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LE ROUGE ET LE NOIR, Stendhal

Texte 3 : La mort du héros (partie II chapitre 45)

[Fouqué] passait la nuit seul dans sa chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu’à sa grande surprise, il vit
entrer Mathilde. Peu d’heures auparavant, il l’avait laissée à dix lieues de Besançon. Elle avait le regard et les
yeux égarés.
— Je veux le voir, lui dit-elle.
Fouqué n’eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le
plancher ; là était enveloppé ce qui restait de Julien.
Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute
un courage surhumain. Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.
Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque
Fouqué eut la force de la regarder, elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de
Julien, et la baisait au front…

Mathilde suivit son amant jusqu’au tombeau qu’il s’était choisi. Un grand nombre de prêtres escortaient la
bière et, à l’insu de tous, seule dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l’homme qu’elle
avait tant aimé.
Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d’une des hautes montagnes du Jura, au milieu de la nuit, dans cette
petite grotte magnifiquement illuminée d’un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le service des
morts. Tous les habitants des petits villages de montagne traversés par le convoi l’avaient suivi, attirés par la
singularité de cette étrange cérémonie.
Mathilde parut au milieu d’eux en longs vêtements de deuil, et, à la fin du service, leur fit jeter plusieurs
milliers de pièces de cinq francs.
Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tête de son amant. Fouqué « faillit en
devenir fou de douleur ».
Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres sculptés à grands frais, en Italie.

Madame de Rênal « fut fidèle à sa promesse ». Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais
trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants.

Les trois deuils :

-Fouqué : simplicité, dévouement (voc douleur et folie)


-Mathilde : exaltation, ostentation (voc richesse, religion, foule, spectacle, hyperboles ; voc action et volonté)
-La grande absente sauf 3 lignes finales, sobriété : Mme de Rênal (négation et opposition (concession) voc
promesse/affection.
-Mort = apaisement, accomplissement pour le héros stendhalien ; sobriété, pudeur évocation de sa mort « Tout
se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation. »

Lecture linéaire :

Les mouvements du texte :


- Mathilde et Fouqué autour de la dépouille de Julien
- L’enterrement cérémonial
- La mort de madame de Rênal
Premier mouvement
*Deux premières phrases axées sur précisions par = caractère de Mathilde, personnage dynamique
compléments : - traverse obstacles sociaux pour Julien
-lieu : CC Lieu « dans sa chambre », s’oppose « à -déplacements (Paris-Besançon + démarches pour le
dix lieues de Besançon » (= 40 km) = éloignement sauver)
demandé par Julien pour protéger Mathilde = symbolise son déclassement ≠immobilisme milieu
-temps : PSClle temps « lorsqu’ » justifié par ≠ Fouqué, l’ami immobile (géo et social) :
analepse du CCT « Peu d’heures auparavant » = simplicité, dévouement, amitié sincère
« grande surprise » de l’arrive de Mathilde : élément
perturbateur, COD en fin de phrase
- lieu associé aussi à mise en scène : « sur une petite
table de marbre, devant elle », = adoration, =cadre spatio-temporel valorise surprise de Fouqué
associée au cérémonial des bougies et acte romanesque passionné de Mathilde
*Présence/ absence de Julien : CC Lieu « auprès du
= Julien mort, sa présence continue à nourrir les
corps de son ami… sur le plancher, là » et
préoccupations et les sentiments de ses amis, il est
métonymies ou périphrases pour signaler
toujours présent par le biais de ceux qui l’ont aimé ;
présence/absence du personnage : « de son pudeur des formes grammaticales détournées ; et il
ami …le… ce qui restait de Julien » réduit à CD emplit les dernières pages du roman.
Nom, COD pronom, PSR
*Fouqué : associé
-à la solitude, à l’amitié, à la simplicité,
-à ce qu’il fait/ ne fait pas, : phrase négative
coordonnant 2 verbes infinitifs « n’eut pas … de
parler ni de se lever ».
-à ce qu’il ressent : scène perçue par son point = premières impressions que le lecteur a de cette
de vue : verbes de perception conditionnent notre scène : soumises à celles d’un personnage
perception de l’action : quand il ne regarde pas, on secondaire, adjuvant, discret par son rôle comme par
ne voit rien, on entend comme lui, on ne découvre la son caractère : humanité, humilité…≠ Mathilde
mise en scène macabre de Mathilde qu’avec
lui : « Fouqué détourna les yeux. Il entendit …
Lorsque Fouqué eut la force de la regarder, elle… »
*Mathilde :
-on l’entend (discours direct : « je » + verbe de = verbes de volonté ou d’action associés à Mathilde
volonté, Julien juste pronom COD) dans tout l’extrait. : elle incarne l’amour de tête, de
- on la voit : rapide description : « regard et les vanité, étudié dans De l’Amour
yeux égarés » = différencie deux mots du même
champ lexical, cf. « je veux le voir », « mains = émoi et trouble physique ; qu’en est-il de ses
tremblantes », + gestes spectaculaires = succession sentiments ?
d’actions ; rôle des points de suspension soulignant
folie du geste
- son « courage surhumain » s’oppose au = répétition du nom /champ lexical = force d’âme,
manque de courage/ force de Fouqué accablé caractère espagnol, cf. Chroniques italiennes, amants
-mais on ignore sentiments profonds : passionnés qui ne craignent ni la mort ni la cruauté
modalisateur « sans doute », comme si on
interprétait de l’extérieur ; incursion dans sa tête = Mathilde obéit à son code de conduite, accomplit
mais « souvenir de Boniface de la Mole » plus que son fantasme personnel qui précédait l’amour de
sentiment personnel Julien (cf. son deuil)
- mise en scène d’un autel profane : et la
= solennité qui annonce la cérémonie funèbre
baisait» « la tête de Julien valorisée, éléments quasi
= Mathilde trop théâtrale pour être sincère ? Grand
religieux : « plusieurs bougies », « sur une petite contraste entre Fouqué et elle.
table de marbre », baiser « au front »
Deuxième mouvement
*On retrouve l’importance des CC Lieu : cadre de
l’action ≠ mise en scène par Mathilde, cérémonie
-Lieu : « hautes montagnes du Jura…petits villages = connotations de ce lieu, Verrières : détesté mais ici
de montagne » : superlatif relatif de l’adjectif « le dépassé : en hauteur, attaché au bonheur et à
point le plus élevé » ; « cette petite grotte…cette l’aspiration épurée de Julien
grotte sauvage », adjectif démonstratif x2 lié au Contraste entre simplicité du lieu et la scène des
choix de Julien funérailles
-Place de Mathilde :
-« dans sa voiture drapée » = aristocrate en
grand deuil, véhicule + tissu = cf. voitures aux armes des filles Goriot… signe de
-« au milieu de la foule » : encore, tissu par son rang, drap signe ostentatoire de deuil comme
son vêtement : Mathilde même brisée de chagrin
complément : « en longs vêtements de deuil »
reste spectaculaire, ostentatoire, dans l’apparence
-et en sujet, en tête de 2 paragraphes
(comme luxe)
-Place de la tête de Julien :
-dans lieu clos de la voiture où elle est « seule »
(comme Fouqué dans la chambre),
-avec « sur ses genoux », tête de Julien associée
à la passion amoureuse : PS Relative au plus-que-
parfait + hyperbole « tant aimé » + « tête »
(synecdoque au sens propre) COD = objet aimé :
érotisme macabre (champ lexical de l’amour)
* Champ lexical du deuil : cérémonie…
*Mais associé au luxe : on note l’importance du
champ lexical
- du luxueux (richesses) : « plusieurs milliers de
pièces de cinq francs. » puis « marbres » (écho de la = place ironique de l’argent (Julien payé environ 500
table-autel) pluriel + adjectif épithète lui-même / par Rênal)
complété : « sculptés à grand frais » + CC Lieu « en =Complexité, apparat, manque de simplicité
Italie »
- voire de l’ostentatoire « la singularité de cette =contresens de Mathilde, affectation grandiloquente
étrange cérémonie » : ce GN (CdNom, adjectif à l’inverse de la mort de Julien « Tout se passa
épithète) en souligne caractère incongru, décalé, qui simplement, convenablement, et de sa part sans
pourrait être risible voire indécent aucune affectation. »
- du visible : « attirés par » =Besoin de présence, du regard d’autrui ; ironie,
-présence de la foule : « Un grand nombre de Julien inadapté à sa société est enterré en présence
prêtres / vingt prêtres » (ils sont payés pour la des 3 ordres de la société : Aristocratie, Clergé (où il
cérémonie) ; « Tous les habitants » = villages, a vainement cherché sa place dans l’un par l’autre)
et Peuple (d’où il a voulu sortir)
peuple
= détails chiffrés : c’est le comportement même de
-hyperboles ? adjectifs numéraux cardinaux
Mathilde qui est hyperbolique !
« milliers » « cinq » « vingt »
*Champ lexical de la lumière (opposé à scène
nocturne « au milieu de la nuit »
:« magnifiquement illuminée d’un nombre infini de
cierges »
-cierges = accessoire religieux coûteux
-démultipliant bougies de la chambre
- hyperbole : GN avec adjectif « infini »,
-adverbe soutenu par assonance en i/
allitération m n f
-cierges CdNom « nombre » : 2 ° occurrence, cf.
« grand nombre de prêtres »
-valorisation en fin de phrase du nom « cierge » Autant de procédés de mise en valeur
* Là encore Mathilde agit : = aristocrate, femme de pouvoir
-verbes d’action directes /indirectes : donne = passion, ostentation, orgueil
ordres et argent ;
-verbe passé simple = apparition :« elle parut »
ou volontaire : « voulut… de ses propres mains »
*Opposition, encore Fouqué :
- si les deux se retrouvent unis par solitude
« seule avec Fouqué », (= 3° emploi de l’adjectif = même solitude réunissant enfin les deux amis de
seul dans le texte), après excès de cette cérémonie, Julien, mais pour souligner différence de réactions, /
elle continue sur le même mode excessif ≠ Fouqué d’univers de référence (amitié simple et dévouée de
-sentiments soutenus par sonorités F i d i R / F l’homme du peuple ≠ excès de l’aristocrate
ou dd ou R : quasiment poétique, lyrique : à la folie passionnée…et assez riche/puissante pour pouvoir
de Mathilde s’oppose la vraie douleur sobre de accomplir tous ses caprices)
Fouqué : « faillit en devenir fou de douleur ».
Troisième mouvement
*Là, aucun élément de cadre spatial : moins = aucune allusion explicite à Julien, ni à l’amour ;
circonstancié, pas spectaculaire, dans le secret de tout est implicite ; art de l’ellipse et du sous-entendu
son intimité familiale juste signalée par le COD extrême pudeur s’opposant à l’ostentation de
« ses enfants » Mathilde
Par contre CCT en incise entre virgules, retarde = héroïne de roman idéaliste sentimental qui meurt
verbe : « trois jours après Julien » essentiel : de chagrin, à opposer au réalisme de la mort
rapidité extrême de son agonie = d’Emma, de Nana…
* Madame de Rênal / Elle… elle :
- sujet en début des 3 phrases scellant son destin = destin des deux personnages intimement liés,
lié à celui de Julien : « Julien, elle » = les deux véritable couple de passion, de cœur et d’âme du
personnages ne sont séparés que par une virgule ; roman
-de plus à ce stade seul Julien est mort, mais
verbe « mourut » associé à « elle » sujet = pathétique sobre, discret mais très efficace
*Forme syntaxique sobre :
- une phrase indépendante courte + deux
indépendantes brèves simplement juxtaposées point- = sobriété de la construction syntaxique
virgule « ; » + coordonnées « mais » = rapport de
concession :
- négation avec adverbe à forme insistante
=cf. en prison Julien lui avait fait promettre de ne
« ne… en aucune manière » portant sur verbe de
pas se suicider. (+ convictions religieuses profondes)
volonté ; « Elle ne chercha en aucune manière à
Elle le respecte et le comprend mieux que la
attenter à sa vie ; mais », point-virgule + spectaculaire Mathilde !
conjonction de coordination valorise la reprise du
champ lexical de la mort, non choisie mais subie =cf. élément constitutif du caractère de Mme de
*champ lexical sobre : Rênal (amour inconditionnel pour ses enfants, et
- honneur (fidélité) : valorisé par jeu sonore motif de la rencontre avec Julien (précepteur), des
« fut fidèle à sa promesse » premiers émois de Mme de R pour lui (il est gentil
-affection (pour ses enfants, et non pour son avec les enfants, s’en fait aimer et les aime…plus
amant) : associe les deux actions : « en que leur propre père), et même de l’amour quasi
embrassant » gérondif et « mourut » au passé maternel qui l’unit à Julien ; cf. julien lui a confié la
simple ; « ses enfants » valorisé par adjectif garde de son fils, sachant Mathilde incapable de
possessif dernier mot du roman. l’élever correctement…

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