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n°27 Juin 2009

R E C H E R C H E S S U R L’ I N S É C U R I T É – D E
NOMBREUSES RÉPONSES MAIS QUELLE
É TA I T L A Q U E S T I O N ? L E R Ô L E D E S
T R A N S F O R M AT I O N S C U LT U R E L L E S ,
POLITIQUES ET SOCIALES DANS LA
CONSTRUCTION DES INSÉCURITÉS
CONTEMPORAINES

AXEL GROENEMEYER

I – Les insécurités contemporaines et la “peur du


crime”: historique et approches

Dans le cadre du WP4 traitant des “Perceptions du crime et de


l’insécurité”, un séminaire s’est tenu les 1er et 2 juin 2007 à Esslin-
gen am Neckar (Allemagne). Le thème central de ce séminaire portait
sur les aspects théoriques, sociologiques et historiques ayant contribué
au développement des constructions du crime et de l’insécurité1.
1 L’une des premières parties de l’atelier d’Esslingen constituait la suite de la réunion
de Hambourg, portant principalement sur les recherches empiriques comparatives sur la
peur du crime. Ainsi, des exposés ont été présentés par Krzysztof Krajewski (Krakow) sur
les Recherches sur la peur du crime en Pologne. Des perspectives comparatives ; Benjamin
Flander (Ljubljana), sur les Recherches sur l’Insécurité et la peur du crime en Slovénie ; et
par Sophie Body-Gendrot (Paris) sur les Développements de la peur du crime en France.

Assessing Deviance, Crime and Prevention in Europe. CRIMPREV Project. Coordination Action of the 6th PCRD, financed by the European Commission. Contract n° 028300.
Starting date : 1st July 2006. Duration : 6 months. Project coordinating by CNRS – Centre National de la Recherche Scientifique. Website : www.crimprev.eu. E-mail : contact@crimprev.eu
Cette conférence avait pour objectif de présenter des analyses com-
paratives des différents aspects culturels, politiques et sociaux qui
façonnent les questions politiques et publiques liées aux insécurités
en Europe et d’en débattre.
1 - Historique, perspectives et concepts liés à l’insécurité
Lors de la première conférence de ce groupe de travail, organisée à
Hambourg en mars 2007, la “peur du crime”, désignée comme thème
central, a été débattue d’un point de vue empirique et méthodologique.
Cette “peur du crime” est d’ailleurs très souvent présentée comme un
sujet relativement nouveau dans le domaine de la criminologie et de
la sociologie (voir Sessar, Newsletter 11). Les dernières recherches
et discussions sur le sujet s’appuient sur les études américaines por-
tant sur la victimation et la peur du crime dans les années 60 lorsque,
pour la première fois, la sécurité, la loi et l’ordre ont figuré au pro-
gramme des campagnes présidentielles et que plusieurs commissions
présidentielles ont été créées dans le but de développer des solutions
visant à faire face à la criminalité et à la violence de rue (Commis-
sion Kerner, Commission Eisenhower, commission Katzenbach)2.
Les rapports de la commission Katzenbach, en particulier, ont eu un
impact politique et criminologique majeur dans la mesure où ils pro-
posaient l’élaboration de rapports statistiques périodiques ainsi que
le financement d’études épidémiologiques portant sur la criminalité,
la victimation et la peur du crime. Depuis lors, les études sur la “peur
du crime” sont devenues l’un des thèmes centraux de la recherche
criminologique empirique, non seulement aux États-Unis mais aussi
dans tous les pays développés3.
Les études portant sur la “peur du crime” font aujourd’hui partie
intégrante des politiques de prévention de la criminalité de tous les
pays européens (à l’échelle locale mais aussi nationale), ce concept
étant ainsi devenu un composant de la science sociale appliquée uti-
lisé pour la planification et la légitimation des politiques en matière
de criminalité. Même si dans l’élaboration des politiques, et leur
légitimation, l’utilisation d’études empiriques portant sur la “peur du
crime” varie considérablement selon les différents pays européens,
ces études sont conceptualisées de telle façon qu’elles pourraient
être directement utilisées à des fins politiques ; en tant que sorte de
sondage d’opinion publique, l’essentiel de la recherche sur la “peur
du crime” constitue une espèce de science appliquée ou de crimi-
nologie administrative qui manque de considérations théoriques ou
de réflexions sur la signification du sujet étudié.

Malheureusement, la perspective historique n’a pas été suffisamment représentée lors du


séminaire d’Esslingen.
2 Commission consultative nationale sur les désordres civiques (Commission
Kerner) 1968 ; Commission nationale sur les causes et la prévention de la violence
(Commission Eisenhower) 1970 ; Commission présidentielle sur l’application de la loi et
l’administration de la justice (Commission Katzenbach) 1967a,b
3 Pour l’historique du concept “peur du crime“, se reporter, notamment, à Boers
(1991) et Lee (2007).

2
Dans ces études, les questions relatives à l’ampleur de la “peur du
crime” et à ses corrélations avec les taux de victimation, les rela-
tions sociales et les incivilités de quartier, le genre, et parfois même
la consommation de médias, sont les éléments les plus analysés. La
sécurité et l’insécurité sont conceptualisées en tant que sentiments et
attitudes personnels à l’égard de la criminalité et de la victimation,
ces derniers étant perçus comme pertinents pour l’élaboration des
politiques en matière de criminalité.
On attribue généralement un sens restreint à la “peur du crime”,
à savoir une dimension émotionnelle liée à la délinquance et à la
victimation (peur), d’autres dimensions ayant toutefois été intro-
duites dans la recherche criminologique : une dimension cognitive
d’’évaluation des risques personnels de devenir une victime de la
délinquance ou de violence dans un futur proche, une dimension
comportementale de comportement d’évitement ou d’adaptation
dans des situations perçues comme situations à risque, et des atti-
tudes plus générales vis-à-vis de la délinquance (inquiétudes vis-à-
vis de la délinquance) et politique en matière de délinquance (at-
titudes punitives) (Schéma 1)4.
Schéma 1 : Dimensions et facteurs de la “peur du crime”
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2 – Aspects critiques et limites de la perspective


de la “peur du crime”
Les études portant sur la “peur du crime” ont, dès le début, été cri-
tiquées pour leur faiblesse méthodologique, question qui a également
été abordée lors de la réunion de Hambourg. C’est principalement
l’opérationnalisation du concept avec la question standard “peur de
marcher seul(e) le soir dans le quartier” qui a fait l’objet d’une vaste
4 Pour une synthèse des résultats de recherches, voir, par exemple, Ditton, Farrall
(2000) ; Hale (1996) ; Farrall, Jack¬son, Gray (2007).

3
discussion. L’avantage de cette question c’est qu’elle est régulière-
ment utilisée dans les recherches empiriques depuis les années 70,
une série chronologique de son évolution pouvant ainsi être construite.
Cependant, parallèlement, certains affirment que l’on ne sait pas ex-
actement ce qu’elle mesure, ni si elle a un quelconque rapport avec
l’“insécurité” ou la “peur du crime”.
Dans ce contexte, les recherches du groupe de Keele ont attiré beau-
coup d’attention (Farrall et al., 1997 ; Farrall, Gray, Jackson, 2006,
2007 ; Farrall, Jackson, Gray, 2006, 2007 ; Gray, Farrall, Jackson,
2007 ; Gray, Jackson, Farrall, 2006 ; Jackson, Farrall, Gray, 2006).
En alliant des mesures qualitatives et standardisées, ils ont démon-
tré que la question standard surestime largement la “peur du crime”
mais que ce concept comprend aussi des dimensions et des aspects
émotionnels très variés, des attitudes de colère, de protestation et de
mécontentement. Tandis que les recherches classiques sur la “peur
du crime” ont déjà distingué diverses dimensions cognitives, émo-
tionnelles et comportementales de l’insécurité, il semblerait que la
dimension émotionnelle de la “peur du crime” soit, à son tour, di-
visée en plusieurs aspects et dimensions.
Concernant les approches théoriques pour expliquer la “peur du
crime”, certains affirment que c’est une “approche multifactorielle”
qui a été adoptée dans la plupart des études empiriques et que, très
souvent, les analyses sont limitées à des explications ad-hoc indi-
quant des facteurs isolés dans l’environnement physique et social
de l’individu comme, par exemple, l’expérience directe ou indirecte
de la victimation, l’intégration sociale, l’efficacité collective et les
incivilités au sein du quartier, ou encore les variables liées au style
de vie, sans pouvoir les intégrer dans une perspective théorique plus
générale. Ainsi, les études portant sur la peur du crime suivent prin-
cipalement un cadre de référence socio-psychologique (voir Farrall
et al., 2000) : le crime est perçu comme un facteur de stress pour la
population et la peur comme un indicateur de stress psycho-social
qui est modéré ou amorti par des ressources d’adaptation. Les études
sur la peur du crime sont, de cette façon, conceptualisées selon le
modèle de recherche basé sur le stress psycho-social (voir schéma 2).
Principalement liée à la politique et à la recherche appliquée,
l’approche “théorique” socio-psychologique semble présenter cer-
tains avantages dans la mesure où elle permet d’élaborer des mesures
politiques concrètes visant à réduire la peur du crime en intervenant
au niveau de ces facteurs. Même si cette approche multifacteurs peut
avoir son importance pour ce qui est de produire les bases empir-
iques des explications théoriques, elle est néanmoins limitée dans la
mesure où elle ne permet pas d’explications plus généralisées cen-
trées sur les développements politiques, culturels ou sociaux au sein
des sociétés modernes. Il ne s’agit pas là de la question des “causes”
sociales, culturelles et politiques de la “peur du crime”, mais plutôt
de la question de la “peur du crime” elle-même.

4
Dans le contexte des études de victimation, les niveaux de la
“peur du crime” sont très souvent mis en contraste avec les risques
“réels” de victimation différenciés selon l’âge, le genre et le niveau
d’instruction. Une conclusion s’impose : les niveaux de la “peur
du crime” sont généralement beaucoup plus élevés que les risques
“réels” de victimation. Ainsi, la “peur du crime” semble être irra-
tionnellement élevée, en particulier chez certains groupes tels que
les femmes et les personnes âgées. Traduite en politique de préven-
tion de la criminalité, cette conclusion a engendré des mesures de
prévention qui intègrent la “peur du crime” comme une mission poli-
tique distincte ; dans la plupart des pays européens, réduire la “peur
du crime” est désormais un objectif politique en soi, indépendam-
ment de la réduction de la criminalité.
Mais quel est le niveau “normal”, “rationnel” ou “acceptable” de “la
peur du crime” ? Dans les différentes recherches par enquête et les
politiques de prévention de la criminalité se trouve, tout au moins
de façon implicite, l’hypothèse selon laquelle il faudrait atteindre un
niveau “normal” de la “peur du crime”, ce dernier devant être iden-
tique au niveau du risque de victimation.
Il existe deux hypothèses de base menant à cette théorie : Tout
d’abord, la “peur du crime” est quelque chose de mesurable. Par
conséquent, le fait de résoudre les problèmes méthodologiques liés à
la mesure et de se poser les bonnes questions permettrait d’atteindre
le niveau de peur “réel”. Ceci est la notion de base de toute recherche
empirique sur la “peur du crime”. La recherche empirique mesure la
“peur du crime”, et le résultat c’est qu’elle trouve la “peur du crime”,
certaines facettes de la peur du crime ayant donc des conséquences
sociales et politiques qui sont basées sur des hypothèses de ce qu’est
la peur du crime. La criminologie participe ainsi à la création de la
peur du crime (Lee, 2007). Mais le fait de mesurer ce construit par
rapport au risque agrégé de devenir une victime de la délinquance
est dénué de sens car les deux calculs ne se situent pas au même
niveau. Tandis que la “peur du crime” est mesurée et construite en
tant qu’émotion individuelle, le risque de victimation est un calcul
de probabilités agrégées qui ne pourraient pas être désagrégées au
niveau individuel (en supposant que la “peur du crime” ait un lien
quelconque avec l’insécurité)5. Par exemple : si le risque calculé de
contracter un cancer du sein est de 0,3 % par an, pour les femmes
d’une certaine tranche d’âge, il n’existe aucun moyen de calculer
combien de femmes devraient craindre cette maladie car elles pour-
raient en fait être toutes concernées (et personne ne leur demanderait
de réduire leur niveau de peur).
Ensuite, si nous connaissons les “vraies” causes de la peur, ce
niveau de peur acceptable pourrait être atteint en prenant les bonnes
mesures.
5 Cette notion laisse deviner la question suivante : si le niveau de la peur est proche
du niveau du risque de victimation, est-ce que les gens qui en ont peur ont ‘raison’ d’en
avoir peur parce qu’ils ont un niveau de risque plus élevé ?

5
Ceci est la notion de base de la criminologie appliquée ou adminis-
trative dans ce domaine. Un argument similaire est ici applicable :
chercher les causes de la “peur du crime” signifie comparer
des groupes contrastés (hommes/femmes, zones affichant des signes
d’incivilités/zones tranquilles etc.), dont les différences sont inter-
prétées comme un rapport causal. En trouvant des différences qui
“ont du sens”, le concept de la “peur du crime” se remplit de justesse
et les politiques visant à réduire la peur sont justifiées. Par exemple,
les programmes de “gentrification” entraînent souvent une réduc-
tion de la “peur du crime” dans la zone concernée. Mais même si
cette dernière n’est pas le fruit de l’arrivée d’une nouvelle population
suite à la “gentrification”, il existe de bonnes raisons de croire que la
réduction de la “peur du crime” est due à une amélioration générale
de la qualité de vie qui n’a strictement rien à voir avec la criminalité
ou l’insécurité – hypothèse d’ailleurs confirmée par des recherches
qualitatives sur la “peur du crime” (Gray, Farrall, Jackson, 2007).
Toutefois, la distinction de groupes présentant différents niveaux de
“peur du crime” engendre l’idée que le groupe affichant le niveau le
plus faible représente le niveau “normal”, alors que le niveau de peur
le plus élevé exige des explications et est “anormal”.6 Même si nous
parvenions à réduire la différence existant entre les niveaux de “peur
du crime” de différents groupes, nous trouverions toujours d’autres
niveaux de “peur du crime” divergents entre d’autres groupes pou-
vant justifier une intervention politique7.
Ainsi, les recherches sur la peur du crime nous apportent de nom-
breuses réponses précises mais nous ignorons ce qu’elles signifient.
Il semblerait, par ailleurs, que nous ayons également oublié la ques-
tion qui nous a conduits à mener ce type de recherches empiriques.
Le risque de devenir victime de la délinquance ne constitue qu’une
seule éventualité parmi une liste interminable de menaces possibles
auxquelles les gens sont confrontés tous les jours, tout au long de
leur vie. Les débats autour de la “société du risque” supposent que
les sociétés modernes sont marquées par une augmentation excep-
tionnelle du nombre de situations qui sont perçues comme étant
problématiques et représentant un risque ; les temps modernes sont
marqués par une culture du risque particulière basée sur la mesura-
bilité, les calculs de probabilité et l’identification (ou l’invention) de
situations, de populations et de comportements à risques. Les recher-
ches sur la “peur du crime” se fondent parfaitement dans ce paysage.
Une autre notion fondée de la sociologie du risque est l’hypothèse
selon laquelle il existe, dans les sociétés modernes récentes, dif-
férents contextes culturels et sociaux guidant la sélection des risques
6 Même les tentatives visant à remplacer la “peur du crime” par la perception du
risque (Ferraro, 1995) n’évitent pas nécessairement ces pièges dans la mesure où l’hypothèse
de base est qu’il existe une déformation irrationnelle lorsque le risque “réel” ne correspond
pas à la perception du risque.
7 Un argument identique concernant la criminalité est utilisé par Durkheim pour
son célèbre concept “la criminalité est normale” (voir Philipson, 1971, chapitre 3).

6
“appropriés” en fonction de leur besoin en matière d’intégration de
groupes, de stabilisation et de réglementation.
En partant de cette hypothèse, la question n’est plus de savoir ce qui
cause la “peur du crime” mais plutôt quel type de conditions cul-
turelles, sociales et politiques font de la construction ou de la sélec-
tion des risques de criminalité et de la peur du crime un problème
public.
Il semblerait que l’on s’accorde pour dire que le concept de la “peur
du crime” est un sujet plutôt nouveau dans le domaine de la recher-
che sociologique et criminologique, et dont les débuts remontent aux
années 70 avec de vastes projets de recherche empirique. Toutefois,
les inquiétudes vis-à-vis de la délinquance et des perturbations de
l’ordre social correspondent aux réflexions sur les sociétés modernes
existant depuis très longtemps, avec la construction des “classes
dangereuses” et des “endroits dangereux” (par ex, voir Chevalier,
2007; Emsley, 1987 ; Emsley, Knafla, 1996 ; Lee, 2007, 25 ff.),
suivis des “adolescents dangereux” comme les rockeurs, les hippies,
les voyous et les punks. Et cela continue encore aujourd’hui avec
la construction d’autres “catégories d’individus dangereux” comme
les étrangers, les drogués, les terroristes islamiques, les catégories
de déviants sexuels, ou encore les zones dangereuses des banlieues
européennes ou des ghettos américains. Ces aspects de l’insécurité
des sociétés passées et présentes ne sont pas perçus sous l’angle de la
perspective de la “peur du crime”, et semblent également justifier le
choix d’autres outils conceptuels et approches méthodologiques.

II – Délinquance et insécurité en tant que problème


social

Tandis que la perspective de la “peur du crime” se centre sur les indi-


vidus et leurs capacités, leurs orientations et leur style de vie au sein
de leurs réseaux sociaux pour expliquer les différences des niveaux
de peur selon les groupes, la perspective basée sur les problèmes so-
ciaux se centre sur deux questions distinctes mais intimement liées.
Tout d’abord, quelle est la structure des contextes culturels et poli-
tiques qui encadrent la construction de l’insécurité, des inquiétudes
vis-à-vis de la délinquance et d’autres problèmes sociaux, et quelles
sont leurs conséquences sur l’organisation sociale et les institutions
politiques des sociétés affectées et structurées par un vaste éventail
de questions problématiques et liées à l’insécurité. Ensuite, comment
l’insécurité et la “peur du crime” ont-elles pu devenir l’une des prin-
cipales questions politiques et sociales des vingt dernières années :
comment l’insécurité a-t-elle été créée ? Et comment a-t-elle réussi
à acquérir suffisamment de légitimité et de force persuasive pour
décider des élections, diriger la politique et orienter la vie de tous
les jours ? Il s’agit ici de comprendre la raison pour laquelle certains
dangers et événements (ou certaines conditions) deviennent des en-
jeux sociaux et politiques tandis que d’autres partent aux oubliettes.

7
Contrairement au modèle de la peur du crime basé sur le stress so-
cio-psychologique, la perspective des problèmes sociaux s’intéresse
davantage au discours social, culturel et politique sur le risque et
l’insécurité ainsi qu’à ses conséquences culturelles, politiques et so-
ciales (Schéma 2).
Schéma 2 : Axes thématiques du point de vue de la peur du crime et
des problèmes sociaux
Délinquance et insécurité en tant que stress Crime and Insecurity as a Social Problem
individuel
1. Inquiétude individuelle vis-à-vis 1. Images culturelles de la crimi-
de la délinquance nalité et des criminels
2. Peur du crime 2. Constructions médiatiques de la
criminalité et de l’insécurité
3. Évaluation des risques person- 3. Société du risque et culture du
nels de victimation criminelle risque
4. Comportement d’adaptation in- 4. Cultures du contrôle – Panique
dividuel morale
5. Confiance dans les institutions 5. Institutions politiques de gouver-
de contrôle de la criminalité nance par la criminalité
6. Attitudes envers les sanctions 6. Institutions et politique de la jus-
pénales tice pénale et problèmes sociaux

Il existe deux grandes approches permettant d’aborder ces questions :


la première, basée sur le diagnostic sociologique de la modernisation
et de l’évolution sociale, analyse les développements économiques,
sociaux, culturels et politiques au sein des sociétés modernes et sup-
pose que les institutions sociales changeantes rendent les insécurités
croissantes compréhensibles. Les concepts de “société du risque”,
“modernisation réflexive” et “société en réseau” ont, de ce fait, ac-
quis une grande importance. De ce point de vue, les inquiétudes cr-
oissantes vis-à-vis des problèmes d’insécurité et de la criminalité
sont le fruit d’une perte ou d’une dégénérescence des formes tradi-
tionnelles d’intégration sociale et de réglementation (individualisa-
tion, pluralisation etc.), qui sont perçues comme une conséquence
inévitable de la modernisation ou, parfois, comme une conséquence
des transformations sociales et politiques perturbatrices.
La seconde approche suit plutôt une perspective de construction so-
ciale. Tandis que la première approche pourrait aussi être perçue com-
me une perspective cherchant des explications causales à l’insécurité
et à la “peur du crime” dans le développement des sociétés modernes,
la seconde cherche à savoir plus directement pourquoi et comment
les inquiétudes vis-à-vis de la délinquance sont devenues une ques-
tion d’intérêt public. Ainsi, les concepts d’“activités revendicatives”8,
8 En résumé, la position du constructionisme social s’appuie sur l’hypothèse selon
laquelle le sentiment de ce qui est, ou non, un problème social est un produit, quelque chose
qui a été produit ou construit par le biais des activités sociales (par ex, activités de lobbying,
activitiés de mouvements sociaux, couverture médiatique, rapports de la science sociale).
De ce point de vue, les problèmes sociaux sont définis en fonction de ces activités pour
lesquelles Spector et Kitsuse (1977, 75) ont utilisé le terme d’“activités revendicatives”:
Les problèmes sociaux sont les activités de groupes ou d’individus allèguant des griefs
et des revendications concernant certaines conditions “présumées”. Ainsi, les problèmes

8
(voir 3 A) de “panique morale” et, plus récemment, de “traumatisme
culturel” (voir 2 B) ont pris de l’importance. Concernant ces con-
cepts, les médias ont également beaucoup attiré l’attention par leur
rôle dans la construction des insécurités contemporaines. Ceci a
d’ailleurs fait l’objet d’un autre séminaire de ce workpackage (voir
Meško, 2008). Les inquiétudes liées à la délinquance et à l’insécurité
sont davantage perçues comme le résultat des stratégies politiques et
sociales.
Ce qui est en jeu c’est l’insécurité ou le risque (perçu) au sens le plus
large, souvent conceptualisé comme préoccupation envers la crimi-
nalité, attitude envers la criminalité et la justice pénale (peines), dif-
férents indicateurs de changements dans la politique criminelle ou
comme la diffusion de discours sur la criminalité et la peur en tant
que problème public. Même si la “peur du crime” est parfois utilisée
en tant qu’indicateur, c’est davantage en tant qu’élément du discours
politique et criminologique plutôt que pour désigner la chose elle-
même.
2 - Modernisation et insécurités
A - Inquiétudes vis-à-vis de la délinquance à une époque de risque
et d’anxiété
Lors des débats portant sur le développement d’une “société du ris-
que” (Beck), d’une “modernité réflexive” (Beck, Giddens, Lash),
d’une “modernité liquide” (Bauman) ou encore d’une “société en
réseau” (Castells), la question des insécurités a été placée dans une
perspective macro-sociologique plus vaste. Même s’il existe de
grandes différences dans ces façons d’aborder l’insécurité croissante,
les auteurs conviennent du fait que les sociétés modernes sont cara-
ctérisées par des processus de détraditionalisation et par une com-
plexité accrue des relations sociales et des orientations individuelles,
dans laquelle les formes traditionnelles d’intégration sociale, de
relations sociales, d’identités et de régulation sociale ont tendance
à disparaitre. S’inspirant des principaux concepts de ce débat, tels
que l’individualisation, l’informatisation9, l’internationalisation et
l’informalisation, Hans Boutellier a, dans son article “Politiques
sécuritaires dans une société en réseau”, identifié ces dimensions
en tant que causes centrales de l’insécurité croissante dans la so-
ciété moderne contemporaine et analysé leurs conséquences sur la
prévention de la criminalité et la justice pénale en général.
Ces arguments correspondent assez bien au diagnostic de crise pro-
posé, par exemple, par Taylor (1999) qui évoque huit types de crise
sociaux (comme, par exemple, la peur du crime) ne sont pas des conditions sociales
problématiques qui pourraient être découvertes; elles sont créées par, et au cours des
“activités revendicatives”, de sorte que les conditions sociales sont tout simplement les
sujets de ces revendications.
9 L’“informatisation” est un concept utilisé par Manual Castells et qui se rapporte
à l’importance croissante et de plus en plus répandue des flux d’informations, de la collecte
d’informations et de l’utilisation d’informations par le biais d’Internet et autres formes de
réseaux d’information numérique.

9
différents ayant une incidence sur la sécurité et la peur du crime au
sein des sociétés modernes récentes : la crise de l’emploi (chômage
croissant) ; la pauvreté matérielle et l’inégalité croissante (insécu-
rité du statut individuel) ; le multiculturalisme (peur des étrangers) ;
les crises d’inclusion et d’exclusion (insécurité liée à l’intégration
sociale) ; les crises de la “culture” (insécurité de l’orientation in-
dividuelle) ; les crises de la masculinité et des genres (insécurité de
l’identité de genre) ; et les crises familiales et parentales (insécurité
des relations sociales intimes et de l’éducation).
Ces insécurités sont particulièrement accentuées au Royaume-Uni
en raison des changements économiques qu’a connus ce pays. En
effet, dans les années 1990, le Royaume-Uni est passé du rang de
puissance économique mondiale à celui d’importateur net de biens
et services. Toutefois, ces transformations peuvent être étendues à
l’ensemble des sociétés modernes après la seconde guerre mondiale
et, en particulier, après la longue période de croissance économique
qui s’est terminée à la fin des années 1970.
Ces insécurités sont condensées “dans des peurs plus facilement ex-
primées vis-à-vis de la délinquance et des individus qui y sont as-
sociés dans ce discours moral (les voyous, les sans-abris, les jeunes,
les minorités ethniques, les étrangers etc.)” (Farrall, Gray, Jackson,
2007, 19). Bauman (Bauman, 2000, 215) tient également plus ou
moins les mêmes propos. Il affirme que les gouvernements “sont
relativement impuissants face au marché et aux anxiétés qu’il en-
gendre ; ils ont concédé le pouvoir au marché et à ses “forces” qui,
dans un système de transfert de capitaux de plus en plus globalisé,
sont de plus en plus difficiles à contrôler par les gouvernements et
presque impossibles à prédire avec un certain degré de certitude”.
Face à cela, les gouvernements choisissent de concentrer leurs ef-
forts pour “faire quelque chose”, ce qui se traduit souvent par des
mesures punitives.
Cet argument repose sur une autre hypothèse développée dans le
cadre des débats à propos de la “société du risque” : contrairement
aux dangers, menaces et insécurités traditionnels, les risques modernes
récents (et particulièrement technologiques) sont caractérisés par leur
invisibilité, imprévisibilité et leurs conséquences incontrôlables. En
revanche, le discours sur la peur du crime semble pouvoir être objet
de connaissance, de décision (d’exploitation) et potentiellement con-
trôlable. En cette période d’incertitude, les discours qui semblent
promettre de mettre fin à l’ambivalence en présentant des victimes
identifiables et des méchants blâmables auront probablement une
place privilégiée parmi les tentatives incessantes de l’État visant à
imposer l’ordre social. Le personnage du “criminel” devient ain-
si un épouvantail commode et le discours sur la peur du crime un
emplacement satisfaisant pour les anxiétés générées de façon plus
générale (Hollway, Jefferson, 1997, 265).

10
B - Société multiculturelle et ennemis appropriés
Le “criminel”, ou certains types de criminels, apparaissent comme
particulièrement appropriés pour devenir le réceptacle des anxiétés
sociales. Tout comme Farrall, Jackson et Gray (2007, 19) l’ont dé-
claré : la criminalité constitue, pour différentes raisons, un récepta-
cle bien pratique pour les anxiétés associées à la vie moderne… elle
représente l’un des derniers “autres”au sein d’une société complexe.
L’“Autre criminel” représente un “croque-mitaine” traditionnel sur
lequel les anxiétés peuvent être projetées et attaquées en toute sécu-
rité. Ce qui distingue l’“Autre criminel”, par exemple, de l’“Autre
racial” c’est le fait que dans les sociétés modernes de nombreuses
personnes connaissent, souvent en tant que membres de leur famille,
des individus issus de minorités ethniques et que, de ce fait, les proces-
sus d’ostracisme racial sont plus difficiles à mettre en œuvre. Par
ailleurs, la condamnation sociale généralisée des opinions racistes
explicites a, de toute façon, rendu tout ceci beaucoup plus difficile.
Toutefois, la même chose ne s’est pas produite pour les individus
identifiés en tant que “criminels”, l’“Autre criminel” représentant
ainsi un emplacement tout à fait pratique pour le “stockage”des
anxiétés.
Mais leur argument selon lequel le “criminel” remplacerait l’“Autre
ethnique” en tant qu’ennemi approprié de l’ordre social et que
menace à la sécurité personnelle ne semble pas être très convain-
cant, comme Romain Garbaye l’a démontré dans sa communica-
tion Société multiculturelle et perceptions de la criminalité et de
l’insécurité, présenté lors de l’atelier. Garbaye a montré, lors d’une
comparaison internationale de politiques locales d’intégration, que
suite au 11 septembre et aux attentats de Londres, les communautés
musulmanes (en particulier) sont devenues des cibles idéales pour la
suspicion, tout comme les noirs antillais qui ont toujours fait l’objet
d’“ostracisme” dans les discours sur la peur du crime. Le dévelop-
pement d’une société multiculturelle est perçu comme une menace
à l’intégration et à l’ordre sociaux, les anxiétés qui y sont associées
pouvant ainsi être facilement utilisées pour construire des ennemis
appropriés, surtout lorsque ces derniers peuvent être construits en
tant qu’étrangers criminels. Cette question a également été soulignée
dans la communication présentée par Willem de Haan sur La culture
du contrôle en évolution aux Pays-Bas. Du drame multiculturel au
traumatisme culturel, qui a analysé la façon dont a été présenté le
meurtre de Theo van Gogh en 2004 ainsi que les conséquences de
cette présentation (voir 2.2).
Les recherches classiques sur la peur du crime ont, très souvent, con-
firmé qu’il existait un lien étroit entre les orientations politiques de
droite et xénophobes et les inquiétudes vis-à-vis de la délinquance et
de la loi et l’ordre. Toutefois, comme Robert et Pottier (2004, 2006)
l’ont montré pour la France, ce lien semble s’être affaibli au cours
des dernières années, et les auteurs en concluent que, de plus en plus,

11
les questions liées à la criminalité semblent être traitées comme des
questions à part entière, indépendamment de tout aspect racial ou
ethnique.
C – Insécurités contemporaines dans le cadre de transformations
politiques et sociales
Un argument reposant sur les insécurités générales associées au
changement social a également été utilisé pour expliquer les niveaux
accrus de la peur du crime dans des pays ayant subi des transforma-
tions politiques et sociales perturbatrices comme, par exemple, les
anciens pays socialistes ou ceux qui sont passés d’une dictature à
une démocratie, comme l’Espagne et le Portugal. Une grande partie
de l’atelier a été consacrée à cette question, des études de cas sur
l’insécurité au Portugal (Cândido da Agra et al. : Bonne insécurité
et mauvaise insécurité - Insécurité et transformations de la dictature
à la démocratie au Portugal), en Allemagne (Helmut Kury : Tra-
ditions et transformations du socialisme vers la démocratie : Alle-
magne), en Slovénie (Benjamin Flander : Transformation sociale,
insécurité et peur – Réflexions sur la transition de la Slovénie) et en
Pologne (Krzysztof Krajewski: Transformation sociale, insécurité et
peur en Pologne) ayant été présentées.
Ces transformations sont extrêmement intéressantes dans la mesure
où elles fournissent une espèce de situation de laboratoire social
permettant d’analyser la relation entre le changement politique et
macro-social, et la déviance et le contrôle social. Contrairement aux
crises susmentionnées, les processus de transformation sont caractérisés
par des changements rapides ou perturbateurs des institutions centrales,
des normes et des orientations, qui ne laissent aucune place aux
processus d’adaptation sans heurt. Ainsi, ce type de transformation
est, par définition, marqué par une désorganisation et une désinté-
gration sociales qui affectent les individus directement dans leur vie
quotidienne, créant aussi des anxiétés sociales, des incertitudes et
des insécurités.
La période qui suit la transformation des anciens pays socialistes, en
particulier, est marquée par une très forte augmentation de la criminalité.
Toutefois, comme l’a expliqué Boers (1995, 163), ceci ne devrait
pas être nécessairement interprété comme une conséquence de la
désintégration sociale, mais être plutôt perçu comme un effet sec-
ondaire structurel de la modernisation. Les économies capitalistes
sont construites sur des incitations à la consommation, et il n’a pas
été possible d’augmenter le contrôle policier au même rythme que
ces dernières. La transformation et la modernisation capitaliste sont
toujours liées à une hausse des opportunités criminelles, en particul-
ier des atteintes aux biens. En outre, le libre-échange de biens exige
des frontières plus ou moins ouvertes et, compte tenu des différences
de développement économique, tout au moins entre l’Allemagne de
l’Est et la Pologne, les motivations et les opportunités de migration

12
et d’activités économiques criminelles s’accroissent. Des conclu-
sions identiques ont été tirées lors de l’atelier animé par Benjamin
Flander pour le cas slovène.
Ces changements ont été corroborés par les données présentées par
Helmut Kury lors de l’atelier, en particulier pour l’Allemagne de
l’Est, montrant une forte hausse des niveaux des atteintes aux biens
qui, très rapidement (en deux ans), ont pratiquement atteint ceux de
l’Allemagne de l’Ouest. Concernant la peur du crime, il a été démon-
tré qu’au cours des années qui ont suivi la réunification allemande,
le niveau de la peur du crime et de la perception du risque, en Alle-
magne de l’Est, était au moins deux fois plus élevé qu’en Allemagne
de l’Ouest. Il a toutefois également été démontré, qu’avec le temps,
la population parvenait à s’y adapter. Ainsi, la nouvelle image de la
criminalité consécutive à la transformation est devenue une com-
posante normale de la vie au sein des sociétés modernes. Krzysztof
Krajewski a présenté des données issues d’études locales sur la peur
du crime, ces dernières ayant largement confirmé les niveaux accrus
de peur du crime en Pologne.
Mais il n’est pas du tout certain que l’hypothèse selon la quelle les
insécurités, les incertitudes et les anxiétés sociales générales sont la
cause de la peur du crime et des inquiétudes vis-à-vis de la délin-
quance puisse être vérifiée de façon empirique. Dans les recherches
conventionnelles sur la peur du crime, il existe rarement (voire ja-
mais) de fortes corrélations directes entre la peur du crime et les
positions sociales incertaines ou marginales. Une autre faiblesse de
ces perspectives macro-sociologiques est le fait qu’elles supposent
– tout au moins de façon implicite – qu’il existe une hausse continue
de la peur du crime dans la mesure où la modernisation entraîne
l’individualisation, des exigences de flexibilisation et la “liquéfac-
tion” des relations sociales. Ceci présente non seulement une lim-
ite logique mais aussi une faiblesse empirique indiquant un niveau
de peur du crime dans le temps plutôt instable et différencié, voire
même une baisse considérable dans certains pays européens.
Lorsqu’on se penche sur les causes macro-sociales de la peur du
crime, on s’aperçoit que le lien entre la modernisation et les orienta-
tions exprimées des individus concernant la criminalité est souvent
interprété comme une espèce de manipulation stratégique “venant
d’en haut” (voir Hollway, Jefferson, 1997) ou comme la construction
médiatique d’un ennemi approprié.
À cet égard, l’analyse du cas du Portugal (Cândido da Agra et al.) a
permis d’apporter de précieuses informations. Les auteurs ont mon-
tré que les processus de transformation rapide et perturbatrice ne
sont pas nécessairement liés à une forte hausse des inquiétudes en
matière de criminalité et d’insécurité. Pendant la période post-révo-
lutionnaire, en particulier, les questions d’insécurité étaient surtout
liées aux institutions de l’ancien régime et aux attaques terroristes, et

13
pas spécialement aux problèmes de criminalité tels que le crime de
rue ou la violence chez les jeunes. Cette situation changea au cours
des années 1980 et 1990, lorsque les partis politiques s’emparèrent
de la question de la sécurité lors des campagnes électorales. Toute-
fois, les comparaisons internationales indiquent que le Portugal est
aujourd’hui l’un des pays européens affichant les niveaux de “peur
du crime” les plus élevés10.
Ces réflexions soulignent l’importance du rôle des institutions et des
stratégies politiques en ce qui concerne la construction des questions
liées à l’insécurité et à la criminalité, non seulement en tant que lien
entre les développements macro-sociaux et la construction des insé-
curités, mais aussi en tant qu’important facteur d’analyse des insécu-
rités et des inquiétudes contemporaines en matière de criminalité.
2 – Insécurités en tant que constructions sociales et politiques
A – La culture du contrôle
L’une des principales réponses à la question des inquiétudes changeantes
vis-à-vis de la délinquance et de leurs liens avec les changements
institutionnels, a été la conceptualisation d‘une “culture du contrôle”
par David Garland (2001). L’un des points de départ de son argu-
mentation sont les taux de criminalité élevés ou en hausse affectant
la vie quotidienne des citoyens, en particulier les classes moyennes,
et engendrant une “conscience du crime” généralisée : les taux de
criminalité élevés sont perçus comme un fait social normal et la con-
duite d’évitement de la délinquance devient un principe organisateur
de la vie quotidienne. La peur du crime est suffisamment répandue
pour devenir un point de référence politique, les questions liées à
la criminalité étant généralement politisées et représentées par des
termes émotifs. Les inquiétudes vis-à-vis des victimes et de la sécu-
rité publique dominent la politique gouvernementale et le système de
justice pénale est perçu comme étant sévèrement limité dans son im-
pact ... Un niveau de “conscience du crime” élevé devient alors par-
tie intégrante de la vie sociale de tous les jours et s’institutionnalise
dans les médias, dans la culture populaire et dans l’environnement
10 À partir des discussions sur les transitions dans les sociétés, sont apparus deux
autres courants de réflexion : 1. Quel est le rôle d’une expérience de dictature dans la
construction de l’insécurité au sein d’une société ? Pour ce qui est de l’Allemagne et du
Portugal, et peut-être aussi de l’ Espagne, certains soutiennent que cette expérience a
agi, tout au moins pendant un certain temps, comme une espèce de barrière contre les
programmes politiques trop répressifs et une surveillance trop présente de l’État (par ex,
tout le monde comprend très facilement que des mesures politiques introduites par le
ministère allemand de l’Intérieur soient qualifiées de “Stasi 2.0”, alors que les systèmes
CCTV n’ont même pas été bannis des universités anglaises). Il serait intéressant de donner
suite à ces considérations dans un autre contexte, avec la participation de membres venant
d’autres anciens pays socialistes et aussi d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, du Portugal et
de la Grèce. 2. L’article sur le Portugal nous rappelle qu’il faudrait davantage s’attarder sur
ce que pourrait et devrait représenter la sécurité par rapport à la démocratie et à la liberté.
Dans son papier, Cândido da Agra établit une distinction entre la “mauvaise” et la “bonne”
sécurité, distinction qui renforce l’idée que la sécurité conçue uniquement en tant qu’objectif
technique pourrait bel et bien être atteinte et conduire à une société sûre et tranquille, mais
avec d’énormes conséquences pour la démocratie et la liberté. La problématisation de cette
question est également très liée à l’expérience de la dictature.

14
urbain (Garland, Sparks, 2000, 199 f.).
La nouvelle culture du contrôle a également été créée par les images
médiatiques, la rhétorique politique mais surtout par l’expérience
collective de la criminalité dans la vie de tous les jours. Les citoyens
se sont adaptés à cette prévalence de la criminalité avec leurs propres
moyens de prévention et de contrôle. Toutefois, les exigences des
classes moyennes (en Angleterre/Pays de Galles et aux Etats-Unis)
en matière de sécurité ont entraîné des changements au niveau des
orientations fondamentales et des institutions du système pénal, ces
derniers étant liés aux transformations socio-structurelles et poli-
tiques mais ayant également entraîné toute une série de développe-
ments avec une dynamique propre.
Ses analyses l’ont conduit à conclure que l’idéal réhabilitatif du sys-
tème pénal était en crise, ouvrant la voie à une bifurcation : on ob-
serve, d’une part, une tendance à la rationalisation et à la démoralisa-
tion de la criminalité entraînant des processus de décriminalisation,
une orientation vers des politiques de réduction des risques et un
processus consistant à responsabiliser le citoyen (“criminologie de
la vie quotidienne”) et, de l’autre, une “criminologie de l’Autre”, qui
reflète la notion de panique morale (voir ci-après), et qui concerne
les crimes fortement médiatisés qui exigent une action omniprésente,
symbolique et radicale de la part des décideurs.
S’inspirant de cette argumentation et de l’idée de Dario Melossi
(2008) sur les longs cycles de la problématisation des problèmes liés
à l’ordre social, Axel Groenemeyer, dans son article Du péché au
risque ? Images de la criminalité et de l’insécurité dans la modernité
récente, présenté lors de l’atelier, a développé l’idée que les images
changeantes de la déviance dans les discours publics seraient liées
aux changements intervenant au niveau de la solidarité vis-à-vis des
individus déviants, cette solidarité guidant non seulement la percep-
tion de la population à l’égard de la criminalité mais aussi les exi-
gences en matière de politiques publiques et de leur légitimation. La
solidarité envers les déviants et l’acceptation d’une certaine image
du déviant correspondent à des idées politiques d’intégration sociale
changeantes et aux mécanismes de création de l’ordre social. Lor-
sque le déviant est représenté comme l’étranger, l’autre, l’ennemi
ou même le monstre (criminologie de l’Autre), alors les exigences
de formes expressives de sanctions exclusives deviennent légitimes.
Cette image correspond aux idées conservatrices de l’ordre social
créée par des valeurs communes ainsi qu’au diagnostic du déclin de
ces valeurs au sein des sociétés modernes. L’image du criminel en
tant qu’acteur hédoniste rationnel exige des explications concernant
ses choix rationnels ainsi que des formes de dissuasion rationnalisée
et professionnalisée. Cette image correspond à la notion libérale de
l’ordre social créé par des intérêts privés et par le marché. La notion
sociale-démocrate d’intégration et d’ordre social via une politique
de welfare est reflétée par une image du déviant en tant qu’individu

15
“déficient” en manque de socialisation, de capacités ou de res-
sources, nécessitant une resocialisation, un traitement médical ou
thérapeutique, ou encore des mesures de politique sociale. C’est cette
image, qui a largement guidé la justice pénale du 20ème siècle, qui
est aujourd’hui remplacée par l’image du déviant en tant que mem-
bre d’une population à risque causant du tort à autrui et à la société
et devant être évité à l’aide de mesures techniques de gestion des
risques ou de politiques d’exclusion visant à défendre la société.
Ainsi, les inquiétudes vis-à-vis de la délinquance et de la sécurité
sont perçues non pas tant comme une conséquence directe de
développements sociaux affectant les citoyens, mais plutôt comme
des changements culturels qui guident les réponses institutionnelles
vis-à-vis des menaces à l’ordre social et le soutien que leur apporte
le public. L’insécurité et les inquiétudes vis-à-vis de la délinquance
doivent être comprises comme un concept plus large inscrit dans des
constructions plus générales des problèmes sociaux et des comporte-
ments déviants.
B – Préoccupations vis-à-vis de la délinquance en tant que panique
morale et traumatismes culturels
Une approche similaire, soulignant les processus sociaux et culturels
de la construction des images associées aux problèmes sociaux et
aux déviants, a été développée par Jock Young (1971) et Stanley Co-
hen (1972) à la fin des années 60 et début des années 70, avec le con-
cept de “panique morale”. Aujourd’hui encore, ce concept semble
plutôt bien correspondre à l’analyse contemporaine des insécurités
et des préoccupations vis-à-vis de la délinquance. Dans la défini-
tion, désormais classique, de Cohen, ce dernier affirme : les sociétés
semblent être sujettes, de temps à autres, à des périodes de panique
morale. Une situation, un épisode, une personne ou des groupes de
personnes se retrouvent définis comme une menace aux valeurs et
aux intérêts sociétaux, leur nature étant présentée de façon “styl-
isée” et stéréotypée par les médias ; les barricades morales sont
défendues par les éditeurs, les évêques, les politiciens et d’autres
individus bien-pensants ; des experts socialement accrédités étab-
lissent leur diagnostic et proposent leurs solutions ; des moyens de
faire face sont évoqués ou (plus souvent) utilisés ; c’est alors que la
situation disparaît, s’évanouit ou bien se détériore en devenant plus
visible (9)11.
S’inspirant du concept de “croisade symbolique” développé par
Joseph Gusfield (1963), ce concept souligne des processus de construction
sociale de la “panique morale” et d’“épouvantails” ; ces phénomènes
proviennent de bouleversements considérables des mœurs causés

11 Cela vaut la peine de citer cette définition en entier dans la mesure où, très souvent,
“la panique morale” s’est retrouvée associée à une notion de “réaction disproportionnée”
qui n’est, bien évidemment, pas mentionnée dans la définition d’origine (voir Young,
2009, 13sqq.). La réaction publique et politique disproportionnée implique une déclaration
normative et rend le concept difficile à appliquer dans les analyses sociologiques.

16
par des changements dans les structures et les valeurs au sein de la
société. Les sujets de la panique ne naissent pas au hasard mais sont
plutôt les points de déclenchement de telles transformations (Young,
2009, 4). Ainsi, l’origine du concept se trouve dans des notions de
conflit culturel qui trouvent leur expression lors de débats passion-
nés sur la morale publique et dans l’indignation morale en construi-
sant des ennemis appropriés qui deviennent le symbole du déclin
moral de la société et engendrent des exigences pour que “l’on fasse
quelque chose”. Même s’il n’est pas limité à cela, le concept semble
être particulièrement adapté à l’analyse de la construction d’ennemis
publics en présentant des situations et des événements symboliques
exceptionnels justifiant l’indignation morale, même si la situation
sous-jacente existe déjà depuis bien plus longtemps.
Dans un autre contexte théorique, le concept de “traumatisme cul-
turel” (Alexander et al., 2004) a été développé, affichant de re-
marquables similarités avec la “panique morale”. Dans les débats
portant sur la construction des “souvenirs collectifs ou publics”, le
traumatisme culturel signifie “un souvenir qu’un groupe, dont les
membres sont concernés, a accepté et auquel il a donné publique-
ment crédit et qui évoque un événement ou une situation a) chargé
d’affect négatif, b) représenté comme impérissable, et c) perçu com-
me menaçant l’existence d’une société ou violant une ou plusieurs
de ses bases fondamentales”. … “Le traumatisme culturel se produit
lorsque les membres d’une collectivité sentent qu’ils ont été exposés
à un événement horrible qui laisse des marques indélébiles sur leur
conscience de groupe, marquant ainsi leurs souvenirs à tout jamais et
modifiant leur future identité de façon fondamentale et irrévocable”
(ibid., 1)12.
S’inspirant de cette idée, Willem de Haan, dans sa communication sur La
culture du contrôle en évolution aux Pays-Bas. Du drame multiculturel
au traumatisme culturel, a exposé lors de l’atelier une analyse de la façon
dont le meurtre de Theo van Gogh (Amsterdam, 2004), a été présenté au
public, ainsi que des conséquences de cette présentation. Ce meurtre a eu
un grand impact sur l’image que ce pays avait de lui-même en tant que
société tolérante, ouverte et libérale, et ses conséquences ont influé sur le
cours des orientations politiques en matière de criminalité, d’ethnicité et
de sécurité. De la même façon, dans son article Drame culturel et insé-
curité en Belgique, André Lemaître a présenté ses travaux de recherche
sur l’“Affaire Dutroux” qui, avec d’autres événements exceptionnels, a
provoqué des changements politiques et institutionnels importants dans
le domaine de l’insécurité en Belgique. Les deux auteurs soulignent
que ces événements ou situations ont une signification hautement
symbolique qui a été largement véhiculée et renforcée par les médias,
mais que ces symboles semblent, néanmoins, exprimer des sentiments
d’anxiété et d’insécurité sous-jacents généralisés parmi la population, de
12 Dans leur livre, les auteurs analysent comme exemples de “traumatisme
culturel” le 11 septembre, l’esclavage aux États-Unis, l’Holocauste en Allemagne et les
transformations perturbatrices dans les pays postsocialistes, entre autres.

17
nouvelles mesures et orientations politiques étant de ce fait plus facile-
ment acceptées par cette dernière.
3 – Insécurités et “activités revendicatives”
Très souvent, les analyses de la “peur du crime”, du moins de façon
implicite, suivent l’idée selon laquelle ce que les gens pensent est
important. Les changements intervenant au niveau des politiques
criminelles sont expliqués par le fait que les préoccupations de la
population vis-à-vis de la délinquance et de la peur changent elles
aussi. Ces considérations sont parfois également exprimées dans des
arguments selon lesquels l’insécurité serait une conséquence de la
modernisation. À partir de ce type de perspective “bottom-up” (as-
cendante), le système politique est perçu comme un instrument de
la volonté publique. Toutefois, on trouve dans certaines approches
critiques et constructivistes l’hypothèse contraire : l’insécurité serait
la conséquence de la politique stratégique des élites politiques puis-
santes ou hégémoniques, ou des groupes (par ex, les médias) qui im-
posent au public un intérêt culturel. Ce type de perspective politique
“top-down” (descendante) implique une image du système politique
en tant que “grand manipulateur”. Même si la confrontation de ces
deux approches est plutôt simpliste et ne rend pas justice à la plupart
des analyses évoquées, elle souligne que la question des liens entre
le système politique et la politique et les développements sociaux et
la population devrait être explicitée.
A - Des revendications venant “d’en bas” ?
En tant que composants de la criminologie administrative, les sondages
sur la peur du crime ont été conçus pour informer le système poli-
tique à propos des exigences et des orientations de la population.
Ainsi, la criminologie joue bien le rôle de “revendicateur” dans la
mesure où elle a créé un concept définissant un problème social,
concept justifié par l’image de la rationalité, du savoir scientifique
et de l’utilisation directe en vue du processus de prise de décision
politique, même si c’est une autre question, que de savoir quel usage
est fait de ses résultats.
En général, les analyses et les débats autour des “activités reven-
dicatives’ dans le cadre de la sociologie des problèmes sociaux
soulignent le rôle actif des mouvements sociaux, des entrepreneurs
de morale, des médias, des groupes d’intérêt et professionnels,
de l’administration publique et des organisations faisant partie du
système politique. Ces groupes et ces institutions jouent, générale-
ment, un rôle actif dans la construction des problèmes publics dans
la mesure où ils tentent d’imposer leurs propres intérêts et orienta-
tions morales à la population et au système politique. L’histoire de
la problématisation de la sécurité et de la peur du crime en tant que
questions publique et politique s’appuie surtout sur les analyses des
productions médiatiques et des activités du système politique13.

13 Il existe cependant des exceptions telles que, par exemple, l’analyse du rôle du

18
B - L’instrumentalisation politique de l’insécurité
La “peur du crime” a été utilisée pour justifier diverses politiques
de contrôle en matière de criminalité. En introduisant des sentences
plus punitives, des restrictions aux droits des accusés, ou des formes
de supervision et de surveillance plus intensives, les politiciens ont
cherché à justifier les mesures proposées visant à réduire la peur du
crime (Farrall, Jackson, Gray, 2007, 19).
On a toujours insisté, tout au long de l’histoire de ce concept, sur le
fait que les inquiétudes vis-à-vis de la délinquance et de la peur du
crime ont été, à l’origine, introduites par Barry Goldwater et Richard
Nixon lors de leur campagne électorale pour la présidence américaine
en 1964 et 1968, respectivement. Au Royaume-Uni, le premier po-
liticien à avoir transformé “la peur du crime” en “capital politique”
fut Margaret Thatcher lors des élections générales de 1979, le point
culminant de ce concept ayant été atteint à travers le désir de Blair
d’être “dur avec le crime et dur avec les causes du crime”, lors des
élections générales de 1997. Bien que reflétant des inquiétudes et
des préoccupations préexistantes, la peur du crime s’est ainsi trans-
formée en quelque chose que les politiciens qui le souhaitaient
pouvaient utiliser afin d’alimenter les sentiments de la population
à l’égard de certains sujets (ibid. ; Lee, 2007, 56 ff., pour la France
voir Mucchielli, 2008).
Lee (2007, 77) souligne le lien entre la criminologie et
l’instrumentalisation politique en tant que “boucle de rétroaction de
la peur du crime”: les recherches sur la peur du crime – par le biais
d’enquêtes de victimation – produisent de manière statistique l’objet
criminologique “peur du crime” et constituent ainsi, de manière
indirecte, un concept. Ces informations servent alors à informer
l’ensemble des citoyens qu’ils sont effectivement effrayés, les su-
jets apeurés pouvant ainsi réfléchir à ces révélations. Les lobbies
de la loi et l’ordre et les politiciens utilisent la peur pour justifier
une approche plus sévère en matière de criminalité (ils n’ont pas
le choix car les citoyens semblent avoir peur), point sur lequel ils
s’appesantissent, engendrant ainsi plus de peur. Le concept alimente
le discours et le discours, à son tour, justifie le concept. En soulignant
les utilisations de l’insécurité dans les processus politiques (en par-
ticulier lors de campagnes électorales), cette conclusion rejoint par-
faitement la notion de “gouvernance par le crime” développée par
Jonathan Simon (2007) pour les États-Unis.
Toutefois, il faut noter que cette boucle de rétroaction ne suit pas une
loi naturelle, dépendant plutôt de la structure du régime politique, des
institutions et de la culture. Dans sa communication sur les “Régimes
mouvement féministe qui, dans les années 1970, opérait en tant qu’acteur collectif critiquant
l’attention exclusive que portait la criminologie (dominée par des hommes) sur le criminel
de sexe masculin, et le fait qu’elle négligeait de tenir compte des femmes victimes de
violence, particulièrement. Il semblerait qu’au Royaume-Uni, notamment, le mouvement
féministe ait eu un rôle considérable sur l’instauration de la “peur du crime” en tant que
question publique, politique et criminologique (voir Lee, 2007, 97 ff.).

19
politiques et l’insécurité : l’Angleterre et la Norvège”, Peter Green a
présenté un modèle reliant la structure du régime politique, la culture
médiatique et la perception du public afin d’expliquer les différentes
sensibilités des élites politiques concernant les perceptions du public
à l’égard des problèmes en Angleterre et en Norvège. Une comparai-
son des réactions du grand public, des médias et des politiques face à
deux homicides entre enfants en Angleterre et Norvège au début des
années 90 révèle qu’il existe différentes raisons au populisme pénal
dans chacun des pays. Les différences en matière de culture politique
et médiatique peuvent contribuer à expliquer les niveaux de peur et
d’inquiétude plus élevés de la population suite à ces deux événe-
ments. La culture politique anglaise, hautement confrontationnelle et
fondée sur les majorités parlementaires, impliqua que la presse et les
politiciens légitimèrent leurs déclarations mutuelles selon lesquelles
le meurtre de James Bulger traduisait un malaise moral et social plus
profond. Tout de suite après cette affaire, l’inquiétude de la popula-
tion vis-à-vis de la délinquance fut multipliée par deux, le nombre
de délinquants condamnés à la prison augmenta et, après avoir réagi
avec vigueur et de façon moraliste à ce meurtre dans les tabloïds,
Tony Blair apparut comme un candidat crédible à la tête du parti tra-
vailliste pour défier les conservateurs en matière d’ordre public. Par
contraste, la culture politique consensuelle de la Norvège contribua à
empêcher la politisation de la mort de Silje Redergård par des partis
rivaux, et même la presse à scandale traita sa mort comme un tragique
accident. Même si ce cas d’étude s’inscrit également dans le cadre
du concept de “panique morale”, il souligne l’importance de la struc-
ture et de la culture institutionnelles et politiques pour expliquer les
différentes réponses aux menaces liées à la sécurité.
En fait, en matière de régimes politiques et de culture, le modèle
européen semble être plus à même d’éviter l’influence directe des
constructions des médias et du public sur son système politique que
le modèle anglo-saxon. De la même façon, les régimes politiques
disposant de solides organismes professionnels et d’aide sociale et
d’un système de justice pénale hautement professionnalisé, sans
quasiment aucune participation directe de la part des citoyens, sans
système d’élection des procureurs et des officiers de police, et favori-
sant une culture démocratique basée davantage sur un consensus des
partis que sur des conflits, semblent être mieux équipés pour briser la
boucle de rétroaction, même s’il y a toujours eu dans la plupart des
systèmes politiques européens des tentatives d’instrumentalisation
de la sécurité à des fins politiques. Il faut donc continuer à mener
des recherches afin de découvrir si les concepts développés dans les
contextes britannique et américain sont également valides pour les
systèmes européens continentaux.

20
III - Le rôle des transformations culturelles, poli-
tiques et sociales dans la construction des insécurités
contemporaines - en guise de conclusion

Les problèmes abordés lors de cet atelier étant très nombreux, il sem-
blait peu approprié de vouloir examiner tous les aspects liés à cette
question et présenter des exposés de tous les pays sur les différents
thèmes. Ces débats avaient donc pour but d’apporter des réponses
mais aussi d’élargir notre champ de vision vis-à-vis de l’insécurité.
Cette réflexion a suscité de nombreuses questions auxquelles il faudra
donner suite en les examinant d’un point de vue international.
Ceci est encore plus vrai dans le cadre de l’espace restreint de ce
rapport. Nous n’avons pu souligner que quelques aspects importants
(pour la plupart de façon plus ou moins caricaturale) du rôle des
transformations culturelles, politiques et sociales dans les construc-
tions contemporaines de l’insécurité. Jusqu’à présent, personne n’est
encore jamais parvenu à identifier une approche pouvant englober
toutes les dimensions et perspectives évoquées lors de l’atelier et
dans cet article. Bien que sous forme de banalité, il y a au moins une
conclusion qui peut être tirée de ces discussions : “d’autres recher-
ches et débats internationaux sont nécessaires”.

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Axel GROENEMEYER - Universität Dortmund - Fachbereich


Erziehungswissenschaften und Soziologie - Emil-Figge-Str. 50 - D -
44227 DORTMUND
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Crimprev info n° 27 - Juin 2009

Traduit par Dina FIGUEIREDO

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