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Gaston Bachelard (1950) La dialectique de la durée 79

schème de déclics. On le maintient dans l'esprit par un ensemble de


signes brefs et simples.
Ce schème oratoire est d'ailleurs très propre à illustrer la causalité
de l'ordre. On sait du reste que la simple inversion entre deux argu-
ments, même très indépendants l'un de l'autre, peut déformer tout un
discours. De même, à la réflexion, on s'aperçoit que les meilleures
liaisons ne consistent pas dans une continuité de proche en proche,
contemporaine du développement effectif plus ou moins contingent.
Chercher cette continuité de proche en proche serait se .mettre au ni-
veau d'un auditoire inattentif et inintelligent, peu sensible à la conti-
nuité intellectuelle. Non, les bonnes liaisons s'établissent entre les ar-
guments bien distingués et bien classés, en obéissant au merveilleux
principe de rationalisme dialectique si bien exprimé par la maxime de
Jacques Maritain : « Distinguer pour unir. »
L'action, la pensée, le discours, ainsi amassés à leurs sommets suc-
cessifs, prennent donc une continuité de composition qui commande
de toute évidence la continuité subalterne d'exécution. Mais cette
continuité est encore plus sensible, elle apparaît encore plus efficace,
quand on ne se borne pas à la présenter comme une gradation toute
logique, toute statique. Elle a en effet une vertu dynamique. Elle ap-
porte avec elle la rapidité. C'est un point de vue qu'on néglige trop
souvent d'examiner. Sans doute la psychologie expérimentale fait de
multiples mesures de temps de réaction ; mais elle les fait toujours à
propos d'actes réflexes ou d'actes simples. Elle ne porte pas son atten-
tion à la durée de résolution de problèmes un peu complexes. Cette
durée de composition paraît en effet n'avoir aucun sens objectif ; mille
incidents peuvent venir la ralentir, et précisément les intervalles de
loisir ou de nonchalance entre les actes composants paraissent se dé-
rouler ad libitum. Bref, la continuité de composition reste logique, on
ne pense pas à dégager sa valeur psychique comme on devrait le faire
en considérant le psychisme [76] comme nettement engagé dans son
effort de conscience maxima. Et pourtant, si l'on veut bien rentrer en
soi-même, on aura vite l'impression d'un caractère bien spécifique ap-
porté par la rapidité de la pensée discursive quand elle relie les étapes
d'un raisonnement bien fait. Cette rapidité n'est pas une simple vites-
se. Il s'y adjoint des caractères d'aisance, d'euphorie, d'élan, qui pour-
raient donner un sens très précis à une énergie vraiment spécifique
qu'on pourrait bien appeler l'énergie rationnelle. Ce dynamisme de la

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