisme d'une conscience prise dans une certaine culture, même primitive. Il n'y a donc pas de nature et de
culture, il n'y a que l'Histoire des hommes telle qu'elle a une origine et une destination, et dès le début de cette
Histoire nous sommes déjà dans la culture, et jusqu'à la fin nous serons encore dans la nature. Il ne s'agit donc
pas d'être pour l'un, et contre l'autre, les deux sont en fait la même chose, nature et culture sont les deux pôles
de l'Histoire, ce qui rend impossible et surtout inutile toute tentative de "choisir". La compréhension de cette
unité des contraires permet de répondre une fois pour toutes, par la dialectique, à ces questions qui sont
insolubles quand on les pose de manière binaire.

Deuxième exemple, qui rejoint le premier: Est-ce que la philosophie est bonne? Elle a comme toute
chose une définition positive et une définition négative. Pour les uns, elle est indispensable à la compréhension
du monde, elle est l'intelligence humaine à son comble, elle est une nécessaire quête de sagesse. Pour les
autres, elle est un bavardage prétentieux, un onanisme pseudo-intellectuel pour les paresseux qui cherchent à
éviter d'avoir à assumer un vrai travail (comprendre: un travail manuel). Avant de savoir si la philosophie est
bonne ou mauvaise, tâchons de dire ce qu'elle est. Si l'on y parvient, alors on saura en prime si elle est bonne
ou mauvaise... La philosophie est la recherche de la vérité, ou de la connaissance, de la sagesse. Tant qu'elle est
une quête encore inachevée, elle reste un bien nécessaire parce qu'on a besoin de sagesse et de vérité, mais
elle apparaît souvent aussi comme une perte de temps parce que tant que la Vérité absolue n'est pas encore
là, la vérité relative, ou plutôt les vérités relatives, se présentent sous forme de théories contradictoires, qui
s'invalident les unes les autres, et la philosophie peut alors, dans les moments de lassitude, sembler bien
vaine.... Imaginons maintenant un instant que la philosophie soit pleinement réalisée. La vérité du monde est
entièrement trouvée, dévoilée. Il n'y a alors plus besoin de cette recherche, qui est désormais obsolète,
puisqu'elle est contenue dans la vérité. La philosophie est une question qui a vocation à disparaître dans son
résultat qui est la vérité. L'être totalement accompli de la philosophie, correspond à son évanouissement, à son
non-être. Ainsi la philosophie est-elle utile et nécessaire maintenant, mais elle est appelée à disparaître dans
l'absolu. Viendra un jour où la philosophie ne servira plus à rien, mais seulement quand on en aura fini avec
elle. Elle est indispensable aujourd'hui, et inutile dans l'absolu. En attendant, aujourd'hui, nous n'avons pas
encore rejoint l'absolu... La philosophie est alors ambivalente car elle a, comme toute chose, cette double
identité, d'être à la fois ce qu'elle est dans le présent, et ce qu'elle est dans son essence qui ne se révèlera que
dans l'absolu. Si on fait la synthèse des deux, on peut dire qu'elle est un moment d'interrogation dans l'Histoire
des hommes. Nous sommes trop habitués à décrèter, parce que l'idéologie actuelle le veut, que la vérité est
inaccessible, et du coup nous prenons la philosophie pour une activité éternelle. Or, si elle est éternelle parce
que la vérité est inaccessible, alors la philosophie ne sert à rien! Elle n'est alors pas une activité éternelle mais
inutile, et il faut l'abandonner...mais pour savoir si la vérité est accessible, il faudra bien commencer par
philosopher...
Reprenons: soit la vérité peut être trouvée, et la philosophie doit exister, s'accomplir pour mieux
s'éteindre en elle, une fois achevée, soit la vérité est introuvable et alors la philosophie est un métier de
charlatan, qui cherche à justifier une activité par essence absurde...Mais peut-on se passer de vérité? L'intérêt
ici est de bien comprendre qu'il est logique que, en l'absence de la vérité enfin trouvée, la philosophie nous
aparaîsse tour à tour, en fonction de l'humeur ou du point de vue, comme un besoin crucial ou une stupidité
sans nom. Et les deux points de vue se défendent, mais aucun n'a raison sur l'autre. La seule et unique position
cohérente en la matière est de considérer la philosophie comme un moment du tout de l'Histoire, au lieu de la
considérer à l'instant "t", dans lequel elle apparaît forcément selon une multiplicité de points de vue
incompatibles qui lui donnent tour à tour une apparence d'absurdité ou de nécessité absolue...

Autre exemple: est-ce que la politique est bonne? Là encore, on a une définition positive (on va
dire:"elle est nécessaire pour régler les problèmes") et une négative (on va dire que "la politique est toujours
corrompue, qu'elle semble être la cause des problèmes plutôt que la solution, etc..."). Comme pour la
philosophie, si on imagine la politique éternelle, alors c'est qu'il y aura toujours des problèmes à régler, et alors
on est en droit de se demander: "mais que font les politiques"? Si par contre on imagine un instant que les
problèmes qui se posent à l'humanité peuvent être globalement réglés, une fois pour toutes, alors on
s'aperçoit que le but de la politique est de transformer le monde jusqu'au point où il n'y aura plus de
problèmes, et donc...plus besoin de politique! De même que la philosophie est une question qui a vocation à
disparaître dans sa réponse qui est la vérité, la politique est une action qui a vocation à disparaître dans son
résultat qui est le bonheur. Ce sont surtout les philosophes et politiques de métiers qui, intérréssés à conserver
les privilèges associés à ces postes prestigieux, nous vendent sans cesse l'idée que philosophie et politique sont
des activités éternelles, que vérité et justice n'existeront jamais complètement. On a alors envie de leur
demander: "mais dans ce cas vous servez à quoi"?

Toujours est-il qu'ici aussi, c'est le décalage entre la situation actuelle de l'Histoire et son but final qui
crée cette double identité, cette double définition d'une chose qui est nécessaire, mais vaine, ou alors
impossible, et donc inutile... Seule la perspective de la fin de l'Histoire permet d'envisager une cohérence
ultime, une explication cohérente, donneuse de sens, à l'ambivalence des choses.

Quant à la Police, est-ce une bonne ou une mauvaise chose? "Elle nous protège, disent les uns, sans
elle ce serait le chaos!". Les autres diront que "la police est l'instrument de répression dans la main du
pouvoir"... On souhaitera une police juste et irréprochable, non corrompue. Mais dans un monde corrompu, la
police le sera aussi. Quant à l'éventualité d'un monde purifié de toute corruption, il n'y aura alors dans un tel
monde plus besoin de police...

De même pour l'armée. On peut dire:"l'armée est bonne car sans elle, on serait vite envahi par
l'armée voisine". Ou alors: "Mais si le pays voisin n'avait pas d'armée du tout et nous non plus, personne
n'envahirait personne"... Un monde rationnel n'est pas un monde en guerre dont les armées seraient bien
entraînées, bien performantes. D'ailleurs les qualités respectives des armées s'annulent les unes les autres
puisqu'elles se battent les unes contre les autres. Un monde rationnel serait plutôt un monde où les hommes
réussissent à s'entendre sans se battre, et donc à démanteler toutes les armées pour cause d'inutilité. Mais il
ne s'agit pas que de souhaiter ce monde, il faut le réaliser... Ici encore, on voit les deux points de vue, celui de
droite, qui dit "vive l'armée", et celui de gauche qui dit "à bas l'armée"... Et les deux ont raison, à ceci près
qu'ils ont aussi tous les deux tort, car il manque à chacun la part de vérité qui est contenue dans le point de vue
de l'autre...
Est-ce que tout a un bon et un mauvais côté? Comme on l'a dit, pas nécessairement quand il s'agit de
questions de vie quotidienne: si tel outil a un bon et un mauvais coté, des avantages et des inconvénients,
relativement à l'utilisation qui en est faite, et à son but, c'est que l'outil n'est pas utilisé pour le but qui est le
sien, ou plus généralement par ce que l'outil ne correspond pas encore complètement à son concept: l'homme
n'a pas encore trouvé la manière adéquate de procéder à telle activité, car cette manière adéquate dépend, là
encore, d'un processus historique qui est en cours...Par exemple, l'usage de telle énergie est jugée avec de
bons et mauvais cotés car l'homme recherche encore la manière la plus adéquate de répondre aux problèmes
qui se posent à lui dans son rapport entre ses besoins et les moyens de leur satisfaction. La question se pose en
ces termes: comment produire (de l'énergie, ou autre chose) pour répondre aux besoins humains, sans risquer
la pénurie de matière première, ou la destruction de l'écosystème, etc... Il n'y aura peut-être jamais de solution
parfaite, mais quand on dit que cette solution-ci est meilleure qu'une autre, ça veut forcément dire: "meilleur
par rapport à ce que serait la solution parfaite, dans un monde idéal". Une question se pose parce qu'il y a un
problème à résoudre, mais poser la question n'a de sens que si l'on présuppose qu'il y a une réponse. Et la
question s'éteindra dans la réponse, mais seulement quand celle-ci sera trouvée. En attendant, la question fait
naître différentes options envisageables, avec chacune de bons et de mauvais côtés, précisément parce que ces
options ne sont pas encore la réponse parfaite qui met fin à l'ambivalence...

Le décapsuleur n'a pas un bon et un mauvais coté, parce qu'on ne lui demande que de décapsuler et il
le fait parfaitement. Dieu merci, il y a au moins une chose parfaite en ce monde. Mais la politique, dont la tâche
est bien plus vaste, englobe nos vies toutes entières dans son développement, dans une Histoire si longue
qu'elle paraît éternelle, et alors on commence à trouver dans chaque type de gouvernement de bons et de
mauvais cotés...Toutes les réflexions à ce sujet ne sont pas inutiles, mais à condition de ne pas perdre de vue le
point de fuite de la question. A savoir, que le gouvernement parfait est celui d'une société parfaite, de sorte
que le gouvernement n'a alors plus de raison d'être, il s'éteint dans la paix de la fin de l'Histoire. C'est pourquoi
ce n'est pas par caprice ou fantaisie mais en bonne logique que Marx se demande si la seule vraie solution
rationnelle n'est pas plutôt dans le dépassement même du besoin d'être gouverné...

Notons enfin que la fin de l'Histoire n'est pas l'avènement de l'homme "nouveau", comme on dit
parfois pour en disqualifier l'espoir, mais simplement celui de l'homme accompli, de l'homme pleinement
humain. Plus besoin alors de politique, d'armée, de philosophie...Toutes ces choses dont nous n'avons
temporairement besoin que pour mieux nous en libérer..

CONCLUSION

Les choses sont ambivalentes, et donc indifférentes, indistinctes, désespérantes, parce nous vivons
encore et toujours une époque relativement irrationnelle dans un univers rationnel. Parce que la rationalité à
l'oeuvre dans l'Histoire reste à être réalisée plus pleinement. Le degré de non accomplissement de la rationalité
est la cause et la mesure de notre degré de souffrance. Les choses ne sont pas, elles deviennent, et elles ne
seront entièrement bonnes que lorsqu'elles seront entièrement devenues, que lorsqu'elles seront entièrement
devenues elle-mêmes, c'est-à-dire qu'elles seront cohérentes, harmonieuses...

Le réel n'est donc pas le monde tel qu'il est (bonjour la droite) ni tel qu'il devrait être ou sera (salut la
gauche). Le réel est la tension entre les deux que nous devons résorber. C'est le travail de l'Histoire, qui s'est
faite en partie dans notre dos, et qui doit maintenant être réalisée par l'homme, car la réalisation du Bien est
la même chose que la réalisation de la liberté, c'est le passage du monde subi au monde voulu, ou pour parler
comme Hegel, le passage de la substance au sujet.

Il n'est pas normal que les choses soient ambivalentes. Ou plutôt, il est normal qu'elles le soient
aujourd'hui, mais il est contradictoire qu'elles le soient dans l'absolu. Dans l'Histoire, dans le relatif de l'Histoire
en déploiement, aujourd'hui, il est logique que les choses soient contradictoires. Cela ne veut pas dire que le
monde est incohérent, mais que la cohérence du monde des hommes est une construction historique et
sociale, en prolongement du déploiement de la nature. La cohérence est toujours un dépassement de
l'incohérence et non le simple contraire de l 'incohérence. Il est logique que la cohérence de la société se
construise à travers le temps, et la cohérence qui n'est pas encore totalement accomplie apparaît
naturellement comme un degré d'incohérence, de contradiction. La seule cohérence possible est l'incohérence
dépassée. Et la seule incohérence possible est la cohérence non encore accomplie. Il y a bien une cohérence
immédiate, mais elle n'est pas le Bien, elle est l'innocence. Elle n'est pas le savoir absolu, elle est la certitude
immédiate, l'erreur qui n'a même pas encore été contredite. En attendant, nous sommes là, dans un monde
pour une part sensé, pour une part absurde, qui semble parfois faire sens, et d'autres fois non, selon
l'observateur et selon l'instant dans le tourbillon des "points de vue". Pas étonnant dès lors que le kantisme, le
scepticisme règnent. Il est tout à fait normal que l'apparence des choses corrobore cette vision sceptique voire
pessimiste du monde. Mais cette vision est superficielle...

Il faut tenir ferme la contradiction, et toujours garder ce double point de vue sur les choses: les
choses sont contradictoires, mais leur destin est de cesser de l'être. Il ne faut pas choisir le bon camp contre le
mauvais camp, celui des "gentils" contre celui des "méchants". Rien n'existe en ces termes. Il ne faut pas
adhérer à quelque "bon côté" pour combattre l'autre côté, qui serait le "mauvais côté", car les deux sont
indissociables. C'est la contradiction elle-même qu'il faut combattre, en identifiant son fondement, qui est son
origine et donc aussi le lieu de possibilité de son dépassement, en l'occurrence l'Histoire. Il faut toujours
regarder la contradiction dans la perspective de sa résolution. On ne doit pas adhérer à quelque point de vue,
ou adopter quelque opinion, au gré des humeurs ou des intérêts passagers. On doit aiguiser sa compréhension
du monde à la lumière de la logique, logique qui par nécessité naît de la contradiction précisément pour mettre
un terme à son tourment.