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L’évolution psychiatrique 75 (2010) 509–513

À propos de. . .
Évocation de ce temps où naissait l’
Évolution psychiatrique.
À propos de. . .
« Eugène Minkowski 1885–1972 et
Françoise Minkowska 1882–1950 »
de Jeannine Pilliard-Minkowski夽
Jean Garrabé ∗
Président d’honneur de l’Évolution psychiatrique, 7, place Philippe-Pinel, 75013 Paris, France
Disponible sur Internet le 16 juillet 2010

Dans ces « éclats de mémoire » madame Pilliard-Minkowski, née elle-même à Paris en 1918,
nous offre à travers l’évocation de la figure de ses parents et de leur vie familiale un tableau vécu
de l’histoire de la psychiatrie française après la Grande Guerre et pendant l’entre-deux guerres
mais aussi celui de l’existence dramatique pendant la seconde guerre mondiale de ces familles de
juifs polonais qui venues en France au début du xxe siècle s’y étaient totalement intégrées et se
considéraient avant tout comme françaises. Elle retrace aussi le sort des membres de sa famille
restés en Pologne.
Au fil des pages et des évènements rapportés, nous retrouvons évoquées des personnes dont
nous sommes habitués à lire les noms dans un tout autre contexte en une sorte de récit familial
de la fondation du groupe de l’Évolution psychiatrique vue par une enfant. Dès les premières
pages, nous lisons que dans son testament Eugène Minkowski avait choisi « malgré son jeune
âge à l’époque » notre regretté ami Georges Lantéri-Laura pour « continuer son œuvre ». Notre
ami avait alors 30 ans. Nous apprenons ainsi qu’Eugène Minkowski au retour du voyage qu’il
fit à Kazan en 1908 pour y faire valider en Russie son doctorat en médecine acquis à l’étranger,
voyage au cour duquel il rencontra Frania Brokman sa future épouse qui s’y rendait pour la même

夽 Pilliard-Minkowski J. Eugène Minkowski 1885–1972 et Françoise Minkowska 1882–1950. Paris: L’Harmattan; 2009.

105 p, [12] p. de pl.


∗ Auteur correspondant.

Adresse e-mail : jean.garrabe@wanadoo.fr.

0014-3855/$ – see front matter © 2010 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.evopsy.2010.06.002
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raison, « songe à abandonner la médecine pour se consacrer à la philosophie sous l’influence de


l’Essai sur les données immédiates de la conscience d’Henri Bergson et de La phénoménologie
des sentiments de sympathie de Max Scheler » (1874–1928). Si l’influence du premier de ces
philosophes, avec lequel Minkowski va établir d’étroites relations lorsqu’il s’installera à Paris
après la Grande Guerre, sur sa pensée philosophique est connue, j’ignorai quant à moi celle
du second dont les principaux ouvrages paraîtront dans l’entre-deux guerres, La situation de
l’homme dans le monde paraît en 1928, donc après la rédaction de la thèse française de médecine
de Minkowski sur la schizophrénie. On retrouvera cette influence chez d’autres psychiatres du
xxe siècle, notamment Jakob Wyrsch (1892–1980) dont La personne du schizophrène (1949) fera
l’objet d’un « À propos » admiratif d’Henri Ey dans l’Évolution psychiatrique.
Nous allons voir ainsi apparaître successivement sur scène, au fil des pages, des personnages
connus pour certains ou oubliés pour d’autres. D’abord sur le front de la bataille de Champagne,
André Fribourg-Blanc (1888–1963), alors seulement médecin à deux galons mais déjà décoré de la
Légion d’honneur et de la Croix de guerre accueillant dans les tranchées le jeune médecin polonais
engagé volontaire ; puis, après la démobilisation en 1920 d’Eugène Minkowski, son installation
définitive à Paris avec sa femme et leurs enfants et la soutenance de sa thèse sur La notion de
perte de contact vital avec la réalité et ses applications en psychopathologie en 1926, les premiers
participants aux travaux du groupe de l’Évolution psychiatrique qui se réunissaient d’abord chez
Henri Codet (1889–1839) rue de l’Odéon, puis de 1934 à 1936 à l’Institut de psychanalyse, enfin
dans un local indépendant. Madame Pilliard-Minkowski trace une galerie de portraits de ces
premiers membres vus par l’enfant qu’elle était alors et qui nous surprennent aujourd’hui car ils
ne correspondent guère à l’image que nous en faisons aujourd’hui : Édouard Pichon (1890–1940),
gendre de Pierre Janet en bon chanteur, Angélo Hesnard (1886–1969) et son magnifique uniforme
de médecin de la Marine ou Gilbert Robin (1893–1967) qui lui rappelle Charles Trenet ! Elle
évoque ensuite les continuateurs de l’Évolution psychiatrique, Henri Ey (1900–1977), G. Lantéri-
Laura (1930–2004) et moi-même, et les différentes manifestations auxquelles elle a assisté plus
tard, au cours des dernières décennies du xxe siècle : la réunion organisée à Perpignan en 1997 pour
commémorer le 20e anniversaire de la mort de Ey à laquelle participèrent madame Renée Ey et,
malgré son grand âge le professeur Jean Sutter (1911–1998) ; puis le colloque organisé à Bonneval
l’année suivante où intervint son frère Alexandre (1915–2004) et où j’ai en effet parlé, comme elle
le rappelle, d’ « Henri Ey et la pensée psychiatrique contemporaine » en soulignant l’importance
de l’œuvre d’Eugène Minkowski, introducteur de la psychopathologie phénoménologique en
France.
Madame Pilliard-Minkowski revient à ses souvenirs d’enfance par le récit du voyage fait en
1924 en Suisse allemande pour accompagner sa mère qui réalisait, à la demande de la Fondation
Julius Klaus, dans le canton de Zurich une étude sur l’hérédité de l’épilepsie et de la schizo-
phrénie. Cette étude publiée en allemand n’a jamais été traduite en français mais elle a permis
à Françoise Minkowska de tenir tête plus tard à Ernst Rudin (1874–1962), un des promoteurs
en Allemagne de la politique eugénique nazie d’élimination des malades atteints de maladies
héréditaires incurables. Françoise Minkowska a renoncé à refaire en France, comme son mari,
des études de médecine pour y exercer et elle s’est consacrée à des travaux de recherche centrés
sur l’utilisation du test de Rorschach. Herman Rorschach (1884–1922) avait épousé en 1910 une
jeune russe Olga Stempelin, originaire de Kazan avec laquelle Françoise Minkowska s’était liée
d’amitié à Zurich.
Jeannine Minkowski nous décrit ensuite la vie familiale que menaient avant guerre ces « juifs
perplexes » comme disait Eugène Minkowski, qui faisait lui-même preuve d’une grande tolérance
vis-à-vis des questions religieuses.
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Les relations entre Eugène Minkowski et Henri Bergson ont eu beaucoup d’importance pour
le psychiatre et madame Pilliard-Minkowski nous dit avoir retrouvé dans les papiers de son père
après sa mort sept lettres que lui avait adressés le philosophe, en particulier une commentant
l’ouvrage Vers une cosmologie paru en 1936 dont elle retranscrit des extraits.
Madame Pilliard-Minkowski évoque l’ambiance particulière où elle a elle-même fait ses études
avant-guerre, période où le domicile familial était un lieu de rencontre de philosophes connus :
Alexandre Koyré (1902–1964), Gabriel Marcel (1989–1973), René Le Senne (1882–1954), Mau-
rice Merleau-Ponty (1908–1961) et où elle retrouvait à la Sorbonne un groupe d’étudiants dont les
destinées seront marquées par la guerre avec ceux nombreux qui périront et ceux qui survivront
et déjà les premiers élèves de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir.
En 1938, toute la branche parisienne de la famille se rend à Varsovie pour le 80e anniversaire
du patriarche Augustus Minkowski avec déjà l’angoisse des évènements à venir. Ce fut la dernière
occasion où toutes les branches de la famille Minkowski se trouvèrent réunies.
À la déclaration de guerre, Jeannine Minkowski ne quitte Paris qu’un temps et à son retour
trouve déjà la ville occupée. Dès le 30 octobre 1940, le statut des juifs interdit à son père d’exercer
et de publier. Pendant quelques mois, la famille se réfugie à l’hôpital Sainte-Anne dont le directeur
avait offert à Eugène Minkowski un poste d’interne, ce qui fait de lui à ses dires « le plus vieil
interne de France ». Des liens amicaux et professionnels s’établissent avec des internes plus
jeunes comme Maurice Bouvet (1911–1960), Sven Follin (1911–1995) ou Julian de Ajuriaguerra
(1911–1993), alors interne des hôpitaux psychiatriques de la Seine à titre étranger et qui finira sa
carrière après sa naturalisation comme professeur au Collège de France au retour de Genève où
il avait enseigné. Tous seront actifs après guerre au sein de l’Évolution psychiatrique.
Cependant, la famille faisant preuve d’une témérité certaine revient au domicile du boulevard
Montparnasse. En outre, Eugène Minkowski qui avait pris en 1933 la présidence du comité exécutif
de l’Organisation de secours aux enfants (OSE) créée en 1912 à Saint-Pétersbourg, où il était lui-
même né, pour venir en aide aux populations juives et qui, réfugiée à Paris, s’était repliée à
Montpellier, ne suit pas le comité estimant que la tâche la plus importante et la plus dangereuse si
l’on en juge ce que nous dit Jeannine Pilliard-Minkowski doit s’effectuer en zone occupée. Après
la guerre, l’OSE s’occupera de recueillir les enfants sortant des camps d’extermination et de leur
réapprendre à vivre, tâche à laquelle participera activement Eugène Minkowski.
« Au temps de l’étoile jaune », nous sommes admiratifs d’apprendre que malgré les restrictions,
l’absence de ressources du fait de l’impossibilité d’exercer et les rafles, Minkowski trouve le temps
et la sérénité d’écrire des articles publiés soit dans les Annales médico-psychologiques, soit dans
l’Évolution psychiatrique après la guerre en 1946 pour les Annales et en 47 pour l’Évolution.
Pendant la guerre, Minkowski ne publie en 1941 dans les Archives suisses de neurologie et
de psychiatrie et en allemand qu’un hommage à Eugène Bleuler qui était mort en juillet 39.
Il rassemble en ce temps les éléments de ce qui deviendra son Traité de psychopathologie
publié, lui, beaucoup plus tard en 1966. Françoise Minkowska poursuit, elle, ses travaux sur
le test de Rorschach et ceux sur la vie et l’œuvre de van Gogh qui seront eux aussi publiés
plus tard.
La famille est arrêtée, comme on pouvait le redouter, à son domicile du boulevard Montpar-
nasse, à l’aube du 23 août 1943, par des policiers français qui laissent partir Jeannine. Celle-ci
parvient à se rendre chez Michel Cénac (1891–1965) membre de l’Évolution psychiatrique qui,
grâce à ses fonctions à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police réussit à convaincre
le Préfet de ne pas remettre à la police allemande cet ancien combattant de 14-18, chevalier de la
Légion d’honneur à titre militaire et titulaire de la Croix de guerre, et sa femme. Le couple revient
à son domicile, ce qui, nous dit la narratrice, est dans les circonstances présentes une véritable
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aberration. Elle-même portant l’étoile jaune termine ses études de droit en 1943. Quant à Eugène
il préside l’OSE jusqu’en décembre 1944 !
En décembre 1944, Jeannine Minkowski est invitée avec deux de ses amies dont la famille
avait péri en déportation à passer des vacances dans l’Oberland bernois par celui qu’elle nomme
son « oncle Michel ». L’ainé des frères Minkowski, Mieczylaw (1884–1972), élève de Constan-
tin von Monakow (1853–1928) avait en effet succédé, à la mort de celui-ci, à la direction de
l’Institut d’anatomie cérébrale fondé par son maître à l’université de Zurich. Nommé professeur
de neurologie ad personam, il est surtout connu pour ses travaux sur l’embryologie cérébrale.
Elle nous présente un effrayant bilan des morts et disparus de la famille car, outre ceux dont
on connaît le sort, morts dans le ghetto de Varsovie comme Augustus ou exécuté comme un autre
des frères à Katyn, retenus en captivité en Allemagne et en Russie, réfugiés en Suisse, émigrés
aux Etats-Unis, les autres membres des familles paternelles et maternelles sont considérés comme
disparus car les Minkowski français sont restés sans nouvelles d’eux.
À son retour de ces vacances en Suisse, Jeannine Minkowski divorce d’un premier mari qui
l’avait quittée car il n’était pas juif. Elle épousera en 1948 après s’être elle-même convertie au
catholicisme Jean Pierre Pilliard.
Françoise Minkowska meurt le 14 novembre 1950 après une très courte maladie, puisque prise
la veille d’un malaise alors qu’elle donnait à son domicile un cours sur le Rorschach et alitée sur
place. Son fils, Alexandre, appelé en consultation juge que son état nécessite une hospitalisation
d’urgence mais elle meurt dans l’ambulance qui la transportait.
Lors de ses obsèques au cimetière de Bagneux prirent la parole successivement Paul Guiraud
(1882–1974) puis au nom de l’Évolution psychiatrique, Henri Ey étant alors absent de France, un
autre psychiatre proche du couple, Jacques Lacan (1901–1981). Mais madame Pilliard souligne
aussi que ce dernier « avait eu pour maître un ami de mes parents Clérambault (1853–1934) ».
Pour terminer la cérémonie, un jeune rabbin fit entendre en hébreu le kaddish.
Alexandre Minkowski a souvent évoqué l’amitié qui liait ses parents à Paul Guiraud mais la
proximité de Lacan avec le couple est moins connue.
En cette année 1950, Eugène Minkowski qui avait reçu à l’occasion d’un congrès juif une
somme relativement importante décida de la consacrer à l’ouverture d’un centre de santé mentale
qu’il baptisa « Centre Françoise Minkowska ». Ce centre dans lequel Minkowski et Fursay ouvrent
alors une consultation pour émigrés d’Europe centrale s’ouvrira par la suite à d’autres migrants,
portugais, maghrébins, africains. Ce n’est qu’en 1986 que Joseph Fursay-Fuswerk publiera son
livre le plus important La chute des idoles. Jeannine Pilliard-Minkowski nous rappelle que le
docteur Fursay et sa femme, tous deux d’origine polonaise, s’étaient réfugiés en France pour fuir
les persécutions nazies et qu’ils demeurèrent fidèles à son père à partir des années 1960 où, nous
dit-elle, il était très seul. Ses principaux ouvrages avaient cependant été réédités en 1953 : La
schizophrénie ; en 1967 : Vers une cosmologie et en 1968 : Le Temps vécu.
En 1955, l’Évolution psychiatrique lui avait rendu un hommage à Sainte-Anne suivi de la
publication d’un volumineux numéro jubilaire correspondant au premier numéro 1956 de la revue.
Parmi les nombreux signataires, on relève deux membres de la famille Alexandre pour un article
sur Les convulsions du nouveau-né et un autre de Michel Minkowski Voyons-nous avec les yeux ?
À propos d’un chapitre de « Vers une cosmologie ».
Monsieur Minkowski a cependant continué à participer à des réunions nationales ou inter-
nationales et ma dernière rencontre personnelle avec lui se situe en 1966 lors du IVe Congrès
mondial de psychiatrie organisé par le professeur Juan José Lopez Ibor (1906–1991) à Madrid,
à l’issue duquel Henri Ey cessa ses fonctions de secrétaire général de l’Association mondiale de
psychiatrie. Est-ce là ce congrès en Espagne dont nous parle sa fille venue l’accueillir à son retour
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à la gare et le voyant à sa grande surprise descendre du train en état alcoolique car il n’avait eu à
sa disposition pour se désaltérer qu’une topette de cognac offerte au départ ?
À partir de 1968, Eugène sort de moins en moins souvent de son appartement où lorsqu’il
est victime en octobre 1972 d’un bronchopneumonie le professeur Henri Péquignot appelé en
consultation juge préférable de le traiter jusqu’à sa mort.
Les obsèques d’Eugène Minkowski eurent lieu le 20 novembre 1972. Les discours furent
nombreux et l’on peut retenir ceux d’un ancien de ce 151e Régiment dans lequel il avait servi en
14-18, de Sven Follin au nom de l’Évolution psychiatrique, du médecin-général Hamon au nom
de la Société médico-psychologique et d’Henri Ey en son nom propre.
Vladimir Jankélévitch (1903–1985) qui n’avait pu se déplacer adressa un message reprenant
ces lignes poétiques écrites par son ami dans les années très sombres : « Fragile et éphémère, la
vie derrière elle laisse des traces indélébiles. Rien ne saurait plus les effacer. Elles n’ont pas à
connaître l’usure du temps. Elles sont éternelles. La vie a passé par là. Pour court qu’ait été son
passage, le Cosmos s’en est imprégné. Rien ne saurait plus jamais l’oublier ».