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Ann Méd Psychol 160 (2002) 580–584

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Communication

De la conscience normale à la conscience pathologique :


continuité ou discontinuité ?
From the normal to the pathological consciousness:
continuity or discontinuity
J.-F. Allilaire a,*, J. Garrabé b
a
Chef du service de psychiatrie, hôpital de la Salpêtrière, 47, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France
b
7, place Pinel, 75013, Paris, France

Résumé

Charles Blondel a développé une conception originale de la conscience de soi dans sa fameuse thèse de 1914 sur « La conscience de soi ».
Dans cette thèse, il introduit la notion d’une rupture entre conscience normale et conscience pathologique et postule que, contrairement à
la conception de Ribot d’une continuité du normal au pathologique, on ne peut ici expliquer les phénomènes psychopathologiques à partir
du pur psychologique.
Il lie au concept de conscience morbide celui de cénesthésie conçue comme donnée affective globale très proche de notre concept actuel
d’humeur pour insister sur le fait que la conscience des malades mentaux est toujours profondément altérée par son ancrage dans les
dérèglements affectivo-moteurs qui les sous-tendent. © 2002 Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Abstract

Charles Blondel has developed his own concept of self awareness in his thesis of 1914, « La conscience de soi ». In this work he
introduces the notion of a split between normal consciousness and pathological consciousness. He contradicts Ribot’s approach in as much
as, contrary to the concept of a continuity from normality to pathology, he states that psychopathological phenomena cannot be described
from a purely psychological approach.
He relates the concept of “morbid consciousness” to the notio of cenesthesia, conceived as a global affective state close to our present
concept of mood. For him the state of consciousness is deeply affected by its rooting in affective disturbances. © 2002 Éditions scientifiques
et médicales Elsevier SAS. All rights reserved.

Mots clés: Cénesthésie; Conscience de soi; Humeur; Insight

Keywords: Coenesthesia; Insight; Mood; Self consciousness

La question de savoir si un sujet qui souffre de troubles noms de la psychiatrie française se sont prononcés à ce
mentaux en a conscience et si oui, dans quelle mesure, est propos.
une question centrale de la psychopathologie. Les réponses
données doivent nous conduire à nous interroger sur la
nature même du phénomène psychopathologique. 1. Conscience du trouble et conscience de soi
Les discussions à ce propos se poursuivent presque
depuis la naissance de notre Société et la plupart des grands
Chaslin consacre un chapitre de ses Éléments de sémio-
logie et clinique mentale à « la croyance au délire et à la
* Auteur correspondant. reconnaissance du trouble mental », chapitre à dire vrai fort
© 2002 Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.
PII: S 0 0 0 3 - 4 4 8 7 ( 0 2 ) 0 0 2 3 7 - 8
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bref et destiné à dénoncer l’utilité, pour caractériser cette leurs divers aspects, que ces modifications soient manifestes
reconnaissance de l’affection mentale, d’employer le terme ou latentes ».
d’autocritique utilisé par quelques auteurs [3, p. 190]. Ce « Le déséquilibre affectivo-moteur de nos malades est
terme qui était effectivement celui utilisé au début du XXe évident […] et l’originalité des modifications de leurs
siècle en psychopathologie a été abandonné dans les années réactions affectivo-motrices est éclatante dans la façon dont
1930, lorsque la langue de bois s’en est emparée pour elles se regroupent et dont elles explosent » (sic).
traduire le russe samokritika, et il ne viendrait plus à l’esprit Il ajoute que « l’homme capable de telles manifestations
d’aucun psychiatre, du moins nous l’espérons, d’exiger d’un (p. 272) ne nous apparaît plus comme notre semblable. […]
malade mental qu’il reconnaisse l’existence de ses troubles Et cette dissemblance ne fait que s’accentuer si l’on prend
en faisant son autocritique. en considération le contenu mental auquel les réactions
À cette époque, la psychopathologie en France était répondent. »
fidèle à la conception de Théodule Ribot, elle-même issue « … Ainsi, il n’y a pas seulement disproportion et
de la thèse défendue par Claude Bernard et selon laquelle désaccord, mais contradiction entre les réactions affectivo-
« l’état pathologique est homogène à l’état normal dont il ne motrices et les justifications et interprétations que les
constitue qu’une variation quantitative en plus ou en malades me fournissent. »
moins ». « […] Il en est de même des réactions intellectuelles.
Il est possible dans cette conception de comprendre la Plus moyen non plus malgré les apparences superficielles
physiologie ou la psychologie normale à partir de l’étude dues à l’emploi de notre langage de le faire rentrer dans les
des phénomènes pathologiques ou psychopathologiques qui schémas discursifs que la collectivité a construit à notre
sont de même nature que les phénomènes normaux de la vie usage. » Plus nous sommes avancés dans notre analyse, plus
puisqu’ils ne se différencient que d’un point de vue quan- les discordances éclatent, nombreuses et irréductibles entre
titatif et non qualitatif. Il n’est pas non plus absurde, la pensée morbide et l’expérience, le régime conceptuel et
toujours dans cette perspective, de demander à un sujet, logique, qui s’identifient pour nous, avec les conditions
dont la conscience est profondément altérée du fait même mêmes de la vie mentale.
des troubles mentaux dont il souffre, s’il lui reste en somme Et plus loin : « Reste cependant que, de malade à malade,
assez de conscience de soi pour en être conscient, ce qui il y a entre les réactions affectivo-motrices et intellectuelles
apparaît paradoxal. une troublante ressemblance, mais qui offre plus de surface
que de profondeur et ne porte pas bien loin des effets. […]
Ils ne se comprennent pas plus entre eux que nous ne les
comprenons nous-mêmes et leur délire ne saurait fonder une
2. La conscience morbide
expérience collective. »
Et il conclut : « Le dérèglement morbide est donc par
Il semble intéressant pour notre débat d’aujourd’hui de nature tout individuel. […] Les schémas que la collectivité
revenir quelques instants sur les conceptions de Charles met à la disposition des consciences ne parviennent plus ici
Blondel (1876-1939) et sur l’influence qu’elles ont pu avoir à recouvrir la pensée individuelle, à se fondre et à se
sur la pensée psychopathologique du XXe siècle. Charles confondre avec elle, et elle est réduite à chercher ailleurs des
Blondel, ancien élève de l’École Normale Supérieure, voies et moyens d’expression. »
Docteur en Médecine en 1906 avec une thèse sur « Les
auto-mutilateurs » et Docteur en Lettres en 1914 avec une
thèse remarquée sur « La Conscience Morbide » [1], succé-
3. La conscience normale est socialisée
dera en 1936 à Georges Dumas dans la chaire de Psycho-
pathologie de la Sorbonne.
Cette thèse se situe dans le courant de pensée représenté
Sa conception nous paraît particulièrement intéressante par les travaux de Lévy-Bruhl (1857–1939) et sur ceux de
pour notre discussion par le fait qu’il y rejette formellement l’École Sociologique de Durkheim (1858–1917). La cons-
l’idée d’une identité foncière entre Normal et Pathologique cience normale, à laquelle s’oppose la conscience morbide,
et surtout, qu’il juge qu’il est à partir de là impossible est une conscience socialisée : « Nous sommes dupes de
d’interpréter l’un par l’autre. l’image systématiquement déformée que le miroir social
Blondel dégage de l’observation clinique des malades nous fournit de mode de vie psychologique » (p. 313) d’où
l’idée que « tout le système des réactions mentales est « l’illusion bienfaisante où vit l’humanité sur la nature de la
profondément modifié chez les aliénés, […] et que les vie consciente » (p. 303). La différence entre cette cons-
réactions affectives, motrices, intellectuelles apparaissent cience normale et la conscience morbide « doit tenir à ce qui
chez eux constamment inadéquates aux nôtres, exigeant un permet à l’une de se socialiser et l’interdit au contraire à
effort d’observation et d’analyse pour être décelées dans l’autre » (p. 251).
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Le premier instrument de cette socialisation est le lan- d’immédiatement subjectif, à savoir notre éprouvé corporel,
gage. Comme l’a dit Durkheim, nous parlons une langue notre corps. »
que nous n’avons pas faite. « Tout système verbal, en Pour lui, il est capital de partir du constat que nous
s’appliquant à un état de conscience individuel, du fait qu’il n’avons à l’état normal qu’une conscience sourde et obscure
est destiné à le rendre communicable, en élimine l’indéter- de notre cénesthésie et que celle-ci reste normalement à ce
minable part qui en constitue précisément l’individualité » niveau de sentiment confus et inconceptualisé dans la
(p. 259). Cette contrainte du langage est compensée par ses mesure où elle est ce qui est dans notre vie psychologique le
apports à la communication de la pensée individuelle. plus physiologique et le moins social, plus vécue que
Blondel cite aussi sur ce point Bergson : « Le mot aux pensée, comparable en cela à la difficulté à conceptualiser la
contours bien arrêtés […] écrase ou au moins recouvre les douleur ou le plaisir considérés indépendamment de toute
impressions délicates et fugitives de notre conscience indi- circonstance de déclenchement.
viduelle. » De plus, il est clair que nous avons naturellement
tendance à juger de toute réalité psychologique, sachant que
cette tendance est dangereuse puisqu’à vouloir se la repré-
4. Cénesthésie et psychologique pur senter clairement et mieux la conceptualiser, on prend le
risque de la fausser, à l’image des perceptions venant du
Eugène Minkowski, qui a pris soin de résumer et de monde extérieur.
commenter dans son Traité de psychopathologie [7] la thèse Il apparaît donc que les premières caractéristiques de la
de Blondel, ce qui prouve l’importance qu’il lui accordait, cénesthésie sont d’une part son caractère subconscient et
note que « ces réserves à l’égard du langage mènent d’autre part la résistance au travail conceptuel qui l’oppose
pourtant Bergson à la durée vécue ainsi qu’aux données au reste de notre expérience psychologique (introspection et
immédiates de la conscience, tandis que chez Blondel, elles insight).
se mettent en perspective sur une tout autre donnée, à savoir Notre cénesthésie fait partie de notre vie psychique au
l’ineffable psychologique pur » (p. 521). Qu’est ce psycho- même titre que nos impressions personnelles, nos représen-
logique pur qui demeure dans le subconscient ? tations, nos sentiments et nos idées. Mais la constatation de
« Il n’est qu’un seul objet dont […] nous soyons seuls à cette subconscience suppose en fait une profonde différence
avoir conscience et dont la connaissance ait quelque chose entre la cénesthésie et la conscience claire.
d’irrémédiablement subjectif : c’est notre corps. La cénes- Blondel aboutit ainsi à la notion que la conscience
thésie apparaît donc comme une inexpugnable forteresse du morbide doit ses caractères non pas tant à l’élimination par
psychologique pur. Or nous n’avons de notre cénesthésie à la conscience claire d’éléments perturbants mais plutôt à
l’état normal qu’une conscience sourde et obscure […] » l’impossibilité d’une décantation cénesthésique et par
(p. 524) sur laquelle s’opère normalement une décantation. conséquent à la persistance d’un amalgame entre les forma-
C. Blondel fait en effet reposer sa thèse sur ce que l’on tions de la conscience claire et les composantes pathologi-
appelait alors la cénesthésie. ques inaccoutumées et anormalement irréductibles.
J. Seglas disait de la cénesthésie que c’est le « sentiment Les diverses manifestations de la conscience morbide
d’être » de Condillac. sont des états mentaux incomparables aux nôtres pour
Pour Blondel, « une conscience est morbide dans la lesquels notre psychologie n’a pas de cadre ni de vocabu-
mesure où la décantation cénesthésique ayant cessé de s’y laire « et qui restent réfractaires […] à la constitution d’une
produire, elle adhère aux formations de la conscience claire expérience, c’est-à-dire d’un accord collectif » (p. 527).
des composantes inaccoutumées, anormalement irréducti- « Une aide partielle […] vient de ce que le malade apporte
bles » (p. 526). Il en résulte que le dérèglement morbide est de son passé le système collectif de références conceptuelles
donc par nature tout individuel. et tente de traduire dans ce système, la situation nouvelle où
Blondel fait par ailleurs remarquer que « c’est bien il se trouve » (p. 528). Mais cette tendance à exprimer dans
quelque chose d’analogue que voulait dire Esquirol, par le langage social antérieur l’ineffable de la conscience
exemple lorsqu’il écrivait que “les maniaques et les mono- morbide individuelle se heurte à des difficultés considéra-
maniaques sentent et ne pensent pas” » (Traité des maladies bles. Le premier effet de cette irréductibilité est l’angoisse et
mentales) opposant ainsi à l’objectivité des concepts la le mystère qui enveloppent tous les états de conscience
subjectivité plus ou moins apparente des états affectifs. morbide. Il correspond en clinique à la phase d’inquiétude
« Si nous sommes pratiquement toujours plusieurs à voir du début des délires systématisés, aux idées de dépersonna-
et à entendre ce qui se passe au-dehors (p. 275), nous lisation et d’étrangeté du monde extérieur.
restons toujours seuls à percevoir par le dedans notre propre Blondel confronte ce qu’il dit de la conscience morbide
corps, seul objet dont nous soyons véritablement seuls à avec la fonction du réel de Pierre Janet, ce que nous ne
avoir conscience et dont la connaissance ait quelque chose pouvons hélas aborder dans une brève communication.
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Pour conclure, Blondel examine le problème du temps et points de fixation privilégiés qui vont attirer en premier
de l’espace. Alors que la conscience claire vit, pense et agit l’attention du clinicien et éventuellement masquer cette
dans un temps et un espace homogènes, il devient en dimension foncière de la conscience morbide constituée par
revanche impossible à la conscience morbide de se situer des états mentaux incomparables aux nôtres.
dans le temps homogène et de se distribuer de part et d’autre Notons du point de vue historique que le « sens com-
de cette ligue de démarcation qui sépare le subjectif, mun » avait été considéré par Aristote comme fondé sur des
l’inétendu, l’inactuel, l’imaginaire et le possible de l’objec- éléments modificateurs des données sensorielles, véritable
tif, de l’étendu et du réel (p. 318). enracinement de la mémoire et de l’imagination et déposi-
Minkowski souligne que sur ce point, Blondel se met en taire de la faculté de jugement.
perceptive sur la durée de Bergson (p. 536). Il fera d’ailleurs Cela peut permettre d’expliquer les ambiguïtés dans les
dans Le Temps vécu [1] référence à la deuxième édition du positions de la psychopathologie aux XIXe et XXe siècles
livre de Blondel à propos du passage du temps vécu au avec ses définitions multiples suivant trois acceptions :
temps assimilé à l’espace (p. 21). La conscience morbide • celle d’un état psychique fondateur d’une subjectivité
conduit à ces phénomènes psychopathologiques que dans le qui serait directement et somatiquement « sentie » ;
langage de la conscience claire nous nommons perte de la • celle de « tonalité affective générale » où s’affirme
notion du temps, avec idées d’immortalité ou de mort, de l’équivoque entre sensation et sentiment ;
négation. • celle plus neurologique, que l’on retrouve peut-être
Nous pouvons parler de phénomènes car nous pensons actuellement chez Damasio [4], d’une mise en commun
que Blondel se situe dans la lignée phénoménologico- des données pensitives internes.
structurale, même si Minkowski tient à souligner en quoi Notons enfin, avec H. Maurel [6], que la cénesthésie
l’orientation sociologique qu’il donne à la psychopathologie conçue comme donnée affective globale est très proche de
s’écarte de la sienne propre. notre notion actuelle d’humeur sous-tendue par les concep-
H. Ey consacre dans son Traité des hallucinations [5] un tions thymiques de la psychopathologie introduites en
développement à la conscience morbide de C. Blondel à France par P. Guiraud et J. Delay.
propos de l’expérience délirante et hallucinatoire primaire.
Il s’étonne ou feint de s’étonner que ce soit les structura-
listes contemporains qui soient les plus hostiles à la thèse de 5. Discontinuité du normal et du pathologique
Blondel et aux travaux de Durkheim et de Lévy-Bruhl alors
que « ce que C. Blondel appelle psychologique pur coïncide Cette thèse d’une continuité du normal au pathologique
si exactement avec ce que Freud a appelé le processus restera toujours contestée à partir de l’argument suivant
primaire de l’Inconscient » que, dit Ey : « Je ne compren- lequel lorsqu’on considère l’organisme comme un tout, cet
drai jamais pourquoi C. Blondel s’est ridiculement dressé organisme ne peut être qu’autre dans la maladie et non pas
contre la Psychanalyse, ni pourquoi les adeptes de l’École le même, aux dimensions près.
freudienne se ridiculisent en attaquant systématiquement la C’est ce que reconnaît Leriche, comme le fait remarquer
conscience morbide » qui eût pu s’appeler l’« Inconscient » Canguilhem [2, p. 165] lorsqu’il affirme que « la maladie
(p. 388). Il s’agit ici de J. Lacan car, ajoute H. Ey, cette humaine est toujours un ensemble ; […] ce qui l’a produite
invasion de la conscience par la masse de ce psychologique touche en nous de si subtile façon les ressorts ordinaires de
pur « ressemble tellement aux chaînes de signifiant où se la vie que leurs réponses sont moins une physiologie déviée
perd dans la métaphore et la métonymie la relation inter- qu’une physiologie nouvelle ».
subjective… Car, […] parler d’un langage symbolique qui On peut aussi poser que d’une certaine manière l’homme
serait celui du processus inconscient ou parler d’une masse malade est devenu un autre homme et pas seulement un
rebelle au discours et au sens commun, n’est-ce-pas la homme dont le trouble prolonge, en le grossissant, le
même chose ? » (p. 388). psychisme normal.
Piaget, cité par Lévy-Strauss, a écrit : « Un jour viendra Voilà les quelques remarques issues de la lecture de
où l’on mettra sur le même plan […] la pensée autistique et C. Blondel et à la lumière de G. Canguilhem, qu’il nous a
symbolique décrite par Freud et […] la conscience morbide, paru intéressant d’apporter au débat d’aujourd’hui concer-
à supposer que ce concept dû à Charles Blondel ne fusionne nant la question des caractéristiques particulières de la
pas avec le précédent. » conscience de soi et de la conscience des troubles chez les
Ainsi la vie consciente nouvelle que constitue la menta- malades, tels qu’on peut les observer en clinique et tenter de
lité morbide est au moins égale en complexité à la vie les saisir du point de vue psychopathologique.
normale et de plus, l’irréductibilité de ses manifestations Ce qui caractérise au bout du compte la santé chez
morbides se dégage tout au long de l’ensemble de la chaîne l’Homme, c’est la capacité d’endosser et d’assurer des
des états mentaux avec des modifications globales et des variations de normes.
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Ainsi peut-on conclure avec Canguilhem que l’homme échappent au contrôle de la pensée, comme le déplorait un
n’est vraiment sain que lorsqu’il est capable d’ « assumer de mes patients : « Mon foie n’en fait qu’à sa tête ! »
plusieurs normes ». Dr Luauté : On retrouve avec la conscience morbide
versus la conscience normale la distinction de Jaspers entre
processus, inaccessible à toute compréhension normale et
6. Conclusion développement. Ces deux auteurs, contemporains, avaient-
ils une connaissance des travaux de l’autre ?
Nous voudrions, pour conclure, souligner que la concep- Réponse du Rapporteur : Ces interventions me semblent
tion de Blondel introduit une rupture, une discontinuité poser la même question : comment traduire en langage
entre le psychologique et le psychopathologique entre socialisé l’éprouvé corporel de la cénesthésie ? Le malade
lesquels il n’y a pas une différence seulement quantitative dont vient de nous parler le Dr Veyrat et qui disait « mon
mais de nature : il n’est pas possible d’expliquer les foie n’en fait qu’à sa tête », tentait de traduire en mots
phénomènes psychopathologiques par le pur psychologique. compréhensibles par tous l’expérience corporelle indivi-
Tout au plus peut-on tenter de les comprendre phénomé- duelle qu’il vivait. Ce que nous dit le Pr. Bourgeois montre
nologiquement par la conscience morbide. que l’acquisition du langage chez l’enfant humain se fait en
interaction avec le développement de la pensée. La citation
de Piaget à propos de la pensée symbolique et autistique de
7. Discussion sur la communication de J.F. Allilaire Freud et la conscience morbide chez Blondel date des
et J. Garrabé années 1920, époque où il s’intéressait lui-même à l’étude
de l’acquisition du langage chez l’enfant qui allait donner
Pr Bourgeois : La pensée (au sens large) hors langage,
naissance à l’épistémologie génétique. Blondel différencie
privée de langage, ou avant le langage, est-ce la « pensée
le temps et l’espace de la conscience normale, claire, qui
animale », le côté de la « nature » opposable à l’aspect
sont homogènes et ceux de la conscience morbide qui sont
culturel de la pensée si largement structuré par la convention
radicalement modifiés. Monsieur Minkowski en parle dans
du langage ? La pensée animale peut aller chez les animaux
Le temps vécu à propos de la géométrisation du temps où le
« supérieurs » jusqu’à des sophistications opératoires
malade schizophrène parle de son expérience du temps
conduisant à (ou récoltées par) des comportements techni-
comme s’il s’agissait de déplacement dans l’espace [8].
ques qualifiés d’insight par la psychologie de la forme
Le Dr Luauté a évoqué Jaspers dont la notion de
(Gestalt) : utilisation d’instruments pour assouvir leurs
« processus » dans les psychoses va aussi dans le sens d’une
désirs…
discontinuité entre le normal et le pathologique. Ce sont des
Dr Morin : Blondel conçoit-il le temps et l’espace
idées qui sont dans l’air du temps avant la Première Guerre
comme des « existants objectifs » indépendants de l’huma-
mondiale. Pour reprendre la distinction faite par Dimhey
nité et non comme des constructions humaines ?
entre « expliquer » dans un rapport de causalité et « com-
Pr Allilaire : Je voudrais apporter une précision à propos
prendre », il n’est pas possible d’expliquer les phénomènes
de la disparition du terme de cénesthésie dans le vocabulaire
de la conscience morbide mais seulement de les comprendre
et la réflexion psychiatrique actuelle.
au sens propre phénoménologique.
Il me semble que cette disparition relative en psychiatrie
peut s’expliquer par la conjonction de deux courants
contemporains qui sont venus y substituer d’un côté l’in-
Références
conscient dans la conception psychanalytique et de l’autre le
concept d’humeur (ou Stimung chez les Allemands) déve-
[1] Blondel C. La conscience morbide, Essais de psychopathologie
loppé à partir d’une approche plus intégrée du fonctionne- générale. 2e éd. 1928. Paris: Félix Alcan; 1914.
ment cérébral. [2] Canguilhem G. La Connaissance de la vie. Paris: Vrin; 1992.
Il est intéressant de noter que le terme garde sa valeur en [3] Chaslin P. Éléments de sémiologie et de clinique mentale. Paris:
neurologie dans la conceptualisation qu’en fait par exemple Asselin et Houzeau; 1912.
Damasio dans La Conscience d’être soi. [4] Damasio A. Le Sentiment même de soi, corps, émotion, conscience.
Dr Veyrat : À côté du « leurre de l’image naïve » dont C Paris: Odile Jacob; 2000.
nous parlions tout à l’heure, il y a un autre leurre, celui du [5] Ey H. Traité des hallucinations. Paris: Masson; 1973.
[6] Maurel H. « Cénesthésie ». In: Porot A, editor. Manuel alphabétique
« silence des organes ». C’est en effet souvent que l’on
de Psychiatrie. 7e éd. Paris: PUF; 1995.
entend des patients hypocondriaques, ou simplement in- [7] Minkowski E. Traité de psychopathologie. Paris: PUF; 1966 Rééd.
quiets, se plaindre de sensations qu’ils ont, les obligeant à Le Plessis Robinson : Les Empêcheurs de penser en rond, 1999.
prendre conscience que leur corps est un ensemble d’orga- [8] Minkowski E. Le Temps vécu. Études phénoménologiques et
nes vivants qui ne sont ni immobiles, ni muets et qui psychopathologiques. Paris: Masson; 1993.