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L’évolution psychiatrique 84 (2019) 25–32

Article original
De Freud à Benedetti : variations sur la distinction soi
non-soi dans la situation psychanalytique avec des
patients schizophrènes夽
From Freud to Benedetti: Variations on the distinction between self and
non-self in psychoanalytic contexts with schizophrenic patients
Christophe Chaperot (Psychiatre, Psychanalyste, Chef de service)
6e secteur de psychiatrie, secteur G06, centre hospitalier d’Abbeville, 43, rue de l’Isle, 80142 Abbeville cedex, France
Reçu le 27 décembre 2017

Résumé
Objectif. – La distinction strictement délimitée entre « soi » et « non-soi » se propose comme une évidence
simple, de même que la dichotomie « sujet-objet ». Mais cette distinction ne résiste pas longtemps à l’examen
surtout dans les domaines de l’intersubjectivité. Les psychanalystes qui exercent avec des patients schizo-
phrènes sont particulièrement sensibles à ces questions dans la mesure où le type de transfert comprend une
influence importante du fonctionnement psychique du patient sur celui du thérapeute, avec des vécus où
les psychés semblent communiquer étroitement et au-delà former un inconscient commun, principalement
étudié par Gaetano Benedetti. L’objectif de ce travail est de reprendre les conceptions des principaux auteurs
pour montrer la spécificité du travail psychothérapeutique orienté par la psychanalyse avec les patients
schizophrènes.
Méthodes. – Les thèses ou théorisations des principaux auteurs analystes qui élaborent leurs pratiques avec
des patients schizophrènes seront rappelées et contextualisées, afin de tenter d’en extraire la logique.
Résultats. – Il apparaît que l’ensemble des auteurs considère la spécificité du transfert dans la schizophrénie
comme reposant sur un transfert « de psychopathologie » (expression de Benedetti), ne prenant pas sa
source de l’actualisation d’un désir sur la Personne de l’analyste incarnant alors un imago, mais sur une
circulation de l’archaïque que l’analyste doit accueillir psychiquement et traiter. Cet accueil de l’archaïque,
inconscient, amène l’analyste à se trouver habité par les vécus de son patient et tout son effort sera de les

夽 Toute référence à cet article doit porter mention : Chaperot C. De Freud à Benedetti : variations sur la distinction soi

non-soi dans la situation psychanalytique avec des patients schizophrènes. Evol Psychiatr 2019 ;84(1) : pages (pour la
version papier) ou URL [date de consultation] (pour la version électronique).
Adresse e-mail : c chaperot@yahoo.fr

https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2018.02.006
0014-3855/© 2018 Publié par Elsevier Masson SAS.
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décoder, détoxifier, pour les restituer sous une forme organisée par sa propre créativité. Le principe même
de la thérapie repose sur la subversion assumée et favorisée de la distinction habituelle « soi » « non-soi ».
Discussion. – Il résulte de ces éléments une éthique particulière inhérente au travail thérapeutique avec
des patients schizophrènes : celle d’accepter l’intrusion psychique inconsciente autrement dit de ne pas se
réfugier derrière un « négativisme soignant » trop rationnel ou « professionnel ». Ce type de travail nécessite
la pratique de la supervision qui permet de retrouver certains contenus psychiques du patient qui auraient
échappé au thérapeute et de les soigner.
Conclusion. – La spécificité du transfert psychotique implique une pratique qui amène le thérapeute à
accueillir la psychose de son patient dans sa propre psyché et d’en faire sa propre maladie à soigner, dans
une totale subversion des limites « soi » « non-soi ».
© 2018 Publié par Elsevier Masson SAS.

Mots clés : Schizophrénie ; Transfert ; Psychothérapie ; Psychanalyse ; Benedetti G

Abstract
Aims. – The strict boundary between “self” and “non-self” appears obvious, in the same way as the subject-
object dichotomy. The distinction does not however hold for long under scrutiny, in particular in the area
of intersubjectivity. Psychoanalysts working with schizophrenic patients are particularly sensitive to these
issues, since the type of transference entails considerable influence of the psychic functioning of the patient on
that of the therapist. Experiences arise where the two psyches seem to communicate closely, and not merely
by forming a common unconscious, mainly studied by Gaetano Benedetti. The aim of this work was to return
to the conceptualisations of the main authors in order to demonstrate the specificity of psychotherapeutic
work of psychoanalytic orientation with schizophrenic patients.
Methods. – The theories and theorisations of the main analytic authors describing their practice with schizo-
phrenic patients will be recalled and contextualised in an attempt to perceive the logic.
Results. – It appears that these authors overall consider that the specificity of transference with schizophrenic
subjects resides in a transfer of “psychopathology” (according to Benedetti), arising not in relation to any
possibility of realisation of a desire on the person of the analyst who then embodies an imago, but based
on archaic movements that the analyst needs to take in and process. This processing of the archaic, which
is unconscious, leads the analyst to find himself inhabited by the experiences of his patient, and his efforts
will be directed at decoding and detoxifying them so as to return them in a form that is organised by his own
creativity. The very principle of the therapy is based on the deliberate subversion of the usual distinction
between “self” and “non-self”.
Discussion. – What emerges from these elements is a particular ethic that is inherent in therapeutic work
with schizophrenic patients: acceptation of the unconscious psychic intrusion, or in other words a refusal
to take refuge behind a “caregiver negativism”, overly rational or too “professional”. This type of work
requires supervision, enabling certain aspects of the psychic content that may have escaped the therapist to
be retrieved, and the instatement of appropriate care.
Conclusion. – The specific nature of psychotic transference implies a mode of practice that brings the therapist
to “take on” his patient’s psychosis in his own psyche, to make it his own illness to be cared for, in a complete
subversion of the boundaries between “self” and “non-self”.
© 2018 Published by Elsevier Masson SAS.

Keywords: Schizophrenia; Transference; Psychotherapy; Psychoanalysis; Benedetti G

La notion de soi repose en partie sur celle d’individualisation, de délimitation, de conscience


d’une séparation entre soi et le monde ou entre soi et l’autre. Le soi (self) est conçu ici dans son
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acception purement psychanalytique, qui apparaît dans le monde anglo-saxon et prend son essor
dans les années 60 sous la plume de Heinz Hartmann (1894–1970) notamment en 1964 [1], Donald-
Woods Winnicott (1896–1971) [2] puis Heinz Kohut (1913–1981) [3]. Il ne s’agira donc pas du
soi dans son acception philosophique qui d’ailleurs comprend sous ce même terme des concepts
très différents de « la chose en soi » de Kant (noumène) à son utilisation par les existentialistes,
sans compter les utilisations antérieures. On peut succinctement définir le soi comme conscience
et investissement de soi et du monde, à la manière d’un moi freudien augmenté des dimensions
dynamiques et économiques. De fait, la « vie inconsciente » comme la « créativité » sont des
composantes influant sur le « soi » pour en intégrer la définition.
Là où la distinction soi-non soi peut apparaître au premier abord comme une évidence qui
n’aurait pas à être discutée, à y regarder de plus près, les choses deviennent moins simples,
surtout si l’on aborde la question par le prisme de la relation psychanalytique avec les patients
schizophrènes, ou plus exactement par celui des élaborations théoriques sur le sujet d’ailleurs
parfois contradictoires entre elles. Mais, si la distinction soi-non soi peut être interrogée de manière
spécifique par la relation psychothérapeutique psychanalytique avec les patients schizophrènes,
elle existe dans toute relation, peut-être avec moins d’intensité et à des niveaux différents.
La question explorée dans ce travail est fort simple : en fonction des auteurs, quelles conceptions
éclaireront l’influence ou l’absence d’influence de la psyché de l’analysant sur la psyché de
l’analyste, de manière consciente ou inconsciente, autrement dit en quoi une part d’indistinction
soi-non soi peut se faire jour dans la relation analytique. La reprise des auteurs ne sera pas
exhaustive pour accentuer les logiques à l’œuvre qui sous-tendent les pratiques pour nous attarder
sur Gaetano Benedetti (1920–2013) qui subvertit totalement cette distinction pour ce qui concerne
les thérapies de schizophrènes.

1. Sigmund Freud (1856–1939)

Historiquement, il semble logique de débuter cet exposé par l’examen freudien de l’influence
de l’analysant sur la vie inconsciente de l’analyste.
Dans sa correspondance avec Carl-Gustav Jung (1875–1961) au sujet de l’aventure malheu-
reuse de ce dernier avec Sabina Spielrein (1885–1942), Sigmund Freud (1856–1939) utilisera
pour la première fois le terme « contre-transfert » (lettre du 7 juin 1909), puis dans la lettre du
2 février 1910 il ajoute ; « . . . la règle technique dont j’ai le soupçon depuis peu, surmonter
le contre-transfert » [4]. Il définit ce dernier dans le texte « L’avenir de la technique psychana-
lytique » (In : La technique psychanalytique, [5]) comme « influence qu’exerce le patient sur
les sentiments inconscients de son analyste », ce qui peut mener ce dernier à orienter la cure
de manière erronée, guidé par sa propre problématique personnelle et non plus par celle de son
malade. Il ne s’agit pas de patients schizophrènes mais névrosés, cependant il s’agira de notre
point de départ puisque s’en suivront des élaborations ultérieures concernant la schizophrénie.
De là l’exigence freudienne d’une analyse suffisamment « poussée » pour chaque analyste qui
mieux au fait de ses propres complexes, pour peu qu’ils ne soient pas résolus, ne viendra pas
« injecter » ses propres motions inconscientes dans celles de son patient. Le contre-transfert
introduit une petite brèche dans l’idée d’un soi « étanche », conscient de sa délimitation même
si Freud considère que l’analyse didactique permet d’y suppléer et de rétablir les frontières. À ce
propos, Freud préconisait, même s’il en parle peu, une attitude neutre et un contrôle des affects
proche de ceux d’un chirurgien, on pourrait dire une certaine froideur ou distance. L’expression
de « neutralité bienveillante » qu’on lui attribue souvent à tort est forgée en réalité par Edmund
Bergler (1899–1962) en 1937 et largement reprise dans la littérature américaine puis française
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sous la plume de Daniel Lagache (1903–1972) et Sacha Nacht (1900–1977) [6]. Cette expression
serait issue du vocabulaire diplomatique ce qui interroge là encore la notion de « frontière ».
Jacques Lacan (1901–1981) considèrera comme inutile la distinction transfert-contre-transfert
pour ne considérer qu’un transfert unique, forme de relation spéciale sans maîtrise particulière
de l’analyste [7] et plusieurs fois dans son enseignement il insistera sur la tâche essentielle de
l’analyste : « Ne pas empêcher l’analyse » qu’il considérait comme un phénomène assez « spon-
tané ». Cependant il est connu que Lacan n’a jamais donné d’indication sur la possibilité d’un
travail psychanalytique avec les patients schizophrènes, terme qu’il utilisait d’ailleurs rarement
(sauf dans ses présentations cliniques, inédites, documents dactylographiés personnels).

2. Sandor Ferenczi (1873–1933)

Sandor Ferenczi (1873–1933) prônait une approche assez différente de celle de Freud, il consi-
dérait que l’analyste devait s’adapter aux besoins du patient, par une méthode qu’il qualifiait
« d’élastique » jusqu’à exprimer ses propres émotions durant la cure. Il n’a cessé d’envisager la
possibilité de ce qu’il nommait « analyse mutuelle » sans pour autant la promouvoir [8]. Il s’agissait
dans son esprit que l’analyste et le patient s’analysent réciproquement, à la manière d’un dialogue
de confidences et d’interprétations sans l’asymétrie freudienne qui fait de l’analyste une simple
surface projective à même d’accueillir les actualisations désirantes et les imago du patient. Cette
interpénétration des deux self ne subvertit pas tant les délimitations que les places respectives, le
soi analytique devenant soi analysant tour à tour. Nous verrons que Gaetano Benedetti conseillait
aux thérapeutes de raconter certains de leurs rêves à leurs patients (schizophrènes).

3. Léon Grinberg (1921–2007)

Avec Léon Grinberg (1921–2007), nous franchissons en 1962 [9] une étape supplémentaire
dans l’interrogation de la nette délimitation des psychés entre analyste et analysant, et donc
du soi-non soi. Il s’appuie sur la notion d’identification projective élaborée par Mélanie Klein
(1882–1960) pour la prolonger sous la forme d’une « contre identification projective ». Pour
Mélanie Klein [10] l’identification projective représente une activité purement fantasmatique par
laquelle le nourrisson projette dans la psyché maternelle des « mauvais objets » qui le persécutent,
mais aussi quelquefois des bons, afin de se soulager de l’angoisse mais aussi de s’approprier en
partie la psyché maternelle, d’en prendre le contrôle, comme une garantie de maintien du lien.
Dans l’esprit de Klein la mère ne perçoit d’aucune façon ces projections qui restent à l’échelle du
fantasme de l’enfant. Mais Grinberg va extrapoler l’hypothèse initiale et formuler la possibilité
d’une circulation des projections (« projectiles » selon l’expression de Pierre Delion, 1950. . .)1
en faisant de la mère la dépositaire psychologique d’accueil des projections de l’enfant. Dans une
poursuite logique de son raisonnement Grinberg va donc postuler la possibilité de la réception
intrapsychique par l’analyste des projections non verbales des patients ayant majoritairement
recours à ce type de fonctionnement, états limites et psychotiques en particulier. De fait, comme
pour Freud pour qui l’analyste doit être présent à l’écoute de son contre-transfert et l’analyser, le
psychothérapeute de patients limites ou psychotiques devra accueillir (mécanisme passif) mais
surtout analyser les projections de son patient. Il se trouve donc habité du monde interne de son
patient sans en être prévenu, et c’est à l’écoute de ses propres ressentis et associations imagées

1 Pierre Delion, conférence inédite donnée au colloque de psychiatrie d’Abbeville « Pourquoi le corps », 12 Juin 2013.
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qu’il aura accès à certains éléments problématiques de son malade. Il s’agit d’une conception
très proche de celle de Wilfred Bion (1897–1979) pour qui la mère, dans sa « rêverie », accueille
les éléments « Beta » de son enfant (éléments archaïques et pulsionnels) qu’elle métabolise
pour les lui restituer sous forme « alpha », « détoxifié », c’est-à-dire articulé à une logique
proto-langagière ou langagière « symbolisante ». Ainsi, les éléments détoxifiés deviendraient à
leur tour par introjection détoxifiants » [11]. Piera Aulagnier (1923–1990) poursuivra dans cette
veine [12,13] en évoquant la « violence » de cette modification des vécus de l’enfant et l’effet
historisant maternel qui transforme le pulsionnel en éléments de langage. Dans l’optique de ces
auteurs, des aléas divers peuvent entraver ce processus d’accueil et de restitution maternels, ce qui
aboutira à une constitution psychique de l’enfant plus fragile et plus susceptible de décompensation
schizophrénique. Le travail du thérapeute devient alors celui d’accueillir dans sa propre psyché les
projections ou éléments bêta pour les restituer sous forme organisée et symbolisée. Ainsi, la psyché
du thérapeute se trouve « impactée » à la marge, le principal de la modification intrapsychique
concernant le patient. Néanmoins, l’extrême archaïsme des éléments circulant peut « attaquer » la
psyché du thérapeute jusqu’à produire des sentiments d’insanisation ou d’inanité [14]. Il est donc
vivement conseillé aux thérapeutes de disposer de lieux de supervision groupale ou personnelle
afin d’élaborer ce qui ne l’a pas été. Ici commence une certaine perte de la distinction soi-non soi
spécifique de la relation thérapeutique avec les patients schizophrènes.
En clinique quotidienne cela se ressent, nos patients schizophrènes qui ont pu dépasser la
phase négativiste ou persécutée nous convoquent à les accueillir mentalement dans notre psyché,
souvent par un échange de regard intense donnant l’impression d’une communication directe ou
télépathique (« agrippement télépathique », [15,16]). Ici réside l’idée « d’accueil inconditionnel »
que préconisait Jean Oury (1924–2014) dès qu’il en avait l’occasion. Il s’agit d’un accueil psy-
chique impliqué et engagé. Dans une certaine mesure il est possible de dire que le thérapeute en
cette occurrence occupe une place maternelle détoxifiante afin d’accompagner son patient sur un
chemin trop rapidement parcouru dans la petite enfance.

4. Harold Searles (1918–2015)

Harold Searles (1918–2015) repère dans la clinique ce qu’il nomme « symbiose thérapeutique »
dont il dit qu’il est primordial que le thérapeute l’accepte sur la durée nécessaire. Il s’agit d’une
relation où les deux protagonistes restent différenciés (il ne s’agit pas d’une « fusion » psychique
mais très étroitement articulée si bien que l’appareil psychique du thérapeute est « utilisé »
par le patient à la manière d’une sorte de refuge élaboratif. Si bien que, un peu à la manière
de la conception de Bion, se reconduit une relation de type mère-nourrisson permettant une
reconstruction progressive du soi du patient. L’implication « contre-transférentielle » du thérapeute
implique donc l’acceptation de cet accueil psychique qui subvertit là encore l’idée d’une nette
différenciation soi-non soi [17]. Searles parle d’un processus autistique et inconscient comme
« deux affleurements d’un même terrain inconscient » ([17], p. 34). Cette conception est très
nettement superposable à celle de Benedetti (qui le cite souvent) même si Benedetti en a fait le
socle de sa théorie de la pratique psychothérapeutique.

5. Gaetano Benedetti (1920–2013)

Benedetti né en 1920 à Catane, d’une famille de médecins, il y fera sa médecine, sa neurologie


pour se diriger rapidement vers la psychiatrie. Dès 1947, il obtient un poste à la clinique du
Burghölzli dirigée par Manfred Bleuler (1903–1994) le fils d’Eugen Bleuler (1857–1939), il y
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côtoie de près Jung, Marguerite Séchehaye (1887–1964), Ludwig Binswanger (1881–1966), croise
Eugene Minkowski (1885–1972) avec lequel il échange, y rencontre peut-être Gisela Pankow (non
confirmé). En 1951 et jusqu’à 1952, il se rend aux États-Unis afin d’y poursuivre sa formation
auprès de John-Nathaniel Rosen (1902–1983), Frieda Fromm Reichmann (1889–1957), Harold
Searles qui était de sa génération. Parallèlement, il est fervent lecteur de Lacan dont il reprendra
notamment à sa façon l’idée de forclusion mais aussi de Winnicott. Comme ce dernier, il n’a
d’ailleurs jamais décrit sa méthode sous forme synthétique (avec les adultes pour Winnicott) et
c’est Margaret Little (1901–1994) qui donnera un témoignage d’analysante ([18] montrant les
points de similitude nombreux entre les deux praticiens. Ces repères sont utiles afin d’indiquer
l’étendue des références de notre auteur qui loin de s’enfermer dans une école a parcouru le
principal de ce qui pouvait se penser et s’appliquer en ce qui concerne la psychothérapie des
patients schizophrènes, et nous passerons sous silence son intérêt pour la phénoménologie et les
neurosciences.
À partir de ce bagage, mais aussi de sa conception plus personnelle de ce que peut être une
« rencontre », il va élaborer un ensemble de concepts cliniques qui ont cet intérêt de « parler » au
clinicien de manière intuitive et « empirique-pathique », à la façon d’un révélateur « après coup ».
C’est-à-dire qu’à sa lecture on peut retrouver des impressions floues jusqu’alors et les préciser,
impressions qui imprégnaient notre clinique. Probablement, et parmi les auteurs reconnus par ses
pairs psychanalystes, il sera l’auteur qui poussera le plus loin l’idée de l’influence de la psyché
du patient sur celle du thérapeute jusqu’à une forme d’indifférenciation nommée dualisation.
Il prend son départ de ce qu’il nomme « Positivation » ([19], p. 84), qui comporte deux
aspects : tout d’abord considérer le vécu psychotique comme aussi valide que le vécu supposé
objectif et normal, et intervenir en faisant « ouverture » dans le discours du patient afin qu’il
ne reste pas fermé sur lui-même, c’est-à-dire en entrant dans la réalité délirante ou desséchée
(« aires de mort » ([20], p. 26). Les « aires de mort » représentent les zones psychiques « détruites
au plan de leur activité symbolique, désertée de la capacité à penser, associer ou créer. Par un
processus « d’identification partielle » ([19], p. 65 et suivantes) le thérapeute s’identifie au vécu
de son patient et accepte de cheminer avec lui dans son vécu psychotique, adopte en quelque
sorte son « point de vue » et son « vécu psychotique ». Imprégné de ce vécu, par « intuition »
([21], p. 84), le thérapeute laissera venir à lui des « images » appelées « images transformantes »
([19], p. 24 et de 97 à 101). Il y a donc appel à la « créativité du thérapeute » ([19], p. 129),
il s’agit de la question essentielle dans toute psychothérapie peu ou pas codifiée de la rigueur
de l’intuition et du degré de confiance qu’il est possible de faire à sa propre créativité comme
potentiellement thérapeutique. C’est la raison pour laquelle Benedetti insistait tant sur la nécessité
de la pratique de la supervision et ce de manière systématique, ce dont il rend compte dans les
« Séminaires cliniques sur la schizophrénie » [22] avec des exemples concrets, ouvrage qui a reçu
le prix spécial de l’Evolution Psychiatrique 2015 et qui a été chroniqué dans la revue [23]. Si
les images intuitives du thérapeute sont qualifiées de « transformantes » (le terme est de Patrick
Faugeras, principal traducteur de Benedetti de l’italien et de l’allemand vers le français) c’est
dans la mesure où elles forment des « symboles-symbolisant », c’est-à-dire non pas une image
qui en représenterait une autre mais une « matrice » apte à traiter d’autres représentations, à
les articuler, pour constituer une « activité symbolique ». Dans le cadre de ce dialogue où le
thérapeute habite et est habité par le monde de son patient, se construit le « sujet transitionnel »,
un sujet co-construit des associations du patient et du thérapeute, sorte de personnage que le
patient pourra introjecter ([19], p. 65) pour s’identifier différemment. C’est ici qu’intervient la
« dualisation inconsciente » ([21], p. 156), concept clé pour l’auteur. Ce partage créatif-intuitif
qui crée le « sujet transitionnel » amène l’apparition d’un inconscient partagé thérapeute-patient
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qui s’exprimera notamment par le truchement de rêves du patient et du thérapeute. Il en existe,


pour Benedetti, trois types distincts. Tout d’abord le « rêve thérapeutique » au cours duquel le
thérapeute rêve de son patient, Benedetti propose que le récit en soit fait en séance, c’est donc
le thérapeute qui raconte son rêve, ce qui forme une image transformante animée en quelque
sorte. Le rêve symbiotique est d’un autre ordre : thérapeute et patient rêvent, souvent la même
nuit, et les deux rêves racontés en séance apparaissent se compléter et former l’équivalent d’un
symbole symbolisant. Enfin les rêves gémellaires : lorsque patient et thérapeute font le même rêve
([21], p. 144). Ainsi, par son concept de dualisation inconsciente, Benedetti achève de subvertir
la bipartition classique soi-non soi ou si l’on veut « sujet-objet ».
Le soi séparé du monde comme de l’autre par une frontière étanche et nette est particuliè-
rement interrogé par les thérapeutes psychanalystes de patients schizophrènes dans la mesure
où l’attention portée à cet aspect représente un ressort thérapeutique essentiel. Cette indistinc-
tion relative n’est sans doute pas absente des autres thérapies ni des relations inter humaines
non thérapeutiques mais ne soulèvent alors pas les mêmes enjeux pratico-heuristiques. En effet,
dans l’optique des différents auteurs évoqués, l’acceptation consciente de l’effacement partiel des
limites du soi et au-delà une certaine mise à disposition par « porosité consentie » de son soi, une
facilitation même de l’abandon d’une certaine autoprotection, constituent la méthode princeps du
travail avec les patients schizophrènes. Il s’agit donc pour l’analyste d’une « mise en jeu » de son
intégrité psychique comportant pour lui certains dangers pour sa propre santé d’où la nécessité
d’une rigueur exemplaire et du travail en supervision. Sinon il reste la possibilité de travailler de
manière plus neutre et avec d’autres méthodes qui cependant n’éliminent jamais totalement ces
phénomènes.

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

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[5] Freud S. La technique psychanalytique. Paris: PUF; 1970.
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[11] Bion W. Aux sources de l’expérience. Paris: PUF; 1962.
[12] Aulagnier P. La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé. Paris: PUF; 1975.
[13] Aulagnier P. L’apprenti historien et le maître sorcier. Du discours identifiant au discours délirant. Paris: PUF, coll.
« Le fil rouge »; 2004.
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[15] Chaperot C, Altobelli A. Ambiance et psychiatrie. Evol Psychiatr 2014;79(3):541–55.
[16] Chaperot C. Formes de transfert et schizophrénie. Toulouse: Erès, coll. « Des travaux et des jours »; 2014.
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32 C. Chaperot / L’évolution psychiatrique 84 (2019) 25–32

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« La maison jaune »; 1998.
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Erès, coll. « Des travaux et des jours »; 1995.
[21] Benedetti G. La psychothérapie des psychoses comme défi existentiel. Ramonville Saint-Agne: Erès, coll. « La
maison jaune »; 2002.
[22] Benedetti G. Séminaires cliniques sur la schizophrénie. Toulouse: Erès, coll. « La maison jaune »; 2014.
[23] Chaperot C. À propos de « Séminaires cliniques sur la schizophrénie » de Gaetano Benedetti. Évol Psychiatr
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