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PHOTOGRAPHIE AÉRIENNE ET CARTOGRAPHIE

DES STRUCTURES AGRAIRES

Jean-Paul GILG
Maître assistant de géographie
Ecole Pratique des Hautes Etudes

INTRODUCTION AU TEXTE DE J.P. GILG Peu d’éléments de réflexion existent dans ce domaine,
hormis l’intéressant travail réalisé par la C.F.T. sur
Cet exposé, préparé à l’intention des «Journées », ne put l’extension des défrichements dans le sud de la Côte
toutefois être prononcé, son auteur n’ayant finalement pu se d’ivoire.
rendre à Abidjan. 11n’est donc suivi d’aucune discussion.

Les photographies aériennes autorisent une carto- 1. Un bilan des travaux accomplis
graphie précise de tous les faits visibles dans le paysage :
l’utilisation du sol, la morphologie agraire et, dans la Les cartes agraires régionales établies à partir de
mesure où leur signification peut être déduite de photographies aériennes se laissent classer en deux
l’analyse d’une image, de certains aspects du système grandes catégories (en ce qui concerne l’Afrique noire
foncier. Cependant la préparation de telles cartes du moins). Les unes représentent les faits dans leur
supposent que deux conditions soient remplies : site et leur surface exacts, les autres expriment des
que soient corrigées les déformations de l’image et rapports ou des données qualitatives renvoyant au
que soient établies les correspondances entre les faits cadre couvert par un cliché. Le premier type relève de
visibles sur le terrain et leur image photographique. la cartographie classique, le second tient compte,
Cet exposé ne traitera pas de ces deux aspects. dans une certaine mesure, de considérations propres
Il ne dressera pas non plus un inventaire des travaux à la photo-interprétation.
de cartographie thématique menés à partir des couver-
tures aériennes. Il se propose, après une rapide mise au a. La cartographie classique
point, de formuler les problèmes de méthode et de
dégager certaines orientations nouvelles. Cela, en De ce genre de cartes agraires les exemples foison-
ayant toujours à l’esprit la double application de la nent. Leur qualité dépend essentiellement de l’échelle
photographie aérienne. Celle-ci est un document des cartes et de l’échelle des photographies utilisées
d’investigation privilégié là où font défaut d’autres pour les établir. Les documents que voici en sont de
sources d’informations ; et elle est autant un moyen bonnes illustrations :
de mener rapidement à bien une recherche que de - la carte du Nord-Dahomey, dressée à partir de
généraliser des faits connus. clichés à 1/50 000, délimite les grandes catégories
Les problèmes liés à la comparaison de séries chro- d’utilisation du sol, sans établir de distinction entre
nologiques sont volontairement passés sous silence. cultures et jachères ;

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-*--- -A‘h.- w-m_
* -.

,' -3 Fig.. 1 - Trois exemples de cartographie classique.


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1. '- --- (extraits d'originaux en couleurs).
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- la carte du Nord-Cameroun (région de Yagoua); C’est ainsi. qu’a procédé G. REMY pour dresser la
préparée à l’aide de clichés à grande échelle, apporte carte du taux d’occupation du s.01de la Haute-Volta.
beaucoup plus de précisions : les rizières notamment De la même manière J. LETARTRE a préparé, pour la
sont bien localisées ainsi que les zones de culture de moitié orientale du Tchad, un jeu de cartes relatives
décrue ; au degré d’utilisation du sol et à des faits agraires
- la carte de l’île de Ré est, en un sens, parfaite simples (des éléments permanents comme le parc,
quant aux faits d’utilisation du sol : les grandes formes ainsi que des traits de la, morphologie agraire, telles
sont reconnues et leurs subdivisions cartographiées les soles-coton). Partant de cette série de cartes ana-
avec précision ; l’habitat aussi est fidèlement repré- lytiques J. LETARTRE et J. BERTIN ont réalisé une carte
senté, comme le sont les divers types de marais. Une plus synthétique qui ne reflète cependant pas entière-
telle carte autorise même une analyse relativement fine ment l’organisation agraire.
au niveau des terroirs villageois.
L’intérêt principal de cette méthode réside dans la
Dans la même catégorie se rangent les cartes éta- possibilité de représenter globalement sur la surface
blies par les chercheurs et services anglais, notamment couverte par un cliché, un système agricole, une orga-
celles de la Gambie. nisation agraire, une structure agraire. Mais c’est
Toutes ces cartes sont préparées à partir de mosaï- également une difficulté, car il est délicat de généraliser
ques, ou, plus souvent, de photographies maquillées dans son intégralité la structure agraire observée au
(elles sont examinées au stéréoscope, et les limites niveau d’un terroir. La comparaison et la superposi-
y sont tracées à l’aide de crayons gras). Le dessin se tion des cartes analytiques donnent, certes, des résnl-
fait généralement sur calque à l’échelle des clichés tats fort intéressants, mais elles soulèvent bien des
(on y reporte d’abord les infrastructures et les élé- difficultés au stade des indispensables regroupements
ments permanents du paysage, puis les faits d’utili- auxquels il faut procéder et en ce qui concerne la
sation du sol). La maquette est ensuite réduite photo- terminologie. C’est pourquoi, en tenant compte de
graphiquement, et on la fait coïncider au mieux avec l’expérience de J. LETARTRE, j’ai opté pour une métho-
les cartes topographiques existantes. de comportant traitement de l’information avant la
Ces cartes, dans la mesure où elles atteignent la cartographie.
finesse et la précision de celle de l’île de Ré, se suffisent La démarche mise au point part d’une confrontation
à elles-mêmes. Elles rendent en effet compte du degré de la définition de la structure agraire (utilisation du
d’occupation du sol, des affectations culturales, des sol, aménagement, organisation de l’espace, système
rapports entre celles-ci et l’habitat ou le milieu naturel. foncier, etc.) avec les possibilités qu’offre la photo-
Elles autorisent aussi toute une série de mesures. graphie aérienne (paysage global analysable dans ses
Cependant, mêmes si ces cartes révèlent l’organisa- trois dimensions, examen possible dans le détail de
tion d’ensemble d’un paysage, elles restent bien incom- toutes les composantes du paysage : types de champs
plètes. En effet. étant donné l’échelle de publication, et de cultures, éléments permanents, etc.). La recherche
on est toujours amené à procéder à des regroupements est ensuite conduite en deux temps. Le premier fait
et des objets ponctuels ne peuvent être représentés, essentiellement appel à la photographie aérienne et
en tant que tels. Aussi est-il compréhensible que le vise à une cartographie de tous les faits de paysage
parcellement, par exemple, figure rarement sur de et à la délimitation de secteurs homogénes. Le second
telles cartes. recourt à d’autres moyens d’investigation, en particu-
Limitées aux faits visibles dans le paysage, et parti- lier aux sondages (variables régionalisées) pour étudier
culièrement à l’utilisation du sol, ces cartes ne peuvent les aspects économiques et sociaux, mais doit aussi
prétendre donner une vision globale de la structure utiliser les photographies pour extrapoler les résultats
agraire d’une région. des enquêtes ponctuelles. Seule la première partie ‘de
cette recherche est achevée. La succession des opéra-
b. Séries analytiques et cartes de synthèse tions a été la suivante : premier examen de la couver-
ture aérienne, choix et analyse préliminaire d’un
Lorsque la région étudié est vaste, il devient diffi- échantillon ; contrôle sur le terrain et interprétation
cile de représenter chaque fait «in situ ». Il est alors définitive de l’échantillon ; élaboration d’une classi-
plus commode de prendre la surface couverte par un fication des faits agraires, qui a servi au dépouil-
cliché comme cadre de référence ou de report et d’y lement de toutes les photographies ; préparation des
représenter les faits inventoriés par des rapports cartes analytiques (une carte par fait, simple ou
(le pourcentage de terres cultivées par exemple). complexe). Simultanément l’échantillon a fait l’objet

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d’un traitement qui m’a permis de définir globalement Hinvi (23 villages) sont riches de promesses. A ce
les systèmes agricoles du Tchad occidental. Leurs niveau on peut faire intervenir des informations non
caractères étant connus, il suffisait ensuite de reprendre visibles dans le paysage, mais faciles à recueillir
les fiches de dépouillement des clichés pour les carto- (population par exemple) et de pousser plus avant
graphier. Cette carte de synthèse donne en définitive l’investigation et la cartographie de synthèse. Certains
une appréciation globale du système agricole (aspects chiffres et rapports acquièrent alors une signification
techniques et géographiques) ; la recherche en cours bien plus grande.
(deuxième étape) en donnera une signification socio- Les limites des terroirs étant connues, il devient
logique et économique. possible, à l’aide des photographies aériennes, de
cartographier systématiquement tous les faits agraires,
en tenant compte du facteur humain, selon des métho-
2. Quelques orientations nouvelles des et des principes connus de tous.
Des essais sont en cours, sur des zones témoins
La plupart des cartes relatives à l’Afrique Noire du Tchad. Ils doivent me permettre d’étudier dans le
n’expriment qu’une partie d’une structure agraire. détail certains problèmes géographiques : système
En particulier, font rarement l’objet d’une représenta- agraire et densité de population, occupation du sol
tion cartographique systématique : la morphologie et conditions naturelles, formes de transition d’une
agraire, les éléments permanents du paysage, la structure à une autre.
dynamique de l’occupation du sol (cela, bien entendu,
au niveau régional, car toutes les monographies de
terroirs s’attachent à une représentation minutieuse 3. Problèmes de méthode
de ces faits). Pourtant, quant à ces composantes du
paysage, les photographies aériennes fournissent
une information sinon exhaustive, du moins im- a. Photo-interprétation et sondages
portante. Les photographies aériennes, judicieusement em-
L’expérience montre que des données économiques ployées et contrôlées sur le terrain, permettent à un
ou sociales sont souvent en rapport avec la morpholo- chercheur de dégager des structures agraires et écono-
gie agraire. Il faut donc envisager - cela se fait déjà miques et d’établir des cartes précises relatives aux
en France - d’établir, parallèlement aux cartes d’utili- faits observés. Mais ce moyen d’investigation ne peut,
sation du sol, des cartes figurant le parcellement et le à lui seul, aboutir à une étude globale des structures
parcellaire (dimension, forme et délimitation des agraires au niveau régional. Des enquêtes complémen-
parcelles ; distribution et modes de groupement des taires s’imposent, qui doivent notamment porter sur
champs ; continuité et discontinuité dans l’occupation l’exploitation, la propriété, la production, les rende-
du sol). Il convient d’y ajouter une autre carte qui ments,les échanges. Des études par sondage apportent
traitera, elle, des éléments permanents du paysage sur ces points des renseignements appréciables. L’exem-
(habitat, parc, etc.). On aurait ainsi un jeu de cartes ple de la région de Hinvi, étudiée par VALLET, le montre :
analytiques pouvant faire l’objet d’un traitement en l’inventaire agricole par photographies aboutit à une
vue d’une représentation globale du paysage agraire. connaissance complète des superficies cultivées et de
La cartographie des structures agraires doit tenir leurs affectations, du taux d’occupation du sol (sur
compte d’une part de l’homme, c’est-à-dire de la des surfaces données et par terroirs) ; l’enquête
communauté rurale, d’autre part de l’espace. En statistique par sondage précise la taille des exploita-
d’autres termes, la représentation des faits agraires tions et des propriétés ainsi que leur composition et
devrait se faire au niveau du terroir et non pas dans leurs ressources. Pour pouvoir cartographier et géné-
le cadre défini par une photographie aérienne. La raliser ces observations, il faut rechercher les corres-
tâche se trouve ainsi singulièrement compliquée, pondances existant entre certaines de ces données
car il faut, au préalable, délimiter les terroirs villa- et des faits de paysage.
geois (ou les petites zones rurales) ce qui suppose, La photographie aérienne peut et doit également
partout oh il y a imbrication de terroirs, un parcours du servir de base à ces sondages. Des clichés se dégagent
terrain. nettement les différents types d’organisation de l’espace
Une telle démarche semble cependant particulière- et d’exploitation du sol ; ils peuvent définir des zones
ment intéressante. Les essais, certes timides et limités, homogènes qui seront assimilées à des strates de
réalisés par J. VALLET pour le périmètre du grand sondage où l’on choisira soit un ensemble de vihages

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LEGENDE
Nulle Insignifiante moins de 6 %
Intensité d’occupation

de 6.SI25 % de 25 à 50 % plus de 50 %

Fig. 2 - Occupation du sol en Haute-Volta (extrait)


Carte établie d'après les missions photographiques aériennes I&N.
G. .REMY, ORSTOM.
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ou de terroirs. soit des entités humaines restreintes Les modes de contrôle sont nombreux : points de
pour étudier les faits non visibles dans le paysage. sondage, coupes et quadrillage, et méthode des clés
Au Tchad, par exemple, après avoir délimité les sont connus et utiles. Cependant, pour tous ceux qui
zones homogènes quant au système agricole, je vais s’intéressent aux hommes et à l’espace, la meilleure
réaliser une enquête par sondage pour mieux cerner unité de sondage est le village et son terroir, ou une
l’exploitation agricole et ses ressources. fraction de celui-ci. C’est à ce niveau que l’organisation
b. Conception de l’étude de l’espace et les formes d’exploitation du sol s’analy-
sent d’abord. Les cartes régionales nous en montrent
En gros, deux phases sont à distinguer. La première ensuite les variations.
est principalement conduite à l’aide des photographies II convient, cela va de soi, de compléter cette analyse
aériennes. Elle vise à localiser avec précision les unités par des observations plus rapides sur l’ensemble de
naturelles, la population, les formes d’occupation du la région : alors coupes et quadrillages s’imposent.
sol et de recueillir les données statistiques indépen-
dantes des déclarations des cultivateurs. Elle débouche d. Les changements d’échelle
normalement sur la délimitation de secteurs présentant L’établissement d’une carte régionale passe toujours
une certaine homogénéité par leur contenu et leur par l’élaboration d’une légende : nomenclature
articulation. complète des faits agraires, simples ou complexes,
Pour analyser dans le détail le paysage de chaque visibles dans le paysage ou déductibles des photogra-
zone et pour le comprendre, des enquêtes par sondage phies. Cette légende est généralement dressée à partir
et des études complémentaires sur le terrain s’impo- d’un nombre limité de clichés (ou terroirs), examinés
sent : elles constituent la seconde phase d’une étude de manière approfondie et contrôlés au sol.
agraire régionale. On s’attache alors à compléter Pour que’ par la suite, la généralisation des obser-
les renseignements fournis par les photographies et à vations faites sur cet échantillon à l’ensemble de la
inventorier tout ce qui n’est pas visible dans le paysage. région soit possible, il faut que les unités sélectionnées
soient représentatives. Il importe donc de les choisir
c. Les contrôles de terrain
en tenant compte de tous les facteurs. Mais il est
A l’échelle de la région, il convient de leur accorder également souhaitable que le choix se fasse uniquement
un soin particulier. Des observations terrestres dépen- à partir de critères photographiques : c’est à ce prix
dent, en effet, toutes les interpolations et extrapola- seulement que les enquêtes sur le terrain et la généra-
tions que l’on pourra opérer par la suite pour carto- lisation se feront avec rigueur et efficacité.
graphier intégralement la région. L’échantillon lui-même doit être réparti de façon
Les premières enquêtes au sol doivent se fixer trois homogène sur la région étudiée. Quant à son choix,
objectifs : il ne peut être que raisonné, sinon apparaissent des
- établir les correspondances entre les images et les
oublis ou des clichés vides de cultures et de villages.
faits visibles sur le terrain et préparer les clés d’inter- Voici, brièvement exposés quelques aspects relatifs
prétation devant autoriser l’exploitation de toute la aux études agraires à partir des photographies aérien-
couverture aérienne ; nes. Bien des problèmes n’ont pas été évoqués, en
- effectuer des séries de mesures pour corriger
particulier les techniques et les méthodes de mesures.
éventuellement les estimations faites sur les clichés Les limites à l’emploi des clichés aériens n’ont pas été
au moyen de grilles ou de transects : précisées ; elles sont bien connues. Quelques idées
- recueillir les informations relatives au système
enfin ont simplement été formulées, mais non déve-
agraire et au régime foncier. loppées. Elles peuvent faire l’objet de la discussion.
Les travaux au sol ne doivent pas être, selon l’ex- Celle-ci devrait aussi porter sur :
pression de J. HURAULT, un simple passage : « ils - la perception globale et la cartographie synthé-
doivent conduire à une connaissance personnelle
tique des structures agraires : c’est un domaine où
du pays sans laquelle l’interprétation des photogra-
phies aériennes est en grande partie illusoire ». Ils la photographie est un document essentiel ;
- le terroir villageois en tant que cadre de repré-
doivent être les fondements de toutes les enquêtes
précises à mener au niveau de chaque zone homogène. sentation des faits ;
- la recherche d’indicateurs économiques et so-
Dès ce stade il est recommandé, notamment par J.
ciaux sur les photographies aériennes : elle est indis-
HTJRAULT, de réaliser des levés agricoles, indispensa-
pensable à la généralisation des données agraires
bles pour connaître les surfaces effectivement cultivées
non visibles dans le paysage.
et le système agricole, et susceptibles de mieux orienter
les enquêtes socio-économiques ultérieures. Mamscrit reçu au SCD le 24 février 1972

Cah. O.R.S.T.O.M., sér. Sci. Hum, vol. IX, no 2, 1972 : 185-190.

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