Vous êtes sur la page 1sur 127

AVANT-PROPOS

P r. M o h a m e d E L M O U E F FA K
Directeur Général du Groupe IS CAE

Depuis deux années, une de nos Nous mettons aussi en place une
priorités est de structurer et de politique d’appui à la mobilité au
conforter la recherche au sein du service de la recherche par la
Groupe Iscae. Notre action passe prise en charge totale des frais de
par la création de laboratoires de participation et de déplacement
recherche, l’accompagnement des de nos chercheurs qui publient ou
chercheurs, le soutien à des mani- communiquent à l’intérieur ou à
festations scientifiques nationales l’extérieur du Maroc.
et internationales et le partage et Le Groupe édite aussi des ouvra-
la valorisation de l’information ges scientifiques publiés par nos
scientifique. enseignants- chercheurs. Durant
La structuration de notre centre ces deux années, 10 ouvrages ont
de recherche CERGI (Centre été édités. Le partage des ressour-
d’Etudes et de Recherche en ces passe aussi par la diffusion de
Gestion) en 3 laboratoires don- cette revue dont vous tenez en
nera plus de lisibilité à nos docto- main le deuxième numéro qui
rants et chercheurs quand à nos j’espère comblera vos attentes.
domaines de prédilection en Ainsi cette politique globale est en
recherche. train de positionner notre établis-
Ces laboratoires sont en train de sement parmi les meilleurs en
se structurer en équipes de recherche de gestion au Maroc.
recherche pour affiner les axes Nous espérons que les chercheurs
prioritaires et de spécialisation du marocains trouvent dans cette
CERGI. revue un support d’encourage-
Notre groupe favorise la mise en ment pour valoriser leurs recher-
place de projets de coopération ches ■
scientifique internationale de
recherche et de formation. Le col-
loque international qui se tiendra
au mois de Mars 2014 avec le
Groupe Esc Dijon, est la première
manifestation de cette politique.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 1


EDITORIAL
P r. F o u a d M A C H R O U H

Ce deuxième numéro de la Revue Utilisation des facteurs de contin-


Marocaine des Sciences de gence des organisations du réseau,
Management consacre une place Monsieur Belalia s’intéresse, quant à
importante à l’entreprise marocaine et lui à la première phase qui s’impose à
à son environnement. Deux points l’analyse de chaque réseau d’entrepri-
essentiels en constituent le fil conduc- ses avant l’étude des comportements
teur : des engagements et des défis. et pratiques des entreprises au sein
D’abord, des engagements. Force est du réseau. Il conclut par une identifi-
de remarquer, en effet, qu’au-delà des cation des facteurs de contingence
questions classiques, mais toujours significatifs et une mise en lumière
cruciales, de compétitivité et de ren- de leur contribution pour expliquer
tabilité, le contexte actuel pose une les pratiques des entreprises du
série d’engagements nouveaux pour réseau.
l’entreprise marocaine. Monsieur Par ailleurs, depuis la signature de
El Malki nous propose, à cet effet, un l’accord de Kyoto, l’innovation finan-
article qui traite des engagements cière a pris un nouveau souffle en
sociétaux de l’entreprise marocaine. associant, notamment, environne-
Il met tout particulièrement l’accent ment et financement des investisse-
sur le passage d’une approche basée ments les moins polluants. L’article
sur la théorie des actionnaires à une de Monsieur Boutti et al a le mérite
approche basée sur la théorie des par- de nous éclairer sur les enjeux de la
ties prenantes. finance Carbone et la place qu’occupe
Ensuite, des défis. Il va sans dire que l’environnement dans les préoccupa-
les défis auxquels fait face l’entre- tions des entreprises.
prise marocaine sont divers et com- Enfin, dans un contexte économique
plexes. Un de ces défis est l’adoption marqué par une crise profonde, on
des méthodes de management et assiste de plus en plus à une sorte de
d’analyse les plus sophistiquées telle remise en cause du modèle actuel
que la méthode Activity Based de la finance universelle. Plusieurs
Costing. Or, comme le démontre l’ar- travaux scientifiques tentent
ticle de Mrs Elhamma et Moalla, si aujourd’hui de trouver de réelles
cette méthode a fait la preuve de son solutions pour corriger
efficacité dans plusieurs pays déve- les dysfonctionnements d’un modèle
loppés, le recours à celle-ci par les qui a peut être atteint ses limites.
entreprises marocaines reste assez L’article de El Farissi, qui fait l’objet
faible. Les résultats de l’étude sont du Focus de la présente édition, par-
assez catégoriques : le taux d’adop- ticipe à cet effort en mettant en exer-
tion par les entreprises marocaines gue les convergences et les divergen-
ne dépasse guère les 12,9% du total ces des pratiques de la finance islami-
des utilisations. que et de la finance universelle ■
Dans un article intitulé, analyse des-
criptive des réseaux d’entreprises :

2 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


SOMMAIRE

FOCUS
Finance islamique vs finance moderne :
Réflexions sur quelques éléments de convergence
et de divergence ........................................................................................ 5
Inass EL FARISSI

DOSSIER
Quel engagement sociétal pour les entreprises marocaines ................. 18
Tarik EL MALKI

Analyse descriptive des réseaux d’entreprises :


Utilisation des facteurs de contingence des organisations du réseau .. 36
Abdelmounim BELALIA

Influence de la taille, la stratégie et la structure organisationnelle


sur l’adoption de la comptabilité par activités au Maroc....................... 45
Azzouz ELHAMMA, Hanen MOALLA

L’adoption de la finance carbone : les approches soutenables de


la réduction des émissions CO2 dans les organisations........................ 70
R. BOUTTI, F. RODHAIN, I. BOURDON, A. EL AMRI

La consolidation des comptes


Cadre général et difficultés techniques ............................................... 103
Samir ERRABIH

Directeur de la publication : Mohamed EL MOUEFFAK - Rédacteur en Chef : Mohamed SABAR


Comité de lecture : Adil BAMI, Abdelmounim BELALIA, Abdelhaye BENABDELHADI,
Fouad BENSEDDIK, Mohamed BOUMESMAR, Fawzi BRITEL, Karim CHARAF, Dounia DAHAB,
Fadel DRISSI, Bachir EL BOUHALI, Inass EL FARISSI, Younes LAHRICHI, Fouad MACHROUH,
Tarik EL MALKI, Siham MEKNASSI, Mohamed SABAR, Jaâfar SKALLI, Ouafaa ZAIM.
Responsable Communication : Samira ALAOUI
Secretaire de la rédaction : Leïla EL MOUALIJ
Diffusion auprès des partenaires : Lamia MAKROUM
Réalisation : Ouragan Communication
Distribution : SOCHEPRESS
Dépôt légal 2012/PE0088 / ISBN 2028/8840

GROUPE ISCAE : Km 9,500, Route de Nouasseur - B.P. 8114 Oasis- Casablanca - Maroc
Tél. : (+212) 05 22 33 54 82 à 87 - Fax : (+212) 05 22 33 54 96
Site web : www.groupeiscae.ma

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 3


BULLETIN D’ABONNEMENT
FOCUS

Finance islamique versus finance moderne :


Réflexions sur quelques éléments de
convergence et de divergence
Résumé. La finance islamique moderne paraît sous la nécessité de développement
des décisions financières islamiques de long terme : l’investissement et le finance-
ment sous le respect de la loi coranique. Entre 1956 et 1963, Gordon et Shapiro
proposaient leur modèle d’évaluation par les dividendes, et Modigliani, Miller,
Markowitz et Sharpe considéraient, dans leur contexte d’analyse, la présence de
l’actif sans risque. Ces travaux ont marqué la genèse d’une finance moderne
conventionnelle. Au sein de cette même petite fourchette de temps, en se référant à
l’esprit coranique, les communautés musulmanes Malaisiennes et Égyptiennes ont
emprunté une voie islamique moderne tout aussi pensée que pratiquée. Les bases
de la finance islamique sont d’abord explicitées aussi bien aux niveaux micro que
macroéconomiques. Notre analyse montre ensuite que les instruments islamiques
Inass
d’investissement et de financement sont suffisamment convergents avec les instru-
EL FARISSI
Eneignant- ments de la finance moderne conventionnelle. Enfin, l’exclusion de la Riba, la
Chercheur au rentabilité prédéterminée, l’inégalité des contrats, les instruments dérivés et les
Groupe ISCAE investissements dans les secteurs illicites conditionne un modèle de développement
homogène.
Najib
IBN ABDELJALIL
Professeur de
l’Enseignement Abstract. The modern Islamic finance appears under the necessity to developing
Supérieur à
l’Université the Islamic long run financial decisions: capital budgeting and financing with the
Hassan II - ultimate respect of the Koranic Law. Between 1658 and 1963, Gordon and Shapiro
Casablanca proposed the Discounting cash flows approach, and Modigliani et Miller, Markowitz
and Sharpe where agree about the presence of the riskless interest rate in the
economy. These seminal works have marked the occurrence of the modern conven-
tional finance. Following the Koranic spirit, at exactly the same time, the Muslim
community of Malaysia and Egypt have attempted to adopt an Islamic financial
approach both conceptually and in terms of practice. The foundations of Islamic
finance are first explicated for a micro and macroeconomic levels. We analyse then
the Islamic instruments of capital
budgeting and financing, showing that they are in accordance with the
conventional theory and practice of conventional modern finance. Finally, we limit
the conditions for an integrated development model in the exclusion of the Riba,
the predetermined return, the iniquity in the contracts, the derivative assets, and
the investment in illicit sectors.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 5


FOCUS

La finance islamique moderne plus que 50% (Samdani (2006)). La


remonte aux expériences de la part de marché atteint 17% dans une
Malaisie dès 1956 et de l’Egypte en dizaine de pays. La reconnaissance de
1963. L’objectif poursuivi était la la finance islamique moderne varie
réduction de l’exclusion bancaire et le d’un pays à un autre : de l’autorisa-
développement des populations défa- tion faite aux banques conventionnel-
vorisées dans le respect de la loi cora- les à ouvrir des guichets islamiques,
nique. Il s’agissait de collecter l’épar- jusqu’à l’adoption de systèmes entière-
gne et d’orienter cette ressource vers ment islamiques (Iran, Soudan), en
des projets d’investissement. Mais passant par la tentative de conciliation
c’est au cours des années 1980-1990 entre banques islamiques et banques
que cette finance a connu une crois- conventionnelles, ou l’introduction
sance notable, en s’internationalisant d’indices pour référencer le marché
et en développant des produits à desti- des instruments islamiques (États-
nation de nouveaux investisseurs. Unis). Plus récemment, les instru-
L’offre de fonds disponibles a bénéficié, ments islamiques se sont développés
pendant les années 2000, d’amples vers l’assurance et la réassurance, les
rapatriements de capitaux musulmans prêts consortiaux, les plans d’épargne
et d’un taux d’épargne qui ne cessait collective et d’autres produits de ges-
d’augmenter dans les pays du Moyen- tion de portefeuille et de patrimoine.
Orient grâce aux revenus tirés des Un système d’assurance spécifique
exportations du pétrole. La finance (Takaful) a été mis en place et offre des
islamique a, depuis, réalisé une crois- placements de fonds sous forme de
sance annuelle moyenne de 10 à 15%. contrats d’assurance-vie. Les clients
Dans les pays membres du Conseil de versent des fonds dans le cadre de
Coopération du Golfe, plus de 15% des sociétés d’investissement à capital
instruments financiers seraient issus variable qui sont placés dans des por-
de la finance islamique. En termes tefeuilles diversifiés de fonds islami-
relatif, les instruments islamiques ques. Les établissements islamiques
représentent selon les statistiques de sont ainsi passés d’un objectif général
fin 2012 moins de 1% du total des ins- d’affiliation des populations non
truments bancaires mondiaux. Ce encore bancarisées à un objectif de
sont plus les individus que les entre- maximisation de la rentabilité sous la
prises qui manifestent un attrait pour contrainte de la légitimité.
les produits islamiques. En raison
d’un coût de refinancement faible, les L’organisation de notre article est
banques islamiques (plus que 300 en comme suit. Nous exposons les prin-
2012) dégagent un rendement élevé cipes philosophiques de la finance
des capitaux levés. L’extension de ce islamique moderne, son approche
modèle financier est continue : de nou- historico-sociétale, le rôle de l’indi-
velles banques s’installent sur la base vidu vs le collectif. Nous distinguons
de nouveaux instruments, des ban- les points de convergence et de diver-
ques existantes ouvrent des guichets gence des finances modernes islami-
islamiques et donnent naissance à des que et conventionnelle. Nous condi-
filiales ad hoc, les fonds d’investisse-
tionnons enfin un modèle homogène
ments islamiques connaissent un
des deux finances.
rythme annuel de développement de

6 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


FOCUS

1. Les soubassements L’interdiction de l’usure et de l’intérêt


(Riba). Deux types d’usure sont à dis-
de la finance islamique tinguer. L’usure de surplus est l’aug-
mentation de prix qui intervient lors
Les principaux fondements du sys- de l’échange d’une monnaie contre
tème financier islamique sont l’allo- une autre, ou d’un comestible contre
cation optimale des ressources, un autre. L’usure à terme est une aug-
l’équilibre en termes de justice mentation subie par le débiteur qui a
sociale, la libre circulation des biens besoin de l’octroi ou de la proroga-
et des richesses, l’équité, la transpa- tion d’un terme. La finance islamique
rence et le strict consentement entre interdit l’usure pour sa violation du
co-contractants, avec comme sous- principe fondamental de l’entraide.
jacent la coopération entre les parte- De manière générale, les échanges
naires dans un cadre transparent1. sont entachés d’usure à chaque fois
En finance islamique, la propriété qu’une partie tire un avantage de
privée est respectée et protégée. façon prédéterminée et sans contre-
L’information est défendue pour être partie. En finance islamique, sont
complète lors des transactions. Le qualifiées d’usure les ventes à décou-
modèle économique proposé par cette vert (short sales). Vendre un actif que
finance se positionne entre l’indivi- l’on ne possède pas encore permet de
dualisme du capitalisme anglo-saxon contourner le risque de détention,
et le collectivisme du communisme. Il car l’on n’achète l’actif qu’une fois
est assez proche du modèle Rhénan que l’on trouve un acheteur à qui le
d’origine allemande qui est fondé sur revendre. L’initiateur de l’opération
l’appartenance à un tout supérieur à assume toutefois le risque d’une évo-
ses parties composantes2. lution défavorable des cours. Il s’agit
de la contrainte d’absence d’opportu-
Le droit à la rentabilité sur un actif nité d’arbitrage largement sollicitée
est lié en finance islamique à l’accep- en finance moderne. Cette pratique
tation du risque résultant de sa est répandue mondialement et est à
détention. Seuls ceux assumant la la base de la constitution des porte-
responsabilité de la propriété d’un feuilles de couverture (instantané-
actif peuvent prétendre à un rende- ment sans risque) tels que découverts
ment en revenu ou à un rendement par Black et Scholes en 1973. L’usure
en capital. La finance islamique conduit à l’individualisme, aux
repose sur cinq principes. conflits entre les classes sociales,
ainsi qu’à la marginalisation des

1. « Si elle découle de la religion musulmane, la finance islamique peut également être considérée comme une
branche de la finance éthique. Elle repose ainsi sur des valeurs de responsabilité, d’équité, de justice sociale,
de partage, de mutualité et d’équilibre, assez largement universalisables. », Guermas-Sayegh (2011). En
finance islamique, l’argent est à Dieu. Il s’agit d’un moyen servant à tester la foi des agents économiques.
L’agent économique doit s’attacher plus à Dieu qu’à l’argent en mobilisant ce dernier de manière utile et
correcte.
2. Le modèle Rhénan défend une dominance des grandes banques sur la bourse, un esprit partenarial et une min-
imisation des conflits entre les agents économiques, une protection sociale développée, ainsi qu’une stabilité
monétaire dépassant les changements de gouvernements.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 7


FOCUS

emprunteurs en difficultés. Elle équitable et une gestion efficiente du


concentre les richesses entre les risque. Dans les transactions basées
mains des plus aisés3. La Bible et la sur l’intérêt (Interest Based Trans-
Torath condamnent l’intérêt. La actions, IBT), le risque le plus grand
finance islamique interdit les intérêts est assumé par l’emprunteur et l’inté-
pour deux principales raisons au rêt ne correspond pas à une véritable
moins. Les contrats avec intérêts font prise de risque.
reposer une grande partie du risque
sur l’emprunteur4, alors que la L’interdiction de la spéculation et des
finance islamique défend un partage investissements hasardeux. Tout
des risques et des rendements. La contrat dans lequel le droit des par-
Zakat en finance islamique, impôt ties contractantes dépend d’un événe-
obligatoire pour tout musulman pos- ment aléatoire et sans contrepartie
sédant le minimum imposable, sti- réelle directe est interdit en finance
mule l’investissement et l’utilisation islamique. Le stockage des denrées
des richesses. Le prêt est un acte de alimentaires est interdit si le but est
bénévolat qui ne doit pas sous-enten- de bénéficier des augmentations de
dre de revenus pour le prêteur de la prix. Les agents économiques doi-
part de l’emprunteur. En finance occi- vent être preneurs de prix. La finance
dentale, l’investissement est financé islamique juge injuste tout agent
par l’épargne, elle-même stimulée par influençant significativement la
l’intérêt. Adam Smith et Keynes valeur de marché. Ainsi, enchérir
étaient tous les deux d’accord pour le pour augmenter le prix est un acte
plafonnement des taux d’intérêt. Ils interdit. De même, surenchérir sur
étaient ainsi contre l’usure. Au Maroc un contrat rapproché de la conclu-
et en France, l’usure, sous cette défi- sion est interdit. L’aléa sur le prix ou la
nition, est interdite et l’intérêt est de quantité est interdit. Notamment, les
vigueur. Maududi (1950) s’intéresse à ventes et les achats à terme sur
la différence entre la vente et l’intérêt actions ou sur devises sont interdits,
dans le contexte d’une distribution de même que les options européen-

3. Le Président des Etats-Unis en 1802, Thomas Jefferson, argumentait : « Je pense que les institutions bancaires sont
plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que
des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques
priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants
se réveilleront, sans maison et sans toit… ». Selon Josiah Stamp, Directeur de la Banque d’Angleterre de 1928 à 1941,
« Le système bancaire moderne fabrique de l’argent à partir de rien. Ce processus est peut-être le tour de dextérité le
plus étonnant qui fut jamais inventé. La banque fut conçue dans l’iniquité et est née dans le pêché. Les banquiers pos-
sèdent la Terre. Prenez la leur, mais laissez-leur le pouvoir de créer l’argent et, en un tour de mains, ils créeront assez
d’argent pour la racheter. Ôtez-leur ce pouvoir et toutes les grandes fortunes comme la mienne disparaîtront et ce serait
bénéfique car nous aurions alors un monde meilleur et plus heureux. Mais, si vous voulez continuer à être les esclaves
de banques et à payer le prix de votre propre esclavage, laissez donc les banquiers continuer à créer l’argent et à con-
trôler les crédits. ». Le Président des Etats-Unis en 1802, Thomas Jefferson, argumentait : « Je pense que les institu-
tions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple améri-
cain permet un jour que des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront
autour des banques priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au
jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit… ».
4. En cas de défaillance, le prêteur bénéficie en général de garanties qui lui évitent une grande partie du risque.

8 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


FOCUS

nes. Le terme ne peut à son tour être 2. Les points de


incertain : les options américaines
sont interdites. Les produits dérivés convergence
sont des actifs qui portent sur d’au-
tres actifs financiers et qui accrois- Nous exposons dans un premier
sent la volatilité des marchés finan- temps les liens fondamentaux entre
ciers. la valeur et le temps, et la valeur et le
risque. Nous procéderons par la suite
Tout contrat doit être adossé à un actif à une série d’illustrations de l’appli-
réel (asset backing). L’obligation doit cation de ces principes.
avoir une échéance fixée d’avance,
être adossée à un actif réel, afin que 2.1. La rémunération du capital en
la rémunération de l’argent dépende fonction du temps et du risque
du rendement de cet actif. Les obli- Aussi bien en finance islamique qu’en
gataires courent ainsi un risque de finance conventionnelle modernes, le
crédit et ont le droit à une part du capital mérite une rémunération en
profit et non à un rendement prédé- fonction du temps et du risque. Le
terminé. capital peut être défini en finance isla-
mique comme une association de l’ar-
Le partage des pertes et des profits. Le gent avec d’autres ressources
partage des risques est un principe (comme le capital humain) permet-
fondamental en finance islamique. tant une activité productive. Al Abji
Pour assurer une répartition plus (1985) et Al Masri (1986) trouvent
équitable de la richesse, le revenu de que la légitimité en Islam d’un prix
tout investisseur doit être une pro- différé plus élevé par rapport à un
portion et non pas un montant fixe. prix au comptant implique une recon-
Les investisseurs actionnaires des naissance de la valeur temps de l’ar-
banques islamiques peuvent perce- gent. Le temps constitue un facteur
voir des dividendes lorsque celles-ci important qui affecte les revenus car
réalisent des bénéfices. Ces action- il est indispensable pour l’accomplis-
naires peuvent perdre une portion de sement des transactions réelles5.
leur capital quand les banques réali-
sent des pertes. Selon Kahf et Khan (1992), en finance
L’obligation du respect du caractère islamique, à la propriété sont atta-
éthique (halal) des actifs. Il est interdit chées deux caractéristiques inter-
d’investir dans les projets d’investis- reliées. Les droits de propriété confè-
sement portant, notamment, sur le rent au propriétaire le droit à tout
porc, le tabac, les jeux de hasard, revenu, gain ou accroissement
l’armement, l’industrie pornographi- généré par l’actif en question. Mais la
que et les boissons alcoolisées. propriété rend le propriétaire l’uni-
que responsable de tous les risques

5. De l’époque du Prophète Mohammed Paix et Salut sur Lui, le taux d’intérêt annuel pratiqué à Almadina par les
bailleurs de fonds était de 12 %. Les prêts à intérêts dominaient et la Mudharaba venait en second ordre. Le crédit
était utilisé pour financer la consommation ou même la production. La pratique de Salam (paiement au comptant
contre livraison future) était courante et justifiée par son utilité de financement.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 9


FOCUS

liés à la propriété. Ces revenus et ces travail et en responsabilité légitiment


risques peuvent résulter de proces- le droit au revenu qui peut prendre la
sus d’évolutions naturelles, de trans- forme de profit, de loyer ou de salaire.
formation ou simplement d’échanges. Le loyer et le salaire sont fixes et pré-
Le droit au revenu est lié au risque de déterminés en fonction du temps,
perte : « Al Kharaj bi al Daman » et contrairement au profit qui est incer-
« Al Ghurm bi al Ghunm ». Il s’agit tain. Le loyer et le salaire sont traités
d’un principe de financement qui de manière similaire sous l’appelation
relie le droit au revenu sur un actif à Ujrah. Le salaire est le prix des res-
l’acceptation des risques résultant de sources humaines par unité de temps.
sa possession. Le lien entre la pro- Le loyer est le prix du droit d’usage
priété et le contrôle suggère une des actifs. Le profit est l’augmentation
explication générale du financement de la valeur des actifs réalisée lors
islamique. Aussi bien en modes parti- d’un échange. Le profit peut résulter
cipatifs qu’en modes basées sur la d’un processus naturel de croissance
vente (IBT), la propriété privée est sans effort ou coût de la part du pro-
retenue, respectée et conditionnée. priétaire. Il peut résulter de change-
En Mudarabah, la propriété est sépa- ments de conditions de l’offre et de la
rée du contrôle. En Musharaka et les demande. Le profit peut également se
autres modes de financement basés dégager à la suite d’une action
sur la vente, le propriétaire cède la humaine qui augmente la valeur de
gestion d’actifs en contrepartie du marché de l’actif. Par ailleurs, le capi-
droit à un revenu. tal humain et physique peut faire
l’objet de « location », car il constitue
Kahf (1991) distingue trois catégo- une série de flux de services définis.
ries de financement. Le financement Comme les ressources naturelles et les
commercial est représenté par autres formes de capital résultant de
Musharaka, Mourabaha, Salam et la combinaison de capital humain et
Mu’ajjal. Le propriétaire prend lui- naturel, les ressources humaines
même toutes les décisions managé- méritent une rémunération prenant la
riales liées à l’actif. Le droit au forme de salaire (Ujrah) ou de part de
revenu résultant du financement est bénéfices.
basé sur la propriété. Le financement
pur consiste en la Mudharaba, où la 2.2. Les contrats de fonds propres
propriété des fonds revient au pro- et de dettes
priétaire et la gestion est déléguée à Les finances islamique et convention-
l’entrepreneur. Le financement locatif nelle modernes sont fondées toutes
sépare deux types de décisions mana- les deux sur la propriété privée dont
gériales. D’une part, celles liées à l’ac- les caractéristiques sont l’exclusivité
tif lui-même : la détention, la mainte- et la transférabilité. L’exclusivité
nance, la vente et la vente d’usufruits signifie que l’effort individuel et le
sont du droit du propriétaire. D’autre résultat obtenu doivent être positive-
part, les décisions relatives à la ges- ment corrélés. Cette caractéristique est
tion des droits d’usufruit sont du res- bénéfique pour la collectivité, car elle
sort du bénéficiaire du financement. apporte une incitation aux individus à
Seules les contributions en argent, en fournir le maximum d’efforts (Adam

10 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


FOCUS

Smith). Se pose alors le problème de ques. En réalisant des économies


l’efficacité qui est immédiatement d’échelles, de telles banques gèrent
résolu par la transférabilité. Cette der- cet argent en l’investissant dans des
nière permet une réallocation des res- projets et en partageant les gains
sources vers les plus compétents. avec les souscripteurs.

2.2.1. Les contrats participatifs Selon Kahf et Khan (1992), la


En finance islamique, le financement Mudharaba est un instrument de
participatif à long terme peut être financement qui respecte le principe
assuré par le partage des résultats de partage des bénéfices. Elle se
(Mudharaba) et/ou par la prise de parti- résume en un simple investissement
cipation (Musharaka). Ces deux types lorsque tout le bénéfice revient au
de contrats impliquent un partage des propriétaire du capital qui peut déci-
bénéfices et des pertes. Il s’agit de der lui-même ou faire appel à un
financements en fonds propres pour les manager-salarié. L’investissement
émetteurs et d’investissements pour les devient Musharaka lorsque la pro-
souscripteurs. En finance convention- priété et la prise de décision sont col-
nelle, le financement peut prendre les lectives. La Mudharaba prend la
formes participatives de sociétés en forme de prêt (Quard) lorsqu’il est sti-
commandite, de capital investissement pulé que le bénéfice revient intégrale-
ou de joint-venture. ment à l’entrepreneur. Dans ce cas, le
prêteur ne réclame pas de part des
En Mudharaba, l’émetteur est l’équiva- bénéfices, mais le principal de la
lent d’une société en commandite son- dette sans aucun revenu. Ahmad
geant à financer ces projets d’investis- (1947) défend la complémentarité
sement6. La souscription correspond à entre les banques islamiques et les
une association de capital monétaire, fonds coopératifs de Quard. Ces deux
qu’apportent de nos jours les banques types d’institutions peuvent s’entre-
islamiques et les déposants, avec du promouvoir et coexister utilement.
capital humain, représenté par l’apport Les coopératives peuvent placer leurs
intellectuel des entrepreneurs. En cas excédents et réaliser des bénéfices.
de pertes, ces derniers courent le ris- Les banques islamiques peuvent utili-
que de ne pas percevoir de rémunéra- ser leurs excédents de liquidités sous
tion, alors que la banque islamique la forme de Quard.
et/ou les déposants assument les
conséquences financières. Les banques La Mudharaba classique est basée sur
islamiques peuvent remplir aussi bien une relation entre un propriétaire de
la fonction de commandité que de capital et un entrepreneur. Les
commanditaire : elles peuvent inter- auteurs contemporains ne trouvent
venir aussi bien comme apporteuses pas d’inconvénients en sa généralisa-
de capital monétaire que de « capital tion en une Mudharaba collective
de gestion ». Pour le reste, des reliant plusieurs propriétaires de
apporteurs de capitaux peuvent sous- capital (des déposiaires) et un entre-
crire à des bons de banques islami- preneur (une banque). En Mudharaba

6. La Mudharaba peut être appréhendée alternativement à l’instar d’un contrat de capital-investissement.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 11


FOCUS

collective, le dépositaire n’est pas res- 2.2.2. Les contrats assimilables


ponsable de n’importe quelle perte. à l’endettement
La banque assume un risque différen- En finance islamique, le financement
tiel justifiant ainsi son revenu. En par contrats de dettes, dit également
Mudharaba classique, mélanger le financement basé sur la vente, à
capital personnel du souscripteur moyen terme en général, peut prendre
avec le capital de Mudharaba est une la forme de Murabaha, Ijara, Sukuk
exception. Aussi, il est exceptionnel à et/ou Istisna7. En finance convention-
la forme classique d’utiliser les fruits nelle, ce financement peut prendre la
d’une Mudharaba dans d’autres forme de dette à intérêts ou de différé
contrats de Mudharaba. La de paiement en contrepartie de l’achat
Mudharaba est en conclusion un de biens et de services.
financement participatif totalement
convergent avec les principes de la La Murabaha est un moyen de finan-
finance moderne. cement des actifs qui prend la forme
d’un contrat de vente à crédit avec
La Musharaka est un autre contrat de marge en vertu duquel un souscrip-
participation assimilable à la joint- teur (pouvant s’agir d’une banque
venture en finance moderne : un islamique, d’un dépositaire ou des
ensemble d’investisseurs contribuent deux) achète un actif sous-jacent et le
au capital et se partagent les bénéfi- met à la disposition d’un émetteur. Le
ces et les pertes selon leur contribu- souscripteur est propriétaire du
tion. Les entreprises émettent des sous-jacent et l’émetteur bénéficie de
financements participatifs et les l’utilisation. Un transfert progressif
souscripteurs réclament un partage de propriété moyennant le paiement
des bénéfices et des pertes selon la échelonné du prix en versements
règle du prorata. Parmi tous les périodiques diminue la part du sous-
modes de financement islamique, le cripteur en augmentant la part de
principe du partage des pertes et des l’émetteur. Le souscripteur acquière
profits est présent le plus explicite- l’actif et assume un risque de déten-
ment dans la Musharaka. Les profits tion. Le paiement est différé et le
sont distribués selon des parts souscripteur gagne en contrepartie
contractuelles. Les pertes sont pro- la différence entre le prix à terme et
portionnelles aux parts. Ahmad le prix au comptant. Cette différence
(1947) n’admet, comme mode de est justifiée par la prise de risque par
financement islamique, que la le souscripteur, car l’émetteur du
Mudharaba et la Musharaka de par financement n’assume pas le même
leur respect explicite au principe du risque comme s’il était propriétaire
partage des pertes et des profits. des actifs objets de contrat. Le sous-
Cette deuxième forme partenariale, cripteur assume le risque de ne pouvoir
comme la première, converge sans pénaliser un émetteur en difficulté. La
limite avec l’esprit de la finance Murabaha a pu être plus pratiquée que
moderne. la Mudarabah et la Musharaka, même

7. Ismail (1989) précise que les Conseils des Ulemas mentionnent comme formes permissibles de ventes différées
qui créent des obligations différées la Mourabaha, l’Istisna, l’Ijara, la vente Salam et le Mu’ajjal.

12 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


FOCUS

si ces deux dernières sont plus admissi- entité destinée expressément à cet
bles par rapport à la première qui est usage (fonds commun ou Special
plutôt controversée. Purpose Vehicle) qui réalise l’investis-
sement et fait remonter ses revenus
En 1976, la Banque Islamique de Dubaï vers les détenteurs de parts : nous
a proposé pour la première fois un parlons d’une titrisation du sous-
financement basé sur la vente à l’instar jacent. À l’échéance des Sukuks, les
de Murabaha. Ahmad (1985) précise actifs sous-jacents font l’objet d’une
qu’en 1984, cet instrument avait atteint revente dont la recette sert à rem-
84 % des opérations de cinq banques bourser le principal de l’émission.
islamiques. Ainsi, avec l’émergence des Pendant la durée de vie des Sukuks,
banques islamiques, les principes de la des revenus sont servis aux investis-
finance islamique ont divergé. En plus seurs à partir des rendements des
des modes participatifs, des modes actifs sous-jacents : la performance
basés sur la vente ont été développés des Sukuks dépend de celle de l’actif
par de telles institutions. sous-jacent. Les émissions de Sukuk
peuvent être hiérarchisées en
L’Istisna, (deferred payment, deferred « senior », « mezzanine » et « equity »,
delivery) est une vente où le prix est correspondant à des degrés de risque
payé à la conclusion du contrat et reflétés par leur notation. Le cadre
l’objet de la vente est dû comme une juridique est un facteur déterminant
dette en nature, à fabriquer et/ou à des facteurs de risque et des espéran-
livrer à l’échéance. L’équivalent d’une ces de rendements futurs des
avance client, c’est un contrat qui Sukuks. Leur niveau de risque et de
engage une entreprise à produire au rendement peut varier fortement
profit d’un donneur d’ordre un bien à selon la nature de l’actif sous-jacent
un délai, à un prix, dans des quanti- (souvent dette mais possiblement
tés et selon des spécifications conve- fonds propres). Le remboursement
nues à l’avance. Le paiement peut du capital peut être effectué en cours
être comptant, échelonné ou à terme. ou en fin de durée de vie du contrat.
Les banques islamiques intervien- Les échéances sont convenues à
nent dans ce type de contrats comme l’avance. Cette technique est connue
garantes de la bonne réalisation des en finance moderne sous le nom de
transactions moyennant une commis- valeur mobilière adossée à des actifs
sion. La livraison ayant lieu toujours (asset-backed security). Elle peut por-
à terme, lorsque le paiement s’effec- ter sur des actifs à rémunération fixe
tue à terme, l’Istisna correspond en ou variable. Malgré une grande réti-
finance moderne à un contrat à cence quant à leur admission à l’ap-
terme. Comme pour la vente Salam, parition, les Sukuks ont réussi à se
cet instrument de financement est développer. Les contrats les plus
exclusivement réservé à l’industrie. observés dans la pratique portent sur
Le Sukuk est un titre d’investissement des contrats Mudharaba (gestion
adossé à un ou plusieurs actifs réels d’actifs), de Mucharaka (participa-
(biens et services). Il s’agit d’un tion) et de Ijara (leasing).
contrat de propriété d’une part d’un L’Ijara est l’équivalent en finance
actif sous-jacent tangible qui confère moderne du crédit-bail, sans pénali-
un revenu stable. Il est émis par une tés de retard, cependant. C’est une

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 13


FOCUS

vente du droit d’usage des actifs où le existe un actif sans risque qui rap-
bailleur de fonds finance les équipe- porte le taux d’intérêt sans risque. En
ments et les fournit à bail pour une défendant le principe du partage des
période déterminée, en contrepartie risques et des profits, en finance isla-
du paiement de loyers fixes en des mique, au capital ne peut être asso-
échéances préfixées. ciée une rémunération fixe et prédé-
terminée. Le taux sans risque ne doit
La vente Salam est une vente où le prix pas exister car l’absence de risque
est payé à la conclusion du contrat et n’existe pas.
l’objet de la vente est dû comme une
dette en nature. L’équivalent d’une Appuyé par l’étude de Kahf et Khan
avance-client, il s’agit d’un paiement (1992), le principe islamique du
immédiat avec une livraison future, la financement semble être basé sur un
dette portant sur l’objet de la livraison. taux de rendement variable résultant
Le terme, le prix et les caractéristiques d’un partage des pertes et des profits.
de l’objet du contrat sont fixes et le Les économistes islamiques tendent à
paiement est anticipé. Le contrat Salam considérer l’économie islamique
est utilisé notamment dans l’agricul- comme étant libre de toute dette.
ture, l’artisanat, l’import-export, les Majoritairement, Khan (1984, 1985)
PMI - PME et la distribution. Le Salam et bien d’autres auteurs prônent une
est l’équivalent islamique des crédits à économie sans dette. La dette ne peut
court terme tels que les facilités de avoir qu’une connotation humani-
caisse, les découverts, les avances sur taire et sociale, car elle ne peut géné-
marchandises et l’escompte commercial. rer de revenu. Aussi, parmi les écrits
les plus importants sur la finance isla-
Symétriquement à la vente Salam, mique, nous citons le rapport du
dans Mua’jjal, l’objet de la vente est Conseil de l’Idéologie Islamique
livré à la conclusion du contrat et le Pakistan (1981). Ce rapport considère
prix est dû comme une dette en comme objectif primaire l’élimination
espèce. L’équivalent d’un crédit-four- de l’intérêt et comme autres objectifs la
nisseur, il s’agit d’une livraison sécurité bancaire, l’allocation secto-
immédiate avec un paiement différé, rielle de ressources et le choix d’une
la dette portant sur le prix. structure optimale de capital8. Le rap-
port donne la priorité et la préférence
pour les modes de financement partici-
3. Les points de divergence patifs (Mudharaba et Musharaka). Les
modes de financement basés sur la
3.1. La rémunération du capital en vente (Murabaha, Vente Salam, ljara,
fonction du temps et du risque etc) ne sont permis qu’en cas d’im-
Les principes de la finance conven- possibilité de financement par les
tionnelle sous-entendent la rémuné- modes participatifs. D’autres auteurs,
ration du capital en fonction du comme Irshad (1963), de même que
temps en l’absence de risque : il les banques islamiques sont plutôt

8. Même en l’absence de dette, l’optimisation de la structure du capital est pertinente et consisterait en le choix
optimal entre les instruments de financement islamique.

14 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


FOCUS

pour l’utilisation du crédit à la sont transférés vers l’émetteur et une


consommation afin de promouvoir les iniquité des contrats est soulevée. En
ventes et les bénéfices. Saadallah Ijara, le bailleur détenant l’actif objet
(1985) conditionne la légitimité de la du contrat avant d’encaisser le pre-
valeur temps de l’argent par la néces- mier versement, il supporte de ce fait
sité du caractère réel des transac- un risque de perte tant que l’actif
tions. Selon Al Qaffal (417 H), dans n’est pas livré pour la location9. En
les transactions basées sur l’intérêt, séparant les droits de propriété des
l’objet de la vente est le temps et le actifs de leur droit d’usage, le prin-
prix est l’intérêt (Riba). Dans les cipe locatif de Ijarah fait supporter au
transactions réelles, le rendement du propriétaire d’actifs tous les risques
capital est lié à la détention d’actifs associés à la propriété. En la vente
réels qui sont sujets à incertitudes en Salam, l’objet de la livraison ne peut
vertu de leur nature. Les transactions être de même espèce (ou d’espèce
basées sur intérêts ne sont pas soumi- semblable) que le mode de paiement.
ses aux conditions naturelles d’incer- La vente à terme ne peut être couplée
titude et de risque liées au temps. Les avec un rachat à un prix moindre,
transactions réelles remplissent cette payable au comptant ou à un terme
condition. Dans les transactions à plus court. De même, la vente à terme
intérêts, le capital augmente nécessai- ne peut être réalisée simultanément
rement avec le temps. Dans les trans- avec un rachat à un prix plus fort
actions réelles, le capital peut aug- payable à un terme supérieur. La
menter ou diminuer dans le temps. À vente et le rachat au même terme est
travers les contrats d’actions, la licite quel que soit le prix : Muqâça
finance moderne propose un partage (compensation). En finance conven-
des risques et des profits. Mais les tionnelle, dans un contrat à terme,
contrats d’obligations affectent une rien n’est échangé avant l’échéance.
grande partie du risque à l’emprun-
teur. Le prêteur bénéficie très souvent De manière générale, l’échange de
de garanties et inflige, de plus, des biens de même nature avec un sur-
pénalités en cas de retard ou de plus est interdit en finance islamique.
défaut. En particulier, les surplus payés en
contrepartie de l’usage de capitaux
3.2. Les contrats de fonds propres sont interdits. Il en découle que les
et de dettes pénalités de retards de rembourse-
Plusieurs caractéristiques des ment sont interdites. La finance
contrats de fonds propres et de dettes conventionnelle, individualiste, met
divergent entre la finance islamique de côté la solidarité entre les classes
et la finance conventionnelle. En sociales. Le crédit classique peut
Murabaha comme en Ijara, le sous- conduire à l’expropriation du patri-
cripteur assume un risque de déten- moine, sacré en finance islamique, de
tion et un risque de défaut. En l’emprunteur s’il fait défaut sur sa
Finance conventionnelle, ces risques dette. Les ventes de créances contre

9. Certes, le bailleur n’achète le bien que sur demande formelle du futur locataire. Mais en situation de défaillance
de ce dernier, le bailleur court un risque de perte.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 15


FOCUS

créances et de dettes contre dettes conventionnelle tendraient vers un


sont interdites. Ces opérations sont modèle homogène. Sur le plan prati-
considérées comme des jeux de ris- que, les banques islamiques ont des
ques. Les agents économiques ne défis à relever en matière de transpa-
peuvent vendre ce dont ils ne dispo- rence, de gouvernance, de standardi-
sent pas en s’engageant à en faire sation des produits et d’uniformisa-
immédiatement la livraison, ce com- tion comptable.
portement étant un facteur amplifica-
teur des risques. Aussi, les primes La publication du projet de loi de
payées pour la vente à l’essai, la vente Bank Al Maghrib en date du 4 sep-
avec garanties et l’assurance-vie clas- tembre 2012 intitule officiellement
sique sont interdites. En cas de les futures banques islamiques maro-
valeur de marché différente de la caines banques participatives. Leur
valeur d’origine, la restitution de activité, attendue conforme à la
l’objet d’un contrat de dette doit por- Charia, engloberait la réception de
ter sur la valeur d’origine. La fair fonds, la gestion des moyens de paie-
value n’est pas pertinente dans ce ment, les opérations de crédit, les
contexte. Les fluctuations du marché opérations commerciales, financières
ne peuvent affecter les contrats et d’investissement, les opérations
sur devises et sur métaux précieux,
d’échange. Le report de l’exigibilité
les opérations d’assurance et les opé-
d’une dette ne peut être fait contre un
rations de location, toutes avec la
surplus. Les ventes avant récoltes et
contrainte de l’exclusion de l’inté-
avant naissances sont interdites.
rêt10. Les futures banques islamiques
marocaines collecteraient des dépôts
d’investissement dont la rentabilité
Conclusion serait tributaire de l’investissement
sous-jacent. Il s’agirait de contrats
D’un point de vu conceptuel, si nous Mudharaba, où les banques s’occupe-
excluons l’usure (déjà interdite sous raient de la gestion, réaliseraient des
plusieurs formes et dans beaucoup de économies d’échelle et partageraient
pays dont le Maroc et la France) et la les bénéfices avec les déposants. Ces
rentabilité prédéterminée (une véri- banques pourraient concevoir et
table divergence défi à rapproche- gérer des instruments financiers, des
ment), l’inégalité entre les cocontrac- patrimoines, des épargnes et vendre
tants (justifiée), les contrats amplifi- des conseils et des services afférents
cateurs de risques (justifié, car des à l’investissement et au financement.
limitations sont par nécessité impo- Les banques islamiques marocaines
sées à certaines pratiques en certai- pourraient financer la clientèle avec
nes périodes même dans les pays les des contrats de Murabaha, de Ijara,
plus développés), et quelques sec- de Moucharaka et de Mudharaba. Le
teurs très particuliers (en grande projet de loi ne prévoit pas de diffé-
partie justifié indépendamment de la rence entre les produits participatifs
religion), les finances islamique et et les dettes ■

10. Article 52 du Titre Troisième du Projet de Loi 34-03.

16 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


FOCUS

Bibliographie • Kahf, Monzer and Tariqullah Khan,


1992, Principles of Islamic Financing : A Survey,
Research Paper No. 16, Islamic Research
• Ahmad, S. Mahmud, 1947, Economics of
and Training Institute, Islamic
Islam, Sh. M. Ashraf, Lahore.
Development Bank, JEDDAH.
• Ahmad, Ziauddin, 1985, Some Misgivings
• Kahf, Monzer, 1991, The Concept of Credit
About Islamic Interest Free Banking, IIIE,
in Islamic Economics (Arabic), IRTI.
Islamabad.
• Khan, S. R., 1984, “An Economic Analysis of a
• Al-Abji, K. A., 1985, A Study of Investment
PLS Model for the Financial Sector”, Pakistan
Feasibility in the Light of Fiqh, Journal of
Journal of Applied Economics, Vol. IV, No. 2.
Research in Islamic Economics, Vol.2,
• Khan, Waqar Masood, 1985, Towards an
No.2: 1-44.
• Al Masri, Rafic, 1986, “Participation of
Interest Free Islamic Economic System: A
Theoretical Analysis of Prohibiting Debt
Financing, The Islamic Foundation,
Journal of Research in Islamic
Capital Goods in the Produce or the Pro-fit”,
Liecester.
Economics, Vol. 3, No. 1, pp. 3-57.
• Maududi Abul A’La, 1950, Islamic Way of
• Al-Qaffal Ash-Shaghir, 417 H., Abdullah
Life, Islamic Publications.
bin Ahmad Al Qaffal Al Marwazy.
• Rapport du Conseil de l’Idéologie
• Guermas-Sayegh Lila, 2011, La religion
Islamique Pakistan (1981).
dans les affaires : la finance islamique, La
• Saadalla, Ridha, 1986, “Concept of Time in
Fondation pour l’innovation politique,
Islamic Economics”, IRTI, 1986.
Mai.
• Samdani, S., 2006, Islamic Mutual Funds.
• Irshad, S.A., 1963, Interest Free Banking,
University of Leicester, August. In Tahir
Orient Press of Pakistan, Karachi.
Mohammad, Umar Mohammad, 2008,
• Ismail, Abdul Halim, 1989, “Al Quran on Marketing Strategy for Islamic Banking Sector in
Pakistan, Blekinge Institute of Technology.
Deferred Contracts of Exchange: Commentary on
Three Verses of Injunctions”, Paper presented
• Projet de Loi n° 34-03 de Bank Al
to a workshop on Thoughts Relating to
Maghrib, Septembre 2012.
Islamic Economic System Based on
Shari’ah, Islamic Affairs Division, Prime
Ministry, Kuala Lumpur, March 21.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 17


DOSSIER

Quel engagement sociétal pour


les entreprises marocaines ?
Résumé. L’environnement international post-crise étant en forte mutation, l’en-
treprise se doit de s’adapter à ce nouveau contexte à travers notamment sa
capacité à répondre aux attentes de l’ensemble de ses parties prenantes. Ainsi,
nous passons d’une approche basée sur la théorie des actionnaires (sharehol-
ders theory), où le seul objectif de l’entreprise est la maximisation de la valeur
actionnariale, à une approche basée sur la théorie des parties prenantes
(stakeholders theory). Dans ce contexte, le concept de Responsabilité sociale des
entreprises (RSE) fait référence aux multiples obligations légales et volontaires
qu’une entreprise a vis-à-vis de l’ensemble de ses parties prenantes. Cette
recherche se propose d’étudier la RSE dans le contexte des entreprises établies
au Maroc, pays émergent maghrébin en proie à de multiples enjeux économi-
ques et sociaux. Pour ce faire, nous avons élaboré un questionnaire que nous
avons administré auprès de 255 firmes marocaines établies dans trois secteurs
d’activité et dans trois régions du pays. Après avoir dressé une cartographie de
l’implication sociétale des firmes marocaines, nous nous sommes proposés de
créer et tester une mesure composite de Performance sociale (PS) des firmes
implantées au Maroc, basée sur certaines des huit dimensions de KInder,
Lydenberg et Domini (KLD).

Tarik Mots-clés. Responsabilité sociale des Entreprises; théorie des parties


EL MALKI prenantes ; Performance sociale; Maroc ; pays émergent
Professeur
à l’ISCAE

Abstract. The international economic environment is moving quickly and


appeals to a deep change in the behavior of firms, especially since the occur-
rence of 2008 crisis. In this instable context, firms, as major economic actors,
should develop appropriate policies and answers towards all its stakeholders.
This approach is based on stakeholders theory (Freeman, 1984). Corporate Social
Responsibility (CSR) emerges as the capacity of firms to fulfill all its legal
obligations as well as the voluntary ones (Carroll, 1979). Our research aims to
study the concept of CSR in the context of growing maghreban country,
Morocco, facing multiple social and economic issues. We build a questionnaire
that we administrated to 255 firms established in three main sectors of
Moroccan economy and in three regions. We wanted first to study the social
and environmental implication of these firms and second to create and test a
new-built Corporate social performance (CSP) measure based on some of the
eight dimensions of Kinder, Lynderberg and Domini (KLD) Index.

18 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Introduction ques et écologiques- et en posant la


question de la capacité des firmes à en
gérer simultanément toutes les dimen-
Les entreprises sont considérées
sions. A ce propos, la notion de RSE
comme étant les outils qui fournis-
s’efforce de « rendre compte de l’exer-
sent au monde les biens et services cice par les entreprises d’une responsa-
dont nous estimons avoir besoin. bilité vis-à-vis des différents groupes
Elles sont donc devenues indispensa- avec lesquels elles interagissent – dési-
bles pour assurer les conditions de gnés sous le terme de parties prenantes
vie auxquelles chaque société humaine ou stakeholders—et qui se situent au-
est arrivée et s’est habituée. delà de leurs strictes obligations, tech-
Néanmoins, la plupart des observa-
teurs sont unanimes à constater que la
production et la commercialisation des
La notion de RSE s’efforce de
biens et services présentent des effets
pervers, appelés externalités négatives. rendre compte de l’exercice par
Ainsi, l’activité des entreprises exerce les entreprises d’une responsabilité
un impact plus ou moins grand, direc- vis-à-vis des différents groupes avec
tement ou indirectement, sur notre lesquels elles interagissent.
environnement naturel, notre santé,
les conditions sociales, les enfants, etc.
Ce problème d’ « externalités » n’est niques, légales et économiques »
pas circonscrit géographiquement ; (Igalens, 2008). Cette définition montre
seul le type d’externalité et de nuisance bien le caractère ambigu et complexe
diffère eu égard au degré de développe- de la notion de RSE en tant que
ment du pays et aux enjeux existants concept et pratique managériale. Un
dans ce pays (social, écologique, etc.). certain nombre de questionnements,
Aussi, à la lumière d’une prise de légitimes en soi, se posent: où commen-
conscience graduelle de l’opinion publi- cent et s’arrêtent ces responsabilités ?
que par rapport à certaines problémati- La RSE ne doit-elle pas se limiter à la
ques majeures, l’entreprise se doit, de maximisation du profit pour les
plus en plus, d’être à l’écoute de son entreprises ? Vis-à-vis de quels grou-
environnement et être ainsi en mesure pes sociaux l’entreprise doit-elle et
de développer des habiletés spécifiques peut elle exercer ses responsabilités ?
afin de pouvoir constamment réagir Quels sont les outils qui permettent
voire anticiper les attentes des diffé- de déceler les attentes et de gérer les
rents acteurs de son environnement, relations avec l’ensemble de ces par-
que nous appelons communément ties prenantes ? Quels sont les fonde-
société civile ou « parties prenantes », ments théoriques de la RSE? La RSE
ou « stakeholders » (Freeman, 1984). émane-t-elle de la seule volonté de
L’idée de Responsabilité Sociale de l’entreprise ou doit-elle être encadrée
l’Entreprise (RSE) répond désormais à légalement? Quels sont les facteurs
cet enjeu en proposant une représenta- déterminants qui affectent le contenu
tion élargie de l’environnement des fir- de la RSE? L’investissement des entre-
mes –entendu dans ses dimensions éco- prises dans des actions sociétales est-il
nomiques et financières, mais aussi économiquement « payant » pour cel-
sociales, humaines, culturelles, politi- les-ci ou au contraire défavorisant ?

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 19


DOSSIER

L’objectif de cette recherche est triple. matière de RSE notamment. Dès lors,
Dans un premier temps, nous présen- il nous semblait pertinent d’étudier
terons un état de l’art de la notion de l’implication réelle de ces firmes sur le
RSE à travers la définition du concept terrain.
et la présentation des différentes théo-
ries explicatives de la RSE ; ensuite 1. Origines, définition, et
construction théorique de
nous définirons comment est mesu-
rée la RSE à travers la notion de
Performance sociale de l’entreprise la RSE
(PSE). Nous présentons à ce titre les
différents critères de mesure de la a. Les origines du concept :
PSE et les différentes mesures de PSE Le point de départ généralement
existants dans la littérature. Enfin reconnu de la RSE, dans son sens
nous testerons la PSE dans le contexte contemporain, est la publication du
marocain à travers une échelle de livre de Bowen en 1953, intitulé Social
mesure que nous avons élaborée. Responsibilities of the Businessman.
Cette échelle de mesure a été créée sur Bowen fut un pionnier dans plusieurs
la base d’un questionnaire administré domaines, comme économiste (ten-
auprès de 255 entreprises œuvrant dance institutionnaliste et keynésien),
dans les trois secteurs les plus impor- comme professeur et auteur et comme
tants de l’économie marocaine (sec- administrateur universitaire. La
teurs du textile, de l’agroalimentaire publication de cet ouvrage intervient
et de la chimie) et opérant dans les dans un contexte particulier où il est
trois plus importantes régions écono- demandé aux entreprises de dépasser
miques du pays. Ce questionnaire vise le cadre strict de leurs obligations éco-
à mesurer quatre dimensions de la nomiques pour assumer des obliga-
RSE, à savoir : la relation avec les tions morales envers la société.
employés, avec la communauté, avec
le territoire, et la protection de l’envi- Selon Bowen, la notion de RSE
ronnement, soit quatre des huit
dimensions mesures par le cabinet
s’appréhende comme une sorte de
KLD. Le choix du Maroc est pertinent « troisième voie », à mi-chemin entre
à plus d’un titre. D’une part, la problé- l’interventionnisme étatique
matique liée à la RSE devient de plus (keynésianisme) et le « laisser-faire »
en importante dans ce pays alors que, du marché (école néo-classique).
paradoxalement, peu d’études ont été
publiées sur le sujet. La présente
La RSE apparaît ainsi comme un mode
étude cherche à pallier à ce manque. d’autorégulation des entreprises
En outre, le Maroc s’est engagé réso- qui permet d’éviter les excès de la
lument sur la voie de l’ouverture et de régulation que la société américaine
la libéralisation économique à travers honnit en raison du risque qu’elle fait
notamment la signature d’un certain
nombre d’accords régionaux d’asso-
planer sur la démocratie.
ciation et de partenariat; cela suppose
que les firmes marocaines doivent pro- L’objectif de Bowen était alors d’une
gressivement se conformer aux nor- part d’étudier et analyser le discours
mes et pratiques internationales en d’un certain nombre de capitaines

20 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

d’industrie sur les responsabilités La RSE vise à modifier le comporte-


sociales de l’entreprise dans un ment des acteurs économiques
contexte euphorique d’après-guerre, (entreprises notamment) vers plus de
et d’autre part de l’enrichir par des responsabilité, de solidarité et d’exi-
contributions de grands courants de gence éthique. Et cela à travers deux
la critique sociale et morale de l’épo- moyens que ce sont tout d’abord le
que. Ce livre reste donc aujourd’hui respect à la lettre de la loi (coerci-
encore une référence dans le domaine tion), et ensuite l’implication volon-
de la RSE dans le sens où il aborde taire (codes de conduite, politique
toutes les questions encore sans vis-à-vis des parties prenantes, etc.).
réponse actuellement. Bowen posi- Il existe de nombreuses définitions de
tionne son analyse de la doctrine la RSE. Nous pouvons en citer quel-
macroéconomique et l’évalue en fonc- ques unes :
tion de sa capacité à générer un
niveau de bien-être plus élevé dans la
société1. Selon Bowen, la notion de La RSE vise à modifier le
RSE s’appréhende comme une sorte comportement des acteurs
de « troisième voie », à mi-chemin économiques (entreprises notamment)
entre l’interventionnisme étatique vers plus de responsabilité, de
(keynésianisme) et le « laisser-faire »
solidarité et d’exigence éthique.
du marché (école néo-classique). La
RSE apparaît ainsi comme un mode
d’autorégulation des entreprises qui • La RSE est « l’intégration volon-
permet d’éviter les excès de la régula- taire par les entreprises de préoc-
tion que la société américaine honnit cupations sociales et environne-
en raison du risque qu’elle fait planer mentales à leurs activités commer-
sur la démocratie. La RSE, telle qu’elle ciales et leurs relations avec les
est décrite, aurait donc le mérite de parties prenantes » (Commission
contribuer à la poursuite des nobles Européenne).
objectifs que s’est fixée l’économie • La notion de RSE est liée à l’appli-
américaine (progrès économique, jus- cation aux entreprises du concept
tice, liberté individuelle). de développement durable qui
repose sur trois piliers (économi-
b. Définition de la RSE : que, social et environnemental). La
La RSE tire son origine du concept RSE signifie qu’une entreprise doit
beaucoup plus global de développe- non seulement se soucier de sa ren-
ment durable, qui est une nouvelle tabilité et sa croissance, mais aussi
conception de l’intérêt public, appli- de ses impacts environnementaux
quée à la croissance économique et et sociaux. Elle doit aussi être plus
reconsidérée à l’échelle mondiale afin attentive aux préoccupations de ses
de prendre en compte les aspects envi- parties prenantes (…) » (Novethic).
ronnementaux et sociaux d’une planète • La RSE des entreprises est le lien
globalisée. De ce fait, la RSE est l’appli- que chaque entreprise (…) établit et
cation du concept du développement cultive avec tous ses partenaires (…)
durable au niveau des entreprises. dans le but de créer un réseau de

1. Igalens, J., et Gond, J.-P. (2008), Op. Cit.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 21


DOSSIER

liens sociaux qui soutient la compéti- reconnu dans ce cas de figure est celui
tivité et les affaires de l’entreprise des actionnaires (« shareholders ») ».
dans le long terme tout en contri-
buant à une amélioration durable des
conditions de vie de la société. Freeman, part du postulat qu’il ne
c. Les principales théories : faut pas uniquement considérer les
Approcher de manière théorique le actionnaires comme seule et unique
concept de RSE n’est pas chose aisée partie prenante lorsque l’on parle de
dans la mesure où, ce concept a fait l’ob-
responsabilité sociale.
jet de nombreux développements depuis
les années 50, en relation avec les
visions idéologiques divergentes de plu- Parallèlement à cette première appro-
sieurs écoles de pensée ; avec l’évolu- che, une seconde approche théorique,
tion de l’état du monde et avec les types issue d’un courant emprunté à la stra-
de réglementation publique qui en ont tégie d’entreprise et à l’éthique des
découlé. La RSE apparaît aujourd’hui affaires, a cherché à savoir auprès de
encore comme une notion en cours de qui l’entreprise est socialement respon-
définition, dont la théorisation s’effectue sable. C’est dans ce contexte, qu’au
par vagues successives, avec l’introduc- début des années 80, la théorie des par-
tion de nouveaux concepts. ties prenantes (Freeman) a vu le jour et
Le développement des travaux sur la s’est peu à peu imposée comme un
RSE dans les années 50 et 60 et cadre de référence visant à définir les
jusqu’aux années 80 a été marqué, groupes vis-à-vis desquels l’entreprise
dans un contexte de guerre froide, par devrait exercer ses responsabilités
des débats idéologiques qui opposent sociales.
les défenseurs de l’idée selon laquelle Freeman3, part du postulat qu’il ne faut
l’entreprise doit avoir des responsabili- pas uniquement considérer les action-
tés vis-à-vis de son environnement, et naires comme seule et unique partie
les détracteurs pour lesquels l’entre- prenante lorsque l’on parle de respon-
prise ne doit avoir d’autres objectifs sabilité sociale. Il existe un ensemble de
que la maximisation du profit aux parties prenantes dont l’entreprise
actionnaires2. Les tenants de cette devra tenir compte dans son processus
vision, qui correspond à l’école néo- de prise de décision. C’est la théorie des
classique de Chicago, considèrent que parties prenantes (« stakeholder theory
la seule et unique responsabilité ») qui stipule que la RSE réside dans sa
sociale d’une firme est de faire des pro- capacité à répondre aux demandes de
fits pour les actionnaires. Les dépenses l’ensemble de ses parties prenantes
dans des projets à caractère social vont (PP). Dans le cas contraire, la firme ris-
à l’encontre des intérêts des actionnai- que de faire face à des confrontations
res dans la mesure où ces dépenses qui auront un impact négatif sur sa
auront un impact négatif sur la profitabilité, à travers des boycotts, des
richesse créée par l’entreprise pour les conflits sociaux à répétition, des pour-
actionnaires. Le seul groupe d’intérêt suites judiciaires, etc.

2. Friedman, M. (1970). “The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits.” New York Time
Magazine, 13 Sept., 122-126.
3. Freeman, R. E. (1984). Strategic Management: a Stakeholder Approach. Boston: Pitman.

22 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

2. La mesure de la RSE : nition de Davis6. En fait, on constate


la Performance sociale de que les principes de RSE, selon
Carroll, englobent une telle défini-
l’entreprise (PSE) tion. En effet, Carroll estime que
pour définir la responsabilité sociale,
a. La mesure de la RSE dans il faut intégrer toutes les obligations
la littérature académique : de la société. Pour lui, ce concept
L’intérêt pour développer un modèle dépasse donc les seules exigences éco-
de la PSE s’est fait sentir dès le milieu nomiques et légales comme le soutient
des années 70. En effet, plusieurs par exemple Davis. Il va encore plus
auteurs ont essayé d’intégrer les défi- loin en annonçant que la RSE doit
nitions et les concepts les plus perti- aussi couvrir les attentes d’ordre éthi-
nents pour la responsabilité sociale que et discrétionnaire que la société
dans un effort de conceptualisation. peut exiger des compagnies à un cer-
Leurs efforts aboutissent à des tentati- tain moment. Cette approche a été lar-
ves de modélisation de la performance gement reprise dans la littérature.
sociale. Sethi4, a proposé un modèle à L’apport de Carroll, par rapport à
trois dimensions qui, selon lui, carac- Davis ainsi qu’aux différents auteurs
térise la performance sociale de qui l’ont précédé, consiste au fait qu’il
l`entreprise, à savoir les obligations a réussi l’une des premières concep-
sociales, les responsabilités sociales et tualisations de la RSE. En effet, il est
la réceptivité sociale. Il précise, à tra- l’un des premiers chercheurs à pou-
vers ce modèle, que les responsabilités voir créer un modèle intégré capable
économique et légale définissent les de donner une représentation plus ou
obligations sociales de l’entreprise moins simplifiée du concept de la RSE.
alors que la responsabilité sociale se D’autres modèles complètent celui de
réfère plutôt à sa responsabilité éthi- Caroll, à savoir les modèles de
que. La responsabilité sociale de l’en- Watrick et Cochran (1985) ; de Wood
treprise doit donc aller au delà des (1991) et de Clarkson (1995). Ces
obligations sociales et se conformer modèles sont pertinents dans la
aux valeurs, normes ainsi qu’aux mesure où ils synthétisent les dimen-
attentes de sa performance. sions afin d’obtenir une mesure de
De son côté, Carroll5 formula une défi- RSE d’entreprise qui soit la plus
nition de la RSE en faveur d’un modèle exhaustive. D’une part, ces modèles
à trois dimensions (Catégories de la établissent une distinction claire des
RS, enjeux sociaux et les philoso- principes de RSE sur lesquels doit
phies de la réceptivité sociale). s’appuyer une entreprise, les princi-
Concernant la dimension des catégo- pes de gestion que celle-ci doit
ries de la RSE, Carroll propose des déployer et finalement les résultats
catégories qui s’apparentent à la défi- qu’elle obtient en matière de RSE

4. Sethi, S. P. (1975). “Dimensions of Corporate Social Performance: an analytical framework.” California


Management Review, Spring, 58-64.
5. Carroll, A. B. (1979). “A Three-Dimensional Conceptual Model of Corporate Performance.” Academy of
Management Review, 4(4), 497-505.
6. Davis, K. (1960). “Can Business Afford to Ignore Social Responsibilities?” California Management Review,
2(3), 70-76.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 23


DOSSIER

(modèles de Caroll, et de Wodd). Le auditeurs externes; tandis que les


modèle de Clarkson complète le tableau deux dernières mesures sont plutôt
en insistant sur le fait que l’évaluation quantitatives et sont basées sur des
de la RSE devra s’effectuer partie pre- données brutes. La première mesure
nante par partie prenante. est l’enquête du Mag Fortune. Selon
Les catégorisations et modèles théo- cet indice, les 10 plus importantes fir-
riques de PSE ont rarement été utili- mes d’un secteur d’activité donné
sés en tant que tels pour mesurer la sont notées sur la base de leur perfor-
RSE dans les études empiriques. mance dans 8 domaines reconnus de
L’opérationnalisation de la RSE s’est la RSE. Une échelle de mesure est uti-
le plus souvent limitée à mobiliser lisée à cet effet (0 « faible» à 10
des mesures existantes, en suivant « excellent »). Les résultats obtenus
une logique plus pragmatique que sont alors sommés en un indice final
scientifique, ce qui conduit des de réputation. Moskowitz utilise éga-
auteurs du champ à comparer les étu- lement un indice de réputation dans
des empiriques sur la RSE à des ses travaux. Ensuite, l’indice KLD
« données en quête de théorie ». évalue les compagnies relativement à
huit dimensions identifiées et consti-
b. Les différents types de mesure tutives de la RSE. Chacune de ces
de la PSE : dimensions est évaluée sur la base
Les variables de performance sociale d’un certain nombre de critères spéci-
correspondent, dans un grand nom- fiques. À la fin, l’entreprise se voit
bre d’études, à une multitude de attribuer une note sur la base de la
mesures, souvent non justifiées sur le perception qu’elle dégage quant à
plan théorique. Le problème qui se son engagement dans chacune des 8
pose alors pour les chercheurs est de dimensions précitées. Il est à noter
savoir comment assurer une mise en que pour chaque dimension une
perspective cohérente et une compa- échelle de mesure est proposée sur la
rabilité des résultats obtenus. Vu la base de laquelle l’entreprise sera
grande diversité et extrême variation notée. Cet indice constitue une avan-
des indicateurs utilisés pour appré- cée par rapport aux enquêtes de
hender la PSE, nous avons volontai- « Fortune ». La mesure suivante est
rement circonscrit l’ensemble de ces le TRI (« Toxics Release Inventory »).
mesures à quatre « familles » ; cela Il est utilisé par le gouvernement
à des fins de simplification et américain et certains groupes de
vulgarisation: (a)l’indice Kinder, pression afin de compiler des infor-
Lyndenberg, Domini (KLD Index) qui mations relatives à la pollution
est une mesure hybride relative aux engendrée par les firmes et leur
multiples dimensions de la RSE; (b) impact sur l’environnement (air, eau,
une mesure de perception pure, les terre). La dernière mesure est la
enquêtes de réputation effectuées mesure de la philanthropie entrepreuna-
annuellement par le magazine riale. Une étude est utilisée afin
Fortune; (c) une mesure numérique, d’avoir des données pour cette varia-
le « Toxics Release Inventory » ble (« Corporate 500 Directory of
(TRI); (d) la philanthropie d’entre- Corporate Philanthropy). Les firmes
prise. Les deux premières mesures sont évaluées et leur performance en
sont qualitatives et font appel à des matière d’activités philanthropiques

24 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

est comparée entre elles. Un « indice d’évaluation de la PSE, un certain


de générosité » est alors calculé pour nombre de recherches ont été effec-
chaque firme afin de pouvoir effec- tuées afin d’uniformiser ces critères.
tuer les comparaisons. En plus de ces De manière générale, les activités de
mesures dites « traditionnelles », il la firme, ainsi que ses comporte-
nous a semblé pertinent de présenter ments ou ses attitudes face à la
ici une mesure additionnelle de la société, sont définis et utilisés en tant
PSE, basée sur une méthodologie que critères d’évaluation de la PSE. On
développée par Waddock et Graves conçoit ainsi que l’entreprise fasse des
(1997) et Ruf et al. (1998) : l’indice affaires en société, et que cette société
composite de PSE. Le principe consiste soit composée de plusieurs parties pre-
d’une part, à identifier, sur la base nantes qui se donnent un droit de
sur la base d’un questionnaire admi- regard sur l’entreprise.
nistré auprès d’un groupe de répon-
dants, un certain nombre de dimen-
sions de la PSE. Il était demandé à
ces répondants d’évaluer, à travers La RSE est un domaine assez nouveau
une échelle de mesure, l’importance au Maroc, mais en pleine évolution dans
qu’ils accordaient à telle ou telle la mesure où la majorité des acteurs
dimension de la PSE. Chaque dimen-
sion de la PS sera alors pondérée sur
(gouvernement, secteur privé, ONG,
la base de l’importance accordée par etc.) ont saisi l’importance de l’enjeu et
les répondants. Puis des scores pon- son impact sur le développement
dérés sont calculés pour chaque économique et social du pays.
dimension de la PS. Finalement, l’in-
dice composite de la firme est obtenu
en sommant l’ensemble des sous-
indices calculés précédemment.
L’élaboration de cet indice composite Ainsi, un certain nombre d’enjeux et
de responsabilités sur lesquels l’en-
présente plusieurs avantages. Il per-
treprise doit s’attarder dans l’atteinte
met d’identifier les dimensions de la
de sa PS ont été mis en exergue dans
PSE et d’élaborer une typologie de
la littérature. Celle-ci a recensé neuf
ces dimensions; il permet une évalua-
enjeux et responsabilités, à savoir :
tion indépendante et donc crédible de
la relation avec les employés ; la rela-
la PSE se basant sur les dimensions
tion avec la communauté ; le respect
captées (il faudra néanmoins faire
de l’environnement naturel ; la rela-
attention au choix des répondants);
tion avec le gouvernement et l’Etat ;
enfin dans la mesure où les firmes
la relation avec les actionnaires ; la
sont notées sur une période de
relation avec les consommateurs ; la
temps, cela permet aux chercheurs de relation avec les fournisseurs ; la
capter avec précision au niveau de promotion de la croissance économi-
quelle dimension le changement a eu que ; et autres. Ce dernier enjeu fait
lieu. référence à l’élaboration et l’adop-
tion, par la firme, de codes éthiques
c. Les critères de mesure de la PSE : et de conduite, ainsi qu’aux principes
Bien qu’il n’existe pas de consensus de transparence en ce qui a trait aux
établi sur l’élaboration des critères

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 25


DOSSIER

pratiques de l’entreprise7. De plus, ce que le droit conventionnel sera, à


dernier enjeu fait référence aux com- l’avenir, le cadre de référence pour
portements et pratiques d’affaires une gestion rénovée du marché du
éthiques avec les partenaires de la travail. Le texte établit un équilibre
firme, tant au niveau local qu’inter- entre la liberté syndicale et la liberté
national8. Un certain nombre d’orga- du travail qui sont toutes deux entou-
nismes et institutions (cabinet KLD rées de garanties et de responsabili-
par exemple) se sont inspirés de cette tés dans leur exercice. Le 3ème objectif
typologie afin de construire leur pro- du code de travail est d’améliorer les
pre mesure de PSE. conditions de travail de manière
homogène. Un certain nombre d’ins-
titutions sociales sont consacrées par
3. Le contexte de l’étude : la loi, telles que le comité d’entreprise
le Maroc et le comité d’hygiène et de sécurité
pour les firmes de plus de 50 salariés,
le bureau syndical pour les firmes de
La RSE est un domaine assez nouveau plus de 100 salariés, etc. Malgré quel-
au Maroc, mais en pleine évolution ques limites telles que la non recon-
dans la mesure où la majorité des naissance du statut des bonnes à
acteurs (gouvernement, secteur privé, domicile, ce nouveau texte va claire-
ONG, etc.) ont saisi l’importance de ment dans le sens de la modernisa-
l’enjeu et son impact sur le développe- tion de l’encadrement juridique du
ment économique et social du pays. travail, chose maintenant acquise au
S’agissant tout d’abord du rôle des plan législatif. Leur impact dépendra
pouvoirs publics, une nouvelle légis- clairement de la capacité à générer
lation du travail a vu le jour au leur application, en particulier dans
Maroc, en juillet 2003, dont le proces- le secteur informel et le monde rural.
sus s’est étalé sur 3 décennies. Elle S’agissant de l’aspect environnemen-
donne le nouveau cadre juridico ins- tal, une Charte nationale de l’envi-
titutionnel de la gestion des relations ronnement et du développement
du travail. durable a vu le jour en 2009. Cette
Le nouveau code du travail implique charte pose, tout d’abord, des princi-
une importante modification des pes, à commencer par le droit pour
règles et poursuit 3 grands objectifs. chaque citoyen à vivre dans un envi-
Premièrement, il vise à instaurer une ronnement sain et le devoir récipro-
plus grande flexibilité du marché du que de protéger cet environnement.
travail par une introduction de la Un volet juridique important est éga-
suppression de rigidités qui, jusqu’à lement en cours d’élaboration avec
présent, avaient sérieusement inhibé des textes de lois en cours de prépa-
les potentialités du marché du travail ration, telle que la loi sur la préserva-
et limité l’embauche. Deuxièmement, tion du littoral, et qui viendront com-
le nouveau code vise à consolider le pléter l’arsenal existant. Cette charte
droit conventionnel. Il laisse prévoir s’inscrit de manière plus générale

7. Clarkson, M. B. E. (1991). “Defining, evaluating, and managing corporate social performance: The stakeholder
management model.” In: Post, J. E. (ed.), Research in Corporate Social Performance and Policy, 331-358.
8. Davenport, K. (2000). “Corporate Citizenship: A Stakeholder Approach for Defining Corporate Social
Performance and Identifying Measures for Assessing it.” Business & Society, 39(2), 210-219.

26 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

dans la politique de développement la qualité, et les firmes qui se seront


durable du pays que le Maroc met en engagées dans des politiques de RSE
place depuis quelques années. (système de management environne-
Sur un tout autre plan, le Maroc s’est mental, certifications, relations avec
engagé, à la suite d’un accord d’asso- les parties prenantes, etc.) auront un
ciation avec l’UE, à ouvrir ses frontiè- avantage compétitif substantiel par
rapport aux autres. Il est également
important de mettre ces éléments
Le contexte général de cette en perspective avec la préparation
recherche est la perspective d’un projet de loi sur la protection
des consommateurs. Ces derniers
d’ouverture totale des marchés
devraient donc être mieux informés et
marocains aux produits européens protégés sur le plan juridique.
en 2012 ; et cela suite aux accords En ce qui concerne l’implication du
de libre-échange signés avec l’Union secteur privé dans la promotion de la
Européenne (UE) en 1995. RSE, il existe un certain nombre
d’initiatives émanant de groupe-
ments d’entreprises (CGEM, fédéra-
res économiques avec cette région à tions professionnelles, etc.), qui intè-
partir du 1er mars 2012. Ce qui impli- grent l’aspect environnemental ainsi
que que les entreprises européennes que d’autres. A titre d’exemple, la
vont concurrencer les entreprises CGEM a mis en place une charte de la
locales sur leurs propres marchés. RSE et un label RSE. La Charte est
Les consommateurs auront donc un définie en conformité avec les princi-
choix plus vaste de produits et la pes fondamentaux de la constitution
compétitivité se fera, non plus au du Maroc et avec les conventions et
niveau des prix comme cela est le cas les recommandations internationales
aujourd’hui, mais plutôt au niveau de relatives au respect des droits fonda-
la qualité. Ce qui implique que les fir- mentaux de la personne humaine, de
mes marocaines qui se conformeront la protection de l’environnement, de
le plus rapidement aux normes envi- la saine gouvernance, du respect de
ronnementales et sociales en vigueur la concurrence, du respect des inté-
ou en préparation seront, en théorie rêts des clients et des consomma-
du moins, les plus compétitives sur teurs, etc. Elle est structurée autour
leur marché. Sans parler des firmes de neuf engagements avec 35 objec-
exportatrices, dont une majorité est tifs précis et mesurables. S’agissant
en sous-traitance dans certains sec- du label, il a pour vocation de faire
teurs (textile notamment) et qui connaître les entreprises socialement
devront, dans les années à venir, se responsables pour les valoriser
conformer aux codes de bonne auprès de leurs partenaires institu-
conduite des donneurs d’ordre (pour tionnels publics et privés et leur per-
celles en sous-traitance) ou aux nor- mettre de tirer de ce label des avanta-
mes environnementales et sociales en ges d’ordre financier et autre.
vigueur dans le pays de leurs clients Enfin, une initiative intéressante
potentiels (obligation d’avoir des émanant du cabinet de notation
labels et certifications en tout genre). sociale Vigéo Maroc a consisté à éva-
La concurrence se fera donc à travers luer, en 2012, la RSE des entreprises

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 27


DOSSIER

cotées à la Bourse de Casablanca sur la Le premier est de recueillir des infor-


base de 20 critères et plus de 250 indi- mations sur les caractéristiques des
cateurs sociaux. Huit entreprises ont entreprises établies au Maroc afin de
reçu le trophée «top-performer» qui dresser un portrait global des entre-
récompense celles qui sont les plus prises marocaines et étrangères qui
engagées sur les critères composant le oeuvrent dans trois secteurs indus-
référentiel de Vigeo. Ainsi, pour l’année triels stratégiques, à savoir l’agroali-
2011, c’est l’entreprise Maroc Télécom mentaire, le textile et cuir, la
qui s’est qui s’est distinguée par la réa- chimie/parachimie. L’échantillon a été
lisation du meilleur score dans les
domaines de l’éthique aux affaires et de Le questionnaire a été élaboré sur
l’engagement sociétal, notamment
pour sa politique de lutte contre la cor-
la base de certaine dimensions qui
ruption et la fracture numérique. cherchent à évaluer la gestion des
firmes relativement à ses parties
prenantes (employés, clients,
4. La méthodologie utilisée fournisseurs, actionnaires, etc.).

a. Le questionnaire.
Nous avons utilisé une méthodologie constitué pour assurer une représen-
quantitative en utilisant comme ins- tativité sectorielle et géographique.
trument de mesure le questionnaire. Nous nous sommes limités exclusive-
Le contexte général de cette recher- ment au secteur industriel. L’enquête
che est la perspective d’ouverture a été réalisée dans les trois villes les
totale des marchés marocains aux plus importantes du pays : Tanger,
produits européens en 2012; et cela Casablanca et Rabat. Compte tenu de
suite aux accords de libre-échange son poids économique, la région de
signés avec l’Union Européenne (UE) Casablanca concentre 82% des entre-
en 1995. Dans cette perspective, le prises de l’échantillon. Au niveau des
Maroc compte augmenter le volume secteurs, l’échantillon est dominé par
de ses exportations, afin d’accélérer les firmes du secteur textile. Le second
son processus de croissance. La objectif est de développer une typologie
conséquence logique sera l’augmen- des engagements sociaux et environne-
tation du nombre d’entreprises mentaux des entreprises. De manière
exportatrices et sous-traitantes, spé- plus précise, nous apprécierons tout
cialement dans certains secteurs-clés d’abord les actions sociétales des firmes
(textile notamment). Dans cette œuvrant dans les trois secteurs et éta-
mesure, ces entreprises devront se blies dans les trois régions mention-
conformer aux exigences des don- nées précédemment; ensuite nous éva-
neurs d’ordre et clients en matière de luerons la PS de ces firmes sur la base
RSE. Il sera alors important de s’inté- de scores suivant la méthodologie déve-
resser à l’engagement social de ces loppée par KLD.
firmes et leurs capacités à répondre, Aussi, le questionnaire a été élaboré
à travers le respect de certains critè- sur la base de certaine dimensions
res sociaux, aux attentes de leur qui cherchent à évaluer la gestion des
environnement (ONG, etc.). L’enquête firmes relativement à ses parties pre-
vise donc deux objectifs principaux. nantes (employés, clients, fournis-

28 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

seurs, actionnaires, etc.). Ces dimen- mentant les activités de la firme à


sions sont présentées dans la section l’étranger (pour les multinationales),
relative aux critères d’évaluation de si l’entreprise est certifiée ou pas, le
la RSE. Nous nous sommes volontai- secteur d’activité et la région où est
rement circonscrits aux dimensions implantée la firme, les parts de mar-
qui nous ont semblé pertinentes dans ché détenues par la firme. Ces varia-
le contexte marocain. Notre ques- bles visent aussi à déterminer si l’en-
tionnaire comporte deux grands treprise est en sous-traitance, si elle
volets, soit un volet pour circonscrire est exportatrice ou pas et les motiva-
les conditions générales des entrepri- tions stratégiques à l’export. Enfin,
ses, et un volet sur l’engagement elles renseignent sur l’approvisionne-
social des firmes. ment des firmes.
Volet 1. Données générales : taille de Les mesures de performance sociale de
l’entreprise, secteur d’activité, ori- l’entreprise (PSE) : Tout d’abord, il
gine géographique, région d’implan- convient de signaler que nos mesures
tation, nature de l’activité de l’entre- de PSE ont été établies sur la base
prise (exportatrice ou non), etc. des perceptions des entreprises son-
Volet 2. Engagement social des fir- dées quant à certaines dimensions de
mes : il couvre quatre axes, à savoir la RSE que nous avons identifiées
le champ social (relations avec les dans la littérature théorique sur le
employés), la relation au territoire, la sujet. Ces perceptions ont été recueil-
relation à la communauté et la pro- lies sur la base des réponses à notre
tection de l’environnement. questionnaire pour l’année 2007.
Nous avons identifié 4 axes (ou
b. L’échantillon. construits) mesurant chacun une
L’échantillon (n) est composé de deux dimension de la PSE. Chacune de ces
cent cinquante cinq (255) entreprises. dimensions sera considérée et étu-
Ce qui, si l’on ramène ce chiffre à l’en- diée séparément, indépendamment
semble de la population cible (N=641) des autres. Nous considérons dans
nous donne un taux de réponse d’envi- notre recherche que chaque axe, qui
ron 39%. Ce chiffre est un succès au vu englobe un certain nombre d’élé-
des conditions et des contraintes dans ments constitutifs, constitue une
lesquelles s’est déroulée cette enquête mesure de PSE. Ces axes sont : rela-
dans des pays où répondre à des enquê- tion avec les employés, relation avec
tes ne fait pas partie de la culture la communauté, relation avec le terri-
locale. La collecte des données a été toire, protection de l’environnement.
effectuée durant le second semestre de Afin de mesurer la PSE, nous avons
l’année 2007. dans un premier temps transformé
les réponses des répondants (données
c. Les variables. perceptuelles qualitatives) en don-
Les caractéristiques de la firme-mère : nées quantitatives. Une fois ces don-
Les variables extraites de cette partie nées transformées, nous nous som-
du sondage visent à évaluer la taille mes inspirés de la méthodologie du
de la firme (mesurée par l’effectif et le cabinet KLD. Nous avons équipon-
chiffre d’affaire), le nombre et type de
déré chacun des 4 axes (ou dimen-
produits offerts, l’existence ou pas
sions) précités de la RSE, et avons
d’une charte de bonne conduite régle-
calculé un score. Nous avons procédé

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 29


DOSSIER

de la manière suivante. S’agissant dance à publier un bilan social et


des relations avec les employés, environnemental de leurs activités ;
nous avons utilisé 18 items pour pour celles qui le font, elles invo-
mesurer l’implication sociale des fir- quent l’amélioration de leurs rela-
mes quant à leurs relations avec leurs tions avec l’environnement local
employés; nous avons ensuite, pour comme motivation. S’agissant des
chaque firme, attribué un score allant performances relatives à chaque
de 0 (aucun élément n’est pris en dimension de la RSE, on remarque
considération) à un maximum de 18 que certains besoins des employés
(tous les éléments sont pris en consi- (flexibilité des horaires, couverture
dération); et avons ensuite normalisé médicale, congés exceptionnels) sont
ce nombre en un score compris entre assurés et d’autres pas (cantines, crè-
0 et 1. S’agissant ensuite de la rela- ches d’entreprise, transport pour les
tion avec la communauté, nous employés). S’agissant des conditions
avons utilisé 4 items afin de mesurer de travail, la tendance est également
l’implication sociale des firmes quant mitigée puisque mis à part le droit de
à leurs relations avec la communauté; grève et l’existence d’une salle de
nous avons utilisé la même méthodo- soins qui sont assurés de manière
logie que précédemment. Quant à la générale, les autres éléments tels que
relation avec le territoire, 7 items le droit de syndicalisation, le dévelop-
sont définis afin de mesure l’implica- pement d’un intéressement financier,
tion sociale des firmes quant à leur la mise en place d’une politique sala-
relations avec leur territoire; un riale et la formation continue ne sont
score a été calculé en suivant la même généralement pas pris en considéra-
approche que précédemment. Enfin, tion dans la politique de RSE des fir-
s’agissant de la relation avec l’envi- mes. Enfin, s’agissant des autres
ronnement, 6 items sont définis afin de mesures qui entrent dans le cadre
mesure l’implication sociale des firmes des relations de travail (comité d’en-
quant à la protection de l’environne- treprise, aides au logement, soutien
ment. Finalement, un score agrégé de scolaire, etc.), on remarque que la
PSE est calculé pour chaque firme en PSE est peu satisfaisante voire faible.
sommant l’ensemble des scores dés- S’agissant des secondes et troisièmes
agrégés de PSE que nous avons équi- dimensions, les relations avec la com-
pondérés. Nous obtenons alors une munauté et avec le territoire, les
valeur comprise entre 0 et 4 que nous résultats de l’enquête montrent que
divisons par 4 afin d’obtenir un score les entreprises de l’échantillon négli-
compris entre 0 et 1. gent ces aspects de la RSE, alors que
ce sont des dimensions capitales
aidant l’entreprise à vivre en harmo-
5. Les résultats
nie avec son environnement local.
Enfin, s’agissant de la protection de
l’environnement, les résultats indi-
a. L’engagement social des entrepri- quent que, de manière générale, les
ses marocaines : firmes se contentent d’appliquer des
Le profil de l’échantillon d’entrepri- normes environnementales égales
ses en matière de RSE se caractérise aux normes en vigueur ; une mino-
par le fait que celles-ci ont peu ten- rité d’entre elles ont entamé une

30 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

démarche de certification. De la (environnementale notamment), c’est


même manière, ces firmes ont peu le contraire qui se produit.
tendance à recycler leurs produits, à Ensuite, nous constatons que globa-
mettre en place un plan d’économie lement les firmes exportatrices et
d’énergie, à choisir des moyens de sous-traitantes sont plus performan-
transport économes et des matières tes socialement et environnementale-
premières et sources d’énergie limi- ment que les autres. Il en va ainsi en ce
tant l’épuisement des ressources. qui concerne la dimension « relations
Nous affinons ensuite cette analyse en de travail avec les employés » (sauf la
identifiant de quelle manière évolue couverture médicale), la dimension
l’engagement social des firmes en fonc- communautaire et territoriale de la
tion de certaines caractéristiques spéci- RSE. En revanche, en ce qui concerne
fiques (taille, nature activité, région la dimension environnementale, ces
d’implantation, secteur d’activité, etc.). dernières semblent moins performan-
Les résultats obtenus nous indiquent, tes que les autres firmes.
sur le plan des « effets » sectoriels tout S’agissant de savoir s’il existait des
d’abord, que les firmes du secteur de la « effets » régionaux, il existe certai-
chimie/parachimie semblent avoir un nes différences au niveau des rela-
meilleur engagement social et environ- tions de travail avec les employés
nemental que les firmes des autres sec- notamment. Ainsi, par exemple, les
teurs. En effet, elles ont plus tendance firmes établies dans la région de
à publier un bilan social et environne- Rabat proposent un intéressement
mental de leur activité ; elles se démar- financier à leurs employés et une
quent également au plan de la protec- politique salariale, celles établies
tion de l’environnement (mise en place dans la région de Casablanca la cou-
de plans d’économie d’énergie, choix de verture médicale et la flexibilité des
moyens de transport économes, etc.). horaires, alors que celles établies
S’agissant ensuite de la nature de l’acti- dans la région de Tanger assurent le
vité de la firme (sous-traitante/non transport de leurs employés. Au
sous-traitante), nous constatons que, niveau de la protection de l’environ-
pour l’ensemble des dimensions de la nement, les résultats indiquent que
RSE qui sont significatives (relations les firmes de la région de Rabat sont
avec les employés, protection de l’envi- celles qui enregistrent les meilleures
ronnement), les firmes non sous-trai- performances.
tantes ont une implication sociale et Sur le plan des « effets » taille, il res-
environnementale plus élevée que les sort des analyses que les grandes fir-
firmes sous-traitantes. mes ont plus tendance, en propor-
Ensuite, s’agissant de savoir si les tion, à être socialement responsables
entreprises exportatrices ou sous- que les plus petites, que ce soit au
traitantes sont plus ou moins perfor- plan des relations de travail (trans-
mantes socialement que les autres, port des employés, cantines, respect
les résultats sont un peu mitigés. En du droit de syndicalisation, comité
effet, sur certaines dimensions de la d’entreprise) que des autres dimen-
RSE (relations avec les employés et sions, spécifiquement la protection
relations communautaires), elles sont de l’environnement.
plus performantes que les autres. Enfin, les résultats indiquent qu’il
Alors que pour d’autres dimensions n’existe pas de différences significati-

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 31


DOSSIER

ves en matière d’engagement social Au plan des conditions de travail de


selon que la firme exporte ou non. travail, 35% ont une mauvaise per-
formance, 35% une performance
moyenne et 25% une bonne perfor-
Il ressort des analyses statistiques mance.
que les entreprises de notre Au niveau des « autres mesures inci-
échantillon n’ont pas d’expérience tatives liées aux conditions de tra-
significative en matière de RSE. vail», 79% ont une mauvaise perfor-
mance pour 21% qui ont une perfor-
mance moyenne.
b. Evaluation de la PSE des entre- S’agissant de la dimension « rela-
prises marocaines : tions avec la communauté », la ten-
Afin de compléter cette analyse et déga- dance se poursuit puisque 79% des
ger des tendances claires relativement répondants ont une mauvaise perfor-
à l’action sociétale des firmes, nous mance pour 20% qui ont une expé-
avons évalué la PSE des entreprises de rience moyenne.
l’échantillon sur la base des mesures de S’agissant de la dimension « rela-
PSE désagrégés présentées ci-dessus et tions avec le territoire », 80% des
qui visent chacune à mesurer la perfor- répondants ont une mauvaise perfor-
mance sociale des firmes pour chacune mance sur ce volet et 17% à peine
des 4 dimensions précitées. Pour ce une performance moyenne.
faire, nous avons donc commencé par
regrouper les variables (items) mesu-
rant chaque dimension de manière à Conclusion
obtenir 6 mesures de PSE : 3 mesures
relatives à la dimension « relations
Dans le cadre de cette recherche,
avec les employés » ; 1 mesure de la
nous poursuivions deux objectifs
relation avec la communauté ; une
principaux. Le premier était d’éva-
mesure de la relation avec le territoire
luer et apprécier l’implication sociale
; et une mesure de la performance envi-
et sociétale des firmes implantées au
ronnementale des entreprises. Ensuite,
Maroc, œuvrant dans les trois princi-
nous avons classifié chacune de ces
paux secteurs d’activité et implantées
mesures en trois catégories: « mau-
dans les trois principaux pôles écono-
vaise performance sociale » ; « perfor-
miques du pays. Ces actions ont éga-
mance sociale moyenne » ; « bonne
lement été analysées à la lumière de
performance sociale ».
certaines caractéristiques spécifiques
Il ressort des analyses statistiques
aux firmes (taille, région, secteur,
que les entreprises de notre échantil-
nature de l’activité). Le second objec-
lon n’ont pas d’expérience significa-
tif était de créer et tester une mesure
tive en matière de RSE.
composite de PS des firmes implan-
S’agissant de la dimension « relation
tées au Maroc. Pour ce faire, nous
de travail avec les employés », 41% des
avons élaboré un questionnaire qui
répondants ont une mauvaise perfor-
englobait deux parties distinctes :
mance en ce qui concerne les besoins
une partie relative aux caractéristi-
des employés ; pour 48% qui ont une
ques spécifiques des firmes, et une
performance moyenne et 11% unique-
partie relative aux formes d’implica-
ment une bonne performance.

32 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

tion sociétale des firmes établies au registre, les firmes européennes ont
Maroc. L’objectif principal de ce ques- déjà plus d’une longueur d’avance sur
tionnaire était d’étudier l’implication leurs homologues marocaines. Nous
sociale et sociétale des firmes établies voulions ainsi vérifier ce qu’il en était
au Maroc et la forme que cette impli- réellement sur le terrain d’autant
cation revêt. Nous avons choisi le qu’aussi bien les pouvoirs publics que
Maroc, pays maghrébin en dévelop- les organisations patronales (charte de
pement, en raison d’une part des pro- bonne conduite, labels, gouvernance
grès économiques réalisés depuis une etc.) semblent mesurer l’importance
dizaine d’années, et d’autre part en du caractère fondamental de la RSE.
raison de l’importance des échéances
économiques cruciales auxquelles ce
pays doit faire face à partir de 2012. Les résultats que nous avons obtenus
En effet, cette année a coïncidé avec quant à l’implication « sociétale »
l’ouverture totale des frontières éco-
nomiques avec l’Union Européenne
des firmes marocaines suggèrent
dans le cadre de l’aboutissement du l’importance pour les firmes marocaines
processus de l’intégration du Maroc à de mettre en place de véritables
l’UE qui a débuté avec les accords de stratégies en matière de RSE.
Barcelone signés en 1995, et qui a
abouti à la mise en place du statut
avancé Maroc-UE en 2010. Dans la Les résultats que nous avons obtenus
mesure où devraient « cohabiter » quant à l’implication « sociétale » des
dans le même espace des firmes maro- firmes marocaines suggèrent l’impor-
caines et européennes, où le degré de tance pour les firmes marocaines de
compétition entre elles va augmenter, mettre en place de véritables stratégies
où les firmes marocaines devraient en matière de RSE. Aussi, nos résultats
avoir de nouvelles opportunités d’aller font ressortir un certain nombre d’im-
à la conquête de nouveaux marchés plications managériales, relatives à la
étrangers, et enfin dans la mesure où promotion de la RSE par les différents
le degré d’exigence vis-à-vis des fir- acteurs concernés (État, secteur privé,
mes en termes de responsabilités de ONG, etc.). À titre d’exemple, l’État
celles-ci va en augmentant, la notion pourrait utiliser l’incitation fiscale
de RSE dans un pays tel que le Maroc publique en faveur du développement
prend de plus en plus d’importance. écologique et social, ainsi que le sou-
En effet, les firmes marocaines, si elles tien financier public aux ONG spéciali-
veulent gagner le pari de la compétiti- sées dans le développement durable,
vité n’ont plus vraiment le choix. etc. Un certain nombre de facteurs
Qu’elles décident de s’internationali- déterminants susceptibles d’exercer
ser via l’export, ou bien qu’elles affron- une influence sur la décision d’engage-
tent la concurrence des firmes euro- ment de ces différents acteurs existent.
péennes sur leur sol, ces dernières Parmi ces facteurs, la prise de
devront considérer la RSE, non plus conscience par les générations futures
comme une contrainte ou une mode, des conséquences provoquées par les
mais bel et bien comme un facteur de grandes catastrophes sociales et écolo-
compétitivité au même titre que les giques à venir pourra jouer un rôle
coûts de production ou autre. Sur ce déterminant. Le second facteur

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 33


DOSSIER

concerne l’intégration des questions sion/environnement/management_envi-


éthiques dans l’enseignement. Il est à ronnemental.pdf
la base des changements comporte- • Confédération Générale des Entreprises
mentaux attendus de l’ensemble des du Maroc. La Responsabilité Sociale de
l’Entreprise : les aspects relatifs au travail.
acteurs. Un autre facteur déterminant
http://www.cgem.ma/upload/commission/l
sera la coopération entre les différentes abel/RSE_aspect_travail.pdf.
parties prenantes dans un souci de • Cornell, B., & Shapiro, R. (1987).
développer des synergies entre elles ■ “Corporate stakeholders and corporate
performance”. Financial Management, vol.16,
pp. 5-14.
Bibliographie • Freeman, R.E. (1984). Strategic
Management: A stakeholder Approach. Boston,
MA: Pitman/Ballinger.
• Abott, WF., et Monsen, R.J. (1979). « • Friedman, M. (1970). The Social
On the measurement of corporate social Responsibility of Business is to Increase
responsibility: self-reported disclosures its Profits. New York Time Magazine.
as a method of measuring corporate • Gond, J.-P., & Igalens, J. (2008). La
social involvement”. Academy of Management Responsabilité sociale de l’entreprise. Paris :
Journal, vol. 22(3), pp. 501-515. Presses Universitaires de France.
• Alexander, G.J., & Buchholz, R.A • Griffin, J.J., & Mahon, J.F. (1997). «
(1978). “Corporate social responsibility The corporate social performance and
and stock market performance”. Academy corporate financial performance debate”.
of Management Journal, vol.21(3), pp. 479- Business and Society, vol.36 (1), pp.5-31.
486. • Hillman, A.J., & Keim, G.D (2001).
• Brammer, S., Brooks, C., & Pavelin, S. “Shareholder value, stakeholder manage-
(2006). “Corporate social performance ment, and social issues: what’s the bot-
and stock returns: UK evidence from dis- tom line?” Strategic Management Journal,
aggregate measures”. vol.22 (2), pp.125-139.
Management, vol.35 (3), pp. 97-116.
Financial
• Jones, R., & Murell, A.J. (2001).
• Carrol, A.B. (1979). “A three dimension- “Signalling positive corporate social per-
al conceptual model of corporate social formance”. Business and Society, vol.40 (1),
performance”. Academy of Management pp.59-78.
Review, vol. 4, pp.497-505. • Margolis, J.D. & Walsh, J.P. (2003).
• Cochran, P.L., & Wood, R.A (1984). “Misery loves companies: rethinking
“Corporate social responsibility and social initiatives by business”.
financial performance”. Academy of Administrative Science Quaterly, vol.48,
Management Journal, vol.27 (1), pp.42-56. pp.168-305.
• Commenne, V. (2006). Responsabilité • McGuire, J.B., Sundgren, A; &
sociale et environnementale : l’engagement des Schneeweis, T. (1988). “Corporate social
acteurs économiques. Paris : éditions responsibility and firm financial perform-
Charles Léopold Mayer. ance”. Academy of Management Journal,
• Confédération Générale des Entreprises vol.31(4), pp.854-872.
du Maroc. Présentation et règles d’attri- • McWilliams A., & Siegel, D. (20002).
bution du Label CGEM pour la “Corporate social responsibility and
Responsabilité Sociale de l’Entreprise. financial performance: correlation or mis-
http://www.cgem.ma/upload/commission/l specification?” Strategic Management Journal,
abel/Guide_label.pdf. vol.21 (5), pp.603-609.
• Confédération Générale des Entreprises • Moore, G. (2001). “Corporate social and
du Maroc. Premiers pas vers le manage- financial performance: an investigation
ment environnemental. in the UK supermarket industry”. Journal
http://www.cgem.ma/upload/commis- of Business Ethics, vol.34 (3/4), pp.299-315.

34 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

• Moskowitz, M. (1972). “Choosing social- cial performance: evidence from the


ly responsible stocks”. Business and Society, banking industry”. Journal of Business Ethics,
vol.1, pp.71-75. vol.35 (2), pp.97-109.
• Orlitzky, M., Schmidt, F.L., & Rynes, • Turcotte, M.-F., & Salmon, A. (sous la
S.L. (2003). “Corporate social and finan- direction de), 2005. Responsabilité sociale et
cial performance: a meta-analysis”. environnementale de l’entreprise. Sainte-Foy,
Organisation Studies, vol.24(3), pp.403-441. Québec : Presses Universitaires du
• Preston, L.E, & O’Bannon, D.P. (1997). Québec.
“The corporate social-financial perform- • Ulmann, A. (1985). “Data in search of a
ance relationship.” Business ans Society, theory: a critical examination of the rela-
vol.36 (4), pp.419-429. tionship among social performance,
• Rosé, J.-J. (Sous la direction de), 2006. social disclosure, and economic perform-
Responsabilité sociale de l’entreprise : pour un ance”. Academy of Management Review, vol.10,
nouveau contrat social. Paris : éditions de pp.540-577.
Boeck. • Vance, S. (1975). “Are socially responsi-
• Ruf, B.M., Muralidhar, K., Brown, R. M., ble corporations good investment risks?”
Janney, J.J., & Paul, K. (2001). « An Managerial Review, vol. 64(8), pp.18-24.
empirical investigation of the relation- • Waddock, S.A., & Graves, S.B. (1997).
ship between change in corporate social “The corporate social performance-finan-
performance and financial performance: a cial performance link.” Strategic Management
stakeholder theory perspective”. Journal of Journal, vol.18 (4), pp.303-319.
Business Ethics, vol.32 (2), pp.143-156. • Verschoor, C.C., & Murphy, E.A. (2002).
• Russo, M.V., & Fouts, P.A. (1997). “A “The financial performance of large US
resource-based perspective on corporate firms and those with global prominence:
environnemental performance and prof- how do the best corporate citizens rate?”
itability”. Academy of Management Journal, Business and Society Review, vol.107 (3),
vol.40 (3), pp.534-559. pp.371-380.
• Seifert, B., Morris, S.A. & Bartkus, B.R. • Wood, D. & Jones, R.E (1995).
(2004). « Having, giving and getting : “Stakeholder mismatching: a theoretical
slack resources, corporate philanthropy, problem in empirical research on corpo-
and firm financial performance”. Business rate social performance.” International
and Society, vol. 43(3), 135-161. Journal of Organizational Analysis, vol.3(3),
• Simpson, W.G. & Kohers, T. (2002). “The pp.229-267.
link between corporate social and finan-

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 35


DOSSIER

Analyse descriptive des réseaux


d’entreprises par l’utilisation
des facteurs de contingence
des organisations du réseau
Résumé. L’évolution de l’environnement économique dans les dernières années
conduit les organisations à nouer des relations externes dans le cadre de réseaux
qui deviennent le garant de la pérennité des entreprises. L’analyse des réseaux
revêt, en conséquence, une importance aussi bien pour les chercheurs que pour les
institutions chargées de promouvoir les secteurs et les groupements d’entreprises
à l’échelle régionale ou nationale.
Cette recherche s’intéresse à la première phase qui s’impose à l’analyse de chaque
réseau d’entreprises avant l’étude des comportements et pratiques des entreprises
au sein du réseau. Il s’agit de mettre en lumière les facteurs de contingence qui per-
mettent une classification des entreprises du réseau. Cette description est de nature
Abdelmounim à rendre compte des caractéristiques du réseau, et à renseigner sur les éléments de
BELALIA différenciation entre les entreprises.
Nous mobilisons une recherche empirique qui porte sur un réseau d’entreprises
dans le secteur médical. L’analyse quantitative proposée permet d’identifier les
Professeur

facteurs de contingence significatifs, et de mettre en lumière leur contribution pour


assistant au
groupe ISCAE,

expliquer les pratiques des entreprises du réseau.


Responsable
du Centre

Mots clés. réseau, facteurs de contingence, classification, organisations.


d’Etudes et de
Recherche en
Gestion de
l’ISCAE (CERGI)

Abstract. The evolution of the economic environment in recent years led orga-
nizations to build external relationships within networks that become the gua-
rantor of the survival of businesses. Network analysis is, therefore, important
for both researchers and institutions that are responsible for promoting the
sectors and companies groups at the national or regional level.
This research focuses on the first phase which governs the analysis of each
company network before the study of behavior and business practices within
the network. It is to highlight the contingency factors that allow a classifica-
tion of network businesses. This description can let learn about the character-
istics of the network and about the elements of differentiation between
companies.
We mobilize empirical research that focuses on a network of companies in the
medical sector. Quantitative analysis proposed identifies significant contin-
gency factors and highlight their contribution to explain the business practices
of the network.

Key words. network, contingency factors, classification, organizations

36 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Introduction chercheurs. A la suite de la descrip-


tion du terrain et de la méthodologie
de recherche, nous présentons dans
L’histoire de la recherche sur les
réseaux révèle une évolution expo-
nentielle, depuis la deuxième moitié Cette recherche fait partie d’une étude
du 20ème siècle, du nombre de travaux plus large sur le comportement des
dans ce domaine (Borgatti et Foster, entreprises en réseau. Nous nous
2003). La logique de réseau concerne
intéressons dans cet article aux
aussi bien les individus et les sociétés
que les organisations. Ces dernières facteurs de contingence pertinents qui
optent pour des stratégies qui les peuvent décrire les entreprises au
mettent en relation dans le cadre de sein du réseau.
modèles organisationnels créateurs
de valeur et générateurs de change- le troisième paragraphe les résultats
ment (Miles, Snow et al., 1997). qui s’appuient sur une recherche empi-
L’analyse des réseaux d’organisations rique à base d’une démarche quantita-
pose une première difficulté liée aux tive de recherche. Cette recherche
critères de description qui permet- porte sur un réseau d’entreprises dans
tent de mettre en lumière les diffé- le domaine médical inscrites dans une
rences entre les organisations, et de démarche de réseau initiée par les
ce fait, la structure du réseau. Cette organismes de tutelle.
problématique concerne aussi bien
les chercheurs, que les praticiens ins-
crits dans le cadre de réseaux d’entre- 1. Les facteurs de
contingence descriptifs
prises ou appartenant à des institu-
tions de gestion de réseaux comme
les chambres de commerce et d’indus- des réseaux d’entreprises
trie ou les départements spécifiques
de l’appareil gouvernemental. La littérature qui traite du contexte
Cette recherche fait partie d’une organisationnel et stratégique de
étude plus large sur le comportement l’entreprise intervient dans tous les
des entreprises en réseau. Nous nous domaines du management stratégi-
intéressons dans cet article aux fac- que. Cela tient au fait que l’étude du
teurs de contingence pertinents qui comportement des entreprises ne
peuvent décrire les entreprises au peut faire l’impasse sur le contexte
sein du réseau. L’objectif est de déter- interne de l’organisation dans lequel
miner les facteurs les plus significa- s’inscrivent les actions de ses mem-
tifs pour une description du réseau, bres, et du contexte externe qui
en mettant en lumière les variables conditionne les choix et les politiques
importantes ainsi que leur contribu- de l’entreprise.
tion à la description des différences Ces différents facteurs de contingence
entre les entreprises. participent à la description des entre-
Le premier paragraphe concerne une prises et permettent aux chercheurs
revue de la littérature dans le d’identifier des caractéristiques de dif-
domaine, qui vise à mettre en avant férenciation entre les organisations. La
les facteurs les plus mobilisés par les nature de l’objet de cette recherche

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 37


DOSSIER

nous invite dans ce paragraphe à une d’une cohérence en termes de taille


revue de la littérature qui passe en des différentes entreprises du réseau
revue les facteurs les plus utilisés par afin que les grandes organisations
les chercheurs, notamment ceux mobi- n’influencent pas les décisions straté-
lisés dans des études taxonomiques des giques des moins grandes.
réseaux d’entreprises. De leur part, Maureen et Heather
Le premier facteur de contingence (2003) s’intéressent aux conditions
qui caractérise les entreprises est préalables à l’intégration des réseaux
leur taille. Il a été utilisé pour l’ana- inter-entreprises et supposent que les
lyse de nombreux types d’organisa- entreprises petites sont moins dispo-
tion et dans des recherches différen- sées à nouer des relations de réseau,
tes. Ainsi, Mintzberg (1982) consi- sauf lorsqu’elles connaissent des condi-
dère t-il que la taille d’entreprise est tions spécifiques de manque de ressour-
un facteur de contingence qui condi- ces organisationnelles particulières.
tionne l’évolution de la structure Chaque organisation du réseau se
organisationnelle selon cinq modèle distingue aussi par un type de mana-
différents : la structure simple, la gement qui fait que la prise de déci-
bureaucratie mécaniste, la bureau- sion soit plus ou moins centralisée et
cratie professionnelle, la structure que les procédures de travail soient
divisionnelle et la structure adhocra- plus ou moins formalisées. En effet,
tique. Toujours dans le cadre des la formalisation indique en général,
recherches orientées vers les structu- selon Kalika (1995 p. 196), « l’intérêt
res organisationnelles, Kalika (1995) porté par l’entreprise à l’écrit, dans la
mobilise la taille comme variable qui définition des rôles, des procédures et des
exprime l’aspect démographique de communications » tandis que la
l’entreprise. Il montre qu’elle est très décentralisation est liée au « carac-
corrélée à des facteurs de manage- tère participatif » de la prise de déci-
sion (Kalika, 1995 p. 9).
Chaque organisation du réseau Ces deux facteurs peuvent s’appli-
quer à la description du contexte
se distingue aussi par un type de relatif aux entreprises du réseau
management qui fait que la prise de comme le montre Williams (2005) qui
décision soit plus ou moins considère que la formalisation est
centralisée et que les procédures de négativement corrélée à la coopéra-
travail soient plus ou moins tion entre les entreprises. Il montre
que cette dernière devient plus facile
formalisées. lorsque les relations de réseau s’ap-
puient sur des arrangements infor-
ment comme la décentralisation de la mels. Dans une perspective plus
prise de décision. large, Robertson et al. (1993) don-
Dans les réseaux d’organisations, la nent place à la nature formelle ou
taille a été appliquée à l’étude des informelle des arrangements organi-
contraintes et des opportunités qui sationnels au sein du réseau en sug-
conditionnent les stratégies d’entre- gérant quatre dimensions d’analyse
prise. Dans ce sens, des auteurs du contexte de l’action : la technolo-
comme Doz (1988) et Iacovou et al. gie, les facteurs sociaux, l’environne-
(1995) mettent en avant la nécessité ment physique de l’action et les

38 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

arrangements organisationnels for- tions, les liens de réseau reposent


mels. aussi sur une vision stratégique qui
A côté du type de management intègre les TIC dans l’amélioration
comme facteur qui caractérise les des performances de l’entreprise.
entreprises, la culture organisation-
nelle est citée dans la littérature
parmi les facteurs qui conditionnent
Chaque entreprise du réseau peut
l’action de l’entreprise dans le réseau.
La culture organisationnelle de l’en- aussi se différencier des autres par
treprise au sein du réseau se reflète le biais de l’avantage stratégique et
dans les structures institutionnelles organisationnel qui dépend de
qui influencent l’intention des la stratégie globale et de la vision du
acteurs à partager le savoir (Zmud et management quant aux relations
al., 2005). En effet, les entreprises
qui ont, dans le passé, des expérien- coopératives dans le réseau.
ces de relations inter-organisation-
nelles seraient mieux placées pour
tirer parti de la relation de réseau. Angeles et Nath (2000) soutiennent
Ce lien entre la culture et les rela- que dans les réseaux d’entreprises, la
tions de réseau est confirmé dans concurrence de marché se trans-
plusieurs études comme celle de Jang forme en une « concurrence techno-
(1997) qui considère que les facteurs logique » qui nécessite des stratégies
culturels relatifs aux entreprises ont d’entreprise qui tiennent compte des
un impact sur la structure globale du effets de l’introduction de la technolo-
réseau d’entreprises. gie dans les échanges entre les entre-
Chaque entreprise du réseau peut prises.
aussi se différencier des autres par le Dans le même ordre d’idées, Kalika et
biais de l’avantage stratégique et al. (2002) considèrent que la straté-
organisationnel qui dépend de la gie en matière des TIC est liée à la
stratégie globale et de la vision du stratégie globale et notamment aux
management quant aux relations choix de l’entreprise en matière de
coopératives dans le réseau. partenariat. Ils montrent que les
L’existence de stratégies d’entreprise organisations pour lesquelles les TIC
globales orientées vers les relations constituent un avantage stratégique
de réseau constitue donc un facteur s’engagent davantage dans des rela-
d’analyse du contexte organisation- tions inter-entreprises qui s’appuient
nel et stratégique de l’entreprise. La sur le partage de l’information.
réussite des stratégies de réseau sup- Nous retenons donc parmi les fac-
pose la cohérence entre les caracté- teurs de contingence descriptifs des
ristiques du réseau et les objectifs entreprises du réseau les éléments
relatifs à la performance stratégique suivants : 1) la taille d’entreprise, 2) la
et opérationnelle de l’entreprise culture d’entreprise, 3) le degré de cen-
(Scott Morton et al., 1990). tralisation du management, 4) le degré
Actuellement, avec la diffusion des de formalisation du management, 5) la
TIC (Technologies de l’Information et vision stratégique globale et 7) la
de la Communication) comme moyen vision stratégique orientée TIC.
de mise en relation des organisa-

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 39


DOSSIER

2. Le terrain et la appréhender le nombre de salariés de


méthodologie de recherche l’entreprise, toutes catégories
confondues (permanents et intérimai-
res). Les statistiques descriptives
Notre recherche s’appuie sur une confirment la petite taille des organi-
étude empirique qui porte sur des sations étudiées avec une moyenne
entreprises du secteur médical, ins- égale à 51 salariés.
crites dans une démarche de change- Quant au type de management, les
ment en réseau financée par des entreprises considèrent que leur
organismes publics. management est davantage centra-
L’étude mobilise une enquête quanti- lisé (moyenne de 4,90) que formalisé
tative à base d’un questionnaire sou- (moyenne de 4,18). L’analyse des his-
mis à plus de 200 entreprises, auquel togrammes de fréquence conforte ce
72 entreprises du réseau ont répondu résultat et montre que la valeur
avec 67 questionnaires valides. médiane des variables de formalisa-
Dans une première étape, nous procé- tion est 4,00 alors qu’elle est égale à
dons à l’analyse descriptive des don- 5,00 pour la centralisation.
nées afin d’identifier les tendances et Ce résultat correspond à la nature
les caractéristiques particulières qui des organisations étudiées qui
décrivent les entreprises du réseau. constituent souvent des unités orga-
Cette analyse s’appuie sur la descrip- nisationnelles dont le management
tion des variables et de la répartition est fortement influencé par les diri-
de la population étudiée à l’aide d’in- geants. Ces derniers sont souvent les
dicateurs statistiques comme la fondateurs de l’entreprise ce qui fait
valeur maximale, la valeur minimale, que le management reste basé sur un
la fréquence, la moyenne, l’écart type système de décision dont l’essentiel
et la variance ainsi que la corrélation émane du dirigeant.
entre les variables. Les items relatifs à la culture d’entre-
Nous identifions ensuite les axes fac- prise expriment le cumul invariable
toriels qui regroupent les items rete- des expériences et des pratiques qui
nus. Il s’agit de réduire les variables marquent la trajectoire de l’entre-
en éliminant celles qui seront faible- prise dans le temps. Les items choisis
ment rattachées aux axes principaux mesurent l’expérience de l’entreprise
retenus. Nous utilisons pour ce faire en termes de : 1) démarches collecti-
l’Analyse en Composantes Principales ves avec les autres entreprises, 2)
(ACP). L’objectif est d’aboutir aux fac- démarches de changement menées
teurs principaux les plus significatifs au sein de l’entreprise et 3) échange
pour décrire les différences entre les avec les autres entreprises du même
entreprises du réseau. secteur d’activité.
Pour ces variables, la moyenne obte-
nue par rapport à l’expérience de l’en-
3. Les résultats de l’étude treprise dans les démarches de chan-
gement et d’échange sont importan-
3.1. Analyse descriptive tes (4,87 et 4,90). Les organisations
des facteurs de contingence étudiées exercent en effet dans le sec-
La taille d’entreprise est mesurée par teur médical qui connaît des évolu-
une échelle de ratios qui cherche à tions techniques rapides imposant

40 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

aux entreprises des changements sur son environnement. Les moyen-


permanents. nes obtenues sur ces trois variables
Les résultats liés à la culture mon- sont successivement : 5,66 ; 5,56 et
trent en revanche que les entreprises 5,36 et montrent que les managers
bénéficient de moins d’expériences
en termes de démarches collectives
(3,36) ce qui montre que les organisa- Les résultats liés à la culture
tions du réseau sont faiblement montrent en revanche que
connectées à d’autres organisations les entreprises bénéficient de moins
issues d’autres secteurs, dans le d’expériences en termes de démarches
cadre de démarches collectives.
collectives (3,36) ce qui montre que
La stratégie TIC est mesurée par la
perception de la direction quant au les organisations du réseau sont
lien entre TIC et changement d’une faiblement connectées à d’autres
part, et TIC et performance globale organisations issues d’autres
de l’autre part. Il s’agit en effet de secteurs, dans le cadre de démarches
savoir si le management croit dans le
collectives.
potentiel des TIC comme moteur de
changements organisationnels, et
comme levier d’augmentation des sont conscients des différentes
performances de l’entreprise. retombées d’une démarche mettant
Sur ces deux variables les moyennes leurs entreprises en réseau. La cohé-
obtenues sont respectivement : 4,81 rence interne des trois variables est
et 4,72. Une autre variable de mesure caractérisée par un coefficient de
est utilisée pour appréhender l’inten- cronbach de 0,89.
tion de la direction d’investir davan-
tage dans les TIC. La moyenne obte- 3.2. Facteurs principaux
nue est de 4,34 ce qui montre que les fondateurs de la description
managers, quoique conscients du rôle du réseau
des TIC pour le changement et l’amé- Une première ACP a été réalisée sur
lioration des performances, ne comp- l’ensemble des variables ce qui a donné
tent pas pour autant investir plus lieu à six facteurs principaux avec une
dans les TIC. Cela serait une tendance répartition non homogène sur les axes.
générale des entreprises étudiées L’application d’une seconde ACP avec
puisque leur activité dépend de tech- rotation Varimax a permis l’améliora-
nologies médicales (scanners…) sou- tion de la répartition des variables sur
vent plus prioritaires que les TIC. les axes et a donné lieu à six facteurs
L’ensemble des variables de la straté- principaux qui expriment 83,79% de la
gie TIC semble cohérent et correspond variance expliquée :
à un coefficient de cronbach de 0,86. • Le facteur 1 regroupe l’ensemble
Les variables liées à la stratégie glo- des variables liées à la stratégie en
bale de l’entreprise cherchent à matière de TIC. Une variable de
mesurer la perception de la direction mesure qui se rapporte au degré de
quant à l’effet de la démarche en formalisation du management a aussi
réseau sur : 1) le changement organi- une corrélation de 0,61 avec ce fac-
sationnel, 2) les performances globa- teur. Nous considérons que ce facteur
les et 3) l’ouverture de l’entreprise a trait à l’existence d’une stratégie

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 41


DOSSIER

TIC formalisée par le management de l’expérience des salariés en matière


l’entreprise. En effet, dans les entre- des TIC. Nous constatons que cette
prises étudiées les stratégies orien- variable a été dissociée des précéden-
tées TIC font souvent l’objet de décla- tes en lien avec l’expérience de l’en-
rations de bonnes intentions par les treprise. La culture d’entreprise
dirigeants, mais elles ne sont pas tou- apparaît donc comme un attribut lié à
jours formalisées pour permettre un l’histoire de l’organisation et non des
suivi rigoureux de leur mise en place. salariés. L’attribut culturel ne peut en
• Le facteur 2 restitue 19,67% de la effet être revendiqué par aucune des
variance et exprime l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise
variables prévues pour l’analyse de la (managers, salariés, actionnaires…).
stratégie globale de l’entreprise • Le facteur 5 correspond aux varia-
comme le montre le tableau ci-après. bles descriptives du degré de centra-
• Le facteur 3 regroupe les items liés lisation du management et restitue
à l’expérience de l’entreprise en tant 8,48 % de la variance totale.
que variables de la culture d’entre- • Le facteur 6 correspond à la varia-
prise. La culture d’entreprise s’ex- ble décrivant la taille de l’entreprise.
prime dans cet axe principal par l’ex- Il ne restitue que 7,58 de la variance
périence de l’entreprise en matière de et montre que bien que la taille d’en-
démarches de changement, de treprise soit le critère de différencia-
démarches collectives et d’échanges tion classique entre les entreprises,
avec les autres entreprises. dans certains réseaux d’entreprises
• Le facteur 4 exprime la deuxième ce facteur ne revêt qu’une importance
variable de la culture d’entreprise : minime.

Tableau 1 : Matrice des composantes après rotation Varimax


et normalisation de Kaiser

Item Facteur
1 2 3 4 5 6
TIC et changement 0,89
TIC et performance 0,86
Investissement TIC 0,72
Management formalisé 0,61
Réseau et performance globale 0,91
Réseau et changement 0,91
Réseau et environnement 0,79
Expérience échange inter-entreprise 0,82
Expérience changement 0,74
Expérience réseau 0,62
Salariés et TIC 0,64
Management centralisé 0,91
Taille d’entreprise 0,87

42 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Conclusion une stratégie TIC mais il s’agit de la


formaliser afin de permettre le suivi
Cette étude met en relief les facteurs et l’implication de l’ensemble des
de contingence susceptibles de acteurs autour des objectifs fixés.
décrire les différences entre les entre- L’analyse de la culture d’entreprise à
prises dans un réseau d’organisa- travers le prisme des expériences qui
tions du secteur médical. caractérisent l’évolution de l’entre-
L’analyse descriptive des données a prise invite à faire la distinction entre
permis de mettre en avant des carac- l’expérience de l’entreprise et l’expé-
téristiques et des pratiques de mana- rience des salariés. Ces deux dimen-
gement différentes au sein du réseau.
Elle montre par exemple que le mana-
gement dans la majorité des entrepri- L’étude montre que les stratégies
ses est jugé faiblement formalisé et d’entreprises constituent un des
fortement centralisé. Ce résultat est facteurs déterminants pour l’analyse
confirmé dans des recherches comme des entreprises du réseau. Cela
celle de Kalika (1995) qui considère
que les décisions dans les petites
concerne aussi bien la stratégie
entreprises ont tendance à être cen- globale que la stratégie orientée TIC
tralisées. de l’entreprise.
Les entreprises étudiées s’avèrent
aussi posséder des expériences
importantes en matière de démarches sions semblent constituer deux com-
de changement ou de démarche posantes de différenciation entre les
d’échange au sein du même secteur. entreprises et ce, à base de la culture
Les expériences de démarches collec- d’une part comme ensemble de prati-
tives inter-secteur sont, à l’inverse, ques et d’expériences accumulées au
moins courantes. fil du temps par l’entreprise, et de
L’étude des facteurs principaux d’ana- l’autre part comme expérience cumu-
lyse montre que la différence de tail- lée des salariés.
les d’entreprises du réseau n’est pas En résumé, les facteurs principaux
aussi déterminante que les gestion- que propose l’étude pour une descrip-
naires le croient d’habitude. Cela cor- tion des entreprises du réseau sont
respond à une valeur faible de la les suivants : 1) la stratégie formelle
variance que restitue ce facteur qui de l’entreprise en matière de TIC, 2)
n’intervient qu’en dernier rang des la stratégie globale de l’entreprise, 3)
facteurs principaux. les expériences de l’entreprise, 4) les
L’étude montre que les stratégies expériences des salariés, 5) le degré
d’entreprises constituent un des fac- de centralisation du management et
teurs déterminants pour l’analyse des 6) la taille d’entreprise.
entreprises du réseau. Cela concerne Si cette recherche propose une grille
aussi bien la stratégie globale que la de classification des entreprises dans
stratégie orientée TIC de l’entreprise. les réseaux, elle ne tient pas compte
L’analyse en composantes principales des propriétés liées au réseau lui-
associe ce dernier facteur à la forma- même. Ces dernières donnent lieu à
lisation du management, ce qui des facteurs étudiés dans la littéra-
confirme qu’il ne suffit pas d’avoir ture, qui peuvent être mobilisés dans

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 43


DOSSIER

des recherches futures, comme la déterminants et performances, Economica,


proximité de chaque entreprise au 1995.
centre du réseau, la force des liens • Kalika M., Bellier S., Isaac H.,
qu’elle entretient ou le nombre de Josserand E., Leroy I., Le e-management :
nœuds auxquels elle est liée. vers l’entreprise virtuelle ? , Edition Liaisons,
2002.
L’étude mobilise une approche quan-
• Maureen B-R et Heather W.,
titative de recherche qui porte sur un « Networks, learning and cyclelife »,
réseau d’entreprises dans le domaine European Management Journal, vol. 21, num.
médical. D’autres recherches futures 5, p. 588- 597, 2003.
peuvent augmenter la variabilité des • Miles R. et Snow C., « Network organi-
données en s’intéressant à plusieurs zations: new concepts for new forms »,
réseaux d’entreprises. Cela est de Academy of Management Executive, vol. 28,
nature à confirmer que les facteurs num. 3, p. 62-77, 1987.
choisis restent pertinents et permet- • Miles R., Snow C., Mathews J., Miles G.
tent une description pertinente des et Coleman H.J, « Organizing in the
knowledge age: anticipating the cellular
différences entre les entreprises et
form », Academy of Management Executive, vol.
ce, quel que soit le réseau ou le sec-
11, num. 4, p. 7-24, 1997.
teur d’activité concerné ■ • Mintzberg H., Structure et dynamique des
organisations, Editions d’Organisations,
Paris, 1982.

Bibliographie
• Nohria N. et Eccles R.G, Networks and
organizations, Harvard Business School
Press, 1992.
• Angeles R. et Nath R., « An empirical • Orlikowski W.J, « Using Technology and
study of EDI trading partner selection constituting structures: a practice lens
criteria in customer-supplier relation- for studying technology in organizations
ships », Information & Management, num. 37, », Organization Science, vol. 11, num. 4, p.
p. 241-255, 2000. 404-428, 2000.
• Aron E., La gestion stratégique des logiques • Robertson P.J, Roberts D.R et Porras
sociales du changement, Thèse de doctorat, J.I, « Dynamics of planned organization-
HEC Montréal, 2003. al change: assessing empirical support
• Borgatti S.P et Foster P.C, « The net- for a theoretical model », The Academy of
wok paradigm in organizational Management Journal, vol. 36, num. 3, p. 619-
research: a review and typology », Journal 634, 1993.
Of Management, p. 991-1013, 2003. • Scott Morton M.S et al., Information
• Doz Y.L, technology partnerships between larg-
Oxford University Press, New York, 1991.
Technology and organizational transformation,

Spring, p. 31-57, 1988.


er and smaller firms: some critical issues,
• Williams T., « Cooperation by design:
• Iacovou C.L, Benbasat I. et Dexter A.S, structure and cooperation in interorgani-
« Electronic Data Interchange and small zational networks », Journal of Business
organizations: adoption and impact of Research, num. 58, p. 223-231, 2005.
technology », MIS Quarterly, num. 35, p. • Zmud R.W, Kim Y-G et Bock G-W.,
465-485, 1985. « Behavioural intention formation
• Jang H-Y, « Cultural differences in an knowledge sharing: examining the roles
Interorganizational network: shared pub- of extrinsic motivators, social-psycholog-
lic relations firms among Japanese and ical forces, and organizational climate »,
American companies», Public Relations MIS Quarterly, vol. 29, num. 1, p. 87-111,
Review, num. 23, p. 327-341, 1997. 2005.
• Kalika M., Structures d’entreprises : réalités,

44 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Influence de la taille, la stratégie et


la structure organisationnelle sur
l’adoption de la comptabilité par
activités au Maroc
Résumé. Durant ces dernières décennies, la méthode Activity Based Costing a
fait l’objet de plusieurs travaux de recherche, notamment dans les pays déve-
loppés. Cependant, ce type de recherches reste encore absent dans plusieurs
pays en développement comme le Maroc.
Cet article met en exergue les résultats d’une étude empirique, réalisée auprès
de 62 entreprises au Maroc, sur l’impact de la taille, la stratégie et la structure
organisationnelle sur l’adoption de la méthode ABC. Les résultats obtenus mon-
trent un taux d’adoption relativement faible (12,9%). La méthode par activités
est adoptée davantage par les entreprises de grande taille et les entreprises
décentralisées.
Azzouz
ELHAMMA1 Mots clés. Comptabilité par activités (ABC) – Taille - Stratégie – Structure orga-
Professeur nisationnelle - Maroc.
agrégé et
Docteur en Finance-
Comptabilité.

Hanen Abstract. While a great number of studies relating to activity-based costing


MOALLA2 (ABC) have been conducted, essentially in developed countries, this Kind of
Maître- researches is almost absent in developing countries such as Morocco.
assistante et
Docteur en This paper examines the effect of firm size, business strategy and organization-
Sciences de al structure on the adoption of the activity based costing method. The study
Gestion finds that the rate of ABC adoption in Morocco was relatively low (12.9%). This
(Comptabilité). new method of the management accounting is adopted essentially by large
firms and decentralized enterprises.

Key words. Actvity Based Costing (ABC) – Firm size – Organizational structure
- Strategy - Morocco.

1. UFR : Ecole Doctorale de Gestion (EDG), FSJES, Rabat-Agdal (Maroc), E-mail : elhamma_azzouz@yahoo.fr
2. Université de la Manouba – ISCAE (Tunisie), Laboratoire LIGUE, E-mail : hanen_moalla@yahoo.fr

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 45


DOSSIER

Introduction 1991b ; Evraert et Mévellec, 1990,


1991 ; Mévellec, 1988, 1990, etc.).
Cette grande innovation en matière
La méthode ABC est issue des travaux de comptabilité de gestion est présu-
du CAM-I (Consortium for Advanced mée fournir des informations plus
Manufacturing International). Elle a pertinentes pour la prise des déci-
été développée pour faire face aux sions et le contrôle et combler les
insuffisances des méthodes tradition- insuffisances des méthodes tradition-
nelles de calcul des coûts. Comme le nelles afin de faire face aux muta-
note Alcouffe (2002), il n’y a pas une tions importantes connues par les
définition standard du système ABC, entreprises et leurs environnements,
mais des concepts de base peuvent être
trouvés dans les différentes définitions
données par les académiques au cours
du temps. De ces définitions, nous pou- A partir du début des années quatre-
vons conclure que la méthode ABC est vingt-dix, des études menées en
une méthode de calcul des coûts qui se Amérique du Nord, en Europe et
base sur le découpage de l’entreprise en dans d’autres pays du monde ont
activités et en processus. Elle repose montré de faibles taux d’adoption de
sur l’hypothèse suivante : les activités
consomment les ressources et les diver- l’ABC.
ses activités de l’entreprise sont
consommées par les produits. Elle per-
met une affectation plus fine et plus surtout après le succès qu’a connu la
pertinente des charges indirectes, à méthode à la suite de son implanta-
travers la recherche des liens de causa- tion dans les grandes entreprises
lité entre les ressources et les activités américaines comme John Deere
et la définition des inducteurs les plus Compnent Works, Schrader Bellows
pertinents par la recherche des fac- group, Hewlett-Packard, Siemens,
teurs qui déclenchent ces activités. Scivill, Tektronic, Caterpillar,
General Electric, etc.
Depuis la publication du « Relevance
Lost » de Cooper et Kaplan en 1987, A partir du début des années quatre-
un grand nombre d’articles, de vingt-dix, des études menées en
papiers et de livres ont été publiés Amérique du Nord, en Europe et
sur la méthode ABC. L’examen de dans d’autres pays du monde ont
l’évolution de la littérature en montré de faibles taux d’adoption de
matière d’ABC a permis de conclure l’ABC, conduisant ainsi à se poser la
qu’à la fin des années quatre-vingt et question sur la pertinence de cette
au début des années quatre-vingt- méthode qui n’a pas pu prendre la
dix, un courant de recherche améri- place des méthodes traditionnelles de
cain, puis européen a mis l’accent sur calcul des coûts, comme la méthode
le dépassement des systèmes de cal- des sections homogènes en France et
cul des coûts basés sur les méthodes du direct costing dans les pays anglo-
traditionnelles et sur la pertinence saxons. Certains chercheurs ont
des systèmes basés sur la méthode pensé que la crise de la comptabilité
ABC (Cooper et Kaplan, 1988, 1991a, de gestion était plutôt un problème

46 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

américain. Dans ce cadre, Bromwich 1999), etc. L’étude de Dahlgren et al.


et Bhimani (1994) ont confirmé les (2001) est celle qui a pris en considé-
changements et les développements ration le plus grand nombre de fac-
connus par les entreprises, mais ils teurs. Elle a testé la relation entre
ont reconnu que les pratiques de la l’adoption de la méthode ABC et 27
comptabilité de gestion ne sont pas variables évoquées par la littérature.
en crise au Royaume-Uni. Le para- Les études sur la relation entre les
doxe révélé entre les développements facteurs de contingence et l’adoption
théoriques qui ont montré la supério- de l’ABC ont été menées dans les pays
rité de la méthode ABC par rapport développés comme les Etats-Unis, le
aux méthodes traditionnelles et les Royaume-Uni, la France, etc. Au
résultats empiriques qui ont montré cours de ces dernières années, quel-
des taux d’adoption faibles affirme ques études ont traité le cas de cer-
que les caractéristiques des entrepri- tains pays en développement en
Afrique et en Asie, comme celles de
Ngongang (2010) au Cameroun,
L’étude de la relation entre l’adoption Sartorius et al. (2007) en Afrique du
de la méthode ABC et les variables Sud, Moalla (2007) en Tunisie,
Ruhanita et Daing (2007) en Malaisie
organisationnelles et environnementales et Chongruksut et Brooks (2005) en
paraît indispensable, ce qui explique Thaïlande.
l’orientation de plusieurs chercheurs
vers l’étude de la relation entre les Le Maroc est un pays africain en
caractéristiques des organisations développement, caractérisé par une
concurrence rude et acharnée. Les
et de leurs environnements et entreprises sont donc appelées à
l’utilisation de la méthode ABC. adopter des outils de gestion moder-
nes comme la méthode ABC qui est
conçue non pas seulement pour amé-
ses américaines, ainsi que l’environ- liorer la pertinence des coûts com-
nement dans lequel elles œuvrent ne plets par un meilleur traitement des
paraissent pas être les mêmes que charges indirectes, mais également
ceux d’autres entreprises. L’étude de pour constituer un outil efficace de
la relation entre l’adoption de la pilotage. Malheureusement, les étu-
méthode ABC et les variables organi- des réalisées sur l’adoption de cette
sationnelles et environnementales innovation majeure au Maroc sont
paraît indispensable, ce qui explique rares, on cite notamment celles de
l’orientation de plusieurs chercheurs Charaf et Bescos (2010, 2013).
vers l’étude de la relation entre les Devant cette situation, nous nous
caractéristiques des organisations et intéressons dans le cadre de notre
de leurs environnements et l’utilisa- recherche à l’étude de l’adoption de
tion de la méthode ABC. Nous citons, l’ABC par les entreprises installées
dans ce cadre la stratégie et la struc- dans ce pays et à la relation entre
ture (Simon, 1987 ; Gosselin, 1997, l’adoption et certains facteurs de
2000), la taille de l’organisation contingence. Nous essayons donc de
(Gosselin et Ouellet, 1999), la concur- répondre à la question suivante : Quel
rence sur le marché (Mia et Clarke, est le taux d’adoption de la méthode

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 47


DOSSIER

ABC au Maroc et quelle est la relation principaux résultats obtenus dans la


entre l’adoption de cette innovation et troisième section, avant de conclure.
les facteurs de contingence ?

Cet article a pour objectif de détermi- 1. Revue de littérature et


ner le taux d’adoption de la méthode
ABC au Maroc et d’analyser les fac- formulation des hypothèses
teurs qui expliquent l’adoption ou la
non-adoption de la méthode ABC. Le Intéressés par le taux d’adoption de
nombre de facteurs pouvant expli- la méthode ABC au Maroc et par les
quer l’adoption ou la non-adoption facteurs de contingence pouvant
est important. Nous nous limitons expliquer cette adoption, nous avons
dans le cadre de notre recherche à divisé la revue de la littérature en
l’analyse de la relation entre l’adop- deux parties : une première partie
tion de l’ABC et les trois facteurs de exposant les principaux résultats
contingence suivants : la taille de d’études ayant traité la question du
l’entreprise, la stratégie et la struc- taux d’adoption de la méthode ABC
ture organisationnelle. Notre choix dans plusieurs pays du monde et une
peut se justifier par l’importance et la deuxième partie présentant les étu-
popularité de ces trois facteurs dans des sur la relation entre l’adoption de
la littérature relative à la théorie de cette méthode et les facteurs de
la contingence. contingence.

L’étude s’est basée sur une enquête 1.1 Les études sur l’adoption et le
réalisée auprès de 62 entreprises ins- statut de l’ABC
tallées au Maroc et appartenant aux Plusieurs recherches se sont
différents secteurs d’activités. Les intéressées à la diffusion et à l’adop-
résultats ont montré un taux d’adop- tion de l’ABC. Bien qu’elle soit née
tion faible et une relation positive aux Etats-Unis où ses premières
et significative entre l’adoption et applications ont eu lieu, la première
les facteurs taille et structure décen- étude sur la diffusion et l’adoption de
tralisée. la méthode ABC a été réalisée au
Royaume-Uni par Innes et Mitchell
La suite de cet article est structurée en 19903. Cette étude menée auprès
comme suit : Une revue de la littéra- de 187 membres du Charted Institute
ture sur l’adoption de la méthode of Management Accountants a mon-
ABC et sur la relation entre l’adop- tré que 6% des entreprises de
tion et les facteurs de contingence, l’échantillon avaient commencé l’im-
ainsi qu’une formulation des hypo- plantation de la méthode ABC, 33%
thèses seront présentées dans une envisageaient son implantation, alors
première section, dans une seconde que 52% ne considéraient pas cette
section, nous exposons nos choix méthode et 9% l’ont rejeté. Ces résul-
méthodologiques afin de mener nos tats ont montré qu’il ne faut pas se
analyses statistiques et présenter les limiter à la notion d’adoption ou de

3. J. Innes et F. Mitchell (1991), A survey of CIMA Members, Management Accounting, Royaume-Uni, pp. 28-30.

48 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

non-adoption de l’ABC, mais d’aller tout d’abord, par la présentation des


plus loin par l’analyse du statut de la études menées dans les pays anglo-
méthode. américains, puis dans d’autres pays
développés comme la France, les pays
Plusieurs recherches ont succédé scandinaves, le Japon et la Nouvelle
celle d’Innes et Mitchell (1991) et ont Zélande et enfin nous exposons les
été menée dans plusieurs pays du taux d’adoption trouvés par les quel-
monde et notamment dans les pays ques études menées dans certains
anglo-américains. Nous avons orga- pays en développement.
nisé par pays les études se rapportant Le tableau 1 résume les taux d’adop-
au taux d’adoption et au statut de la tion trouvés dans des pays anglo-
méthode ABC. Nous commençons, américains.

Tableau 1 : Taux d’adoption de l’ABC dans les pays anglo-américains

Pays Etude Taux d’adoption

Les Etats-Unis Kiani et Sangeladji (2003) 52%


d’Amérique Shim et Sudit (1995) 27%
Shim et Larkim (1994) 22%
Armitage et Nicholson (1993) 11%
Szendi et El More (1993) 8,1%

Canada Bescos et al. (2001) 22,6%


Gosselin (1997) 30,4%
Armitage et Nicholson (1993) 14%

Royaume-Uni Tayles et Drury (2001) 23%


Drury et Tayles (1994) 13%
Innes et al. (2000) 17,5%
Innes et Mitchel (1995) 21%
Innes et Mitchel (1991) 6%
Bright et al. (1992) 32%
Nicholls (1992) 10%

Irlande Pierce et Brown (2004) 27,9%


Clarke et al. (1999) 12%

Les résultats présentés dans le à 52% en 2003. Au Royaume uni, la


tableau 1 montrent que le taux méthode ABC est adoptée par 23%
d’adoption de l’ABC semble augmen- des entreprises en 2001, contre 6%
ter au cours du temps. Aux Etats- seulement en 1991. Cette augmenta-
Unis, ce taux a passé de 11% en 1993 tion est notée également en Irlande

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 49


DOSSIER

où le taux d’adoption a passé de 12% des taux d’adoption faibles. Les résul-
en 1999 à 28% en 2004. Toutefois, tats des études antérieures ont mon-
cette comparaison doit être prise tré aussi que les taux d’adoption
avec beaucoup de précautions puis- trouvés au Canada, au cours des
que les échantillons ne sont pas années quatre-vingt-dix sont plus
constitués de la même façon et la élevés que ceux trouvés au Royaume-
définition de l’adoption de l’ABC dif- Uni et sont comparables à ceux des
fère d’une recherche à une autre. Etats-Unis, mais au début des années
quatre-vingt-dix, près des deux tiers
Les résultats des études réalisées au des entreprises au Canada ne consid-
Royaume-Uni et pendant la même éraient pas l’adoption de la méthode
période sont significativement dif- ABC (Armitage et Nicholson, 1993).
férents. A part l’étude de Bright et al.
(1992) qui a été largement critiquée, Le tableau 2, résume les résultats
les études réalisées au début des d’études menées dans d’autres pays
années quatre-vingt-dix ont montré développés.

Tableau 2 : Taux d’adoption de l’ABC Dans d’autres pays développés

Pays Etude Taux d’adoption

France Bescos et al. (2001) 23%


Alcouffe (2002) 15,9%
Cauvin et Neumann (2007) 23%
Rahmouni (2008) 33,3%
Pays Suède Dahlgren et al. (2001) 16%
scandinaves Ask et Ax (1992) 2%
Finlande Lukka et Granlund (1996) 5%
Norvège Bjørnenak (1997) 40%
Japon Bescos et al. (2001) 7%
Australie Chenhall et Langfield- Smith
(1998) 56%
Nouvelle Zélande Cotton et al. (2003) 20,3%
Lamminmaki et Drury (2001) 5%

Nous accordons une attention parti- inspirés des outils de gestion fran-
culière au taux d’adoption de la çais. En France, le taux d’adoption de
méthode ABC en France, parce que l’ABC a passé de 16% en 2002 à 33%
les outils de gestion utilisés par les en 2008. Il reste, cependant, un peu
entreprises au Maroc sont largement plus faible que ceux trouvés dans les

50 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

pays anglo-américains. Ceci peut être qui diffère de celui de l’Amérique du


expliqué par l’existence de la Nord, ce qui explique en quelque
méthode des sections homogènes qui sorte le taux d’adoption faible de
est une méthode de calcul de coûts l’ABC dans ce pays. Le target costing
bien établie en France (Lebas, 1994). est l’une des principales méthodes de
Cette méthode est connue dans les comptabilité de gestion qui reflète les
livres américains sous l’appellation caractéristiques distinctives du
du « two-stage allocation process » management japonais et qui met l’ac-
(Lebas, 1999). De même, Dahlgren et cent sur la recherche et la prévention
al. (2001) ont expliqué les taux des problèmes avant le lancement de
d’adoption faibles dans les pays scan- la production.
dinaves par le fait que les modèles de
calcul des coûts dans ces pays sont Récemment, quelques études ont été
largement influencés par les tradi- menées, également, dans certains
tions allemandes. pays en développement. Nous avons
résumé les taux d’adoption trouvés
Les entreprises au Japon ont leurs par les études recensées dans le
propres outils de gestion et un style tableau 3.
de management spécifiques à elles

Tableau 3 : Taux d’adoption de l’ABC dans quelques pays


en développement

Pays Etude Taux d’adoption

Quelques Maroc Charaf et Bescos (2010) 22,6%


pays africains Cameroun Ngongang (2010) 9,3%
Tunisie Moalla (2007) 23,75%
Afrique du Sud Sartorius et al. (2007) 12%
Quelques Thaïlande Chongruksut et Brooks 35%
Pays (2005)
asiatiques Chongruksut (2002) 11,88%
Malaisie Ruhanita et Daing (2007) 36%

A partir du tableau ci-dessus, nous Le taux d’adoption de l’ABC par les


remarquons que le taux d’adoption entreprises camerounaises est seule-
de l’ABC est plus élevé dans les pays ment de 9,3%. Au Maroc, et selon les
asiatiques que dans les pays afri- travaux de Charaf et Bescos, ce taux
cains. Il s’élève à 36% en Malaisie en s’élève à 22,6% en 2010.
2007 et à 35% en Thaïlande en 2005.
Ce taux n’est que de 24% en Tunisie Les différences notées entre les taux
et de 12% en Afrique du Sud en 2007. d’adoption de la méthode ABC peu-

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 51


DOSSIER

vent être expliquées en partie par les par la définition assez large de l’adop-
différences dans les périodes de tion, étant donné que les adoptants
temps au cours desquelles ces études sont les entreprises qui utilisent la
ont été menées (Dahlgren et al. méthode ABC, qui étaient en mesure
2001). Les taux d’adoption les plus de l’implanter au moment de l’étude
élevés ont été trouvés par les recher- ou qui ont décidé de l’implanter.
ches les plus récentes, alors que les
taux d’adoption les plus faibles ont Les différences entre les taux d’adop-
été trouvés par les enquêtes menées tion trouvés peuvent être aussi
au début des années quatre-vingt- expliquées par les caractéristiques
dix, montrant ainsi l’effet de la diffu- des entreprises dans chaque pays :
sion des principes de la méthode au aux Etats-Unis, au Canada, au
cours du temps. Cependant, comme Royaume-Uni et en Australie les
le note Mévellec (2003), la diffusion entreprises sont de grande taille,
de la méthode ABC est lente.

La différence dans les taux d’adop-


tion peut aussi être expliquée par la Les différences entre les taux
définition de la notion « d’adoption » d’adoption trouvés peuvent être aussi
et par la délimitation de l’étendue de expliquées par les caractéristiques
cette notion puisque le nombre
d’adoptants dépend de cette défini-
des entreprises dans chaque pays :
tion (Bjørnenak, 1997). Innes et aux Etats-Unis, au Canada, au
Mitchell (1995), Innes et al. (2000) et Royaume-Uni et en Australie les
Dahlgren et al. (2001) ont défini entreprises sont de grande taille.
l’adoption d’une façon restreinte,
puisque les adoptants sont les entre-
prises qui ont utilisé la méthode ABC.
La définition de Bjornenak est plus c’est l’une des raisons pour lesquelles
large, puisque dans son étude, les les taux d’adoption les plus élevés ont
adoptants sont les répondants qui été trouvés dans ces pays, alors que
ont implanté l’ABC, qui étaient en dans d’autres pays caractérisés par la
mesure de l’implanter ou qui vou- petite taille de leurs entreprises, les
laient l’implanter et les non-adop- taux d’adoption ont été plus faibles.
tants sont les répondants qui ont pré- Les plus forts taux d’adoption ont été
cisé qu’ils n’ont pas encore adopté également trouvés dans le secteur
l’ABC ou qui ne voulaient pas l’adop- industriel et dans les entreprises
ter, ce qui explique le taux d’adoption ayant des processus de production
de 40% trouvé en Finlande aux cours complexes et une grande diversité
des années quatre-vingt-dix. Ask et des produits. Ces constats nous amè-
Ax (1992) ont considéré que les nent à étudier la relation qui peut
entreprises qui ont adopté l’ABC sont exister entre les facteurs de contin-
celles qui étaient en mesure d’appli- gence et l’adoption de la méthode
quer la méthode ou qui planifiaient ABC. Nous analysons cette relation
pour son application. Le taux d’adop- dans le reste de cet article tout en se
tion relativement élevé en Tunisie, limitant à la taille, la stratégie et la
trouvé par Moalla (2007), est justifié structure organisationnelle.

52 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

1.2. Impact de la taille, la stratégie 1.2.1. La taille de l’entreprise


et la structure organisationnelle La taille de l’organisation reste le fac-
sur l’adoption de l’ABC teur le plus étudié par les recherches
La diffusion des nouvelles techniques antérieures. La plupart de ces recher-
en comptabilité de gestion semble ches a prouvé que la taille de l’organi-
être influencée par plusieurs facteurs sation est le critère le plus important
contextuels internes et externes qui fait la discrimination entre les
(Gosselin, 2000). En tant qu’innova- adoptants et les non-adoptants de la
tion, l’adoption de la méthode ABC méthode ABC (Innes et Mitchell,
dépend de l’environnement interne et 1995; Libby et Waterhouse, 1996 ;
externe dans lequel opère l’entre- Bjørnenak, 1997 ; Chenhall et
prise. Pour l’étude de cette relation, Langfield – Smith, 1998 ; Gosselin
nous nous basons sur la théorie de et Ouellet, 1999 ; Groot, 1999 ;
contingence de la comptabilité de Innes et al., 2000).
gestion qui s’intéresse à la relation
entre l’optimum des systèmes comp- Aux Etats-Unis d’Amérique, Krumwiede
tables et le contexte dans lequel ces (1998) a montré que parmi les trois
systèmes opèrent (Hartmann et variables contextuelles qui sont asso-
Moers, 1999). Elle est l’opposé des ciées à l’adoption de l’ABC, la taille
théories universelles de la comptabi- occupe une place centrale. En Suède,
lité, puisqu’elle suppose qu’il n’y a Dahlgren et al. (2001) ont testé l’in-
pas une forme idéale du système de fluence de 27 variables sur la propen-
comptabilité de gestion et que les cir- sion à adopter la méthode ABC. Les
constances particulières ou les auteurs ont démontré que seulement
contingences dictent le meilleur trois se sont révélés significatifs pour
choix du système. expliquer l’adoption de l’ABC dont le
facteur « taille ». Dans le même sens
Durant les deux dernières décennies, d’idées, en Norvège, Bjørnenak
plusieurs travaux de recherche ont (1997) a démontré que la taille d’une
été réalisés sur la relation entre organisation est corrélée avec sa pro-
l’adoption de la méthode ABC et un pension à connaître et à adopter
certain nombre de facteurs de contin- l’ABC. Egalement, suite à un travail
gence comme la taille de l’organisa- empirique réalisé en 2001 en France,
tion, l’intensité de la concurrence, la Alcouffe (2002) a démontré statisti-
structure des charges, etc. Comme quement que la taille moyenne des
nous l’avons déjà précisé, le nombre organisations qui adoptent l’ABC est
de facteurs de contingence pouvant supérieure à celle des organisations
affecter l’adoption de la méthode ABC qui ne l’adoptent pas.
est important et les facteurs choisis
diffèrent d’une étude à une autre. Drury et Tayles (1994) au Royaume-
Dans le cadre notre recherche, nous Uni et Clarke et al. (1999) en Irlande
nous limitons à l’étude de la taille de ont trouvé que les multinationales
l’entreprise, de sa stratégie et de sa utilisent plus l’ABC que les entrepris-
structure organisationnelle. Ces es nationales. Une reproduction de
variables méritent d’être étudiées l’étude de Drury et Tayles (1994) par
dans un pays où aucune recherche en Lamminmaki et Drury (2001) en
matière d’ABC n’a été recensée. Nouvelle Zélande a confirmé que la

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 53


DOSSIER

taille des entreprises est l’élément le 1.2.2. La stratégie


plus important qui fait la différence Selon Gosselin (2000), la stratégie
entre les pratiques de calcul des d’une organisation représente
coûts utilisées par les entreprises en l’ensemble des choix d’objectifs et de
Nouvelle Zélande et celles utilisées moyens que les unités stratégiques
par les entreprises au Royaume-Uni. des entreprises décident de mettre en
Les entreprises au Royaume-Uni sont œuvre après une évaluation de leurs
de grande taille, alors que la taille des forces et de leurs faiblesses tant à
entreprises en Nouvelle Zélande est l’interne que dans leur environ-
nettement plus petite. nement externe. Il existe trois com-
posantes de la stratégie : le type de
Les plus grandes entreprises peuvent stratégie générale selon Miles et
avoir plus de ressources financières Snow (1978), le positionnement
pour le changement (Libby et stratégique de Porter (1982) et la
Waterhouse, 1996 ; Krumwiede, 1998) mission stratégique, c’est à dire, le
et particulièrement pour l’adoption des développement, le maintien ou la
nouvelles techniques de la comptabilité moisson des parts de marchés
de gestion telles que la méthode ABC (Langfield-Smith, 1997).
(Gosselin et Ouellet, 1999). Dans les
petites entreprises, les gestionnaires Les recherches en comptabilité de
sont réticents à la mise en œuvre de la gestion se sont limitées à l’étude de la
méthode ABC à cause du manque des relation entre les systèmes de calcul
ressources et de la non-disponibilité des coûts et le type de stratégie ou
des données (Gosselin et Ouellet, le positionnement stratégique.
1999). L’innovation dans les systèmes de la
comptabilité de gestion est influencée
Les résultats trouvés en comptabilité par le type de stratégie et la capacité
de gestion sur la relation entre des organisations à innover et à
l’adoption de l’ABC et la taille conver- implanter les innovations, ce qui
gent avec la synthèse des études sur explique l’orientation de la plupart
la diffusion des innovations réalisée des recherches vers l’étude de la rela-
par le sociologue américain Rogers tion entre l’ABC et le type de straté-
(1995) qui a montré que la taille gie (Gosselin, 1997, 2000 ; Alcouffe,
d’une organisation est positivement 2002 ; Gosselin et Bhimani, 2002,
reliée à son innovativité et plus pré- 2004).
cisément, les grandes entreprises
sont plus innovantes que les petites La stratégie affecte les besoins des
(Rogers, 1995). Nous pouvons for- organisations en matière d’innova-
muler donc l’hypothèse suivante : tion en comptabilité de gestion et
joue un rôle clé dans le processus de
diffusion des innovations (Gosselin,
1997). Elle peut donc faire la discri-
Hypothèse 1 : la taille de l’entreprise est mination entre les adoptants et les
positivement associée à l’adoption de l’ABC non-adoptants de l’ABC.

Miles et Snow (1978) ont classé les


entreprises selon les quatre types de

54 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

stratégies suivants : les prospectri- Au Canada, Gosselin (1997, 2000) a


ces, les défendeurs, les analystes et examiné l’influence de la stratégie
les réactives. Les prospectrices des entreprises sur leur propension à
cherchent de nouvelles opportunités adopter l’une des trois formes de l’ap-
sur le marché et le développement de proche « Management des Activités :
nouveaux produits, elles investissent MA »: « analyse des activités »,
beaucoup en recherches et développe- « analyse du coût des activités » et
ments et leur environnement est car- « comptabilité par activités ». Pour
actérisé par l’incertitude mener cette recherche, l’auteur a
(Govindarajan, 1986 et Gosselin, retenu la typologie de Miles et Snow
2000). Elles luttent par l’innovation (1978). Les résultats de l’enquête ont
et sont considérées, par conséquent, mis en évidence que les entreprises
comme étant innovantes. Les défend- prospectrices adoptent généralement
eurs fabriquent un nombre limité de l’approche MA plus que les défen-
produits, mais en grande quantité, deurs. Egalement, en France,
elles investissent peu en recherches Alcouffe (2002) a démontré que la
et développements et concurrent proportion des entreprises poursui-
d’une manière agressive (Gossselin, vant une stratégie de type «prospec-
teur » et «analyste » parmi les entre-
prises adoptant l’ABC sont supérieu-
Les analystes ont une stratégie qui se res à celles que l’on trouve parmi les
trouve entre celle des prospectrices et entreprises n’adoptant pas la
méthode.
des défendeurs et elles sont, par
conséquent, un hybride des deux Gosselin et Bhimani (2002) ont mon-
précédentes. tré que la stratégie et le contexte
national sont associés avec la concep-
tion du système comptable : les pros-
2000). Ces entreprises sont champi- pecteurs tendent à avoir plus d’expé-
onnes dans leurs secteurs et veillent rience en matière d’ABCM que les
à maintenir leur domaine d’excel- défendeurs. Une étude internationale
lence par le biais de coûts bas. Les menée par Gosselin et Bhimani
analystes ont une stratégie qui se (2004) auprès de 7 pays (le Canada,
trouve entre celle des prospectrices la France, l’Allemagne, le Japon,
et des défendeurs et elles sont, par l’Italie, les Etats-Unis et le Royaume-
conséquent, un hybride des deux Uni) a montré des résultats contra-
précédentes. Les réactives n’ont pas dictoires avec ceux de Gosselin. Selon
de stratégie bien définie (Gosselin, les résultats de cette étude, l’orienta-
2000). Faute de vision, elles suivent tion stratégique n’affecte ni la déci-
et copient, ce qui constituerait un sion d’implantation de la méthode
comportement voué à l’échec. La ABC, ni la vitesse ou l’étape d’implan-
nécessité d’innover se trouve donc tation. Ces résultats ont été expliqués
guidée par le type de stratégie choisi, par les différents facteurs spécifiques
c’est pourquoi nous étudions la rela- à chaque pays et reflètent leurs diffé-
tion entre l’ABC et le type de rences culturelles.
stratégie.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 55


DOSSIER

La synthèse des résultats et des déve- tance des procédures, la formalisa-


loppements ci-dessus présentés per- tion, c’est à dire le recours à l’écrit, la
met de conclure que les entreprises décentralisation et le degré de plani-
qui suivent une stratégie de prospec- fication-contrôle. Ces dimensions
teur sont plus innovantes et adoptent sont reprises par De La Villarmois et
plus l’ABC que les autres entreprises. Tondeur (1996).
Nous formulons donc l’hypothèse
suivante : L’impact de la structure organisation-
nelle sur l’adoption de l’ABC est
rarement étudié. L’étude de Gosselin
Hypothèse 2 : la stratégie de prospection (1997), menée au Canada est la pre-
est associée positivement à l’adoption de mière recherche recensée ayant
l’ABC. analysé cette relation. Gosselin s’est
basé sur la théorie de Burns et
Stalker (1961), pour étudier la rela-
1.2.3 La structure organisationnelle tion entre l’adoption et l’implantation
Plusieurs chercheurs ont mis l’accent des approches par activités et la
sur la structure organisationnelle structure organisationnelle. Il a
parce qu’ils considèrent que les varia- classé les structures en mécanistes
bles structurelles sont les premiers
déterminants de l’innovation organi-
sationnelle et qu’ils influencent
L’impact de la structure
l’adoption et l’implantation avec suc-
cès d’une innovation (Damanpour, organisationnelle sur l’adoption de
1991). l’ABC est rarement étudié. L’étude de
Gosselin (1997), menée au Canada est
La structure de l’entreprise a été la première recherche recensée ayant
définie par Bouquin (1997) comme
analysé cette relation.
suit : « la structure de l’entreprise
s’entend au sens large. Il ne s’agit pas
uniquement de l’organigramme, mais ou organiques, tout en utilisant les
de la manière dont il fonctionne, c’est trois variables suivantes : la central-
à dire de la manière dont se prennent isation, la différenciation verticale et
les décisions dans l’entreprise, du la formalisation. La centralisation est
style de management qui règne ». la concentration de l’autorité de prise
de décision à un niveau hiérarchique
Kalika (1985) a mis en évidence cinq bien déterminé. La différenciation verti-
dimensions de la structure organisa- cale indique la profondeur de la struc-
tionnelle. Ces dimensions sont les ture. Elle est déterminée par le nombre
suivantes : la différenciation verti- de niveaux hiérarchiques au-dessous du
cale mesurée par le nombre de « chief excecutive officer »4 (Gosselin,
niveaux hiérarchiques, et horizontale 1997). La formalisation5 représente le
mesurée par le nombre de services, la degré de standardisation du travail
standardisation, c’est à dire l’impor- dans l’organisation. Les organisa-

4. C’est l’équivalent du président directeur général au Maroc.


5. La définition opérationnelle du construit « formalisation » diffère de celle de Kalika (1985).

56 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

tions mécanistes sont les organisa- les autres la méthode ABC. Ces résul-
tions centralisées, qui ont une dif- tats confirment ceux de Damanpour
férenciation verticale et un degré de (1991) qui a trouvé une relation
formalisation élevés. négative entre la centralisation et
l’innovation. Ces résultats ont été
Gosselin (1997) s’est référé aussi au expliqués par le fait que la centralisa-
«dual core» modèle et à «l’ambidex- tion de l’autorité de prise de décision
trous» modèle. Le «dual core» modèle dans une organisation empêche la
se base sur la distinction entre les diffusion des innovations
innovations administratives et les
innovations techniques. Les innova- Dans le cadre de notre recherche,
tions comptables sont toujours nous allons nous limiter à la dimen-
classées parmi les innovations sion centralisation/décentralisation
administratives selon ce modèle. de la structure organisationnelle
L’ambidextrous modèle se base sur la pour formuler l’hypothèse suivante :
distinction entre la phase d’initiation
et la phase d’implantation des inno-
vations. La phase d’initiation est Hypothèse 3 : La décentralisation organi-
similaire à la phase d’adoption déve- sationnelle est positivement associée à
loppée par la théorie de Rogers l’adoption de l’ABC
(1995) et qui consiste en toutes les
actions qui conduisent à la décision
d’adopter l’innovation. L’étape d’im-
plantation est une étape intermé-
diaire entre l’adoption et la routine
2. Méthodologie de
(Rogers, 1995). recherche
Sur la base du « dual-core » modèle, Dans le cadre méthodologique, nous
les caractéristiques mécanistes facili- présentons la méthode de collectes
tent l’adoption et l’implantation des des données et les caractéristiques de
innovations administratives telles l’échantillon de notre étude (2.1) et la
que la méthode ABC, puisque son définition et la mesure des variables
adoption et son implantation peuvent de l’étude (2.2).
conduire à de nouvelles procédures
administratives, politiques et struc- 2.1. Méthode de collecte
turelles (Gosselin, 1997). des données et caractéristiques
de l’échantillon
Gosselin (1997) a montré que des
degrés élevés de centralisation et de 2.1.1. Méthode de collecte
formalisation sont positivement asso- des données
ciés à la mise en place de l’ABC. Ce Notre recherche est une recherche
résultat ne s’accorde pas avec celui quantitative basée sur un questionnaire
obtenu par De La Villarmois et construit et adressé à des entreprises
Tondeur (1996) et Libby Waterhouse installées au Maroc. La collecte des don-
(1996) qui ont démontré, à partir nées s’est étendue de février 2008 à octo-
d’études empiriques, que les entrepri- bre 2008, avec une suspension provi-
ses décentralisées adoptent plus que soire au cours du mois d’août.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 57


DOSSIER

Après une relance téléphonique et des méthode ABC dans le cadre des entre-
contacts physiques, soixante-seize (76) prises industrielles. Des études
questionnaires ont été reçus, pour récentes ont étendu leur champ d’in-
avoir un taux de réponse brut de 18%. vestigation pour étudier l’adoption de
De ce nombre, 14 questionnaires ont cette méthode dans le secteur indus-
été éliminés pour diverses raisons, triel, non industriel et même finan-
notamment parce que des réponses cier (Innes et Mitchell, 1995 et Innes
étaient incomplètes ou illisibles et et al., 2000). Le secteur des services a
parce que des entreprises pour lesquel- attiré l’attention de certains cher-
les le questionnaire était adressé, alors cheurs (Bescos et al. 2001) qui ont
qu’elles ne disposaient pas d’outils de étudié la méthode ABC non pas uni-
contrôle de gestion. Le taux de réponse quement dans le secteur industriel
final est donc de 15%. mais aussi dans le secteur de servi-
ces. Des études encore plus récentes
Les questionnaires ont été remplis (Alcouffe, 2002 et Cohen, 2004) ont
par 18 directeurs financiers (29%), étendu leur champ d’investigation
23 contrôleurs de gestion (37%), 17 pour étudier les trois principaux sec-
comptables (27%) et 4 autres types de teurs d’activités (commerce, indus-
responsables (6%). trie et services). Nous avons donc
décidé de tenir compte des différents
secteurs d’activité. Notre choix expli-
Après une relance téléphonique et des que notre échantillon formé de
contacts physiques, soixante-seize (76) 48 entreprises industrielles (77%),
questionnaires ont été reçus, pour avoir 6 entreprises du BTP (10%), 6 entre-
un taux de réponse brut de 18%. prises de services (10%) et 2 entrepri-
ses commerciales (3%).

Concernant la taille, la plupart des


2.1.2. Caractéristiques de études se rapportant à l’adoption de
l’échantillon la méthode ABC ont été réalisées
Pour choisir notre échantillon, nous auprès de grandes entreprises. Les
nous sommes trouvés face à deux grandes entreprises sont générale-
problèmes : faut-il se limiter au sec- ment les plus outillées. Dans le cadre
teur industriel ou étendre la recher- de notre recherche et compte tenu du
che aux autres secteurs ? Et, faut-il tissu économique marocain formé
mener l’étude auprès des grandes essentiellement de petites et moyen-
entreprises ? Pour guider notre nes entreprises, nous nous intéres-
choix, nous nous sommes référés aux sons aux PME et aux grandes entre-
études antérieures et au contexte prises : 48% des entreprises de cet
économique marocain. échantillon sont constituées de PME
et 52% d’entreprises de grande taille.
En ce qui concerne, le secteur d’acti-
vité, nous avons remarqué qu’à la fin 2.2. Définition et mesure des variables
des années quatre-vingt et au début
des années quatre-vingt-dix, une
2.2.1. La variable dépendante :
grande partie des travaux de recher-
l’adoption de l’ABC
che a été consacrée à l’étude de la
Comme nous l’avons déjà précisé au

58 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

début de cet article, la notion d’adop- Les entreprises qui utilisent la


tion diffère d’une étude à une autre. méthode ABC sont qualifiées d’adop-
Innes et Mitchell (1995), Innes et al. tantes et les autres entreprises utili-
(2000) et Dahlgren et al. (2001) ont sant d’autres méthodes de calcul de
considéré que les entreprises qui adop- coûts sont qualifiées de non-adoptan-
tent l’ABC sont celles qui utilisent la tes. Il s’agit donc d’une variable
méthode. Bjornenak (1997) a défini la dichotomique.
notion d’adoption d’une façon assez
large pour considérer les adoptants 2.2.2. Variables indépendantes
comme étant les entreprises qui ont
implanté l’ABC, qui étaient en mesure 2.2.2.1. La taille (LOGTAIL)
de l’implanter au moment de l’étude ou Pour mesurer la taille des entreprises,
qui voulaient l’implanter. Ask et Ax trois types d’indicateurs ou paramètres
(1992) ont considéré que les adoptants sont généralement utilisés: le capital
de l’ABC sont les entreprises qui social, le chiffre d’affaires ou le nombre
étaient en mesure d’appliquer la de salariés employés par l’entreprise.
méthode ou qui planifiaient pour son Dans cette étude, nous allons retenir le
application. En d’autres termes, il suffit troisième indicateur pour des raisons
de disponibilité de l’information
Pour avoir des données concernant concernant les effectifs. Pour éviter les
l’adoption de l’ABC, nous avons formulé grands écarts qui pourraient exister
entre les effectifs des entreprises, nous
la question suivante : « quelle méthode avons choisi de prendre en compte le «
utilisez-vous pour calculer les coûts de Log » des effectifs.
vos produits ?
2.2.2.2. La stratégie
(STRATEG)
de prendre la décision d’adopter la Pour la variable stratégie, nous avons
méthode pour être qualifié d’adoptant retenu le type de stratégie de Miles et
selon cette étude. Snow (1978). Cette typologie distin-
gue les quatre comportements straté-
Dans le cadre de notre recherche, la giques suivants : les «prospecteurs»,
notion d’adoption sera définie d’une «les défendeurs», «les analystes» et
manière restreinte pour la limiter aux «les réacteurs».
utilisateurs de la méthode ABC au
Maroc. Pour avoir des données concer- Sept items sont constitués pour
nant l’adoption de l’ABC, nous avons for- l’identification des comportements
mulé la question suivante : « quelle stratégiques des entreprises étu-
méthode utilisez-vous pour calculer les diées. Chaque item est composé de
coûts de vos produits ? » Cinq réponses deux stratégies opposées (défendeur
ont été proposées : « la méthode des vs. Prospecteur). Le tableau présenté
sections homogènes) », « la méthode en annexe 1 résume ces items qui
des coûts partiels (directs/variables) », sont fortement inspirés de l’instru-
« méthodes informelles », « la compta- ment de travail de recherche mené
bilité par activités (la méthode ABC) » et par Mouline (2000).
« autres ».

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 59


DOSSIER

Le répondant était amené à identifier Lickert à cinq points permet aux


sur une échelle à six points (allant de 0 répondants d’indiquer dans quelle
à 5) le chiffre correspondant le plus fidè- mesure ils sont d’accord avec cha-
lement à l’orientation stratégique de cune des affirmations suivantes6 :
l’entreprise. Plus le résultat global est « vous participez à la prise de toutes
élevé, plus le caractère proactif de l’or- les décisions, y compris les décisions
ganisation est proéminent et vice versa. mineures, car vous considérez que
tout doit être contrôlé » ; « vous ne
2.2.2.3. La décentralisation de prenez de décisions importantes
la structure organisationnelle qu’après avoir consulté vos collabora-
(DECNSTR) teurs » ; « vos collaborateurs vous
Nous avons mesuré le degré de consultent toujours avant la mise en
décentralisation organisationnelle application des décisions qu’ils pren-
par le biais de l’évaluation de la nent » et « vous laissez vos collabo-
décentralisation du système de prise rateurs prendre seuls les décisions
de décision qui peut être déclinée qui relèvent de leur domaine de res-
selon deux dimensions (Kalika, ponsabilités ».
1987): la décentralisation verticale et
la décentralisation horizontale. Au final, le degré de décentralisation
structurelle est déterminé en agré-
La décentralisation verticale permet geant les scores obtenus sur l’ensem-
de localiser le niveau auquel se pren- ble des échelles mesurant le degré de
nent les décisions. Pour la mesurer, décentralisation verticale et horizon-
nous avons demandé aux répondants tale de la prise de décision7. Un score
de préciser le niveau hiérarchique global faible représente une structure
auquel se prennent cinq types de plutôt centralisée, alors qu’un score
décisions, à savoir : le « recrute- élevé matérialise une structure plutôt
ment/licenciement », le « lancement décentralisée.
d’un nouveau produit », le « choix
des fournisseurs/clients », la « fixa-
tion des prix de vente » et la « réor- 3. Résultats et discussion
ganisation des opérations opération-
nelles ». Par la suite, une cote est Nous présentons, tout d’abord les
affectée à chaque niveau hiérarchi- résultats relatifs à l’adoption de l’ABC
que : « 1 : la direction générale et (3.1), puis ceux qui concernent l’im-
plus», « 2 : les responsables fonc- pact de la taille, la stratégie et la
tionnels » et « 3 : les responsables structure organisationnelle sur
opérationnels ». l’adoption de cette méthode (3.2).
La décentralisation horizontale se 3.1. L’adoption de l’ABC
rapporte à la participation des diffé- Les résultats de notre enquête met-
rents responsables de l’entreprise à la tent en évidence que 12,9% des
prise de décision. Une échelle de

6. Allant de « 1 : totalement en désaccord » à « 5 : totalement d’accord ». Ces items sont largement inspirés de
Germain (2004).
7. Cette démarche est empruntée à Germain (2004).

60 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

entreprises composant notre échan- constitués de la même façon et puis-


tillon adoptent la comptabilité par que la définition de la notion d’adop-
activités. Ce taux est plus élevé que le tion de Moalla (2007) est plus large
taux de 9,3% trouvé par Ngongang que celle choisie dans le cadre de
(2010) dans les entreprises camerou- notre recherche, étant donné que
naises, mais plus faible que celui nous avons limité l’adoption aux
trouvé par Moalla (2007) en Tunisie entreprises utilisatrices de la
(environ 24%). Toutefois, la compa- méthode ABC. Le tableau 4 résume
raison est difficile à mener puisque les résultats relatifs à l’adoption de
les échantillons sondés ne sont pas l’ABC en fonction de la taille.

Tableau 4 : Adoption de l’ABC en fonction de la taille

ABC Méthodes classiques


Entreprises de grande taille 87,5% 46,3%
PME 12,5% 53,7%
Total 100% 100%

La majorité des entreprises adoptant Armitage et Nicholson, 1993 ; Drury


l’ABC sont de grande taille (87,5%). et Tayles, 1994 ; Innes et Mitchell,
Le test d’indépendance de Khi-deux 1995 et Innes et al., 2000, Bjornenak,
est utilisé pour tester la liaison entre 1997 ; Malmi, 1999). Ce résultat
la variable « adoption de la méthode peut être expliqué par le fait que les
ABC » et la variable « taille ». La grandes entreprises ont plus de
dépendance est significative au seuil moyens et de ressources financières
de 0,05 (χ2 calculé = 4,74 et χ2 théorique = pour adopter et utiliser des innova-
3,84). Ce résultat s’accorde avec ceux tions qualifiées de coûteuses comme
de plusieurs travaux de recherche la méthode ABC.
selon lesquels la taille des entreprises Concernant le secteur d’activités,
adoptant l’ABC est supérieure à celle 87,5 % des entreprises adoptant
des entreprises qui ne l’adoptent pas l’ABC sont des entreprises industriel-
((Ask et Ax, 1992ght et al., 1992 ; les (tableau 5).

Tableau 5 : Adoption de l’ABC en fonction du secteur d’activités

ABC Méthodes classiques


Industrie 87,5% 75,93%
PTB 00% 11,11%
Services 12,5% 9,26%
Commerce 00% 3,70%
Total 100% 100%

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 61


DOSSIER

Ce résultat confirme l’idée selon groupe. […] Les prédicteurs (variables


laquelle l’adoption de l’ABC est indépendantes) peuvent être des varia-
influencée par le secteur d’activité. bles dichotomiques ou continues ».
Selon Alcouffe (2002), la proportion Notre modèle de régression logisti-
des entreprises manufacturières que se présente comme suit :
adoptant l’ABC est supérieure à celles Logit (p) = Log (p/1-p) = α + β1
appartenant à d’autres secteurs d’ac- LOGTAIL + β2 STRATEG + β3
tivtés. Toutefois notre résultat doit DECNSTR
être relativisé puisque 77% des Avec :
entreprises de notre échantillon opè- p/(1-p) est appelé “odds ratio”.
rent dans le secteur industriel. log [p/(1-p)] est « log odds ratio » ou
« logit ».
3.2. Les principaux déterminants « p » est la probabilité pour qu’une
de l’adoption de l’ABC firme adopte l’ABC compte tenu de
Pour étudier une variable dépendante ses caractéristiques.
dichotomique (dans notre cas : LOGTAIL = logarithme de la taille
« adoption de l’ABC : 1 » ou « non STRATEG = La stratégie
adoption de l’ABC : 0 »), plusieurs DECNSTR = La décentralisation
méthodes statistiques sont envisagea- On peut calculer « p » ainsi :
bles. Dans cette étude, nous avons p = 1/ [1 + e (α+ β1 LOGTAIL + β2 STRATEG+ β3
choisi la régression logistique8. DECNSTR)
]
Desjardins (2007, p.35) montre que Les paramètres α et β sont estimés
« la régression logistique n’exige pas par la méthode du maximum de vrai-
que les prédicteurs soient distribués semblance. Les résultats de l’estima-
normalement, linéaires ou qu’ils possè- tion sont les suivants (Tableau 6).
dent une variance égale entre chaque

Tableau 6 : Caractéristiques des variables du modèle

B E.S. Wald ddl Signif. Exp(B)


Etape 1 LOGTAIL 3.425 1.549 4.889 1 .027 30.724
STRATEG .036 .176 .043 1 .836 1.037
DECNTR .743 .342 4.710 1 .030 2.102
Constante -28.812 9.585 9.035 1 .003 .000

Notre modèle peut s’écrire ainsi : p=2,7%) et « décentralisation »


p = 1/ [1 + e (-28.812+ 3.425 LOGTAIL + 0.036 STRATEG+ (β=0,743 ; p=3%) ont un impact posi-
0.743 DECNSTR)
] tif et statistiquement significatif sur
l’adoption de l’ABC. Par contre, la
Au risque de 5%, les variables « loga- variable « stratégie » n’a pas d’impact
rithme de la taille » (β=3,425 ; significatif sur l’adoption de l’ABC.

8. Cette méthode statistique est adoptée par plusieurs auteurs traitant de thèmes similaires, et notamment, Gosselin
(1997).

62 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Le Khi-deux est associé à une probabilité critique = 00 (tableau 7), ce qui signi-
fie que le modèle identifié est très significatif.

Tableau 7 : Recueil de tests sur les coefficients


du modèle

Khi-deux ddl Signif.


Etape 1 Etape 23.604 3 .000
Bloc 23.604 3 .000
Modèle 23.604 3 .000

Les deux « R2 » nous permettent la variation dans l’adoption de l’ABC


d’expliquer le pourcentage de la pourrait être expliquée par les trois
variable dépendante binaire qui est variables du modèle (tableau 8). Ce
expliqué par les variables explicati- taux peut être considéré comme étant
ves. Le Nagelkerke est une version important pour une étude explora-
ajustée du Cox & Snell et est donc toire comme la notre.
plus près de la réalité. Ainsi, 59% de

Tableau 8 : Récapitulatif du modèle

Etape -2log-vraisemblance R-deux de Cox & Snell R-deux de Nagelkerke


1 24.079 .317 .590

Le modèle identifié permet de reclasser environ 92% des entreprises correcte-


ment (tableau 9), ce qui signifie que ce modèle est très significatif.

Tableau 9 : Matrice de classification

Observé/prévue Prévue Pourcentage


0 1
Observé 0 52 2 96,3%
1 3 5 62,5%

La valeur de césure est .500 ; Pourcentage global = 91,9

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 63


DOSSIER

D’après les résultats de nos analyses notion d’adoption pour ne prendre en


exposés ci-dessus, nous pouvons vali- considération que les entreprises qui
der les hypothèses H1 et H3, et reje- utilisent la méthode. L’étude de
ter l’hypothèse H2. La méthode ABC Gosselin a montré à son tour qu’il n’y
est donc adoptée davantage par les a pas de relation significative entre le
entreprises de grande taille et les type de stratégie et l’implantation de
entreprises décentralisées. Aucun l’ABC, ce qui concorde avec nos
lien n’a été par contre trouvé entre le résultats.
type de stratégie suivie et l’adoption
de l’ABC. Concernant la relation entre la décen-
tralisation et l’adoption de l’ABC, les
Pour la variable taille de l’entreprise, résultats de notre recherche diver-
nos résultats convergent avec ceux gent avec ceux de Gosselin (1997) qui
de la plupart des études antérieures a trouvé une relation positive entre la
(Gosselin et Ouellet, 1999). Ceci peut centralisation et l’adoption et l’im-
être expliqué par le fait que les gran- plantation de l’ABC, mais concordent
des entreprises disposent de plus de avec ceux de De La Villarmois et
moyens et de ressources financières Tondeur (1996) et Libby et
pour adopter et utiliser des innova- Waterhouse (1996) qui ont trouvé
tions qualifiées de coûteuses comme une relation positive entre l’adoption
la méthode ABC. de l’ABC et la décentralisation, ce qui
prouve que la structure décentralisée
En ce qui concerne la variable straté- facilite l’adoption des innovations
gie, nos résultats convergent avec administratives comme l’ABC.
ceux de Malmi (1999) et Alcouffe
(2002) n’ont pas trouvé de différence
significative entre le positionnement Conclusion
stratégique des entreprises qui ont
adopté l’ABC et de celles qui ne l’ont Cet article a pour ambition de contri-
pas. Gosselin (1997, 2000) a montré buer aux recherches sur l’adoption de
que la stratégie selon la typologie de la méthode ABC par une étude menée
Miles et Snow (1978) joue un rôle dans un contexte non exploré par les
important dans la décision d’adoption recherches antérieures qui est le
de la méthode ABC, mais, elle n’a pas contexte marocain. Nous cherchons à
d’effet significatif sur la décision de trouver une réponse au paradoxe
mise en œuvre de cette méthode. entre la supériorité de la méthode
ABC démontrée par la littérature et
Nous ne pouvons pas dire que nos les faibles taux d’adoption trouvés
résultats se contredisent avec ceux par un grand nombre d’études
de Gosselin (1997, 2000), puisque menées dans plusieurs pays du
cette différence est due essentielle- monde. Nous avons essayé tout au
ment à la définition de la notion long de notre travail de comprendre
d’«adoption» qui signifie «la décision» pourquoi certaines entreprises adop-
d’implanter la méthode pour tent l’ABC alors que d’autres la rejet-
Gosselin, alors que dans notre tent et analyser les facteurs pouvant
recherche, nous avons suivi Alcouffe expliquer l’adoption de la méthode
(2002) dans la délimitation de la ABC au Maroc.

64 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Compte tenu de la diversité des fac- plus de moyens financiers pour adop-
teurs étudiés par les recherches anté- ter les innovations comptables
rieures, nous nous sommes limités comme l’ABC et par le fait que la
aux facteurs : taille de l’entreprise, décentralisation favorise l’adoption
stratégie et structure organisation- des innovations administratives.
nelle. Nous étions aussi intéressés
par le taux d’adoption de la méthode
au Maroc, surtout devant la rareté Certaines limites méthodologiques
des études sur cette innovation doivent être citées : la taille modeste
comptable dans ce pays.
de l’échantillon et le recours à une
L’objectif de cet article était donc de approche perceptuelle pour collecter
présenter les principaux résultats les données.
relatifs à une étude empirique por-
tant sur l’impact de la taille, la straté-
gie et la structure organisationnelle Toutefois, ces résultats doivent être
étudiée à travers la décentralisation pris avec précaution compte tenu des
sur l’adoption de l’ABC dans les limites de notre recherche. Certaines
entreprises au Maroc. Cette étude limites méthodologiques doivent être
peut être considérée comme pion- citées : la taille modeste de l’échan-
nière dans ce pays. tillon et le recours à une approche
perceptuelle pour collecter les don-
Les principaux résultats trouvés nées. A cet égard, Nobre (2001) a
montrent un taux d’adoption de déclaré qu’il peut exister un décalage
12,9%. Ce taux doit être comparé important entre les discours et les
avec prudence avec les taux trouvés pratiques effectives. Toutefois, cette
dans le cadre d’autres études, compte limite est présentée pratiquement dans
tenu de la délimitation de l’étendue toutes les études quantitatives basées
de la notion d’adoption et de la défini- sur des questionnaires. Egalement, les
limites liées aux biais de non-réponses
et à la mesure des variables doivent
Les résultats ont montré aussi une être mentionnées.
relation positive et significative entre
l’adoption de l’ABC d’une part et la Cette étude a contribué à la compré-
hension du processus de diffusion et
taille et la décentralisation d’autre d’adoption des innovations comptables
part. et managériales comme la méthode
ABC, surtout dans un contexte très
peu exploré. Elle s’ajoute au nombre
tion restreinte de cette notion dans le très faible des études menées en
cadre de notre recherche. Les résul- Afrique sur l’ABC. Elle enrichit la litté-
tats ont montré aussi une relation rature sur la méthode ABC par l’expli-
positive et significative entre l’adop- cation du lien entre la taille, la straté-
tion de l’ABC d’une part et la taille et gie et la structure et l’adoption de cette
la décentralisation d’autre part. Ceci innovation et essaye de trouver une
peut être expliqué par le fait que les certaine réponse au paradoxe entre la
grandes entreprises disposent de littérature montant la supériorité de

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 65


DOSSIER

l’ABC et le faible taux d’adoption de 15th annual congress of the European


cette méthode. Accounting Association, Madrid, Spain,
May 22-24.
Notre recherche s’est limitée à l’étude • Bescos, P.L. et Cauvin, E. (2000),
L’ABC/ABM : où en est on actuellement ?,
de trois facteurs de contingence.
Échanges, juillet, N° 168, pp. 23-26.
D’autres études analysant l’effet d’au- • Bescos, P.L. et Mendoza, C. (1994), Le
tres facteurs sur l’adoption peuvent management de la performance, Paris, ECM.
être menées. Aussi, l’étude de la seule • Bescos, P.L., Cauvin, E., Gosselin, M. et
relation entre les facteurs organisa- Yoshikawa, T. (2001), La mise en place de
tionnels et environnementaux et la méthode ABC/ABM au Canada, en
l’adoption de l’ABC laisse supposer France et au Japon – Étude comparative,
que les phénomènes d’adoption et de 22ème Congrès de l’Association Française
rejet des innovations managériales de Comptabilité, Metz, mai.
• Bjorneank, T. (1997), Diffusion and
sont rationnels et asociaux. Des
accounting: the case of ABC in Norway,
recherches basées sur le principe de Management Accounting Research, vol. 8, N° 1,
la limite de la rationalité instrumen- pp. 3-17.
tale et sur le rôle des acteurs dans le • Bouquin, H. (1997), Comptabilité de gestion,
processus de diffusion et d’adoption Edition Sirey.
de l’ABC peuvent être menées. • Bouquin, H. (2006), Comptabilité de gestion,
Egalement, notre recherche, comme 4ème édition, Coll. Gestion, Economica.
plusieurs autres suppose que la • Bright, J., Davies R. E., Downes, C. A.
and Sweeting, R. C. (1992), The deploy-
méthode ABC est universelle, alors
ment of costing techniques and practices:
que certains chercheurs comme a UK Study. Management Accounting Research,
Mévellec (2003) a montré qu’il y a vol. 2, pp. 201-211.
plusieurs configurations possibles de • Bromwich, M. and Bhimani, A. (1994),
cette méthode sur le plan pratique.
Des recherches basées sur des études London : Chared Intitute of Management
Management Accounting: Pathways progress,

de cas qui analysent les caractéristi- Accountants.


ques des systèmes ABC peuvent être • Burns, T. and Stalker, G. M. (1961), The
réalisées ■ London.
Tavistock Publications.
management of innovations,

• Cauvin, E. and Neumann, B. (2007),


French Cost Accounting Methods: ABC
Bibliographie and other Structural Similarities, Journal
of Cost Management, May-June.
• Charaf, K. et Bescos P-L. (2010), La
• Alcouffe, S. (2002), La diffusion de méthode ABC séduit-elle les entreprises
l’ABC en France : une étude empirique marocaines ? Revue Echanges, novembre,
utilisant la théorie de la diffusion des pp. 32-33.
innovations, Actes du 23ème congrès de • Charaf, K. et Bescos P-L. (2013), The
l’Association Française de Comptabilité, role of organizational and cultural factors
Toulouse, mai. in the adoption of activity based costing:
• Armitage, H. M. and Nicholson, R. the case of Moroccan firms, Journal of
(1993), Activity based costing: a survey of
Canadian practice, Society of Management Vol. 12, n°1, pp. 4-21.
Accounting and Management Information Systems,
Accountants of Canada, Issue paper N° 3. • Chenhall, R.H. and Langfield-SmitH, K.
• ASK, U. and AX C. (1992), Trends in the (1998), Adoption and benefits of manage-
Development of Product Costing ment Accounting practices: An Australian
Practices and techniques – A Survey of Study, Management Accounting Research, vol.
the Swedish manufacturing industry, The 9, pp. 1-19.

66 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

• Chongruksut, W. (2002), The adoption of Quantitatives Methods for Psychology, vol. 1,


activity based costing in Thailande, Thèse de Issue 1, pp. 35-41.
doctorat, School of Accounting and • Drury, C. and Tayles, M. (1994), Product
Finance Faculty of Business and Law, costing in UK manufacturing organiza-
Victoria University. tions, The European Accounting Review, vol. 3,
• Chongruksut, W. and BROOKS, A. pp. 443-469.
(2005), The adoption and implementation • Evraert, S. et Mévellec, P. (1990), Calcul
of activity-based costing in Thailand, des coûts : Il faut dépasser les méthodes
Asian Review of Accounting, vol. 13, Issue 2, traditionnelles, Revue Française de Gestion,
pp.1-17. mars – avril – mai, pp. 12-24.
• Clarke, P., Hill, N. and Stevens, K. • Evraert, S. et Mévellec, P. (1991), Les sys-
(1999), Activity-based costing in Ireland: tèmes de coûts par activités : Réconcilier le
barriers to, and opportunities for change, calcul des coûts des produits et du contrôle
Critical Perspectives on Accounting, vol. 10, pp. de gestion, Revue Française de Gestion, janvier
443-468. – février, pp. 91-102.
• Cohen, S. (2004), ABC in Greece: • Germain, C. (2004), La contingence des
Adopters, Supporters, Deniers and igno- systèmes de mesure de la performance :
rers, Congress of the European les résultats d’une recherche empirique
Accounting Association, Prague, April. sur le secteur des PME, Revue Finance -
• Cooper, R. and Kaplan, R. S. (1988), Contrôle -Stratégie, vol.7, mars, pp.33-52.
How cost accounting distorts product • Gosselin, M. (1997), The effect of strategy
costs, Management Accounting, April, pp. 20- and organisational structure on the adop-
27. tion and implementation of accounting-
• Cooper, R. and Kaplan, R. S. (1991a), based costing, Accounting, Organisations and
Measure Cost Right : Make the Right Society, vol. 22, N°2, pp. 105-122.
decisions, • Gosselin, M. (2000), Influence de la stra-
September – October, pp. 96-103. tégie sur l’adoption et la mise en œuvre
Harvard Business Review,

• Cooper, R. and Kaplan, R. S. (1991b), d’une comptabilité par activités, Finance –


Contrôle - Stratégie, Vol. 3, N°4, pp. 37-56.
Englewood Cliffs, Prentice Hall. • Gosselin, M. et Ouellet G. (1999), Les
The design of Cost Management Systems,

• Cotton, W. D. J., Jackman, S. M. and enquêtes sur la mise en œuvre de la


Brown, R. A. (2003), Note on a New Zealand comptabilité par activités : Qu’avons-
replication of the Innes et al. UK activity- nous vraiment appris ?, Comptabilité -
based costing survey, Management Accounting Contrôle - Audit, tome 5, vol. 1, pp. 45-57.
Research, vol. 14, Issue 1, pp. 67-72. • Gosselin, M. and Bhimani, A. (2002), A
• Dahlgren, J., Holmström, M. and cross national investigation of factors
Nehler, H. (2001), Activity-Based Costing influencing activity-based cost management
- Diffusion and Adoption, Communication in six countries, décembre, document de tra-
à la conférence annuelle de l’European vail 2002 – 12, Université LAVAL.
Accounting Association, Athènes. • Gosselin, M. and Bhimani, A. (2004),
• Damanpour, F. (1991), Organizational Strategy and activity-based costing, Mai
innovations: a meat-analysis of effects of 2004, document de travail 2004 – 017,
determinants and moderators, Academy of Université LAVAL.
Management Journal, pp. 555-590. • Govindarajan, V. (1986),
• De la Villarmois, O. et Tondeur, H. Decentralization, Strategy and effective-
(1996), Les déterminants de la mise en ness of Strategic Business Unit in Multi
place d’une comptabilité par activités, Business Organizations, Academy of
Cahier de Recherche, CLAREE (Centre Management Review, vol. 11, pp. 844-856.
Lillois d’Analyse et de Recherche sur • Groot T, L. C. M. (1999), Activity-based
l’Evolution des entreprises), n°96/7. costing in US and Dutch foods compa-
• Desjardins, J. (2007), L’analyse de nies, Advances in Management Accounting, vol.
régression logistique, Tutorials in 7, pp. 47-63.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 67


DOSSIER

• Hartmann, F. G. H. and Moers, F. Journal, vol. 17, N° 5, pp. 501-511.


(1999), Testing contingency hypotheses • Libby, T. and Waterhouse J. (1996),
in budgetary research: an evaluation of Predicting change in management
the use of moderated regression analysis, accounting systems, Journal of Management
Accounting, Organizations and Society, vol. 24, Accounting Research, vol. 8, pp.137-150.
pp. 291-315. • Lukka, K. and Granlund M. (1996), Cost
• Innes, J. and Mitchell, F. (1991), Accounting in Finland: current practice
Activity based costing: a survey of CIMA and trends of development, European
members, Management Accounting, October, Accounting Review, vol. 5, pp. 1-28.
pp. 28-30. • Malmi, T. (1999), Activity-based costing
• Innes, J. and Mitchell, F. (1995), A sur- diffusion across organizations: an explo-
vey of activity-based costing in the U.K.’s ratory empirical analysis of finnish firms,
largest companies, Management Accounting Accounting Organizations and Society, vol. 24,
Research, vol. 6, pp. 137-153. pp. 649 - 672.
• Innes, J., Mitchell, F. and Sinclair D. • Mévellec, P. (1988), La comptabilité ana-
(2000), Activity-based costing in the lytique face à l’évolution technologique,
U.K.’s largest companies: a comparison of Revue Française de Gestion, N° 67, janvier –
1994 et 1999 survey results, Management février, pp. 29-36.
Accounting Research, vol. 11, pp. 349-362. • Mévellec, P. (1990), Outils de gestion : La
• Kalika, M. (1985), L’efficacité des entre- pertinence retrouvée, Editions comptables
prises est-elle liée à leur structure?, Revue Malesherbes, Paris.
Française de Gestion, janvier – février. • Mévellec, P. (2003), Les paramètres de
• Kalika, M. (1987), Structures d’entreprises, conception des systèmes de coût : Etude
comparative, Comptabilité – Contrôle – Audit.
Economica. vol. 1, Tome 9, pp. 95-110.
réalités, déterminants, performances,

• Kiani, M. and Sangeladji, M. (2003), An • Mia, L. and CLARCKE, B. (1999),


empirical study about the use of Market competition, management
ABC/ABM models by some of the fortune accounting systems and business unit
500 largest industrial corporations in the performance,
USA, Journal of American Academy of Business, Research, N° 10, pp. 137-158.
Management Accounting

Cambridge, 3(1/2), pp.174-182. • Milles, R.E. and Snow, C.C. (1978),


• Krumwiede, K. R. (1998), The imple-
mentation stages of Activity-Based McGraw Hill, New York.
Organizational Strategy, Structure and Process,

Costing and the impact of contextual and • Moalla, H. (2007), Les mécanismes de
organizational factors, diffusion, d’adoption et de rejet de la
Management Accounting Research, vol. 10, pp. méthode ABC dans l’environnement tuni-
Journal of

239-277. sien, Actes du 28ème Congrès International


• Lamminmaki, D. and Drury, C. (2001), de l’AFC, Poitiers les 23, 24 et 25 mai.
A comparison of New Zealand and British • Mouline, J.P. (2000), La PME familiale
product-costing practices, The International française et son orientation stratégique :
Journal of Accounting, vol. 36, pp. 329-347. une étude exploratoire, Cahier de recherche
• Langfield-Smith, K. (1997), Management 2000-01, CREFIGE, Université Nancy 2.
control systems and strategy: a critical • Ngongang, D. (2010), Analyse de la pra-
review, Accounting, Organizations and Society, tique des coûts dans les PMI camerounai-
vol. 22, N°2, pp. 207-232. ses, Revue Libanaise de Gestion et d’Economie,
• Lebas, M. (1994), Managerial N°5.
Accounting in France: Overview of Past • Nicholls, B. (1992), ABC in the UK – a
Tradition and Current Practice, European status report, Management Accounting (UK),
Accounting Review, vol. 3, N° 3, pp. 471-489. May, pp. 22-23.
• Lebas, M. (1999), Which ABC? • Nobre, T. (2001), Méthodes et outils du
Accounting Based on causality rather than contrôle de gestion dans les PME, Finance-
Activity-Based Costing, European Management Contrôle-Stratégie, juin, pp. 119-148.

68 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

• Malmi, T. (1999), Activity-based costing African survey”, Meditari Accountancy


diffusion across organizations: an explo- Research, Vol. 15, n°2, pp.1-21.
ratory empirical analysis of finnish firms, • Shim, E. and Larkim J. M. (1994), A
Accounting Organizations and Society, vol. 24, survey of current managerial accounting
pp. 649 - 672. practices: where do we stand?, Ohio CPA
• Pierce, B. and Brown, R. (2004), An Journal, February 94, vol. 53, Issue 1, pp.
empirical study of activity based systems 21-24.
in Ireland. The Irish Accounting Review, • Shim, E. and Sudit, E. (1995), How
11(1):55. manufacturers price products. Management
• Porter, M. (1982), Choix stratégiques et Accounting (USA), 76(8):37-39.
concurrence: Techniques d’analyse des secteurs et • Simon, R. (1987), Accounting Control
de la concurrence dans l’industrie, Economica. Systems and Business Strategy: An
• Rahmouni, A . F. (2008), La mise en œuvre Empirical Analysis,
Organizations and Society, vol. 13, pp. 357-
Accounting,
de la comptabilité par activités dans les entreprises
françaises, Thèse de doctorat, Université 374.
du Sud Toulon– VAR. • Szendi, J. Z. and Elmore, R. C. (1993),
• Rogers, E. M. (1995), Diffusion of innova- Management accounting: Are new techni-
tions, Edition of the Free Press, The fourth ques making in-roads with practitio-
edition. ners?, Journal of Accounting Education, vol.
• Ruhanta, M. et Daing, N.I. (2007), 11, N° 1, pp. 61-77.
Factors influencing activity based costing • Tayles, M. and Drury, C. (2001),
(ABC) adoption in manufacturing indus- Autopsy of a stalling ABC system: a case
try, Investment Management and Financial study of activity based cost management
Innovations, Volume 4, Issue 2, pp. 113-124. and performance improvement, The 24th
• Sartorius, K., Eitzen C. and Kamala, P.
(2007), “The design and implementation
Annual Congress of the European Accounting
Association, Athens, Greece, April 18-20.
of Activity Based Costing (ABC): a South

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 69


DOSSIER

L’adoption de la Finance Carbone :


les approches soutenables de
la réduction des émissions CO2
dans les organisations
Résumé. Le Changement Climatique (CC) est un enjeu majeur de notre siècle.
La maîtrise des contraintes des émissions de Gaz à Effets de Serre (GES) de par
la transformation en opportunités, dans une organisation de hausse de la pro-
duction industrielle, est devenue une nécessité. La raison principale de cette
adoption résidait dans l’efficacité de la maitrise de l’énergie et des articulations
responsables qui s’élaborent afin de déterminer les enjeux et les opportunités
de la finance carbone pour les organisations. La technologie devrait jouer un
rôle essentiel dans cette transition vers un modèle organisationnel plus soute-
nable et durable. A travers trois études empiriques, une étude de cas bien
connue et une enquête sur les pratiques organisationnelles pour la réduction
R. BOUTTI1 des émissions, notre article se propose d’identifier les facteurs organisation-
Docteur et nels, managériaux, environnementaux et technologiques facilitant la transition
Professeur écologique. Par la suite nous tenterons d’appréhender l’appropriation des
impacts soutenables et responsables.
Florence
RODHAIN2
Docteur et Mots clés. finance carbone, changement climatique, émissions GES, adoption,
Professeur transition soutenable.

Isabelle
BOURDON3
Docteur et
Professeur

Adil EL AMRI4
Doctorant

1. Fondateur du Laboratoire Accrédité de Recherche en Gestion des Entreprises « LaRGe », Professeur des
Universités HDR, Ecole Nationale de Commerce et de Gestion (ENCG) Agadir, Université Ibn Zohr, Maroc,
ENCG B.P 37/S Hay Salam Agadir – Maroc, Tél : 00 212 6 62 68 52 75, Boutti_expert@yahoo.fr
2. Directrice du Groupe Systèmes d’Information, Maître de Conférences HDR, au sein du Laboratoire Montpellier
Recherche en Management « MRM », Pôle Sciences Humaines et Sociales, Université Montpellier 2, Case
Courrier 028 – Bâtiment 19 - Sciences et Techniques Place E. Bataillon - 34095 Montpellier Cedex 5, France,
Tél : 04 67 14 46 49 ou 42 09, florence.rodhain@univ-montp2.fr
3. Groupe Systèmes d’Information, Maître de Conférences HDR, au sein du Laboratoire Montpellier Recherche en
Management « MRM », Pôle Sciences Humaines et Sociales, Université Montpellier 2, Case Courrier 028 –
Bâtiment 19 - Sciences et Techniques Place E. Bataillon - 34095 Montpellier Cedex 5, Tél : 04 67 14 46 49 ou 42
09, France, Isabelle.bourdon@univ-montp2.fr
4. Membre du Laboratoire Accrédité de Recherche en Gestion des Entreprises « LaRGe », Ecole Nationale de
Commerce et de Gestion (ENCG) Agadir, Université Ibn Zohr, Maroc, ENCG B.P 37/S Hay Salam Agadir, Tél :
00 212 6 56 45 24 36, amriadil@gmail.com.

70 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

La communauté scientifique a com- la comparabilité nécessaires aux


mencé à s’intéresser au changement échanges permanents qu’elles entre-
climatique dès les années 70. Il existe tiennent avec leurs différentes parties
aujourd’hui un large consensus sur prenantes. C’est une première étape
la responsabilité des émissions de indispensable afin d’asseoir des straté-
gaz à effet de serre (GES) d’origine gies ambitieuses de réduction et un
humaine dans les évolutions du cli- pilotage soutenable, efficace et opéra-
mat constatées depuis la fin de l’ère tionnel des émissions.
préindustrielle. La communauté inter- Les six gaz à effet de serre désignés
nationale s’accorde depuis sur la par le Protocole de Kyoto6 sont le
nécessité d’agir vite pour les réduire dioxyde de carbone (CO2), le
afin de limiter l’ampleur du change- méthane (CH4), l’oxyde nitreux
ment climatique à venir. D’après le (N2O), l’hexafluorure de soufre (SF6),
GIEC5, la température moyenne mon- les hydrofluorocarbures (HFC) et les
diale pourrait augmenter de 1,1°C à perfluorocarbures (PFC) ou hydro-
6,4°C d’ici à la fin du siècle. Compte carbures perfluorés. Ils n’ont pas
tenu des perturbations, le consensus tous le même effet sur le réchauffe-
des Etats obtenu à Copenhague et à ment climatique, c’est pourquoi on
Durban vise à limiter la hausse de la utilise l’équivalent tonne CO27
température moyenne de la planète à comme unité d’affichage des inventai-
deux degrés par rapport aux niveaux res d’émissions des GES.
pré-industriels. Pour rester sous cette La Finance Carbone recouvre les diffé-
limite, il faut, de l’avis des experts rents mécanismes de marché inclus
scientifiques, au moins diviser par dans le Protocole de Kyoto et englobe
deux l’ensemble des émissions mon- toutes les activités qui contribuent à
diales de gaz à effet de serre d’ici faire des GES un bien négociable. Les
2050. Tous les acteurs émetteurs de mécanismes de marché ont « donné un
gaz à effet de serre sont concernés, et coût » à la tonne de carbone, que les
parmi eux les entreprises. entreprises doivent intégrer dans
Dans ce contexte, un ensemble de leurs stratégies afin d’optimiser leurs
démarches et méthodologie ont été réductions d’émissions de GES. Se
définies ces dernières années, per- pose alors la question de l’internalisa-
mettant d’évaluer les contributions tion du carbone dans l’économie :
des différentes sources d’émissions l’émission d’une tonne de carbone
de gaz à effet de serre et d’en dresser étant une externalité négative, le mar-
des bilans d’étape. ché est incapable d’en internaliser les
Elles apparaissent essentielles car elles coûts, c’est pourquoi il convient de
permettent aux entreprises d’assurer définir une « valeur du carbone ».
d’abord une évaluation objective de De nombreuses entreprises sont
leurs émissions et d’éclairer les choix aujourd’hui liées à l’actif carbone, les
de priorités qui en découlent : elles entreprises assujetties au système de
permettent ensuite la transparence et quotas européen, les entreprises du

5. GIEC : Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat.


6. Traité international visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, signé en 1997 lors de la 3e
conférence annuelle de a Convention (COP3) à Kyoto, au Japon.
7. L’équivalent CO2 ou Potentiel de Réchauffement Global (PRG), d’un gaz correspond à la masse de CO2 qui
produirait un impact équivalent sur l’effet de serre. Par convention, on prend donc PRG(CO2) = 1.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 71


DOSSIER

Figure 1 : le calcul du « coût permanent » du changement climatique8

Durée de vie
Gaz Potentiel
( de Réchauffement Global* dans
ou équivalent tonne CO2) l’atmosphère
(en années)
2ème rapport du 2ème rapport du 2ème rapport du
GIEC (1995) GIEC (1995) GIEC (1995)

CO2 1 1 1 de 15 à 200
CH4 21 2 25 12
N2O 310 296 298 114
SF2 23900 22200 22 800 3200
HFC De 140 à 11 700 De 12 à 12 000 De 124 à 14 800 De 1,4 à 270
PFC De 6 500 à 9 200 De 5 700 à 11 900 De 7 390 à 12 200 De 800 à 50 000

* PRG à 100 ans

marché du carbone ainsi que les mances financières et économiques.


entreprises ayant entrepris une La réponse au changement climatique
démarche volontaire. Les entreprises suppose des politiques concrètes de
assujetties sont contraintes de se réduction d’émission (Zelenco, 2012).
conformer aux objectifs de réduction La démarche proposée dans cet article
des émissions de GES du Protocole est la suivante : dans notre cadre théo-
de Kyoto, c’est pourquoi elles doivent rique nous nous appuierons sur la litté-
intégrer le risque carbone afin de rature académique afin d’étudier le
réduire au minimum leur coût de marché du carbone depuis sa création,
dépollution. Elles ont dans ce but en nous concentrant sur les détermi-
accès au marché des quotas de CO2 nants du prix du carbone pendant la
qui permet de réduire le risque lié au première phase de l’EU ETS9 et les
changement climatique. La valorisa- méthodes d’évaluation et de valorisa-
tion du carbone est primordiale car tion des émissions de GES.
elle détermine ou a un impact sur la
valeur de l’entreprise. Cette valorisa-
tion commence par une définition 1. Revue de la littérature
juridique et un traitement clair de cet
actif. L’utilité pour l’entreprise est
donc de comprendre les tenants et En l’espace de quelques années, le
aboutissants de la Finance Carbone changement climatique est devenu
et d’utiliser au mieux les quotas l’une des principales problématiques
alloués afin d’optimiser leurs perfor- de l’agenda international global. La

8. Source : rapport d’étude issu des travaux de la Commission Changement Climatique au cours des années 2009
à 2011 sur 33 entreprises, intitulé « mesurer et piloter ses émissions de gaz à effet de serre », mai 2011, EPE,
disponible sur : www.epe-asso.org.
9. Le Système Communautaire d’Echange de Quotas d’Emission (SCEQE) (en anglais Emission Trading Scheme,
ou encore European Union Emission Trading Scheme - EU ETS) est un mécanisme de droits d’émissions (de CO2)
mis en œuvre au sein de l’Union européenne dans le cadre de la ratification par l’UE du protocole de Kyoto.

72 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Figure 1 : Chronologie des étapes clés portant sur le CC :


France et Maroc10

INTERNATIONAL
Rapport Sommet Signature Signature de Signature de Signature de Signature de
Brundtland de Rio du Protocole Johannesburg Copenhague Cancun Durban
Kyoto (Rio + 10)

1987 1992 1997 2002 2005 2008 2009 2010 2011

Loi NRE Marché Loi Loi


France Création
de
européen
du
Grenelle
1
Grenelle
2
l’ARES carbone

Charte Loi 13.09


Plan relatives
Maroc Maroc
Nationale
de aux
Vert l’Environ- énergies
nement renouvelables

concentration des gaz à effet de carburants (HFC et PFC), le protoxyde


serre (GES) dans l’atmosphère a d’azote (N2O) et l’hexafluorure de sou-
considérablement augmenté depuis fre (SF6), sont appelés Gaz à Effet de
deux siècles, principalement du fait Serre (GES – Greenhouse Gas) : ils
de la croissance démographique et agissent comme une couverture natu-
économique depuis la révolution relle qui conserve la chaleur de la terre.
industrielle. Cette concentration L’activité humaine contribue à une aug-
inhabituelle de GES a des conséquen- mentation de l’épaisseur de cette cou-
ces qui bousculent l’équilibre climati- verture, avec des effets potentiels de
que, causant des dommages irréver- réchauffement significatif de la planète
sibles sur la Terre. C’est ainsi que les et de multiples conséquences induites.
gouvernements ont pris au fil du Avec l’objectif de limiter ces change-
temps conscience de l’importance ments climatiques et leurs conséquen-
d’un effort international de réduction ces, certains pays ont défini des politi-
des émissions de gaz à effet de serre ques de contrôle des émissions des gaz
(Larson & al., 2008). à effet de serre (GES). Ces politiques
sont inspirées du principe « le pol-
1.1 Origine de l’économie carbone lueur est le payeur ».
et de la finance carbone Le tableau suivant explique les méca-
Certains gaz de l’atmosphère, princi- nismes clés de ces politiques ainsi
palement le dioxyde de carbone (CO2), que les notions voisines dans la
mais aussi le méthane (CH4), les halo- finance monétaire.

10. Source : auteurs selon les rapports gouvernementaux.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 73


DOSSIER

Notions voisines dans la finance


Les mécanismes durables clés
monétaire

Système de mesure : tenue d’une comp- Unité monétaire, Comptabilité, Banque


tabilité de droits d’émission de gaz à centrale, Banque dépositaire
effet de serre (GES) par les acteurs émet-
teurs (les industriels) et par zone géo-
graphique (pays, Europe, monde), au
sein de registres. L’unité de mesure est la
« tonne équivalente carbone » de
volume de gaz émis (t CO2 eq).

Théorie et politique de régulation : Politique monétaire, Politique de crédit


définition de volumes de gaz carbone
(des quotas) autorisés à l’émission par
zone géographique et par industrie,
pour une période donnée. On définit
ainsi un plafonnement des émissions et
des objectifs de réduction dans le temps.
Cette politique de contraintes, associée
aux mécanismes de marchés, est dési-
gnée par « cap and trade »

Système de contrôle et d’incitation : Masse monétaire, Création monétaire


• Contrôle de l’attribution de nouveaux régulée, Déclarations réglementaires,
droits à émission et incitation à investir Certification des comptes.
dans des projets « propres » ;
• Contrôle de l’utilisation des quotas
attribués dépassant les quotas attribués
initialement.

Système de libre marché pour allouer Marché organisé, Marché de gré à gré
les ressources de l’économie carbone : (Over The Counter OTC), Produits déri-
• Marché organisé d’achat/vente de vés, Liquidités, Bulle spéculative
droits à émettre (pour les cas de sur ou
de sous capacité d’émission par un
acteur) ;
• Marché de produits de couverture pour
se protéger de variation des prix à venir,
ou tirer profit d’une anticipation ;
• Marché de gré à gré.
Source : http://www.fimarkets.com

L’ensemble des circuits et les méca- La conception du modèle de régula-


nismes qui font des GES (Gaz à Effet tion sous-jacent à ce système d’opti-
de Serre), via les droits d’émission misation des échanges et de la ges-
(quotas), des biens négociables et tion des émissions de CO2 date des
échangeables sont désignés par la années 70. La première mise en
finance carbone. œuvre d’un marché similaire a eu lieu

74 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

dès les années 90, aux Etats-Unis, soit sur des contrats de droit privé. Au
pour réguler les émissions d’un autre sein de chaque cadre réglementaire ont
gaz, le dioxyde de soufre (SO2) à l’ori- été définis des systèmes d’échange des
gine des pluies acides. droits d’émission: les marchés organi-
Aujourd’hui l’économie des émissions sés de la finance carbone.
carbone et de la finance carbone est en Il existe également des transactions
phase d’amorçage ou de développe- hors marché organisé dans les trans-
ment selon les zones géographiques. actions dites de gré à gré (OTC Over
L’économie carbone est considérée The Counter).
comme étant l’un des enjeux majeurs Ces systèmes réglementaires conti-
des économies du XXIème siècle. nuent d’évoluer (certains en sont du
reste encore à l’état de définition ini-
1.2 Cadre réglementaire et marchés tiale) et ces évolutions conditionnent
Il existe plusieurs cadres réglementai- fortement l’apparition et le dévelop-
res de la finance carbone, qui sont fon- pement des nouveaux marchés de la
dés soit sur des traités internationaux finance carbone.

Tableau 1 : cadre réglementaire de l’adoption de la finance carbone

Les cadres réglementaires

Participants Texte de référence Principaux Exemples de


Industries & Pays marchés produits

Les 5 industries concer- Protocole de Kyoto Marchés régulés : • Quotas d’émis-


nées sont : + Système Européen • ECX(ICE) ; sion (EUA) :
1. Production d’énergie d’Echange de Quotas • EEX(Eurex) ; contrats au
2. Raffineries de pétrole d’Emissions – SCEQE • Nord Pool comptant (spot),
3. Industrie du fer et (European Union (Nasdaq OMX) ; futures et
d’acier Emissions Trading • Bluenext options ;
4. Industrie Pâtes et Scheme - EU ETS). (Euronext + • Crédit d’émis-
papiers CDC). sion convertible
5. Les matériaux de en un futur
construction (ciment, céra- quota (REC,
mique et verre) URE) : contrat
de 25 pays UE (listés dans au comptant
l’annexe 1 du Protocole de (spot), future,
Protocole de Kyoto) options.
Kyoto
• Quotas 5 secteurs industriels de Protocole de Kyoto
• Objectif : pays hors UE : Japon,
-5% Australie, NZ, Russie,
Ukraine, Canada, etc. (lis-
tés dans l’annexe 1 du
Protocole de Kyoto)

Inde, Brésil, Chine, etc. Protocole de Kyoto,


(listés dans l’annexe 2 du réglementation pour les
Protocole de Kyoto) pays de l’Annexe 2 :
hors périmètre de
réduction

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 75


DOSSIER

Réglementa- Industries énergétiques de RGGI - Regional Marché régulé Quota RGGI


tions 10 états des USA Greenhouse Gas RGGI
régionales Initiative
(hors Kyoto)
• Quotas 10 états des USA et provin- WCI - Western Climate Marché régulé Quota WCI
• Objectifs ces Canada Initiative WCI
régionaux
Industries d’électricité en GGAS - Greenhouse Gas Marché régulé Quota GGAS
Nouvelle-Galles du Sud Reduction Scheme GGAS
(AUS)

7 états des USA et Canada Midwestern Marché en cours En cours de


Greenhouse Gas de création création
Reduction Accord

Réglementa- Canada Loi fédérale canadienne Marché MCeX Canada CO2e


tion à l’étude en cours d’étude Bourse climati- Units
/ en attente que de Montréal Futures
de ratifica- (avec CCX)
tion
USA Loi fédérale USA en
cours d’étude

Marchés Potentiellement tout acteur Chicago Climate Marché volon- Quota CFI
volontaires Exchange standard taire CCX (Carbon
Espaces Financial
d’échanges CCFE - Chicago Instruments)
organisés Climate Crédit VER, CER
hors régle- Exchange Spot, future,
mentation Futures option
Kyoto ou
régionale Potentiellement tout acteur NYMEX- Green Marché volon- Quota EUA
• Quotas et Exchange standard taire NYMEX- Crédit CER,
objectifs sur Green VER, VCU
base volon- Exchange Spot-future-swap
taire
Potentiellement tout acteur Voluntary Carbon Marchés volon- Crédit VCU, CER
Standard taires en cours
de lancement :
• Registre VCS
de la CDC
• APX
• TZ1 (NZX)

Echanges Potentiellement tout acteur Potentiellement toute Marchés OTC Produits sur
hors régle- industrie mesure
mentation
cadre

Source : http://www.fimarkets.com

76 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Ces systèmes réglementaires conti- Voici les principales étapes de la mise


nuent d’évoluer (certains en sont du en place du cadre réglementaire du
reste encore à l’état de définition ini- Protocole de Kyoto, le cadre qui régit
tiale) et ces évolutions conditionnent les marchés régulés ECX, EEX, Nord
fortement l’apparition et le dévelop- Pool, Bluenext.
pement des nouveaux marchés de la
finance carbone.

Figure 2 : Les principales étapes du cadre réglementaire du Protocole


Kyoto

Source : auteurs

1.3. Système de registre et opération dits de flexibilité (appelés aussi


Des systèmes de registres (de tenue mécanismes de Kyoto) :
de compte) permettent de comptabili- • Emissions Trading (Système
ser les droits d’émission : d’échange) : possibilité de vendre et
• par zone géographique ; d’acheter à un autre acteur ses quo-
• par pays ; tas et crédits ;
• par acteur industriel (acteur final • Clean Development Mechanism
pollueur). (CDM - MDP) : obtention de crédits
Ils permettent également d’enregistrer d’émission carbone, convertissables
les opérations d’attribution et d’échange en quotas, grâce à un investissement
de droits : attribution initiale, achat, dans un projet certifié « performant
vente, obtention de nouveaux droits, etc. en émission CO2 » (selon les critères
de projet CDM-MDP) ;
Protocole de Kyoto et unités de • Joint Implementation (JI - MOC)
compte, opérations : : obtention de crédits d’émission car-
Les registres comptabilisent l’attri- bone, convertissables en quotas,
bution de droits d’émission définit grâce à un investissement dans un
dans le cadre réglementaire du projet certifié « performant en émis-
Protocole de Kyoto. sion CO2 » (selon les critères de pro-
Les registres comptabilisent égale- jet JI-MOC).
ment des opérations d’échange réali- Les opérations issues de ces mécanis-
sés par chaque acteur (industriel ou mes sont comptabilisées dans les uni-
pays) dans le cadre de 3 mécanismes tés de compte suivantes :

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 77


DOSSIER

Source : http://www.fimarkets.com
Trading : ces systèmes de registre fournissent les unités de transactions sur les marchés organisés (ECX, Bluenext, etc).

Selon Daniel & Pico (2010), trois l’ensemble des acteurs et des infra-
outils économiques existent pour structures permettant les échanges
réduire les émissions de gaz à effet de de quotas d’émission de GES. Si on
serre (GES) : la restriction réglemen- exclut la restriction réglementaire
taire, la fiscalité et les quotas d’émis- qui entraverait excessivement l’acti-
sion. Au plan mondial, avec l’entrée vité économique, le choix d’une taxe
en vigueur du Protocole de Kyoto, le ou marché de quotas n’est pourtant
choix s’est tourné vers les quotas, les pas totalement tranché dans la
quotas sont attribués par les pou- mesure où, d’une part, les deux méca-
voirs publics et deviennent ensuite nismes peuvent se combiner et, d’au-
échangeables. Un nouveau marché tre part, la pérennisation du système
du carbone a pris naissance et de quotas après 2013 n’est pas
connaît une croissance soutenue. On acquise.
définira ici la finance carbone comme

78 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Tableau 2 : Proposition d’une matrice Menaces-Opportunités de l’impact


du changement climatique pour les services financiers

Logistique : vulnérabilité de la chaîne de valeur, de l’approvisionnement en matières


premières et des infrastructures de transport.
Menaces Opportunités

Plus de dommages pour les assureurs Spécialisation dans les dommages liés
au changement climatique
Finance : implications pour les investissements, les coûts des
assurances et la réputation vis-à-vis des actionnaires.
Menaces Opportunités

Coût des événements liés au change- Développement de nouveaux besoins


ment climatique pouvant dépasser la de dispositifs de couverture.
capacité financière disponible. Qualité de l’analyse du risque.
Nouveaux produits financiers (obliga-
tions catastrophes, dérivés climatiques).
Commercial : évolution de la demande.
Menaces Opportunités

Dégradation de réputation si certains Nouveaux produits liés au change-


risques ne peuvent être assurés. ment climatique.
Processus : impacts sur les processus de production et de services.
Menaces Opportunités

Incapacité de gérer le volume des Nouveaux processus adaptés au chan-


dommages. gement climatique.
Historique ne pouvant plus servir de
base pour analyser le risque.
Ressources humaines : implications pour les employés et les clients.

Menaces Opportunités

Exposition accrue à la chaleur des Employeur prenant en compte le


employés. changement climatique.

Installation : impacts sur la construction et la gestion des bâtiments

Menaces Opportunités

Détérioration si événements climati- Exploitation des espaces extérieurs.


ques extrêmes.
Management
Menaces Opportunités

Nouvelles qualifications nécessaires. Formation et expertise adaptées.


Source : Daniel, L. & Pico, L., 2010, page : 160.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 79


DOSSIER

2. Fondements théoriques met de fermer une petite centrale au


charbon en Allemagne. Ce projet est-
Le concept d’externalité a été il socialement responsable ? Une
introduit par Pigou en 1932 afin réaction simple consisterait à recon-
de corriger l’incapacité du marché naître qu’en éliminant une pollution
à prendre en compte les problèmes néfaste pour autrui, ce projet est res-
liés à la dégradation de l’environne- ponsable, et devrait être intégrée
ment et à la répartition des revenus. dans les fonds ISR (Investissement
Il définit une externalité comme Socialement Responsable). De ce
«un effet de l’action d’un agent éco- point de vue, mieux vaut investir
nomique sur un autre qui s’exerce en dans l’éolien par exemple, dont le
dehors du marché ». La pollution est coût par tonne de CO2 évitée est 10 à
une externalité négative car elle 20 fois inférieur au photovoltaïque.
induit des coûts. Lorsqu’une entre- C’est le deuxième argument en défa-
prise internalise une externalité veur du projet photovoltaïque. Avec
négative, cela signifie qu’elle prend le même budget consacré aux efforts
en compte dans ses calculs d’op- environnementaux, on pourrait
portunité les coûts associés à la réduire les émissions entre 10 et 20
dégradation de l’environnement ou fois plus en réallouant l’investisse-
à la dépollution. L’internalisation ment vers l’éolien. Faire le bien envi-
du carbone dans l’économie est pri- ronnemental ne suffit donc pas pour
mordiale afin de mieux appréhender être ISR. Encore faut-il le faire du
les risques directs et indirects liés au mieux possible. On pourrait aussi
carbone dans les entreprises. parler par exemple des efforts d’isola-
Marshall (1890) et Pigou (1920) tion thermique des bâtiments, des
démontrent que « la nécessité d’éva- normes de construction automobile,
luer les actifs environnementaux ou de réduction de la vitesse sur
découle de l’incapacité du marché à autoroute (Gollier, 2009).
en internaliser les coûts ». Ce n’est Une part essentielle du travail des
qu’en 1993 que l’intérêt de l’en- économistes consiste à mettre en face
treprise à intégrer la comptabilisa- les coûts et les bénéfices de toutes
tion des actifs environnementaux à choses. Ayant vu qu’il est difficile de
ses pratiques managériales a été mis quantifier les bénéfices des réduc-
en évidence par Gray & al (1993). Il tions d’émissions de CO2, la plupart
convient alors d’attribuer à la tonne de des idées qu’on a sur la valeur du car-
carbone une valeur économique totale. bone proviennent d’analyses portant
L’exemple du carbone, qui fait déjà sur les coûts de ces réductions, dits
l’objet d’un marché d’émission, est coûts d’abattement. Les études sur
éclairant à plus d’un titre. Emettre les coûts d’abattement varient natu-
du CO2, c’est faire porter des domma- rellement selon le périmètre du sys-
ges aux générations futures. Il est tème étudié, et en particulier les
donc socialement responsable d’es- dimensions suivantes :
sayer de réduire ces émissions. • L’échelle : installation, établisse-
Comment ? Jusqu’où ? Prenons ment, firme, secteur, pays, groupe de
l’exemple d’une entreprise qui pro- pays, monde ;
duit de l’électricité en installant des • Le périmètre des coûts et potentiels
panneaux photovoltaïques. Elle per- pris en compte : purement techni-

80 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

ques, économiques (en tenant compte rio de référence et les hypothèses sur
des aspects financiers), macroécono- le fonctionnement de l’économie sont
miques (en tenant compte des effets critiques. Elles concernant par exem-
en cascade dans l’économie, en parti- ple le degré d’efficacité des marchés,
culier sur l’emploi), ou même sociaux la portée du rôle de l’État, la forma-
(en tenant compte des bénéfices tion du progrès technique.
joints comme l’effet sur la pollution Une fois tous ces paramètres posés,
locale, voire la sécurité internatio- lorsqu’on parle de coûts il est néces-
nale...). A cet égard on distingue en saire de bien distinguer trois
particulier les modèles bottom-up, notions: coût moyen, coût total et
basés sur la représentation explicite coût marginal. Si une entité (usine,
des technologies, et les modèles top- pays...) a dépensé D euros pour
down qui partent des équilibres éco- réduire ses émissions de CO2 de T
nomiques généraux ; tonnes, son coût total d’abattement
• Parle-t-on de réductions de CO2 est D euros et son coût moyen D/T
seulement, ou bien de réductions de euros par tonne. Son coût marginal,
tous les gaz à effet de serre ? Dans ce c’est ce qu’il faudrait qu’elle dépense
dernier cas, il s’agit de réductions en pour réduire ses émissions de 1
tonnes de CO2 -équivalent, on a pon- tonne supplémentaire. La Figure 2
déré les autres gaz comme le illustre ces notions et présente la
méthane ou le HFC-23 d’après leur forme d’une courbe de coût d’abatte-
pouvoir de réchauffement relatif à ment typique. On voit que non seule-
celui du CO2 ; ment il y a trois notions théoriques
• S’agit-il d’observations sur le passé de coûts, mais aussi que ces coûts
ou de résultats des modèles pour le varient selon le niveau de réduction
futur ? Dans le second cas, le scéna- réalisé ou envisagé.

Figure 3 : Coût total, moyen et marginal d’abattement

Source : Ha-Duong M., 2009, p. 3.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 81


DOSSIER

Selon Ha-Duong M. (2009), une diffi- sation des actifs environnementaux à


culté particulière pour comparer les ses pratiques managériales a été mis
coûts d’abattement provient des en évidence par Gray & al. Il convient
variations des parités monétaires, alors d’attribuer à la tonne de car-
puisque par exemple le taux de bone une valeur économique totale.
change EUR/USD a varié entre un
plancher à 1 pour 0,8252 $ en 2000 Le concept de valeur du carbone
à un pic de 1,5973 $ en 2008. On ne En adoptant le Protocole de Kyoto,
devrait comparer les coûts que pour les pays industrialisés se sont enga-
des systèmes de périmètre identique, gés à réduire leurs émissions de gaz
à la même période, et pour un même à effet de serre sur la période 2008-
niveau de réduction par rapport à un 2012 dans une logique relevant du
même scénario de base. Principe de Précaution (Hourcade,
1997). L’objectif principal de ces pays
2.1. L’adoption de la valorisation est de se conformer au Protocole en
des émissions GES réduisant leurs émissions au coût le
plus faible. C’est dans ce contexte de
La nécessité d’internaliser le coût recherche de politiques coûts-effica-
du carbone cité qu’apparaît la notion de la valeur
Le concept d’externalité a été intro- du carbone. Dans son rapport
duit par Pigou en 1932 afin de corri- Energie 2010-2020, le Commissariat
ger l’incapacité du marché à prendre Général du Plan (1998) met en avant
en compte les problèmes liés à la l’importance de l’introduction en
dégradation de l’environnement et à France de la notion de valeur du car-
la répartition des revenus. Il définit bone, qui correspond à la valeur de la
une externalité comme « un effet de tonne de carbone non-émise. En effet,
l’action d’un agent économique sur le rapport stipule que « quels que
un autre qui s’exerce en dehors du soient les objectifs sectoriels retenus
marché ». La pollution est une exter- et les instruments mobilisés, l’effica-
nalité négative car elle induit des cité de l’action en France pour le res-
coûts. Lorsqu’une entreprise interna- pect des engagements internatio-
lise une externalité négative, cela naux aurait à gagner à ce que soit
signifie qu’elle prend en compte dans affichée une valeur du carbone ».
ses calculs d’opportunité les coûts L’introduction de cette notion permet
associés à la dégradation de l’envi- d’aider l’ensemble des pays industria-
ronnement ou à la dépollution. lisés à construire l’efficacité des choix
L’internalisation du carbone dans d’investissements pour limiter les
l’économie est primordiale afin de émissions de GES et de rendre
mieux appréhender les risques compte de l’effort de l’investissement
directs et indirects liés au carbone socialement responsable qui permet-
dans les entreprises. Marshall (1890) trait la sauvegarde du climat
et Pigou (1920) démontrent que « la (Blanchard & al., 2006).
nécessité d’évaluer les actifs environ- Selon Blanchard & Criqui, (2000), les
nementaux découle de l’incapacité du courbes de coût marginal de réduc-
marché à en internaliser les coûts ». tion peuvent être étudiées pour cha-
Ce n’est qu’en 1993 que l’intérêt de que région prise isolément, mais
l’entreprise à intégrer la comptabili- aussi pour une région consolidée (ou

82 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Tableau 3 : Valeurs du carbone


Définition Valeur d’une tonne de CO2

Dommage climatique évité Valeur floue et incertaine. Sa mesure soulève des ques-
tions philosophiques encore mal résolues en économie.

Coût de réduction Valeur selon le périmètre du système étudié. Coûts


négatifs dans certains cas : les économies d’énergie
peuvent être rentables. Le coût marginal croît ensuite
avec le niveau d’abattement. Pour 20% de réduction
d’émissions, de nombreux modèles trouvent des coûts
de l’ordre de moins de 100 /tCO2 en Europe. Le GIEC
(Groupe Intergouvernemental des Experts en Climat)
rapporte qu’une valeur de 20 à 50 $/tCO2 atteinte mon-
dialement en 2020 – 2030 permettrait d’aller vers 550
ppmv11.

Valeur sociale du CO2 Notion théorique. Calculable avec des modèles qui intè-
grent au mieux des incertitudes profondes. Entre 1 et
1 000 , plus probablement entre 5 et 200 .

Valeur tutélaire Pour la France, 32 /tCO2 en 2008, croissante vers 100


/tCO2 en 2030.

Prix de marché Entre 20 et 30 pour les permis d’émissions européen


(EUA). Décote substantielle de 30 à 50% sous ce prix
pour les certificats de réduction (CER) dans les pays
tiers. Aux USA, prix significativement moindres.

Source : Ha-Duong M., 2009, p. 7.

une « bulle ») : le principe de base est ment. La figure 3 décrit le mécanisme


alors que, pour une valeur du car- d’échange de droits d’émission entre
bone donnée, les réductions d’émis- deux pays A et B soumis à des
sion d’une région A et d’une région B contraintes d’émission respectives
sont additives pour calculer les QA et QB (par exemple, deux pays de
réductions de la région consolidée A l’Annexe B du protocole de Kyoto,
+ B. Consécutivement, les courbes de hors pays en transition).
coût marginal de réduction le sont Le coût marginal de réduction pour
aussi. la zone consolidée CMRAB (qui cor-
Cette propriété ouvre la voie à l’ana- respond à la fois à la valeur interna-
lyse de bulles ou de marchés, au sein tionale du carbone et à la valeur des
desquels il y aurait une égalisation permis d’émission) s’établit par
des coûts marginaux de réduction, et construction à un niveau intermé-
donc minimisation du coût total, par diaire entre les coûts marginaux des
échange de permis d’émission notam- deux pays pris séparément, CMRA et

11. Parties par million en volume CO2. Il s’agit d’une mesure de concentration.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 83


DOSSIER

CMRB. Le volume des échanges de mis (achats pour A, ventes pour B).
permis découle des écarts entre les Les gains de chaque partenaire dans
coûts marginaux de réduction natio- l’échange sont constitués par la diffé-
naux et le coût marginal de réduction rence entre le coût total sans permis
de la bulle (qui détermine le prix du et le coût des réductions internes
permis). La valeur des échanges est plus les achats (pays A) ou moins les
constituée par le produit du nombre ventes de permis (pays B).
de permis par le prix unitaire des per-

Figure 4 : Echanges de permis d’émission et


valeur internationale de carbone

Source : Blanchard O., Criqui P., 2000, p. 13.

Cette représentation permet égale- tifs sans aucune réduction effective,


ment d’étudier la situation d’échange si l’air chaud est supérieur à la réduc-
entre un pays contraint A et un pays tion imposée au pays A.
présentant un excédent de droits
d’émission (de l’« air chaud » dans le Les différents modèles de valorisa-
langage de la négociation pour carac- tion du carbone
tériser la situation des pays en tran-
sition12) : dans les faits, l’objectif de La théorie économique : l’Analyse
réduction consolidé serait alors Coûts-Avantages (ACA) ou Analyse
réduit de la quantité d’air chaud avec Coûts-Bénéfices (ACB)
même, dans des cas extrêmes, la pos- Selon la théorie économique, l’ana-
sibilité d’un respect formel des objec- lyse coûts-avantages est la plus perti-

12. La Russie et l’Ukraine, notamment, se sont engagées dans le protocole de Kyoto à stabiliser, en 2008-2012,
leurs émissions au niveau de l’année de référence. Mais la situation économique défavorable depuis 1990 conduit
à projeter que les émissions de gaz à effet de serre seront inférieures dans tous les cas à celles de 1990, sans qu’au-
cune action de réduction d’émissions ne soit nécessaire. « L’air chaud » correspond aux réductions d’émissions
obtenues du seul fait de la situation de crise économique.

84 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

nente au regard des actions interna- changement climatique est que l’état
tionales de lutte contre le change- initial (l’air pollué), n’est ici pas l’état
ment climatique. Cette analyse a de référence. Dans le cadre de la
pour but de « recenser tous les effets, réduction des émissions de GES, l’ob-
négatifs ou positifs, d’une action ou jectif est donc de maximiser le béné-
d’un projet sur le bien-être, puis de fice net tiré des actions engagées. Les
les évaluer en termes monétaires auteurs tracent les courbes du coût
actualisés » (Nordhaus, 1991). Pour marginal de protection, d coût margi-
Mitchell et Carson (1989), « le point nal des dommages évités ainsi que le
de référence pertinent pour l’évalua- coût marginal de réduction.
tion des politiques de lutte contre le L’optimum de dépollution est alors le
changement climatique est celui où point assurant l’égalisation du gain
les bénéfices sont mesurées relative- marginal et du coût marginal de la
ment à l’état initial du bien-être des dépollution.
agents ». La différence dans le cas du

Figure 5 : De l’optimum de dépollution à l’application


du Principe de Précaution

Source : Blanchard O., Criqui P., 2000, p. 6

Mais cette analyse théorique est diffi- • Difficulté d’une évaluation moné-
cile à mettre en place dans le cadre de taire des dommages de par les incer-
la lutte contre l e changement clima- titudes liées au changement climati-
tique, comme le démontrent que et l’absence de méthode homo-
Blanchard et Criqui (2000). Les gène et éthiquement acceptable pour
auteurs mettent en lumière les limi- exprimer les impacts non marchants
tes de l’ACA : du changement climatique en termes

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 85


DOSSIER

monétaires. En effet, une des consé- L’Approche Coûts-Efficacité ACE


quences possibles du changement cli- Selon Blanchard et Criqui (2000), les
matique serait l’augmentation de la mesures d’atténuation du change-
mortalité dans certaines régions. Il ment climatique consistent principa-
faudrait alors valoriser économique- lement à réduire les émissions de
ment une vie humaine, c’est-à-dire un GES et à capter ces émissions dans
bien non-marchand. Il est très diffi- des puits de carbone. Ils définissent
cile de valoriser monétairement une alors la valeur du carbone comme
vie humaine, aussi bien du point de étant « le coût des actions visant l’at-
vue méthodologique qu’éthique, ténuation de l’effet de serre et per-
alors qu’elle constitue une part très mettant de ne pas émettre dans l’at-
importante du coût social du change- mosphère une tonne de carbone ou
ment climatique. La publication par encore de la faire absorber par des
le GIEC d’un rapport incluant des sta- puits ». La valeur du carbone a alors
tistiques de la vie humaine a suscité une définition différente de celle de
une très vive polémique ; l’ACA. Elle correspond dans l’ACE au
coût marginal de dépollution.
• Le choix du taux d’actualisation Les auteurs posent alors la question du
pour effectuer les arbitrages inter- niveau de dépollution retenu. Le
temporels du fait de la longue durée Principe de Précaution ne fixe aucun
de vie des GES dans l’atmosphère et objectif de niveau. Les travaux du GIEC
donc de l’étendue du changement cli- (1996) mettent quant à eux en lumière
matique sur plusieurs siècles; les niveaux d’émissions des GES à res-
• Les incidences du changement cli- pecter afin d’atteindre un niveau de
matique sont irréversibles, l’individu GES donné dans l’atmosphère dans les
ne connait pas la valeur du bien mais siècles à venir, mais ne formulent
il sait qu’il lui sera très coûteux de aucune recommandations sur un
revenir sur sa décision. niveau de stabilisation de concentra-
Aux vues des limites énoncées ci- tion de GES. La seconde interrogation
dessus, on constate des écarts consi- concerne la répartition de l’effort de
dérables dans les évaluations chif- dépollution entre les pays.
frées des dommages par l’analyse Dans l’approche coûts-efficacité, une
coûts-avantages. Cette méthodolo- répartition efficace économiquement
gie peut uniquement permettre d’in- suppose l’égalisation des coûts margi-
former en amont les acteurs des naux de réduction dans les différents
négociations internationales par pays. Cependant, cette répartition des
l’analyse des stratégies de contrôle efforts n’est pas équitable compte tenu
du changement climatique sur le des principes d’équité inhérents à cha-
très long terme. L’approche coût-effi- que pays. Un répartition acceptable
cacité, quant à elle, est utile en aval pourrait être mise en place, mais elle ne
de la fixation des négociations en serait pas économique efficace
associant une valeur du carbone (Blanchard & al., 1998 ; Godard, 1999).
pour un objectif de réduction des
émissions de GES donné. C’est pour- Les modèles de l’Analyse Coûts-
quoi l’analyse coûts-efficacité a pris efficacité
le pas sur l’ACA dans les négocia- Blanchard et Criqui (2000) s’atta-
tions internationales. chent ici à déterminer le coût margi-

86 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

nal de dépollution. Ce dernier peut modèle sont l’établir une prospective


être révélé par deux méthodes quan- détaillée du système énergétique
titatives homogènes : le modèle mondial, d’analyser le progrès tech-
macroéconomique d’équilibre géné- nique du secteur de l’énergie et de
ral (top-down) et le modèle sectoriel simuler les impacts potentiels de la
(bottom-up). Les valeurs calculées du pris en compte des contraintes d’en-
carbone ne reflètent pas les mêmes vironnement global. Le modèle est
coûts dans les deux modèles. construit sur les plans nationaux et
Le modèle macroéconomique est un régionaux ou mondiaux.
modèle d’équilibre général. Le coût Le modèle évalue les coûts de réduc-
marginal de dépollution est un coût tion à partir de l’introduction d’une «
macroéconomique : il correspond au « taxe fictive » reflétant la valeur du
coût marginal des ressources de l’en- carbone qui entraine des ajustements
semble de l’économie qui doivent être de la demande d’énergie finale et des
engagés pour diminuer les émissions
substitutions de conversion d’éner-
d’une tonne de carbone supplémentaire
gie. On trace les courbes d’émissions
» (Blanchard et Criqui, 2000).
en fonction de la valeur du carbone et
Le modèle sectoriel est un modèle
les courbes de coûts marginaux en
d’optimisation et de simulation du
fonction du niveau des émissions et
système énergétique. Le coût margi-
nal de dépollution correspond alors on en déduit directement des courbes
au coût pour le secteur étudié. Afin de coûts marginaux de réduction en
d’évaluer la valeur du carbone dans fonction des réductions d’émissions
les deux modèles, les auteurs utili- effectuées par rapport à l’année de
sent un modèle de simulation du sys- référence. Le coût total de réduction
tème énergétique mondial à l’horizon est déterminé par l’aire sous la
de 2050 : le modèle POLES courbe de coût marginal de réduction
(Prospective Outlook on Long term jusqu’au point correspondant à l’ob-
Energy Systems) (Blanchard & al, jectif de réduction donné (représenté
2000). Les trois utilisations de ce dans la figure infra).

Figure 6 : Construction de la courbe de coût marginal


de la réduction

Source : Blanchard O., Criqui P., 2000, p. 12

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 87


DOSSIER

A l’aide du modèle, Blanchard et internationales qu’au niveau des stra-


Criqui (2000) utilise la valeur du car- tégies à mener à l’intérieur d’un pays.
bone ainsi déterminée pour analyser De plus, ce concept contribue à
les marchés de permis d’émissions. mener les réflexions sur l’arbitrage
Ils utilisent le principe d’addition des entre les efforts de réductions à four-
courbes, ce qui leur permet d’étudier nir à l’intérieur du pays et le degré de
une région isolée ou une région recours au marché international des
consolidée (« bulle »). Il y aurait donc permis, ainsi que celles sur la répar-
égalisation des coûts marginaux de tition intersectorielle au plan natio-
réduction et donc minimisation du nal. La valeur du carbone est donc un
coût total dans les « bulles », c’est-à- lien entre niveau international et
dire les marchés, grâce à l’échange de national.
permis d’émissions. Ils étudient Les différents modèles de valorisa-
ensuite différentes situations : tion du carbone nous amène à formu-
• Les valeurs nationales du carbone ler une première hypothèse.
sans recours aux mécanismes de flexi- Hypothèse 1. L’adoption de la
bilité (Blanchard et Criqui, 2000) ; Finance Carbone par l’organisation
• La valeur internationale du carbone est un modèle économique rentable
dans différentes configurations du et bancable de par la valorisation des
marché d’émissions ; émissions dans le cadre d’un Marché
✓ Hypothèse de marché parfait : Financier de Carbone en émergence.
par rapport à une situation sans
échange, tous les pays, acheteurs 2.2. Du bien-être social à la soute-
ou vendeurs, gagnent à l’échange nabilité économique par la valeur
sur un marché de permis d’émis- sociale du carbone
sions et plus le marché est étendu, Soit V une fonction de bien-être social
plus les gains sont importants. La en temps continu. Elle dépend de
répartition des gains n’est par deux variables (Aglietta, 2011) :
contre pas équitable entre les dif- C (τ) un agrégat de la consommation
férents pays (Blanchard et Criqui, privée étendue, représentant aussi la
2000) ; valeur des services sociaux qui sont
✓ Hypothèse de marché imparfait : directement alloués aux ménages et
contrairement au cadre de marché consommés sur la même période, E
parfait, l’efficacité globale n’est (τ) les services d’environnement qui
plus assurée ; le coût global des découlent du capital naturel.
émissions au sein de la bulle est E (τ) les services d’environnement
très supérieur. qui découlent naturel et qui sont
• Transposition de la problématique dégradés par les émissions des gaz à
internationale au niveau sectoriel effets de serre.
d’un pays (Blanchard et Criqui, V est une fonction cardinale inter-
2000). temporelle :
Les auteurs concluent qu’il est possi-
ble d’utiliser les informations obte-
nues à l’aide du modèle POLES afin
que la valeur du carbone soit un outil δ est le taux de préférence pure pour
d’aide à la décision pour les Etats, le présent et η est le taux de l’aver-
aussi bien au niveau des décisions sion au risque relative.

88 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

La substitualité imparfaite entre la Où pi est la contribution du type i de


consommation privée et les services capital au bien-être intertemporel,
d’environnement est décrite par une c’est-à-dire le prix théorique du capi-
fonction CES dont l’élasticité limitée tal Ki et Ii l’investissement net dans
est σ : ce type de capital.
La condition de soutenabilité signifie
que si le capital est évalué à son «
juste prix », la variation de la
Le critère de soutenabilité forte est richesse sociale en t est égale à la
que V ne diminue pas : dV/dt≥0 variation du bien-être social inter-
Les biens et services finaux fournis- temporel. Le critère de soutenabilité
sent une utilité, soit à partir de la est que la richesse sociale réelle ne
consommation, soit à partir de l’envi- diminue pas.
ronnement, sont produits par des Parce que la substitualité entre la
combinaisons de tous les types de consommation privée et la qualité de
capital en fonction des meilleures l’environnement est faible dans le
technologies disponibles. Les diffé- contexte du changement climatique,
rents types de capital sont diminués la croissance soutenable conduite à
par leur utilisation dans le produc- réorienter l’accumulation de capital
tion et augmentés par l’investisse- en investissant dans les catégories de
ment (capital productif et humain), capital les plus efficaces pour réduire
par la reconstitution naturelle s’ils la détérioration des services de l’envi-
sont renouvelables (forêt) ou irréver- ronnement (le risque résiliant)
siblement diminués par l’extraction (Aglietta, 2011). Cependant, les
s’ils ne sont pas renouvelables (res- externalités dues à l’émission des gaz
sources fossiles du sous-sol). à effets de serre ne sont pas reflétées
Si l’on fait l’hypothèse que V n’est pas dans le prix de marché. Les prix pi de
une fonction explicite du temps, on la condition de soutenabilité sont des
peut procéder de période en période prix duaux (shadow prices) qui doi-
et déterminer en principe toute l’évo- vent être définis dans les politiques
lution future des stocks des diffé- publiques pour donner les bonnes
rents types de capital et de flux de incitations aux acteurs privés. Le
consommation et de services environ- principal prix dual, à fixer pour
nementaux. S’il y a n stocks de capi- réorienter l’accumulation du capital,
tal Ki au moment t(i=1,…,n), les est la valeur sociale du carbone, c’est-
valeurs des variables macroéconomi- à-dire le coût marginal social des
ques sont déterminées à tous les émissions de CO2 à chaque point du
moments futurs τ> t. Il s’ensuit que temps sur une trajectoire économi-
U est déterminé pour > t et que V(t) que qui maintient ou accroît la
est également déterminé. On peut richesse réelle totale de la société.
écrire : En effet, les émissions de carbone
V(t) = V[K1(t), K2(t),…,Kn(t)] sont exactement compensées par l’ab-
La condition de soutenabilité impose sorption naturelle. La valeur du car-
dV/dt≥0, où : bone diminue au cours de cette
phase, jusqu’à s’annuler quand il ne
reste plus assez de ressource dans le
sol et que l’absorption naturelle

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 89


DOSSIER

excède des émissions. Les niveaux faut disposer de la valeur des stocks
initiaux de la rente de rareté et de la initiaux d’énergie fossile et de car-
valeur du carbone dépendent essen- bone atmosphérique, ainsi que la
tiellement, pour la première, de la concentration maximale admissible.
taille du stock de ressource fossile Il faut également choisir les valeurs
disponible et, pour la seconde, du du taux d’escompte social, du taux
niveau de plafond de concentration d’absorbation naturelle et du coeffi-
par rapport au niveau actuel de cient d’émission, ainsi que les para-
concentration. mètres des fonctions d’utilité et de
Schubert (2009), met l’accent pour dommage.
calibrer le modèle soutenable, qu’il

Tableau 4 : Plafond de concentration

Date à laquelle Rente de rareté initiale Valeur du carbone


le plafond est atteint (% du choke price) (% du choke price)
(années) initiale

58 ≈0 8
Source : Schubert, K., 2009, p. 85.

Le plafond de concentration est des quotas. Selon Bokenkamp & al.


atteint en 58 ans. La valeur du car- (2005), le risque carbone s’apparente
bone relative initiale est égale à 8 %. à « l’ensemble des nouveaux risques
La valeur relative du carbone croît émergents pour les entreprises et les
ensuite pendant 58 ans avant de se institutions financières associés aux
stabiliser puis de décroître vers 0. risques de changements climatiques,
aux risques réglementaires des poli-
2.3. Identification des risques liés tiques climatiques ainsi qu’à l’instau-
au changement climatique ration de nouveaux marchés sur les-
Le changement climatique comporte quels s’échangent entre entreprises
de nombreux risques pour les entre- des crédits d’émissions de GES ».
prises. En effet, le développement des L’intérêt de la gestion du risque cli-
contraintes environnementales incite matique est de comprendre les inter-
les entreprises à évaluer leurs perfor- actions entre divers facteurs et les
mances environnementales associées risques de manière à agir de façon
à leur activité de production. La mise intégrée. Après avoir identifié ces ris-
à disposition d’un système d’échange ques, l’entreprise peut les évaluer,
de quotas pour les entreprises leur élaborer des stratégies, prendre des
permet de réduire le coût de réduc- mesures d’atténuation de ces risques
tion de leurs émissions de GES en et saisir les opportunités.
mutualisant le risque sur le marché

90 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Tableau 5 : Processus de valorisation des émissions GES


Définir une Identifier et Structurer au plan Faire vérifier
stratégie carbone, déployer des fiscal vos projets la qualité des
évaluer votre outils pertinents de réduction des informations
empreinte carbone de gestion de GES déclarée en
et piloter vos la contrainte matière
performances en carbone d’émission GES
la matière

• Stratégie carbone • Modélisation de • Analyse du • Vérification des


l’exposition aux modèle fiscal des déclarations des
• Valorisation des risques financiers investissements « émissions CO2 des
émissions GES des verts » installations sou-
produits et servies • Recours à la mises à quotas
Finance Carbone • Assistance
• Optimisation des juridique pour la • Vérification
émissions GES • Optimisation des mise en place des des déclarations
investissements projets carbone volontaires des
dans les émissions GES
technologies sobres
en carbone • Validation des
projets volontaires
• Traduction de réduction des
comptable des émissions GES
opérations
Source : auteurs

La gestion des risques est indispensable afin d’étudier les impacts du carbone
sur l’activité et la chaine de valeur de l’entreprise.

Figure 7 : Chaîne de valeur du secteur cimentier

Source : Arjaliès, 2011, page : 7

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 91


DOSSIER

Capron (2010) esquisse le Carbon des mesures de réduction des émis-


Disclosure Project ou lorsque les sions de GES.
investisseurs institutionnels se Les risques physiques représentent
préoccupent du changement climati- l’ensemble des changements qui se
que. Crée en 2000, le Carbon produisent dans notre milieu physi-
Disclosure Project (CDP) traduit que qui peuvent avoir des incidences
l’émergence d’une préoccupation des sur des facteurs tels que la stabilité
investisseurs institutionnels tradi- des infrastructures et l’accès aux res-
tionnels au sujet des impacts du sources naturelles. Selon l’IIGCC
changement climatique sur la valeur (Institution Investors Group on
financière des grandes entreprises13. Climate Change), « le réchauffement
L’édition 2009 du Carbon Disclosure climatique est probablement le prin-
Project dresse la liste des risques liés cipal défi en termes de gestion des
au carbone et les détaille par secteurs risques » pour les entreprises. En
d’activité. Les différents risques liés effet, les entreprises doivent faire
au carbone sont : face aux risques directs (impacts phy-
• Les risques physiques ; siques, dommages des inondations
• Les risques réglementaires ; etc.) et indirects (modification des
• Les risques économiques ; capacités de production et de la
• Les risques financiers ; demande du marché) du changement
• Le risque numérique. climatique.

Les risques physiques Les risques réglementaires


L’accroissement des concentrations Le risque réglementaire représente le
des émissions de GES dans l’atmos- risque lié aux changements de loi ou
phère de manière anthropique est à de réglementation pouvant influer
l’origine du changement climatique. directement sur la rentabilité d’un
En 2001, dans son rapport sur l’évo- secteur économique. Dans le cadre
lution du climat, le GIEC a prévu une du changement climatiques, ce ris-
augmentation de la température que est lié aux risques réglementai-
moyenne de 1,5 à 5,6°C à horizon de res environnementaux (accords
2 100. Cette hausse historiquement volontaires, marché des permis négo-
importante de la température peut ciables, fiscalité environnementale)
avoir des conséquences désastreuses et aux impacts négatifs sur la réputa-
telles qu’une augmentation de la fré- tion des entreprises. En effet, la prise
quence des inondations, une dispari- de conscience du changement clima-
tion de la biodiversité ou un dévelop- tique à conduit à développer des poli-
pement de maladies infectieuses. tiques environnementales réglemen-
C’est cette augmentation des risques taires aussi bien au niveau interna-
environnementaux qui est à l’origine tional qu’au niveau national. C’est

13. Il s’agit d’une enquête pour le compte (en 2009) des 475 plus grands investisseurs institutionnels mondiaux,
gérant au total plus de 55 000 milliards de dollars d’actif ; cette enquête a pour objectif de collecter des informa-
tions sur l’intégration du changement climatique dans les stratégies des 500 plus grandes entreprises mondiales res-
ponsables de 11,5% des émissions globales de gaz à effet de serre (GES) ; le panel a été étendu aux plus grandes
entreprises de chaque pays ; ainsi, en 2009, 1 800 très grandes entreprises internationales sur 20 pays ont mis à
dispositions de la communauté financière leurs informations sur ces sujet. Pour plus d’informations, voir
www.cdproject.net. Voir Capron & Quairel-Lanoizelée, 2010, Op. cit. p. 60.

92 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

sur ces fondements qu’ont été crées Les risques financiers


un ensemble de traités tels que la Un risque financier est un risque qui
CCNUCC14 et le Protocole de Kyoto, ce « ne porte pas directement sur les
dernier fixant des objectifs de réduc- flux et qui sont propres à la sphère
tion des émissions de GES contrai- financière. Ils ne sont pas imputables
gnants pour les pays industrialisés. à l’émetteur mais à des événements
Afin de se conformer à leurs objectifs, financiers externes ».
ces pays ont dû développer des politi- Le changement climatique fait l’objet
ques environnementales dans le but de plusieurs risques financiers. Tout
d’accroître la responsabilité environ- d’abord le risque de crédit (risque
nementale des entreprises. Le risque que la partie au contrat ne respecte
réglementaire repose entre autres pas ses engagements) qui se concré-
sur l’incertitude quant à la nature et tise par les interruptions d’activité
à l’échéancier de mise en application économique dans certains secteurs
des politiques environnementales, industriels à cause du changement
ainsi qu’à la capacité de l’entreprise à climatique. Cee risque de crédit peut
s’y conformer (Deloitte, 2007). aussi se manifester par l’incertitude
sur le coût d’investissement dans les
Les risques économiques nouvelles technologies ainsi que par
Le risque économique englobe les ris- les pénalités de non-conformité aux
ques qui « menacent les flux liés au objectifs de réduction des émissions
titre financier et relèvent du monde de GES sur les cash-flows.
économique réel ». Ce risque peut Il existe aussi un risque de liquidité
prendre plusieurs formes. Tout dans les transactions sur le marché
d’abord les entreprises doivent inté- des permis de GES et un risque opé-
grer les coûts associés aux émissions rationnel (risque de pertes directes
de GES, tels que le renchérissement ou indirectes dues à une inéquation
de l’utilisation directe des énergies ou à une défaillance du système en
fossiles ou l’augmentation des de place) qui se manifeste au regard du
l’énergie ou d’autres combustibles manque d’expérience des entreprises
fossiles qui entrainerait une augmen- dans la gestion de l’actif carbone et
tation des coûts indirects des fac- l’intégration de nouvelles règles de
teurs de production et une augmen- gestion des émissions de GES. Le ris-
tation des coûts de transport et de que d’assurance est le risque corres-
distribution des produits. De plus, pondant à l’intervention des sociétés
une variation de la demande liée à de d’assurance pour indemniser l’entre-
nouvelles politiques gouvernementa- prise en cas de dégâts causés par le
les ou à de nouvelles habitudes de changement climatique.
consommation peut entrainer une
baisse du chiffre d’affaires pour cer- Le risque numérique
taines entreprises et entrainer une Force est de reconnaitre qu’Internet
contrainte pour les fabricants sur la est un des exemples les plus signifi-
fixation des prix et le choix de leurs catifs. Du point de vue économique,
gammes de produits (Deloitte, 2007). Internet a permis à certaines entre-

14. Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 93


DOSSIER

prises, spécifiquement aux entrepri- responsable réussie des fondamen-


ses de service, de réduire leurs coût taux des organisations.
de production et de diminuer, par
conséquent, leur coût de revient. Du 2.4. Elaboration du modèle concep-
point de vue social le réseau numéri- tuel
que a permis aux citoyens du monde Le cadre théorique traite les deux
et aux organisations de s’ouvrir sur facettes de l’adoption de la finance
d’autres cultures, d’accéder à de nou- carbone pour une valorisation des
velles informations, de prévoir les émissions GES :
catastrophes naturelles et donc d’en • Identifie les facteurs managériaux,
diminuer le risque, de prendre de organisationnels, technologiques et
meilleures décisions, etc. (Ait Daoud environnementaux à prendre en
& al, 2010). considération avant l’adoption de
Ces considérations nous amènent à cette finance carbone en émergence
formuler notre deuxième hypothèse. comme catalyseur de réduction des
Hypothèse 2. La stratégie de valori- émissions GES ;
sation des émissions GES s’inscrit • Définit l’impact de la valorisation des
dans une transition énergétique vers émissions GES de par la transition
un Développement Soutenable énergétique vers un modèle organisa-
(Sustainable Development), qui peut tionnel soutenable et durable, ainsi que
être à l’origine d’une niche dont le la définition des variables qui peuvent
sous-jacent est la transformation influencer cette relation.

Figure 8 : Cadre conceptuel de la recherche

94 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

3. Méthodologie de particulièrement son traitement


la recherche comptable, fait partie de ces sujets
difficiles à traiter de par le peu d’in-
formation disponible. C’est pour ten-
La méthodologie peut être appréhen- ter de combler ce manque de la litté-
dée en considérant trois aspects cohé- rature que nous avons choisi de
rents à savoir : un mode de pensée, une mener une étude qualitative. La
théorie ; un mode de recueil de l’infor- méthode qualitative est en effet
mation et une loi de correspondance recommandée pour traiter de sujets
(Wacheux, 1996). Selon Alavi & Carlson nouveaux et peu développés. De plus,
(1992), il n’existe pas une méthodolo- nous souhaitons connaitre les diffé-
gie de recherche en tant que tel en rentes méthodes de valorisation des
management de la finance carbone. émissions GES de par l’adoption de la
Bien qu’elle commence à dater, leurs finance carbone et plus particulière-
étude est encore, pensons-nous, assez ment le choix de cette méthode et ses
pertinente. Elle a porté sur 908 articles limites. Notre étude ne sera pas une
publiés dans les huit revues académi- étude uniquement financière.
ques les plus connus. Les résultats ont L’organisation de notre démarche
montré que près de 50% des articles empirique portera sur une étude multi-
sont plutôt empiriques, 16 à 39% sont sites afin de couvrir le plus de domai-
plutôt recherche action, 21% sont nes possible. Notre protocole de
étude de cas... recherche est basé sur des entretiens
Notre terrain d’investigation s’est semi-directifs (données primaires)
avéré assez ardu. Dès le début de la ainsi que sur des rapports et des docu-
recherche, le terrain d’investigation a ments d’entreprise (données secondai-
posé d’énormes problèmes vu que la res) afin d’étayer les entretiens.
réduction des émissions GES est Nous souhaitons donc recenser et
assez récente d’une part et elle est analyser les impacts de la réduction
mise en application par des organisa- des émissions GES et l’adoption de la
tions qui font des émissions considé- finance carbone afin de formuler des
rables (e.g. Lafarge) et auxquelles recommandations managériales
nous n’avons pas d’accès d’autre part. fécondes destinées à toute organisa-
En outre l’adoption de la finance car- tion étant confrontée à la contrainte
bone est promise à une expansion carbone.
considérable (Daniel & Pico, 2010). Ces trois cas sont bien documentés
Pour contourner ces difficultés nous sur le web couvrent les trois grands
avons utilisé trois études de cas dans marchés le plus important du monde.
le domaine de l’énergie, bâtiment et Nous avons opté pour une combinai-
travaux publics et services financiers : son qui associe la méthode documen-
GDF Suez, Lafarge et la Banque de taire (enquête) et méthode de l’étude
France. de cas pour plusieurs raisons. En
La finance carbone est une discipline effet, celles-ci permettent de com-
récente, ce qui explique le nombre prendre en profondeur la problémati-
limité de recherches sur certaines de que et les perceptions des parties pre-
ses aspects, le nombre de sujets à nantes de la chaîne d’approvisionne-
explorer étant de plus en plus vaste. ment (fournisseurs en amont, clients
La valorisation du carbone, et plus en aval et les utilisateurs surtout au

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 95


DOSSIER

niveau amont) dans un cadre de la finance carbone, notre cadre


recherche exploratoire. Selon Yin conceptuel énumère quatre types de
(2002), notre choix de méthode sem- facteurs à savoir, les facteurs mana-
ble appropriée : « une enquête qui gériaux organisationnels, environne-
investigue un phénomène contempo- mentaux et technologiques. Nous
rain dans son contexte réel, spéciale- n’avons pas pu vérifier la validité de
ment quand les frontières et le toutes les variables, ceci est dû au
contexte ne sont pas clairement défi- manque de ressources et à la diffi-
nis.». Encore selon Yin (1994), l’ana- culté d’accès aux informations.
lyse documentaire s’intéresse aux En ce qui concerne les facteurs mana-
questions de type « qui ?, quoi ?, où ?, gériaux, la motivation du top mana-
combien ?» tandis que l’étude de cas gement constitue un facteur impor-
est davantage axée sur une analyse tant. Pour le cas des trois entreprises,
en profondeur du « comment ?» et du adopter la finance carbone est une
« pourquoi ? ». décision qui s’inspire d’une convic-
Dans cette étude nous nous sommes tion de l’utilité de ce système et sa
intéressés essentiellement aux trois capacité à rendre l’organisation plus
entreprises leaders pour deux rai- performante et sobre en carbone. Cet
sons principales : 1) la disponibilité état se calque sur les cas de Lafarge
d’information et une documentation et GDF Suez. L’investissement propre
fiable, et 2) ces deux entreprises sont et la valorisation des émissions CO2
considérées comme les leaders dans n’est possible que si les tops mana-
l’adoption de la finance carbone pour gers saisissent l’importance tout azi-
la réduction des émissions GES. mut de cette démarche durable. Nous
Cette recherche a comme principale pouvons confirmer que la motivation
unité d’analyse la relation entre du top management et la réglementa-
l’adoption de la finance carbone et tion environnementale sont deux
l’évaluation et la réduction des émis- variables qui ont un impact sur
sions GES. Une seconde unité d’ana- l’adoption de la finance carbone. Il est
lyse concerne les facteurs qui facili- à signaler que parmi les 3 études de
tent l’adoption de cette valorisation. cas (voir annexe) aucune n’a évoqué
Les sources d’information et docu- l’importance ou pas des compétences
mentaires sont tirées d’un rapport de managériales.
33 études de cas et 10 entretiens. Nous avons remarqué l’insuffisance
Elles proviennent des sites web de d’information concernant la transi-
GDF Suez, Lafarge et la Banque de tion énergique de l’entreprise et sa
France... (Voir annexe). relation avec la valorisation des émis-
sions CO2 .
Comme nous avons signalé au niveau
4. Résultats de la revue de la littérature les rela-
tions de l’externalité des émissions
4.1. L’adoption de la finance car- CO2 , la réglementation environne-
bone : facteurs facilitateurs de la mentale et la valeur du carbone facili-
transition responsable tent la rapidité d’exécution et la flexi-
D’après les trois études de cas étu- bilité nécessaires à l’adoption des
diées, nous pouvons identifier des programmes et projets propre. La
facteurs qui induisent l’adoption de compétence managériale n’est pas

96 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

abordée dans les études de cas d’une investissements verts dans la nou-
manière explicite, en fait aucun des velle classe des best practices de la
interviewés n’a évoqué ce terme. maitrise de l’énergie.
L’adoption de la finance carbone Le processus de « transition énergéti-
nécessite une collaboration de toutes que » permet d’assurer le respect de
les parties prenantes. La collabora- l’environnement d’une manière ren-
tion se manifeste dans différentes table, durable et économiquement
étapes, avant la mise en place du sys- optimale, qui tous trois exigent
tème de valorisation des émissions implicitement que l’organisation elle-
CO2. même soit sobre en carbone.
Concernant les facteurs environne- Cette dernière intègre le financement
mentaux, la contrainte du change- des infrastructures, celui de la crois-
ment climatique encourage les entre- sance verte (et de les sujets liés à l’in-
prises à implémenter la démarche terface entre énergie et environne-
sobre en carbone. Réduire les émis- ment), la finance carbone qui connaît
sions CO2 représente moins de ris- un essor impressionnant depuis quel-
que envers toute l’organisation, les ques années, tout ce qui touche au
entreprises participent à leur avenir financement de la croissance des
soutenable et durable. PME, croissance capitale pour l’acti-
vité et la décarbonatation des écono-
4.2. L’impact de la valorisation des mies.
émissions GES sur la performance L’innovation technologique permet le
environnementale développement de nouvelles techno-
L’objectif principal de ce travail étant logies sobre en carbone est non négli-
de définir et d’étudier l’adoption de la geable car il peut représenter dans le
Finance Carbone en termes d’enjeux futur une source importante de reve-
environnementaux et technologi- nus pour les organisations. Une nou-
ques. La réduction des émissions velle carte est alors à jouer : celle la
GES de par l’instrumentation de ces diversification technologique, voire
enjeux par l’organisation ; organisa- stratégique, car voir un « comporte-
tion intelligente, organisation res- ment énergétique intelligent » peut
ponsable, organisation sobre en car- être que jamais rentable, d’autant
bone (dé-carbonée) concernées dans plus que les fonds d’investissement
une logique managériale transmis- carbone.
sion soutenable via mesure de l’intel-
ligence énergétique organisation- 4.3. Vérifications des propositions
nelle adoptée. D’après les résultats de cette recher-
L’intelligence énergétique est parti- che nous avons pu vérifier la véracité
culièrement importante pour les de quelques propositions. Le tableau
organisations émettrices du CO2, les suivant récapitule les résultats de la
organisations responsables et les recherche.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 97


DOSSIER

Tableau 6 : Valeurs du carbone

GDF Lafarge La banque


Les propositions Suez de
France
P1 P1.1 La transition énergétique agit sur l’adoption de la finance carbone V V V
P1.2 La transition écologique agit sur l’adoption de la finance carbone V NV PV
P1.3 La sobriété de l’organisation agit sur l’adoption de la finance carbone PI PI PI
P2 P2.1La motivation du top management facilite l’adoption de la finance carbone V V PV
P2.2 Les compétences managériales facilitent l’adoption de la finance carbone NV NV PV
P3 P3.1Les risques du changement climatique obligent l’adoption de la finance carbone V V V
P3.2 La réglementation environnementale oblige l’adoption de la finance carbone V V V
P4 P4.1Les technologies propres permet l’adoption de la finance carbone V V V
P4.2 L’intelligence énergétique permet l’adoption de la finance carbone V V PV
P5 P5.1L’adoption de la finance carbone permet de piloter une performance soutenable
P5.2 L’adoption de la finance carbone favorise une performance durable PI PI PI
P5.3 L’adoption de la finance carbone permet d’augmenter la rentabilité financière V V PV
P5.4 L’adoption de la finance carbone permet de réduire les émissions GES V V V
P5.5 L’adoption de la finance carbone permet une transition juste V V PV

V : proposition validée. NV : non validée. PV : Partiellement validée


PI (pas d’information) : les études de cas n’ont pas traité ce point

4.4. L’appropriation des impacts L’impact innovation : est retenu


responables de par l’adoption sou- dans une approche large intégrant
tenable de la Finance Carbone ; les l’intelligence technologique et éner-
cinq appropriations responsables gétique dans les entreprises dans
et soutenables tout le processus et les pratiques res-
L’impact financier : l’adoption de la ponsable.
finance carbone doit être appréhen- L’impact image : de l’adoption de la
dée sur le plan des flux financiers finance carbone découle de l’engage-
induit par l’activité bancable ment responsable que l’entreprise
d’échange des quotas CO2 dans la développe au plan national ou inter-
bourse de carbone. national (associé à celui de la ville ou
L’impact économique : représente de la région, en convenance à des
l’influence des démarches soutena- chartes environnementales nationa-
bles dans l’entreprise (processus de les ou internationales15).
décarbonisation, intelligence énergé- L’impact sociétal : correspond à la
tique, transition énergétique, méca- responsabilité de l’adoption par l’en-
nismes de développement propre. treprise de la finance carbone (RSE)

15. Le cas du Protocole de Kyoto au plan international.

98 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

vis-à-vis des impacts de ses effets et bone et leurs mécanismes et enfin sur
ses actions sur la société et sur l’en- l’intégration de la contrainte carbone
treprise. par les entreprises assujetties au mar-
ché des quotas et les différents acteurs
du marché du carbone. Au cours de
Conclusion et leçons notre lecture, nous avons vu ressortir
des concepts clés et des théories rela-
tifs à la Finance carbone et la valorisa-
Plus de cinquante ans après les tra- tion des émissions GES qui nous ont
vaux économiques de Ronald Coase amené à considérer deux thèmes prin-
(1960) sur les externalités négatives, cipaux : l’adoption de la Finance car-
le marché européen du carbone s’est bone est bancable et également renta-
fortement développé et est devenu le ble pour les entreprises et les organisa-
principal marché d’instruments envi- tions.
ronnementaux au monde. Nous Pour mener à bien notre étude, nous
avons soulevé en introduction de ce avons décidé de traiter chaque thème
mémoire le développement récent de d’une manière différente en fonction
la Finance carbone et sa pertinence de leurs spécificités et des travaux
dans la lutte contre le changement académiques déjà effectués.
climatique. La Finance Carbone (FC) Nous avons ensuite réalisé une étude
recouvre les différents mécanismes qualitative portant sur l’adoption de
de marché inclus dans le Protocole de la finance carbone. La valorisation du
Kyoto et englobe toutes les activités carbone a une forte influence sur les
qui contribuent à faire des GES un valeurs de l’entreprise. Nous avons
bien négociable. Les mécanismes de montré que la non-harmonisation de
marché ont fait émergé un signal- la valorisation des émissions GES
prix du carbone, que les entreprises découle principalement des lacunes
doivent intégrer dans leurs straté- juridiques dans la qualification des
gies afin d’optimiser leurs réductions actifs carbone. Nous avons ensuite
d’émissions de GES. L’intérêt pour dressé un bilan des différentes propo-
l’entreprise est de comprendre les sitions de l’adoption de la finance car-
tenants et aboutissants de la Finance bone comme catalyseur d’une organi-
Carbone et d’utiliser au mieux les sation sobre en carbone.
quotas alloués afin d’optimiser leurs
performances financières et économi- Limite de la recherche
ques. Ainsi, notre question centrale Le présent travail présente quelques
de recherche a été formulée de la limites dues principalement à la nou-
manière suivante : veauté de l’adoption de la finance car-
« Quels sont les enjeux responsa- bone dans la valorisation des émissions
bles et les opportunités soutena- GES et aux difficultés de trouver des
bles de l’adoption de la Finance études de cas. Nous avons été forcés de
carbone pour les entreprises ? » collecter les informations sur des sites
Afin de répondre à cette interrogation, web, sur les sites des entreprises, des
nous avons eu recours à la littérature publications des organismes interna-
académique relative au changement tionaux et de quelques revues spéciali-
climatique dans un premier temps, sées. Nous pensons que ces informa-
puis centrée sur les marchés du car- tions sont fiables.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 99


DOSSIER

À cause de l’environnement de notre Bibliographie


étude nous n’avons pas pu étudier ou
étudier en profondeur quelques
variables présentées dans le modèle, • Aglietta, M. 2011. Financer La
Croissance Soutenable. In La finance dura-
en l’occurrence « la taxe carbone »,
ble. Une nouvelle finance pour le XXIe siècle, RB
«le traitement comptable du carbone» Edition.
et « la qualification juridique du car- • Ait Daoud, S., Laqueche, J., Bourdon, I.
bone ». Nous avons limité l’étude de et Rodhain, F., 2010. Ecologie &
l’impact sur la performance du pivot Technologie de l’Information et de la
(ici l’organisation) Communication (TIC) : une étude explo-
ratoire sur les éco-TIC. Revue Management &
Voies futures de la recherche Avenir, 39: 307-325.
Nous proposons ici les voies de • Alavi, M. & Carlson, P. 1992. A review of
MIS research and disciplinary develop-
recherche en relations avec les limi-
ment. Journal of Management
tes présentées dans la partie précé- Information Systems, vol. 8, n°4 : 45-62.
dente : • Alberola, E. & Stephan, N. 2010. Les
• Poursuivre cette recherche en se Fonds Carbone En 2010: Investissement
focalisant davantage sur les variables Dans Les Crédits Kyoto Et Réductions
qui n’ont pas fait l’objet d’une étude D’émissions. Note d’étude : 23.
approfondie ou n’ont pas été étudiées • Alcott, B. 2008. The sufficiency stra-
(la fiscalité carbone, le traitement tegy: Would rich-world frugality lower
comptable, la qualification juridique environmental impact?”,
Economics, 770-786.
Ecological
du carbone) ;
• Allal, S., Morlat, C. & Pinto-Silva, K.
• Mesurer et piloter les émissions de 2013. Bail Vert Et Contrat De Performance
gaz à effet de serre en esquissant
d’autres outils comme l’Analyse des Communication présentée dans le
Energétique: Des Eco-Innovations Contractuelles.

Flux de Matières et de l’Energie 1er Congrès Interdisciplinaire du


(AFME) ; Développement Durable ; Quelle transi-
• Elargir l’étude de l’impact de la tion pour nos sociétés?, pp. 5.
valorisation des émissions GES sur la • Blanchard O., Criqui P., Kitous, A., &
performance sur toute la chaîne de Mima,S. 2006. Impact des politiques cli-
matiques sur le prix du carbone et les
valeur ;
marchés de l’énergie », Revue d’économie
• Prendre en considération d’autres financière, Vol. 83 : 24.
mesures de performance et d’intérêt • Blanchard O., Criqui P., La valeur du
pour l’entreprise : compétitivité, carbone : un concept générique pour les
mobilisation des salariés, nouveaux politiques de réduction d’émissions »,
marchés et produit, image de mar- (2000), Economie Internationale, la revue du
que, conformité réglementaire, CEPII, N°. 82 : 12.
aspects opérationnels/financiers, ris- • Blanchard, O., Criqui, P., Trommetter, M.
que d’image/réputation et risque de & Viguier, L. 2000. Au-Delà De Kyoto:
Enjeux D’équité Et D’efficacité Dans La
comparaison ■
Négociation Sur Le Changement
Climatique. Economie et Prévision, (143-144) :
15-36.
• Bokenkamp, K., LaFlash, H. Virinder, S.,
& Bachrach Wang, D. 2005. Hedging
Carbon Risk: Protecting Customers and
Shareholders from the Financial Risk

100 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Associated with Carbon Dioxide Emissions.


The Electricity Journal, 18(6) :11-24.
Paul Chapman in association with the Chartered

• Bonnefous, A-M. 2010. Titrisation


Association of Certified Accountants.
• Guesnerie, R. 2012. Pour Une Politique
Synthétique Et Finance Carbone:
L’indispensable Changement De Opuscules du CEPREMAP.
Climatique Globale-Blocage Et Ouvertures.

Trajectoire De La Finance Mondiale. • Ha-Duong, M. 2009. Qu’est-ce que la


Management & Avenir, (6) : 108-29. Valeur du Carbone ? Cinq définitions.
• Capron, M., & Quairel-Lanoizelée, F.
2010. La Responsabilité Sociale D’entreprise. La
Survey and Perspectives Integrating Environment
& http://sapiens.revues.org
Découverte. /index793.html.
Society,

• Carbon Disclosure Project (CDP). 2010. • Hamady, SY. 2007. La gestion des exter-
Supply Chain Report www.cdproject.net/ nalités dans le secteur de l’énergie, La
CDPResults/CDP-Supply-Chain-Report_2010.pdf. revue Liaison Énergie Francophonie, Numéro
• Chevalier, J.M., Geoffron, P. 2011. Les 74 – 1er trimestre : 48.
nouveaux défis de l’énergie; Climat - Economie - • Henri, C., Anaïs Delbosc, A & De
Géopolitique , Economica. Perthuis, C. 2010. Cancun: L’an Un De
• Daniel, L., & Pico, L. 2010. La finance car- L’après Copenhague. Les Cahiers de la Chaire
bone de la régulation à la spéculation. Afarnaud Economie du Climat, 8.
franel. • Herring, H. 2009. Energy efficiency and sus-
• Déloite. 2007. Maîtrise les risque de l’en-
treprise ; Responsabilité Sociale de
tainable consumption: the rebound effect,

l’Entreprise, Répondre aux enjeux du


Palgrave McMillan Ed.
• Hourcade, J-C., & Hallegatte, S. 2008.
développement durable vers une transfor- Le Rapport Stern Sur L’économie Du
mation réussie. Changement Climatique: De La
• Devillé, H. 2010. Economie et politiques de Controverse Scientifique Aux Enjeux
l’environnement : Principe de précaution, Critères Pour La Décision Publique Et Privée. Les
rapports de l’institut Veolia Environnement, (7).
L’Harmattan. • Jaffe, A.B., Newell, R.G. & Stavins, R.N.
de soutenabilité, Politiques environnementales,

• Drouet, A. 2009. Financer L’adaptation 2005, A tale of two market failures:


Aux Changements Climatiques. Étude Technology and environmental policy,
Climat, n° 17. Ecological Economics, 164-174.
Ecosystem Marketplace & Bloomberg New Energy • Jaffe, A.B., Newell, R.G. & Stavins, R.N.
Finance. 2010. Building Bridges: State of 2004. Economics of energy efficiency. 79-90
the Voluntary Carbon Markets 2010. in Cleveland, C.J. (ed), Encyclopedia of Energy,
www.forest-trends.org/documents/
• Jaffe, A.B., Stavins, R.N. 1994a. The
Volume 2, San Diego and Oxford (UK): Elsevier.
files/doc_2433.pdf.
• Entreprises Pour l’Environnement (EPE). energy paradox and the diffusion of
2011. Mesurer et piloter ses émissions de conservation technology. Resource and
gaz à effet de serre. www.epe-asso.org. Energy Economics, 91-122.
Frémont, R. 2005. Les Plateformes De • Jaffe, A.B., Stavins, R.N. 1994b.
Marché Et Le Fonctionnement Du Energy-efficiency investments and public
Système D’échange De Quotas Co2. note policy. The Energy Journal. 43-65.
d’étude de la mission climat de la Caisse des • Jaffe, A.B., Stavins, R.N. 1994c. The
Dépôts, note d’étude, (3). energy-efficiency gap: What does it
• Gollier, C. 2009. Finance Durable Et mean?. Energy Policy. 804-810.
Investissement Responsable. European • Kauffmann, C. 2005. Énergie et pau-
Economic Review, 37, 7. vreté en Afrique. Repères. n° 8.
• Grandin, P., & Saidane, D. 2011. La • Kauffmann, C., Tébar Less, C. &
finance durable : une nouvelle finance pour le Teichmann, D. 2012. Corporate
XXIe siècle ?, Revue Banque édition. Greenhouse Gas Emission Reporting: A
• Gray, R., Bebbington, J., & Walters, D. Stocktaking of Government Schemes. In.
1993. Accounting for the environment. OECD Publishing.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 101


DOSSIER

• Keppler, J. 2007. Causality and cointe- • ODE, 2011. Etude Sectorielle ;


gration between Energy consumption Industries des Energies Renouvelables.
and economic growth in Developing Observatoire de l’Entreprenariat.
Countries, in Keppler J. et al.The • Salomon, T., Couturier, C., M. Jedliczka,
Econometrics of Energy Systems. Palgrave. T. Letz & B. Lebot. 2005. A negawatt scena-
• Laponche, B. 2002. Les mots pour le rio for 2005–2050. Paper presented at the
dire : de l’économie à l’intelligence ; Proceedings of the ECEEE Summer
Maîtrise de l’énergie et développement Study.
durable. Les cahiers de Global Chance, 16 : 4-6. • Schubert, K. 2009. Pour La Taxe
• Larson, D., Ambrosi,P., Dianr, A., Carbone. ; la Politique Économique face
Rahman, S. M. & Entler, R. 2008. Carbon à la menace climatique. CEPREMAP, ENS
markets, Institutions, Policies and
Research. Policy research working paper World
rue d’Ulm.
• Wacheux, F. 1996. Méthodes qualitatives et
Bank. 4761 : 72. recherche en gestion. Paris : Économica. .
• Lovins, A.B. 2004. Energy Efficiency, • Wilson, C. & Dowlatabadi, H. 2007.
Taxonomic Overview, 383-401, in Models of decision making and residen-
Cleveland, C.J. (ed), Encyclopedia of Energy. tial energy use. Annual Review of Environment
Volume 2. San Diego and Oxford (UK): and Resources, 169-203.
Elsevier. • Yin, R. 2002. Case Study Research,
• Mitchell, R. C., & Carson, R. T. 1989. Design and Methods, 3rd ed. Newbury
Using Surveys to Value Public Goods: The Park, Sage Publications.
Hopkins • Yin, R. 1994. Case study research: Design and
University Press. me-thods. 2nd ed. Beverly Hills, CA: Sage
Contigent Valuation Method.

• Naudet, G. & Russ, P. 2008. Energie, élec- Publishing.


tricité et nucléaire. EDP Sciences. • Yunus, M. 2007. Creating a world
• Nollet, P. 2007. Changement without poverty, Social Business and the
Climatique: Les Propositions De L’union Future of Capitalism. Public Affairs.
Européenne Après 2012. Responsabilité et • Zelenko, I. 2012. La finance carbone.
environnement, 45 : 91-96. Dunod.
• Nordhaus, W. D. 1991. To slow or not to
slow: the economics of the greenhouse
effect. Economic Journal, Vol. 101: 920- 937.
• OCDE. 2010. Climate Policy and
Technological Innovation and Transfer: an
overview of trends and recent empirical
analysis: empirical results. www.oecd.org/
dataoecd/54/52/45648463.pdf.

102 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

La consolidation des comptes


Cadre général et difficultés techniques
Résumé. Etablir les comptes consolidés d’un groupe consiste à presenter son
patrimoine, sa situation financière et les resultats de l’ensemble des entités qui
le constituent comme s’il ne s’agissait que d’une seule et meme entreprise.
Selon les liens qui peuvent exister entre la société mere et ses « filiales », trois
Samir
ERRABIH
méthodes de consolidation sont possible: l’intégration globale, l’intégration
Enseignant- proportionnelle et la mise en equivalence. La mise en oeuvre de ces methodes
Chercheur peut etre opérée de manière directe ou indirecte.
à l’Ecole
Nationale de
Mots-Clés. Intégration globale – Intégration proportionnelle – Mise en
Commerce et
de Gestion de équivalence – Consolidation par paliers – la méthode directe.
Fès (ENCG)
errabihsamir@yahoo.fr
Abstract. Establish a consolidated group is to present its assets, financial posi-
tion and results of the entities that constitute as if it was only one and the same
company. According to the links that may exist between the company and its
mother “subsidiaries”, three consolidation methods are possible : full integra-
tion, proportional integration and equity method.
The implementation of these methods can be made ??directly or indirectly.

Keywords. Full integration – Proportional integration – Equity method – The


indirect method. – The direct method.

La consolidation des comptes a pour consolidés s’affranchissent des règles


objectif de présenter le patrimoine, la fiscales et juridiques sur lesquelles
situation financière et les résultats de reposent les comptes individuels
l’ensemble des entités appartenant à pour mettre en avant une vision
un groupe comme s’il ne s’agissait purement économique et proche de la
que d’une seule et même entreprise réalité.
(GURFEIN, 2007). En d’autres ter- Notre ambition au travers de cette
mes, il s’agit de fournir aux diri- publication et de mettre le point sur
geants du groupe au même titre que les éléments de base de la consolida-
les lecteurs externes (Banques, tion et sur les difficultés techniques
Fournisseurs, Etat, etc.) une vision liées à la mise en œuvre de la conso-
plus économique de l’activité, du lidation des comptes. Le présent tra-
patrimoine et du résultat d’un ensem- vail est structuré en quatre points :
ble d’entités détenues par une entre- dans un premier temps nous évo-
prise consolidante. Les comptes quons la notion du groupe, dans un

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 103


DOSSIER

deuxième temps, nous nous focali- générale, le groupe sous cet angle
sons sur la notion du périmètre de économique, est le reflet des relations
consolidation qui nous conduira dans de coopération industrielle et com-
un troisième temps à aborder les merciale dont les formes sont multi-
méthodes de consolidation. Cette ples et variées (sous-traitance, co-
chronologie nous amènera dans un traitance, franchise, octroi de licen-
dernier temps à mettre en exergue ces, etc).
les techniques de mise en œuvre de la
consolidation. 1.2. L’approche juridique :
L’approche juridique nous renvoie
aux notions de filiale, de participa-
1. La notion du groupe tion et de contrôle.
Selon le paragraphe 4 de la norme
Pour mener à bien leurs stratégies de IAS 27 : « une filiale est une entité,
développement, certaines grandes y compris une entité sans personna-
entreprises ont dû tisser un réseau lité juridique telle que certaines
de relations multilatérales allant des sociétés de personnes, contrôlée par
plus simples aux plus complexes, une autre entité (appelée la société
ainsi apparaisse la notion du mère) ». Suivant la même norme, le
«groupe». Deux approches fondamen- groupe est composé de la société
tales permettent de caractériser cette mère et de toutes ses filiales.
notion : l’approche économique et Au Maroc, la loi 17-95 sur les sociétés
l’approche juridique. anonymes précise dans son article
143 les deux notions de participation
1.1. L’approche économique : et de filiale : « La participation est
A. Chandler (1977) décrit l’histoire la détention dans une société par une
du groupe comme celui d’une agréga- autre société d’une fraction de capi-
tion progressive d’entreprises, ses tal entre 10 et 20%. Une filiale est
analyses mettent en avant le fait que une société dans laquelle une autre
les entreprises américaines sont société dite mère, possède plus de la
devenues de grandes firmes à organi- moitié du capital » 1.
sation multi-divisionnelle soit par En somme, l’approche juridique met
adjonction de bureaux d’achats et de en avant les liens en termes de parti-
ventes, soit par fusion. Pour d’autres cipation dans le capital pour délimi-
auteurs (SAUTEL, 2006), le groupe ter les frontières d’un groupe.
est appréhendé comme un porte-
feuille d’actifs physiques mis en com-
mun, cette dimension essentielle- 2. Le périmètre de
ment stratégique se traduit très consolidation d’un groupe
généralement par un phénomène de
concentration des ressources obéis- Par « périmètre de consolidation », il
sant à une logique d’intégration ver- faut entendre l’ensemble des sociétés
ticale et / ou horizontale. De façon

1. Notons à ce stade que le législateur raisonne en termes de pourcentage de capital et non pas de droits de vote
pour définir une filiale.

104 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

qui seront retenues dans le champ de • Liaison simple indirecte :


la consolidation. Pour ce faire, il faut
déterminer le degré « d’influence » Figure 2 :
ou de « contrôle » que la société Détention indirecte simple
mère exerce sur une entité donnée.
La détermination du pourcentage de M
contrôle s’avère alors nécessaire pour
la fixation du périmètre de consolida- a
tion.
F1
2.1. Le pourcentage du contrôle :
Le pourcentage du contrôle traduit le b
lien de dépendance directe ou indi-
recte entre la société mère et une F2
autre société. Il est exprimé en pour-
centage des droits de vote détenus
par la société mère dans la société
concernée (Ropert E, 2000). Le « b » représente dans ce cas de
Différents liens peuvent exister entre figure, le pourcentage de contrôle
une société mère (M) et la société ou détenu par la société “F1” dans la
elle possède une participation (F) : société “F2”. En supposant que “F1”
contrôle “F2”, nous pouvons à priori
• Liaison simple directe : avancer que la société mère
«contrôle» de manière indirecte la
Figure 1 : société “F2”.
Détention directe simple
• Liaison circulaire :
M
Figure 3 : liaison circulaire
a
M
F
a

F1
Le « a » représente le pourcentage de d b
contrôle qui à présent nous considé-
rons égale au pourcentage du capital.
F3 F2
c

Les liaisons circulaires concernent les


“filiales” et permettent de mettre en
évidence la “boucle de circularité”2.

2. La boucle de circularité est utile pour le calcul du pourcentage d’intérêt dans le cas des liaisons circulaires.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 105


DOSSIER

• Liaisons croisées : 2.2. Les modalités de contrôle ou


d’influence :
Figure 4 : Le droit des sociétés marocain6 défi-
Liaison croisée ou réciproque nit les modalités de contrôle d’une
société par une autre :
M
• Lorsqu’elle détient directement ou
a indirectement une fraction de capital
lui conférant la majorité des droits de
vote dans les assemblées générales de
M cette société.
• Lorsqu’elle dispose seule de la majo-
rité des droits de vote dans cette
Cette configuration permet de mettre société en vertu d’un accord conclu
en évidence les actions dites “d’auto avec d’autres associés ou actionnaires.
contrôle”. Ces actions sont privées de • Lorsqu’elle détermine en fait par les
droits de vote3. droits de vote dont elle dispose les
En somme, le pourcentage de décisions dans les assemblées géné-
contrôle est à exprimer en termes de rales de cette société.
pourcentage des droits de vote. C’est Ces trois modalités renvoient en effet
vrai, que ce pourcentage est le même à un seul type de contrôle, savoir le
lorsque la société mère possède des “contrôle exclusif”, de droit dans le
participations dans une société dont premier cas, contractuel ou statu-
le capital est composé en totalité d’ac- taire dans le deuxième cas, et “pré-
tions simples 4 ; sumé” dans le troisième cas7.
Toutefois, ce pourcentage de partici- En droit français, l’article 357-1 de la
pation au capital est modifié dès que loi du 24 juillet 1966 stipule que « les
la société mère détient des participa- sociétés commerciales établissent et
tions dans une société à structure de publient chaque année leurs comptes
capital “hétérogène”5. consolidés ainsi qu’un rapport sur la
Dans le processus de consolidation, la gestion du groupe, dès lors qu’elles
détermination du pourcentage de contrôlent de manière exclusive ou
contrôle permet de mettre en évidence conjointe une ou plusieurs entrepri-
les types de contrôle ou d’influence ses ou qu’elles exercent une influence
d’une société mère sur les sociétés où notable sur celles-ci.
elle détient des participations.

3. - Articles 358-359 de la loi n° 85 – 705 du 12 juillet 1985 (France).


- Article 144 de la loi n° 17 – 95 du 30 Aout 1996 (Maroc).
4. Nous entendons par « actions simples », les titres de capital qui procurent des droits de vote simple.
5. En l’occurrence, les sociétés dont le capital peut être décomposé par exemple d’actions à dividendes prioritai-
res sans droits de vote ou d’actions procurant des droits de vote doubles.
6. Article 144 de la loi n° 17-95 du 30 Aout 1996.
7. Nous remarquons que la loi n° 17-95 dans son article 144 limite les types de contrôle à la seule notion du
“contrôle exclusif”. Les deux notions du “contrôle conjoint” et d’”influence notable” ne sont pas citées. Seul le
code général de normalisation comptable dans son chapitre 4, titre V, évoque les cas du “contrôle conjoint” et
“d’influence notable”.

106 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Le contrôle exclusif rejoint pratique- est un accord contractuel en vertu


ment la même conception que celle duquel deux parties ou plus convien-
retenue par le droit marocain8. Le nent d’exercer une activité économi-
contrôle conjoint toutefois est défini que sous contrôle conjoint …».
comme étant le partage du contrôle Enfin, l’IAS 28 dans les paragraphes 2,
d’une entreprise exploitée en com- 6 et 7 décrit la notion d’influence nota-
mun par un nombre limité d’associés ble qui est en conformité avec la défini-
ou d’actionnaires. Deux éléments tion française précédemment évoquée.
sont essentiels pour que le contrôle En résumé, et au-delà de toutes ces
conjoint soit retenu : interprétations, nous retenons les
• Le contrôle doit être partagé par un trois types de contrôle suivant : le
nombre limité d’associés ou d’action- contrôle exclusif, le contrôle conjoint
naires. et l’influence notable, chacune de ces
• Un accord contractuel entre ces modalités renvoie en effet à une
associés ou actionnaires. méthode de consolidation.
L’influence notable est définie comme
étant le pouvoir de participer aux
politiques financières et opération- 3. Les méthodes de
consolidation
nelles d’une entreprise sans en déte-
nir le contrôle. L’influence notable est
présumée lorsque l’entreprise conso-
lidante détient directement ou indi- “Consolider” c’est substituer au mon-
rectement une fraction au moins tant des titres de participation qui
égale à 20% des droits de vote. figure au bilan d’une entreprise
Suivant les normes IAS IFRS, le consolidante la part des capitaux pro-
contrôle est décrit aux paragraphes 6 pres y compris la quotte part de
et 13 de la norme IAS 27 : résultat détenue dans la société
IAS 27 § 13 : « le contrôle est pré- consolidée (CGNC, 1992). En fonc-
sumé exister lorsque la mère détient tion de la nature du lien qui unit l’en-
directement ou indirectement par treprise consolidante et les entrepri-
l’intermédiaire de filiales, plus de la ses consolidées, cette substitution est
moitié des droits de vote d’une entre- effectuée selon des modalités diffé-
prise, sauf dans des circonstances rentes. Ainsi, lorsqu’une entreprise
exceptionnelles, il peut être claire- est sous contrôle exclusif de l’entité
ment démontré que cette détention consolidante, la substitution est
ne permet pas le contrôle … » effectuée par intégration globale.
Nous remarquons que la norme IAS 27 Lorsqu’une entreprise est sous
ne parle que de “contrôle”. La notion de contrôle conjoint, la substitution est
contrôle exclusif n’apparaisse pas. effectuée par intégration proportion-
La norme IAS 31 dans son paragraphe nelle. Enfin, lorsque l’entreprise est
3 décrit cependant la notion de sous influence notable, la consolida-
contrôle conjoint : «une co-entreprise tion est opérée par la méthode de
“Mise en équivalence”9.
8. Il convient de rappeler que le droit marocain s’inspire très largement du droit français, c’est le cas ici des moda-
lités de contrôle exclusif.
9. Notons à cet égard que le code général de normalisation comptable (CGNC) dans son chapitre 4, titre V énonce
d’une façon sommaire les trois méthodes de consolidation, le code reste en effet implicite sur les modalités de mise
en œuvre des méthodes précitées.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 107


DOSSIER

3.1. L’intégration globale : ment et les autres entreprises conso-


Selon les paragraphes 15 de la norme lidées. »
IAS 27 et 1100 du règlement 99-02, Bien entendu, la méthode d’intégra-
« l’intégration globale consiste à : tion globale n’est opératoire que dans
• intégrer dans les comptes de l’en- le cas du contrôle exclusif. Un exem-
treprise consolidante les éléments ple simplifié nous permettra d’assimi-
des comptes des entreprises consoli- ler au mieux cette méthode.
dées, après retraitements éventuels,
• répartir les capitaux propres et le 3.1.1. L’intégration globale du
résultat des entreprises consolidées Bilan :
entre les intérêts de l’entreprise Nous considérons une société mère
consolidante et les intérêts des “M” qui possède 80% des titres de la
autres actionnaires ou associés, dits société “F1”. “M” exerce un contrôle
« intérêts minoritaires »10, exclusif sur sa filiale, celle-ci est inté-
• éliminer les opérations et comptes grée globalement.
entre l’entreprise intégrée globale- Les bilans des deux sociétés sont les
suivants :

Tableau n°1 : Bilan de la société mère “M”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Titres F1 240 Capital 600
Autres Actifs 1 760 Réserves 200
Résultat 100
Dettes 1 100
TOTAL 2 000 TOTAL 2 000

Tableau n° 2 : Bilan de la filiale “F1”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Actifs 1 000 Capital 300
Réserves 100
Résultat 50
Dettes 550
TOTAL 1 000 TOTAL 1 000

10. La répartition des capitaux propres et des résultats des entreprises consolidées est effectuée sur la base du pour-
centage d’intérêt détenu par la société consolidante dans les entreprises consolidées. Ce pourcentage d’intérêt ne
doit pas être confondu avec le pourcentage du contrôle. Le pourcentage d’intérêt exprime la fraction du capital
détenue par la société mère ou consolidante directement ou indirectement dans chaque société consolidée.

108 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

L’intégration globale va consister à capital de F1, elle doit faire apparaî-


substituer à la valeur des titres de tre dans son bilan, les droits
participation détenus par la société des actionnaires minoritaires.
mère soit 240 (80% du capital de F1), Techniquement, il faut éliminer les
la situation “actif” et “passif” de la titres F1 figurant à l’actif du bilan de
société consolidée. Toutefois, comme la société mère et soustraire la même
la société ne détient pas la totalité du valeur de ses réserves :

Tableau n° 3 : Bilan consolidé “M” + “F1”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Titres F1 (1) 0 Capital 600
Autres Actif (2) 2 760 Réserves consolidées/
part du groupe (3) 280
Réserves consolidées/
part hors groupe (4) 80
Résultat consolidé /
part du groupe (5) 140
Résultat consolidé /
part hors groupe (6) 10
Dettes (2) 1 650
TOTAL 2 760 TOTAL 2 760
(1) Elimination des titres de F1 soit 240 – 240
(2) “Autres actifs” et “dettes”, les deux postes de M et F1 sont intégralement cumulés.
(3) Réserves de M + 80% (Capital F1 + Réserves F1) - Titres F1 soit 200 + 80% (300 + 100) – 240
(4) 20% (Capital F1 + Réserves F1) soit 20% (300 + 100).
(5) Résultat M + 80% (résultat F1) soit 100 + 80% (50)
(6) 20% (Résultat F1) soit 20% (50).

Les titres de F1 sont éliminés alors gration consiste à ajouter les postes
coté “Actif” et coté “passif” au niveau du compte de résultat de la filiale à
des réserves du groupe. Notons que ceux de la société mère, puis à repar-
lors de la consolidation, le capital de tir le résultat de la filiale entre la part
la société mère ou de l’entreprise qui revient au groupe et celle qui
consolidante reste “inchangé”. revient aux minoritaires.
En acceptant l’hypothèse qu’il
3.1.2. L’intégration globale du n’existe aucune opération réciproque
compte de résultat : entre la société mère et la filiale,
L’intégration globale du compte de admettons les comptes de résultat
résultat ne pose aucune difficulté suivants :
particulière. Techniquement, l’inté-

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 109


DOSSIER

Tableau n° 4 : Compte de résultat de M

CHARGES MONTANT PRODUITS MONTANT


Charges d’exploitation 1 900 Produits d’exploitation 2 000
Charges financières 150 Produits financiers 140
Charges non courantes 50 Produits non courants 60
Résultat 100
TOTAL 2 200 TOTAL 2 200

Tableau n° 5 : Compte de résultat de F1

CHARGES MONTANT PRODUITS MONTANT


Charges d’exploitation 890 Produits d’exploitation 1 000
Charges financières 180 Produits financiers 100
Charges non courantes 60 Produits non courants 80
Résultat 50
TOTAL 1 180 TOTAL 1 180

L’intégration des comptes de résultat de M et F1 permet d’avoir le compte de


résultat consolidé ci-après :

Tableau n° 6 : Compte de résultat Consolidé M + F1

CHARGES MONTANT PRODUITS MONTANT


Charges d’exploitation 2 790 Produits d’exploitation 3 000
Charges financières 330 Produits financiers 240
Charges non courantes 110 Produits non courants 140
Résultat consolidé /
part du groupe (1) 140
Résultat consolidé /
part hors groupe (2) 10
TOTAL 3 380 TOTAL 3 380

(1) Résultat de M + 80% (Résultat F1) soit 100 + 80% (50)


(2) 20% (Résultat F1) soit 20% (50).

110 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

3.2. L’intégration proportionnelle : créée à égalité de participation par M


Selon les paragraphes 25 à 31 de la et trois autres sociétés, traduisant
norme IAS 31 et 1101 du règlement ainsi une situation parfaite de
99-02 : « L’intégration proportion- contrôle conjoint. Admettons que la
nelle consiste à intégrer dans les liaison entre M et F1 soit directe ce
comptes de l’entreprise consolidante qui conduit à une égalité entre le
la fraction représentative de ses inté- pourcentage d’intérêt et le pourcen-
rêts dans les comptes de l’entreprise tage de contrôle de M sur F1.
consolidée, après retraitements
éventuels ; aucun intérêt minori- Le bilan de F1 n’a pas à être modifié.
taire n’est constaté ». Cette méthode En revanche, comme la participation
est applicable aux entreprises sous de M au capital de F1 n’est que de
contrôle conjoint. 25%, la valeur des titres de participa-
tion à son bilan doit être modifiée.
3.2.1.Intégration proportionnelle Les bilans sont les suivant :
du bilan :
Reprenons l’exemple précédent en
considérant que la filiale F1 ait été

Tableau n° 7 : Bilan de la société mère “M”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Titres F1 75 Capital 600
Autres Actifs 1 925 Réserves 200
Résultat 100
Dettes 1 100
TOTAL 2 000 TOTAL 2 000

Tableau n° 8 : Bilan de la filiale “F1”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Actifs 1 000 Capital 300
Réserves 100
Résultat 50
Dettes 550
TOTAL 1 000 TOTAL 1 000

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 111


DOSSIER

L’intégration proportionnelle, dans ce % et à ne faire apparaître que les


cas de figure, consiste à cumuler les intérêts de la société mère. Ainsi le
postes d’actif et du passif de la filiale bilan consolidé peut se présenter
à ceux de la société mère à concur- comme suit :
rence du pourcentage d’intérêt de 25

Tableau n° 9 : Bilan Consolidé M + F1

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Titres F1 0 Capital 600
Actif (1) 2 175 Réserves consolidées/
part du groupe (2) 225
Résultat consolidé /
part du groupe (3) 112,50
Dettes (1) 1 237,50
TOTAL 2 175 TOTAL 2 175
(1) Postes de M + 25% de F1
(2) Réserves M + 25% (Capital F1 + Réserves F1) – Titres F1 soit 200 + 25% (300 + 100) – 75
(3) Résultat M + 25% (Résultat F1) soit 100 + 25% (50).

3.2.2. Intégration proportion- En reprenant l’exemple précédent,


nelle du compte de résultat l’intégration proportionnelle de F1
L’intégration proportionnelle du va consister à effectuer le cumul des
compte de résultat consiste à ajouter postes du compte de résultat de F1
aux postes du compte de résultat de avec ceux de M, à hauteur du pour-
la société mère tous ceux de la société centage d’intérêt de 25%. Cette
consolidée y compris le résultat, pro- démarche n’impliquant pas la mise en
portionnellement au pourcentage évidence des intérêts des minoritai-
d’intérêt détenu par la société conso- res, conduit au compte de résultat
lidante. consolidé suivant :

Tableau n° 10 : Compte de résultat Consolidé M + F1

CHARGES MONTANT PRODUITS MONTANT


Charges d’exploitation 2 122,50 Produits d’exploitation 2 250
Charges financières 195 Produits financiers 165
Charges non courantes 65 Produits non courants 80
Résultat consolidé/
part du groupe 112,50
TOTAL 2 495 TOTAL 2 495

112 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

3.3. La méthode de la mise en 3.3.1. Mise en équivalence du


équivalence bilan :
Selon le paragraphe 11 de la norme Reprenons le même énoncé que pour
IAS 28 révisée : « la participation les méthodes précédentes en considé-
dans une entreprise associée est ini- rant que la société mère “M”, ayant
tialement comptabilisée au coût, et la participé à la création de F1, ne
valeur comptable est augmentée ou détient que 20% du capital et des
diminuée pour comptabiliser la droits de vote, n’exerçant ainsi
quotte part de l’investisseur dans le qu’une influence notable sur cette
résultat de l’entreprise détenue société associée.
après la date d’acquisition ». Le bilan de F1 n’a pas à être modifié.
Selon le paragraphe 1102 du règle- En revanche, la valeur des titres de
ment 99-02 : « la mise en équiva- participation figurant à l’actif du
lence consiste à : substituer la bilan de la société mère doit être
valeur comptable des titres détenus, réduite afin de correspondre à la par-
la quotte part des capitaux propres, ticipation au capital initial de F1, soit
y compris le résultat de l’exercice, 20% x 300 = 60.
déterminée d’après les règles de Les bilans de “M” et de “F1” sont les
consolidation ». suivants :
Cette méthode est applicable aux
entreprises sous influence notable.

Tableau n° 11 : Bilan de la société mère “M”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Titres F1 60 Capital 600
Autres Actifs 1 940 Réserves 200
Résultat 100
Dettes 1 100
TOTAL 2 000 TOTAL 2 000

Tableau n° 12 : Bilan de la Filiale “F1”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Actifs 1 000 Capital 300
Réserves 100
Résultat 50
Dettes 550
TOTAL 1 000 TOTAL 1 000

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 113


DOSSIER

La mise en équivalence du bilan de la • Le deuxième fait tient à la quotte


société F1 va consister à substituer, à part de résultat de l’exercice qui
la valeur comptable des titres déte- revient à M, soit 20% de 50 soit 10.
nus par la société mère (60), la part Comptablement, cette méthode de
des capitaux propres (y compris le mise en équivalence va consister à
résultat) à la quelle ils équivalent réinscrire les titres de F1 détenus par
dans le bilan de F1. Cette part est “M” pour leur valeur nouvelle, soit 90
égale à 20% (300 + 100 + 50) = 90. sous la rubrique “Titres mise en équi-
Cette substitution va entrainer une valence”, la contrepartie sera inscrite
réévaluation des titres de F1 de 90 – comme suit :
60 = 30 dont l’origine s’explique par • La quotte part de résultat de F1
deux faits : revenant à la société mère sera ajou-
• La différence dans le temps entre la tée à son résultat pour former le
date d’acquisition des titres F1 et résultat consolidé ;
l’exercice de consolidation. En effet, • La quotte part des réserves accu-
depuis la date d’acquisition des titres, mulées par F1 revenant à la société
la filiale F1 a accumulé des réserves mère viendra augmenter ses réserves
pour une valeur de 100 (la société F1 pour former les réserves consolidées.
s’est enrichie au fil du temps). La part Le bilan consolidé se présentera de la
qui revient donc à la société mère est façon suivante :
égale à 20% de 100 soit 20 ;

Tableau n° 13 : Bilan Consolidé M + F1

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Titres mis en 90 Capital 600
équivalence Réserves consolidées/
Autres Actifs 1 940 part du groupe 220
Résultat consolidé /
part du groupe 110
Dettes 1 100
TOTAL 2 030 TOTAL 2 030

3.2.2. Mise en équivalence du dée, la contrepartie est enregistrée


compte de résultat sous la rubrique : « Quotte part de
résultat dans les sociétés mises en
Par rapport au compte de résultat, la équivalence ».
mise en équivalence s’effectue très En reprenant les comptes de résultat
simplement en ajoutant dans le résul- étudiés précédemment, le compte de
tat consolidé la part de la société résultat consolidé de “M” sera le
consolidante dans la société consoli- suivant :

114 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Tableau n° 14 : Compte de résultat Consolidé

CHARGES MONTANT PRODUITS MONTANT


Charges d’exploitation 1 900 Produits d’exploitation 2 000
Charges financières 150 Produits financiers 140
Charges non courantes 50 Produits non courants 60
Résultat consolidé/ Quotte part dans le 10
part du groupe 110 résultat des sociétés
mises en équivalence
TOTAL 2 210 TOTAL 2 210

A la différence des méthodes précé- normalisation comptable Français :


dentes, il n’est pas effectué de cumul, «La consolidation est effectuée à par-
total ou proportionnel, des bilans et tir des comptes individuels des
des comptes de résultat. Cette techni- entreprises comprises dans le péri-
que s’apparente plus à une méthode mètre de consolidation, après avoir
de réévaluation des titres qu’à une effectué les retraitements préalables
véritable méthode de consolidation indiqués …. Elle est réalisée directe-
des comptes. ment par l’entreprise consolidante »
CNC, § 111. « Elle est réalisée par
paliers c’est-à-dire en consolidant
4. Les techniques de successivement des sous-ensembles
Consolidation consolidés dans des ensembles plus
grandes » (CNC, § 111).

La mise en œuvre de la consolidation 4.1. La technique de consolidation


peut techniquement s’effectuer selon par paliers :
deux méthodes différentes : la conso- Cette méthode consiste à consolider
lidation par paliers et la consolida- successivement chaque société sous
tion directe. forme de sous ensemble consolidé
Suivant le CGNC marocain (Titre V, dans la société détentrice des titres
chapitre IV), la consolidation peut de participation.
être opérée notamment : Nous pouvons illustrer cette techni-
• De façon “directe” ou/et globale au que de consolidation au travers de
niveau de la société mère ; l’exemple suivant :
• Par paliers successifs, chaque filiale La société mère “M” détient 80% de
étant consolidée dans la société “F1”, “F1” détient 50% de F2. Les
détentrice de ses titres. bilans des sociétés M ; F1 et F2 sont
Nous retenons pratiquement les les suivants :
mêmes énoncés au niveau du code de

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 115


DOSSIER

Tableau n° 15 : Bilan de la Société mère “M”

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Immobilisations 4 000 Capital 3 000
Titres F1 2 000 Réserves 900
Autres Actifs 3 000 Résultat 800
Dettes 4 300
TOTAL 9 000 TOTAL 9 000

Tableau n° 16 : Bilan de la Société F1

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Immobilisations 2 300 Capital 2 500
Titres F2 1 000 Réserves 500
Créances 1 200 Résultat 300
Dettes 1 200
TOTAL 4 500 TOTAL 4 500

Tableau n° 17 : Bilan de la Société F2

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Immobilisations 2 500 Capital 2 000
Créances 800 Réserves 300
Résultat 300
Dettes 800
TOTAL 3 300 TOTAL 3 300

Dans cet exemple, les pourcentages Figure n° 5 :


de contrôle (80% sur F1) et 50% (sur Configuration du groupe
F2) laissent apparaître le cas d’un
contrôle exclusif de “M” sur “F1”
M
(Contrôle direct), de “M” sur “F2”
(Contrôle indirect) mais aussi de “F1” 80%
sur “F2” (Contrôle direct).
La consolidation par paliers consiste F1
alors :
• Dans un premier temps, à consoli- 50%
der F2 dans F1 (palier n°1) ; F2

116 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

• Dans un deuxième temps, à conso- pourcentage de capital et des droits


lider le sous-ensemble (F1, F2) dans de vote), “F2” sera intégrée de façon
M (palier n°2). globale.
Le bilan consolidé du sous-ensemble
4.1.1. La consolidation de “F2” F1, F2 se présente comme suit :
dans “F1” :
La société “F1” contrôle de manière
exclusive la société “F2” (50% du

Tableau n° 18 : Bilan Consolidé de F1, F2

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Immobilisations 4 800 Capital 2 500
Titres F2 (1) 0 Réserves consolidées/
Créances 2 000 part du groupe (2) 650
Réserves consolidées/
part hors groupe (3) 1 150
Résultat consolidé /
part du groupe (4) 400
Résultat consolidé /
part hors groupe (5) 100
Dettes 2 000
TOTAL 6 800 TOTAL 6 800

(1) 1 000 – 1 000 soit 0 : Elimination des titres F2.


(2) Réserves de F1 + 50% (Capital F2 + réserves F2) – Titres F2 soit 500 + 80% (2000 + 300) – 1 000
(3) 50% (Capital F2 + réserves F2) soit 50% (2000 + 300)
(4) Résultat F1 + 50% (résultat F2) soit 300 + 50% (200)
(5) 50% (Résultat F2) soit 50% (200).

4.1.2. Consolidation du sous- sous –ensemble (F1, F2) sera opérée


ensemble (F1, F2) dans M : de façon globale. Ainsi, le bilan
La société mère “M” contrôle de consolidé du sous-ensemble (F1, F2)
manière exclusive la société F1 dans la société mère (M) se présente
(Contrôle direct) et la société F2 comme suit :
(Contrôle indirect) 11. L’intégration du

11. La configuration du groupe (figure 5) laisse apparaître une chaine de contrôle continue.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 117


DOSSIER

Tableau n° 19 : Bilan Consolidé de M ; F1 ; F2

ACTIF MONTANT PASSIF MONTANT


Immobilisations 8 800 Capital 3 000
Titres F2 (1) 0 Réserves consolidées/
Créances 5 000 part du groupe (2) 1 420
Réserves consolidées/
part hors groupe (3) 1 780
Résultat consolidé /
part du groupe (4) 1 120
Résultat consolidé /
part hors groupe (5) 180
Dettes 6 300
TOTAL 13 800 TOTAL 13 800

(1) 2 000 – 2 000 ; élimination des titres F1 chez M.


(2) Réserves M + 80% (Capital F1 ; F2 + Réserves du groupe F1 ; F2) – Titres F1 soit 900 + 80% (2 500 + 650) – 2 000
(3) Réserves part hors groupe (F1, F2) + 20% (Capital F1 ; F2 + Réserves du groupe F1 ; F2) soit 1 150 + 20% (2
500 + 650)
(4) Résultat M + 80% (résultat part du groupe F1 ; F2) soit 800 + 80% (400)
(5) Résultat part hors groupe (F1, F2) + 20% (résultat part du groupe F1, F2) soit 100 + 20% (400).

4.2. La technique de consolidation tion dans F2 sera comptée deux fois:


directe : une première fois lors de la réparti-
La technique de consolidation directe tion des capitaux propres de F2 et
consiste à consolider directement au une seconde fois lors de la répartition
niveau de la société mère, les sociétés des capitaux propres de F1. Pour évi-
entrant dans le périmètre de consoli- ter un « double emploi », deux
dation, que le lien de contrôle soit démarches sont concevables, suivant
direct ou indirect entre ces sociétés. la place donnée à l’élimination des
Cette technique nécessite l’utilisation titres de F2 dans le processus de
du pourcentage d’intérêt pour la consolidation. Nous relevons à cet
répartition des capitaux propres égard la méthode arithmétique et la
entre majoritaires et minoritaires. méthode financière.
La mise en œuvre de cette technique
nécessite un traitement particulier 4.2.1. La méthode arithmétique :
des titres des filiales situées en fin de Une première solution consiste à reti-
chaine (les sous-filiales). En effet, rer les titres de F2 au niveau de la
sans précaution, et en référence à société détentrice de la participation
l’exemple susmentionné, la participa- soit F1.

118 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Figure n° 6 : Les titres de F2 détenus par F1 sont


Elimination des titres en “Amont” alors éliminés lors de la consolidation
de F1 mais avant la répartition des
Titres F1 M Société mère capitaux propres entre les intérêts
des majoritaires et ceux des minori-
80% taires. Le processus de consolidation
peut être résumé comme suit :
Titres F2 F1 Filiale
4.2.1.1. Consolidation de F2
50% (la sous filiale) :
F2 Sous-filiale Le tableau ci-après résume la démar-
che à opérer :

Tableau n° 20 : Consolidation de F2

Réserves Consolidées (Capital F2 + Réserves F2) (2000 + 300) x 40%(1)


/ part du groupe x soit 920
Pourcentage d’intérêt de M
dans F2

Réserves Consolidées (Capital F2 + Réserves F2) (2000 + 300) x 60%


/ part hors groupe x soit 1380
pourcentage d’intérêt des
minoritaires

Résultat Consolidé / Résultat F2 x pourcentage 200 x 40% soit 80


part du groupe d’intérêt de M dans F2

Résultat consolidé / Résultat F2 x pourcentage 200 x 60% soit 120


part hors groupe d’intérêt des minoritaires

(1) 80% x 50%

Soulignons qu’aucune élimination des titres n’intervient au niveau de F2.

4.2.1.2. Consolidation de F1 (la filiale) :


La consolidation de F1 au niveau de la société mère “M” se résume dans le
tableau suivant :

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 119


DOSSIER

Tableau n° 21 : Consolidation de F1
Réserves Consolidées (Capital F1 + Réserves F1 (2500 + 500 – 1000) x
/ part du groupe – Titres F2) 80%
x soit 1600
Pourcentage d’intérêt de
M dans F1.

Réserves Consolidées (Capital F1 + Réserves F1 (2500 + 500 – 1000) x


/ part hors groupe – Titres F2) 20% soit 400
x
pourcentage d’intérêt des
minoritaires

Résultat Consolidé / Résultat F1 x pourcentage 300 x 80% soit 240


part du groupe d’intérêt de M dans F1

Résultat consolidé / Résultat F1 x pourcentage 300 x 20% soit 60


part hors groupe d’intérêt des minoritaires

Les titres de la sous filiale (F2) déte- 4.2.1.3. Consolidation de F1


nus par F1 (soit 1000), sont alors éli- et F2 dans M :
minés au niveau de F1 mais avant Cette étape consiste à regrouper les
répartition, “élimination dite en réserves et résultats (du groupe et hors
amont”. groupe) avec ceux de la société mère.
Nous résumons ce calcul dans le
tableau suivant :

Tableau n° 22 : Synthèse de la consolidation de F1 et F2 dans M

M F1 F2 Total
Réserves Consolidées / part du 900 1 600 920 3420 – 2000
groupe (Titres F1)
soit 1420
Réserves Consolidées / part
hors groupe – 400 1 380 1 780
Résultat Consolidé / part du
groupe 800 240 80 1 120
Résultat consolidé / part hors
groupe – 60 120 180

La méthode arithmétique est plus discutable. Elle réduit le montant à


simple à opérer mais sa pertinence répartir et minore l’impact de F1 sur
d’un point de vue économique reste les réserves du groupe. Néanmoins,

120 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

elle permet de vérifier les résultats La méthode est plus complexe que la
obtenus par la méthode de la consoli- précédente, mais elle correspond au
dation par paliers. mieux à la réalité économique. En
effet, le double emploi ne résulte pas
4.2.2. La méthode Financière : de la consolidation directe de F1,
La méthode Financière consiste à mais de celle de F2. De plus, elle
enlever le montant de la participation reprend la logique de consolidation
(entrainant le double emploi) au par paliers.
niveau de la société dans laquelle elle Le processus de consolidation peut
est détenue, c’est-à-dire F2. être résumé dans la chronologie ci-
L’élimination des titres de F2 s’effec- après :
tue après la répartition des capitaux 4.2.2.1. Consolidation de F1 :
de F1 “élimination dite en aval”. Le tableau suivant synthétise les élé-
ments du calcul :
Tableau n° 23 : Consolidation de F1

Réserves Consolidées/ (Capital F1 + Réserves F1) (2500 + 500) x 80% –


part du groupe x 2000 soit 400
Pourcentage d’intérêt de
M dans F1 – Titres F1

Réserves Consolidées/ (Capital F1 + Réserves F1) (2500 + 500) x 20%


part hors groupe x soit 600
pourcentage d’intérêt des
minoritaires dans F1

Résultat Consolidé / Résultat F1 x pourcentage 300 x 80% soit 240


part du groupe d’intérêt de M dans F1

Résultat consolidé / Résultat F1 x pourcen- 300 x 20% soit 60


part hors groupe tage d’intérêt des minori-
taires dans F1

4.2.2.2. Consolidation de F2 : Figure n° 7 :


L’élimination des titres de F2 détenus Elimination des titres en aval
par F1 intervient lors de la réparti-
Titre de
tion des capitaux propres de F2 entre
la part du groupe (40%) et la part Titres F1 M Société mère
hors groupe (60%).
La méthode financière fait intervenir 80%
un nouveau pourcentage de finance-
ment. En effet, les titres de F2 déte- Titres F2 F1 Filiale
nus par F1 sont financés par la
société mère à hauteur de 80%. Les 50%
mêmes titres sont financés par les F2 Sous-filiale
minoritaires à hauteur de 20%. Le

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 121


DOSSIER

tableau suivant résume les résultats de calcul :

Tableau n° 24 : Consolidation de F2

Réserves Consolidées/ (Capital F2 + Réserves F2) (2000 + 300) x 40% -


part du groupe x 1000 (80%) soit 120
Pourcentage d’intérêt de M
dans F2 – (Titres F2 x pour-
centage de financement de
M)

Réserves Consolidées/ (Capital F2 + Réserves F2) (2000 + 300) x 60% -


part hors groupe x 1000 (20%) soit 1180
pourcentage d’intérêt des
minoritaires dans F2 –
(Titres F2 x pourcentage
de financement des mino-
ritaires)

Résultat Consolidé / Résultat F2 x pourcentage 200 x 40% soit 80


part du groupe d’intérêt de M dans F2

Résultat consolidé / Résultat F2 x pourcentage 200 x 60% soit 120


part hors groupe d’intérêt des minoritaires
dans F2

4.2.2.3. Consolidation de F1 hors groupe avec ceux de la société


et F2 dans M Mère. Cette phase peut être synthéti-
Cette étape consiste à regrouper les sée dans le tableau suivant :
réserves et résultats du groupe et

Tableau n° 25 : Synthèse de Consolidation de F1, F2

M F1 F2 Total
Réserves Consolidées / part du 900 400 120 1420
groupe
Réserves Consolidées / part
hors groupe – 600 1 180 1 780
Résultat Consolidé / part du
groupe 800 240 80 1 120
Résultat consolidé / part hors
groupe – 60 120 180

122 <<< REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT


DOSSIER

Les résultats obtenus par la méthode Ces corrections sont qualifiées géné-
“en aval” sont identiques à ceux ralement de retraitements d’homogé-
découlant de la méthode “en amont” néisation qui répondent à des préoc-
mais la ventilation des réserves cupations économiques et fiscales.
consolidées et des intérêts minoritai- Ensuite, et au regard de l’objectif de
res selon la provenance (F1, F2) n’est la réalité économique d’un groupe, la
pas la même. D’un point de vue éco- consolidation suppose également
nomique, la méthode financière est d’éliminer toutes les opérations inter-
plus pertinente que la méthode arith- venant entre les sociétés d’un même
métique car elle permet de mieux groupe dans mesure où elles ne
appréhender la contribution de cha- représentent pas un enrichissement
que filiale dans la constitution des réel du groupe ■
réserves consolidées du groupe.
Soulignons en définitive que par rap-
port au compte de résultat, la conso- Bibliographie
lidation ne pose aucune difficulté par-
ticulière, en effet, en fonction de la
• Chandler A. (1977); “The visible hand: The
nature du contrôle (exclusif ou
conjoint), les postes des comptes de Harvard University.
managerial revolution in American business”,
résultat sont intégrés totalement ou • Code Général de Normalisation
proportionnellement. Dans le cas Comptable(CGNC), 1992, Conseil
d’intégration globale, on doit faire National de Comptabilité (CNC), Maroc.
apparaître le résultat revenant au • Gurfein E. (2007) ; “Comptes consolidés;
groupe et le résultat revenant aux IAS – IFRS et conversion monétaire” ; Eyrolles.
minoritaires. Lorsqu’il s’agit d’une • Loi N° 17 – 95 relative aux sociétés
intégration proportionnelle, la part anonymes promulguée par le dahir n° 1 –
96 – 124 du 14 rabii II 1417 (30 Aout
revenant aux minoritaires est igno-
1996).
rée. Enfin, dans la situation de mise • Normes IAS – IFRS, International
en équivalence, et dans la mesure où accounting standards board,
cette méthode ne consiste, qu’à une • Réglement n° 99 – 02 Du 29 Avril 1999
réévaluation des titres, les postes des relatif aux comptes consolidés des
produits et charges ne sont pas inté- sociétés commerci. (2000).
grés, l’impact est uniquement sur le • Ropert E. (2000) ; "Nouvelle pratique des
résultat du groupe. comptes consolidés", Gualino.
En guise de conclusion, il convient de • Sautel O. (2006) ; "Dé-intégration verticale
et théorie de la firme", Thèse de Doctorat en
souligner que la démarche que nous
sciences économiques, université de Nice
avions présentée suppose de prime - Sophia Antipolis.
abord une série de redressement des
comptes individuels des filiales car
au sein d’un même groupe la nature
juridique, le type d’activité et le lieu
d’implantation peuvent conduire cha-
que société à des choix comptables
différents ; afin de rendre les états
financiers intelligibles, il est indis-
pensable de corriger les comptes
sociaux des sociétés consolidables.

REVUE MAROCAINE DES SCIENCES DE MANAGEMENT >>> 123


iÊÀœÕ«iÊ-
 ʘ½i˜Ìi˜`Ê`œ˜˜iÀÊ>ÕV՘iÊ>««ÀœL>̈œ˜Ê˜ˆÊˆ“«ÀœL>̈œ˜Ê>ÕÝÊ
œ«ˆ˜ˆœ˜ÃÊj“ˆÃiÃÊ`>˜ÃÊViÌÌiÊÀiÛÕi°Ê
iÃʜ«ˆ˜ˆœ˜ÃÊ`œˆÛi˜ÌÊkÌÀiÊVœ˜Ãˆ`jÀjiÃÊVœ““iÊ
«Àœ«ÀiÃÊDʏiÕÀÊ>ÕÌiÕÀ°

/œÕÌiÊÀi«Àœ`ÕV̈œ˜ÊÃ>˜ÃʏiÊVœ˜Ãi˜Ìi“i˜ÌÊ`iʏ½>ÕÌiÕÀʜÕÊ`iÊÃiÃÊ>Þ>˜ÃÊ`ÀœˆÌÃ]Ê
“k“iÊ«>À̈ii]Ê`iÊViÌÌiÊÀiÛÕiÊVœ˜Ã̈ÌÕiÊ՘iÊVœ˜ÌÀiv>Xœ˜Ê«>ÃÈLiÊ`iÃÊ«iˆ˜iÃÊ
«ÀjÛÕiÃÊ«>Àʏ>ʏœˆÊÃÕÀʏ>Ê«ÀœÌiV̈œ˜Ê`iÃÊ`ÀœˆÌÃÊ`½>ÕÌiÕÀ°

Vous aimerez peut-être aussi