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A/exander Gottli eb Baumgarten

ESTHÉTIQUE
préeédéedes
MÉDITATIONS PHILOSOPHIQUES
SUR QUELQUES SUJETS
S E RAPPORTANT A L E SSENCE DU P O EM E
et de la
MÉTAPHYSIQUE
(g 501 a 623)

Traduction, présentation et notes


par Jean-Yves Pranchere
L'invention de l'esthécique

Baumgarten ne fait pus partie des philosophes célebres.


Aussi n'a-t-il j amais véri tablement utti ré l'attenti on : s'i l
arrive aujourd'hui que l 'on évoque son rnuvre centrale, la
Métaphysique, ce n'est que parce que Kant s'est quelquefoi s
référé u ce traité, qtr.'il tenait en haute estime et utilisait
comme munuel potcr ses cours, Ainsi les commentateurs de
Kant sont-ils parfois amenés a mentionner cet ouvrage, qui
expose les principes de la philosophie leibnizienne telle que
Christian F~olg l'avait comprise et enseignée, et qui passe
le plus souvent pour un texte scolai re suns originali té réelle,
dont l'unique mérite serait de représenter, de fueron
exem­
pluire, une conception désuete de la philosophie — a savoir
lidée prékantienne selon laquelle la métaphysique peut et
d oit constituer une science achevée et systernatique '. C e
mérite semblant muigre, le titre de gloire que la posáérité a
décidé de reconnattre a Bccumgurten est autre, et (apparem­
ment) anecdotique ; on sait que Buumgarten a etc le bonheur
d'inventer un mot qui fit fortune, le mot e esthéti que ~. C'est
avant tout u cette heureuse invention que Baumgarten doit
sa place duns les di ctionnai res.
Mais i l semble des lors étrange que l'on n'ait pas cherché
a mieux connattre son o.'uvre. Car ce n'est pas simplement
un mot, mais bien une discipline philosophique qtce Baum­
Totcs droits de truduction, de reproduction 1. La toétrrphytiqtrede Baumgarren s'ouvre par l'idée de la division
et d'adugtation rérervés pour tous pays de fa philosophie en méraphysique générale <onrologie) er méraphy­
© Editions de L'Heme, 1988 sique spéciale (psychologie, cosmologie, rhéologie). On sair le role
que joue cene division dans la Critique de la raison prcre.
41, rue de Vemeuil 75007 Paris
ESTHÉTIQUE L'INVENTION DE L'ESTHÉTIQUE

garten inventa. Son ceuvre propre fut l'invention de l'esthé­ done qu'emprunter son contenu u ce qu'il étai t convenu de
tique elle-rnerrre, c'est-a-dire d"urre e sci errce neuve n. Barcm­ nommer lu poétique, théorie normative de l'ceuvre d'art
garten f üt en effet le premi er a percevoi r une relati on d'essence indiqrcant les regles que l'artiste doit suivre pour obtenir la
entre trois domaines auparavant t enrcs pour a u tonornes : beauté. Le projet de Baurngarten aurait done été de donner
l'art ', le be»u et la sensibilité du suj et humain. Nettre en unefondation rnétaphysique aux regles classiques de l'art
évidence l identi té de ces trois obj ets philosophiques, telle fut et du gorct, pour la premiere fois rassemblées au sein d'un
l'affaire de la pensée de Baumgarten, sa motrvation premrere exposé strictement logique. De fait, c'est bien un tel proj et
et sorr intéret constarrt. Arcssi n'est-il pa s u n seul d e ses que réalisent les Méditations..., qui sont un traité de e poé­
ouvrages qui ne fasse place a la répexion sur l'esthétique : tique philosophique», et ne proposent qu'une justification
sa premiere publicati on, lesMéditations philosophiques sur rnéthodique de la poétique classique; l'ouvrage pourrait
quelques sujets se rapportant a l'essence du poeme, en d'ailleurs passer pour un cornmentaire philosophique del'Art
définisserrt et en justijíent le concept; sa Métaphysique en poétique d' H orace, tant l es scholies s'obstirrent a il l r cstrer
délimite précisément le domaine et en expose les premiers les propositions théoriques par les vers du poete latin, qui
principes; son Esthétique erijin, inachevée, en élabore lu refoit ainsi une caution e scientifique n.
doctrine et en développe le systeme. Par la, Baumgarten fict Pourtunt l'esthétique est plus qu'une e poétique philoso­
bien plus qrc'un brillant vulgarisuteur de la pensée de phi que n; l'on ne saurai t rédui re l'entreprise de Baumgarterr
Leibni z; son géniefut de trouver dans les concepts lei bniziens a la j usti fication de la poétique classique. Si tel était le
le moyen inattendu d'une découverteet d'une ceuvre authen­ cas, son ceuvre ne serait assurément qrc'une curiosité histo­
tiquerrrent fondatrice — l'inauguration de l'esthétique. rique, l'exerrrple d'une tentative ucadémique et désuete de
mise au pas de la poésie par la philosophie '; mais l'on ne
saurait alors comprendre pourqrcoi Baumgarten s'est cru
contrai nt d'i nventer un nouveurc mot, l'» esthétiqrce n, quand
Bn quoi consistai t done lu nouveauté de l'esthéti que? ll la désignation de « poétique philosophique n aurait pu lui
arrive a Ba u m garten de présenter son cr.rcvre cornme urre
srcffire. Les dernieres pages desMéditations sont sur ce point
simple tentative d'organisatron d'un savoir déj u ancien; il
explicites : l'exposé rnéthodique des regles de lu poétique ne
s'agrt, di t-il, d'uni fier en une science systématique les régles saurait constituer un but ul ti nre; une théorie plus vaste est
épurses de lu beauté -'. La norcveauté de l'esthétique tiendrait
nécessaire, Il farct passer de lu poétique a une discipline
done non dans sorr contenu, mais dans la forme screntifique nouvelle et plus générale, l'esthétique.
de son exposition, L» nouveauté serai t la sci entijíci té apportée La poétique est en effet une théorie trop limitée; en tant
a une matiere par arlleurs bren connrce, a savoir les normes
que théorie norrnative, elle codifie des regles; par la meme,
drc bon gorct, normes déj a exposées, depuis l'Antiquité, dans
de nombreux ouvr'uges philosophiques ou littéraires, que l. On peut ainsi trouver, dans les Miditacions..., Paffirmation expli­
Baumgarten ui me d'uilleurs a citer ". L'esthétique ne ferait cite du primat du metre sur le rythme, afFirmation qu'un poéticien
conternporain (Henri Meschonnic) a pu juger exemplaire de l'incom­
l. Nous utiliserons, dans notre présentation, le terme d'art en son préhension philosophique de la poésie. Sans nier l'académisme de
sens moderne : il faut entendre par «artn l'ensemble des «beaux­ Baumgarten, il faut toutefois noter que, d'un point de vue historique,
arts». Cet usage n'était pas celui de Baumgarten, pour qui l'art ne sa penséeest remarquable par sa volonté de prendre au sérieux la
se restreignait pas aux «arts du beau n. poésie. La pensée de Baumgarten commence par la reconnaissance que
2. Cf. son cours sur l'esthétique, done nous traduisons le début. l'activité poétique (et plus généralement artistique) n'a rien de futile,
3. Baumganen cite surtout Horace (pour la poétique) et Cicéron mais est d'une imponance vitale. ii y a la la volonté non d'une mise
(pour la rhétorique), mais aussi Aristote, Quintilien et Longin. Son au pas académique, mais d'une réévaluation. Ce point a d'ailleurs été
ceuvre étant écrite en latin, il s'en tient essentieHement a la tradition souligné par Cassirer dans l'étude qu'il a consacrée a Baumgarten dans
de la littérature latine (La Bruyere se voit toutefois mentionné). La philosophie der Loorieres.
L'1NVEHT1ON DE L'ESTHÉTIQUE

elle réduit l ' ar t a u n s a voir­


faire. Du point de vue de la Pourquoi la poétique dost-elle done se fonder dans une
poétique, l'art n'est qu'un artisanat de la beauté; la poétique épistémologie? La réponse tient dans la valeur cognitive de
est done mosns une théorie qu'une technique : elle ersseigne la bearrté. La beauté est en eget l'un des caracteres possibles
c omment obtenir un certain epet, qui est l a b eauté. N a i s de la manifestation sensible des obj ets, done l'un des modes
la nature et l a v a l eu r d e cet eget restent sndéterrrsinées. de leur connaissance sensible, Elle est ainsi l'une des formes
C'est pourquoi i l faut passer a une discipline plus haute, a de la vérité; elle est meme, nous le verrons, la véri té en tant
une théori e de la signification du beau, L'étonnant est alors qu'elle est sensible, Par conséquent, la b eauté est l 'objet
que cette théorie du beau prend la forme non d'une reflexi on privilégié d'une gnoséologie du sensible : l'esthétique est au
sur les canons de la beauté, rnais d'une philosophie de la premier chef une théorie du beau parce que la beauté est le
faculté de sentir. L'esthétique est, étymologiquement, la science mode le plsrs remarquable de la connaissance sensible. Or
ae la sensibilité; et c'est ainsi que la définisserst les Médi­ c'est l'art q u i p r odui t l a b e auté, et e n est d one le l i err
tations : elle est e la science du mode sensible de la corsrsais­ privilégié; la beauté étant un mode de la vérité, les regles
sance d'un obj et ~. Et, dans le chapitre e Psychologie» de de l'art sont les regles de producti on d'un savoi r, La poéti que,
la Métaphysique, la définition complete et achevée en est conterrant les regles de producti on de la corrnai ssance sensible,
la sui vante : «La science du mode de connaissance et d'ex­ fait partie de l'esthétique. Ainsi s'unifient la poétique, la
position sensible est l'esthétique (logique de la faculté de philosophie du beau et la théorse de la sensibilité — de sorte
connaissance inféri cure, gnoséologie inf érieure, art de l a qu'il nousfaut désorrnaisélucider la notion de connaissance
beauté du penser, art de l ' a nalogon de la raison) ', ~ sensible, et comprendre ce qui autorise Baumgarten a tenir
Arretons-nous sur cette définition, Il est remarquable que l'art et la beauté pour des modes du savoir.
l'accent ne soi t pas mis sur l'aspect normati f de l'esthétique;
l 'esthétique est certes aussi u n a r t d u b e a u ( d one u ne
poétique), mais elle n'est pas d'abord cela; elle est d'abord
une théori e de la sensibi lité, plus précisément de la sensi bili té Comment la beauté peut-elle avoir valeur de véri té? Une
en tant qu'elle constitue un mode de connaissance. L'esthé­ premiere réponse peut etre fournie par les paragraphes18 a
tique est une e gnoséologie ~ : c'est que Baumgarten tient la 20 de l'Esthétique, qui identifient la beauté a la perfection
faculté de sentir pour une faculté de connaissance a part e en tant que phénomene ~. La beauté est la rnanifestation
entiere. La senssbilite n'est pas ici, comme elle le sera chez sensible, l'évidence phénoménale de la perfection d'un obj et;
Kant, une des sources du savoir, source en elle-meme insuf­ la perfection se defini t cornme l'accord ou l'identité avec soi­
fisante et aveugle, exigeant un apport de l'entendement pour meme; est belle la chose dont l'unité interne est apparente
produire rcn savoir; l a s ensation n'est pas sim(ilement 1cn ou sensible. La beauté est done le signe de l'adéquation de
e matériau ~ drs savoir : el k e s t e l l e-meme rrn savoir, un l'apparence sensible et de l'essence de la chose; elle est bien
rnode de saisie intégrale de l 'objet. L a s ensation est une une modalité de la connaissance ; étant la rnanifestation
science en son genre, et est apte a exprimer le tout du réel; sensible d'une essence, de la perfection d'une forme, le beau
la perception sensible constitue un point d e vu e a utonorne permet de connastre l'obj et dans son unité. De cette défisri ti on
sur l'univers. Ce point de vue est certes confus : la sensibilité découle directement une poétique : la beauté signsfiant per­
est unefaculté «inférieure ~, car elle n'a pas la clarté de fection sensibk, et perfection signifiant unité, les regles de
l'entendement, de la perceptinn rationnelle drr monde; elle la poétique devront cornmander et assurer l'uni té de l'reuvre.
n'en est pas moins le l i e u d ' u n s avoir, L ' esthétique, qui C'est ainsi que le paragraphe 439 de l'Esthétiquej ustsfie
étudie ce savoir, est done uneépistémologie de la sensibilité. la regle des trois uni tés par l'identité de la óeauté et de la
perfection de la forme sensible.
1 Mesupbysique $ 533 On pourrait des lors penser que Basrmgarten n'a fait

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L'lNVENTION DE L'ESTHÉT!QUE
EsTHÉTlQUE

qu'unir l a p oétique a une déjínition somme toute dassique notre besoin de savoir : i l f a u t l u i aj outer un a u tre mode
de la beauté : on sait en eget que Platon la décrivait déj a de connaissance, ce savoir non i ntellectuel que /es beaux­
comme le signe de la présence de l'idée da«s le sensible, arts ont pour tache de fournir et que l'esthétique a pour
comme léclat sensible de la fortne intelligible. Le Phedre tache de décrire, Or un tel point de vue n'est pas compatible
expltque ainsi la beauté par la ressemblance de la copie avec le platonisrne, Celui-ci n'accorde en eget a la beauté
qu'un role provisoire, ou plutot pédagogique ; en faisant
sensible asee son idée; la beauté a lieu lorsque la forme
sensible/aisse entrevoir la fortne intelligible, offrant a l'ame briller l'idée da«s le sensible, la beauté attire l'individu
une voie d'acces au monde des idées, et done a la vérité, Il vers l'intelligible dont elle est la trace, Ce désir quant a
semble bien que Baumgarten n'aj ottte ri en a cette descripti on, lui ne saurai t se satisfai re de la perception seulement sensible
sa seule originalité serait d 'a dj oindre une théorie de l'art de l'intelligible; la beauté n'est que le rayonnernent sensible
a la th éorie p/atonicienne du beau, et ce grace a une légere de l'idée, non son noyau — elle ne sera done qu'une étape.
rectificati on ae la pensée de Platon. Platon en effet ne pouvai t L'atni du beau voudra nécessairement, tot ou tard, percevoir
trouver dans la notion du beau te principe d'une poétique, l'idée dans sa véri té : non dans son éclat sensible, mais dans
car il definissait l'art comme la copie du sensible, la copie sa pureté intelligible, La beauté nétant que la périphérie
d'une copie; l'art étant dans le plus extr eme e/oignentent de de la fortne intelligible, la contemplation esthétique devra
l'i ntelligi ble, i l ne pottvait passer pour le /i eu de la beauté. etre dépassée par la conternplation intellectuelle de l'intel­
Aussi la théorie platonicienne du beau se prolongeait-elle ligible lui-meme. La beauté ne rnérite l'attention que parce
non da«s une poétique, mais dans une philosophie de l'amour qu'elle mene vers une vérité qui la dépasse. A l'inverse, ce
(c'est l'amour d u b eau qu i a r r a che / 'ame au sensible et qui caractérise la pensée de Baumgarten est le refus de
éveille en elle le désir dune conternplation de l intelligi ble). n'accorder a la beauté qu'un role éducatif : l'esthéti que n est
Il aurai t done su pas une étape de l éducatton phi losophi que, mais un domaine
fft a Ba u mgarte>r de réhabili ter l'art pour
unifier la répexion sur le beau et la poétique. autonome et irréductible, un horizon indépassable du savoir,
Si l'art devient le /ieu authentique de la beauté, la La relation entre beauté et vérité peut done s'éclairer :
description platonicienne de la beauté fournit /a norme de la beauté n'est pas la tr~ce sensible de l'idée, mais bien
/'ceuvre d'art réussie : faire entrevoir la présence de l'idée plutot le seul mode d'apparition possible de certains obj ets,
dans le sensible. Il serait alors permis d inscrire /'Esrhétique done le seul mode possible de leur connaissance. La beauté
de Baumgarten dans la tradition néo-platonicienne; Plotin est le signe i«trinseque de la vérité de la sensation.Il faut
et les neo-p/atoniciens du xvi' siecle (hfarsile Ficin) avaient ici prendre garde que Baumgarten ne définissepas l'esthé­
en eget déj a proposé une réhabilitation e platonicienne ~ de tique comme la science de la manifestation sensible de la
l'art, en définissant /'ceuvre d'art non plus comme la copie perfection (de l'obj et ou de l'idée), mais comtne la science
sensible du sensible, mais com«te la copie sensible de l'in­ de la perfection de la connaissance sensible. La beauté est
telli gi ble. le signe non de la perfecti on de la chose, mais de la perfecti on
C'est /a t o u tfois
e une i n t erprétation i r r ecevable. Tout de mon intuition sensible de la chose; el/e est le signe de
d'abord parce que Baumgarten ne se réclame pas de Platon, l'adéquation de la connaissance sensible — c'est pourquoi la
mais de Leibniz; ensuite et surtout parce qu'il i n siste sur beauté est ~ l'évidence sensible», l'équivalent sensible de
le caractere nécessaire et ir réductible de l'esthétique '. On lévidence rationnelle du vrai '. On comprend des lors que
ne peut s 'en t e nir , d i t B a u m garten, a l a c o nnatssance la beauté doit etre recherchée pour elle-meme : c'est par la
purement logi que; la science ne saurai t a el/e seule satisfai re beauté que la connaissance sensible acquiert /a vérité; or /a

1. Cf. l'inrroducrion du cours sur l'esrhéuque er, dans l'Erthétique 1. CF. $ 531 de la Afétccphysiq«e, ou se lrouve définie la «cerdtude
elle-meme, les «Prolégomenes» er la secuon xxvlL sensible».

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12
ESTH ÉTIQUE
L'INVENTION DE L'ESTHÉTIQUE

conttaissance sensible couvre un au r r e d o m uine q ue l a


connai ssance i ntellectuelle : setisi bi li té et rai son n'ont pas' les Il reste done u c otnprendre quelle est l a n a t ur e d e cette
memes obj ets '; la connuissunce sensible doit done, u l'in­ connaissance sensible qui s 'acheve dans la e vérité esthé­
térieur de sa propre sphere, etre cultivée pour elle-meme, de tique ' », l élaborati on cottcrete d'une poéttque esthéti que doi t
falon a devenir purfuite en son genre, c'est-a-dire belle. La etre précédée d'une théorie de la faculté de sentir. Ainsi
beauté est le signe que la cotinaissance sensible est par l'esthéti que sefonáe-t-elle datis la e psychologi e etnpirique».
faite Lu rr psychologie empirique ' » en eget consiste dans lu des­
en son genre,
Les plus parfuites des perceptions sensibles sont les plus cription des facultés de l ame : elle décrit la fueron don t le

belles, done les plus itraies, L'esthétique seru done u la fois m onde s'organise duns l a s ensation. A u t rement di t , elle
lu science de lu perfection de l u c otinaissance sensible, et consti tue ce que nous nonimerions atj courd'hui une «phéno­
l'urt de son perfectionnement. Nous comprenorts désormais ménologie de l a p e rception»; c 'est sttr l u b a se d e c ette
p ourquoi la t héorie du beau est une théorie de l'urt. L ' a r t e phénoménologie» que peut se définir avec précision le concept
est le lieu pri vilégié de lu beauté parce qu'il vise a produire de «vérité esthétique».
des représentations p arfaites'. L'ceuvre d'art n 'est en eget
selon Baumgarten rien d ' a u tr e q u ' une perception réussie,
qu'une belle représentation. C'est pourquoi d'ailleurs l'es­ C'est en puisant dans les concepts leibniziens que Baum­
thétique n'est pas une théorie de la e création artistique» :
garten établit l'irréductibilité de la con tiaissance sensible,
produire et contempler reviennent uu meme, puisqtte l'tt!uvre
ainsi que lu valeur propre et l'autonomie de la e vérité
n'est qu'une perception qui s'expose. Rien ne dgérencie
esthétique», Il y a l a un puradoxe, dans la mesure ou e
l'artiste et le spectateur : tous deux se représetttent quelque
lei bnizianisme n'établit entre le sensible et l i ntelligi ble qu'une
chose; ils sont done dans la m eme position, celle du sujet
digérence de degré et non de nature. On sait que Leibniz
percevant. Produtre utte ceuvre n'est rien d 'autre qu'avoir
tient la perception sensible pottr tcne perception confuse ; lu
une perception; aussi les regles de l'art se ramenent-elles réel en l u i - tneme
sensation est l ' expression confitse d'un
aux regles de lu perception. L'obj et de l'esthétique, ert tant
intelligible. L'espace et le temps ne sont par exemple que
que théorie de l'art, est l ' ar t d e percevoir; l 'esthétique est
l'intuition conf iese de relations qui, considérées en elles­
done une poérique de la perceprion : elle enseigne les regles
metnes, sont purement logiques. Comment des lors ajftrmer,
qui trunsfortnent la perception en beauté '. Or le lieu de comme lefuit Baumgarten, la nécessité de deux modes de
cette transfortnation est l'art : c'est dans les beaux-arts que
connuissance, la setisibilité et la raison? Si l'essence du réel
se cultive et se perfectionne lu faculté de sentir; c'est dans estr comme le soutient le l eibnizianisme, d'ordre rationnel
l'ceuvre d'art que la sensati on utteint a sa per
fection, done ou logique, nefuut-il pus agrmer que lu seule connaissance
a la beauté, done a la véri té. Les ceuvres d'art sont les plus
adéqttate est la contiaissance i ntellectuelle? Pottrquoi serui t­
belles et les plus vraies des perceptions. L'esthétique sera
il besoin d'une connaissance e esthétique» des choses, si cette
done bien une poéti que. connaissunce est vouée a la confusion? Apres tottt, si Lei bniz
hiais ce sera une poétique de la vériré (sensible). Ce que n'a pas inventé l'esthétique, c'est qu'il tte voyait la a u cune
l'art mene u sa perfection, c'est un mode de connaissance.
nécessi té. Cotnment Baumgarten peut-i l trouver dans le lei b­
niziunistne l'exigence d'une esthétique?
1. CF. note au $ 430 de l'Erthétique.
2. Notons que Baumgarten ne discingue pas «pensée», «représen­ Remarquons tout d'abord que lu confusi on de la percepti on
tation» ec «perception». Ce sont pour lui trois termes synonymes.
3. C'est ainsi que le $537 de la Afétaphysiréuedéfinit la perfeccion 1. Ce concept est incroduit au $ 423 de l'Esthétictue.
de la sensacion par Ie «point sensible», qui est le «point de vue» le 2. La s chologie empirique s'oppose a la psychologie
' rationnelle,
' ' "
'
'

del'Ame
plus adéquac. qui est la
quiest a théorie de l'ame-substance, et déduir de l'essence
'

des anributs tels que l'immortalicé.

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ESTHÉTIQLIE L'INVENTION DE L'ESTHETIQUE

sensible ne constitue pas un e objection contre elle. Chez


confuse (sensible) de la ra tionalité du réel. Il semblerait
Leibnizen eget la confusi on «e s'oppose pas a la clarté mais done bien qu'il faille dépasser la perception sensible et
a la distincti on '. Une perception confuse est done une per­ s'efforcer de la remplacer par la perception intellectuelle du
ception claire mais non d i stincte. Lct perception distincte monde, qu'il faille remonter de l'exprimant (le sensible) a
permet de connattre un oj bet; la perception confuse perinet ce qu i l exprime (l i ntelligi ble, les relations logi ques). Il n'en
de reconnaitre un obj et, sans pour autant perrnettre de saisir est portrtant rien, ainsi que nous l'apprend la psychologie,
son essence logique. Ainsi en est-il par exemple des sensations c'est-a-dire la science de l ame en laquelle sefonde l'esthé­
de couleitr : je sais ce qu'est le rouge (ma perception est tique. La psychologie nous apprend en eget non seulement
claire), mais je ne peux l'expliquer discursivement a un que l'ame a deux facultés de connaissance (une faculté
aveugle (ma perception n'est pas distincte mais confuse), La supérieure qui est l'entendement et unefaculté inférieure qui
perception confuse est done claire et inexprimable ;j e recon­ est la sensibilité), mais aitssi et surtout que cette division
t'
nais l obj et, doncj e le connais; et pourtant ma connaissance du ponvoir de connattre s'explique par la firtitude de l'ame
n'est pas intellectuelle, et la c l a rté de ma perception n'est
humaine '. La premiere proposition de la psychologie porte
pas d'ordre logique. Baurngarten définit ainsi la con itsion
f sur la finitude de la subj ecti vi té humai ne : le suj et percevant
comme la c darté extensi ve s de la perception z. La perception
oriente d'apres son corps sa perception du monde, et n'a sur
extensivement claire constitue l a c onnaissance sensible de le monde qu'un point de vue partiel et limité. Finitude et
l'obj et, connaissance qui permet d"identifier l'obj et mais ne corporéi té sont liées, et sont métaphysi quement indépassables.
peut se tradui re dans un discours logiqite. On voi t ai nsi que L'otnnisciencc intellectuelle est en ejíet réservée a Di e u,
la connaissance sensible peut etre ut le; mais est-elle néces­ Il est bien vrai qu'» en soi o le réel n'est qu'un faisceau de
saire et trreducti ble?
relations logiques, et que la perception sensible n'est qu'rcne
Il est certain que la connaissance disti ncte (intellectuelle) saisie confuse de cette essence logique. En soi, il n'y a que
est mei1leure qrte la connaissance confuse : le phi losophe doi t cle l'intelligible. Nais seul Dieu peut saisir le réel comme
préférer la connaissance adéquate (logi que) a la connai ssance ce qu'il est, comme un systeme logique; pour l'ame humai ne,
l. «Une nocion esc obscure quand elle ne suffit pas pour reconnaitre c sensible o et «intelligible o ne se recoupent pas. Ce que le
la chose représentée [...]. Une connaissance est claire lorsqu'elle su!ftt suj etfini perfoit de fafon confitse (sensi ble), c'est cela meme
pour me faire reconnaitre la chose représentée, ec cene connaissance qu'en vertu de sa finitude il lui est impossible de saisir
est a son tour ou confuse ou discincce. Elle esc confuse, lorsque je ne intellectuellement, Le sensible et l'intelligible ne sont done
peux pasénumérer une a une lesmarques su6sances pour distinguer
la chose d'entre les aucres, bien que cette chose présente en e!Fet de pas, pour l'ame hu tnaine, dans une relation d'expressioii;
telles marques ec les élémencs requis, en lesque!s sa notion puisse etre mais ils constituent deux spheres, deux horizons', deux
décomposée» (Leibniz, Méditations snr la connaissance, la vérité et les domaitres digérents, ou encore deux enseinbles dont le champ
idées,)Notons que Leibniz donne pour exemple d'une connaissance d'intersectioii est tres réduit. Les obj ets de la sensibilité ne
confuse le savoir qu'onc les arristes de ce qui est bien ou mal dans sont pas les objets de l ' entendement; i l y a en t r e vériré
une ceuvre.
2. Cf. le $ xvI des Méditations..., et les $510, 528 et 531 de la logique et vérité esthétique une différence non seulement de
MétaPhysique.Nocons que Baumgarten esc ici si peu «désuet » que forme, rnais encore de contenu. Il serait donefutile de vouloi r
l'on pourrait retrouver cecee chese fondamentale qui identi6e «véricé développer l'entendement au détriment de la sensibilité;
esthécique» ec «c!arté non distincce» chez un auteur comme Francis puisque la finitude du sujet humain est irréductible, la
Ponge. Ce dernier écrit dans Méthodes : «Rien n'est plus intéressant
a exprimer que ce qui no se confoit pas bien (le plus particulier)» ec différence de degré qu'il y a entre sensible et intelligible
i o r mu!e ainsi le souhait du poete : « Que ce qui ne se conqoit pas
bien s'énonce clairemenc. » Quelle esc done cene clarcé de «ce qui ne
1. Cf. la DettxiétneLcttre philosophiqtte,
se con(oit pas bien», sinon la «clarté excensive» conceptualisée par 2, Cf, la Dcuxiétne Lottre philosophique,et notre note au $ 430 de
Bau mgarcen? FEsthéti qste,

16
L'INvENTIQN DE L'ESTHÉTIQUE

équivaut de fait a une digérence de natttre; la connaissance simplement le réel, mais aussi le possible. Ainsi plusieurs
sensible est donr indépassable, et doi t etre développée paral­ tnondes sont-ils possibles en accord avec ces principes. Le
lelement a la co nnaissance intellecttcelle, Logique et esthé­ srai n'est done pas le réel, mais le possible.
L'obj et de la vérité esthétique n'est done pas nécessaire­
tique sont également nécessai res, et dotvent s'élaborer si mul­
tanément ', tnent le réel. L'art n'est pas l'imitation de la nature; la
Quel est done ce contenu qui disti ngue la véri té esthéti que perception qui atteint la perfection dans la beauté n'est pas
(sensible en tant que beauté) de la vérité logique (évidente toujours perception de r e monde, L ' a rt , di t B a u m garten,
explore un e autre monde ' »; cette ciffirmation n'a rien de
a l'intellect)? Il est remarquable que Baumgarten ne dé fi­
nisse pas la vérité par la correspondance avec la réalité. métaphorique, et doit etre prise a la lettre ; l'artiste explore
Les paragraphes 423 et 424 de l'Esthétique distinguent la ces mondes que Dieu a confus dans son entendement mais
n'a pas créés parce qu'i ls n'étaient pas e le meilleur». L'art
vérité e métaphysique» ou e obj ective» et la vérité e subj ec­
tive», ou e logique au sens large», ou encore e esthéticolo­ se définit ainsi comme e invention vraie ' » ; il décrit l'i rréel
gi que». sans etre mensonger ; sa véri té est e hétérérocosmique s». Par
La « vérité subjective ' -» correspond au concept tnodertte la s'agtvne une fois de plus l'autonomie de la perception
de la vérité; elle se dé
finit comme la concordance de la sensible, qui est vraie alors meme qu'elle invente son obj et,
représentation et d e son objet. Puisque nos représentations et alors tnetne qt<e son objet est l ogiquement impossible :
sont de deux types, esthétiques ou logiques, l'ensemble de la Baumgarten reconnait dans son Esthétique 4 l e droit d u
véri té subj ecti ve se nomme «véri té esthéticologi que», laquelle poete a décri re l'impossible, pourvu que cet impossible semble
se divise en e vérité strictement logique» (connaissance intel­ vrai, et done n'empeche pas la beauté. La vérité de la
lertuelle) et e véri té esthétique» (connaissance sensible). Quant perceptiott sensible se déduit non de safidélité au réel, mais
a la e véritéobjective», elle ne consiste pas dans l'accord de sa beauté intrinseque. La vérité esthétique se conclut de
du suj et et de l'obj et mais bien dans la vérité de l'obj et la beauté et non l'inverse.
lui-meme, La « vérité sttbj ective» n'est que la connaissance Mais la n'est pas la spéctficité de la vérité esthétique.
que prend le suj et de la vérité «objective» ou e métaphy­ C'est par son contenu qu'elle se digérencie de la vérité
sique», qui est l a vé rité de l 'obj et. L'étonnant est que la logique; la dtgérence de ces deux vérités se résume ainsi
vérité métaphystque rre s'tdenti fie pas a la r é a lité; est dans l'opposition du particulier et du général. La vérité
obj ectivement vrai non pas ce qui est, mais ce qui «s'accorde logique en eget ne peut s'appliquer qu'a des essences géné­
aver les principes les plus universels de tous». Or e ce qui rales : la connaissance intellectuelle porte sttr les relations
s'accorde avec les principes les plus universels» n'est pas logiques universelles et, en vertu de la finitude httmaine, ne
pettt aller au-dela de l'abstraction des lois générales. La
raison hurnaine se définit done par son incapacité a saisir
1. Cf. les «Prolégomenes» de l'Etthétique ($ 8, 9 ec 12). Cassirer
écrit, a propos de Baumgarten : « Il ne s'agit absolument pas d'échap­ l'essence individuelle des choses; celle-ci constitue un nreud
per a la finicude mais au concraire de parvenir au fini dans tous les de relations trop riche et trop complexe pour faire l'objet
sens. » Le mouvemenc de la pensée de Baumgarten aurait done visé
a autonomiserle fini; la découverce d'une loi immanencea la connais­
sance sensible permetcait en effet l'aHirmation de la positivité du fini. 1. Cf. par exemple le ) 599 de l'Esthétique, qui parle du monde
C'est pourquoi Cassirervoic en Baumgarten « le premier penseur qui poécique comme d'un «aucre monde».
se soit arraché au dilemme du sensualisme et du rationalisme». 2. Cf. les $ LI et LII des ivléditrttient..., er les $584 et s q. d e
2. Notons que le terme «subjeccif» prend chez Baumgarten sa l' Etthéti que.
valeur actuelle. Le tubjeeturn est chez lui tancoc la substance (c'esc 3. Ibid.
l'acception classique),tancoc lemoi pensant (c'escl'accepcion moderne). 4. Ce qu'il ne faisait pas dans les Afétlitrttirrns... —signe que sa
On voit ainsi dans l'ceuvre de Baumgarcen surgir la noóon de sub­ pensée a évolué dans le sens d'une reconnaissance toujours plus grande
jeccivité. de l'indépendance de l'art.

18 19
ESTHÉTIQUE L'INVENTION DE L'ESTHÉTIQÜE

d'une saisie logiqtce, L'essence si ngt<liere ne peut etre connue beauté a une forme sans contenu; celle de l'art a l' é n oncé
que confusément : une vérité déterminée ne peut etre saisie d'un rnessage re
forrnulable.
que par le biais de la perception sensible. Par la meme se Ses successeurs n'éviteront pas t oujours ces réductions.
voit défini l'obj et propre de la vérité esthétique : la singu­ Pri vilégiant la beauté naturelle, Kant ne parviendra pas a
lari té des choses, penser la nature spécifique de l'art, sa valeur de vérité ou
La vérité esthétique a done pour contenu la chose sin­ de connaissance; défin tssant l'ar t comme la ma n fi estatinn
guliere, la nature individuelle de l'objet et de la personne. sensible de l'idée, Hegel ne parviendra pas a respecter
Le concept de «clarté extensive» sélucide ainsi dans le l'autonomi e de la véri té esthéti que : il verra dans l'esthéti que
concept den perfecti on maté rielle dela véri té ' » : la connais­ le glas de l'art lui-merne, la philosophie de l'art exposant
sance i ntellectuelle est distiríete (forrnellement parfai te), rnai s mieux que l'art meme le contenu de la be auté. Le mérite
abstraite et p a u vre; l a c orcnaissance sensible est con f iese, de l'esthétique de Baumgarten est d'avoir, tout en t enant
mais deterTninée et riche (matériellement parfaite). Or seule l'art pour un lieu de vérité (et non un simple
ornement),
la perception riche est a la mesure de la complexité de la affirmé son trréductibilité. C'est que l'idée que le beau
chose singuliere-'. Seule la perception sensible peut done manifeste «'estpas universelle, mais si nguliere, de sorte que
présenter l i n d i v id u d a n s son i n di vi dualité; et c 'est cette l'art doit etre compris comme la présentation d'une vérité
~ individualité rr que la vérité esthétique met au j our. La qui ne se laisse pas traduire dans un discours extérieur ou
vérité esthétique est touj ours singtcliere (l'art nénoncej amais stcpérieur ci l'art. Par la, Baumgarten a formulé l'exigence
des proposi ti ons génér ales, i l présente des exemples; il n'expose fondamentale de toute esthétique : il a défirti les limites du
pas d'argumentati ons logiques, il décri t des cas particuliers). genre.
¹u s saisissons par la, définitivement, quelle est la valeur
cognitive de la beatcté : la beauté est la perfection de la /can- Yves PRANCHERE
connaissaríce sensible des natures singulieres; autrement dit,
la beauté est la science de l'individuel,

Erc de
finissant la véri té esthéti que comnce véri té si nguliere,
le philosophe a achevé de défini r la beauté. L'esthétique rc'a
plus des lors qu'a étudier les modalités et les conditions
concretes de l'apparition de la vérité esthetique; mais elle
n'a pas a défini r d a v a n tage cette vérité : la t ac h e d e
l'esthétique n'est pas de dire mieux que l'art le contenu de
l'art. Seul l'art peut produire et exposer la véri té si ngtcliere
qui est la sienne. La signification de la be auté artistique
n'est pas paraphrasable : la vérité de l'art est immanente
a l ' a rt , e t n e p eut e tre exposée ailleurs qu'en l ui -meme.
Baumgartert évtte ainsi une double réduction : celle de la

1. Cf. les $ 557 ec 558 de l'Etthétique,


2. Cf. les 5 563 ee 564 de l'&thétiqtte.

20
NOTICE BIOGRA PHIQUE
ET NOTE SUR L'ÉDITION

Alexander Gottlieb Bautngarten est né le 17j uin 17 14 a


Berlin, A partir de 1730 il étudie la théologie et la philosophie
a Halle-sur-Saale, s'intéressant principalement a la philosophie
de Christí an llolg (1 679-1754). Il publie en 1735 les e Nedi­
tationes philosophicae de nonnullis ad poetna pertinentibus». Il
enseigne alors a l' u niversité de Halle jusqu'en 1740, date a
laquelle il obtient un poste de professeur ordinaire a l'université
de Francfort-sur-l'Oder. Bn 1739, il publie sa «Métaphysique»,
compendium philosophique d'inspiration tvolgenne qui connaitra
un grand sucres et plusieurs réimpressions : c'est ce texte qui fera
que Kant louera Bautngarten pour ses qualités e d'excellent ana­
lyste ~. En 1741, Baumgarten édite un hebdomadaire ; les e lettres
phi losophiques d'Aletheophi lus». Cet hebdornadai re, dont la paru­
tion s'arretera apres le vingt-sixieme numéro, avait pour but de
populariser la philosophie, notamment aupres des femmes, qui
étai ent exclues de l'Uni versi té. C'est en 1 750 que parait le preinier
volutne de e l'Bsthétique ~ ; le second votume suit en 1758, mais
l'oeuvre restera inachevée ; Bausngarten, qui publie en 1761 stne
~ Acroasi s logica i n Christi anum 1, B. de Wolg», meurt le 26 mai
1762, laissant trois en fants et sa seconde épouse.

NOTE SUR L ÉDITION

Nous proposons i ci un enseinble de textes qui, accoinpagnes d'une


traduction allemande, ont tousété publiés en 1983 par leséditions
EsTHÉTI Q UE

Felix Meiner, Les Méditations philosophiques sur quelques


sujets se rapportant a l'essence du poeme (Meditatio»es philo­
sophicae de nonnullis ad poemrr pertinentibus) (1735) sont la
premi ere publication de Barrrngarten et consti trrerrt l'acte de passage
de la poétique a l'esthétique. Nous en donnons le texte intégral,
traduit du lati n. Le texte de référence est celui de l édition donnée
a Bari en 19 3 6, qui r e prend une édition de 1900 faite en
l'honneur de Benedetto Croce.
Les paragraphes501 a 623 de la Métaphysique (qui a connu
plusieurs éditions, la premiere remontant a 17 39) fondent l'es­
théti que dans la psychologie entendue comme théorie métaphysiqrte
de l'ante. Le texte latirr que nous avons tradnit est celui de la
septierne édition (parrre en 1779),
L'Esthétique, dont nous publions trois groupes d'extraits, est Nédi tati ons phi losophi ques
un texte inachevé, dont deux volumes ont été publiés en 1750 et
sur quelques suj ets
en 1758; ces deux volumes correspondent a la partie heuristique
de « l'esthétique théorique ~, qui arrrait drt comprerrdre en outre se rapportant a l'essence du poeme
une «rnéthodologie» et une «sémiotique», et etre suivie d'une
~ esthétique pratiqrre». Baurngarten étant mort en 1762, l'ceuvre
n'a pu etre rnenéea bien. Le texte latin que nous avons traduit
est celrri des éditiorrs Felix Meiner; norrs avions égalernent sous
les yeux l'édition donnée a Bari err 1936,
Nous proposons en frn en appendice trois textes relatifs au concept
d'esthétique. La De uxieme Lettre philosophique (traduite de
l'allernarrd) a fait l'obj et d'une uniqrre publication en 1741; le
J 147 de la Philosophie générale (traduit du lati n) a été publié
en 1770 par J.C, Forster; le Cours sur l'esthéuque (traduit de
l'allemand) a été publié en 1907 par B. Poppe,
J'ai depuis le début de mon enfance, non seulement
prodigieusement aimé le genre de la littérature, mais je
ne l'ai en outre jamais négligé, suivant en cela le conseil
d'hommes extremement sages auxquels il était convenable
d'obéir; c'est pourquoi j'ai désormais décidé d'essayer
publiquement dans le domaine!ittéraire les forces, quelle
que soit leur importance, dont je dispose. En effet, depuis
l'époque ou j'ai cornmencé a me former aux humanités
— sous l'incitation de celui qui fut l e maitre expert de
mes premieres années d'études, et que je ne peux nommer
sans que mon ame s'emplisse d'une extreme gratitude,
je veux parler de Christgau, qui fu t l e t res méritant
codirecteur du Horissant lycée de Berlin — je n'ai passé
presque aucun jour sans m'adonner a la poésie. Au fur
et a mesure que j'ai grandi en age, bien que j'aie des
l'école été de plus en plus contraint de tourner mes pensées
v ers des sujets plus austeres, et bien qu'a la fin l a v i e
universitaire semblat exiger de tout auues travaux et de
tout autres soins, je me suis néanmoins consacré a la
littérature, qui m'était nécessaire; de sorte que je ne pus
jamais me contraindre a abandonner vraiment la poésie,
que je jugeais tout a fait recommandable, tant par la
pureté de son agrément que par son évidente utilité. Sur
ces entrefaites la volonté divine, que je révere, fit qu'on
me demanda d'assurer a la jeunesse qu'on forme pour
les universités, l'enseignement conjoint de la poétique et
de la philosophie dite rationnelle. Qu'y avait-il alors de

27
ESTHÉTIQUE SIEOIThTIONS PHIEOSOPHIQUES

plus raisonnable que de mettre les préceptes de la phi­ seu1con


concept de poeme qui est depuis longtemps grave
losophie en pratique la o u l a p r emiere occasion s'en en l'ame, de prouver de nombreuses affirmations qu
offrait? Mais qu'y avait-il d'autre paxt de plus indigne f l''ob'jee t d ' u ne
été tenues cent fois, rnais ont a peine fait
d'un philosophe, ou de plus dik cile pour lui, que de seule preuve; je souhaite par la montrer clairement que
jurer par les discours d'autrui et de réciter, d'une voix la philosophie et la science de la cornposition du poeme,
de stentor, les écrits des mattres d'école? Il me fallait me que l'on croit souvent tres éloignées l'une de l'autre,
préparer a xéAéchir sur ce dont je n'avais de connaissance forxnent un couple dont l'union est tout a fait amicale.
qu'historique, sur ce que je ne connaissais que par expé­ Jusqu'au $ xI je m'attacherai a développer l'idée du
rience, par imitation aveugle, ou du m oins borgne, et poeme et des termes qui lu i sont apparentés; puis je
par attente des cas semblables '. Alors que j'étais plongé m'eRorcerai, du ) x III au $ Lxv d e concevoir quelque
dans cet embarras, ma situation changea de nouveau, et ima e des pensées poétiques; j'exposerai ensuite, ans es
j'entrai, les yeux éblouis, dans la lumiere du Pridéricia­ y LXV­-Lxxvll l a claire méthode du poeme, pour autant
num -'. qu'elle est commune a tous les poemes; je me prop
J'ai une violente aversion pour ceux qui offrent au enfin, dans les $ Lxxvn-Cvil, de me tourner vers les termes
public des pensées encore vertes et mal digérées, et qui d l es évaluer avec soin. La fécondité de
étalent mal a p r opos — plutot qu'ils ne présentent­ norte définition nous étant devenue manifeste, il nous a
devant le monde littéraire les travaux empressés issus de semblé bon de la cornparer avec quelques autxes, et d'y
leurs plumes. C'est ce qui explique, je ne le nie pas, que ajouter enfin quelques mots au sujet de la poétique géné­
je ne me sois pas acquitté plus tot du devoir que réclament rale. La nature du projet n'a pas permis plus, et la faiblesse
de moi les tres saintes lois de l'Université. Mais a présent, du penseur n'a pas permis mieux; des pensees plus impor­
pour que ce devoir soit rempli, j'ai choisi un sujet qui tard
t antes et p l u s m u r e s n ou s seront p e u t -etre p l u s
certes est tenu par beaucoup pour xnince et pour tout a accordées par Dieu, le temps, l'application,
fait étranger au discemement des philosophes, mais qui
m'a sernblé suAisamment important pour la minceur de
mes forces, et qui, en ce qui concerne la dignité du sujet,
m'a semblé suAIsamment propre a exercer les espnts qui
$ I : Par le terme de DIscoURs nous entendons ttne suite
s'emploient a rechercher les raisons de toutes choses. Je
de mots tletignant des représerttations liées ensemble.
souhaite démontrer en e&ex qu'il est possible, a partir du Nous pourrions prendre cene seule formule en témoin
si l'on accusait d'inutilité toutes les dé6nitions e
1. Le concept d'«anente des cas semblables», que Baumgarten termes clairs, Ce qu'est le d iscours, les enfants le
utilisera plus d'une fois par la suite, provient de Chriscian Wolff, qui comprennent clairement; mais si nous n'exposons pas
l'éclaice par un exemple emprunté a Leibniz (Aionadologie,$26) : le
chien, quand on lui montre un baton, craint d'etre frappé; il s'anend la signi6cation distincte des termes que nous employons,
done a la répécition d'un faic lorsque les circonstances qui ont déja l'esprit est flottant et h ésitant, et n e sait absolument
accompagné ce faic se reproduisent, Leibniz caractérisaic cene consé­ pas quelle idée ou quel sens il doit attribuex a un mot
cution comme purement empirique, puisqu'elle ne consiste qu'en une au mornent ou il l'entend. C'est le discours ', compris
«connexion d'imaginacions»; elle n'est done qu'une «ombre du rai­ comrne priere, que le théologien xecommande en mime
sonnemenc» (Nouoeaux etsait tnr l'entendetnent huntain, préface). Ce
e raisonnemenc» sensible, faic remarquer Christian Wolff, est commun temps que la méditation et l'effoxt; mais dans ce cas
aux hommes et aux betes, et remplace la raison dans la conduite de ce sont les mots qui sont a l'origine d'une erreur de
la vie ; la faculté de « tenir» ce <r raisonnement »se nomme « l'analogon
de la raison». (N. d, T.) l. Il y a ici un jeu de mots sur le moc latin oratio, qui signifte
2. L'universicé de Halle-sur-Saale. (N. d. T.)
«discours» mais aussi «oraison». (N. d. T.)

29
EsTHÉTIQUE MÉDITATIoNS PHILosoPHIQUES

dé6nition. C'e' st !e
! discours, compris comme énoncé, done il n'a jamais encore été question, ils l'expliquent.
que le logicien de l'école, parlant avec Aristote, nomme Tandis que les philosophes, quel que soit le sujet dont
«Tov á(co )Ióyov «dv Irpor!Iopwóv ' », «ce dont les parties, ils s'occupent, amassent tout ce qui s'y rapporte, y
prises séparément, ont une signi6cation»; et quand le compris ce qui a fait ailleurs l'objet d'une discussion '. »
cceur lui en dit, il se demande si le syllogisme constitue Voila en vérité un grand honneur et un vaste butin
un seu! discours ou plusieurs. C'est a propos du dis­ pour les sages qui ne sont pas géometres!
cours que le rhétoricien proclame hautement 'l f
e distinguer avec soin de l'exercice oratoire, de fagon $ III ; On d oi t n o m m er sENsIBLEs les REPRÉsENTATIoNs
a ne pas paraitre confondre le combat et l'entrainement. fourni es par la partie inferieure de la faculté de connaitre,
I l se p o u rrait que ceux qui suivent l'usage commun Le désir est dit s ensible tant q u ' il p r o vient d'une
du langage découvrent que c'est ce que nous appelo représentation confuse du bien; or l a r eprésentation
p ons
ous 1les jours discours au sens large et s' l' f' confuse est, ainsi que la représentation obscure, fournie
lee no
nommer conversation, nous ne ferons pas la contre par la partie inférieure de la faculté de connaitre; il
une guerre qui ne se terminerait par aucune victoire. sera done possible d'appliquer également ce meme nom
Mais si l'on pense a ce que Horace nomme «conver­ de sensible aux représentations elles-memes, de fagon
s ations ' » l ''on
o verra qu il vaut mieux ici s'abstenir
t
a les distinguer des représentations intellectuelles et
d'employer ce terme. distinctes par tous les degrés possibles.
$ LI : Le discours pertnet de connattre les representati ons liées
$ Iv : On doit nommer sENsIBI.E le EIlscoLIRs qui consiste
ensem e, $ I.
en représentations sensibles.
La mineure de notre raisonnement est foumie Aucun philosophe ne parvient a une telle profondeur
oumie parar
l 'axiome de I a dé6nition,
d'6 ' la majeure sera fournie par
'

qu'il contemple toutes choses par l'entendement pur


la définition du signifiant ou du signe; nous laissons sans jamais en rester a l a connaissance confuse de
cette é ni tion de coté, car sa formulation ontologique certains objets; de meme, presque aucun discours n'est
a tel point scienti6que et intellectuel qu'il ne se ren­
qu'on nous accorde la grace d'utiliser sans les dé6nir,
contre pas une seule idée sensible a travers tout son
et d'exposer sans les démontrer, les notions que de tres
enchainement. Ainsi celui qui se consacre avant tout a
pénétrants philosophes tiennent pour démontrées et la connaissance distincte peut trouver telles ou telles
définies.
' Les citations sont en e&et par hyp th' représentations distinctes dans un discours sensible; ce
si es, et e s ém o n s t rations d'une part devraient etre
dernier n'en reste pas rnoins sensible, tout comme le
puisées ailleurs, et d'autre part ne pourraient
a discours scienu6que reste abstrait et intellectuel.
cher a notre sujet sans «psmPácrtgdígüDo yávoq ' ».
Cicéron écrit : «C'est la cependant la coutume des
$ v : Le discours sensible permet de connattre les represen­
mathématiciens, non des philosophes. Lorsqu'en effet tations sensibles liées ensemble, $ II, Iv.
es géometres veulent montrer quelque chose, ils tiennent
pour accordé et prouvé fpour définij ce qui, concernant $ vI : Les divers éléments du discours sensible sont : 1) les
leur propos, a déja été démontré auparavant; mais ce representations sensibles; 2) leur liaison; 3) les mots, c'est­
1. Peri Heroteneias, 16b. a-di re les sons arti culés consi stant en lettres qui les desi gnent,
2. Horace nom nommait «conversations» (seretottes)ses ( IV, I .
Sati res, écrites sur le ton de l'entretien familier. (¹ d . Épitres
T.) et ses
3. Passage a un autre genre. 1. Tuse., V, 18.

30 31
ESTHÉTIQUE MÉDITATIQNS PHILosoPHIQUss

$ vII : Le D I scoURs sENslBLE PARPAIT est celui dont les portée. En efFet les extraits qu'il cite semblent indiquer
éléments tendent vers l a c o nnaissance des représentations
le contraire : lorsque Cicéron, dans le livre V des Tus­
sensibles, $ v,
culanes (chap. 114) parle a propos d'Homere non pas
de poésie mais de peinture, c'est qu'il admire la pré­
$ vIII : Plus un discours sensible comportera d'élétnentsfai­ sence, chez un aveugle, de l 'art d e t out i m i ter, y
sant surgir des representations sensibles, et plus il sera compris ce qui s'ofFre aux yeux; mais ce n'est pas aux
parfatt, $ IV, VII. efFets de cet art ou du moins pas exclusivement, que
va son admiration ; or il faudrait que ce soit néanmoins
$ Ix : Le discotcrs sensible parfait est le POEME; l'ensemble le cas pour qu'on puisse prouver que le terme «poésie»
des regles auxquelles le poetne doit se confonner est la a ici une signification inhabituelle. L'autre texte se
PoÉTIQUE; la science de la poétique est la PQÉTIQUE PHI­ trouve non pas dans le livre VI — ce qu'on trouve écrit
LosoPHIQUE; l'aptitude a confectionner un poemeest l'art dans les deux éditions de Voss — mais dans le livre IV
de la Po ÉSrE '; celui q ui j o u it d e c e tte aptitude e st u n des Tusculanes (chap. 71) ; Cicéron y dit que la poésie
POETE. d'Anacréon a tout entiere rapport a l'amour. Mais peut­
Celui qui voudrait réchaufFer les définiuons nominales on ici substituer au mot de poésie le mot de poeme
de ces termes d'école dispose des tres riches ouvrages, au singulier? Ou n e f aut-il pas plutot penser que
qu'il sufFIt de consulter, publiés par les maisons Sca­ Cicéron veut dire que l'élan tout entier qui anime les
liger, Voss et par beaucoup d'autres éditeurs, On s'en chants d'Anacréon vise exclusivement a chanter l'amour,
dispensera cependant volontiers si nous faisons sim­ et done que Cicéron laisse au mot «poésie» son sens
plement observer ce qui suit, Nonius Marcellus ', en propre, que nous lui donnons? Il n'est pas, sauf erreur
accord avec t.ucilius, ainsi qu'Aphtonius et D onat de notre part, difFIcile d'en juger.
semblent ne trouver entre le poerne et la poésie d'autre
difFérence que celle du grand et du peut, et font du $ x : Les divers éléments dtc poemesont 1) les representa­
poeme une partie et une tranche d'une poésie, done tions sensibles; 2) leur liaison; 3) les mots qui les désignent,
pour ainsi dire d'un poeme plus long; de sorte qu'il $rx, vr.
y aurait entre la poésie et le poeme la mime difFérence
qu'il y a chez Homere entre l'lliade et le «Catalogue
des navires grecs ' » . Mais cette d i stinction s'est vu e $ xI : No us dirons qu'est PoÉTIQUEtout ce qui peut
c'ontribuer en quelquefapon a la perfection du poeme.
désormaís opposer par Voss l'usage «qui détient les
pouvoirs de l'arbitre, du juge et du législateur de la
parole" ». Pourtant lorsque ce meme Voss admet que $ xrr : Les représentations sensibles sont des élérnents du
Cicéron utilise le terme de «poésie» a la place du poeme, (X, elles sont done poétiques, $ xr, vrr, or les
terme de «poemes», sa remarque n'a qu'une faible représentations sensibles peuvent etre ou bien obscures ou
bien claires, $ lll, d o ne les representations obscures et les
l. Le rerme poetit ne peuc se craduire simplemenc par «poésie» : representati ons clai res sont poétiques.
il désigne, comme s'emploie a le moncrer l'écude philologique a Une meme chose peut assurément faire l'objet de
laquelle va se livrer Baumgarcen dans le scholie, l'arc du poece.
(N. d. T.) représentations dont l'une serait obscure, l'autre claire
2. Grammairien du Iv'siede apresJ;C. (N. d. T) la troisieme enfin disrincte; rnais lorsque nous parlons
3. Qui, rappelons-le se crouve dans l'lliade. (N, d. T.) de représentations désignées par un d iscours, nous
4. Hor., Ep. 2, 3, 72. Rappelons que cecee épicre, dice l'«Épicre entendons par la celles que le locuteur a l'intention de
aux Prisons», esc plus connue sous le nom d'art poéti que. (N.d. T.)
communiquer, Nous nous demandons done ici quelles

32 33
ESTHÉTI QUE M ÉDITATIONs PHn osoPHIQvEs

représentations le poete a l'intention, dans son poeme, Ceux qui démoncrent que Ies autres se crompent, les réfucenc.
de désigner. Done personne ne réfutera s'il ne démontre pas
L'erreur d'autrui; celui qui doit démontrer qu'il y a
$ XLII : Les représentations obscures ne contiennent pas Erreur doit savoir 4 logique: done celui qui réfute
suksamment de représentations de marques distincúves Sans etre un logicien, ne réfute pas selon les regles (ce qui suic
pour permenre de reconnaitre l'objet représenté er de le du vers 1)
distinguer des autres ; les représentaúons daires en revanche
en contiennent suHisamment (par définition) ; les éléments notre philosophe les supportera a peine, meme si la
permettant la communication des représencations sensibles métrique de chacun d'eux est p arfaite; p
eut-etre cepen­
seront done plus nombreux lorsque celles-ci seront claires dant ignorera-t-il pour quelle raison il lui semble qu'il
que lorsqu'elles seront obscures. Done le poeme dont les faut rejeter ces vers qui ne pechent ni par leur forme
représentations sont claires est plus parfait que celui done ni par leur contenu. C'est la d'ailleurs la principale
elles sont obscures; et les représentations clatres sont plus raison pour laquelle on estime presque impossible que
poétiques, g XI, que les représentations obseures. la philosophie et la poésie séjournent en un m eme
On réfute par la l'erreur de ceux qui s'imaginent parlec endroit ; la premiere en efFet recherche avec un extreme
de fagon d'autant plus poétique que leur verbiage est acharnement la distinction des concepts, tandis que la
obscur et embrouillé. Mais on ne suit aucunement seconde ne s'en préoccupe pas, cene disúnction se
l'opinion de ceux qui veulent récuser tous les meilleurs situant au-dela de sa sphere, Supposons cependant un
poetes, pour cette raison que leurs yeux embués ne individu qui excelle dans l'une et l'autre parcie de la
croient voir en leurs poemes que de noires ténebres et faculté de connaitre, et qui ai t appris a les utiliser
une nuit épaisse, Qu'on prenne en exemple les vers 45 chacune en leur lieu, de faqon a s'employer a abner
et 46 de la 4' Satire de Perse : l'une sans détriment pour l'autre; cet individu s'aper­
cevra que Leibniz, Aristote et tant d'autres qui ont
Si, par exces de méfIance, cu fais fouetter les usuriers du Pucéal, joint au manteau du philosophe le laurier du poete
c'esc en vain que tu auras gagné Ia faveur populaire. étaient des prodiges et non pas des miracles.

Ces vers seront taxés a la légere d'extreme obscurité P».,' $ xv : Les représentationsclaires sont poétiques, $xIII; or
par celui qui ignore l'histoire de Néron; mais celui les représentations c l aires p e uvent e t r e d i s t i n ctes ou
qui aura fait le rapprochement, a moins qu'il n'ignore confuses; mais nous savons déja que les représentations
II
le latin, en comprendra le sens, ec auxa l'expérience de distinctes ne sont pas poétiques, $ xIv; ce sont done les
repxésentations assez claires. représentations confutes qui le sont.

$ XVI : Si u n e r e présentation A re p résente davantage de


$ xIv : Les représentations disti nctes,completes, adéquates,
et profondes ne sont a aucun degré sensibles; elles ne choses que d'autres représentations B, C, D, etc., et si cepen­
sont done plus poétiques, $ XI. dant les représentati ons qn'elle eontient sont tnutes confuses,
Une expérience rendxa a posteri ori évidente la vérité de alors A est pLUs cLAIRE que les autres AU poINT DE vvF.
cecee proposiúon : qu'on donne a lire a un philosophe, EXTENSI F.
Il a fallu ajouter cette restriction pour distinguer ces
qui ne soit pas ignare en poésie, des vers imprégnés
de représentations distinctes — tels que ceux-ci : degrés extensifs de la clarté de ces autres degxés bien
connus qui, par la distinction des marques de la per­
ception, conduisent a la profondeur de la connaissance

35
EsTHÉrIQUE
MÉDIThTIONS PHILOSOPHIQUES

et font qu'une représentation est plus claire qu'une


$ xx : Les déterminations spécifiques s'ajoutanc au genre
autre au poinc de vue intensif. constituent l'espece, et les déterminations génériques ajou­
cées au genre supérieur conscituenc le genre inférieur;
$ XVII : Il y a davantage de représentacions sensibles dans done lesreprésentations du genreinférieur et de l'espece sont
les représentations qui sont tres claires au point de vue plus poétiques que cel/es du genre ou du genre supérieur,
extensif que dans celles qui sonc moins claires, $ xvI, et $ XVIII.
done il y a en elles davantage d'éléments qui contribuent Pour ne pas paraItre aller chercher trop loin, et avec
a la perfeccion du poeme, $ vu. D 'ou i l s ui t que /e s anxiété, la preuve a posteriori de nos propos, nous
représentations tres claires au p oint d e v u e extensi
f sont aurons recours a la premiere ode du poece de Vénus,
extremernent poéti ques, $ XI. c'est-a-dice d'Horace. Pourquoi y d i t-il « a ieux» au
lieu d'«ancetres», «poussiere olympique» au lieu de
$ xvIII : Plus les choses sont déterminées, et plus leurs «piste des jeux», «palme» au lieu de «prix», «sois
représentations comprennenc d'éléments; or p lus u ne libyens» pour « terres ferciles», «rang d'Attale» pour
représencation confuse est riche, ec plus elle est claire au « grandeur», « n avire cyprien» p o u r «navire d e
poinc de vue extensif, $ xvI, done plus elle esc poétique, commerce», «mer d e M y r tos» pour « mer d ange­
$ xvII. Il est done poétique que, dans un poerne,les choses reuse», « l'Africain luttanc concre les Hots d'Icare» au
a représenter soient déterrninées autant que possible, $ xI, lieu de «contre le venc», «vieux Massique» au lieu
de «vin de bon cru», «sanglier des Marses» au lieu
$ xIx : Les individus sont des ecres absolument déter­ de «meurtrier», etc.? N'est-ce pas parce que la vertu
du poeme est de substituer a des concepts trop larges
minés; done les representations singulieres sont tout a fait
des concepcs plus écroits? Et encore préférons-nous ne
poétiques, $ xvm.
Nos petits poetes sont cellement loin d'apprécier cene cien dire de la seule organisacion qui a été donnée A
l'ode tout enciere, ec a été con~e de fagon a présenter
beauté du poeme qu'ils préferent se moquer d'Homere
l'ambition, la cupidité et la volupté par des cas plus
lorsqu'il énumere au chant n de l'lliade « les chefs, les
souverains ec les commandants des navires et tous les 5
particuliers en lesquels ces défauts ont coutume de se
monner a découverc; touce l'ampli6cation du discours
navires eux-memes ' », ou encore lorsqu'il décrit au
chant vII t ous ceux qui osaient s'opposer a Hector ou a ainsi pour efFet de représenter l'un et l'autre cas en
enfin lorsqu'il recense dans l'«Hymne a Apollon» les place de nombreux autres cas semblables, auxquels il
tres nombreux lieux sacrés ou régnait le dieu. Il en est faut donner une valeur plus générale (cf. les vers 26,
de meme dans l'Énéide de Virgile, comme on pourra 27, 33, 34). Tibulle exige pour les parfums a répandre
p lus qu'assez le conscater en parcourant la 6 n d u sur ses cendres trois sortes de senteurs :
livre vII et les livres suivants. Qu'on y ajoute encore Qu'on répande Ia 1es marchandises qu'envoient la riche Pan­
le cacalogue des chiens qui déchirent leur maicre dans
chaIe,
les Nétarnorphosesd'Ovide et personne, a ce que je L'Arabie oriencale ec la riche Assyrie, $19,
crois, ne pouna penser que ces vers, qui nous seraienc Et qu'on répande des larmes en notre mémoire ',
tres difficiles a imiter, aient pu naitre contre le gré ou
la volonté de leurs auteurs. Pour dire «je ne ferai jamais cela», Virgile se seraic
exprimé dans Ie célebre style poétique de la périphrase :

1. Il, II, 493,


1. Tib., III, 2, 23 s<y.

36
37
ESTHÉTIQVE MÉDIThTIQNs PHILosoPHIQUEs

On vetea plucot acciver cous les faics done je nie la possibilicé, définition les expressions impropres; s'il vient a dé6nir
On verca plutoc s'eifondcer les lois de la natuce; la 6evre selon les termes de Campanella comme «une
guerre entamée contre la maladie par la puissante force
dans la premüre Bucolique, il va jusqu'a énumérer plus de l'esprit », ou comme «une excepcionnelle agitation
particulierement des faits physiquetnent impossibles, spontanée de l'esprit qui brule de combattre la cause
et qui sont p arfaitement connus pour tels par l es irritante de la maladie», on croira qu'il a donné un
paysans: exemple de dé6nition impropre, de fagon que l'espric
pénetxe plus profondément la nature de ces sortes de
On verra plucoc des cerfs légecs paicre dans l'écher '..
définitions; et de fait il aura proposé, a la place d'une
C'est de cette meme source que provient la division dé6nition générique, un cas individuel; et a la place
du concept général d'expxession impropre il aura repré­
poétique : lorsque les poetes veulent parler d'objets
senté la guerre, l'agitation de l'esprit, son ardeur, ecc.,
nombreux, ils ont coutume de les répartir en classes
etc. ; il aura done proposé des concepts qui contiennent
et en especes. On connait ce passage de Virgile qui
traite des Troyens qui échouerent en Libye (Énéide, plus de déterminations que le simple concepc de « terme
impropre», et qui pouxtant ne servent qu'a exposer et
livre I), On se reportera de meme a Catulle qui, voulant
éclairer ce concept. On vérifiexa la fécondité de nocre
xeprésenter les satyres et les silenes nés a Nysa, écrit :
dé6nition en tentant de résoudre le probleme de la
«Une partie d'entre eux agite les chyrses recouvertes
fagon dont l'architecte doit donner l'exemple a autrui;
de feuillage -'. » Et les huir vers suivants détaillent les
ou encore en méditant les tres profondes paroles de
diRérentes sortes de personnages.
Spener, qui alearme (Cons, théol. lat. pare. I, c. u, art. I) :
«Par sa certitude et la sureté de ses démonstrations,
$ XXI : I. E XEMPI.Eest la r epresentaiion d'un objet assez
déte»niné qui est produite pour eclairer la représentation la mathématique o8re a toutes les autres sciences un
d'un obj et moins ate»>miné, exemple qu'elles doivent suivre autant qu'elles le
Étant donné que nous n'avons pas encore vu cette peuvent », cf. $ cv11.
défInition mentionnée ailleurs, nous voulons mainte­
$ XXII : Les exetnples representésde fafon confuse sont des
nant montrer qu'elle s'accorde parfaitement a l'usage
de la langue; nous nous référons a cet effet aux mathé­ représentations plus claires au point de vue extensif que
celles qu'elles servent a éclairer, $ xxI, et sonc done plus
maticiens, qui afFirment qu'en ajoutant a des quantités
égales d'autres quantités égales, on obtient des sommes poetiques, ( xvIII; et, parmi les exemples,ceux qui sont
é gales; autrement di t : si A = Z et B = Y , A + B = singuli ers sont assurément les tneilleurs, $ xIx,
C'est ce qu'a vu le célibre Leibniz dans le remarquable
Z + Y . Q u e m a i ntenant on r emplace le nombre
livre ou il a entrepris de défendre la cause de Dieu,
indéterminé A par le nombre décexminé 4, Z par 2 +
et ou il dit : «Le but principal de la Poésie doit etre
2, B par 6, et Y par 3 + 3 , et qu'on assure que 4 +
d'enseigner la prudence et la vertu par des exemples»
6 = 2 + 2 + 3 + 3 ; chacun dira alors qu'on a donné
un exemple pour son axiome, sunout si l'on avait pour (Théodicée II, 148), Tandis que nous cherchons un
exemple d'exemple, nous sommes, presque comme
6n de rendre plus claire la significacion des lettres
ucilisées pour signes. Supposons un philosophe qui se Tancale, devant une telle abondance que nous ne savons
propose de démontrer la nécessité de bannir d'une pas ce qu'il vaut Inieux choisir. Toumons-nous vers le
malheureux Ovide, qui propose dans ses Tristes cetce
1. Virg., Boc., 1, 59. représentation peu déterminée :
2. Cac., 64. 256.

38 39
MÉDIThTIONs PHIlosoPHIQUES
FSTHÉTIQUE

,' 5

Souvent, quand un d ieu nous accable, un autre dieu nous ou mauvaises ont plus de clarté extensive que si elles ne
assiste ', s'offraient pas ainsi a nous, g xvr, et sont done plus poé­
tiques, $ xvII. Or de tellas representations font naitre des
et a peine sa bouche, qu'arrose l'eau salée des larmes affects; il est done poéttque de prouoquer des agects; ) xI.
et de la mer, a-t-elle laissé échapper ces mots, que
surgit soudain un considérable ffot d'exemples, qui $ xxvrr : Les sensations qui sont fortes sont plus daires,
occupent six vers : done plus poétiques que celles qui sont moins claires et
qul sont faibles, $ xvn ; les sensations qui sont forres
Vulcain est contre Troie; Apollon la défend, etc. ' accompagnent plutot un affect intense qu'un afFect peu
intense, $ xxv. Il est done tout a fait poétique de susciter
$ xx II I : Un c o nceptA do nt l a r e présentation, s'ajoutant des affects tres intenses. Cette merne proposition est évi­
a celle des marques distinctives d'un concept 8, accompagne dente par ce qui suit : les choses que nous nous repré­
ce concept,EsT ATTAcHÉ a ce concept; on nomme sentons confusément comme ce qu'il y a de pire ou de
COMPLEXE le CONCEPT auquel un autre concept est attaché; meilleur sont représentées avec plus de clané extensive
son opposé est le concept srMpr.E,auquel aucun concept que si elles étaient représentées comme Inoins bonnes ou
n'est attaché. Un concept complexe représente davantage moins mauvaises, $ xvI; elles sont done représentées de
de choses qu'un concept simple; done lesconcepts complexes faqon plus poétique, $ xvii. Or se représenter confusément
et confus sont plus clairs au point de vue extensif que une chose comme ce qu'il y a d e pire ou de meilleur
ceux qui sont simples, $ xvI, et done sont plus poétiques pour nous suscite des afFects tres intenses. Doneil est plus
que ceux qui sont simples, '$xvII. poétique de susciter des affects intenses que de susciter des
affects peu i ntenses.
$ xxr v : L e s RFPRÉsENTATroNsdes changements présents
de celui qui se représente quelque chose sont DEs sENsA­ $ xxvIII : Les imaginations sont des représentations sen­
TIQNS; elles sont sensibles, ll Ilr, et sont done poétiques, sibles, $ llr, done poétiques, $XII.
$ xrL Nous appelons imaginations les reproductions des
représentations des sens; et si par la nous nous écartons,
$ xxv : L e s afFects sont des degrés particulierement en accord avec les philosophes, de la signifrcation vague
remarquables de dégout et de plaisir; leurs sensa
tions ont d e ce Inot, nous ne nous écartons cependant ni d e
done lieu en u n s ujet qu i s e r eprésente confusément l'usage de la langue ni meme des regles de la gram­
quelque chose comme bon et mauvais; elles déterminent Inaire ; qui oserait nier, en efFet, que les imaginations
done des représentations poétiques, $ xxrv; il est done sont ce que nous nous imaginons? De fait le diction­
poéti que de prouoquer des affects, $ xI. naire de Suida lui-meme décrit la faculté d'imaginer
comme «ce qui extrait des sensations les formes des
$ xxvr : La meme proposition peut etre démontrée ainsi : objets sentis et les reproduit en soi-meme». Que sont
en nous représentant une chose comme bonne et mauvaise, done les imaginations, sinon les répétitions (les repro­
nous nous représentons davantage a son sujet que si nous ductions) des images (des représentations) des objets
ne nous la représentions pas ainsi; done les représentations des sens, qui ont été extraites de la sensation (ainsi
des choses qui s'ofFrent confusément a nous comme bonnes que l'indique déja le concept d'objets des sens)?
1. Tr., I ,2 , 4 .
$ xxIx : Les imaginations sont moins claires, done moins
2. li d ., I, 2, 5, [Le Iexte d'Ovide pone en réalité «Achille la
déFend». (N. d. T.)) poétiques, que les idées données dans la sensation, 5 xvrr.

40 41
FSTH ÉTlQU E hiÉD1ThTIONS PHlL osoPHIQUEs

Or les affects suscicés détexminent les sensacions; done le et reproduire dans le bxonze la souplesse d'une che­
poeme qui fait naitre des affects esr plus parfait que celui velure» (ou qui sait représenter adéquatement, dans
qui est plein d'imaginations mortes, $ vm, 1x, et il est son poeme, certaines imaginations)
plus poétique defaire nattre des agects que de produire des
i magi nati ons autres. Échoue poux ce qui esc du touc de l'ceuvre...
Je ne voudrais pas plus vivre avec un nez tordu
Il ne su%t pas que les poemes soient beaux... Qu'etre en vue pour mes yeux noirs ou pour mes cheveux
noirs '.
Il faut encore qu'ils conduisenc l'espric de l'audiceur la ou ils
le souhaiceni '.
$ xxx : La représentation de l'imagination partielle d'un
C'est la un caractere tout a fait remarquable, qui permet objet en fait ressurgir l'imagination totale, qui constitue
de distinguer tres facilement d'une part «les poetes done un concept complexe; celui-ci, s'ii est confus, sera
semblables a des corbeaux, avec les poétesses sem­ plus -~ «ic1ue que s'il était simple, ) xxIII. Il est done
poét' " inn d'une tmagination partielle, de repré­
blables a des pies -' » et Hornere d'autre pare; la plupart 'o- qui a p l tts de clarté extensive,
du temps en effecceux qui «ont promis de grandes
choses cousent a leur poeme tel ou tel morceau brillant
qui éblouit i. » ~pport de l'espace et du
Horace ne condamne done pas tout a fait le recours p, l e appartient a la meme
aux imaginations; il nous faut néanmoins voir quelles done poétique de repré­
sont ces choses dont, selon le poete, il faut user avec
prudence, et qu'il cite pour aiguisei son propos : g magi nation partielle l e s
3.e vue extensif) de ce qui
C'esc ainsi qu'ils décrivent le bois sacré ec l'autel de Diane
P, nent, chez les poetes, des
(imaginarions l et 2) b
Ou bien le Rhin (imag. 3), ou encore l'are-en-ciel (imag. 4) ;
Mais ce n'écait ni le Iieu ni le moment pour cela 4.
so sr exemple de la nuit (Vir­
aur (4' Bucolique), d u soir
iire dans Séneque une descrip­
Nous pourrions maintenant, en nous conformant au o~ iatre saisons (Hipp,, acte 5), et
$ XXII — et p uisque c'est ainsi que l e p oete pro­ p tions du printemps (Géorgiques,
cede —, dégager une nocion plus universelle a paxtir ,illons de n'importe quel mauvais
des spécifications ec des déterminations plus concretes 'y 'v g.e ~~~ ~~ scriptions de l'aurore, de l'hiver,
qui précedent, et qui sont comme des exemples; mais , ainsi que d'autres exemples. Il
nous ne trouverions aucun autre point de convelgence s ce domaine, avoir grand soin de
que le concept d'imagination. Le paragraphe fournit <n,' o j o holie du ( x x 1x.

w gP ccl
done la raison pour laquelle il n'y a pas toujours de
'"
.

$ xxx i r . at poétique de représenter en meme


place poux une imagination, C'est ainsi si j'en crois
Horace, que « l'artisan qui sait représenter les angles ternps qu'une ii.. gination ce qui coexiste avec elle sous
le rapport de l'espace et du temps, on peut le démontrer
1. Hor., éP„2, 3, 99-100. ainsi : il est poétique de représenter les choses avec le
2. Perse, sat., prol. 13. plus de déterminations possibles, $ xvtu; or les déter­
3. Hor., ibid., 14-16.
4. Hor., ibis'., 16-19. 1, tbid., 32sq.

42 43
ESTH ÉTIQU E MÉDIThTIoNs PHILosoPHIQUEs

Or les affects suscités déterminent les sensations; done le et reproduire dans le bronze la souplesse d'une che­
poeme qui fait naItre des affects est plus parfait que celui velure» (ou qui sait représenter adéquatement, dans
qui est plein d'imaginations mortes, $ vm, Ix, et il e st son poeme, certaines imaginations)
plus poétique de fui re nattre des affects que de produire des
i rnagi nati ons autres. Échoue pour ce qui est du tout de l'ceuvre...
Je ne voudrais pas plus vivre avec un nez tordu
Il ne suffIt pas que les poemes soient beaux... Qu'etre en vue pour mes yeux noirs ou pour mes cheveux
noirs '.
Il faut encore qu'ils conduisent l'esprit de l'auditeur la ou ils
le souhaitent '.
$ xxx : La représentation de l'imagination partielle d'un
C'est la un caractere tout a fait remarquable, qui permet objet en fait ressurgir l'imagination totale, qui constitue
de distinguer tres facilement d'une part «les poetes done un concept complexe; celui-ci, s'il est confus, sera
semblables a des corbeaux, avec les poétesses sem­ plus poétique que s'il était simple, ( xxIII, Il est done
blables a des pies -' » et Homere d'autre part ; la plupart poétique, a l'occasion d'une imagination partielle, de repré­
du temps en effet ceux qui «ont promis de grandes senter l'imagination totale, qui a pl u s áe clarté extensive,
choses cousent a leur poeme tel ou tel morceau brillant $ XVII.
qui éblouit s, »
Horace ne condamne done pas tout a fait le recours $ XxxI : Ce qui coexiste sous le rapport de l'espace et du
aux imaginations; il nous faut néanmoins voir quelles tempsavec une imagination partielle appartient a la meme
sont ces choses dont, selon le poete, il faut user avec imagination totale qu'elle; il est done poétique de repré­
prudence, et qu'il cite pour aiguiser son propos : senter en meme temps qu'une imaginatIon partielle, les
imaginations claires (au point de vue extensif) de ce qui
C'est ainsi qu'ils décrivent le bois sacré et l'autel de Diane coexiste avec elle, $ xXX.
(imaginations l et 2) On trouve tres fréquemment, chez les poetes, des
Ou bien le Rhin (imag. 3), ou encore l'arc-en-ciel (imag, 4); descriptions du temps, par exemple de la nuit (V i r­
Mais ce n'était ni le lieu ni le moment pour cela 4. gile, Énéi deIV), du j o u r ( 4 ' Bu coli que), d u soir
(1"" Bucolique) ; on peut lire dans Séneque une descrip­
Nous pourrions maintenant, en nous conformant au tion d'ensemble des quatre saisons (Hipp., acte 3), et
( xxII — et p u isque c est ainsi que l e p oete pro­ dans Virgile des descriptions du printemps (Géorgi ques,
cede —, dégager une notion plus universelle a partir II, 319-345) ; les brouillons de n'importe quel mauvais
des spécifications et des déterminations plus concretes poete offrent des descriptions de l'aurore, de l'hiver,
qui précedent, et qui sont comme des exemples; mais de l'automne (etc.), ainsi que d'autres exemples. Il
nous ne trouverions aucun autre point de convergence faut toutefois, dans ce domaine, avoir grand soin de
que le concept d'imagination. Le paragraphe fournit se conformer au scholie du $ XXIX.
done la raison pour laquelle il n'y a pas toujours de
place pour une imagination. C'est ainsi si j'en crois $ xxxII : Q u 'i i soit poétique de représenter en rneme
Horace, que « l'artisan qui sait représenter les angles temps qu'une imagination ce qui coexiste avec elle sous
le rapport de l'espace et du temps, on peut le démontrer
1. Hor., éP., 2, 3, 99-100. ainsi : il est poétique de représenter les choses avec le
2. Perse, xát., prol, 13. plus de déterminations possibles, 5xv111; or les déter­
3. Hor., ibid., 14-16.
4. Han, ibid., 16-19. l. lbiá., 32 sq

42 43
ssTHÉTIQIrt HÉDIThTIONs PHILOSOPHIQUEs

minacions de lieu et de temps sonc numériques, ou cout quoi ceux qui f orment sous leur férule les diseurs
au moins spécifiques; elles donnent done aux choses une d'oracles exigent d'eux a si grands cris qu'ils recourenc
tres grande détermination; il est done poétique de tout
r aux analogies. Qu'il soic assurément tres facile de
represencer, ec done de déterrniner les imaginations en tomber sur des analogies, un exemple emprunté a
i ndiquarrt ce qui coexiste avec elles dans l'espace et le temps, Virgile (Én. livre 1), le rendra évident : il s'agit de
l'entrée de Didon dans le temple de Junon; le poece
$ XXXIII : La r eprésentation d'une imagination d'une décrir en cet endroit une femme qui, par l'extreme
cercaine espece ou d'un cextain genxe fait ressurgir les beauté de sa parure, surpasse son abondante escoxte;
autres imaginatiorrs de la meme espere ou drr meme genre l'ensemble de ces craits constitue un type spécifique,
g
si on represente ces dernieres en rneme temps que leur genre
dont releve également la déesse Diane; et voici que
ou leur espece, d'une part le concept qui surgi t est complexe
Diane sert aloxs comme analogie! Une analogie en eEec
et confus, done plus poéti que, $ XXIII, d'autre part l'espece n'esc pas un exemple, meme lorsqu'une personne en
ou le genre sont plus déterminés, et done leur représentati on est l'occasion, 5 xvII.
est plus poétique, $ XX, XIX,

$ xxxvl l : Les représerrtations des re~essont des imagi­


$ xxxIv : Si on représente confusément, en meme cemps
que l'imaginacion qu'on veut représenter, l'espece ou le nations, done sont poétiques, $xxvIII,
On en rencontre chez Virgile, Ovide et Tibulle (mais
gente, dont, avec d'aucres, elle releve, on obtient plus de
clarté extensive que si on ne le fait pas, $ xvI; de sorte en trouve-t-on chez les arbitres de la poésie pure?) ; il
qu'il est po étique de représenter le genre et l' espece dorrt, est done vrai qu'on sauraic les rejeter tout a fait, bien
qu'on aic tout lieu d'etre en colere concre les vision­
avec d'autres, releve l'imagination qu'on veut représenter,
naires en proie «au délire et a la coBre de Diane ' »
5 XVII.
au point de ne rien savoir proposer d'autre que des
incerprétations de reves, que l'occasion de leur poeme
$ xxxv : Si on représente, en meme temps qu'une cer­
soic un quelconque mariage ou le déces de quelque
taine imagination, ce qui appartiencau meme genre et A
la meme espece qu'elle — ec ce afin de représencer le genre obscur habicanc de ce microcosme.
et lnespece eux-memes-, la représentacion du genre est
IL

plus poétique que si l'on procede autremenc, $ xxxm. $ xxxv III : Plus la représentacion des imaginations est
Or il esc poétique de représenter le genxe ou l'espece en claire, ec plus celles-ci ressemblent aux idées sensibles -',
meme ternps que l'imagination qu'on veut représenter, de sorte qu'elles équivalent souvent a une sensation lége­
$ XxxIv. Il esc done tres poéti que de représenter, en nreme rement faible, Or il esc poétique de représenter les ima­
temps que l'imagination qu'on veut représenter, les imagi­ ginacions avec la plus grande clarté possible, 5 xvII. Done
nations du méme genre ou de la meme espece. il esc poétique de les rendre tres semblables aux sensations.

$ xxxv I : Les choses qui relevent d'un meme concept de $ xxxIx : I l r evient a la peinture de représenter ce qui
rang supérieur sont A+AI,OGvzs ; les choses analogues sonc est composé; et cene meme tache esc poécique, $ xxIv.
done de la rneme espece ou du meme genre. Il est done La xeprésentation picturale doit beaucoup ressembler a
tres poétique de représenter, en merne tenrps qu'une imagi­ l'idée sensible de l'objet qu'on veut peindre; et cecee
nation q u 'on v eu t r epréserrter, ce qui lui est analogue,
5 xxxv. 1. lbirl., 454.
Ceci permet également de comprendre clairement pour­ 2. Baumgarcen ne distingue pas « idée sensible» ec «sensacion».
(N. d, T.)


45
ESTHíTIQUE MÉDITATIoNs PHILosoPHIQUES

meme tache revient a la poésle, $ xxxvIII. Done poeme L'aSrmation que voici tire sa vérité de l'expérience et
et peinture sont analogues. $ XXX. du $ XXIX :

Une poésie est comme une peincure '. Ce qui entre par les oreilles stimule l'espric plus faiblemenc
Que ce qui s'oSre aux yeux, qui sont fideles,
Il nous faut en cet endroit, en xaison d'une sorte de Ec que ce que le speccaceur se raconce a lui-meme '...
contrainte herméneutique, concéder a celui qui compa­
rerait les difFérentes conséquences de nos propos que $ xLII : La rerognition confrcse d'une représentationest due
«poésie» esr ici employé pour «poeme», et qu'il faut a la mémoire sensible; elle est done sensible, $ 111, et
entendre par «peinture» non pas l'art de peindre mais poétique, $ XII.
son produit, Ce n'est toutefois pas la une raison pour
douter du concept authentique de poésie, que nous )X LIII : L' A D MIRATIQN est l' i n t u it ion, en u ne représen­
avons correccement défini et établi au $ Ix; pour ce tation, d'ccn grand nombre d'éléments clue de nombreuses
qui concerne en efFet les confusions entre des mots suites de nos perceptions ne contiennent pas.
presque synonyrnes, Horace et les autres poeces Nous nous accordons avec Descartes, qui définit l'ad­
miration comme «une subite surprise de l'ame qui
Onc coujours eu le meme droit d'oser ce qui leur plaic '. fait qu'elle se porte a considérer avec attention les
objets qui lui semblent rares et extraoxdinaires» ('Traité
$ XI. : C'est uniquement sur une surface que la peinture des passions, art. 70); nous avons cependant fait en
représente une imagination; sa tache n'est done ni de sorte d'ajuster cette définition a l a s u ite d e n otre
r eprésenter toute la si tuation, ni d e r e présenter le m o u­
démonstration, apres en avoir retixé les éléments qui
vement; cette tache est en revanche celle de la poésie :
) nous ont semblé superfius. Certains ont tenu pour une
lorsqu en effet on représente la situation et son évolution, erreur, en mettant a part le cas de l'ignorance, de juger
la représentacion de l'objet est plus riche, et done plus la rareté sufFisante pour qu'une chose soit admirable;
claire au point d e vu e extensif, que lorsqu'on ne les nous ne recommencerons certes pas le proces qu'ils ont
représente pas, $ xvI. Il y a d one davantage d'éléments intenté a Descaxtes; mais nous remarquons plutot que
tendanc a l'unité dans les images poétiques que dans les le terme d'extraordinaire sous-entend quelque chose de
images picturales. Le poemeest done plus parfait clue la r elativement inconcevable, Ce qu i n e nous a pas
pecnture.
empeché d'essayer d'indiquer avec clarté la double
origine de l'admiration.
$ xLI : Bien que les imagInations exprimées par les mots
et par le discours soient plus claires que celles qui s'ex­
$ xI.Iv : Pu isque la c onnaissance intuitive peut e tre
posent dans le visible, nous ne cherchons pas pour autant
confuse, elle peut aussi consister dans l'admiration, $ XLIII;
a aHirmer la primauté du poeme sur la peinture. En eEet
la représentatcon des ehoses admirablesest done poétkp~e,
la clarté intensive, qui donne a la connaissance symbo­
$ xm.
lique, qui s'efFectue par les mots, une primauté sur la
connaissance intuitive, ne contribue en rien a la claxté
extensive; or cene derniere est la seule poétique, $ xv11, $ xLv : No u s a vons coutume de concencrer notre atten­
XIV. tion sur ce qui contient quelque chose d'admirable. I.a
représentation confuse de ce sur quoi nous fixons notre
1. Hor., ibid„361.
2, Ibid.. 10. l. Ibid., 180-182.

46 47
EsTHÉ'rIQII E MÉDIThTIONS PHILOSOPHIQUES

attention a p lus de clarté extensive que la représentation


ginons que quelqu'un admire quelque objec, par
ur quoi nous ne fIxons pas notre anention, $ xvx. exemple une rnachine de guerre ingénieuse; quelqu'un
Done les représentations qui contiennent des choses admi­
d'aucre l'empechera de l'admirer en lui demandant s'il
rables sont p/us poétiques qrre eelles qui n'en corttiennent
n'a pas vu les memes Inachines, ou meme des rnachines
Pas.
C'est pourquoi Horace écric : plus ingénieuses encore, a Berlin ou a D r esde. Ce
ressouvenix, s'il a lieu, fera de toute fagon cesser l'ad­
miration.
Gardez le silence. Pretre des Muses,
Je chante des chants que jamais n'entendirent
Jeunes 6lies et enfants ' $ xLvxx : La représentation des choses admirables esc
poécique, 5 xLv; Inais a un autre égard elle ne l'est pas,
P eut-etre le meme theme se retrouve-t-il p o urvu )xx.vx. Il en résulte un con8it entre les regles, et la
on degage la pensée de l'auteur de sa forme allégo­ nécessicé de faire des exceptions.
rique, dans la vingtieme ode clu livre II, qui cornmence
ainsi : $ xLvxxx : Si done on doit représenter des choses admi­
rables, $ XLv, il faut néanmoins que leur représentation
Inhabituelle, mais non chétive, contienne certains éléments qui puissent faire l'objet d'une
Est la plume qui m' emporte' recognicion confuse; c'est-a-dire qu'il est tres poétique de
faire, dans les choses admirables elles-rnernes, un adéquat
On repliquera que cette afiIxmation concerne non le mélange du connu et de l'inconnu, XI XLVXL
contenu, mais la foxme du poeme Iyrique, auquel les
atins avant Horace ne s'adonnaient pas. Il peut e&ec­ $ xLxx : Puisque les mirarles sont des actes singuliers,
tivement en ecre ainsi; mais le contenu n'est pas poux leurs représentations sont tres poetiques, ( xxx; comme
aucant exclu du propos; et en admectant qu'il le soit, cependant ils se produisent tres rarement dans le regne
ce n'en est pas moins le caraccere admirable de la forme de la nature — ou tout au moins on les perqoit comme
elle-meme qui permet a Horace de susciter des repré­ tres rares —, ils sont des choses admirables, $ xLXxx; il faut
sentations poeciques, conformément au paragraphe. Et done les entremeler de choses connues et tres faciles a
puisque Horace avoue des le début qu'il est avide de reconnaitre, $ XLvxxx.
gloire, il estime que c'est pour le poete un titre d
g oire que de dire des choses « inhabicuelles» et « ui Qu'aucun dieu n'apparaisse, a moins que l'intrigue
n'ont jamais encore écé entendues», or nous ne voulons Ne mérite celle intervention '.
rien établir de plus.
De la notion du poeme, que nous avons exposéeau
$XLvx :: LaLú ore' l'l admiration
d surrnent, il y a beaucoup de $ Xx, découle la liberté de raconter des miracles. Cene
choses qui ne font pas l'objec d'une recognition confuse, liberté est attestée par d'innombrables exemples que
5 xLxxxet done font l'objet d'une representation faiblement fournissent les meilleurs poetes; elle semble cependant
poéti que, $ XLXX. dégénérer en licence lorsqu'elle se trouve dans un poeme
/
On peut egalement écablir a posteri ori que l'admiration qui avait pour seul buc d'imitex la nature, Car la
cesse quand une recognition confuse se produit, Ima­ nature n'a rien de commun avec les rniracles.
1. Odes, III, 1, 2-4.
2. Ibid., II, 20.
XX+f,, Ép. 2, 3, 191-192.

49
ESTHÉTIQUE MÉDITATIONS PHILosoPHIQUES

«:;.?
$ L : Les représentations con
f iases qui naissent de la di vision peut done en déduire la these absurde qu'il faut éliminer
et de la composition des imaginations sont des imaginations, i les descriptions du poeme. La vérité toutefois est autre :
et done sont poétiques, $xxrrr. B, C, D, etc., sont des représentations sensibles, puis­
qu'elles sont par hypothese confuses, $ Irr; done la des­
$ LI :Les objets de ces représentations sont ou bien possibles cription substitue a la seule représentation sensible A les
daiis le monde existant, ou bien imposribles, On peut nom­ représentations B, C, D, a utremenc dit plusieuxs repré­
mer ces derniers des INvENTIoNs, et nommer les premiers sencations sensibles. Ainsi, rneme si A devient tout a fait
des INVENTIONS VRAIES. distinct — ce qui toutefois arrive raxement —, il n'en reste
pas moins que le poeme, en faisant place a une descrip­
$ LII : Le s objets des inventions sont soit impossibles dans ?': '
.

tion, accroit sa perfection, $ vm.


le seul monde existant, soit i mpossibles dans tous les mondes
possibles. Nous dirons de ces derniers objets, qui sont $ LVI : I l y a , da n s les inventions hétérocosmiques, de
absolument impossibles, qu'ils sont UTQPIQUEs; nous nombreux éléments dont on peut supposer que les esprits
dixons des premiers qu'ils sont FIÉTÉRocos+IQUEs, Il n'y de nombreux lecteurs ou auditeurs ne les ont jamais
a done aucune représentation, pas meme confuse ou poé­ rencontrés, ni dans la suite de leurs idées sensibles, ni
tique, des objets utopiques. dans celle des imaginations qu'ils n'ont pas inventées, ni
dans celle de leurs inventions vraies; on suppose done
$ LIII : Seules les inventions vraies et hétérocosmiques sont que ces éléments sont admirables, ) xLIII. Si done les
poétiques, $ L, LII. inventions hétérocosmiques contiennent de nombreux élé­
ments pouvant faire l'objet d'une recognition confuse,
$ LIv : Le s D EscRIPTIQNs sont les énumérations des élé­ alors le mélange du connu et de l'incoiinu donne lieu a une
ments, quels qu'ils soient, que contient l'obj et de la repré­ représentation tres poéti que, $ XLVIII.
sentation. Si done on décxit l'objet d'une représentation C'est pourquoi Hoxace écrit ; « Je m'effoxcerai d'inven­
confuse, on repxésente un plus grand nombre de ses ter mon poeme a partir de ce que l'on connait ' », et
éléments que si on ne le décrit pas. Si on en fait une lorsqu'il veut enseigner l'art d ' inventer et d e f aire
DEscRIPTIQN coNFUsE, i.e,, si onfourni t des représentati ons
savoir ;
conf iises des éléments contenus dans l'obj et qu'on veut décri re,
celui-ci gagne en clarté extensive, et ce d'autant plus qu'il Ce qui convient ec ce qui n e convient pas; ou conduic le
y a d'éléments représentés confusément, $ xvI. Done les mérite ec ou conduit l'erreux;
descriptioiis confuses, surtout lorsqu'elles représentent un tres D'ou l'on tire ressource; ce qui nourric ou forme le poete ';
grand nombre délémeizts, sont extremement poéti ques, $ xvrL
il ordonne de « s u i vre l a t r adit i on » e t d e « r e rnettre
$ Lv : Le s descriptions con
f iises des idées sensibles,des Achille en scene», c'est-a-dire conformément au $ xvn,
i magi nations et des inventions vraies et hétérocosmiques sont
de reprendre les célebres personnages épiques dont
tres poétiques, $ LIV.
traitent les légendes. «Médée, Io, Ino, Ixion, Oreste»
Il est désorrnais possible d'éliminer un doute qui pour­
en sont des exemples, qui relevent du meme concept
rait ernbarrasser l'esprit pensant de la fagon suivante :
général de personnage théatral pathétique, Les mots
la description revient pax définition a distinguer, en un qu'emploie ensuite Horace sont explicites :
objet A, les éléments B, C et D, et done a représenter
A de fagon distincte; or ceci s'oppose au concept du 1. Ibid., 240.
poeme (cf. $ rx) et a ce qui en découle (cf. $ xrv) ; on 2. Ibid., 308-309.

5I
It»TH ÉTIQU E MÉDIThTIONS PHILOSOPHIQUES

Il faut mieux mettre en scene l'lliade celles qui sont vraies que celles qui sont hétérocosmiques,
Qu'exposer le premier des choses ignorées, et inédites '. sont dans certaines conditions nécessaires au poeme,
Quiconque a un tant soit peu feuilleté les ouvrages de
Nous savons qu'en cet endroit le poete parle de la rhétorique sait, nous semble-t-il, quel désaccord regne
comédie, ainsi que du banquet de Thyeste; mais puisque entre les poetes et les rhéteurs sur la question de savoir
la raison qui justi6e cene regle est, ainsi qu'on l'a déja si l'invention fait ou non partie des caracteres essentiels
démontré, universelle, la regle elle-mexne est également du poeme. C'est pouxquoi nous avons donné gain de
universelle, Quant a l' 1 li ade, elle sert i ci e n coxe cause au doute, en n'approuvant aucun des deux partis
d'exemple d'invention hétérocosmique bien connue. mais en déterminant de préférence les cas précis ou le
«L'invention d'un nouveau personnage» regoit le nom poete ne peut se dispenser d'inventer. Or l'expérience
d'audace -'. enseigne non seulement qu'il est possible d'inventer,
mais encoxe qu'il est assez souvent inévitable d'inven­
$ I.vII : Les inventions en lesquelles de nornbreux élé­ ter. Nous sommes en effet des parties, si petites soient­
ments se contredisent sont u t o p i q ues, et no n p as h été­ elles, de la cité de Dieu, et nous sommes par la obligés
rocosmiques, 11 I.tt, done dans les inventions poétiques, rien a consigner dans nos poemes des paroles destinées a
ne se contredit, $ t.ttt. exalter la vertu et la religion; cette obligation se main­
« Invente des choses qui s'accordent'», pour que l'on tient a travers presque toutes les vicissitudes des temps
puisse dire de toi ce que l'on dit d'Homere : (cf. la dissertation e De la fafon de propager la religion
par les poemes», faite a Helmstadt sous la protection
Il ment et mélange le vrai et le faux de telle fagon de Joh. Andr. Schmid) ; or les concepts qui indiquent,
Que le milieu ne contredit pas le début, ni la fin le milieu ~" de fagon parfaite ou imparfaite, la vraie perfection du
On ne doit pas demander de croire la fable quoi qu'elle dise, genre humain sont des concepts universels; il est done
Ni parler d'enfants qui sortent vivants du ventre d'un vampire tres fréquent que les poetes doivent parlex d'idées
repu :' universelles et peu déterminées. C'est ainsi que Horace
Toute description de cette sorte me laisse incrédule et m'écceure '. disait déja : «Les écrits socratiques pourront te servir
Les vieillards aussi condamnent ce qui ne sert en rien a édifier ~. d'exemple '. »
Il s'ensuit que des circonstances qui rendent des inven­
$ I.vllt : Si l'on veut donner une xeprésentation poétique tions vraies nécessaires peuvent se présenter; et cette
de n'importe quels objets philosophiques ou universels, possibilité vaut aussi pour les circonstances qui rendent
le bon sens exige de les déterminer le plus possible, nécessaires des inventions probablement hétérocos­
5 xvtn, de les envelopper d'exemples, $ xxtt, de les décrire miques. On le verra en pensant au fait que le poete
sous le rapport de l ' espace et du t emps, $ xxxtt, et écrit pour tout le monde, ou tout au moins pour des
d'énumérer le plus grand nombre possible d'autres élé­ gens qu'il ne connart pas; il ne connait done pas non
ments, $ I.tú; si l'expérience ne su%t pas, des inventions plus l'étendue de leur expérience; si done il imagine
vraies sont nécessaires ; et si 1 histoire meme n est pas des choses qu'il n'a pas inventées, mais dont le lecteur
assez riche, des inventions probablement hétérocosmiques ou l'auditeur n'a jamais eu l 'expérience, le public
sont nécessaires, $ I tv, t vtt. Done les inventi ons, aussi bien tiendra ces ixnaginations pour des inventions vraies,
$ I.t. C'est pourquoi l'histoire la plus récente qui fait
1. Ibid., 129-130. d'ordinaire l'objet d'une connaissance tres déterminée,
2. lbid., 126.
3. Ibid.. 119.
4. Ibid., u = 151-152; b = 339-340, c = 188; d = 341. l. Ibid., 310.

52 53
ESTHÉTIQUE IIÉDIThTIQNs PHIL osoPHIQUEs

porte le plus souvent préjudice au poece : elle contient Tu dois connaitre le comportement qui est propre a chaque
en e&et les écueils de la Aanerie et de la raillerie, ou age de la vie '.
tout au moins ne pexmet qu'a peine, ou meme pas du
tout, d'éviter le blame. A l'opposé, l'histoire ancienne C'est en efíet le comportemenc qui contient la xaison
ne fait jamais l'objec d'une connaissance suAIsamment qui fait qu'une action ou un discours sont décerminés
déterminée pour satisfaire aux exigences du style en tant que tels et non pas autres. Supposons que le
poétique (ainsi qu'on l'a déja démontré); le contenu contraire ait lieu :
de ses récits a done besoin d'une plus grande déter­
mination. Or ces déterminations qu'il fauc ajouter au Les Romains. qu'ils soient chevaliers ou plébéiens, éclateront
poeme, mais que l ' h istoire passe sous silence, ne de rire :
peuvent etre connues que si l'on connait clairement Si le spectacle plait aux acheteurs de pois chiches grillés et de
cout ce qui est r equis pour q u'elles soient vraies; noix,
rnais une telle connaissance n'est pas du d o maine lis ne l'admenront pas sans trouble, et ne donneronc pas le
premier prix '.
d'un encendement 6ni, de sorte qu'on ne peut que
deviner ces déterrninations, en s'appuyant sur d es
raisons tres peu nombreuses ec tres insuAIsantes; la En demande-t-on la cause? Il suAIt de relire le para­
véricé de ces déterminacions est done tres improbable; graphe. Nous ne nions pas qu'il soic juste de dire
mais cela revient a d ire qu'il est probable qu'elles qu'«il y a l o i n d e l a c oupe aux levres», et nous
n'existent pas, done qu'elles fassent parcie des inven­ n'interdisons pas qu'on introduise dans le poeme des
cions hétérocosmiques. actes imprévisibles; mais nous nous demandons sim­
plement ce qui est le plus poétique. Tout événement
$1.1x : Nous percevons que les choses pxobables se pro­ inattendu a sa raison, qui t o utefois était inconnue
duisent plus souvent que les choses improbables; done auparavant. I.a r epxésentation d ' u n tel événement
le poeme qui invente desfaits probables donne une represen­ contiene done des éléments admirables, $ uu, et done
tation des choses plus poétique que celui qui invente des poétiques, $ uv-Lv, Si l e cours de la narration fait
faits improbables, >I.vl. ensuite apparaitre la xaison du fait, le connu est alors
Si grand que soit le royaume des invenuons louables, mélangé a l'inconnu, et la représentation de l'événe­
son territoire ne s'en réduit pas moins de jour en jour, ment inanendu est plus poétique qu'auparavant, $ I.vIII.
parce que le domaine de la saine raison s'étend. On
ne saurait dire combien de fois les plus sages poetes $ I.X : I.a pRÉVISION est la re présentation du f istur; sa
du passé, en opposition au $ I.vII, ont mélangé a leurs design ation par des motsest la PRÉDIcTIQN ; si la prévision
ceuvres des inventions ucopiques, comme sont les dieux n'est pasfournie par la claire connaissance du lien entre le
adulteres, etc. On a commencé peu a peu a en rire, ec futur et ce qui le détermine, on paxle de PRESSENTIMENT;
a présenc on doit, quand on invente, évitex non seu­ la désignation du p ressentiment par de s mots est la P RQ­
lemenc les concradiccions Aagrantes, mais aussi le PHÉTIE.
manque de raisons explicatives, ou encore l'irracionalité
des e&ets; c'est fréquernment que le poete s'écrie : $1.XI : I.e futur est ce qui sera; il peut done etre abso­
lument déterminé; done ses représentations, c'est-a-dire
Si tu as besoin d'un public admiratif qui actende la chute du
rideau, 1. Ibid., 154-156.
Et reste assis jusqu'a ce qu'on lui dise d'applaudir, 2 Ib<d l l3 et 249 250

54
ESTI-IÉTIQUE MÉDITATIONs PHItosoPHIQUES

les prévisions, $ I.x sont singulieres; elles sont done tres ainsi qu'il arrive souvent, tres adroitement utilisé aux
poétiques, $ XIX. fins de la religion chrétienne par Sarbievius, le chef de
file incontestable des jeunes poetes lyriques : sa tres
$ I.ZII : S i le l ien entre le fait a p r évoir et ce qui l e belle invention montre Noé voyant l'avenir depuis son
détermine est indiqué de fagon a pouvoir etre clairement arche et prophétisant qu'on lui vouera plus tard un
vu par l'auditeur ou le lecteur, il est démontré que ce culte religieux, ainsi que d'autres faits qu'aujourd'hui
fait aura lieu. Le raisonnement est alors distinct, ce qui nous savons sans esprit prophétique ((Zuvres lyriques,
est tres peu poétique, $ xIv; les prévisions poétiques sont I, Iv, ode 27). C'est de la meme fagon par un pieux
done les pressentiments, et les prédictions poétiques sont les mensonge qu'on a voulu faire croire a la postérité
prophéties, $ I.x. Done ce qui est prophétique est poétique, «qu'on lisait dans le livre de la Sybille ' ».
$ LXI.
$ Lxv : Le lien qui est entre les représentations poétiques
$ LXILI : Si la connaissance du futur n'est ni naturelle ni doit contribuer a la connaissance sensible, $ vII, Ix, done
supranaturelle, ou si elle n'est pas autant déterminée que il doit etre poétique (XI.
1 e poeme en a besoin, on retrouve alors, dans le domaine
des prophéties, la nécessité conditionnelle d'avoir recou s La faqon dont les mots se suivent et s'assemblent a beaucoup
es inventions, Le $ Lvlli a v a it d é m o n t ré q ue ce recours d'importance '
était nécessaire principalement dans les récits historiques.
$ LxvI : Ce dont la représentation contient la raison su f­
$ LxIV : Les i nuentions des prophéties ne doi uent en rien se f isante des autres représentations présentes dans un discours,
contredire, $ Llv, et doivent pré férer le probable a l'impro­ snais n'a pas sa raison suPsante en d'autres représentati ons,
bable, $ I.x, est LE THEME.
Il sied tout particulierement au poete de prophétiser;
c'est pourquoi l' Écriture elle-meme, dans un assez grand $ LxvII : Si plusieurs themes sont donnés, ils ne sont pas
nombre de ses prophéties, se piait a la poésie. Mais il reliés; supposons en effet que A soit un theme au meme
n'en est pas moins dangereux de prédire des choses titre que B; s'ils sont reliés, c'est ou bien que la raison
dont on ignore ce qu'elles seront : si la prophétie est suksante de A est en B, ou bien que la raison su6sante
démentie par l'événement, elle sera pitoyablement tour­ de B est en A; done ou bien B ou bien A n'est pas un
née en dérision. Que doivent done faire les poetes? Les theme, $ I.xvI. Or nous savons déja que le lien est poé­
plus avisés font au norn d'autrui des prophéties sur tique, $ Lxv; done le poeme qui n'a qst'un seul theme est
des événements qui ont déja eu lieu au mornent ou plus parfait que celui qui a plusieurs themes, $vIu, XI.
ils parlent, tout en faisant comme si ces prédictions Ceci nous permet de comprendre l'akrmation d'Ho­
avaient été faites avant qu'aient lieu les événements en race;
question, Prenons l'Énéide de Virgile. Que n'y pro­
phétise Hélene? Que n'y prophétise Anchise dans les Quei que soit le sujet (c'est-a-dire l'objet que tu as pour
Champs-Élysées? Que n'y p rophétise auparavant la fin ultime de représenter), il d oi t a v oit simplicité et
Sybille de Curnes? Et que ne prophétise Vulcain en unité '.
gravant le bouclier? Horace fait prédire a Nérée l'issue
de la guerre de Troie : il savait en effet qu'il pouvait
inventer des prophéties déja confirmées par l'événement l. luvénal, sat., 8, 126.
2, Hor., ibid., 242.
qui les avait suivies. Ce procédé d'Horace a meme été 3. Ibid., 23.

56 57
ESTH ÉTIQU E MÉDITATJOHS PHilOSOPHIQUES

$ LXVIII : Il e st poétique que le theme déterrnine les idées $ LxxI : La regle générale de la claire méthode est la
sensibles et les imagirrations du poerne qui ne sont pas des suivante : les represerrtations poétiques doivent se succéder
themes; en effer si le theme ne les détermine pas, elles ne de fafon a ce que le theme soit peu a peu représenté avec
ui sont pas reliées; or il est poétique qu'il y ait un lien, urre clarté extensive de plus en plus grande. Puisque le
5 LXV. theme fait l'objet d'une présentation sensible, $ ix, on a
Nous avons désormais 6xé des limites ec mis un frein pour but sa clarté extensive, ) xv11; or, si les représen­
a l'imagination ainsi qu'a la licence effrénée des esprits ; tacions qui viennent d'abord le représentent avec plus de
on pouvait en effer en craindre l'abus au vu des para­ clarcé que ceiles qui viennent ensuite, alors les représen­
graphes précédents, qui non seulernent permettent au t ations qu i v i e n nent e nsuite n e c o n courront p a s a l e
poeme les imaginations et les inventions mais me représencer poétiquemenc; e lles doivent p ourtant y
lees exigent pour sa perfection, Nous voyons en effec concourir, $ Lxvi li ; d o n e le s representations qui v ie nnent
que, meme lorsqu il s agit de représentations qui, consi­ les dernieres doivent donner au theme plus de clarté que les
d érées abstraitement, sont t ou t a f ai t v a l ables, il f a u t representations qui viennent les premieres.
malgré tout rejeter, lorsqu'on construit l'ensemble, toute Les Anciens pensaient avoir le droit de rire des poetes
i ée sensible, toute invention et toute imagination «qu i cycliques, parce que ceux-ci négligeaient cette regle de
ne servirait pas l'intention 6nale [le themej ec ne s'
Sy méthode des le tout début de leurs poemes; a peine
adapterait pas exactement ' ». en effet ont-ils taillé leur plurne que : «Les montagnes
Il y a longtemps qu'on a observé que le poete est une accouchent '. » Qui ne condamne « la monstrueuse
sorte de démiurge ou de créateur; le poeme doit done emphase de ceux qui éructent des vers sublimes '» ec
etre pour ainsi dice un monde. Il faut done d'apr's done l'inspiration, a peine se sont-ils baignés dans la
analogie, tenir a son sujet pour vrai ce que les phi­ fontaine d'Hippomene -" (refuge jusqu'alors sur), «pro­
losophes tiennent pour évident au sujet du monde. fere des paroles ampoulées et des m ots i n t e r m i ­
nables 4»? Nous n'accablerons pas une fois encore
$ I.xIx : Si les représentations poétiques qui ne sont pas Lucain, Stace et d'autres ; ils ont déja été échinés, pour
des rhemes sont déterminées par le cheme, elles sont reliées ce défaut, par de nombreux critiques. Il nous semble
au theme, et sont done reliées entre elles; e11es sesuccedent préférable d'une part de donner la raison pour laquelle
done comme la cause et l'effet; on peut done observer leurs poemes commencenc de la faqon maladroite qui
qu'elles se succedent d'une fagon semblable, de sorte qu'il est la leur ; d'autre part d'étendre la regle contre laquelle
y a un ordre dans le poeme. Or il est poétique que les ils ont buté a la marche du poeme dans son ensemble.
représentations poétiques qui ne sont pas des themes soient Il faut parcout observer ce qui, au jugement d'Horace,
reliées avec le theme, $ Lxvill; done l'orare est poéti que. donne a Homere un mérite si grand :

$ I,xx : Puisque l'ordre dans la succession des représen­


tations se no m me la m é t h o d e, la m é t hode est poétique, La meilleure fae;on est celle de celui qui ne faic rien a contre­
cemps,
$ Lxix; nous nommerons la méthode poécique, en accord
avec le poete qui impute aux poetes le souci d'un «ordre Dont le but n'esc pas de changer la lumiere en fumée mais de
faire jaillir la clarcé de la fumée,
clair -" », la cLAIRE MÉTHoDE '.

l. Ibid„1 9 ó . 1. Hor., ibid., 139. ee


2. Ibid., 41. 2. Ibid., 4ó7.
3.. D a n s l 'expression «méthode claire», «clair» traduit l'adjectif e[
3. Cf. Perse, Sur., I.
luridus qui signifee llttéralement « lumineux», (lel. d, T.) 4. Hor., ibrd., 97. e j.

ó9
ESTHÉTIQUE MFDIThTIONS PHILOSOPHIQUES

Pour dévoiler ensuite de magnifiques prodiges,


aussitot», parce que le poeme comporte un ordre et
Tels Antiphates et Scylla, Charybde et le Cyclope ',
une méthode; or on ne peut presque pas penser d'autre
méthode que celles que nous avons citées ou que celles
Qu'on dégage ici les significations authentiques des qu'on obtient en les assemblant : c'est de toute faqon
expressions impropres, et il sera clair que le poete
conformément a l'une d'elles qu'il faut relier les élé­
désigne la regle exposée par le paragraphe, bien qu'il
ments du poeme; «et on differe pour le rnoment»
en restreigne la portée aux exordes des poemes. On
telle chose puisque ce qui suit d'un autre ordre de
peut en outre signaler la regle de l ' ordre, qui est pensées est plus utile a la perfection du poeme, et done
analogue a cette regle-ci et se formule ainsi . les choses
plus poétique. Nous concédons que Horace n'avait de
se succedent dans le monde pour manifester la gloire notions disrinctes ni de la claire méthode ni des autres
d u créateur, qui est ainsi le therne supreme et ul t i m e
m éthodes; ce n ' est t o u t efois pas l a un m otif pour
d'un poeme immense, si on peut nommer le monde
douter de la légitimité de notre interprétation : il nous
ainsi, suffit en effet que nos concepts représentent les memes
objets, bien qu'ils le fassent peut-etre plus distincte­
$ Lxxu : Parmi les représentations coordonnées (confor­
ment (cf, W'o16; Log. lat., $ 929),
mement au $ Lxl x) , c ertaines peuvent etre unies comme
les prémisses avec les conclusions, d'autres comme le
$ LXXIV : Le DISCOURS qui ne comprend rien qu on puisse
semblable avec le semblable et le connu avec le connu, enlever sans nuire a son degré de per
fection est INTRINsE­
d'autres en6n selon la loi de la sensation et de l'imagi­
QUEMENT ou ABSOLUMENT BREF. Puisqu'une telle brieveté
nation; do ne ja v réthode des historiens, celle du bel esprit
doit etre lefait de tout discours, ejle doit aussi etre le fait
et celle de l a r a i son sont, dans le do ntaine de la c l a i r e
du poe~ne, $IX.
ntéthode, possi b/es.
Et pourtant

$ LxxIII : Si les regles de la méthode de la mémoire ou Les paroles courtes ont souvent déja
du bel esprit sont contraires aux regles poétiques (cf. Décidé de la chute ou du succes des mortels '.
p. ex, 5 LxxI), mais que les regles d'une autre méthode
s'accordent avec ces dernieres, il est poétique de passer Nous présumons que c'est ce meme concept de brieveté
d'une de ces tnéthodes a l'autre, $ xI, que Horace avait a l'esprit lorsqu'il disait : « Quoi que
C est ainsi que nous comprenons ce passage ou Horace, tu enseignes, sois bref-'», et qu'il ajoutait aussitot :
quoique en hésitant, donne au sujet de l ' ordre les «Tout ce qui est superflu est rejeté par l'esprit trop
préceptes suivants : plein' »; il o p posait alors, assez manifestement, le
«superflu» et la «brieveté», H est meme possible de
Le mérite et la beauté de l'ordre, a moins que je ne me trompe,
concevoir, a partir de cette déflnition de la brieveté,
Consistent en ce qu'on dit aussitot ce qu'il faut dire aussitot,
Et qu'on di%te beaucoup de choses qu'on tait pour le moment '. comrnent il se fait que « ... Celui qui s'efforce d'etre
bref / Devienne obscur 4» ; il refuse en effet le moindre
«Ce qu'il faut dire» est ce qu'exige la méthode qu'on mot de trop, et done remplit son discours d'idées au
point qu'il est impossible de distinguer chaque idée
a auparavant suivie, et qui peut etre celle de l'esprit,
celle de la mémoire ou celle de la raison. On le «dit 1. Sophocle, Électte, 415-416.
2. Hor., ibid., 335.
1, 1bid„140 sq. 3. ibid.. 337.
2, lbirl., 42-44. 4. Ibid„25-26.

60 61
ESTHÉTIQUE hIÉDITATIQNs PHILosoPHIQUEs

une de 1 autre, ce qui produit l'obscurité. La brieveté «Le milieu de l'histoire» s'oppose aux «deux ceufs
extrinseque ou relative n'est nécessaire ni pour chaque de I.éda, d'ou vint la guerre de Troie ' » et qui sont,
sorte de discours ni pour chaque sorte de poeme;
bien que de loin, reliés aux autres événements, de sorte E
lorsque cependant elle constitue un élément propre a
que celui qui ne se soucie pas de brieveté pourrait y
une cerraine sorte de poeme, comme c'est le cas par trouver l'occasion d'un récit, Ce que H orace dit a
exemple des épigrammes, elle doit émaner des dis­ propos de Homere, on pourrait le dire a propos de
positions et des déterminations spécifiques a cette sorte Virgile en considérant le début de l'Énéide :
e poeme. Mais il n'entre pas ici dans nos intentions
de nous consacrer a ce probleme.
A peine hors de la vue de la Sicile, en direction du large, etc.
$ I.XXV : Le s r eprésentations non pnétiques et
faiblement
reliées peuvent faire défaut a un poeme sans nuire a son Il en est de rneme de la.plupart des poetes comiques :
degré de perfection poétique; il est done poétique qu'elles leurs personnages principaux commencent, si l'on fait
fassent défaut, $ I.XXIV. abstraction du prologue, comme si tout le nceud de
C est la le conseil que donne Horace, de fagon poétique, l'histoire était déja connu — ce qui, d'apres le $ Lxv,
en prenant Homere, $ xxII; il le loue en effet de est particulierement util e,

Laisser de coté ce qu'il ne croit pas pouvoir fa'rie


b rilrler
'l [rendre plus clair au point de vue extensi jJ $ Lxx v I I : Le s motsfont partie des éléments constitutifs
du poeme, $ X; tls doivent done etre poétiques, gxI, Ix.
Nous pouvons constater dans lesNétamorphosesd'Ovide
que le po ete tr averse certains récits sans s'y enfoncer, $ LxxvIII : Les éléments constitutifs desmots sont ; 1) le
n e les mentionnant que de trois mots a peine ' 1 son articulé¡ 2) la signification. Plus ces deux éléments
ouleur et a l'indignation des enfants qui voudraient sont poétiques, et plus le poeme est parf ait, $ vil.
voir s'accumuler les récits de vieilles femmes.
$ LXXIX : Le mot impropre a un sens impropre. Or les
$ LXXvI : I l est de bon sens de laisser dans un poeme
termes impropres sont la plupart du ternps des termes
certaines choses de coté, $ Lxxv; or celui qui voudrait
propres pour une représentation sensible; ils constituent
exposer tout l'enchalnement d'un t h eme historique serait
done des tropes poétiques : 1) parce que la représentation
tenu d'embrasser par la pensée une partie du m onde
ajoutée par le trope est sensible, done poétique, $ x, xI;
extraordinairement grande, pour ne pas dire toute l'his­
2) parce qu'ils fournissent des représentations complexes
toire de toutes les époques; il est done poétique de laisser
et confuses, $ xxlll.
de coté certaines déterntinations et certains rapports trop
,,","E
loi ntai ns.
P
C est ce que fait H omere, c'est-a-dire le tres grand 'Pj $ Lxxx : Si la représentation que doit communiquer le
poete; Horace en témoigne ; » poeme n'est pas sensible, et qu'elle est exprimée par un
terrne impropre, qui est en meme temps le terme propre
Il se bate toujours vers le dénouement, et ernporte le lecteur pour une représentation sensible, de la nait une représen­
AII milieu de l'histoire, comme si elle lui était familiere '. tation complexe; or celle-ci est confuse, puisque ce n'est
pas une représentation sensible simple q
ui lui est anachée ;
l. lbiá., 148-i49.
l. Ibid„1 47.
.„d

EsTH É11Q UE ;I Ã:.


MEonhTIONs PHILosoPHIQUss

done i l est poéti que ae comtnuniquer lesrepresentations non


sensibles au moyen ae termes impropres, Marrucin» pour un idiot, «un Népos» pour un ami
Le concepe que nous aurons en vue aussitot que nous de luxe, «u n M e n t or » p ou x u n f a b ricant d ' ustensiles
essayerons d'exprixner la d ouceur, sera propre ou a faire le pain, «un Codrus» pour un envieux, un
impropre. Le premier concept n'est pas poéeique, $ XIV « Irus» pour u n p a uvre, etc,
le second ese celui que Saxbievius expose de fa t;on
appropriée lorsqu'il écrit : $ LXXXV : L ALLÉGORIE est une sui te de métaphores reliées;
.:"-'
",' ::;- il y a done en elle d'une part des représentations dont
Mon propre visage s'adoucit ' chacune est poétique, d'autre pare une cohérence plus
: ,-g'':.":,
.: ­

Et Midi resplendit : sa face ese sans nuages. ' grande que lorsque ce sont des métaphores hétérogenes
Et celui qui répand ses bienfaits sux toutes choses qui se rencontrent. Done l'allégorie est tres poétique, $ Lxv,
iM'est pas caché par des rtuages de colere; VIII.
Lui qui nous est plus cher que l'étoile du soir,
Il tnortcre un beau visage en l'arc-en-ciel rosé ',
.:,',::„.,;:.;:.' $ I.xxx v I . " L e s é p i t h etes d o nnent u n e r e p résentation
:: = =
.;:;:::"':complexe de leurs substaütifs, done les épithetes non dis­
$ I.xxxI : Si l i d é e q u'on veut communiquer est moins
­

. '- : : ; : : - : . .

. tinctes sont poétiques, $ xxIII.


poétique que celle a laquelle renvoie en propre une expressi on
ftgurée, il est poétique de préférer le tenue impropre (fig
au tenme propre, $ LXXIX.
uré) $ LXXXVII : Les ÉPITHETES OISEUSESdésignent des qualités
dont ia representation est tres peu liée au theme, done il
$ LxxxII : P uisque les représentations claires sont plus est poétique déviter les épithetes oiseuses, $ LXXV. Les ÉPI­
poétiques que les représentations obscures, $ xIII, il est THETES TAUTOLOGIQUES déssgnent la m e me qualité q ue
poétique d'évi ter l'obscurité dans les expressions tgurées et celle que contient et fai t connaztre le concept du substantif;
f
done d assigner meme a leur nombre une limite déterminée
A I .'.': ;" elles s'opposent a la brieveté, $ I.xxlv il est done poétique
­

par la clarté. de les évi ter.

$ LxxxILI : Les termes métaphoriquessont impropres, done $ LxxxvIII : Puisque lesépithetesdésignent des repxésen­
poétiques, $ LxxIx , et sont en m eme texnps, en vertu du tations, la réAexion peut parf aitement en découvrir e n
tj xxxvI, tres poéeiques. C'est done a bon droit qu'on les suivant les regles que nous avonsfournies ci-dessus au sujet
utilise plus souvent que les autres tropes. des representations poétiques en général.

$ LXXKIV : Le s synecdoques qui util i sent l'espece pour le $ LxxxIx : Les noms propresdésignent des individus, or
genre et l i nái vi du pour l'especesont des termes impropres, ceux-ci sont des sujets txes poétiques; les noms propxes
done poétiques, $ I.xxIx, et sont en meme temps, d apres sont done eux aussi poétiques, $ xIx.
les $ XIx et XX , tx es po étiques. C'ese done a bo n d ro it
qu'on les emploie plus souvent que les autres.
$ x t: : Puisque la recognition confuse d'une représentation
On dit par exemple : «un T iphys» pour un marin, est poétique, $ xLII, et que les noms propres isolés done
« un Palinure» p ou r u n p i l o t e , « u n S u Renus» p o u r on ignore la valeur foumissent un nombre insufhsant
celui qui s'aixne lui-meme et aime ses ceuvres sans d'objets de pensée, et done n'excitent pas l'admixauon,
avoir de rival, «un Chrémes» pour un avare, «un $ XLm, il est poétique d'éviter d'employer beaucoup de noms
propres inconnus, $ XIII.
1. Matthias Casimir Satbievius, Lyri<uo< Libri IV, llvte I, ode 17,

65
ESTHÉTIQUE MÉDITATIQNs PHILosoPHIQUEs

$ xcI : Les nzots,en tant que sons articulés, appartiennent nouvelle, et le poeme manque totalement son but, $ v;
au dornaine de l'audible, done produiserzt des idées sen­ done il est poétique de donner a l'ouie le comble du plaisir,
sibles. : »u:­-,'"";:-':::.:": $ XCIV.

$ xcII : O n no m m e J U G EidiENT DEs sENs le j ugernent ~ :;.".. $XCVI : Le p oeme, en t a nt q u e s ui te de sons articulés,
conf izs qui porte sur la perfection des oj bets sensibles. On =,:=
,;:.;-,'':, suscite le plaisir de l'ouie, 5 xCII, xcI; il do it done, en
attribue ce jugement a l'organe des sens qui est affecté -:-',:,':,'-'!", tant que tel, avoir de la perfectiorz, $ xcII, et qui plus est
par l'objet sensible dont on juge. -: j: une perfeCtiOn supreme, $ XCIV.
On nous permettra de désignex ainsi ce que les l'ranas
nomment « le gotit », et qui s'applique au seul domaine -":":::
,-„"::::" i:ttcvtt : O n p eu t f ectqetuent dédtdre de ce qui p récede
du sensible. Qu'une faculté de juger soit attribuée aux =:„
::;;. que la pureté, la constxuction syrnétrique et l ' o rnement
sens, c'est ce que montxent aussi bien la dénomination -::::-':::: des ifgures sont des éléments nécessaires du poeme; mais
qu'utilisent les Frangais que celles qu'utilisent les :.'::.":.-:';-'puisque ces élérnents sont communs au poeme et au
Hébxeux (ta arrz et rikh), les Latins («parle pour que '

,discours sensible irnparfait, nous pouvons aisément passer


- " - " : : :

je te voie», ou voir signifie juger) et les ltaiiens (« le ,.;:;"::


:,:': ;outre, ahn de ne pas dépasser notre but. Nous ne dirons
peuple del buon gusto») ; au point qu'on utilise meme "

,done rien de la qualité du poeme en tant que suite de


- ; '

certaines de ces fagons de parler pour parler de la -'$:'".,:sons articulés : nous ne dirons pas pourquoi il faut évitex
connaissance distincte. Nous ne voulons toutefois pas "+'-::'.'les voyelles contigues, les élisions trop fréquentes, et les
aller jusque-la : il suffit qu'il ne soit pas contre l'usage .;<-::::.allitérations. Toute sorte deperfecti orz qui se rencnntre dans
d 'attribuer aux sens un j u g ement confus, et qu i plus +..",':,:,"lestquali tés des sons arti culés peut etre nommée EUPHoNIE
est du aux sensations. .=-'.:::;(terme emprunté, sauf erreur de notre part, a l'école de
-'-;;.'
',':Priscian),
;".
$ xcIII : Lej ugemerztde l'ouie est soit affirmatif soit négatif,
$ xxxI, le jugement affirmatif produira le plaisir, le juge­ ~,=",'$ xcviii : LA q ue xi IÉ D'IINE SVI.I.AEE est ce qui en elle
ment négatif produira le déplaisir; l 'u n et l ' autre sont en =:== ."-'--'' ne peut etre connu sans la preseizce simultanée d'une autre
effet déterminés par une représentation confuse, > xcII, i.: syllabe. Il n'est done pas possible de connaztre la quantité
done sensible, $ III, et poétique, $ XII; il est donepoétique partir des durées sonores des lettres de l'alphabet.
de susciter le déplaisir ou le plaisi r de l'ouie, $ xI, 4"..:„'::;,;': 'Quelques philologues hébreux jugent bon d'attribuer
'
':"aux syllabes une quantité dé6nie d-'apres la mesure
. " ; :-. '­

$ xcIv : Plus l'on constate d'harmonie ou de discordance, =:-';::.::::" correspondante des durées sonores des lettres; il ne faut
plus le déplaisir est grand ou plus le plaisir est intense. :-:;-::=­ ,'cependant absolument pas confondre cette notion de
t : ;.'::::: . '

Tout jugement des sens est confus, ( xcII; si done un ;;:,':": : quantité avec la notre. Christian Ravius dit explicite­
jugement A observe plus d'harmonie ou de discordance ment dans son Orthographe hébraique (chap, II, $ 19) ;
qu'un jugement B, i l sexa plus clair au point de vue =:-.-",,:":, «Longueur et brieveté des syllabes sont a comprendre
extensif que B, $ xvI done plus poétique, $ vm. Il est ;l:':;,".::ici
::. comme purement orthographiques, et non comme
done tres poétique de dorzner a l'ouie le comble du plaisir ,::::,::;::;-::::prosodiques, afin que petsonne ne se trompe o u n ' i n ­
ou du déplaisir. ';::.-'.;:::::::-duise autrui en exreur. » C'est en vertu de cene quanuté
;;;::.;"-! 'orthographique, dont nous n'avons pas ici a fournir le
$ Xcv : Si on d onne a l 'ouie le comble du déplaisir, .=":::, ;-:".'c;-:oncept distinct, qu'on affirme l'égalité des syllabes de
l 'auditeur d é t o u rn e so n a t t e n t ion ; o n n e p e u t d o n e "-„':.:',;::.la
:,:; langue hébraique; la quantité poétique que nous
communiquer aucune, ou presque aucune représentation ­
.:-''::,-"'avons dé6nie ne permet quant a elle absolument pas

66 67
EsTH ÉTIQUP MÉDITATIONS PHILOSOPHIQUES

un tel enseignement, a moins qu'on n'enseigne des — ajoutons : et le sixieme pied, sans quoi on obtiendrait
affirmations completernent fausses. un scazon ', mais en ce cas le cinquüme pied ne bouge
pas. On obtient ainsi le schéma des substitutions pos­
$ xcIx : Si, en parlant, ott donue a chaque syllabe sa sibles :
quantité, on SCANDE.
U — U — U — U — U­
$ C : Si, lors de la scansion, la durée d'une syllabe A égale
la durée d'utte syllabe B plus la durée d'une syllabe C, ort
dit que A est lorsgue, et que C et B s out breves. Il su%t done de substituer progressivement deux breves
La durée est, chez les grammairiens, l'espace de temps Uu a une longue ( — ) pour obtenir toutes les licences
nécessaire pour prononcer une lettre; puisqu'il s'agit métriques. Kn premier lieu, les pieds pairs ' admettent
désormais uniquesnent des syllabes, nous entendons le remplacement de la derniere syllabe longue par deux
par durée d'une syllabe l'espace de temps nécessaire breves, ce qui donne le tribraque (uuu). Ensuite, les
pour prononcer cette syllabe; done, dans la scansion, pieds impairs ' admettent le remplacement de la pre­
la durée d'une syllabe est égale a l'étendue de temps miere syllabe longue par deux breves, ce qui donne
qu'exige sa quantité. Mais on ne peut le savoir qu'a l'anapeste (uu — ), et de la seconde syllabe longue par
la condition de prendre une quelconque durée de syl­ deux breves, ce qui donne le dactyle ( — Uu) quand la
labe pour unité; cette syllabe est breve; le double de premiere est longue, etdonne le tribraque quand la
sa durée donne une longue. D'ou l'on peut tirer ce premiere est courte. « L ' anapeste et Ie dactyle ne font
corollaire : on peut, sans changer Ia quantité de durée pas partie des pieds pairs, puisque le spondée n'en fait
nécessaire a la scansion, remplacer A par B + C. Aus­ pas non plus partie», ainsi que l'enseigne Hephestion
sitot dit, aussitot fait. Voyons, dans le simple schéma au sujet de la métrique. On peut meme trouver le
du vers Iambique sénaire ', comment on peut en expli­ procéleusmatique (uu uu), mais l'usage s'y oppose, Les
quer toutes les licences : considérations précédentes permettent également d'ex­
pliquer les licences métriques du vers trochaIque, de
U -/u -/u -/U -/u -/U -/ donner a partir de la la raison pour laquelle il arrive
de voir certains hexametres commencer par un anapeste,
«Pour parvenir a l'oreille avec plus de lenteur et un peu pIus et enfin de dire s'il y a d'autres licences possibles. De
de poids, tels sujets d'étude sont en outre d'une grande utilicé
Il accueclle en son seiII Ies lourds spondées, pour l'éducation rationnelle des enfants, et servent a
Avec bienveillance et patience, sans aller coutefois jusqu'a leur
habituer les esprits enfantins a se tourner vers des sujets
abandonner, serreux.
En bon compagnon, Ie deuxieme ec Ie quatrieme pied '...

$ c I: Si l e s syllabes loitgues et breves sont mélangées de


I, Le Tambique sénaire lacin, qui équivauc au crimécre Iambique fagon a produire le plaisir de l 'ouie, une MEsvRE est
des Gcecs, escun vers de six pieds;Ie pied fondamencal escl'Tambe, présente dans le discours.
composé d'unesyllabe breve ecd'une syilabe longue (U -) ; le spondée,
qui peuc lui eccesubscicué en cercains endroics, se compose de dcux 1. Tcimécrealambique done le decnier pied esc un crochée (- v) ou
syllabes longues ( ­— ). Baumgaccen vise a expliquer commenc la un spondée. (N. d. T.)
subscicucion du spondée a l'Yambe aucocise couces Ies auccessubsci­ 2. Il s'agic des yambes (u-), qui sonc «pedcs» pac leur sicuacion
cucions.(N. d. T.). aux pieds done la posicion esc désignéepac un chiRre pair. (N d. T,)
::;:,.2. Hoc„ ibid., 255-258, 3. II s'agic desspondées.(N. d. T.)

68 69
ESTHÉllQUE MÉDIThTIQNS PHlLosoPH lQUFB

Il nous a semblé préféxable, a propos d'une chose dont $ Cu : La mesure donne du plaisir a l'ouie, $ CI, done est
l'existence meme est souvent mise en doute, de donner poétique, $ XCV,
une définition réelle plutot qu'une définition nominale.
C'est maintenant l'expérience que nous faisons juge. Si c
$ CnI ; La mesure qui produit te plaisir ae l'ouie en sou­
la mesure relevait du gout, $ xCII, qui disputerait a mettant toutes les syllabes du discours a un o r d re e st l e
son sujet? I.'expérience des autres — parrni lesquels METRE; la mesure qui cono tionne ce meme plai si r par
Cicéron, qui les vaut tous — est sufflsamment conforme l'intennédiaire de certaines syllabes settlement, dont kc suc­
a nos vues; au point que, de l'avis de Cicéron lui­ cession n'est pas soumise a un ordre fixe, est le RYTHME.
mime et de la foule des autres grammaixiens, la lnesure Puisque done les élérnents qui contribuent au plaisir de
ne dépend nullement de la seule disposition diverse l'ouIe sont plus nombreux dans le metre que dans le
des syllabes accentuées, mais bien plutot de la longueur rythme, le metre fournit une plus grande abondance de
et de la brieveté des syllabes, sans tenir compre de leur plaisir que le rythme; done le metre est poétique, $ xcv.
accent; la différence de longueur des syllabes n'apparalt
certes pas distincternent lorsqu'on ne scande pas, mais $ cIv : Le DIscoURs EN vERs est áisyatpog (soumis a un
elle est toutefois confusément per~e par l'esprit, et rnetre), ou encore lié; done le fait u"etreécrit en vers
d one fournit u n e m a t i ere sufflsante pou r q u e l ' o u l e contribue a la petfection du poeme, $ CIII, XI,
exerce son jugement. Si en effet la mesure dépendait
a ce point des syllabes toniques et de leur position, $ CV : Toute teuvre en vers n'est pas un poeme. L'O uvre
pourquoi — je le demande — la clausule e Petrum videa­ en vers doit son achevement au metre, $ cIV; le discours
tut u serait-elle objet de réprobation, tandis que la en lequel il y a un metre est done une ceuvre en vers.
clausule e esse viaeatur» au r a it d r o i t a u x l o u a n ges? Or il peut y avoir un metre dans un discours en lequel
C'est qu'elles ont le mi xne accent, mais non pas la il n'y a n i r eprésentations sensibles, ni ordre clair, ni
melne quantité poétique. La langue grecque n'autorise puxeté, ni symétrie, etc. I.e discours auquel ces qualités
sur ce point aucun doute ; supposons en effet qu'on font défaut peut bien etre une ceuvre en vers; il ne peut
pxenne les accents de cette langue pour des signes pas, en vertu des paragraphes précédents et du $ Ix, itre
d'intensité de l'intonation; celui qui l i r a les poetes un poeme; il y a done quelque ceuvre en vers qui n'est pas
grecs constatera alors de ses propres yeux qu'il n'y a un poeme,
pas la moindre ordonnance ni la moindre mesure dans C'est pouxquoi l'on a raison de distinguex avec grand
la disposition des syllabes toniques, alors que beaucoup soin les poetes et les faiseurs de vers et de ne voir que
de ces poetes font preuve d'une exactitude suffisante des vers, et jamais des poemes, dans ces «papiers
lorsqu'il s'agit d e respecter les quantités ', cf. Jak. d'emballages ' », qu'on imprime chaque jour; car la
Carporius, Réjkexi on sur la perfecti
on ae la langue,$ 24 3, plupart de ces feuilles de papier rougiraient de poxtex
244. un nom si noble, si le papier pouvait rougir, ou si
l'impudence des parents pouvait ne pas contaminer
leur descendance.

I. I.e scholie est inintelligible si on ne le situe pas dans le contexte $ CVI : Les assonances en fin de vers — qu'on appelle
qui est le sien, celui d'un exposé de la méccique latine. Il s'agit pour aujourd'hui, contrairement a l'usage correct, des «rythmes»
Baumgacten de rétucer une erreur philologique d'apres laquelle la
— $ cill, les jeux avec les lettres que constituent les acros­
métrique latine dépendraic de la position des accents d'intensité des
syllabes, alors que cene mémque n'est basée que sur la tittantité des
syllabes. (¹ tt, T,) 1. hlartial, Ép. III, 3. B 2, 5.
MEDITATIONS PHILOSOPHIQVES
ESTH ÉTIQVE

:==- "'::;:::.-': chose sentblable a celle-ci. On p e ut c }onc nommer IMITA­


tiches, les descxiptions des figures — p. ex. de la croix, de ':.:"':.,.; TION /'eget qui est sentblable a un a ut re e/i"et; l'imitation
la poire, du cone, etc. —, et les nombreux autres axtifices
peut aussi bien etre l'e&et d'une intention que procéder
de la meme farine, ou bien sont des perfections appa­ ;!'„::-:, d'une autre cause.
r entes, ou b i e n s on t c o n d i t i onnés par l e j u g ement d e
l'ouie particulier a un peuple déterminé; de faqon sem­
blable, les genres lyrique, épique et dramatique ont, ainsi $ cIx : Si l 'on dir que le poeme est l'imitation de la
que leurs sous-especes, des caracteres propres, qui doivent nature ou de ses actions, c'est que l'on pxescrit que l'effet
'"''-": "soit semblable aux produits de la nature, ( cvm,
cextes s'accorder avec les perfections essentielles, mais qui
ne peuvent etre justifiés autrement que par des dé6nitions
tres déterminées de chaque genre poétique. Ie chant et Alphésibée imitera les satyres dansants '.
l'action or atoire, o u e n core l a d é clamation p a thétique,
sont de meme des modes de la poésie qui, parce qu'ils -;:;';.'.,:.:$ cx : Les représentations qui sont produites de fagon
contribuent dans une mesure étonnante a ce que le poeme '-:::'-,:',;':=immédiate par la nature — i,e, ; par le principe interne
aneigne sa 6n, ont été extraordinairement appréciés des ;-',',des changements qui ont lieu dans le monde — et par les
Anciens, pourvu toutefois qu'ils se continssent dans leurs '-„'::actions qui en dépendent ne sont jamais distinctes et
l imites; s'ils viennent en eEet a les dépasser, comme l e "-::::intellectuelles, mais sensibles; elles sont t o u t efois t r es
f ait aujourd'hui n o tre théatxe, ils empechent plutot qu ' i l s l':,'ciaixes au point de vue extensif, $ xxIv, xvI, et comme
ne favorisent la délectation que doit faire naitre le poeme. :.";::;:telles poétiques, $ Ix, xvII; done la nature (s'il est permis
De tels propos ayant souvent été tenus, il n'est pas besoin =::;::de,',parler d'un phénomene substantivé, et des actions qui
d'y revenir. ".-=,= ~=';-,' en, dépendent, comme s'il s'agissait d'une substance) et
=..'),:é:,,poete produisent des choses semblables, ( xxvI. D e
$ CVII : Le me t re pr o duit d es idées sensibles, $ CIn, CII; -.'-sorte que le poerne est l'i ntitation de la nature et des acti ons
or celles-ci sont tres claires au point de vue extensif, done .";::j'íui,. en dépendent, $ CvIII,
tres poétiques, done plus poétiques que celles qui sont
moins claixes, $ xvII; il e st tres poétique d'observer avec
„--;$';;:CXI : Si l'on dé6nissait le poemecomme discours lié
tres grand soin les lots de la tnetrique, cf. $ xxIx. "'(c,':est-a-dire en vers, $ CIII) et it nitation des actions ou de
«N ous devons savoir reconnaitre du d oigt (en battant -="
/a',.":nature,on disposerait de deux de ses principales marques
la mesure) et de l'oreille un son conforme aux regles.
~distinctives, mais qui n e seraient pas reliées par une
On loue avec trop d'indulgence, pour ne pas dire de ';"détermination récipxoque; or ces deux notions se laissent
betise, la métrique des vers de Plaute ' » ; et bien qu'il ","détexminer a partir de notre point de vue; $ cIv, cIx .
soit particulierement vrai a notre époque que
,
-Nóus devrions done nous accorder a dire que nous nous
.'-'.:.;=:=~j óínmes peut-etre davantage approchés de l'essence du
Tout critique n'apergoit pas le manque d'harmonie d'uII poeme
"''peme,
Et [qu']on accorde aux poetes romains une indulge Iice indigne,
''"--'-.;:;:,.Qu'on se rapporte a la Poétique d'Aristote (chap. I);
Dois-je pour cela écrire au hasard et sans regles, ou bien
Dois-je penser qu'on verra mes défauts '? -~é.-:::,au De la nature et de la constitution de la poétique de
"-;;~:;:Voss (chap. 4, $ 1) ; et a la Poétique critique du célebre
$ CVIII : Lorsqu'on dit d ' u n e personne qu'elle IMITE, cela ~~i!Johann Christian Gottsched (pp. 82, 118).
signi6e que la personne qui iinite une chose produit une

1. Hor„ ibid., 274, 271-273. "'"-":.'-1!:.Virg., Buc. 5, 73.


2, Ibid., 263-265.

.
.é===­

73
72
ESTHETIQISE MIPnITATIONS PHILOSOPHIQUES

qu'il ateribue néanmoins a bon droit a la poésie se laissent


$ CXII : Nous disons que ce en quoi il e st possible de
percevoir de nombreux éléments, qu'ils soient simultanés ou déterminex a partir de notre définition.
successifs,esc II.all4 vh vi@.
O n p eu t c o m p arer c ette d é finition a l ' u s age d e l a -'::=­@-::,;:;.:::,::$ cxv : La poétique philosophique est, en vertu du $ 9,
langue; nous disons en effet qu'une peinture faite avec ­
.—
;--:'@.'-:;::, 'la science qui conduit le discours sensible vers sa perfec­
":--:':;::,.tion. Or nous avons, lorsque nous parlons, les repxésen­
les couleurs les plus variées est«ei n lebhafftes Gemahlde»
(un tableau plein de vie) ; qu'un discours qui offre a ;;:;:.;:.tations que nous communiquons; la poétique philoso­
la perception de xnultiples éléments, tant pour ce qui -,­
­

,
­

.::,-':;phique suppose done la présence chez le poete de la


est du son que pour ce qui ese du sens, est «ein =.:.-:;-.faculté de connaissance inférieure. Ce serait assurément la
lebhaffter Vortrag» (un exposé plein de vie) ; et qu'une ;-':-.:tache de la logique au sens général que de donner a cette
';:.':faculté des regles pour s'oriencex dans la connaissance
accivité pendanc laquelle on ne c Iaint n u l l emene de
s'endormir en raison de la diversieé des actions qui se ~.';sensible des choses; mais qui connait notre logique saic
succedent concinuellemenc est «ein lebhagter Utngang» ,.'-'k;,;:;.;"quel
," point ce champ est en friche. Que faut-il done
(une activité animée). :=:-'" =.::;:;-'faire, si c'ese de plus par sa défInition meme que la
;.-'.;..I.oGIQUE est ramenée dans les bomes trop étroites en
=;:,'lesquelles elle est de fait contenue, si on voit en elle soit
$ cxIII : Si, en accord avec le vénérable Arnold et son
Essai d'une tntroducti on systémati que a la poésie allemande, ~!Éa'':science du monde philosophique de la connaissance d'un
on définit le poerne comme « le discours qui, en respectant „:::übjet, soit la science qui éduque la faculté de connaissance
les regles d'accentuation» (le meere) «représente une =':,::::supérieure a la c onnaissance de la vérité? Ai nsi done,
"-il!occasion seraic offerte aux philosophes de faire porter
chose de la fagon la plus vivante possible, ec s'insinue ;,

.-:.'Jeurs recherches, non sans un bénéfice immense, sur les


avec toute la force possible dans l'ame du lecteur, a6n
de l'émouvoir d'une certaine faqon», on en définit alors .=eeo chniques qui permettent d'affIner et d'aiguiser les facultés
=

les marques distinccives suivantes ; l) l e mecre; 2) les , =" ,;.de:;:connaissance inférieures, et de les uciliser d'une fagon
"'.„qüi:profite davantage au monde. Puisque la psychologie
représentations les plus vivantes p ossibles ; 5) l'
action sur
.'~pjópose des pnncipes fermement écablis, nous ne doutons
l'ame du lecteur, qui vise a l'émouvoir. Notre défInicion
'."'xcüllement qu'il puisse y avoir une science qui dirige la
indique les déterminations du metre; $ cIV; les représen­
tations pleines de vie reviennent aux représentations claires j~ aculté de connaissance inférieure, ou encore une science du
au point de vue extensif, $ cxI et xvI; l aceion sur l ame -;= "jüónde sensible de la connaissance d'un ob j et.
RK

du lecteur esc impliquée dans notre dé6nition par les


-"'"'$-':,:óxvI : La définition étant donnée, on peut facilement
$ XXV, XX VI , X X V I I .
'découvrir le terme ainsi dé6ni. Les philosophes grecs déja
$ CXIv : Le tres aimable %'alch donne, dans son Dic­ $:: =,'"c'"''les peres de l'Église ont toujouxs soigneusement dis­
ti onnai re phi losophique, la dé6nicion suivante de la poésie : 'CIngué les mIr0ritá et les voTltá '; et i l e s t suffIsamment
elle seraie «une sorte d'éloquence qui, avec l'aide de évident que les nieI8ri tá n'équivalent pas aux seuls objets
l'esprit» (qui seul ne fait pas le poete), «nous permet .de:.::la sensaeion, puisqu'on honore aussi de ce nom les
de revetir nos pensées premieres» (qui sont les themes) :."epxésencations sensibles d'objets absents (done les ima­
«d'une grande variécé de pensées, d'images ou de repré­ 'íüations). Les vori~á doivent done etre connus au moyen
sentacions pleines d'esprie et de grace, que le discours soit ~. :. =:== "e,:::la faculcé de connaissance supérieure, et sont l'objet
en prose ou en vers» — ce qui semble une définition txop
large; en revanche, ce qu'il désigne comme « langue des =":;:;.l,:: I.es ~aistb«ta» sont les ehosessensibles, les ~ »oeta ~ les choses
affects» semble etre une notion trop écxoite. Les caracteres "eelligibles. (M d. T.)

74 75
EsTH ÉTIQv E

de la L o g i q ue ; l e s n i ct0qm son t l ' o b jet d e l ' Ésttcstqjíq


a,uz0qzmq ', ou encore de l'EsTHÉTIQUE,

$ cxvtr : Le philosophe expose les choses comme il les


pense : il n'a done aucune — ou presque aucune — regle
particuliere a observer dans l'exposition de ses pensées.
Il ne s'occupe pas des termes en tant qu'ils sont des sons
articulés : en t ant q u e t el s ceux-ci relevent en effet des
niu0qm. Mais celui qui expose ses idées de faqon sensible
doit en tenir un plus grand compte, de sorte que l'es­
thétique est, au sujet du mode d'exposition, plus prolixe
que la logique. Or l ' exposition peut etre parfaite ou
imparfaite; la fagon imparfaite d'exposer ses pensées est
enseignée par la RHÉToR)QUEGÉNÉB.ALE, qui est la science
AlétaPhysi que
du mode d'exposition imparfait des représentations sensibles
en général; la perfection de l'exposition fait l'objet de la
(troisieme Partie : «Psychologie»l
POÉTIQUE GÉNÉRALE, qui est la sc ience du mode d'expo­
sition parfait des représentations sensibles en général. La
premiere se subdivise en rhétorique sacrée et profane,
judiciaire, démonstrative et délibérative, etc., et la seconde
en poétique épique, dramatique et lyrique ainsi qu'en
diverses especes analogues; mais les philosophes doivent
abandonner ces subdivisions aux rhétoriciens, qui ont pour
tache d'en inculquer la connaissance historique et expé­
rimentale. Les philosophes doivent quant a eux s'occuper
d'exposer des généralités et surtout de définir avec soin
les frontieres de la poésie et de l'éloquence; leur diEérence
n'est certes que de degré, mais nous pensons néanmoins
que la déterminauon de l'étendue du territoire qui leur
revient ne requiert pas une géométrie moindre que celle
des Phrygiens et des Mysiens.

I. Lépístéroé aisthesikéest la science esthétique. (N, d. T.)


Prolégomenes

g(,:
',-,'.: $501 : La psychologie est la science des prédicats uni­
'-';-'; versels de l'ame.

-l=-:$502 : La psychologie contient les premiers principes des


'-',; sciences théologiques, de l'esthétique, de la logique et
'-":;:.des savoirs pratiques; c'est done avec xaison qu'elle est
,. rapportée a la métaphysique.

;"'$: 503 : La psychologie dérive ses propositions l) de l'ex­


''-:périence, en suivant la voie la plus directe; elle se dénomme
­

— alors psychologie empirique; 2) du concept de l'ame, au


g'moyen de l'enchainement des raisonnements, en suivant
''.la:voie la plus longue; elle se dénornme alors psychologie
'irationnelle.
CHAPITRE PREMIER

Psychologie empirique

Section 1 : l'existence de l'ame

:;!$,.504 : S'il y a en un etre quelque chose qui est capable


~;;-:;d''etre conscient de quelque chose, alors ce qu'il y a en
'="'cet: etre est une ame. Il existe en moi quelque chose qui
'.;est capable d'etre conscient de quelque chose. Il existe
,.done en moi une ame (moi qui suis ame j'existe).

. :,'505 : Je pense, autrement dit mon ame est modi6ée.


s, pensées sont done les accidents de mon ame, et
certaines d'entre elles au moins ont leur raison suksante
"en,mon ame. Mon ame est done une force.

-$506 : Les pensées sont des représentations. Mon ame


t.".done une force représentative.

-.':;507 : Mon ame pense au moins certaines parties de ce


'

onde. Mon ame est done une force qui peut se repré­
nter, au rnoins partiellement, ce monde.

=.;508 : Je pense certains des corps de ce monde, ainsi


lúe::leurs modi6cations; de tel corps je pense un plus
"etit nombre de modifications, de tel autre un plus grand
"'ómbre; mais il est un corps et un seul dont je pense
"nombre maximal de modi6cations — et ce corps est
' urément une partie de rnoi-meme. Non corpr est done

81
EsTHÉTlQUE MÉTAPHYSIQUE

le corps dont je pense un plus grand nombre de modi­ curité (ou des ténebres), qui est le fond de l ' ame; et
6cauons que je n'en pense de tout autre corps. l'ensemble des perceptions claires est le chantp de la clarté
(ou de la lumiere), qui comprend les champs de la confu­
$509 : Non corps occupe dans ce monde une position sion, de la distinction, de l'adéquation, etc.
déterrninée : il a u n l i eu , un e époque, une situation.
$515 : La connaissance vraie est réalité; s'y opposent la
non-connaissance, ou encore l'absence de connaissance,
$510 : Je pense certaines choses de fagon distincte, et
certaines choses de facon confuse, Celui qui pense une qui est l'ignorance, ainsi que le semblant de connaissance,
c'est-a-dire l'erreur, qui sont des négations. La plus ténue
chose de faqon confuse n'en discerne pas les marques
distinctives néanmoins il se les représente, ou encore les d es connaissances est celle q ui , n e p o r t ant q u e su r u n
pergoit. Si en eBet il discernait les marques distinctives seul objet, le plus insigni6ant de tous, contient le moins
",-'i.' ,de vérité. Plus done ses objets gagnent en nombre et en
de l'objet qu'il se représente confusément, alors il penserait
==.',.".' importance, et plus la connaissance gagne en importance
de fagon distincte cela meme qu'il se représente confu­
.=":-:;-.'.: et en vérité, jusqu'a ce q ue, s'étendant au p l u s g r a nd
sément; si en revanche il ne percevait pas les marques
':::,.
,':. :nombre
. d'objets possible, et aux objets les plus impor­
clistinctives de l'objet qu'il pense confusément, alors il ="''-,-„'::
ne serait pas en mesure de distinguer grace a eux l'objet t ants, elle soit 1a p l u s i m p o r tante et l a p l u s v r ai e d e
confusément perqu des autres objets de sa perception, toutes. Parvenue au degré ou elle connait un nombre
~::;:::;-' maximal d'objets, la connaissance se caractérise par son
Done celui qui pense confusément quelque chose se repré­
sente obscurément certaines choses '. '„,l";::,abondance (sa profusion, son étendue, sa richesse, son
==,::­'-~j''-':immensité); mais au degré ou elle ne connart qu'un
",'::: nombre minimal d'objets, elle se caractérise par sa ténui té;
$511 : Il y a dans l'ame des perceptions obscures. I.eur ,.::-'-:=: ~::;:,':.'lorsque ses objets sont les plus importants, elle se dé6nit
ensemble se nomme le fond de l'ame, =,-.,
-,-:=.:„'",::.'';;;p ar sa dignité (sa noblesse, sa grandeur, son sérieux, sa
' =
-.='­ =' "'-:;':,"-,majesté), lorsque ses objets sont les plus insignifiants, elle
$512 : Il est possible de savoir, d'apres la position de ~"::.:;"':se définit par sa trivialité (sa pauvreté, sa futilité), Plus
„=.
mon corps dans ce monde, pourquoi je pergois telles :,"", elle contient de vérités, plus elle les relie avec ordre — et
choses plus obscurément, telles autres plus clairement, „.';plus elle est vraie, done plus elle est importante; la
telles autres encore plus distinctement; autrement dit ma
"-;::== '-,:-.„:':connaissance comprenant le plus grand nombre de vérités
représentation se regle sur la position de mon corpsdans ce -.. '.;;-'.::-'estexacte (minutjeusement dégrossie), celle qui en oBre
monde. ":-':::::le moins grand nombre est grossiere, La plus grande
)'-,perfection de l'ordre dans la connaissance, c'est-a-dire la
$513 : Mon ame est done la force qui peut se représenter ~';-',::tnéthode, constitue le caractere méthodtque (acroamatique,
l'univers d'apres la position de son corps.
.':;;':.''d: octrinal) de la connaissance,tandis que la moins grande
"'l''„„:perfection de l'ordre constitue le caractere improvisé. La
$514 : Une totalité de représentations présentes en l'ame =..== '. ';-',"connaissance et les représentations qui la composent dans
est une perception totale; ses parties sont des perceptions ".:,::::::;mon ame sont plus ou m o ins im p o r tantes; et c'est dans
A

partielles, qui se répartissent a leur tour en deux ensembles;


l'ensemble des perceptions obscures est le champ de l'obs­ =.$;.':::la: mesure ou elles sont des raisons, autrernent dit
'; . '= des
=;":::;'arguments au sens large, qu'elles acquierent de la force et
"":.'-'de l'efFicacité. Aucune connaissance n'est totalement sté­
1. Lz rerminologie de Haumgarren reprend ici direcremenr celie de .';.'':,;:íile; toutefois plus une connaissance a d'efficacité ou de
I.eibniz : cf. ses Nédittttitnts tnr t tt connniuance, la vérite et les idéet,
(N, n.',T.) .,'-."':::yigueur, et plus elle est forte; moins elle a de vigueur­
k'

83
ESTHÉTIQUB MÉTAPHYSIQUE

(plus done on peut la dire chétive) —plus elle est faible '->::;; :toutes choses étant par ailleurs égales, lorsqu'e11e pergoit
(chérive, inconsistante). Les représentations les plus faibles, '.':-",:';une chose tout en la saisissant comme différente des autres,
lorsqu'elles surgissent, modifient le moins l'état de l'ame; .
':;-'::::::elle pergoit davantage que lorsqu'elle pergoit une chose
les représentations les plus fortes le modifient le plus. ~':.:,",,::,sans la différencier des autres, Done toutes choses étant
-.;.,= ~.'':.'par ailleurs égales, la connaissance claire est plus grande
$516 : Les pexceptions qui, ajoutées a quelque autre <.::.'.'que la connaissance obscure. Il s'ensuit que l'obscurité
perception partielle, sont les parties d'un m em e tout, se ',=-'':;;est.un moindre degré de connaissance, tandis que la clarté
nornment perceptions associées; c'est la plus forte des ::":.-;;,:.;:en est un plus haut degré, et que, pour la m eme raison,
perceptions associées qui domine dans l'ame. ~:.,:la::,confusion est un moindre degré de connaissance, ou
":, encore un degré inférieur, tandis que la distinction en est
$517 : Plus une perception comprend de marques dis­ '-l'un:plus haut degré, ou encore un degré supérieur. La
tinctives, plus elle est forte, C'est pourquoi une perception >'.":,"faculté de connaitre quelque chose de fagon obscure et
obscure, rnais comprenant davantage de marques distinc­ „'.confuse, ou bien indistincte, est done la faculté deconnais­
tives qu'une perception claire, est plus forre que cette .'.iance inférieure. Mon ame dispose done d'une faculré de
derniere; e t u n e p e r ception c o n fuse, m ai s c o m prenant ~:.connaissance inférieure.
davantage de marques distinctives qu'une percepuon dis­
tincte, est p lu s f o rt e qu e c ette d erniere. Les perceprions ,".$;:521 : La représentation non distincte se nomme repré­
­

qui contiennent en elles le plus grand nombre de marques ';sentation sensible. La force de mon ame lui procure done,
distinctives se nomment prégnantes,Done les perceptions „grace a la faculté inférieure, la représentation des percep­
prégnantes sont les plus fones. D'ou il s'ensuit que les '-i- tions sensibles.
idées des individus ont une grande vigueur. Les termes
dont la signification est prégnante sont emphatiques(sont ';:$-,522 : Je me représente certaines choses de telle fagon
des emphases). La science qui s'en occupe est l'e~nphaséo­ ~"que:certains de leurs caracteres spécifiques sont clairs et
logie, La force des noms propres n'est pas négligeable. -:-;,"d!autres obscurs. Une perception de ce genre est distincte
„;dáns :la mesure ou elle contient des marques distinctives
'=
$518 : L'état de l'ame ou les perceptions qui dominent claires; elle est sensible dans la mesure ou elle contiene
sont obscures, est le regie des ténebres; celui ou regnent ,"dés''marques distinctives obscures. Est done distincte une
les pexceptions claires, est le regnede la lurnieIe, -."'erception a laquelle est melée quelque confusion et
éjtúelque obscurité, et sensible, une perception a laquelle
'ést.,inhérente quelque distincuon. Cette demiere espece
'e;;::perception est soumise, en raison de son aspect défail­
Section II : la facuké de connaissance i nféri cur :'ant',"au fagonnage de la faculté de connaissance inférieure.

-' :.
'=,=,
523 : Les marques distinctives d'une représentation sont
$519 : Mon ame connaIt certaines choses. Elle dispose "u":bien médiates, ou bien immédiates ; seules ces dernieres
done d'une faculté de connaissanre, a utrement d it d e l a ,jont:prises en compte pour juger de la clarté qui se trouve
faculté de connaitre certaines choses (d'un entendement én'::quelque perception.
au sens large).
,":-:-;524 : Les marques distinctives sont ou suksantes, ou
$520 : M o n a m e c o nnait obscurément certaines choses, "suSsantes; ou absolument nécessaires, ou i n t rinseque­
et en connait confusément certaines autres; de sor'~ que, ""ént c ontingentes ; o u ab s o l u m en t i m m u a b l es et

84
ESTHÉTI QUE MÉTAPHYSIQUE

constantes, o u i n t r i n sequement v a r i a bles, c ' est-a-dire le plus. La représentation la Inoins obscure est celle dont
muables. Il arrive qu'en raison de leur éminence seuls les l es marques distinctives ne suffisent pas a une (et a u n e
premiers termes de ces oppositions soient nommés ';";:.,':.:: seule) tache : la distinguer, avec une tres grande facilité,
«marques distinctives», j,;:::.,:;:: d'une (et d'une seule) perception, a savoir celle qui lui
ressemble le plus. Done plus les perceptions dont ma
$525 : Les marques distinctives d'une représentation sont „-',,;.':,perception ne peut etre distinguée sont nombreuses, plus
ou négatives ou réelles, La perception qui contient les .",:;;. elles en sont différentes, plus il faut dépenser de force
' -" ­

premieres se nomme percepti on IIégativc, celle qui contient "':-"-"::: 'vaine pour les en disunguer — et plus l'obscurité de ma
les secondes se nomme perception positive, Les perceptions ;'-:;.",:' perception est grande. La perception la plus obscure est
négatives ou bien pourraient l'etre totalemerIt : elles seraient '";:I:::;" ainsi celle que je ne peux distinguer d'aucune perception,
telles que chacune d e l e urs m a r ques distinctives serait y compris de celles qui en different le plus, et ce mcme
une marque négative, par laquelle rien ne serait per~; ~:"-::::; si j'y emploie toute ma force,
ou bien elles sont purtiellement négatives : elles sont telles
que quelques-unes de leurs marques distinctives sont '=-,, ­ -,j.":;:.,: $529 : Ce que je pergois plus clairement que le reste,
négatives, que ce soit véritablement ou en apparence. <i: j'y coecerItremossattention; ce que je pergois plus obscu­
:":;, rément que le reste,j 'en détourne >non attention. J'ai done
$526 : Certaines des marques distinctives sont plus "~= :;,'::" la faculté de 6xer et de relacher mon attention; toutefois
fécondes et plus importantes que les autres; ainsi en est­ ; ;-chacune de ces facultés est finie : ainsi je dispose de l'une
il de celles qui sont suffIsantes, relativement <T' celles qui -~=:: .,:--","';",et de l'autre a un certain degré, mais non au plus haut
sont insuffTSantes. :i: degré. P us la sousnaction opérée sur une quantité 6nie
'-'.:'.::':est grande, plus le reste est petit. Done plus je concentre
$527 : Ce done la réalisation ne nécessite que peu de ~:;::::, mon attention sur une chose, et moins je peux la concen­
forces, est fucIle; ce qui requiert davantage de forces est :;:;-":: trer sur le reste. De deux perceptions, c'est done la plus
digcile. Il s'ensuit qu'estfacile, pour un certain suj es, ce - ' : : ,

' forte qui, occupant exclusivement Vattention, obscurcit la


dont la réalisation ne nécessite qu'une peute partie des .=. „¹i;:plus faible, ou encore contraint l'attention a se détourner
'

forces dont ce sujet dispose; et qu'est digcije, pour t<n '-"il',:-'de la plus faible.
certain sujet, ce done la réalisation requiere une grande
partie des forces dont ce sujet, c'est-a-dire cette substance, ==..-'="-' '~~"-;
;:-;:: $'530 : La perception qui, outre les marques distinctives
dispose. La facilité et la diffIculté adrnettent done des ;f„::: sur lesquelles je concentre a l'extre™me mon attention, en
cl egres, ~==: ~,::,:i contient d'autres moins claires, est complexe; a l'intérieur
":.;,'"::: d'une penséecomplexe, l'ensemble des marques distinctives
' : . '
­

$528 : La moins claire des perceptions est celle dont les ;=:. ;=- ; i:; sur lequel je concentre mon attention se nomme la per­
marques distinctives suffIsent uniquement a la distinguer, 'J.;:,,
.ception
';"" primordiak, tandis que l'ensemble des marques
quoique avec la plus exnerne diffTculté, d'une et d'une . dIstInctIves moins claires se nomme la perception adj acente
.

seule perception, a savoir celle qui en differe le plus. Plus ; '! ;(secondaire). I.a perception comp lexe est done la totalité
done les perceptions dont je peux disringuer rna perception .";.":":formée
;.:, p ar la perception prim ordiale et la perception
sont nombreuses, plus elles lui ressemblent, plus il m'est ,==':.:-"'ad jacente,
facile de les en distinguer — et plus ma perception m'est
claire. I.a perception la plus claire est ainsi celle que je ;:::: :$531 : Supposons deux pensées claires contenant chacune
peux distinguer, avec la plus extreme facilité, de toutes ;;",';.;::trois marques distincuves; mais ces marques distinctives
les représentations, y compris de celles qui lui ressemblent ";:-seront claires en l'une et obscures en l'autre : la plus

87
ESTHÉTIQvE h<ÉxAPHYSIQUE

claire des deux pensées sera la premiere. La ciarté d'une au meme ti tre qu e sa force, persuasive ou convaincante.
perception s'accxort done avec la c l arté d e ses marques ' =
..-::;
:;::'"La limpidité accompagnée de certitude est l'évidence,
distinctives, grace a leur distinction, leur adéquation, etc.
Supposons maintenant deux pensées claires contenant des :;:i:::, $532 : Les perceptions done la clarté est supérieure, que
m arques disxinctives également c l aires en l ' u n e e t e n -.:":. ce soit au point de vue intensif ou extensif, peuvent etre
l'autre; r n ais l ' u n e e n c o n t iendra t r o is, e t l ' a u tre six : ='".„..,- sensibles. C'est alors la plus vive qui est aussi la plus
cette derniere sera la plus claire des deux pensées. I.a ''-;':.,'-':;,parfaite. La perception la plus vive peut etre plus forte
clarté s'accroit done avec le nombre des marques disrinc­ ';;:":; qu'une pexception qui, d'un point de vue intensif, la
tives. Nous dirons done que la clarté qui doit sa supé­ ""„:':':surpasse enclaxté ; ceci vaut y compris pour une perception
riorité a la clarté de ses marques distinctives est supérieure " -„. : " " - ' .
'distincte.
d'un point de vue intensif; tandis que celle qui doit sa
supériorité au nombxe de ses marques est supérieure d'un ~=-=-;.-'-.'::::::$533
: La science du mode de connaissance et d'expo­
point d e v u e extensi f. La perception la plus claire d'un ":,;,':sition sensible est l'esthétique (logique de la faculté de
point de vue extensif est vive. La vivacité de la penséeet P:: ::-;.'::.connaissance inférieure, philosophie des graces et des muses,
du discoursen constitue le brillant (l'éclat) ; son opposé .',";,,.gnoséologie inférieure, art de la beauté du penser, art de
est la sécheresse(qui est une fagon ardue de penser et de i::1.'analogon de la raison '),
parler). La clarté, qu'elle soit intensive ou extensive, est
la lintpidité. La limpidité est done soit vive, soit intel­
lectuelle, soit les deux a la fois. La perception dont la
force se manifeste en ce q u ' elle permet d e c onnaitre la Section ll1 : la sensibilité
vérité d'une autre perception est, au m e rne ti tre qu e sa
force, exp/icative (sa fonction est d'expliciter) ; celle dont
l a force donne de l a v i v acité a un e autre est, au m e m e -:,':,=$::534
; : Je pense mon état présent, Autrement dit je me
titre que sa force,éclai rante (sa foncrion est de dépeindre) ; "=ieprésente mon état présent, i.e. je sens. Les représentations
celle dont la force a pour eEet la distinction d'une autre .='de'mon état présent, ou sensations(apparitions), sont les
perception est, au meme titre que sa force, démelante (sa =:,'eprésentauons de l'état présent du monde. Done ma
fonction est de développer), I.a conscience de la vérité est '­
= "."srensation doit son existence a la force de représentation
'===

la certitud (au sens subjectif). La certitude sensible est -é: == ;;=dont dispose mon ame en fonction de la position de mon
la persuasion, la certitude i n t e llectuelle est la conviction,
="„;,corps,
Celui qui, toutes choses étant pax ailleurs égales, pense
une chose et sa vérité, pense davantage que celui qui .~$' 535 : J'ai la faculté de sentir, qui se nomme sensibilité.
"

pense seulement la chose. Il s ensuit que, toutes choses M' sensibilité représente soit l'état de mon ame : elle se
étant par ai ll eurs égales, la pensée et la connaissance cer­ giómme alors sens interne; soit l'état de mon corps, elle
taines ont plus d'ir nportance que la pensée et la connais­ .Éeinomme alors sens externe, Il s'ensuit qu ' u ne sensation
sance incertaines, i . e. q u i n e so n t p a s c e r t aines, Un e est"'ou'bien interne, si elle doit son actualisation au sens
connaissance aBectée de plus d'incertitude qu'il n'est per­
mis est superficielle; une connaissance bénéficiant d'autant "~"..'l;: Ea premiere édition de la iHétaphysique (1739l formulait ce
de certitude qu'il en est requis est solídement etablie. Plus "éragraphecomme suit : «La science du mode de connaissance et
une connaissance est claixe, vive, distincte et cextaine, et .gexposition sensible est l'esthétique; si elle a pour but la moindre
plus elle est importante, Une perception qui implique, a rfection de la pensée et du discours sensible, eBe est la rhétorique;
pf!elle a pour but leur plus grande perfection, elle est la poétique
titxe de corollaire, la certitude d'une autre perception, est, jrtserselle. » (H. tl. T.)

89
ESTHÉTIQUE hkÉTAPHYSIQUE

1nte1'ne (qui est la conscience au sens strict), ou bi en -": :;$:540 : Qn dit de la sensibili té la plus développée qu'elle
extern e, si elle doit s on actualísation au sens externe. .'-"'': est aigue'; de celle qui est la moins développée, qu'elle
'::::;:estémoussée. Plus les organes des sens sont (ou sont rendus)
'.."":
:.-;'- ;capables d'e8ectuex le mouvement qui leur convient, plus
$536 : Les parties du corps au mouvement desquelles,
si ce mouvement est ad équat, l a s ensation externe est "=';:.le-sens externe est aigu (ou s aiguise). Moins les organes
coordonnee, sont les organes des sens (aestheterta). J a 1
t
;;', sensoriels en sont (ou en sont rendus) capables, plus le
;,:-';::sens externe est émoussé (ou s'émousse),
grace a eux, la faculté de sentix : 1) tout corps touchant
le mien : cette faculté est le toueher; 2) la lu m i e re : cette
-;-~:$541 : La loi de la sensation s'énonce ainsi ; de meme
faculté est la vue; 3) le son : cette faculté est l'ouie; 4) les
effluves qui, s'échappant des corps, montent dans le nez ; "-,:::::que se succedent les états du monde et du m oi, de meme
,.":se, suivent les représentations qui les présentent. De cette
' " '

: :" '

cette faculté est l'odorat; 5) les seis qui se dissolvent dans


=-:­
l,,loí-se déduit la regle de la sensation interne ; de mime
les parties internes de la bouche : cene faculté est le gottt.
;-':'que se succedent les états de mon ame, de meme se
.'-,:'súívent les représentations qui les présentent; et l a r egle
$537 : Plus le mouvement de l'organe est adéquat, plus -„-;"='=­ ,';=dé la sensation exteme : de m em e qu e se succedent les
la sensation est forte et claire; m o ins ce mouvement est
;::états de mon corps, de meme se suivent les représentations
adéquat, plus l a sensation exteme est faible et o bscure. =qhui '-les pxésentent.
Le lieu qui conserve aux choses qui l'occupent la capacité
d'imprimer a l'organe des sens un mouvement sufflsam­
$:,:542 : Les sensations ont par rapport a toutes les autres
ment adéquat pour en permettre une sensation claire, est ;""'ixceptions une grande force. Les sensations obscurcissent
la sphere s(e la sensation. A l'intérieur de la sphere de la
dxInc'toutes les autres percepuons. Celles-ci peuvent tou­
sensation, le lieu le plus approprié a l'organe des sens est
tefoxs, si elles sont en assez grand nombre et forment un
le point sensible (punctum sensationis),
nsemble, avoix plus de force que telle ou telle sensation
'
' 'axticulíerement faible, et done obscurcir cene derniere.
$538 : Plus les objets de la sensation sont insigni6ants ':,", ,==:=";:­ ' t:;"-:­
' :-:a plus forte r aison, un e sensation i solée peut e t r e
et éloignés du point sensible, plus leur sensation est ''' bscurcie par une sensation plus forte, ou encore par un
=='
obscure et faible; mais plus celle-ci est forte et claire, et '::-."". "séz'grand nombre de sensations dont l'ensemble aura
plus les objets de la sensation sont importants et pxoches Íüs"'de force qu'elle, alors meme que chaque sensation
du point sensible. üe:a part en auxait moins.

$539 : La. sensibilité la plus réduite serait celle ou ne" ,~~== ."'543: : La sensation externe gagne en facilité : 1) si

serait présent qu'un seul objet, le plus grand, le plus .'':,j: mígtane des sens a été bien préparé a sentir; 2) si le corps
proche et le plus approprié a la sensation, mais dont la '.:.: $:, íd':;;,.doit etre senti a été placé a pxoximité de la sphere
"'i;la sensation, ou, bien plutot, 3) du point sensible
=

représentation ne béné6cierait que du plus bas degré de",',g. ­

vérité, de lumiere et de certitude, D'ou il s'ensuit que': P­ "


"iítánt'que faire se peut); 4) si ce corps est particulie­
plus, d'une part, les objets de sensation sont nom breux,„-," „ =
ment apte, aussi bien par sa disposition qualitative que
insignifiants, éloignés et inappropriés, par le mouvement', !Pár:,sa dé6nition quantitative, a susciter en l'organe
qu'ils causent, a l'organe des sens; plus, d'autxe part, la : ='­
'éj'':.;."séns le mouvement approprié a la sensation; 6) si on
'

représentation que cet organe en fournit est vxaie, claire:„,, "peche que se produisent non seulement des sensations
et certaine; — et plus cet organe est imp ortant. 'Óíi';autxe genre et de force supérieure, mais encore 7) des
'sations qui, prises chacune a part, sont certes quelque

90
ESTHÉTIQUE ItIÉThPHYSIQVE

peu plus faibles, mais seraient trop nombreuses; et enfIn I 54ó : Les sensatlons en tanc que telles représentent l'étac
8) si l'on empeche aussi que se produisent d'autres per­ présent du corps, ou de l' ame, ou des deux a la fots;
ceptions tout a f ai t h étérogenes. La sensation externe est alias sonc done, qu'alias solenc lncernes ou externas, des
entravée ; 1) si l'on empeche l'organe des sens de se '='.::;:"-;: perceptions de choses réelles (et par la meme possibles),
mouvoir correctement, 2) ou du m oins si l'on affaiblit -.-:-":
i; de choses qui assurément appartiennent a ce monde; done
son mouvement; 3) si. on éloigne l'objet de la sensation; ::;'::, elles sont ce qu'il y a de plus vrai en ce monde, et aucune
'"-''.:;;:, d'entre elles n'est une illusion des sens, Il s'ensuit que si
4) si on l'amoindrit; 5) si on l'empeche absolument d'etre
présent; 6) si on suscite une sensation de force supérieure; "::'i: 'l'illusion des sens est constituée par un raisonnement, le
7) si on divise l'anention, en suscitant soit de nombreuses " - "

. défaut se cache alors soit dans la forme du raisonnement,


. :- . :,

sensations, 8) soit de nom breuses perceptions hétérogenes ; ::"s';:?.Eoit dans une au tre p r érnisse que celle f o u rnie pa r la
a la sensation. de fa é,-on a ce que leur ensemble obscurcisse ';-.,;.".sensation; et si l'illusion proviene du vice de subreption
la sensation q u e l ' o n v e u t e n t r aver, alors meme que -',:-';:;'-.' consistant a prendre pour une sensation une perception
:"':":,.":equi n'en est pas une, il est alors facile de réduire a un
chacune de ces perceptions prise a part serait trop faible. '"-' accident secondaire la double erreur due a la précipitation
$544 : Les sens représentent les choses singulieres de ce ."i; de celui qui a exercé son jugement.
monde, c'est-a-dire des objets absolument déterminés; et
ils les représentent comme reis, done saisis dans une '--,: $'':547 : Lessi pnulacres ' sont des artiffces servant a tromper
cohésion universelle, Or les cohésions, surtout si elles =":les sens; s'ils produisent l'illusion des sens, ils sont e +­
consistent en une relation entre deux termes, ne peuvent "-:;:;'caces; sinon, ils sont
, '-",','Individu est
-'=
ineficace s,
De sorte que plus un
v i c t i m e d e p r é j ugés p r ésentant u n t rait
etre représentées sans que soient représentés les deux é
termes liés ensemble. I l s ' e nsuit q u ' e n t o ut e sensation "",.,commun avec des sensations, moins cet individu se méfTe
sont représentées les choses singulieres liées a l'objet senti ".':durvice de subreption — et plus le nombre des simulacres
'spsouvant avoir sur lui de l' eScacité est grand, Mais aucun
(ou a ce qui est senti) ; mais cette représentation n'est pas -=.
"-'-'simulacre n'aura d'efficacité sur celui qui est libre de tout
claire : elle est, pour sa plus grande part, et la plupart
du temps, obscure. Il y a done en toute sensation quelque -:-préjugé et se garde de tout vice de subreption.
chose d'obscur, autrement dit l a sensation, meme dis­
tincte, est toujours melée de confusion. D'ou il suit que ~$r548 ". Des propositions comme celles-ci : «Toute chose
toute sensation est une perception sensible qui a besoin ~ddont je n'ai pas l'expérience, autrement dit une sensation
d'etre faé;onnée par la faculté de connaissance inférieure. ,claire, n'existe pas» (c'est la le préjugé de Thomas) «ou
.!"'"'eme est impossible»; « toute représentation qui est
Et puisque l'expériepIreest la connaissance dont la clarté
est obtenue au travers de la sensibilité, on nomme esthé­ partrellement identtque a un e au tre représentation n'est
tique empirique la science qui a pour tache d'appreter et ' ü n d ' a utre que cette autre représentation elle-meme » ;
de présenter l'expérience. «,":.,iorsque deux choses coexistent ou s e succedent, c'est
,qíié'l'une découle véritablement [realiter] de l'autre», ce
"'íü':revient au sophisme «apres cela, done a cause de
$545 : Les illusions des sens sont des représentations
fausses qui dépendent des sens; ces représentations sont :céla':» — de telles propositions, dis-je, si on les utilise
soit des sensations en tant qu e t e lles, soit des raisonne­ 'omme des prémisses de raisonnement, sont propres a
a"
ments ayant une sensation pour prémisse, soit des per­ pro cluire des illusions sensibles, et done également des
ceptions qui, par un vice de subreption, sont prises pour Imulacres e%caces.
des sensations,
' '3.";= Praesligiap.
k':::"

92
ESTHÉTlQUK -g: - -. . :
hlKThPHYSIQUK

de présence a soi). L'état de celui qui est transporté hors


$549 : Une perception assez forte obscurcit une percep­
de soi pa r se s sensations internes est l' e xt ase (v ision,
tion di&érente et moins forre; et, pour la mime raison, "~A"' -.,,'.-:::; altération de l'ame, xavissement de l'ame).
une perception assez forte est éclairée par d'autres per­
ceptions moins fortes, En conséquence, lorsque a une assez
faible perception d'un objet quelconque succede une autre $553 : Si l'extase est produite pax la nature meme de
l'ame, elle lui est naturelle; si elle n'est pas produite par
perception, a la fois claire et plus forte, cette derniere,
la nature meme de l ' a me, elle lu i est contre nature. Si
du seul fait qu'elle est nouvelle, est perque avec davantage
enhn l'extase n'est pas produite pax la natuxe en général,
de netteté a l'intérieur du champ des pexceptions claires.
eBe est supranaturelle, Des extases miraculeuses sont pos­
Done une sensation claire et assez forre qui succede a une
sibles, meme si certaines conditions doivent a cer eHet
autre sensation p lu s f a i ble gagne en clarté par sa seule
erre réunies,
nouveauté. La représentation d'une chose gagne done en
clarté lorsqu'on lui oppose des repxésentations plus faibles.
$554 : Si le degré de clarté des sensations d'une personne
La clarté est accrue par .la juxtaposition des opposés. <.''.';.':-'!.;-"éveillée diminue considérablement en raison des vapeurs
"':="'
. ;',:„qui
'= „- montent au cerveau sous l'e9et de l a b o isson, cene
$550 : Si une sensation, pour autant qu'on l'observe, ,":,:;:'-:personne s'eni vre, ou encore devient i vre; si cet état d'ébriéré
est contenue de fagon absolument identique dans un assez ~;:;:;. est du a la maladie, il se nomme vertige; celui-ci est ou
grand nombre de perceptions totales qui se succedent '.-'-,",",::bien simple ou bien s'accompagne de ténebres, auquel
immédiatement, ce n'est qu'au sein de la premiere de
~~,';.'."-",cas il se nomme scotomie.
ces perceptions qu'elle a l'éclat de la nouveauté. Cet éclat
lui fait en p a r tie défaut d ans la perception suivante, lui
':;:;.'::;"-:--:,:$
;: 555 : Lorsque les sensations extérieures claires cessent,
manque encore plus dans la troisieme perception, et ainsi ~>:.'.":,:ou bien les mouvements vitaux d u c o r ps, p ou r a u t ant
de suite. A moins qu'elle ne revive sa clarté d'une autre
~-;:,,qu'on les observe, restent presque les mimes, et je m'endors
s ource, cette sensation sera d on e m o i n s c l aire d ans l a '.-=':-:(je sornbre dans le sommeil); ou bien ces mouvements
seconde perception, encore moins claire dans la troisieme ~'-"-::
-':.vitaux
; diminuent considérablement, et j e sui s victime d'un
perception, et s'intégrera a chaque fois dans une percep­ " "."'-;"évanoui ssement,
tion qui l'obscuxcira davantage. Done les sensations qui,
pour autant qu'on puisse les observer, restent longtemps
,~$556 : L'état des sensations extérieures obscures dans
les memes sont obscurcies par la seule action du temps. '::i.;"=
,'--::lequel les mouvements vitaux du corps, pour autant qu'on
'"'les observe, restent presque les memes qu'a l'état de
$ 551 : Les sensations ne conservent pas une vigueur "'.'-'.iveille, est le sommeil; ce lui q u i e s t d a n s c et é tat d o r t.
constante. Une fo is d o ne qu' e lles ont a tteint l e ur m a x i ­ :~i-":-'L"état dans lequel l e s m o u v ements v i t au x d i r n i n u ent
mum de force, elles s'alfaiblissent. ',":~éonsidérablement est l évanouissement(syncope, lipothy­
-'<mie, <r lipopsychia», «echtlipsis») ; l'état dans lequel ces
$552 : Je suis éveillé lorsque ma sensation extérieure est
,-.mouvements cessexont tout a fait sera la znort. Le somrneil,
claire; je me réveille lorsque je cornmence a éprouver une .-.'-'a syncope et la moxt se ressemblent done beaucoup.
telle sensation. Si, chez un individu sain, les sensations ,'/
o nt chacune leur degré habituel de clarté, on dit q u e
l'individu est ma t t re de lui-zneme.S i, chez un i n d i v i d u ,
certaines sensations sonr si vives qu'elles obscurcíssent
considérablement toutes les autres, cet individu est trans­
porté hozs de lui-meme (ii s'oublie lui-meme, il n'a plus

94 95
ESTH ÉTIQUE MÉTAPHYSIQUE

t otale. Cette p r oposition s e n o m m e é g alement l o i d e


.'-."".:::: l'association des idées.

Section IV ; l ' i tnagination =';,.!'. $562 : Ma représentation, et done aussi mon imagination,
.,".-:l' se reglent sur la position de rnon corps, or les objets de
:= -'
--.","";; la sensation extérieure sont plus proches du corps que
-.=.;:;:ceux de l'imagination; on comprend ainsi clairement
557 : Je suis conscient de mon état passé, et done ,-'.-,-::;::;pourquoi les sensations extérieures peuvent etre plus daires
aussi de l'état passé du monde, La représentation de l'état ,:t':-:et'plus fortes que les im aginations. Puisqu'en outre les
passé du monde, et done aussi du moi, est la représentation '++;:::;imaginations sont encore obscurcies par les sensations qui
imaginatre (imagination, image, vision). Je forme done '"~i;les accompagnent, je n'imagine jamais un objet avec
des images, autrement dit j'imagine; cela m'est possible :«=:
::;:autant
: de clarté que je l'ai senti; néanmoins mon ima­
grace a la force qu'a mon ame de se représenter l'univers ---.„-=-,ig«ination est ainsi faite que le degré de clarté qu'il y a
d'apres 1a position de mon corps.
" :

-:"!:en' elle dépend du degré de clarté qu'il y a eu dans la


-"-:sensation.
$558 : J'ai la faculté d'imaginer, qui est lim agination,
Puisque mes imaginations sont des perceptions d'objets
-.='
$-;:;:;563 : Les choses qui ont assez souvent fait l'objet de
qui f u r ent p r ésents autrefois, elles sont de s perceptions
d'objets qui ont été ceux de la sensarion mais qui, au 'ma: sensation et de mon imagination font partie d'un
moment ou je les imagine, sont absents. -.jilus grand nombre d'idées totales que les choses qui
ií,';.ont que rarernent fait l'objet de rna perception. Les
$559 : V n e perception qui devient moins obscure en írnages des choses fréquernment représentées sont done
l'ame se prodnit (se déploie); une perception qui devient ptixgus dans une cohésion plus vaste, i.e. en rapport avec
: íí'':plus grand nombre de marques distinctives que les
plus obscure est reployée; une perception qui, apres avoir
été reployée, est déployée, se reprodnit (ressurgit). Cela 'ages des choses rarement représentées : elles sont done,
étant, les objets que présentent les imaginations sont des !un:point de vue extensif, plus claires que ces dernieres,
'útrement dit plus vives, Mais, en vertu de la loi des
objets qui ont été ceux de la sensation, autrement dit d es
percepúons qui ont été déployées, puis reployées. Done rí"jiosés, les choses qui n'ont que rarement fait l'objet de
'""á'::sensation et de mon imagination ont, lorsqu'elles sont
par l'imagination se reproduisent des perceptions, et il '"" ties, davantage l'éclat de la nouveauté que les choses
n'y a rien dans l'imagination qui n'ait auparavant été
dans les sens. Qífont fré uernment l'ob)et de ma perception. En consé­
' "ence, les sensations dont les objets ont été assez rare­
'ént. sentis et im aginés sont, toutes choses égales, plus
$560 : Les mouveInents du cerveau qui accompagnent
ves',:::,que les sensations dont les objets ont été pl us
les représentations successives de l'ame se nomment les
'üémment sentis et imaginés.
idées matérielles. Done les idées matérielles se trouvent
dans le corps de l'ame qui sent ou qui imagine,
%.'64:: De mime que la sensation obscurcit les imagi­
$561 : L'imagination et la sensation ont pour objet des ons,'de meme, et pour la meme raison, l'image assez
" e."--''.d'un objet récent obscurcit l'image plus faible d'un
choses singuheres, autrement dit prises dans une cohésion
universelle. De la suit la loi de l'imagination : la percep­ et-',,plus ancien, Done de deux objets dont les sensations
"irit':.:le meme degré de clarté c'est l'objet récent, a
tion partielle d'une idée en fait ressurgir la perception

96 97
MÉThPHYSIQUE
ESTHÉTIQUE

* :4.'" $ 568 : L'imagination est facilitée : 1) si la sensation de


moins que je n en sois empeché par une raison extérieure,
son objet a été sufFisamment claire; 2) si l'imagination
que j'imagine le plus clairement. en a assez souvent reproduit la percepuon et 3) si cene
';::;";: reproduction a toujours suivi des intervalles de temps
$565 : L ' imagination la plus xestreinte serait celle qui ."-".-"'..:rernplis par des représentations assez faibles, de fagon a
représenterait, avec la plus extreme obscurité, une et une .'-'.! -avoir toujours gardé l'éclat de l a n ouveauté; 4) si la
seule chose qui pourtant aurait fait l'objet de 1a plus vive -: ' sensation de son objet n'est pas trop ancienne; 5) si elle
des sensations, aurait été reproduite dans l'imagination le vient a la suite et 6) en mime temps que d'autres rypes
plus souvent et le pLus récemment possible, et dont l'image ':::::: de perceptions plus faibles qu'elle, done ou b ien ne
ne s'accompagnerait que de perceptions d'un autre genre '-'"'„;s'
':::.accompagne d'aucune autre espece de sensation, ou bien
qui, lui étant antérieures ou simultanées, seraient les plus =.---:..s'accompagne de sensations peu claires; 7) si en6n elle
faib1es possibles, Done plus les objets de la sensation sont "'-'';, prend la suite et s'accompagne de représentations qui ont
nombreux, plus leur sensation est faible, plus Leur repro­ .=: :assez souvent été associées a son objet.
duction dans l'irnagination est rare, plus 1e temps apres
lequel cene reproduction survient est long, plus les per­ -" ".$569 : L'imagination est entravée : 1) lorsqu'on a, par
. : - .

c eptions qui , l u i é t a n t antéxieures o u s i m u l t a nées, .=;::,"les moyens indiqués au $ 543, entravé la sensation de
accompagnent cette reproduction sont fortes, plus toutefois ,-'-;::";;;l'objet que l'on veut soustraire, totalemenr ou presque, a
l'imagination peut reproduire avec vérité, clarté et certitude :",::l'.imagination; 2) lorsqu'on a empeché que la sensation
— et plus l'imagination est grande. -':=::"soit reproduite, et surtout 3) q u ' elle soit reproduite avec
,::-:"des interruptions consistant en perceptions plus faibles­
$566 : Plus le sens par lequel j'ai senti Une chose que ü~én'effet c'est lorsqu'elle dure sans interruption qu'une
j'imagine est émoussé ou aigu, et plus l'image de cette
2 ;-;:pexception s'obscurcit ; 4) lorsqu'on retarde la r epro­
chose peut etre obscure ou claire. =:="'
;
duction de la sensation en s'appliquant a obtenir des
":pensées nes vives sur de nombreux objets; 5) si l'ima­
;.;=
$5 6 7 : P e distingue les imaginations des sensations : , égination vient a l a s uite ou 6 ) en m i m e t emps qu e
1) par leur degré de clarté; 2) par l'impossibilité de la ~,d-'autres types de perceptions plus fortes, qui peuvent etre
coexistence du passé, contenu dans les imaginations, et =--des sensations, des imaginations ou des perceptions, et
du p résent, c o ntenu dans les sensations. Si done des -'euvent etre plus forres individuellement ou ensemble;
imaginations assez fo rtes etdes sensations assez faibles =„.:)':si'.Les perceptions qui la précedent ou l'escortent n'ont
sont, pour autant qu' o n les observe, d'égale clarté, il reste amais ou presque jarnais été associées a l'objet que l'on
néanmoins un second critere de diRérenciation, a savoir "éút soustraire, totalement ou p resque, a l' i m agination.
la diversité de leuxs c ontextes. En conséquence, lorsque
deux perceptions sont données et qu'il est évident qu'elles '

",;::"570 : Puisqu'il y a en toute sensation quelque chose


ne sont pas toutes les deux des sensations, je considere
g.',:obscur, et que l'imaginauon est toujours moins claire
comme sensation celle que je pergois clairement comme ''~üe la sensation qu'elle reproduit, il s'ensuit que l'ima­
la plus compatible et la plus liée avec les sensations que -"'jnation, mime si elle est distincte, contiendra beaucoup
j'ai au meme moment ainsi qu'avec mes imaginations­ e''':confusion, et que cette imagination est sensible, done
principalement celles du passé le plus proche — et avec óit etre fagonnée par la faculté de connaissance inférieure.
les perceptions que j 'ai du fu tur — principalement du science qui a pour objet la pensée qu'est L'imagination,
futur i m m i n ent, Par la meme je connais clairement que "'si que l'exposition des pensées qui en résultent, est
l'autre perception n'est pas une sensation.
-xjighétique de l'i~ttagi nution,

99
ESTHÉTIQUE MÉThPHYSIQUE

"-'=';::. importante. L'aptitude a remarquer les identités entre les


$571 : Si l'imagination représente ses objets exactement
tels qu'ils ont été donnés dans la sensation, les imagi­ ' "- ­

'-,'::l" choses est l'esprit au sens strict.


nations sont vraies et ne sont n i d e tr ctines imctgincttiont,
ni de fausses images, meme si leur perception n'est pas $573 : La faculté de percevoir les di&éxences entre les
d'une clarté absolument égale. L'aptitude a former de choses serait réduite a son minimum si elle ne percevait,
vaines imaginations est l' irttagittation tctrts frein; l' i m a gi­ ":;:!": avec la plus extreme imprécision, qu'une seule dilférence
nation jttgttlée est l' aptitud e a f o r me r d e s i m aginations "

. la plus petite qui soit — entre seulement deux objets


: , ,: . ­

vraies. =..~-'::."r d ont les perceptions seraient extremement f o r tes et l a


'-';;::: diRérence extreme, et dont les représentations ne seraient
"-;-:.-' ; précédées ou accompagnées que de perceptions d'une autre
sorte et d'une extreme faiblesse. Plus done ses objets sont
i; ' nombreux, inconnus et semblables, plus elle pergoit entre
Section V : l'esPrtt de finesse ' .:' eux de différences, c'est-a-dire de discordances, de dis­
==l' semblances, d'inégalités, done aussi d'inégalités de pro­
. >,.',portions,
:, c'est-a-dire de dishctrmonies; plus les différences
$572 : Je perr;ois, done j'ai la faculté de pexcevoir, les :::::'-'qu'elle pergoit sont grandes; plus les autres sortes de
identités et les di8érences entre les choses. La faculté de perceptions qui l'accompagnent et la précedent sont fortes ;
percevoir les identités serait réduite a son minimum si -;;;:::.:plus toutefois ses représentations sont forres — et plus elle
eiie ne sufhsait que pour représenter, avec la plus extreme '::;;:,::est importante. L'aptitude a remarquer les di6éxences
faiblesse, une seule identité — la moindre qui soit — entre ;-'.:.,entre les choses est le di s cernetttent. L ' esprit p o u r vu d e
seulement deux objets dont les perceptions seraient extre­ ;.'„:'::discexnement est l'espri t de firtetse.
m ement f o rres et l a r essemblance extreme, et d o n t l e s
représentations seraient précédées ou accompagnées de ,",;'":$574 : La faculté de percevoir les identités entre les
perceptions d'une autre sorte et d'une extreme faiblesse. .'-''.-',choses, c'est-a-dire l'esprit, obéit a la loi suivante : quand
Plus done ces objets sont nombreux, inconnus et divers; -:-'-';:la Tnarque distinctive d'un terme A est représentée comme
plus elle pergoit entre eux d' identités, c'est-a-dire de :-;':::identique a la maque distinctive d'un terme B, A et B
correspondances, de similitudes, d'égalités et aussi d'éga­ -::::"„'sont
; représentés comme identiques. La faculté de percevoir
lités de proportions, c'est-a-dire d'harTnonies; plus les -'i;:::les différences entre les choses, c'est-a-dixe le discernement,
identités qu'elle pergoit sont importantes, plus les autres .'l.-', obéit a la loi suivante : quand la marque distinctive d'un
perceptions qui l'accompagnent et la précedent sont fortes ; ,::.,-".,terme A est représentée cornrne incompatible avec un
plus toutefois elle perqoit avec clarté — et plus elle est - - ,
=='. terme B, A et B s on t r eprésentés cornme di8éxents.

1. Nous ctaduisons ainsi le terme pcrspicacia. Il autait cettes été '-;:r$575 : Je pexqois les identités et les diBérences entre les
possible de recoucit a l'expcession n la llnesse d'esptit », Inais celle-ci ;:::.''-„",choses soit de fagon distincte, soit par l'intermédiaire des
ne se laissait pas utiliser sans loutdeuc. Nous nous sornmes done ~i.-:sens. En conséquence les facultés qui permettent de per­
petmis d'uciliset l'expcession pascalienne d'«espcit de Finesse». Dans
la suite du cexte «esptit» ttaduit ingcrriurn, selon une indication de .g'::„cevoir les identités et les diRérences entre les choses, et
Baumgatten qui ttaduit i ngerriurn pat e 1Vitz», c'esc-a-dite pat e Geist rr ; ;:,l''done Vesprit, le discernernent et l'esprit de ftnesse sont
«discetnemenc» ttaduit acurnenlliccétalement : acuité de l'esptit); -''".'soit sensibles soit intellectuels. L'esthétique de l'esprit de
nous avons enfin ccaduit le tecme proportio pac «hacmonie» ; un lecteut "-".'.jínesseest la partie de l'esthétique qui a pour objet la
modetne en eEecne sautait donnet au mot de e proportion r son ancien
sens, d'aptes lequel la pcoportion désigne elle-meme l'hatmonie des ',:;;::,;:,pensée pourvue d'esprit et de discernement ainsi que son
ptopoccions en une chose. (N, d, T.) ~i':;:...mode d'exposition.

100 l01
ESTH ÉTIQÜE METhPHYSIQVE

$576 : Puisque toutes les choses de ce monde sont en


parrie identiques et en partie difféxentes, c'est la force
qu'a mon ame de se représenter l'univers qui permet
l'actualisation des repxésentations des identités et des Section Vl : la mérnoire
différences qui sont entre ces choses, et done qui produit
d'une part les jeux (ou fruits) de l'esprit, i..e. les pensées
qui dépendent de l'espxit, et d'autre part let subtilités, . : " ; : ' :
' $ 579 : Lorsque se reproduit en moi une représentation,
i.e. les pensées qui dépendent du discernement, Les jeux je la pergois comme étant la meme que celle que j'avais
de l'esprit, s'ils sont faux, se nomment des illusions de :;;..;-'::" eue autrefois, autrement d i t j e l a re c onnais ( je m e l a
l'esprit, les subtilités erronées se nomment de vaines argu­ rappelle), J'ai done la faculté de reconnaitre les percep­
ti es. tions qui se xeproduisent, autrement dit j 'ai une tnémoire;
=';: celle-ci est soit sensible soit intellectuelle.
Cy ".
$577 : I.es facultés de l'ame parvenues a un assez haut
degré de développement sont des aptitudes; la répétition „:,;„:;; $580 : La mémoire obéit a la loi suivante : quand on
f réquente d'activités d'u n m e m e g enre ou, si l ' o n t i e n t F;,-:: se représente un certain nombre de perceptions dont la
'-",':,'::" succession s'étend jusqu'au présent et qui ont en commun
,'=­
compre de leur di fférence spécifique, semblables, est
l'exercice; c'est done par l'exercice qu'on développe les é - :.-:;"; une partie de leur contenu, cette partie qui l eur est
aptitudes de l ' ame. Les a ptitudes de l ' ame qu i n e '.-:-"':: commune est r eprésentée comme é t ant c o ntenue aussi
' ::::. bien dans les perceptions antécédentes que dans les per­
dépendent pas de l'exercice mais seulement de la nature
sont dites innées(ce sont les dispositions naturelles) ; celles :.-::;' ceptions conséquentes; et ainsi c'est la force qu'a mon
-";:;-' ame de se représenter l'univers qui perrnet la mise en
qui dépendent de l'exercice sont dites acquises; on nomme
':.'- ceuvre de la mémoire.
i nfutes les aptitudes supranaturelles, er. théoriques les apti­
tudes qui ressortent aux facultés de connaissance.
',: ' $581 : Ce que je pexgois de fagon a pouvoix le reconnaitre
$57 8 : Le d iscernernent et l'esprit au sens strict, et done :„::,.;. tres facilement a l'avenir, j'en impregne ma rnemoi re. Quand
l'esprit de finesse, sont des aptitudes théoriques; plus ils done des perceptions se reproduisent en moi avec fré­
sont importants de naissance, et plus il est facile de les ,,'.
;quence et clarté (conformément aux $ 557, 558, 549,
développer par l'exercice. Il en est de meme de l'aptitude ,';;568), et que je fixe mon attention sur les identités et les
a sentir et a imaginer. L'individu qui manque considé­ ...'
,:-,-'-::différences
= qu i e x i s t ent e n t r e e l l es , c e s pe r c epti ons
rablement d'esprit est sot (son esprit est empaté); celui y' t'.":,::".impregnent profondément ma rnérnoire.
auquel manque l'acuité du discernement est un esprit
obtus, L'hornme auquel font considérablement défaut l'es­ >~,',;$, 582 : Quand une perception ressurgit, ou bien je peux
:-'::;:;.'la reconnaitre clairement, auquel cas on dit que j'ai son
prit e t l e d i s c ernement est in e pte. I. ' erreur c o nsiste a
identifier l e f aux et l e v r a i ; t o u t e e r reux est do ne u n e -:i:;!"objet en mémoire; ou bien je ne le peux pas, auquel cas
;:''-;on dit quej 'ai oublié cet objet, L'impuissance a reconnaitre
illusion de la faculté de percevoix les identités entre les
c hoses, et c ' est a u d i s cernement q u e r e v i ent l a t a c h e ;"".;::;::úne perception qui se reproduit est done l'oubli. Ce grace
d'empecher cette illusion. De sorte que les erreurs sont ",a quoi je me souviens de ce que j'avais oublié est ce qui
, :: ,

des occasions de faire preuve de subtilité. ~-.-";:.meremet quelque chose en tnémoire. C'est grace a l'asso­
;.':::-;:;ciation des idées que je me remets quelque chose en
""'"'.:;=­
mémoire, autrement di t q u e je me ressouviens.J'ai done
;„':„:":
:;:.'la faculté de me ressouvenir, qui est la réminiscence.
?='

102 103
MÉTAPHYSIQUE
ESTHÉTIQUE

mémoire se nomme unefaute de mémoi re.Ainsi la mémoire


$583 : La réminiscence est la mémoire qui obéit a la
regle suivante : c'est par l'intermédiaire des idées qui lui peut faire paraitre un cenain degré d'identité entre une
sont associées que je me rappelle une perception qui se perception passée et une perception qui lui a fait suite,
alors meme qu'il n'y a pas entre ces deux perceptions un
reproduit. J a réminiscence qui se fait par association des
idées de lieu est la memoire du lieu; la réminiscence qui tel degré d'identité. La mémoire est done labile, i.e. il
se fait par association des idées de ternps est la mémoire lui est possible de commenre des fautes. La rnémoire qui
n'est pas tres labile est fidele, Les individus qui ont de
synchroni que,
l'esprit n'ont pas une mémoire tres fidele; mais le dis­
cernement permet d'en accroItre la fIdélité.
$584 : J.a mémoixe la plus courte serait celle qui ne
pouxrait reconnaitre, avec la plus extreme imprécision,
q u'un seul objet — le p lus petit qu i s oit — dont l a $587 : L'ensemble des regles pour le perfectionnement
reproduction serait tres intense, txes fxéquente, tres récente de la mémoire est la mnémotechntque.La mnémotechnique
et ne serait précédée ou accompagnée que de perceptions de la mémoire sensible est la partie de l'esthétique qui
d'une aune sorte et d'une extreme faiblesse. Plus done prescrit des regles pour étendre, aÃermix, conserver, sti­
ses objets sont n o m b r eux e t i m p o x tants, p lu s r ares et Inuler, abner et rendre plus fIdele la mémoire,
imprécises sont leurs reproductions, plus long est le temps
apres lequel ces reproductions surviennent, plus fortes $588 : Si on j uge qu'une imagination passée et une
sont les perceptions d'une autre sorte qui ont xempli ce sensation, ou une imagination qui lui a f ait suite sont
temps, plus forres sont également les autres soxtes de identiques a un degré auquel elles ne le sont pas, on
perceptions qui pxécedent et accornpagnent les reproduc­ produixa, par une faute de mémoire, une vaine imagi­
tions de ces objets, plus la mémoire pourtant les reconnait nation, qui aura son origine dans la source cc.mmune des
avec intensité — et plus elle est grande. erreurs; si, suivant le meme processus d'engendrement de
l'erreur, cette imagination est prise pour une sensation,
c'est alors une illusion des sens qui verra le jour.
$585 : On dit d 'une grande mémoire qu'elle est bonne
et heureuse et, si e l le p e ut r e connaitre de n o m b r eux e t
importants objets, qu'elle est étendue (riche, vaste) ; si elle
peut reconnaitre u n o b jet d o n t l a r e p r oduction est t r es
imprécise et accompagne et suit d'autres sortes de repxé­ Section Vll : l a faculté d'inventer
sentations assez forres, elle est ferie; si elle peut recon­
naitre son objet apres un assez long intervalle de temps
qui a été occupé par des perceptions d'une autre sorte et $589 : Quand je réunis des représentations imaginaires
d'une assez grande force, elle est durable; si elle peut
et que je les itole, autrement dit que je frxe mon attention
reconnaitre un e p e rception q u i n e s ' est q u e r a r ement
sur une seule partie d'une perception quelconque, j 'in­
reproduite, elle est fine '; si c'est avec intensité qu'elle vente. J'ai done la faculté poétique d'inventer. Puisque
reconnait certains objets, elle est vive; e t si enfIn il l ui e n l'acte de réunir consiste a représenter plusieurs choses
faut peu pour se ressouvenir, on dit qu'elle est alerte, comrne n'en formant qu'une seule, et n'est possible que
par la faculté de percevoir les identités entre les choses,
$586 : Le manque considérable de bonne mémoire est la faculté d'inventer doit sa mise en ceuvre a la foxce
la ProPension a l' oubli. U ne e rreur qui d é pend de l a qu'a mon ame de se représenter l'univers.
1. CaPux.

104 105
ESTH ÉT1QU E MÉl hPHYS1QU
E

$590 : La faculté d'inventer obéit a la regle suivante : la partie de l'esthétique qui a pour objet la pensée inven­
les parties de différentes imaginations sont perques comme tive, ainsi que la présentation de ses inventions.
formant un seul tout. Les perceptions qui voient ainsi le
jour sont des inventions ' (ou des créations); les fausses $593 : Si j'ai dans mon sommeil des imaginations claires,
inventions se nomment des chimeres,ou vaines imagi­ je reve. Les imaginations de celui qui reve sont les reves
nations. au sens subj
ectif'; ceux-ci sont ou vxais ou trompeurs;
soit ils sont mis en ceuvre par la nature de l'ame (confor­
$591 : Supposons que l'invention xéunisse des pexcep­ mément aux 5 561, 574, 580, 583, 590) et sont naturels,
tions qu'on ne peut associer, ou qu'elle isole des éléments soit ils ne sont pas naturels a l'ame, mais lui sont contre
dont l e r e trait v i d e l ' i r n agination d e t ou t c o n tenu, tels nature. Si la nature en général n'est pour rien dans leur
que les caracteresessentiels, l'essence et les attributs, ou existence, ils sont supranaturels.
encore qu'elle retire a son produit toute modalité et toute
relation, ou xneme quelques modalités et quelques rela­ $594 : L'imagination et la faculté d'invention de l'homme
uons, sans les remplacer par d'autres, qui seraient pourtant qui dort sont, l'une plus e8rénée, l'autre plus excessive
nécessaires pour constituer la réalité et Vindividualité qu'a l'état de veille; les imaginations et les inventions
d'une chose; supposons qu'elle représente néanmoins son qu'elles produisent sont done plus vives, n 'étant p a s
produit comme une chose réelle et individuelle; dans obscuxcies pax des sensations plus forres. Ceux dont les
tous ces cas on verra naitre des chimeres, dues a une reves s'accompagnent habituellement de ces importants
illusion de la faculté de percevoir les identités entre les mouvements extérieurs du corps dont s'accompagnent a
choses, ainsi que de vaines imaginations, que peut encore l'état de veille les sensations correspondantes, sont des
forti6er une faute de mémoire liée a une recognition rtoctambules. Ceux qui o nt c o u t u me de p r e ndre, a l ' é tat
erronée. de veille, certaines de leurs imaginations pour des sen­
sations sont des illuminés (i.e. des visionnaixes, des fana­
592 : La faculté d'invention la plus restreinte serait tiques) ; ceux qui confondent tout a fait leurs imaginauons
celle qui ne pourrait réunir, de fagon tres lache, que deux avec des sensations sont des fous, de soxte que la folie est
imaginations, les plus petites et les plus fortes qui soient, l'état de celui qui a l'état de veille a couturne de pxendre
ou encore qui ne pourrait isoler que tres faiblement une ses imaginations pour des sensations et ses sensations pour
seule partie — la plus petite de toutes — de la plus vaste des imaginations.
des imaginations. Plus done les perceptions qu'elle réunit
sont nombreuses, étendues et faibles, plus les parties des
imaginations qu'elle isole sont nombreuses et étendues,
plus les imaginations done elle les isole sont nombreuses Sectiott VIII : l a oculté edprévoir
et restreintes, plus elle les en isole, plus et mieux elle
accomplit ces deux opérations — et plus elle est impor­
tante. On pe u t d i r e q u e l a f a c u l té d ' i n v ention, q u a nd $595 : Je suis conscient de mon état futur, et done aussi
elle est importante, estfertile (féconde) ; qu'elle est exeet­ de l'état futur du m o nde. La repxésentation de l'état futur
sive (extravagante, xhapsodique) quand elle est encline a du monde, done aussi de mon état futur, est la prévisiorz.
produire des chimeres; qu'elle est architectonique quand
elle se garde d'en produire. L'esthétique mythologiqueest 1. Le $ 45 5 de l'2uhéti que feta mention de « teves au sens objectif »
(pat la est désignée, selon le $ 91 de la hlétaphysi que,la «confusion»
1. Fi ai ones, qui s'oppose a « la vétité métaphysique inconditionnée»). (N. a1. T.)

1O6 107
ESTHÉTIQUE hiÉThPHYSIQUE

Je prévois, done j'ai la faculté de prévoir; c'est a la force $599 : La faculté de prévoir la plus restreinte serait celle
qu'a mon axne de se représenter l'univers d'apres la qui ne pourxait représenter qu'avec la plus extreme impré­
position de mon corps que revient la tache de mettre en cision une seule chose, qui pourtant devrait faire dans un
ceuvre cene faculté. futur tri s p roche l'objet d'une sensation tres forte, aurait
2 á
déja tres souvent fait l'objet de la sensation et de l'ima­
$596 : L a prévision est soumise a la loi suivante : la gination xeproductrice, et dont l a p r évision ne serait
perception d'une sensation et d'une imagination ayant en accompagnée et précédée que de perceptions d'une autre
commun une perception partielle produit la pexception sorte et d'une faiblesse extreme. Plus done la sensation
totale de l'état f u t ur , en l equel les différentes parties de future de l'objet prévu sera faible et tardive, plus rares
la sensation et de l'imagination se rejoignent. Autrement ont été les sensations er. les reproductions de cet objet
dit, c'est du présent imprégné du passé que naIt le futur. dans l'imagination, plus forres sont les perceptions qui
en précedent et accornpagnent la prévision, plus toutefois
$597 : M a représentation, et done aussi ma faculté de la faculté de prévoir repxésente avec force — et plus elle
prévoir se reglent sur la position de mon corps; or les est étendue.
objets de la sensation extérieure sont plus proches de mon
corps que les choses que je prévois et qui ne feront que $600 : Plus le sens qui me pexmet en partie de prévoir
plus tard l'objet de ma sensation, on comprend ainsi un objet déja o6en a xna sensation est émoussé (ou aigu),
clairement pourquoi les sensations extérieures peuvent etre plus l'imagination de l'objet que je m'apprete a prévoir
plus claires et plus fortes que les prévisions. Puisqu'en est faible (ou forte) — et plus la prévision sera obscure
outre les prévisions sont encore obscurcies par les sensa­ (ou claire).
tions qui les accompagnent, je ne prévois jamais un objet
avec autant de clarté que je le sentirai; néanmoins la $601 .' Je distingue les prévisions des sensations et des
prévision que je fais est telle que le degré de claxté qui imaginations ; 1) par leur degré de clart , qu i est plus
est en elle dépend du degré de clarté qu'aura ma sensation faible que celui des sensations et des imaginations; 2) par
future. l'impossibilité de leur coexistence avec le passé et le
présent. Si, po ur a utant q u'on p uisse l'observer, une
$598 : Ce qui a assez souvent fait l'objet de ma sensauon prévision assez forte et une imagination (ou meme une
et de mon imagination, je le prévois avec plus de clarté sensation) assez faible sont de clarté égale, il reste toutefois
que ce qui n' a que plus rarement fait l ' objet de ma possible de les distinguer au moyen de leur seconde
perception. Le contenu des imaginations a déja fait l'objet caractéristique. Ainsi, puisque le contexte conformément
de ma sensation, et d one d ' une perception extremement au $ 567 me pexmet de savoir quelles perceptions ne sont
forte. Les imaginations sont done plus fortes que les pas des sensations, je connais clairement qu'une perception
prévisions, qui sont des perceptions manquant encore de n'est pas une imagination s'il s'avere qu'elle n'a aucun
force; et, si elles s'accompagnent de sensations, elles obs­ lien avec l e s i m a ginations e t l e s s e nsations q ui
cuxcissent completement les prévisions, Ainsi, puisque la l'accompagnent, la précedent et la suivent, et s'il est
pxévision d'un instant proche peut etre plus claire que la impossible qu'elle soit donnée en meme temps que celles­
prévision d'un instant plus lointain, la prévision d'un ci dans une meme sensation.
futur proche obscurcira la prévision d'un futur plus loin­
tain. Done, de deux sensations futures dont la clarté sexa $602 : La prévision est facilitée ; 1) si la sensation future
égale, je prévois la plus proche avec plus de clarté que de son objet doit etre assez claire; 2) si son objet a déja
la plus lointaine. été donné en grande partie dans la sensation et 3) dans

109
M ÉTAP H YSIQU E
ESTHÉTIQUE

ses prévisions sont véridiques, autrement dit ce sont des


l'imagination reproductrice; 4) s'il a s ouvent déja été prémonitions ', bien que leur perception ne se fasse ni
pxévu, et 5) si la prévision a toujours suivi des intervalles sur le meme rnode, ni avec la m eme clarté que les
de temps remplis par des perceptions assez faibles de sensaúons. Si l'objet donné dans une prémonition est
Eaqon a avoir toujours gardé l'éclat de la nouveauté; 6) si donné dans la sensation, la prévision se réalise. Vne pré­
la sensation de son objet ne doit pas avoir lieu dans un
Eutur trop lointain; 7) si la prévision suit et accompagne
vision qui ne saurait se réaliser est fal
lacieuse:
elle est
source d'erxeuxs pratiques.
d'autres sortes de pexcepúons plus Eaibles qu'elle, done
ou bien ne s'accompagne d'aucune autre pexception, ou
bien s'accompagne de sensations et d'imaginations peu
claires; S) si elle suit ou accompagne des imaginations Section IX : l e j u g ement
o u des sensations assez fortes, mais qui on t en co m m u n
avec elle des perceptions partielles.
$ 606 : Je pergois la perfection et l ' i mperfection des
$603 : L a p r évision est entravée : 1) si on entrave, choses, autxement dit je lesjuge. J'ai done la facuité de
conformément au $ 543, la sensation Euture de son objet; juger. Celle-ci serait réduite au m inimum si e ll e n e
2) si on entxave la sensation pxésente ainsi que 3) l'ima­
représentait qu'avec la plus extreme imprécision une seule
gination des objets qui sont en grande partie identiques minuscule perfection (ou imperfection) d'un seul minus­
a l'objet de la prévision (cf. $ 569); 4) si on entrave les
cule objet dont l a p erception serait tres forte et ne serait
premiexes prévisions, et surtout 5) si on empeche que ces précédée et accompagnée que de percepúons d'une autre
prévisions soient interrompues par des perceptions plus sorte et d'une extreme faiblesse. Plus done les objets
faibles — puisque c'est lorsqu'elles durent sans interruption
auxquels elle s'applique sont nombreux et importants;
qu'elles s'obscurcissent; 6} si on retarde la sensaúon de
plus leur perception est imprécise; plus les autres sortes
son objet; 7) si la prévision suit ou accornpagne d'autres
de perceptions qui l'accompagnent et la précedent sont
sortes d'imaginations et de sensations plus fortes; S) si fortes; plus les perfections ou imperfections de ses objets
elle suit ou accompagne des représentations qui ont des --'-; sont grandes et nombreuses; plus cependant la faculté de
perceptions partielles en commun avec elle, rnais qui sont "::! ' juger représente ces dernieres avec force — et plus elle est
trop faibles. :-:',,::,- importante, L'aptitude a juger les choses est le j ugement,
"',;::. qui est pratique lorsqu'il se rapporte a la prévision des
$ 60 4 : P u i s q u 'i l y a en to u t e s e nsation e t e n t o u t e
~: choses a venir, théerique loxsqu'il se rapporte aux autres
imagination quelque chose d'obscur, et que la prévision !'.-'.":. choses, et pénétrant lorsqu'il décele un grand nombre de
est toujours moins claire que la sensation et l'imagination -'"-,-':-; perfections ou d'impexfections dans des objets dont la
correspondantes, la pxévision, meme distincte, sera consi­ '

',:,-. perception est assez obscure,


dérablement melée de confusion et d'obscurité; toutes
mes prévisions sont done sensibles, et c'est a la Eaculté ';:::-':'.$607 : L a f aculté de juger obéit a l a l o i s u ivante ;
de connaissance inférieure que revient la tache de les ":-::;,',percevoir l'accord ou le désaccord des dif erentes compo­
porter a l'existence. La mantique, qui fournit les regles .:i",santes d'une chose revient a percevoir la perfection ou
de la connaissance et du mode d'exposition de la Eaculté
;;;:, l'imperfection de celle-ci, Puisque cette perception est soit
de prévoir, est une partie de l'esthétique, ;:-":::dístincte, soit indistincte, la faculté de juger, et done le
$605 : S i l a Eaculté de prévoir représente ses objets 1. Praesensiones.
exactement tels q u ' i l s seront d o n nés dans l a sensation,

110
ESTHÉTIQUB MÉTAPHYsIQUE

jugement, seront soit sensibles, soit intellectuels. Le juge­


ment sensible est le gos?t au sens large (le bon gout, le
palais, le Hair). La critique au sensle plus large est l'art
de juger. De sorte que l'art de former le gout, ou encore Section X : la faculté de pressentir '
de juger par les sens et d'exposer son jugement, est
l'esthétiqtte critique. L'individu qui j o u it d e l a f a culté
intellectuelle de juger est le critique au sens large,et done $610 : Celui qui, prévoyant une perception, se la repré­
la critique au sens général est la science des regles qui s ente comme identique a une perception qu'il a e u e
permettent de juger distinctement de la perfection ou de autrefois, la pressent; il a done la faculté de pressentir au
4.' :.
l'impex fection, sens large. Les perceptions qui doivent leux existence a
cene faculté sont les pressentiments au sens large, qui sont
$ 608 : I.e gout au sens large, en tant qu'il se rapporte soit sensibles, soit intellectuels. Les pressentiments et la
au sensible (c'est-a-dire a ce qui est donné dans la sen­ faculté de presscntir au sens strict sont exclusivement sen­
sation), est le j ugement des sens'; celui-ci doit etre irnputé ,,k-::: =' ===
,­ , ".' si bles. Les pressentixnents sensibles sont l'objet de l a

a l'organe des sens qui fournit la sensation de l'objet du mantique esthétique,


jugement. Il y a done un jugement des yeux, des oreilles,
etc. La faculté de juger, de quelque sorte qu'elle soit, $611 : I.a faculté de pressentir obéit a la loi suivante :
doit sa mise en ceuvre a la force qu'a mon ame de se quand on se représente parmi les perceptions venant a la
représenter l'univers; en effet toutes les choses de ce suite d'une perception présente, certaines perceptions ayant
monde sont en partie parfaites et en partie imparfaites. en commun avec les précédentes une perception partielle,
Les faux jugements sont des fautes dej ugement. Si la ;,:,::::; cette perception paxtielle qui leur est commune est repré­
faculté de juger est encline a commettre des fautes, on sentée comme contenue dans ce qui précede et dans ce
parle d'un j ugement hati f; ce jugement constitue le snau­ qui suit. La faculté de pressentir est done a la faculté de
vais gout. L'aptitude a éviter les fautes de jugement est prévoir ce que la mémoire est a l'imagination,
la maturité du j ugement; y correspond la distinction du
gout (sa pureté, son raknement); si le jugement est assez $612 : La faculté sensible de pressentir revient a l'attente
6n pour déceler jusqu'aux moindres accords et discor­ de cas setnblables, qui est soumise a la regle suivante :
dances, le gout est délicat. I.es fautes de jugement des q uand je sens, imagine ou prévois un objet A qu i a
sens sont les illusions sensibles, ;„
".:-'' beaucoup en commun avec un autxe objetB que je pré­
':;:;, vois, je me représente B cornme quelque chose qui sera
$609 : P l u s l a m érnoire, la réminiscence, la faculté "";::;::" identique a A. Celui dont l'ame par l'intermédiaire des
d'inventer, l'aptitude a prévoir et le jugement sont impor­ .':"' idées qui sont associées a l'objet qu'elle prévoit, pressent
tants de naissance, plus il est facile de les développer par des choses qu'elle n'avait pas pressenties auparavant, anti­
des exercices. ,;:::"':: cipe '; il a done la facuhé d'anticiper, qui est a la faculté
"::' de pressentir ce que la réminiscence est a la mémoire.

':,:,'"-":$613 : La faculté d'anticiper est la faculté de pressentir


".::::;;.qui obéit a la regle suivante : c'est lorsque les idées qui

1. Praesagitio.
2, Praeso>)ti t.

l 12
ESTHÉTIQUE
MÉTAPHYSIQUE

lui sont associées en permenent la pxévision que l'ame ils ne le sont pas, ce vain pressentiment fera naitre une
pressent une perception. prévision fallacieuse,

$614 : La faculté de pressentir la plus restreinte serait $623 : Puisque les sensations externes de celui qui dort
celle qui ne percevrait qu'avec la plus extreme imprécision ne sont pas claires, il s'ensuit que le reve, dont rneme
un seul minuscule objet qui auxait été tres souvent et tres les imaginauons sont faibles, sera plus apte a produire
clairement pxévu, dont l a sensation serait i m m i n ente, et des prévisions sensibles que l'état de veille. L'ensemble
dont le pressentiment ne serait précédé et accompagné des regles pour tirer des pressentiments des prévisions
que d'autres sortes de perceptions tres faibles. contenues dans les reves constitue l' onivocritique '.

$615 : Plus les objets qu'il s'agit de prévoir sont nom­


breux et i mpor
tants;pl us les prévisions qui les concernent
s'annoncent rares et imprécises; plus les autres perceptions Section XI : la faeulté de désigner '
tres fortes qu i v i e n d ront a l a s u i t e d e s p r essentiments
dureront; plus les autres sortes de perceptions qui pré­
cedent et a ccompagnent ces pressentiments sont f o rres; $619 : Je pert;ois les signes en meme ternps que les
plus cependant la faculté de pressentir pergoit ses objets objets qu'ils désignent; j'
ai done la faculté d'associer, dans
avec clarté — et plus elle est importante, done moins elle ma représentation, les signes avec les objets qu'ils
a besoin de recourir a des anticipations conjecturales '. désignent; on peut nommer cette faculté la fuculté ae
désigner, Et puisqu'il y a en ce monde un lien entre les
$616 : L'apritude a présager, si elle est particulierement signes, les perceptions de la faculté de désigner doivent
développée, est la faeulté de la divination, qui est soit leur actualisation a la faculté qu'a mon ame de se repré­
naturelle (innée ou acquise), soit infuse, auquel cas elle senter l'univers. La connaissance du lien qui est entre les
est le don de la prophétie. Un pressentiment donné par la signes est soit distincte, soit indistincte, de sorte que la
faculté de la divination est une prédiction; une prédiction faculté de désigner sera soit sensible, soit intellectuelle.
due au don de la prophétie est un oracle (une prophétie).
$620 : Si le signe et l'objet qu'il désigne sont liés dans
$617 : Les exreurs qui dépendent de la faculté de pres­ une perception, et que la perception du signe est plus
sentir sont les vains pressentiments; ceux-ci sont de fausses importante que la perception de l'objet désigné, on dit
pxévisions tenues pour vraies en raison d'une illusion de que la connaissanceest symbolique,' si la représentation de
la faculté de percevoir les identités entre les choses. Si l'objet désigné est plus importante que celle du signe, la
des pressentiments, des attentes de cas semblables et des connaissance sera intuitive (ce sera une intuition). Qu'il
a nticipations me sont d o nnés, c'est a l a f o rce qu'a m o n s'agisse de l'une ou de l'autre connaissance, la faculté de
ame de se représenter l'univers qu'ils doivent leur actua­ désigner est soumise a la loi suivante : quand deux per­
lisation. ceptions sont associées, l'une est le m o yen d e connattre
l'existence de l'autre.
$ 618 : Si l'objet d'une prévision et un autre objet, donné
a uparavant dans une sensation, une i m agination ou u n e
prévision, sont tenus pour identiques a un degré auquel 1. L'onirocritique est l'interprération des reves. [Nous suivons ici
l'édition faite par G.F, Meier en 1776, qui déplace ce paragraphe
pour des raisons de sens. (M d. T.)]
1. Praessaupsi enes, 2. Facnlras characrerissi cu.

ll@
lis
FSTHÍTIQUE MÉTAPHYS1QUH
x cü.

$621 : Supposons qu'en raison d*une illusion dc la faculté culieres, a savoir celles de léloquence, autrement dit de
de connaitre les identités entre les choses on prenne pour la perfection du discours sensible; elle peut enseigner les
un signe ce qui n en est pas un, et pour un objet désigné regles de l'éloquence l) en généxal : elle est l'art oratoire,'
ce qui n'en est pas un ; e n r ésulteront une connaissance 2) en particulier : si les regles qu'elle expose sont celles
symbolique et une connaissance intuitive fausses. Sup­ du discours qui n ' est pas soumis a de s contraintes
posons que de lameme fagon on prenne pour un signe métxiques, elle est la rhétorique; si ses regles sont celles
d e l'avenir ce q u i n ' e n es t p a s u n ; e n r é sulteront d es du discours soumis a de telles contraintes, elle est la
pxévisions fallacieuses, que de vains présages et des anti­ poeti que.Ces disciplines et toutes celles qui en descendenr
cipations erronées pourront considérablement renforcer. sont, dans la mesure ou elles exposent des regles communes
a de nombreuses langues pamculieres, universelles.
$622 : L a faculté de désigner la plus restreinte serait
celle qui associerait, de faqon extremement lache, un seul
signe — le moins important qui soit — avec un seul
minuscule objet pax lui désigné, et ne serait pxécédée et
accompagnée que d'autres sortes de perceptions extre­
mernent faibles. Plus done les signes sont nombreux et
importants, plus les objets qu'ils désignent sont nombreux
et importants, plus les autres sortes de pexceptions qui
les accompagnent et les précedent sont fortes, plus cepen­
dant le lien établi par la faculté de désigner est foxt — et
plus cene faculté est importante. La science de la connais­
sance sensible qui s'occupe des signes et de leur présen­
tation est l'esthétique eie la désignati on ' qui est une science
a la fois heuristique et hexméneutique. La science des
moyens par lesquels le discours désigne quelque chose
est la philologie {la grammaire au sens large). Si la phi­
lologie enseigne ce qui est commun a d e nombreuses
langues particulieres, elle est uttiverselle. La philologie
enseigne : I) les regles générales que tout discours doit
obsexver concernant les mots qu'il emploie; si elle s'in­
téresse 1) aux éléments dont se composent les mots, elle
est l'orthographe au sens large; 2) a la Hexion des mots,
eHe est létytnologie (l'analogie) ; 3) a leur cohésion ou a
leur construction, elle est la syntaxe; 4) a leur quantité,
elle est la prosotlie. I.'ensemble de ces disciplines constitue
la grammaire (au sens strict), Si la philologie s'intéresse
5) a la signification des mots elle est létude du lexique
(la lexicographie); 6) a leur écrituxe, elle est l'étude du
graphisttte, La philologie enseigne : II) des regles parti­

l. Ae sthettttt thetrnetertstiea.

Il6
Esthétique théorique
3!

s,,l

Prolégornenes

$1 ; L ' EsTHÉTIQUE (ou t héorie des arts libéraux, gno­


séologie inférieure, art de la beauté du penser, art de
l'analogon de la raison) est la science de la connaissance
sensible.

-":='-;::": $2 : Le degré de perfection qu'apporte aux faculrés de


connaissance inférieures, prises a l'état de nature, leur
;-.-;:,''seule utilisation, sans culture théorique, peut etre nommé
";-..EsTHÉTIQUE NATURELLE. Celle-ci se divise, de meme qu'a
~ , - .
"','";.'-."'l'ordinaire la logique naturelle, en esthétique innée, qui
"',:;:";:íeleve de l'innéité du bel esprit, et en esthétique acquise,
;,:.Cette derniere se divise derechef en doctrine esthétique
.'.-::;:et,,en esthéuque appliquée.

-;-;::$:::„:3 : L'esthétique arti6cielle qui complete l'esthétique


-'„'="naturelle aura notamment pour utilité : 1) d'appreter un
: Iüátériau adéquat a d estination des sciences dont l e
~íüode de connaissance est principalement intellectuel;
":-"2) de mettre les connaissances scientifIques a la portée
..'ice:;,tout un chacun; 3) d'étendre le progres de la connais­
Nce, y cornpris au-dela des limites de ce que nous
:,"' uvons connaitre distincternent; 4) de fournir des prin­
"pes conséquents a l'ensemble des études contemplatives
si qu'aux arts hbéraux; 5) d'assurer, dans les activités
";::: la vie quotidienne, une supériotité sur l'ensemble
eá :: ind t v l d us.

121
EsTHÉTIQUE THÉQRIQUB
ESTHETIQUE

$ 4 : E lle se spéci6era done dans les utilisations sui­ le saut de l'obscurité a la clarté distincte. Pour aller de
vantes : 1) philologique; 2) herméneutique;3) exégétique; l a nuit au m i d i i l f a u t p asser par l'aurore; b) si l a
4) rhétorique; 5) homilétique ', 6) poétique; 7) musi­ confusion doit etre objet de p réoccupation, c'est afin
cale, etc, d'éviter les erreurs, qui sont si grandes et si nombreuses
chez ceux qui n'en ont cure; c) on ne préconise pas la
$5 : On pourrait élever contre notre science les objections confusion, mais on corrige la connaissance dans la mesure
s uivantes : 1) elle co uvre u n d o m a in e t r o p v a ste p o u r ou quelque confusion lui est nécessairement melée.
qu'un seul traité ou un seul exposé puisse en clonrIer une
présentation exhaustive — je réponds que je suis d'accord, $8 : A. l'objection : 6) c'est la connaissance distincte qui
mais que quelque chose vaut mieux que rien — 2) elle a la préséance — je réponds : a) dans le cas d'un esprit
ne fait qu'un avec la rhétorique et l a p oétíque — je fIni, cette préséance ne vaut que pour les objets d'une
réponds : a) son domaine est plus vaste; b) elle comprend importance supérieure ; b) connaissance distincte et
des objets que ces deux sciences ont en commun aussi connaissance confuse ne s'excluent pas; c) c'est pour cene
bien avec d'autres arts libéraux qu'entre elles, et que notre raison que, conformément aux regles dont nous avons
traité soumenra une fois pour toutes, en la place qui leur une connaissance distincte, nous commencerons par sou­
c onviene, a un examen attentif qu i p e rm ettra a tout art , mettre la beauté de l a connaissance a des regles; la
quel qu'il soit, de cultiver son terrain propre avec plus connaissance distincte en ressurgira d'autant plus parfaite
de profit et sans tautologies superHues. 3) Elle ne fait par la suite.
qu'un avec la critique — je réponds ; a) il y a aussi une
critique logique; b) une certaine espece de critique consti­ $9 : A l ' objection : 7) il est a craindre que le domaine
tue une part de l'esthétique; c) cette derniere requiert, de de la raison et de la rigueur logique ne subisse quelque
fagon presque inévitable, une sorte d'idée préalable (prae­ dommage de ce que l'on cultive l'analogon de la raison
notio) de l'auue partie de l'esthétique, si l'on ne veut — je réponds ; a) cet argument est au nombre de ceux
pas, lorsqu'il s'agit de juger de la beauté des pensées, qui parlent plutot en notre faveur, puisque c'est pré­
des paroles et des écrits, disputer des gouts seuls. cisément ce meme danger qui, chaque fois que nous
recherchons la perfection d'une composition, nous incite
$6 : D ' autres objections sont encore possibles, A l'ob­ a la circonspection sans aucunement nous conseiller de
jection ; 4) les sensations. les représentations imaginaires, négliger la vraie perfection, b) il n'est pas moins néfaste
les fables et les troubles passionnels ne sont pas dignes P
a la raison et a sa stricte rigueur logique de ne pas
de philosophes, et se situent en deI„a de leur horizon­ cultiver l'analogon de la raison, ou pire de l e l aisser
je réponds : a) le philosophe est homme parmi les hommes, corrompre.
et il n'est pas bon qu'il considere une partie si importante
de la connaissance humaine comme lui étant étrangere;
b) l'objection confond théorie générale de la beauté des $10 : A l'objection ; 8) l'esthétique est un art, non une
pensées et pratique, application singuliere, science — je réponds : a) ces deux aptitudes ne sont pas
opposées. Combien d'arts, qui autrefois étaient arts et
rien d'autre, sont désormais également des sciences? b) que
$7 : A l ' objection : 5) la confusion est mete de l'erreur
— je réponds : a) mais elle est la condition sim qua norI notre art puisse faire l'objet d'une mise en forme démons­
de la découverte de la vérité, la ou la nature ne fait pas trative, l'expérience le prouvera; c'est toujours évident a
priori, puisque la psychologie et les autres sciences qui
1. Homilétique : art de converser. s'y rattachent disposent d'une abondance de principes

122 123
ESTHÉTIQUE THÉQIUQUE
ESTH FIl QUE

certains; et qu'il mérite d'etre élevé au rang d'une science, CehIi qui concenrrera ses forces sur la chose
Ni l'éloquence ni l'ordre clair ne lui feront défaut '.
les utilisations qu'il permet, et que nous avons mention­
nées aux $ 3 et 4, le montrent.
Tes soins iront a la chose d'abord; a l'ordre clair ensuite,
aux signesen dernier lieu.
$1 1 : A l ' o bjection : 9) on nait esthéticien, de meme
qu'on nait poete, on ne le devient pas — je réponds :
voyez Horace (Art poétique, 408), Cicéron (De Oratore,
2, 60), Bil6nger (Dilucidationes philosophicae, $ 268) et
Breitinger (von den Gleichnissen ', p. 6) ; une théorie plus
complete, qui se recommandera davantage de l'autorité
de la raison, qui sera plus exacte et moins confuse, plus
avérée et moins précaire, ne pourra qu'etre utile a l'es­
théticien né,

12 : A l ' objection : 10) les facultés inférieures — la


chair — doivent etre combanues, plutot que stimulées
et aguernes — je réponds : a) ce qui est requis est la
soumission des facultés inférieures a une autorité, non
a une tyrannie; b) l'esthétique, nous prenant pour ainsi
dire par l a m a in, nous conduira a ce résultat, pour
autant qu'il puisse etre obtenu par des voies naturelles;
c) les esthéticiens n'ont ni a stimuler ni a aguerrir les
facultés inférieures dans la Inesure ou elles sont cor­
rompues, mais doivent les diriger a6n d'éviter que leur
corruption ne soit aggravée par des exercices déplacés,
ou, a l ' inverse, que sous l'oiseux prétexte d'éviter les
abus l'on ne réduise a néant toute ut i lisation d'un t alent
accordé par Dieu.

$1 3 : D e m eme que sa sceur ainée la logique, notre


esthétique se divise en : I} rwáoR1Qvp, doctrinale, géné­
rale (premüre pame); ses préceptes portent sur 1) les
choses et l e s p ensées : chapitre 1", « H e u ristique» ;
2) l'ordre clair : chapitre 2, «Méthodologie» ; 3) les signes
dans lesquels s'exprime 1a beauté des pensées et de leur
agencement : chapitre 3, «Sémiotique»; II) pRATIQUp.,
appliquée, spéciale (deuxieme partie). Qu'il s'agisse de
l'une ou de l'autre,

I, Des parabo!es (ou des métaphores). (M 4'. T.) 1. Horace, Ép., 2, 3.

124
PREMIERE PARTIE

Esrhérique rhéorique

CHAPITRE PREMIER

Heuristique

Section I : la beauté clela connaissance

$14 : La fin de l'esthétique est la perfection de la connais­


sance sensible comme telle, c'est-a-dire la beauté, Elle
doit éviter l ' i mperfection de l a c onnaissance sensible
comme telle, c'est-a-dire la laideur,

$15 : L'esthéticien, cornme tel, ne s'occupe pas des per­


fections de la connaissance sensible qui sont si profon­
dément cachées qu'ou bien elles restent pour nous tota­
lement obscures, ou bien n'acceptent de notre part d'autre
regard que celui de l'entendement.

$16 : I.'esthéticien, comme tel, ne s'occupe pas des


imperfections de la connaissance sensible qui sont si pro­
fondément cachées qu'ou bien elles restent pour nous
totalement obscures, ou bien ne peuvent etre décelées
autrement que par le jugement de l'entendement.

$ 17 : La cGNNAIssANcE sENsIBLE est, comme l'i n d i q u e


la dénomination qu'il est préférable de retenir, l'ensemble
des représentations qui se situent en deqa de toute dis­
tinction substantielle. Si en meme temps nous voulions
désormais la prendre, telle qu'elle existe, pour objet d'un
regard d'ensemble, et appliquer notre entendement a la
fagon dont procede quelquefois l'amateur au gout averti,

127
ESTHÉTIQUE ESTHÉTIQUE THÉORIQUE

soit a la beauté et a l'éloquence seules, soit a la seule de vive voix. N ou s avons la les « trois Graces», les trois
laideur, alors la distincuon nécessaire a la science succom­ beautés universelles de la connaissance.
berait sous la masse des charmes ou des difformités a
prendre en compre; beauté et laideur, répanies en dif­ $21 : II y a u n n ombre correspondant de laideurs, de
férentes classes, disposent en effet d'un nombre imposant défauts et de souillures de la connaissance sensible qui
de genres, d'especes et d'individus. C'est pourquoi nous s ont possibles, et q u e l ' o n s ' e fforcera d ' éviter, t an t a
considérerons en premier lieu la beauté en rant qu'elle l'égard des pensées et des choses qu'a l'égard de la liaison
est cornmune a presque toutes les connaissances sensibles, d'une pluralité de pensées, et qu'a l'égard de l'expression
e n tant q u e B EAUTÉ UNIVERsELLE; et en m e m e t e m p s par signes (pour reprendre l'ordre suivi par notre énu­
qu'elle nous aurons a étudier son contraire. mération au $ 13).

$18 : La beauté universelle de la connaissance sensible $22 : Toute connaissance atteint la perfection grace a
consistera 1) dans l'accord des pensées entre elles, abs­ l'abondance, la grandeur, la vérité, la clarté, la certitude
exprie
traction faite de leur ordre et des signes qui les m
nt; et la vitalité de la connaissance, pour autant que celles­
leur un it é e n t a n t q u e p h é nomene, esr. la BEAUTÉ DEs ci s'accordent en une seule perception et entre elles — par
cHosEs ET DEs pENsÉEs. On doit la distinguer de la beauté exemple l'abondance et la grandeur avec la clarté, la
de la connaissance, dont elle est la premiere et principale vérité et laclarté avec la certitude et tout le reste avec
partie, et de la beauté des objets et de la matiere, avec la vitalité —, et pour autant qu e les autres variétés de la
laquelle elle est souvent a tort confondue, bien que la connaissance s'accordent avec elles, ces qualités, en tant
signi6cauon du mot « c hose» soit généralement regue. que phénomenes, ont pour effet la beauté universelle de
Des objets laids peuvent, en tant que tels, etre pensés de la connaissance sensible, avant tout celle des choses et
belle fagon, et inversement des objets qui sont beaux des pensées, en lesquelles nous réjouissent la profusion,
peuvent etre pensés d'une maniere laide. la noblesse, la sure lumiere du V r a i en m o u v ement.

$19 ; La beauté universelle de la connaissance sensible


consistera, attendu qu'il n'y a pas de perfection sans ordre, $23 : La mesquinerie, la vulgarité, la fausseté, l'obscurité
2) dans l'accord de l'ordre (lui-meme destiné a permettre impénétrabie, le flottement de l'indécision et l'inerrie sont
l'examen réRéchi de ce que l'on a pensé de belle fagon) les imperfections qui menacent toute connaissance; en
tant que phénomenes, elles ont généralement pour effet
et avec lui-m eme, et avec les choses. Cet accord, en tant
d'enlaidir la connaissance sensible, principalement lorsque
que phénomene est la BEAUTÉ DE L'oRDRE et de l'agen­
ces défauts affectent les choses er. les pensées.
cement.

$20 : La beauté universelle de la connaissance sensible $24 : La beauté de la connaissance sensible et l'élégance
consistera, attendu que nous ne percevons pas les choses meme des choses sont des perfections qui résultent d'une
désignées sans leurs signes, 3) dans l'accord des signes composition, bien qu'elles soient universelles; ce qui est
entre eux, avec l'ordre et avec les choses. Cet accord, en d'ailleurs évident du fait qu'aucune perfection simple ne
tant que phénomene, estla BEAUTÉ DE L ExpREssIQN pAR s 'offre a nous en t ant q u e p h énomene. L'on a d met p a r
sIONEs (signipcatio), comme par exemple celle du style suite un grand nombre d'exceptions, que l'on ne doit pas
(dictio) et de la faconde (elocutio), lorsque le type de signe tenir pour des défauts, meme si elles sont phénoména­
utilisé est le genre du discours ou de l'entretien, et encore lement présentes, pourvu qu'elles n'empechent pas que
celle de la diction et des gestes, lorsque l'entretien se fait l'accord des phénomenes soit le plus complet possible,

l28 129
ESTHÉTIQUE ESTHÉTIQUE THÉoil,lqUE

autrement dit pourvu qu'elles soient les plus rares ec les caraccéristique pARTlcULIERE, qui est un complément de
plus petices possibles. l'universelle, et est destinée a la mise en ceuvre concrete
d'une espece déterrninée de belle connaissance.
$25 : Ces conditions réunies nous donnent la beauté; si
nous la nom m ons ÉLÉGANcE, alors que les ExcEPTIONs
que nous avons décrites au $ 24 — et qui se produisent
lorsque par exemple une regle de beauté plus faible cede Secti on II : l'estheti que naturelle
devant une regle plus forre, une regle moins productive
devant une regle plus produccive, une regle utile a plus
$28 : I.a caractéristique générale de l'esthéticien heureux
court terme devant une regle utile a p lus long terme, et
(nous sous-entendons par la ses traits les plus généraux,
a laquelle elle est subordonnée — seront dites NDN INÉ­
cf. $ 27) doit comprendre : I) L EsTHÉTIQUE NATURELLE
LÉGANTEs. C'est en conséquence a bon d r o it q u ' en é ta­
INNÉE (rpónq, nature, E6rpuia, ap)(éTvma aToryEIayeuEoxco '),
blissant, par la connaissance, les regles de la beauté, on
qui est la disposition naturelle de l'ame tout entiere a
prendra en meme cemps en compte leur importance. penser avec beauté, disposition avec laquelle elle nait.
$26 : Une percepúon, en tant qu'elle est présentation $29 : A la nature de l'esthéticien doit appartenir, selon
d'une raison, est un ARGUMENT. Il y a done des arguments
l a détermination qui e n a été présentée au $ 2 8
qui enrichissent, qui rehaussent, qui démontrent, qui 1) L INNÉITÉ DE LA GRACE ET DE L ÉLÉGANCE DE L FSPRIT;
illustrent, qui p ersuadent; et d ' a u tres en6n qui d o nnent nous visons ici l'innéité de l'esprit au sens large, l'esprit
vie et m o u v ement; l ' esthétique exige d'eux q u ' il s aient
dont les facultés inférieures sont stimulées avec plus de
non seulement de la force et de l'eHicacité, mais encore f acilité qu 'i l n ' est coutume, et c onspirent, en u n e h a r­
de l'élégance. La partie de la connaissance en laquelle un monie exacte, vers l'élégance de la connaissance.
cas unique d'élégance est mis au jour est la FIGURE (le
schéma). Il y a d one des 6gures : 1) des choses et des $30 : A l ' esprit gracieux doivent appartenir, selon la
pensées, a savoir les sENTENcEs,2) de l'ordre, de l'ex­ détermination qui en a été présentée par le $ 29 : A) les
pression par signes, dont reievent les 6gures de style. Il facultés de connaissance inférieures et leurs disposicions
y a autant de types de 6gures — plus précisément de naturelles, qui sont : a) la disposition a sentir avec acuité,
sencences — que de genres d'arguments. qui permet a l'ame non seulement de découvrir, par les
sens externes, la matiere premiere du beau-penser, mais
$27 : Puisque la beauté de la connaissance n'est ni plus encore de pouvoir éprouver, par son sens interne et sa
grande ni plus noble que les forces vives de celui qui, conscience intime, les changements et les eEets de l'en­
pensant avec beauté, la pr oduit , n ous aurons avant tout semble de ses autres facultés, qu'elle devra soumettre a
a esquisser en quelque maniere la genese et l'Idée de des regles. Pour que la faculté de sentir conspire dans la
celui dont la pensée doit avoir de la beauté; norte projet suite avec ces autres facultés, il faut qu'en l'esprit gracieux
est la cARAcTÉRIsTIQUE DE I. EsTHÉTIcIEN HEUREUx, qui son champ d'action soit délimité de fagon a ce qu'elle
consiste dans l'énumérauon des éléments qui par nature n'opprirne pas, en tout temps et tout l i eu, par n' i m p or te
constituent dans une ame les causes prochaines de la belle laquelle de ses sensauons, les pensées, de quelque sorte
connaissance. Nous nous contenterons done, pour les rai­ qu'elles soient, qui lui sont hétérogenes.
sons invoquées au $ 17, de la caractéristique générale et
UNIVERsELLE [catholica] que r e quiert, q u el q ue s oit s on l. yóiq : narure; sórpuia : bonne(s) disposition(s); apyruna morteta
genre, la beauté des pensées, sans aller jusqu'a établir une T5uíaee> : élérnenrs arrhérypiques innés.

130 l3l
ESTHÉTIQUE THÉORIQUE
EETH ÉTIQU E

muses, car ils rapportaient aussi a la mémoire la repro­


$31 : b) la disposition naturelle a imaginer, qui permet
que l'esprit g racieux soit EII<peIv~nIoitnTov ' en eRet ; duction par l'imagination. Pourtant celui qui vise a la
1) l'objet du beau-pensex est souvent le passé; 2) il arrive beauté, par exemple a la beauté d'une narration, ne peut
souvent que le présent passe avant que la belle pensée se dispenser d'un recours a la faculté de reconnaitre elle­
qui l'a pour objet n'ait requ sa forme définitive; 3) ce merne; bien plutot convient-il qu'alors qu'il invente sa
n'est pas a partir du seul présent, mais aussi a partir du 6ction, il u s e et d i spose d'une bonne mémoire, afin
d'éviter la laideur d'une contradiction entre ce qui précede
passé que nous connaissons le futur. Pour que l'imagi­
nation conspire par la suite avec l'ensemble des autres et ce qui suit.
facultés, il faut qu'en l'esprit gracieux son champ d'action
soit délimité de faqon a ce qu'elle n'obscurcisse pas, par $34 : e) la disposition poétique, qui est a tel point requise
qu'elle a donné le nom de poetes a une classe particu­
ses propres représentations imaginaires, l'ensemble des
autres perceptions, qui, si on les considere chacune iso­ lierement éminente d'esthéticiens (au sens pratique du
lément, sont toutes par nature plus faibles que chaque mot). I.e psychologue attentif ne s'étonnera done pas en
imagination prise a pare. Et si l'on rapporte a l'imagi­ constatant combien est impo
rtante la part de la belle
nauon La faculté d ' i nventer, ainsi que l ' on t souvent fait méditation qui doit etre formée par composition et dis­
les Anciens, alors il est doublernent nécessaire qu'elle jonction des représentations imaginaires. En dépit toute­
fois de son importance, la disposition poétique, pour
connaisse en l'esprit gracieux un développement bien
supérieur a la moyenne. conspirer de faqon adéquate avec l'ensemble des aunes
facultés, doit voir son champ d'action déhmité de faqon
$32 : c) la disposition naturelle a l'espxit de f inesse, qui a ce qu'elle ne puisse soustraire le monde qu'elle a pour
permet pour ainsi dire de polir le matériau que les sens, ainsi dire créé au polissage qu'operent les autres facultés,
'))
l'imagination, etc., ont pour tache de fournir; ses outils par exemple L'esprit de finesse.
sont l'esprit et le discernement, les facultés qui doivent C:)
produire d'une part la beauté de la connaissance, pour $35 : f) la disposition du gout ; nous n'entendons pas
autant qu'elle exige la présence phénoménale des har­ par la le gout du public, mais bien plutot le gout délicat,
monies (proportiones) et exclut les disharmonies (dispro­ a qui paxtage avec l'esprit de 6nesse la tiche de la juridiction
portiones), d'autre part la belle harmonie de l'esprit au inférieure des perceptions sensibles, des représentations
sens large. C'est pourquoi, comme il n'est pas rare que imaginaires, des fictions, etc. Son jugernent est requis
derriere le nom d'esprit se tienne également le discerne­ toutes Les fois qu'il est superflu, en ce qui concerne la
ment, l'on attribue parfois a l'esprit toute belle connais­ beauté, de soumettre chaque détail au jugement de l'en­
sance. Il n'en reste cependant pas moins que, pour pouvoir tendement.
par la suite conspirer a son tour de fagon adéquate avec
l'ensemble des aunes facultés de l'ame, l'esprit de 6nesse $36 : g) la disposition a prévoir et a pressentir l'avenir.
doit voir son champ d'action délimité de fagon a ce qu'il I.es Anciens, lorsqu'ils observaient la présence, en des
/ 1

ne puisse s'exercer sux aucun materiau qui n ai t ete suf­ esprits éminemment beaux, de cette disposition portée a
fisamment appreté a son usage, une puissance rare, extraordinaire, la comptaient, comme
une sorte de prodige et de miracle, au nombre des choses
$33 : d) la d i sposition naturelle a r e c onnaItre et la divines. C'est par elle que les poetes sont aussi des voyants
mérnoixe. I.es Anciens appelaient Mnémosyne la mere des (vates). Ce n'est toutefois pas seulement pour je ne sais
quels oracles esthétiques que cette disposition, lorsqu'elle
1. cuqnvmcsioitov : doté d'une imaginacion vive ( Quinn, insc. 6, 2,
29). passe dans le domaine public, doit etre requise; car c'est

132 133
ESTHÉTIQU E ESTHÉTrQUE THÉQR1QUE

l a vie de t o ut e connaissance, et c'est en pr emier l ieu l a considérer cet état de choses futur, bon ou mauvais, avec
beauté qui la requierent. Pour enfin que cette faculté, toute la finesse de son esprit, et, en travaillant s o us
avec la disposition a la divination, puisse conspirer avec l'autorité de l'entendement et de la raison, de le rendre
les autres facultés, son champ d'action doit etre délirnité visible par l'entremise des signes appropriés.
de fagon a ce que, au moment et a l'endroit ou elle doit
entrer en scene, elle ne cede pas sa place a la sensation, $40 : C'est soit par jeu, soit a la suite d'une grave erxeur
et encore moins a u n e i m a g ination qu i l u i s e rait h été­ que Démocrite interdit aux sages l'acces de l'Hélicon;
rogene, rnais il est encore plus déraisonnable d'espérer, comme
le fait une grande partie de l'humanité, obtenir pour
$37 : h) la disposition a indiquer par signes ses propres récompense le titxe d'homme gracieux.
perceptions, qui est plus ou moins nécessaire, selon le
type d'esthéticien que l'on a en vue : celui qui se contente Si l'on n'a jamais con6é sa tete — que toute l'ellébore des trois
Anticyres rre saurait assainir­
de penser avec beauté dans le for de son ame, ou celui
Au barbier Licinus '.
qui en sus divulgue publiquement ce qu'il a pensé de
belle fagon. Notons toutefois que cene disposition ne
$41 : I.es facultés inférieures les plus importantes, et plus
peut faire totalement défaut au prernier type d'esthéticien.
pxécisément celles qui sont telles par nature, sont néces­
Pour qu'elle s'accorde par la suite avec l'ensemble des
saires a celui dont le but est la beauté du penser. De
autres facultés, son champ d'action ne doit pas etre étendu
au point d'abolir l'intuition, qui est nécessaire a la beauté, fait, non seulement il leur est possible de coexister avec
les facultés supérieures, qui sont par nature importantes
— mais bien plus : les facultés supérieures requierent les
$ 38 : A l ' esprit gracieux doivent apparr:enir, selon la
détermination qu'en a présenté le $ 29 : 8) les facultés facultés inférieures comme leur condition sise qua rron.
C'est done un préjugé que l'opínion qui prétend que la
de connaissance supérieuxes, pour autant que a) il n'est
beauté de l'espxit est par nature incompatible avec les
pas rare que l'entendement et la raison, par le pouvoir
qu'a l'ame sur elle-rnéme, contxibuent dans une large dons les plus sérieux de l'intelligence et du raisonnement,
mesure a stimuler les facultés de connaissance inférieures; pour autant que ces bienfaits sont par nature innés.
b) il arrive souvent que l'accord des facultés inférieures
et l'harmonie qu i c o n viene a la b eauté ne p uissent etre $ 42 : I I est p ossible qu'existe un bel espxit qui a i t
malencontreusement négligé d'user de son entendement
o btenus aurrement qu'a l ' aide de Ventendement et de la
xaison ; c) la conséquence naturelle, pour l'Ksprit (spiritus), et de sa raison, ou encoxe qu'existe un esprit philoso­
de la grande vitahté de l'analogon de la raison est la phique et mathématique insuffisamment instruit pour
apprécier l'ornement des beautés que nous offre l'analogon
BEAUTÉ de l'entendement et de la RArsox, de la cohésion
de la connaissance extensivement distincte. de la raison; il est mime possible qu'existe un esprit qui,
n'ayant que peu de grace, soit toutefois incapable, en
raison. de sa nature mime, de s'adonner aux sciences plus
$39 : I.'esprit gracieux est par nature ainsi disposé qu'il
strictement logiques. Mais il ne peut pas exister d'esprit
lui est toujouxs possible de prendre en vue quelque état
de choses fictif, comme par exemple un état de choses qui, né pour comprendxe ces demieres sciences, soit de
futur, et ce non seulement a partir des états qu'il a vécus naissance incapable de doter la connaissance de quelque
dans le passé, et que la mérnoixe peut tous réactiver, mais grace.
encore a partir des sensations externes elles-memes, grace
au pouvoir de l'abstraction; il lu i est done possible de ]. Horace, Ép, 2, 3, 300 rq.

r34 135
FSTHÉTIQVE Es'1 HÉrtQUE THfoRlQUE

$43 : I.es esprits les plus éminents et universels de tous tement la différence entre les belles méditations qui
les temps — Orphée et les ordonnateurs de la philosophie couvrent un v a ste domaine et celles qui sont b r eves et
poétique, Socrate dit Eüpmv ', Platon, A r i stote, G r otius, doivent recevoir assez vite leur forme dé6nitive. Le tem­
Descartes et Leibniz — enseignent qu'il est avéré a posteri ori pérament sanguin (ainsi. qu'on le nomme) sera plus apte
que la disposition a la beauté du penser et la disposition a produire ces dernieres, tandis que le t empérament
a la stricte rigueur logique peuvent tout a f ait concorder mélancolique sera plus apte a produire les premieres.
et vivre en un seul et meme lieu, a condition qu'il ne M ais puisque c'est le tempérament colérique qui a l a
soit pas trop exigu; ceci vaut meme pour la disciphne préférence de ceux
rigoureusement logique des philosophes et des mathé­
matlcle ns . «Que le désir de gloire sur son char capricieux, porte vers la
scene
Souhaitons que ce désir leur donne des forces requises pour le
$44 : A l ' esthéticien né doivent appartenir : 2) le pen­ grand-o"uvre qu'ils ont entrepris.
chant naturel (indoles) a suivre de préférence la connais­
sance qui s'avere valable et suggestive, ainsi que l'har­
monie des facultés appétitives qui rend p]us tacile le
c hemin vers la belle connaissance — autrement dit l e Secti.on llI : l'exerci ce esthéti que
TEMPÉRAMENT ESTHÉT1QUE 1NNÉ.

$45 : Comme le désir de tout erre humain se porte vers $47 ; La caractéristique de l'esthéticien heureux doit
n'importe quel genre de bien (appetabilium), pourvu qu'il comprendre : II) l'óaxrlotq ' et l ' EZERclcE EsT11ÉT1QUE,
lui soit connu, i l n o u s semble nécessaire d'indiquer consistant dans la répétition assez fréquente d'actes homo­
approxirnativement, ainsi qu'il convient a l'esthéticien, genes quant a leur but, qui est l'obtention d'un certain
l'ordre dans lequel certains de ces biens se succedent accord de l'esprit et du p enchant naturel, qui ont été
d'apres la hiérarchie des valeurs : l'argent, la puissance, tous deux décrits aux $ 28-46; cet accord doit s'opérer
le travail et son terme de comparaison qu'est le loisir, sur un theme donné, ou plutot — pour que l'on ne puisse
les agréments extérieurs, la liberté, l'honneur, l'amitié, la pas penser que nous entendons par-« themes donnés» ce
force et la bonne santé du corps, les ombres de vertu, la qu'Orbilius ' entend par la — a propos d'une seule pensée,
belle connaissance et son corollaire qu'est l'aimable vertu, d'une seule chose, L'exercice doit ainsi permettre l'ac­
la connaissance supérieure et son corollaire qu'est la vertu quisition graduelle de l'aptitude a penser avec beauté,
qui contraint au respect. Il sera done permis d'attribuer
aux tempéraments esthétiques une certaine GRANDEUR $ 48 : I.a nature esthétique dont a t r aité la section II n e
1NNÉE DE E AME (pectns), qui se manifeste principalement peut, meme pour un bref laps de temps, se maintenir en
par l'attrait instinctif pour les grandes choses, notamment un meme degré de perfection. Si en effet ses dispositions,
chez ceux qui voient en elles l'entrée d'un chemin qui ou encore ses aptitudes, ne sont pas perfectionnées par
fnene facilement aux choses supremes. des exercices constants, alors, si élevée que fut sa position
premiere, elle s'amenuise a l'extreme et s'engourdit. Notez
$46 : D 'apres ce qu'enseigne la doctrine en cours au cependant que je recommande non seulement d'exercer
sujet des tempéraments, le tempérament mélancolique est
d'ordinaire béné6que a ceux qui ne font pas assez net­ 1. Horace, ibiá'., 1, 177.
2. üctxticttq ; exercice.
1. etpt»v : Plronique 3, C'est-a-dire les professeurs trop stricts, (N d. T.)

13(i 137
ESTHÉllQUE THÉORIQUE
ESTHÉTIQUE

de la lucre achlétique, le népotisme, l'ambition, la licence,


les facultés done a craité la section II, mais encore de
le gout des orgies, l'oisiveté, la paresse, l'incéret exclusif
pratiquer les exercices esthétiques. Il y a des ExERcIcEs
poux les biens économiques ou touc sirnplement pour
qui ont pour effet de corrompre et d'Exuawa. des nacures l'argent, alors on vena partout cranspaxaitre la bassesse
assez belles; ils doivent etxe évités, et l'on ne saurait plus
ec la rnisere d'une ame ne sachant qu'enlaidir tout ce qui
heureusement empecher leur apparition parmi les esprits
dans la pensée a quelque apparence de grace,
qui sont actifs ec ont t o u j ours quelque travail en cours
qu'en leur substituant, ainsi qu'il esc recommandable, de $51 : Si, tandis que l'on maintienc 1e penchant nacurel
meilleurs exercices. dans son écat de pleine culture (de la fagon qu'on verra),
ou qu'on l'y éleve (a supposer qu'il existe encore d'aucres
$49 : J'exige aussi qu'un certain accord s'instaure dans m oyens d e r é u ssir u n e telle o p ération), l ' e sprit
les exercices esthétiques eux-memes, et a vrai dire dans (cf. section II) se voit laissé a l'état grossier, alors on en
tous les exercices eschétiques; cax sans cec accord il est verra peut-etre naitre les ombres de vertu dont j'ai parlé
i.mpossible a la belle nacure de produire ses effets, et done au $ 45; rnais l'on verra aussi parcout transparaitre la
d'accroitre sa foxce, Je n'exige pourcant qu'un «cercain» grossierecé de l'esprit qui aura pour effet d'enlaidir les
accord : le combat sixnulé n'exige pas des soldats la mouvements — que Von dit bons — de ce qu'il esc d'usage
fermeté de corps ec d'ame qu'en exige le cornbat. Aussi d'appeler un «bon cceur»; ec si ce «bon cceur» (unimus)
puis-je consentir, en t ant q u ' esthécicien, au m a i ntien de se trouve mépriser (pour ne rien dire de plus) la belle
cercains exercices qui ont pour effec secondaire de cor­ connaissance, ou ne la juge pas sufflsamment désirable,
rompre légerernent les natures assez belles. Je consens alors, devant ces mauvais présages, il l aissera l'esprit
égalemenc au maintien d'exercices qui ont pour e6et un s'engourdir, sans que ce dernier s'y oppose, jusqu'a ce
léger enlaidissement, a une double condition ; ces exercices que soit atteinc le poinc de non-retour a partir duquel il
doivent instaurer davantage d'accord que de désaccord, sera déflnitivement impossible de ramener l'esprit a penser
et il d oi t s'agir de préférence des exercices que nous quelque objet avec beauté,
nommons «esthétiques». Je consens enfin au maintien
des exercices done la laideur esc supérieure a la beaucé, $52 : I.es exercices eschétiques seront l) rrlITooy@lcropncn ',
a la condition que les accompagne la conscience de la autrement dit eEeccués sans la direccion de l'art éclairé
prépondérance de cette laideur dont i.l est juste de dire : qui permet a l'esthéticien en besoin d'exexcice d'acquérir
de la maitxise, C'esc de cetce catégorie que releve le rythme
Si par elle aujourd'hui des dégats sont causés, du moins n'en fruste du vers saturnien, grace auquel, dans les temps
sera-t-il pas ainsi a 1,'avenir '
ancestraux, le brave paysan soulageait son cceur a l'oc­
casion des jours de fece : «Répandant sans faqon, en des
$50 : Ce que je demande, dans les exercices esthétiques, vers alternés, ses injurieux r eproches ~. » C'est de c ette
est un certain accord non seulement de l 'esprit avec lui­ catégorie que relevent aussi tous les exemples de belle
meme, mais encore de l'esprit ec du penchant nacurel. connaissance qu'a pu produire le genre humain avant
Si, candis que l'on entretient l'esprit au moyen d'exercices l'invention des arts éclairés, ainsi que les pxemieres écin­
sans vie ni force, le penchanc naturel se voit completement celles que t o ute b elle n ature jette avanc meme d ' avoir
négligé, voire totalemenc corrompu et dégradé, au poinc acquis la maitrise d'un art quelconque — comme il en
par exemple de comber sous la dominacion de désirs ec fut par exemple d'Ovide qui, parlant de lui-meme, écrit :
de passions tyranniques comme l'hypocrisie, le gout féroce
1. Improvisés.
2. Horace, Ép. 2, 1, 146.
1. Horace, c. 2, 10, 17.

158
ESTHÉTIQUE THEOAIQUE
ESTHETIQUE

Tout ce qu'il voudra dire, il en fera un vers '. bavarde, lorsqu'ii joue, et surtout lorsqu'il est l'inventeur
de ses jeux, ou que, tel un petit chef, il prend la direction
$53 : Il f aut aussi, dans le domaine de l'esthétique, se du groupe de ses camarades er se concentre avec eux sur
garder particulierement de ne pas assimiler l'esprit iné­ le jeu avec un tel sérieux qu'il en vient a suer de grosses
clairé a l 'esprit grossier. L'esprit d ' H omere, de Pin­ gouttes, tout occupé qu'il est par tout ce qu'il a a endurer
dare, etc., ne fu t c ertainement pas grossier, «n i i n c u l t e, e t a faire; et c 'est encore un exercice salutaire pour l u i
ni laid, ni barbare ' »; pourtant leurs ceuvres furent, pour que de voir, écouter et lire des choses qu'il pourra engendre
les ans éclairés, des modeles premiers (des archétypes) de belle fagon pourvu qu e t o u tes ces activités aient été
plutot que des élaborations secondes (des ectypes), Et il soumises aux regles indiquées par les $ 49-51, qui assurent
est d'autre part possible que l'esprit d'un individu soit leur statut d'exercices esthétiques.
inéclairé, y compris dans le champ de l'esthétique, et
pourtant civilisé — de mime qu'il est possible que l'esprit $56 : Il est un égarement dans lequel il n'est pas rare
d'un individu soit éclairé, et cependant assez grossier pour que nous autres, adultes, tombions : nous lisons, ou écou­
ce qui concerne la beauté. tons, des paroles ou des écrits, etc,, faits de belle fagon;
nous fixons notre regard sur leur beauté que, pour ainsi
$ M : D e r n eme que la m usique est, comme le di t dire, nous goutons, au point d'acclamer l'auteur silen­
Leibniz, un exercice arithmétique de l'ame qui cornpte c ieusement en n o u s-memes : tres beau! t res b i en ! t r e s
sans en avoir conscience, de meme l'attente des cas sem­ juste! Kt nous sommes pourtant incapables de concentrer
blables et la premiere activité d'imitation, pour ainsi dire sufFisamment notre attention p ou r l ' i m i t e r e t p e nser de
innée, qui l'accompagne, sont pour l'enfant en bas age belle faqon en meme temps que lui. Ce sera done un
qui est encore presque inconscient du fait qu'il pense­ exercice important, dernandant a etre répété souvent, que
et a plus forte raison du fait qu'il pense de belle faqon celui qui consiste a prendre pour modeles les auteurs les
— une premiere forme d'exercice; l'efFet en sera heureux plus doués pour la beauté
pourvu qu e l ' e nfant a é d u quer ait l a c h ance de to m b er
entre les mains d'un artiste qui sache donner une bonne Et a méditer jour et nuit, sans rreve ni repos, leur exemple '
formation au jeune enfant dont la bouche est encore tendre
C'est aux 6 recs (aux Pranfais) q ue la m use a fait don d e
et bégayante : l'esprit, c'est aux Grecsqu'elle a donné l'éloquence;
Et ces deux peuples ne désirent rien tant que la gloire a
Il devra d'abord évirer que des propos indécents ne viennent
frapper son orei!!e,
$5 7 : I l v a d e soi que les exercices particulierement
Puis former son ame en lui prodiguant d'amicales legons...
importants donnent des forces particulierement grandes,
Il devra lui relarer des actions droires et le préparer aux temps min eíIpírsnItcr., les
a venir ainsi qu e l ' a t testent les nuroopsRécr!
En lui proposant d'illustres exemples a suivre ~. improvisations heuristiques auxquelles l'ame (aninsus),
sans autre secours que celui de ses propres forces, se livre
1 d'elle-meme, rríno!ser~mg, puisqu'elle n'a pas pu apprendre
$5 5 : L e sprit n a t urellement beau s'exerce également ­
car il est assez évident qu'il s'exerce déja lui-meme rneme a «nager sans bouée ' », et qu'un tel savoir ne lui est pas
lorsqu'il ignore ce qu'il fait — lorsque le jeune enfant inné.

I. Ovide, Trisr., 4, 10, 26. 1. Horace, Ep, 2, 3, 269.


2. Horace, íbid., 126 scS. 2. Horace ibid, 323 sq.
3. Horace,Ep. 1, 3, 22. 3. Horace,San l, 4, 120,

141
140
FSTHÉTIQUE ESTHÉI1QUE TFIÉORIQUE

$58 : I es exercices esthétiques seront 2) meilleurs et plus $61 : I.'esthéticien spécialisé dans l'esthétique dynamique
surs, si on ajoute a l'esthétique naturelle, innée et acquise devra souvent recourir a des TEsTs {ou épxeuves) ESTHÉ­
— a la maitresse nature — l'art éclairé, sans lequel les TIQUEs, entre autres a ceux fouxnis par les exercices esthé­
esprits, qui pouI etre beaux ne sont toutefois pas divins, tiques qui, con~s en vue d'expérimenter les forces d'un
d evront f a ire d e n o m b r eux essais avant d e t r o u ver l e hornme donné, permettent de savoir si ces forces sont
chemin conduisant a l'élégance de la connaissance qui est suffIsantes pour une belle connaissance donnée, ainsi que
comme : la proportion qui doit en etre mobilisée a cette fin. Si le
résultat de ces tests est positif, il est juste de se contenter
Un chemin forestier qu'éclaire la lumiere maligne de l'expérience qui, confirmant que l'hornme en question
D'une lune vague, lorsque Jupiter a recouvert le ciel dispose des Eorces requises, se suffit assez a elle-meme; si
D'ombre, et que la nuit a noyé dans ses ténebres la couleur le résultat est négatif, il Eaut se souvenir que ce n'est pas
des choses '. toujours un manque qui est alors en cause, et a plus forte
raison que la conséquence n'est pas valable qui, de l'ab­
$59 : Les deux genres d'exercices précités ont pour effet, sence d'une certaine caractéxistique esthétique, laquelle
toutes les fois que l'esthéticien en besoin d'exercice prend peut etre tout a fait spécifique, et est requise pour une
la décision effective d'atteindre a la belle connaissance, épreuve donnée, conclut a l ' absence générale de tout
de conduire non seulement l'esprit, mais encore le pen­ caractere esthétique, ou encore a l 'absence des autres
chant naturel et le tempéxament esthétique, jusqu'au point caractéristiques spécifiques. L'épreuve poétique fut néfaste
ou ils deviennent des aptitudes que l'habitude se chargera a Cicéron, et O v ide comme H orace échouerent dans
d'affermir, tandis que la grandeur innée de l'ame (pectus) l'épreuve épique,
s'en trouve accrue.

$60 : L EsTHÉTIQUE DYNAMIQUE, ou encore critique, a


pour objet l'estimation des forces dont dispose un homme
Secti on IV : la do ctrine esthéti que
donné pour atteindre une beauté donnée d'une connais­
sance donnée; comme l'estimation des Eorces innées que
p ossede une n ature n e p e u t e t r e f a it e a u t rement q u ' a
partir de leurs effets, qui eux-memes sont connus par les $62 : La caractéristique générale de l'esthéticien heureux
exercices esthétiques, il est j u ste de conclure : tant v aut doit comprendre ; III) la pcrOIIcxtq ' et la DocTRINE EsTHÉ­
l'improvisation { l 'ctIItocryE5íctcrltct), tant p eut l e c aractere TIQUE, ou théorie des élérnents qui sont irnpliqués de
d'un homme donné; done sanature innée a autant d'ap­ fagon assez immédiate dans la matiere et la f orme de la
titudes qu'elle a pu en obtenir par la pratique, outre des belle connaissance. Cene théorie est plus parfaite que celle
que d'ordinaire on extrait de la seule nature et des seules
improvisations, des exercices précédents. Il ne serait tou­
activités qui m e ttent la nature en oeuvre; c'est pourquoi
tefois pas également juste d'en t i rer l ' i n férence suivante,
qui est certes plus fréquemment regue : les forces d'un elle donne lieu, lorsqu'on en déduit des applications
homme donné, en leur érat actuel, se sont avérées insuf­ pratiques, a des exercices bien plus xigoureux, qui ont
fisantes pour telle impxovisation ou tel essai; c'est done pour tache d'empecher que Vaptitude, en raison de l'igno­
rance ou de l'incertitude ou elle est des choses qu'elle
que lui fait défaut la nature innée qui est requise pour
des méditations de ce genre. doit prendre pour des objets de sa pensée, ou des regles
ou raisons sous lesquelles elle doit les penser, ne laisse

1. Virgile, Én., 6, 270 sq. 1. Enseignernent, doctrine.

142 143
ESTHÉTIQUE ESTHÉITQUE THÉORIQUE

au hasard le soin de son exercice, ou encore ne se petmette $66 : N ous ne rapportons pas a la doctrine esthétique
des licences de pensée, ou en6n ne s'effraie a l'idée meme les principes éducacifs, quels qu'ils soient, qui sont des­
d'exercer sa belle réHexion, dans la crainte que chacun tinés aux enfants, non plus que la connaissance hative
apergoive les fauces qu'elle pourraic commettre sans s'en que procurent l'usage, les lectures superficielles et la
rendre elle-meme compte. rurneur publique sur les objets qui relevent des disciplines
doctrinales ; c'est au concraire la connaissance expérimencée
$63 : R e l eve de l a d o ctrine eschétique : I ) t o ut e BELLE de ces objets — la connaissance méthodique qui est l'apa­
cULTURE ÉcLAIRÉE (eruditio), o u p l u s p r é c isément l a nage des hommes murs —, dans l'exacte mesuxe ocI elle
culture éclairée en tant qu'elle propose a l'égard des objets est parfaite, qu i d o i t e t r e m i se en avant, p u i sque c'est
qui devxont par la suite etre ceux du beau-penser, une plutot elle qui accomplit les taches indiquées au $ 65;
connaissance plus adéquace que celle que procure la culture mais notons bien que cette Inise en relief ne se jusci6e
inéclairée; elle pexmet a l'esprit naturellement beau qui, que dans la mesure ou c'est plutot elle qui accomplit ces
stimulé par des exercices quotidiens, est imprégné d'elle, taches.
ainsi qu'a l'ame (pectus) esthétique qui, trouvant en elle
un principe d'animation en mesure de subjuguer tous ses $67 : N ous n'exigeons cependanc pas de l'esthéticien
sens, a «mariné en elle» (ainsi que le dit Perse ') de qu'il soit un érudit universel ou un sage omniscienc,
s'accorder avec bonheur sur un theme donné. puisque notre caractéristique générale n'exige de lui que
les lumieres d'une culture générale, y compris dans la
$64 : I.es principales parties de la belle culture éciairée belle connaissance particuliexe en laquelle il pense exceller.
sont les disciplines doctrinales qui traitent de Dieu, de Il reviendxa a la caractéristique particuliere de décerminer
l'Univers, de l'homme — pour autanc que la constitution avec plus de précision quelles sont les parcies de la culture
de son etre est principalement moxale —, de l'histoire­ éclairée qui sont, de fagon plus immédiate, causes de la
y compris les récits mythiques — ec des antiquités, ec enfIn beauté de cette connaissance paxticuliexe, ec dont l'esthé­
du génie de la langue et de ses signes. ticien qui a choisi de la cultiver doit etre familier.

$ 65 : En exerganc son savoir dans les disciplines de cette $68 : R eleve de la doctrine esthécique : 2) la théorie
sorte, l'esthéticien ne se préoccupe que de la perfection portanc sur la forme de la belle connaissance, ainsi que
phénoménale, qui se manifeste dans les objets offercs a sur la maniere et la méthode (r~tio) qui permettent d'y
la beauté de l a m éditation: sa tache est d'une part acceindre sans s'écarcer des voies légitimes; cette chéorie
négative : il indique comment évicer les laideurs qu'en­ est plus parfaite que celle que d'ordinaire on extrait de
gendrent les fautes de gout (Itepopccpnm) ; elle est d'autre la seule nature et des seules activités qui mettent la nature
pare positive : il est fréquent que l'esthéticien, usant d'une en ceuvxe; c'est pourquoi elle donne lieu, lorsqu'on en
seule phrase ou d'un signe furtif, prépare le lecteur ou déduit des applications pratiques, a des exercices plus
le speccaceur éclairé a. attendre qu'un auceur d'un savoir élaborés et soumis a des regles plus strictes. Comme il
si étendu donne le joux a quelque grande chose, ec ce est d'usage d'appeler aRT l'ensemble des regles disposées
quand bien meme la plus grande part du champ couverc avec ordre, l'exigence que nous voyons surgir, dans le
par sa culture éclairée reste dissimulée — ainsi que le cadre de la caractéristique générale de l'esthéticien heu­
permet la regle des exceptions non inélégantes. reux, est celle de l'élaboration d'u n wRT EsTI-IÉTrqUE,

$69 : En ce qui concerne les caraccéristiques particulieres


1. Perse, Sat. 2, 74. qui revicnnent a l 'esthéticien heureux, par exemple a

144
ESTHÉTIQUE ESTH ÉI1QUE THÉORIQUE

l'orateur, au p o ete, au m u s icien, etc., les xevendications un systeme absolument complet; a moins que l'on ne
qui sont celles d'un art esthétique ont été depuis long­ choisisse de remonter jusqu'aux sources de la beauté et
temps satisfaites par l'art rhétorique, poéti.que, musi­ de la connaissance, jusqu'a leur essence, de faqon a explorer
cal, etc. Tout ce que l'on explique habituellement sur le les pxemieres divisions de leur concept ; on pourrait alors,
charme, l'utilité et la nécessité de ces arts peut, a condition a l'aide du principe du tiers exclu (qui s'applique lorsque
de donner aux concepts ordinairement utilisés une valeur deux contradictoires sont en présence), produire l'origine
un peu plus générale, etre appliqué a l'art caresthéuqu
e; de la division des arts; mais ceci implique la réduction
l'étendue de ses mérites (que nous venons de mentionner) de l'art esthétique a la forme d'une science.
est aussi vaste que celle des mérites qui reviennent a tous
les autres arts pris ensemble. $72 : La regle supérieure est toujours plus forre que
toutes les regles qui lui sont subordonnées. Les lois de
$70 : Il nous sera désormais permis de poser en principe l'art esthétique sont done plus fortes que toutes les regles,
que l'art esthétique a d'autant plus de supéxiorité : 1) que qui en sont dérivées, qui régissent les arts particuliers;
les regles qu'il comprend sont plus étendues, i.e. qu'il y ces dernieres doivent, lorsqu'un conHit surgit, cesser de
a un plus grand nombre de cas ou leur application est s'appliquer, en vertu d e l a t egle des exceptions non
utile, ou plutot nécessaire; qu'il est plus complet, alors inélégantes. Si en effet il en advenait autrement, parce
meme qu'il n'est qu'un bref résumé des regles indispen­ que seules sont connues les regles subordonnées, ou parce
sables, 2) que les regles qu'il propose sont plus fortes et que les regles principales, qui sont comme une sorte
plus puissantes, i.e. qu'il y a davantage de danger a les d'arriere-fond ou d'horizon, ne sont qu'a peine ou pas
négliger; 3) que les regles qu'il expose sont plus justes du tout p exques, tandis qu e l e s r egles secondaires
et plus élaborées ; 4) qu'elles sont plus claires ; 5) qu'elles éblouissent par toute la pompe et l'abondance des occur­
sont plus certaines et déxivées des principes vrais, qui rences ou elles s'appliquent, les dommages causés seraient
sont les ames des regles; 6) qu'elles conduisent davantage imrnenses. C'est pourquoi l'ensexnble des lois esthétiques
a soumettre le s a ctions et l a p r a t i qu e e l l e-meme a u x a, bien plus que les lois paxticulüres qui en sont urées,
regles qu'elles prescrivent. le droit d'etre ramené a la forme d'un art; la xeduction
des lois esthétiques a la forme d'une science permettra
$71 : Les lois de l'art esthéuque, s'éparpillant a travers ainsi de rendre leur force assez clairement visible pour
l'ensemble des arts libéraux, forment pour ainsi dire la chacun.
constellation des arts particuliexs, et étendent ainsi leur
s phere d'action : elles entrent en f o nction partout o u s e 7 3 : L ' absence de t o u t e r e gle v au t t o u j o urs m i e u x
trouve quelque objet qu'il n'est pas nécessaire de connaitre qu'une regle fausse. Les lois qui, au moyen de la seule
scientihquement, mais qu'il vaut mieux connaitre de belle abstraction, sont indu ites de tel ou tel exemple, et, sans
f agon que de maniere laide. C'est done le tout de l a xaison supplémentaire, sont données pour des lois uni­
constellation, plutot qu'un des arts particuliers quel qu'il verselles — que sont-elles done, sinon des raisonnements
s oit, qu i m é r i t e d ' etxe ramené a l a f o rm e d ' u n a r t , d e ou l'on conclut du pamculier a l'universel malgré l'abime
fagon a constituer pax la suite un systeme de la beauté qui les sépare? Combien de fois ces lois égarent-elles,
présente dans l a c o n n aissance, systeme qui sera plus produisant, a supposer qu'elles ne soient pas tout a fait
complet que l'amas de disciplines distinctes qui se laisse fausses, un grand nombre d'erreurs? De fait, une induc­
déduire de cette meme constellation (ou éparpillement, tion sans hiatus (con>pleta) est chose a jamais impossibie.
~IIocIIInapáttn ) d'arts. Il est toutefois impossible d'espérer Aussi est-il nécessaire que la vérité des principales regles
que les arts particuliers, vu leur inf inie variété, forrnent fasse l'objet d'une connaissance u priori, que l'expérience

>46 147
FSTIIÉTIQUE ESTHETIQUE THÉORIQUE

se chargera ensuite de confirmer et d'illustrer, jouant ainsi sont pas meme nominales et ne sauraienc, par conséquent,
le role qui avait pu etre d'abord le sien, celui d'un appui rien expliquer '.
pour la découverte de la vérité. Il s'ensuit que les arts
parciculiers ont besoin, s'il est vrai que la tache de l'esprit Je pourrais, poux la meme raíson, affirmer la meme chose
(eessirssus) est de séparer les regles vraies des regles illé­ des doctxines des arts libéraux — je dis bien des doccrines
g itimes, d'un principe qui les transcende ec dont il s — ec des accumulations de regles qui en procedent, Il est
puissent tirer la connaissance de leurs regles particulieres, vrai que, Inis en présence des plus belles ceuvres, les
Ce principe, qui est l'art esthétique, doit etre réduit a la doctes comme les ignoxants sont indistinctement contxaints,
forme d'une science, afin que ce ne soit pas la seule s'ils ont d u g o u t , d ' e n a d m i r er, m em e contre leur g r é,
attente des cas semblables qui permene d'établir sa vali­ l'exécution; il est vrai qu'ils ne font, poux la plupart,
cltté. aucune difficulté a admirer, et qu'ils ne ménagent pas
leurs louanges; pourtant la plupart des espxics versés dans
$74 : Puisque l'entendement ec la raison, en vertu d'une les sciences plus strictement logiques n'onc que mépris
nécessité morale, d o ivent e tt e l e s g u i des d e t o u tes l es pour les savoirs de ce type, en lesquels ils ne voient que
pensées de belle sorte, et puisque cela ne peut avoir lieu des recettes, destinées a réussir de spécieux tours d'adresse
sans la percepúon distincte des regles du beau-penser, il — avis d'ailleurs partagé par le vulgaire du peuple :
ne suffit pas d'énoncer explicitement ces regles, puis de
les illustrer par de nornbreux exemples — d'autant plus Tous sont d'avis que l'esprit est bien plus fécond que ne peut
qu'une telle connaissance, qui reste confuse, peut égale­ l'etre un art misérable -'.
ment etre obtenue par le moyen de l'esthétique naturelle
acquise. Le travail de l'art esthétique consiste done, dans
le but d'éviter que la totalité de sa doctrine ne dégénere Que répondre? Ne voient-ils pas qu'il est possible de
former, sur la base de définitions précises et véritablement
en une pure et simple coordination et di sposition de
regles — dont l'élaboration serait des lors confiée a l'ana­ explicatives concernant quelque objec beau et gracieux,
logon de la raison, sans que ce dexnier releve d'aucune une chaine bien liée d'axiomes ec de conséquences, d'af­
autre autorité que de lui-meme — a concevoir ces regles fronter ainsi les principaux problemes qui se posent a la
avec distinction, et meme avec l'évidence que procure connaissance qui vise a la certitude, et enfin de les résoudre,
l'entendement : tel est l e p rofit q u e t i r e l ' art esthétique non seulement de faqon juste (bene), mais encore avec
de son élévation a la forme d'une science. grace (belle) P Ne voient-ils pas qu'il est possible de fonder
un art qui non seulemenr. aurait. pour objet la caractéris­
$75 : Leibniz écrivit un jour, en parlant de la métaphy­ tique générale du bel espxit, mais encore en viendrait a
sique (dont il n'avaic alors pas encore entrepris la réforme) ; revetir le manteau de la science? C'est la regle de cette
science, et non la regle de Lesbos, qui nous permettra
Je vois que la pluparc de ceux qui se plaisent a l'étude tantot d'exécuter et cantor de juger, avec plus de certitude
des mathématiques onc de l'aversion pour la métaphy­ et de suxeté, les oeuvres qui prétendent a la beauté de la
sique, parce que dans celles-la ils t rouveraienc de la pensée,
lumiere et dans celle-ci des ténebres. La principale cause
de cene di&érence me seInble ene que les nocions géné­
rales et celles que l'on croit les mieux connues de tout
1. Leibniz, De la réfornIede la philosophie prerniere es de la nosion
le monde, sont devenues ambigues et obscures, par la de snbssanee(1694). [Cf. Opnseules philosophiqnes ehoisis,rraduits par
négligence des hommes et l'inconséquence de leur pensée, Paul Schrecker. <N d, T.)]
et que les définicions qu'on en apporte d'ordinaire ne 2. Horace, Ép., 2, 3, 295.

148 149
ESTHÉTIQUE ESTH EflQUE THÉOR[QUE

$76 : Je ne crois pas etre un vain prophete en prédisant avoir le plus d'urilité, d'aucun profit. J'ajoute qu'apres
— ainsi qu'il m'est possible de l'écrire pour en avoir fait avoir réaHirmé toutes ces nécessités je n'aurai que peu
l'expérience a plusieurs reprises — que l'étude approfondie d'exigences a définir. ll serait toutefois légitirne si l'on
des arts libéraux, si elle suit la voie que nous lui avons voulait acquérir une des caractéristiques particulieres de
tracée, se recommandera aupres d'un grand nombre d'es­ l'esthéticien heureux, de réclamer que l'on en dé6nisse
prits, ainsi qu'aupres des grandes ames et de celles dont davantage.
les vues ont quelque élévation; elle leur semblera des
lors non seulement propre a éduquer les enfants, mais
encore, ce qu'elle est, digne de l'intéret des hommes mürs
et de ceux qui ont du goüt; — ce qui les incitera ou a
tenter de créer, dans leurs exercices esthériques, quelque Seetion XXVI1 : /a vérité esthétiqtte
c hose de neuf e t d e r e m arquable, ou t o u t a u m o i n s a
juger les arts qui conduisent a de telles créations avec
davantage de modération, de justice et de déférence; car $423 : Il f aut en troisieme lieu ' se soucier, dans les
leur jugement sera convenablement instruir sur les pos­ matieres du beau-penser, de la vÉR1TÉ, mais de la vérité
sibilités d'applications de ces arts, et n'en sera que plus ESTHÉTIQUE, c'est-a-dire de la vérité en tant qu' e lle doit
compétent.
faire l'objet d'une connaissance sensible. Nous savons déja
que la vérité métaphysique des objets est leur accord avec
$77 : Il est un second poinr sur lequel j'attire l'anention ; les principes les plus universels de tous-, ceci nous permet
je ne suis pas de ceux qui ont ou donnent d'eux l'image de comprendre Leibniz, qui dit dans sa Théodicée :
d'un esprit devenu en tous points parfait grace a la science
esthétique, que cette perfection consiste en la grace géné­ L'on peut d ire en q uelque faqon que le p r incipe de
rale de l 'esprit o u d a n s l e m é r ite t ou t a f a i t p a r t iculier contradiction et le pxincipe de raison suHisante sont ren­
d'un orateur, d'un poete, d'un musi.cien, etc. J'ai déjk dit fermés dans la définition du vrai et du faux.
qu'avant meme qu'entre en jeu une théorie de cene sorte
il fallait que certaines conditions soient réunies : la nature, Quant a la représentation de la vérité métaphysique pré­
l'esprit, le penchant naturel, l'exercice, la culture de l'es­ sente en quelque objet, elle constitue, pour autant qu'elle
prit, qui aujourd'hui, si la culture éclairée ne la guide s'accomplit dans l'ame d'un certain sujet, cet accord des
pas, ne peut qu'avec peine atteindre a un stade satisfaisant, représentations avec les objets que la plupart des philo­
et enfin la connaissance expérimentée des regles du beau­ sophes nomment l a v é r it é l o g i q ue ; c ertains nornrnent
penser, don t j ' a i m o n t r é q u ' e ll e n ' a vait d ' a u t hentique spirituelle cette vérité qui est celle de l'aRection, de la
supériorité qu'a une condition : qu'elle soit, du m oins correspondance et de la conformité, tandis qu'ils nomment
dans sa premiere et principale partie, une science. Je matérielle la vérité métaphysique.
réafFirme ici la nécessité de ces exercices «meilleurs et
plus surs» dont j'ai parlé au $ 5S, qui ordonnent «qu'au­ $424 : Il serait possible de nommer objective la vérité
cun jour ne se passe sans qu une hgne ne s écrive », et métaphysique, et de nommer vÉR1TÉ suaJEcnvr la repré­
sans lesquels — je l'afhrme sans ambages — les regles sans sentation, dans une ame donnée, de ce qui est objecti­
vie ou, comme on dit, spéculatives, dont on peut mais vement vrai; nous pourrions également, pour parler de
ne devrait pas user, ne sont, la-meme ou elles devraient
1. Les deux premieres taches sont la «richesse esthétique» ($ l l5)
l, Pline, Nat„5 5, 84. et la «gtandeur esthétique» ($ 177). (N. d. T.)

150 151
ESTklET! QVE THEOkiQVE
ESTHÉTfQVE

faqon accessible et en accord avec le plus grand nombre claixement ce qui en chaque chose est vxai et authenuque,
des philosophes, nomrner la vérité subjective vérité logique, ce qui convient a chaque chose» (accord avec le principe
mais au sens large. Afin de nous accorder sur ce point, de contradiction), «ce qui en est la conséquence» (accord
il est préférable de reprendre l'analyse de faqon un peu avec le principe de l'effet fondé en raison '), «d'ou pro­
plus précise. Il est done me semble-t-il désoxmais évident vient chaque chose, et quelle en est la cause -'» (accord
que la vérité métaphysique — que l'on peut si l'on veut avec les principes de raison et de raison suHisante). Mais
nommer objective —, lorsqu'elle est représentée dans une tandis que la méditation logique tend a la connaissance
ame donnée de fagon a devenir une vérité logique au sens distincte et intellectuelle de ces réalités, la méditation
large — ou spirituelle et su bjective —, tantot est surtout esthétique, restant a l'intérieur de l'horizon qui est le
contemplée par l'entendement, qui la saisit comme conte­ sien, s'efforce d'en obtcnir une vision 6ne par le moyen
nue dans l'esprit, tandis qu'elle fait partie des objets qu'il des sens et de l'analogon de la raison,
pergoit distinctement; elle est alors une vérité LoGIQUE
$427 : Si nous donnons a, la vérité spirituelle et subjective,
A U sENs sTRIcT; t antot e ll e est exclusivement ou p r i n ­
cipalement contemplée par l'analogon de la raison et les qui désigne la vérité des représentations dans son ensemble
et a jusqu'ici été simplement nommée logique, la déno­
facuités de connaissance inférieures; elles est alors une
mination de v ÉRITÉ EsTHÉTIcoLQGIQUE, c est que nous
vérité esthétique,
ne nous rangeons pas a l'avis de ceux qui établissent ici
$42 5 : Q u 'on prenne la peine de lire le conseil que une stricte sépaxation, comme si u n c ertain nom bre, ou
Chremes, dans l' H e autotttimorumettos de Térence, donne bien plutot un grand nombre de vérités esthétiques n'étaient
a Ménédeme, et l'on découvrira que la réponse de ce pas vraies également au point de vue logique — ce que
dernier parle en quelque fagon de la vérité esthétique ; nous concédons volontiers. Dans le discours imaginé par
«Voir le vxai et dire la chose comme elle est ' ». Que Lucrece, que la Nature adresse a un détracteur du désir,
l'on se souvienne des satires, qui par moments n'hésitent et auquel le poete a ajouté ces mots assez vrais :
ni a exposer «une vérité qui fait horreur ' », ni a «blesser,
Que répondre sinon que la Nature se plaint avec justice
par une vérité acerbe, les oreilles délicates ' », puisqu'elles Et expose enses paroles la vraie cause des choses -'?
sont protégées par une sorte de privilege propxe : «Qui
interdit pourtant de dire la vérité en p lai
santant " ?» Que
presque tout ce qui est vrai l'est aussi au point de vue
l'on compare maintenant ces satires aux conseils pratiques,
logique,
apparemment du meme genre, que donne tel philosophe
moral qui démontre ses propositions avec soin et de faqon $428 : N ous ne nions ni n'ignorons que 2) la vérité
scientifique; et l'on verra dans un exemple la différence esthétique qui se présente dans les parties que l'on doit
qu'il y a entre la vérité esthétique et la vérité logique au dépeindre avec beauté donne souvent lieu a la présentation
sens stfict. de la vérité logique clu tout; il p eut d'ailleurs en etre
di6cilement autxement si l'on fait d e ces parties une
$426 : Il est une vertu commune aux méditations logiques revue intégrale que l'on mene a sa 6n. Mais nous ne
e t esthétiques, que C i céron d écrit d ' u n e f at,on presque considérons que le fait suivant : la vérité, dans la mesure
universellement v a lable, et q u i c o n sisre a « r e connaine
ou elle est intellectuelle, n'est pas directernent l'objet de
1. Ter., Heattt., 490.
1. Pri ntipitttn rationati.
2. Ter., Anaria, 68.
3. Perse, Sat., 1, 107. 2. Cic., De Off., 2, 18.
4. Hor., Fp., 1, 1, 24. 3. I.ucrece, 3, 950.

152 153
l interec de l'esthécicien; si la véxité logíque surgit indi­
rectemenc de la réunion de plusieurs vérités esthétiques, grandeur, absolue ou relative, qui. s'accompagne de beauté.
ou si elle coincide avec la vérité esthétique, l'esthéticjen L'eschécicien ne se soucie pas de ces vérités infinimenc
pourvu de raison s'en félicite; cene vérité logique n'écait petites. Il pense que la sévere loi selon laquelle « il ne
toucefois pas l'objet premier de ses recherches. faut rien taire de ce qui est vrai » tolere des excepcions,
meme a l'usage de l'historien; lorsqu'il lit ;
$429 : Représentons-nous une vérité logique (nous l'en­
cendons bien sur av sens strict) qui ne puisse faire l'objet ...la jeune troupe s'élance avec ardeur
d'une pensée aucre qu'intellectuelle, que ce soit de la paxt Vers le rivage d'Hespérie...
Mais le pieux Énée gagne la cicadelle que le grand Apolion
du sujer en lequel on suppose l'intention de penser avec Protege, ec les lieux écarcés oír siege la redoucable SibyHe,
beauté, ou de la paxt des personnes auxquelles avant rout En l'immense caverne '...
la pensée veut s'adresser; cene impossibilité d'une pensée r

autre qu'intellectuelle peut, povr l'un comme pour les ni le souci ni meme la pensée ne lui viennent de savoir
autres, ecre absolue ou ne dépendre que de certaines de
e que
uel pied Énée a d'abord touché le rivage; et pouxtant
circonstances provisoires : il n'en resce pas moins que la il est tout a f ai t v rai qu e ce fut soit d u g a uche, soit d u
vérité logique esc alors située au-dela de l'horizon esthé­ droit — a moins que ce ne fut des deux a la fois, chose
cique, et qu'il est juste de la laisser de coté, ne serait-ce Al ' rnoins convenable.
que provisoirernent. Imaginons que nous soyons des astro­
nomes, ou que nous pensions avec eux, et que notre $431 ; La vérité esthétique exige que les objecs du beau
pensée, d'ordre non seulement physique majs encoxe enser I) soient possibles 1) absolument, poux aucant que
'
t 7
mathématique, s'applique a l'éclipse annulaire de l'année cene possibilité absolue peut faire 1 objet d une connais­
passée; et représentons-nous maintenant cetce meme éc!ipse sance sensible; autrement dit : a supposer qu'on veuille
comme si nous étions des bergers s'adressant a leurs amis á" : contempler un objet pour lui-meme, il ne doit pas arriver
ou a leur bien-aimée : combien de vérités, qui dans le que meme les sens et l'analogon de la raison y remarquenc
premier cas étaient l'objet de notre pensée, devrons-nous quelque contxadiction entre ses marques distinccives. Cette
dans le second cas laisser cout a fait de coté! possibilité absolue, et done la vérité esthétique, admettent
la présence d'une certaine diversité de défauts. A l'opposé,
$430 : Il y a des vérités qui sont si insignifiantes que
leur recherche ou leur évocation se situe en deqa de Ceux qui onc décrété qu'en regle générale les défauts se valent
l'horízon esthétique ', ou d u m o ins n'atteint pas a la Sonr forc en peine quand on en vient a la réalité;
Le sens commun ec les regles de vie protestent, aussi bien que
l'incéret,
I. On crouve, dans les paragnphes l 19 a 121 de l'Erthétique, les
dé6nirions suivanres : «L'horizon (la sphére) de lu tortnnisrunee hu Qui est en quelque sorte le pere de la justice et de l équice-.
tnuirte
esr le nombre fini des rnacieres, qui dans l'ensemble infini des choses.
peuvenr devenir claires pour un médiocre esprir humain (" esprír"
s'enrendanc au sens large), Parmi ces maderes, calles qui peuvenr, ne peur pas faire sorrir de leur obscuriré (prise au sens relarif er
pour un esprir médiocremenr philnsophique, faire l'objec d'une compararif) pour les exposer a la lumüre de la beauré. [...] Sonc sitttés
connaissance suffisammenc parfaire consriruenr lh orizon logiqtte (le uu-delu de!'horizon esthétique les objers qu'un esprit médiocremenr
rerriroire er h sphere) de la raison er de l'enrendemcnr; et' celles qui esrhécique ne peur pas arracher é la eonnaissance d'un gente supérieur,
peuvenr, pour un esprir médiocremenr eschérique, prendre l'éclat de disrincre ec adéquare, qui a cours dans les srienres, pour les conduire
la beauré consriruenr !horizon esthétiqtte (le rerriroire er la sphere de sous rerre belle lumüre qui n'aveugle pas les yeux de l'analogon de
!'analogon de la raison doué pour la beauré). [...] Sonr sitttér en deru la raison er des faculrés de connaissance inférieures.» (N d. T.)
de l'horizott estlsétiqttr les objers qu'un esprir médiocremenr eschérique 1. Virg„Én., 6, S sq.
2, Hor., Sut., 1, 3, 96sq.
ESTHE'nQUE ESTHÉEIQUE THÉoRIQUE

$432 : La vérité esthétique exige que ses objets soienc $434 :


possibles 2) sous cercaines conditions; leur condition de
possibilicé ' est elle-meme A) naturelle, pour autant qu'elle
f-­ Écouce ce que je désire, et que le peuple avec moi désire :
n'est pas trop étroitement l iée a. une certaine liberté, et :4 Si tu as besoin d'un public admiratif qui attende la chute du
que l'analogon de la raison peut la juger. C'est cette rideau
possibilité que je trouve áans IÉttéide : Et reste assis jusqu'a ce que l'acteur lui dise «applaudissez»,
Tu dois connaitre le comportemenc qui esc propre a chaque
age de la vie,
Alors le Pcre tout-puissanc, qui détient sur Ies choses un pouvoir Et donner aux caracteres qui changenc ec aux ages les craits
souverain, qui Ieur conviennent.
Commence son discouxs. Pendant qu'il parle la haute maison Il faudra toujours s'arreter aux traits qui se lient ec s'attachent
des dieux devient silencieuse, a un age déterminé '.
Ainsi que la cerre, tremblance en ses tréfonds; le silence se fait
dans Ies hauteurs célestes ~.
Horace recommandait d one également Une philosophie
pratique, ou pour ainsi dire appliquée; en e&et celui qui
$433 : La possibilité que requiert en ses objets la véricé possede fermement ce savoir « s ait assurément rendre a
esthétique est ensuite B) morale a) au sens large. Ceci chaque personne ce qui l u i c o nvient. » H o race percevait
signifie que les objets dont la seule source est la libercé déja a son époque l'utilicé de cet art ou de cene connais­
doivent etre d ' u n e t e ll e n a ture et d ' u n e t e ll e g randeur sance qu'ont inauguré les C~tacteres de Théophraste, et
que l'analogon de la raison voie qu'ils découlent d'une que La Bruyere a par la suite enrichi :
certaine liberté, d'une cercaine personne et du caractere
moral d'un certain homme. C'esc ce que réclame l'ex­ Il ordonnait de prendre pour modele de vie et de conduite
pression «se rapprocher de la réalité de la vie -' », d'apres L'imicaceur habile, et de donner ainsi aux discours le cachet
laquelle il ne revient pas au meme que l'individu qui de la vie -'.
parle soit
$435 : La vérité esthétique requiert la possibilité morale
Un sage vieillard ou une ame bouillonnante dans la Reur de b) au sens strict ', non seulement chez l'individu pensant
sa jeunesse, lui-meme, mais encore dans les objets dont, dans ses
Une inliuente matrone ou une nourrice empressée, belles pensées, il doit assez brievement faire reconnaitre,
Un marchand errant ou le cuItivateur d'un petic champ ver­ explicitement ou implicitement, la valeur (p. ex. s'il s'agit
d oyant, de décrire l'Achéron). La possibilité ici requise est uni­
Un habitant de Colchide ou un Assyrien, un nacif de Thebes quement celle qui combe sous les sens ec sous le jugement
ou un nacif d'Argos 4, de l'analogon de la raison. Elle est la vEE.Irá iwoa,Ar.E,
qui faic dire a Horace : «Qu'il est vrai que chacun doit
pas plus que ne reviennent au m eme une personne ec un
1, Hor., ibid„3.
objet qu'on possede. 2. Ibid.
3. La «possibilité morale au sens large» est done la conformité
1. Nous traduísons aiosí l'expression possihilittts hypothetittt, qui des acres et des pensées d'un personnage av«c les mteurs tt caracteres
signifie «possibilité conditionnelle (ou conditionnée)». (N. d. T.) propres a son age, son milieu, etc. La «possibilité morale au sens
2. Virb»., ibitl., IO. strict » est Ia conformité des actes et pensé«s d'un personnage av«c sa
3, Cic., De Ot4tt., l, 2 2 0 . nature individuelle; s'il n'y a pas une telle conformité, le personnage
4. Hor., Ép., 2. est contradictoire — done impossible «moralement » (N. ss.T,)

l56 l57
ESTHE"f IQUE ESTHÉTIQUE THÉQR!QUE

se mesurer a son aune et se chausser a son pied '. » De Qu'on prenne en exemple le récit de Tite-Live concemant
meme que j'aimerais nommex la vérité requise par les Coriolan ; on y trouve l'origine de son nom, et la raison
$ 433 et 434 v ÉRITÉ MoRALE AU sENs LARGE, de meme de son prestige i nitial; ce prestige est cause de son mépris
je préférerais nommex celle done nous venons de paxler pour la puissance tribunicienne, ce qui provoque la colere
véxité morale AU sENs sTRIcT, et no m mer vérité morale de la plebe, qui a pour suite l'exil de Coriolan; 1 hostilité
AU sENs LE pLUs sTRlcT l'adéquation des signes avec none de son esprit envers sa patrie l'entralne chez les Volsques
pensée; celle-ci porte, quand elle est une qualité, le nom (acte dont la raison est claire au vu de ce qui précede);
honoriflque de sincérité et, quand elle est un défaut, le il élabore done avec son bote Tullus des projets de guerre
titre honteux d ' i n d iscrétion. contre les Romains; la conséquence de ces projets est
l'astucieux artiflce de Tullus qui provoque l'indignation
$436 : Cette vérité morale, et néanmoins esthétique, qui des Volsques contre les Romains.
donne a la pensée gracieuse sa dignité, compone des
limites esthétiques;C icéron le montre parfaitement, lors­ $438 : La guerxe est done décidée. Les chefs sont Tullus
qu'il écrit : et Marcius, qui n'est autre que Coriolan, Romain en exil.
Son courage fait que le début de la guerre est favorable
Caton agit envers moi avec rudesse, et a Ja faqon d'un aux Volsques, le trouble s'empare de la plebe romaine;
stoxcien; il nie qu'il soit juste d'o!&ir des repas pour se
les Romains envoient done une premiere ambassade, qui
concilier les bonnes graces d'autrui.
rapporte une réponse implacable, et n'est pas reqxe lors­
qu'elle retourne chez l'ennemi. Ce sont done les pretres
Et sa réponse défend la vérité esthétique de la coutume
qui vont supplier l'ennemi. Comme ceux-ci aussi échouent,
que Caton avait violemment anaquée comme si elle
n'était que brigue : Rome est envahied'une peur de femme, Enfin la mere
et l'épouse de Coriolan, accompagnées d'une foule de
Horrible discours! Mais la pratique, la vie quotidienne, femmes, parviennent a émouvoir son cceur insensible; et
l es traditions, l ' É tat l u i - m eme l e r epoussent... N e pour que ce fait ne semble pas avoir lieu sans raison,
condamne done pas,Caton, par un discours trop sévere, l 'historien fait t e ni r a l a m e r e u n d i s cours tout a f a i t
les institutions de nos ancetres, que la réalité elle-meme pathénque. Les ennemis se retirent done, mais Coriolan
et la longue durée de notre empire jusuf l ent... Tu d i s ne disparait pas avant que l'historien n'ait indiqué ce qui
que rien ne doit convaincre les esprits de nous confler fut par la suite sa destinée. Pour ce qui est de Rome, on
une magistrature, si ce n'est notre dignité (pour autant y érigea un monument «a l a Fortune de la femme».
qu'elle est conque de fagon purement intellectuelle par
Quelle harmonie résonne en ce récit, a la fois enrichissante
les philosophes) ; or ce précepte, toi-meme, homme d'une
et récréative pour l'esprit de celui qui l it , ou t out au
souveraine dignité, tu ne l 'appliques pas. Pourquoi en
eHet demandes-tu qu'on t'aide et te souuenne7„, Pour­ moins pour l'analogon de la raison '!
quoi as-tu un nomenclateur '?
$439 : La vérité esthétique exige que ses objets soient
$437 : La véxité esthétique requiert que les objets du possibles absolument et conditionnellement, poux autant
beau penser II) soient reliés a leurs causes et a leurs eEets, que cette possibilité peut faire l'objet d'une perception
pour autant que cene liaison peut faire l'objet d'une sensible. Toute possibilité suppose l'unité : la possibilité
connaissance sensible au moyen de l'analogon de la raison. absolue suppose l'unité absolue, la possibilité condition­
nelle requiert l'unité conditionnelle. La vérité esthétique
1, !-Ior., Ép., 1, 7.
2. Cic., Pro hfurerz~,74f. 1. Cf. Tne Llve, 2, 35 sq.

158 159
EETIIÉTIQUE ESTHErIQUE THÉoRIQUE

Iequiert done la présence, en ses objets de pensée, de ces possible de penser avec beauté. L'exigence de la grandeur
deux sortes d'uniré, pour autant qu'elles peuvent faire (y compris naturelle) et de la dignité esthétique ordonne
l'objet d'une saisie sensible; elle requiert done que les d'agir de meme, pourvu que l'onprenne en compte ce
déterminations des objets de la pensée soient inséparables, qui s'ajoute toujours a la grandeur d'un terme universel
sans qu'elles nuisent pour autant a la beauté de la per­ au niveau inférieur de ses diEérenciations : l'importance,
c eption totale, Cette UNITÉ des objets est, en t ant q u e le sérieux et la fertilité.
phénomene,EsTHÉTIQUE; elle consiste ou bien dans l'unité
des déterminations internes, qui comprend l'unité D'ac­ $441 : La vérité esthéucologique du concept générique
TloN dans le cas ou l'objet de la belle méditation est une revient a la perception d'une grande vérité métaphysique;
action; ou bien dans l'unité des déterminations externes, la vérité esthéticologique de l'espece revient k la per­
des relations et des circonstances, qui comprend l'unité ception d'une tres grande vérité métaphysique; la vérité
DE LIEU ET DE TEMps : « Quel que soit ton sujet, il doit esthéticologique de l'individu ou de la chose singuliere
seulement avoir sim p l i cité et u n ité ' », et c'est ainsi que revient a la perception de la plus grande vérité méta­
tu obtiendras cene brieveté qui donne au discours son physique qui soit e n son genre. La premiere est la
charme et son aisance, et que tu obtiendras la beauté de perception du vrai, la seconde est la perception de ce
la cohérence. On comprend done qu'Augustin ait apprécié q ui est t res v r ai, l a t r o i sieme est l a p e rception d e c e
l'unité au point d e l ' avoir nommée « forme de toute qu'il y a de plus vrai. La vérité singuliere est ou bien
beauté». la vérité des déterminations internes du meilleur et du
plus grand des etres, ou bien la vérité des choses abso­
$440 : L a v ÉRITÉ EsTHÉTIcoLoGIQUE est ou b i en celle l ument c o ntingentes, Les c hoses contingentes ne s o nt
des universaux et des notions et jugements généraux, ou représentées comrne des choses singulieres que dans la
bien celle des choses singulieres et de leurs idées, On dira Inesure ou elles sont possibles en quelque univers pris
de la premüre qu'elle est cÉNÉRALE,de la seconde qu'elle dans son entieI. De sorte que la vérité singuliere, lors­
esr. singuliere. Dans un objet de la vérité générale on ne qu'elle se rapporte aux choses contingentes, les présente
décele jamais, surtout au moyen des sens, autant de verité soit comme des possibilités et des parties de cet univers
métaphysique qu'on en décele dans un objet de la vérité — cette vérité, la plus grande qui soit avec la vérité des
singuliere. Plus done la vérité esthéticologique est géné­ c hoses absolument nécessaires, se nomm e l a v é r it é A U
rale, et moins il y a de vérité métaphysique représentée sENs LE PLUs sTRIcT rnais se n o mm e d an s l e l a n gage
en son objet (cette regle est vraie en général, mais elle courant tout simpl ement váRITÉ — ;soit comme des pos­
vaut surtout pour l'analogon de la raison). C'est l'une sibilités et des parties d'un autre univers faisant l'objet
des raisons pour lesquelles l'esthéticien qui désire atteindre de la connaissance humaine médiate, auquel cas on parle
a la plus importante des vérités qu'il p uisse observer de VÉRITÉ HÉTÉROCOSMIQUE.
préfere, autant qu'il l e peut, aux vérités tres générales,
tres abstraites et tris universelles, des vérités plus déter­ $442 : La vérité au sens le plus strict est, ainsi que la
minées, moins générales, moins abstraites, et préfere les décrit Cicéron, «celle qui permet de dire» (de percevoir)
vérités singulieres a toutes les vérités générales. L'exigence «sans modiflcation ce qui est, fut ou sera ' », il semble
de la richesse de la pensée conseille d'agir de meme; en la comparer avec des vérités moindres lorsqu'il dit : «Cette
effet plus l'objet est déterminé, et plus il y a d e traits foule de vertus (constance, dignité, courage, sagesse, etc.)
spécifTques, et done de marques distinctives, qu'i1. est soumises a la torture» (et qui « enthousiasment » ou bien

1. Hor.. ÉP., 2, ~. 1. Cic. De Ine. 2 1 6 2 .

160 161
ESTH ÉTI Q UE ESTHETIQUE THEORIQVE

par une vérité générale ec abstraite, comme « la vercu des la meme condition que les vérítés hétérocosmiques sont
stoIciens, a. laquelle on g oute p l u tot q u ' o n n e l a b oi t », des vérités esthétiques, er le nombre de celles qui le sonc
ou bien par une vérité hétérocosmique) «offre a nos yeux n'est ni supérieur ni inférieur au nombre de celles que
des images d'une tres imposante noblesse, de sorte que l'analogon de la xaison peut percevoir. On pensera que
le bonheur semble aller droit vers elles au pas de couxse cette distinction est d'origine leibnizienne; elle se trouve
et ne pas pouvoir se passer d'elles» (c'est la le point de pourtant déja chez Tibulle, qui conclut ainsi son long
vue de la connaissance médiace). «Mais lorsqu'on détourne récit des aventures d'Ulysse ;
l'esprit d e c ette p einture et d e ces i m ages des vertus»
(irnages qui sont ou b ien générales et abstraites, ou bien Soic qu'on ait vraiment vu dans nos pays se dérouler ces faits
hétérocosmiques) «et qu'on revient a la réalité et a la (qui seraient alors vrais au sens le plus strict)
Soit que la légende ait créé pour ces aventures un nouveau
vérité» (au sens le plus stricc) «on xenouve, toute nue »,
monde '...
(dépouillée et totalement séparée des objets hétérocos­ (la légende serait vraie au sens hétérocosmique),
miques de la connaissance médiate) «cene question ; esc­
il possible d'etre heureux sous la torture '?»

$443 : Parmi les véricés esthéticologiques générales, seules Section XXVIII : la fausseté esthétique
sont esthétiques celles qui, sans pexdre leur beauté, peuvent
faire l'objec, au moyen de l'analogon de la xai.son, d'une
représentation sensible — qui peut elle-meme etre ou bien
$445 : La FA1sssETÉ EsT1-1ÉTIQUE est la fausseté subjective,
manifeste ec explicite, ou bien implicite, comrne c'est le
le désaccord entre les pensées et la vérité des objets de
cas dans les enthymemes -' qui ometcent une des propo­
la pensée, pour autant que cette vérité peut faire l'objet
sitions, ou dans les exemples, qui permettenc de saisix
d'une perception sensible. Cicéron l'exprime au mieux
concretemenc les vérités abstraites. C'esc ainsi que le
loxsqu'il écrit ; «Est faux ce en quoi est de toute évidence
principe d'identité lui-meme se trouve chez Plaute (qui
le croirait?), dans le prologue des Captifx : contenu un mensonge» — il faut comprendre qu'il s'agit
de la fausseté esthétique, et que l'évidence est ici l'évi­
Ces deux prisonniers que vous voyez ici debout, dence sensible. Pour ce qui est de savoir si Cicéron choisit
Ceux-la memes qui se tiennent debout, ils sont debout ec pas un exemple adéquat pour éclairer son idée, je laisse aux
assis : sages de notre temps le soin d'en juger. L'exemple de
Vous m'eres témoin que je dis la vérité >! fausseté que prend Cicéron est en effet le suivant : «Celui
qui néghge l'argent ne peut pas ecre sage. »
$ 444 : Les choses vraies au sens le plus stricc ne font
l'objet de la vérité esthétique que dans la mesure ou leur $446 :
vérité fait l'objet d'une perception sensible qui s'accomplit
ou bien par des sensations, ou bien par des imaginacions, Celui qui ne saít pas comparer en expert la pourpre de
ou bien encore par des prévisions qu'accompagnent des Tjr,
Et la laine qui s'imprégne de la. pourpre d'Aquinum,
pressentimencs (ce sont la les seules possibilités) ; c'est a
Ne subira pas de dommage plus cercain et plus profond
1. Cic., Tl<senlanes, 5, 13 sq. Que celui qui ne pourra pas distinguer le vrai du faux '.
2. Enthymeme : forme abrégée du syllogisme dans laquelle on
sous-enrend une des proposiuons. (N. s/. Td 1. Tib„4, 1. 79sq.
3. Plaure, Clips., 1s@. 2. Hor., ÉP„1, 10,

162
ESTHÉTIQUE THÉQRIQUE
ESTHÉTIQU
E

ne seront également fausses au point de vue esthétique


Il ne s'agit toutefois pas ici de toutes les sortes de faussete qu'a la condition d'apparaitre de toute évidence comme
subjective, mais seulement de celle que dépeint Horace des rnensonges a l'analogon de l a r a ison l ui-meme.
au début de son art poétique : Prenons ici cornme exemple la controverse qui a pour
objet la vérité elle-merne. Représentons-nous la lutte
Si un peinne voulait a une rete humaine joindre
qui oppose les philosophes dogmatiques d'une part, et
Le cou d'un cheval, et revetir de plumes bigarrées
Des membres rassemblés de routes parts de facon a ce que, les philosophes de l'Académie ' et les sceptiques d'autre
laidement, part : ils rivalisent de subtilité a propos du vrai et du
Ce qui en haut était un beau corps de femme devienne enfin faux (au sens logique et métaphysique), se demandant
un noir poisson, quels en sont l ' étalon et l e c r i t ere (premier, abstrait et
Devant un tel spectacle pourriez-vous, amis, vous empecher de scientifique), quelles en sont les définitions, quel est le
rire?
moyen de les différencier (de faqon distincte, intégrale
Croyez-moi, Pisons, rien ne distingue une telle peinture et le e t scientifIque). Il s d évient vers l e p r obleme de l a
livre
dífférence du juste et d e l ' i n juste (congus de fagon
Qui invente des tableaux aussi vains que les songes d'un malade universelle et logique). Ils reviennent au theme de la
De sorte que ni pied ni tete n'appartiennent a un seul corps '.
marque distinctive, premiere et universelle, de la vérité,
ainsi qu'au jugement logique. Supposons que chacun
$447 : Ce n'est done pas «par l 'ceuf», mais par le des deux camps défende son avis avec le plus grand
faux que commence Horace; et c'est aussi par le faux
soin, L'analogon de la raison les considérera tous deux
(il n'y a l a s emble-t-il qu 'une amusante coIncidence)
avec quelque égarement, et s era comm e u n s p ectateur
que commence Antoine dans l'ceuvre de Cicéron -'. Mais silencieux, si ce n'est peut-etre qu'il applaudira parfois
tandis que H orace part d u f au x esthétique, Antoine
a la souplesse d'esprit des sceptiques. ivfais imaginons
part du faux esthéticologique en général; parlant des
que quelques-uns des philosophes de l ' Académie en
avocats (tels que Crassus et lui), il aSrme en effet qu'il
viennent a akrmer catégoriquement qu'il n'est rien qui,
est parfois « inévitable que l'un ou l'autre dise le faux,
et qu'ils défendent chacun sur le rneme sujet un jour paraissant vrai, ne puisse aussi de la m i m e fagon (et
avec le Ineme degré d'évidence) para Itre faux. Peut-etre
P,

une opinion, un autre jour une autre, alors meme que


alors l'analogon de la raison s'écriera-t-il, en accord avec
la vérité ne peut e tre q u ' u ne » ( i l s ' agit d e l a v é r ité en
les philosophes dogmatiques qui sont a bon droit assez
elle-rneme, de la vérité objective, prise dans son sens
fortement choqués par de tels propos : «Leur attitude
le plus strict). C'est ainsi qu'il admet que l'on prenne
est puérile -' ». En e8et l'aSrmation précédente est fausse
en charge t o ut e a&aire « f ondée sur u n m e n s onge» e t
tenir un b eau d iscoursau aussi au point de vue esthétique.
qui donne l 'occasion de
forum '...
$449 : Qu'on demande a Lucrece : «Quelle chose a
) 448 : Supposons que soient données certaines pensées produit la connaissance du vrai et du faux /E t a prouvé
qui soient fausses au point de vue esthéticologique, ou que le certain diEere de ce qui est douteux ~>» Il répon­
p iutot qui soient en ce sens des mensonges; celles-ci dra ; «Le vrai au sens esthétique» :

1. Hon, ÉP.. 2, 3, I sq. 1. Rappelonsque la nouveIIe Académie défendair, dans l'Andquití,


2. Cic., Oe Or., 2, 30, le scepticisme. (¹ d. T.)
3. Aueun sens ne peut ene donné A h suite du Iexce, sans doure 2. Cic., Ae., 2, 33.
en raison d'une erceur de cranscription de Baumgarcen Iui-meme. 3, Lucr„4, 476.
(¹ d. 7.)

165
164
ESTHÉfIQUE THÉORIQUE
ESTHÉTIQUE

en tant que tel d oi t é v i ter celles que l'entendement (au


Tu trouveras que c'esc d'abord par les sens qu a été créee
La connaissance du vrai, et qu'on ne peut réfuter les sens sens pur) juge manifestement fausses; mais elles ne sont
[ "] a évicer que lorsqu'elles s'étendent au-dela de l'horizon
Car c'est par sa seule force que le vrai peut vaincre le faux; esthétique, étant entendu que nous faisons exception du
Ou bien la pensée provenant d'une erreur des sens pourra­ cas ou cextaines d'entre elles sonc combatcues par une
t-elle
évidence rationnelle si forre que toute perception sensible
Dénigrer les sens, alors que tout entiere elle provient d'eux? de ces faussetés est non seulemenc obscurcie comme par
Car s'ils ne sont pas vrais, toute pensée est fausse '. une l u m i ere p l u s g r a nde, m a i s m e m e c o m p l etement
détruite et abaccue, comme un brouillard qui disparait
Kt a l ' i nverse il m o ntrera ce qu'est le f aux au sens sous l'etc d u soleil qui l e surplombe.
esthécique : se défier des sens.
$452 : Supposons deux objets servant de matieres au
C'est laisser échapper de ses mains cout ce qui est palpable, beau penser, et en lesquels l'analogon de la raison, seul
Et violer la foi premiere et décruire en leur cotalité et laissé a lui-meme, ne voit cransparaitre ni fausseté ni
Les fondements sur lesquels reposent la vie et son salut, absurdité; ces deux m acieres sonc pourtant chacune un
Car ce n'est pas seulement la raison qui s'elfondre, mais c'est
aussi la vie meme cas de fausseté au point de vue logique. On doic en ce
Qui s'écroule aussitot qu'on n'ose plus avoir foi dans les sens cas examiner de plus pxes le lieu ec l'époque de la pensée,
Ec qu'on n'ose plus éviter les précipices '. ainsi que les personnes auxquelles elle s'adresse en premier
lieu. Supposons done que la fausseté logique de la pre­
$450 : Si l'on juge surprenant que tout ce qui esc faux miexe de ces matieres soit telle qu'on puisse présumer
ne soit pas faux aussi dans le domaine esthétique, on que, vu l'époque ec le lieu ou l'on vit, et vu les personnes
cessera peut-etre de s'étonner en lisanc que le droic, qui auxquelles la pensée est en prernier lieu destinée, la
a la réputation d'etre absolument parfait, estime valable démonstration de sa fausseté est tout a f a it i g n o rée, ou
une interprétacion beaucoup plus restrictive du sens du du moins ne saurait etre pleinement pxésente a l'esprit
terme « faux» : de ceux qui considerenc les belles pensées qu'on leur
propose. Il sera alors possible de prendre la matiere susdite
On demande ce qu'est le faux : ec il semble que ce soit poux objet de pensée, sans cxaindre qu'elle soit encachée
d'imiter l'écriture d'autrui, ou encore de tronquer ou de de fausseté esthécique.
recopier un document ou un registre de compres, et non
pas de mentir, de quelque autre faqon, dans un compte $453 : Supposons maintenant que la seconde de ces
ou dans une opéracion '. matieres que la pensée a a choisir soit. apparue comme
vraie, pendanr de nombreux siecles, aux facultés sensibles
Voila done que l'esthéticien, lorsqu'il s'agit de juger du d'une grande quantité d'individus; mais que, grace aux
faux, est malgré tout pLus sévere que le jurisconsulte Paul forces de la raison depuis lors davantage éclairée, sa
lui-meme! fausseté soit désormais, a l'endroit ou l'on vit et aux yeux
des personnes a qui l 'on v eut avant tout f aire approuver
$451 : C'esc cependant sous l'aurorité du droit romain s es pensées, patente et manifeste, et ce a tel point q u ' o n
que je compte au nombre des faussecés que l'esthéticien ne puisse espérer que, tandis que les gens examinent les
pensées qu'on leur pxopose, ils oublient l a certitude
L Ibid„4 7 8sq. rationnelle qu'ils ont de cette fausseté; bien plucot devraic­
2. Ibid., 504>q. on craindre que cout l 'efforc prodigué ne serve qu'a
5. Di@., 4S. 10, 2E.

I 66 167
ESTHl." llQUE ESTHÉTIQUETl IÉoalQUE

obtenir, a la place d'un applaudissement, une huée sem­ $455 : Supposons que Fobjet qu'on tente de penser avec
blable a celle-ci ; «Cette tres grande histoire a le néant beauté soit un reve au sens objectif, une chimere ' qui,
pour base ', » Cette seconde matiere est alors entachée de derriere son apparence, cache en elle une contradiction
fausseté, y comprís de fausseté esthétique; il y a en e8et destinée a la détruire tot ou tard; ou b ien supposons
une cause qui empeche qu'on pergoive de fagon sensible, qu'un monde fabuleux surgisse en l'ame — un monde
et avec quelque force et quelque délectation, tout ce qu'il qui peut se composer d'un grand nombre de ces vaines
peut y avoir en elle de vérité, meme infiniment petite. apparences des choses que sont les chimeres, mais qui
peut aussi se composer de représentations vraies, et etre
cependant en lui-meme chimérique parce qu'il a le défaut
$454 : Certaines faussetés ont si peu d'importance qu'il
de réunir des choses incompossibles. Cet objet chimérique
est en dega de l'horizon esthétique de se prémunir contre
— ou bien ce monde chimérique — peut etre tel l) que
elles. Qu'elles s'insinuent parfois parmi des pensées plus
son vice d'irnpossibilité interne n'apparaisse absolument
délicates, ou qu'elles ne le fassent pas — cela ne préoccupe
pas a l'analogon de la raison; 2) que ce défaut soit ignoré
pas l'esthéticien. Qu'on consiclere la description de la nuit
de la raison er de l'entendement (dont il faut supposer
chez Virgile -' :
la présence en soi-meme et dans la majeure partie de son
public), ou du moins qu'il ne leur apparaisse pas avec
C'était la nuit, et les corps fatigués goutaient un sommeil calme une évidence dont on doive craindre qu'elle ne détruise,
Allongés sur le sol; les forets reposaient, ainsi que les vagues comme on détruit une toile d'araignée, tout le travail de
furieuses ;
la belle ceuvre — qui done ne pourra que plaire. Ni l'objet
Tandis que les astres roulent au milieu de leur course,
ni le monde chimériques ne seront en ce cas réduits a
Que tous les champs sont silencieux, le bétail, les oiseaux
blgarl és, néant par le tribunal esthétique :
I.es habitants des lacs llmpides et ceux des campagnes hérissées
de buissons, Homere et l'éblouissant Apelle suivent un meme chemin
Plongés dans le sommeil sous la nuit silencieuse, Pt congoivent de vaines chimeres ",
Calmaient leurs soucis; et leurs cceurs oubliaient leurs peines.
$456 : Une chimere de cette sorte ou un monde fabuleux
Tandis qu'il décrit avec précision les especes vívantes, au peuvent ou bien l ) contenir des éléments qui heurtent
sujet desquelles il veut que son propos soit compris, le l'analogon de la raison lui-meme, se suppriment mutuel­
poete prend garde qu'on ne lui objecte l'existence des lement et done sont absurdes; ou bien 2) porter tres
b etes sauvages qui e rrent su rtout l a n u it, M ais si l ' on fréquemment, aux yeux du public, la ma~que, imprimée
s'attachait, comme s'il y avait la un probleme sérieux, a, par la raison et l'entendement, d'un theta noir s; on peut
souligner que Virgile s'exprime de fagon indéterminée et en ce cas etre certain que le jugement du public sera
universelle, alors qu'il devrait faire probablement excep­ qu'on lui propose, une fois de plus, des pensées contraires
tion de certains hommes malades, ou de quelque rossi­ a toute raison. I.es objets et les mondes chimériques de
gnol, Virgile, je crois, s'il vivait, jugerait l'objection k cette sortc do ivent a l ors, en r a ison d e l eu r f a usseté, y
peine digne d'une réponse.
1. Nous emploierons 1e terme de «chimere» a la place de l'ex­
pression «reve au sensobje
ctif ». (¹ d. T.)
2. Prudence,Cottt re Symm., 2, 45 sq.
1. Prop.. 2, 1, 16. 5. Le checa noir, piacé a coté d'un nom, signifiait tantot que
2, Virg., Étt.. 4. 522 tq. l 'individu était mort, tantot qu'il devait etre exécuté. f¹ d . X }

168 169
ESTHÉTIQUE THÉORIQUE
ESTHETIQUE

I.es vieillards aussi condamnent ce qu i n e sert en rien A


compris de leur fausseté esthétique, etre bannis du champ édifI
des belles pensées :
$459 : Il sera difftcile pour le sens naturel de la mesure
... Les peintres et les poetes des foxces (décxit au $ 457) de se représenter non seule­
Ont toujours eu un droit égal d'oser ce qui leur plait
ment le bouclier que décrit Homere, mais aussi celui que
L" l
décrit Vixgile, et ce meme s'il se souvient que l'artisan
Mais non pas au point d'allier la douceur a la cruauté, ou de
faire que en est un dieu, 1) Comment se peut-il qu'un bouclier
I.es serpents aillent de pair avec les oiseaux, et les tigres avec fait pour la taille d'un homme, meme s'il s'agit d'un
les agneaux ' héros, offre de la place a un si grand nombre de repré­
s entations, et l eu r e n o ff r e suffIsamment p ou r q u e d e s
$457 : I .es esprits assez vifs disposent d'une sorte de yeux humains puissent les discerner et les distinguer les
DYNAMoMÉTRIE NATURELLE, d'un sens de la mesure des unes des autres'? 2) Comment se peut-il que, dans la
forces ; celui-ci releve de ce qu'on nomme le sens cornmun, meme image, la reine Cléopatre...
c'est-a-dire de l'analogon de la raison qui évalue, au
moyen de ses dispositions sensibles, la proportion de la Appelle au milieu du combat ses troupes avec le sistre de son
pere
cause et de l'effet, Supposons done qu'on attribue aux
forces vives contenues dans une cause un effet qui leur
apres s'etre portée avec ses navires a l'anaque d'Auguste,
soit supérieur ou inférieur, et done qui soit par nature et cependant soit représentée comme...
impossible; mais que cet effet soit tel que sa disproportion
avec sa cause n'appaxaisse avec une extreme évidence ni F alissant au milieu du camage devant la mort qui l' at r e n,
a l'estimation m athématique des forces dont nous avons Devenue le jouet des Hots et du vent que Vulcain lance contre
parlé, ni a la raison et a l'entendement : c'est des lors elle I?
sans xisque de recevoir une maxque d'infamie qu'une
impossibilité naturelle de cette sorte se présentera devant On pourrait répondre que Cléopatre, ainsi que toute l'ar­
le censeur esthétique, comme Atlas autxefois qui portait mée de l'Orient, a été représentée deux fois : l) lorsqu'elle
le ciel, donne le signe du combat et 2) lorsqu'elle est en fuite­
de sorte qu'il y aurait la un écart présenté avec art et
$458 : Si «u n dieu surgit » alors que « l'intrigue» ne fInesse; mais alors on accroit la premiere difftculté.
semble pas «mériter une telle inrervention ' », ou si l'im­
possibilité naturelle d'un objet est absolument évidente, $460 : Je ne m'irriterai pas contre les chevaux d'Achille
au moment ou on s'apprete a le penser, soit pour l'ana­ qui, chez Homere, font des prophéties. Il vaut mieux se
logon de la raison décrit au $457, soit pour l'entende­ tourner contre Stace. On lit dans sa Thébaide :
ment, alors la pensée concernée doit etre bannie du champ Sur les hautes portes se déploient en ligne cinquante ennemis "
n.
des belles pensées :
qui vont combanre contre le seul et unique Tydée; d'ou
On ne doit pas demander de croire la fable quoi qu'elle dise, le cri :
Ni parler d'enfants qui sortent vivants du ventre d'un vampire
repu. l. Ibid., 339sq
2. Virg., ibíd., 8, 626-729
3. Ibid., 696 et 709.
1. Hor, ibid., 9sq, 4. Stace, Théb,, 2, 494sq.
2. Ibid., 191.

171
170
esTFICI'IQUE THEOIIIQUF
FSTFIFTIQVF.

Courage, toi qu'on juge digne d'une si grande troupe! se voit accorder la vie et regoit des instruccions a remectre
aux Thébains; Tydée, qui a tant de blessures, trouve la
Ec ce cri est lancé par un poece aussi grand qu'est Stace, force et le loisir d'ériger un trophée fait de toutes les
qui n'a jamais dans ses poemes outrepassé la vérité! Tydée armes des quarante-neuf' cadavres, puis de le dédier a
Minerve par une priere de vingt-cinq vers, que répercute
est done anendu par des ennemis embusqués, qui ne
l'assaillent cependant qu'a la condition qu'il les provoque. l'écho des longues chaInes de montagnes.
Une fois qu'ils entourenc enfin l'ennemi unique qui les
a appelés, ils permettent qu'il s'échappe en s'accrochant $462 : Si l'on actribue un acte a un individu, bien que
aux rochers de la montagne du Sphynx, sans hIi décocher la dynamométrie moral.e de l'analogon de la raison (cf.
une seule Reche, de sorce qu'il reste sain et sauf. Tydée $ 457) permette de percevoir ec de juger que cet acte ne
s'accorde pas avec la liberté qui, en général ou en par­
tue alors d'une seule pierre l,es quacre premiers ennemis,
au nombre desquels : «L'impétueux Dorylas, qui par ciculier, est propre a cette personne précise ec au caraccere
l'ardeur de son courage / Égalait les rois ' », bien qu'il déterminé qu'on lui a définitivement attribué, done que
cet acre n'est pas possible par cette liberté, ou encore
ait assailli, avec quarante-neuf pillards agissant de nuit,
un ambassadeur isolé. Il reste plus de quarante ennemis. qu'il est supérieur ou inférieur aux forces vives de celle­
Tydée se jette sur eux en sauranc, « la tete la premiere», ci, — alors il se produit une nouvelle sorte de fausseté
du rocher du Sphynx, et ce n'est qu'apres qu'il s'est armé esthécique a évicer :
du bouclier et du casque d'un ennemi que ceux-ci; «Se
Ne te hasarde pas a confier
rassemblent en une masse compacce -". » Tydée tire main­ A un homme jeune le role d'un vieillard, ni a un enfant celui
tenant son épée; « invincible, il f ait f ace» a t ous ses d'un homme '.
ennemis, comme Briarée qui fit face a tous les dieux,
Ni a faire en sorce
Et, alors que touc l'Olympe l'assiégeait en vain,
Se plaignait d'avoir tant de mains inactives >.
Qu'il n'y ait aucune diiférence entre la faqon dont s'exprime
l'esclave
$4 6 1 : T a n dis que nous reprenons notre souSe, de Ou la servante audacieuse qui soutire de l'argent a une dupe,
nombreux ennemis ont regu des blessures, coutes mor­ Et la faqon dont parle Silene, le gardien et serviteur de l'enfance
telles; l'un d'eux a meme été blessé a la langue. Tydée, du dieu '.
quant A lui,
$ 463 : Supposons que quelque chose soit réellement
A souvenc ret;u de graves blessures, impossible pour une certaine liberté, mais que d'une pare
Mais aucune n'a atteint le siege de la vie '. cecte impossibilité morale n'apparaisse qu'a l'entendement
et a la raison, ainsi qu'a leur sens tres précis de la mesure
Il ne reste désormais qu'un seul ec dernier ennemi. Une des forces, et que d'aucre part il soit possible de supposer,
apparicion de Palias Athénée est alors nécessaire pour couc au moins pour le moment et au vu du public qu'on
dissuader Tydée de faire en vainqueur une entrée triom­ v eut avant cout s e c oncilier, qu e c e m i m e s ens d e l a
phale dans Thebes, la ville ennemie. Le dernier ennemi mesure desforces n'apercevra pas ladite impossibilité avec
assez de clarcé pour dissiper, aux yeux de l'analogon de
1. Ibid.. 571 sq.
2. Ibid., 585. <b>d 176 sq
3. Ibid., 600sq.
2. Ibid., 237 sq.
4. Ibid., 2, 605 sq.

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172
ESTHEfIQUE THEORIQUE
ESTHÉTIQU E

la raison, toute apparence de possibihté morale. Il est des tes arnis '. » 1) Quelque belle que soit la pensée qu'on
lors possible de mélanger cene sorte d'impossibilité morale propose, on ne doit pas chercher a donner, pendant toute
aux pensées qu'on veut ordonner selon les lois de la sa durée, l'impression d'hésiter entre le vice et la vertu;
beauté, sans avoir lieu de craindre d'etre accusé de fausseté a utrement di t o n n e d o i t p a s Faire en sorte q u 'i l s o i t
au nom des principes esthétiques. impossible au spectateur — c'est-a-dire a l'analogon de la
raison —, merne s'il se concentre a la mesure de ses forces,
de déterminer de fagon satisfaisante, ne serait-ce qu'a la
$464 : Le tribunal esthétique n'étend pas sans condition
le reproche de fausseté morale et d'illégirimité au-dela fIn de la pensée, a quel camp en appartient l'auteur : au
des limites de l'horizon sensible; íl ne lance done pas camp de ceux qui s'efforcent de protéger les mceurs qu'on
irnmédiatement l'accusation de fausseté esthéI.ique contre juge ordinairement comme bonnes, ou au camp de ceux
des pensées qu'il faut juger d'apres le critere de la beauté, qui prétendent rendre estimables les mceurs généralement
a moins que ces pensées n'aillent a l'encontre de ce qui tenues pour mauvaises~ En effet, éveiller le doute chez
les gens de bien ne permet d'obtenir des méchants qu'un
est permis, de la piété, de l'honneteté et de la décence; *

mais ce sont la des défauts qui sont clairement visibles agrément mitigé, de sorte qu'on n'y gagne pas merne
y compris pour l'analogon de la raison. Supposons néan­ leur approbation. A qui done est destinée la beauté qu'on
moins que se produise la situation suivante ; un individu propose?
est parvenu a dissimuler une action moralement mauvaise,
et l'a fait avec tant d'habileté que l'analogon de la raison $ 466 : 2) Il ne faut pas etre, comme on dit, un grossier
a d'abord jugé cette action indifférente, voire tout a fait hypocrite, autrement dit poner le masque de la vertu
bonne; il aurait pourtant é té conforme aux beaux et nobles avec tant d'ostentation que meme l'analogon de la raison
sentiments de l'auteur de cene acrion de s'abstenir d'une voie transparaitre les sentiments qui se cachent sous la
telle supercherie ; l'homme en question veut en effet peau du renard '. Il est par exemple honteux de simuler
passer, sinon pour un homme exceptionnellement bon, une arnitié rare, ce blarne s'apphque aussi bien a ceux
du moins pour un homrne de bien. L'analogon de la dont « le sourire est si faux» que des le premier regard
raison ne décele done la supercherie qu'avec l'aide de son
auteur; mais, une fois l' i m p osture découverte, il est tout Les menreurs sont trahis par leurs mensonges,
Eux qui, s'abusant eux-memes, croient sortemerrt abuser les
a fait manifeste, y compris pour la connaissance sensible, aur res,
qu'une telle imposture est indigne du personnage que Qui agissent en paroles rnais sonr en fait inacrifs, tanr leur
l'esthéticien avait entrepris d'imaginer, C'est la offrir a droiture esr faible '!
boire un subtil poison fait de vices; et le tribunal esthé­
t ique lu i - m eme t axera une t elle chose de laideur, et l a — qu'a ceux qui agissent avec plus d'astuce, et attendent
mema au nombre des charmes trompeurs du mal. Cene que leur victime, dont l'analogon de la raison est bon
c ondamnation n ' a ura certes pas p ou r r a i son d i r ecte l a mais trop crédule, «se soit a tort confrée a eux, comme
fausseté proprement esthétique des pensées, mais elle sera s'il n'y avait aucun danger», et seulement alors
motivée par leur honteuse indignité,
RevierInent sur leur parole, et permertenr au vent er aux nuages
$465 : Le point de vue esthétique exige en outre qu'on cuIvres
évite ce qui est contraire a la possibilité morale — au sens
strict — des objets du beau-penser; c'est la ce que Claudien 1. Claudien, 8, 278.
exprime sans détours sous la forme de deux exigences 2. Hor., ibid., 437,
3. P1«ute, Harrh., 541 r@.
liées : «Tu ne dois ni éveiller le doute, ni etre faux envers

175
174
ESTHÉTI QUE ESTHÉTlQVE THÉQRIQEJE

D'emporter l eurs vaines promesses ec t ous l e urs g estes $469 : L'eschéticien ne se soucie guere de l'unité absolue
futiles '. et conditionnelle de sa m a tiere quand cette u n it é n ' est
perceptible que pour la seule raison des mécaphysiciens;
$467 : Ce sera peut-ecxe ici le lieu le plus convenable i l est t ou t a f a i t s u r q u ' a u cun j ug e c o mp étenc ne l u i
pour faire une fois pour toutes une ak r m acion en termes tíendra grief d'avoir tenu une telle unité pour superflue,
expres : nous demandons a ceux qui veulent, par la lecture comrne si ses pensées étaient par la entachées de fausseté
de ces pages, aborder les objets du beau-penser, de esthétique, Si en revanche il ne respecte pas l'unité — ne
comprendre ce qui a écé dic comme s'il écait écrit a seraic-ce que celle de lieu ou d e cemps — qui frappe
chaque page : les faussetés que nous disons directement également le regard de l'analogon de la raison, il sera a
permises d'un point de vue esthécique, sont, des que l'on sa honte accusé de fausseté esthétique par le juge compé­
abuse d'elles au décximent du respecc de la vertu et dans tent devant lequel il comparaitra, lui qui
le but de perdre les ames, indirectement illicites y compris
au poinc de vue esthétique, et a plus foxte raison au poinc Voulant donner a un unique sujec une prodigieuse variété,
de vue des regles plus rigoureuses de la pensée droite. Peint un dauphin dans une foret, et un sanglier dans les Hots ',
On ne doit pas oublier cette regle, ni oublier de faire le
concraire de ce qu'elle incerdit : $470 : Toutes les faussetés générales, dans la mesure ou
elles peuvent etre pergues par les sens et par l'analogon
Si tu l'oublies, les dieux coutefois s'en souviennent, la déesse de la raison, sonc aussi des faussetés esthétiques. En
de la Bonne Foi s'en souvient revanche, celles dont la fausseté n'aura été décelée que
Et te fera plus tard te repentir de tes actes '. par la seule raison et par l'entendement (au sens pur) ne
porceronc pas la marque de la fausseté esthétique, a moins
$468 : Qu'on mele aux objecs des belles pensées des qu'on ne les propose aux gens dont l a r aison, étant
objets dépourvus de raison et n'ayant ni le nombre ni la profondément convaincue de leur contraire, dissipe aus­
sorte d'eftets adjacents que le philosophe aurait été en sitot toute l'apparence de véxité qui leur reste, ou qu'elles
droit d'exiger; si cependanr. ces objecs ont le degré et la ne soient enlaidies par l'indignité et le manque de probité
sorce de cohérence qu'a coutume d'exiger l'analogon de qui s'y attachenc. Plus il y a de gravité et de danger a
la raison du public a l'intencion duquel avant tout on faire une erreur dans un domaine de notions et d'idées
écrit, alors l'irrationalité de cene sorte d'incohéxence ne que beaucoup peuvent appliquer a l a l égere, et pl us
sera pas accusée de fausseté eschétique. Si en revanche ils l'esthéticien doit sérieusement veiller, mime s'il s'agit de
sonc dépourvus du degré et de la sorce de liaison et de généralités, a ne pas donnex l'impression d'avoir fait en
cohérence que l'analogon de la raison désire txouvex en silence, avant de donner couxs a sa belle pensée, la priere
eux pour les apprécier, alors ils seronc aussitot condamnés suivante :
pour faussecé esthécique :
Belle Laverne ',
Permets-moi de tromper, de passer pour juste et integre,
Le poete ne doit rien chanter dans l'intervalle des actes
Couvre mes crimes de ténebres, jette un voile sur mes trorn­
Qui ne serve son but ou ne s'y adapte exactement-".
peries '.

1. Catulle, 30, 7 s<y, l. Ibid., 29s@.


2, Ibid., 11 soy. 2. Déesse des voleurs.
3. Hor., ibid., 194s@. 3. Hor., Ep. l, 16, 60 sq.

176 177
$471 : Qu'esc-ce done que cetce ambigulté? Le fauv est
tancot permis, tantot d e n ouveau déconseillé a l'esthéti­ $473 : C'est pour cetce meme raison que ceux dont le
cien? Qu'on dise son avis clairemenc! ­ jugemenc en matiere de b e auté esc sur s e r e f usent a
jusqu'ici parlé sans faire les délimitations Je n'ai jamais
nécessaires, et compter au nombre des belles pensées celles qui contre­
je conunuerai ainsi, Ce qui en quelque fagon s'oppose au disent, sans aucune raison ni nécessité observable, le savoir
vrai au sens Je plus strict, ou meme ce qui semble scrict et inébranlabJe que contiennent l'histoire, la généa­
seuJement s y o p p oser, se nomm e Je FAUx AU sENs LE Jogie, la géographie, la chronologie ec touces Jes autres
PLUs LARGE, et se nomme touc simplement Ie faux dans théories qui ont a8aire aux vérités au sens le plus strict,
le langage courant, Ainsi, touc ce qui en ce monde ni Combien de fois n'a-c-on pas reproché a Virgile Jui-meme
n'a existé, ni n'existe, ni n'existera passe indiscinctemenc d'avoir conduit le chef troyen et Didon, qui peut-ecre
pour faux et, des que l'on se met en colere, pour tres était pure, dans un meme abri, ec ce a l'indignacion de
faux. Supposons que l'objet décerminé d'une assez belle la chronologie et de ceux qui pensent ne voir en cette
pensée soit en lui-meme possible, que ce soit naturelle­ fausseté aucune nécessité? Le discours de Pythagore, chez
ment ou moralement (au sens large ou au sens stricc}, et Ovide, contiene ces vers :
que cette possibihté soit reconnue par le tres exact juge­
menc de la raison aussi bien que de l'analogon de la Sparte fut célebre, Mycenes la grande fut Horissante,
raison; si toutefois cet objet n'est pas possible en ce Ainsi que les citadeHes de Cécrops ' et d'Amphion ~;
monde, il. sera alors faux au sens large, et tout simplement Sparce est une terre sans valeur, Mycenes la haute est combée.
faux d'apres la faqon ordinaire de s'exprimer. De la ville d'CEdipe que reste-t-il d'autre que Ie nom de

T bebes?
De la vil!e de Pandion que reste-t-il d'autre que Ie nom
$472 : IJ conviene que celui qui veut penser avec beauté
ait une telle passion pour la vérité qu'il ne veuille pas d'Athenes ~?
meme heurter la vérité au sens le plus large sans nécessité Puisque ces vers sont, sans nécessité esthétique, contraires
esthécique, ni meme accueillir dans ses pensées des faus­ a la chronologie, ils sont tenus pat' beaucoup pour une
setés au sens le plus large sans y etre contraint par cette incerpolation.
meme nécessicé, C'est pourquoi les hiscoriens soucieux cle
beauté pensenc que c'est d'abord a eux que s'adresse Je $474 : Touces les sortes d'anachronismes et d'erreurs
précepte : «Ne dis rien de faux» (i,e. : rien qui ne soit historiques (o.vtcx~oprlatng qui surviennenc sans nécessicé
vrai au sens le plus strict}, Tacite, apres avoir faic le récit dans l'objec du beau-penser font partie des faussetés, y
de Drusus — récit qu'il tient pour vrai au sens le plus compris au sens esthécique, des que Jeur vice appara
strict —, ajoute une rumeur portant sur le m eme sujet, ec ic a
l'analogon de la raison, C'esc a cene classe de faussetés
qui contredit son propre récic; il continue alors ainsi : qu'appartiennent les « triremes» de Virgile, a moins que
ce ne soit intentionnellement que le poece, avec 6nesse
La cause qui nous a amenés a rapporter cette rurneur et et esprit, aic donné a l'une d'elles le nom de «chimere» :
a la mettre en avant a été notre intention de repousser
les faux bruits par un exemple clair, et de center d'obtenir C'est une ville Roctante : la jeunesse troyenne, répartie sur trois
de ceux entre les mains desquels notre cravail tombera
qu'lis ne préferent pas aux récics vrais, qui n'ont pas été
La faic avancer; les rames se levent ensemblerangs de étages
a trois rameurs,
falsihés pour éconner, les contes incroyables qui sont 4.
partout répandus et recueillis avec avidité ',
1. Athénes.
2, Thebes.
1, Tacite, An. 4, 11. 3. Ovide, Afear. 15, 426 sq.
4. Virgile, ibid„5, l 18iq.

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l79
ESTH F11QU E ESTHÉTlQUE THÉoRIQUE

Du moins n'esc-il pas possible de bannir hors de ce faute sous une fausse image '... » Une telle situation aurait
monde les «poupes de navire a éperon d'airain», puisque été, a l'intérieux du monde évoqué par Ovide, ec sur la
les éperons de navire ont été inventés apres les temps base de la légende de Phaécon, une faussecé, y compris
héroYques. on pourra, si l'on veut, repxendre la faute que au sens esthétique. «Donne-moi, pere, un gage qui m'au­
cornmet Plaute loxsque dans son Amphitsyon il fait jurer torise a croire que je suis ca vraie progéniture, / Et délivre
par Hercule non seulement Sosie mais encore Mercure, mon ame de son incercitude ~. » On esc ici en présence
alors que ce n'est que par la suite qu'Amphitryon devaic d'une vérité hétérocosmique, qui n'était pas alors une
ecre pere d'Hercule, ou du rnoins «déclaré pere par les fausseté esthétique pour ceux avec qui Ovide vivait, et
lois du mariage». pour qui d'abord il écrivaic.

$475 : Mais supposons que celui qui veut penser avec $477 : Je pense qu'il est désormais évident d'une part
beauté vienne a se trouver placé devant la nécessité, poux que l'esthéticien est assurément toujours un ami de la
que la beaucé soit sauve, de ne pas s'atcarder plus long­ vérité, mais que d'aucre pare il n'esc pas l'esclave de la
temps en ce monde et de conduire plus au loin son esprit vérité tres abstraite qui conceme les universaux, ou de la
a cravers les aucxes mondes possibles; qu'il vienne alors véricé prise au sens le plus strict :
a s'anecer, au cours de son voyage, dans les régions du
monde chimérique décrites au $ 456, et ses pensées seront La liberté fercile des poeces a poux champ l'in6ni,
affeccées de faussecé hétérocosmique, y compris au point Ec ne concrainc pas leuxs paroles a la f idélicé historique
',
de vue esthétique, Mais s'il ne fxanchit pas les limites
décrices au $ 455, c'est a bon droit q u 'il n e sera pas lorsqu'une foule d'exemples s'accumule pour conf irmer
accusé de fausseté eschétique pour ses représencations l'opinion qui fait dire ;
hétérocosmiques, Épaphus avait dit pax hasard a Phaécon « Il n'est pas d'usage d'écouter les poeces comme s'ils
la plus stricte vérité ; écaienc des cémoins 4, » Autrement dit, p o ur q ue ce que
j'écris soic en6n limpide pour chacun : lorsque l'espxit
Insensé, cu crois touc ce que ce dic ta mere, doué pour la beauté
Et cu es gonflé d'orgueil a l'idée de celui que cu crois faussemenc
con pere '.
Menc et mélange le vrai ec le faux de fagon a éviter
Toute discordance entre le débuc ec le milieu, et entre le milieu
$476 : Le monde des métamorphoses d'Ovide contient r;":" et la 6n' ,
coutefois, d'apxes la priere de Phaéton : «Oh, lumiere
cornmune de l'immense univers '!» du vrai a la fois au sa Muse, si elle se souvient de la regle exposée au $ 467,
sens le plus scrict et au sens hétérocosmique. Le vers
passe aupres des juges esthéciques pour
«Phébus, mon pere, si t u m e p ermets l'usage de ce
nom '», présente une vérité hétérocosmique qui, bien
Une menteuse magni6que, et une vierge illustre
qu'elle semblat, a l'endroic et a l'époque ou vécut Ovide, Pour l'écernité '...
ec au point de vue du public pour lequel il écrivic d'abord,
une reverie cirée d'un monde chimérique, n'est pas fausse l, Ovide, ibid., 37.
au sens esthétique. «Et si Ciymene ne dissimule pas sa 2, Ovide, ibid., 38sq.
3. Ovide, Aes, 3, 12, 41 ssI.
l. Ovide, ibid., 1, 7S3. 4. Ibid., 19.
2. Ibid„2, 35. S. Hor., Ép. 2, 3, l51 sq.
3. Ibid., 36. 6. Hor., c. 3, 11, 35s@.

180 181
EETH ÉTlQvE rsTH ÉTIQvE THÉoRIQUE

que de l'analogon de la raison) «(ces deux éléments n'ont


pour la formation du jugement qu'un role tres faible),
mais c'est aussi dans les affaires de la plus haute impor­
Section XXI X : la v~ aisembjattce esthétique tance que je n'ai rien trouvé de plus ferme, a quoi me
tenir ou sur quoi régler mon jugement, que ce qui me
semblait le plus vraisernblable, puisque la vérité meme
$478 : «Jusques a quand enf i n proflteras-tu de n o t r e restait cachée dans l'ombre, »
patience? Combien de temps encore cette folie qui est la
tienne se jouera-t-elle de nous? Jusqu'a quel terme se $4 80 : A l ' encontre de Cicéron, des sceptiques et des
portera ton audace e&rénée '?» Tu occupes done un poste philosophes de l'Académie, anciens ou nouveaux, j'ac­
of6ciel de professeur pour enseigner la vérité logique et corde volontiers qu'il est possible a la raison et a l'en­
éthique, et voila que tu recommandes, comme s'il s'agis­ tendement pur et distinct, a travers les sciences, de dépas­
sait d'une action exceptionnellement noble, de mélanger ser parfois la vraisemblance pour s'élever a la connaissance
aux vérités des faussetés et des mensonges, sous prétexte et a la vue claire de la vérité, non certes la pleine vérité,
qu'ils sont parfois magni6ques? — Il me semble, devant absolurnent parfaite en chacune de ses parties, mais du
un te l r a i sonnement, entendre quelque philosophe de moins la vérité complete, excluant de toutes les fagons
l'école me couper la parole. Mais calmons nos esprits, ce qui lui est opposé. Mais j'ajoute encore ceci, qu'il se
braves gens, et retrouvons ce flegme philosophique qui peut qu'un petit nombre des dogrnatiques modernes soit
est le notre, et qui parfois vous fait quelque peu défaut. pret a accepter ; les perceptions sensibles et confuses de
Il ne s'agit pas ici du salut de la Grece. D'ailleurs l'ame contiennent déja en elles-memes un certain degré
de certitude qui n'en est pas moins complete, ainsi qu'un
Longue est l'injustice, longs degré de conscience sufFisant pour distinguer certaines
Sont les détours, mais je n'indiquerai que les points princi­ vérités de toutesles faussetés.
paux

* $481 : Supposons qu'une certaine vérité, meme esthé­


$479 : Pensez-vous done qu il soit, meme pour l'ana­ tique, soit connue comme telle par l'analogon de la raison
logon de la raison, aussi facile que le croit Claudien dans de fagon complete, c'est-a-dire avec une certitude et une
son panégyrique d'Honorius de « faire sortir de sa cachette persuasion ' completes. Quelle sera-t-elle done? 1) Elle
la vérité qui se di ssimule' »? Et ne vous souvenez-vous contiendra certains des premiers et des plus universels
pas, pour vous renvoyer a de grandes autorités, que selon principes de la connaissance humaine, que la nature a
Démocrite 4 la vérité repose dans les profondeurs, d'ou implantés dans presque tous les esprits, qui sont méta­
il est difhcile de la tirer? Du moins écouterez-vous Cicéron physiciens par nature, de sorte que ces principes, qu'on
qui, tout en en disant plus que ce que je peux accepter, amfe parfois du t i tre de «sens commu n » , ont assez — et
éclairera cependant la q uestion qui m a i ntenant nous plus qu'assez — d'évidence. Mais, précisément en raison
occupe : «Ce n'est pas seulement dans ce domaine» (celui de cene évidence, il est rarement, ou meme il n'est jamais
de l'orateur, done aussi de l'esthéticien) «qui a en vue possible de faire ce qui semble a chacun aller de soi
l'assentiment de la foule et le plaisir des oreilles» (ainsi l'objet d'une pensée explicite et claire, qui soit riche, d'un
grand poids, saisisse ses objets dans toute la lumiere de
1, Cicéron, In Cat., l , 1 ,
2. Virgile, Én„ l, 341 sq,
3. Claudien, 8, 512. 1. Cf. la dé6nirion de la persuasion au $ 531 de la Aéraphysique.
4. Frgr., l l7 (Diets). (N. d. T.)

182 183
ESTHÉTIQUE THÉQIUQUE
ESTHETIQVE

complete, ne contient cependant aucune fausseté obser­


leur vérité, et s'accompagne de nombreux arguments et vable.
de preuves entrainant l'assentiment. Ces évidences sont
la plupart du temps présupposées, comme on dit; une
$484 : «Ce dont les spectateurs ou les auditeurs ont en
élégante elhpse permet de les passer sous silence, et de s
les abandonner au public au nombre des notions qu'il prit», lorsqu'ils le voient ou
l'es l'entendent, «une idée
préalable, ce qui arrive la plupart du temps, ce qui a
doit acquérir par lui-xneme.
coutume d'arriver, ce qui a couxs dans l'opinion commune,
ce qui a avec tout ce qui précede une certaine ressem­
$482 : 2) Hile contiendra ces tres rares intuitions véri­ blance, qu'il soit faux» (au sens logique et le plus large),
tablement telles que nous les percevons immédiatement, «ou qu'il soit vrai » (au sens logique et le plus strict) ce
sans qu'elles soient entachées d'aucun vice de subreption, qui ne xépugne que difficilement a nos sens ' : c'est la
J'entends par la uniquement l'expérience au sens strict, l'EiIcog ' et le vraisemblable, que, de l'avis d'Aristote et
et non l'expérience au sens laxge, qui ernbrasse chaque de Cicéron, l'esthéticien doit rechercher. L'analogon de
sorte de connaissance, fait une certaine place a la sensation la raison n'observe en effet d'ordinaire aucune fausseté
et est trop peu cextaine, ainsi que le pxouvent ceux dont dans les objets qui relevent du vraisemblable, meme s'il
l es points d e v u e s ' opposent et c ependant f on t l ' u n e t n'est pas totalement convaincu de leur véxité, C'est pour­
l'autre résolument appel a cette m eme expérience, L'ex­ quoi Cicéron décrit « l'invention " comme " l'imagination
périence au sens strict doit, si l'on a l'intention de penser de choses vraies ou vraisemblables, qui rendent une situa­
quelque objet avec beauté, etre émaillée de nombxeuses tion plausible ' » (au sens esthétique),
perceptions, en outre des sensations, qui relevent des
autres facultés inférieures de l'ame, Ces perceptions sen­ $485 : Le domaine du vrai esthétique, c'est-a-dixe du
sibles qui, ainsi que je l'ai concédé, peuvent etre comple­ vraisemblable, comprendra done : 1) ce qui est comple­
tement certaines meme pour l'analogon de la raison, ne tement certain de fagon sensible et intellectuelle, dans la
le sont pas toujours, ni pour tout l e m onde; il arrive mesure ou il l'est et priori; 2) ce qui n'est completement
souvent que leur crédibilité ne soit pas du tout pxise en certain que de fagon sensible, et dans quoi l'entendement
compte, et quelquefois qu'elle soit ébranlée et presque n'a pas encore exercé son activité; 3) ce qui est plausible
détruite par des sophisxnes et des arguties pourtant vaines, au point de vue logique et esthétique, dans la mesure
a moins qu'elle ne soit consolidée par les notions de ou il l est a po steriori. Ce qu i e st P LAUsIBI.E ' est ce a
l'entendement et d e l a r aison. quoi il y a davantage de raisons de donner son assentiment
que de le refusex; ce qui est IMPRoBABLE est ce a qu oi
il y a davantage de raisons de refuser son assentiment
$483 : J'ai désormais lieu de penser avoir établi, pour
que de le donner; ainsi, lorsque les raisons de douter et
un raisonnement tres clair, que la plupart des perceptions
de décidex pour ou contre le don de son assentiment font
intriquées dans le beau-penser ne sont pas completement l'objet d'une connaissance distincte, on a affaire a une
certaines, et que leur vérité n'est pas apercue dans une
p LAüsiBILnÉ LoGIQLIE; si c e lle-ci f air l ' o bjet d ' u ne
complete lumiere. Et cependant aucune fausseté sensible
ne peut se découvrir en lui sans laideur. Or, les choses 1. Cecee citation esc Ia contamination d'un passage d'Atistote (Rhé­
dont n ous n e s o m mes pas completement certains, sans tnrique, 1428-1425) ec de deux passagesde Cicéton (De iuv., 1, 46
toutefois y a p ercevoir q u e l que f ausseté, sont v a .AISEM­ et De Or, I, 831. (N d. T,)
B LABLES. Il es t d o n e p r é férable d e n o m m e r l a v é x i té 2. Le vruise>ublable,
3. Cic., ibid„1, 9,
esthétique v RAIsEMBLANcE, d un t e rm e q u i d é signe ce . 4. Nous ttaduisons ainsi Padjeccif prnbubilis. (N, d. T.)
degré de vérité qui, meme s'il ne s'éleve pas a la certitude

185
184
ESTHÉTIQUE ESTHETIQUE THEORIQUE

connaissance sensible, elle est EsTHÉTIQUE. Cene déno­ pourquoi et le comment de son acte, et que votre aboie­
mination doit etre de préférence utilisée chaque fois qu'il ment ne repose pas merne sur un soupgon» (sur une
s'agit d'une certaine plausibilité esthéticologique. Il en quelconque vraisemblance esthétique), «personne certes
est de mime pour l'irnprobabilité. Le domaine des vrai­ ne vous brisera les jambes; mais si je connais bien les
semblances est done plus étendu que le territoire du gens du Forum, i l s v ous i m p r i m eront sur l e f r ont cette
plausible, meme si tout ce qui est plausible est en meme lettre que vous hatssez au point de ne pas meme supporter
temps vraisemblable. les Kalendes ', de sorte que vous ne pourrez plus ensuite
a ccuser personne sinon votre sort ' » .
$4 8 6 : L e do m a ine d u v r a isemblable esthétique
comprendra 4) ce q ui , t o u t e n é t ant p e u t-etre douteux $488 : Cicéron, cette fois en tant que philosophe, nous
ou meme improbable du point de vue logique, est cepen­ donne un autre exemple lorsqu'il écrit : «Je ne fais pour
dant plausible du point de vue esthétique; 5) ce qui, le moment que débiter ces sentences des philosophes de
m eme au point de vue esthétique, est douteux et im p r o­ la nature (d'apres lesquelles il n'y a pas de vide), et
bable non seulement pour les autres que ceux auxquels j'ignore si elles sont vraies ou si elles sont fausses» (elles
on destine d'abord ses belles pensées, mais encore pour sont completement certaines au point de vue logique,
ce public privilégié lui-meme, pour peu qu'il vienne par mais ne le sont pas pour l'analogon de la raison). «Elles
la suite a s'imprégner plus profondérnent des raisons qui sont toutefois plus vraisemblables que les votres; car vos
s'opposent a ce qu'il donne son assentiment; mais il faut sentences reprennent ces opinions scandaleuses soutenues
alors que ce public trouve, sur le moment et dans la par Démocrite, ou peut-etre meme avant lui par Leucippe,
suite de la pensée proposée, une plausibilité esthétique d'apres lesquelles il y a certains corpuscules, dont certains
dans les objets qu'on lu i p r ésente, ou tout au m o ins que sont lisses, d'autres rugueux, d'autres ronds, d'autres encore
les raisons justifiant la pensée connaire ne lui soient pas anguleux, d'autres enfin recourbés et pour ainsi dite cro­
s uSsamment p résentes a l'esprit p ou r o b scurcir t ou t c e chus; et c'est de ces atomes que proviendraient le ciei et
qu'il reste de belle vraisemblance dans les pensées qu'on la terre, sans qu'intervienne la force d'aucune nature, mais
propose. par un certain concours fortuit'. » (Ces opinions scan­
daleuses donnent une illustration au $ 486.)
$487 : Considérons, a titre de cornparaison, le conseil
que donne Cicéron aux accusateurs : «V ous devez avant $ 489 : J'e pense qu'il est désormais évident, en vertu de
t out attaquer ceux qu i l e m é r i tent » (ceux dont l a f a u te la relation d'opposition des termes opposés, qu'il est
e st completement certaine, vraie au s ens l ogique et l e préférable de donner au faux esthétique la dénomination
plus strict, ou meme plausible au sens logique et esthé­ d'« invraisemblable 4», qui désigne ce dont la fausseté ne
tique), «C'est la un point qui est tres agréable au peuple. fait pas l'objet d'une certitude complete, mais cependant
V ous pourrez ensuite, si v o u s l e v o u l ez, et m e m e s ' i l
n'est que vraisemblable que l'individu ait commis une 1. Il s'agit de la lenre K (Kalnrnnics,calosnnie) qui était imprimée
sur le front des accusateurs — et qui nous a contraints a donner une
faute, aboyer contre lui sur simple soupqon» (meme si fausse orthographe au mot Calendes. (N. d. T,i
sa faute n'est ni c o m p l etement certaine, ni l o g i quement 2. Cic., Pro Rosc.Asner„57.
plausible, ni esthétiquement plausible pour tout le monde, $. Cic., De Nns. Deorn>u, l, 66.
sans etre toutefois esthétiquement i m p r obable aux y eux 4. Nous traduisons ainsi l'expressionfalsi sirnile qui signifie «sern­
blable au faux», et s'oppose a «vraisemblable». t.'usage de la langue
de ceux a qu i a v ant t ou t o n v eu t p l a ire), « C ' est encore
interdit de former un néologisme tel que « faux-semhlable», et l'ex­
la un point qu i p eut etre concédé. Mais si vous en venez pression «semblable au faux» ne se laisse pas utiliser sans lourdeur.
a accuser quelqu'un de parricide, sans pouvoir dire le Nous nous sommes done résignés a une traduction plate. (N. d, T.)

186 187
ESTHÉTIQUE ESTHÉTIQUE THÉQRIQUE

qui ne laisse paraitre clairement absolument aucune vérité. nous considérons comme un faux voyant lorsque tu le
Supposons qu'une chose paraisse completement certaine dépeins.
a l'entendement, et qu'une autre lui paraisse plausible,
mais qu'elles soient. toutes deux esthétiquernent douteuses $491 : Nous avons déja signalé, en plusieurs occasions,
ou improb
ables, ou qu'elles n'o6rent absolument aucun qu'il existe une nécessité esthétique qui oblige a ne pas
argurnent en faveur de leur vérité a l 'analogon de la seulement exposer ce qui est cornpletement certain et vrai
raison de ceux auxquels on veut d'abord plaire; bien que au sens le plus strict. C'est ici le lieu d'évoquer certaines
leur fausseté n'apparaisse pas clairement a celui-ci, ces de ces nécessités esthétiques : 1) Il se peut que l'esthé­
choses n'en sont pas moins dépourvues de vraisemblance ticien, qui n'est pas obligé d'avoir un savoir universel, et
esthétique, et puisqu'elles sernblent au public pour le encore moins d'ene omniscient, doive prendre pour objets
moins insolites, elles ne correspondent pas aux idées de sa pensée des choses dont la vérité métaphysique ne
préalables qu'il s'était formées; elles doivent done etre lui soit pas completement connue. 2) Il se peut que se
laissées de coté, puisqu'elles sont invraisemblables. .':; ' présentent a sa pensée des objets dont il ne puisse pas
rigoureusement démontrer la vérité logique (au sens tris
$4 9 0 : I l y a d e s gens qui « r i ent au spectacle des strict). 3) Il se peut que se rencontrent des objets dont
vampires nocturnes et des prodiges de Thessalie» '. 1.'es­ l'esthéticien ne soit pas meme au point de vue esthétique
théticien ne se souciera pas de savoir s'ils savent ou non completement certain, 4) Il se peut que l'esthéticien ait
pourquoi ils rient. Il lu i suHTra de savoir que, chez ce a penser des objets dont l 'exacte vérité n'excede pas
l'horizon de l a c onnaissance distincre, mi eux i l c o n nait
genre de spectateurs, toutes les sortes d'apparitions et de
techniques qu'on n o m m e a t o r t « m a g i q u es» paraissent cette vérité, plus il p eut etre certain qu'elle est difficile a
si ridicules a l'analogon de la raison qu'il ne reste, aux saisir pour ceux a qui sa pensée est d'abord destinée. H
yeux de ces spectateurs, aucune trace de vraisemblance faudra, dans tous ces cas, chercher refuge dans la vrai­
esthétique dans les visions de cette sorte; cette seule raison semblance,
amenera l'esthéticien a soutirer toutes ces sortes de visions
invraisemblables du regard de ceux a q u i i l d e stine $ 492 : Presque tous les Romains se trouvaient dans le
d'abord ce qu'il écrit. Si Virgile avait eu des auditeurs premier cas si on leur posait la question suivante : «Ce
tels que le sont souvent ceux d'aujourd'hui, ne faisant que je veux savoir est peu de choses; Que penses-tu de
aucun cas de l'astrologie pour prendre une décision, il Jupiter '?» J'ai lieu de penser que lopas était dans le
n'aurait certainement pas écrit ceci : second cas, lui qui chantait :

Pourquoi les soleils hivernaux se hatent tant de plonger dans


Accuser lesoleil de fausseté, l'OcéaII,
Qui oserait le faire7 Il aIInonce souvent que des troubles encore Ou quelle chose fait rallonger les rIuits qui trainent '.
cachés menacent,
Que des ruses se trament, et que des guerres couveIIt sourde­
I.e troisüme cas fut celui de cette magicienne que Virgile
ment '.
décrit en ces termes :

Il aurait craint e n e ffet q u 'o n n e l u i r é p o nde : ce n'est Regarde, dit-elle, comme la cendre, tandis que j'hésite a le
pas le soleil que nous accusons de fausseté, mais toi que prendre, se mue d'elle-meme

1. Hor., Fp., 2, 2, 209. 1. Perse, Sat., 2, 17 tq.


2. ViIg., Géorg., i, 463 sq, 2. Vira.,Én., l, 745 tt7.

189
EETHÉTIQUE EsTHÉTIQUE THÉORIQUE

En flammes vacillantes et s'empare de l'autel! Puisse cela etre Le poete se contente ici de chi8res ronds, quitte a laisser
un bon signe! passer une erreur de cornpte. Le sixüme cas fut illustré
Il y a certainernent quelque chose; et Hylax aboie a l'entrée. par Enée, lorsqu'il s'écria ;
Y croyons-nous? Ou ceux qu i a i m enc se forgent-ils une
=s4'-:;.
chimere '? Quel nom te donner, o jeune f Ille? Car cu n'as pas le visage
d'une mortelle,

Le quatrieme cas sera celui du philosophe scrupuleux qui Et ta voix ne rend pas un son humain. Tu es cercainemenc
" ;­
':-4-. une déesse,
s'attachera souvent a txaiter d'un p o int de vue esthétique
Peut-etre une sceur de Phébus? Ou quelque parente des
ces themes moraux que m entionne l'ceuvre d'H orace. Nymphes '?
=, ®:.;"
$493 : Celui qui veut penser avec beauté est confronté O n trouvera un e i l l u stration d u s e p t i eme cas dans l a
a la nécessité esthétique de s'écarter de la vérité comple­ description que fait Virgile de Nisus et Euryale -', et dont
tement certaine, entendue dans son sens le p lu s strict : la vraisemblance est encore plus Ragrante si on la compare
5) quand le theme qu'il s'agit d'exposer n'est pas d'une a la fausseté dont fait preuve Stace (cf, $ 460-461).
importance telle qu'on doive examiner s'il est scrupuleu­
sement vrai ou bien seulement vraisemblable; 6) lorsqu'il $495 : La nécessité esthécique de s'écarter assez souvent
se présente a l'esprit une chose dont on ne sait pas assez de la vérité cornpletement certaine au sens le plus strict,
clairement si elle est en elle-meme possible ou non, mais et de se tourner vers la v r aisemblance, se présente,
qui n e p r ésente d e t o u t e é v i d ence aucune absurdité a 8) lorsque l'esthéticien qui, s'adonnant au genre de pen­
l'analogon de la raison de celui qui y applique sa belle .sée qui vise a la ressemblance morale au sens large, observe
-.,:" ; : :.

pensée. 7) Il se peut que la pensée bute sur un événement ,::~é== .-,' "':.', une nouvelle sorte d'ij8oc, ', doit dépeindre un événement
dont il ne soit pas possible de décider avec exactitude, :::,:::;:. qui semble s'accorder avec les c aracteres moraux d e s
au moyen du sens de la mesure des forces, s'il correspond '~„:; :,.:personnes déja mises en scene, avec les mceurs et habitudes
":.-'.::;:,:,:des ancetres, ainsi qu'avec l'époque, le pays, etc., et qui
a la totalité des foxces vives de ses causes, sans toutefois
que la dynamométxie naturelle, sur la base de la connais­ :;.;;,::::,:ne maltraite en aucune fagon la dynamométrie morale de
'=-= .".'."':::::l',analogon de la raison, mais dont l'issue ne constitue
sance sensible de ces forces, le juge en quelque faqon
inférieur ou supérieur a celles-ci (ce qui s'accompagnerait
"g'­ ' . ­

- - :
':;;:: pas une vérité completement certaine au sens le plus
,: : : . .

' ; =.'-;:"':::"strict. Virgil.e se txouva dans ce cas lorsqu'il frt prendre


de laideur).
.':;"::'les armes a Énée poux défendre Troie, sa patxie'.
$494 : Le cinquieme cas se présente dans ce passage de 1. Ibid., 327 sq.
Virgile : . -, :. ;: , : 2. Ibid., 9, 176sq.
,
'''-.--':3, Le terme d'119oC (éthos) se traduit d'ordinaire par «habitude»
::;:;=:ou «mceurs»; Baumgarten se refuse toutefois a le traduire, estimant
Il y a la cinquante servantes auxquelles revient le soir "':: que l'expression raores(les mar.urs) ne rend pas le sens précis du mot
De disposer les mets en ordre pour le service, ec d'oRrir aux „gec, Le g 93 d e l'Esthétique cite u i n t i lien : l'éthos ne désigne pas
''j'Íes mceurs», mais «une certaine propriété des mceurs», done en
dieux pénates un sacriftce; , . : ­

Cent autres, et tout autant de serviteurs du mime age, =:,";"quelque sorte leur principe d'uniré; l'éthos est done une sorte de type
Ont pour tache de servir les mets et de proposer la boisson '. .~ínoral, ce pourquoi la notion d'éthos se rapproche de la notion de
~.:k'póssibilité morak» : l'éthos en eifet satisfait aux exigences de la
,.'-"':é:póssibilité morale» puisqu'il se dé6nit 1) par l'absence de contra­
e :,:;,"diction entre ses prédicats, et 2) par sa compatibilité avec son contexte
1. Virg., Buc., 8, 105. .-historique, géographique, social, etc. (N. d. T.)
'

2. Virg., Ést., 1, 703 sq, ~:;:::,:::::::4. Virg., i bid„2, 314.

190 191
IBTH ÉTxQU E ssvvÉ>rQvx; vt-tÉowQvx

$496 : La nécessité esthétique de préférer la vraisem­ $498 : 11) Lorsqu'il faut penser avec beaucé certains
blance a l'exacte connaissance de la vérité se présente : objets bien que ceux-ci, peut-etre en raison de la plus
9) lorsque l'histoire et l'expérience passent sous silence ce stricte vérité meme, ou t ou t a u m o i n s en xaison de leur
qu'un homme de bien — qu'il fut simplement honnete, r éputation, et p a rce qu e c ertains spectateuxs en on t a
noble ou véxicablemenc héroique —, placé dans certaines l'esprit une idée préalable, puissent sembler poxter une
circonscances qui étaient autant d'occasions d'agir droi­ grave atceinte a l'unité esthétique. Il est alors en e8et
tement, a véritablement fait, m ais que l ' éthos, ainsi que extremement nécessaire de recourir a l a vxaisemblance
la pensée qui saisit la ressemblance morale au sens stricc, pour ne pas etre accusé d'avoir réuni avec laideur des
enseignent ce qu'il aurait du faire; on doit en eEet dans choses incompatibles. Lorsque Virgile en vient a décrire
ce cas chercher prudemment un refuge dans cecee vérité l'accomplissement de l'oracle surprenant et inattendu qui
morale, meme si elle n'est que vraisexnblable. Virgile fuc annonce :
dans ce cas lorsqu'il voulut décrire les paroles ec les actes
d'Fnée lors des funérailles de Palias, et presque cous les La pxemiere voie de saluc te sera ouverce,
e — Tu auras le plus gxand mal a le croixe — par la cité grecque '
historiens de l Antiquité sont dans cene situation loxs­
qu'ils inserent dans leurs récits les discours tenus par les jí; ",

protagonistes '. il s'attache aucant qu'il le peut a amoindrir la surprise


de cet événement, de peur que meme l'analogon de la
$497 : 10) lorsque les vraies raisons ec les vxaies consé­ raison ne juge mauvais d'avoir réuni les armées grecques
quences («vraies» au sens le plus strict, d'une faqon et txoyennes sous un meme chef. Le huitieme livre fait
completement certaine) de ce qui se présente a la belle surgir un dieu, puisque « l'intrigue xnérice une telle inter­
pensée sont ignorées, ou sont situées au-dela de l'horizon venuon ' » ; il s'agit du Tibre personni6é, qui donne le
esthétique, ou ne peuvent pas etre exposées poux quelque conseil d'aller crouver les Arcadiens «qui font constam­
a utre raison, t enant p a r e x em pl e a l a d i g n i t é e t a l a ment la guerre contre le peuple latin ~ ». Énée en personne
décence, mais qu'il ne faut présenter aux sens et a l'ana­ se mec en route, n'envoie pas de messagexs, et, non
logon de la raison ni la laideur d'une lacune, ni quelque seulement rappelle qu'il est Troyen, mais encore men­
, :,g';:- tionne aussitot « les Heches, ennemies des Lacins'. »
action faite absolument en vain. Virgile ' fut dans ce cas
lorsqu'il vic qu'il devait oErir a son héros de nombreuses
ec importantes raisons d'exercer son courage, ec done de $499 : 12) I.orsque la vérité logique, porcant sur des
nombreux et i m p o rcants ennemis : sujers généraux er reievana de ia région des norions abs­
traites, se cache a une profondeur telle qu'il soit, pour
«Découvrez maincenant l'Hélicon, déesses, ec dites par vos celui qui veut penser avec beauté, impossible de l'en cirer
chants
í
-'=. ~;!::;: meme au moyen de l'entendement et de la raison, ou du
Quels rois fuxent appelés a la guerre, quelles armées les suivixenc moins loxsque le public qu'on privilégie la juge trop haut
Kc envahirent les plaines, de quelle sorce d'hommes regorgeait et trop loin située, si ce n'esc totalement fausse, puisqu'elle
aloxs ne conrient pas ce qui axrive d'ordinaire ec dont le public
La cerre nourriciere d'Icalie, de quels combacs elle s'embxasa; a dans l'esprit une idée pxéalable; et que d'autre part il
Car vous seules, déesses, vous en souvenez ec pouvez le raconcer; esc possible de recommander, a propos des xnemes sujets
Poux nous, c'esc a peine si le légex soufHe de la renommée
nous est parvenu. » 1. Ibid„6, 96.
2. Hor.s ÉP.r 2, 3, 191.
1. Virg., Én. 11, 25 d'il, 3. Virg., ibid„g, 55.
2, Virg., Én. 7, 641sq. 4. Ibid„1 1 7.
í
t

192
s4
ESTH ÉTJQUE ESTHÉHQUE THÉORIQUE

généraux une autre opinion, qui ne peut pas ene vraie noblesse et un éclat qui sont plus grands de dix marques
en meme temps que le premier avis, mais qui est proposée distinctives que ceux de la premiere vérité, logique et
pour des raisons innocentes, sans qu'il y ait une mauvaise completement certaine. Si en ce cas on choisit la premiere
tuse ou une trornperie criminelle, mais parce qu'elle est perception, on propose une vérité égale a vingt marques
plus répandue et exhale le soufHe d'une vérité plus haute. distinctives; si l'on préfere Ia seconde, on offre aux regards
Il est logiquement vrai qu'il faut parfois assurer le salut une vérité qui est au minimum égale a quarante moins
public par la guerre et par les armes; et pourtant le poete dix, soit trente marques distinctives. On p eut d one etre
écrit : «Le salut n'est jamais dans la guerre '. » Il y a des amené, par la passion pour la vérité elle-meme, a préférer
gens qui redoutent tout, sauf la molle oisiveté, et pensent la fausseté de la seconde perception a la vérité de la
au plus profond de leur ame que rien de ce qui est au­ premiere.
dela de leur horizon ne les concerne; et pourtant on peut
lire : $501 : C'est une vérité générale qu'un hornme de bien
cede parfois aux injustes soupgons de ceux qu'il aime.
Elle ne saurait pourtant apparartre plus clairement pour
Rien n'est trop haut pour les mortels; l'analogon de la raison que dans ce passage de Tire-I.ive :
Nous cherchons dans notre folie a atteindre le ciel lui-meme '.
«Le consul Valerius vit s'élever contre lui non seulement
$500 : 13) La passion pour la vérité, portée A son comble, la haine, mais encore des soupcons, joints a une accusation
contraint parfois elle-meme l'esthéticien a mentir, autre­ affreuse : on disait qu'il aspirait a la royauté, puisqu'il
ment dit a appliquer sa pensée sur des choses fausses au faisait construire au sommet de la Velia; sur cette hauteur
sens le plus large, ou sur des choses dont il ne sait pas fortifiée, il devait avoir une citadelle inexpugnable. Apres
lui-meme si elles sont tout a fait vraies, au sens logique avoir alors convoqué le peuple a une assemblée, Valerius
dit entre autres ce qui suit : " L a r n aison de Publius
et le plus strict. Supposons que celui-ci soit en mesure Valerius ne fera pas obstacle a votre liberté, citoyens; le
de penser une vérité connue avec exactitude, qui soit tres
quartier de Velia sera sur pour vous. Je transporterai ma
abstraite, générale et universelle, et qui contienne a peu maison non seulement dans la plaine, mais au pied rneme
pres vingt marques distinctives. Supposons qu'il lui vienne de la colline, de fagon a ce que vos habitations dominent
a l'esprit quelque perception plus déterminée, moins géné­ un citoyen suspect tel que moi. Qu'ils batissent a Velia,
cale et moins abstraite, qu'il soit possible de substituer ceux a qui il vaut mieux confier votre liberté qu'a Vale­
a la premiere sans nuire a la beauté de l'ensemble. On rius. " On transporta aussitot tout le bois de construction
admet qu e c e tt e seconde perception c ontient q u a rante au pied de la Velia, et on construisit la maison tout au
marques distinctives. Dix d e ces marques distinctives bas de la rue. »
laissent l'esthéticien dans le doute quant a leur vérité
-:."" L'effet fut que les opinions «se changerent en l eur
absolue, ou bien lui semblent absolument indéfendables
devant le tribunal de la p ure raison, bien qu'elles ne contraire», au point qu e V alerius fut des lors tenu pour
donnent l i e u a a u c u n e f a usseté esthétique. Les t r ente ,:",. «un arni du peuple», «d'ou son surnom de Publicola
marques distinctives restantes s'accordent completement .:;-::: (aimé du peuple) ' ». Si nous jugeons a bon droit que la
avec les principes universels du vrai, principalement dans -':;-:- vériré proposée par Tite-Live est a un certain égard plus
la mesure ou l'analogon de la raison les percoit clairement, ::,.": grande que la simple vérité générale, nous devons tou­
et conferenr au theme de la pensée une richesse, une ".:;:.'::,::,tefois nous souvenir que le discours de Valerius est une
'.:,='
.':",::".;lnvention mensongere de Tite-I.ive.
I. 1bicl., 11, 362.
2. Hor., Cann„ l, 3, 37 >q. 1. Tite-I.ive, 2, 7 u/.

194 195
ESTH ÉTIQU E EsTHÉTIQUE THÉORIQUE

$502 : 14) Supposons qu'il arrive (ce n'est d'ailleurs pas, sous les yeux de l'amateur, dans la laideur de l'in­
pas si rare) qu'une vérité au sens le plus strict soit vraisemblance, meme si l'on évite la laideur merne du
présentée d'une fagon telle qu'elle paraisse particuliere­ faux.
ment invraisemblable non seulement au jugement de la
foule, mais encore aux yeux des bons critiques; et sup­ $504 : Celui qui vise a la beauté du penser se conforme
posons que celui qui vise a la beauté de la pensée n'ait au conseil donné au $ 503, meme si les rumeurs du faux
toutefois ni les foxces ni le moyen d'en établix la vrai­ grondent autour de lui, et cherche la seule véricé, le plus
semblance par de nombreux arguments. Ou bien sup­ souvenc a travers les territoires de l'incercain :
posons que cette vérité, pour autant q u ' elle soit connue,
soit dépourvue, si elle est isolée ec qu'aucune faussecé au Il fait renoncer le peuple
sens large ne l'orne, de ce que xequierc la beauté des A ses faux discours ',
pensées : la richesse, la dignité et l'éclat. On est alors en
c'est-a-dixe aux discours faits de fausseté et de mensonges;
présence de nombreux cas xassemblés en un, ou il semble
nécessaire de substituer ou de meler des vérités hétéro­ ou bien, pour parler en termes faciles, il se réjouit en son
cosmiques a la vérité la plus stricte. for intérieur d'atteindre a la vérité des choses et de la vie
lorsque parfois, au milieu de la foxet qu'on dit ecxe celle
de la Fausseté ec des Mensonges, il voit s'offrir et res­
$503 : Celui qui veut penser avec beauté est done pressé
plendix en pleine lurniere
par une foule de nécessités de s'écarter de ce qu'on nomme
la vérité pour se tourner vers la seule vraisemblance; il «L'Honneur et sa sa.ur la Juscice,
ne sera done pas rare que le poete agisse ainsi : Ea Bonne Foi incorruptible, et la Uéxicé nue '. »

Lorsque le poéte s'apprete a écrire


Il cherche ce qui n'existe nulle part, le trouve cout de meme
Et rend vraisemblable son mensonge '.

L'esthéticien distingue néanmoins la vérité métaphysique


Section XXXIV :
et la vérité esthéricologique comme l'objet et sa percep­
la passion s esthétique inconditionnée4 pour la véri té
tion, ou comxne la chose et son concept; et il caractérise
la vérité esthéticologique soit comme écant complecement
claire, soit comme ne l'étant pas, On parle dans le premier
cas de vérité, et dans le second de vraisemblance. Le $555 : Plus esc grande la foret ou peuc se perdre celui
qui vise a la beauté du pensex, i.e, le territoire des vérités
philosophe quant a lu i p a rle dans le premier cas de
esthéciques, du vraisemblable, des inventions et des fables,
certitude complete, et dans le second de vérité dans le
ec plus on doit pouvoir observer, chez la personne qui
domaine de l'incercain, du plausible, du douteux et de
l'improbable. De sorte que l'esthéticien conseille de ne esc par son esprit et par son ame douée pour la beauté,
l'existence autonome d'une exceptionnelle PASSION POUR
pas chercher la vérité liée a la beauté dans le seul domaine
de la certitude complete, mais de la poursuivre égalernent 1. Hor„ ibid., 2, 2, 20.
a travers les terricoires incextains du plausible, du douteux 2. Hor., ibid., 1, 24, 6.
ec de l'improbable, et ce aussi longternps qu'on ne combe 3. Nous traduisons ainsi le cerme srrrdiure (xélc, empressemenc,
gongo). (N.d, T.)
1. Plaut. Pseud., 401. 4. Absolrrturrr.

196 197
ESTHÉTIQUE EETMETIQUE THÉORIQUE

LA vÉRITÉ; celle-ci doit faire en sorte que l'individu n'erre $557 : Je pense qu'il n'est pas ici nécessaire de démontrer
1) qu'aucune des plus hautes vérités n'est esthéticolo­
pas a l'aventure, mais pense plutot que tous les défauts
qu'il admet auront pour effet visible, en vertu de leur gique, mais qu'elles sont toutes logiques au sens strict;
2) qu'aucune vérité de ce genre ne peut etre atteinte par
fausseté, la laideur. Par ce terme de «passion» on nous
p ermettra d'entendre non seulement le gout i nné d e un homme, ou qu'aucun entendernent humain ne peut
l 'esprit, m ai s encore le g ou t q u ' u n i m p o r t ant t r avail a connaitre une chose dans sa plus haute vérité logique,
exercé et a habitué a percevoir les vérités esthéticolo­ puisque celui qui connait une seule chose de cette fagon
c onnaIt en m eme temps toutes k s choses. Ainsi y a - t - i l
giques; et l'on nous permettra encore de désigner ainsi
un écart in6niment grand, et qui constitue le mal rnéta­
non pas un quelconque penchant, mais la ferrne intention
de l'ame de conférer a ses pensées le maximum de vérité physique, entre la vérité logique la plus haute, qui n'est
qu'elles puissent recevoir sans que la beauté du tout en accessible qu'a l'omniscience, et l'ensemble de la vérité
patisse. Puisque je juge ce caractere de l'ame universel.­ qui a cours chez les hommes, et qui est esthéucologique,
Si done un esprit sain éprouve une extreme passion pour
lement nécessaire pour toutes les belles pensées, nous le
nommerons LA PASSION INCONDITIONNÉE et universelle le vrai, il n e p eut cependant pas la conduire jusqu'a
l'obtention de cette connaissance dont il l u i est p ossible
POUR LA VÉRITÉ,
de savoir qu'elle est impossible; et il ne peut pas d'autre
$556 : Ce meme point pourrait, a partir du concept de part renoncer a toute connaissance des qu'il sait qu'il lui
la grandeur d'ame ' considérée absolument, etre démontré est impossible de t ou t s aisir. I l d o i t d o n e se contenter
d'une partie in6niment p etite de l a t o t alité de l a v érité
a ceux qui savent que de nornbreux philosophes, et non
logique au sens large — a savoir de la partie de cette
des moindres, placent toute la vertu dans l'amour de la
vérité qu'il lui est possible d'aneindre.
vériré, L'un des meilleurs juges de la beauté qu'on puisse
trouver parmi l e s A n g l ais estime que « toute beauté est
vérité» et qu e « j u sque dans la poésie ou tout n ' est que $558 : Les points l) a 6) du ) 556 procurent la perfecuon
forrnelle de la vérité logique au sens large, les points 7)
fable, c'est rnalgré tout la vérité qui domine et qui produit
la perfection du tout ' ». H sera des lors préférable, afin a 10) en fournissent la perfection matérielle. De sorte
de satisfaire les stricts partisans de la vérité, de remonter que la passion hurnaine pour la vérité tantot vise surtout
a la perfection formelle, ce qui ne peut se faire sans
assez haut pout exposer les degrés de la vérité esthéti­
dommage pour la perfection matérielle, et tantot s'attache
cologique, La plus petite vérité esthéticologique est la
d'abord a la perfection matérielle, ce qui ne peut se faire
plus petite perception de la plus petite vérité métaphy­
qu'au détriment de la perfection formelle. Supposons que
sique, Done 1) plus la perception de l'objet est riche,
2) plus elle est grande et noble, 3) plus elle est exacte, revive
quelqu'un en partage une connaissance non seu­
=
=.=­ ;.':"-';-';;, lement riche, mais encore complete; non seulement assez
4) plus elle est claire et distincte, 5) plus elle est certaine :=".;",. grande, mais encore égale et adéquate a son objet; non
et assurée, 6) plus elle a d'éclat, 7) plus les éléments
seulement vraie, mais encore exacte, de fagon a ne contenir
qu'elle contient sont nornbreux, 8) plus ils sont impor­
";,;:: absolurnent rien de faux; non seulement claire, mais
tants et nobles, 9) plus ils sont soumis a des regles forres,
.-:-„-:,encore completement claire, permettant de distinguer son
10) plus ils s'accordent — et plus la vérité esthéticologique ; '::,: objet de t ou s le s a u tres, et m e m e d i s t i ncte, t elle q u e
a d'importance.
-;;::;.toutes ses marques ctistinctives soient claires (souvent a
=: ' dBérents degrés); non seulement certaine mais encore
'-'::. :,completement certaine, rigoureusement démontrable, et
1, Grasntas. ' ;.':::excluant tou t r i s qu e q u e so n c o n n a ire soi t v r a i ; u n e

2. A.E. Shakesbury, bien. /@arme«s, Opinions, Tisnes,vol. 1.

198 199
ESTHÉTIQVE THÉORIQUE
ESTH ÉTI Q UE

connaissance enfin qui non seulement incite a donner son une vérité qui est de toute fagon parfaite, qui est souvent
belle, et qui est rneme logique au sens strict. Se pose
assentiment, m ais encore y contraint, arrachant l' appro­
bation, et éveillant inévitablement le plaisir et la convoi­ alors la question suivante ; la vérité métaphysique qui
tise, revient a un tel concept universel est-elle égale a celle
qui revient a la réalité individuelle contenue sous ce meme
$559 : Tou t cela est tres bien ainsi. Mais quelle est la concept universel? Je pense pour ma part qu'il est déja.
sorte d'objet gu'un homme contemple avec une raison possible aux philosophes de voir avec la plus grande
aussi parfaite? Un certain concept universel, qui est issu clarté que la connaissance et la vérité logique doivent
des perceptions individuelles, lesquelles contiennent, cha­ payer par une importante perte de perfection matérielle
c une a leur f a I,-on, de tres nombreux et n e s grands élé­ tout ce q u i l e u r c o n f ere un e exceptionnelle perfection
ments, soumis a des regles tres fortes, et s'accordant au formelle. Qu'est-ce en e&et que l'abstraction, sinon une
mieux, de meme que les innombrables marques distinc­ perte? Il est de la merne faqon impossible de tirer une
tives composant la chaine des di8érenciations qui s'étend forme sphérique d'un bloc de marbre dont la configu­
jusqu'au terme singulier; ce concept universel est done ration est irréguliere, si ce n'est au prix d'une perte de
issu des choses qui seules contiennent la vérité métaphy­ matiere, prix qui est au moins aussi élevé que l'exige
l'obtention d'une forme ronde.
sique la plus déterminée, et qui, si elles sont per t;ues en
tant que choses individuelles, donnent a la perception la
plus grande perfection matérielle possible en son genre. $561 : Nous tiendrons désormais pour admis que la
Mais il en est issu d'une faqon qui suppose 1) qu'il soit passion pour la vérité esthéticologique s'attache d'abord
a la perfection matérielle de la vérité, et done recherche
fait abstraction des éléments qui sont en surplus par
rapport a ce qu'exige une perception pour etre complete; les objets dont la vérité métaphysique est Ia plus déter­
2) qu'il soit fait abstraction des éléments dont le degré minée possible. Notre intention n'est done pas d'éliminer
d'irnportance et de noblesse est supérieur a celui qui est méthodiquement, au moyen de l'abstraction, ce qui fait
requis dans une connaissance égale a son objet; 3) qu'il obstacle a la rondeur de la forme; et d'ailleurs il n'est
soit fait abstraction des éléments dont la vérité (ou la pas au pouvoir de l'homme de donner au moyen de
fausseté) n'apparart pas assez clairement a la connaissance signes une description complete du tres vaste réseau que
exacte, de faqon a ce qu'il ne reste aucune trace de fausseté constituenr. les déterminations de toutes sortes. Notre but
n'est pas d'écarter d'emblée ce qui dépasse l'étendue de
dans la connaissance; 4) qu'il soit fait abstraction des
éléments qui refusent de devenír clairs pour un certain notre intelligence; et d'ailleurs l'esprit humain n'est pas
en mesure de saisir toutes les qualités propres aux choses
sujet; 5) qu'il soit fait abstraction des éléments qui, pour
un certain sujet, ne sont pas encore completement certains, individuellement déterminées, qui existent presque ou
ne peuvent pas faire l'objet d'une démonstration rigou­ completernent en a cte, n i d ' e n a v oi r u n e c o nnaissance
r euse, et l a issent craindre qu e l eu r c o n traire soit v r a i ; adéquate au moyen d'arguments justes. Nous n'avons pas
6) qu'il soit fait abstraction des éléments qui peuvent décidé d'écarter d'emblée tout ce qui peut en quelque
fagon revetir l'apparence du faux; et d'ailleurs les compo­
conduire a un point de vue opposé, faire qu'on retire son
santes indéfiniment nombreuses d'un objet qui est presque
assentiment, et m em e peut-etre engendrer le dégout.
seul en son g enre n e l a issent pas p artout t r ansparaitre
clairement le vrai. Ce n'est pas notre dessein de laisser
$560 : C'est ains que viennent au jour les objets des
de coté er de reléguer dans une complete obscurité (voulue
théories et des sciences auxquelles accedent les hommes,
a savoir les u n i versaux. Et a v ec eux v i en t a u j o u r , e n par nous) les choses qui n'ont pas la clarté requise; et
d'ailleurs les forces, l'espace et le temps dont on dispose
l'ame de ceux qui ont une solide instruction scientifique,

200 201
ESTHÉTIQUE ESTHÉTIQUE THÉOIUQUE

ne perrnettent jamais d'amener a la clarté chaque compo­ $564 : L'horizon esthétique bénéficie d'une immense
sante d'un objet. N o rt e projet n'est pas de laisser tout a quantité d'objets, qui est sa foret, son Chaos et sa matiere,
Fait de coté ce qui est quelque peu incertain; et d'ailleurs Il doit cette richesse aux connaissances tres universelles et
il n'est pas possible a celui qu i p ense de démontrer tres abstraites qui, au moyen de la technique décrite au
rigoureusement tout ce qui s'accorde avec l'objet d'une $559, peuvent s'élever jusqu'a la plus haute perfection
vérité tres déterminée. Nous n'avons pas décidé d'écarter formelle de la vérité que puissent obtenir les hornmes;
d'emblée les nombreux objets qui sont source de plaisir celles-ci sont certes pour une part totalement abandonnées
ou de déplaisir; et d'ailleurs nos forces ne suffisent pas a l'horizon logique, mais pour une autre part elles lui
pour donner de tous ces objets une présentation telle que sont retirées et sont de nouveau revetues de ces di8éren­
celui qui y applique sa pensée soit en mesure, sur la base ciations plus déterminées, qui ne sont pas en si petit
d'une décision certaine et m urement réAéchie, de les n ombre, et d o n t l a r a i son avait f a i t a b straction. M a i s
rechercher ou de s'en détourner efficacement, l'horizon esthétique doit principalement sa richesse aux
objets singuliers, individuels e t tres d é terminés, q u i
donnent a la vérité esthéticologique la plus grande per­
$562 : On v oit, a considérer les deux perfections qui fection matérielle possible. C'est a partir de ce matériau
composent la vérité esthéticologique (cf. $ 556), qu'ü est que l'esthéticien donne a la vérité esthétique une forme
nécessaire de se restreindre si l'on veut obtenir l'une et
l'autre, ne serait-ce que dans une médiocre mesure. L'en­ qui est, sinon absolument parfaite, du moins belle; et il
le fait de fagon a réduire le plus possible, au cours de
t endement et l a p u r e r a ison des stricts partisans de l a
son navail, la perte de vérité matériellement parfaite,
vérité recherchent, au moyen des sciences exactes, la per­ ainsi que l'érosion de cette meme vérité par le travail de
fection formelle décrite au 5 560; de sorte que l'analogon
polissage qu'exige l'élégance de la Forme.
de la raison et les connaissances sensibles (a quelque degré
qu'elles le soient) se voient abandonner la tache d'ajouter,
$565 : C'est pourquoi celui qui v ise a l a beauté du
dans la mesure de leurs forces, aux concepts universels et
penser doit se choisir un matériau sufhsamment déter­
abstraits, parvenus a la perfection formelle des notions
miné, pris dans les sous-concepts génériques, ou meme
scientifiques, les compléments et suppléments qu'apporte
simplement dans les idées spécifiques des choses; ou bien,
la perfection matérielle de la vérité. s'il lui semble bon de se hausser jusqu'a des concepts
génériques plus élevés, il doit néanmoins les revetir de
$563 : Mais celui qui recherche la vérité au moyen de ces nombreux signes et caracteres distinctifs qu'une science
l'analogon de la raison, et qui n'est pas un partisan moins plus pure laisse de coté; ou enfin il doit prendre pour
strict de la vérité, n'a pas requ en partage une faculté themes des choses singulieres, en lesquelles regne la per­
sensible inférieure pour lui confier les objets qu'il a aban­ fection de la vérité matérielle. Ces themes doivent etre
donnés et laissés de coté; mais, par égard pour la per­ enveloppés d'une immense foule de marques dis tinctives ;
fection matérielle de la vérité, il n'ose pas négliger entie­ celles qui ne permettent pas la beauté de la forme doivent
rement les objets qui contiennent énormément de vérité etre rejetées. Doivent rester celles dont une seule a peine
métaphysique tres déterminée, C'est pourquoi il lu i est ne saurait m a n q u er, sinon a u d é t r i m en t d e s q u a l i t és
plus nécessaire qu'aux autres, alors qu'il poursuit la vérité suivantes : la «rondeur», qui implique la concision mais
esthétique, de faire des exceptions aux regles de la supreme aussi la beauté de la plénitude; la beauté de la noblesse,
perfection formelle, afin que la perfection matérielle de qui est tantot absolue tantot relative; la perfection maté­
la vérité esthétique ne soit pas trop endommagée, rielle de la vérité meme; la grace de la vivacité, ainsi
que l'éclat nécessaire a la pensée; la plus profonde per­

202 203
ESTHÉI1QVE ESTHÉTIQUE THgoRIQUE

suasion; et surtout la v ie, ainsi que les éléments qui o n t scientifique et acroamatique qui s'occupe de théologie, de
poux effet de susciter le plaisir et l'émotion. Toutefois la philosophie, etc. ; 2) a assez souvent l'occasion de contem­
vérité métaphysique contenue dans ces nombreuses pler, lorsqu'il s'éleve assez haut, des objets communs a
marques distinctives ne doit pas apparattre a celui qui la l'horizon logique et a l'horizon esthétique, 3) offre a bon
pense dans sa pleine lu miere, meme si c elles-ci ne droit a l'entendement doué pour la beauté une présen­
contiennent aucune fausseté enlaidissante. Je suis done tation extensivement distincte de ses principes fondamen­
désormais en droit de penser avoir réduit a une formule taux, ainsi que des principaux ressorts de sa pensée. C'est
généxale les nécessités esthétiques dont j'ai énuméré cer­ pourquoi il est le plus souvent confondu avec le mode
tains cas parriculiers aux $ 491-502 ; cene formule permet, de pensée de la science et de la philosophie forrnelle, ou
e n cas de conffit entre les regles qui ont pour but l a est souvent, non sans adresse, associé a ce dernier; il s'en
perfection de la connaissance du vrai, de déroger a la distingue pourtant toujours, puisqu'il en est de fait dif­
perfection formelle de la vérité pour préserver la perfection féxent par les pro6ts spéci6ques qu'en urent aussi bien
matérielle de la vérité, qui peut s'envelopper dans la les sciences que la beauté,
forme plus aimable de la vraisemblance.
$568 : La confusion des deux modes de pensée dog­
matique (le mode logique et le mode esthétique) a fait
n aitre deux préjugés qui dominent les esprits : 1) l e
Section X XX V préjugé de ceux qui, meme lorsqu'il s'agit d'élaborer au
la passion pour la vérite, considérée dans ses rejations sujet des premiers principes de quelque connaissance uni­
verselle une théoxie rigoureuse, intellectuelle et xation­
nelle, exigeant l'examen le plus exact, le plus distinct et
$566 : La passion inconditionnée — mais esthétique­ le plus 6able qu'il puisse y avoir, s'en tiennent a une
pour la vérité s'avere etre principalement en relation avec exposition vague de la vérité, manquant d'achevement et
les trois sortes de vérité et les trois degrés de perfection de vraisemblance, insufftsamment claire, et dont ils se
matérielle dont elle s'occupe. Elle a poux matiere : 1) les contentent, si peu certaine qu'elle soit, pourvu qu'elle
idées générales, 2) les choses réelles de ce monde, 3) les plaise sufflsamment au regard et a l oute, et qu'elle semble
objets hétérocosmiques. I.E MODE DE pENSÉE qui s'occupe supporter l'examen de la raison — ou plutot supporte
des idées générales, rnais les présente avec élégance, se véritablernent l'examen de l'analogon de la raison; 2) le
nomme EsTHÉTIcoDDGMATIQUE; celui qu i d épeint avec préjugé de ceux qui se proposent d'exposer un cextain
beauté les choses réelles de ce monde se nomme, puisque dogme ' pour ainsi dire de vive voix — d'une fagon qui
seul un tres petit nombre d'événements futurs peut etre soit a la portée de l'entendement de ceux qui ont une
présenté avec la plus stricte vérité, EsTHÉTIcoHIsToRIQUE. faible culture scientifique, ou mime tout simplement a
Enfin le mode de pensée qui présente avec élégance les la portée de l'intelligence commune —, et qui cependant
objets hétérocosmiques sera nommé, au m oyen d'une s'efforcent en pure pexte de parer leur exposé de définitions
synecdoque encore inédite, LA EAI,QN poÉTIQUE DE FEN­ tres breves, d'axiomes formulés tres exactement, d'analyses
SER, y compris lorsqu'elle ne s'expxime pas dans des vers. de concepts tres distinctes et de démonstrauons cornple­
tement certaines.
$567 : Le mode de pensée esthéticodogmatique : 1) se
dénomme, en vertu de la hiéxarchie des matieres dans les 1. Dogme doit s'entendre au sens de proposition doctrinale. Baum­
sciences, « théologique», «philosophique», etc; de sorte garten définit le dogme comme «un jugement général» (cf. $ 526 de
qu'il partage sa dénomination avec le mode de pensée l'Etthéti que>. (N.d. T.)

204 205
EsTHÉrIQUE THÉoRIQUE
ESTHÉTIQUE

formelle d'apres le jugement scientif Ique de la logique;


$569 : Le mode de pensée logicodogmatique et le rnode
autrement dit, c'est la qu'il d o nne a son theme la beauté
de pensée esthéticodogmatique (pour nous en tenir aux
de la vraisemblance,
meilleures dénominations) difFerent entre eux non seu­
lement par la forme, mais encore par les matieres aux­
$571 : La passion pour la vérité, considérée dans ses
quelles ils semblent, meme a premiere vue, convenir au
relations a l'intérieur du mode de pensée esthéticodog­
mieux. Tandis que le premier recherche avant tout les
matique, 1) rnettra tous ses soins a atteindre jusqu'a la
principes de ce qu'ü prend pour theme, le second s'anache
vériré strictement logique qui concerne sa maúere meme,
aux dépendances des principes ' et a leurs conséquences,
si celle-ci releve de l'horizon esthéticologique, ou l es
T andis que l e p r e m ier me t a u j o u r a v ant t ou t l e s u n i ­
concepts et les notions plus élevées qui la recouvrent; si
versaux sous lesquels son theme est contenu, le second
son but n'est pas de donner un exposé ésotérique de cette
concentre d'abord son a t tention sur l e s concepts subor­
vérité, du moins sera-t-il de guider la pensée claire qui
donnés qui sont contenus sous son theme. Bien que la s'attache a la vraisemblance a l'intérieur du domaine des
science dans son ensemble ait donné a ses matieres un
idées généra1es, ainsi que dans le choix des concepts;
meme nom, certaines de ces matüres sont, en chaque
2) elle évitera les concepts en lesquels l'entendement et
science, prernieres selon l'ordre, tandis que d'autres sont,
d'apres la méthode synthétique, pour ainsi dire dernieres. la raison onr. déja. découvert une connadiction équivalant
tout a fait ou p r esque a une absurdité; et elle les évitera
Le mode de pensée logique poursuit avant tout les pre­
avec d'autant plus de soin qu'il est probable que la.
m ieres, l e m o d e d e p e n sée esthétique avant t o u t l e s
secondes; cette recherche s'eEectue a travers les sciences pensée esthéticodogmatique de cene sorte rencontrera aussi
des spectateurs capables, grace a leur raison, de reconnaitre
de telle faqon qu'on pourrait dire qu'en chaque science
avec une pleine certitude la disconvenance latente, et de
le rnode de pensée esthétique commence a peu pres la
la faire vo ir , a vec un e c l arté esthétique suk sante, aux
ou fInit le mode de pensée logique.
autres spectateurs ou lecteurs qui l ' accompagnent.

$570 : Ceux qui ont p lus profondément pénétré dans $572 : La passion pour la vérité, dans le domaine esthé­
l'essence des choses savent qu'entre ces concepts géné­ ticodogmatique, 3) s'applique avant tout a d épeindre,
riques (sur lesquels a jusqu'ici porté la p ratique des avec le plus de vie et de vraisemblance possible, le lien
sciences au sens strict) et 1es individus s'étend encore 1e de sa matiere avec ses principes (ce qui donne lieu a une
vaste domaine intermédiaire des sous-genres et des especes, présentation breve) et avec ses plus importantes consé­
en lequel l e s a m ateurs d e d é m o nstrations s'aventurenr quences (ce qui donne lieu a une riche description) ; cene
rarernenr a descendre, et auquel les adeptes de l'expéri­ peinture n'est pas sans avoir une force de persuasion
mentation et de l'observation attentives s'élevent rarement enviable, c'est-a-dire propre a faire éprouver un irnmense
a vec succes, C'est ce d o m a ine surtout q u i c o n stitue l a déplaisir a ceux qui la refusent; 4) si quelque élément
carriere en laquelle le mode de pensée esthéúcodogma­ tend a s'avancer dans les régions inférieures a celles
tique doit faire sa course. C'est la qu'il choisit le mieux qu'éclaire directement la raison, elle fera néanmoins tout
son rheme, ou bien, s'il a été chercher son theme trop pour exposer les compléments, inséparablement liés a cet
haut, qu'il le ramene a une pl,us grande vérité matérielle, élément, qui p e rmettent de le connaitre avec une pleine
meme si cette vérité a de ce fait un peu moins d'exactitude certitud e.

1. Nous rraduisons Rinsi ie rerrne principiara. Le pri ircipiarum esr, $573 : La passion pour la. vérité, dans le domaine esthé­
se!on Baurngarren,cr ce qui dépend du principe» (iHiraphysique,f 307). ticodogmatique, 5) éprouvera le plus grand plaisir a
(M J. T.i

207
206
ESTHÉTIQUE ESTHETIQUE THEORIQUE

»' r»

présenter a son public les choses que l'esthéticien meme donner l'impression de se tromper et d'admettre dans ses
connait avec certitude poux logiquement vraies et qu'il pensées des faussetés au sens large, plutot que d'exposer
peut, en vertu de l'harmonie des facultés de connaissance sa conscience et sa renommée a un futur reproche de
inférieures et supérieures, exposer dans leur vérité esthé­ fausseté morale,
tique; si cela ne lui est pas permis, il préférera, en raison
de cene meme haxmonie, les choses qui lui sembleront 575 : La passion pour l a v érité, dans le d omaine
logiquement plausibles a celles qui lui sembleront logi­ esthéticodogmatique, 6) s'appliquera, non seulement en
quement improbables. Ou bien alors il estimera que son vue d'illustrer, mais encore pour les raisons indiquées aux
principal public les tiendra pour vraisemblables, et il se $ 572 et 569, a donner de nombreux exemples se rap­
reposera sur elles en toute sécurité, ou bien il les soup­ portant a sa matiere; elle préférera, parmi ceux-ci, les
gonnera d'avoir pour leur public trop peu de vraisem­ choses singulieres aux universaux, les idées des individus
blance. En ce dernier cas, ou bien il a l'occasion de leur aux concepts généraux, et les vérités au sens le plus strict
donner de la vraisemblance au moyen d'arguments d'une aux vérités hétérocosmiques et aux chimeres; ou, lors­
beauté démonstrative — et e n c e cas i l n e s ' écarte pas qu'une nécessité esthétique l'auxa contraint d'avoir recours
d'un pouce de ce qui lui apparait comme la vérité, et a ces dernieres, elle ne dissimulera pas qu'il s'agit de
s'efforce d'amener son public a partager son avis, plutot chimeres ou d'inventions qui ont au point de vue esthé­
que de partager avec son public l'avis opposé. Ou bien tique un role heuristique.
il ne dispose ni de l'espace ni du temps suffisant pour
conférer de la vraisemblance aux choses qui lui semblent
plausibles, mais que son public tient sans aucun doute $576 : L e M ODE DE PENSÉE ESTHÉTICODOGMATIQUE a
pour assez improbables. ou bien un theme qui énonce assez précisément ce qui
doit etre traité ou laissé de coté, ou bien un theme donnant
$ S74 : Soit le cas ou celui qui veut penser avec beauté peu de précisions; dans le dernier cas il est THÉoRIQUE,
a affaire a un dogme qui lui semble plausible, mais dont dans le premier cas il est pRATIQUE. Le mode de pensée
il sait qu'il ne semble pas vraisemblable a son public, et pratique a derechef' pour theme soit quelque chose qu'il
qu'il lui est irnpossible de le faire passer pour tel aupres veut recommander — il est alors INclTATIF ' —, soit quelque
d e ce meme public; étant un ami d e l a vérité, il n e chose qu'il veut déconseiller — il est alors DlssUASIF ' —.
proposera a ses spectateurs ni ce dogme ni son opposé, De meme que les écrits rhétoriques et philosophiques de
qui leur semble vraisemblable, a condition toutefois qu'il Cicéron sont des exemples du mode de pensée esthéti­
lui soit perrnis de faire abstraction des deux; ou bien, si codogmatique, de meme son écrit De Ogciis est surtout
u ne nécessité esthétique l e c o ntraint a e x p oser l 'u n o u un exemple du mode de pensée pratique. Lucrece fournit
l'autre, il examinera avec un tres grand sérieux la question un exemple du mode de pensée esthéticothéorique, Les
suivante : ce qui p asse pour vraisemblable aupres du satires sont des exemples du mode de pensée dissuasif,
C'est par leur moyen que Juvénal, plutot que de pxoposer
public auquel il accorde la plus grande irnpoxtance est­
il une erreur, certes commune, mais cependant tout a fait des exernples absolument inventés, préfere voir
innocente? Ou bien s'agit-il d'une erreur plus dangereuse,
dont les défenseurs peuvent a bon droit, mime indirec­
tement, etre accusés de fausseté morale? Dans le premier 1. Nous traduisons ainsi l'adjectif paraenericum,qui signif ie litté­
cas il se conformera a l'opinion de son public, ainsi que ralement «propre a exhorter». (N. d. T.)
le font les philosophes et les mathématiciens dans leurs 2. Nous naduisons ainsi l'adjectif elencricum(«propre a réfuter»1.
inventions heuristiques; dans le second cas, il préférera (N, rl, T.)

20S 209
FSTHETIQUE EETHÉTIQUE THÉORIQUE

Ce qu'on peut se permente contre ceux précisément l'objec d'une pleine certitude, donne-t-elle le
Done la cendre repose le long de la voie Flaminia et de la voie joux — si ce n'est a la vraisemblance dogmatique?
Latine '.
$579 : Nous pourxions, si nous avions assez de place,
$577 : La passion pour la vérité, dans le domaine esthé­ montrer avec plus de détails, a partir de l'histoire de la
ticodogmatique, et quel que soit son genre, 7) meme si philosophie, comment la confusion de cetce derniere faqon
elle s'occupe surtout de choses pouvant faire l'objet d'une de penser un dogme ec du mode de pensée scrupuleu­
connaissance completement certaine, ne s'élevera toutefois sement logique ec intellectuel est a l'origine de ce que :
p as au-dela d ' u n e c ertaine v R AISEMBI.ANcE, que n o u s 1) les philosophes ec presque tous les hommes culcivés
nommerons DQGMATIQUE; celle-ci ne donne pas au dogxne a ient été pendant tant d e siecles, au point d e vu e d e l a
une pleine certitude, et cependant elle ne donne ni a fermeté ec de la certitude du savoir, suxpassés par les
l'entendement, ni a, la raison, ni a l'analogon de la raison mathématiciens, auxquels il f u t t o ujours a bon d r oit
— en considération du degré de développement qu'on possible, lorsqu'ils exposaient leur science a leur public,
doit supposer a ces facultés chez les personnes auxquelles d'instruire avant to ut l ' e n tendement ec la r a ison, et c e
on s'adresse en premier lieu — l'occasion d'apercevoir dans non par des assuxances rnais par des preuves; 2) les dis­
le dogme en question quelque faussecé, quelque incom­ ciples de Platon, qui a toujours associé (poux ne pas chre
patibilité interne, quelque contradiction avec des propo­ confondu) ces deux modes de pensée, soienc tombés dans
sitions completement cenaines, ou du moins plus certaines une extreme incercitude — a l'exception des disciples
que lui, quelque manque de cohésion avec les principes d'Aristote, lequel a montré, dans ses écrits acroamatiques,
dont il doit etre tiré, ou encore avec les conséquences qui quelle grande différence il y a, lorsque nous philosophons,
doivent en etre tirées, etc. encre la vérité logique et la vxaisemblance esthétique;
3) d'éternelles quexelles aient surgi entxe les dogmatiques
ec les sceptiques, ainsi qu entre ceux qui sont voisins
$578 : En effet les dé6nitions, des qu'elles ne sont pas
élaborées selon les strictes xegles de la logique, se dissol­ tantot des p o sitions des u ns, t a n tot d e s p o sitions d es
vent avec art en de belles descriptions, et valenc poux autres.
indémontrables si l'on donne les propositions générales,
alors meme qu'on a p assé sous silence les jugements $580 : Ia passion esthétique inconditionnée pour la vérité,
considérée dans ses relacions, se montre, a son plus haut
intuitifs a parcir desquels elles ont écé formées, pour des
vérités d'expérience, et qu'on rnélange aux prerniers prin­ poinr de perfection (y compris matérielle), excremement
cipes non seulement les axiomes et les postulats secon­ intéressée, dans le mode de pensée esthétique, pax l'his­
daires, mais encore de nombreux théoremes ec de norn­ toire, qui 1) a le plus fréquemmenc pour role de décrire
la réalité du faic et les événements uniques du passé,
breux p roblem
es; ou bien elles se rendent crédibles au
2) exprime pour l'esthécicien un état présent de l'ame
moyen d'arguments qui sont a u tant d e sauts illégitimes
(c'est la un point qu'il ne faut pas négliger), 3) prévoit
au point de vue logique, meme si de belles formulacions
l'avenir (ce qui n'est pas tres fréquent, mais se laisse
les dissimulent, et d on t o n n e p eu t e tre convaincu avec
observer plus fréquemment qu'on ne le croit). Si l ' on
une pleine certitude, bien qu'ils soient parfois pleins
d'élégance et de force rhétorique, si les remarques annexes nomme empirique le second mode de pensée et prophé­
tique le troisieme, alors le MQDE DE PENsÉE EsTHÉTIco­
y jouent le plus grand role ec y occupent le plus d'espace.
A. quoi des lors une telle pensée, meme si son cheme fait HIsTQRIQUE sexa soic hiscorique AU sE Ns sTRIcT, soit
EMPIRIQvE, soit PRoPHÉTIQUE,
1. Juv., S~s., l, 171 ssI.

210 211
ESTH ÉTIQUE ESTHÉTIQUE THÉoRIQUE

$581 : Les exemples du premier mode du beau-penser, Ou que nous conduise la fortune, moins dure que mon pere,
Nous írons, o compagnons et camarades!
dont a cxaité le $ 580, sont les ceuvres «des célebres
O courageux amis, qui avez souvent avec moi
écrivains qui onc raconcé les bonnes ou les mauvaises
Enduré de pires maux, chassez maintenant vos soucis dans le
fortunes de l'ancien peuple romain ' »; on peut pxendre vin ;
comme exemples du second mode de pensée soit les Nous repartirons demain sur la mer immense ',
nombreuses lettres que Cicéron et Pline ont écrit a propos
d es événements qui l e s concernaient et a u m o m en t o u $583 : Le mode strictement historique du beau-penser
ceux-ci se déroulaient, soic les vers que des poetes ont et les modes empirique et prophétique du penser esthé­
écrics sur l ' a m ou r o u l a t r i s t esse tandis q u ' i l s é t aient tique di&erent 1) du souci de rigueur logique et critique
amoureux ou afHigés : dont fait preuve l'hiscorien, cout au moins dans les travaux
préliminaires par lesquels, grace a sa mémoire, au juge­
Malheureux, c'esc en vain que je répands des discours inutiles, ment de son entendement et a un usage fréquent de sa
De chaudes larmes arrosent mon visage tandis que je parle '. raison, il choisit sa matiere en faisant un ni dans l'énorme
[".3 fatras des traditions, des rumeurs, des on-dit, des calom­
C'en est fait, assurément! Il ne reste aucun espoir de salut qui nies, des invenrions, des légendes, etc., avant de tramer,
ne soit vain,
au moyen des récits qu'il aura acceptés, la belle toile
Et tandis que je parle, mon visage se couvre de larmes ~, d 'une agréable narration.; 2) de la sollicitude pour l a
[" ] logique dont font preuve ces philosophes qui sont nommés
Hélas! Que la foudre fut prompce a jaillir des nuages!
Quel fracas retentit sous la vouce du ciel 4! a bon droit partisans de l'expérimentacion et de l'obser­
vation, sollicicude grace a laquelle, au moyen des juge­
ments intuitifs et des expériences au sens stricc, ils pré­
$582 : Je ne souhaite pas que l'on cherche le mode de sentent la chose sentie a l'entendement de fagon que 1e
pensée esthéticoprophétique dans les seules prophéties, vice de subxeption soit pour sa pare évité, ec que les
qu'elles soient vraies ou 6ctives, p, ex. dans la quatrieme
grands préjugés soient, par une ellipse, laissés de coté;
Bucolirpse de Virgile; il vaut mieux l'obsexver dans son ,1s
3) de la prévoyance logique et rationnelle, grace a laquelle,
mélange avec d'autres modes d.e pensée, qui a lieu coutes pour prendre un exemple, le politique évalue la situation
les fois que l'esprit doit s'oriencer vers le futur a partir future de son Écat, comme depuis le sommet de quelque
du présent, ou du passé, ou couc simplemenc a paxtir observatoire.
d'idées générales, sans que la divination ait une origine
extraordinaire ; $584 : Cecte passion pour le vrai dans le domaine esthé­
ticohiscoxique, puisqu'elle esc pour sa plus grande part
Peut-etre un jour aurez-vous plaisir a vous souvenir meme de soutenue par les facultés inféxieures de l'ame, a n on
reuve
ces ép s; seulement besoin d'inventions au sens large, mais encoxe
Vous en avez enduré de pires, et un dieu mettra fin aussi a d oit, loxsqu'il fauc donner aux pensées un peu p l u s
celles-ci '.
d'extension, entremeler aux choses qu'elle connait avec
une pleine certitude pour vraies au sens le plus strict du
terme, tancot des généralicés moins cercaines, tantot des
1, Tacite, Ann., 1, 1, 2. éléments singuliers dont elle n'est pas pleinement convain­
2. Ovide, 7rist., 1, 2, 13sq.
cue qu'ils soient véritablement possibles en ce monde.
3. Ibid.„33 sq,
4. 1bid„45 sq.
5. Virg., Én., 1, 203 et 199. 1. Hon, Cartn., 1, 7, 25sq,

212 213
ESTBCTIQUE ESTHETIQUE THEORIQUE

C'est pourquoi cette passion pour le vrai ne s'élevera pas


au-dela de la vraisemblance, et cependant n'aura aucun
mal a atteindre a la vraisemblance (de quelque nature
qu'elle soit) ; mais, de meme qu'eHe s'attachera, dans les Sectiott XXXVI : la passion poéti que pour le z rai
générahtés répandues qa et la, a la vraisemblance dog­
matique, de meme, chaque fois qu'elle obligera ses pen­
sées a l'égard de la fidélité historique, elle cherchera, dans $585 : La passion esthétique inconditionnée pour le vrai
les idées touchant a des singularités, la présence de la peut en outre, pour ce qui est des modalités déja indi­
vraisemblance entendue au sens le plus strict, laquelle quées, se porter vers le mode de pensée poétique; elle le
n'exclut pas toutes les inventions historiques — pas meme fait lorsque 1) l'histoire ne satisfait pas aux exigences de
les invenuons historiques au sens strict, bien qu'elle écarte, l a richesse esthétique, et que l'esthéticien, étant un homm e
parmi ces dernieres, celles qui pourraient donner lieu a d e bien, p r éfere mentir o u v ertement e n i n v entant u n e
une juste accusauon de fausseté morale, de partialité belle abondance de détails, plutot que de falsi6er avec
irréHéchie ou de crédulité; et elle y cherchera aussi bien ruse la vérité historique; 2) lorsque des exemples inventés
la présence de la vraisemblance qui est celle de toutes les et hétérocosmiques contiennent davantage de noblesse, ou
inventions poétiques, que ce soit celle de l'utopie ou celle meme de majesté, que les exemples historiques, auxquels
des mondes qui, compte tenu du notre, sont les meilleurs s 'attache toujours quelque chose d'humain, et que l a
possibles ', vraisemblance, meme au sens le plus strict, permet rare­
rnent de supprirner; 5) lorsqu'on peut s'attendre a ce que
1. Les termes employés ici par Baumgarten onr fait l'objet d'une les représentations hétérocosrniques offrent davantage de
définit ion au cours des $ 505 a 514, ainsi que dans le $ 530. Les vérité morale, une plus grande vérité de caractere, de lieu
« inventions au sens large» y sont définies comme les choses dont on
et de temps, ainsi qu'une cohésion plus apparente et pour
a une connaissance sans en avoir une expérience (au sens strict, c'est­
a-dire une intuition sensible), et qui pourtant doivenr faire l'objet ainsi dire plus étroite que les choses de ce monde, qui
d'une connaissance sensible. Lorsque l'invention a pour contenu une manquent d'unité p our d e s r aisons supérieures, ou
chose réelle, mais dont on n'a pas d'expérience sensible directe, elle manquent de constance en raison de la faiblesse hurnaine,
est «vraie au sens le plus snict ». 4) lorsqu'on peut s'attendre, en raison des idées préalables
Les « inventions hisroriques» sont les représentations d'objets réels
ou possibles cn ce monde; on parle d'invention historique «au sens que partagent les principaux spectateurs, a ce que le
large» lorsque le contenu de l'invention, sans faire (ou avoir fait) domaine hétérocosmique soit plus familier au p u blic
l'objet d'une expérience, est impliqué dans notre connaissance de notre qu'un événement se déroulant en ce monde, mais en un
univers; on parle d'invendon historique «au sens strict» lorsque le lieu encore inconnu au public, Il y a beaucoup de gens
contenu de l'invention, d'apres notre connaissance d'un contexte his­
qui ont une assez bonne connaissance du monde des
torique donné en lequel l'invention s'insere, pourraít ou aurait pu
exister. Les « inventions poétiques» sont en revanche des « inventions contes milésiens ou des Eables d'Ésope, mais ignorent les
hétérocosmiques» : leur contenu n'est possible qu'en un autre monde faits historiques; 5) lorsqu'on peut s'attendre a ce que
que le notre; elles sont «poétiques» précisément parce qu'elles «créent l'on croie plus facilement en des inventions qu'en la plus
un autre monde». Leur ensemble constirue done un «systeme mal stricte vérité. Qu'il ne soit pas si rare qu'une telle attente
relié», qui est le «monde des poetes». Une région de ce monde des
poetes est absolument «chimérique», et se nomme « l'utopie». soit permise, c'est la une croyance que partagent ceux qui
Enfin, la vraisemblance «au sens le plus strict » (ou «vraisemblance savent combien sont nombreux les hommes qui ont tou­
historique») caractérise les représentations qui ne laissent apparaine jours besoin de dire : «Je ne l'aurais pas cru»; 6) lorsqu'on
aucune fausseté au senslarge; lavraisemblance «poétique» (ou «vrai­ prévoit que la vérité, entendue au sens le plus snict,
semblance hétérocosmique») caractérise les représentarions fausses au contiendra tout, sauf l'aspect de la vie que l'on a prin­
sens large, mais dont l'objet est ou semble possible en un autre monde.
(N. d. T.) cipalement en vue.

214 215
EsTHÉ"rIQUE ESTHETIQUE THÉORIQUE

$586 : Or, des que la passion inconditionnée pour le est entaché d'une fausseté qui est aussi, indixectement,
vrai a poussé celui qui veut penser avec beauté a des une fausseté esthétique.
inventions hétérocosmiques, elle se transforme en passion
pour la vraisemblance poétique. Cene vraisemblance poé­ $588 : La vraisemblance poétique ne doit pas etre prin­
tique est tres loin de se confondxe avec la vraisemblance cipalement fondée sur la plausibilité, qu'elle soit logique
historique entendue au sens le plus strict, a tel point que et théorique ou historique et prise au sens le plus strict,
s'il était nécessaire de la rapporter a l'une des deux sortes qui revient a la supposition d'apres laquelle les objets de
de vxaisemblance, celle qui est dogmatique ou celle qui la belle connaissance médiate, qui sont donnés par les
s'entend au sens le plus strict, je rapporterais plutot cet '2
inventions poétiques, seraient possibles en ce monde aussi
Fix6q ' des poetes a la vraisemblance dogmatique. Axistote — supposition qui est en quelque sorte la base et le
m'approuverait sur ce point; il prescrit en effet «a l'his­ fondement d'un nouveau monde. Ce n'est d'ailleurs oxdi­
torien de raconter ce qui s'est passé, et au poete de raconter nairement pas la tache de l'analogon de la raison que de
ce qui doit arriver» ; c'est pourquoi il loue la poésie d'etre connartre a fond les premüres causes, les premiers élé­
ments et la texture fondamentale de l'univers; il s'en
úent aux manifestations phénoménales. Mais lorsqu'une
...meilleure et plus philosophique que l'histoire, puis­
qu'elle exprime plutot l ' universel, tandis que l'histoire invention analogique ' ne propose a ses yeux que des
exprime le fait singulier. L'universel consiste en ce que objets dont il a déja certaines idées pxéalables en raison
telle sorte d'homme dit ou fait telle ou telle chose selon d'une assez longue familiarité avec le monde des poetes,
ce qui est nécessaire ou vraisemblable; le fait singulier, alors il s'empare de ladite supposition, qui vaut pour lui
c'est ce qu'Akibiade a fait ou a vécu '. c omme un lemme, et l'utilise comrne un pont qui l u i
est familier, grace auquel « il est pret a sauter» dans le
$587 : On connait par la l'erreur de cextains critiques nouveau monde qu'on lui présente, et ne s'effraie pas
peu instruits, qui jugent la vraisemblance poétique d'apres
les lois de l 'histoire lorsqu'ils s'empressent, sans tenir Devant le petit pont que soutiennent des piles de vieux bois,
@ui pourrait se renverser et s'écrouler dans le profond marais -'.
compre du cas paxticulier de l'accusé, de déclarer coupable
d'avoir péché contxe la vraisexnblance le poete qui vient
d'inventer quelque fait hétérocosmique, par exemple en $589 : Le mode de pensée poétique n'est rien d'autre
q u'une exception f a it e a u n e c e rtaine regle et q u i e s t
imaginant que quelqu'un est mort en un temps et en un
lieu en lesquels, d'un point d e vu e historique, il est sinon belle, du moins non inélégante ($ 25) ; de sorte que
toute sa vraisemblance repose soit sur le fait que cette
vraisemblable ou tout a fait certain qu'il vivait encore.
On voit l'exreur des auteurs qui, créant véritablement un exception, qui ne porte pas aneinte a la beauté du tout,
monde nouveau a partir de matieres assez graves, s'en appaxait a l'analogon de la raison comme infime, soit
tiennent aux seules inventions historiques, et pensent avoir tout au moins sur le fait que l'analogon de la raison ne
mené leux affaire au rnieux lorsqu'ils ont dupé quelque pergoit pas le contraire, afIn qu'il ne semble pas qu'on
brave homme en faisant en sorte qu'il n'ait perqu aucune puisse véritablement dire que l'invention est dépourvue
ruse cachée sous leurs pensées et tienne toutes leurs inven­ de nécessité esthétique. On nous permettra de parler dans
tions pour la plus stricte vérité, ou pour des anecdotes 1. L'« invenrion analogique» esr, d'apres le $ 516, Vinvenrion qui
plus pxécieuses que l'or. Il est manifeste qu'un tel arti6ce s'accordeavec une région bien connue du monde pcérique, de f«pon
a former avec cerre région une «uniré esthérique», er a rirer de cene
1. Le vraisemblable. région sa vraisemblnnce. (N. d. T.l
2. Arisrore, Pnér., 1451b, 4 rq. 2. Car. l7, 3 >q.

216 217
ESTHÉIlQUE THÉORIQUE
ESTHÉllQUE

$592 : La seconde question qui se pose est la suivante :


le pxemier cas de vRAIsEMBI.ANcE PoÉTIQUE PosITIvE, et ce nouveau monde, en lequel le pone — qu'il soit un
dans le second cas de vraisemblance poétique NEGATIvE. écrivain en prose ou un auteur de vers, un peintre ou un
sculpteur, etc. — veut nous introduire, est-il, d'apres les
$590 : La premihre question qui se pose, lorsqu'il s'agit projets que le poete doit réaliser avec beauté, le meilleur
de 'uger de l a v r aisemblance du mode poétique des des mondes possibles apres le notre? Ou bien ce nouveau
pensées, est de savoir s'il était absolument nécessaire, au monde, qui est comme un reve agréable fait par des gens
point de vue esthétique, de choisir ce mode de pensée, éveillés, permet-il de donner d'un theme une pxésentation
ou si l'analogon de la xaison bien éduqué ne perqoit pas véritabiement plus parfaite et plus belle que celle que
plutot le contraire. C'est ainsi que Quintilien reproche a permenait notre xnonde? Ce nouveau monde differe-t-il
bon droit aux historiens grecs d'user de « licence poé­ du notre par les seuls éléments qui contxibuent a sa
tique» toutes les fois qu'ils melent a l eurs récits, en délicate beauté, ou bien contient-il en outre de nornbreux
quelque mesure que ce soit, des éléments vraisemblables autres éléments dépourvus d'utilité? Ovide, dans ses
au point d e vu e p oétique; car ces éléments ne sont Nétutttorphoses, se propose de décrire l'un des meilleurs
absolument pas a leur place dans les récits historiques. et des plus grands mondes poétiques; et cependant il
Cette vraisemblance, qui est pour ainsi dire externe, est veut observer une chronologie qui s'accorde avec cell.e de
relative a la situation de l'auteur, a la dignité de l'ceuvre notre univers, et
ou encore du tout auquel on doit meler de la vraisem­
blance poétique, et aux dispositions des principaux spec­ En partant de la premiere origine du monde,
tateurs auxquels on veut plaire; nous avons lieu de sup­ Conduire sans s'interrompre son poeme jusqu'a sa propre
Ication
poser qu'elle doit la plupart du temps rirer sa justif époque '.
conditionnelle de la défInition du mode de pensée spé­
cifIque que l'on a choisi une fois pour toutes et qui.
$593 : Il s'apprete done a proposer des inventions poé­
équivaut dhs lors a un postulat.
tiques et a mentir comme aucun poete n'a jamais pu le
faire; et cependant il commence par des récits qu'un
$591 : Les légendes offertes par les récits théologiques certain nombre de gens tiennent pour absolument vrais
et héroiques conviennent a l'épopée; le mode de pensée
t
au sens dogmatique, et dont chacun accorde qu'ils sont
poétique convient aux inventions des fables; c est done
pour la plus grande part vraisemblables. Et en un pxemier
une sorte particuliere de vxaisemblance qui convient dans temps il ne mele pas a ces récits d'autres inventions que
ces deux domaines. Ce point bénéficie de l'évidence d'un celles dont personne, ou du m oins aucun des lecteurs
axiome, Ce qui permet de postuler : celui qui veut etre qu'il avait principalement en vue, ne pouvait deviner
un poete épique, un Ésope, etc., doit rechercher cene qu'elles dépassaient les limites du récit historique. Il
vraisemblance. Le jugement esthétique conduira sur ce commence par décrire le Chaos.
sujet a peine plus loin que la réAexion artistique elle­
meme. Quant a ce qui est de savoir si un auteur, qui a
décidé de devenirun poete épique ou un Ésope, a pris Le Dieu et la nature, qui s'améliorait, mirent 6n a cene lutte
des éléments '.
une décision juste, sage, appropriée aussi bien a sa natuxe
qu'aux désirs du public auquel il doit avant tout s'at­
tendre — c'est la un probleme qui ne concerne pas direc­ Et des lors se séparent le feu, l'eau, la terre et l'air
tement la vraisemblance, ni done la beauté interne de la
1, Ovide, Akét., 1, $ sq.
pensée artistique. 2. 1bid.,21.

219
218
ESTHÉxfQUE THÉQRIQUE
rsrHErr QUE

Qui est plus pesant que le feu Jupiter ne permet pas a la race des dieux de s'inquiéter, et
leur promet qu'il y aura
Autant que l'eau est par son poids plus légere que la terre '
Un nouveau peuple, difFérent du premier, et de rnerveiiieuse
origine.
Est-ce done seulement la p ompe qui a <lécouvert la
lourdeur de l'air? Toujours est-il que toutes les choses Puis il déclenche le déluge
viennent au m o n de, jusqu'aux etres vivants :
Rien désormais ne séparait la terre et la mer;
Il manquait encore un etre plus digne de respect, capable d'une Tout n'était que mer ; la mer ne connaissait meme plus de
pensée plus haute,
rivages '.
Et qui put dominer le reste des animaux :
L'homme naquit, soit qu'il fut issu de la divine sernence
De l'artisan de toutes choses, origine d'un monde meilleur, Le poete estime alors avoir sufFxsamment exposé de récits
Soit que la terre nouvelle' vrais au sens le plus stxict et de récits historiques vrai­
semblables pour, peu a peu, emportex a leur insu les
fut fagonnée par Pxométhée lecteuxs hors de notre monde et les conduire, comme a
travers un reve, en cet au tre mo nde ou l e s x ochers
De faqon a prendre la forme des Dieux, maitres de toutes deviennent des hommes, ou Daphné devient laurier, ou
ch oses. Io devient génisse, ou la génisse redevient Io, et ou toutes
les autres choses «sont transformées par le poete en de
D'abord fut créé l'age d'or qui, sans qu'il y eut personne pour magni6ques prodiges '. »
punir,
Cultivait de lui-meme, sans qu'il y eut de lois, la loyauté et $595 ' : Les questions mentionnées aux $ 590 et 592 ne
la justice.
sont ni les seules ni les plus importantes. Supposons qu'il
C" ] soit nécessaire de présenter des objets hétérocosmiques, et
Puis tous les crimes envahirent l'age du plus vil des métaux.
On vit s'enfuir l'honneur, la franchise et la loyauté; que la difFérence de ces objets avec notre univers ne soit
A leur place s'installerent la ruse, la fourberie et la traitrise, pas plus grande qu'il n'est nécessaire. Un troisierne pro­
Ainsi que la violence et l'amour crapuleux de la richesse. bleme se pose alors : n'aurait-il pas mieux valu puiser sa
C" 3 nouvelle invention dans l'ensemble du monde des poetes,
On croirait que les hommes ont juré fidélité au crime! Tous et dans ses régions les plus xiches, les plus nobles, les
recevront bientot plus vraisemblables et les mieux connues, plutot que de
Le chatiment qu'ils méritent : telle est la décision de Jupiter. conduire, sans nécessité esthétique un public inexpéxi­
menté sux les routes sinueuses et inconnues des légendes?
Les dieux approuvent ce discours Un tel procédé, contraire a la perfection, ne pourrait-il
pas etre découvert meme par l'analogon de la raison? Il
Et pourtant ils s'aSigent de la perte du genre humain. faut répéter le précepte d'Horace : «Je m'efForce d'in­
v enter mes v ers a p a r ti r d e c e q u i e s t c o n n u4, » La
Ils se demandent a quoi ressemblera la terre sans les vraisemblance poétique exige avant tout que l'invention,
hommes :
1. Ibid„83, 89sq, 128sq, 242 sq, 246sq, 251sq, 291 sq.
2. Hor., Ép., 2, 3, 144,
l. Ibid., 52sq. 3. I.e tcxte ne contient pas de $ 594. (N. d. T.)
4. Hor., ibid., 240.
2. Ibid., 76sq.

220 221
ESTI31TIQUE ESTHETIQUE THEOIUQUE

lorsqu'elle s'écarte de notre univers, ait avec le monde a faic preuve de plus de gout que s'il avait été rechercher
des poetes autant de ressemblance ec de concordance que dans les intermondes utopiques des Grecs et des Romains
le permec la beauté du tout que la pensée a pour objet. des divinités d'un xang plus ou moiris haut.

$598 : Une cinquieme question peut se poser : le poece


$596 : De la suit la nécessité d'étudier la mychologie, n'a-c-il pas réuni des éléments qui, pour autant que leur
non seulement celle des Grecs et des Romains, mais
possibilité peut etre p eche esthétiquemenc, sont séparé­
encore celle de toutes les époques et de cous les pays dont ment acceptables, mais sont incompossibles en un meme
les traditions, orales ou écrices, peuvent constituer, pour
tout? Ce cas peut se produire pxincipalement pour trois
c elui d on t l a p e n sée a e n v u e u n c e r t ain t h e me, u n e
raisons : 1) si l 'on a confondu des régions du monde
région parciculüremenc recommandable du monde poé­
poécique que sépare une inimitié éternelle; un exemple
tique. Que l'on ne m'objecte pas, par exemple en discin­
de ce cas est fourni par le $ 515 '. Le monde des poetes
guant le chaos primicif du monde plein de beauté qui en etc comprend des iles ec des presqu'Iles, ec il n'est
peu a peu en sort, que les Anciens, en ce monde poétique
pas vrai que, dans le pays des poetes,
meme, ont divergé les uns des autres; il faut en eEet
penser a la difficulté — aujouxd'hui presque tout entiere C'est en vain qu'un dieu plein de sagesse
disparue — dans laquelle se trouvaient des poetes qui A, au moyen de l'Océan, séparé des cerres inco
mpatibles',
n'écaient pas séparés les uns des autres par un long espace
de temps, et qui devaient se rendre familier un monde car on ne traverse pas impunément les eaux qui séparent
poétique qui venait a peine de naItre ou de s'étoEer. On
peut a bon droic trouver convaincant l'argument qu'em­
les régions p oéuqu
es; 2) si l'on ajoute au monde poécique
quelque invention qui en elle-meme n'enveloppe aucune
ploie Ovide lorsqu'il s'apprete a s'enfoncer plus avant contradiction, mais qui est néanmoins incompatible avec
dans le dornaine hétérocosmique : « Qui croirait ce récit, le domaine du monde poécique auquel on a décidéde
s i son antiquicé ne t émoignait pour l u i ' ? » V i r g i l e se tenir invariablemenc, au point qu'elle donne lieu, sans
approuve cec argumenc lorsqu'il écric, a propos de la nécessité, a une invention anomale -";
txansfoxmation des navires en nymphes : «La foi en ce
récit est tres ancienne, mais sa renornmée esc éternelle -'. » $599 : 3) si, une fois passés dans un autre monde, nous
nous retrouvons de nouveau, sans nous y accendre, face
$59T : Une quatrieme question se pose : celui qui s'adonne a. des phénomenes qui appartiennent a notre monde ec
a l'invention poétique a-t-il atteint la région utopique sont vrais au sens le plus strict; cornme ces derniers sont
du monde poécique, et a-t-il dépassé les limites fixées au incompatibles avec le monde de l'invention, nous sommes
$456 au point que l 'analogon de la raison lui-meme alors comme arrachés a un reve éveillé auquel nous nous
puisse le surprendre sur les lieux de sa folie? A-t-il enrichi livrions de nous-rnemes; ec nous nous voyons concraincs,
ces tres sornbres régions au rnoyen de «verres brisés» ec peuc-ecre malgré nous, et alors qu'il n'en est pas encore
«d'interprétations de simples reves»? Le principal poece
1. L'exemple donné au $ 515 est celui du premier llvre des Géor­
épique des F rangais ',
en inventant un ermice prophece giques de Virgile, ou une invocation aux dieux ne mentionne que les
et un démon du fanacisme, et en faisant de Saint Louis dieux des paysans, et prend garde de ne pas meler a ces dieux les
le guide du roi Henri IV a travers les cieux et les enfers, dieux qu'honorent uniquement les «saintes personnes». (N, d, T.)
2. Hor., ibid., 1, 3, 21.
1. Ovide, ibid., 400. 3. Nous traduisons ainsi l'expressionfigmensssns anornalon. I.e texte
2. Virg., Én., 9, 79. de Baumgarten dit cenas disssoeiabiles(« terres incompatibles») ; le
3. Il s'agit de Voltaire, cité pour son poeme la llenriade. (N. d. T.) texte d'Horace n'est plus aujourd'hui lu de la meme fagon. (N, d. T.)

222 223
ESTHÉTIQUE ESTHÉTIQUE THÉQRIQUE

temps, de reconnaitre que toutes ces actions (que, cédant $601 : Une septieme question, dans le cas ou quelque
volontiers aux simulacres du poete, nous voulions suivre poete a osé présenter une invention tout a f ait i n connue,
comme si elle étaient présentes jusqu'a la chute du rideau) et une huitüme question, dans le cas ou l'on a formé
n'étaient que des inventions, C'est parce qu'il faut éviter une invention tout a f ait anomale, peuvent se poser : ces
ce défaut qu'Aristote, avec assez d'esprit, a jugé que le deux sortes d'inventions ont-elles suSsamment de vrai­
poete mérite d'etre excusé «s'il chante ce qui s'est réel­ semblance interne pour pouvoir compenser tout ce qui
lement passé» et décrit la plus stricte vérité, mais a la en elles sernble d'emblée invraisemblable, de sorre que
seule condition qu'il s'agisse de faits vraisemblables; je l'invention m entionnée en second lieu p u isse etre tenue
donne ici a cette proposition son interprétation la plus pour une amélioration du monde poétique plutot que
large : ces faits réels doivent aussi bénéhcier de la vrai­ pour une anomalie enlaidissante? La neuvieme question
semblance poétique, de faqon a trouver place aussi bien est : la legon ' de la fable, qui contient une vraisemblance
dans le nouveau monde de notre invention que dans le dogmatique morale au sens large, valable de fait, béné­
monde réel. Car ils apparaissent alors comme des parties ficie-t-elle aussi de la vraisemblance morale au sens strict,
du monde 6ctif, non du monde réel, et ils n'interrompent valable de droit? L'issue de la fable indique-t-elle avec
pas inconsidérément le reve auquel par plaisir nous nous suSsamment de clarté si l'auteur a voulu que la vérité
lívrons de nous-rnemes. de son enseignement soit comprise comme une vérité de
fait, ou s'il a v oulu qu'elle soit comprise comme une
$600 : Une sixieme question se pose : le poete, qui a vérité de droit?
choisi pour ses 6ns le meilleur des mondes possibles
(compte non tenu du n o tre), a-t-il d o nné a son invention $602 : La premiere fable du livre II de Phedre contient
une legon qui est vraie de droit, et trouve un exemple
analogique une forme qui s'adapte avant tout, parmi les
dans le lion qui abandonne a un innocent voyageur le
domaines incompatibles du monde poétique, a la partie
et a la région la mieux adaptée a ses fins? Presque toutes morceau de sa proie qu'il a refusé a un pillard :
les religions ont dans le monde des poetes quelque ter­ C'est Ia un exemple tout a f a i t r emarquable et d i gne de
ritoire qui leur est propre. I.'histoire de presque chaque louanges!
État, des que l'on veut remonter aux premiers temps de Mais la réalité est autre : la cupidité est riche et l'honneur est
sa puissance, «cache sa tete dans les nuages ' » des inven­ pauvre.
tions et des rumeurs incenaines, Ce serait done en tout
cas pécher contre la vraisemblance, meme poétique, que La deuxieme fable conuent une legon qui doit etre cornprise
d'anribuer par exemple a la T urquie les mysteres des comme une simple moralité de fait, et q u i t i r e son
anciens Égyptiens, ou aux Chinois la m ythologie des enseignement de la laide calvicie d'un homme esclave du
Goths. Et ce ne serait pas une faute que celle de ces sexe faible ;
chrétiens qui, faisant pour les chrétiens quelque invention
c hrétienne, s'en u e nnent t o u jours et p a r t out a u monde Les hommes sont dans tous les cas dévalisés par les femmes,
des superstitions grecques et romaines? I.e monde du Qu'ils les aiment ou en soient aimés : voila ce que nous
poete Milton conúent a cet égard davantage de vraisem­ enseignent bien des exemples.
blance.
I.a cinquieme fable du livre III devrait contenir cette legon
extremement accessible : un homme avisé supporte parfois
1. Virg., ibid., 4, 177. l. Setttentia,

224 225
EsTHÉFIQUE THÉQRIQUE
ESTHÉTIQUE

l'outrage en r emerciant son b o u rreau et e n l ' i n citant a non de l'lliade, qui n'est pas un récit légendaire moins
s'anaquer a un homme plus puissant qui se vengera; poétique et n'est pas a mon sens moins strictement impro­
bable.
mais ce serait la une legon qu'on pourrait a peine qualifier
de vérité morale au sens strict, On raconte done la fable,
$605 : La douzieme question ne consiste pas d'abord a
mais on lui ajoute cette legon qui, bien que tres générale,
savoir si, surtout a notre époque ou, avec assez de vérité
a plus de vérité : «Le succes voue beaucoup de gens a
esthétique, l'on attribue de nouveau aux animaux autres
leur perte. »
que l'homme une certaine raison et un certain entende­
ment, il est p lus juste et p lus beau que l a l égende
$603 : La vérité morale de l'enseignement donné est le poétique, l'invention chimérique et le récit fictif ne mettent
premier but que l'on doit se proposer a l'égard de la en scene que des etres raisonnables — bref s'il vaut mieux
vraisemblance du récit ', on peut toutefois lui adjoindre mettre en scene des etres purement raisonnables plutot
des éléments secondaires — d'ou notre dixieme question : que de mélanger les genres, Notre question se pose plutot
le récit qui en t ant que stricte narration ne doit pas aller ainsi : les personnages inventés, meme ceux que nous
au-dela des fictions historiques, ne tombe-t-il pas néan­ considérons par ailleurs comme dépourvus de raison, voire
moins dans la licence poétique? Peut-il, en observant avec cornme n'étant rien de plus que vivants, se voient-ils
art les lois de l'invenuon historique a propos d'un sujet néanmoins attribuer un éthos vraisemblable, qui convienne
assez grave, abuser de nombreux lecteurs au point de au public pour lequel on écrit d'abord, que ce soit en
passer pour vrai au sens le plus strict, et ce manifestement raison de l'analogie du monde poétique avec le notre, ou
a leur détriment? L'exemple d'un récit auquel manque en raison de l'insufhsance des connaissances en histoire
la vérité dogmatique et s'attachent les deux défauts que naturelle, ou encore en raison des opinions du public?
nous venons de mentionner peut etre donné par le récit,
écrit par Philostrate, de la vie d'Apollonius de Thyane. $606 : Dans le récit légendaire de l'Énéide, qui s'en tiene
aux etres raisonnables, le pieux Énée endosse pour la
$604 : Voici la onzieme question : le récit, meme poé­ premiere fois l'éthos du role que le poete a décidé de lui
tique, ne pourrait-il en cas de besoin exprimer par sa imposer lorsqu'il entre en scene en ces termes :
legon aussi bien une vérité dogmatique strictement plau­
sible qu'une verité strictement improbable? L'expression Soudain Énée sent ses membres se glacer,
«aussi bien» signifie ici : en gardant au tout une égale Il gémit et, tendant ses deux mains vers le ciel,
Il s'écrie : «Trois et quatre fois heureux
beauté, que n'obtiendront pas toujours ceux qui s'en
Ceux qui, sous les yeux de leurs peres, trouverent la mort
tiennent a la plausibilité historique plutot qu'aux élé­ Devant les hautes murailles de Troie '!»
ments en lesquels brille une plausibilité plus vraisem­
blable, meme si elle n'est que poétique, Le récit, meme Et le poete acheve la derniere scene de telle fagon qu'Énée
s'il est improbable a bon droit, ne contient-il pas d'autres
fasse tout d'abord preuve de douceur a l'égard de son
improbabilités que celles qui sont requises, en quantité ennemi Tumus; quand soudain, «au sommet de l'épaule»
et en qualité, pour éclairer suHisamment la legon donnée? de ce dernier,
Il semble qu'on ait la la raison pour laquelle Longin a
vu dans le gout des légendes le défaut cle l'Odyssée, et Il vir apparairre le funeste baudrier
Er les ceintures aux clous érincelants
1. Nous cessons ici de rraduire le rermefabula par « fable» Baum­
garren érendanr désormais le rerme fabula a roures les especes de 1. Virg., ibid„ l, 92 sq.
récirs. (N. rl. T.)

226 227
EsTH ÉTIQU E ESTHÉTIQUE THÉORIQUE

Du jeune Palias, que Turnus avait vaincu et terrassé Si l'on n'a pas le droit d'emprunter a autrui des personnages,
D'une blessure mortelle, et dont il portait, sur les épaules, les Comment peut-on avoir davantage le droit d e d écrire des
insignes ennemis. esclaves affairés,
Énée, a la vue de ces dépouilles — souvenirs d'une douleur De représenter des braves matrones, des méchantes courusanes,
cruelle —, Des parasites voraces et des soldats glorieux?
S'enAamma de fureur et, terrible de colere ; Comment est-il permis de montrer une substitution d'enfant,
«Crois-tu done, vetu des dépouilles des miens, ou la fourberie d'un esclave envers un vieillard?
M'échapper? C'est Palias qui tire vengeance de ton sang souillé Comment peut-on mettre en scene, l'amour, la haine, la sus­
de crimes. » picion '?
Disant ces mots, il plonge son épée dans la poitrine ennemie
Avec emportement : les membres de Turnus s'aifaissent, saisis Et pourtant ce sont la choses non seulement permises,
du froid de la mort,
mais encore tres souvent nécessaires!
Et la vie gémissante s'enfuit indignée chez les ombres '.

I.e «gémissement » et les «membres saisis par le froid»


$608 : Une quatorzieme question se pose : la leqon
'
donnée a-t-elle'suAisamment de grandeur pour pouvoir,
sont d'abord ceux d'Énée, et enfin ceux de son ennemi; sans anthropomorphisme grossier (ou du moins paraissant
mais Énée, fidele a lui-meme, plein de piété envers ses tel a l'analogon de la raison), puiser ses exemples dans
d ieux, sa patrie et les siens, reste un et i d entique a l u i ­ les actions divines? Les exemples pris dans les actions
meme. divines sont-ils tels que l'analogon de la raison puisse, a
partir d'eux, saisir le divin avec beauté en remontant par
$607 : Voici la treizieme question : observe-t-on dans l'argumentation du moins important au plus important?
les récits implexes', qui pourraient ici etre simplement Est-ce que, dans l'un et l'autre cas, d'apres l'exact juge­
nommés « comp
lexes' » (titre qui est par excellence le ment de l'analogon de la raison, tout est véritablement
leur), la présence de ce lien plein de beauté grace auquel conforme a la nature divine? Il est d'abord perrnis de se
tout est préparé — de loin par la mise en place de l'action, demander, face a la dix-septieme fable du troisieme livre
et de plus pres par son déroulement — pour la péripétie de Phedre, s'il est convenable de meier aux fables d'Ésope
er le dénouernent, et ce de telle fagon que, meme aux des récits touchant les dieux. Mais laissons ce point de
yeux des spectateurs inattentifs, l'issue de l'action garde coté, et considérons ce qui vient par la suite : Minerve
sa vraisemblance? Le récit mélange-t-il a cette fIn le passé s'étonne et se demande :
au présent, de telle sorte que le futur, meme s'il est tout
a fait inattendu, semble en naitre, et que toutes choses Pourquoi les dieux se choisirent des arbres stériles,
contribuent a cene agréable uniré a laquelle ne semble Lorsque autrefois ils voulurent prendre des arbres sous leur
manquer aucune pensée, et qui, une fois le dénouement protection.
accompli, ne semble rien laisser désirer de plus? Il ne ... Jupiter lui en donne la raison ;
faut pas ici avoir un moindre souci de la vraisemblance Pour ne pas sembler vendre l'honneur contre le fruit.
morale et d'une certaine harmonie ", jusque dans le choix
des noms : Mais Minerve préfere l'olivier en raison de son fruit; le
«pere des dieux et créateur des hommes» corrige alors
l. lbid., 2, 941 sq.
2. Fabttlae itnplicitac, l. Ter., Ettn., 35 sq.
3. Cennexae, 2. «Leqon» traduit le terme tententia qui désigne, d'apres Baum­
4. Analogia, garten, le «dogme pratique». (N d. T.)

228 229
ESTHÉTIQU E ESTHÉFIQUE THFORIQUE

son avis et se rend compte que : «Si l'action est inuule, qui «redoutera les douceurs de l'amour ou en éprouvera
la gloire est vaine. » l'amertume '?» Ou d u m o ins a-t-il fair im plicitement
c ette séparation, a u moyen du déroulement du r écit
$609 : La legon de la fable citée est done : inventé, de son issue et des caracteres des personnages
qui utilisent ces propositions factuelles comme des prin­
La fable rappelle qu'il ne faut rien faire qui ne soit utile. cipes pratiques?

On se demande done alors si l'exemple inventé éclaire $611 : Les legons pratiques que donnent avec beauté les
cette leqon autrement q u 'en supposant que les remords contes milésiens, tout au moins celles qui sont le but et
de Jupiter ont rendu la gloire vaine; on peut pourtant l a fIn u l t i m e d u t o u t d e l ' c euvre, se ramenent a d e u x
lire : formules tres générales; la premiere est celle de Vénus :

Le chene a plu a Jupiter, Qui n'a jamais aimé doit maintenant aimer; qui a déja aimé
Le myrte a Vénus, le laurier a Phébus, doit maintenant aimer '.
Le pin a Cybele, et le haut peuplier a Hercule.
La seconde vaur pour de nombreux cas liés a l'arnour, et
Il faut en outre supposer que cette grande cause ou raison n'est pas moins vraie, mime au point de vue esthétique :
que Jupiter avait d 'abord fournie n 'était q u ' u n v a i n
prétexte; mais c'est en fait une raison si forte que beau­ Qui n'a pas encore aimé ne doit pas aimer; qui a déja aimé
coup ne sont pas meme parvenus a l'interpréter et se sont ne doit plus aimer.
en vain efforcés d'en modif Ier la lecture pour lui donner
le sens suivant ; «Nous avons fait notres les arbres stériles L'auteur doit done, dans la mesure ou la principale leqon
et laissé aux mortels ceux qui produisent des fruits pour qu'il a c hoisi de d onner est incitative ou d issuasive,
ne pas donner l'impression de leur vendre le fruit en respecter consciencieusement la vraisemblance morale,
échange du culte religieux qu'ils nous doivent. » Toujours entendue également au sens strict, pour qu e ses recom­
est-il que, dans le monde poétique, les arbres mentionnés mandations ne s'opposent pas aux bonnes mceurs et que
sont malgré tout restés, jusqu'a ce jour, sous la protection l'enseignement donné par l'exemple ne déconseille pas ce
des dieux cités. Combien de vraisemblances font-elles ici que la vertu, en tant que phénomene, postule absolument
visiblement défaut en meme temps? Mais ou ne décele­ ou du moins ne blame que lorsqu'elle est rnaussade.
t-on pas des laideurs de cette sorte, des que l'on s'écarte
de la vraie religion? $612 : Concluons cette revue par une seizieme question :
le récit héroique respecte-t-il scrupuleusement, outre la
$610 : Une quinzieme question se pose : le conte milé­ vraisemblance qu'il a en commun avec d'autres récits, la
sien, qui a pour principal sujet l'amour, qui est tantot vraisemblance qui lui est propre? Cette vraisemblance est
aveugle et tantot perspicace, a-t-il p artout respecté, outre celle qui fait que le personnage du héros reste un et
les vraisemblances qui lui sont communes avec d'autres identique a lui-meme, et, rneme apres s'etre affaibli et
récits, la vérité et l a v raisemblance (principalement la relaché, demeure sublime au point de se relever de lui­
vraisemblance morale au sens large) propre a son sujet? meme er de retrouver son illustre grandeur prerniere. H
A-t-il su%samment séparé la legon, qu'il veut illustrer
par des récits dignes d'éloges, et les propositions qui ne 1. Virg., Bnc., 3, l l 0 .
font qu'énoncer de fait ce qui a coutume d'arriver a celui 2. Pervigili«vi Veneris,8, 12.

230 231
!BTHÉTIQUE

semblait a Jupiter lui-meme qu'Enée s'atcardaic a Car­


thage, Énée que

N'enRammaic plus la gloire des grandes actions,


Ec qui ne cherchait plus a ceuvrer pour sa gloire ',

Il avait pourtant, assez peu de temps apres, si bien chassé


le sommeil qu'il p ouvaic exhorter Ascanius en termes
grandioses, sans toutefois encourir le reproche de gran­
diloquence :

Apprends de moi, mon enfanc, la vertu et la jusce peine;


Apprends des autres ce qu'esc le bonheur.
L" )
Puissenc ton pere Énée ec con oncle Heccor te donner le APPendi ce
courage '!

1. Virg„Én., 4, 225 sq.


2. ibid., 12, 435 sq et 440.
DEUXIEME LETTRE PHILOSOPHIQUE

Tres honoré, etc.


Ainsi que votre derniere leme me le laisse juger avec le plus
grand plaisir, il est done désorrnais possible de vous souhaiter
de tout cceur bonheur et prospérité pour votre heureuse entrée
en fonction. Vous trouverez, je l'espere, votre t ache plus facile
que vous ne vous l'étiez représentée, de meme qu'a l'inverse
ceux qui briguent inconsidérément cene fonction la trouveront
souvent plus difficile qu'ils ne s'y attendaient, Vous n'aurez
certes pas a regretter que, desormais, de plus nobles occupations
viennent parfois vous déranger dans les réflexions philoso­
phiques qui ont jusqu'ici été les votres; et pourtant je ne saurais
pas plus que vous nier que je suis encore loin d'éprouver de
l'aversion pour ces dernieres. Bien sur, ceux qui ne peuvent
rien penser de plus, en philosophie, que ce qu'on a coutume
d'exposer — ou qu'i l est p ossible de développer —,en un
semestre de cours, au sujet de ses parties les mieux connues,
ceux-lase représentent ces trésors comme tres faciles a épuiser,
La conséquence en est non seulement qu'ils croient pouvoir
devenir, ou etre devenus, de parfaits philosophes en l'espace
d'un an, mais encore qu'ils s'étonnent quand quelqu'un qui
est a l ' U niversité depuis trois ans (pour ne pas parler de
quelqu'un qui a déja quitté les grandes écoles) se donne pour
etre encore un éleve en philosophie!
Je trouve un plaisir infini a pouvoir tour a tour observer le
néant et l'infinitude des sciences des hommes en général, et de
notre philosophie en particulier. I.orsque je vois, considérant
tout notre savoir, queHe part d'erreur, d'obscurité, d'insufli­

235
ESTHETÍQUE APPENDÍCE

sanee, de confusion, d'incertitude, de décousu et d'atonie se soit le produit d'une seule rete. Mais pourquoi un philosophe
glisse dans la meilleure des connaissances humaines, je pense habile ne devrait-il pas pouvoir s'atteler a une encyclopédie
alors : tout est futile. Lorsqu'en revanche je constate, considérant phiIosophique, en laqueiie il p résenterait dans leur relation
les plus grandes de nos bagatelles de savoir (s'il m'est permis l'ensemble des sciences appartenant a la p h ilosophie? C'est
de parler ainsi), combien de vérités en sont déjA dérivées ou cette idée que j'ai rencontrée a la lecture de quelques feuiiies
en dérivent, en quelle belle lumiere elles sont placées, avec manuscrites que m'a récemment envoyées un ami. Leur auteur
quelle vive variété elles peuvent nous égayer, a quel point leurs n'était pas nommé, et elles contenaient l'esquisse d'un tel
concepts sorit capables de distinction, de complétude et de projet '.
profondeur, combien de r aisons les démontrent, en q uelle Vous exigez de moi, chaque fois que vous me faites l'honneur
profondeur leurs démonstrations s'enracinent, et quelle douce de m'écrire, des nouveautés philosophiques. Or vous étes un t

influence enfin elles peuvent avoir sur une vie bienheureuse, ami des livres. Je ne saurais done supposer que vous n ayez
alors la plus perite des bagatelles redevient grande a mes yeux, pas encore eu sous les yeux les publications qu'on imprime et
et. il s'avere qu'en bien des propositions courtes est contenue, qui me sont connues. Mais peut-etre ces feuilles, probablement
comme un arbre dans son noyau, la base des sciences les plus recopiées,ne sont-elles pas encore parvenues a votre connais­
utiles. sance.
La ville natale se soustrait a la vue de l'astronome lorsque Bien que l'on ait coutume de tenir la philosophie organique
celui-ci, dans son travail de mesure, passe de la terre a la lune, et la logique pour des termes synonymes, l'auteur les distingue,
de la aux planetes plus éloignées, de celles-ci aux étoiles fixes, tout en reconnaissant que la philosophie organique pourrait
et enfin d'un soleil a l'autre, ou plutot lorsqu'il fait l'expérience aussi etre nommée logique en une acception élargie. A pro­
de l'incommensurabilité de l'espace; il en est de meme de la prement parler, dit-il, l a p h ilosophie organique doit etre la
tentation constituée par l'orgueil philosophique et Ia croyance science de l'amélioration du jugement, tandis que la logique,
présomptueuse en la supériorité de nos petites sciences d'hier qui en est la partie la plus noble, doit, comme l'indique son
et d'avant-hier : cette tentation ne se perd pas moins de vue nom et comme le confirme l'habitude de la plupart des pro­
lorsqu'on se représente souvent et correctement toute l'étendue, fesseurs de logique, se limiter a montrer la voie vers la connais­
l'immense circonférence, la foule des choses dont la cosmologie sance fEinsicht] distincte des vérités; de sorte que son tort est
[Welt-Weishei t] a a traiter. Combien un chateau fort est-il petit, de se restreindre a l'entendement au sens strict et a la raison.
lorsqu'on Ie cherche sur un globe terrestre construir d'apres la Or notre ame possede beaucoup de facultés servant a la connais­
vision copernicienne du monde? Le baron de Leibniz, dont j'ai sance et qui sont autres que celles qu'on pourrait simplement
toujours extremement admiré l'étendue et la pénétration des mettre au compte de l'entendement ou de la raison;ilsem ble
vues fondamentales, a sans aucun doute dans cette meme done a notre auteur que la logique promet plus qu'elle ne
intention jugé qu'il serait bon qu'un ouvrage comme l'Ency­ tientlorsqu'ellese fait forte d'améliorer notre connaissance en
clopédie d'Altstedt ', a la condition d'etre amélioré et complété, général, et n'est ensuite occupée que de la connaissance distincte
puisse de nouveau etre offert au monde savant. Mais il est tres et du chemin qui y mene. Il se la représente done comme une
peu probable qu'un etre humain possede toutes les parties de science de la connaissance de l'entendement ou de la connais­
la science, ne serait-ce que de fagon a pouvoir donner de chacune sance distincte, et réserve les lois de la connaissance sensible et
d'elles un résumé correct; il serait done difiicilement possible vivante, quand bien meme celle-ci ne devrait pas s'élever a la
qu'une encyclopédie universelle, i.e. un abrégé de tous les distinction au sens le plus précis du terme, pour une science
principes appartenant a la science qui aurait quelque utilité, parricuiiere. Cette derniere science, il la nomme l'esthétique,

1. J.H. Altstedt (1588-1638) a publié en 1630 une encyciopédie 1. Cet auteur anonyme n'est autte que Baumgatten lui-meme.
en sept tomes. (N, d. T.) (N. rr', T.)

236 237
APPENDICE
ESTHÉTIQUE

oreilles ec écoute! Ec ainsi de suite. Seul celui done le regard


dénomination qui me semble d'autant moins étrangere que je
l'ai déja remarquée dans quelques publications universitaires '. a plus profondémenc pénécré dans la nature des sensacions
L'auceur divise la science de l'amélioration de la connaissance prononcera un jugemenc tout a fait autre. Il y a a ussi bien
des sensacions internes que des sensarions excernes. Les pre­
sensible en deux parcies : l'une est conscituée par Ies arcs dont
mieres sont les représenrations de l'état intérieur présenc de
le principal objec esc la connaissance elle-meme, l'autre par les
nocre ame. Elles sont coutes en norte possession. Mais elles
arcs qui s'occupent avant tout de l ' exposition vivante de la
sonc meilleures chez les uns que chez les autres, ainsi que le
connaissance. La fagon done les premiers se subdivisent découle
démoncre la psychologie des contemporains si on la compare
naturellement des di!Férencs pouvoirs que nous devons mettre
a ce que l'on apprenaic auparavant sur l'ame, ou avec ce que
au compte des facultés de connaissance inférieures de l'ame.
le simple usage et la familiarité font sufFisamment remarquer
La premiere subdivision esc consticuée par l'art de l'actention,
de faqon confuse et incertaine.
car cec art est indispensable pour l'amélioracion de toutes les
L'un expérimente chaque jour que ses sens sont trompeurs,
autres facultés de connaissance. Sa nécessité nous est inculquée
ec ne pense pas qu'il se pourraic qu'ils le trompent uniquement
des nocre plus jeune age par ces paroles fréquemment répécées :
en ce qu'ils lui semblent trompeurs ; l'aucre fait, par des moyens
«Occupe-toi exclusivement de cela! N'oublie pas pourquoi cu
extremement trompeurs, l'expérience de leur infaillibilité, L'un
es la! Pais attention! Ecoute bien!» Quelle ne serait pas la
s'actribue, en raison de ses expériences, un encendement si mur
stupéfaction de bien des maitres d'école, si l ' une de leurs
viccimes leur répondait : «Comment dois-je faire, lorsque je que, chez lui, les imaginations sont toutes depuis longtemps
fondues et desséchées, tel!es les buées sur les vitres gelées dans
veux faire attention?» Étanc donné que nous faisons attencion
les pieces chaudes; l'expérience de l'autre est qu'il ne lui serait
a ce que nous nous représentons plus clairement que le reste,
pas meme possible, sans imagination, de prier avec recueille­
et que nous nous décournons, ou faisons abscraction, de ce que
ment. L'expérience quotidienne apprend a l'un que les hommes
nous nous représentons plus obscurémenc que Ie reste, on voit
sonc totalement aveugles en ce qui concerne les choses futures,
combien rigoureusement doit se Iier, a l'arc de l'attention, l'arc
et l'autre a appris a cette meme école qu'il découvre chaque
de l'abstracóon — bien que l'on ait coutume de les séparer l'un
de l'autre pendanc des années, ec bien que ce soic conjointement jour des centaines de choses futures, voire qu'il esc un prophece.
Plus d'un homme admire son esprit lorsqu'il a faic un acrosciche
avec son frere, l'arc de l'oubli, que l'arc de l'abstraction semble
ou une anagramme. Plus d'un h o mme se tient p our t r es
utile (plucot que nuisible).
pénécrant lorsqu'il compare les hommes au bétail, Celui-ci se
Vient ensuire l'esthétique empirique [Arthetische &npirik],
plaint de n'avoir aucune mémoire parce qu'il a réclamé deux
ou art d'améliorer son expérience meme si el!e ne peuc pas
fois les memes intérets, candis qu'il signe une quiccance de son
réellement accéder a une distinccion propre. L'auceur distingue
nom, qui lui a écé donnée il y a soixante-dix ans, Celui-la saic
par la l ' ensemble des lois d e l a s ensation, qu'il f a udrait
d'expérience qu'il est par nature inapte s ecre poete, bien qu'il
stlpuler, de la logique empirique [Logische Empirik], ou doc­
raconte durant des heures des histoires dont le sujet n'est rien.
trine de l'expérience, dont la tache n'est pas tant de montrer
L'arriviste ne peut se souvenir d'avoir jamais vu un ami pauvre
les avantages fournis par les expériences, les observations ec
qui a écé pendanc cinq ans assis a ses cocés; mais peut encore
les essais eux-memes, que d'indiquer comment il est possible
bizarrement se rappeler comment madame sa mere, quand il
de tirer de leurs données des concepts distinccs, des explications
écait petic, lui racontait que la guerre de Trente Ans l'avait
ec des jugements d'intuition déterminés, et de t i rer de ces
concrainte, elle qui écait une jeune fille noble, d'épouser un
derniers des propositions universeiies ainsi que d'autres consé­
homme qui a ses heures perdues était cailleur. Tout cela, et
quences. Il semblerait d'abord qu'i l n ' y ai t i c i p a s grand­
bien plus encore, chacun pense le tenir d'une longue expérience;
chose d'autre a dire que : ouvre tes yeux et vois! ouvre tes
ec pourtanc, si je ne me trompe, beaucoup se crompenc.
Le cas des sensacions excérieures n'esc pas meilleur, ainsi
l. A savoir dans les publications de Baumgarten lui-meme. (M ti, T,)

239
238
ESTH ÉTIQV E

qu'il est bien connu, Comment parer au m al? La l ogique


répond : fais attention a l'objet que tu dois sentir, et garde-toi
du vice de subreption. Mais comment ces deux conseils doivent­
ils etre suivis dans les cas particuliers? Il reviendrait maintenant
a l'art esthétique de l'expérience de répondre plus en détail a
cene question. Est-on exercé a réliéchir? Qu'on relise le discours
que le profond von Muschenbroek a fait imprimer en tete de
la réédition de ses Essais (d'abord publiés par l'université de
Florence ') l'écrit consacré par Boyle ', qui était un ami de la PHILOSOPHIE GÉNÉRALE
vérité, aux résultats douteux des expérimentations, presque tout
le premier livre de la Recherchede la vérité du profond Male­ $ 147 I
branche, et enhn Ie cinquieme Iivre du traité écrit par Bacon
de Verulam sur l ' accroissement des sciences, ainsi que son
nouvel Organon; il ne sera pas des lors impossible d'établir
plus d'une loi générale de l'expérience purement sensible. La philosophie organique s'applique I) a l a c onnaissance
La science précédemment citée devrait en outre, d'apres le sensible; elle est alors l'EsTHÉTIQUE; celle-ci
dessein de l'auteur, indiquer le moyen de rehausser et d'élargir
les sens, et menre en garde contre ce qui pourrait les émousser A) porte a sa perfection la connaissance sensible elle-meme,
trop tot et les rendre gauches. Il ne serait pas ici nécessaire de elle est :
puiser dans l'art de la médecine un exposé exhaustif; mais on l) l'art de l'anention;
lui emprunterait plusieurs éléments qui auraient de l'utilité 2) l'ar
t de l'abstraction;
pour ceux qui n ' iraient pas facilement les chercher dans un 5) l'art de sentir, ou EsTHÉTIQUE EMPIRIQUE (empirica rtesthe­
dictionnaire médical. Ce serait en revanche ici le lieu de parler ti ca);
des armes et des outils des sens qui nous rendent capables 4) l'art d'i maginer;
d'avoir des sensations claires de ce qui sinon serait resté pour 5) l'artde penser avec esprit et
nous absolument obscur. On compte a bon droit parmi ces 6) avec discernement;
outils non seulement les loupes, les lunettes d'approche, les 7) la mnémotechnique;
cornets acoustiques, les porte-voix, mais aussi tous les traitres 8) l'art d'inventer, ou MYTHoLoGIE PHLLosoPHIQUE, c'est-a­
appareils que sont le barometre, le thermometre, l'hygrometre, dire : mythologie théologique; art de l'apologue; art drama­
le manometre, le pyrometre et autres, dont la physique expé­ tique a) comique et b ) t r agique, art épique de l a p oésie
rimentale se sert tout en présupposant ial la légere qu'ils sont héroique ;
b ons et utilisés correctement. La place et l e t emps ne m e 9) l'art de juger, ou cRITIQUE EsTHÉTIQUE;
permettent pas cette fois-ci de vous exposer les autres parties 10) l'art de prévoir et de pressentir, ou MANTIQUE, laquelle est
de cette nouvelle science, Dois-je a l'avenir vous en apprendre a) générrtle;
davantage? Je me tiens a vos ordres. b) particuliere, comprenant
1) la chrestomanie, ou prophétie par les oracles; celle-ci est
Je suis, etc. a) basée sur des paroles ou des écrits; b) basée sur des
images; c) basée sur un mot d'origine inconnue; d) basée
1. Discours srsr lu méthode des expérinrentations physiques, Leyde, sur la pithomancie (prophétie pythique), i.e. l'engastrimythie
17$1. (N. d. T,) (prophétie au rnoyen du ventre) et sur la sténomancie (pro­
2. Chimiste et physicien anglais (1627-1691). (N. d. T,) phétie au moyen de la poitrine) ;

241
ESTHÉTIQvE hPPENDICE

2) l'ascrolio
eg; des chiHres) ; k) les cechniques pour mectre au jour la culpa­
3) l'onirocritique (interprétation des reves) ; bilité d'un accusé;
4) la cléromancie (prédiction au moyen du sort), i.e.
a) la bélomancie (au moyen du cirage au sorc) ; b) la rhab­ 8) elle est, en cant qu'arc de la désignation ec de la connais­
domancie (au moyen des baguetces); c) la daccylomancie sance par signes, 1 ESTHÉTIQUE DE I.A DÉSIGNATION (aesthelica
(au moyen des anneaux) ; d) l'aléccriomancie (au moyen des characterittiea : sémiotique, sémiologie, symbolique). Celle-ci
coqs); e) la rhapsodomancie (au moyen de la consulcacion a pour objet
des poemes épiques) ; f) la bibliomancie (au moyen de la
consultation de la Bible) ; g) la psalcériomancie (au moyen
néral:
a) en gé
A) l ) l a signification des mots; elle est alors la lexicographie
de la consuication des psauciers);
universelle ;
5) la stoéchomancie (au moyen des quacre éléments, i.e.) :
2) la Hexion et la liaison de certaines parcies des mots; elle
a) la géomancie (au moyen de la terre) ; b) la pyromancie
esc alors la grammaire universelle, qui esc a) en tant que
(au moyen du f eu), qu i c omprend la céraunomancie (se
science des éléments du mot : l'orthographe au sens large,
basanc sur la f oudre), la capnomancie (se basant sur la
i.e. l'art de la prononciacion (art de prononcer et d'accentuer
fumée), la libanomancie (se basant sur l'encens), la lycho­
correctement) et l ' art d e l ' écriture (orthographe au sens
mancie (utilisant les Hambeaux), la céphramancie (utilisant
stricc); b) en cant que science de la fiexion a l'intérieur du
la cendre); c) l ' h y dromancie (au m oyen de l ' eau), qui
moc : l'étyrnologie, ou analogie universelle; c) en tanc que
comprend l'hydromancie au sens scricc (a partir de l'eau de
science de la liaison des mots : la syntaxe universelle;
mer), Ia pégomancie (a partir des sources), la cécanomancie
B) l'écriture; elle est alors Ia science universeiie du g ra­
(a partir des coupes remplies d'eau), la céromancie (a partir
phisme : calligraphie, tachygraphie (arc d'écrire vite) ec cryp­
de la cire) ; d) l'aéromancie (au moyen de l'air) ;
6 ) l'interprétation des augures au sens large, i.e. : a) l a cographie (art d'écrire en code);
cceliscopie (observation du ciel) ; b) la tératomancie (se basant b) en particulier : la présentation du sens caché; elle esc alors
l'emblématique, i.e. :
sur les prodiges) ; c) la hiéroscopie (observation des ofFrandes),
i.e. l'oenoscopie (observatíon du vin) et la chyoscopie (obser­ 1) la science de l'invencion et de l'incerprétation des figures
vation des victimes du sacrifice) ; d) la zooscopie (observation emblématiques : science des hiéroglyphes, héraldique, numis­
des animaux), qui comprend l'ornithomancie (se basant sur matique ec art d'interprécer les documents;
le vol des oiseaux), la t écrapomancie (se basanc sur les 2) la science qui cire ses conclusions des phénomenes cor­
quadrupedes) et l'ichcyomancie (basée sur l'observation des porels, la physiognomie (connaissance du caractere a partir
poissons) ; e) l'anthropomancie (au moyen de l'observacion des reves, onirologie morale, ec a partir du rire, gélatoscopie
des hommes), qui s'appuie 1) sur l'observacion des hommes morale) ;
vivants, i,e. de leurs dilFérentes positions ec de Ia forme de 3) la chromatocritique (qui tire ses conclusions des couleurs) ;
leurs membres : métoposcopie (observation du front), chiro­ 4) l'arc d'interpréter les signes de la noblesse;
mancie, onichomancie (observation des ongles) et podoscopie c) l'expoti ti on du discourt.La perfection dans le discours sensible
(observation des pieds) ; 2) sur l'observation des mores, i.e. esc l'éloquence, la science de l'éloquence est l'arc oratoire, i.e.
sur l'observation des cadavres et sur l'invocation des manes ; 1. en général : l) l'heuristique oratoire; 2) la méthodologie
psychagogie ec sciamancie (invocacion des esprits des morts) ; oracoire; 3) l ' art d ' exprimer par des signes adéquats la
f) l'oryctomancie (basée sur les fossiles) ; g) la phycomancie maciere correctement ordonnée : a) arc du scyle soigné, dont
(basée sur les plantes), i.e. Ia bocanomancie (basée sur les relevent les regles de la pureté de l'expression ec de l'arran­
herbes) et la sycomancie (basée sur les figues); h) l'onoma­ gement symétrique des phcases, ec qui comprend l'art de la
tomancie (a partir des noms) ; i) l'arithmomancie (a partir période, l'arc de l'euphonie, la parure du style, et l'art de

242 243
la proportion; b) l ' art de l'action oratoire, ou art de rendre
vivant un exposé oral;
Il. en pnrticttlier : 1) par rapport aux themes : l'art de traiter
l es themes historiques; l'homilétique universelle (art de
l'éloquence de la chaire); la thaumaturgie (art de susciter
l'étonnement); la p athologie oratoire (art de susciter des
aRects) ; 2) par rapport a la méthode : l'art épistolaire; l'art
du dialogue; 3) par rapport a la forme de l'expression : l'art
du discours en prose; 1.'art de la poésie ou des vers, art du COURS SUIt L ESTHÉTIQUE
discours soumis a une métrique, art poétique, qui se sub­
divise en
1) poétique générale : heuristique poétique, méthodologie
poétique et science poétique de la métrique;
2) poétique spéciale qui se spéci6e
a) en relation aux themes qui exposent les idées des indi­ «L'EsTHÉTIQUE (ou théorie des arts libéraux, gnoséologie infé­
vidus humains : poésie bucolique et poeme hérorque; en rieure, art de la beauté du penser, art de l 'analogon de la
relation aux t hemes constitués par dhs concepts : poésie raison) est la science de la connaissance sensible. »
théorique (poemes métaphysiques, physiques, économiques,
théologiques, etc.) et poésie pratique (poemes incitatifs, et Notre intention est de donner un exposé systématique des
poésie dogmatique-réfutative) ; premiers fondements de toutes les belles sciences. L'ensemble
b) en relation k la méthode : 1) avec pour sujet les poemes de cette science est connu sous le nom d'esthétique; et puisque
dramatiques : elle est la dramaturgie, qui se spécihe d'apres le livre que nous utilisons comme base de ces cours emploie
le destin des personnages (comédie, tragédie, tragicomédie), ce mot des sa prerniere explication, il nous fait tout d'abord
d'apres l'action oratoire (le chant comme mode de décla­ nous préoccuper de son origine. Il p rovient tres précisément
mation du drame, l'opéra) et d'apres les gestes (dont traite d'atcr8avopat; ce terme désigne ce que désigne en latin le verbe
la science de la gestuelle); 3) avec pour sujet les poemes sentio, a savoir toutes les sensations claires. Or les sensations
qui mélangent le genre dramatique et le genre narratif; se divisent en externes et internes, en sensations qui se pro­
c) en relation aux formes de l'expression et au metre : art duisent en mon corps en tant que j'en suis conscient et se
du chant, ou art lyrique, et art de la seule diction, rapportent a tous mes sens, et en sensations qui ne se produisent
qu'en mon ame; de sorte que ce terme, qui désigne les sen­
sations claires en général, conviendra a leurs deux esperes. Le
verbesentiodésigne en outre le fait de percevoir quelque chase
d e fagon sensible; or l e t erme grec a tout a f ai t l a m e me
valeur : il désignera done aussi les représentations sensibles.
C'est d'ailleurs ainsi qu'il est uolisé chez Piaron, ou les ata0qta
sont opposés aux voqta comme les représentations indistinctes
aux représentations distinctes. De l a m eme fagon, Aristote
répartissait quelques-unes des ames en atcz6qta, qui ont encore
une sensibilité, et en avata0qta, qui n'ont m i m e p lus cene
sensibilité. On voit que tout ce que les Anciens mettaient au
compre de la sensibilité, ils le comprenaient sous ce terme. Si

245
hPPENDICE
ESTHÉTIQUE

l'on veut savoir ce qu'ils mettaient en l'ame proprement au part distincte et pour une autre part confuse; la part distincte
compte de la sensibi/icé, il su!ht de lire Buchanan ', qui au est constituée par la raison, la part confuse par l'analogon de
troisieme chapitre de la troisieme section de son livre dit a la raison : on tire de Ia une dénomination pour notre science.
propos des opinions des Anciens que ceux-ci attribuaient le Préfere-t-on parler par métaphores, et aime-t-on la mythologie
des Anciens? On pourra alors nommer notre science la philo­
sens commun, l'imagination et la mémoire sensible a la sen­
sophie des Muses et des Graces. Bien plus : puisque la méta­
sibilité parce que l'ame n'était pas encore mieux connue. Cela
étant, de meme qu'on a formé a partir de Xoytvoq, «ce qui physique contiene ce que les sciences ont d'universel, on pourrait
est distinct », le terme koyIxI1, qui désigne la science du distinct, nommer l'esthétique, en vertu d'une certaine analogie, la méta­
nous formons a présent, a partir du terme ew0r!roe, le terme physique du beau.
ctct6qnxq qui désigne la science de tout ce qui est sensible. Cette science et l'ensemble de ses vérités ne sont toutefois
Lorsqu'on parlait chcz les Anciens de l'amélioration de l'en­ pas si neufs que l'on n'ait jamais auparavant pensé avec beauté :
il y a eu des esthéticiens pratiques avant que l'on ne connaisse
tendement, l'on proposait aussitot la logique comme le recours
universel qui devait améliorer l'entendement tout entier. Nous les regles de l'esthétique er qu'on ne les porte a la forme d'une
savons a présent que la connaissance sensible est le fondement science. Il ne sera pas inutile de donner une petite introduction
a l'histoire de l'esthétique; toute l'histoire des peintres, des
de la connaissance distincte; si done l'entendement doit etre
sculpteurs, des musiciens, des poetes et des orateurs aura ici
tout entier amélioré, alors l'esthétique doit venir en aide a la
logique. sa place, car tous ces di&érents domaines trouvent dans l'es­
L'esthétique en tant que science est encore neuve; on a bien, thétique leurs regles universelles. Mais cela nous entrainerait
trop loin : nous nous en tiendrons exclusivement a ceux qui
de temps en temps, donné des regles pour le beau penser, mais
l'on n'a jamais encore, dans les temps passés, amené la totalité étaient particulierement versés dans la connaissance distincte.
de ces régles dans la forme d'une science a une ordonnance Nous verrons qu'ils ont été pour leur plus grande part des
esthéticiens pratiques; et nous pourrons conclure : si ceux qui
systématique; c'est pourquoi il se peut que Ie nom de notre
science soit encore inconnu a beaucoup de gens, Notre premier faisaient pour ainsi dire profession de la connaissance distincte
ont le plus souvent pensé de faqon sensible, combien davantage
paragraphe propose done en ourre diverses autres dénomina­
l'ont fait les autres, auxquels la connaissance distincte était
tions, pour le cas ou il devrait se rencontrer des lecteurs auxquels
inconnue! On a réparti les philosophes de l'Antiquité en Bar­
la premiere dénomination serait inconnue, On peut nommer
bares, Grecs et Romains. Notre histoire fera chez tous apparaitre
notre science la rhéorie des belles sciences : c'est le titre que
M. Meier a donné a l'ceuvre de ce genre qu'il a écrite. On a la vérité de notre proposition [...]
longtemps utilisé ce nom d e « b e!!es sciences» alors meme Nous devons nous hater par souci de brieveté, et en arriver
a Descartes. Qui le connait sait aussi qu'il était un esprit d'une
qu'il n'y avait dans lesdites sciences proprement rien de scien­
vivacité peu commune. Sa physique est plus belle au point de
t!6que. On peut l a n o mmer la science de notre faculté de
connaissance inférieure; ou, pour parler de fagon encore plus vue de l'esthétique qu'au point de vue de la philosophie, II
serait possible de chanter sa théorie des cubes plutot que d'en
sensible, on peut la nommer avec Bouhours « la logique sans
parler philosophiquement, Et le poeme qu'il a encore écrit
épines-'». Nous autres Allemands sommes déja familiers de
l'expression : l'art de penser avec beauté; on peut done éga­ pendant sa vieillesse en Suede aupres de la reine Christine
témoigne qu'il pouvait penser avec beauté. Les philosophes
letnent l' u t i liser. La p sychologie nous a appris que notre
comrnencerent alors a se diviser; nous nous en tiendrons aux
connaissance [Einsicht] de la cohésion des choses est pour une
plus récents. C'est maintenant Leibniz qui se présente : il fut
un grand homme a tous les points de vue, y compris parce
1. Auteur d'une Histoire de l'usne bnnsuine(1656). (N. d. T.) qu'il fut u n grand esprit esthétique. Sa Theodicéeest vérita­
2. D. Bouhours, Lu Afuniere de bien penser duns les ostsnuges d'espri t
blement belle; et quelle matiere lui fut foumie par l'histoire
(1687). (N. d. T.)

247
246
APPENDCCE
ESTHETIQUE

et toutes les Iangues qu'il possédait! Wollf et Bilfinger n'onr. simplement que le peu de marques distinctes données contient
pas moins de beauté esthétique. Qui a lu les Éclaircissernents toutes les déterminations requises pour une diEérenciation suf­
philosophiques de ce dernier saura de quel esprit il l ui a rrive fisante, et ensuite que cette notion est déja contenue en elles,
de faire preuve; il exprime dans cecee ceuvre le vceu de faire puisque toute science rend ma connaissance plus parfaite. On
mieux connaitre les regles du bel esprit et d e f a ire naine demande pourquoi l'on n'a pas écrit «science de l'acquisition
davantage d'inclination pour la connaissance sensible. Ce vceu et de l'exposition de la connaissance sensible» ; c'est sirnplement
fut l'occasion qui fit que le professeur Baumgarten écrivit la qu'on connalt la regle qui dit qu'il ne faut pas introduire sans
Dissertation sur quelques suj ets se rapportant a l'essencedtc poerne, nécessité des distinctions dans une définition. Ce serait en outre
dissertation qui Fonda la science de l'esthétique. Lorsqu'il mon­ une définition trop restreinte ct qu i v a udrait sunout p our
l'éloquence; or notre définition doit valoir aussi pour Ia musique
tra, dans sa Métaphysique, que les facultés inférieures devaient
encore etre améliorées, on en vint a se demander quel était le et la peinture. Veut-on proposer d'écrire, au lieu de «science
de l'exposition >', «science de l'expression par signes»? C'est
lieu d'une telle amélioration; et lorsqu'il proposa l'esthétique,
qui n'était toujours qu'un vceu pieux, Ie désir de la connaitre la une notion qui est déja contenue dans notre définition. Car
fit tant que le présent systeme vint au jour. au moment ou je dois exprimer par signes de belles pensées,
Bouhours, le Traité du beau de Crousaz, les Fntretcensdes il me faut de nouveau penser avec beauté pour ne pas mal
peintres et le Traité du gorct ' contiennent beaucoup de pro­ exprimer ces belles pensées.
positions générales sur le beau; mais ils n'épuisent pas le sujet.
C'est qu'il n'était pas encore possible de lui donner la forme
scientifique qui est a présent la sienne.
Nous connaissons désormais l'esthétique en tant que science ;
on doit par conséquent pouvoir cn dire tout ce que l'on dit
d'une science : elle doit se fonder sur des raisons précises. Ses
conclusions doivent bien sur etre tirées de ces raisons précises;
toutes ses déductions doivent par conséquent etre correctes
quant a leur forme et quant a l eur m atiere. C'est ce qu'il
n'était pas possible de dire tant que les regles du beau étaient
dispersées qa et la. Nous disposons également de sciences qui
ont pour objet les désirs : l'esthétique se distingue de ces sciences
en ce qu'elle est la science d'une certaine connaissance. Or on
rapporte les sciences des connaissances a la philosophie instru­
mentale ou organique; l'esthétique appartient par conséquent
elle aussi a la philosophie instrumentale : logique et philosophie
instrumentale ne devront plus désormais etre tenues pour des
termes synonymes. L'esthétique se distingue de la logique en
ce qu'elle a pour objet la connaissance sensible, la faculté de
connaissance inférieure. Peut-etre pourrait-on f aire encore
quelques objections contre notre explication ; ou p o u rrait
demander pourquoi l'on n'a pas ajouté a. notre définition «science
de la perfeetion de la connaissance sensible». Nous répondons

1. Textes de J,-J. Breitinger, publiés en 1721 et 17.'>6. (N, d. T.i

248
Table des matieres

L'i nvention de l'esthétique 7


Notice biographique et note sur l'édition,... 23

Médi tati ons phtlosophi ques sur quelques suj ets se rap­
portant a l'essence du poetne. 25

77
Métaphysique (troisiesne partie : «Psychologie u) ...
Prolégomenes. 79
Chapitre 1 : «Psychologie empirique»........„. 81

l l9
Esthéti que théori que
Prolégomenes. 121
Chapitre 1 ; «Heuristique» . 127

Appendi ce. 233


I. Deuxiemelettre philosophique..... 235
Il. Philosophie générale ($147 I) ...... 241
245
III. Cours sur l'esthétique ($ 1)„.........